Main La mer de Cocagne

La mer de Cocagne

Il a fui la grise misère des pêcheurs de morues sur les Bancs de Terra Nova pour s’embarquer avec les Basques chasseurs de baleines sur les eaux vertes de la Grande rivière de Canada. Le Babordais, matelot qualifié, pensait s’enrichir: l’infinie prodigalité de la Gran Baya et du plus vaste estuaire du monde connu l’ont comblé, mais d’une façon telle qu’il n’aurait jamais pu même soupçonner.Un ouvrage de littérature maritime québécoise qui emportera les marins et les navigatrices de corps et de cœur à la découverte du Saint-Laurent de 1541. D’est en ouest depuis la baie des Châteaux jusqu’au large de Pipounapi et Totouskak; du nord au sud depuis la baie de Boytus et l’archipel de Maingain jusqu’à l’anse à la Baleine, le Babordais vous accompagne sur les eaux «couleurs-de-saint-laurent» de sa mer de Cocagne.
Year:
2014
Language:
french
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1

La mère qui voulait être femme

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french
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2

La Momie du Belvédère

Year:
2014
Language:
french
File:
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Alain Boucher


La mer de Cocagne


Roman maritime





Personnages


Kavad Disañv – matelot pêcheur, Breton du pays Goueloù, en fugue pour une nouvelle et meilleure vie. Sera bientôt connu sous son seul surnom: Babordais. Voir L’équipage.

Jacques Cartier – capitaine, explorateur de Saint-Malo en Bretagne, découvreur attitré de la première époque du Saint-Laurent en Canada (1534-1542)

Laurence Douillard – aubergiste de La Roche-sur-Yon en Poitou, bienfaitrice de Kavad

Douillard – son père, patron de la caraque Savary de Mauléon aux Sables-d’Olonne en Poitou

Péchou Guillemer – pêcheur breton des Bancs de Terra Nova, bienfaiteur de Kavad

Jambe-de-chien – chat, Breton malouin expatrié, «propriétaire» du Babordais

L’équipage de Magdalena, une caravella redonda de pêche de Donibane Lohitzun (Saint-Jean-de-Luz) en Pays basque

Martin de Artalequ – capitaine pêcheur, chasseur et trafiquant, Basque de Donibane Lohitzun, patron de la caravelle Magdalena

Martin de Hoyarsabal – officier pilote, Basque de Ziburu, ami du capitaine

Jean Dehoyangaray – officier, maître d’équipage, Basque

Cláudio Teixeira – officier, maître de pêche, Portugais

Petrissans de Hoyarsabal – officier, charpentier et calfat, Basque

Miguel Salaberry – officier, tonnelier et harponneur, Basque

Marsans Detcheverry – queux, Basque

Le Babordais – matelot qualifié, noueur, pas Basque, plus Breton

Johannis Dacquerette, dit Arc-en-Ciel – matelot qualifié et timonier, Basque

Pierre Dacquerette – son frère, matelot qualifié et aumônier, Basque

Antoine Larramendy – matelot qualifié, Basque

Matias de Echevete – mousse puis novice, Basque

Les autres de l’équipage de Magdalena – matelots légers, aussi piqueurs, décolleurs, habilleurs, saleurs, pêcheurs, capelaniers, mousses et novices, pour un total de cinquante et un hommes incluant les six officiers.

Les informations et détails utiles à une bonne mise en contexte historique des lieux, personnages, bateaux et navigations sont rassemblés sur le site babordais.ca





Mer océane, Gran Baya e; t Terra Nova





Baie des Châteaux, Gran Baya et Terra de Laborador





Échafaud de Artalequ – Île aux Buttes, 1541





Si la terre correspondoit à la bonté des ports, ce serait un grand bien, mais on ne la doit point appeller terre, ainsi plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches: d’autant qu’en toute la terre devers le Nord, je n’y vis pas tant de terre qu’il en pourroit tenir dans un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et en l’Isle de Blanc-Sablon n’y a autre chose que mousse, et petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et en somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Cain.

Journal de Jacques Cartier, capitaine malouin, Description de la terre depuis Cap Rouge jusqu’au havre de Brest, étant en la baie

12 juin 1534





Prologue


29 octobre 1541

Les deux arrières et les nautoniers des grandes biscayennes de chasse ont vigoureusement poussé chacun leur embarcation et leurs trois frères chasseurs embarqués. Puis les marins ont sauté à bord d’un même élan agile sans presque mouiller leurs hautes bottes souples. Basses de muraille, effilées et très délicatement tonturées, les deux chaloupes mâtées dérivent doucement en berçant sous la poussée, depuis la grave graisseuse et souillée vers l’eau calme de l’anse d’en Bas. Chacun des douze hommes maintenant à son poste s’active à son besoin, à sa tâche. Celui-ci enfile sa casaque de mouton huilé par-dessus sa chemise beige et son vaste sac en bandoulière, puis rajuste son bonnet de laine rouge; celui-là se signe pieusement, méditatif et boudeur, alors que ces autres hissent les vergues et voiles au tiers pendant que les nautoniers ajustent leur barre à la mèche du gouvernail et prennent leurs aises. Ce petit matin est tout silencieux, feutré, aux sons étouffés de la mer et de la brume, malgré l’activité à bord et sur la rive, où chacun vaque déjà.

Le jour se lève sur l’île au Basque, cette petite île verte de la Grande Rivière de Canada autrement appelée Saint-Laurent, qui gît est et ouest à six bonnes lieues de la rivière Saguenay sur la rive nord, et nord-est quart nord et sud-ouest quart sud de Pipounapi, cinq lieues. Sur les rives sud et nord ici, tout n’est que sauvagerie et forêts profondes et l’île au Basque offre un abri sûr aux chasseurs à moins d’une lieue de terre au sud-est et d’une ampoulette de navigation du troupeau convoité, dans le quart nord. Le hameau des baleiniers basques est établi autour de cette anse d’en Bas, abritée de tous les vents à l’aval de l’île. À l’orée du bois, ses deux ou trois bâtiments temporaires bricolés de bric et de broc sont dominés par une robuste et trapue structure de charpente ouverte, sorte de préau couvert de tuiles rouges. C’est là le rustique hangar d’un four circulaire de pierres savamment empilées sur lequel trône une marmite de géant. On y fond la graisse des baleines du lieu pour en faire une huile fort prisée dans toute la vieille Europe, tellement prisée qu’un robuste équipage basque traverse la mer océane, remonte le terrible golfe et le périlleux estuaire pour l’y venir fabriquer au Nouveau Monde, à mille lieues de son pays. La bravoure des hommes n’a d’égale que leur cupidité.

En travers de l’anse où roulent les deux chaloupes en cours d’armement, une lourde caravelle à trois mâts aux voiles troussées est amarrée au rivage par la poupe et la proue, solidement. Le navire est gros, trop gros pour la petite baie; si petit, trop petit pour l’immensité de la rivière de Canada, mais personne ne s’en soucie à cet instant: au petit jour, on commence à y envoyer, pour embarquer, les dernières dizaines de barriques d’huile de l’année, alignées sur la rive sale, juste à côté de la carcasse éventrée, sanguinolente, décharnée et puante de la plus récente victime. Plus tard cet avant-midi, on la remorquera jusqu’au courant de jusant, puis elle sera larguée flottante entre deux eaux, offerte aux charognards du fleuve, du dessus et du dessous.

Dans la lumière grise du jour bas et froid, les deux biscayennes mettent enfin leurs voiles au suroît. Tout est paré, nautoniers à la barre, chasseurs aux longs avirons et les harponneurs à l’avant, dont l’homme au bonnet rouge, avec à poste, comme pointant la direction, leurs longs harpons de fer doux emmanchés de bois, leurs louchets tranchants, leurs ancres flottantes et leur adresse à frapper juste et tuer net. Le vent s’empare des embarcations qui sortent de l’anse entre la caravelle et la pointe basse, et filent adroitement vers le nord-est juste passé la caye, puis le nord, puis enfin tirent des bords toujours en silence vers cette fine ligne bleu foncé, rive opposée de l’estuaire, tantôt tribord amures tantôt babord toujours chassant.

L’une s’échappe au vent bon vers Pipounapi, l’autre la suit et la rattrape; l’une abat vers Iskomin, l’autre arrive au nord et bientôt la rejoint. On chasse en meute et reste groupé. La mer est bien risée au fort vent de sud-ouest mais le jusant la garde plate et docile, rapide et sèche. Le temps est morne d’automne, l’eau est grise et brune, l’air froid et transparent; l’hiver est proche.



Soudain, la baleine est sortie de nulle part, immensité invisible, insondable et incommensurable sous le miroir. Elle a puissamment et bruyamment soufflé en faisant surface tout juste entre les deux embarcations séparées de la longueur d’un cri: elle souffle! là! sur la hanche tribord.

Mauvais endroit pour elle. Dès lors, la chasse imaginée, rêvée, devient réalité. Les biscayennes lofent à l’unisson, on s’active à bord sans un mot sans un bruit pour ne pas alerter l’animal, chacun connaît sa routine. Le vent tient bon les voilures au plus près, la bête quiète plonge et replonge et garde son cap au sud-est, affamée, gourmande, et les avironneurs la talonnent en silence. Debout à l’étrave, le harponneur au bonnet rouge enfin décoche son dard sur la baleine reparue pour respirer, et qui bondit et fuit en battant l’air et l’eau de sa grande queue, au péril des bateaux et des hommes. La meute se rassemble et s’organise en file, la bête traquée n’échappera pas à ce sort.

Elle reparaît, lente, énorme, noire. Ils sont alors deux harponneurs à darder de concert et toujours en silence, presque recueillis, avec avidité, rage et savoir-faire. Elle plonge, blessée de nouveau. Le calme tout marin, l’attente vigilante qui suit ces instants violents d’éclaboussures d’eau et de sang contrastent d’une étrange candeur. La proie fuit, cachée derrière le miroir où le prédateur ne voit que son ombre et le ciel mais perçoit l’agonie et la mort. Les bateaux voguent.

Il vient de disparaître! L’homme au bonnet rouge à l’avant de la biscayenne de tête a disparu! Tombé à la renverse comme foudroyé, il a passé par-dessus bord, sa jambe tirée brusquement par la ligne du harpon. Dans cet éclair d’instant, il n’a eu le temps de rien, pas même de s’agripper à la surface du miroir qui le séparait il n’y a qu’un moment de l’immensité invisible et noire. Disparu, et sa trace sur l’eau avec lui.

On s’active, on se précipite, on envoie enfin les ancres flottantes des lignes des harpons pour tenter de ralentir la fuite de la baleine. On se précipite, on s’active mais on sait que c’est peine perdue, que l’homme ne remontera pas, ou peut-être, mais ailleurs. Loin et noyé.

C’est fini pour lui, à l’instant mort et enseveli tout à la fois. Le temps ralentit un moment, les deux chaloupes mettent en panne et s’accolent. On se découvre et on se signe en silence, les cheveux en bataille dans le suroît, les gueules renfrognées et les mines tristes, mais le cœur allègre que ce ne fût pas son tour cette fois-ci. Le neuvième de notre équipage cette année. Une mauvaise année, mais c’est le risque.

Dommage tout de même, c’était un valeureux marin de longue expérience malgré son jeune âge, un aimable compagnon, un habile matelot. Encore un autre noyé quand même: le métier de marin pêcheur et chasseur est bien l’un des plus périlleux de notre époque, dans ce monde.



Et la baleine entre-temps a refait surface à trois encablures à l’est du lieu de l’accident, portée par le courant, épuisée, immobile, crachant son sang par l’évent en bulles sonores et sinistres. Chacun, tête baissée, la lorgne du coin de l’œil, ennuyé de rompre la cérémonie.

— Dieu ait son âme, conclut alors l’Antoine, officier à la barre, la voix éteinte.

On ne sait plus vraiment de qui il est question, tant sont liés désormais le prédateur et sa proie. Puis:

— Hardi, garçons, courons sus! Elle est à nous maintenant, reprend Dacquerette, harponneur de l’autre chaloupe.

La vie cesse et pourtant continue. Et les biscayennes reprennent leur chasse.





PREMIÈRE PARTIE





I


9 mars 1541

Cet interminable voyage par terre finit bien de me convaincre que je préfère la mer, malgré ses terribles dangers et ses indescriptibles misères. Je n’ai jamais été si loin par la route, enfin je pense. Si longtemps de toute manière, et j’ai l’impression de cheminer depuis la Chandeleur alors qu’on approche du printemps. Je somnole en maugréant silencieusement.

Moi qui ai pratiquement appris à marcher, morveux, sur le pont instable d’une coquille de Beg an Arc’houest, je suis bientôt malade d’une nausée pas du tout marine à bord de ce foutu char à bancs. Son mouvement n’est ni roulis ni tangage; ses à-coups d’avant puis d’arrière, de tribord à babord, sur la mauvaise route défoncée défient le meilleur équilibre du meilleur matelot. L’estomac d’un honnête homme n’est pas fait pour endurer ça. Pas ça. L’odeur forte des bêtes me rappelle celle des cales de nos morutiers, chargées des bestiaux à manger durant les premiers moments de la traversée. Avec les bouses. Peut-être si je commérais avec les lavandières et les harengères du marché, en oublierais-je l’inconfort? Je pourrais m’intéresser à leurs paniers crasseux? Aux verrues poilues qui constellent leurs visages, bouffis ou cadavériques? Mais elles parlent une langue inconnue, un patois de sauvage, celui du bro Redon, alors que moi je parle un breton civilisé, de la ville, du bro Sant-Brieg, du Goueloù. De quoi parlerait-on, d’ailleurs? de lessive? du canal de Redon et de ses carpes? Je ne connais que la mer sans fin et la côte noire, et les morues gluantes du large de Terra Nova et de Laborador. Chipies mémères moustachues. Elles puent. Moins que nos saloperies de bailles à pêche des Bancs, mais elles puent tout de même, malgré mes yeux fermés. Je somnole en jurant, dans l’espoir impatient que tout ça se termine bientôt, que ce char coule à pic dans sa mer de bouse.

