Main La merveille imparfaite

La merveille imparfaite

EDEN2075353
Year:
2017
Language:
french
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1

La Messagère

Year:
2012
Language:
french
File:
EPUB, 1.26 MB
2

La mère qui voulait être femme

Language:
french
File:
EPUB, 946 KB
Ce roman est une œuvre de fiction : à l’exception de quelques personnages publics et d’œuvres citées pour créer un contexte, les personnages et les événements sont entièrement le fruit de l’imagination de l’auteur. Toute similitude de noms, de caractéristiques physiques et professionnelles avec des personnes existantes est donc purement fortuite.




Pour l’édition originale, parue sous le titre L’Imperfetta Meraviglia

© 2016 Giunti Editore S.p.A., Firenze – Milano

www.giunti.it





Pour l’édition en langue française

© 2017, Éditions Hervé Chopin, Paris





ISBN 9782357203372




Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





SOMMAIRE





Titre




Copyright




MERCREDI



Un



Deux



Trois



Quatre



Cinq



Six



Sept



Huit




JEUDI



Neuf



Dix



Onze



Douze



Treize



Quatorze



Quinze



Seize



Dix-sept



Dix-huit




VENDREDI



Dix-neuf



Vingt



Vingt et un



Vingt-deux



Vingt-trois



Vingt-quatre



Vingt-cinq



Vingt-six



Vingt-sept



Vingt-huit



Vingt-neuf



Trente



Trente et un



Trente-deux




SAMEDI



Trente-trois



Trente-quatre



Trente-cinq





MERCREDI




* * *





* * *





UN





Le 18 novembre 2015, en fin de matinée, la commune de Fayence, département du Var, a connu une coupure d’électricité dont les répercussions ont affecté tout le système des transports, les télécommunications, la diffusion radio et télévision, la conservation des aliments, les systèmes de sécurité, les réseaux informatiques et toutes les activités, y compris celle du glacier La Merveille Imparfaite, en haut de la petite ruelle pavée dont les escaliers descendent de la rue Saint-Clair à la place du marché, devant l’église.



Quelques minutes plus tôt, Milena Migliari, la jeune glacière, était sortie sur le seuil de son magasin, se disant qu’il n’était pas nécessaire de regarder le calendrier pour deviner que la saison touristique était finie depuis un moment. Il suffisait de sentir l’immobilité de l’air, dans lequel semblaient encore suspendus les échos ; des rires, les appels, les regards, les crissements, les bruits de pas, les sonneries de téléphone de fin d’été. Il suffisait de jeter un coup d’œil à la rue principale, au coin, et de voir les rares voitures qui passaient sous l’arche de la mairie, avec ses volets bleu clair, son drapeau français et celui de l’Union européenne, ses pots de géraniums-lierres défraîchis et l’inscription « Hôtel de Ville » en italique, avant de remonter en longeant les vitrines des restaurants, boulangeries et agences immobilières et de poursuivre vers Mons, Tourrettes, Callian ou ailleurs encore. Il faisait un froid incertain, mêlé à un fond de tiédeur persistant ; le ciel était d’un bleu délavé, qui ne semblait pas décidé à laisser la place au gris. Dans le silence général résonnaient les coups de marteau saccadés d’un ouvrier au travail dans une des ruelles en contrebas, et la musique de la radio du laboratoire.



Soudain, les lumières de la boutique et les bruits de la radio se sont éteints et on n’a plus entendu que les coups lointains du marteau. Milena a regardé autour d’elle, puis elle est rentrée, a échangé un regard perplexe avec son assistante Guadalupe, debout derrière le comptoir, et s’est dirigée vers le laboratoire : le bourdonnement hypnotique et rassurant des réfrigérateurs avait cessé lui aussi. Elle est ressortie, a tourné à l’angle de la rue principale, et quelques pas lui ont suffi pour se rendre compte que le courant était coupé dans tout le village.



L’équilibre de la glace est instable par définition, même s’il faut du temps avant qu’elle ne s’abîme au-delà de toute possibilité de récupération. Et Milena a toujours éprouvé envers les équilibres instables un mélange d’angoisse et de fascination : cela tient peut-être aussi à son histoire personnelle, comme l’affirme Viviane, au fait qu’elle n’a jamais eu de cadre familial stable, qu’elle ne s’est jamais sentie enracinée nulle part. Mais là, il s’agit de son travail : d’ingrédients recherchés avec un soin infini, de matériel coûteux encore à rembourser, d’un bilan financier qui doit être à l’équilibre.

C’est pourquoi elle fait maintenant un effort conscient pour ne pas s’agiter, attendre avec confiance le retour du courant. Elle regarde l’horloge murale – par chance, elle marche avec des piles – et fait quelques calculs : dans les compartiments réfrigérés du comptoir, la glace peut tenir deux heures sans problèmes, peut-être trois avec la température extérieure. Elle se met à bavarder avec Guadalupe, revient de temps en temps dans le laboratoire jeter un coup d’œil à la turbine, aux conservateurs, à la cellule de refroidissement, au réfrigérateur à température positive pour les matières premières, éteint, éteint, éteint, éteint. Pas un seul voyant allumé, pas le moindre bourdonnement d’aucun ventilateur. L’angoisse monte, la pousse à prendre le téléphone, à appeler la compagnie électrique et la commune pour avoir des informations : mais les seules réponses sont des boîtes vocales ou des êtres humains incroyablement mal informés, imprécis et indifférents. Ils ne la rassurent pas du tout, au contraire.

Milena ressort dans la rue principale, elle va parler à la dame de la boulangerie, qui n’en sait pas davantage, s’inquiète elle aussi et hoche la tête. Elle va à l’agence immobilière à côté : deux des employées sont scotchées aux écrans de leurs téléphones portables, une troisième est en train de téléphoner sans succès pour avoir plus d’informations. Elle revient au magasin, essaie de se calmer, elle écoute Guadalupe qui lui raconte la fête d’anniversaire de son cousin à Quetzaltenango, à laquelle elle a participé via Skype. Son regard revient sans cesse à la pendule murale, elle va contrôler au laboratoire. Elle tente à nouveau de téléphoner à la compagnie électrique, à la mairie : rien. Elle fait les cent pas, du comptoir du magasin au laboratoire, du laboratoire au comptoir, le portable collé à l’oreille et le cœur qui bat de plus en plus fort à l’idée que l’électricité soit rétablie dans un délai indéterminé et que, pendant ce temps, la température monte jusqu’au point de non-retour. Rien ne se passe. Alors, avant que la situation ne dégénère, elle prend une décision : elle demande à Guadalupe de l’aider à remplir des cornets et des coupes, de les distribuer à tous les passants.

Mais la saison touristique est vraiment finie depuis un moment : dans les rues du vieux village, il n’y a que quelques dames âgées avec leur sac à provisions, quelques travailleurs nord-africains furtifs, des couples de touristes venus du Nord, l’air un peu perdu, des commerçants préoccupés qui essaient de comprendre ce qui se passe. Si le black-out avait eu lieu en juillet ou en août, ou même en septembre, Guadalupe et elle auraient liquidé en une demi-heure toute leur réserve de glace et cela leur aurait fait une sacrée publicité. Mais dans les circonstances actuelles, elles en sont presque réduites à payer les rares passants pour qu’ils acceptent le cornet ou la coupe qu’on leur offre. Visages perplexes, regards absents, mentons levés, pas qui s’accélèrent : c’est incroyable la méfiance que suscite le fait d’offrir quelque chose. Pour en convaincre quelques-uns, elles doivent leur sourire, faire des mouvements rassurants de la tête et des bras, expliquer qu’elles ne demandent en échange ni leur sang ni leur affiliation à une quelconque secte religieuse. Mais elles avancent avec une telle lenteur que Milena revient bientôt à la boutique et entreprend de remplir des pots d’une livre qu’elle va distribuer dans les agences immobilières, dans les restaurants. Il y aurait de quoi rire, parce que l’été ils l’assaillent de demandes qu’elle ne parvient pas à satisfaire : elle est contrainte d’expliquer encore et encore que sa production est limitée, que le travail est lent et complexe, qu’elle ne peut satisfaire qu’un petit nombre de personnes à la fois. Mais maintenant, entre la panne d’électricité et le vide de la saison, personne ne semble disposé à s’enthousiasmer pour le délicieux jaune-rouge de l’arbousier du Maquis, le brun doré du jujubier de Montauroux, le vert vibrant de la groseille à maquereaux de Mons. Bien sûr, une ou deux personnes la remercient, mais le plus souvent ils semblent lui faire une faveur en prenant un pot pour lequel il y a deux mois encore ils étaient prêts à en venir aux mains. Et lorsqu’elle explique, avec une certaine urgence dans la voix, que la glace doit être mangée vite pour ne pas perdre sa consistance idéale, ils la regardent comme s’ils avaient devant eux une obsédée, aux préoccupations totalement déplacées dans un moment difficile pour tous.

Milena rentre à la boutique, passe quelques coups de téléphone, reçoit d’autres réponses inutiles. Elle contrôle la température dans les vasques du comptoir avec le thermomètre à infrarouge, par chance, il marche avec des piles lui aussi : – 10 °C. Bien encore, mais il va continuer à monter, c’est évident. Elle s’imagine déjà en train de tourner une cuillère désolée dans de petites vasques de couleurs différentes, échange un regard désespéré avec Guadalupe. Ce n’est pas seulement la perte imminente des glaces, c’est une sensation de désastre beaucoup plus vaste, qui concerne sa vie tout entière.

Le téléphone se met à sonner ; elle fait un bond pour répondre, incrédule à l’idée qu’une des sourdes entités auxquelles elle s’est recommandée en vain puisse avoir pris l’initiative de la tenir informée de la situation. Elle approche l’écouteur de son oreille, la main tremblant un peu sous l’effet de l’agitation.

— Allo ?!

— Je suis bien à La Merveille Imparfaite de Fayence ? Le glacier ?

La voix de femme lui parvient à l’autre bout de la ligne, un peu âpre, sur un bruit de fond de voitures en mouvement.

— Oui, que puis-je faire pour vous ?

Milena essaie un ton professionnel, mais compte tenu des circonstances, elle a du mal.

— Je viens juste de lire ces choses incroyables sur vos glaces.

La voix a un léger accent étranger, même si sa maîtrise du français est parfaite.

— Eh bien, merci.

Milena ne sait pas si elle doit se sentir réconfortée par le fait que son travail est apprécié, ou attristée parce qu’il ne va pas tarder à fondre sous ses yeux.

— « Milena Migliari, Italienne transplantée sur le sol français, capture avec une sensibilité et une perspicacité miraculeuses la quintessence d’ingrédients rigoureusement naturels, rigoureusement locaux et rigoureusement de saison, et l’offre au palais des plus fins connaisseurs dans des coupes et des cônes sans pareils, aux couleurs tour à tour délicatement ou gaiement picturales… »

Il est évident que son interlocutrice a sous les yeux l’article de ce Liam Bradford, le blogueur gastronomique, qui est venu là en juillet et s’est enthousiasmé pour l’abricot rouge de Saint-Paul, la prune bleu nuit de Tourrettes et la crème de lait de Montauroux.

— Eh bien, j’essaie…, répond Milena parce qu’il lui semble qu’elle doit dire quelque chose, mais elle se sent aussitôt stupide. Elle repense au jour où elle avait lu l’article sur l’ordinateur de la maison, accompagné d’une photo d’elle et de Guadalupe derrière le comptoir, avec des regards de reprises de justice, combien elle s’était sentie à la fois heureuse et déstabilisée de voir traduite en mots un peu étrangers sa recherche née de l’instinct et de l’expérimentation.

— We said tomorrow, that was the bloody agreement ! No, no, no, Friday is too late, for God’s sake !

La voix au téléphone s’adresse à quelqu’un d’autre dans la voiture, sur un ton si soudainement agressif qu’on dirait une autre.

Milena lance un regard à Guadalupe, pour lui faire comprendre qu’elle n’a pas idée de qui est à l’autre bout de la ligne.

— Excusez-moi. – La voix s’adresse de nouveau à elle, de nouveau en français, et de nouveau sur un ton aimable, même s’il l’est un peu moins qu’avant. – Vous les livrez à domicile, vos glaces ?

— Ça dépend.

Milena est prise au dépourvu, et un peu distraite par Guadalupe qui continue à la fixer d’un air interrogatif.

— Ça dépend de quoi ?

La voix semble sur le point de s’emporter, y compris avec elle.

— De la quantité que vous voulez, et quand.

Milena pense qu’en réalité, en ce moment précis elle serait prête à faire quelques dizaines de kilomètres juste pour livrer un pot d’une livre : cela lui donnerait l’impression d’avoir sauvé quelque chose de la destruction générale.

— J’en veux dix kilos. À Callian. Tout de suite.

Oui, juste sous la surface, il y a une bonne dose de dureté.

— Pardon, combien de kilos avez-vous dit ?

Milena est certaine que son interlocutrice s’est trompée dans les chiffres français : en trois ans, depuis qu’elle a ouvert sa boutique, les commandes les plus importantes ont été de deux pots d’un kilo, et en plein mois d’août.

