Main La Momie

La Momie

,
Year:
2014
Language:
french
ISBN:
2c5fb5ea964b16c32501a9f2d2203c3bca524a66
File:
EPUB, 2.38 MB
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1

La Momie du Belvédère

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 278 KB
2

La moisson des innocents

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 704 KB
Titre original

The Mummy

Ouvrage publié sous la direction

de Patrice Duvic

© 1989 by Anne O’Brien Rice and the Stanley Travis Rice, Jr. Testamentary Trust

Tous droits réservés incluant les droits de reproduction, en tout ou en partie, sous quelle que forme que ce soit.

Publié pour la première fois par Ballantine Book, une filiale de The Random House Publishing Group, division de Random House, Inc., New York, et simultanément au Canada par Random House of Canada Limited, Toronto.




ISBN édition originale : 0-345-36-994-7





Édition française publiée par :

© Éditions Plon, un département d’Édi8, 2014, pour la présente nouvelle traduction et édition

12, avenue d’Italie

75013 Paris

Tél. : 01 44 16 09 00

Fax : 01 44 16 09 01

www.plon.fr


Création graphique : Delphine Dupuy

EAN : 978-2-259-22123-8

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »



Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





Je dédie ce livre, avec tout mon amour, à



Stan Rice

et

Christopher Rice



ainsi qu’à

Gita Mehta,

intarissable source d’inspiration



et



Sir Arthur Conan Doyle

pour ses formidables nouvelles

« Le Lot N° 249 » et « L’Anneau de Thoth »



et

H. Rider Haggard,

créateur de l’immortelle Elle



et



à tous ceux qui ont donné vie à La Momie,

dans leurs nouvelles, leurs romans ou leurs films.



Et enfin à



mon père, Howard O’Brien, qui est venu plus d’une fois

me chercher à notre cinéma de quartier lorsque La Momie m’avait tellement effrayée que j’étais incapable de rester

ne serait-ce que dans le hall où l’angoissante musique

me parvena; it à travers les portes.





Je remercie tout particulièrement



Frank Konigsberg

et

Larry Sanitsky



pour leur enthousiasme et leurs encouragements

quant à mon travail sur La Momie et pour leur contribution

à l’élaboration de cette histoire.





PREMIÈRE PARTIE





1



Les flashes l’éblouirent un instant. Si seulement il pouvait se débarrasser de ces photographes !

Cela faisait maintenant des mois qu’ils le suivaient, depuis que les premiers objets avaient été trouvés sur les collines désertiques du sud du Caire. À croire qu’eux aussi savaient que quelque chose allait se produire. Après toutes ces années, Lawrence Stratford était sur le point de faire une découverte majeure.

Ils étaient donc là, à faire fumer les flashes de leurs appareils photo. Ils manquèrent lui faire perdre l’équilibre tandis qu’il progressait dans l’étroit passage grossièrement taillé, vers les lettres que l’on distinguait sur la porte de marbre à moitié déblayée.

Tout à coup, la lumière du crépuscule parut diminuer. Il voyait les inscriptions mais ne pouvait clairement les déchiffrer.

« Samir ! s’écria-t-il. Il me faut de la lumière.

— Tout de suite, Lawrence. »

Une torche s’enflamma aussitôt derrière lui, et un flot de lumière jaune se déversa, rendant soudain parfaitement visible la dalle de pierre. Oui, des hiéroglyphes somptueusement gravés et incrustés d’or dans du marbre d’Italie. Jamais il n’avait vu une chose pareille.

Il sentit la main chaude et soyeuse de Samir se poser sur la sienne alors qu’il commençait à lire tout haut :

« Profanateurs de sépultures, détournez votre regard de ce tombeau si vous ne voulez pas réveiller son occupant et déchaîner sa fureur. Ramsès le Damné est mon nom. »

Il lança un coup d’œil à Samir. Qu’est-ce que cela signifiait ?

« Continuez, Lawrence. Vous traduisez bien plus vite que moi, dit Samir.

— Ramsès le Damné est mon nom. Autrefois Ramsès le Grand de Haute et de Basse-Égypte ; le Massacreur des Hittites, le Bâtisseur de Temples, le Bien-Aimé du Peuple, et le gardien immortel des rois et reines d’Égypte à travers les âges. En cette année qui a vu mourir la grande reine Cléopâtre, alors que l’Égypte s’apprête à devenir une province romaine, je m’abandonne aux ténèbres éternelles. Gare à tous ceux qui laisseraient les rayons du soleil franchir cette porte.

— Mais ça n’a pas de sens, murmura Samir. Ramsès le Grand a régné un millénaire avant Cléopâtre.

— Pourtant ces hiéroglyphes datent de la dix-neuvième dynastie, ça ne fait aucun doute, répliqua Lawrence en balayant des gravats d’un geste d’impatience. Et regarde, l’inscription est répétée en latin et en grec. » Il marqua une pause, puis lut brièvement les dernières lignes rédigées en latin : « Sachez-le : je sommeille comme la terre sommeille sous le ciel nocturne ou la neige hivernale ; et une fois éveillé, je ne suis asservi à aucun homme. »

Lawrence resta un instant muet, les yeux rivés sur les mots qu’il venait de lire. Il n’entendit que vaguement Samir :

« Je n’aime pas ça. Quoi que ça signifie, c’est une malédiction. »

Lawrence se retourna à contrecœur et constata que les soupçons de Samir avaient laissé place à l’effroi.

« La dépouille de Ramsès le Grand est au musée du Caire, déclara Samir, nerveux.

— Non, rétorqua Lawrence, sentant un frisson lui parcourir lentement la nuque. Il y a effectivement une dépouille au musée du Caire, mais ce n’est pas celle de Ramsès ! Regarde les cartouches, le sceau ! Personne, du temps de Cléopâtre, n’était capable d’écrire les anciens hiéroglyphes. Et ceux-ci sont parfaits – réalisés avec un soin infini digne des Romains et des Grecs. »

Oh, si seulement Julie était là ! se dit Lawrence avec amertume. Sa fille, Julie, n’avait peur de rien. Elle comprendrait l’importance de ce moment mieux que quiconque.

Il faillit trébucher en sortant à reculons, faisant signe aux photographes de s’écarter de son chemin. Une fois de plus, les flashes crépitèrent autour de lui. Les journalistes se précipitèrent vers la porte de marbre.

« Que les équipes de fouilles se remettent au travail, lança Lawrence. Je veux que le passage soit dégagé jusqu’au seuil. J’entre dans ce tombeau ce soir.

— Lawrence, vous devriez prendre votre temps, le mit en garde Samir. Il y a quelque chose ici qu’on ne devrait pas prendre à la légère.

— Cela m’étonne de toi, Samir. Voilà dix ans que nous fouillons ces collines dans l’espoir de faire une telle découverte. Et personne n’a touché cette porte depuis qu’elle a été scellée, il y a deux mille ans. »

D’un geste presque agressif, il repoussa les journalistes qui se pressaient de nouveau autour de lui et tenta de leur bloquer le passage. Il avait besoin de retrouver la tranquillité de sa tente jusqu’à ce que la porte fût dégagée ; il lui fallait son journal, le seul confident à qui faire part de son excitation. La journée avait été longue, et il se sentait soudain étourdi par la chaleur.

« Pas de question pour le moment, messieurs-dames », dit poliment Samir qui, comme toujours, jouait les intermédiaires entre Lawrence et le monde réel.

Lawrence descendit en vitesse le sentier cahoteux. Il se tordit la cheville mais poursuivit tout de même, les yeux plissés alors qu’il tentait de voir, au-delà des flammes vacillantes des torches, la beauté lugubre des tentes éclairées sous le ciel violacé du soir.

En chemin vers le campement et le refuge que lui offraient son bureau et sa chaise, il ne fut distrait que par une chose : il entrevit son neveu, Henry, non loin de là, l’observant d’un air nonchalant. Henry, si peu à son aise en Égypte – il était pitoyable dans son costume en lin blanc trop chic. Henry, avec son sempiternel verre de scotch à la main et son inévitable cigarillo aux lèvres.

La danseuse du ventre était sans nul doute avec lui – Malenka, cette femme du Caire, qui donnait à son gentleman anglais tout l’argent qu’elle gagnait.

Lawrence ne pourrait jamais vraiment faire abstraction de la présence d’Henry, mais l’avoir dans les pattes maintenant était plus qu’il ne pouvait supporter.

De toute son heureuse existence, Lawrence considérait Henry comme sa seule véritable déception – ce neveu qui n’avait d’autres centres d’intérêt que le jeu et l’alcool ; le seul héritier mâle de la fortune des Stratford, à qui l’on ne pouvait même pas confier un billet d’une livre.

Une fois de plus, il ressentit douloureusement l’absence de Julie – sa fille bien-aimée qui aurait dû être ici avec lui, si son jeune fiancé ne l’avait pas persuadée de rester à Londres.

Henry était venu en Égypte pour l’argent, il devait faire signer des papiers à Lawrence concernant la compagnie. Et le père d’Henry, Randolph, l’y avait envoyé pour cette sinistre mission, cherchant à tout prix à couvrir les dettes de son fils, comme toujours.

Une fine équipe que ces deux-là, songea Lawrence avec amertume. Le bon à rien et le président du conseil d’administration de la Stratford Shipping, qui détournait sans grande discrétion les bénéfices de la compagnie dans la bourse sans fond de son fils.

Mais en réalité, Lawrence était capable de tout pardonner à son frère Randolph. Il ne lui avait pas seulement cédé l’entreprise familiale, il s’en était déchargé, ainsi que de toutes les responsabilités et de la pression que cela impliquait, afin de pouvoir consacrer les années qui lui restaient à fouiller les vestiges égyptiens qu’il chérissait tant.

Et, pour être tout à fait honnête, Randolph avait dirigé la Stratford Shipping de façon tout à fait acceptable. Du moins avant que son fils ne fasse de lui un détourneur de fonds et un voleur. Même maintenant, Randolph aurait tout avoué si on l’avait mis au pied du mur. Mais Lawrence était bien trop égoïste pour désirer une telle confrontation. Il ne voulait plus jamais quitter l’Égypte pour les bureaux londoniens oppressants de la Stratford Shipping. Même Julie n’aurait pas pu le convaincre de rentrer.

Et à présent Henry se tenait là, attendant son heure. Lawrence refusa cependant de lui accorder cette faveur, préférant entrer dans sa tente et s’empresser de s’installer à son bureau. Il sortit un journal relié de cuir qu’il conservait précieusement, peut-être pour cette découverte. Il inscrivit à la hâte ce qu’il se rappelait avoir lu sur la porte et les questions qu’un tel message soulevait.

« Ramsès le Damné. » Il se renversa contre le dossier de sa chaise et contempla ce nom. Pour la première fois, le pressentiment qui avait ébranlé Samir le traversa brièvement.

Que pouvait bien signifier tout cela ?



Minuit et demi. Était-il en train de rêver ? La porte de marbre du tombeau avait été soigneusement ôtée, photographiée et placée sur des tréteaux dans sa tente. Ils étaient maintenant prêts à forcer une ouverture à la dynamite. Le tombeau allait enfin lui appartenir !

Il adressa un signe de tête à Samir et sentit une vague d’excitation gagner la foule. Les flashes crépitèrent tandis qu’il portait les mains à ses oreilles, puis l’explosion les surprit tous. Il la ressentit jusqu’au creux de son estomac.

Mais l’heure n’était pas à ces considérations. Muni d’une torche, il se dirigea vers l’entrée, ignorant Samir qui tentait de l’en empêcher.

« Lawrence, il pourrait y avoir des pièges, il pourrait y avoir…

— Écarte-toi de mon chemin. »

La poussière le faisait tousser, ses yeux pleuraient.

Il avança brusquement la torche dans le trou béant. Des murs ornés de hiéroglyphes – encore le splendide style propre à la dix-neuvième dynastie, c’était une certitude.

Il pénétra aussitôt à l’intérieur. Il y faisait incroyablement frais ; et cette odeur, qu’était-ce ? Un étrange parfum, après tant de siècles !

Son cœur battait trop fort. Le sang lui monta au visage, et il toussa de nouveau, alors que les journalistes soulevaient la poussière dans le passage.

« Restez derrière ! vociféra-t-il. Les flashes s’illuminèrent une fois de plus autour de lui. Il distinguait à peine les minuscules étoiles peintes sur le plafond au-dessus de sa tête.

Et là, une longue table chargée de jarres et de boîtes d’albâtre. Des tas de rouleaux de papyrus. Seigneur, rien que ces objets confirmaient qu’il était face à une découverte sans précédent.

« Mais ce n’est pas un tombeau ! », murmura-t-il.

Il y avait un bureau couvert d’une fine pellicule de poussière, on aurait juré que l’érudit qui s’y était attablé venait juste de quitter les lieux. Un rouleau de papyrus y était encore étalé, ainsi que des plumes taillées et un flacon d’encre. Il y avait aussi une coupe.

Mais le buste, le buste de marbre… il datait indéniablement de l’époque gréco-romaine. Il représentait une femme aux cheveux ondulés plaqués en arrière sous un bandeau de métal ; ses yeux endormis, aux paupières à demi fermées, étaient semblables à ceux d’une aveugle. Son nom était gravé sur le socle :

CLÉOPTRE



« Impossible, entendit-il Samir s’exclamer. Mais regardez, Lawrence, le cercueil ! »

Lawrence l’avait déjà remarqué. Il observa en silence l’objet qui trônait sereinement en plein milieu de cette pièce – ce bureau, cette bibliothèque –, avec ses piles de parchemins et sa table d’écriture couverte de poussière.

