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La Messagère

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Year:
2012
Language:
french
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1

La Mémoire Du Monde

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Language:
french
File:
EPUB, 1.12 MB
2

La merveille imparfaite

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 632 KB
Nancy Paquin

La Messagère

Éditions des Immortels

Réviseure : Sabrina Raymond

Infographie : Nancy Paquin

Photographie première couverture : Audrey Turcotte

Photographie quatrième couverture : William Turcotte

ISBN : 978-2-924043-30-1 (ePub)

ISBN : 978-2-924043-04-2 (PAPIER)

ISBN : 978-2-924043-11-0 (PDF)

Dépôt légal-Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2012

Dépôt légal-Bibliothèque et Archives du Canada, 2012

Éditions des Immortels

11, avenue Bérubé

St-Léon-le-Grand (Québec) G0J 2W0

Editionsdesimmortels@hotmail.com

www.editionsdesimmortels.com

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionné par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Je dédie ce roman à William, mon amour,

et à Audrey et Antoine, mes deux enfants.

Prologue

Le bois dormait paisiblement sans aucun mouvement apparent et, pourtant, il abritait plusieurs animaux encore en éveil. Le hibou hululait doucement, accompagnant le chant des criquets. Les loups, par-delà les montagnes, se réunissaient afin de partir à la chasse. Leurs hurlements terrifiants avertissaient leurs proies d’un danger imminent.

Le petit lac, bordé par de hauts conifères, miroitait, reflétant la noirceur du ciel ainsi que l’étincellement des étoiles. La lune presque ronde de cette sombre nuit répandait un halo de lumière dorée. Les rayons sur les légers remous de l’eau ressemblaient à de longs filaments de poudre de fée. L’endroit semblait si serein… Toutefois, il y pesait une menace si malfaisante que les arbres eux-mêmes tremblaient de toutes leurs feuilles.

Une petite cabane très modeste, en bois rond, pourvue d’une unique petite fenêtre et d’une porte, se trouvait non loin des eaux endormies. Elle était dissimulée par les arbres qui l’ent; ouraient, comme pour la protéger. La seule façon de s’y rendre était de traverser la végétation. Cette habitation de fortune était totalement isolée de la civilisation. La seule route à proximité se trouvait à environ un kilomètre.

Du dehors, la lumière des chandelles allumées provoquait d’effrayantes ombres sur les rideaux aux imprimés de fleurs jaunis par le temps et partiellement déchirés. Une odeur d’humidité et de renfermé y était imprégnée. À l’intérieur régnait une vive agitation.

Sur un lit de camp, une femme d’environ vingt-cinq ans, toute en sueur, était allongée avec les jambes écartées. Myriam avait de longs cheveux couleur d’ébène dont quelques mèches trempées encadraient son beau visage rond. Ses grands yeux violets exprimaient toute l’inquiétude qu’elle ressentait à cet instant. Karl, son amoureux, lui tenait la main, qu’elle serrait de toutes ses forces. L’homme prit une débarbouillette dans une bassine d’eau posée sur le sol et épongea le front de sa tendre moitié. Myriam poussa un cri dû à une nouvelle contraction, plus douloureuse que les précédentes. L'enfant allait bientôt naître au milieu de dangers inévitables.

- Tu vas y arriver, ma chérie, l’encouragea son conjoint.

Soudain, la transformation fut provoquée par la rage subite qui s’empara de l’homme à cet instant. Karl, qui avait il y a quelques instants une allure humaine, avait changé. Sa peau blanche était devenue rouge sang alors que ses veines transparaissaient, tels de longs ruisseaux noirs. Ses yeux bruns devinrent plus sombres que les ténèbres. Sur son visage, une expression de colère avait fait fuir la douceur et la tendresse. En se tournant vers la fenêtre, le démon poussa un grognement bestial comme il sentait approcher l’ennemi. Sa femme ne semblait pas éprouver la moindre peur devant l’étrange apparence de l’homme de sa vie.

Le démon se leva brusquement et se dirigea vers la fenêtre. Il tenta de retrouver son calme pour ne pas affoler davantage sa femme sur le point d’accoucher.

- Vois-tu quelque chose? demanda Myriam, qui avait momentanément retrouvé son souffle.

- Non, rassure-toi. Nous n’avons rien à craindre ici.

- Je sais qu’ils vont venir. Je les…

La femme eut une autre contraction. Ces serrements infernaux, dont la souffrance se propageait telle une ceinture à sa taille, se produisaient à intervalles de plus en plus rapprochés. La mort commençait à lui paraître bien douce comparativement à ce calvaire; elle pria pour que ça cesse.

- Je les sens aussi, termina-t-elle. Ils ne sont pas loin… et ils veulent nous prendre notre bébé.

Karl revint près de Myriam dont le regard se voila de larmes. Levant les yeux vers le démon de son cœur, elle vit la même inquiétude sur son visage.

- Je ne laisserai personne toucher à notre famille, peu importe la prophétie, jura-t-il. Seuls toi et notre bébé m’importez.

Il posa tendrement sa main sur le ventre rebondi de Myriam et lui sourit affectueusement. Toutefois, son instinct lui disait qu’ils approchaient, et plus vite que le couple l’aurait souhaité. Karl avait la certitude que la fuite serait impossible. Quoi dire à une femme sur le point de mettre un enfant au monde? Sûrement pas que son bébé serait en péril dès sa naissance.

Myriam poussa un cri encore plus fort que les précédents et sa respiration s’accéléra.

- Le bébé arrive, annonça-t-elle entre ses dents.

- Je suis avec toi.

Elle poussa un nouveau cri qui se perdit dans les bois, où l’ennemi attendait patiemment que l’heure soit venue. Se rendant de nouveau à la fenêtre, le démon aperçut du mouvement autour de la cabane. À travers les arbres, des ombres se faufilaient malicieusement jusqu’à eux. Le démon décida de ne rien dire à Myriam, bien qu‘il se doutât qu’elle le savait déjà.

Karl s’installa entre ses cuisses pour accueillir leur bébé. La tête ronde couverte d’un joli duvet sombre était maintenant en vue. L’homme, avec ses sentiments confus, ressentait une exaltation aussi intense que la colère qui ne le quittait pas. « Je suis papa », pensa-t-il en retenant des larmes de joie. Dans son esprit, une petite voix lui chuchotait que son bonheur serait de courte durée.

- Continue ma chérie, l’encouragea-t-il, pousse!

Sous l’effort, un grognement s’échappa de la bouche de Myriam, suivi par plusieurs autres. La tête sortit et les hurlements du bébé emplirent la pièce. La nouvelle maman mit toutes ses forces dans les secondes qui suivirent. Le nouveau-né glissa de son ventre; celle qui l’avait porté pendant neuf mois reçut cet instant avec un grand soulagement. La sorcière pleura à grosses larmes en riant dans sa béatitude. Peu après, elle extirpa le placenta de son corps et se détendit par la suite. Pendant ce temps, Karl avait enveloppé l’enfant dans une couverture blanche après avoir coupé le cordon et nettoyé son corps. Puis, il vint s’asseoir aux côtés de sa femme et le lui tendit pour qu’elle puisse le voir. Myriam le prit délicatement comme s’il allait se briser.

- C’est une petite fille, murmura le démon en ressentant de la fierté.

Karl embrassa la mère de son enfant sur le front tandis qu’elle levait les yeux vers lui avec tout son amour.

- Ce qu’elle peut être minuscule! s’extasia Myriam en berçant sa fille pour calmer ses pleurs. Tu n’as plus à t’en faire, maman et papa vont bien s’occuper de toi.

Myriam donna le sein à sa fille, qui téta un peu maladroitement, mais goulument. Un sourire fendit le visage des parents.

- Il faut qu’on lui trouve un nom, lança Karl en prenant une petite main dans la sienne.

La sorcière sourit avec tout le bonheur du monde sur ses lèvres. Peu à peu, elle recouvrait ses forces, mais ce serait insuffisant pour les préserver du malheur. Si Myriam avait su que ce serait le seul moment où sa famille serait réunie…

- Je veux l’appeler Cassandre, déclara-t-elle doucement, en l’honneur de mon ancêtre.

- C’est un joli nom.

Le bébé termina son boire et s’endormit auprès de ses parents qui le baignaient dans un amour éternel. C’est à cet instant que l’ennemi passa à l’action…

Les yeux de la femme se voilèrent comme les nuages cachant le ciel bleu en un temps orageux. Ses cheveux noirs s’assombrirent sous la colère qui l’envahissait. Karl poussa un grognement qui se répercuta comme un cri de guerre alentour.

La sorcière, avec le bébé dans les bras, le rejoignit près de la fenêtre. Cassandre, qui s’était réveillée, pleurait bruyamment.

- Ils n’auront pas notre enfant, s’emporta le père en regardant les démons s’approcher.

Le lac, qui était pourtant tranquille en cette nuit, semblait maintenant en proie à une vive agitation. De puissants remous possédèrent l’eau jusqu'à ce qu’apparurent des têtes plus abominables les unes que les autres. Leurs ennemis avaient des yeux sombres et la peau rouge foncé, comme Karl. Leurs armures et leurs armes dégoulinaient tandis que les créatures sortaient de l’eau. Tous les cauchemars de petits enfants se seraient nourris de ce rassemblement d’êtres au service du mal. D’autres se faufilèrent également à travers les arbres.

Alors que la menace approchait, arme en main et prête à mener le combat, les nouveaux parents réfléchissaient à toute vitesse au moyen de se sortir de cette situation.

- Il faut que tu emportes le bébé avec toi, dit Karl. Ils ne doivent pas mettre la main dessus.

- Il n’est pas question que je te laisse seul contre eux.

L’homme la prit par la taille et l’emmena vers la porte qui menait au bois.

- Nous savions très bien ce que nous risquions dès le début de notre relation et pourtant nous avons continué à nous voir malgré tout. Maintenant, c’est la vie de notre fille qui est en jeu. Nous n’avons pas le droit de la mettre en danger.

Les larmes perlèrent aux coins des yeux de Myriam. Une rage immense la fit trembler; elle comprenait son impuissance.

- Je t’aime tellement, chuchota-t-elle.

- Je t’aimerai toujours, quoi qu’il arrive.

Myriam regarda à l’extérieur et vit le groupe de guerriers sanguinaires se rapprocher de plus en plus. Ils marchaient sur la plage et se trouvaient maintenant à moins de quinze mètres de la cabane. Karl embrassa sa fille sur le front et lui caressa les cheveux. Puis, il lui déclara son amour dans un adieu.

Levant la tête vers les cieux qui s’étaient assombris subitement, la sorcière appela tous les Dieux en sa faveur. Myriam les supplia de l’aider à sauver sa petite Cassandre. Elle sentit son pouvoir l'envahir jusqu'au fond de son âme et le laissa s’épanouir.

D'un mouvement de la main, tandis que l’autre tenait son bébé, elle libéra une partie de sa puissance. La force énergétique, telle une vague grandiose, déferla sur leurs ennemis. Ils n'eurent pas le temps de l'éviter. Les démons les plus près volèrent dans le ciel en grognant sous l’impact et atterrirent dans le lac. Le mur qu’elle avait créé se referma autour de la cabane afin de protéger la petite famille.

- Tu ne tiendras pas longtemps. Allez, va-t-en! lui ordonna son amoureux.

- Je tiendrai le temps qu’il faudra, répliqua-t-elle en se rendant peu à peu à l’évidence.

Des larmes coulaient sur les joues de la sorcière. L’homme lui prit doucement le visage et l’embrassa fougueusement pour la dernière fois. Les forces de Myriam diminuèrent peu à peu sous les coups et la magie du mal. L’inévitable allait se produire.

- Cours, ordonna-t-il à la fin du baiser, sauve notre enfant, elle seule importe désormais.

- C’est si injuste, souffla la femme qui sentait la sueur dégouliner sur son front à cause de ses efforts.

Myriam eut un dernier regard pour le démon qu’elle aimait et sortit de la cabane par la petite porte. Son champ de force diminuait de seconde en seconde. Une brèche se forma dans son bouclier pour la laisser passer. La sorcière se dirigea rapidement vers la forêt et se retourna une dernière fois avant de s’y enfoncer. Karl se tenait sur la plage, face à l’ennemi, fier et prêt au combat, malgré l’assurance d’une mort certaine. À cet instant, Myriam sut quoi faire.

Prenant toutes ses forces restantes, la jeune femme se mit à courir au moment où le mur s’effondrait. Sa robe bleue tachée de sang volait derrière elle. Ses pieds nus se blessaient sur les brindilles recouvrant le sol, mais ses jambes coururent comme elles ne l’avaient jamais fait auparavant. Elle ne se soucia pas des branches qui la giflaient. Il ne lui fallut que quelques minutes avant de ressentir, non loin, ce qu’elle cherchait ardemment. Regardant aux alentours, la sorcière ne vit que des arbres. Néanmoins, ils étaient là, tapis dans l’obscurité.

- Je vous en prie, supplia-t-elle. Montrez-vous!

Aucun son, aucun signe et aucune réponse ne vinrent.

- Allez-vous laisser cette enfant mourir? cria Myriam tandis que des sons du combat entamé derrière elle lui parvenaient.

Encore le silence.

- Je vous en prie, répéta-t-elle en s’agenouillant, désespérée, sauvez ma fille! Elle est notre seul espoir de pouvoir vivre sans peur un jour et cela vaut autant pour vous que pour nous.