Je souris à l’image.

Cette étape en char à bœufs est quand même appréciée. En cinq jours, j’ai d’abord marché les vingt-cinq lieues qui séparent mon port de départ de ma destination, Sant-Maloù; puis de là, en une autre longue semaine, encore marché les vingt-cinq supplémentaires, toujours cap au sud jusqu’au centre Bretagne, à Redon. Je devais être terriblement maigre, moi qui ne suis déjà pas costaud, pour que ces mamm-gozh me remarquent parmi la racaille des bords de route, à traîner savate et quémander sur le chemin de Rieux. Je ne les ai pas séduites par mes mains osseuses ni mes yeux creux, ma jeune barbe mal rasée ni mes membres décharnés. Mais j’ai le regard franc, volontaire; je suis propre et mes cheveux longs sont noués. C’est déjà ça, et les vieilles femmes m’ont pris en pitié puis chargé en route pour Nantes, où elles se rendent maintenant à quelque pieuse obligation qui m’échappe totalement.

J’ai faim. Le char bouscule. Les vieilles papotent. Moi, je n’ai pas eu de mamm-gozh, une grand-maman qui m’aurait mouché et torché, comme il se doit dans une famille ordinaire. Aimé aussi peut-être. Pas eu non plus un tad-kozh qui m’aurait appris à pêcher debout sur les rochers des rivages ou penché dans la boue des battures; montré à porter la brouette sans trop rougir et surtout sans chavirer devant les filles. Papi m’aurait aussi enseigné comment fendre du bois sans me couper les doigts, quand jurer franc, pourquoi nettoyer les bosquets des haies, puis un jour invité à boire du cidre en cachette des bonnes femmes puis pisser sur le tas de fumier, comme font tous les grands-pères pour fabriquer des hommes avec des fri-lous morveux. Gast, j’ai faim.

Non, moi je suis le kavad disañv, l’enfant abandonné, anonyme dans le bro Goueloù. J’ai été déposé naissant sous le porche de la chapelle de Kerries à Lez ar Drev, dans un couffin miteux et des langes merdeux il y a une quinzaine d’années, vers 1525. Ou 23 peut-être. Ou avant alors, je ne sais pas. Après? Quelle réelle importance ou signification cela peut-il bien avoir, une fois parvenu à l’âge adulte? Recueilli là par un moinillon de Beauport, j’ai été aussitôt donné par l’abbé à la plus pieuse mais la plus sèche et stérile des paroissiennes et sa brute de mari, aride en tout lui aussi. Là, j’ai été mal élevé, mal nourri, mal torché, mal habillé et mal logé à Plaeraneg, au bout de Beg an Arc’houest. C’est de là aussi que mes tuteurs hypocrites ont jeté le kavad disañv à la mer vers l’âge de neuf ans, embarqué de force, mousse pour aller gagner sa ration durement sur les Bancs. À cette époque, vers 1534, les Bretons pêcheurs d’Enezeg Briad allaient à Terra Nova, depuis une trentaine d’années, pêcher des morues grosses comme ça au nez des Anglais, des Espagnols et des Portugais. Ma doue, j’ai déjà sept campagnes faites, et je ne connais que ça de la vie…



— Kavad? Kavad! Naoned, Nanetas! annonçait en piaillant la plus grosse des mamm-gozh, me secouant sans ménagement pour me réveiller.

— Naoned? Nantes déjà? Trugarez vraz! et je sautai en vitesse à bas du char à banc sans même saluer.

Vite, avant d’arriver aux portes de la ville, afin d’y passer plus discrètement qu’en ce bruyant équipage de commères. Nantes grouillait de gendarmes depuis longtemps mais davantage maintenant, alors que le pays de Bretagne avait été uni comme province au royaume de France en 1532, neuf ans passés, et que le château était désormais résidence royale. Depuis ma fugue de Plaeraneg en février dernier, j’évitais les grands chemins et les villes: je me plaisais à imaginer qu’on avait mis les archers à mes trousses pour me ramener à mes misérables tuteurs. Non pour l’amour et la reconnaissance filiale dont je les privais, mais pour me voler encore comme chaque hiver les maigres gouennecs que mes campagnes de pêche me rapportaient. Saloperie.

Ma première destination de fuite avait donc été Sant-Maloù. Sur la côte du Goueloù, on connaissait bien le Malouin Jacques Cartier: chacun racontait à sa manière, comme s’il y avait été personnellement, les deux précédents voyages du capitaine au-delà de Terra Nova, et les immenses richesses qu’il en avait rapportées. Des fourrures soyeuses, de l’or, des diamants par pleines barriques. Le riche et puissant capitaine Cartier préparait sa prochaine navigation, à ce que disait la rumeur.

Je serais à bord de Grande Hermine; certain, cette aventure au Nouveau Monde avait besoin de moi.





II


3 mars

Au tout début de mars, une semaine passée maintenant, je rencontrais le célèbre capitaine Cartier à sa ferme de Limoëlou, à Rothéneuf au nord-est de Sant-Maloù. La route des abords de l’édifice, le porche, la cour, l’entrée et le vestibule étaient encombrés de charrettes, d’attelages de toutes sortes, de malles, de caisses de bois, de meubles et de porteurs qui fainéantaient en devisant et crachant par terre, attendant les consignes. Y tenait-on noce?

— Quoi! Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que vous voulez? Vous ne voyez pas que ce n’est pas le moment?

Dans la cour, j’avais appelé à plusieurs reprises, de plus en plus fort. La tête et le torse passés par la porte hollandaise de l’étable, le capitaine hurlait comme en tempête depuis le château arrière d’une caravelle, en cherchant l’importun du regard parmi les charretons.

— Qu’est-ce que vous voulez? Vous ne voyez pas que ce n’est pas le moment?

— Capitaine Cartier, bonjour. Je suis Kavad Disañv, de Beg an Arc’houest. Je suis marin pêcheur depuis sept ans, habile, en santé, célibataire, sans parents, noueur, bon navigateur, conteur, cuisinier, de belle humeur, en fugue, aventurier, parlant breton, français et portugais. Je mange de tout, je suis propre de ma personne, je sais nager, lire et écrire et je pars avec vous en Canada le mois prochain.

Je préparais cette tirade depuis des semaines, je l’avais livrée presque en un seul souffle et, intimidé tout de même, en regardant presque le capitaine dans les yeux.

— Menteur aussi? hurla-t-il encore.

— Oh non, capitaine!

Le visage du rouge enragé d’il y a un instant s’éclaira d’un large sourire et ses yeux se pincèrent, soudain amusés.

— Viens là. Je t’aime déjà mais je crois que je vais devoir te décevoir.

Ce qui semblait l’étable était en fait le vaste corps principal du logis. C’était une grosse longère en pierres cimentées, d’un seul étage et couverte en chaume de belle qualité. Il sortit de la bâtisse pour m’accueillir, s’approcha doucement de moi et me prit par l’épaule pour me guider à l’intérieur, sans un mot mais avec une étrange énergie de douce hospitalité. Le capitaine Cartier n’était pas du tout comme je l’avais imaginé: grand, charnu, renfrogné, barbu, brute. C’était plutôt un petit homme vif aux yeux creux mais clairs de mer, invitants et pimpants. Son visage glabre et rose, au front bien dégagé, un peu chauve, rayonnait d’un sourire absolument moqueur. Il était maigre mais dur et musclé, aux mains et bras forts, et ses jambes bien campées et légèrement arquées l’aidaient assurément à chalouper sur les vagues et la houle. Il était vêtu en tenue de travail foncée et négligée, tunique longue et décolletée, chausses et culotte ample, confortable, et aussi chaussé des botoù koad des paysans bretons! Tellement loin de ce qu’on pouvait s’attendre d’un bourgeois de cette qualité, que j’en fus surpris, presque dérangé. Attentif, il remarqua.

— Mes sabots? Je les chéris: ces fainéants de porteurs imbéciles laissent tomber caisses et meubles sans annoncer, n’importe où, et de préférence sur vos pieds. À boire pour commencer?

— Un verre de cidre ira bien avec moi, merci capitaine. J’ai faim aussi…

Souriant au sans-gêne, le capitaine héla vers la cuisine:

— Ma fille! Nous avons un visiteur, apporte à nous restaurer, je t’en prie. Avec le cidre s’il te plaît.

Dans la lenteur usuelle des gens de mer, tout en gestes posés et mesurés, le capitaine approcha du centre de la grande pièce haute et sombre deux fauteuils et une desserte, tirés du tas informe de meubles rangés dans un coin. Il nous aménageait un salon, une salle de rencontre, dégarnie certes mais accueillante et d’une intimité complice et détendue. Pendant ce temps, on s’activait doucement en chantonnant dans la cuisine attenante. Le calme momentanément revenu dans la longère en cours d’aménagement, les chats du capitaine quittèrent leurs cachettes et discrets observatoires. Constamment déchirées entre leur curiosité de la nouveauté et leur crainte du remue-ménage, les petites bêtes au nombre de sept ou huit, de toutes couleurs jolies et en belle jeune santé, profitaient de l’embellie pour sortir constater les changements dans leurs habitudes et territoires, reconnaître les odeurs des visiteurs et reprendre possession des lieux.

— Mes mousses de cale! présenta le capitaine Cartier avec humour et sérieux mélangés. Je les entretiens personnellement, chacun me respecte comme maître à bord et s’acquitte de sa tâche dans les racoins de mes navires, en échange de mes restes de table et caresses.

Jaune et dodu, le maître-chat sauta sur ses genoux, en conquérant.

— Les chats sont porteurs d’infortune et sont fort mal venus à bord des pêcheurs…

— … et obligatoires à bord des marchands et explorateurs, m’interrompit-il, pour protéger des vermines marchandises et victuailles. Mes mousses me sont fort précieux, tant pis pour les pêcheurs naïfs, et ceux de mon prochain voyage sont déjà choisis, parmi les plus jeunes et les plus hardis.

— Vous partez donc.

— En effet, tu es bien informé, matelot; je vais au Nouveau Monde encore ce printemps, avec cette fois la mission de fonder colonie. Ce n’est un secret pour personne. Je suis prêt à appareiller et j’ai tout ce qu’il me faut, incluant de la place à bord pour un marin comme toi, si tu dis vrai. Vous êtes rares… Pour composer un semblant d’équipage qui saurait un peu à quoi s’attendre dans une telle aventure, notre bon roi a même dû décréter que je pourrais choisir parmi les prisonniers tout un chacun qu’il me faudrait, hormis les prévenus et accusés d’hérésie, de lèse-majesté divine et humaine, et les faux-monnayeurs. Merci, Votre Majesté! Tu imagines un peu la troupe à bord! Pour compliquer en plus, on m’espionne: Charles Quint roi d’Espagne a chargé de Haro, ce Portugais transfuge, ce salaud, de monter contre moi…

J’écoutais distraitement, et à cet instant sortit de la cuisine, portant un grand plateau de bois chargé de victuailles, la plus belle fille qu’il m’eût jamais été donné de voir, bien que je n’en eusse vu que bien peu, en ma condition de jeune marin pêcheur constamment en compagnie des hommes. Elle devait être un peu plus jeune que moi, peut-être la quinzaine d’années, très décemment et joliment vêtue d’une blouse vert pâle ajustée et serrée à sa taille menue, avec la jupe d’un vert assorti mais plus foncé, recouverte d’un tablier à poches du plus fin coton blanc. Je ne voyais que ses mains et son visage, d’une peau fine et cuivrée, sans ressemblance aucune avec les cuirs épais et rougis des servantes en Arc’houest. Son visage était délicat et attentif à la tâche mais fermé, avec des yeux noirs en amande et des lèvres fines comme en ont, dit-on, les habitants de Catai dont parle Marco Polo. À l’encontre de tous les usages de la décence féminine, de longs cheveux lisses et luisants, très noirs, coulaient sur son dos, de sous une ample coiffe blanche à plis compliqués.

— Ma fille, Marie-Jeanne. En vérité, elle porte un nom imprononçable pour un chrétien et elle est nièce du sagamo Donnacona, chef des Iroquoiens, les naturels de Stadaconé. Elle est venue de Canada avec moi au retour de 1536, offerte par Donnacona en personne, et désormais ne souhaite pas retourner auprès de sa vraie famille. Ma dame Cartier, ma bonne Marie-Catherine, n’a pu nous donner de descendance: nous élevons donc Marie-Jeanne, avec son nouveau nom, comme notre propre fille. Elle comprend parfaitement et parle assez bien notre langue mais ne s’adresse jamais à un étranger.

— Cela n’est-il pas absolument impoli?

— Elle est comme ça. Essaie, tu verras bien.

Je cherchai le regard de l’Iroquoienne. Elle m’avait trouvé déjà.

— Marie-Jeanne, votre pain est très beau et sent fort bon. Merci beaucoup.