De nouveau, Samir ordonna aux photographes de reculer. Les flashes fumants exaspéraient Lawrence.

« Sortez tous d’ici, dehors ! », aboya-t-il. Maugréant, ils battirent en retraite, hors de la vue des deux hommes qui restèrent là, muets de stupeur.

Samir fut le premier à prendre la parole :

« C’est du mobilier romain. Et c’est Cléopâtre. Regardez les pièces de monnaie sur le bureau, Lawrence. Elles sont à son effigie, et récemment frappées. À elles seules, elles valent…

— Je sais. Mais ici repose un pharaon de l’époque antique, mon ami. Chaque détail de ce cercueil… Il est aussi beau que tous ceux jamais trouvés dans la vallée des Rois.

— Mais sans sarcophage, objecta Samir. Pourquoi cela ?

— Ce n’est pas un tombeau, répéta Lawrence.

— Mais le roi aurait choisi d’être enseveli ici ! »

Samir s’approcha du cercueil, levant la torche haut au-dessus du visage magnifiquement peint, avec ses yeux maquillés d’un trait noir et ses lèvres parfaitement dessinées.

« Je serais prêt à parier que ça date de la période romaine, déclara-t-il.

— Pourtant le style…

— Lawrence, c’est une représentation trop réaliste. C’est un artiste romain qui a imité le style de la dix-neuvième dynastie à la perfection.

— Et comment une telle chose serait-elle possible, cher ami ?

— Des malédictions », chuchota Samir, comme s’il n’avait pas entendu la question.

Il examina les lignes de hiéroglyphes qui entouraient le visage peint. La transcription en caractères grecs apparaissait un peu plus bas, puis venait enfin le texte en latin.

« Ne touchez pas à la dépouille de Ramsès le Grand, lu Samir. C’est la même chose dans les trois langues. De quoi faire réfléchir n’importe quel homme sensé !

— Pas celui que tu as devant toi, répondit Lawrence. Appelle les ouvriers, qu’ils viennent soulever ce couvercle tout de suite. »



La poussière était quelque peu retombée au sol. Plantées dans les vieilles appliques fixées au mur, les torches envoyaient beaucoup trop de fumée vers le plafond, mais il s’en soucierait plus tard.

Le problème, pour l’instant, était d’ouvrir la forme humaine emmaillotée qui était appuyée contre le mur, le fin couvercle de bois du cercueil soigneusement placé à la verticale à ses côtés.

Il ne voyait plus les hommes et les femmes attroupés à l’entrée, qui les scrutaient en silence, lui et sa découverte.

Lentement, il leva son couteau et découpa la fragile toile de lin séchée, qui se défit aussitôt pour révéler la silhouette fermement enveloppée en dessous.

En chœur, les journalistes laissèrent échapper un hoquet de stupeur. Et les flashes jaillirent, encore et toujours. Lawrence sentait le silence de Samir. Les deux hommes observaient le visage squelettique sous les bandes de lin jaunies et les bras atrophiés si sereinement croisés sur la poitrine.

L’un des photographes implorait apparemment qu’on le laisse entrer dans la pièce. Samir réclama le silence d’un ton furieux. Mais c’était à peine si Lawrence avait conscience de ces distractions.

Il contemplait tranquillement la silhouette émaciée devant lui, avec ses bandages de la couleur du sable bruni du désert. Il lui semblait pouvoir déceler une expression sur les traits recouverts de leur linceul ; une sorte de sérénité dans la façon dont s’étiraient les fines lèvres.

Chaque momie représentait un mystère. Chaque corps desséché, mais toutefois conservé, une épouvantable image de la vie dans la mort. Observer ces cadavres de l’Égypte ancienne lui faisait toujours froid dans le dos. Mais il ressentit une étrange fascination en regardant celui-ci – cet être énigmatique qui se faisait appeler Ramsès le Damné, Ramsès le Grand.

Une vague de chaleur le parcourut. Il s’approcha et entailla davantage l’enveloppe extérieure. Derrière lui, Samir ordonna aux photographes de dégager le passage. Il y avait un risque de contamination. Oui, sortez tous, s’il vous plaît.

Brusquement, Lawrence tendit la main et toucha la momie – mais avec déférence, du bout des doigts. Si curieusement résistante ! Bien sûr, avec le temps, l’épaisse couche de bandages s’était assouplie.

Il observa une nouvelle fois le maigre visage devant lui, les paupières arrondies et la bouche sombre.

« Julie, murmura-t-il. Oh, ma chérie, si seulement tu pouvais voir… »



Le bal de l’ambassade. Toujours les mêmes visages, le même orchestre et la même valse à la fois douce et assommante. Elliott Savarell trouvait les lumières trop éblouissantes, le champagne lui laissait un goût acide dans la bouche. Néanmoins, il vida son verre d’un geste plutôt gracieux et fit signe à un serveur qui passait. Oui, un autre. Et encore un autre. Si seulement ç’avait été du bon cognac ou du whisky.

Mais on réclamait sa présence ici, n’est-ce pas ? La fête n’aurait pas la même saveur sans le comte de Rutherford. Il en était un des ingrédients principaux, tout comme les gigantesques compositions florales, les milliers de bougies, le caviar et l’argenterie, sans oublier les vieux musiciens frottant leur archer sur leur violon d’un air las tandis que la jeune génération dansait.

Chacun saluait le comte. Tous souhaitaient qu’il vienne prendre le thé, qu’il assiste au mariage de leur fille ou à un bal tel que celui-ci. Peu importait qu’Elliott et son épouse ne reçoivent plus que très rarement dans leur hôtel particulier de Londres ou leur propriété de campagne dans le Yorkshire, qu’Edith passe désormais la plupart de son temps à Paris, auprès d’une sœur veuve. Le dix-septième comte de Rutherford était un convive de choix. Dans sa famille, les titres remontaient, d’une façon ou d’une autre, à Henry VIII.

Comment se faisait-il qu’il n’ait pas tout gâché depuis longtemps ? se demanda Elliott. Comment avait-il pu charmer autant de personnes pour qui il n’avait porté, au mieux, qu’un intérêt passager ?

Mais non, ce n’était pas tout à fait vrai. Il aimait certains d’entre eux, qu’il l’admette ou non. Il aimait son vieil ami Randolph Stratford, tout comme le frère de celui-ci, Lawrence. Et, bien sûr, il aimait Julie Stratford, et il aimait la regarder danser avec son propre fils. Elliott était là pour lui. Bien entendu, Julie n’allait pas réellement épouser Alex, du moins pas de sitôt. Mais c’était le seul espoir solide qui se profilait : qu’Alex puisse acquérir l’argent nécessaire pour conserver les terres dont il hériterait, la fortune censée aller de pair avec un titre ancien, ce qui était rarement le cas désormais.

Le plus triste, c’était qu’Alex aimait Julie. Tous deux n’avaient que faire de l’argent. C’était la vieille génération qui menait ce genre de tractations et qui organisait tout ; il en avait toujours été ainsi.

Elliott s’appuya contre la rampe dorée, regardant le mouvement gracieux des jeunes couples qui tournoyaient en contrebas, et, un instant, il tenta de faire abstraction du tumulte des voix pour ne plus entendre que les doux accords de la valse.

Mais Randolph Stratford parlait encore. Il assurait à Elliott que Julie avait seulement besoin qu’on la pousse un peu. Si Lawrence voulait bien intercéder auprès d’elle, sa fille consentirait à cette union.

« Donne une chance à Henry, répéta Randolph. Il n’est en Égypte que depuis une semaine. Si Lawrence prenait l’initiative de…

— Mais pourquoi ferait-il cela ? », l’interrompit Elliott.

Silence.

Elliott était plus proche de Lawrence que Randolph. Elliott et Lawrence. Personne ne connaissait vraiment toute l’histoire, excepté les deux intéressés. Il y avait des années, dans le monde d’insouciance qu’était Oxford, ils avaient été amants, et, à la fin de leurs études, ils avaient passé un hiver ensemble au sud du Caire, dans un houseboat sur le Nil. Puis la vie les avait inexorablement séparés. Elliott avait épousé Edith Christian, une riche héritière américaine. Lawrence avait fait de la Stratford Shipping un empire.

Mais leur amitié n’avait jamais vacillé. Ils avaient passé d’innombrables vacances ensemble en Égypte. Ils pouvaient encore, durant des nuits entières, échanger leurs points de vue sur l’histoire, les vestiges, les découvertes archéologiques, la poésie et toutes sortes de sujets. Elliott avait été le seul à vraiment comprendre la décision de Lawrence de prendre sa retraite et de partir en Égypte. Il l’avait même envié, ce qui avait fait naître les premières rancœurs entre eux. Au petit jour, alors que le vin coulait à flots, Lawrence avait traité Elliott de lâche parce que celui-ci avait choisi de finir sa vie à Londres dans un monde qui ne le satisfaisait pas – un monde qui ne lui apportait aucune joie. Elliott avait reproché à Lawrence d’être aveugle et stupide. Après tout, Lawrence était plus riche qu’Elliott n’aurait jamais pu rêver de l’être ; et il était veuf et père d’une fille intelligente et indépendante. Elliott avait une femme et un fils qui avaient besoin de lui au quotidien pour orchestrer la réussite de leur existence parfaitement respectable et conventionnelle.

« Tout ce que je dis, insista Randolph, c’est que si Lawrence s’exprimait en faveur de ce mariage…

— Et qu’en est-il du petit problème des vingt mille livres ? le coupa soudain Elliott d’un ton posé, courtois, bien que la question fût particulièrement brutale. Edith sera de retour de France dans une semaine et elle remarquera sans aucun doute l’absence de son collier, persista-t-il. Tu sais qu’elle remarque toujours ces choses-là. »

Randolph ne répliqua pas.

Elliott laissa échapper un petit rire, mais pas par moquerie à l’égard de Randolph ni de lui-même. Et certainement pas à l’égard d’Edith qui, aujourd’hui, possédait à peine plus d’argent que lui – et encore, la fortune de celle-ci consistait principalement en des bijoux et de l’argenterie.

Peut-être qu’Elliott avait ri parce que la musique lui tournait la tête ; à moins qu’il ne fût simplement touché de voir Julie Stratford dansant avec Alex juste en dessous. Ou peut-être encore était-ce parce que, ces derniers temps, il avait perdu sa faculté de s’exprimer par euphémismes et demi-vérités. Celle-ci l’avait quitté en même temps que sa forme physique et le sentiment de bien-être qu’il avait ressenti durant toute sa jeunesse.

Désormais, ses articulations le faisaient un peu plus souffrir chaque hiver ; et il ne pouvait plus parcourir un kilomètre à pied dans la campagne sans éprouver une vive douleur dans la poitrine. Cela lui était égal d’avoir les cheveux blancs à cinquante-cinq ans, sans doute parce qu’il savait que cela lui conférait un certain charme. Mais il était secrètement et profondément affligé de devoir se servir d’une canne pour le moindre de ses déplacements. Cependant, le pire était encore à venir.

La vieillesse, la faiblesse, la dépendance. Pourvu qu’Alex épouse les millions des Stratford, et sous peu !

Il se sentit soudain agité, mécontent. La musique douce et chuintante l’agaçait ; il ne supportait plus Strauss, à dire vrai. Mais le problème était encore plus profond que cela.

Il eut envie d’en parler à Randolph, de lui dire que lui, Elliott, avait commis une terrible erreur des années auparavant. Quelque chose à voir avec ces longues nuits passées en Égypte, lorsque lui et Lawrence se promenaient à travers les rues sombres du Caire, ou bien qu’ils se querellaient, l’esprit embrumé par l’alcool, dans le petit salon de leur bateau. Lawrence avait, d’une certaine manière, réussi à donner à sa vie une dimension héroïque ; il avait accompli des choses que d’autres auraient tout simplement été incapables de faire. Elliott avait suivi le courant. Lawrence avait fui en Égypte, pour retrouver le désert, les temples, ces nuits claires et étoilées.

Mon Dieu, comme Lawrence lui manquait ! Ces trois dernières années, ils n’avaient échangé qu’une poignée de lettres, mais leur vieille complicité ne s’étiolerait jamais.

« Henry a emporté des papiers avec lui, déclara Randolph. Des détails sur les biens de notre famille », ajouta-t-il en jetant un œil méfiant, trop méfiant, autour de lui.

Elliott avait de nouveau envie de rire.

« Si tout se passe comme je l’espère, reprit Randolph, je te rendrai tout ce que je te dois, et le mariage aura lieu dans moins de six mois, je t’en donne ma parole.

— Randolph, il n’est pas certain que le mariage ait lieu, répliqua Elliott un sourire aux lèvres. Et il n’est pas certain qu’il résolve nos affaires…

— Ne me dis pas ça, mon vieux.

— Mais il me faut ces vingt mille livres avant le retour d’Edith.

— Justement, Elliott, justement.

— Tu sais, tu pourrais ne pas céder à tous les caprices de ton fils. »

Randolph poussa un profond soupir, Elliott n’insista pas. Il savait aussi bien que quiconque que la déchéance d’Henry était à prendre au sérieux désormais. Cela n’avait rien à voir avec des frasques épisodiques ou la traversée d’une période difficile. Il y avait quelque chose de profondément perverti chez Henry Stratford, et ç’avait toujours été le cas. En revanche, c’était l’inverse exact pour Randolph, et c’était là toute la tragédie. C’est pourquoi Elliott, qui aimait son propre fils, Alex, par-dessus tout, ne pouvait qu’éprouver de la compassion pour Randolph.