Un léger bruit de pas se fit entendre à travers les branches, puis une étrange créature apparut devant elle. Son pelage était de couleur crème et elle avait une forme humaine. Ses longs cheveux blancs cascadaient dans son dos et ses grands yeux bleus reflétaient un amour maternel ainsi que de la compassion. Ses pattes velues étaient munies de sabots et ses doigts de longues griffes acérées.

Myriam se leva péniblement et tendit sa fille à la créature des bois. Cette dernière la prit délicatement.

- Mon peuple ne se mêle d’aucune guerre, mais ne permettrait pas que cette enfant meure ainsi.

La voix douce se répercutait dans la tête de la mère en détresse. La créature communiquait par télépathie.

- Son destin est grand, continua-t-elle en regardant l’enfant qui s’était calmée à son contact, et le tien pourrait l’être autant.

La jeune femme s'approcha et déposa un dernier baiser sur le front de sa fille. Son cœur se brisa à l’idée de ne pas la voir grandir. Toutefois, il n'était pas question que Karl soit le seul à se sacrifier au combat.

- Elle se nomme Cassandre, mentionna-t-elle tristement, le regard dénué de vie.

À ce moment, Myriam mourut intérieurement. Perdant ce qui lui était le plus cher, il ne lui restait qu’à combattre une dernière fois. La sorcière sourit à la créature avant de se détourner brusquement et de repartir vers le lac afin d’aider l’homme de sa vie. Courant à toute allure, la sorcière était envahie par la certitude de se jeter dans les bras de la mort.

La créature eut un dernier regard vers la femme qui venait d'abandonner sa fille pour qu’elle ait la vie sauve. Les parents de cette petite venaient de sacrifier leur vie pour une cause juste qui déterminerait l’avenir de tous. La créature se promit de s’assurer que l’enfant serait en sécurité jusqu’à ce que le moment soit venu pour elle d’accomplir son destin. Dans une dernière prière pour les parents, elle se retourna et disparut dans les bois, emportant avec elle le dernier espoir du monde.

Chapitre 1

Dix-huit ans. L’âge de raison. L’âge légal. L’âge adulte. Cette étape l’amenait dans la vraie vie. Terminées l’adolescence et son insouciance! Bonjour les responsabilités! Élizabeth Roy pouvait enfin aller dans les clubs sans avoir peur de se faire « carter ». Elle pouvait boire de l’alcool, fumer et jouer à la loterie en toute légalité. Et pourtant… la jeune femme n’avait rien fait de tout ça. Une semaine s’était écoulée dans son corps de dix-huit ans et elle n’avait vu aucun changement dans sa vie.

Devant le miroir de sa chambre, Élizabeth observait son visage rond; ses cheveux rouges bouclés flamboyaient sous les rayons du soleil. Ses yeux brun-vert maquillés sombrement semblaient pétiller de malice. Son teint bronzé faisait l’envie de toutes les adeptes des salons de bronzage. Ce qu’elle aimait le plus chez elle, c’était de pouvoir manger tout ce qui la tentait sans devoir penser à perdre toutes les calories avalées. Toutefois, elle enviait les femmes qui portaient la taille de bonnet B et celles qui n’arboraient pas de grosses cuisses. Elle voyait souvent des filles de douze ans avec plus de poitrine qu’elle! Quelle horreur!

Bref, ses dix-huit ans ne lui avaient pas amené de rides et n’avaient pas insufflé en elle le goût de festoyer jusqu’aux petites heures du matin. Tout ce qui avait changé, c’était son entrée au cégep. Elle était toujours la même Élizabeth Roy, une jeune femme sérieuse et responsable. Elle avait tout de même un côté excentrique, au désespoir de son père. Elle adorait porter des jeans qui modelaient ses grosses cuisses et des corsets qui moulaient sa taille mince. Sa musique préférée, le métal mélodique, paraissait bruyante et se catégorisait comme celle du diable pour les gens âgés.

Son regard se porta sur sa chambre. Le couvre-lit mauve et les affiches de différents groupes collées aux murs représentaient son adolescence. Les étagères pleines de peluches et son mobilier en mélamine blanche aux poignées roses lui rappelaient son enfance. La jeune femme se demanda si sa majorité l’obligeait à se débarrasser de tout cela et à passer à autre chose.

- Élizabeth! cria son père de la cuisine, tu vas être en retard!

Autre défaut, elle n’était pas du tout ponctuelle. L’étudiante prit ses livres et son sac à main avant de sortir de la pièce. Ses pieds dévalèrent les marches et elle pénétra dans la cuisine en coup de vent.

La pièce était de style campagnard, avec des armoires et une table en chêne massif. Les murs peints en jaune pâle illuminaient la pièce. Une lisière de tapisserie bordait le haut du mur. Une délicieuse odeur d’œuf et de bacon flottait dans l’air.

Ses parents la regardèrent, exaspérés. Jocelyne et George Roy semblaient encore heureux ensemble, ils ne perdaient pas d’intérêt l’un pour l’autre. Ils étaient de ces couples dont le temps ne diminuait pas l’amour.

Sa mère était une femme menue avec des lunettes. Elle était secrétaire pour l’un des deux avocats de la petite ville d’Amqui. Son mari, lui, était un entrepreneur en travaux publics. Son teint et ses cheveux décolorés prouvaient qu’il passait de longues heures au soleil pendant l’été. Pour le moment, il jouissait encore du calme qu’apportait la neige dans son travail. Leur fille se sentait si différente d’eux physiquement que, quelques fois, elle se demandait où étaient passés leurs gènes communs.

- Tiens, prends ça, fit sa mère en lui tendant une barre tendre et un jus.

- Qu’est-ce que je ferais sans toi, maman? répliqua Élizabeth en les prenant.

Elle embrassa sa mère sur la joue avant de se diriger vers son père pour en faire autant.

- Travailles-tu aujourd’hui, Élie? lui demanda-t-il avant de l’embrasser.

- Oui, je commence à trois heures trente.

- Veux-tu que j’aille te chercher quand tu auras terminé?

- Non, je vais marcher, ça va me faire du bien.

Élizabeth se dirigea vers la porte d’entrée et mit ses bottes.

- À ce soir! cria-t-elle avant de sortir.

La porte se referma avant qu’ils n’aient pu répondre. D’un pas pressé, l’étudiante se dirigea vers le cégep qui ne se trouvait qu’à deux minutes de marche. Chose sûre, ses dix-huit ans ne lui avaient pas apporté la ponctualité.

* * *

Trois heures de l’après-midi sonnèrent et Élizabeth se leva de sa chaise. Le professeur de philosophie salua ses élèves empreints d’une jovialité commune. Malgré ses compétences, Monsieur Hébert perdait totalement l’intérêt de ses élèves durant son babillage constant. Son intonation monotone avait le don de les endormir.

Précipitamment, Élie empoigna son agenda, son cahier de notes et son sac à main. En sortant de la classe, elle se sentit beaucoup plus énergique. Il lui restait une demi-heure pour se rendre à son travail. Elle rejoignit son casier tout en regardant ses messages sur son cellulaire. Un sourire fendit son visage lorsqu’elle s’aperçut que sa meilleure amie, Émilie, lui avait écrit.

En ouvrant son cadenas, elle s’empressa de lire le message.

« Mathieu m’a regardée plusieurs fois à notre cours d’éducation physique. Est-ce que tu crois que c’est un signe? »

Élie secoua la tête en riant. Elle n’en revenait toujours pas qu’une aussi belle fille que sa meilleure amie ne trouve pas le courage d’aller vers le gars qui l’intéressait. Depuis leur troisième année de secondaire, Émilie ne cessait de lui parler de ce garçon.

En s’appuyant sur le casier adjacent au sien, elle s’empressa de lui répondre.

« Va donc lui parler, trouillarde! », écrivit-elle.

Quelques secondes plus tard, elle obtint une réponse.

« Facile à dire! Je te signale que tu n’as jamais pris les devants non plus!»

« Ça, c’est parce que je ne m’intéresse pas au même garçon depuis quatre ans! »

Élie mit ses effets dans son casier et prit son manteau. Elle soupira en remarquant l’absence de son tablier. Elle allait devoir retourner chez elle avant d’aller travailler. Elle ferma son casier en regardant l’écran de son cellulaire. Elle sourit en lisant la réponse d’Émilie.

« Tu es trop difficile! Tu devrais te dépêcher, comme je te connais, tu as sûrement oublié quelque chose. »

Émilie la connaissait trop bien. Elle lui envoya un dernier message avant de fermer son téléphone.

« On se voit tantôt. »

En sortant de l’établissement, Élie enfila son manteau et son foulard noirs. Les mains dans les poches, elle se précipita vers sa maison. La jeune femme se maudit pour sa petite mémoire. Il fallait toujours qu’elle oublie quelque chose, ce qui lui apportait souvent des ennuis. Elle ne comptait plus les réprimandes de ses professeurs ou de ses parents.

Le soulagement la gagna lorsqu’elle aperçut enfin sa demeure. C’était une maison blanche de deux étages que son père avait construite lui-même.

Ses pas accélérèrent le rythme alors que le temps s’écoulait rapidement. Il lui restait une quinzaine de minutes pour prendre son tablier et filer à son travail. Heureusement, Amqui était une petite ville et tout se trouvait à proximité.

Les gens de la campagne ne verrouillaient que très rarement leur porte d’entrée. Peut-être parce qu’ils avaient une confiance aveugle envers les personnes qu’ils croyaient connaître. Élie avait toujours trouvé cela un peu risqué, mais pratique pour une fille toujours en retard.

La chaleur de la maison lui réchauffa le visage à son entrée. Ses lèvres engourdies par le froid avaient de la difficulté à se mouvoir.

- Papa? l’appela-t-elle difficilement.

- Je suis ici, lui répondit la voix de son père de la cuisine.

Élie le rejoignit. Il était en train de préparer le souper. Jocelyne travaillait jusqu’à cinq heures, ce qui ne lui laissait pas le temps de faire à manger. Une délicieuse odeur de sauce à spaghetti la fit saliver.

- Pourquoi est-ce que tu fais toujours ta sauce quand je travaille? bouda-t-elle.

- Tu travailles tout le temps et, si ce n’est pas le cas, tu es chez Émilie ou à l’école, lui rappela son père.

Élie dut avouer qu’il avait raison. Elle soupira.

- Ma chérie, je t’avais demandé de faire ta chambre, la rabroua-t-il.

Sa fille se frappa le front de la paume de sa main en fermant les yeux.

- Je sais… J’ai oublié. J’avais aussi un travail en philo à remettre aujourd’hui et ça m’est complètement sorti de l’esprit.

Son père se tourna vers elle d’un air découragé.

- Je te promets de la ranger demain.

George la regarda intensément durant un court moment. Malheureusement pour elle, son père ne se fâchait jamais. Au lieu de cela, elle devait vivre avec la déception qui se dévoilait sur son visage. Sa fille s’en voulut de ne pas être plus organisée que cela.

- Papa, tu n’aurais pas vu mon tablier?

- Il est juste devant toi. Ta mère l’a lavé hier.

Élie l’aperçut sur la table de la cuisine en dessous d’un petit mot. En se sentant coupable, elle le lut.

Ma chérie,

N’oublie pas de faire ta chambre.

Je t’aime, maman.

Un soupir lui échappa à nouveau. Élie ne savait plus où elle avait la tête. Le secondaire était bien moins chargé de travail que le cégep. Avec ses études et son emploi, elle arrivait à peine à tout concilier. Toutefois, la jeune femme ne quitterait pas son travail, car elle devait payer ses études pour ne pas être surendettée à vingt ans.

Elle prit son tablier et se dirigea vers son père. Elle se réfugia un moment dans ses bras.

- Je suis désolée, papa. Je vais la faire demain.

- Ce n’est pas grave, ma puce. Je veux seulement que tu trouves le moyen de t’organiser parce que bientôt…

Sa voix se brisa et la jeune femme recula afin de le regarder. De la tristesse se trouvait dans son regard. Elle se demanda ce qu’il voulait lui dire. Mais sans rien ajouter, son père l’embrassa sur le front.

- Va travailler avant d’être en retard, fit-il.

Regardant l’heure sur le four à micro-ondes, la jeune femme revint brutalement à la réalité. Il ne lui restait que sept minutes pour se rendre à son travail.

- Merde, je vais être en retard.

- Surveille ton langage, jeune fille.

- Oui, désolée, je t’aime.

- Moi aussi.

Élie enfila ses bottes et sortit précipitamment de la maison. Tout en courant, elle tenta de faire abstraction de la culpabilité qui la rongeait à l’intérieur. Le regard triste de son père flottait dans sa tête. Elle avait eu l’impression qu’il avait voulu lui dire quelque chose d’important, mais quoi?

* * *

La Table Matapédienne était le restaurant le plus coûteux de la ville. Son décor sombre apaisait les esprits. La lueur des chandelles allumées à toutes les tables apportait une ambiance romantique. L’odeur de nourriture flottait dans l’air et faisait saliver toutes les bouches affamées.

La serveuse se déplaçait entre les tables avec un sourire sur le visage. Élie adorait son travail malgré les quelques clients déplaisants qu’elle rencontrait parfois. Cet endroit lui apportait beaucoup. La jeune femme déposa les assiettes d’un couple qui la remercia poliment et elle retourna vers la cuisine. Elle vit sa meilleure amie, Émilie, qui travaillait aussi à La Table Matapédienne, en train de parler avec deux garçons de leur école. Élie lui sourit en lui faisant un clin d’œil, car elle savait que son cœur ne battait que pour le beau brun avec qui elle discutait à l’instant. Ses oreilles bourdonnaient à force de l’entendre parler de lui.