Elle leva la tête jusqu’à me fixer de haut dans les yeux. Ses yeux noirs à elle riaient gentiment comme pour me remercier du compliment, mais son attitude générale disait: ce que tu penses de mon pain m’est complètement indifférent; de toute manière, comment sais-tu si c’est moi qui le fais? et il n’y a que celui-là. Mange, homme.

Elle ne répondit rien d’autre à mes civilités. Cartier lisait entièrement et appréciait cet échange, tout comme d’ailleurs l’attitude de la fille, digne d’une princesse et du meneur d’hommes qu’il était. Il souriait doucement.

— Elle a un caractère de sauvagesse et de chef, et des idées bien arrêtées, pour une femme, sur nos coutumes de France comme sur tout le reste du monde, et ses détours et finasseries. Elle m’a très vite appris que chez elle, dans son pays, ce sont les femmes en conseils féminins de clans qui décident de tout, incluant la nomination du chef. Ce sagamo n’est au final qu’une sorte de façade guerrière, protecteur avec les autres mâles; ce sont les anciennes, les grand-mères qui mènent les destinées de la tribu et de la nation. Tu comprends que, tant qu’elle respecte les Commandements de notre sainte Église, j’ai tôt abandonné de la contraindre. Pour quoi faire, après tout… et dans ces circonstances, je préfère qu’elle ne s’adresse pas aux étrangers! Je serais constamment employé à la diplomatie, pour adoucir les angles aigus de ses paroles. Merci beaucoup, Marie. Pose tout ça ici, merci, mon enfant.

La fille Cartier retourna à ses occupations domestiques après une maladroite révérence à l’intention du capitaine, sans autre façon. Elle avait apporté des petits pains de froment tendres et dorés, et des œufs cuits dans la coquille, dans de jolies assiettes blanches et bleues, et un pot et des chopes d’étain.

— Sers-toi généreusement, matelot. Tu es trop maigre. Allez, mange…

Les œufs étaient encore tièdes, cuits juste à point. Du pichet de faïence fleurie, le capitaine nous servit à chacun dans une grande chope une immense ration de cidre jaune clair, cette boisson nouvelle doucement alcoolisée venue récemment de Biscaye par le détour de Normandie.

— Ainsi tu connais le cidre, matelot? Des Granches, le père de la dame Cartier et connétable de Saint-Malo, nous fournit ce délicat vin de pomme, qu’il fait savamment fabriquer par ses gens dans le plus grand secret. Dès lors, je le paie richement en or et diamants du Canada.

Il éclata d’un immense rire clair, qui emplit la salle et son écho: il avait apprécié sa facétie mais ne daigna pas en partager le sens exact.

— Certains en fabriquent aussi dans mon pays Goueloù, lui dis-je alors. Il est beau et clair comme le vôtre, mais ils cherchent encore l’adroit mélange de pommes pour atteindre un goût acceptable. Celui-ci est doux…

— Ce que Des Granches me permet de savoir à ce sujet est seulement que tout est dans l’arbre d’abord et le tonneau ensuite, précisa le capitaine, et surtout enfin dans l’endroit où tu places la cidrerie, à l’abri des vices de l’air…

Pendant que je me gavais de pain et d’œufs, le capitaine Cartier s’interrompit longuement, songeur absent, goûtant le cidre frais avec volupté, scrutant le fond de sa chope, réfléchissant. Puis il explosa, frappant du poing l’accoudoir de son fauteuil.

— Voilà, oui je suis prêt à partir, mais cet intrigant de La Roque de Roberval a grenouillé tout l’hiver à la cour auprès de son ami d’enfance, nul autre que François Ier en personne. Du souverain pourtant autrefois mon allié, il a réussi à m’escroquer ma commission de lieutenant général de l’entreprise. En janvier dernier, le roi a nommé ce mollasson vice-roi de ces nouvelles terres, avec mission de répandre la sainte foi catholique. Tu imagines, matelot! un protestant! Le roi me relègue au rang de capitaine général et maître-pilote. C’est de la poigne et du courage et de l’énergie que demande cette besogne, et des connaissances du pays et de ses naturels et de leurs ruses; pas des titres de noblesse et de la politique et des ronds de jambe d’antichambre. Ah! Gast!

Il fit une pause pour reprendre ses sangs en vidant sa chope.

— Dans ces conditions, je ne pars pas. Du moins pas encore et je ne sais pas quand. Mais la vie et l’aventure se chargeront bien de ce huguenot de Roberval…

Le capitaine était en air de confidences politiques et stratégiques personnelles. Visiblement, Cartier sentait et faisait savoir que l’homme du roi n’était pas à la hauteur de la situation. J’en étais mal à l’aise, heureusement il bifurqua sans en rajouter:

— Toi Disañv, si tu veux naviguer cette année, ce sera probablement sans moi. Mais reste maintenant quand même aux environs de Saint-Malo, je verrai à te loger. Comme tu sais, c’est de notre grand port que partent les meilleurs navires d’exploration aux quatre coins de la mer, les mieux armés: tu trouveras certainement…

— Capitaine, je suis en fugue. Vous l’ai-je dit?

— … tu trouveras aussi de très bons bateaux et de nombreux capitaines compréhensifs et discrets à La Rochelle assurément, ajouta Cartier avec un clin d’œil.

Durant sa carrière de mer, l’homme avait trop vu de mousses et de novices horriblement maltraités par tout un chacun à bord pour ne pas saisir très exactement le sens du mot fugue, dans la bouche d’un jeune matelot.

— À cette heure, Disañv, tu m’excuseras, mais j’ai commis la folie d’acquérir cette ferme il y a deux mois, pour me la transformer en manoir, afin d’abriter mes vieux jours. J’y ajouterai un étage, d’où je pourrai voir la mer, et une tour pour donner le change à mes concitoyens. Et à Roberval, tiens.

Il rit encore fort.

— Comme tu vois, j’emménage aujourd’hui. Je suis fort peiné de te décevoir, Disañv, mais bon vent tout de même à un bon matelot. La Rochelle. Va.

Le pain et les œufs de Marie-Jeanne Cartier étaient frais et bons, le cidre du père Des Granches était clair et joliment pétillant. Ma déconvenue était tout de même vive mais l’hospitalité chaleureuse, les conseils marins et le cap donné par le capitaine Cartier sur le chef-lieu du Poitou étaient bienvenus, ne serait-ce que pour m’éloigner en confiance et en sécurité de Plaeraneg. Il y avait tout de même plus de cent lieues entre là et là-bas, plusieurs pays, des fleuves et des estuaires, des montagnes, et des marais fétides, dit-on.

Le cinquième jour de mars de 1541, je quittais à pied Sant-Maloù, cap au sud franc par les chemins, en direction des collines du centre de la Bretagne, de Porhoët et de Redon, pays inconnus, puis de Nantes et de La Rochelle. Ces lieux n’étaient pour moi que des escales obligées sur ma route du bout du monde, des noms appris ici et là au hasard des rencontres de voyageurs et de marins sur les Bancs de Terra Nova.

Tristement et maugréant, je quittais la Bretagne, mon pays, maigre et miséreux, orphelin. Je ne possédais rien, je n’en attendais pas davantage; comme au fond de moi je ne désirais plus rien de grand, j’avais peu de chances d’être déçu.





III


15 mars

La jeune tenancière de l’auberge de l’Horloge-Neuve me détaillait avec curiosité, en silence. Entré par le jardin, je m’étais discrètement encadré dans la porte de la cuisine, attiré par ces formidables et ragoûtantes odeurs de grillades et de soupes. Autant je savais faire le faraud pour les bossemans et les capitaines de rencontre, grandes gueules masses en l’air, autant la fille m’intimidait dans sa douceur et son hospitalité simple. Elle m’observait intensément comme si j’étais tombé là par le haut du monde à La Roche-sur-Yon, chef-lieu de la principauté du même nom. Je n’arrivais que de Nantes à pied, à quinze lieues, sans qu’elle pût savoir, et en tricotant par les rues des Halles, de la Poissonnerie et du Roc parce que je m’étais égaré. En vérité, j’arrivais bien d’un autre monde, tant pour elle que pour moi, et à première vue tout nous différenciait. Elle proprette et souriante, moi crotté et renfrogné; elle gastronome, prospère et délicatement dodue, moi maigrichon, miséreux et mal nourri. Tout nous séparait sauf la mer, apprendrais-je bientôt: la famille de Douillard Père l’ancrait aux Sables-d’Olonne, d’où ils bornaient tous en Bas-Poitou, entre Noirmoutier, Yeu, Ré, Oléron et ailleurs au besoin, et même cabotaient bien au-delà, sans gêne et sans autres difficultés que les gabeleurs, vers le nord-ouest en Bretagne et le sud en Aquitaine et Pays basque. La jeune Laurence tenait désormais l’ancestrale auberge de sa défunte mère, rue du Vieux-Marché; Douillard Mère avait reçu le don et l’art de la cuisine de son père, maître-queux réputé de France à bord des navires d’exploration génois et portugais.

Je pense que j’étais bien tombé: avant d’entreprendre à pied les dernières vingt lieues qui m’amèneraient enfin à ma destination rochelaise, j’avais fait réconfortante escale au potager de l’Horloge-Neuve, recommandé pour sa prodigalité envers les mendiants. J’avais décidément trop faim, il me restait quelques sols gueusés, pour une saucisse peut-être.

Sur la grand-place du bourg, la haute maison de pierres de taille pâles s’élevait d’un bon étage au-dessus de ses voisines, elles trapues aux murs de moellons cimentés, mal entretenues et lépreuses. Une large fenêtre à chaque étage de l’auberge donnait sur la place vers le levant; celle du toit en lucarne était décorée de pierres sculptées et d’urnes. Deux portes cintrées invitaient le passant: une cochère donnait librement sur le jardin attenant, la cuisine et les écuries, l’autre de bon chêne huilé ouvrait sur la grande salle au plafond haut. Laurence m’avait d’abord fait asseoir dans un racoin de la cuisine, le temps que passe le coup de feu puis, ses derniers clients partis, elle m’avait installé en salle, à proximité de l’office, afin qu’elle pût veiller en ma compagnie à la prochaine mise en place. L’endroit était plus qu’agréable: lumineux, chaleureux, aéré, fleurant le bon feu de cheminée, le pain frais, l’ail de la grâlée de mogettes et le jambon de Poitou. Les murs enduits et chaulés étaient couverts de dessins colorés de barques, délicatement encadrés de baguettes de bois vernis. Le décor était minimal et simple, mais tout marin: un modèle réduit de bateau sur une tablette cornière, une grappe de flotteurs de filets en verre dans la grande fenêtre, les dessins encadrés. Un étrange et nouveau sentiment de chez-moi me faisait béatement sourire.

Son service achevé tard, et mon écuelle de fèves proprement torchée au pain à l’ail imbibé de beurre salé, l’aubergiste avait apporté une bonne cruche de pissotte rosé tout frais et bien jeune, que nous partagions. Elle prenait un peu de repos et offrait à l’étranger sa connaissance du pays, son rosé et ses yeux bruns pétillants. Nous avions vite sympathisé, elle surprise d’accueillir un si jeune client, mendiant, marin de surcroît; moi séduit par la finesse et la générosité de sa cuisine. Et aussi par la délicatesse de son visage et l’éclat de son regard. Elle était vêtue à la mode du temps, de la même manière que la fille du capitaine Cartier mais en bleu, et à la différence que son tablier blanc était maintenant bien tacheté du menu du jour, et qu’elle cachait entièrement sa chevelure sous la coiffe de coton blanc.

— Mauvaise idée, Kavad, malgré tout le bien que puisse dire ton capitaine Chabrier de Saint-Malo, de la valeur de nos marins poitevins et rochelais.

— Cartier, dame Laurence. Jacques Cartier. Ce n’est pas mon capitaine, juste une connaissance, et fort savant et d’expérience. C’est un homme de grande renommée, protégé du roi, découvreur du Canada, tout de même. Il ne m’a pas ordonné, il m’a chaudement suggéré de trouver à m’embarquer à La Rochelle.

Délicate et avenante, Laurence opposait une moue souriante à mes arguments naïfs. Je voyais bien qu’elle n’était impressionnée ni par les navigations héroïques ni par la découverte du Canada ni par le roi. Son quotidien à elle se nourrissait d’autre chose que de ces exploits de nobles et d’aristocrates.

— Mais alors je pourrais quand même me recommander du capitaine, insistai-je, et profiter ainsi de sa notoriété. Il est de l’entourage du roi, tout de même.

— Dans nos marais, le roi ne nous est assurément d’aucune utilité, au contraire, et personne ici ne connaît ton Jacques Cartier, dit-elle de son ton un peu nasillard et traînant. Et même si. Tu sais probablement que les armateurs de La Rochelle et de Saint-Malo sont en vive compétition sur les bancs de pêche de l’Atlantique. Je ne compte même pas ici les Anglais, les Portugais, les Espagnols, les Hollandais et les autres. Le nom et la réputation de ce Malouin ne sauraient t’aider dans ces circonstances, ils te nuiraient peut-être. Que vas-tu faire là, à Terra Nova? Ton capitaine n’est pas pêcheur, si je comprends bien?

— M’enrichir, gast! Ne savez-vous pas qu’il y a de l’or au Nouveau Monde, de l’ambre, des épices, du poisson, des diamants et, si l’on en croit Cartier, une route vers les soieries de Catai! Que savez-vous de cet or, des capitaines, des ports et de la pêche à la morue, vous, l’aubergiste de l’arrière-pays poitevin?