— Dix. Un-zéro. La moitié de vingt. De tous les parfums que vous avez. – Très pressante maintenant. – C’est possible ?

— Bien sûr que c’est possible.

Milena a du mal à surmonter son incrédulité.

— Magnifique, je suis très contente !

L’enthousiasme dans la voix est déconcertant, autant que le passage, l’instant d’avant, de l’amabilité à l’impatience.

— Moi aussi ! – Milena ne peut pas résister à la contagion, même si dans ses pensées affleure le doute qu’il puisse s’agir d’une plaisanterie. – Vous me donnez l’adresse ?

— Chemin de la Forêt, Les Vieux Oliviers. – La voix détache chaque mot, pour le faire ressortir avec un maximum de clarté sur le bruit de fond. – Vous verrez l’inscription sur le tronc coupé, à droite de la grille. Vous ne pouvez pas vous tromper.

— Parfait. – Milena voudrait demander autre chose, mais elle ne sait pas trop quoi. – À bientôt alors.

— À bientôt !

La voix à l’autre bout du fil semble heureuse d’être arrivée à une conclusion satisfaisante ; elle raccroche.

Milena repose le combiné sur le téléphone, elle reste une seconde ou deux à fixer Guadalupe. Puis elle se ressaisit, ses mouvements reprennent leur vivacité.

— Aide-moi à remplir dix pots d’un kilo. Tous les parfums.

— Dix ?

Guadalupe a une expression ébahie.

— Oui, dix ! Dix !

Milena prend sur l’étagère les pots d’un kilo en polystyrène expansé, les aligne sur le comptoir.

Guadalupe se ressaisit elle aussi ; en peu de temps, toutes les deux s’activent frénétiquement avec leur spatule.





DEUX





Nick Cruickshank conduit son Ape Piaggio, modèle Capri, blanc, capote et sièges de toile blanche, le long de l’allée goudronnée couleur terre de Sienne qui traverse les rangées d’oliviers. Le ciel est bleu clair et c’est plutôt une belle matinée pour la saison, mais il a mal à la tête et une légère nausée, à cause du whisky bu la veille avec cet idiot de Wally, et malgré le Bloody Mary qu’il s’est fait préparer comme antidote par madame Jeanne à son réveil. Ce trois roues à moteur est ridicule, mais il est très amusant ; on le lui a envoyé d’Italie, en cadeau, dans l’espoir sans doute qu’il apparaîtrait un jour ou l’autre dans un reportage photo ou dans un clip. En fait, depuis longtemps maintenant, on lui offre toutes les choses qu’il aimerait s’acheter tout seul, alors qu’il continue à payer celles dont il se passerait volontiers. Il y a des années qu’il n’arrive plus à dépenser un centime pour une guitare ou un amplificateur, ou une veste en cuir (quand il avait encore le droit d’en porter), ni même pour une écharpe en soie, alors qu’il doit continuer à débourser de l’argent pour ses deux ex-épouses et ses cinq enfants, garçons et filles, aux exigences inépuisables. Paradoxal, oui, mais sa vie est faite de paradoxes ; vraiment. Comme l’idée de boire un Bloody Mary pour se remettre d’une cuite. Pourtant, son médecin personnel, le docteur James Knowles, lui a confirmé il y a quelques années que ce n’était pas sans fondement : les propriétés de la tomate, combinées à l’éthanol de ce cocktail, délogent le méthanol toxique resté dans le sang, ou quelque chose de ce genre.

Mais ce qu’il éprouve, c’est plutôt un malaise généralisé, auquel s’ajoute cette histoire de panne qui lui donne une sensation de catastrophe imminente, peut-être déjà à l’œuvre. Aldino lui a annoncé que le courant avait sauté dans toute la circonscription : comment ne pas imaginer, même un instant, que quelqu’un est allé faire sauter les petites centrales pour se livrer ensuite à un massacre soigneusement planifié ? Ce n’est pas de la paranoïa ; c’est que le monde est devenu très tendu, et il vaut mieux être sur ses gardes si on ne veut pas connaître une triste fin. Il suffit de voir les précautions qu’on doit prendre maintenant aux concerts des Bebonkers, les contrôles à l’entrée avec un détecteur de métal, les hommes de la sécurité devant les loges, les gardes armés sous la scène, les véhicules blindés. Et on sait pourtant que cela ne sert à rien, que deux ou trois imbéciles au cerveau lavé par une médersa financée par des Saoudiens peuvent toujours passer entre les mailles sans que personne s’en aperçoive à temps.

Ces réflexions lui donnent envie d’accélérer, même si cet engin ne dépasse guère les cinquante kilomètres heure. Nick tourne la poignée à fond, il essaie de pousser le moteur de 200 cc à son maximum. Résultat, l’Ape suit une trajectoire incertaine, il ondule dangereusement à chaque courbe. De temps en temps, une des roues arrière va frotter sur les mottes de terre de l’oliveraie, projetant en l’air de la terre rouge ; Nick doit tirer avec force sur le guidon pour corriger la direction.

Plus loin, entre les oliviers, trois ouvriers arrangent les filets orange, jaunes et verts, malmenés par les alpagas qui, pour une raison inconnue, viennent courir jusque-là, malgré toute la place qu’ils ont dans les prés et les bois. Nick lève une main du guidon pour faire un signe de salut, bien que les ouvriers soient loin et que leur expression soit plus méfiante que cordiale : mais il se sent le devoir de montrer un peu d’amabilité, en tant que propriétaire étranger devenu riche grâce à un travail qu’ils ne considèrent peut-être même pas comme tel, avec cette grande villa et des dizaines d’hectares de terrain dans leur région. À supposer, bien sûr, que ce soit vraiment leur région, car, à bien les regarder, même en tanguant comme il le fait, leurs visages semblent plutôt typés. En y réfléchissant bien, ce pourraient bien être des terroristes islamiques qui cachent leur AK 47 parmi les filets à olives et attendent le bon moment pour cribler de projectiles un symbole de l’Occident païen et corrupteur. Aldino lui a déjà dit qu’il avait contrôlé avec la police locale l’identité de tous ceux qui travaillent dans la propriété, mais ils pourraient aussi bien s’être procuré de faux papiers, ou avoir tué des ouvriers pour prendre leur place.



Nick sent monter en lui une tension d’avant-concert, suffisante pour débarrasser son sang du méthanol, bien mieux que ne l’avait fait le Bloody Mary de madame Jeanne. Il se dit que son remontant du matin pourrait devenir un de ces détails tragiques et ridicules que les médias ressortent quand ils vont fouiller dans la vie, ou mieux encore, dans la mort, de gens comme lui. Il imagine déjà les gros titres du Sun, ou du Mirror : LE DERNIER BLOODY MARY DE NICK CRUICKSHANK. Plus il y pense, plus les muscles de son estomac et de ses bras se contractent, moins il parvient à détourner son regard des ouvriers-terroristes entre les filets orange, jaunes et verts. Puis la roue arrière droite accroche à nouveau la terre, et la roue antérieure unique perd sa direction ; l’Ape tourne de façon incontrôlable vers l’oliveraie. Nick essaie de redresser le guidon pour reprendre le contrôle, mais sans succès : le trois roues à moteur est incontrôlable, il traverse en bondissant une zone de terre, accroche les filets à olives, cogne, évite miraculeusement un arbre après l’autre, mais il est évident que cela va mal finir. Il fonce maintenant droit sur un tronc rugueux et tordu, gros comme une patte d’éléphant : il tape avec la roue avant et toute la ridicule structure de métal résonne.



Le choc est moins violent qu’il ne le redoutait, sans doute grâce aux filets qui se sont pris dans les roues, et parce qu’il n’allait pas très vite. Mais c’est tout de même un pur épisode de violence mécanique : il frappe contre le guidon, bien qu’il essaie d’amortir avec ses bras, et expulse tout l’air de ses poumons.

C’est pire encore quand il descend, plié en deux et le souffle coupé, et qu’il voit plus loin les trois types abandonner instantanément leur apparence pour prendre celle de terroristes. Ils arrivent vers lui en courant, une lumière féroce dans les yeux, la rage d’une mission à accomplir. À l’évidence, ils ne s’attendaient pas à voir leur tâche ainsi facilitée, à trouver leur cible immobile et groggy à portée de main, au lieu de devoir la viser de loin, en mouvement. Ils y voient la confirmation que leur mission est sainte et juste, directement guidée par la main d’Allah.

Nick songe un instant qu’il pourrait tenter de fuir ; malgré le choc de l’impact et les séquelles de la cuite, il est nettement plus en forme que beaucoup de ses collègues détruits par les excès. Lui, les excès, il y a renoncé depuis une bonne dizaine d’années ; il fait au moins une heure de gymnastique quotidienne, court une dizaine de kilomètres, nage, monte à cheval, ne mange que des choses saines, a totalement supprimé la viande. De plus, les trois terroristes sont encore à une quarantaine de mètres, empêtrés dans les filets qu’ils faisaient mine d’arranger ; s’il se mettait tout de suite à courir en zigzag entre les oliviers, il aurait peut-être une chance. Mais le fait est que l’idée d’être fauché comme un lapin pendant qu’il court, après être descendu de l’Ape modèle Capri, lui semble manquer de dignité, pas très cool. Il ne s’agit pas de vouloir jouer un rôle jusqu’au bout, mais il a une image à défendre, et cela ne concerne pas que lui, mais tous ses fans, et ceux qui ne le sont pas, pour qui il est une référence en matière de comportement. Même en se repassant tout le film de sa vie, depuis que les Bebonkers sont devenus célèbres, on ne trouvera aucun épisode où il se serait mis à courir pour rejoindre ou échapper à quelque chose. Un jour à Birmingham, il a même fait annuler un concert (et exaspéré les autres musiciens du groupe), juste pour ne pas courir après le train qui n’avait pas encore quitté le quai et n’était qu’à quelques dizaines de mètres. Un bond décidé lui aurait suffi pour y monter à coup sûr. Une autre fois, il a manqué une cérémonie à Buckingham Palace, chez la reine, parce qu’il n’avait pas envie de mettre son réveil à une heure indue (à l’époque où il se réveillait encore tard). Mais là encore, c’était une question de style : aucune trace, dans son curriculum vitæ, d’impatience, de hâte, d’angoisse, d’insistance, de fatigue, d’efforts à contre-courant. Des excès, oui, des colères parfois destructrices, oui, ce n’est pas lui qui dira le contraire, mais toujours dans le sens de l’affirmation d’un principe, ou de l’exploration artistique et existentielle. C’est pourquoi, depuis des années désormais, l’idée s’est renforcée (chez ses fans, dans les médias…) qu’il est l’incarnation du cool : pour le mélange d’élégance et de détachement naturel avec lequel il fait, ou ne fait pas, les choses. Par ailleurs, chez lui, ce n’est pas une attitude, mais une manière d’être. Depuis toujours. Depuis l’époque où il était un enfant malheureux et mécontent à Manchester et qu’il lui semblait n’avoir rien en commun avec ce qu’il voyait et entendait autour de lui. Ce n’est pas de la froideur, ni de la neutralité émotionnelle : il suffit d’avoir écouté n’importe laquelle de ses chansons pour savoir qu’il est tout le contraire de quelqu’un qui ne ressent aucune émotion, il suffit de savoir qu’il a cinquante pour cent de sang irlandais dans les veines. S’il faut absolument trouver une définition, on pourrait dire que c’est une tendance à voir les choses dans une perspective lointaine, ce qui bien sûr réduit beaucoup leur importance. Ajoutons à cela que, parmi les défauts qui lui ont été attribués au fil du temps (par les journalistes, par ses ex-épouses, par les autres membres du groupe), il est difficile de trouver la lâcheté. Tout au plus lui ont-ils reproché régulièrement un certain goût pour le risque, avec les drogues (autrefois), avec les femmes (autrefois), avec les fans agressifs, avec les voitures puissantes, les chevaux fougueux, les vagues de l’océan, et ainsi de suite. Cela au moins, ce n’est pas de la mythologie : il a appris à regarder la peur en face et à lui dire d’aller se faire foutre depuis la fois où il a étendu d’un coup de poing au menton, puis bourré de coups de pied avant de la laisser là, inerte, la petite brute de CP qui le persécutait quand il était un petit maigrichon de CE2, avec des jambes comme des cure-dents.