Émilie Desjardins n’avait rien à envier à aucune fille. Depuis le secondaire, elle était très populaire auprès de la gent masculine. Mais, quand il s’agissait de parler à celui qui lui plaisait, elle devenait une vraie empotée. Les deux jeunes femmes formaient un drôle de duo. La beauté pétillante d’Émilie, ses cheveux blonds, ses yeux bleus et sa peau parfaite faisaient envie. Elle semblait si pleine de vie comparée à l’apparence sombre d’Élizabeth. Pourtant, elles étaient comme des sœurs. Les deux jeunes femmes se connaissaient depuis le primaire et étaient devenues inséparables. Quelques fois, Élie et Émilie n’avaient même pas besoin de parler pour savoir ce que l’autre pensait.

Quelques heures plus tard, il ne restait plus que quelques clients qui venaient prendre un dernier verre, tout en discutant tranquillement, avant de rentrer chez eux. Quelques-uns se laissèrent tenter par les succulents gâteaux dans le présentoir. Élizabeth regarda l’heure et fut heureuse de constater qu’elle avait enfin terminé son quart de travail. Minuit. La princesse devait rentrer à la maison. La serveuse enleva son petit tablier noir et alla le ranger dans son casier. Avant de refermer celui-ci, la jeune femme empocha ses pourboires. Elle prit son sac à main et retourna aux cuisines afin de saluer Émilie et tous ses collègues de travail.

- J’ai fini, lança-t-elle en voyant son amie s’approcher.

Celle-ci semblait être dans un état second. Sa peau était plus pâle que d’habitude. Élizabeth s’inquiéta de son état.

- Émilie, est-ce que ça va?

- Je ne sais pas…

- Qu’est-ce qui s’est passé? Tu as mal? Tu ne te sens pas bien?

- Non. Non. J’ai…

- Tu as…?

Soudain, Émilie devint une boule d’énergie et sautilla sur place en criant :

- J’AI RENDEZ-VOUS AVEC MATHIEU DEMAIN!

- CE N’EST PAS VRAI?

- OUI!

Élie la prit dans ses bras en ressentant sa joie communicative. Elle était si heureuse pour elle. Ça faisait bien quatre ans qu’Émilie en rêvait.

- Les consommations de la table trois sont prêtes, annonça le barman, un homme d’une trentaine d’années qui passa la tête de l’autre côté de la porte battante et qui leur lança un regard sévère.

- Je dois travailler, mais je t’appelle demain, dit Émilie avant d’aller prendre les boissons.

- Promis?

- Promis, répondit-elle par-dessus son épaule.

Élie salua les quelques employés restant avant de s’engouffrer dans l’air frisquet de la fin mars. Elle mit son manteau par-dessus son chandail de travail. La circulation semblait inexistante bien que de la musique lui parvint de l’Hôtel Gagnon. Jeudi était la soirée karaoké, ce qui attirait beaucoup de monde. Les gens, étant pour la majorité sur le chômage jusqu’au dégel, profitaient de ces vacances forcées.

Élizabeth laissa son esprit vagabonder librement en marchant en automate. Elle pensait souvent à la ville de Montréal. La jeune femme y allait parfois en vacances, mais elle souhaitait étudier là-bas. Cette ville semblait pleine de promesses et de possibilités. Amqui lui apportait la tranquillité et la sécurité, mais elle commençait à souhaiter voir du pays et partir à l’aventure. D’ailleurs, la jeune femme n’avait encore rien dit, mais elle avait envoyé sa demande d’admission au cégep Édouard-Montpetit à Longueuil pour la session de l’automne prochain. La Rive-Sud de Montréal lui était apparue comme un compromis face à la métropole et tous ses dangers. Comme si ses parents allaient moins paniquer quand elle le leur annoncerait!

Soudain, une sirène la fit sursauter. C’était un camion de pompiers qui passait en coup de vent. Ce qu’il faut comprendre dans les petites villes comme Amqui, c’est que tout le monde se connaît. Lorsqu’une voiture de police, une ambulance ou un camion de pompiers fait sonner sa sirène, tous ceux qui l’entendent ressentent la même inquiétude. Tous se posent la même question : est-ce qu’un malheur est arrivé à quelqu’un que je connais? Les probabilités que oui sont infiniment plus grandes qu’en ville. Lorsqu’un décès survient, c’est toute la ville qui est en deuil. Lorsqu’une famille perd tout dans un incendie, c’est toute la ville qui les aide. Lorsque le garçon du voisin se fait arrêter pour excès de vitesse, c’est toute la ville qui le pointe du doigt en le grondant. Vivre en petite communauté a ses avantages comme ses inconvénients. Vous trouverez facilement de l’aide si vous êtes en panne, mais si vous faites un faux pas, les gens en parleront longtemps sans vous laisser de répit. C’est un peu comme être une vedette de Hollywood : tout le monde autour de nous porte jugement sur nos actes et notre vie.

Le camion tourna à un carrefour et disparut de son champ de vision. Les incendies amenaient plusieurs curieux dans leurs sillages. La jeune femme était certaine que l’événement paraîtrait dans l’Avant-Poste, le journal local. Elle regarda le ciel sans y discerner de signe. Malgré cela, plus Élie avançait, plus elle avait l’impression de flairer une odeur de fumée.

Ses pas se dirigeaient vers sa maison. Soudain, elle l’aperçut au loin et vit les gyrophares éclairer sa façade. « Oh non! Le feu est chez monsieur Thibault. » Ses pieds ralentirent et ses yeux écarquillés regardèrent la scène illuminée par les lampadaires et les gyrophares. L’odeur se fit plus intense et son cœur battit la chamade.

Brusquement, son corps s’arrêta. Son cœur cessa de battre. Les larmes coulèrent le long de ses joues bien avant que sa tête ne comprenne la vérité. La jeune femme se sentit défaillir. « Ils sont chez moi. C’est ma maison qui brûle. »

Élizabeth laissa tomber son sac à main sur le trottoir et s’élança comme une furie vers sa maison. Tous les voisins s’étaient rassemblés pour voir ce qui se passait, tout en restant assez éloignés afin de laisser le champ libre aux pompiers (que tout le monde connaissait également). La jeune femme ne voyait rien de ce qui se déroulait autour d’elle. Elle ne percevait que les flammes qui s’échappaient des fenêtres de sa maison. « Ma chambre, je suis en train de tout perdre. Mes vêtements, mes meubles, mes souvenirs, tout brûle. »

Des bras l’arrêtèrent et la dirigèrent vers l’attroupement.

- Reculez, mademoiselle, ordonna le pompier.

- C’est ma maison, mentionna-t-elle d’une voix vibrante d’émotion, laissez-moi passer.

L’homme la regarda d’un air troublé et resta figé, la bouche ouverte. Élie fixait la demeure qui partait en fumée et n’eut qu’une envie : voir ses parents. Ensemble, ils pourraient se soutenir dans cette dure épreuve. Une famille était plus forte que tous les maux de la vie. C’était leur maison, mais leurs liens étaient bien plus forts que ce bien matériel. Elle avait besoin de les voir.

- Vous êtes Élizabeth Roy? demanda l’homme.

Elle ne put qu’acquiescer d’un signe de tête.

- Où sont mes parents? demanda-t-elle au pompier en s’essuyant les joues.

Ses yeux les cherchèrent à travers ses voisins, sans les repérer. Plusieurs la regardaient avec compassion. Elle vit même des larmes sur certains visages, ce qu’elle ne comprenait pas, d’ailleurs. « Pourquoi pleurent-ils pour notre maison? L’assurance va payer et nous pourrons en reconstruire une autre. Il n’y a rien de dramatique pour eux… »

Élizabeth regarda le pompier en secouant la tête, les yeux écarquillés.

- Mademoiselle, vos parents sont…

- NON! cria-t-elle.

La jeune femme fut plus rapide que l’homme. Elle s’élança vers les flammes sans se poser de questions et en ne se souciant nullement du danger. Le feu chauffa sa peau et la fumée empoisonna ses poumons. Des bras l’arrêtèrent alors qu’elle atteignait les marches de l’entrée.

- JACQUES! appela le pompier, demandant de l’aide.

Élie se débattit avec tant de force que les bras de l’homme ne suffisaient pas. Elle ne voulait pas croire à ce qui était arrivé à ses parents. Elle ne pouvait pas le supporter. Elle se rendit à peine compte de ses propres cris… de ses appels... La jeune femme meurtrie ne comprenait pas qu’elle les appelait inutilement, car ils étaient morts depuis bien longtemps.

À bout de force, ses jambes la lâchèrent et des bras l’emportèrent sur une civière. La jeune femme était en état de choc. Un ambulancier lui mit un masque à oxygène sur le visage. Ses oreilles n’entendaient plus rien. Son esprit quitta ce monde. Les flammes, qui emportaient sa famille, furent la dernière chose qu’Élizabeth aperçut avant de sombrer.

Chapitre 2

La cour d’école était silencieuse et sombre. Les heures de cours terminées depuis longtemps avaient laissé l’endroit presque désert. Le vent faisait grincer les chaînes des balançoires et s’engouffrait dans les glissades désormais inutilisées. La cacophonie des récréations était totalement inexistante en cet instant, ce qui amenait un grand vide dans la place.

La noirceur s’empara de la Terre, faisant disparaître les derniers rayons du soleil. Des enfants pas très sages se trouvaient dans un coin plus reculé, près de la porte du gymnase. Leurs parents, qui devaient commencer à s’inquiéter, se trouvaient loin de leurs pensées.

Les écoliers formaient un cercle pour se réchauffer et aussi pour que personne n’aperçoive ce qu’ils faisaient. Ils étaient cinq dont quatre garçons et une fillette d’environ huit ans. De la buée sortait de leurs petites bouches enfantines lorsqu’ils parlaient. L’un des garçons sortit un objet de sa poche, but de leur petite réunion, tandis que les autres sautaient sur place et s'agitaient pour tenter de se réchauffer.

- Je l’ai prise dans le paquet de mon père, avoua fièrement le petit garçon en montrant son trésor à tous.

- Cool! s’exclama un autre en l’examinant avec des yeux avides.

Soudain, la fillette devint très nerveuse et scruta les ombres en souhaitant secrètement rentrer chez elle. Il se faisait tard et son couvre-feu était maintenant dépassé. Déjà, elle entendait presque sa mère lui crier après et la priver de sortie pendant une semaine.

- On devrait peut-être rentrer, suggéra-t-elle faiblement.

- Pourquoi? As-tu la trouille? la nargua celui qui les avait tous réunis.

- Cassie va pleurer à sa maman, ajouta un autre.

Tous se mirent à rire. Le chef de la petite bande sortit un briquet et alluma la cigarette qu’il tenait entre ses doigts. Il avait vu son père en allumer ainsi à maintes reprises. Après plusieurs essais avec le briquet, elle s’alluma et son bout flamboya dans la noirceur. Tous le regardèrent avec admiration comme s’il était le plus courageux des petits garçons. Il porta la cigarette à ses lèvres, puis fit une grimace de dégoût mal dissimulée. Il s’étouffa tandis que de la fumée et une odeur âcre se propageaient autour du petit groupe.

- À mon tour! s’exclama le garçon à sa droite en tendant la main.

Celui qui tentait de regagner sa contenance la lui tendit, heureux de s’en débarrasser. Au dernier moment, l’enfant interrompit son geste au son d’une voix rauque :

- Que vois-je...? Ce sont de vilains enfants qui devraient être au lit, à cette heure-ci.

Les écoliers regardèrent autour d'eux tandis que la cigarette brûlait entre les doigts gantés du garçon. Ils ne virent personne, ce qui les fit trembler de tous leurs membres. La peur les envahit plus que le froid de ce début de printemps.

- Je sais comment punir de vilains garnements dans votre genre, susurra à nouveau la voix.

Elle semblait provenir du haut du bâtiment et se répercutait sur chaque mur. Tous levèrent la tête et le virent en même temps. Un être répugnant aux yeux complètement noirs, muni de crocs acérés, se tenait au-dessus d’eux. Tous crièrent en chœur. Le démon se jeta du toit en se propulsant vers les jeunes, tel un parachutiste.

Lorsque le monstre fut à un mètre de ses proies, une ombre venant de nulle part le percuta dans sa chute. Un homme aux cheveux bruns ondulés portant un manteau de ski bleu était venu à leur secours pour les protéger. Les deux roulèrent sur le sol enneigé et entamèrent le combat. La cigarette, quant à elle, brûlait calmement dans la neige.

- PARTEZ! cria leur héros après avoir décoché un direct à la mâchoire de son adversaire.

Tous s’exécutèrent sur-le-champ et coururent vers la sortie de la cour de récréation, excepté la petite fille qui resta figée sur place. La peur la pétrifiait. Elle resta là, simple observatrice de la scène qui se déroulait devant ses yeux.

Nicolas, qui était arrivé à temps pour sauver les enfants, asséna un coup de pied dans l’abdomen de la créature démoniaque avant qu’elle ne bondisse sur lui. Celle-ci retomba sur le dos, un peu plus loin. Le jeune homme se releva rapidement et se plaça devant la petite fille pour la protéger. Son adversaire se releva et lui fit face. Il se tenait courbé en avant, toutes griffes dehors, et portait un étrange manteau de fourrure grise qui recouvrait son corps. Ses longs cheveux noirs semblaient ne jamais vouloir se terminer. Le démon attrapa les poignets du combattant en y plantant ses ongles et lui envoya un coup de genou dans l’abdomen. Le jeune homme vola dans les airs et atterrit durement sur le sol à plus de cinq mètres. Les griffes avaient lacéré ses poignets et le sang coula le long de ses doigts. Avec soulagement, Nicolas comprit que la petite fille se trouvait loin des pensées du monstre, car il se dirigeait vers lui, menaçant.

