Main La moisson des innocents

La moisson des innocents

EDEN54537
Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 704 KB
Download (epub, 704 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Momie

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 2.38 MB
2

La mort et ses au-delà

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 7.50 MB
Présentation



Ils furent deux enfants assassins, condamnés pour avoir battu à mort un vieil homme sans défense. Deux garçons maudits qui ont purgé leur peine et se construisent une vie d’adulte sous des noms d’emprunt. Dieu sait comment, un justicier a retrouvé leur trace pour leur infliger les affres de l’enfer. L’inspecteur Foster sait que les explications se trouvent dans le village de Mackington, qui n’a jamais pardonné aux deux « petits bâtards diaboliques ». Mais la scène du crime passé est aussi celle de ses propres souvenirs, des premiers pas d’un jeune enquêteur idéaliste, dans un pays minier sortant exsangue de l’ère Thatcher. Alors qu’il replonge à contrecœur dans cette affaire dont les conclusions lui ont laissé un goût amer, il découvre qu’une liste ultraconfidentielle de personnes protégées, vivant sous une nouvelle identité, a été volée au ministère de l’Intérieur. Y figurent le nom des deux victimes, mais aussi celui de son ami Nigel Barnes, qui lui a sauvé la vie quelques années auparavant. Face au danger imminent, le généalogiste devra se pencher sur le cas le plus complexe de sa carrière : le sien.

			Dan Waddell débrouille avec une habileté machiavélique l’écheveau des souvenirs pour établir que les secrets des enfants terribles ne sont souvent, en vérité, que de terribles secrets d’enfants.





Dan Waddell



Dan Waddell est né en 1972 dans le Yorkshire. En 2003, à la naissance de son fils, il entame des recherches généalogiques. Il découvre un secret de famille et réalise combien le passé influe sur la personnalité. Il imagine alors une série policière autour de la généalogie. ont déjà paru au Rouergue Code 1879 (2011, Prix Cézam des lecteurs 2012), et Depuis le temps de vos pères (2012).





			Du même auteur, dans la même collection :



			Code 1879, 2011 (Prix Cézam des lecteurs 2012)

			Depuis le temps de vos pères, 2012





			Ouvrage publié sous la direction de Jean-René Dastugue



			© Dan Waddell, 2013

			© Éditions du Rouergue, 2014 pour la traduction française

			 ; ISBN : 978-2-8126-0883-4

			www.lerouergue.com





Dan Waddell





La moisson

des innocents



Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue





Meurtre de Kenny : deux suspects

22 juillet 1992





Deux écoliers sont actuellement entendus par les policiers chargés de l’enquête sur le meurtre ignoble dont a été victime Kenny Chester, mineur à la retraite.

			Les deux enfants, âgés selon nos informations de seulement neuf et dix ans, ont été arrêtés hier soir à leur domicile respectif, quelques jours après la découverte à Dean Bank, un site isolé et pittoresque de Mackington dans le Northumberland, du corps battu et sommairement enseveli de monsieur Chester, soixante-treize ans.

			The Herald connaît les noms des deux garçons mais ne les révélera pas pour préserver la sécurité de leurs familles. Ils seraient élèves d’une école primaire proche du domicile de monsieur Chester et du lieu du crime.

			La nouvelle a laissé les habitants de Mackington complètement abasourdis. « Nous n’arrivons pas à croire que des membres de notre communauté aient commis une telle atrocité », nous a déclaré madame Gladys Wrenshaw, commerçante. « Tout le monde est sous le choc. Kenny était quelqu’un de bien, connu et respecté. Avoir été abattu ainsi, comme un animal, c’est ignoble. Ceux qui ont fait cela devraient craindre pour leur vie. Il y a ici des gens qui pourraient les mettre en pièces. »

			Avant d’ajouter : « Et ce ne serait que justice. »

			Il y a maintenant trois jours que la Grande-Bretagne a été saisie d’horreur suite à la découverte du corps de monsieur Chester, veuf, quelques heures après que sa famille a signalé sa disparition.

			Le cadavre présentait de multiples blessures. L’un des inspecteurs a confié au Herald qu’il avait été victime d’une agression d’une « violence inouïe ». Selon toute vraisemblance, ses meurtriers ont ensuite essayé de dissimuler le corps en l’enterrant.

			D’après une source policière, il est possible que monsieur Chester, qui a travaillé pendant quarante-huit ans aux Houillères Mackington, jusqu’à sa retraite il y a huit ans, ait été encore vivant quand on a commencé à l’ensevelir.

			Un porte-parole de la police a officiellement annoncé : « Deux garçons de Mackington sont entendus dans le cadre de l’enquête. »





1





Son empressement à extirper ce fichu truc en liège était tel que le bouchon finit par se rompre dans le goulot. Il lâcha un juron puis fouilla le tiroir à la recherche d’un couteau qu’il finit par dénicher au milieu d’un fatras de couverts, d’instruments de cuisine et de toutes sortes de détritus. De la pointe de la lame, il fit tomber ce qui restait du bouchon dans le vin rouge. Du même tiroir, il sortit une passoire en métal piquée de rouille à force de ne pas servir et l’utilisa pour filtrer le contenu de deux grands verres. Il se félicita de sa capacité à récupérer la situation et prit une profonde inspiration.

			Cela n’allait pas être simple. Une odeur d’humidité flottait dans l’air. Il ne se rappelait pas à quand remontait la dernière fois qu’il avait ouvert une fenêtre, encore moins pulvérisé du désodorisant. Qu’est-ce qui lui avait pris de l’amener ici ?

			Ne perds pas le contrôle, se dit-il. Reste dans l’instant. Il s’imaginait ne jamais connaître un moment comme celui-là. Elle ne s’était pas enfuie en courant. Pas encore. Sa maladresse risquait de tout gâcher et il s’en voudrait à jamais. Il passa sa main moite dans ses cheveux, se frotta le visage avec la paume, inspira profondément pour la deuxième fois, ramassa les verres et retourna dans le salon.

			Elle était debout devant la table et sortait du sac les plats à emporter qu’elle disposait avec soin sur les serviettes en papier fournies par le restaurant. Son parfum était puissant mais agréable. Mêlé aux senteurs de la nourriture, il masquait l’odeur d’humidité. Il ressentit un autre pincement d’anxiété. S’il avait su qu’ils viendraient ici pour leur premier rendez-vous, il aurait pris la peine de faire un ménage plus approfondi. Dans le séjour, cela allait à peu près, mais il ne fallait pas qu’il la laisse s’approcher de la cuisine. L’évier débordait de vaisselle sale et il imaginait aisément que des formes de vie douteuses avaient dû commencer à se développer dans les strates les plus anciennes.

			Il lui tendit un verre, miraculeusement propre. Elle lui adressa un sourire plein de chaleur. Elle ne semblait pas gênée. Ils burent une gorgée de vin. Les effluves de curry lui chatouillèrent les narines et son estomac gargouilla. Il avait l’impression d’être une boule de nerfs. Cela faisait si longtemps. Ça n’était pas tant qu’il manquait de pratique mais plutôt qu’il n’était jamais en condition. Quand elle avait proposé de quitter le bar où ils s’étaient retrouvés, il avait immédiatement accepté, sans vraiment croire à sa chance. Il avait suggéré un curry et elle avait dit oui, s’ils commandaient des plats à emporter. « On va chez moi ? », avait-il demandé, certain qu’elle refuserait. Elle avait répondu « d’accord » et avait souri. Depuis cet instant, sa respiration s’était accélérée et ses mains étaient moites. Il essayait tant bien que mal de dissimuler sa gêne et de paraître normal. Ou quelque chose de ressemblant.