— L’aubergiste sait tout, répondit-elle doucement avec un charmant sourire énigmatique, tête penchée, ses yeux pincés. La salle d’une auberge est un parlement où circulent et s’échangent nouvelles officielles et officieuses, édits, décrets et mandements, et surtout ragots, potins, commérages et chroniques comiques ou dramatiques des pays. Sache bien que l’Horloge-Neuve est la seule bonne auberge de la principauté et la meilleure table sur la grande route entre Nantes et La Rochelle. Elle est constamment emplie de bons bourgeois mal baisés, aux mains agiles et tout disposés à te faire des tas de confidences, d’évêques en grande urgence de leur propre confession, de princes, de seigneurs et de prévôts de tous ordres, bien informés et discutant fort et clair pour se faire remarquer et surtout admirer. Si durant mon service, tous les jours, j’ai peu le temps de caqueter et de me faire peloter, j’en dispose à plein pour écouter. Écouter, apprendre et savoir.

Elle gagnait du terrain.

— Mais entre marins, dame Laurence, on s’entraide malgré les guises des patelins. Je ne veux que traverser, en échange de mon savoir-faire et travail. À La Rochelle, le capitaine…

Elle avait décidé qu’elle avait raison, en bonne Bas-Poitevine qu’elle était.

— Toi, Kavad le Breton, tu es catholique? me coupa-t-elle en partageant le fond du pichet de rosé dans nos deux gobelets.

— Oui, mais le moins possible, avec ce que j’en connais. Qu’est-ce que ça…

— Les Rochelais sont de plus en plus tenants de la Réforme. La doctrine religieuse conservatrice et exclusive est venue par la mer depuis les pays du Nord et les villes protestantes de la Hanse, qui commercent par le grand port de la Ville blanche.

L’aubergiste avait perdu son air enjoué.

— Il y a eu ici de violentes échauffourées en 1534, et même des bûchers allumés, avec l’affaire des Placards, des affiches contre la messe et l’Eucharistie placardées par des fanatiques réformistes. L’atmosphère n’est pas explosive entre protestants et catholiques, mais la suspicion est palpable, énervante et puante. Les huguenots sont partout à La Rochelle et en puissance. Tout ça finira mal, je t’assure. Tu ne trouveras rien là pour toi, si tu n’es pas avec eux.

— Si je n’embarque pas à La Rochelle pour les Bancs, aussi bien devenir aubergiste à la Roche-sur-Yon…

— Point! Toi? aubergiste? C’est une prison dorée ici, dont tu ne sors jamais au cas où viendrait à passer le chaland, un client à ne jamais manquer par négligence. Un marin tenancier? le boulet à la cheville, l’ancre mouillée en permanence? Laisse-moi rire: toujours parti, oui, et la matelote fait le travail à sa place! Toutefois, brave marin, l’aubergiste connaît encore autre chose. Elle sait que les Basques vont pêcher la morue aux Terres Neuves tous les ans depuis plusieurs années, en grand nombre, avec bien davantage de succès que les Rochelais, les Normands et les Poitevins. Et même que les Bretons, dit la rumeur.

— Aller au Pays basque? Avez-vous perdu la tête? Je vais là comment? En traversant les sombres Landes de Gascogne à pied? Je préfère me noyer cet après-midi dans votre baille à vaisselle sale que d’affronter les coupe-jarrets et les brigands qui infestent ces marais noirs! Les Basques, ma doue beniget! Et qui, eux mis à part, s’expriment dans cette langue incompréhensible venue de nulle part?

— Tu peux bien fustiger leur langue incompréhensible, toi le Breizhou! Et qui a parlé de marcher dans les Landes? Écoute encore attentivement l’aubergiste Douillard, Kavad Disañv; écoute, apprends et sais. Aujourd’hui, c’est mardi, je t’embauche pour le reste de la semaine à ma domesticité d’auberge; tu ne chômeras pas, on doit chasser l’hiver de tous les recoins: chambres, salle, jardin, cuisine.

— …

— Non, pas un mot! Dimanche prochain, repos: on soulignera ensemble, toi et moi, le passage de l’équinoxe de printemps, avec un beau et bon repas, puis je t’emmènerai à la mer. Lundi, Douillard Père et ses deux frères appareillent des Sables-d’Olonne avec une cargaison secrète descendue des coteaux de Franc Blanc, en la Loire, des alcools de pays à troquer à Donibane Lohitzun…

— Où ça?

— Chez les Basques, à Saint-Jean-de-Luz, contre de l’huile de baleine pour éclairer nos moines en leurs monastères. Enfin, tu vois le trafic, ce n’est plus un secret depuis longtemps même si personne ne dit savoir. Mon père fait commerce de vin et d’autres gouttes avec le capitaine – Laurence marqua le mot d’un clin d’œil – Martin de Artalequ, un ami qui fabriquerait lui-même son huile quelque part au loin, semble-t-il. Tu me suis? Pas besoin de s’appeler Chabrier ou Cartier ou quoi encore pour avoir des relations maritimes. Si tu es si bon marin que tu l’annonces, les Douillard aimeront ta compagnie temporaire, surtout si tu pars longtemps ensuite pour le Nouveau Monde. Motus, vois-tu. Personne ne sait.

— Dame Laurence, vous m’obligez.

— Parfaitement. Je t’oblige…

Elle hésita à peine mais baissa le ton de sa voix.

— Je t’oblige à rester avec moi quelques jours, afin que tu réfléchisses et évalues si tu aimerais m’y revenir l’hiver prochain, ta campagne faite de pêche, de soieries, de diamants ou d’autre richesse.

À peine rosie, elle me pressa la main. Je devais être écarlate.

— Mais attention… bien à ta place! avertit-elle sèchement. J’en ai vu d’autres, des larrons de tavernes et des marins fanfarons, et Douillard Mère aussi avant moi.

Bien à ma place. Je n’avais bien qu’une seule place, si petite, et j’étais incapable d’imaginer où ailleurs j’aurais pu être, ou de quoi d’autre sinon de la mer j’aurais pu discuter. Pas de cuisine, moi le maigrelet, ni de princes de l’Église, moi le mécréant, et encore moins fleureter, moi le disañv. Laurence était la seule fille sinon la seule personne avec qui j’avais échangé en chaleureuse confiance plus de deux instants depuis des mois, des années même. Je me surprenais déjà d’être capable de bavarder sans être sur mes gardes ou en conflit: comment diable pourrais-je changer de place? De toute manière, j’étais paralysé de peur devant cette fille jolie et dégourdie mais entreprenante comme aucune. Avec de surcroît un père et des oncles marins, contrebandiers d’alcools de Loire et d’huile de baleine basque, qui surveilleraient par-dessus mon épaule. Laurence avait raison.

L’horloge neuve sonna je ne sais quoi, quelque part je ne sais où sur un beffroi du quartier, pour rappeler aux citadins que ce n’était plus le soleil et sa méridienne qui rythmaient désormais les activités de l’homme, mais bien l’horloge et l’heure qui s’y affiche, temps réglé des marchands des villes.

— À c’t’ heure il est trois heures, reprit-elle en se levant de table, torchon, balai et vaisselle. Ouste.

Bien certainement, elle avait raison.

— Va te laver au tonneau de la cour, s’il te plaît, tu sens le jeune homme en voyage. Il y a des chemises et des braies propres de travail dans la remise du jardin, et tu rinceras les tiennes aussi au tonneau.

— J’ai quelques liards, pour la grâlée et le rosé…

— Ouste, je t’ai dit. Je déduirai de tes gages. Et cesse de me voussoyer comme une abbesse. Au boulot! Fais ça bien, qu’on soit pas emmerdés!

Souriante, enjouée et volontairement délurée, elle fila à la cuisine dans un délicieux et parfumé froufrou chaloupant, en sifflotant comme une gamine l’air d’une chanson à hisser bien connue.





IV


21 mars

La navigation des frères Douillard depuis Les Sables-d’Olonne jusqu’à Saint-Jean-de-Luz devait durer une journée longue. Le père de Laurence avait prévu d’arriver mardi après le dîner et d’après ses calculs nous devions appareiller lundi en milieu d’avant-midi. Venus, la fille et moi, dimanche au midi dans une petite charrette à cheval, nous avions passé le reste du jour de repos à tenter de nouer quelque lien avec Douillard Père et ses frères, tous trois apparemment muets; à marcher paresseusement pour explorer lentement le port et sa flottille de pêche et de bornage, et discuter de vagues, de nuages et de vents. Elle était née et avait grandi à bord du bateau de son père avant de reprendre l’auberge et sa cuisine, et connaissait personnellement la mer. Après le repas du soir, je la vis repartir pour l’auberge avec tristesse mais promesses de retour. Promesses de marin?

Au petit matin de lundi, les hommes ensemble nous avions en silence chargé dans la cale de la caraque dix barriques et cinq tonnelets, dont aucun n’était identifié autrement que par des marques et signes incompréhensibles tracés à la craie, et de fait à demi effacés. Nos provisions de bouche, préparées par Laurence pour trois jours et bellement emballées dans de grands paniers d’osier, furent embarquées et rangées à l’abri de la tille. Douillard Père lança sa caraque dans le vent de nord-est à l’heure dite.

Savary de Mauléon mesurait bien six toises sur deux. C’était une coque pansue, courte et balourde, faite pour la charge, et d’environ douze ou quinze tonneaux. J’avais vu déjà sur les Bancs de Terra Nova des nefs portugaises qui lui ressemblaient mais Savary était des trois quarts plus petit et voilé de la moitié, avec deux mâts seulement, portant voile carrée au mât d’avant et voile alla trina au court mât d’arrière. Cette voilure permettait presque toutes les allures: la voile carrée portait bien les largues, grands et petits; la voile triangulaire pouvait remonter au vent de devant jusqu’assez près du lit. Sinon sa balourdise à la manœuvre, c’était le gréement idéal pour ce petit cabotage d’une trentaine d’heures à bonne allure sans escales, qui nous fit descendre le long de la côte poitevine puis gasconne, depuis Les Sables-d’Olonne à La Rochelle puis Royan, Arcachon et Saint-Jean-de-Luz, à la frontière espagnole. Le nordet tiède et bien établi tout le jour et la nuit nous garda de jouer dans les cordages et les amures, si bien que la navigation se fit en entier sans que plus de douze mots fussent échangés à nous quatre.

Je découvrais cette côte aquitaine, sauvage, boisée et noire, différente en tout de nos rivages bretons, sinon les phoques qui se doraient en troupes au pâle soleil sur la basse dune de sable au cap Ferret, plutôt qu’aux brisants rocheux au pied du promontoire du cap Fréhel. Derrière la plage blanche, les arbres semblaient immensément hauts et formaient ensemble sur babord une houle sombre, mobile au vent comme la mer sur tribord. Le monde connu des marins se résumait souvent ainsi, sous le dôme des cieux, à un mince horizon gris pâle à hauteur des yeux, parfois varié d’une ligne à peine plus foncée de terre guère plus mesurable que la mer et tout aussi menaçant qu’elle dans son incognitude. Les oiseaux marins seuls offraient parfois un étalon, utile à apprécier une échelle dans cette immensité grise ou bleue.

Nous arrivâmes à l’heure prévue à Donibane Lohitzun, bourgade marécageuse coincée entre mer et montagne. Au premier coup d’œil sur ce minuscule village humide et enclavé au pied de la Rhune formidable, on saisissait les raisons de cet exode des marins basques vers l’air pur et salin des mers du Nord et des Bancs. On comprenait bien aussi que les Anglais ne viendraient jamais tenter de déloger de ces marécages à moustiques les corsaires français qui s’y étaient réfugiés en nombre. L’activité maritime était grouillante dans ce petit port, à peine plus étendu que l’anse de Benic d’où j’appareillais pour mes campagnes. Plusieurs centaines de modestes bateaux étaient ancrés dans l’anse, la plupart à un mât et d’autres plus lourds; quelques grands à trois mâts occupaient les rares postes à quai situés dans l’embouchure de l’Ur Ertsi. Les remugles mélangés de mer baissante et de marais étaient écœurants, semblables à des odeurs de cale de morutier.

J’eus soudain envie de virer de bord vers la Bretagne à l’air vif, mais Douillard s’accostait déjà à l’abri des regards, à couple du plus grand des navires au port, une lourde caravelle à trois mâts. Le transbordement des alcools et de l’huile d’un bateau à l’autre serait discret. Nous étions attendus, un matelot saisit et tourna prestement les amarres, et le capitaine se pencha par-dessus bord, héla Douillard en brandissant son bâton ferré, mais sans effusion, comme s’ils s’étaient vus la veille.

— Salut Martin, lui répondit Douillard. Bon voyage. J’ai ce que tu demandais. Et un fameux matelot en prime, ajouta-t-il avec insistance. Breton. Baptisé des Bancs.

— Voyez-vous ça! Alors? demanda le capitaine en cachant mal sa surprise.

— Je suis Kavad Disañv, capitaine, de Beg an Arc’houest, bro Goueloù. Je suis marin pêcheur depuis sept ans, habile, en santé…

Il m’interrompit avec un sourire chaleureux.

— Oui, matelot, je sais tout ça, ils sont tous comme toi. À terre sur le quai. Rendus à Balea Baya, on les inhume, quand on ne les a pas immergés sur les Bancs. Comme ça tu es baptisé? Breton? Ils sont assez rares par ici.