- Je suis là, Nicolas! cria un homme à la peau noire et de grande stature tout en se dirigeant vers la créature.

- Ça t’a pris du temps, Tom, répondit le guerrier avant de pousser un grognement.

Nicolas se releva pendant que son allié empoignait la créature par son manteau et le balançait un peu plus loin. Il regarda la petite fille terrorisée et hésita un moment. Heureusement, ses deux autres partenaires accoururent pour les aider : une jeune femme noire aux longs cheveux noirs et un jeune homme qui ressemblait à une star du rock à l’allure sombre.

- Occupez-vous d’elle, ordonna Nicolas en montrant la petite avant de replonger dans la bataille.

- Nicolas, ce monstre, c’est une femelle. Elles ne sont jamais seules et se déplacent par groupe de deux ou de trois pour se nourrir, normalement, indiqua la jeune femme en s’approchant de la fillette.

- Compris, répondit le combattant.

Il était trop tard pour éviter l’effet de surprise, car une autre créature se jetait déjà sur lui, surgissant de nulle part. La jeune femme fit un signe au jeune homme qui l’accompagnait pour lui faire comprendre d’aller aider Nicolas. Leur ami hocha la tête et se dirigea vers le combattant.

- Salut, dit-elle doucement en s’approchant de l'enfant, moi c'est Kate et toi?

- Cassie, répondit faiblement la fillette en cessant un peu de trembler.

La jeune femme regarda vers la bataille qui se déroulait avec violence. Ils semblaient s’en sortir, mais avec un peu de difficulté.

- Tu veux bien venir avec moi, Cassie? demanda la jeune femme en tendant la main.

La fillette la prit en hochant la tête doucement et elles disparurent dans la nuit, loin du danger.

Jonathan venait à peine d’arriver près de Nicolas que, déjà, un autre assaillant surgissait dans son dos. Il regarda autour de lui et vit une poubelle. Le jeune homme se concentra et celle-ci s’élança à une vitesse folle sur le monstre, qui l’avait empoigné par-derrière, lui enserrant le cou de son bras. Il y eut un bruit de tôle froissée et le démon tomba à la renverse sous la force de l’impact. Nicolas se servit de cette diversion pour prendre l’avantage sur l’ennemie qu’il combattait. Jonathan reprit son souffle, maintint son propre ennemi sur le sol grâce à son pouvoir et jeta un coup d’œil à Tom. De l’inquiétude se distinguait sur son visage alors qu’il comprenait l’intention du démon qu’il combattait bravement.

- Tom, attention! cria Jonathan.

Trop tard. Le démon femelle envoya son ami dans les airs d’un bon coup de poing. Loin de se laisser abattre, Tom se releva rapidement et se concentra sur la créature qui s’élançait vers lui. Il eut tout juste le temps de se servir de la force de son adversaire pour le mettre à terre.

Jonathan, impatient, se dit que c’était le moment d’avoir un peu d’aide. L’ennemi qu’il retenait prisonnier se débattait férocement, ce qui commençait à l’épuiser.

- Jessica, appela-t-il en projetant sa voix dans la cour de récréation.

- Je suis là, dit la jeune femme en apparaissant subitement à son côté.

Jonathan ne put s’empêcher de sursauter.

- Il était temps!

- Ce n’est pas de ma faute si ton chum est si drôle! lança-t-elle en riant. Tu lui demanderas de te raconter l’histoire du…

- Je n’ai pas le temps. Tu ne vois pas qu’on se bat!

D’un geste brusque, Jonathan prit l’épée que la jeune femme tenait difficilement entre ses mains. L’arme était si lourde qu’elle devait s’y prendre à deux mains pour la tenir convenablement. Elle eut une grimace de dégoût en apercevant les créatures. La jeune femme replaça ses cheveux blonds derrière son épaule et disparut comme elle était venue, sa mission étant accomplie.

Jonathan enfonça l’épée dans la gorge du démon maintenu sur le sol. La pression qui lui enserrait le crâne disparut à la mort de son ennemi. Il regarda fixement l’épée qui flottait au-dessus du sol par la force de son esprit. Il retourna le tranchant en le pointant vers le démon qui se battait contre Tom et attendit le bon moment, qui ne tarda pas.

La créature frappa Tom à la mâchoire. Le combattant fut momentanément déstabilisé et se retint contre le mur. Sous le contrôle de Jonathan, l’épée fendit l’air pour aller se planter dans la tête du démon, qui s’élança dans les airs à plusieurs mètres du sol. Son corps s'écrasa lourdement dans un abominable son d’os brisés.

- Et plus qu’un, chuchota Jonathan, fier de lui.

Tom reprit ses esprits et alla aider Nicolas qui avait le dessus contre son adversaire. Il arriva par-derrière et maintint la créature pour qu’elle ne bouge pas. Nicolas lui prit la tête et la tourna d’un coup sec. Un craquement se fit entendre et le démon s’effondra à leurs pieds. Toutefois, celui-ci pourrait se relever sous peu, car il en fallait plus pour tuer un démon.

Pendant ce temps, Jonathan avait fait sortir l’épée de la tête de son adversaire et Tom l’avait attrapée dans les airs. D’un adroit mouvement circulaire, il fit tournoyer la lame scintillante dont l’éclat fendit la nuit. La dernière créature, qui se relevait, voulut l’éviter, mais trop tard. Son sang gicla, se versant sur le sol couvert d’une légère couche de neige. Elle s’écroula lourdement.

Les trois démons morts sur le sol offraient un spectacle macabre, qui faisait partie du quotidien de ces combattants. Ceux-ci se réunirent tout en reprenant leur souffle.

- Elles étaient coriaces, celles-là, commenta Tom en regardant son anorak jaune et noir déchiré.

- Plus le temps passe et plus leur force augmente, remarqua Jonathan en prenant un air soucieux.

Tous se turent en méditant un moment sur ce fait. Puis, Jo regarda nerveusement autour de lui. Il fallait faire disparaître leurs victimes avant que quiconque ne les remarque.

Nicolas se dirigea vers une des créatures et mit sa main au-dessus du corps. Une lumière rougeoyante apparut dans sa paume et des flammes vinrent lécher la peau du jeune homme. Ses amis détournèrent les yeux, car la lumière devenait trop vive. En quelques secondes, le démon se transforma en un tas de cendres. Il réserva le même sort aux deux autres de sa race avant de revenir près de ses alliés. Il ne fallait surtout pas laisser de traces derrière eux.

De légers pas se firent entendre et Kate surgit quelques secondes plus tard à la lueur des lampadaires.

- La petite est en sécurité chez elle, lança-t-elle en s’approchant.

Nicolas hocha la tête et regarda au loin. Il ne restait plus rien que des cendres volant au vent. Le danger était écarté.

- Nous devrions rentrer, ajouta la jeune femme.

Tous se dirigèrent vers la sortie de la cour d’école en marchant tranquillement, les mains dans les poches. Ils gardèrent le silence pendant quelques instants, puis Nicolas posa la question que tous attendaient.

- Pourquoi ma messagère m’a envoyé ici? demanda-t-il. Elle m’a dit que je la trouverais enfin.

- La petite fille qui était terrifiée s’appelait Cassie, l’informa Kate. Puis, je crois que le simple fait d’avoir sauvé ces enfants est déjà une bonne raison d’être ici.

Le jeune homme ouvrit la bouche pour répliquer, mais Jessica apparut devant eux à ce moment. Ses cheveux, si bien placés normalement, étaient ébouriffés et un peu de sang se trouvait à la commissure de ses lèvres. La jeune femme semblait être dans un état d’agitation extrême.

- Nicolas, viens avec moi, dit-elle en lui tendant la main. On nous a attaqués par surprise et je ne suis pas certaine que Jason va tenir longtemps.

- On va vous rejoindre, dit Jonathan en montant du côté passager d’une Camaro noire 1976 stationnée en bordure de la route.

Nicolas lança les clés de sa voiture à Tom et prit la main de la jeune femme. Soudain, ils disparurent comme par magie.

Les autres montèrent dans le bolide en regardant une dernière fois derrière eux. L’endroit était redevenu calme comme il se devait de l’être à cette heure de la soirée. Comme les trois amis ne voyaient plus aucun signe de danger, le véhicule gronda en fonçant dans la nuit.

* * *

La maison était sens dessus dessous lorsqu’ils arrivèrent. La porte d’entrée était ouverte, laissant pénétrer un sournois courant d’air. L’été approchait lentement et bientôt la ville de Longueuil serait débarrassée de son joli duvet blanc.

Les meubles étaient déplacés et des morceaux de verre jonchaient le carrelage de la cuisine. Dans le couloir, un jeune homme plutôt mince aux cheveux blonds courts était étendu par terre.

- Jason! s’écria Jessica en s’élançant vers lui.

Elle s’agenouilla sur le plancher en faisant attention aux débris. Sa main prit délicatement son poignet et chercha son pouls.

- Il est en vie, dit-elle en soupirant de soulagement. Il faut le conduire à l’hôpital le plus vite possible. Nous n’avons pas le temps d’attendre Kate.

- Vas-y, lança-t-il.

- Pas question que je te laisse ici tout seul. Ils sont peut-être encore ici.

La jeune femme se releva et se dirigea vers le comptoir de la cuisine pour y prendre le téléphone. Les mains tremblantes, elle composa le numéro de l’urgence. Pendant qu’elle expliquait la situation à son interlocuteur, Nicolas se dirigea vers une chambre à la porte ouverte. Il sut avant même d’y jeter un œil qu’il ne pouvait plus rien pour la locataire.

En regardant à l’intérieur, le combattant découvrit ce qu’il soupçonnait. Une jeune adolescente un peu ronde aux cheveux blonds courts se trouvait sans vie sur le plancher. Ses yeux limpides et sombres fixaient le plafond. Une plaie béante suintait sur sa poitrine d’où le sang continuait de s’écouler sur le sol. La lame d’un couteau de cuisine disparaissait dans son abdomen, seule la poignée était visible de la plaie.

- Oh non, soupira Jessica avec effroi en mettant la main sur sa bouche.

Elle venait d’entrevoir le corps par-dessus l’épaule de Nicolas.

- Nous sommes arrivés trop tard, dit-il en tournant le dos à la scène du crime.

La jeune femme secoua la tête comme si elle ne voulait pas y croire.

- Pas une autre! s’écria-t-elle, découragée.

À peine quelques secondes après, les sirènes se firent entendre au loin. Malheureusement, rien ne pourrait changer le fait qu’une vie était à jamais perdue. Dans la nuit, un être s’éleva le cœur paisible vers les cieux pour rejoindre la lumière, car il savait que non loin un autre prendrait sa place dans ce terrible combat.

Chapitre 3

Une semaine plus tard, l’hôpital était toujours son nouveau chez soi. Élizabeth se trouvait dans un état désastreux. Elle ne trouvait pas la force de continuer à vivre après cette perte déchirante. Orpheline, sans famille, elle ne comptait pas d’autres proches parents pour l’aider. À eux trois, ils s’étaient suffi.

La blancheur de sa chambre faisait souffrir ses yeux. La télévision faisait défiler des images incompréhensibles pour son cerveau. Pendant ces huit derniers jours, la jeune femme était restée étendue dans ce lit minuscule, excepté pour se rendre aux funérailles. Le psychiatre qui s’occupait de son cas n’osait pas la laisser partir de peur qu’elle tente de mettre fin à ses jours.

Ce n’était pas son intention. Mourir ne semblait pas être une option pour le moment. Son but n’était pas de rejoindre ses parents dans l’au-delà. Ce que l’orpheline souhaitait, c’était une raison de sortir de ce lit. Pour l’instant, il n’y en avait aucune.

La seule à venir la voir était sa meilleure amie. Élizabeth regrettait de ne pas pouvoir sortir de son inertie et de son mutisme pour elle. Son désarroi face à son état la touchait plus qu’elle ne le démontrait. Elle avait ressenti un peu de joie à entendre la voix d’Émilie qui lui racontait ses moments en compagnie de Mathieu et ce qui se passait au restaurant.

Le fait qu’Élizabeth soit apte à ressentir des émotions la rassurait elle-même, il y avait de la lumière au fond de ce gouffre. Élizabeth Roy existait encore, elle se trouvait quelque part dans ce corps. Elle ne demandait qu’à trouver une bonne raison de vivre à nouveau.

Ce qui l’attendait faisait si peur à Élizabeth. La vie sans ses parents paraissait bien triste. La jeune femme n’aurait plus personne pour se préoccuper de son bien-être, personne avec qui se disputer, personne pour l’encourager. Elle serait la seule survivante de cette famille.

Élie sentit une présence tout près. De la chaleur se répandit sur sa main au contact d’une autre main. Ses oreilles écoutèrent la voix mélodieuse d’Émilie. Elle pouvait sentir son chagrin dans son intonation faussement enjouée. La mère d’Émilie, qui accompagnait sa fille, restait à l’écart. Ce devait être difficile pour Émilie de voir sa meilleure amie aussi mal sans pouvoir faire quelque chose.