			Dix ans auparavant, il avait payé une prostituée pour coucher. Une expérience pitoyable et humiliante. Toutefois, il préférait cela à la fréquentation d’une femme qui aurait cherché à en savoir plus sur lui. Avec le temps, la compagnie des prostituées était devenue moins humiliante mais de plus en plus déshumanisante. Il s’était décidé à rencontrer quelqu’un, par le biais d’une agence matrimoniale. Par trois fois, il avait annulé des rendez-vous à la dernière minute. Et puis, il y avait de cela à peine trois semaines, en se rendant au travail sous une pluie battante, il l’avait rencontrée à l’arrêt de bus. Elle était belle, grande, blonde, une certaine classe même, elle s’exprimait bien. Le jour suivant, elle était de nouveau là. Le troisième jour, il avait engagé la conversation. Elle était passionnée, à l’écoute. Elle avait ri à l’une de ses mauvaises blagues. Le quatrième jour, il l’avait invitée à sortir. Elle avait dit oui. Il s’était demandé si elle ne se moquait pas de lui. Elle devait s’absenter pendant une semaine dans le nord pour raisons professionnelles, mais ils se verraient à son retour. Il lui avait demandé ce qu’elle faisait. « Recouvrement de dettes », avait-elle répondu. Depuis, il n’avait quasiment pas dormi. Il avait même failli lui poser un lapin mais, à présent, il était content d’avoir fait l’effort. Elle lissa l’avant de sa robe noire et s’assit.

			Il alla jusqu’au lecteur de CD posé sur une étagère. Depuis sa sortie de prison, il avait cessé de lire. La télévision et sa console de jeux étaient ses seules distractions. Il ne possédait pas beaucoup de CD, mais il avait un album de Frank Sinatra. Il le glissa dans le lecteur et baissa le volume au cas où elle n’apprécierait pas Sinatra, mais il savait aussi qu’un murmure en bruit de fond serait une bonne chose. Il n’y avait rien de pire que le silence. Il l’avait enduré pendant des années.

			Il s’approcha de la table et examina les paquets. « Qu’avons-nous là ? », s’interrogea-t-il à voix haute. Au restaurant indien, il était à ce point désorienté qu’il avait passé la commande dans une espèce de brouillard. « Poulet dhansak. Agneau bhuna. Lequel préfères-tu ?

			– L’agneau », répondit-elle sans hésiter. « Il y a des lentilles dans le dhansak. » Elle frissonna. « Je déteste les lentilles. »

			Aïe, pensa-t-il. Un mauvais point. Pourquoi ne lui avait-il pas demandé ? « Heureusement, j’adore ça », dit-il. Il lui tendit le plat de bhuna et lui proposa de lui servir de l’aloo gobi et du riz. Quand il prit la cuillère, il s’aperçut que sa main tremblait. Elle lui adressa un sourire compatissant, comme si elle comprenait son malaise. Il ne dit rien, s’assit et commença à se servir.

			Elle prit une bouchée de curry et se mit à hocher la tête. « Mmm », apprécia-t-elle. « Bon choix. »

			Le sang lui battait les tempes et sa bouche était sèche. Il but une gorgée de vin ce qui n’arrangea ni l’un ni l’autre. Il sentait la panique monter. Mange, s’ordonna-t-il. Cela devrait t’aider à garder le contrôle. Il engloutit quelques morceaux de chou-fleur. C’était bon. Il se sentit mieux. Il la regarda et sourit. « Content que tu aimes ça.

			– J’adore le curry », répondit-elle. « Si on me disait que je n’ai plus le droit de manger qu’un seul type de cuisine jusqu’à la fin de mes jours, je choisirais la cuisine indienne.

			– Moi aussi », approuva-t-il. Il commençait à se détendre. À se sentir capable de tenir jusqu’au bout.

			« Même si la pizza risque de me manquer énormément », ajouta-t-elle.

			La manière dont elle avait prononcé ce « énormément » lui accrocha l’oreille, la dernière syllabe plus traînante. Jusque-là, sa voix avait été dénuée d’accent – et là, bizarrement, il avait reconnu quelque chose, sans vraiment savoir quoi.

			« Qu’est-ce qu’on écoute ? », demanda-t-elle.

			« Frank Sinatra. Tu apprécies ? »

			Elle hocha vivement la tête. « Je l’adore. J’aime bien la musique douce. »

			À nouveau ce léger accent qu’elle avait dissimulé auparavant. Il ne voulait pas la questionner, être indiscret, et ruiner ce moment. Mais sa curiosité, et la nécessité de faire la conversation, furent les plus fortes.

			« Tu viens de quel coin ? », l’interrogea-t-il en enfournant une pleine fourchette de dhansak. Puis une autre. Il avait faim.

			« Je me suis installée à Leicester il y a deux ans.

			– Et avant ?

			– J’ai beaucoup déménagé après avoir quitté l’école.

			– Je veux dire, au départ. Tu as un accent que je n’arrive pas à situer. »

			Son propre accent, l’accent geordie du Nord-Est de l’Angleterre, s’était estompé. Cela faisait vingt ans qu’il n’avait pas mis les pieds chez lui. D’ailleurs, il n’avait plus de « chez-lui ». Il avala un peu plus de curry.

			« Newcastle », répondit-elle.

			Merde, pensa-t-il. La panique revint et son cœur se mit à battre plus fort. Il ressentit une brûlure à l’estomac. « Oh », se contenta-t-il de répondre.

			Elle reposa son couteau et croisa les bras. « Près de Mackington. » L’accent était soudain plus épais.

			Il s’arrêta net de manger. L’inconfort dans son estomac empira. Il posa les yeux sur elle. Son visage avait changé. Plus dur, le regard moins tendre. Elle commença à hocher lentement la tête. Il reconnut quelque chose dans ses yeux. Oh, Seigneur tout-puissant, non.

			« Eh oui », lança-t-elle.

			Il se leva. Comment ?

			« Qui es-tu ?

			– Cela n’a pas d’importance, Craig. »

			Craig ? Cela faisait vingt ans qu’il avait cessé d’être Craig. La douleur qui lui tordait les tripes augmenta. « Qu’est-ce que tu veux ? », dit-il en grimaçant. Il avait l’impression qu’on lui enfonçait un couteau brûlant dans l’abdomen, de plus en plus profondément.

			Elle haussa les épaules. « Que tu meures. »

			La douleur le plia en deux. De la sueur commençait à lui couler des sourcils. Il vomit copieusement et tomba à genoux. Il releva la tête. Elle s’était levée et avait repris son sac à main suspendu au dossier de la chaise. Un autre éclair de douleur le fit suffoquer. Il essaya de parler mais il avait trop mal. Il s’écroula sur le flanc, recroquevillé. Ses intestins se détruisaient, se liquéfiaient.

			Elle s’accroupit à côté de lui. Il ne l’avait pas encore remarqué, mais elle avait sorti un poignard de son sac. La souffrance s’intensifia, le fit se tordre, se convulser. Il hurla. Elle demeura immobile et sourit quand son cri ne fut plus qu’un faible gémissement.

			« Cela va prendre un certain temps avant que le poison ne te tue, Craig », expliqua-t-elle d’une voix douce. « Et chaque seconde va être une véritable torture… »

			Il n’entendit pas la suite. Il se tortilla, sentant le feu qui lui consumait le ventre lui envahir tout le corps. Il essaya de s’asseoir, mais la douleur était trop forte. Il cria une fois encore, pitoyable.

			Elle posa la pointe du couteau contre son cœur. « Je pourrais abréger tes souffrances. »

			Il acquiesça. Cela empirait. Sa salive formait des bulles à l’orée de ses lèvres. Pitié, pensa-t-il, ne plus avoir mal. Tue-moi. « Oui », hoqueta-t-il.