Ainsi, au lieu de se mettre à zigzaguer désespérément entre les oliviers, Nick se tourne vers ses futurs assassins avec une expression d’une extrême nonchalance ; il lève une main dans une réplique un peu exténuée et ironique du salut qu’il avait fait depuis l’Ape, quand il pensait encore que c’étaient des ouvriers, peut-être même des fans. Il est légèrement penché en avant et un peu instable sur ses jambes, mais globalement, il n’a pas l’impression de donner une trop mauvaise image de lui ; il se redresse, ajuste le foulard enroulé autour de son front, parvient même à afficher un sourire de défi, avant qu’ils commencent à lui tirer dessus. Il lui semble presque qu’on peut trouver un sens à une fin pareille, que cela peut paraître le couronnement d’un parcours, comme on dit. D’ailleurs, il l’a bien cherché ; personne ne lui a jamais demandé de devenir un catalyseur global de l’amour et de la haine, des aspirations et des frustrations, de l’admiration et de l’envie. Au cours de sa carrière, il aurait pu mourir de dizaines de façons autrement plus stupides : d’overdoses, comme plusieurs de ses collègues ; étouffé par son vomi comme Jimmy ; noyé dans sa piscine comme Brian ou dans sa baignoire, comme Jim ; écrasé dans son hélicoptère aussitôt après le concert comme Stevie Ray. Tout compte fait, cette fin peut sembler assez noble, une fin qui le fera apparaître plus encore comme un symbole, comme dans le cas de John : vivant, ce n’était peut-être pas un saint, mais mort, il est devenu une parfaite figure de martyr. Même si dans son cas, il faudra voir quel symbole il pourra incarner, bien sûr : la créativité transposée de l’art à la vie, sans filtres ni concessions ? La liberté de la culture occidentale agressée par le fanatisme islamique ? Ce sera aux fans et aux médias de trouver la réponse ; lui, à ce stade, il s’en moque totalement.

Ses trois assassins imminents sont maintenant à quelques mètres de lui, mais bien qu’ils soient désormais visiblement essoufflés et qu’ils le regardent avec une grande intensité et beaucoup de sérieux, ils ne tiennent dans les mains ni kalachnikov, ni pistolet, ni couteau, et ne semblent pas avoir l’intention de l’agresser à coups de pied et à coups de poing. L’un d’eux montre même l’Ape encastré dans l’olivier, regarde ses jambes.

— O.K. ?

Nick met quelques secondes pour passer du stade de prêt à mourir de façon très cool à un sentiment de parfaite stupidité. Il fait oui de la tête.

— O.K., O.K.

Les trois hommes le regardent d’un air interrogatif, se regardent entre eux : sans doute pas des terroristes, mais certainement pas des fans non plus. À vrai dire, ils semblent ne pas avoir la moindre idée de qui il est, ni de ce qui vient de se passer.

Nick fait un nouveau sourire franchement plein d’ironie envers lui-même, bien qu’il ne soit pas certain que les autres l’interprètent de cette façon. Soulagé ? Non. Embarrassé ? Même pas. Plus que tout, il est las : c’est vraiment une drôle de matinée. Il esquisse un geste de salut en direction des trois ouvriers, traverse le reste de l’oliveraie de façon tout à fait hasardeuse, rejoint le chemin, et part en direction de la maison. Maintenant, il sait qu’il est suivi par un regard collectif, même si le nombre est restreint et pas spécialement complice, il sort de l’état de choc et récupère peu à peu l’élasticité de ses mouvements : il pose la pointe du pied avant le talon, avec cette allure ondulante que des années plus tôt, un idiot, imité par de nombreux autres idiots, a appelée Nickwalk, et qui lui permet maintenant de se sentir à chaque pas plus en possession de ses moyens.

— Monsieur ?!

Une voix derrière lui, par-dessus les bruits de glissements et de grincements.

Nick se retourne sans hâte, en songeant que peut-être, après tout, les trois hommes sont des terroristes, même s’ils sont peut-être hésitants, ou s’ils attendent seulement le moment idéal pour le liquider.

Mais les trois hommes viennent juste de dégager l’Ape, non sans mal : ils le lui montrent, essoufflés, avec les mêmes regards perplexes qu’auparavant.

Nick a un hochement de tête, pour eux, pour lui, il sourit à nouveau, écarte les bras ; il revient sur ses pas pour prendre son fichu trois roues à moteur, un peu cabossé maintenant.





TROIS





Aidée par Guadalupe, Milena accroche les minces billets enroulés aux pots déjà prêts et fermés avec du scotch. Cette idée des billets avec des inscriptions lui est venue quand elle faisait encore les glaces chez elle et les vendait au restaurant Le Lavandin qui a fermé il y a des années, après la chute du chef et propriétaire dans un escalier. Elle a toujours aimé découvrir de petites phrases dans les biscuits chinois de la chance, ou sur les étiquettes des tisanes naturelles que Viviane et elle boivent le soir : y trouver de possibles révélations, d’éventuelles correspondances avec leur propre situation. Elle a donc commencé à chercher des phrases dans les livres qu’elle aime et à les recopier à la main sur des morceaux de papier paille de deux centimètres sur quatre, qu’elle enroule ensuite étroitement et attache avec un petit ruban rouge. Tous ceux qui achètent un pot d’un kilo, de sept cent cinquante grammes, d’une livre, ou même de trois cent cinquante grammes en trouvent un. Bien sûr, cela prend un peu de temps, surtout en été quand la boutique travaille à plein régime, mais elle aime consacrer une heure chaque soir à chercher des citations et à les transcrire ; elle aime imaginer les visages des gens quand ils déroulent les billets chez eux, avant de goûter la glace ou après l’avoir mangée, ou mieux encore, pendant qu’ils la savourent.



Guadalupe l’aide à mettre les premiers pots d’un kilo dans le sac isotherme et à bien en fermer le couvercle, puis elle en remplit cinq autres avec elle, d’un geste décidé. Par chance, la consistance est encore bonne, et elle devrait le rester jusqu’à la livraison. Il vaudrait mieux les passer tous quelques minutes dans la cellule de refroidissement, mais patience. De temps en temps, Milena regarde Guadalupe et elles rient toutes les deux : cette commande monstre arrivée à un moment aussi désespéré est une sorte de miracle, difficile à croire. Mais au fond, chaque fois que quelqu’un entre dans la boutique, cela lui semble un miracle ; elle ne s’est pas encore totalement habituée à l’idée que des gens aiment suffisamment ses glaces pour venir, même de loin, et revenir plusieurs fois par mois ou par semaine, pour découvrir des parfums inconnus ou savourer à nouveau ceux qu’ils connaissent déjà, tout en sachant qu’ils ne seront jamais identiques à ceux qu’ils avaient découverts. Elle l’a d’ailleurs écrit au feutre bleu sur un panneau accroché au mur : Les parfums changent, d’une fois à l’autre : ne soyez pas surpris si vous ne trouvez pas la réplique exacte de celui que vous avez aimé ; essayez d’apprécier les différences. Une des choses qu’elle a comprises depuis le début, c’est qu’elle ne prend aucun plaisir à répéter indéfiniment la même recette, même quand elle la réussit particulièrement bien : la vraie joie est dans l’expérimentation, dans le risque implicite, dans les surprises possibles. Il lui arrive bien sûr de se tromper, de suivre une intuition qui lui semblait prometteuse et qui conduit à des résultats décevants, mais il faut faire avec, cela fait partie du jeu.

De plus, son choix de n’utiliser que des matières premières locales et uniquement dans leur saison de production implique que les produits s’épuisent, parfois en quelques jours, et qu’il faille une année entière avant de les retrouver à nouveau. C’est peut-être l’aspect de son travail le plus difficile à faire comprendre : même les clients qui la connaissent le mieux sont parfois déçus quand ils découvrent que le sureau de Châteaudouble de la semaine précédente n’est plus disponible, ou qu’ils devront attendre le mois de novembre prochain pour savourer à nouveau la grenade de Bargemon. Viviane lui dit souvent que c’est un extrémisme de puriste, qu’il n’y aurait rien de mal à congeler des produits locaux pour les utiliser plus longtemps, ni même à en acheter hors zone, pourvu qu’ils soient de bonne qualité. Mais elle aurait l’impression de tricher, et de toute façon elle est convaincue que la magie de ses glaces réside justement dans le fait qu’elles changent en fonction de la saison, du lieu, de la température extérieure, de l’humeur de ceux qui les goûtent. Ce sont ces considérations qui lui ont inspiré le nom de la boutique. – « Très suggestif philosophiquement, mais est-ce que La Merveille, tout court, ne serait pas mieux ? Ou Glacier italien ? Ou Le Bon Goût, ou je ne sais quoi d’autre ? Ou peut-être, Soleil de Provence ? Vu qu’après tout c’est une activité commerciale, destinée essentiellement aux touristes ? » lui a dit Viviane trois ans plus tôt, quand il fallait décider. Et bien sûr, elle le disait pour son bien, et pour leur bien commun, avec ce sens pratique que Milena trouve d’habitude si rassurant.

Mais le fait est que faire des glaces pour les touristes ne l’intéresse pas ; ce qui l’intéresse, c’est explorer les nuances mystérieuses des saveurs, découvrir les liens entre sensations, images et souvenirs, passer outre la complexité pour arriver à la vraie simplicité. Chaque semaine, elle discute pendant des heures avec de petits agriculteurs et avec des vendeurs sur les marchés de village, à noter, à réfléchir, expérimenter, et d’autres heures encore sur Internet et à la bibliothèque, à lire tout ce qu’elle peut trouver sur le goût, des écrits de Théophraste aux livres illustrés pour enfants, des livres de recettes anciens et nouveaux aux traités de biochimie et de science de l’alimentation. C’est une recherche passionnante, bien que très prenante et pas très rentable – hormis en plein été. Elle y consacre toute l’énergie mentale et physique dont elle dispose, mais si elle ne s’amusait pas énormément et ne parvenait pas à faire le bonheur d’au moins une personne, elle préférerait arrêter tout de suite, trouver un autre travail.

Maintenant, les cinq autres pots d’un kilo sont prêts, chacun avec son billet. Guadalupe l’aide à les mettre dans le second sac isotherme et à les porter dans le magasin. Milena enlève la coiffe et les surchaussures qu’elle porte toujours au laboratoire, elle met son manteau et son chapeau, prend les deux sacs par leur poignée, répète à Guadalupe qu’elle s’en sort très bien toute seule, tourne au coin de la rue principale, qu’elle remonte vers le parking public où elle a laissé sa fourgonnette.





QUATRE





Dans la cuisine, madame Jeanne le regarde avec une expression préoccupée.

— Ça va, Nick ? 1*

— Ça va, ça va.

Nick prend dans le réfrigérateur une bouteille de jus de pomme bio non filtré, il en remplit un verre épais, le vide en quelques gorgées. Son corps a un grand besoin de liquides réconfortants : il remplit très vite un deuxième verre, le vide à son tour, en remplit un troisième. S’il lui est resté une chose de la période des drogues, c’est une tendance à satisfaire le plus rapidement possible les demandes de son corps, à ne pas les laisser inassouvies.

Madame Jeanne continue à l’observer : ronde et douce dans son tablier à rayures, un visage large, le teint laiteux, de petits yeux bleus très attentifs, des manières de grand-mère paysanne toujours un peu inquiète pour son enfant, indulgente mais capable d’être sévère quand il s’agit de le protéger, ou de le raisonner pour son bien.



Nick va vers une des fenêtres, avec le frisson de plaisir mêlé d’ennui qu’il ressent chaque fois qu’il se sent observé avec insistance. À bien y réfléchir, depuis qu’il en a eu les moyens, il a toujours trouvé des femmes pour s’occuper de sa vie domestique, et donc, en partie au moins, de son équilibre émotionnel. Il y en a eu au moins quatre ou cinq, d’origines diverses, de langues et de couleurs aussi, avec comme caractéristique commune d’être de crédibles substituts de mères rémunérées. Mais Jeanne est de loin la meilleure de toutes : celle qui a mis dans ce rôle le plus de naturel et d’autorité, les sentiments les plus authentiques. Le paradoxe, un de plus, c’est que sa vraie mère n’a aucune des caractéristiques qu’il a cherchées ensuite chez ses remplaçantes : c’était une femme maigre et nerveuse, intelligente et inquiète, beaucoup plus soucieuse de peindre et d’écrire des poésies que de s’occuper de lui ou de son frère. Quand il s’agissait de les inciter à lire un livre, à écouter un disque de musique classique ou encore à visiter un musée, elle était trop pressante, mais il ne se souvient pas l’avoir jamais vue préparer un gâteau par exemple, ni leur témoigner un peu de la générosité et de la douceur féminine dont il avait tellement besoin alors. Il a beau faire, il ne peut pas se souvenir d’une seule étreinte chaleureuse et réconfortante, d’un seul baiser de compréhension ou d’encouragement. Quelques caresses sur le front quand il était malade, oui, mais si rares qu’elles en étaient déconcertantes. Ah si, la fois où il avait attrapé la rougeole : il délirait de fièvre et avait presque failli y laisser la peau, et elle lui avait offert un chaton gris ; mais dès qu’il avait récupéré, elle avait donné l’animal à sa cousine Rae qui vivait dans le Yorkshire, parce qu’elle n’avait ni le temps ni la patience qu’il fallait pour s’occuper d’un chat. Ce dont il se souvient surtout à propos de sa mère, ce sont les regards ironiques, les commentaires sarcastiques, les remarques cinglantes, les critiques dictées par un sens esthétique si aigu que rien n’était jamais à la hauteur de ses attentes, qu’elle n’avait jamais la moindre indulgence pour le médiocre et le banal. Il est probable – certain, même – que ce fut un privilège de devoir se confronter avec un esprit aussi exigeant pendant les années de sa prime jeunesse, et que c’est de là que vient l’essentiel de ce qu’il est arrivé à faire par la suite, mais son enfance n’a certainement pas été très heureuse. Et même plus tard, quand il était déjà adulte et célèbre, elle n’a jamais eu pour lui la moindre parole gratifiante, sauf à considérer comme tel un commentaire du genre « Bravo, avec ce truc du rock, tu as trouvé un travail qui ne t’oblige pas à sortir de l’adolescence, mais qui te demande au contraire d’y rester indéfiniment ».