— De la baie de Sant-Brieg. J’ai été mousse, novice, matelot, pêcheur, décolleur, trancheur, saleur…

— Embarque, me coupa-t-il.

Lors, je partais pour Laborador et Terra Nova, pêcher d’abord, puis faire fortune. Peut-être.



Impatient et pressé de rejoindre mon bord et mon nouvel équipage, je m’acquittai toutefois du solde de mon passage auprès du capitaine Douillard en participant au palanquage des barriques et tonnelets d’une cale à l’autre, des alcools pour l’un, de l’huile pour l’autre. Comme si j’y étais déjà enrôlé, j’opérais au cartahu double depuis le pont du bateau basque, plus haut et plus commode que celui de Savary de Mauléon. Sa grand-vergue dépassait bien son bastingage au-dessus de la caraque et le travail fut vite envoyé, discrètement et avec de rares paroles sèches. Des trois frères Douillard, le patron était le moins cassant, bien qu’il fût le plus causant. Les deux autres étaient secs comme des coups de trique, de leur seul regard et mutisme. Toutefois, Douillard Père avait apprécié mes qualités marines pour ce qu’elles valaient: à sa manière froide, il en avait fait la remarque furtive au capitaine de Artalequ, ce qui probablement m’avait valu mon enrôlement. Après quelques chiches salutations, les frères marins mirent le cap au nord-nord-est sur Arcachon, avec leur précieuse cargaison.

Le capitaine me confia aussitôt à son insolent second, Jean Dehoyangaray, maître d’équipage basque à la fin de la vingtaine, et à son administration tatillonne, à une table basse dans la chambre, gaillard d’arrière.

— Ton nom? D’où que tu es? Ton âge?

— Disañv, Kavad. Non, Kavad mon prénom. Kavad Disañv… Avec un k. Ah! gast!

Je l’observais écrire malproprement dans un rôle barbouillé, à la lueur d’un fanal.

— Qu’est-ce que c’est que ce nom de païen? s’étonna-t-il. Tu sais écrire?

Le mauvais gars me cherchait.

— Oui, maître. Et lire et compter aussi. Je suis de Plaeraneg, de la côte du Goueloù en Bretagne. Je ne sais pas mon âge. Environ dix-sept ans.

— Ah, je vois… Breton. La Bretagne sauvage ne recense donc pas ses chrétiens? Ton bagage? C’est tout ce que tu as?

— Oui, maître.

Je maîtrisais mal ma colère envahissante.

— Ma trousse d’outils de noueur, une chemise et des braies de change, mais ça ne vous regarde pas. Ce que j’ai sur le dos, mes botoù koad et mon bonnet de feutre mité. Et mon branle, à suspendre à l’abri de vos rats et de la vermine.

Il me cherchait mais ne voulut pas reprendre la remarque. Je n’étais pas à point à son goût…

— Bien, mon bonhomme, t’es pas lourd! Tu verras le maître de pêche, Cláudio Teixeira, il te donnera de vrais vêtements de pêche et de travail, en double. Tu auras de bonnes bottes de cuir, basques, imperméables, et deux paires de brodequins et des gants. Tu laisseras tes sales frusques et tes sabots de rustaud sur le quai, je t’en prie, ou au feu! Le navire t’avancera de quoi t’acheter ici tes chemisettes de lin, des vestes de laine et une de cuir, des chausses de serge, des bas et des guêtres goudronnées, comme c’est l’usage dans ce pays. La casaque à capuche, une cotte et un tablier que Teixeira te donnera, les trois vêtements en mouton huilé et les souliers sont à toi, à protéger des disparitions et à garder bien gras, bien imperméables pour te tenir au sec et au chaud, et propres si tu es capable. Et tu auras une barrette en laine foulée rouge et un sac pour tout ranger. Tu prendras aussi une paillasse et une couverte.

— J’ai mon branle, j’ai dit. Et pour la paye?

— Au tiers sans pot-de-vin, comme c’est l’usage aussi chez les Basques. Toi, le Breton, tu auras une demi-part.

— Le tiers de la prise pour l’équipage, sans avance, c’est la même chose chez les Bretons, ça va. Mais j’aurai une part.

— Une demie, Breton. J’ai dit. Signe ici.

Je vis enfin tout rouge et devins bilieux.

— Écoute-moi bien, ici maintenant, bosseman…

Je postillonnais et me penchais sur lui, arrogant, par-dessus la table pour qu’il voie mieux la méchante humeur dans mes yeux.

— … j’ai sept campagnes de banquais dans le corps, personne n’est jamais venu me voir appareiller ni revenir. J’ai été mousse, gourmet, novice; nautier, lignotier, amiral, étêteur, habilleur, saleur, saumureur; de trois heures du matin jusqu’à neuf heures le soir sans décesser, huit mois dans l’année. J’ai torché le parc aux têtes, j’ai souffert du froid, de la chaleur, de la pluie, du brouillard, des pêcheurs puants comme toi, des cambusiers malhonnêtes et des officiers inhumains. J’ai été brutalisé, fouetté, botté au cul, giflé, sodomisé, saoulé, traité à la «marche-ou-crève» comme un chien. Au total tout additionné, plus de quatre années de ma saleté de vie, j’ai été nourri exclusivement de lavasse de têtes de morue dans une écuelle en bois fendue, et de biscuits secs vermoulus. C’est pour ça que je suis cadavérique. Je me suis pissé dans les mains le matin pour les dégourdir, assouplir mes cals et soulager les crevasses sanglantes de mes clous de mer aux poignets. Gast, stronk mor! Foi de Breton, j’aurai une part. Pas moins. Et c’est pas un bouseux Basque des montagnes qui me fera la nique à moi, tu m’entends bien, bosseman?

J’étais à bout de souffle.

— Mais tu seras logé et nourri…

— Ma gaol! Je voudrais bien entendre le contraire, mab an diaoul! Logé oui, sur le pont aux quatre vents sur une paillasse mouillée vermineuse, puis à terre dans une vilaine cabane de cailloux et de vieilles voiles pourries. Et nourri avec ça. Et ça a besoin d’être bon! Une part. Je fournis mon branle et mes outils. Barbouille encore ton sale registre et tu écris: une part. Là. Corrige.

— …

Je fulminais en suant. Ma vie de misère me remontait dans la gorge, aigre bile, c’est cette saloperie de maître d’équipage qui en faisait les frais. Il avait la couenne dure, la dent longue contre les étrangers et une sale tête à claques à gueule vérolée; moi, je me faisais du bien. Il hésitait encore.

— Tu verras qu’on s’entendra à merveille, genaoueg peurechu. Je ne suis pas de ceux qui courent le marigot, et je serai très fier du pavillon rouge et noir aux armes de Saint-Jean-de-Luz qui flotte au sommet de ce grand mât. Une part, rien de moins. Écris, salaud.

Il résistait toujours, me toisant de haut bien qu’il fût assis bas derrière ses papiers, adossé à son fauteuil, arrogant. Moi, je faisais va-tout mais Dehoyangaray serait ici le dernier à jamais se faire ma tête.

— Écris, gastaouer, écris une part ou je te perce! Je frappai du poing sur la table, bousculant son encrier.

Sans plus rien ajouter, le maître Dehoyangaray a cédé, non pas à mes menaces de maigrichon mais aux volontés du capitaine, et complété son rôle avec le Kavad, rouge de sept années de colère et de misère. En sortant de la chambre, j’ai croisé de Artalequ accosté au cadre de la porte, l’air narquois, sourire en coin, insaisissable. Dans mon dos, il avait assisté à l’altercation et certainement fait signe au maître. Sans le saluer, pour éviter de l’insulter lui aussi, je suis sorti sur le pont cracher mon excès de bile par-dessus bord en jurant fort, puis descendu illico chez Cláudio le maître de pêche réclamer mon fourbi et tempérer mon débordement.

Comme pour me consoler, je n’avais jamais été si joliment et confortablement habillé! Et gratis, avec ça!





V


Jusqu’au 18 avril

Les vingt et quelques jours qui suivirent furent entièrement consacrés à compléter l’armement et le chargement de la caravelle Magdalena pour son appareillage, prévu le lundi 18 avril. J’étais, en plus de l’état-major de cinq officiers et le queux, un des quatre matelots qualifiés déjà embarqués. La bonne part de l’équipage d’une cinquantaine d’hommes, pilote, officiers, matelots légers et pêcheurs, devait suivre au gré des besoins durant les prochaines semaines. J’eus donc préséance pour le choix de mon poste de couchage au château d’avant et je suspendis mon branle aux barrots, ababour tout contre le vaigrage, pour mieux entendre la mer en sommeillant. J’y serais au sec, bercé par la houle et les vagues et à bonne distance de la vermine du pont. J’apprendrais plus tard que je serais également le seul suspendu ainsi, les matelots basques préférant dormir à même le tillac, pour des raisons qui m’échappent. Les usages de la mer sont insaisissables et surtout immuables au fil des siècles.

Nous n’eûmes pas de trop de notre petite dizaine d’hommes pour tout l’arrimage et la besogne, incluant les tracas des commis de l’armateur et des trop rares et chicaniers débardeurs du port de pêche. Hormis le capitaine Martin de Artalequ, le détestable bosseman Jean Dehoyangaray et le maître de pêche Cláudio Teixeira, tous trois constamment sollicités du château arrière aux bureaux des armateurs et aux entrepôts des avitailleurs, l’équipage se composait pour l’instant des officiers mariniers Petrissans de Hoyarsabal, charpentier et calfat, et Miguel Salaberry, tonnelier; du queux Marsans Detcheverry et des matelots Antoine Larramendy, vieux savant de tout mais taciturne et un brin bougon, et enfin les Dacquerette, les frères Pierre et Johannis, celui-ci surnommé «Arc-en-Ciel». Je compris bientôt le sens et l’origine du sobriquet.

Interrompant soudain le frottage du pont que nous accomplissions ensemble au petit matin, le nez à terre, et brisant notre silence rythmé par les coups de brosse et vadrouille:

— Kavad!

— Oui, Johannis?

Il mesurait bien une costaude courte toise, ce qu’on attend souvent d’un matelot pêcheur qualifié, mais avait une voix douce, vibrante et sourde, pénétrante.

— Vois-tu ces terres neuves à l’ouest, comme elles sont majestueuses, puissantes, chargées de la vie de l’eau et de toutes les richesses de la Terre?

— Johannis, elles sont à mille lieues d’ici! m’étonnai-je.

— Moi je les vois bien, derrière le feu du soleil couchant. Tu les aimeras toi aussi, et leur générosité avec…

Et il retournait à son songe. Puis un autre jour, alors que nous arrimions des barriques de pois dans la cale:

— Ô bienheureux celui qui résiste à l’appel de l’Océan et, du rivage, contemple avec l’émotion de la sympathie les angoisses dont la Providence lui a épargné la cruelle expérience! énonça-t-il lentement de sa voix sourde.

— Bien alors, Arc-en-Ciel, lui demandai-je en retenant mon fou rire, qui ira en mer avec toi si nous restons tous sur la rive à contempler tes angoisses?

Mais il ne répondit pas, perdu qu’il était dans les circonvolutions de sa tête et de sa mer intérieure.

Marsans le queux et cambusier veillait au chargement des denrées du voyage, sèches et liquides: biscuits de mer, farine de millet et de froment; fèves et pois séchés; poissons, viandes et lard salés en tonneaux; jambons et fromages secs; huile d’olive et légumes séchés marinés; cidre par plusieurs dizaines de barriques, vin de Douillard Père et tonnelets de basarana; graines de moutarde et quelques épices, vinaigre, beurre, noix et fruits séchés et autres provisions issues de la terre, en quantité suffisante pour le long mois que devait possiblement durer la traversée et pour la saison d’établissement en Laborador. La mer et la terre sauvage fourniraient le reste et le surplus. Je n’avais jamais connu ni même vu de cuisine sur un morutier, l’alimentation des hommes étant strictement rationnée et donc de distribution aisée par un simple commis aux vivres ou un cambusier. L’espace de travail du queux était minuscule, sous la chambre, mais efficace et fort bien garni des outils nécessaires: j’étais tombé sur un navire aimant les douceurs de la vie, bons boires et bien manger.

Nous quatre matelots, Antoine le Taciturne, les Dacquerette et moi, étions partout à la fois, de la cale à la hune, du beaupré au tableau, répondant aux mille besoins de chacun et des officiers, du plus petit amarrage des drisses de flammes et pavillons aux plus périlleuses manutentions de barriques, espars, txalupa, armes et pièces d’artillerie, avec leurs munitions.

— On ne va pas en guerre pourtant, m’inquiétai-je auprès du capitaine un jour de poudre noire, lui qui veillait personnellement aux aléas de cette cargaison.

— Nous, Basques, sommes assis entre deux bancs, sur une frontière qui sépare nos deux voisins, France et Espagne, toujours en conflit depuis des dizaines d’années. Ho de la cale! plus en avant, contre la cloison des soutes. Comme ça. Doucement!

— On m’a dit pourtant que le Pays basque n’a rien à faire de ces guerres que se font les rois…

Le capitaine éclata de rire en jurant.