Encore des promesses, un véritable déluge de promesses. Tu auras tes vingt mille livres. Mais Elliott n’écoutait plus. Il contemplait de nouveau les danseurs – son adorable fils qui susurrait des paroles enflammées à l’oreille de Julie, dont le visage affichait cette détermination qui, pour des raisons qui échapperaient toujours à Elliott, lui allait si bien.

Certaines femmes doivent sourire pour révéler leur beauté. D’autres doivent pleurer. Mais Julie, elle, rayonnait vraiment lorsqu’elle prenait un air grave – peut-être parce qu’autrement ses yeux marron étaient trop doux, sa bouche trop candide, ses joues de porcelaine trop lisses.

Mais, brûlante de résolution, elle était splendide. Et Alex, malgré ses bonnes manières et sa passion évidente, ne semblait guère plus qu’un « cavalier » pour elle ; un parmi des milliers d’élégants jeunes hommes qui auraient pu la faire danser à travers la pièce au sol de marbre.

L’orchestre jouait Journaux du matin, valse de Strauss que Julie avait toujours adorée. Un souvenir vague lui revenait : elle avait dansé un jour avec son père sur cet air. Était-ce la première fois qu’ils avaient installé le gramophone chez eux et qu’ils avaient dansé dans le salon égyptien, dans la bibliothèque et les salles de réception – son père et elle – jusqu’à ce que la lumière du jour filtre par les volets et qu’il dise : « Oh, ma chérie, assez. Assez » ?

À présent la musique l’endormait et la rendait presque triste. Et Alex ne cessait de lui parler, de lui signifier d’une manière ou d’une autre qu’il l’aimait, tandis qu’elle sentait la panique s’emparer d’elle, la crainte de prononcer des paroles trop dures ou trop froides.

« Et si vous voulez vivre en Égypte, dit Alex à bout de souffle, et chercher des momies avec votre père, eh bien, nous irons en Égypte. Nous partirons juste après le mariage. Et si vous voulez manifester pour que les femmes obtiennent le droit de vote, ma foi, je marcherai à vos côtés.

— Oh oui, c’est ce que vous dites maintenant. Et je sais que vous le pensez de tout votre cœur. Mais, Alex, je ne suis tout simplement pas prête. Je ne peux pas. »

Elle ne supportait pas de le voir à ce point éperdu. Elle ne supportait pas de le voir blessé. Si seulement il y avait une once de méchanceté en lui, juste une pointe de malice comme chez n’importe qui d’autre. Il n’en aurait été que plus beau. Grand, mince, les cheveux bruns, il était trop angélique. Ses yeux sombres et vifs révélaient trop facilement son âme. À vingt-cinq ans, il était un garçon fougueux et innocent.

« Que feriez-vous avec une suffragette pour épouse ? demanda-t-elle. Ou bien une exploratrice ? Vous savez qu’il est fort probable que je devienne exploratrice, ou archéologue. J’aimerais être en Égypte avec père en ce moment même.

— Ma chérie, nous irons là-bas. Mais épousez-moi d’abord. »

Il se pencha en avant, comme pour l’embrasser. Mais elle recula d’un pas, la valse les entraînant à une allure folle, si bien que, l’espace d’un instant, la tête lui tourna, et elle eut presque le sentiment d’être réellement amoureuse.

« Que puis-je faire pour vous conquérir, Julie ? lui murmura-t-il à l’oreille. J’apporterai les Grandes Pyramides à Londres.

— Alex, voilà longtemps que vous m’avez conquise », répondit-elle en souriant.

Mais c’était un mensonge, elle en avait conscience. Il y avait quelque chose de vraiment terrible dans ce moment – dans cette musique, son rythme mélodieux et envoûtant, et le regard suppliant d’Alex.

« La vérité, c’est que… je ne veux pas me marier. Pas encore. »

Et peut-être jamais ?

Il ne lui rétorqua rien. Elle s’était montrée trop brusque, trop directe. Elle connaissait cette crispation soudaine. Ce n’était pas une marque de faiblesse de la part d’un homme, mais, au contraire, un signe de dignité. Elle l’avait blessé, et lorsqu’il lui souriait à présent, elle percevait dans ce sourire une douceur et un courage qui la touchaient et la rendaient encore plus triste.

« Père sera de retour dans quelques mois, Alex. Nous en reparlerons tous ensemble à ce moment-là. Nous aborderons le mariage, l’avenir, les droits des femmes – mariées ou non – et le fait que vous méritiez sans doute bien mieux qu’une personne moderne comme moi, qui vous donnerais très probablement des cheveux blancs en moins d’un an et vous enverrais tout droit dans les bras d’une maîtresse plus conventionnelle.

— Oh, comme vous aimez être choquante. Mais il se trouve que j’adore être choqué.

— Vraiment, très cher, cela vous plaît-il tant que ça ? »

Soudain, il se décida à l’embrasser. Ils s’étaient immobilisés au milieu de la piste de danse, tandis que d’autres couples valsaient autour d’eux, encore emportés par la musique. Il l’embrassa, et elle le laissa faire, s’abandonnant à lui comme si elle se devait, d’une certaine manière, de l’aimer ; comme si elle se devait de faire la moitié du chemin.

Peu importait que les autres les regardent. Peu importait que ses mains à lui tremblent alors qu’il la serrait dans ses bras.

Ce qui comptait, c’était que, bien qu’elle l’aimât de tout son être, cela ne suffisait pas.



Il faisait frais à présent, et l’on entendait du bruit à l’extérieur. Des voitures qui arrivaient, le braiment d’un âne et le rire strident d’une femme, une Américaine, qui avait fait le trajet en voiture depuis Le Caire dès que la nouvelle lui était parvenue.

Lawrence et Samir étaient assis côte à côte sur leurs chaises en toile pliantes, attablés au vieux bureau, le rouleau de papyrus étalé devant eux.

Veillant à ne pas appuyer de tout son poids sur le meuble fragile, Lawrence griffonna rapidement ses traductions dans son journal relié de cuir.

Par moments, il jetait un coup d’œil à la momie par-dessus son épaule, ce grand roi qui avait simplement l’air de dormir. Ramsès l’Immortel ! Rien qu’à cette idée, Lawrence était transporté d’excitation. Il savait qu’il serait encore dans cette étrange chambre bien après le lever du soleil.

« Mais c’est forcément une supercherie, déclara Samir. Ramsès le Grand qui aurait protégé les familles royales pendant un millénaire ? Qui aurait été l’amant de Cléopâtre ?

— Oh, mais c’est sublimement plausible ! », répliqua Lawrence en posant un instant sa plume, fixant le papyrus. Ses yeux lui faisaient affreusement mal.

« Si une seule femme avait pu pousser un homme immortel à s’ensevelir de son propre gré, ce serait bien Cléopâtre », ajouta-t-il.

Il étudia le buste de marbre devant lui, caressa tendrement la joue lisse et blanche de la reine d’Égypte. Oui, il le concevait. Cléopâtre, bien-aimée de Jules César et de Marc Antoine ; Cléopâtre, qui avait résisté à la conquête de l’Égypte par les Romains bien plus longtemps que n’importe qui l’eût imaginé ; Cléopâtre, l’ultime souveraine de l’Égypte antique. Mais l’histoire… il devait poursuivre sa traduction.

Samir se leva et s’étira timidement. Lawrence le regarda s’approcher de la momie. Que faisait-il ? Il examinait les bandelettes autour des doigts, l’étincelante bague en forme de scarabée, si clairement visible à la main droite. Aucun doute, c’était un authentique trésor datant de la dix-neuvième dynastie, se dit-il.

Il ferma les yeux et se massa doucement les paupières. Puis il les rouvrit et se concentra à nouveau sur le papyrus devant lui.

« Samir, j’en suis sûr, ce brave homme est en train de me convaincre. Maîtriser à ce point différentes langues est prodigieux. Sans compter que ses conceptions philosophiques sont aussi modernes que les miennes, dit Lawrence en prenant le document qu’il avait étudié plus tôt. Je voudrais que tu jettes un œil à ceci, Samir. Ce n’est ni plus ni moins qu’une lettre adressée à Ramsès par Cléopâtre.

— Mais c’est une supercherie, Lawrence. Une sorte de plaisanterie romaine.

— Non, mon ami, il n’en est rien. Elle a écrit cette missive à Rome quand César a été assassiné ! Elle dit à Ramsès qu’elle vient le retrouver, et l’Égypte aussi. »

Lawrence mit la lettre de côté. Lorsque Samir en aurait le temps, il constaterait par lui-même ce que recélaient ces documents. Le monde entier le constaterait. Il se replongea dans la lecture du premier papyrus.

« Mais écoute ça, Samir. Ce sont les dernières pensées de Ramsès : Les Romains ne peuvent pas être condamnés pour la conquête de l’Égypte ; en définitive, c’est le temps lui-même qui a eu raison de nous. Toutes les merveilles de ce nouveau siècle devraient m’arracher à mon chagrin, et pourtant je ne parviens pas à panser les blessures de mon cœur. Donc mon esprit souffre, mon esprit se referme comme une fleur privée de soleil. »

Samir contemplait encore la momie, la bague.

« Une autre référence au soleil. Le soleil, encore et toujours, lança-t-il en se tournant vers Lawrence. Mais tu ne crois tout de même pas à ça !

— Samir, si tu peux croire aux malédictions, pourquoi ne croirais-tu pas en l’immortalité d’un homme ?

— Tu te moques de moi, Lawrence. J’ai vu les conséquences de bien des malédictions, mon ami. Mais un immortel qui aurait vécu à Athènes sous le règne de Périclès puis à Rome sous la République et à Carthage du temps d’Hannibal ? Un homme qui aurait enseigné l’histoire de l’Égypte à Cléopâtre ? De cela, j’ignore absolument tout.

— Écoute la suite, Samir : Sa beauté m’ensorcellera toujours ; tout comme son courage et sa frivolité, sa passion pour la vie qui, tout humaine qu’elle fût, semblait surnaturelle chez elle tellement elle était extraordinaire. »

Samir ne répondit pas. Il fixait encore la momie, comme s’il était impossible d’en détourner les yeux. Lawrence comprenait parfaitement ce sentiment, raison pour laquelle il s’était assis dos à la chose afin de se concentrer sur le parchemin et de s’acquitter de la tâche la plus essentielle.

« Lawrence, cette momie est aussi morte que toutes celles que j’ai vues au musée du Caire. Un affabulateur, voilà ce qu’était cet homme. Et pourtant, que dire de ces bijoux ?

— Oui, mon ami, j’ai examiné la bague très attentivement tout à l’heure, il s’agit bien du cartouche de Ramsès, ce qui signifierait que nous serions en présence non seulement d’un affabulateur, mais également d’un collectionneur d’antiquités. C’est ce que tu voudrais que je croie ? »

Mais que croyait Lawrence, en réalité ? Il s’adossa contre la toile affaissée de sa chaise pliante et promena son regard sur les objets que contenait cette étrange pièce. Puis il reprit sa traduction du rouleau de papyrus.

« C’est pourquoi je me retire dans cette chambre isolée ; et, à compter de ce jour, ma bibliothèque sera mon tombeau. Mes serviteurs ont pour ordre d’oindre mon corps et de l’envelopper dans le plus beau lin funéraire, comme le voulait la coutume en cette époque si reculée qu’était la mienne. Mais aucune lame ne doit me toucher. Aucun embaumeur ne doit retirer le cœur ni le cerveau de mon enveloppe immortelle. »

Un sentiment d’euphorie s’empara soudain de Lawrence ; ou vivait-il simplement un rêve éveillé ? Cette voix… Elle lui paraissait si réelle. Il en percevait la personnalité, ce qui n’était jamais le cas avec les Égyptiens de l’Antiquité. Oui mais voilà, celui-ci était immortel…



Elliott s’enivrait, mais personne ne s’en était aperçu. Excepté Elliott lui-même, qui s’appuyait contre la rampe dorée d’une façon désinvolte qui ne lui ressemblait guère. Le moindre de ses gestes était d’ordinaire empreint d’un style, auquel il dérogeait à présent allègrement, parfaitement conscient que personne ne le remarquerait ni ne s’en offusquerait.

Ah, quel monde, avec toutes ses finasseries ! C’était abject. Et puis, il devait penser à ce mariage, il devait en parler. Il devait intervenir pour mettre fin à ce triste spectacle que lui offrait son fils – manifestement vaincu – qui, après avoir regardé Julie danser avec un autre, gravissait désormais l’escalier de marbre.

« Je te demande de me faire confiance, disait Randolph. Je me porte garant de ce mariage. Ce n’est qu’une question de temps.

— J’espère que tu ne penses pas que je prends plaisir à te brusquer, répliqua Elliott la langue pâteuse, plutôt éméché. Je serais bien plus à mon aise dans un monde illusoire, Randolph, un monde dans lequel l’argent n’existe tout simplement pas. Mais il se trouve que ni toi ni moi ne pouvons nous permettre de nous laisser aller à de telles rêveries. Ce mariage est essentiel pour nous deux.

— Dans ce cas je devrais aller trouver Lawrence moi-même. »

Elliott se tourna et vit son fils seulement quelques marches plus bas, attendant, tel un écolier, que les adultes remarquent sa présence.

« Père, j’ai terriblement besoin de réconfort, déclara Alex.

— Ce dont tu as besoin, c’est de courage, jeune homme, intervint Randolph avec colère. Ne me dis pas que tu as essuyé un nouveau refus. »

Alex saisit une coupe de champagne sur le plateau du serveur qui passait.