Pourtant, quand il était enfant, il avait réussi à découvrir qu’il existait une féminité différente de celle névrotique et insaisissable de sa mère, grâce aux rares et précieuses visites de Maeve, la sœur de son père. Elle venait parfois lui apporter des chocolats et un livre illustré qu’elle lui lisait en le tenant sur ses genoux, en lui caressant les cheveux et en embrassant sa tête. Quand il était plus grand, elle l’emmenait au cinéma, voir des westerns ou des films de guerre qu’il aimait tellement ; après la séance, ils allaient dans un salon de thé boire du Darjeeling et manger des scones avec de la chantilly. La tante Maeve ne respectait en rien l’implacable distinction de sa mère entre sujets élevés ou bas, sujets nobles ou pas : elle aimait aussi lui raconter des épisodes frivoles sur des parents ou des connaissances, sur des stars du cinéma et de la musique, sur les membres de la famille royale. Elle riait volontiers, d’une façon merveilleusement terrestre, lumineuse ; maintenant encore, il se rappelle son parfum, la blancheur de sa peau, la douceur de ses étreintes. Il a écrit My Wondrous Envelopper en pensant à elle, même si tous sont convaincus qu’elle lui a été inspirée par une charmante jeune fille avec laquelle il a eu une aventure. Ce n’était pas un hasard si sa mère traitait la tante Maeve avec la condescendance impatiente de la culture envers l’instinct, mêlée à une bonne dose de morgue anglaise envers les Irlandais : elle était probablement jalouse d’elle, de tout ce qu’elle représentait pour lui. Quoi qu’il en soit, après la fuite de son père en Irlande, les visites de la tante Maeve s’étaient espacées, avant de s’interrompre totalement quand elle était partie pour l’Australie avec un homme de Sydney qu’elle avait rencontré dans une guinguette. Elle lui avait envoyé des cartes postales joyeuses et pleines d’humour, avec des photos d’émeus et de kangourous, de gens en maillot de bain sur des plages infinies, puis elle était morte. Cela avait été une perte terrible pour lui, mais la notion d’une féminité enveloppante et prévenante avait germé en lui, c’était une de ses principales motivations.

— Tu es pâle.

Madame Jeanne s’approche de lui pour mieux regarder son visage, alors qu’il est tourné vers la fenêtre. Elle a cette manière visuelle, auditive, olfactive, tactile, de veiller à son bien-être physique et mental : elle serait capable de lui demander de tirer la langue pour voir de quelle couleur elle est, de lui écarter les paupières avec deux doigts pour s’assurer que ses yeux sont bien clairs, et de glisser une main sous son aisselle pour vérifier s’il a de la fièvre.

— Je vais bien, merci.

Nick cherche maintenant à se libérer de cet excès d’attentions maternelles, parce qu’il n’a pas encore totalement récupéré de ce qui lui est arrivé dans l’oliveraie. À bien y réfléchir, l’autre paradoxe, encore, c’est qu’il est plus souvent parvenu à trouver cette féminité enveloppante et prévenante chez les femmes qui s’occupent de lui pour le travail que chez celles avec lesquelles il a eu des relations sérieuses. Presque toutes dans le style de sa mère, plutôt que dans celui de tante Maeve. Intellectuellement brillantes, voire douées artistiquement, mais émotionnellement instables et limitées affectivement, pour ne pas dire froides. Et pourtant, depuis ses vingt ans, le choix ne lui a pas manqué : au cours de ses tournées, il a rencontré des milliers de femmes sur trois ou quatre continents. Mais il n’a jamais été attiré par les fans idolâtres, ni par les bimbos qui hantent les soirées d’après-concert ou les fêtes des maisons de disques, ni par les mannequins ou les actrices que ses confrères aiment tant, uniquement soucieuses de se mettre en scène elles-mêmes, droguées jusqu’aux yeux par les lumières évanescentes de la célébrité et les avantages matériels qui vont de pair. D’accord, il a pu être tenté parfois, mais cela ne durait que quelques heures, quelques jours tout au plus, et il se retrouvait immanquablement dans un état de solitude désespérée, face à l’abîme. Sans doute, il a rencontré une ou deux femmes capables de lui apporter un peu de sérénité, mais par un mécanisme pervers, il a fini par mal se comporter avec elles : il suffit de songer à ce qui s’est passé avec sa seconde épouse. C’est comme s’il était condamné à retrouver dans ses compagnes tout ce qui l’avait rendu si malheureux avec sa mère : véritablement hallucinant. Il y a quelques années, il a lu un livre d’un psychologue américain qui traitait justement de ce sujet, du retour inconscient aux causes du malaise primaire ; mais à l’évidence, il ne sert pas à grand-chose d’en être conscient, si l’on en juge par ses choix sentimentaux jusqu’à Aileen. Avec Aileen, il a cru découvrir qu’il pouvait exister une femme intelligente, énergique et créative, mais aussi désireuse et capable de prendre soin de lui, et cela lui a paru une sorte de miracle. Non qu’elle lui fasse jamais des gâteaux – de toute façon, avec le régime qu’il suit depuis des années, il ne les mangerait pas –, mais elle s’est consacrée avec la plus grande attention à chaque détail de sa vie, de ses vêtements de scène aux textes de ses chansons, à ses maisons ; elle a noué d’excellentes relations avec ses enfants, et même avec ses ex-épouses. Intuitive, réactive, prête à donner des conseils et à faire des suggestions chaque fois qu’il en a besoin, l’aidant et le bousculant quand il le faut, le convainquant par exemple de se débarrasser d’objets et de personnes qui le gardaient encore attaché à ses vies précédentes par un reste de nostalgie et un sentiment de culpabilité.

Heureusement, les nombreux changements qu’Aileen a apportés aux Vieux Oliviers n’ont pas entraîné le remplacement de madame Jeanne. En vérité, elle a essayé, mais elle a finalement compris combien elle était importante pour lui et elle a décidé de la supporter, temporairement au moins, malgré les tensions territoriales et les problèmes formels qui surgissent régulièrement entre elles.

— Est-ce que tu veux des œufs battus ?

Madame Jeanne est profondément convaincue qu’un homme bien nourri est un homme heureux : sa première réaction quand elle le voit un peu abattu est toujours de lui proposer deux bons œufs battus, éventuellement avec une goutte de rhum.

— Non merci.

Il vide en une seule gorgée un troisième verre de jus de pomme et va le poser sur l’évier. Il a toujours aimé les verres épais ; sans doute une autre chose qui vient de son enfance, du souvenir des bouteilles que le laitier déposait sur le paillasson, à Manchester. Est-il possible qu’il se soit mis régulièrement dans une situation d’échec sentimental par crainte que le bonheur et la stabilité ne tarissent son inspiration ? Est-ce l’équivalent affectif du retour à son régime à base de galettes de riz et d’eau, pendant plusieurs jours de suite, dans l’espoir de revenir au désespoir créatif des débuts ?

— Un peu de guacamole, peut-être ?

Madame Jeanne continue à le scruter d’un air protecteur. Quand il l’a engagée, dix ans plus tôt, elle affichait une grande méfiance envers les avocats ; à la limite, elle ne les jugeait même pas comestibles, et c’est merveilleux de voir comment, pour lui faire plaisir, elle était parvenue à surmonter ses appréhensions, à élargir son répertoire.

— On pourrait avoir une putain de pinte de café, tout de suite ?

Wally Thompson est entré dans la cuisine : les cheveux filasse, un peu rares désormais, ébouriffés, les paupières gonflées par l’alcool et la fumette de la veille, des tatouages sur les bras et les jambes découverts par un short gris et un tee-shirt noir à manches coupées orné du logo de la Guinness, des gros chaussons blancs en éponge, marqués du monogramme du Ritz de Paris, en lettres dorées.

Madame Jeanne le regarde de travers : à l’exception du maître de maison, elle n’aime pas que l’espace sacré de sa cuisine soit envahi, surtout par quelqu’un comme Wally, qui représente exactement le genre d’ami mal élevé et dévoyé qu’elle ne voudrait pas lui voir fréquenter.

— Madame Jeanne t’en fait un tout de suite. – Nick l’intercepte et le pousse hors de la cuisine. Il se tourne pour faire un geste vers madame Jeanne – Du café pour ce bourrin, s’il vous plaît !

Elle acquiesce, avec l’ombre d’un sourire : elle avait déjà compris, mais son expression reste réprobatrice.

Wally se laisse pousser dans le couloir à contrecœur, traînant ses savates sur les tommettes ; il pue l’alcool, la fumée, la sueur et le parfum de luxe, qui est totalement déplacé sur lui, même après des dizaines d’années. Il le regarde de ses yeux mauvais.

— Déjà hyperactif dès le matin, hein ?

— Il est presque midi et demi, mister Thompson, rétorque sèchement Nick, parce que c’est la relation qui existe entre eux depuis toujours, et parce qu’il l’estime en grande partie responsable du récent épisode entre les oliviers : s’il ne l’avait pas fait boire autant la veille et s’il ne lui avait pas donné à fumer cette herbe hyper-chargée, il est quasiment sûr qu’il aurait vu les trois ouvriers pour ce qu’ils étaient vraiment.

— Ah, excusez-moi, mister Clean !

Wally lui donne une ou deux bourrades dans les côtes, il essaie de le provoquer. Il a toujours été la mauvaise tête du groupe, depuis le début, et cela ne s’est pas arrangé avec le temps : il est seulement devenu moins drôle, plus cupide, plus revendicatif parce que, pendant toutes ces années, les Bebonkers n’ont enregistré que trois de ses chansons, ce qui ne lui a pas assuré les mêmes droits d’auteurs qu’à Nick et à Rodney Ainsworth. Mais entre les disques et les concerts, il a gagné infiniment plus que s’il avait été dans n’importe quel autre groupe, ou s’il avait fait n’importe quel autre travail à sa portée. Et puis, il est faux de dire qu’ils l’ont délibérément laissé à l’écart, comme il le prétend : il n’a simplement aucun vrai talent de compositeur, c’est un bon bassiste et c’est tout. Un super bassiste même, il faut bien le reconnaître, qui ne rate jamais un coup, qui ne lâche jamais le rythme. Si en plus il avait été capable d’écrire des chansons, ils les lui auraient prises aussitôt, au moins dans les années où l’inspiration leur faisait défaut. Mais tout ce qu’il est arrivé à trouver, ce sont quelques bonnes lignes de basse, dont certaines vraiment mémorables, d’accord : c’est sa mesure, sa limite naturelle. Quand il a essayé de former son propre groupe dans les années quatre-vingt-dix, cette catastrophe embarrassante que furent les Blue Angels, on a bien vu le genre de chefs-d’œuvre qu’il était capable de produire. Mais allez le lui faire comprendre ! Plusieurs fois ils en sont presque venus aux mains, à cause de la rancœur sourde qui l’habite. Que de fois il a eu envie de le chasser, de le remplacer par un session man auquel il aurait fait appel pour les concerts et pour les tournées – comme l’ont fait les Stones – d’éliminer une fois pour toutes le tourment d’avoir affaire à un homme convaincu qu’il a Dieu sait quels mérites méconnus.

Mais Wally Thompson est une des personnes que Nick connaît depuis des années, et avec qui il a passé le plus de temps dans sa vie. Entre les répétitions, les enregistrements, les concerts, les voyages en voiture, en bus, en avion, les journées à l’hôtel, les déjeuners, les dîners, les fumettes, les attentes dans les loges, ils ont passé des décennies ensemble ; et cela crée ce même genre de familiarité que l’on a avec un parent. Mais un parent avec lequel on a été en guerre, avec qui on a vécu les meilleures et les pires aventures, des plus terre à terre aux plus sublimes et de nouveau aux plus terre à terre, et ainsi de suite. C’est pourquoi il était tout bonnement impensable de ne pas l’inviter ici ; de même que cela n’aurait aucun sens d’attendre qu’il se comporte autrement qu’à son habitude.

— Alors ? – Wally se gratte les fesses, il regarde autour de lui dans le séjour, effondré, avec son ventre proéminent de buveur de bière, et de toute autre substance alcoolique qui lui tombe sous la main. – Quel est le programme pour l’après-midi ?

— Le programme, c’est que chacun fait exactement ce qu’il veut.