— On ne t’a probablement pas ajouté ni expliqué que la terre des Basques s’appelle Euskal Herria, et que les Euskaldunak ont bien assez de leurs querelles personnelles, entre Navarre, Aquitaine et Aragon, de Biscaye à La Soule, passant par le Labourd, Alava et le Gipuzcoa! Ah, les chauvins faux frères! Voilà maintenant que l’Angleterre, l’Espagne et la France profitent de notre faiblesse d’intolérants bornés pour se mêler de nos affaires, s’allier l’un à l’autre pour guerroyer contre le troisième, au hasard et au gré des concupiscences fornicatrices de ces puissants. Résultat, Kavad: l’Iparralde et l’Hegoalde, les pays basques français et espagnol se font en mer la guerre de course pour s’emparer chacun des richesses des cales de l’autre. Je n’aime pas la guerre davantage que toi, ni les patriotes fanatiques ni ceux qui les exploitent, mais mon assureur et mes marchands fréteurs apprécient et estiment mes canons et mes pierriers, mes épées, piques, arbalètes et arquebuses, mes armures et mes hommes qui savent les utiliser. Et je sais garder ma poudre bien sèche dans la sainte-barbe.

— Où?

— Dans la sainte-barbe, où on range la poudre. Là devant.

— La soute à poudre, précisai-je alors, l’air savant.

— La quoi!?

— La soute à poudre, gast. Depuis le début du chargement, tout un m’envoie ranger les vivres dans la soute à vivres, les cordages dans la soute à cordages, ça dans la soute à ça, ceci dans la soute à ceci… La poudre va dans la soute à poudre, non? J’essaie quelque chose, je n’ai jamais mis les pieds sur un navire armé, moi!

Le capitaine me claqua vigoureusement dans le dos, tout sourire.

— Tu me plais, toi, Kavad le Breton! Va travailler! Gast, comme tu dis. Sout’ à poud’! Ha! Non, tiens, va plutôt manger: Marsans va piquer la cloche du dîner dans l’instant.

Tout au fond de la cale, à la poupe, Petrissans le charpentier et Miguel le tonnelier amoncelaient les ballots de douves de tonneaux par centaines, des fonds et couvercles en pièces détachées et des monceaux de branches de saule pour cercler les barriques; des planches, des madriers et des outils. Ils amarraient sur le pont quelques espars de secours déjà gréés, dont deux formidables pièces de bois, arbres entiers comme pour remplacer un mât. Suivirent cinq txalupa, les biscayennes de pêche, empilées l’une dans l’autre quille dessus après avoir été soigneusement inspectées. Celles-ci devaient remplacer les embarcations perdues l’an dernier et les autres, laissées sur place à Balea Baya et dont l’hiver aurait peut-être eu raison.

Les compartiments de cale se remplissaient ainsi de jour en jour, jusqu’aux baux, ne laissant presque plus de place pour le sel à saler la morue. Je m’en informai au désagréable maître d’équipage, que je tentais vainement d’amadouer depuis mon coup de chien à l’enrôlement:

— Puisque visiblement on n’embarque pas de sel ou si peu, je devine que la morue pêchée est rapportée à la hollandaise, en saumure dans ces barriques que l’on a chargées en pièces détachées?

— Tu n’as bien pêché que sur les Bancs, toi Kavad le Breton ignorant, à la dérive comme des incapables de gouverner. Nos campagnes basques à la Gran Baya sont différentes des vôtres, et bien meilleures pour le peu que je veuille connaître de vos traînes. Nous touchons terre dans un endroit approprié pour nous installer au sec, comme des civilisés, et sécher la morue au lieu de la saler. Le peu de sel qu’on chargera aux Sables-d’Olonne, une petite centaine de tonneaux, servira à dégorger la chair du poisson avant de l’exposer au soleil et au vent. Une fois sèche, on l’empile dans la cale, telle quelle. Elle sent meilleur que la vôtre, segurki.

— Et alors, les douves et les fonds et les cercles? Tout l’attirail de Miguel le tonnelier?

— Pour l’huile de baleine, balourd. La richesse! La morue ne fréquente la côte que deux mois. Fin juillet, on va plutôt à la chasse qu’à la pêche! T’as tout à apprendre… Mais je t’en ai trop dit déjà. Va travailler, forban, au lieu d’épier l’état-major.

Je me penchai lentement vers lui, il m’inspirait:

— Jean Dehoyangaray, va au diable, toull va revr, lui murmurai-je à l’oreille en reprenant mon épissure.

Évidemment, il ne comprit pas mon insulte mais je me faisais plaisir. La richesse, oui… Il avait trop dit et pas assez, ce bosseman. Il me semblait bien que quelques-unes de ces barriques serviraient à charger l’or, les pierres et autres trésors que de Artalequ ne manquerait pas de chasser, trouver ou trafiquer là-bas, fine mouche!

Tous les soirs, une heure après le coucher du soleil, nos dernières tâches du jour consistaient à amener la passerelle à bord, bien fermer les coupées et les panneaux d’écoutille, allumer les fanaux et éloigner à la perche Magdalena du quai, au bout de ses amarres. Il s’agissait d’empêcher ou à tout le moins de compliquer l’embarquement des rats, convives indésirables, des chats, fort malvenus à bord des bateaux de pêche, et des trouvés, passagers clandestins sans vergogne qui risquaient le tout pour quitter leurs terres misérables des plateaux. La veille de nuit s’installait alors.



À dix jours de la date prévue d’appareillage, l’équipage se complétait peu à peu d’hommes venus de toutes les provinces d’Euskal Herria, sans distinction de France ou d’Espagne, tous jeunes. Le capitaine de Artalequ recrutait partout les meilleurs. Bien sûr le Labourd, Gipuzcoa et la Biscaye, plus marines que les montagnardes Navarre, Soule et Alava, fournissaient l’essentiel des matelots légers, des spécialistes qualifiés aux opérations de pêche ou canonniers, noueurs, voiliers et quoi encore, et des mousses et novices. N’étant pas tenu par législation d’en entretenir sur une si petite unité, il n’embarqua apparemment pas de chirurgien ni d’aumônier. Tous à ce bord n’étaient pas utiles à la manœuvre durant la traversée, et bien que nous aurions besoin de chacun à la pêche, l’économie enseignait de ne point embarquer de bouches superflues à nourrir. Nous fûmes bientôt une cinquantaine à grouiller tout le jour et à ronfler fort la nuit, à terminer à son meilleur l’armement de notre caravelle.

Et ce qu’elle était belle! Et grosse!

Je n’avais jamais vu si formidable nef, moi qui avais pourtant grandi entre Sant-Maloù et Brest, de mer haute à basse mer. Enfant, j’allais pêcher à pied sur l’estran puis en chaloupe à voiles, toujours à portée de voix. Garçon, j’ai pêché sur les Bancs à bord de caraques, sortes de grandes cogues auxquelles on aurait ajouté devant un bout-dehors et derrière un artimon portant voile alla trina. Nos caraques des Bancs étaient plus grosses que les cogues, et bien sûr plus hautes de bord pour mieux affronter la tempête de grande mer. Mais rien comme Magdalena! De la caraque, elle avait conservé la voilure, avec misaine en plus pour un total de quatre mâts incluant un long mât de beaupré légèrement incliné. La grand-voile et la misaine étaient carrées, comme il se doit, avec un tout petit hunier de misaine au-dessus du nid-de-pie; l’artimon portait bien sûr une voile alla trina, qui devait nous permettre de remonter au vent donc d’aller presque partout, par tous les rhumbs de vent. Toutefois, alors que les mâts étaient de hauteur habituelle pour une telle grosseur de coque, l’antenne d’artimon était d’exceptionnelle longueur. Mais comme les voiles n’étaient pas encore enverguées, il m’était impossible de juger de ces détails. Ces Basques ont de drôles de manières de gréer, assurément.

De la coque trapue des caraques de ces siècles précédents, notre caravelle n’avait conservé que la forme générale à tonture presque nulle, et le solide assemblage à franc bord des virures de bordés. Les lignes d’entrée d’eau avaient été affinées et relevées, et la courbe d’étrave redressée pour mieux fendre la mer. Au-dessus, à l’avant, était construit un château absolument inélégant, lourd et informe, mais du plus grand confort pour les hommes du gaillard d’avant. Les officiers devaient loger dans le château arrière, près de la coquerie, et le capitaine, dans la chambre par-dessus. Ces deux emménagements séparés par une courte embelle permettaient de réserver toute la cale sous le pont principal pour la charge. Avec ça, Magdalena présentait le plus joli petit derrière qui se pouvait, un tableau rectangulaire de belles grandes dimensions juste bien proportionnées et disposées. Rien comme ce derrière des prétentieux galions, étroit et relevé comme celui des Sarrazines. Comme dit la rumeur bien sûr, puisque je ne connais personne qui ait certainement vu un derrière de Sarrazine, entre La Sarraz et Plaeraneg, mais les marins de là comme d’ailleurs sont étonnants. Le capitaine y avait fait inscrire en lettres sculptées rouges le nom et le port d’attache de la caravelle, flanqués de deux écussons, l’un aux armes de Donibane Lohitzun, l’autre à celles du Labourd. Sous le tableau dépassait discrètement à fleur d’eau cette merveilleuse invention presque récente: un puissant gouvernail d’étambot remplaçait les obsolètes, désagréables à manœuvrer et imprécises dérives latérales.

Notre Magdalena était bien une fois et demie lourde comme les plus grandes caraques que j’avais connues. Ainsi construite et gréée, elle devait être un navire extrêmement marin, rapide et aisé à mener malgré sa taille et sa panse dodue. Elle faisait bien quinze toises de longueur bâties sur au moins neuf de quille et jaugeait probablement aux alentours de trois cents ou trois cents vingt-cinq tonneaux. Au maître-bau, elle mesurait cinq toises, ce qui en faisait un bateau plutôt dodu, à pont large et dégagé, assez haut de franc-bord avec ses deux toises sous les baux. Elle tirait cependant assez peu d’eau, peut-être un peu plus d’une toise, ce qui nous assurerait une croisière à bonne vitesse et, surtout, nous permettrait probablement d’entrer dans toutes les anses de Terra Nova et de Laborador, à maigre d’eau, pour en exploiter les richesses. Cet assemblage équilibré de coque et de mâture était solidement maintenu et manœuvré par un gréement dormant et courant, tout bien ajusté et rafraîchi de cordages du plus beau chanvre.

Nos principales occupations étaient justement à ce moment la voilerie d’entretien et de réparation, et l’établissement de la voilure, son gréement courant et son ajustement. Les splendides misaine et grand-voile étaient de douce et solide toile à voile olonne pur chanvre d’un doux gris-beige, assurément fabriquée à Locronan de Bretagne. En hommage à ses ancêtres pionniers sur les Bancs au siècle dernier, le capitaine de Artalequ y avait fait peindre en rouge vif un gracieux entrelacs de trois formidables morues de cinq toises de longueur, complètes avec la ligne blanche sur le côté et les barbillons. «Ça plaira à nos armateurs!» avait-il conclu presque en hurlant, fanfaron, déferlant la toile en plein midi pour l’aérer et se vanter aussi auprès des autres capitaines.

De Artalequ, dans la jeune trentaine, avait à Donibane Lohitzun en particulier et en Euskal Herria en général une enviable réputation. Cet homme petit, construit telle une barrique, robuste sans être gros, et dur comme le chêne, s’était fait tout seul, sans le soutien d’une tradition maritime familiale. Sa récente ascendance avait quitté les rivages du Labourd trois générations plus tôt pour se faire bergers montagnards, afin de conjurer la malédiction suite à quelque malheur ancien.

La chronique portuaire avait retenu la légende: le père de l’arrière-grand-père de Artalequ, cupide sans égal, avait au siècle passé troqué son âme de baleinier et celle de son épouse, mère des matelots de Artalequ, auprès d’un beau monsieur tout de noir vêtu, sorti de l’eau. En échange d’une légendaire prise, celle d’un cachalot tout blanc au large des îles portugaises, la peste noire et ses souffrances avaient emporté l’aïeule avant même le retour du fortuné capitaine, et ses marins de fils avaient été croqués vifs par les petits du Léviathan. Seul avait été épargné du carnage le mousse de Artalequ, l’arrière-grand-père, afin qu’il pût rapporter la funeste chasse et relater le sort tragique de ses frères aînés et, sur la route du retour, une décrépitude accélérée suivie de la mort de son père baleinier.

Notre capitaine de Artalequ n’avait hérité que du nom et de la triste légende; à force d’audace et de travail, il s’était forgé un prénom et la réputation dont il jouissait d’exceptionnel marin pêcheur et baleinier. Martin de Artalequ était toujours bien mis, sans recherche, propre et rasé, ses longs cheveux bruns noués d’un cordon de cuir de suède. Il portait presque en permanence à la main ou en bandoulière le rustique makhila orné, bâton ferré de néflier traditionnel des montagnards, hérité de ses ancêtres comme une arme certes, mais aussi comme porte-bonheur, âme et caractère même du Basque. Lui ne pêchait plus jamais ni ne chassait, et ne portait pas les amples vêtements de peau huilée. Sa vêture était plutôt ajustée, solide de toile serrée, chaude et colorée de rouges de différentes nuances, couleur de la combativité, afin qu’on le distinguât bien partout en tout temps, en compagnie des armateurs, dans les tavernes où il nous accompagnait parfois, sur le pont de son navire et courant dans les haubans, sur les vergues et les hunes.

C’est d’ailleurs du nid-de-pie, en haut de la misaine, qu’il accueillit joyeusement de sa voix-tempête Martin de Hoyarsabal, pilote, navigateur, cartographe; son associé, frère pêcheur et complice de tant de campagnes, le dernier des membres d’équipage et officiers à prendre son poste.