			« Va te faire foutre », cracha-t-elle, venimeuse. « Tu n’as montré aucune pitié. Tu ne mérites aucune pitié. »

			Elle remit le couteau dans son sac qu’elle glissa sur son épaule. Elle s’avança vers le mur, attrapa une chaise, la traîna contre le sol et s’assit, penchée au-dessus de lui. « Je vais m’installer là et te regarder crever, juste pour être sûre. »

			Son agonie était telle qu’il parvenait à peine à respirer. Il resta allongé, suspendu dans une bulle de douleur.





2





L’inspecteur principal Grant Foster n’arrivait pas à imaginer pire manière de passer les premières heures du dimanche matin que de se retrouver sur une scène de crime avec un cadavre dans une voiture incendiée. Rien, pas même se prendre un coup de pied au cul.

			Il détestait être d’astreinte de nuit les samedis. Ils étaient toujours noyés par l’alcool et les dégâts qu’il provoquait. L’alcool était à l’origine de plus de la moitié des décès sur lesquels il avait enquêté depuis vingt ans à la Criminelle. Si ce n’était pas une bagarre à la sortie d’un bar qui avait mal tourné, c’était un conducteur ivre, ou un petit ami bourré qui avait perdu les pédales et employé quelque chose de plus mortel que ses poings. Les drogues arrivaient loin derrière. Si l’on décidait, demain, de fermer les pubs et les boutiques d’alcool en Angleterre, le taux de criminalité chuterait plus vite que le bonus d’un banquier en période de crise.

			Personnellement, cela ne changerait pas sa vie. Il continuerait à vider méthodiquement la cave de son père et il lui restait assez de grands crus pour tenir un an ou deux. Cette pensée lui remonta à peine le moral. Il aurait dû être chez lui, endormi, après avoir sifflé un château Lafite Rothschild de 1970. Au lieu de ça, il se retrouvait garé dans une rue cossue de Chiswick, dans l’ouest de Londres, douillettement installé dans sa voiture, bercé par le murmure de la radio et le ronron de la clim qui soufflait un air chaud sentant le renfermé.

			Les habitants du quartier avaient signalé une voiture en flammes. Les policiers arrivés sur les lieux n’avaient pas pu s’en approcher tout de suite, mais une fois que les pompiers eurent éteint l’incendie, ils avaient trouvé les restes d’un corps dans l’habitacle. Ils n’avaient pas pu faire grand-chose. La voiture devait être chargée à l’arrière d’une dépanneuse, avec le cadavre, pour que la police scientifique examine le tout. Pendant ce temps-là, le job de Foster consistait à organiser le porte-à-porte en espérant que des voisins-espions planqués derrière leurs rideaux les aident à reconstituer les événements.

			Les renseignements qu’il attendait sur le propriétaire de la voiture finirent par arriver. David Stephen Lowell, trente-deux ans, domicilié à Acton, Londres ouest. Il n’était pas très loin de chez lui. Le véhicule – une Golf – lui appartenait depuis trois ans. Foster consulta sa montre. Presque deux heures du matin. Un peu tard pour appeler les Lowell et vérifier si leur voiture avait été volée ou si les restes carbonisés étaient ceux du propriétaire. Le corps était dans un tel état qu’il ne serait pas évident de le séparer de la carcasse incendiée et encore moins de déterminer s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.

			Quelqu’un toqua à son pare-brise. L’inspectrice Heather Jenkins, le regard fatigué et l’air frigorifié en dépit de la douceur inhabituelle de ce mois de novembre. Il actionna le bouton de sa vitre électrique.

			« Alors, bien au chaud ? », ironisa-t-elle.

			« Pas autant que notre client », répondit-il en faisant un geste en direction du tas de ferraille noircie. « Mais ça va. J’ai les infos sur le propriétaire – un homme, trente-deux ans, il habite à moins de deux kilomètres d’ici.

			– Ça semble coller », dit-elle. « On a touché le gros lot au numéro 16. Un type avec une tête de nain de jardin, vivant seul, et qui semble être du genre à savoir ce que fait chaque habitant de sa rue. Il est président du comité de vigilance du quartier. Il a presque fallu que je le dissuade d’installer un centre opérationnel dans son salon.

			– Il a vu quelque chose ?

			– Il a remarqué la voiture dehors, vers 22 h 30. Une heure plus tard, elle n’avait pas bougé. Il a vu quelqu’un côté conducteur et il a décidé de sortir se balader, l’air de rien. Il est passé à côté de la voiture, une Golf noire, dans laquelle se trouvait un homme jeune, la trentaine, les cheveux châtain clair. Il parlait sur son portable et, d’après notre espion, semblait “agité”.

			– Qu’entend-il par là ?

			– Il a dit qu’il pleurait et qu’il criait aussi. Il pense l’avoir entendu répéter “Vous ne pouvez pas me faire ça !”, avec quelques jurons par-ci par-là. »

			Quand ils connaîtraient son identité, ils seraient en mesure de tracer l’appel.

			« En dehors de cela, il n’a vu personne s’approcher de la voiture », poursuivit Heather. « Il s’apprêtait à se mettre au lit, vers minuit et demi, quand la voiture a pris feu. Il a regardé dehors, mais il n’a vu personne s’enfuir. Ensuite, il nous a appelés.

			– Le moteur était en marche ?

			– Apparemment pas. En tout cas, pas quand il a fait sa balade. »

			Le portable de Foster sonna. C’était le centre opérationnel. Il dit oui deux fois de suite avant de raccrocher.

			« Montez », dit-il à Jenkins en démarrant. « Madame Lowell a appelé il y a quelques minutes, morte d’inquiétude parce que son mari n’est pas rentré. »

			La maison, modeste, se trouvait dans une de ces rues calmes, à l’écart, où les portes d’entrée donnent directement sur la rue. Madame Lowell vint leur ouvrir. Une femme timide, proche de la trentaine, les yeux cernés et gonflés. Elle les fit entrer en leur chuchotant que sa fille était au lit.

			« Quel âge a-t-elle ? », demanda Heather.

			« Quatre ans », répondit-elle, toujours à voix basse.

			Mon Dieu, pensa Foster, cette matinée ne fait qu’empirer.

			Elle les conduisit dans un petit salon où une télévision, posée dans un coin, diffusait une lumière pâle et des sons assourdis.

			« Quand votre mari est-il sorti, madame Lowell ?

			– Vers 17 ou 18 heures, hier après-midi.

			– Vous a-t-il dit où il allait ?

			– Il avait quelques courses à faire. Je ne m’en suis pas préoccupée, jusqu’à ce qu’il commence à être tard. Il aime faire un tour en voiture, de temps à autre. Il dit que ça l’aide à se détendre, à réfléchir. Ça ne se passe pas très bien au travail ces derniers temps. Mais il ne part jamais aussi longtemps.

			– L’avez-vous appelé ?

			– Plusieurs fois, après une heure du matin. Je suis tombée directement sur sa messagerie. Comme je vous l’ai dit, il aime être tranquille certaines fois. »

			Heather s’éclaircit la gorge. « Vous dites qu’il avait des difficultés au travail. De quel ordre ?

			– Il est dans l’informatique. Ils vont licencier du monde. Il pense faire partie du lot.

			– Y a-t-il autre chose qui semble le préoccuper ? »

			Elle réfléchit en silence.

			« Rien que je sache. Il a souvent des passages à vide depuis que je l’ai rencontré. Il finit toujours par s’en sortir. Et cette fois-ci, ce sera pareil. Je veux juste qu’il rentre. Pouvez-vous m’aider à le retrouver ? »

			Foster prit une longue inspiration. Cela ne servait à rien de lui cacher la vérité plus longtemps. « Madame Lowell, la voiture de votre époux a été retrouvée dans une rue du quartier de Chiswick. Elle a été incendiée. » Il marqua une pause. « Il y avait une personne à l’intérieur.

			– Est-elle blessée ?