« Elle m’aime. Elle ne m’aime pas, répondit-il d’une petite voix. Je ne peux tout bonnement pas vivre sans elle. Elle me rend fou.

— Évidemment que tu ne le peux pas, ricana doucement Elliott. Mais regarde. Ce jeune gourd, là en bas, lui marche sur les pieds. Je suis persuadé qu’elle t’en serait infiniment reconnaissante si tu volais à son secours. »

Alex hocha la tête, remarquant à peine que son père lui subtilisait sa coupe de champagne à moitié pleine pour la vider d’un trait. Il redressa les épaules et regagna la piste de danse. Quelle image parfaite.

« Ce qu’il y a de troublant, dit Randolph dans sa barbe, c’est qu’elle l’aime. Elle l’a toujours aimé.

— Oui, mais elle est comme son père. Elle est surtout amoureuse de sa liberté. Et en toute sincérité, je la comprends. Dans un sens, Alex ne fait pas le poids. Mais il la rendrait heureuse, j’en suis sûr.

— C’est certain.

— Et elle, elle ferait de lui l’homme le plus heureux du monde. Chose que peut-être personne d’autre ne fera jamais.

— C’est insensé. N’importe quelle jeune Londonienne se damnerait pour avoir la chance de faire le bonheur d’Alex. Il est le dix-huitième comte de Rutherford, enfin !

— Est-ce que cela importe tellement ? Nos titres, notre argent, la préservation perpétuelle de notre petit monde d’apparat si ennuyeux ? », dit Elliott en balayant la salle de bal du regard.

Il faisait à présent preuve de cette dangereuse lucidité que vous prodigue l’alcool, lorsque tout se met à miroiter, lorsque l’on trouve du sens jusque dans la texture du marbre, lorsque l’on est capable de tenir les propos les plus agressifs.

« Parfois je me demande si je ne devrais pas plutôt être en Égypte avec Lawrence, reprit Elliott. Et si Alex ne devrait pas léguer son titre bien-aimé à quelqu’un d’autre. »

Il percevait la panique dans les yeux de Randolph. Mon Dieu, qu’est-ce qu’un titre avait de si crucial pour ces princes marchands, ces hommes d’affaires qui possédaient déjà tout, à l’exception de cette distinction ? Ce qui importait n’était pas seulement le fait qu’Alex puisse enfin dominer Julie et, ainsi, prendre la tête de la fortune des Stratford, et qu’il soit bien plus facile à dominer que Julie. C’était la perspective d’accéder à une véritable noblesse, de voir des neveux et des nièces se promener dans le parc du vieux domaine des Rutherford dans le Yorkshire, et ce pitoyable Henry Stratford tirer profit de cette union de toutes les manières les plus abjectes possibles.

« Tout n’est pas encore perdu, Elliott, déclara Randolph. Et il se trouve que j’apprécie votre ennuyeux petit monde d’apparat. Quoi désirer d’autre, quand on y réfléchit bien ? »

Elliott sourit. Une gorgée de champagne de plus, et il dirait probablement à Randolph ce qu’il pouvait désirer d’autre. Peut-être le devrait-il…



« Je t’aime, mon bel Anglais », lui dit Malenka.

Elle l’embrassa avant de réajuster sa cravate, et le contact de ses doigts délicats contre son menton lui envoya une décharge dans la nuque.

Les femmes, si insensées et si attachantes, se dit Henry Stratford. Mais il appréciait plus que toute autre cette Égyptienne à la peau sombre. Elle était danseuse de profession – une beauté discrète et pulpeuse dont il pouvait faire tout ce qu’il voulait. Impossible de se permettre pareilles libertés avec une catin anglaise.

Il imaginait volontiers s’installer un jour dans un pays d’Orient avec une telle femme – affranchi de toute respectabilité britannique. Cependant, il devait avant cela faire fortune aux tables de jeu, remporter ce pactole dont il avait besoin pour se mettre à l’abri du monde.

Mais pour l’heure, il avait une mission à accomplir. La foule amassée autour du tombeau était deux fois plus grosse que la veille au soir. Il fallait qu’il approche son oncle Lawrence avant que celui-ci ne se fasse happer par les gens du musée et les autorités – qu’il lui parle maintenant qu’il était susceptible d’accéder à n’importe qu’elle requête pour qu’on le laisse tranquille.

« Va-t’en, ma belle », dit-il en embrassant une nouvelle fois Malenka.

Il la regarda s’envelopper dans sa cape sombre et gagner en hâte la voiture qui l’attendait. Elle savait se montrer reconnaissante pour ces petits luxes occidentaux. Oui, il préférait ce genre de femme à Daisy, sa maîtresse de Londres, créature trop gâtée et capricieuse qui l’excitait néanmoins, peut-être parce qu’elle était si difficile à satisfaire.

Il avala une dernière rasade de whisky, attrapa sa mallette en cuir et quitta la tente.

Il y avait une cohue épouvantable. Il avait été réveillé toute la nuit par le crissement des pneus et le ronflement des moteurs des voitures, ainsi que par des voix exaltées. Et puis la chaleur s’accentuait, et il sentait déjà le sable au fond de ses chaussures.

Comme il détestait l’Égypte ! Comme il détestait ces campements au milieu du désert, ces Arabes crasseux sur leurs chameaux et ces serviteurs répugnants et paresseux ! Comme il détestait l’univers de son oncle !

Il y avait Samir aussi. Cet assistant insolent, agaçant, qui se plaisait à croire qu’il appartenait au même rang social que Lawrence et qui tentait en ce moment de calmer ces idiots de journalistes. Se pouvait-il vraiment qu’il s’agisse de la tombe de Ramsès II ? Lawrence leur accorderait-il un entretien ?

Henry n’en avait que faire. Il bouscula les hommes qui gardaient l’entrée du tombeau.

« Monsieur Stratford, s’il vous plaît, l’appela Samir qui se trouvait derrière lui, une femme reporter sur ses talons. Laissez votre oncle seul pour l’instant. Laissez-le savourer sa découverte.

— Vous voulez rire ! »

Henry lança un regard assassin au garde qui lui bloquait le passage. L’homme s’écarta. Samir fit volte-face pour retenir les journalistes. Tous voulaient savoir qui entrait dans le tombeau.

« Une affaire familiale », dit-il froidement à celle qui tentait de le suivre. Le garde barra la route à la femme.



Il lui restait si peu de temps. Lawrence s’arrêta d’écrire, s’épongea soigneusement le front, replia son mouchoir et nota une dernière remarque :



Brillante idée que de dissimuler l’élixir au milieu de tous ces poisons. Quel endroit plus sûr, pour une potion qui confère l’immortalité, que parmi d’autres qui donnent la mort ? Et dire que ces poisons étaient ceux de Cléopâtre – ceux qu’elle avait testés avant de décider d’utiliser le venin d’une vipère aspic pour se donner la mort !



Il s’interrompit, s’épongea de nouveau le front. Il faisait déjà tellement chaud, là-dedans.

Et dans quelques petites heures, ils fonderaient sur lui, le priant de quitter le tombeau pour laisser place aux responsables du musée. Oh, si seulement il avait fait cette découverte sans le musée ! Dieu sait qu’il se serait bien passé d’eux. Et ils allaient le déposséder de tout.

De fins rayons de soleil pénétraient par l’entrée grossièrement découpée ; ils tapaient sur les jarres d’albâtre en face de Lawrence. Celui-ci crut entendre un léger bruit, comme un souffle à peine audible.

Il se retourna et regarda la momie, ses traits nettement visibles sous les bandelettes serrées. L’homme qui prétendait être Ramsès avait été grand, et probablement robuste.

Ce n’était pas un vieil homme, comme la créature qui reposait au musée du Caire. Mais après tout, ce Ramsès-là affirmait n’avoir jamais vieilli. Il était immortel et dormait simplement sous ces bandages. Rien ne pouvait le tuer, pas même les poisons qui se trouvaient dans cette pièce – dont il avait avalé quantité lorsqu’il avait pleuré la mort de Cléopâtre au point d’en devenir fou. Sur ses ordres, ses serviteurs avaient emmailloté son corps inconscient ; ils l’avaient enseveli vivant dans le cercueil qu’il s’était fait confectionner – supervisant chaque détail –, avant de sceller le tombeau avec la porte portant les inscriptions qu’il avait lui-même gravées.

Mais comment avait-il sombré dans l’inconscience ? Là résidait le mystère. Ah, quelle formidable histoire ! Et si ?...

Il s’aperçut qu’il contemplait la sinistre créature dans ses bandelettes de lin jauni. Croyait-il vraiment qu’un être vivant se trouvait là-dessous ? Un être capable de se mouvoir et de parler ?

Cette idée fit sourire Lawrence.

Il pivota de nouveau vers les jarres sur le bureau. Le soleil transformait peu à peu cette pièce exiguë en fournaise. Sortant son mouchoir, il souleva délicatement le couvercle de la jarre la plus proche de lui. Une odeur d’amande amère, quelque chose d’aussi mortel que du cyanure.

Et le Ramsès immortel prétendait avoir ingéré la moitié du contenu de la jarre dans le but de mettre fin à sa vie maudite.

Et s’il y avait bel et bien un être immortel sous ces bouts de tissu ?

Il entendit un nouveau bruit. Qu’était-ce ? Pas un froissement, non, rien de si distinct. Plutôt comme si quelqu’un retenait soudain sa respiration.

Il regarda une fois de plus la momie. Le soleil l’éclairait de ses longs rayons poussiéreux qui brillaient intensément – comme à travers les vitraux d’une église ou les branches d’un vieux chêne dans de sombres vallées boisées.

Il lui semblait voir la poussière s’élever de l’antique silhouette : une brume de particules en mouvement, pâle et dorée. Ah, il était trop exténué !

Et la chose… elle ne paraissait plus aussi rabougrie ; elle avait davantage la forme d’un homme.

« Mais qui étais-tu, en vérité, mon ami des temps anciens ? demanda doucement Lawrence. Un fou ? Un illuminé ? Ou bien simplement celui que tu prétends être : Ramsès le Grand ? »

Un frisson le parcourut lorsqu’il prononça ce nom. Il se leva et s’approcha de la momie.

La chose baignait complètement dans la lumière du soleil. Pour la première fois, il devina la ligne de ses sourcils sous les bandelettes ; son visage semblait plus expressif – plus dur, plus déterminé.

Lawrence sourit. Il s’adressa en latin à la momie, élaborant ses phrases avec soin.

« Sais-tu combien de temps tu as dormi, immortel pharaon ? Toi qui affirmes avoir vécu un millénaire. » Écorchait-il la langue de César ? Il avait passé tant d’années à traduire des hiéroglyphes qu’il se sentait rouillé quand il s’agissait de parler le latin. « Cela fait deux fois plus longtemps que n’a duré ta vie, Ramsès, depuis que tu t’es enfermé dans cette chambre ; depuis que Cléopâtre a offert son sein à la morsure du serpent venimeux. »

En silence, il contempla un moment la silhouette. Existait-il une momie qui n’éveillât pas chez quiconque une peur profonde de la mort ? On pouvait croire que la vie avait subsisté ici d’une manière ou d’une autre ; que l’âme était emprisonnée sous les bandages et qu’elle ne pouvait être libérée que si la chose était détruite.

Sans réfléchir, il reprit la parole en anglais :

« Oh, si seulement tu étais immortel ! Si tu pouvais poser les yeux sur ce monde moderne ! Et si seulement je n’avais pas à attendre qu’on me donne la permission d’ôter ces affreuses bandelettes pour regarder… ton visage ! »

Le visage. Avait-il quelque chose de changé ? Non, c’étaient seulement les rayons du soleil, n’est-ce pas ? Mais ce visage semblait en effet plus charnu. D’un geste plein de révérence, Lawrence tendit la main pour le toucher, mais se ravisa et resta le bras en l’air, immobile. Il se remit à parler en latin :

« Nous sommes en 1914, mon grand roi. Et le nom de Ramsès le Grand est encore connu du monde entier ; de même que celui de ta dernière reine. »

Soudain, il y eut un bruit derrière lui. C’était Henry.

« Vous parlez à Ramsès le Grand en latin, mon oncle ? La malédiction agirait-elle déjà sur votre cerveau ?

— Oh, mais il comprend le latin, répondit Lawrence en fixant toujours la momie. Pas vrai, Ramsès ? Et aussi le grec, le perse, l’étrusque et d’autres langues oubliées. Qui sait ? Peut-être connaissais-tu les langues des barbares nordiques qui ont donné naissance à notre anglais il y a des siècles, dit-il avant de s’exprimer de nouveau en latin. Mais il y a tellement de merveilles dans le monde aujourd’hui, grand pharaon ! Je pourrais te montrer tant de choses…

— Je doute qu’il vous entende, mon oncle, déclara froidement Henry. Espérons que ce ne soit pas le cas, du moins. »

Il y eut un léger tintement d’objets en verre s’entrechoquant. Lawrence se retourna vivement. Henry, sa mallette calée sous un bras, tenait à main le couvercle d’une des jarres.

« Ne touche pas à ça ! dit Lawrence furieux. C’est du poison, imbécile. Ces jarres sont pleines de poisons. Une seule pincée de ces substances, et tu seras aussi mort que lui. Enfin, si tant est qu’il soit vraiment mort. »

En général, la simple vue de son neveu le mettait hors de lui. Alors, dans un moment comme celui-ci…

Lawrence pivota de nouveau vers la momie. Tiens donc, même les mains paraissaient plus en chair. Et une autre bague avait presque transpercé le bandage de lin. Cela faisait à peine quelques heures…

« Des poisons ? s’étonna Henry dans son dos.