— Tu es en retard, gratte-papier, navigateur de bibliothèques! l’entendit-on hurler à l’élégant gentilhomme qui débouchait d’une ruelle sur le quai, une poche de toile et un robuste sac de cuir brun en bandoulière.

Il avait les bras chargés de gros rouleaux de vélin et de grands livres richement reliés à pleine peau.

— J’arrive quand il me plaît, quand je suis prêt et aussitôt que je souhaite faire fortune, cria-t-il en retour au capitaine. De toute manière, tu ne saurais partir sans moi et te passer de mon agréable personne et de ma science de navigateur, macaque. Envoie plutôt un vrai marin pour m’aider à embarquer mes précieux portulans, routiers et almanachs, que je puisse grimper là te frotter les oreilles à mains libres!

— Kavad! ordonna de Artalequ depuis son mât, va prestement servir d’allège à notre pilote. Prudence et délicatesse: l’homme est frêle et sa tête lourde.

Je débarrassai le pilote de sa poche de marin et de ses papiers, mais il ne voulut pas me confier le sac de cuir.

— Mes précieux instruments de navigation portugais, précisa-t-il, les meilleurs du monde. Personne n’y touche que moi. Merci matelot, guide-moi, je t’en prie.

Le pilote embarqué, le macaque descendu de la misaine, les deux Martin s’embrassèrent comme des frères qui ne se seraient pas vus de toute l’année. Le capitaine nous avait pourtant raconté qu’il avait étudié tout l’hiver avec son ami, et qu’ensemble ils préparaient de bons coups. «Des surprises. Juste pour nous, mon équipage, mais dont la rumeur envahira bientôt la Terre entière», nous avait-il confié un soir de taverne, le sourire radieux. Mais guère davantage. «Vous verrez, si vous avez des yeux à la fois pour le ciel et pour les abîmes…» avait-il conclu, sibyllin.

— J’ai là aussi notre joli morceau, comme tu sais, et des plus belles mains, ajouta le pilote de Hoyarsabal.

Il était en effet accompagné d’une petite brouette tirée par un âne hors d’âge que menait un jeune garçon crotté, pieds nus, guenillou. Dessus la voiturette, un long et lourd paquet de toile soigneusement ficelé était posé et débordait de tous côtés.

— Pierre, Arc-en-Ciel, Antoine, embarquez-nous ce ballot. Vite, vite, faites vite! Arc-en-Ciel, ne fais pas semblant de porter! Le maître Dehoyangaray va vous indiquer où le cach… l’entreposer, bien au sec, dans la soute aux voiles. Haha! Kavad, la soute aux voiles, pas à poud’! Gast! Hardi! Et donnez aussi un pain à ce malheureux galopin et une ration de fèves pour son triste animal. Marsans, à nous! Marsaaans! Ahhhh!

Puis les compères Martin disparurent dans la chambre en riant fort et gesticulant comme deux garnements. J’aime les navires heureux, si rares.

Le reste de la semaine s’écoula entre derniers préparatifs maritimes et cérémonial religieux de la semaine de Pâques; entre farniente et famille, encens et fumée de grilles selon l’origine et la croyance des marins. Puis vint le dimanche, jour de Pâques et veille de notre appareillage, avec toutes les fébrilités et angoisses concentrées en chacun, en silences ou en flots de paroles. Le Mystère, la Résurrection, le Départ, la Richesse, la Mort, l’Horizon, le Renouveau, la Mer, l’Amour, la Misère, la Vie, le Retour, tout s’entremêlait dans les esprits, les discussions, les allées et les venues, au son des cloches des chapelles et de celle du bord, depuis le mousse jusqu’au capitaine. La tombée de la nuit dénouait les pensées et les tripes, comme si la paix de l’obscurité eut gommé les réalités du clair de jour.



Ce soir-là, un dimanche, l’équipage au grand complet fit force ripaille à bord de Magdalena. Rompant avec la tradition millénaire des beuveries de bousins de ports à la veille de l’appareillage, de Artalequ offrait le festin à ses hommes, mais à son bord. Les victuailles et boissons sans limites venaient de terre, pour ne pas entamer les rations de cambuse, et il nous était interdit de quitter la caravelle. Le capitaine était ainsi assuré qu’aucun des précieux matelots qui participaient à son succès et à sa réputation ne courre le risque d’être invalidé dans une rixe d’ivrognes concurrents, d’être dérouté par une plantureuse sirène de quai ou, pire des malheurs, qu’il rate la passerelle au petit matin pour la dernière fois de sa vie et disparaisse entre le quai et la muraille du navire en un solitaire, ultime et sinistre glouglou.



Tous nous y étions donc le lendemain, ni frais ni dispos, dès potron-jacquet du lundi 18 avril 1541, un grand jour pour moi. Les douces odeurs végétales du printemps portées par le vent de terre masquaient bon les remugles de la fête, et le golfe de Gascogne fleurait encore meilleur la liberté, d’un délicat salin venu de l’ouest. Après avoir demandé silence et recueillement, Martin de Artalequ lança par-dessus bord deux pièces d’un sol, pour nous garantir bonne traversée, bonne arrive à Terra Nova et bonne pêche. Un mousse pleurait doucement, consolé par Antoine le Vieux qui en avait vu bien d’autres; un pêcheur en fragile équilibre rota sourdement. De sa plus belle et forte voix matinale, le capitaine ressuscita les carotiques:

— Canonnier, à ton meilleur pierrier. Réveille-nous cette ville, surprends les bourgeois et fais-leur savoir que Magdalena, capitaine de Artalequ, va enfin aux terres de Laborador. Avant tous les autres encore cette année.

— Combien de coups, capitaine?

— Trois coups, et fumants. Bien forts et craquants. Arc-en-Ciel, demande en notre nom la protection de la Dame. Messieurs, bas les bonnets.

Dans le vacarme blanc du canonnier entrecoupé des paroles fleuries de notre illuminé matelot, poète à la voix vibrante et les mains au ciel, la caravelle déferla toute sa resplendissante voilure claire, ornée de ses morues entrelacées, déhala sur ababour et se mit dans le vent d’ouest, cap au nord sur le sel des Sables-d’Olonne. Moi, Kavad Disañv, affranchi breton fugueur, l’enfant perdu anonyme mais tout de même matelot terre-neuvier d’expérience, j’étais désormais pêcheur de morue des terres de Laborador et de la Grande Rivière de Canada. Martin de Artalequ, mon capitaine, un vrai, respectueux, ordonné, partageur généreux et rassembleur, m’avait tout de suite fait confiance. Contre l’avis de son teigneux maître d’équipage qui m’envoyait matelot léger, il m’avait enrôlé aux gréements du grand mât, bordée d’ababour, de babord.

Maintenant, j’avais une famille et un foyer sur l’eau; maintenant j’avais un métier, un vrai; maintenant j’avais aussi une raison de revenir, il y aurait enfin quelqu’un sur la jetée aux froids de novembre. Je n’étais certainement plus le kavad, je ne pourrais jamais plus être disañv…

J’étais à bord de Magdalena, matelot qualifié du grand mât, je serais désormais le meilleur des gréeurs et gabiers de babord, promis: à partir d’aujourd’hui, je serais babordais; je serai le Babordais.





VI


18 avril

Alors que notre navigation des Sables-d’Olonne à Donibane Lohitzun au milieu de mars avec les frères Douillard n’avait duré qu’une longue journée, trois quarts arrière ababour amure, le voyage inverse n’en finissait plus et la distance me semblait avoir doublé. Les vents dominants d’avril étaient des mêmes rhumbs que le mois précédent: la voilure carrée de la caravelle, pas du tout adaptée à ces vents debout, nous obligeait à tirer sans cesse des bords vers le large au nord-ouest, pour recevoir le vent de travers stibour, puis bord inverse et ferler la grand-voile carrée pour venter au maximum la latine de l’artimon. Or celle-ci, malgré sa taille immense tel qu’annoncé plus tôt par la longueur de son antenne, ne suffisait visiblement pas à la tâche pour une si grosse coque, et lourdement chargée.

La caravelle était excellente marcheuse, le contenu des cales bien réparti et elle bien dans ses lignes. Son fond presque plat lui aurait donné le roulis d’une barrique dodue, mais sa quille devait être de l’échantillon parfait pour lui assurer la plus belle stabilité. Elle était calée dans la vague, assise confortablement et coupant l’eau sans tangage, son sillage bien droit peu importe sa gîte. Les gréements courant et dormant de Magdalena étaient d’excellente qualité, son accastillage de fort calibre et de beaux bois et métaux, et ses manœuvres du plus beau chanvre soyeux de la Baltique. Un bateau excellent construit par les meilleurs charpentiers portugais. Les difficultés étaient dans les mâts et la voilure.

Tout en apprenant avec soin à bien sentir et ajuster ces manœuvres, je m’inquiétais de notre traversée à venir vers Terra Nova et Laborador à ces latitudes avec ce gréement carré, franc ouest dans les vents d’ouest et contre les courants d’ouest, durant au moins un mois sinon bien davantage. Nous devrions alors mettre la barre au nord-ouest vers l’Islande, monter haut et loin au-delà des cinquantièmes, au froid et au nord de ces courants et vents dominants de l’ouest, avant de pouvoir faire route en redescendant sud-ouest vers Laborador. Il nous faudrait ensuite descendre encore plus vers le sud en bordant la côte et trouver le passage, dont plusieurs parlent en de bien vilains mots, ce passage qu’aurait emprunté le capitaine Cartier, entre ces terres de Laborador et l’île des Démons, ou celle de Baccalao, ou de Saint-Julien ou quoi encore. Des mers entièrement glacées de montagnes et de tables de glace à contourner nuit et jour. Toute cette géographie était bien floue et tellement incertaine pour un Breton qui n’avait jamais pêché que sur les Bancs, loin à l’est de cet archipel immense, sans jamais y avoir posé le pied ni même aperçu aucune de ces îles. Peut-être devrions-nous même contourner tout l’immense archipel par le sud, border les redoutables, voire mortelles dit-on, Berges Vierges pour atteindre le cap de Rey et remonter ensuite vers Laborador par le nord-est.

«Sout’ à poud’! pensais-je. Près de mille lieues, au moins! Jamais nous n’atteindrons Terra de Laborador cette année! Même si le printemps nous laissait ce passage de Cartier libre de glace au nord, à cette vitesse, à contre-courant, avec cette voilure gréée pour les vents alizés du nord-est, nous n’y parviendrons jamais dans l’été. Ma doue beniget… dans quelle aventure me suis-je envoyé?»

Or, cela ne semblait inquiéter personne que moi pourtant. Dehoyangaray, le maître, veillait à sa navigation et harcelait ses hommes sans raisons et sans soucis apparents, comme une mouche à merde; ceux-ci, de quart ou non, vaquaient paresseusement ou dormaient à même le pont sans trop s’en occuper. Cláudio, le joyeux maître de pêche, complétait ses calculs de sel, de poids et de volumes en chantant à tue-tête une ballade portugaise pour jolies filles; Marsans parfumait la caravelle des effluves de quelque ragoût bien saucé, en déclamant les recettes à ses novices marmitons et en pestant contre leur incurie. Tout là-haut de la misaine, en chausses et culotte pâles et veste rouge vif, le capitaine débattait discrètement avec le pilote de Hoyarsabal d’un savant et complexe sujet de mâture et voilure, qui demandait force gesticulations. Rien que de très normal.

De son nid-de-pie, il me héla puissamment:

— Kavad! À moi!

— Capitaine, je vous en prie…

Il se reprit:

— Babordais, grimpe là.

Puis, rendu à eux:

— Pardonne-moi, je finirai bien par m’habituer à ce nouveau nom auquel tu sembles tant tenir. Et qui te sied bien. Martin et moi voulons t’exposer notre dessein et recevoir ton opinion et avis de noueur sur ce qu’il serait bon de faire. Notre idée est arrêtée, mais ta spécialité des cordages et, qui sait, de quelque autre science de ton pays, pourrait nous éclairer davantage, Babordais.

Le capitaine et le pilote m’exposèrent en détail leur étonnant projet, durant de longs moments. Je donnai mon humble point de vue de gabier.

— Un nœud de drisse de bonnette ne suffira certainement pas ici, même s’il est capelé avec grand soin dans un fort cordage, en respectant bien la torsion, et même amarré et goudronné. Cette «antenne» qui sert d’espar est-elle cette même pièce de vergue de notre voile carrée?

— Point! Quand tu verras la chose! Elle est identique à celle d’artimon, mais une demi-fois plus longue et forte. Ce sont les deux pièces là, couchées sur le pont, à rousturer ensemble. Une fois hissée et en place, on capelle l’antenne à sa suspente et elle ne s’en échappe plus. Toutes les manœuvres sont ensuite faites depuis le pont.

— Mais dans ces conditions de mer que je sais sur l’Atlantique, je recommande de ne pas amarrer définitivement: on doit pouvoir amener vitement l’antenne et la voile en cas d’urgence ou de besoin, sans monter ici. Les palans de drisse sont puissants mais on peut les doubler d’une forte chaîne de suspente ou erseau, pour les soulager; je prévoirais de pouvoir larguer cette doublure, par une sorte de trésillon ou de burin par exemple. J’y jonglerai. Même chose sur la misaine?