			– Elle est morte, madame Lowell.

			– S’agit-il de David ?

			– Nous ne savons pas encore », répondit-il, même si, au fond de lui-même, il pensait le contraire. Les seules autres explications possibles étaient que la voiture avait été volée et que le voleur se trouvait à l’intérieur quand elle avait pris feu. Ou bien Lowell avait mis en scène sa propre mort et le cadavre était un clochard ou autre. La première hypothèse était hautement improbable car les voleurs de voitures évitent de se garer dans les rues résidentielles. La seconde était, à la base, peu plausible, mais le témoignage du voisin fouineur la rendait carrément fantaisiste. « Nous devons encore faire quelques analyses. »

			La femme se mit à pleurer. Heather s’assit à côté d’elle et passa un bras compatissant autour de ses épaules. « Y a-t-il quelqu’un que nous pourrions appeler ? », demanda-t-elle.

			Foster inspira profondément et se leva. Soudain, l’air de la pièce lui semblait trop chaud. Si Lowell n’était pas en ligne avec sa femme avant que la voiture ne prenne feu, alors de qui s’agissait-il ? Il patienta pendant qu’elle appelait sa mère.

			« Y a-t-il eu des problèmes avec la voiture, des soucis mécaniques, des pannes, ce genre de choses ? », lui demanda-t-il quand elle eut raccroché.

			Elle secoua la tête. « Non, David en prend grand soin. Il la lave toutes les semaines, intérieur et extérieur. Il aime réparer les choses. »

			Foster se tourna vers le manteau de la cheminée. Il y avait quelques photographies de leur enfant, une petite fille souriante avec un visage d’ange surmonté de boucles brunes.

			« Avez-vous des photographies de votre mari ?

			– Oui », répondit-elle, presque hésitante. « Assez peu, cependant. Il n’aime pas qu’on le prenne en photo. »

			Elle traversa la pièce et ouvrit un placard logé sous une bibliothèque aux rayonnages peu garnis. Elle revint avec un petit dossier rempli de clichés. Elle en sortit quelques-uns et commença à les trier. « Il ne me laisse même pas sortir tout ça », expliqua-t-elle. Elle trouva la photo qu’elle cherchait. « Voilà. C’était il y a presque quatre ans. Devant l’état civil de Fulham. Mes parents nous accompagnaient. David n’a pas de famille. »

			Elle tendit la photo à Heather qui la regarda et sourit. « Vous êtes très belle », dit-elle. Madame Lowell sourit à son tour, les yeux pleins de larmes. Heather passa le cliché à Foster.

			Un jour ensoleillé. Un couple heureux. Et une paire d’yeux bleus qu’il n’avait pas vue depuis plus de vingt ans.

			La photo lui échappa des mains et tomba sur le sol.

			Foster s’installa dans sa voiture, incapable de détourner les yeux de la photographie. Il avait laissé Jenkins réconforter l’épouse de Lowell jusqu’à ce que sa mère ou un officier de police féminin arrive sur place. Il avait prétexté un coup de fil. Il n’avait pas menti, mais il lui fallait aussi rester seul quelques instants, pour reprendre ses esprits.

			Était-ce bien la personne à laquelle il pensait ? Il n’en était pas certain. Il avait demandé à madame Lowell de lui raconter tout ce qu’elle savait au sujet de son mari, sous le prétexte de retrouver un proche afin d’obtenir de l’ADN. Il était orphelin, avait-elle expliqué, fils unique. Il avait grandi dans le Nord-Est. Venu à Londres à l’âge de seize ans, il avait fait seul son chemin. Pas de famille, un passé presque inexistant et qu’il n’évoquait jamais. Elle savait que c’était douloureux pour David et évitait d’en parler.

			Cette fois-ci, il n’aurait pas besoin de Nigel Barnes pour résoudre les énigmes du passé. Et s’il avait vu juste, Foster connaissait l’histoire de ce type aussi bien que la sienne, voire mieux. Il abaissa sa vitre, aspira à pleins poumons l’air frais de la nuit, expira lentement et fixa son téléphone en le conjurant de sonner. À peine installé dans sa voiture, il avait réveillé un contact au Home Office, se rendant immensément impopulaire par la même occasion, pour qu’il entre le nom de Lowell dans le système et lui rapporte ce qu’il trouverait. Son portable sonna enfin.

			Rien. Pas de signaux d’alerte, d’alarmes ou de sirènes.

			Il se sentit vide. Peut-être s’était-il trompé. Heather apparut côté passager et grimpa dans la voiture.

			« Sa mère est avec elle. L’officier de police est en route. Nous sommes sûrs que le corps dans la voiture est bien celui de son mari ? »

			Foster hocha la tête mécaniquement.

			« Qu’est-ce qui ne va pas ? », l’interrogea-t-elle, l’air sincèrement inquiète, tout en se tournant vers lui. « C’est la première fois que je vous vois aussi troublé pendant une visite. Quand vous avez regardé cette photo, on aurait dit que vous veniez de voir un fantôme.

			– Peut-être bien. C’est possible. »

			Elle haussa les sourcils. « Ça ne vous va pas de jouer les mystérieux, Grant. Votre côté bourru vous va mieux. Vous avez déjà croisé la route de David Lowell, n’est-ce pas ?

			– Je crois bien.

			– Quand ?

			– Il y a bien longtemps. Dans une autre vie. »





3





Quand Foster arriva à la morgue en fin d’après-midi, la situation n’avait guère avancé. Lowell était toujours porté disparu. Son portable n’était plus qu’une masse de plastique fondu, mais la liste de ses appels avait révélé qu’il avait reçu une série de coups de fil d’un numéro masqué le soir de sa mort présumée, dont un qui avait duré plus d’une demi-heure, peu avant minuit. Le même soir, Lowell avait utilisé sa carte de paiement dans une station-service.

			Foster avait laissé un message à un « vieil ami » qui pourrait peut-être l’aider à comprendre pourquoi le visage de Lowell lui semblait si familier. Il ne l’avait pas encore rappelé.

			Gareth Carlisle l’attendait. Foster ne cessait d’être émerveillé par l’appétence dont le légiste faisait preuve pour son travail. Toujours disponible, il semblait ne jamais prendre de vacances. Foster s’imaginait que sa vie privée devait être si misérable qu’il préférait ouvrir et découper des morts au lieu de rester chez lui à se chauffer les pieds devant la cheminée.

			Le corps, noirci et méconnaissable, était allongé devant eux, si tant est que l’on puisse réellement allonger un cadavre raidi et contracté. Des odeurs oppressantes de fumée et de chair brûlée emplissaient encore la pièce en dépit du parfum puissant du désinfectant.

			« Gareth », dit Foster, en regardant brièvement le corps.

			« Grant », répondit Carlisle de son ton sec et hautain. Beau­coup de flics le trouvaient cassant, mais Foster appréciait la manière terre à terre dont il accomplissait son travail et son humour aride que ne goûtaient pas les plus délicats d’entre eux.

			« Alors, qu’est-ce que tu en dis ?

			– Des individus ont-ils été aperçus à proximité de la voiture, ou dedans ?

			– Non, seulement un homme au volant jusqu’au moment de l’incendie. Et on tient cette info du genre de fouineur qui garde toujours un œil sur ce qui se passe à l’extérieur. Il n’a pas vu la voiture prendre feu, mais il était à sa fenêtre l’instant d’après et il n’a vu personne s’enfuir. »

			Carlisle hocha la tête. « Intéressant. J’ai examiné les poumons et ils contiennent de la suie. Il était vivant quand le feu s’est déclenché.

			– Peut-être a-t-il été pris au dépourvu par l’incendie ? Je suppose que c’est un homme.