Nick pense que cette inévitable familiarité permet au moins de ne pas avoir à y mettre les formes. S’il avait pu choisir, il aurait préféré rester tranquille encore un jour à lire un livre peut-être, ou regarder quelques épisodes de ses séries télévisées préférées, mais bon. Le fait est qu’après des décennies de confusion et de bruit constant, au studio, à la maison, sur la route, sur scène, après la scène, il a appris à apprécier le silence et la solitude, le fait de n’avoir personne qui le dérange dans ses pensées et lui martèle les tympans.

— Ah.

Wally le regarde avec l’expression de ceux qui, faute de ressources intérieures, sont toujours à la recherche d’invitations, de suggestions, d’indications, pour mieux s’en plaindre par la suite éventuellement.

— Où est Kimberly ?

Nick fait un geste vers la chambre qu’Aileen et lui ont attribuée aux Thompson. Wally a une expression d’indifférence généralisée, il se gratte l’entrejambe.

— Qu’est-ce que j’en sais… Aux chiottes, au téléphone, en train de se replâtrer le visage.

Nick aurait envie de lui dire de faire un effort pour s’améliorer, rien qu’un peu, cinq minutes seulement, juste pour surprendre les autres, à défaut de s’améliorer lui-même ; mais autant demander à un âne de courir le Grand Prix. Et puis, il faut bien dire la vérité : le monde de la musique n’est pas vraiment peuplé de personnes d’une intelligence exceptionnelle, et encore moins d’une culture exceptionnelle. La caractéristique la plus commune est un manque de précision de la pensée dû au style de vie, au contact permanent avec un public foncièrement infantile, à l’utilisation d’attitudes et de langages immatures comme véritables instruments de leur métier. Wally Thompson ne se distingue pas spécialement par sa stupidité et son ignorance ; il se situe plutôt dans la moyenne. Au contraire, ce sont ceux qui cherchent à s’améliorer que l’on regarde avec méfiance, voire avec hostilité ; il suffit parfois d’être surpris en train de lire un roman qui n’est pas un authentique navet pour être considéré comme un poseur érudit. Il se rappelle encore la tête de Rodney quand il le voyait dans un avion avec Madame Bovary entre les mains, ou avec Ulysse de Joyce dans une suite d’hôtel (« Oh, excusez-moi, professeur ! »). Sa mère avait raison à ce sujet, il faut bien le reconnaître : le monde du rock est fondé sur la régression permanente. Mieux vaut garder cachée toute tentative d’évolution, s’il y en a, ou au moins la compenser par de brusques rechutes dans la grossièreté et dans le vide mental.



Soudain la stéréo, les lampes, le signal du modem, tout s’allume en même temps. Dans le couloir on entend aussitôt la voix d’Aldino :

— Le courant est revenu !

— Donc, pas de programme ? – Wally n’enregistre pas l’information : il est bien possible que dans son état d’opacité matinale il ne se soit même pas rendu compte de la panne. Il le fixe avec ses yeux laiteux, son espèce de demi-sourire mauvais sur les lèvres. – Tu fais venir des gens de la moitié du monde et tu ne te soucies même pas de prévoir un truc ?

Nick aurait envie de lui dire qu’il peut se réjouir d’avoir été invité à séjourner dans cette maison avec sa souillon de femme, mais il se retient, par pur sens de l’hospitalité. Il fait un geste vague vers les fenêtres.

— Si vous voulez, demain matin on peut peut-être faire un petit tour à cheval.

Wally le regarde comme s’il était extrêmement déçu de la proposition, mais il émet un grognement et fait oui de la tête.

Nick fait un signe de la main, pour signifier « à plus tard », et se dirige vers la porte. Il se dit qu’il devrait peut-être téléphoner à Aileen pour savoir comment va son expédition photographique parmi les épaves de Lorgues, ou demander à René de préparer les chevaux pour demain matin, ou trouver n’importe quelle occupation qui le tienne loin de ses vaines tentatives de conversation sur des sujets non triviaux avec Wally, « The Wall », Thompson.





* * *



1*. Les dialogues en italique sont en français dans le texte original.





CINQ





Milena conduit sa Renault Kangoo orange sur la route qui traverse la plaine au pied des collines sur lesquelles sont perchés les villages, entre les dépôts de matériaux de construction, les revendeurs de piscines, les parkings de pelles mécaniques et les villas de style néo-provençal qui occupent la moindre parcelle de terrain disponible. De temps en temps, elle s’interroge sur le choix qu’elle a fait de venir vivre et travailler ici ; mais ensuite elle finit par se dire qu’elle a seulement suivi un courant inévitable, qui a commencé quand elle a rencontré Viviane au centre de yoga sur les collines italiennes des Marches et s’est poursuivi avec sa décision de la suivre en France, avec leur vie commune qui s’organisait, l’achat pour deux bouchées de pain de la maison au patio vitré à l’excentrique notaire-peintre, la location des locaux de l’ancien bar pour en faire sa boutique-atelier, alors qu’elles désespéraient de trouver l’endroit ad hoc. Elle n’est pas du genre à faire des plans à très long terme, ni à long terme, ni même à moyen terme. Elle a toujours vécu dans le présent immédiat, en laissant de la place aux surprises de la vie, et en agissant en conséquence. Elle a toujours eu une attitude plutôt fataliste et une tendance à ne pas minimiser les événements ni à les exagérer. Par exemple, cette histoire du coup de téléphone de l’Anglaise super-aimable et super-nerveuse, qui veut dix kilos de glace juste aujourd’hui : sans doute, cela ne change pas radicalement ses perspectives économiques, mais c’est un message de l’univers qui lui dit de ne pas désespérer, que de belles surprises sont toujours possibles. À moins, naturellement, que ce ne soit la blague idiote d’un mauvais plaisant. Elle ne va pas tarder à le savoir ; elle arrive déjà dans les virages qui montent à Callian et au plateau qui surplombe le village où se trouve le chemin de la Forêt.

De ce côté, les routes sont le plus souvent étroites, et il faut être prudent car les gens de la région conduisent comme s’ils pensaient ne jamais croiser personne. Il lui arrive souvent de devoir piler au dernier moment, pour ne pas heurter de plein fouet le premier crétin venu au pied un peu lourd. À chaque virage, elle éprouve l’angoisse qu’elle ressent à tous ses rendez-vous, que ce soit avec le dentiste, une amie ou un client comme maintenant : l’idée de devoir rencontrer une personne dans un lieu donné, pour une raison donnée, la stresse, elle n’y peut rien. Et puis cette route est encore plus étroite que les autres, coincée entre un mur de pierres sèches et la forêt, et plus longue qu’elle ne le pensait.

Brusquement, la route finit devant une grille beaucoup trop imposante : sur la droite, un tronc coupé sur lequel est gravé au feu : Les Vieux Oliviers – comme l’a dit l’Anglaise au téléphone. Entre les barreaux métalliques vert foncé, on voit des pelouses et des haies très soignées, celles de riches propriétaires qui ne viennent certainement là que très rarement. Dans la région, l’occupation des maisons est inversement proportionnelle à leurs dimensions : les plus petites sont occupées au maximum pendant l’été et pendant toutes les vacances, les plus grandes sont vides la plupart du temps. On ne sait même jamais trop à qui elles appartiennent, ces grandes maisons, à propos desquelles circulent toutes sortes de rumeurs sur des tycoons de la finance et des stars du foot, de la musique et du cinéma. Des noms lâchés par les restaurateurs et les agents immobiliers, pour profiter de la force d’attraction de la Côte d’Azur et de la Provence véritable, un peu plus à l’ouest, pour éviter que la région ne soit considérée comme une zone de lotissement intensif, fréquentée seulement par des Hollandais et des Allemands attirés par le lac artificiel de Saint-Cassien, et par quelques nouveaux riches désireux de se tenir à l’écart des circuits habituels.

Milena descend de sa fourgonnette, examine le petit panneau de cuivre de l’interphone, sur le pilier gauche de la grille : pas de nom. Elle hésite une seconde, puis presse le bouton, incertaine. Personne ne répond. Elle regarde autour d’elle, regarde en l’air : en haut du pilier, un clignotant et le haut-parleur du système d’alarme. Elle se demande si elle devrait approcher son visage du petit œil de verre de la caméra, pour montrer qu’elle n’est ni une voleuse ni une journaliste à potins ni Dieu sait quoi d’autre. Elle presse de nouveau le bouton, regarde encore entre les barreaux : de là, on ne voit pas la maison, aucun signe de vie.

Enfin, une voix de femme parvient de la grille de l’interphone, méfiante :

— Qui est là ?

Milena approche son visage de la caméra, fait un sourire un peu laborieux dans ces conditions.

— J’apporte les glaces.

— Quelles glaces ?

La voix dans l’interphone est encore moins amicale ; et surtout elle ne ressemble pas du tout à celle qui lui a téléphoné à la boutique, pas la moindre trace d’accent anglais.

— La Merveille Imparfaite, de Fayence. Vous m’avez téléphoné il y a une demi-heure pour me demander si je pouvais vous en apporter dix kilos.

Elle se sent soudain terriblement bête d’avoir pris au sérieux une commande aussi bizarre, sans même faire un appel de contrôle. Encore un exemple parfait des cruelles désillusions que lui vaut son optimisme foncier : ce n’est bien sûr pas la première fois qu’elle passe pour une naïve impénitente. Enfant, elle croyait toujours son père quand il lui promettait au téléphone de venir la chercher pour passer un merveilleux week-end avec elle et ne rappelait même pas pour lui dire que le projet était annulé, provoquant chaque fois la colère de sa mère, envers elle plus qu’envers lui. Viviane aussi lui répète souvent qu’elle ne devrait pas vivre autant dans les nuages, qu’elle devrait avoir une relation plus réaliste avec la vie. Mais si elle ne vivait pas un peu dans les nuages elle ne serait pas ce qu’elle est, et n’aurait certainement pas ouvert une boutique de glaces comme la sienne ; elle se contenterait de travailler avec des mélanges en sachets et produirait des glaces standard. Ce qui serait sans doute plus réaliste que ce qu’elle fait, mais lui procurerait moins de joie. Et puis elle a compris depuis longtemps que personne n’est vraiment capable de changer son caractère, en tout cas pas de façon importante et durable.

— Dix kilos de glace ?

Maintenant la voix dans l’interphone a quelque chose d’incrédule. Aussitôt, on en entend une autre en arrière-plan, puis les deux ensemble ; puis plus rien.

Milena reste là à fixer l’œilleton de verre de la caméra de la plaque en cuivre, sur la colonne de la grille. Elle se demande si elle devrait presser une fois encore sur le bouton pour s’expliquer, ou laisser tomber, tirer de cette expérience une leçon suffisante pour ne pas tomber à nouveau dans ce genre de piège.

Et puis, un déclic : la grille commence à s’ouvrir, dans le bourdonnement de mécanismes parfaitement huilés.

Elle hésite un instant, puis remonte dans la fourgonnette et, quand la grille est ouverte, elle conduit prudemment le long de l’allée qui tourne bientôt sur la droite. Le sol est couleur terre de Sienne, ce pourrait être de la terre s’il n’était pas aussi lisse et uniforme. À gauche, une haie de lauriers, vraiment trop bien taillée ; sur la droite, une rangée de cyprès et de lauriers roses au pied d’une colline à l’herbe rase.

Brusquement, entre les cyprès et les lauriers surgit un gros animal sombre qui ressemble à un lama et passe à quelques centimètres du nez de la fourgonnette. Milena pile, sa tête heurte presque le pare-brise, les deux sacs glissent dans le coffre et finissent contre les sièges arrière. Avant qu’elle ait le temps de réagir, deux autres lamas blancs jaillissent du passage, filent devant elle et se précipitent derrière l’animal sombre, le long de l’allée, dans la direction par laquelle elle est arrivée. C’est une apparition si surprenante qu’elle reste immobile, le cœur battant la chamade, le souffle court, à les regarder disparaître en bondissant dans la courbe de l’allée. Elle se demande s’ils peuvent s’échapper de la propriété, à condition bien sûr que ce soient des animaux domestiques, mais de là, on ne voit pas la grille, et de toute façon il n’y a pas assez de place pour faire demi-tour et les suivre, alors elle poursuit son chemin.

L’allée monte encore un peu en virage, toujours bordée par des haies aussi hautes que des barrières défensives, puis la maison est là, ou mieux, l’arrière de la maison, jaune et large, avec un corps central à deux étages et deux ailes à un seul étage. Il y a une esplanade et une structure en bois au toit incliné, sous laquelle sont garées plusieurs voitures.



Milena regarde les portes de la maison, elle essaie de comprendre où elle doit se garer et n’arrive pas à se décider, alors elle arrête son Kangoo au milieu de l’esplanade, baisse une vitre et la remonte à nouveau. Elle se demande si, étant donné qu’ils lui ont ouvert, elle doit considérer que la commande est confirmée, ou si elle ferait mieux de parler d’abord avec la personne qui lui a répondu à l’interphone, qui que ce soit, pour comprendre ce qu’il en est. Elle finit par prendre les deux sacs isothermes et se dirige vers la porte centrale, l’estomac noué par l’embarras, la curiosité et les doutes qui l’assaillent.