- J’ai une bonne nouvelle pour toi, lui annonça-t-elle. Tu ne m’en avais pas parlé parce que tu voulais attendre d’avoir ta réponse, je crois.

Un bruissement de papier se fit entendre, comme si elle sortait une feuille d’une enveloppe. Ses yeux fixaient la fenêtre sans vraiment l’apercevoir, donc elle ne se fiait qu’à son ouïe pour deviner ce qui se produisait autour de sa personne.

- J’espère que tu vas être contente, continua la visiteuse. Tu as été acceptée au cégep Édouard-Montpetit à Longueuil.

Un silence.

« J’imagine qu’Émilie attend un signe de ma part. »

- Je suis certaine que tu pourras y aller. Tu as toujours voulu déménager à Montréal. J’aurais aimé qu’on soit toujours ensemble à Amqui, mais je comprends que tu veuilles vivre quelque chose de nouveau.

Émilie soupira longuement avant de poursuivre.

- Reviens-moi, Élie. Tu me manques.

Elle se leva de sa chaise qui grinça en reculant.

- Je vais te laisser la lettre sur ta table de chevet. Comme ça, tu pourras la lire si tu le souhaites.

Était-ce le signe qu’elle attendait? La jeune femme se sentait à nouveau revivre. Elle remua un doigt pour la première fois depuis tous ces jours. Elle voulait déménager à Longueuil et découvrir la vie en ville.

Sa tête tourna vers la feuille, puis elle aperçut son amie qui se dirigeait vers la porte.

- É… Émilie, l’appela-t-elle d’une voix enrouée.

Celle-ci sursauta et se retourna, le regard embué.

- Élie, tu as parlé? fit-elle.

- Émilie?

- Oui, je suis là.

Son amie revint précipitamment auprès d’elle et lui reprit la main. Pour la première fois depuis la mort de ses parents, Élie répondit à son geste. Du soulagement et de la joie se trouvaient dans le regard de sa visiteuse.

- Oh mon Dieu! s’écria la mère d’Émilie en quittant la chambre.

Élizabeth devina qu’elle cherchait une infirmière pour l’en avertir. La poupée de chiffon se remettait à vivre!

- Mes parents… souffla-t-elle, ils sont…

- Je suis désolée, Élie, je sais que ça doit être difficile pour toi.

Émilie lui serra davantage la main comme si elle craignait que la jeune femme ne sombre à nouveau dans son coma éveillé.

- Je suis si contente que tu sois à nouveau avec nous.

* * *

Dans l’antre de la terre, là où régnait le mal, une vive jovialité sanguinaire s’était emparée des habitants. Ce monde cauchemardesque était peuplé uniquement de démons dont le cœur se nourrissait de méchanceté à l’état pur. La noirceur et les flammes y résidaient plus que toute autre chose. Loin en dessous du monde des mortels, on se préparait avec délice à ce qui allait venir.

Un peu plus loin dans le souterrain se trouvait une somptueuse pièce éclairée de flambeaux où siégeait le Seigneur du Mal. Les parois du monde souterrain étaient faites de magma refroidi et constellées de coulis de lave continuels. Le plafond devait être haut et les couloirs assez larges pour permettre au souverain de s’y déplacer aisément. Cet endroit était habitable seulement par l’espèce démoniaque, car l'atmosphère et le sol y étaient brûlants et étouffants. Au fond de la pièce se trouvait un trône surélevé fait de roches noircies. Dans ce lieu, il n’y avait que les flammes pour apporter un peu de lumière. Toutefois, tous aimaient davantage l’obscurité.

Une légère tension se faisait sentir alors que l’événement se rapprochait à grands pas. Même le roi se sentait nerveux, ses doigts pianotaient avec impatience sur le bras de son trône. Sa peau rouge striée de noir, comme tout ce qui l’entourait, le faisait paraître encore plus impressionnant. Il portait une armure métallique très imposante. De gigantesques griffes s’allongeaient au bout de chacun de ses immenses doigts et de grandes cornes d’environ un mètre poussaient sur sa tête. Il était à la fois grotesque et terrifiant. Tous ses sujets le craignaient ainsi que le monde des mortels, qui n’avaient cependant qu’un doute sur son existence.

Soudain, trois démons s'approchèrent de leur souverain. La tête baissée sagement en craignant le pire, ils attendirent la permission de parler. Le regard foudroyant scruta ses larbins en conservant une expression impassible.

- Parlez, ordonna sa voix caverneuse qui se répercuta sur toutes les parois de la salle du trône.

Les trois démons se regardèrent afin de décider qui allait annoncer la mauvaise nouvelle et ainsi risquer de recevoir les foudres de l’enfer. Après quelques secondes d’hésitation, l’un d’eux fit un pas en avant.

- Mon Seigneur, commença-t-il en gardant la tête baissée, la dernière piste a été vaine. Nous avons trouvé un sorcier avec un grand pouvoir, mais il n'était pas l'élu, car son père n’était qu’un simple mortel.

Satan resta impassible et, pourtant, les démons se mirent à trembler. Ils sentaient la colère monter en lui. Le démon s’étant avancé se remit à sa place avec les autres et eut toute la peine du monde à ne pas fuir sous la menace silencieuse.

Subitement, ce que tous craignaient arriva. Un cri fit trembler toute la cavité entière. Tous les démons du royaume souterrain l’entendirent et trouvèrent un abri où s’accroupir les bras sur la tête afin de se protéger. La dernière fois, un couloir s’était effondré, provoquant la perte d’une centaine de démons. Tous savaient ce qu’apportait la colère de leur souverain.

Les parois de la salle cessèrent de trembler lorsque Satan se leva de son trône. Faisant quatre mètres de haut, il recouvrit la pièce de son ombre.

- Il ne reste plus beaucoup de temps avant notre ère, commença le Seigneur du Mal. Voilà bientôt vingt ans que nous cherchons en vain l’enfant. Nous ne pouvons pas risquer que nos plans soient démolis par une minable prophétie.

Il s’approcha de ses larbins, qui tremblèrent de plus belle.

- Je veux que vous cherchiez encore et encore jusqu'à ce que vous me rameniez l’élu, ordonna-t-il. Maintenant, retournez en haut et, si vous osez redescendre sans de bonnes nouvelles, je vous ferai périr dans les flammes de l’enfer.

- Oui, maître, répondirent en chœur les démons avant de se retirer la tête basse.

Le Seigneur se replaça sur son trône et songea que bientôt il ne serait plus confiné à rester sous terre. Lorsque l'heure sera venue, il fera sien le monde des mortels et tous s’agenouilleront devant lui.

Chapitre 4

Plusieurs mois s’écoulèrent après l’incendie qui avait détruit toute sa vie et sa famille. La solitude et le deuil furent difficiles à porter. Élizabeth Roy était morte ce jour-là. Elle avait vécu renfermée sur elle-même. Elle avait annulé ses cours et avait passé le printemps et l’été à travailler. Les parents d’Émilie l’avaient accueillie chez eux avec gentillesse jusqu’à son départ pour Longueuil. Sa meilleure amie ne la reconnaissait plus et passait de moins en moins de temps en sa compagnie. Son bonheur avec son nouveau copain réjouissait Élie, mais elle se sentait incapable d’écouter Émilie. La jeune femme passait pratiquement tout son temps enfermée dans la chambre d’amis à dormir ou à rester tout simplement inerte.

Le mois d’août arrivait à sa fin et Élizabeth décida de partir. À Amqui, il ne lui restait que des fragments d’une vie partie en fumée. Émilie parut un peu attristée, cependant Élie perçut un certain soulagement chez sa meilleure amie lorsqu’elle lui annonça son départ. Elle devait faire de l’ombre sur sa vie parfaite.

Sa voiture, une Pontiac G5 noire 2010, contenait le peu de choses lui appartenant. Le moteur grondait et elle s’avança vers son amie de toujours afin de lui dire au revoir.

- Tu dois vraiment partir? demanda Émilie.

- J’en ai besoin, avoua-t-elle. J’ai besoin de m’éloigner pour quelque temps et de changer d’air.

Émilie hocha tristement la tête avant de s’approcher et d’étreindre sa meilleure amie. Élie lui rendit son accolade avec tout son cœur. Sa présence lui manquerait beaucoup.

- Tu seras toujours la bienvenue, tu le sais? lui assura-t-elle.

- Oui, je sais.

Élie recula de deux pas.

- Je vais y aller avant de me mettre à sangloter, fit-elle en riant au travers de ses larmes.

- Tu vas me manquer.

- Toi aussi.

Le départ se fit dans la tristesse, mais Élizabeth promit de téléphoner toutes les semaines. Au volant de sa voiture, sa seule dépense avec son héritage, elle laissa son esprit vagabonder. Le vent chaud soufflait dans le véhicule. Sa main remit une mèche de cheveux derrière son oreille. Le dernier CD de Nightwish jouait dans son lecteur. Sa voix suivait celle de la chanteuse.

Après huit heures de route, la jeune femme arriva à Longueuil, là où sa nouvelle vie d’étudiante au collège Édouard-Montpetit allait commencer. Loin de tout ce qui lui rappellerait l’incendie, l’orpheline avait le sentiment de pouvoir repartir à neuf. Comme le phœnix, Élie renaîtrait de ses cendres. Elle avait trouvé une chambre qu’une jeune étudiante louait pour réussir à payer le loyer de son appartement. Élie aurait pu se permettre d’en avoir un à elle, mais la solitude la rendait craintive. De plus, l’appartement se trouvait tout près du cégep, ce qui lui éviterait de se perdre dans cette grande ville de la Rive-Sud de Montréal.

Sa première impression sur cette ville fut contradictoire. Les immeubles et les magasins s’étendaient à perte de vue. La circulation était fluide, mais dense. Sur une seule rue, Élie vit autant de voitures que dans sa ville natale. Elle croisa plusieurs autobus et taxis alors qu’à Amqui, il n’y avait qu’un seul taxi et, comme autobus, seulement l’Orléans Express qui passait normalement matin et soir.

Un sourire éclaira son visage quand elle vit tous ces gens se promener dans la rue sans saluer la moindre personne sur leur passage. Ils semblaient pressés et dans leur bulle. Plusieurs parlaient au téléphone cellulaire et d’autres écoutaient de la musique. Elle comprit en les voyant qu’ils ne se souciaient pas des gens qu’ils croisaient et que tous étaient des inconnus dans une même ville.

Suivant sa carte avec attention, Élizabeth avait pris la sortie près de la station de métro. Maintenant, la jeune femme roulait sur la rue St-Charles où elle se promit de venir manger à une terrasse. Le boulevard Chambly apparut enfin et son cœur se mit à battre follement dans sa poitrine. Elle était presque arrivée. La cocathédrale Saint-Antoine-de-Padoue, sur le coin de la rue, paraissait immense, comparée à l’église d’Amqui.

Un peu plus loin, le cégep se trouvait à sa gauche. Il semblait imposant et très large. Le théâtre de la ville et un grand centre sportif lui étaient rattachés. Des jeunes flânaient sur la pelouse devant l’établissement. Il serait bon d’y lire sous un arbre en temps ensoleillé. Tournant sur la rue à côté du restaurant Scores, la jeune femme aperçut plusieurs immeubles aux briques blanches et brunes. Heureusement, le sien ne se trouvait pas loin.

En stationnant sa voiture sur le bord de la route, un soupir lui échappa. « C’est mon nouveau chez moi. »

Sortant dans la chaleur humide du mois d’août, la jeune femme prit ses bagages dans le coffre. Ils se résumaient à une valise et un sac. Ayant tout perdu dans l’incendie, elle ne s’était procuré ensuite que le nécessaire. Le temps de magasiner viendrait assez tôt, dans cette ville. Nouvelle vie signifiait nouvelle garde-robe. En arrivant, l’étudiante avait aperçu la Place Longueuil. Elle se promit d’y faire un tour dès la fin de semaine prochaine.

La porte d’entrée de l’immeuble étant verrouillée, elle dut sonner au numéro un. Une sonnette retentit, lui signifiant que la porte était déverrouillée. À peine Élizabeth était-elle entrée qu’une jeune femme sortait de l’appartement se trouvant au demi-sous-sol. C’était une étudiante aux cheveux châtains attachés avec un bandeau multicolore lui couvrant le front. Ses grands yeux bleus et son immense sourire pétillaient de joie. Elle portait une blouse ample et transparente sur une camisole blanche et un jeans bleu taille basse. Plusieurs colliers encombraient son cou et de nombreuses bagues scintillaient à ses doigts. Cette fille semblait être une vraie hippie, tout le contraire du côté sombre d’Élie.

- Salut, tu dois être Élizabeth! dit-elle avec beaucoup d’entrain. Moi, c’est Sandra. J’espère que ça n’a pas été difficile à trouver. Des fois, j’explique vraiment mal. Viens, je vais te montrer ta chambre.

Tirant sa valise sur roues, Élie descendit les trois marches qui menaient à l’appartement en faisant du vacarme. Une drôle d’odeur flottait dans l’escalier et des voix lui parvenaient de l’appartement en face du sien. Elles semblaient être en train de se quereller.

- Ne t’en fais pas, la rassura Sandra. Ils se disputent sans arrêt. Enfin, s’ils ne s’engueulent pas, c’est qu’ils sont en train de baiser. Mais, ne t’en fais pas, c’est quand même tranquille ici, sauf le vendredi et le samedi soir.