			– En effet. Trente à trente-cinq ans. J’y reviendrai. Quant au fait que la voiture se soit enflammée soudainement, peut-être, mais c’est peu probable. Les brûlures sont bien plus importantes sur la tête et le haut du torse que sur la partie inférieure du corps. Quatre-vingt-dix pour cent contre cinquante à soixante pour cent sur les jambes. Si le feu avait pris dans le moteur, ça aurait été l’inverse. On ne peut écarter la possibilité d’une bombe, mais étant donné l’odeur d’essence qu’il dégage, je pense que la cause du décès est à chercher de ce côté-là.

			– Il s’est immolé ?

			– C’est mon pressentiment. » Carlisle plissa le nez avec dégoût comme si cette manière de mettre fin à ses jours était éminemment non-britannique. La chose était rare, mais Foster y avait déjà été confronté. Certaines âmes torturées trouvaient le tuyau d’arrosage branché sur l’échappement trop prosaïque. Plutôt que de s’en aller en douceur, ils s’aspergeaient d’essence et quittaient cette vie dans d’atroces souffrances.

			« Identifier ce pauvre bougre va être une autre paire de manches. Ou tout au moins confirmer son identité. Le nom que tu m’as donné, c’est bien Lowell ?

			– C’est ça.

			– Eh bien, je n’ai pas trouvé de dossier dentaire. L’état des dents est moyen, ce qui laisse à penser qu’il a négligé d’aller chez le dentiste ces dernières années. Mais il a quelques plombages. Ce qui pourrait signifier que cet homme n’est pas David Lowell. »

			Ou qu’il ne s’agit pas de sa véritable identité, songea Foster.

			Il quitta la salle d’autopsie, se lava les mains et le visage pour essayer d’enlever cette odeur de mort puis quitta la morgue, perdu dans ses pensées. Tant que Lowell ne serait pas formellement identifié, il ne pouvait être sûr de rien, et vu l’état du corps, cela risquait de prendre du temps.

			Il médita sur la suite. Il savait qu’à présent, il ne pouvait plus passer la main et faire comme si de rien n’était, même si l’idée d’à nouveau remuer tout cela était loin de l’enchanter. Il ne connaissait que deux personnes capables de lui donner la réponse qu’il cherchait tout en restant discrètes. La première était un vieillard qu’il préférait oublier. Il ne le solliciterait qu’en dernier recours. La seconde était un meilleur choix, même si l’idée de la contacter lui retournait les tripes. Il entra dans une cabine téléphonique. Il ne voulait pas laisser de traces de cet appel.

			J’ai intérêt à sortir ma cuillère à long manche, songea-t-il. Je m’apprête à dîner avec le diable.

			L’âge n’avait pas été tendre avec Harry Stokes depuis que Foster l’avait vu pour la dernière fois, plus de vingt ans auparavant, devant le tribunal de Newcastle. Sa tignasse de cheveux noirs et bouclés avait viré au blanc et s’était clairsemée. Ses joues étaient rougeaudes, parcourues de veines éclatées par la boisson, et ses yeux, plus enfoncés dans leurs orbites, avaient jauni. Mais la même lueur de malice y brillait encore ; en fait, bien qu’il dût approcher les cinquante-cinq ans, son langage corporel laissait toujours transparaître les attitudes du boxeur amateur, petit et sec, qu’il avait été durant sa jeunesse. Son regard, tandis que Foster poussait la porte du pub miteux du sud-est de Londres où ils s’étaient donné rendez-vous, exprimait un certain amusement. Si Foster reprenait contact après tout ce temps pour organiser une rencontre, alors qu’il haïssait Harry de tout son être, cela ne pouvait signifier qu’une chose. Foster vit que la pinte de Stokes était pleine. Il s’en commanda une et se hissa sur un tabouret, face à lui. Le pub était désert, à l’exception de quelques piliers de comptoir qui dégustaient leur déjeuner liquide du dimanche. C’était exactement le genre de pub, songea-t-il, que Stokes devait fréquenter : une moquette élimée et partant en lambeaux, des tabourets branlants, des plafonds jaune pisseux pas repeints depuis l’époque où l’on pouvait encore y fumer.

			« Grant Foster », dit Stokes avec l’accent rocailleux de Glasgow. « Inspecteur principal, c’est ça ?

			– C’est bien ça, Harry. » Il examina son allure une seconde fois. Un costume gris lustré trop petit de deux tailles, une chemise bordeaux et une cravate rayée noir et jaune qui juraient violemment. « Tu sors d’une séance photo pour GQ ?

			– Très drôle.

			– Tu travailles pour quel torchon en ce moment ?

			– The Mail, comme toujours. Évidemment, les choses ont bien changé maintenant. Les ordinateurs et tout le merdier, des jeunes diplômés d’Oxbridge dans tous les coins, ce foutu Internet. » Il prononça ce dernier mot sur un ton qui aurait pu laisser penser qu’il parlait d’une maladie mortelle. « Je ne quitte presque plus mon bureau. Je suis comme la torche olympique. Jamais éteint.

			– Ça paye les traites.

			– Ouais, et la pension alimentaire.

			– Vous n’êtes plus ensemble avec Carol ? » Carol était un autre gratte-papier de tabloïd ; ils avaient été à une époque les Bonnie et Clyde de la presse à scandale.

			Il ricana. « Cette vieille salope à moitié folle ? Elle a eu la bonté de se tuer avec la boisson après notre séparation, paix à son âme. Non, je parle de mes femmes numéro deux et trois.

			– Tu n’as pas chômé.

			– Eh, tout homme doit avoir un passe-temps. Même si je me dis que le macramé m’aurait coûté moins cher. Trêve de bavardage, Grant, tout ceci est très mignon et chaleureux, se retrouver, papoter. Mais je sais que tu me considères comme une sous-merde, alors arrêtons là les “comment vas-tu ?” hypocrites à la con. Je n’ai pas à être sympa avec toi parce que, à l’évidence, tu as l’intention de me demander quelque chose. Qu’est-ce que c’est ? »

			Stokes était un être amoral, indécent, sans empathie pour les êtres vivants ou les morts, mais il avait une qualité inestimable : la volonté, comme Foster, d’en venir au fait le plus vite possible. Il but une gorgée de bière.

			« J’en rêve encore. Pas toi ? »

			Stokes resta silencieux et plissa les yeux avant de renifler et de secouer légèrement la tête, l’air incrédule. « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Tu cherches un psy ?

			– Ça ne t’a pas affecté ?

			– Bien sûr que si. Dix semaines dans ce tribunal, à entendre des horreurs, à dévisager ces deux petits bâtards diaboliques. Essayer chaque nuit de se sortir tout ça de la tête pour dormir quelques heures. Dix semaines. J’ai failli en crever. C’est à cause de ça que Carol et moi nous nous sommes séparés. On ne vivait plus que pour ça. Mais qu’est-ce que ça pouvait foutre ? Des histoires comme ça, il en arrive une fois tous les trente-six du mois. Ce n’est pas pour ça que tu es là, si ? Toi et moi, nous avons vu et entendu toutes sortes d’horreurs au fil du temps, et toi certainement plus que moi. On les digère. Ça fait partie du jeu, non ?

			– Je crois que c’est justement ce qui me distingue de toi, Harry. Je n’ai jamais considéré cela comme un jeu.

			– Tu as toujours été un sale con moralisateur, Grant », répliqua Stokes, les joues encore plus rouges. « Il y a des choses qui ne changent pas. » Il avala une gorgée de bière et s’essuya la bouche du revers de la main. « Cependant, vois-tu, je pense que nous avons plus en commun que tu ne l’imagines. Nous devenons tous les deux obsolètes dans ce monde. Et ne viens pas me dire que tu ne le sais pas. »

			Il n’avait pas tort. Flic et journaliste de la vieille école, ils étaient tous deux des espèces en voie de disparition. Foster savait que personne ne les regretterait.