La porte s’ouvre avant qu’elle ait le temps de sonner : un type énorme avec la tête rasée et un visage dur apparaît et la scrute à travers ses paupières mi-closes, il regarde les sacs isothermes, la fourgonnette, puis à nouveau les sacs isothermes, comme s’il craignait qu’ils puissent contenir Dieu sait quoi.





SIX





Nick se dirige vers l’entrée. Aldino parle avec quelqu’un juste devant la porte et se retourne pour lui faire signe de rester à l’intérieur. Mais lui se sent encore trop paranoïaque depuis l’épisode de l’oliveraie ; il le bouscule et sort regarder.

Dehors, il y a une fille coiffée d’une casquette à carreaux verts et bleus, les cheveux longs, un manteau à damiers, un pantalon large et des chaussures noires aux semelles épaisses. Elle porte deux sacs isothermes en plastique rigide et se tient bien campée sur ses deux jambes, mais avec le buste légèrement penché sur le côté : elle semble à la fois prête à rester où elle est, et à s’en aller. À quelques mètres derrière elle est garée une fourgonnette orangée, avec une inscription violette sur le côté : La Merveille Imparfaite.

— Nous n’avons jamais commandé aucune glace. Jamais. No glace. O.K. ?

Le français d’Aldino est encore plus limité que son anglais, qui n’est déjà pas très bon ; mais ce n’est pas un problème, Nick a découvert depuis longtemps combien cet Italien, rustre et presque illettré, pouvait être efficace. D’ailleurs, quand on le connaît mieux, il est plus intelligent et plus sensible qu’il n’en a l’air, plus que la moyenne de ses collègues bodyguards.

— Alors qui m’a téléphoné et donné cette adresse ? – La fille à la casquette lui répond en italien, avec un curieux mélange de perplexité et d’esprit batailleur. Elle désigne l’allée derrière elle. – Et qui m’a ouvert la grille ?

— Sûrement pas nous.

Aldino continue à faire barrière avec la masse de son corps, il tend un bras protecteur vers l’arrière.

— Eh, détends-toi, Al.

Nick sait qu’il a besoin de protection, mais les excès de défense préventive l’ont toujours beaucoup ennuyé, et l’ennuient toujours autant. C’est vrai que sur Internet continue à circuler une vidéo faite vingt ans plus tôt, où on le voit, au beau milieu d’un concert, enlever sa guitare, sa Telecaster, et l’abattre sur la tête d’un type ; mais c’était un cas de légitime défense véritable ; le type venait de lui lancer une bouteille de bière, il continuait à hurler et à cracher comme un forcené et tentait de grimper sur la scène pour l’agresser. Cela fait deux décennies qu’il essaye d’expliquer ce qui s’est vraiment passé, il a fini par renoncer ; qu’ils y voient donc une démonstration de sa sauvagerie de rocker extrémiste.

Quoi qu’il en soit, la fille à la casquette ne semble pas dangereuse ; et, si l’on en juge par le regard qu’elle lui a lancé quand il s’est montré à la porte, elle ne l’a même pas reconnu. Aucun sourire instantané, aucun sautillement d’excitation sur place. Au contraire, elle semble un peu agacée par la situation, même si c’est d’une façon plutôt lunaire. Elle pose ses sacs par terre.

— Pourtant, quelqu’un m’a bien ouvert la porte, non ? Sinon, comment aurais-je fait pour entrer ?

Elle passe à l’anglais avec naturel, mais à la façon dont elle a parlé italien avec Aldino, il est évident qu’elle doit être italienne elle aussi.

Nick a toujours eu une passion pour les accents : pour les inflexions, les cadences, les rythmes, les couleurs des voix. En Angleterre, il arrive presque toujours à identifier la région, la ville, l’origine sociale de ses interlocuteurs en quelques répliques ; en Amérique, il doit se contenter d’estimations moins précises, mais il aime tout autant reconnaître quelqu’un de Brooklyn, ou de Boston, ou de Huston. Cela vient de son oreille musicale, bien sûr, mais aussi de son besoin de déchiffrer le monde.

— En effet, comment as-tu fait pour entrer ? Tu peux me l’expliquer ?

Aldino examine l’Italienne et ses glaces, il regarde autour de lui et n’arrive pas à comprendre.



Dans l’allée arrive la BMW cabriolet rouge d’Aileen, trop vite, comme d’habitude ; elle freine brusquement sur le parking. Aileen descend, avec son élégante impatience : cheveux courts lisses, brillants comme un marron d’Inde, lunettes de soleil enveloppantes, petite veste en « Anti-cuir » rouge, jambes longues dans son jeans déchiré aux genoux par des artisans chinois qui travaillent en Italie, boots bleus, eux aussi en « Anti-cuir », naturellement.

Aussitôt après arrive le break de Tom Harlan, le photographe, qui descend et claque la portière : barbe roussâtre comme la fourrure d’un fox-terrier, chapeau à bords extra courts sur la tête, veste noire d’« Anti-cuir » offerte par Aileen. Soixante pour cent de paraître, quarante pour cent de substance. De l’autre côté descend son assistant comment-diable-s’appelle-t-il, maigre, dégingandé ; il accroche un gros sac à son cou, entreprend de ramasser sur les sièges arrière des lampes flash, des accumulateurs, de chevalets. Puis arrive l’Espace gris métallisé de l’équipe de Star Life ; la rédactrice en chef, la journaliste, le photographe, le cameraman descendent, dans une accumulation de voix et de gestes. Quatre-vingts pour cent de paraître, vingt pour cent de substance.

Aileen regarde la jeune Italienne, montre sa petite fourgonnette orange.

— Est-ce que vous nous avez apporté les glaces ?

Le français d’Aileen est parfaitement désinvolte, comme son italien, son espagnol et son allemand : elle a cette aisance avec les langues qui lui vient de son enfance passée un peu partout à travers le monde, à la suite de son père diplomate.

— Oui, mais il semble que personne ne les ait commandées, les glaces.

L’Italienne répond en anglais elle aussi, plus perplexe que contrariée par toute cette agitation autour d’elle.

— C’est-à-dire ?

Aileen incline la tête ; il est difficile d’imaginer deux femmes plus différentes : par les traits, les proportions, leur façon de bouger, de s’habiller, d’être.

La jeune Italienne montre Aldino :

— Ils affirment qu’ils ne m’ont même pas ouvert la grille.

— C’est moi qui l’ai ouverte, la grille ! J’étais juste derrière toi ! – Aileen parle de sa façon très expressive, débordante d’énergie. – J’ai dû m’arrêter parce qu’un des alpagas blancs et le marron se mordaient violemment le cou. Ils s’arrachaient carrément les poils, avec une méchanceté incroyable ! J’ai essayé de klaxonner pour les séparer, mais ils étaient acharnés. Maggie a dû descendre les poursuivre avec son parapluie.

— Ils ont sauté devant ma voiture, j’ai eu une sacrée peur. – L’Italienne fait un geste pour décrire le saut : un beau geste, très expressif. – Je ne savais pas ce que c’était. J’ai pensé à des lamas.

— Il faut castrer les deux mâles, sinon, c’est comme deux coqs dans un poulailler.

Tom Harlan, le photographe, est toujours soucieux d’affirmer sa rusticité bohême ; il ne l’oublie jamais.

— Mais non, les pauvres !

Aileen prend une expression horrifiée, même si elle n’a jamais manifesté une grande sympathie envers les alpagas, en tout cas depuis que l’un d’entre eux a arraché d’un coup de dent la manche de sa chemise ; mais elle sait bien qu’avec son histoire d’« Anti-cuir », on s’attend à ce qu’elle affiche des sentiments favorables aux animaux.

Nick Cruickshank hausse les épaules : c’est ce crétin de Steve McAbee qui lui a offert les alpagas, après qu’ils les ont utilisés pour une vidéo en Écosse, convaincu qu’ils seraient très bien ici.

La jeune Italienne semble préoccupée par les alpagas, comme si leur destin s’ajoutait à mille autres questions en suspens à propos du sort du monde. Elle a un regard soucieux, plantée sur ses chaussures à semelle épaisse, entourée de personnes qui l’ignorent pour la plupart. Puis elle se rappelle la raison de sa venue, elle montre les sacs isothermes.

— Alors, vous les voulez ces glaces, ou pas ?

Elle ne semble pas du tout anxieuse de les vendre, mais plutôt prête à les remporter.

— Bien sûr que nous les voulons ! Excuse-nous pour cette confusion ! J’étais convaincue d’être de retour ici avant que tu arrives !

Aileen va lui serrer la main avec fougue, elle lui sourit, avec sa conviction habituelle.

— Pas de problème.

La fille sourit à son tour, avec timidité.

Aileen se tourne vers Nick.

— Liam Bradford a écrit dans son blog qu’elle est exceptionnelle ! Il dit qu’elle réussit à capter la quintessence de chaque saveur avec la sensibilité d’une artiste véritable ! Et il y a des dizaines de commentaires fantastiques sur Trip Advisor ! Comment se fait-il que nous n’en ayons jamais entendu parler ?

Tom Harlan, l’assistant, Tricia, Maggie, toute l’équipe de Star Life et même Aldino se retournent pour le regarder en attendant qu’il leur explique comment c’est possible.

Nick hoche la tête et écarte les bras.

— Il y a un tas de choses que nous ignorons.

La vérité c’est qu’ils ne savent rien de rien de ce qui se passe en dehors de cette propriété bien close : les seuls endroits qu’il connaisse vraiment sont l’aérodrome, deux restaurants – et encore, il a oublié le nom d’un d’entre eux – et quelques magasins où il a fait de brèves incursions, caché sous la visière de sa casquette et des lunettes de soleil pour ne pas être reconnu. Pour le reste, ils pourraient aussi bien être n’importe où en France, en Italie, en Espagne ou au Portugal.

Aldino fait un geste vers les deux sacs isothermes de plastique bleu et blanc, encore méfiant, comme s’ils pouvaient être pleins d’explosif.

— Elles sont dedans, les glaces ?

— À ton avis ?

La fille des glaces rit maintenant, ses yeux brillent. Elle a des yeux de plusieurs couleurs, à moins que ce ne soit la lumière de ce soleil de novembre qui crée des reflets ; de toute façon, ce sont des yeux très attentifs, un peu rêveurs. Elle prend ses deux sacs, un dans chaque main. Il y a de l’assurance dans ses gestes, et pourtant son esprit lunaire continue à les nimber de quelque chose de rêveur. Elle marche vers la maison avec les sacs, fait non de la tête quand Aldino essaie de les lui prendre et se dirige vers la porte d’entrée.

— La cuisine est là, sur le côté !

Aldino la précède, comme pour prévenir une dangereuse violation de domicile.

Nick regarde Aileen, qui semble figée par l’excès d’attentions des gens qui l’entourent.

— Comment ça s’est passé pour les photos ?

— Ah, très bien !

Aileen reprend de la vitesse, comme si elle se libérait d’un arrêt sur image : elle sourit, s’étire pour lui donner un baiser sur le front, mobile sur ses jambes nerveuses.

— Nous sommes arrivés à créer des combinaisons assez spectaculaires, entre hommes et femmes !

Tricia vibre d’enthousiasme : sa structure peau-nerfs-os tremble de façon visible.

Tom sort son reflex de sa sacoche, l’allume, approche l’écran du visage de Nick.

— Regarde celle-là. Et celle-là. Celle-là encore.

Nick regarde, distrait par la proximité immédiate du photographe et par son odeur : à chaque clic se succèdent des vieilles SDF, des alcooliques chroniques et tout un assortiment de miséreux portant des vestes en faux python vert tropical, des gilets en fausse autruche rose schocking, des bottes en faux crocodile rouge braise, des chapeaux en faux lézard bleu électrique. Le style photographique de Tom Harlan vise à accentuer le plus possible les rides et les autres signes d’une vie difficile sur les visages, il cherche à créer un contraste maximum avec l’éclat des couleurs saturées à l’extrême des créations en « Anti-cuir » d’Aileen. L’idée d’utiliser des ruines humaines comme modèles et de les payer comme tels s’est avérée une autre trouvaille géniale : une façon d’apporter une aide concrète à des personnes en difficulté, de s’assurer une grande visibilité dans les médias, de renforcer l’image politiquement correcte d’un matériau qui ne provient ni d’animaux ni du pétrole. Bien sûr, il y a des gens qui l’accusent d’exploiter des malheureux à des fins commerciales, mais il est désormais impossible de faire quoi que ce soit sans que quelqu’un se précipite sur Internet pour changer le mérite en faute. Certains accusent même Aileen d’être une profiteuse, parce que Nick l’a aidée dans son entreprise de l’« Anti-cuir », en participant aux premières conférences de presse, en l’accompagnant aux premiers défilés, en se faisant photographier avec elle. Comme si on ne pouvait pas soutenir sa propre femme, uniquement parce que l’on croit en elle, sans être victime d’une manipulation ; l’important est de ne pas se laisser atteindre par les horreurs qu’on essaie de déverser sur vous, de les ignorer. Pas plus tard qu’hier, Linda, du bureau de presse londonien, lui a envoyé les liens vers deux blogs qui se répandent en atrocités jusque sur le concert de dimanche des Bebonkers : ce serait une façon de récupérer à leur profit l’émotion soulevée par le massacre de Paris, alors qu’on fait un concert contre la violence, dont les bénéfices iront aux familles des victimes. Il faut vraiment une incroyable force d’esprit pour se protéger de la sourde malveillance des imbéciles anonymes. De toute façon, Aileen a réellement été visionnaire quand elle s’est assuré les droits de production exclusifs auprès d’Andor Kertesz, ce fou hongrois génial qui a réussi à tirer des feuilles d’agave une fibre qui ressemble au cuir, qui en a la résistance ; et qu’elle a trouvé le nom idéal pour remplacer l’horrible Agavler initial. Il est inévitable qu’une femme aussi douée et entreprenante suscite des jalousies, surtout quand ses initiatives se traduisent par des succès.