— C’est un véritable laboratoire. Ces poisons sont ceux-là mêmes que Cléopâtre a testés sur ses pauvres esclaves avant de se suicider ! »

Mais pourquoi gratifier Henry de ces précieuses informations ?

« C’est incroyablement pittoresque, répliqua celui-ci d’un ton sarcastique. Je pensais qu’elle s’était fait mordre par une vipère.

— Tu es un idiot, Henry. Tu en connais moins sur l’histoire qu’un chamelier égyptien. Cléopâtre a essayé une centaine de poisons avant d’opter pour le serpent. »

Il se retourna et regarda froidement son neveu qui touchait le buste de marbre de Cléopâtre, promenant sans délicatesse ses doigts sur le nez, les yeux.

« Ma foi, j’imagine que ça vaut une petite fortune, en tout cas. Et ces pièces de monnaie ? Vous n’allez pas les donner au British Museum, n’est-ce pas ? »

Lawrence s’assit sur la chaise pliante, et trempa sa plume dans l’encrier. Où en était-il dans sa traduction ? Il était impossible de se concentrer dans ces conditions.

« Tu ne penses donc qu’à l’argent ? dit-il sèchement. Et qu’en as-tu jamais fait, si ce n’est le perdre au jeu ? »

Il leva les yeux vers son neveu. Quand l’ardeur de la jeunesse avait-elle quitté ce beau visage ? Quand l’arrogance l’avait-elle endurci, vieilli, et rendu si mortellement terne ?

« Plus je t’en donne, plus tu le perds aux tables de jeu, reprit-il. Retourne à Londres, pour l’amour du ciel. Va retrouver ta maîtresse et tes chanteuses de music-hall. Mais sors d’ici. »

Un bruit assourdissant leur parvint de l’extérieur – une voiture qui pétaradait en gravissant le sentier pentu et sablonneux. Un serviteur à la peau sombre et vêtu d’habits crasseux entra brusquement, chargé d’un plateau de petit déjeuner. Samir apparut derrière lui.

« Je ne peux pas les retenir plus longtemps, Lawrence, déclara celui-ci en signifiant au serviteur, d’un petit geste gracieux, de poser le plateau au bord du bureau. Les gens de l’ambassade britannique sont ici eux aussi. Ainsi que tous les journalistes d’Alexandrie jusqu’au Caire. J’ai bien peur que ce ne soit le cirque, là-bas dehors.

Lawrence fixait les plats en argent, les tasses en porcelaine. Tout ce qu’il voulait, c’était qu’on le laisse seul avec ses trésors.

« Oh, empêche-les d’entrer aussi longtemps que possible, Samir. Accorde-moi encore quelques heures de solitude avec ces parchemins. Cette histoire est si triste, si poignante.

— Je vais faire de mon mieux. Mais mange ton petit déjeuner, Lawrence. Tu es épuisé. Tu as besoin de te nourrir et de te reposer.

— Samir, je ne me suis jamais senti aussi bien. Retiens-les dehors jusqu’à midi. Ah, et emmène Henry avec toi. Henry, pars avec Samir. Il va veiller à ce qu’on te donne quelque chose à manger.

— Oui, venez avec moi, monsieur, je vous prie, s’empressa de dire Samir.

— Je dois m’entretenir seul à seul avec mon oncle. »

Lawrence regarda de nouveau son journal et le rouleau de papyrus déployé par-dessus. Oui, le roi parlait ensuite de son chagrin et de sa retraite dans ce bureau secret, loin du mausolée de Cléopâtre à Alexandrie, loin de la vallée des Rois.

« Mon oncle, dit Henry d’un ton glacial. Je serais ravi de retourner à Londres si seulement vous preniez un instant pour signer… »

Lawrence refusait de lever les yeux du papyrus. Peut-être s’y trouvait-il un indice sur l’endroit où le mausolée de Cléopâtre avait autrefois été érigé ?

« Combien de fois vais-je devoir le répéter ? murmura-t-il avec indifférence. Non. Je ne signerai aucun papier. Maintenant reprends ta mallette et va-t’en d’ici.

— Mon oncle, le comte souhaiterait avoir une réponse concernant Julie et Alex. Il ne va pas attendre éternellement. Quant à ces papiers, il s’agit juste de quelques actions. »

Le comte… Alex et Julie. C’était abominable.

« Grand Dieu, dans un moment pareil !

— Mon oncle, la terre n’a pas cessé de tourner parce que vous avez fait cette découverte. (Quelle remarque acerbe !) Et le portefeuille doit être liquidé.

— Non, rétorqua Lawrence en posant sa plume. Et pour ce qui est du mariage, il peut bien attendre, du moins jusqu’à ce que Julie prenne sa décision. Rentre chez toi et dis cela à mon cher ami le comte de Rutherford ! Et dis aussi à ton père que je ne liquiderai plus aucune action familiale. Maintenant, débarrasse-moi le plancher. »

Henry ne bougea pas. Il changea sa mallette de main d’un air embarrassé, le visage de plus en plus crispé tandis qu’il dévisageait Lawrence.

« Mon oncle, vous ne vous rendez pas compte…

— Permets-moi de te dire ce dont je me rends compte, le coupa Lawrence. Je me rends compte que tu as perdu la rançon d’un roi au jeu et que ton père ne reculerait devant rien pour éponger tes dettes. Même Cléopâtre et Marc Antoine, son ivrogne d’amant, n’auraient pas pu dilapider la fortune qui t’est passée entre les mains. Et puis, qu’est-ce que Julie aurait à faire du titre des Rutherford ? Alex convoite les millions des Stratford, voilà tout. Alex est un mendiant doté d’un titre, tout comme Elliott. Dieu me pardonne mais c’est la vérité.

— Mon oncle, Alex pourrait s’offrir n’importe quelle héritière londonienne uniquement grâce à ce titre.

— Alors pourquoi ne le fait-il pas ?

— Un mot de vous, et Julie se déciderait…

— Et Elliott t’exprimerait sa reconnaissance pour avoir arrangé les choses, c’est bien cela ? Et puis, grâce à l’argent de ma fille, il pourrait en effet se montrer très généreux. »

Henry était blanc de colère.

« Mais en quoi ce mariage t’importe-t-il, à la fin ? demanda Lawrence d’un ton amer. Tu te rabaisses pour cet argent… »

Il crut voir les lèvres de son neveu remuer, comme s’il prononçait un sortilège.

Il se retourna vers la momie, tentant de chasser tout cela de son esprit – les tentacules de la vie londonienne qu’il avait laissée derrière lui qui cherchaient à l’atteindre jusqu’ici.

Ça alors, le corps tout entier paraissait plus charnu ! Et la bague était désormais parfaitement visible, comme si le doigt, en s’enveloppant de chair, avait tout bonnement déchiré les bandelettes de tissu. Lawrence eut l’impression de distinguer la teinte pâle de la chair vivante.

« Tu perds la tête », se dit-il tout bas. Et ce bruit qui revenait. Il tendit l’oreille, mais en se concentrant il ne faisait que remarquer davantage les sons de l’extérieur. Il se rapprocha du corps dans le cercueil. Seigneur Dieu, étaient-ce des cheveux qu’il entrevoyait sous le bandage autour de la tête ?

« J’ai tellement de peine pour toi, Henry, murmura-t-il brusquement. Je regrette que tu ne saches savourer une telle découverte. Ce roi de l’Antiquité, ce mystère. »

Qui a dit qu’il n’avait pas le droit de toucher les dépouilles ? Il pouvait peut-être soulever un centimètre de ce lin décomposé ?

Il sortit son canif et le tint d’une main mal assurée. Vingt ans auparavant, il aurait probablement ouvert la chose sans plus d’égard. Il n’aurait pas eu à tenir compte des employés de musée fouineurs. Il aurait pu constater par lui-même si, sous toute cette poussière…

« Je ne ferais pas cela si j’étais vous, mon oncle, intervint Henry. Les gens du musée de Londres vont ruer dans les brancards.

— Je t’ai dit de sortir d’ici. »

Il entendit Henry verser du café dans une tasse comme s’il avait tout son temps. L’arôme du café envahit la petite pièce confinée.

Lawrence regagna sa chaise pliante et se tamponna une nouvelle fois le front avec son mouchoir plié. Cela faisait maintenant vingt-quatre heures qu’il n’avait pas dormi. Peut-être ferait-il mieux de se reposer.

« Buvez votre café, oncle Lawrence, l’exhorta Henry. Je vous l’ai servi, ajouta-t-il en lui présentant la tasse pleine. Ils vous attendent, dehors. Vous êtes épuisé.

— Bougre d’imbécile, chuchota Lawrence. Je veux seulement que tu fiches le camp. » Henry posa la tasse devant lui, juste à côté du journal relié.

« Attention, ce papyrus est d’une valeur inestimable. »

Le café était effectivement tentant, même si Henry lui forçait un peu la main. Il leva la tasse, but une grande gorgée et ferma les yeux.

Mais que venait-il de voir en reposant la tasse ? La momie remuant dans la lumière du jour ? Impossible. Soudain, une brûlure intense au fond de sa gorge éclipsa tout le reste. C’était comme si son œsophage se refermait ! Il ne pouvait plus respirer ni parler.

Il essaya de se lever, dévisageant Henry, quand il perçut soudain l’odeur qui émanait de la tasse qu’il tenait encore dans sa main tremblante. Amande amère. C’était le poison. La tasse tomba ; il l’entendit vaguement se briser en heurtant le sol.

« Pour l’amour du ciel ! Sale vermine ! »

Il basculait, les mains tendues vers son neveu qui restait là, le visage blanc et la mine sévère, le fixant froidement comme si ce drame n’était pas en train de se produire ; comme s’il n’était pas en train de mourir.

Son corps était secoué de spasmes. Il se retourna violemment. La dernière chose qu’il vit en tombant fut la momie baignant dans la lumière aveuglante du soleil. Et la dernière chose qu’il ressentit fut le sol recouvert de sable contre son visage brûlant.

Durant un long moment, Henry Stratford resta immobile. Il contemplait le corps de son oncle comme s’il n’en croyait pas ses yeux. Quelqu’un d’autre avait commis ce crime. Quelqu’un d’autre avait percé l’épaisse membrane de la frustration et mis cet ignoble projet à exécution. Quelqu’un d’autre avait trempé la petite cuillère en argent dans la jarre pleine de poison pour la plonger dans la tasse de Lawrence.

Tout était figé dans la lumière poussiéreuse. Les plus infimes particules semblaient suspendues dans l’air suffoquant. Seul un léger bruit s’élevait de l’intérieur de la chambre, comme un battement de cœur.

Des hallucinations. Il devait absolument aller jusqu’au bout. Il devait empêcher sa main de trembler et le cri de franchir ses lèvres. Car il le sentait tout proche : un cri qui, une fois libéré, ne s’arrêterait jamais.

Je l’ai tué. Je l’ai empoisonné.

Cet odieux et inébranlable obstacle à mes desseins n’est plus.

Penche-toi, vérifie son pouls. Oui, il est mort. Tout ce qu’il y a de plus mort.

Henry se redressa, s’efforçant de réprimer une soudaine nausée, et sortit rapidement quelques papiers de sa mallette. Il plongea la plume de son oncle dans l’encre et y apposa à la hâte et sans bavure le nom de celui-ci, comme il l’avait déjà fait par le passé avec des documents de moindre importance.

Sa main tremblait terriblement, mais cela n’était pas plus mal car son oncle souffrait d’une pareille affliction. Ces griffonnages n’en paraissaient que plus authentiques.

Il reposa la plume et resta les yeux fermés, tentant de nouveau de se calmer, ne voulant se dire rien d’autre que : c’est fait.

Tout à coup, les pensées les plus étranges le submergèrent. Il pouvait revenir en arrière ! Il n’avait agi que sous le coup d’une impulsion. Il pouvait remonter le temps et trouver son oncle toujours en vie. Cela n’avait pas pu se produire ! Le poison… le café… Lawrence mort.

C’est alors qu’un souvenir lui revint, un souvenir pur et empreint de sérénité, tout à fait bienvenu. Il s’agissait du jour de la naissance de sa cousine Julie, vingt et un ans plus tôt. Il se revoyait assis avec son oncle dans le salon. Son oncle Lawrence, qu’il aimait plus que son propre père.

« Je veux que tu saches que tu seras toujours mon neveu, mon neveu adoré… »

Seigneur, perdait-il la tête ? L’espace d’un instant, il ne sut même plus où il se trouvait. Il aurait pu jurer que quelqu’un d’autre était dans cette pièce avec lui. Mais qui donc ?

Cette chose dans le cercueil, ne la regarde pas. C’est comme un témoin. Concentre-toi sur la tâche qui t’occupe.

Les papiers sont signés ; les actions peuvent être vendues ; et à présent Julie a d’autant plus de raisons d’épouser ce crétin d’Alex Savarell. Quant à son père, il avait d’autant plus de raisons de prendre entièrement les rênes de la Stratford Shipping.

D’accord. Très bien. Mais que faire maintenant ? Il examina de nouveau ce qui se trouvait sur le bureau. Ces six pièces d’or à l’effigie de Cléopâtre qui brillaient… Oh, oui, prends-en une. Il s’empressa de la glisser dans sa poche. Le rouge lui monta aux joues. Oui, cette pièce devait valoir une fortune. Et il pourrait la cacher dans un étui à cigarettes ; rien de plus facile. Bien.