			« Allez », ajouta Stokes, impatient. « Qu’est-ce que tu veux savoir ?

			– Sais-tu où ils se trouvent ?

			– Qui ?

			– Laurel et Hardy. À ton avis ?

			– Dibb et Schofield ? » La perplexité se lisait sur le visage creusé de rides de Stokes.

			« Oui, Dibb et Schofield. »

			Stokes devint méfiant. « Tu dois le savoir. Ou tu as certainement les moyens de le savoir.

			– En effet », répondit Foster. Stokes plissa un peu plus le front. « Mais je ne le souhaite pas.

			– Pourquoi ?

			– Ce sont mes affaires.

			– Et vu d’ici, j’ai l’impression que tu me fourres le nez dedans.

			– Sais-tu où ils sont ?

			– Oui.

			– Et leurs nouvelles identités ?

			– Oui. »

			Foster prit une autre gorgée de bière et resta silencieux. Il dévisagea Stokes dont les yeux humides pétillaient de joie. Le plus désagréable restait à faire. Il se mit en garde, mentalement. « Je sais que tu ne donnes pas d’information si tu n’obtiens rien en retour, Harry. S’il s’avère que j’ai raison, tu auras l’exclusivité.

			– Raison à propos de quoi ? » Stokes se pencha en avant, reniflant le scoop.

			« Quelle est la nouvelle identité de Dibb ? »

			Stokes frappa la table du plat de la main. Les quelques buveurs solitaires qui hantaient le pub levèrent un œil dans leur direction avant de se replonger dans leur journal ou la contemplation morose de leur pinte de bière. « Alors, c’est Dibb », siffla Stokes. « Qu’est-ce qu’il a fait ? Il a tué quelqu’un ? »

			Foster secoua la tête. « C’est donnant donnant. Tu me révèles d’abord son nom.

			– De toute façon, même si tu m’embrouilles, maintenant que je sais que c’est lui, j’arriverai à me démerder. Il s’appelle David Lowell. Il vit dans une petite maison à Acton… »

			Foster vida sa pinte. « Vivait.

			– Il a été tué ?

			– Ou il s’est tué. On a trouvé son cadavre dans une épave incendiée à Chiswick. C’était sa voiture.

			– Il était seul ?

			– Oui. Je te conseille d’y aller doucement avec cette histoire. Quelques “On pense que” ou “Une source a déclaré”. Nous ne sommes pas encore sûrs à cent pour cent que c’est lui.

			– Mais toi, tu penses que c’est lui. »

			Foster opina du chef.

			« Seigneur. » Les joues de Stokes s’empourprèrent à nouveau, l’alcool cédant la place à l’excitation. Foster savait que cette histoire ferait de lui une star de la presse : Harry Stokes, le journaliste grisonnant, le dernier de sa race, celui qui ne se laisse pas museler. C’était toujours mieux que la relique imbibée, rescapée d’un autre âge.

			« Et Schofield ?

			– Quoi, Schofield ?

			– Où est-il ? Comment s’appelle-t-il ?

			– Qu’est-ce que j’y gagne ?

			– Bon sang, Harry, je viens de te donner ton meilleur scoop depuis des années. »

			Il hésita. « Tu me promets de me tenir au courant quand vous aurez la confirmation pour Dibb ? » Foster hocha la tête. Stokes sortit un calepin de sa poche, griffonna quelques mots sur une page puis la détacha et la lui tendit. « Son nouveau nom et son adresse. Tu m’appelleras quand tu en sauras plus sur le sujet, si c’est un suicide ou pas ? », lui demanda-t-il en enfilant sa veste.

			« Non », répondit Foster. « Entre nous, l’échange d’informations commence et cesse quand je te transmets la confirmation pour Dibb. »

			Stokes haussa les épaules. « Non, tu as tort.

			– Ce qui veut dire ?

			– Eh bien, pour commencer, que nous en savons probablement plus que vous sur Dibb et sa nouvelle vie. On a un dossier épais comme ça. » Joignant le geste à la parole, il leva la main, le pouce et l’index écartés d’une bonne dizaine de centimètres. « Toutes les fois où il a toussé, craché ou pété depuis qu’il a emménagé. Nous l’avons suivi pas à pas. Relevés de sa carte de crédit, boulots, historique Internet, contacts et messages sur son portable, emails, tout un tas de trucs. Peut-être même que vous pourriez en utiliser certains s’il a été tué.

			– On ne pourrait rien en faire parce que tout a été obtenu illégalement.

			– Peut-être. La moitié vient de chez vous d’ailleurs. » Stokes sourit, découvrant ses dents jaunies par la nicotine. « On fait juste notre boulot, protéger la population et son droit à savoir. Une responsabilité dont s’est déchargé le système judiciaire quand cet animal a été relâché dans la nature.

			– C’était une décision politique, Harry. Tu le sais pertinemment. » Il ne souhaitait pas entamer de débat moral avec Harry Stokes.

			« Peut-être. » Stokes extirpa une cigarette de sa poche en vue de l’allumer dès qu’il poserait un pied sur le trottoir. « En plus, je sais que tu étais persuadé que toute l’histoire n’avait pas été déballée pendant le procès. »

			Ce fut au tour de Foster de plisser les yeux, l’air incrédule. « Qui t’a dit ça ?

			– Ça n’a pas d’importance. Jackie Corrigan a bien ficelé le truc. Jackie Corrigan aimait les fins propres et nettes. Mais nous savons, toi et moi, qu’elles le sont rarement. » Il avança la mâchoire. « Il est à la retraite à présent.

			– Je sais.

			– Vous êtes en contact ?

			– Ce ne sont pas tes oignons. » Ils ne s’étaient pas parlé depuis qu’il avait quitté Newcastle pour revenir à Londres.

			« C’est bien ce que je pensais. Tu devrais l’appeler. Jackie avait une haute estime de toi. Une très haute estime à ce que l’on m’a dit. Ça lui a filé un coup quand tu t’es sauvé comme ça. » Il fit une grimace ressemblant vaguement à un sourire. « Bon, maintenant, je vais aller me griller ça », ajouta-t-il en désignant sa cigarette. « Tu en veux une ?

			– Non, j’ai arrêté. »

			Le rictus réapparut sur les lèvres de Stokes. « Ah, oui, cette histoire avec le barjot qui butait les descendants des types qui avaient piégé son ancêtre1. » Il secoua vivement la tête. « Putain de sacrée histoire. Un truc comme ça, ça n’arrive qu’une fois dans une vie. Écoute, si jamais t’as envie d’en parler, ce que tu as ressenti, comment tu t’en es sorti…

			– Économise ta salive, Harry. »

			Stokes acquiesça. « Bon. Merci pour le scoop. On se reverra, Grant. Pour discuter. J’en suis sûr. » Il cala la cigarette entre ses lèvres. « Appelle ça… une intuition de vieux scribouillard », poursuivit-il du coin de la bouche.

			Grands Dieux, j’espère que non, pensa Foster en le regardant filer dehors s’administrer sa dose de nicotine.


				 					1. Voir Code 1879.





4





Foster roula jusqu’à Leicester où se trouvait la résidence de Craig Schofield, ou plutôt John Samuel, le nom qu’il portait à présent. Pourquoi se rendait-il là-bas ? Il n’en était pas vraiment sûr. Il avait dans l’idée que la personne qui s’était entretenue au téléphone avec Dibb, avant qu’il ne se transforme en boule de feu, devait être Schofield. Cela devait avoir un lien avec l’été 1992. Sinon, pourquoi Dibb se serait-il aspergé d’essence pour s’immoler ? La culpabilité ? Plus de vingt ans après ? Il n’y croyait pas une seconde.