— Alors ? Comment tu les trouves ?

Aileen s’étire pour regarder elle aussi l’écran du reflex : vive, impatiente, la tête sans doute déjà pleine de nouvelles idées.

— Beaucoup plus intéressants que le modèles habituels, c’est sûr.

Nick doit pourtant reconnaître qu’il éprouve un certain malaise mêlé d’admiration pour son caractère entreprenant. Cela vient-il du fait qu’elle ne s’arrête jamais ? Que sitôt un objectif atteint, elle doit s’en fixer un nouveau ? Qu’au fond, il n’est pas totalement faux de dire qu’elle utilise des malheureux pour promouvoir ses affaires, même si elle les paie assez pour qu’ils vivent pendant des mois ? Pourtant, elle le fait sans aucun cynisme, son désir d’aider les gens et de contribuer au bien-être de la planète est sincère. L’année dernière, elle a financé la construction d’une école élémentaire avec plusieurs puits d’eau potable au Burkina Faso, l’année d’avant elle avait offert des entrepôts, du matériel et même un camion à une coopérative de petits cultivateurs de café en Bolivie. Bien sûr, elle obtient en échange des avantages fiscaux et des retombées positives pour son image, mais l’aide qu’elle apporte est réelle, tangible.

Aileen fait oui de la tête : elle semble heureuse des résultats, heureuse de son approbation.

— Ils étaient tellement entrés dans leurs rôles, tu aurais dû les voir.

— Certains en faisaient même trop.

Tom ne peut pas s’empêcher de glisser une note de désenchantement.

— Ils étaient heureux, les pauvres ! – Tricia intervient pour soutenir son chef, comme toujours. – On leur avait même apporté de délicieux croissants, ils les ont engloutis en un rien de temps !

— Ils auraient été encore plus heureux avec quelques bonnes bouteilles de Calvados.

Tom persiste, il arrive même à faire ricaner la rédactrice en chef et le cameraman de Star Life.

— Et puis nous avons laissé les vestes, les bottes et tout le reste au responsable du centre. – Il suffit de regarder Aileen à ce moment précis pour comprendre qu’elle y croit vraiment : sa conviction de faire le bien est indéniable, parfaitement sincère. – Ils les vendront aux enchères à Noël, et se feront un tas de fric.

— Bravo.

Nick se demande si son manque d’adhésion est une forme de désintérêt croissant pour les questions du monde qui l’entoure.

Tom remet l’appareil photo dans sa sacoche, il marche vers la maison, suivi par son assistant qui croule sous le matériel. Tricia et Maggie jettent un coup d’œil à Aileen, elles rentrent elles aussi, suivies par la rédactrice en chef, la journaliste, le photographe et le cameraman de Star Life avec tout leur bazar.

Aileen se retourne pour dévisager Nick.

— Et toi, comment vas-tu ?

— Très bien, si l’on excepte la coupure de courant et le fait que j’ai failli me tuer avec l’Ape.

Ce n’est pas qu’il veuille dramatiser ; mais presque chaque fois qu’il voit Aileen revenir d’une expédition, il lui semble ne pas avoir été assez productif, et il éprouve aussitôt le besoin de tester l’attention qu’elle lui porte.

— Je t’ai dit mille fois de faire attention, avec cet engin !

Aileen l’examine de la tête aux pieds pour s’assurer qu’il n’y a pas de dommages, mais dès qu’elle est rassurée, elle détourne son regard vers la maison.

Nick hausse les épaules : personne ne sait mieux que lui feindre la nonchalance. La première chose qui l’avait frappé chez Aileen, quand elle était venue au bureau de Baz, à Londres, se proposer comme costumière pour la tournée mondiale de 2008, était précisément son attention. Il se rappelle encore comment elle l’écoutait pendant qu’il lui expliquait ce qu’il cherchait : son changement d’expression permanent, la façon perceptible dont elle reprenait sa respiration, les petites ondes d’émotion qui accueillaient chaque nouvelle information. L’attention d’Aileen lui avait paru infiniment supérieure aux égards, à l’empressement, au zèle, à la dévotion et même à l’adoration dont il avait été l’objet jusque-là : plus intelligente, plus vive, plus capable d’associations pertinentes. C’est de là qu’était née leur histoire : de la rapidité avec laquelle elle répondait à chaque question, du soin avec lequel elle choisissait toujours la bonne option. De son physique aussi, bien sûr : de ses yeux, de sa bouche, de ses cheveux, de ses jambes, de sa manière de bouger ; mais ce qui la rendait si singulière à ses yeux c’était cette miraculeuse absence de paresse mentale. Il n’y avait rien d’approximatif chez elle, rien de vague. L’attention d’Aileen donnait plus d’intensité à leurs échanges que n’importe quelle drogue ou n’importe quelle combinaison de drogues, et en plus elle lui laissait une parfaite lucidité d’esprit ; chaque conversation devenait une sorte de défi où il mettait en jeu toutes les ressources possibles, y compris les plus insoupçonnées. Ainsi se créait entre eux – il l’a même dit dans une interview à Rolling Stone, ce qui lui a valu des commentaires malveillants – un effet Lennon/McCartney, où chacun des deux pousse l’autre hors de sa zone de confort et le contraint à s’élever à un niveau auquel il ne serait jamais parvenu tout seul. Plus que des chansons inoubliables – elle lui en a bien inspiré deux ou trois, mais sans doute pas ses meilleures –, le partenariat Cruickshank/McCullough a été source d’intuitions et de révélations, de renouvellement et de progrès. Était-il inévitable qu’un tel flux s’épuise tôt ou tard, de par sa nature même ? Ou du moins qu’il change de forme, passant d’un engouement exaltant à une histoire installée ? Il est le premier à reconnaître que son besoin d’attention est excessif, qu’il s’en nourrit et ne peut pas vivre sans : c’est aussi pour cela qu’il fait le travail qui est le sien. Mais pendant combien de temps l’attention d’une seule personne pouvait-elle remplacer celle de dizaines de milliers d’autres réunies dans un stade ? Réellement ? Aucun de ses fans les plus enragés ne pourrait maintenir le niveau de concentration extrême qui est le sien pendant un concert, jour après jour, mais après mois, année après année.

Aileen continue à regarder vers la porte de la maison ; elle n’a plus envie de rester là, dehors, ses jambes sont de plus en plus impatientes.

— O.K., je rentre.

— Oui, oui, rentre.

Nick la regarde partir, avec sur les lèvres un demi-sourire qui n’exprime rien. À bien y réfléchir, il ne lui semble pas que l’attention d’Aileen ait faibli peu à peu, de cette façon quasiment imperceptible avec laquelle, sans doute, toute attention diminue, tôt ou tard. Il lui semble s’être assis en face d’elle un soir pour dîner, avoir commencé à lui raconter quelque chose, et s’être aperçu que son attention n’était plus la même. Ou plutôt, qu’elle ne lui était plus exclusivement réservée, dans l’échange mental et émotionnel incroyablement aigu qui faisait le caractère exceptionnel de leur relation. Sur le moment il avait cédé à la panique : il l’avait accusée de ne pas l’écouter, il avait tapé du poing sur la table, renversé du vin rouge sur la nappe. Aileen n’avait pas réagi, mais avec un calme parfait, elle lui avait répété mot pour mot tout ce qu’il lui avait dit jusqu’à cet instant ; ce qui n’était bien sûr pas le cœur du problème. Il s’était senti bête, et il avait pensé qu’il avait peut-être interprété la distraction d’un instant comme un changement définitif. Pourtant leur échange n’avait pas retrouvé sa tension créative d’avant, ni le lendemain, ni même le jour suivant. Ensuite, il avait dû commencer les enregistrements du nouvel album des Bebonkers, et il avait eu beaucoup moins de temps pour s’en inquiéter.

Depuis lors, on ne peut pas dire qu’ils soient mal ensemble, qu’ils ne se parlent plus ou ne fassent plus l’amour ; mais il y a eu un glissement, c’est certain, une partie de l’électricité exaltante qui nourrissait leurs échanges a disparu. Est-ce inévitable lorsque deux personnes sont ensemble depuis un certain temps ? Nick n’est certainement pas un expert en relations à long terme : même s’il a toujours été convaincu d’avoir une nature fondamentalement monogame, ses histoires n’ont jamais duré plus de six ou sept ans. Y a-t-il eu des erreurs réciproques, à supposer que parler d’erreurs ait un sens ? Avait-il perdu lui aussi un peu d’intérêt, de tension, de curiosité envers elle ? Quelle importance a eu le fait qu’il était encore marié alors avec sa deuxième épouse, ce qui donnait à leur histoire une aura d’illégalité et d’aventure, et qu’il a divorcé ensuite, rendant leur histoire parfaitement légitime ? Quel rôle a joué le succès de l’Anti-cuir, dans le glissement d’une partie de la prodigieuse attention d’Aileen ?

Sans aucun doute, il l’a encouragée à oser toujours plus dans son travail, il l’a poussée à franchir le pas de costumière à styliste et de styliste à entrepreneuse. Par ailleurs, les Bebonkers ne sont pas toujours en tournée ; loin de là. Qu’aurait dû faire une femme douée, impatiente et énergique comme elle ? Lui faire des chapeaux et des gilets pour son temps libre ? S’occuper des costumes de scène d’un groupe rival ? Travailler pour une mauvaise émission de télévision ? Il lui avait semblé logique de la pousser à exploiter ses capacités, et même de lui apporter une aide financière conséquente, parce qu’il croyait en elle, bien sûr, mais aussi pour ne pas se retrouver en permanence confronté à une agitation excessive qui tourne à vide. Son comptable était convaincu que ce serait de l’argent perdu, mais l’Anti-cuir avait dépassé toutes ses attentes, Aileen avait révélé un sens des affaires comparable à son sens esthétique. Alors, si elle ne se consacrait plus à lui à cent pour cent, ce n’était tout de même pas la fin du monde : il n’allait pas se mettre à jouer les victimes. D’ailleurs, quand il a vraiment besoin d’attention, elle lui en consacre, même si ce n’est peut-être pas toujours spontané, peut-être pas avec l’intensité d’autrefois. Mais les bons conseils sont toujours là, comme son extraordinaire capacité d’organisation. Et puis les choses peuvent toujours s’améliorer à partir de samedi, c’est une des raisons pour lesquelles il s’est laissé convaincre de franchir le pas. Une nouvelle fois, même si les deux fois précédentes cela a mal fini.



La jeune Italienne sort par la porte de la cuisine, avec ses sacs isothermes vides, elle regagne l’esplanade derrière la maison, suivie par Aldino qui la surveille comme s’il s’attendait encore à un mauvais tour de sa part.

Nick lui fait un signe du menton :

— Tout va bien ?

La fille fait oui de la tête, le regarde d’un air légèrement interrogatif. La lumière a changé mais même ainsi, elle est pleine de couleurs : ses yeux, ses vêtements, sa manière de bouger. Il est évident maintenant qu’elle ne l’a pas reconnu, chose assez insolite en vérité.

Pendant un instant, Nick a la sensation de se voir à travers ses yeux, et il ne lui semble pas faire très bonne figure, sans son nom célèbre et sans l’écho des chansons qu’il a écrites, sans l’aura légendaire qui entoure les Bebonkers. Qu’est-il à ses yeux ? Un bohémien anglo-irlandais riche et vieillissant, qui vient traîner dans le sud de la France avec sa fiancée super-entreprenante et leurs associés qui friment un peu trop ?

L’Italienne remet ses sacs isothermes dans la fourgonnette et ferme les portières. Elle le regarde d’un air hésitant, puis elle lui sourit, à l’improviste. Son sourire n’a rien du mélange d’admiration automatique et de curiosité morbide qu’il rencontre quotidiennement ; il semble contenir une étrange suspension de questions.

Nick est déconcerté un instant, se demandant s’il doit se lancer dans une tentative de conversation comme il le fait parfois avec les gens de la région ; mais pour une raison quelconque, il lui semble qu’il finirait seulement par abîmer la piètre image qu’il lui a déjà donnée. Tout ce qu’il parvient à faire, c’est de lever une main en un signe de salut particulièrement maladroit.