Maintenant, il devait filer d’ici sur-le-champ. Non, c’était idiot. Son cœur battait à tout rompre. Appeler Samir, voilà la solution. Une chose terrible venait d’arriver à Lawrence. Une attaque cérébrale, une crise cardiaque, impossible à dire ! Et cette cellule était une vraie fournaise. Il fallait faire venir un docteur immédiatement.

« Samir ! » s’écria-t-il, regardant droit devant lui tel un acteur vedette dans une scène décisive… Ses yeux finirent par se poser sur cette chose répugnante enveloppée de lin. Le regardait-elle ? Ses yeux étaient-ils ouverts sous les bandelettes ? Ridicule ! Cependant, cette illusion fit monter la panique en lui, ce qui donna la tonalité adéquate à son second cri de détresse.





2



L’employé lisait discrètement la dernière édition du London Herald, prenant soin de tenir le journal plié et dissimulé sous son bureau laqué de couleur sombre. Les locaux étaient calmes en raison de la réunion du conseil d’administration qui se tenait en ce moment, si bien que l’on entendait seulement le cliquetis lointain d’une machine à écrire dans une pièce adjacente.

LA MALÉDICTION DE LA MOMIE

TUE LE MAGNAT DE LA STRATFORD SHIPPING

« RAMSÈS LE DAMNÉ » TERRASSE

QUICONQUE OSE TROUBLER SON REPOS.



Cette tragédie avait manifestement éveillé l’imagination du public. Il était impossible de faire un pas sans tomber sur cette histoire en une des journaux. Et les feuilles de chou nourrissaient allègrement la chronique, s’autorisant à accompagner leurs articles de piètres illustrations représentant des pyramides et des chameaux, la momie dans son cercueil de bois et le pauvre Lawrence Stratford gisant à ses pieds.

Ce malheureux M. Stratford, un homme adorable pour qui ses employés prenaient plaisir à travailler et dont on se souviendrait désormais pour cette mort atroce et sensationnelle.

À peine le scandale retombait un peu, qu’il était aussitôt ravivé :

L’HÉRITIÈRE DÉFIE LA MALÉDICTION DE LA MOMIE

« RAMSÈS LE DAMNÉ » S’INVITE À LONDRES



L’employé tourna la page en silence, pliant de nouveau grossièrement le journal. Difficile de croire que Mlle Stratford faisait apporter l’ensemble du trésor afin de l’exposer dans sa propre demeure de Mayfair. Mais son père avait toujours procédé ainsi.

L’employé espérait être convié à la réception donnée pour l’occasion, mais c’était tout à fait improbable, même si cela faisait une trentaine d’années qu’il travaillait à la Stratford Shipping.

Un buste de Cléopâtre, rendez-vous compte, le seul portrait authentifié découvert à ce jour. Et des pièces de monnaie fraîchement frappées à son effigie et portant son nom. Oh, comme il aurait aimé voir ces articles dans la bibliothèque de M. Stratford ! Mais il allait devoir attendre que le British Museum récupère la collection et l’offre au regard de tous, lords et roturiers confondus.

Il aurait aussi pu confier des choses à Mlle Stratford, s’il en avait eu l’occasion, des choses que ce vieux M. Lawrence aurait voulu qu’elle sache.

Par exemple, qu’Henry Stratford ne s’était pas présenté au bureau depuis maintenant un an bien qu’il continuât à percevoir la totalité de son salaire et de ses primes ; et que M. Randolph lui signait des chèques au nom de la compagnie avant de falsifier les livres de comptes.

Mais peut-être que la jeune femme découvrirait tout cela par elle-même. Le testament de son père lui léguait la direction de la compagnie. C’est pourquoi elle se trouvait en ce moment dans la salle du conseil d’administration, accompagnée de son charmant fiancé, Alex Savarell, vicomte de Summerfield.



Randolph ne supportait pas de la voir pleurer ainsi. C’était terrible d’avoir à la presser pour qu’elle signe des papiers. Elle semblait d’autant plus fragile dans sa tenue de deuil noire, les traits tirés et la peau luisante comme si elle était fiévreuse, les yeux emplis de cette curieuse lumière qu’il avait vue pour la première fois lorsqu’elle lui avait appris que son père était mort.

Les autres membres du conseil d’administration restaient assis dans un silence morne, le regard baissé. Alex lui tenait délicatement le bras. Il avait l’air un peu désorienté, comme s’il ne comprenait rien à la mort ; il refusait qu’elle souffre, voilà tout. Cette jeune femme toute simple… Elle n’était pas à sa place au milieu de ces marchands et ces hommes d’affaires. Un aristocrate de porcelaine et son héritière.

Pourquoi devons-nous endurer cela ? Pourquoi ne pouvons-nous pas rester seuls avec notre chagrin ?

Pourtant, Randolph le faisait parce qu’il n’avait pas le choix, bien que tout cela n’eût jamais paru plus dénué de sens. Jamais son amour pour son fils n’avait été si durement mis à l’épreuve.

« Je ne peux pas prendre de décision pour l’instant, oncle Randolph, lui dit-elle poliment.

— Bien sûr, ma chérie. Personne n’attend de toi que tu le fasses. Si tu pouvais seulement signer cette décharge pour le fonds d’urgence et nous laisser nous occuper du reste…

— Je veux tout examiner, m’impliquer dans la gestion de la compagnie. C’était de toute évidence le désir de père. Ce problème avec les comptoirs des Indes, je ne comprends pas comment cela a pu prendre de telles proportions. »

Elle s’interrompit, ne souhaitant pas se plonger maintenant dans ces affaires – elle en était probablement incapable –, et ses larmes coulèrent de nouveau en silence.

« Laisse-moi régler ça, Julie, dit-il d’un air las. Depuis toutes ces années, j’ai l’habitude des crises en Inde. »

Il poussa les documents vers elle. Signe, s’il te plaît, signe. Ne me demande pas d’explications pour le moment. N’ajoute pas l’humiliation à la douleur.

Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, son frère lui manquait terriblement. Ce n’est que lorsque nous perdons nos proches que nous prenons conscience de ce que nous ressentons à leur égard. Il avait passé toute la nuit éveillé à se remémorer le passé… l’époque d’Oxford, leurs premiers voyages en Égypte – lui, Lawrence et Elliott Savarell. Ces nuits au Caire. Il s’était levé tôt et avait parcouru ses vieilles photographies et ses papiers. Que de merveilleux souvenirs encore bien vivants dans son esprit !

Et à présent, sans enthousiasme ni volonté, il tentait de duper la fille de Lawrence. Il cherchait à étouffer dix années de mensonges et d’escroquerie. Lawrence avait fondé la Stratford Shipping parce qu’il ne s’intéressait pas vraiment à l’argent. Oh, les risques qu’il prenait ! Et qu’avait fait Randolph depuis qu’il lui avait succédé à la direction ? Il avait tenu la barre et détourné des fonds. À sa plus grande surprise, Julie saisit la plume et signa rapidement tous les documents sans même les lire. Au moins, il éviterait encore un temps les inévitables questions qu’elle lui poserait un jour.

Pardonne-moi, Lawrence. Ces mots résonnaient comme une prière silencieuse. Peut-être que si tu connaissais toute l’histoire…

« Dans quelques jours, oncle Randolph, j’aimerais prendre le temps de tout examiner avec vous. Je crois que c’est ce que père souhaitait. Mais je suis si fatiguée, il est vraiment temps que je rentre chez moi.

— Oui, laissez-moi vous raccompagner maintenant », s’empressa de dire Alex en l’aidant à se lever.

Alex, quel adorable garçon. Si seulement mon fils avait ne serait-ce qu’une once de cette bienveillance… se disait Randolph ! Il aurait eu le monde à ses pieds. Il se hâta d’ouvrir la porte à double battant et fut surpris de découvrir les hommes du British Museum qui attendaient. Quelles plaies. S’il avait su, il aurait trouvé un moyen de la faire sortir en catimini. Il n’appréciait pas M. Hancock, cet homme obséquieux qui se comportait comme si toutes les découvertes de Lawrence appartenaient au musée et au reste du monde.

« Mademoiselle Stratford, dit l’homme en s’avançant vers Julie. Tout est réglé. La première exposition de la momie se tiendra chez vous, exactement comme votre père l’aurait désiré. Bien sûr, nous ferons l’inventaire de toutes les pièces et transférerons la collection au musée dès que vous le souhaiterez. J’ai pensé que vous voudriez que je vous garantisse personnellement que…

— Bien sûr », répondit Julie d’un ton las.

Manifestement, cela ne l’intéressait pas plus que la réunion du conseil d’administration.

« Merci infiniment, monsieur Hancock. Vous savez ce que représentait cette découverte pour mon père. (Elle marqua une pause, comme si elle allait se mettre à pleurer. Ce qui était fort probable.) Si seulement je l’avais accompagné en Égypte !

— Ma chérie, il est mort en homme heureux, hasarda Alex sans conviction. Et en faisant ce qu’il aimait. »

De belles paroles. Lawrence avait été abusé. Il n’avait pu savourer sa splendide découverte que durant quelques courtes heures. Même Randolph pouvait comprendre cela.

Hancock prit Julie par le bras, et ils se dirigèrent ensemble vers la porte.

« Naturellement, il est impossible d’authentifier les vestiges avant d’avoir pratiqué un examen minutieux. Les pièces d’or, le buste, ce sont des découvertes sans précédent.

— Nous n’aurons pas d’exigences extravagantes, monsieur Hancock. Tout ce que je veux, c’est pouvoir organiser une petite réception pour les plus proches amis de mon père. »

Elle lui offrit sa main, manière de lui signifier qu’elle le congédiait. Elle s’y prenait avec une grande fermeté, exactement comme son père. Exactement comme le comte de Rutherford, quand on y pensait. Son attitude avait quelque chose d’aristocratique. Et si seulement le mariage avait lieu…

« Au revoir, oncle Randolph.

— Je t’aime, ma chérie », murmura-t-il en se penchant pour l’embrasser sur la joue.

Ces paroles le surprirent lui-même, tout comme le sourire qui apparut sur le visage de sa nièce. Avait-elle saisi ce qu’il avait voulu lui dire ? Je suis tellement désolé. Désolé pour tout, ma chère enfant.



Elle était enfin seule en haut de l’escalier de marbre. Ils étaient tous partis excepté Alex et, au fond d’elle, elle aurait voulu qu’il s’en aille lui aussi.

À présent, elle ne désirait rien d’autre que le calme de sa limousine Rolls-Royce, dont les vitres fermées la protégeaient du tumulte du monde extérieur.

« Je ne vous le dirai qu’une fois, Julie, déclara Alex en l’aidant à descendre les marches. Mais je le pense du plus profond de mon âme. Ne laissez pas cette tragédie retarder notre mariage. Je sais ce que vous ressentez, mais vous vivez désormais seule dans cette maison. Et je veux être auprès de vous, prendre soin de vous. Je veux que nous devenions mari et femme.

— Alex, je vous mentirais si je vous disais que je peux prendre une décision maintenant. Plus que jamais j’ai besoin de temps pour réfléchir. »

Soudain, elle fut incapable de le regarder plus longtemps ; il avait l’air si jeune. Mais elle, l’avait-elle un jour été ? Cette question aurait peut-être fait sourire son oncle Randolph. Elle n’avait que vingt et un ans. Mais Alex, qui en avait vingt-cinq, avait des allures d’enfant, à ses yeux. Elle souffrait tellement de ne pas l’aimer comme il le méritait.

Le soleil l’éblouit lorsque Alex ouvrit la porte d’entrée. Elle rabattit la voilette de son chapeau. Pas de journaliste, Dieu soit loué, et la grosse voiture noire était là, portière ouverte.

« Je ne serai pas seule, Alex, dit-elle d’une voix douce. Rita et Oscar sont là. Et Henry va récupérer son ancienne chambre. Oncle Randolph a insisté sur ce point. J’aurai plus de compagnie que nécessaire. »

Henry. S’il y avait bien une personne au monde qu’elle n’avait pas envie de voir, c’était lui. Et dire que l’ironie avait voulu qu’Henry soit le dernier homme que son père ait vu avant de fermer les yeux à tout jamais…

Les journalistes se pressèrent autour d’Henry Stratford quand il posa le pied à terre. Avait-il craint la malédiction de la momie ? Avait-il entrevu le moindre phénomène surnaturel dans la petite chambre funéraire creusée dans le roc, où Lawrence Stratford avait trouvé la mort ? Sans prononcer un mot, Henry joua des coudes pour franchir la douane, ignorant les flashes bruyants et fumants des appareils photo. Il jeta un regard impatient et glacial aux douaniers qui inspectèrent ses bagages avant de lui faire signe de passer.

Son cœur battait sourdement dans ses oreilles. Il avait besoin d’un verre. Il rêvait de retrouver la paix de sa maison de Mayfair, de retrouver sa maîtresse, Daisy Banker. Il rêvait de tout sauf de l’assommant trajet en voiture avec son père qui l’attendait. Il prit soin d’éviter le regard de Randolph en grimpant à l’arrière de la Rolls.

Tandis que l’imposante berline se frayait un chemin au milieu de tout ce monde, il aperçut Samir Ibrahaim qui saluait un groupe d’hommes vêtus de noir – de toute évidence des fouineurs du musée. Quelle chance que cette dépouille de Ramsès le Grand préoccupe bien plus les gens que celle de Lawrence Stratford, lequel avait été enterré sans cérémonie en Égypte, selon ses volontés !

Seigneur, son père avait une mine épouvantable, on aurait dit qu’il avait vieilli de dix ans dans la nuit. Il était même un peu échevelé.