Élie la suivit à l’intérieur après un dernier regard vers la porte d’en face d’où s’échappaient les cris. Une odeur de chandelles à la vanille l’envahit à l’entrée. Le salon et la cuisine se partageaient le même espace. Des meubles assez colorés comblaient le mobilier. Tout paraissait très vieux. Sandra souffla sur les trois bougies.

- Désolée, je ne sais pas si tu aimes la vanille, mais moi, c’est une odeur qui me détend. Ta chambre se trouve juste à côté de la salle de bain. Tu vas la trouver vide, mais je suis certaine que tu vas réussir à la mettre à ton goût. Le lit est assez confortable, mais la garde-robe est minuscule.

Sa colocataire regarda ses bagages avec étonnement.

- Ne me dis pas que tu n’as apporté que ça? Moi, quand j’ai emménagé, j’avais des tonnes de boîtes et il m’a fallu deux jours pour les déballer. Une chance que les meubles étaient fournis avec la location de cet appart!

En entrant dans sa nouvelle chambre, Élie la trouva terriblement petite. Elle ne comportait qu’un petit lit simple sans draps, une commode à trois tiroirs en mélamine blanche et une table de chevet. La garde-robe faisait à peine soixante centimètres de large et s’ouvrait à l’aide d’une porte-accordéon qui semblait ne plus se fermer. La minuscule fenêtre sans rideau laissait pénétrer la lumière du soleil.

- J’espère que ça ne te décourage pas trop. Je vais te laisser t’installer. Hé! Qu’est-ce que tu dirais si on se faisait livrer de la pizza et si on faisait connaissance?

- D’accord, répondit Élizabeth afin de la faire partir.

Cette fille paraissait gentille, mais était un vrai paquet de nerfs. Jamais Élie n‘avait connu quelqu’un d’aussi exubérant, comparativement à sa propre nature, très calme.

Il lui fallut exactement treize minutes pour ranger ses vêtements et sortir ses effets de toilette. En observant sa montre, Élie comprit pourquoi son ventre grondait autant. Ayant conduit tout l’après-midi, elle n’avait mangé qu’une barre tendre. De toute manière, la nervosité lui avait coupé l’appétit. Rejoignant sa nouvelle amie dans le salon, elle prit place sur le divan.

- J’ai commandé une toute garnie, j’espère que tu aimes ça, dit Sandra. Je ne suis pas du genre à mettre des choses bizarres sur ma pizza. Enfin, si toi tu aimes ça, c’est correct aussi…

- Toute garnie c’est bien, la rassura-t-elle.

- Je suis contente de t’avoir trouvée, car je dois dire que j’ai carrément paniqué quand mon ancienne colocataire m’a annoncé à la dernière minute qu’elle s’en allait vivre ailleurs. Surtout qu’on avait déjà signé le bail!

Une sonnette retentit dans l’appartement, faisant sursauter Élizabeth.

- Ne t’inquiète pas, tu vas t’y habituer, fit Sandra en allant ouvrir.

Un jeune homme apparut dans l’embrasure de la porte. Il avait une casquette et un chandail assortis avec le logo de Domino’s Pizza. Une délicieuse odeur se fraya un chemin jusqu’à ses narines, faisant gronder à nouveau son ventre et la faisant saliver.

« Ce que j’ai faim! »

Le livreur remit la pizza à Sandra, qui le paya. Sans plus un mot, il disparut et la porte se referma.

- T’as vu comme il était mignon! s’exclama la hippie. J’aimerais tellement qu’un gars comme lui me remarque un jour. Mais bon, faut pas rêver!

Un sourire éclaira le visage d’Élizabeth. Les garçons se trouvaient à des années-lumière de son esprit depuis la mort de ses parents. D’ailleurs, tout avait changé en elle. La vie lui paraissait bien différente à présent.

- Je ne voudrais pas paraître radine, mais si tu voulais payer ta part, ce serait gentil, fit sa colocataire en revenant de la cuisine avec un couteau à pizza.

- Bien sûr, dit Élizabeth en se levant.

- Pas tout de suite, ce n’est pas urgent. De toute façon, je suis certaine qu’après tout ce voyage, tu dois avoir faim. Je n’ai pas apporté d’assiettes ni d’ustensiles. Est-ce que tu en veux? J’ai trois frères, alors je ne suis pas habituée avec les manières. Est-ce que tu as des frères et sœurs?

- Non, je suis fille unique.

- Tu as dû être gâtée alors! Des fois, j’aurais vraiment aimé être toute seule.

Le souper se déroula tranquillement. Élie avala deux pointes avec quelques frites afin de combler le vide de son estomac. Sandra n’arrêta pas de parler, même en mangeant. Heureusement pour elle, la jeune femme n’eut pas à le faire, ce qui lui évita d’aborder certains sujets encore trop difficiles pour elle.

Les restes allèrent au réfrigérateur. Le couteau et les deux verres sales se retrouvèrent dans l’évier. Sandra se prépara pour sortir, à son grand soulagement. Elle allait pouvoir rester un peu seule. Après lui avoir dit trois fois que ça ne la dérangeait pas de rester à l’appartement, sa nouvelle colocataire partit. Néanmoins, Élie lui promit de l’attendre pour se rendre au cégep le lendemain.

Avec un soupir, Élie ferma la porte de sa chambre et s’étendit sur le matelas. Son esprit vagabonda quelques instants, laissant les rayons du soleil caresser son visage. Puis, elle s’endormit paisiblement.

* * *

La nuit était chaude et pesante. Les cours débutaient le lendemain et le cégep paraissait complètement désert. Des ombres s’y faufilèrent sournoisement en tentant de ne pas se faire repérer. Des chuchotements se firent entendre tout bas dans la place.

Nicolas se tourna vers Jessica et Kate en mettant un doigt sur ses lèvres. Le café étudiant paraissait désert et, pourtant, une menace y apparaîtrait très bientôt. La radio étudiante surplombait les grandes tables ordinairement bondées d’étudiants. Tom se tenait aux côtés d’un Nicolas silencieux et aux aguets. Sophie, sa nouvelle messagère, les précédait, la tête basse.

Depuis son arrivée, la jeune femme faisait la tête à Nicolas tous les jours. Elle remonta ses lunettes sur son nez et renifla bruyamment. Nicolas secoua la tête avec découragement avant de reporter son attention sur les alentours. Il ne pouvait plus supporter les pleurnicheries de cette fille. Sophie n’acceptait pas sa mission et lui ne pouvait rien y changer. Leurs rancunes communes créaient toujours une atmosphère très tendue.

- Est-ce que le démon arrivait par la porte extérieure ou intérieure? se renseigna-t-il auprès de Sophie.

Celle-ci haussa les épaules nonchalamment. Poussant un soupir, elle baissa encore la tête.

- Je n’en sais rien, répondit-elle.

Nicolas serra les dents, mais se retint sous le regard suppliant de Kate.

- Est-ce que tu pourrais essayer de te rappeler? tenta-t-il de nouveau.

Sophie regarda alentour, les yeux plissés derrière ses verres. Après plusieurs secondes de silence, elle répondit :

- Ni l’une ni l’autre.

- Ni l’une ni l’autre, répéta-t-il, exaspéré. Alors, il va arriver par où?

- Par là, Nico, lança Kate en reculant.

Un démon sortit du local de la radio étudiante et grogna furieusement en les apercevant. Nicolas et Tom s’élancèrent vers lui tandis que les jeunes femmes restaient à l’écart. Le monstre grimpa sur une table et se dirigea vers la sortie en sautant d’une table à l’autre. Nicolas le suivit en bondissant agilement à son tour sur les tables alors que Tom préféra courir vers la sortie afin de lui bloquer le chemin.

Jessica se téléporta devant les portes menant à l’extérieur et se prépara à intervenir de son mieux si jamais Tom n’arrivait pas à temps. De la frayeur envahit son regard bleu, car elle n’avait aucun moyen de se défendre.

- Jess, ne reste pas là, cria Kate.

- Je ne vais tout de même pas le laisser filer.

Le démon sauta de la dernière table et fonça sur elle. La jeune femme se recroquevilla sur le sol, les mains sur la tête. Leur adversaire sauta par-dessus elle sans hésitation. Jessica releva la tête et la rebaissa rapidement en apercevant Nicolas qui se jetait dans les airs.

Le combattant percuta le monstre et ils roulèrent sur le sol. Tom arriva à ce moment et empoigna le démon afin de l’immobiliser.

- Vas-y, fit-il.

Nicolas s’approcha et mit sa main sur la poitrine du démon qui se débattait pour échapper à l’emprise de Tom. Les filles se bouchèrent les oreilles et fermèrent les yeux. Le démon hurla de rage pendant que son corps se réduisait en cendres. Une lumière vive les aveugla un moment, puis disparut.

Le silence reprit sa place et un tas de poussière recouvrit le sol. Les deux combattants se relevèrent. Jessica en fit autant. Nicolas lui lança un regard désapprobateur.

- Qu’est-ce que tu comptais faire?

- Je n’en sais rien. Est-ce que tu crois que ça l’aurait déstabilisé si j’avais hurlé de peur?

Nicolas sourit en secouant la tête. Kate et Sophie vinrent les rejoindre près de la sortie.

- Est-ce que vous vous rendez compte que demain les cours reprennent? dit Kate en regardant autour d’elle.

- J’espère qu’il va y avoir de beaux gars cette année, fit Jessica, pensive.

Nicolas la regarda de travers.

- Quoi? Toi, c’est le football et moi, c’est les garçons. À chacun sa raison de se lever le matin pour aller étudier.

- Et toi, Sophie, est-ce que tu as hâte de reprendre les cours? la questionna Kate.

Sophie haussa les épaules.

- Est-ce que ça va vraiment changer quelque chose? répondit-elle.

Kate la regarda avec compassion. La messagère se dirigea vers la sortie les bras croisés sur sa poitrine. Nicolas ne comprenait pas pourquoi elle n’acceptait pas la situation au lieu de se morfondre à longueur de journée.

- Est-ce que ça lui arrive de sourire ou d’être contente? s’indigna-t-il.

- C’est difficile pour elle, répliqua Kate. Sois un peu compréhensif.

- Je le suis, mais ça fait déjà plusieurs mois qu’elle est parmi nous. Pourquoi ne change-t-elle pas d’attitude?

- Elle n’est pas heureuse, lança Tom.

Jessica eut un petit rire.

- Si j’avais sa tête, je ne le serais pas non plus.

- C’est méchant, Jess, s’offensa Kate. On n’a pas tous la chance d’être belles comme toi. Ce n’est pas une raison pour regarder les autres de haut.

Son amie croisa les bras sur sa poitrine et se dirigea à son tour vers la sortie.

- Je vais la ramener, lança-t-elle avant de disparaître.

Kate secoua la tête, découragée. Elle prit le bras de Tom, son amoureux, et ils quittèrent l’endroit. Nicolas resta un moment seul. Puis, il soupira et sortit à son tour. Quelques secondes plus tard, un gardien entra dans la place et balaya le café étudiant du regard. N’y trouvant rien d’anormal, il quitta la place afin de terminer sa ronde.

* * *

La ville empestait et il aimait ça. Ces frissons qui vous parcourent le corps lorsque vous vous promenez tard la nuit et que le son des sirènes au loin annonce un malheur! Nicolas vivait à Longueuil depuis toujours et il adorait cette aura. Pas le temps de s’ennuyer au milieu de cette effervescence.

La musique des terrasses de la rue St-Charles le suivit tout au long de sa marche vers son lieu de rendez-vous. Il croisa deux adolescentes qui le regardèrent avec envie. Bien que jolies, elles étaient trop jeunes. De toute manière, le jeune homme savait déjà qui allait assouvir ses désirs. C’était Isabelle, une majorette qui encourageait son équipe de football.

Ce qui était bien dans une ville comme celle de Longueuil, c’était qu’il pouvait coucher avec plusieurs femmes différentes dans la même semaine sans les croiser par la suite. Ordinairement, il ne fréquentait pas les étudiantes du cégep pour éviter les problèmes, mais, cette fois, il avait fait une exception.

Son regard l’aperçut, assise sur un banc de parc de l’autre côté de la rue. Ses cheveux noirs coupés courts et ses grands yeux bruns la démarquaient des autres filles. Grande et svelte, elle était mannequin pour un salon de coiffure. Son corps athlétique de gymnaste lui procurerait du plaisir.

Un sourire éclaira le visage de sa future conquête lorsqu’elle l’aperçut aussi. Isabelle se leva et vint le rejoindre.

- Nicolas, fit-elle en lui baisant les deux joues, je dois avouer que je suis surprise que tu m’aies appelée.

- Je n’ai pas pu résister à ton magnifique sourire.

Il regarda aux alentours et lui tendit le bras. Le jeune homme n’avait qu’une envie et c’était de quitter cet endroit.

- Qu’est-ce que tu veux faire? le questionna sa compagne.

- Ça te tente de venir chez moi?





Nicolas fit son sourire charmeur qui les faisait toutes craquer. Dans le regard de la jeune femme, il vit de l’hésitation.

- Tu es vite en affaires, toi, dit-elle d’une voix incertaine.

La majorette prit tout de même son bras et ils se dirigèrent vers la voiture de Nicolas stationnée non loin. Isabelle se mit alors à parler de tout et de rien en prenant à peine le temps de respirer. Nicolas, quant à lui, ne pensait qu’à se mettre derrière le volant de son véhicule, sans vraiment l’écouter. Il entrevit sa Camaro, qui semblait si loin et pourtant près d’eux, et accéléra le pas.