			Si cela avait été le contraire, Schofield réduit en cendres, cela aurait eu plus de sens. Dibb avait toujours été le plus fort, le plus sûr de lui, le plus manipulateur. Schofield était faible, naïf, en admiration devant l’impétuosité et l’intelligence de son ami. Il imaginait aisément Dibb convaincre Schofield de se suicider. Schofield était torturé par le remords. Lors d’un interrogatoire, il avait confié à Foster qu’il priait Dieu toutes les nuits pour s’excuser et lui demander de le transporter, comme dans une machine à remonter le temps, avant ce jour fatidique de juillet. Il avait même demandé à Foster, avec un regard mi-sérieux mi-halluciné, s’il était possible de fabriquer une telle machine. « Je crains que non », avait répondu Foster et le gamin avait eu l’air déçu.

			Oui, il imaginait bien Dibb se faufiler dans la tête de Schofield, même après toutes ces années, pour lui embrouiller l’esprit. L’inverse lui paraissait peu probable. À moins que…

			Non, il mit l’idée de côté. Pour une autre fois.

			Pendant tout le trajet sur la M1 en direction de Leicester, tandis que le crépuscule laissait place à la nuit, les essuie-glaces balayaient en rythme le pare-brise battu par une pluie intense. Des souvenirs de cet été interminable s’entrecroisaient dans son esprit, flous et embrouillés, comme une fréquence lointaine à la radio. Foster vivait presque exclusivement dans le présent. Le passé était un livre clos. Mais, en cet instant, alors qu’il s’efforçait de le maintenir fermé, des images ne cessaient de surgir.

			Il avait vingt-quatre ans et essayait de fuir l’ombre écrasante de son père. Il avait examiné une carte du Royaume-Uni à la recherche d’un coin où le fait d’être le fils du commissaire divisionnaire Roger Foster de Scotland Yard ne compterait pas. Une tâche plus ardue qu’il n’y paraissait étant donné la réputation paternelle. Newcastle semblait assez loin. Il postula et fut engagé comme inspecteur débutant après avoir achevé sa formation. Le parcours fut aisé. Les gens étaient facilement enclins à plaider en sa faveur. S’il souhaitait se libérer de son père et de son aura, il n’hésita toutefois pas à user de son nom pour ouvrir certaines portes. Son plan consistait tout d’abord à quitter Londres pour se faire un nom ailleurs, puis à émigrer – les États-Unis, l’Australie, quelque part où une expérience dans la police britannique pourrait aider.

			Au début, entre son accent londonien et le fait de savoir qui était son père, les flics du coin ne furent pas tendres avec lui. En fait, à aucun moment les Geordies ne lui firent la vie facile, même s’ils le considéraient comme un bon flic. Il était « Couilles en or », « Grosse tête », une « petite merde du Sud juste bonne à boire du panaché » et tout un tas d’autres amabilités. Il fit profil bas, laissa glisser les piques avec le sourire, travailla dur, paya sa tournée et finit par gagner progressivement le respect de ses collègues et un peu de leur affection. Toutefois, leur résistance bon enfant n’était rien en comparaison de l’accueil que lui réservèrent les gens du coin. Il arrivait après la grève des mineurs, dans la région où la lutte avait été la plus acharnée ; la police était à leurs yeux le visage de la Grande-Bretagne haïe de Margaret Thatcher. Plus d’une fois, sur le pas d’une porte ou au téléphone, les gens s’étaient fermés comme des huîtres en entendant son accent. On lui claquait la porte au nez, le téléphone restait silencieux, ou bien on lui disait de « dégager et d’aller se faire foutre ».

			En dépit de cette hostilité, il appréciait le boulot et la ville, sinistre, délabrée, lépreuse, crasseuse mais avec un caractère affirmé et un humour noir qui lui plaisaient. Il avait appris à l’aimer. Jackie Corrigan, un commissaire de la vieille école approchant la soixantaine mais aussi costaud qu’un rail de chemin de fer, un peu paternaliste, avec un accent geordie léger et chantant, le prit en affection et, après l’avoir coopté comme partenaire, lui apprit tout ce qu’il savait du travail d’inspecteur sur le terrain. Il commença à enquêter sur les cas les plus importants et les plus intéressants de la région. Il fit la connaissance d’une fille du coin et ils envisagèrent même de s’installer ensemble. La vie était agréable. Et puis, juillet 1992 était arrivé et tout avait changé.

			Les détails de l’affaire étaient gravés dans le folklore criminel de la Grande-Bretagne. Dans un ancien village minier transformé en ville fantôme par la fermeture de la mine locale, deux garçons, Glen Dibb et Craig Schofield, l’un âgé de dix ans et l’autre de neuf, avec des têtes de sales gosses, séchaient l’école et jouaient dans un petit bois avoisinant appelé « The Dean » par les gens du coin. Leurs jeux avaient été interrompus par Kenneth Chester, un retraité ayant passé quarante-huit ans à la mine. Une dispute s’en était suivie, dont la cause restait inconnue à ce jour, mais Chester s’était senti suffisamment menacé pour en arriver à lever sa canne sur l’un des deux garçons. Ils l’avaient alors fait tomber avant de l’attaquer, pris d’une rage soudaine. D’abord à coups de pied et de poing, puis avec des bâtons et des pierres. Ils avaient ensuite creusé une tombe sommaire et y avaient jeté le corps du vieillard, battu, meurtri, presque méconnaissable. Les deux garçons avaient ensuite regagné leur école comme si de rien n’était. Ils s’étaient débarbouillés dans les toilettes avant de retourner en classe pour les cours de l’après-midi. Personne n’avait remarqué ou signalé leur absence.

			Ce crime répugnant et barbare déclencha dans la population une indignation viscérale et violente d’une nature rare, attisée par l’amertume de la famille du vieil homme et fomentée par les journaux à scandale qui s’abattirent sur le village comme des charognards et y campèrent pendant des semaines. Kenny Chester était littéralement vénéré, un héros. Plus jeune, il avait déterré à mains nues un groupe de ses compagnons de travail, prisonniers d’une galerie qui venait de s’effondrer. Cela rendait l’horreur et la sauvagerie de sa mort encore plus insupportables pour les habitants du village et le fait qu’il ait été enterré vivant d’autant plus effroyable. Dans les jours qui avaient suivi sa mort, la presse avait rappelé ses exploits et en avait fait un saint. Dibb et Schofield n’avaient pas seulement tué un vieillard, mais un modèle, un demi-dieu, le symbole de tout ce qu’il y avait de bon dans ce pays, alors qu’ils représentaient tout ce qui clochait – familles séparées, pères absents.

			Chaque fois que les garçons étaient transportés du centre de détention jusqu’au tribunal, une foule importante se rassemblait, proférant injures et menaces. La soif de vengeance était palpable. Moins de vingt-quatre heures après leur arrestation, un des oncles de Dibb, un bon à rien avec un casier judiciaire, avait été tué, battu à mort tandis qu’il rentrait chez lui après une soirée au pub. Le coupable ne fut jamais découvert et, même s’il y avait de nombreux suspects potentiels étant donné son passé criminel, sa mort était sans aucun doute la conséquence de la colère qui animait les villageois. Foster était convaincu que si les enfants avaient été laissés libres, ils se seraient fait tailler en pièces, comme des renards à la fin d’une battue. L’oncle ne fut pas le seul membre de la famille victime du drame. Deux ans après le meurtre de Chester, Foster se souvenait avoir lu que l’oncle de Schofield, qui traînait lui aussi un passé douteux, était décédé de mort violente, renversé par un chauffard qui avait pris la fuite. Là aussi, le coupable restait introuvable et les journaux s’étaient interrogés sur les liens possibles avec le ressentiment causé par le décès de Chester.