« Vous avez une cigarette ? », demanda Henry d’un ton sec.

Sans le regarder, Randolph sortit un petit cigare fin et un briquet.

« Le mariage reste la priorité, murmura ce dernier comme s’il se parlait à lui-même. Une jeune mariée n’a tout simplement pas le temps de penser aux affaires. Et, pour l’instant, je me suis arrangé pour que tu habites avec elle. On ne peut pas la laisser seule.

— Mon Dieu, nous sommes au vingtième siècle, père ! Pourquoi ne pourrait-elle pas rester seule, bon sang ! »

Dormir dans cette maison, avec cette répugnante momie exposée dans la bibliothèque ? Cela lui soulevait le cœur. Il ferma les yeux, savoura son cigare en silence et pensa à sa maîtresse. Une série d’images érotiques très précises défila dans son esprit.

« Tu vas faire ce que je te dis, lâcha son père d’une voix qui manquait toutefois de conviction. (Randolph regarda par la vitre.) Tu vas rester là-bas et garder un œil sur elle, et puis tu vas veiller à ce qu’elle consente à ce mariage au plus vite. Fais de ton mieux pour t’assurer qu’elle ne s’éloigne pas d’Alex. Je crois qu’il commence à l’agacer.

— Pas étonnant. Si Alex avait un peu plus de jugeote…

— Ce mariage lui sera bénéfique. Il sera bénéfique à tout le monde.

— D’accord, très bien. Changeons de sujet ! »

Ils poursuivirent leur trajet en silence. Henry avait le temps de dîner avec Daisy et de s’accorder un bon repos dans son appartement avant d’investir les tables de jeu de chez Flint – enfin, s’il parvenait à soutirer un peu d’argent liquide à son père…

« Il n’a pas souffert, n’est-ce pas ? »

Henry tressaillit.

« Quoi ? De qui parlez-vous ?

— De ton oncle, enfin, dit Randolph en le regardant pour la première fois. De notre regretté Lawrence Stratford qui vient de mourir en Égypte, tu t’en souviens ? Pour l’amour du ciel, est-ce qu’il a souffert ou est-ce qu’il est parti en paix ?

— Il allait bien et, le moment d’après, il gisait au sol. Il a rendu l’âme en quelques secondes. Pourquoi me poser une telle question ?

— La sensibilité ne t’étouffe pas, à ce que je vois.

— Je n’ai rien pu faire ! »

L’espace d’un instant, l’atmosphère confinée de cette minuscule chambre lui revint en mémoire, l’odeur âcre du poison. Et cette chose, cette chose dans son cercueil, le sentiment effroyable qu’elle l’observait.

« C’était un vieil imbécile obstiné, déclara Randolph dans un murmure. Mais je l’aimais.

— Vraiment ? dit Henry en se tournant vers son père pour le dévisager. Il a tout légué à sa fille, et tu l’aimais !

— Il nous a donné beaucoup à tous les deux il y a longtemps. Cela aurait dû largement nous suffire…

— Une poignée de figues, comparé à ce dont elle a hérité !

— Je refuse de parler de ça. »

Patience, se dit Henry. Patience. Il se cala dans son confortable siège en cuir gris. Il me faut au moins cent livres, et ce n’est pas de cette manière que je les obtiendrai.



À travers ses rideaux de dentelle, Daisy Banker regarda Henry sortir du taxi. Elle vivait dans un appartement tout en longueur au-dessus du music-hall, où elle chantait tous les soirs de dix heures à deux heures du matin. Une pêche douce et mûre que cette Daisy, avec ses grands yeux bleus un peu somnolents et ses cheveux blond cendré. Sa voix n’avait rien d’extraordinaire, elle le savait ; mais le public l’aimait, ça oui, il l’adorait.

Et elle, elle aimait Henry Stratford, du moins s’en persuadait-elle. Il était sans nul doute la meilleure chose qui lui soit arrivée. C’est lui qui lui avait trouvé ce travail en bas de chez elle, bien qu’elle ne sût jamais comment. Et puis, il payait le loyer de l’appartement, en tout cas il était censé le faire. Elle savait qu’il avait accumulé quelques dettes, mais il rentrait tout juste d’Égypte. Il réglerait cela, ou bien il ferait taire quiconque viendrait l’importuner à ce sujet. Il était très doué dans ce domaine.

Elle courut se regarder dans le miroir lorsqu’elle entendit ses pas dans l’escalier. Elle tira sur le col en plumes de son peignoir et rajusta son collier de perles. Elle se pinça les joues pour les rougir un peu au moment où il inséra sa clef dans la serrure.

« Eh bien, je commençais à me dire que tu m’avais abandonnée ! », s’exclama-t-elle lorsqu’il entra.

Quel bel homme ! Il la faisait toujours autant fondre. Il était tellement séduisant avec ses cheveux et ses yeux très bruns ; et ses manières, c’était un vrai gentleman. Elle adorait la façon dont il ôtait sa cape et la jetait négligemment sur le fauteuil, comme il l’avait fait à l’instant, et de lui faire signe de venir dans ses bras. Il était si paresseux, et si imbu de lui-même. Mais n’avait-il pas toutes les raisons de l’être ?

« Et qu’en est-il de ma voiture ? Tu m’avais promis de m’offrir ma propre auto avant de partir. Où est-elle ? Celle que j’ai vue en bas était un taxi. »

Son sourire avait quelque chose de si froid. Il lui fit un peu mal quand il l’embrassa ; et ses doigts s’enfoncèrent dans la chair tendre de ses bras. Elle sentit un léger frisson lui parcourir l’échine ; sa bouche tressaillit. Elle l’embrassa de nouveau et, lorsqu’il l’entraîna dans la chambre, elle ne protesta pas.

« Je vais t’offrir ta voiture, lui susurra-t-il à l’oreille tout en lui arrachant son peignoir et en la pressant contre lui pour que la pointe de ses seins effleure le tissu rêche de sa chemise amidonnée. Elle lui donna un baiser sur la joue, puis le menton, léchant sa barbe naissante. C’était une sensation merveilleuse de le sentir respirer ainsi, de sentir ses mains sur ses épaules.

« Ne soyez pas trop brusque, monsieur.

— Et pourquoi pas ? »

Le téléphone sonna. Elle aurait voulu arracher la prise du mur. Elle lui déboutonna sa chemise tandis qu’il répondait.

« Je vous ai dit de ne pas rappeler, Sharples. »

Oh, cette charogne ! pensa-t-elle, dépitée. Elle voulait le voir mort. Elle travaillait pour Sharples avant qu’Henry Stratford ne vole à son secours. Cet homme était ni plus ni moins qu’un sadique. Il lui avait laissé une cicatrice, une minuscule demi-lune dans la nuque.

« Je crois vous avoir dit que je vous paierais quand je rentrerais, non ? Laissez-moi au moins défaire mes bagages ! »

Il raccrocha violemment le petit cône du combiné. Elle repoussa le téléphone sur la table en marbre.

« Viens par ici, mon ange », dit-elle en s’asseyant sur le lit.

Mais son regard s’assombrit quand elle le vit contempler fixement le téléphone. Il était encore fauché, n’est-ce pas ? Fauché comme les blés.



Étrange. Il n’y avait pas eu de veillée funèbre pour son père dans la maison. Et à présent le cercueil décoré de Ramsès le Grand était porté avec la plus grande précaution à travers le double salon, comme par des employés des pompes funèbres, jusqu’à la bibliothèque que Lawrence avait toujours appelée le salon égyptien. Une veillée pour la momie, et le principal endeuillé était absent.

Julie observait Samir qui indiquait aux hommes du musée de poser délicatement le cercueil debout dans l’angle orienté au sud-est, à gauche des portes ouvertes du jardin d’hiver. L’emplacement idéal. Quiconque entrerait dans la maison le verrait immédiatement. Et tous ceux qui se trouveraient dans le salon pourraient l’admirer ; et la momie elle-même aurait l’air de contempler toute l’assemblée venue lui rendre hommage, quand le couvercle serait soulevé et que le corps leur serait dévoilé. Les rouleaux de papyrus et les jarres d’albâtre seraient disposés sur la longue table en marbre, sous le miroir à gauche du cercueil redressé, contre le mur est. On était déjà en train de placer le buste de Cléopâtre sur un piédestal au centre du salon. Les pièces d’or seraient exposées sur un présentoir protégé par une vitre, à côté de la table en marbre. Et les autres divers trésors pourraient être agencés selon le bon jugement de Samir.

La lumière douce de l’après-midi entrait à flots par le jardin d’hiver, projetant ses motifs complexes qui dansaient sur le masque doré dissimulant le visage du roi ainsi que sur ses bras croisés.

Une pièce magnifique, et de toute évidence véritable. Il faudrait être idiot pour remettre en question l’authenticité d’un tel trésor. Mais que signifiait toute l’histoire qui l’entourait ?

Ah, si seulement ils pouvaient tous partir, qu’elle soit enfin seule pour l’étudier de près ! se dit Julie. Mais les hommes vont rester ici des heures, à examiner les objets exposés. Et Alex ? Que faire d’Alex, qui se tenait à ses côtés et ne la laissait pas respirer un instant ?

Bien sûr, elle était heureuse de retrouver Samir, bien que le voir si accablé eût ravivé sa propre douleur.

Il avait l’air engoncé et peu à son aise dans son costume noir et sa chemise blanche amidonnée, à la mode occidentale. Dans ses tenues traditionnelles en soie, il était un prince au regard ténébreux, bien loin de ce siècle bruyant et de sa marche inexorable vers le progrès. Ici, il avait l’air étranger et presque servile malgré les manières impérieuses avec lesquelles il dirigeait les ouvriers.

Alex regardait ces hommes et leurs reliques avec une expression des plus curieuse. Qu’est-ce que tout cela signifiait ? Ces choses ne représentaient rien à ces yeux ; elles appartenaient à un autre monde. Mais ne les trouvait-il pas splendides ? Oh, elle avait tellement de mal à comprendre son indifférence !

« Je me demande s’il y a vraiment une malédiction, dit-il tout bas.

— Je vous en prie, ne soyez pas ridicule, rétorqua Julie. Allons, ils risquent d’en avoir pour longtemps. Pourquoi n’irions-nous pas prendre le thé dans le jardin d’hiver ?

— Oui, c’est une bonne idée. »

C’était de l’aversion qu’on lisait sur son visage, et non de la confusion. Ces trésors ne l’enthousiasmaient pas plus que cela. Ils lui étaient complètement étrangers et ne l’intéressaient absolument pas. Elle aurait pu éprouver la même chose devant une machine moderne dont elle ne comprenait pas l’utilité.

Cela l’attristait. Mais désormais, tout l’attristait – en particulier le fait que son père n’ait pu passer que si peu de temps avec tous ces trésors, qu’il soit mort le lendemain de sa plus grande découverte. Et aussi que ce soit à elle de savourer chacune de ces pièces qu’il avait mises au jour dans ce tombeau mystérieux et controversé.

Peut-être qu’après le thé Alex comprendrait qu’elle avait envie de rester seule. À présent, elle le conduisait à travers le couloir ; ils passèrent la double porte du salon, celle de la bibliothèque et franchirent enfin l’alcôve de marbre par laquelle on accédait à la verrière abritant les fougères et les massifs de fleurs qui couraient le long de la façade arrière de la maison.

Après la bibliothèque, c’était l’endroit préféré de son père. Ce n’était pas un hasard si son bureau et ses livres se trouvaient seulement à quelques mètres, de l’autre côté de la porte vitrée.

Ils prirent place à la table en rotin, le soleil se reflétant joliment sur le service à thé en argent posé devant eux.

« Je vous laisse servir le thé, mon cher », dit-elle à Alex en disposant des parts de gâteau sur les assiettes. Voilà une tâche qui ne risquait pas de le dérouter.

Avait-elle rencontré quelqu’un capable de faire si parfaitement ces petites choses ? Alex savait monter à cheval, danser, chasser, servir le thé, préparer de délicieux cocktails américains, observer avec aisance le protocole de Buckingham Palace. Il lui arrivait de lire des poèmes en y mettant tellement d’émotion qu’elle en pleurait. Il savait très bien embrasser, aussi, et il ne faisait aucun doute qu’il offrirait à celle qui l’épouserait des moments de grande sensualité. Absolument aucun doute. Mais que lui apporterait-il d’autre ?

Elle se trouva soudain égoïste. Tout cela n’était-il pas suffisant ? Ça ne l’avait pas été pour son père, un prince marchand dont on ne pouvait distinguer les manières de celles de ses amis aristocrates. Ça n’avait rien signifié.

« Buvez, ma chérie, vous en avez besoin, lui dit Alex en lui présentant son thé, servi exactement comme elle l’aimait. Sans lait ni sucre, avec juste une fine rondelle de citron.

Se pouvait-il que des gens aient vraiment besoin d’un thé ?

Elle eut l’impression que la lumière changeait autour d’elle ; une ombre. Elle leva les yeux et s’aperçut que Samir s’était introduit discrètement dans le jardin d’hiver.

« Samir, asseyez-vous. Venez nous rejoindre. »

Il lui fit signe de ne pas se déranger. Il avait un carnet relié de cuir à la main.

« Julie, dit-il en jetant un regard appuyé vers le salon égyptien. Je vous ai apporté le journal de votre père. Je ne voulais pas le donner aux gens du musée.

— Oh, ça me fait tellement plaisir. Je vous en prie, joignez-vous à nous.