— Non, pour la grand-voile seulement. Nous garderons nos voiles carrées sur la misaine, et bien sûr aucune modification à l’artimon: cette voile plus petite nous sera de grande utilité sans déventer la grande.

— Nous pourrions réemployer la vergue de grand-voile en civadière?

— Magdalena n’a jamais eu de civadière, répondit le capitaine. Nous ne prendrons pas le temps de lui en ajouter une. Elle ne serait pas utile de toute manière puisque cette voilure sera assez puissante pour nous faire voler!

Je réfléchissais silencieusement à l’ensemble. Le projet était audacieux mais réalisable sans peine extrême. Par contre, pour faire au mieux, il faudrait relâcher dans un port, où l’on trouverait une machine à mâter ou autre grue.

— Surtout pas! Je ne veux pas que les Olonnais voient ça. Personne, entends-tu Babordais, absolument personne ne doit savoir, et tant que nous n’aurons pas gagné la mer ouverte, cette nouveauté ne devra pas quitter ce bord. La nouvelle se répandra si vite, nous serons bientôt imités et nous perdrons notre avantage sur les concurrents. Sitôt partis des Sables, en route enfin pour Terra Nova, nous relâcherons quelque part au large de Calonesus ou ailleurs, à l’abri des regards et de la mer afin de tout regréer. Le pilote m’assure que nous ne devons plus monter au nord du quarante-huitième, autrement c’est peine perdue. Merci de ton aide, Kav… Babordais, et pas un mot de tout ceci, à personne.

— Maître Jean s’empressera de me questionner et tourmenter, c’est certain.

— Tu lui rappelleras que de tout temps nos navigations invitent chacun à collaborer à la science commune, en donnant son opinion et en partageant ses connaissances en conseil. Par exemple, informe-le que ton savoir et ton expérience des routes bretonnes pour les Bancs intéressent les pilotes basques. Sans plus, ça le mettra déjà d’assez mauvais poil comme ça. Ou plutôt non. Ne lui réponds rien, quoi qu’il te demande. S’il te tourmente trop, avertis le pilote. Tout ça ne le concerne pas. À ta besogne maintenant.

Debout derrière le capitaine dans le nid-de-pie, le pilote de Hoyarsabal acquiesça silencieusement d’un sourire et d’un hochement de tête entendu à mon endroit. Les deux officiers n’auraient jamais ouvertement désavoué ou condamné les agissements d’un des leurs; il en allait de l’harmonie élémentaire du bord et même, à l’extrême, de la survie du navire en cas d’accident. Je sentais toutefois que les comportements malicieux du bosseman auraient de moins en moins de répercussions sur mon travail et, sans comprendre pourquoi tout à fait, que l’état-major m’en protégerait au besoin.



Aux Sables-d’Olonne, où nous arrivâmes au surlendemain de notre appareillage, j’avais un peu bêtement espéré apercevoir Laurence sur le quai. Mais bien sûr, à cette heure de ce jour, elle devait plutôt avoir juste terminé son service et sa mise en place du soir, et rangé plats et couverts déjà lavés dans la grande armoire bleue de l’office, sur la tablette du milieu… La cuisine fleurait bon le rôti, et elle… Gast, je rêvassais, mais je m’y revoyais. Je n’avais pas disposé de beaucoup de temps pour y repenser depuis, mais la fille et ses qualités occupaient bien une partie de mon esprit et créaient de la joie, si je pouvais imaginer au mieux ce qu’est la joie. C’était au cours de cette escale que, pour une rare fois dans ma vie, quelqu’un s’était intéressé au disañv que j’étais alors. Pour bien faire encore, la personne était avenante et sentait bon, et préparait en me souriant des plats dont je n’aurais même jamais imaginé les nuances, moi le maigre grignoteur de morue bouillie et de maquereau poêlé et, pire, de homard mal cuit. C’était mieux ainsi, qu’elle ne fût pas sur le quai mais bien en son auberge, où je l’y retrouverais cet hiver prochain. Pour l’heure, il y a du sel à embarquer, un cap à prendre à l’ouest, fortune à faire en or et diamants! Mais j’aurais été plus que fier de lui montrer mes beaux habits de mouton huilé, et comment j’étais lavé et proprement gréé, et même déjà mieux enrobé. Pas plus que je ne comprenais les attitudes vaguement complices du pilote et du capitaine, je ne savais mesurer toutes les dimensions et directions de cette rencontre avec Laurence ni cette chaleur qu’elle me générait dans l’intérieur. Une fille, une femme… Qu’est-ce que j’en savais? À quoi cela pouvait-il bien servir? Pourquoi mouiller à l’arrière une ancre flottante, alors que toute la voilure tire vers le large…



Cent quatre tonneaux de sel plus tard, bien arrimés dans la cale pleine à rase écoutille, notre lourde caravelle prenait les vraies mers, celle de Bretagne qui nous ferait passer en Atlantique droit devant, cap franc ouest sur la quarante-septième ligne. Après, nous verrions bien! De Artalequ avait tenu à appareiller à la tombée du jour, de manière à courir toute la nuit et le jour suivant pour atteindre notre destination dans la soirée du lendemain. La distance à couvrir n’était peut-être que d’une quarantaine de lieues à naviguer sans dangers, en pleine mer sans obstacles sinon les pirates et les corsaires anglais ou hollandais qui infestaient ces eaux. Notre cap au nord-ouest nous amenait à raser au sud les îles du Ponant – Hoedic, Houat et Enez ar Gerveur, que de Artalequ nommait Calonesus –, toutes îles repaires plus du tout secrets des écumeurs. La nuit noire de nouvelle lune nous servirait d’écran, et nos pierriers d’arguments.

Comme tout un s’y attendait malgré les rumeurs diverses, Magdalena mouilla à la fin du jour non pas au large de Calonesus mais à l’abri du minuscule archipel de Glaram, au-delà des îles du Ponant, loin des regards de la côte de l’îlot de Konk-Kerneo par trop au nord, et des navires de passage au sud. Chacun savait, corsaires, forbans, pirates ou marchands, que ces terres, propriété des moines de Rhuys, étaient pour ainsi dire inhospitalières et donc inhabitées, couvertes des fientes des innombrables hirondelles de mer, gouelaned et corbeaux marins. Ces grands oiseaux blancs, gris et noirs et combien d’autres plus petits, morlivid et golvan aod, moineaux de rivages bruns, beiges et discrets, allaient par milliers de la mer à l’archipel se reproduire et se nourrir, donner la vie et la mort. Les îlots de Glaram étaient brûlés jusqu’à la roche et malodorants, il ne s’y trouvait pas une goutte d’eau potable et à peine un petit et mauvais havre entre les roches, dit La Chambre: nous serions assurément seuls.

Notre mystérieuse besogne fut entreprise sans tarder au petit matin par tout l’équipage réuni. Du grand mât, la grande vergue et sa voile carrée furent prestement descendues sur le pont, dégagé pour l’occasion des biscayennes qui s’y entassaient proprement empilées. La voile désenverguée fut soigneusement pliée, ficelée en un grand boudin à ranger dans la soute aux voiles, et sa vergue amarrée sur le pont, à la place des deux pièces d’antenne. Pendant cette partie de l’opération, j’étais descendu dans cette soute, avec les Dacquerette et le maître Dehoyangaray, y quérir le précieux ballot surprise rangé là quelques jours auparavant à Donibane Lohitzun. Sous les consignes du pilote, il fut lentement, avec précautions et attention, délacé et déplié sur le pont, comme on le pouvait sans trop se nuire, à déborder de tribord et de babord par-dessus bord.

Il s’agissait de la plus belle voile triangulaire que j’avais jamais vue. Mon exploit d’ignorance était simple puisque ces voiles ne sont utilisées véritablement qu’au Levant. Aucun des gréements du Ponant, du Boulonnais à l’Aquitaine, n’inclut en cette matière autre chose qu’un minuscule tapecul latin, pour s’asseoir sur le vent et stabiliser les bonnes vieilles voiles carrées de nos aïeux, d’aussi ancienne mémoire que possible.

Antoine le Bourru se braqua, bougonnant:

— Pas une grand-voile alla trina! Ils n’oseront pas! Personne ici ne sait naviguer avec. C’est bien connu: si tu ne connais pas, n’y touche pas…

— À la trénat? Ce n’est pas un mot marin, ça? demanda son voisin.

— En italien alla trina, triple, à trois pointes. Déformé latina, voile latine. Ahhh! Ça fera pas…

Cette grand-voile latine était fabriquée de la plus belle olonne de Locronan qui se pût, une toile de chanvre d’une grande douceur, d’un beige délicat, et parfaite d’une laize à l’autre. Elle était légère pour sa grande taille, cousue avec soin et ralinguée avec science. Le capitaine y avait fait peindre, comme sur sa grand-voile carrée, trois immenses morues rouges entrelacées: l’effet était saisissant, même sur la voile flasque étendue sur le pont, comme morte. Il fallait au plus vite gréer cette merveille, la faire vivre.

Pendant que les gabiers rousturaient l’antenne et y enverguaient la voile, je m’attaquais à ses cordages avec l’aide du pilote, du maître de pêche et du maître d’équipage, sous la gouverne du capitaine de Artalequ. La position du cercle de suspente sur l’antenne fut mesurée de manière à équilibrer parfaitement l’espar et sa voile, puis les cosses de poulies de drisse furent rapprochées de ce point de suspente. Comme jonglé depuis ma demande de conseil, je fabriquai une suspente faite de deux longs et forts erseaux. L’un serait noué à l’antenne au point de suspente par une simple tête d’alouette, l’autre serait aiguilleté en portugaise en haut du mât. Les boucles de l’un passées dans l’autre seraient reliées par un nœud de drisse anglaise bloqué d’un puissant burin; les drisses choquées, l’antenne pendrait à sa suspente. Au moindre besoin d’amener cette voile, il suffirait, depuis le pont, de raidir les drisses pour pouvoir tirer le burin de son logement afin de larguer le nœud de suspente.

En hissant l’antenne juste à sa place à droite du mât, la pointe basse du triangle de la voile serait à son point d’amure, l’orse poupe, à la lisse de pavois d’ababour au château d’avant. Le point d’écoute serait à bonne main à stibour au château d’arrière, de manœuvre extrêmement aisée. La pointe haute du triangle dépassait très élégamment la pomme de grand mât à forte hauteur au-dessus de la hanche stibour de la caravelle. Pour prendre le vent à stibour largue ou d’ababour bon plein, il suffisait de traverser le point d’écoute d’un bord à l’autre pour que l’antenne pivote autour du mât, à la suspente. Quelle merveille! À cette latitude, il était plus qu’improbable de rencontrer d’autres allures que ces deux-là, et à la fin de l’automne, nous aurions assurément vent arrière tout au long du retour. On ne pouvait espérer mieux.

Le capitaine et son pilote, les garnements complices de ce bon tour, étaient tout sourire, les yeux brillants, comme nous autres émerveillés de cette «nouveauté».

— Garçons, nous revenons cent ans derrière, au XVe siècle! Honneur aux Portugais et à leur immense science de la mer! Nous voici à bord d’un heureux mélange de la moderne caravela, avec ses habituels phares carrés, et de l’ancienne et si noble caravela oceanica, avec ses voiles carrées à l’avant et latines autrement. La caravela da volta do mar largo, la «caravelle du retour du large» vents contraires, de l’Infante Dom Enrique o Navegador, de Bartolomeu Dias et de Pedro Alvarez Cabral, découvreur du Brésil…

— Honra ao Infante! Honra a Cabral! Honra aos Portugueses que descobriram os caminhos do mar! interrompit l’enthousiaste Cláudio Teixeira, notre Portugais patriote.

— Honra! Honra! Ohore! Honneur! Honor! reprirent tous les marins en désordre de Babel.

— Enor! Enor! ajoutai-je en breton pour donner le change.

— Notre caravelle est désormais une version améliorée de la caravela redonda oceanica du grand Dom Enrique le Navigateur. Nos grand-voile et artimon latins nous permettront de naviguer par tous les vents, incluant serrer le maître-vent d’ouest, d’ici à la Terra de Laborador. Notre misaine carrée nous ramènera cet automne en quelques jours vent-au-cul à nos femmes, riches et heureux, cales et ventres pleins! Et à ne plus jamais désormais donner raison à cet idiot dicton:

Oiseaux du diable, c’est nom de matelots. Dans les mauvais temps, ils voltigent au plus haut.

Toutes les manœuvres se feront depuis le pont. Honneur aux Portugais, vraiment! Finissons-en pour aujourd’hui, je suis très fier de vous, garçons. Cap à l’ouest!

Arc-en Ciel était ébloui, en transe, contemplant la nouvelle voilure les yeux au ciel, bouche ouverte.

— C’est beau, n’est-ce pas? lui demandai-je.

— Ainsi naissent les oiseaux, Babordais. Des rustres coques de bois auxquelles les artistes ajoutent des voiles, d’abord rabougries et fripées comme de laids oisillons naissants, puis offertes à pleine âme aux glorieux vents des mers, pour les mener à tire d’aile vers les cieux infinis et les terres inconnues qui…

Il se tut soudain, comme interrompu dans son élan, me regarda, comme surpris d’être là, et s’en retourna à sa tâche.

Tout le lendemain, un dimanche, fut occupé très activement aux ultimes préparatifs de notre traversée. Nous aurions bientôt plus de quarante jours pour ne rien faire et nous reposer: travailler ce dimanche ne nous pesait point, et personne ne sembla