Kate lui disait souvent que sa manière de traiter les femmes était ignoble, mais il ne la croyait pas. Jamais Nicolas n’avait forcé l’une d’entre elles à faire quoi que ce soit contre son gré. C’était son droit de les rappeler ou non après avoir couché avec elles. S’il ne le faisait pas, c’est qu’aucune n’avait retenu son attention.

Le tombeur jeta un œil à sa conquête du soir et fut découragé. Pourquoi devait-il se contenter de ces femmes alors que son âme sœur l’attendait quelque part? Plus le temps s’écoulait, plus il aspirait à quelque chose de moins futile que ces aventures d’une nuit. Le silence qui s’installa lui fit comprendre qu’Isabelle avait posé une question.

- Quoi? demanda-t-il.

- Est-ce que tu as hâte de retrouver ton équipe et de reprendre l’entraînement?

- Oui, bien entendu. Et toi?

- J’ai surtout hâte au premier match.

Ils arrivèrent enfin à la voiture et il lui ouvrit galamment la portière. Nicolas aurait aimé qu’elle se taise. Pourquoi supportait-il sa compagnie? Parce qu’il était un homme qui avait des besoins à combler et qu’Isabelle s’en occuperait très bien. De toute façon, la jeune femme savait très bien à quoi s’en tenir. Sa réputation était déjà faite dans l’enceinte du cégep.

Tout au long du trajet jusqu’à chez lui, il se contenta de lancer des oui, des non et ajouta à ses réponses quelques haussements d’épaules. Malgré le détachement de Nicolas, Isabelle ne cessa pas son babillage constant. Le jeune homme vivait dans un monde difficile et monstrueux, la vie de simple étudiante lui paraissait banale et insignifiante.

La maison était plongée dans la noirceur, mais il se doutait de la présence de Sophie. Toutefois, celle-ci serait enfermée dans sa chambre comme à son habitude.

- C’est ta maison? demanda Isabelle.

- Oui, viens, je vais te faire visiter.

Avec un sourire espiègle, elle sortit du véhicule. Nicolas ouvrit la porte d’entrée et la laissa entrer. Le regard de la jeune femme se porta sur le salon et la cuisine. Puis, il s’arrêta sur une porte en particulier.

- C’est ta chambre? demanda-t-elle.

- Oui, tu veux la voir?

- Est-ce qu’on est seul?

- Non, mais ma colocataire ne nous dérangera pas. De toute manière, elle doit dormir en ce moment.

Isabelle se mordit la lèvre inférieure en le regardant avec du désir. Elle enleva sa robe moulante noire et la laissa tomber sur le sol.

- C’est parfait, susurra-t-elle.

La jeune femme en sous-vêtements noirs disparut dans la chambre. Avec un sourire, il alla la rejoindre. Au moins, celle-là allait droit au but.

* * *

Un peu plus tard, Nicolas se trouvait étendu dans son lit à côté d’Isabelle. Celle-ci se leva sur un coude et le regarda avec désir. Un sourire comblé flottait sur ses lèvres.

- C’était bien, complimenta-t-elle.

La jeune femme lui baisa le torse et il se redressa avant qu’elle ne remette ça. Maintenant, Nicolas désirait par-dessus tout la voir partir. Il enfila son boxer avant de se rendre à la cuisine pour se prendre un verre de lait et un petit gâteau commercial.

Isabelle sortit de la chambre deux minutes plus tard, de nouveau vêtue. Elle appela un taxi et referma son cellulaire.

- Alors, on se voit demain à l’école? fit-elle d’une voix hésitante.

- D’accord, accepta-t-il sans la regarder.

- Alors… Bonne nuit.

- Bonne nuit.

Son attitude froide la découragea de toute approche. Sans un mot de plus, elle quitta la demeure en le laissant seul. Il termina son verre et le déposa dans l’évier. Sans une pensée pour sa dernière conquête, Nicolas se coucha et s’endormit immédiatement.

Chapitre 5

En ouvrant les yeux, Élie reconnut sa nouvelle chambre. Elle se redressa dans son lit et comprit que la journée serait longue. Une bonne douche allait la partir du bon pied. Se souvenant qu’elle n’avait pas de serviette de bain, la jeune femme n’osa pas en demander une à sa colocataire. Ce serait un achat de plus à mettre sur sa liste aujourd’hui. « Je prendrai ma douche ce soir. »

En regardant son horaire, l’étudiante remarqua qu’elle n’avait que deux cours en avant-midi. Le premier à huit heures, c'est-à-dire dans une heure. « Comment j’ai pu dormir autant? »

Élie fouilla dans ses tiroirs et sortit un pantalon noir avec de fausses poches sur les fesses et une camisole de la même couleur s’attachant derrière le cou. Tout en prenant sa trousse à maquillage et sa brosse à dents, elle s’engouffra dans la salle de bain. De l’ombre à paupières grise, du eye-liner noir et du mascara noir complétaient le tout. Avec l’élastique à son poignet, elle attacha ses cheveux fraîchement permanentés et teints en un chignon négligé qui laissait quelques mèches libres. Une fois ses dents brossées, voilà, l’étudiante était prête pour sa première journée de cours.

Après avoir ramené sa trousse dans sa chambre, Élie prit son sac à main et se rendit au salon. Sandra y lisait tranquillement, assise sur le divan. En l’entendant approcher, sa colocataire arrêta sa lecture et la regarda par-dessus ses lunettes.

- Tu es prête? demanda-t-elle joyeusement. Je n’ai pas réussi à dormir de la nuit, j’étais trop excitée à l’idée de notre première journée après les vacances d’été. Je connais l’établissement comme le fond de ma poche alors ne t’inquiète pas, je vais pouvoir te conduire à tes cours.

Sandra mit son livre dans un sac à dos qu’elle passa sur ses épaules. Cela lui rappela son école primaire. Il y avait longtemps qu’Élie ne se promenait plus avec un tel sac, rose en plus.

Après avoir verrouillé la porte, elles sortirent à l’extérieur. Élie se dirigea vers sa voiture et s’arrêta en voyant que Sandra n’en faisait pas autant.

- Tu ne veux pas y aller en voiture? lui proposa Élie.

- Non, pas pour une aussi courte distance. On a qu’une seule planète et il faut en prendre soin. Viens, ce n’est qu’à deux minutes de marche.

« La marche, ce que je hais le plus comme exercice. » En silence, Élie la rejoignit. Plusieurs étudiants s’étaient attroupés devant les entrées de l’établissement, d’autres jouaient au aki sur la pelouse pleine de rosée matinale et certains, comme elles, pénétraient dans l’antre afin de se diriger vers leurs classes.

Les deux jeunes femmes se dirigèrent vers l’entrée la plus près. Une Sainte Vierge se trouvait au-dessus de leur tête. Élie se demanda si le cégep n’était pas un ancien couvent. De la musique infernale se fit entendre. Le contraste la fit sourire.

- Ici, c’est le café étudiant, lui indiqua Sandra, les adeptes de métal se tiennent en grande partie ici, tout comme les drogués. Il y a de super 5 à 9 le jeudi et parfois des groupes amateurs viennent y jouer. Pour les partys de fin de session, c’est l’endroit idéal!

Élie apprécia tout de suite l’endroit. Une chanson de Children of bodom emplissait la salle. Ce qu’elle aimait des gens présents, c’était qu’ils acceptaient tout le monde sans jugement sur leur apparence ou leurs goûts. Ils étaient loin de la mode et de la superficialité des personnes qui ne vivent que pour être des moutons. Cet endroit allait être son refuge entre les cours. Elle plissa le nez en sentant une odeur de marijuana en provenance d’un coin surélevé et plus reculé de la salle.

La jeune femme suivit sa colocataire de l’autre côté d’une porte et elles montèrent quelques marches qui menaient à un couloir. La musique disparut au loin et elles se fondirent dans la masse d’étudiants qui se tassaient dans le couloir. « Ce qu’il peut y avoir du monde, comparé à Amqui! »

- Montre-moi ton horaire, lui intima Sandra en tendant la main.

Élie le sortit de son sac à main et le lui tendit.

- Tu as un cours de français, remarqua-t-elle. Ils sont tous à la même place. Suis-moi, je vais te conduire. De toute façon, ce n’est pas loin de ma classe.

- Merci.

Élie quitta la vague d’étudiants et entra dans un large couloir éclairé par de gigantesques baies vitrées. De drôles de bancs s’y trouvaient afin de permettre aux jeunes de s’attrouper et de s’asseoir. À l’extérieur, elle remarqua une cour isolée ainsi qu‘un stationnement. Il ne semblait pas y avoir grand monde à part des fumeurs devant la porte.

- Ici, tu peux trouver tous les joueurs de football, commenta Sandra. C’est le coin des populaires. Je croyais que le cégep était différent du secondaire, mais c’est tout le contraire. Il y a juste plus de monde et plus de liberté.

Puis, c’est à ce moment qu’Élie les remarqua, complètement au bout du couloir, assis ensemble. Dans chaque école, il y a toujours un groupe qui vous semble inaccessible et en marge des autres. Sandra devina sa curiosité, car elle se mit à commenter :

- Je te présente les deux étoiles des Lynx; ce sont les plus beaux gars de l’école selon un sondage stupide. Ce sont les deux baraqués, tu ne peux pas les manquer. Le premier, le noir, c’est Tommy Johnson, la grande armoire à glace au visage impassible, qui est assis avec sa blonde, Kathy Thomas, celle qui est en train de lui chuchoter à l’oreille. Je ne te conseille pas de lui parler, c’est une danseuse. Quand je dis « danseuse », ce n’est pas une danseuse de ballet... Elle travaille dans un bar de danseuses à Montréal; je ne serais pas étonnée que ce soit même une pute! Les gens ne comprennent pas pourquoi Tommy reste avec elle. À côté d’eux, c’est un couple d’homosexuels, Jason Thibodeault et Jonathan Allard.

Élizabeth fut étonnée par la différence entre eux. Jonathan semblait n’aimer que le noir, comme elle. Il avait un anneau dans le sourcil et les cheveux brun foncé en pointes sur la tête. Quant à son chum, c’était un blond aux cheveux très courts, au teint pâle et aux yeux bleu clair, l’image type du garçon sage. Ensuite, son regard s’arrêta sur une tête bouclée brune. Le garçon se retourna et elle put contempler son visage d’ange ténébreux et mystérieux. Son cœur s’emballa dans sa poitrine. Le jeune homme ne la remarqua même pas.

- Et le second, c’est Nicolas Arsenault, et n’y pense même pas, continua Sandra. C’est le quart-arrière de l’équipe et il a tendance à coucher avec une fille et à ne plus donner de nouvelles le lendemain. Aucune ne semble assez bien pour lui. En plus, certaines ont dit qu’il était violent et qu’il avait des sautes d’humeur.

« La fille à côté de lui, c’est Sophie Bédard. Elle est entrée dans leur groupe la session dernière. Je ne sais franchement pas pourquoi. Cette fille semble si différente d’eux avec sa grosse touffe de cheveux et ses lunettes. Ils pourraient tous être mannequins s’ils le voulaient, sauf elle! »

Élizabeth n’en revenait pas d’entendre tous ces commentaires. Ce que Sandra pouvait être étroite d’esprit! Kathy lui sourit et elle le lui rendit poliment. La jeune femme eut l’impression que ses yeux verts la transperçaient comme si elle pouvait lire sa souffrance et ses pensées. Nicolas remarqua le sourire que lui lança la jeune femme et se tourna vers Élie à son tour.

Son cœur se débattait dans sa poitrine, mais Élizabeth n’en laissa rien paraître. Avec désinvolture, elle rendit son regard à Nicolas tandis qu’il la regardait de haut en bas comme si elle n’était qu’un vulgaire insecte. Élie détourna les yeux et passa devant eux. Elle monta un escalier en tentant de suivre le rythme rapide de Sandra.

- Tu aimerais bien qu’ils te remarquent, dans le fond, insinua Élie.

- Non, jamais! s’exclama-t-elle un peu trop fort. Crois-moi, tu devrais les éviter. La session dernière, la colocataire de Nicolas a été retrouvée morte poignardée dans sa chambre. Si tu veux mon avis, c’est lui qui l’a tuée.

* * *

La classe de français se trouvait dans un couloir sombre. Élizabeth n’écoutait que d’une oreille ce que disait sa colocataire. La bavarde se rendit à peine compte de son départ. Alors qu’elle prenait une grande inspiration, ses pas la menèrent à l’intérieur de la classe. Il n’y avait que quelques élèves d’arrivés. Ayant trouvé un siège tout au fond, elle s’y installa.

Élie sortit son calepin et se mit à gribouiller des mots, des rimes et des dessins. Les minutes s’écoulèrent et la salle se remplit bruyamment. Ses pensées allèrent un moment vers les propos de Sandra. N’y prêtant pas une grande importance, elle continua à gribouiller.

- C’est très beau, ce que tu fais, complimenta une voix sur sa droite.

Relevant les yeux, elle croisa le regard vert, qu’une peau sombre faisait ressortir, de la supposée danseuse érotique. Comment pouvait-on être si belle? Son visage, son corps, tout semblait parfait chez elle, même son âme. De la gentillesse émanait de son être.

- Désolée, je ne voulais pas être indiscrète, s’excusa-t-elle. Moi, c’est Kate.

- Élie, se présenta-t-elle à son tour. Ce n’est pas grave. J’ai l’habitude de trouver des trucs futiles pour passer le temps.