— Non, je dois retourner à mon travail immédiatement. Je veux m’assurer que tout est fait comme il faut. Et vous, vous devez lire ce journal, Julie. La presse a simplement publié cette histoire dans les grandes lignes. Il y a plus ici…

— Venez, asseyez-vous, insista-t-elle. Nous nous occuperons de cela plus tard, vous et moi. »

Après une brève hésitation, il capitula. Il prit la chaise à côté d’elle, adressant un petit signe de tête poli à Alex, qui lui avait été présenté pour la première fois un peu plus tôt dans la journée.

« Julie, votre père avait à peine entamé ses traductions. Vous savez à quel point il maîtrisait les langues anciennes…

— Oui, j’ai hâte de lire son travail. Mais qu’est-ce qui vous préoccupe réellement ? demanda-t-elle d’un ton grave. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Julie, cette découverte – la momie et les poisons trouvés dans le tombeau – me perturbe.

— Sont-ce vraiment les poisons de Cléopâtre ? s’enquit Alex. Ou bien est-ce une invention des journalistes ?

— Personne ne peut le dire, répondit poliment Samir.

— Samir, tout a été soigneusement étiqueté, déclara Julie. Les domestiques en ont reçu l’ordre.

— Vous ne croyez tout de même pas à la malédiction ? demanda Alex.

— Non, répondit Samir avec un petit sourire courtois. Néanmoins, ajouta-t-il en se tournant de nouveau vers Julie, si vous voyez quoi que ce soit d’étrange, même s’il s’agit d’un simple pressentiment, promettez-moi que vous me contacterez immédiatement au musée.

— Mais, Samir, je n’aurais jamais imaginé que vous croiriez…

— Julie, les malédictions sont rares, en Égypte. Et les avertissements inscrits sur ce cercueil sont des plus sérieux. Quant à l’immortalité de la créature, il y a davantage de détails dans ce carnet.

— Vous ne pensez tout de même pas que père ait succombé à cause d’une malédiction, Samir ?

— Non, mais les objets trouvés défient toute explication. Sauf si l’on croit… Mais c’est absurde. Je vous demande simplement de ne rien prendre pour argent comptant et de m’appeler sur-le-champ si vous avez besoin de quelque chose. »

Il prit congé un peu précipitamment et regagna la bibliothèque. Elle l’entendait parler en arabe à l’un des ouvriers. Elle les observa d’un œil soucieux par la porte ouverte.

Le chagrin, pensa-t-elle. C’est une émotion curieuse et mal comprise. Il souffre autant que moi pour mon père, et cela lui a gâché le plaisir de cette découverte. Comme ce doit être difficile pour lui…

Il aurait tellement apprécié tout cela si seulement… Enfin, elle comprenait, même si elle n’éprouvait pas la même chose. Tout ce qu’elle voulait, c’était être seule avec Ramsès le Grand et sa Cléopâtre. Mais elle comprenait. Et la douleur de la perte de son père ne la quitterait jamais. Elle ne le voulait pas vraiment, d’ailleurs. Elle regarda Alex, ce pauvre garçon égaré qui la fixait d’un air si soucieux.

« Je vous aime, murmura-t-il soudain.

— Mais qu’est-ce qui vous prend ? », répliqua-t-elle en riant doucement.

Il eut l’air déconcerté, tel un enfant. Son beau fiancé souffrait véritablement. C’était insoutenable pour elle.

« Je ne sais pas, dit-il. Peut-être que j’ai un pressentiment. Est-ce bien le terme qu’il a employé ? Je sais simplement que j’éprouve le besoin de vous rappeler que je vous aime.

— Oh, Alex. Mon cher Alex. »

Elle se pencha et l’embrassa, puis elle le sentit brusquement lui prendre la main d’un geste désespéré.



La petite pendule de mauvais goût sur la coiffeuse de Daisy sonna six heures.

Henry se cala contre le dossier de sa chaise, s’étira puis tendit la main pour leur resservir du champagne, remplissant son verre avant celui de Daisy.

Elle semblait encore endormie, la fine bretelle de satin de sa nuisette pendant sur son bras potelé.

« Bois, ma douce, dit-il.

— Non merci, chéri. Je chante ce soir, répondit-elle en levant le menton d’un geste arrogant. Contrairement à certains, je ne peux pas me permettre de boire toute la journée, ajouta-t-elle en arrachant un morceau de viande sur la carcasse de la volaille rôtie dans son assiette et en l’enfournant sans élégance. Mais ta cousine ! Elle n’a donc pas peur de cette satanée momie, à l’exposer comme ça chez elle ! »

Ses grands yeux bleus dénués d’intelligence le fixaient ; tout ce qu’il aimait. Pourtant, Malenka, sa beauté égyptienne, lui manquait terriblement. L’avantage, avec les Orientales, c’était qu’on n’avait pas besoin de les choisir idiotes ; elles pouvaient être intelligentes et tout aussi faciles à tenir. Tandis que avec une fille comme Daisy, la stupidité était essentielle ; et puis, il fallait aussi leur parler sans arrêt.

« Et pourquoi est-ce qu’elle devrait craindre cette foutue momie ? dit-il d’un ton irrité. Ce qui est insensé, c’est qu’elle cède la totalité du trésor au musée. Ma cousine n’a pas la notion de l’argent. Elle en a trop pour cela. Il a ajouté une somme dérisoire à mon compte en fidéicommis et, à elle, il lui lègue un empire du transport marchand. C’est lui qui était… »

Il s’interrompit. La petite chambre ; les rayons du soleil illuminant cette chose. Il revécut la scène. Il revit ce qu’il avait fait ! Non. Ce n’est pas vrai. Une crise cardiaque ou une attaque cérébrale, voilà ce qui l’a tué. L’homme gisant sur le sol recouvert de sable, ce n’est pas moi qui ai fait ça. Et cette chose, elle ne l’avait pas épié à travers les bandelettes, c’était absurde !

Il but trop vite son champagne. Mais c’était tellement bon. Il se resservit.

« Une maudite momie dans sa maison, sous le même toit qu’elle, tout de même ! », reprit Daisy.

Soudain, une image lui revint brutalement en mémoire : il vit ces yeux qui le fixaient, sous le bandage de lin décomposé. Oui, ils le fixaient. Arrête-toi, imbécile, tu as fait ce que tu avais à faire ! Arrête ou tu vas devenir fou.

Il se leva de table un peu gauchement, enfila sa veste et rajusta sa cravate en soie.

« Où est-ce que tu vas ? demanda Daisy. Tu es un peu trop ivre pour sortir maintenant, si tu veux mon avis.

— Mais je ne te l’ai pas demandé. »

Elle savait où il allait. Il avait sur lui les cent livres qu’il avait réussi à soutirer à Randolph, et le casino était ouvert depuis la tombée de la nuit.

Il avait envie de s’y trouver seul, afin de pouvoir vraiment se concentrer. Le simple fait d’y penser, de penser au tapis vert sous les lampes, et au son des dés et de la roulette, suscitait une vive excitation en lui. Un seul gros gain, et il arrêterait, se promettait-il. Et avec cent livres pour commencer. Non, il ne pouvait pas attendre…

Il croiserait Sharples à coup sûr, et il lui devait trop d’argent, mais comment diable était-il censé le rembourser s’il n’allait pas aux tables ? Et bien qu’il n’eût pas le sentiment d’être en veine – mais alors vraiment pas – ce soir, il devait tout de même tenter sa chance.

« Un instant. Assieds-toi, dit Daisy en le suivant. Bois un autre verre avec moi et faisons une petite sieste. Il est à peine six heures.

— Fiche-moi la paix. »

Il enfila son pardessus et ses gants de cuir. Sharples. Un crétin, ce Sharples. Il tâtonna la poche de son manteau à la recherche du couteau qu’il gardait sur lui depuis des années. Oui, il était toujours là. Il le sortit et examina la fine lame en acier.

« Oh, non, s’étrangla Daisy.

— Ne sois pas idiote », dit-il sèchement en remettant le couteau dans sa poche après l’avoir fermé et en franchissant la porte.



Il n’y avait plus un bruit à présent, excepté celui de la fontaine qui gargouillait doucement dans le jardin d’hiver. Le crépuscule livide avait depuis longtemps laissé place à la nuit, et le salon égyptien était seulement éclairé par la lampe verte du bureau de Lawrence.

Julie était assise dans le fauteuil en cuir de son père, le dos au mur, dans son peignoir de soie douillet, la main posée sur le journal qu’elle n’avait pas encore lu. Elle avait étonnamment chaud.

Le masque étincelant de Ramsès le Grand était quelque peu effrayant, avec ses grands yeux en amande qui scrutaient la pénombre ; la Cléopâtre de marbre semblait luire. Et ces pièces de monnaie, fixées sur une plaque de velours noir contre le mur opposé, étaient proprement splendides.

Elle les avait soigneusement examinées un peu plus tôt. Le même profil que le buste, les mêmes cheveux ondulés sous leur tiare d’or. Une Cléopâtre grecque, et non pas la ridicule représentation égyptienne, qu’on trouve si souvent dans les programmes, de la tragédie de Shakespeare, dans les gravures représentant Les Vies des hommes illustres de Plutarque, ou dans bien d’autres histoires en vogue.

Le profil d’une belle femme ; une femme forte mais pas tragique, telle que les Romains aiment représenter leurs héros et leurs héroïnes.

Les épais rouleaux de parchemin et de papyrus paraissaient extrêmement fragiles, étalés ainsi les uns au-dessus des autres sur la table en marbre. Les autres pièces pouvaient elles aussi être facilement détruites par des mains fureteuses. Des plumes, des encriers, un petit brûleur à huile en argent, semblait-il, surmonté d’un anneau destiné à supporter un flacon de verre. Les flacons eux-mêmes étaient posés à côté du brûleur – de magnifiques spécimens, œuvres des premiers artisans du verre, chacun doté d’un minuscule bouchon en argent. Naturellement, toutes ces petites reliques ainsi que la rangée de jarres d’albâtre derrière elles étaient protégées par de minuscules écriteaux sur lesquels était soigneusement inscrit : « Prière de ne pas toucher. »

Néanmoins, l’idée que tant de gens allaient venir ici pour contempler ces objets la préoccupait.

« N’oubliez surtout pas qu’il s’agit de poison », avait dit Julie à Rita et Oscar, ses indispensables domestiques. Et cela avait suffi à les tenir éloignés de la pièce.

« C’est seulement un corps, mademoiselle, avait répondu Rita. Un cadavre ! Peu importe que ce soit un roi d’Égypte. Moi, ce que j’en dis, c’est qu’on devrait laisser les morts tranquilles, mademoiselle.

— Mais le British Museum est rempli de cadavres, Rita », avait répliqué Julie avec un léger rire.

Si seulement les morts pouvaient ressusciter ! Si seulement le fantôme de son père pouvait venir la visiter ! Quel miracle ce serait de l’avoir auprès d’elle, de pouvoir lui parler, entendre sa voix ! Que s’est-il passé, père ? Avez-vous souffert ? Avez-vous eu peur, ne serait-ce qu’une seconde ?

Non, une telle visite ne l’aurait pas du tout effrayée. Mais une chose pareille n’arriverait jamais, c’était bien là le malheur. Du berceau jusqu’à la tombe, nous sommes accablés par des tragédies bien terre à terre. La splendeur du surnaturel, c’était bon pour les histoires, les poèmes, et les pièces de Shakespeare.

Mais pourquoi s’étendre là-dessus ? Il était temps désormais pour elle de rester seule avec les trésors de son père et de lire les dernières notes qu’il avait rédigées.

Elle feuilleta le journal jusqu’à la date de la découverte. Et les premiers mots qu’elle lut lui firent monter les larmes aux yeux.



Je dois écrire à Julie, tout lui décrire. Pratiquement aucune erreur dans les hiéroglyphes sur la porte ; sûrement inscrit par quelqu’un qui maîtrisait son sujet. Pourtant le grec date sans équivoque de la période ptolémaïque. Et le latin est sophistiqué. Impossible. Il faut toutefois se rendre à l’évidence. Samir étonnamment craintif et superstitieux. Besoin de quelques heures de sommeil. J’entre ce soir !



Il y avait un dessin de la porte du tombeau, fait à l’encre et rapidement esquissé, avec ses trois longs paragraphes de texte. Elle s’empressa de tourner la page.



Vingt et une heures à ma montre. Enfin à l’intérieur de la chambre. Ressemble davantage à une bibliothèque qu’à un tombeau. L’homme a été déposé dans un cercueil royal près d’un bureau sur lequel il a laissé treize rouleaux de parchemin. Tout est écrit exclusivement en latin, avec une hâte évidente mais non sans soin. Le texte est maculé de taches d’encre, mais il est parfaitement cohérent.

« Ramsès le Damné est mon nom. Autrefois Ramsès le Grand de Haute et de Basse-Égypte ; le Massacreur des Hittites, père de nombreux fils et filles, qui a gouverné l’Égypte durant soixante-quatre années. Les monuments à ma gloire sont toujours debout ; les stèles racontent mes victoires, bien qu’un millénaire se soit écoulé depuis que l’on m’a extrait, enfant mortel, des entrailles de ma mère.

Ô, instant fatal, aujourd’hui enseveli sous les âges, que celui où j’ai pris l’élixir maudit des mains de la prêtresse hittite ! J’ai refusé d’entendre ses mises en garde. Je n’aspirais qu’à l’immortalité. J’ai donc bu la coupe pleine à ras bord de poison. À présent des siècles ont passé, et parmi les poisons de ma reine qui m’a quitté je cache la potion que j’ai voulu lui