L’Italienne lui répond par un geste rapide, s’assied au volant, ferme la portière, démarre et manœuvre ; en deux minutes sa fourgonnette orange a disparu le long de l’allée d’accès.

Nick se gratte le front, il pense à tout ce qu’il n’a aucune envie de faire dans les prochains jours, il se retourne pour regarder Aldino qui semble enfin se détendre. Ils rentrent tous les deux à la maison, avec leur démarche ondulante.





SEPT





Milena ouvre la portière latérale, pousse la petite grille intérieure, pose les deux sacs isothermes sur les vilains carreaux du patio fermé par des panneaux vitrés. Chaque fois, elle trouve qu’il ressemble à un espace mexicain : avec ces fleurs démesurées, les arcades, l’escalier qui mène au premier étage, la chaleur humide qui vous enveloppe aussitôt. Elle pourrait très bien entrer par la porte principale, mais pour une raison quelconque, elle passe toujours par là.

Viviane apparaît sur le balcon du premier étage, elle descend l’escalier ; un coup d’œil suffit à Milena pour comprendre qu’elle est très tendue.

— Coupure d’électricité, mon cul ! – Elle passe une main dans ses cheveux, longs sur le dessus mais plus courts sur les tempes et sur les côtés, rejette une mèche en arrière. – Juste aujourd’hui, où j’avais pris ma matinée, putain !

Milena s’apprête à lui répondre qu’elle s’est retrouvée avec tout le matériel de la boutique éteint et que sans la commande miraculeuse des Anglais elle aurait dû tout jeter. Puis elle se rappelle que depuis quelque temps, les conversations avec Viviane se réduisent à un échange de lamentations : sur le travail, l’économie, le gouvernement, le climat, sur presque tout. Elle n’a pas encore bien compris pourquoi, mais c’est ainsi. Cela tient peut-être au caractère de Viviane, qui lui fait voir tout en noir, et Milena finit par s’y conformer par une sorte d’automatisme : peut-être parce que trouver des raisons de satisfaction demande plus de créativité que de se plaindre. C’est pourquoi elle sourit et montre du menton les deux sacs isothermes vides.

— Quoi ?

Viviane la regarde de ses yeux gris-bleu, intenses sous ses lunettes à la monture transparente : tee-shirt gris décoloré, jeans décoloré, pieds épais dans des chaussettes bleues avec de petites étoiles jaunes. Elle regarde les glacières, puis Milena de nouveau.

— Des Anglais m’ont commandé dix kilos de glace, juste au moment où j’étais sûre que j’allais tout jeter. – Milena fait un geste circulaire pour indiquer sa boutique, la maison des Anglais, tout l’espace entre les deux. – Ils ont une propriété au-dessus de Callian, avec plein d’invités, de personnel, des gens de toute sorte. – Milena touche un des sacs de la pointe du pied. – Mais j’espère qu’ils vont les manger tout de suite et ne pas les laisser au freezer pendant des jours pour les sortir dures comme des pierres et toutes cristallisées. J’aurais peut-être dû en laisser juste cinq kilos et emporter le reste.

— Oh, Dieu du ciel, Milena ! – L’emportement de Viviane a des raisons bien stratifiées. – C’est bien, l’intégrité artistique ou quel que soit le nom que tu lui donnes, mais bon Dieu ! Qu’est-ce que ça changerait si les glaces étaient un peu cristallisées ?!

— Que ce ne seraient plus mes glaces, d’accord ? La consistance est une des caractéristiques essentielles !

Milena a le ton combatif qu’elle adopte chaque fois qu’elle est accusée d’être trop perfectionniste, ou incapable de tenir compte de la réalité. Comme ce jour de juillet, où deux clients belges lui avaient demandé avec emphase une glace au chocolat PAS amer et qu’elle leur avait répondu que non seulement elle n’en avait pas, mais que pour eux elle n’avait AUCUN parfum, car manifestement, ils ne comprenaient rien aux glaces, qu’ils feraient mieux d’aller acheter deux cornets à la machine Carpigiani au bar sous le parking. Elle l’avait dit sans colère, mais avec passion, et ils avaient été mortellement vexés. Quelques minutes plus tard, ils avaient déjà écrit des commentaires horribles sur Trip Advisor. Mais le pire c’est quand elle avait raconté l’épisode à Viviane le soir, pour trouver un peu de réconfort et pour en rire ensemble : Viviane l’avait traitée de folle fondamentaliste, pire que les deux Belges. Elle lui avait dit que si elle continuait comme ça, elles n’arriveraient jamais à rembourser l’emprunt à la banque, qu’il fallait qu’elle arrête de vivre dans les nuages, et qu’elle tienne compte de la réalité. Elle avait été profondément choquée : avec, pour la première fois – la deuxième peut-être, ou la troisième –, la sensation que toutes les deux n’étaient pas vraiment sur la même longueur d’onde.

— C’étaient qui ces Anglais ?

Dans le regard de Viviane, la curiosité perce sous la méfiance.

Milena s’efforce de prendre un ton plus léger : elle raconte les détails de son expédition aux Vieux Oliviers, y compris les alpagas qui se poursuivaient pour se mordre sauvagement et l’énorme bodyguard italien qui ne comprenait pas qui avait ouvert la grille, les bottes bleues et la veste de cuir rouge de la maîtresse de maison, la boucle d’oreille de vieux pirate du maître de maison.

— Et comment il s’appelle, le maître de maison ?

Viviane frotte une chaussette sur une dalle couleur vomi de chien, le seul détail qui ne les avait pas convaincues quand elles s’étaient décidées à acheter, avant de découvrir que le vrai problème était la verrière qui rend le patio pratiquement invivable du printemps à la fin de l’automne tant il fait chaud. Il suffit de les regarder maintenant : entre l’agitation, l’humidité et la température, elles sont en nage, en plein mois de novembre.

— Cruc quelque chose. Cruc… Crucshan, il me semble.

Milena n’est pas sûre d’avoir bien enregistré le nom, quand la femme à qui elle a remis les glaces dans la cuisine et qui a écouté à contrecœur ses indications détaillées sur la façon de les servir le lui a dit.

— Cruickshank ?

Viviane s’avance avec l’expression qu’elle a quand une information l’intéresse.

— Peut-être.

Milena ne comprend pas bien les raisons de ce brusque changement d’attitude.

— Nick Cruickshank ?

Viviane se fait plus pressante, quel que soit le motif.

— C’est possible. – Milena hoche la tête. – Qui c’est ?

— Comment, qui c’est ? Mais bon sang, Milena !

Viviane prend ce ton de défenseur de la réalité qui fait désormais partie de leur partage des rôles : l’une rêveuse, l’autre les pieds sur terre, l’une pur instinct, l’autre raison absolue. Ce sont des simplifications, parce que Viviane est une femme sensible, et pas seulement pragmatique, et parce que Milena, pour faire une bonne glace, a besoin de sens pratique, en plus de son imagination.

Milena hausse les épaules. Elle ne saurait pas dire quand elles ont commencé à se répartir les rôles. Peut-être tout de suite, mais au début cela avait l’air d’un jeu, avec des connotations affectives et érotiques. Elle s’était sentie à la fois rassurée et excitée ; mais elle pensait que c’étaient des rôles flexibles, qui pouvaient être inversés ou même abandonnés à tout moment. Mais en fait, ils se sont progressivement renforcés, au point qu’elle se sent parfois un peu à l’étroit dans le sien. Très à l’étroit même.

— Ohé ! Tu me vois, de là-haut ? – Viviane regarde vers le haut et fait le geste d’enrouler un fil invisible autour d’une navette invisible, pour la tirer du ciel vers la terre. – C’est le chanteur des Bebonkers. Jamais entendu ? Même pas une chanson ? À la radio, par erreur ? Enough Isn’t Enough ça ne te dit rien ? Ils donnent un concert de charité à l’aéroport de Fayence ce dimanche, il y a des affiches partout !

— Bien sûr que je les ai entendus.

Milena s’énerve de se voir traiter comme une idiote. Les Bebonkers, elle les a entendus, comme pratiquement quiconque ayant vécu dans le monde occidental ces trente dernières années ou presque. En effet, l’Anglais lui avait semblé vaguement familier ; mais elle était perturbée à cause de la coupure de courant et de l’étrange commande, préoccupée par la conservation des glaces, et agacée de se voir traitée comme une intruse.

— Ah, quand même. – Viviane prend une expression de soulagement feint ; se passe deux doigts sur le front et rit. – Bienvenue sur terre.

— Excuse-moi, mais quand tu vois quelqu’un hors contexte, ce n’est pas toujours facile de le reconnaître, non ?

Milena essaie de ne pas culpabiliser parce qu’elle n’a pas reconnu Nick Cruickshank des Bebonkers ; c’est une chose qui lui arrive quand elle s’aperçoit qu’elle n’est pas au courant des réalités du monde ou qu’il y a une lacune dans sa culture générale, sans parler des fois où il lui arrive de faire une faute en français. De toute façon, même si elle aime la musique, elle n’a jamais été en extase devant ceux qui en font : elle n’a jamais eu d’idoles dans ce domaine. Et si quelque chose l’a frappée chez ce Nick Cruickshank, ce n’est pas son look de rock star, mais son regard profondément perplexe : profondément.

— O.K., notre Milena habituelle.

Viviane rit encore, elle s’approche et lui donne une tape sur les fesses.

Ça aussi, cette histoire de la « Milena habituelle » : cela l’amuse certains jours, mais d’autres fois, nettement moins. Maintenant par exemple, nettement moins ; elle a envie de changer de sujet.

— Et toi, avec ton livre, comment ça va ?

— Je préfère ne pas en parler, merci !

Viviane réagit comme prévu, parce qu’elle a beaucoup de mal à écrire son manuel sur la Méthode Fournier. Ainsi nommée, parce que Fournier est son nom : il s’agit d’un massage postural très intense, qui détend les nœuds corporels et libère les flux d’énergie. Viviane le pratique dans son cabinet à Draguignan cinq jours par semaine, et le lundi après-midi dans un centre médico-sportif à Grasse ; elle a maintenant une clientèle fidèle qui jure avoir été guérie par elle. Pourtant, avoir inventé et perfectionné de nouvelles techniques de massage est une chose, écrire un livre où l’on explique en détail la théorie et la pratique en est une autre. Il y a des mois que Viviane y travaille, et le résultat est loin de la satisfaire ; ce qui se répercute bien sûr sur son humeur et sur leur relation.

Milena fait le geste des mains du haut vers le bas qu’elle a appris à utiliser dans les moments de tension.

— Eh ! Je posais juste une question, O.K. ?

— Merci d’avoir demandé ! – Viviane fait les cent pas, elle tape du pied sur les dalles du carrelage ; s’arrête. – Au fait, j’ai téléphoné au docteur Lapointe, à Grasse.

— Ah. – Milena sent son sang se glacer. – Et qu’est-ce qu’il a dit ?

Viviane s’éclaircit la voix, avec la toux nerveuse qui trahit chez elle une violente émotion.

— Que nous pouvons commencer lundi.

— Lundi ?

Milena a l’estomac noué, elle a du mal à reprendre son souffle. Mais cela fait des jours qu’elle attendait de l’entendre ; une bonne semaine.

— Tu n’es pas contente ?

Viviane la scrute, enregistre la position de sa tête, de ses bras, de ses jambes.

— Si.

Milena n’arrive pas à mettre beaucoup de conviction dans sa voix, elle sait que le langage de son corps exprime davantage la panique que la joie.

— Je pensais que tu serais contente.

Viviane ferme les yeux.

— Mais je le suis.

Milena s’efforce de trouver un accent convaincant, mais elle n’y arrive pas. Il y a des mois qu’elles parlent de cette histoire ; des mois. Viviane a lancé ça le soir de son anniversaire, alors qu’elles venaient de boire une bouteille de champagne et qu’elles étaient un peu ivres. Mais elle avait sans doute commencé à y réfléchir longtemps avant, car elle était déjà capable de lui donner quantité de détails précis. Dans l’euphorie et l’excitation du moment, Milena y avait vu une très belle déclaration d’amour, une façon de consolider leur relation et de l’inscrire dans le futur ; elles s’étaient étreintes et embrassées, heureuses. Mais quand elles en avaient reparlé le lendemain, une fois dégrisées, l’idée lui avait paru beaucoup moins enthousiasmante : l’aspect clinique de la chose, la nécessité de tout programmer, la responsabilité envers une hypothétique troisième personne. Sa tête avait été envahie par des images de laboratoires, de médecins avec des blouses et des masques, d’aiguilles, de sondes, d’éprouvettes, de lamelles, de prélèvements, d’injections.

— Ben, tu n’en as pas vraiment l’air.

Viviane recommence à marcher de long en large, elle débranche la prise de l’arrosage automatique, la rebranche.

— De quoi j’ai l’air ?

Milena voudrait le savoir, parce qu’elle n’en est pas sû