- Tu n’auras pas besoin de le faire avec Madame Albert. C’est une ancienne sexologue et elle a tendance à pimenter ses cours avec des anecdotes. Jamais on ne s’ennuie avec elle.

- Tu as déjà suivi ce cours?

- Oui, j’ai dû arrêter au milieu de la session le printemps dernier.

- Pourquoi?

- Bonjour à tous, l’interrompit la voix de l’enseignante, qui venait de faire son entrée.

Kate se retourna vers le devant de la classe. Élie crut remarquer du soulagement sur son visage. Comment Sandra ne pouvait-elle pas trouver Kate gentille? Les femmes pouvaient être si jalouses parfois et en devenir méchantes! Le sexe féminin est doué pour être bitch!

Madame Albert portait des vêtements d’une femme de trente ans alors qu’elle devait approcher la cinquantaine, ce qui lui allait tout de même bien et qui la rajeunissait. Son tailleur noir et ses talons aiguilles la mettaient en valeur, c’était certain. Comme Kate l’avait affirmé, le cours passa sans qu’elle s’en aperçoive.

Se levant de son siège, l’étudiante remit son crayon et son calepin dans son sac et sortit de la classe à la suite des autres élèves. Pour échapper à la compagnie de Sandra, la jeune femme voulait partir au plus tôt.

Ses pieds suivirent précipitamment le couloir sombre. En tournant le coin, un obstacle interrompit brusquement son élan et elle se retrouva en moins de deux sur le dos, complètement sonnée. « Est-ce que j’ai heurté un mur? Je suis certaine d’avoir regardé où j’allais, pourtant. »

Levant la tête, son regard croisa celui de Nicolas, qui la regarda avec agacement. Sans un mot, il la laissa sur le sol et se dirigea vers Kate.

Furieuse, Élie se releva et se tourna dans sa direction.

- NE T’EXCUSE PAS SURTOUT!

Un silence lourd suivit ses paroles. Les autres élèves la regardèrent comme si elle était complètement folle. Il est vrai que le quart-arrière était assez imposant et dégageait une aura menaçante, comme s’il était dangereux de s’en approcher de trop près, mais elle n’allait pas faire comme si rien ne s’était passé. Elle se foutait de sa soi-disant réputation, il ne valait pas mieux que quiconque. La jeune femme se sentait humiliée qu’il l’ait bousculée sans un mot d’excuse.

- C’est toi qui devrais regarder où tu mets les pieds, répliqua–t-il avec des yeux flamboyants.

- Salaud, répliqua-t-elle entre ses dents avant de reprendre sa sacoche sur le sol et de se retourner.

- Qu’est-ce que tu as dit? demanda le quart-arrière.

Élie savait qu’elle allait trop loin, mais elle lui fit un doigt d’honneur sans même le regarder. La jeune femme voulut suivre en sens inverse le chemin qu’elle avait emprunté avant le cours. Malheureusement, Sandra se précipita sur elle avec affolement. À voir son visage, il était clair que sa colocataire avait vu toute la scène.

- Tu es folle ou quoi? s’exclama-t-elle. Tu viens de signer ton arrêt de mort. Tu as insulté le quart-arrière de l’équipe de football de l’école et le plus beau gars du cégep. Qu’est-ce que les autres vont penser de toi?

- Sandra, je ne sais pas si tu as remarqué, mais je ne suis pas du genre à me soucier de ce que le monde pense. Tu devrais peut-être en faire autant.

- Tu dois être complètement suicidaire? Ce type est dangereux.

Sandra ne semblait pas l’avoir entendue. Au comble de l’exaspération, Élie trouva la première excuse pour s’en débarrasser.

- Il me reste une demi-heure avant le début de mon prochain cours. J’aimerais aller chercher mes manuels si ça ne te fait rien.

- Non, est-ce que tu veux que je t’accompagne?

- Non. J’ai vu une affiche qui indiquait où c’était tantôt. Et, de toute façon, qu’est-ce que les gens penseraient en te voyant avec moi?

Sans un mot de plus, elle descendit rapidement les escaliers. Deux minutes plus tard, elle se retrouva à la cafétéria où on avait aménagé une salle afin de distribuer les manuels nécessaires à la nouvelle session. Après avoir trouvé ses romans à l’étude, Élie passa à la caisse. La douce odeur de nourriture l’enivra et son ventre lui rappela son déjeuner oublié. Dans la file de la cafétéria, elle commanda un œuf avec bacon et un café. La cuisinière lui remit son assiette et lui désigna les cafetières. En prenant un gobelet, la jeune femme opta pour un chocolat chaud. Pas besoin de caféine en ce matin qui suivait cette longue nuit de sommeil!

- Élie! l’appela une voix derrière elle.

C’était Kate. L’étonnement se peignit sur son visage, ce qui fit sourire la « danseuse ».

- Je voudrais t’expliquer l’attitude de Nicolas tout à l’heure. Il n’a pas voulu te bousculer exprès et être aussi désagréable. Disons qu’il est dans une passe difficile.

- Tu n’as pas à t’excuser pour lui. S’il voulait le faire, je crois qu’il l’aurait fait lui-même.

La jeune femme parut mal à l’aise.

- C’est vrai, souffla-t-elle. Nicolas est comme un frère pour moi. J’ai tendance à le défendre et à le surprotéger. Tu ne voudrais pas qu’on oublie cette histoire et qu’on dîne ensemble? Il me reste une vingtaine de minutes avant mon cours.

- Je veux bien.

Élie la suivit. Tous les regards masculins se posaient sur Kate. Un garçon devant lequel celle-ci passa la regarda avec un sourire mesquin.

- Eh Kathy! l’interpella-t-il. Pour dix dollars, tu ne voudrais pas me faire une petite danse?

- Je t’en offre vingt si tu me suces la queue! lança un autre.

Tous à leur table rirent à grands éclats. Élizabeth connaissait que trop bien les petits cons dans leur genre. Il en venait parfois à La Table Matapédienne. Devant le mutisme de Kate, elle n’eut d’autre choix que de la défendre. Non seulement par solidarité féminine, mais aussi parce qu’elle ne méritait pas cet affront.

- Avant d’offrir vingt dollars à une fille pour te faire une pipe, il faudrait tout d’abord que tu aies quelque chose entre les jambes, lança Élie.

Les amis du gars lancèrent des « Oh! » et rirent en chœur. Kate regarda Élizabeth avec étonnement tandis que cette dernière la rejoignait à une des tables rondes dans la salle, près du local du journal étudiant. Elle s’assit en face d’elle et entama son déjeuner.

- Merci, souffla Kate, tu n’avais pas besoin de faire ça. J’y suis habituée.

- Ce n’est rien.

- Tu ne me demandes pas si c’est vrai? Si je suis vraiment ce qu’ils disent?

- Est-ce que tu y tiens? De toute façon, même une pute aurait le droit au respect, surtout de la part d’imbéciles dans leur genre.

- Tu es vraiment quelqu’un de pas ordinaire.

Kate lui sourit avec gratitude et mangea en silence. Il ne leur restait plus beaucoup de temps avant le début de leurs cours. « Ce qui est bien avec les gens qu’on apprécie, c’est de pouvoir rester silencieux sans en être gêné », pensa Élie en s’étonnant de ressentir cela avec Kate, car elle ne la connaissait que depuis peu de temps.

Leurs repas terminés, Élizabeth suivit la danseuse jusqu’au bout du corridor où celle-ci s’arrêta et se tourna vers elle. La jeune femme avait l’impression qu’un lien étrange les unissait, comme si elles s’étaient toujours connues et qu’il était normal de passer du temps en sa compagnie.

- Ma classe est dans l’autre sens, mais ton cours de philo se trouve dans cette aile-ci, à l’étage supérieur, lui indiqua Kate.

- Merci. À la prochaine, la salua Élizabeth.

En se fondant dans la masse des étudiants, Élie pensa à un truc. « Je ne lui ai pas dit que j’avais un cours de philosophie. »

* * *

Nicolas courait autour du terrain de football à côté du Centre sportif. Tom se trouvait à ses côtés. Le soleil les réchauffait et il sentit la sueur couler sur son front et dans son dos. Ce qu’il pouvait faire chaud sous son uniforme rouge, noir et blanc! Sur son chandail se trouvaient le logo des Lynx, son nom et le numéro 22. Son coéquipier, lui, affichait le numéro 35.

Les deux hommes passèrent devant les majorettes qui pratiquaient leur routine. Nicolas fit abstraction d’Isabelle, sa conquête de la veille, qui le regardait avec des yeux suppliants. Plusieurs d’entre elles en faisaient autant.

- Mesdemoiselles, je veux votre attention ici, intervint la majorette en chef pour les ramener à l’ordre.

Les deux hommes continuaient leur course avec l’équipe. L’un de leurs coéquipiers, très rapide, s’arrêta à leur hauteur. Un grand aux cheveux bruns et aux yeux bruns. C’était le rigolo de l’équipe et il portait le numéro 15.

- Hé! Nico, fit-il, est-ce que tu sors avec Jessica en ce moment?

- Non, pourquoi? demanda-t-il, surpris de la question.

- Parce que je pensais l’inviter et je ne voulais pas te faire de la compétition.

Nicolas rit avant de le frapper amicalement à l’épaule.

- Comme si tu pouvais me concurrencer, Alex, répliqua-t-il en riant.

- À ce qu’il paraît, une fille t’aurait envoyé chier tout à l’heure?

- Qui ça?

- La fille aux cheveux bouclés rouges. Ne fais pas l’innocent, elle te criait après. C’est parce que tu ne l’as pas appelée après avoir couché avec elle?

Nicolas sentit le regard interrogateur de Tom sur lui, mais il ne répondit pas à son interrogation muette. Il lui devrait des explications plus tard.

- Non, c’est une fille dans le même cours de français que Kate, le détrompa-t-il.

- Elle, est-ce que je peux l’inviter aussi? Elle a l’air d’avoir du caractère, elle doit être une bombe au lit.

Alex fit mine de se donner une claque aux fesses avant d’accélérer sa course pour retrouver d’autres joueurs. Se tournant vers Tom, Nicolas raconta ce qui s’était passé lorsqu’il avait rejoint Kate à son cours. Tom le fusilla du regard, ce qui était totalement mérité.

Après l’entraînement, le quart-arrière se fraya un chemin jusqu’à sa voiture où patientait Jonathan. Celui-ci écoutait de la musique bruyante avec son iPod en hochant la tête au rythme de la musique. Il semblait totalement dans sa bulle. Jo le salua lorsqu’il l’aperçut enfin. Il serra son appareil avant de se tourner vers la portière.

- Alors, est-ce que tu t’es excusé? demanda Jo. Kate m’a tout raconté, elle t’en veut beaucoup.

- Non, je ne la connais pas, cette fille. Ça me servirait à quoi?

- Peut-être que tu devrais t’excuser vu que Kate y tient. Comment va-t-elle prendre le fait que tu es désagréable avec ses amies? Elle semble s’entendre très bien avec cette fille, Élizabeth.

- Elle va oublier.

- Ouais, c’est ça.

Jo secoua la tête avant de se glisser sur le siège du passager. Nicolas ne semblait pas apporter une grande importance à ce que Jo venait de lui dire. D’ailleurs, le quart-arrière tentait de se convaincre qu’il avait raison afin d’avoir la conscience tranquille. Cette fille ne quittait pas son esprit, le hantant depuis leur collision.

Le retour à la maison se déroula tranquillement alors que Jo lui racontait sa journée. Il ne l’écouta que d’une oreille, car ses pensées allaient vers cette Élizabeth. Le jeune homme s’en voulait de l’avoir traitée ainsi. Il aurait dû s’excuser et l’aider à se relever au lieu de la laisser sur le sol. C’était la première fille qui le mettait dans un tel état. C’était la première qui l’envoyait paitre, également. Nicolas se surprit à penser à Alex qui voulait l’inviter à sortir. Cela lui déplaisait et il ne savait pourquoi.

La maison, un bungalow en briques grises, se trouvait non loin et la voiture se stationna dans son allée. Jo fut le premier à sortir et à se diriger vers la porte d’entrée.

- Tu sais, Nicolas, lança Jo, je préfère parler avec Sophie. Elle, au moins, elle ne fait pas semblant de m’écouter.

- Je suis désolé, Jo. J’ai la tête ailleurs.

- Ouais, je parie que celle à qui tu penses, c’est Élizabeth.

Nicolas fit mine de le frapper et son ami leva les mains en signe de paix.

- Je ne sais pas… dit-il tout de même, cette fille est… je ne peux pas l’expliquer.

- Peut-être que c’est Cassandre.

- Elle s’appelle Élizabeth, Jo. Ce ne peut pas être elle.

- Elle a peut-être changé de nom.

Nicolas soupira en montant les marches menant à la porte. Jo l’ouvrit et entra.

- Peut-être… fit le quart-arrière en y songeant sérieusement.

- Sophie, nous sommes rentrés! cria Jo.

Le jeune homme se dirigea vers la chambre de la jeune femme, plein d’entrain.

- Sophie, est-ce que tu veux m’aider à faire le souper? Nicolas n’est qu’un gros empoté et ne peut…

Soudain, Jo se plaqua contre le mur en fixant l’intérieur de la chambre. Nicolas le rejoignit précipitamment et s’engouffra dans la pièce. C’est alors qu’il découvrit Sophie étendue sur son lit. Son visage était blême et ses yeux, vitreux. Un couteau avait transpercé sa poitrine, là où se trouvait le cœur. Un cri de fureur sortit de la gorge de Nicolas et se répandit dans la maison.

* * *