			Après un long procès, Schofield et Dibb furent condamnés respectivement à huit et dix ans d’emprisonnement, ce qui ne fit qu’accroître la colère provoquée par l’affaire. Malgré la vive opposition du public et les supplications de la famille Chester, le ministre de l’Intérieur resta ferme et, en dépit de l’indignation générale, ils furent relâchés après avoir purgé leur peine. On leur donna de nouvelles identités et ils furent relogés afin de mener une existence à peu près normale. Jusqu’à la veille.

			Il faisait déjà nuit quand Foster gara sa voiture sur un parking privé jouxtant un complexe d’appartements dans un quartier sans charme, en périphérie d’une ville terne. Le genre de coin anonyme et morne où quelqu’un peut se fondre sans attirer l’attention. Il sortit de sa voiture. La pluie avait cessé et la nuit était suffisamment claire pour qu’il puisse apercevoir les silhouettes décharnées et squelettiques des quelques arbres qui se dressaient à l’horizon. Au fin fond de la nuit dominicale, un chien aboyait en continu, ajoutant à la morosité ambiante. Une télévision hurlait et une odeur de légumes bouillis et de viande en train de cuire flottait dans l’air.

			Foster essaya à nouveau la ligne fixe. Pas de réponse. Il avait réussi à obtenir un numéro de portable par des biais qui auraient fait la fierté de Harry Stokes. Il appela. Les sonneries s’enchaînèrent un long moment avant que l’annonce anonyme de la boîte vocale ne se déclenche. Il laissa tomber. S’il ne parvenait pas à le voir, il lui laisserait un mot.

			Il trouva l’interphone de l’appartement et sonna. Là encore, pas de réponse. Apparemment, ce voyage était une perte de temps. Il se demanda quoi faire. Rester là et attendre ? Il pouvait essayer de savoir si Schofield était en déplacement. Un officier de probation devait encore le suivre. Une fois qu’il aurait obtenu les autorisations, il aurait l’information. Mais pour l’instant, il ne voulait mettre personne au courant. Après toutes ces années, c’était encore son affaire, et il ne voulait pas que ce qui s’était passé pendant l’enquête de 1992 se reproduise.

			Il sonna à un autre appartement. Une voix masculine, âgée, répondit. Foster ne put s’empêcher de sourire intérieurement en pensant à ce vieil homme vivant à quelques mètres de l’assassin de Kenny Chester. « Oui ?

			– Bonsoir. Je cherche, euh, John Samuel », hésita Foster. Pendant une seconde, la nouvelle identité de Schofield lui avait échappé.

			« Il vit au numéro quatre.

			– Je sais, mais il n’est pas là. Je me demandais si, par hasard, vous sauriez où il se trouve. » Foster était obligé de crier. Quelqu’un avait baissé le volume de la télévision, mais le chien aboyait toujours.

			« Aucune idée. Il ne sort pas beaucoup.

			– Vous l’avez vu aujourd’hui ? »

			Il y eut un blanc. « Non, je ne l’ai pas vu.

			– Quand l’avez-vous aperçu pour la dernière fois ?

			– Il y a quelques jours. C’est un ami à vous ?

			– Je suis inspecteur de police.

			– Il a des ennuis ?

			– Non. J’ai seulement besoin de lui parler. Vous dites ne pas l’avoir vu depuis plusieurs jours ?

			– Oui. Mais ça n’a rien de bizarre. C’est un type discret.

			– La dernière fois que vous l’avez vu, vous vous rappelez quand c’était ? »

			Un autre silence. « Vendredi. Il était habillé élégamment.

			– Il partait travailler ?

			– Non. Il est mécanicien. C’était le soir. »

			Foster était à court de questions. Il avait le choix entre rentrer à Londres ou attendre quelques heures dans sa voiture au cas où Schofield regagnerait son domicile. Une troisième idée lui vint à l’esprit.

			« J’aimerais pouvoir lui laisser un mot.

			– Vous pouvez me le confier si vous voulez.

			– Je préférerais le glisser sous sa porte pour être sûr qu’il l’ait dès son retour. Ça vous évitera de l’attendre. Vous accepteriez de me laisser entrer ? »

			Le vieux monsieur hésita mais finit par déverrouiller la porte. Foster pénétra dans le hall nu et froid et trouva l’interrupteur de la minuterie sur sa droite. Sur le même mur trônaient plusieurs rangées de boîtes aux lettres. Il gravit les escaliers jusqu’au premier étage, là où se trouvait l’appartement de Schofield. En arrivant sur le palier, il vit la tête du vieillard se glisser dans l’entrebâillement de sa porte. Ils s’adressèrent un signe de tête et Foster murmura un merci avant qu’il ne disparaisse dans son appartement. Foster sortit son calepin de sa poche, en détacha une page et commença à écrire en prenant appui sur le mur.

			Jusqu’à ce qu’il se retrouve dans le noir.

			À tâtons, il partit à la recherche de l’interrupteur, se maudissant de ne pas l’avoir repéré avant. Il tourna la tête vers la gauche, puis vers la droite, attendant que ses yeux s’accoutument à l’obscurité et que l’interrupteur fasse son apparition.

			C’est alors qu’il vit le rai de lumière sous la porte de Schofield. Étrange, songea-t-il. Il se désintéressa de l’interrupteur, s’avança vers la porte et tendit l’oreille. Rien. Il frappa. Pas de réponse ni de bruit. Il frappa à nouveau, plus fort. Toujours rien.

			Foster se caressa le menton. Quelque chose clochait. Il attrapa son téléphone et appela le portable de Schofield. Il y eut un silence de quelques secondes.

			Une sonnerie retentit dans l’appartement. Foster raccrocha, de plus en plus inquiet.

			Prudemment, il poussa la porte qui bougea de quelques millimètres. La serrure de sécurité était enclenchée mais elle n’était pas verrouillée. Il y a des assureurs qui ne vont pas être contents, pensa Foster. En tout cas, cela allait grandement lui faciliter la tâche. Il sortit une carte en plastique de son portefeuille et en replia l’un des coins. Il la glissa entre le chambranle et la porte et la fit remonter vers la serrure. Après plusieurs essais, le pêne finit par céder.

			Lentement, il ouvrit la porte. « Il y a quelqu’un ? », dit-il à voix basse, sur ses gardes.

			Rien.

			À l’exception du cadavre de Craig Schofield, allongé sur le sol de son studio.





5





Foster s’accroupit à côté du corps. À en juger par l’odeur de décomposition et les marbrures bleu sombre qui lui couraient sur le visage, il était mort depuis un ou deux jours. Schofield, tel que le représentait une photographie qui avait été largement utilisée à l’époque du meurtre et du procès et qui, Foster n’en doutait pas, allait servir à nouveau, était un gosse à tête d’ange avec les dents du bonheur, un gentil sourire et des yeux qui clignaient sans cesse, surmontés par une tignasse bouclée. Ce qui rendait la sauvagerie de son crime encore plus choquante. Les années ne l’avaient pas épargné. Il devait avoir dix ou vingt kilos de trop et s’était considérablement dégarni. La mort n’est flatteuse pour personne, mais même sans cela, Schofield paraissait bien plus âgé que ses trente et un ans.

			Foster soupira. Quel gâchis. Il avait toujours été convaincu qu’un jour comme celui-ci finirait par arriver. Qu’un acte de violence aussi révoltant engendrerait une réaction tout aussi violente.

			Il examina le corps. Aucun signe de blessure, pas de trace de sang. On ne pouvait évidemment pas écarter une cause naturelle, ou une overdose de drogue. Mais la mort de Dibb contredisait ces hypothèses. Empoisonné ou étranglé, supposa-t-il. Il reconnut l’odeur aigre du vomi, ainsi que d’autres effluves, et il y avait sur la moquette une tache sèche de liquide à côté de sa bouche.

			Il se releva et balaya du regard le salon minuscule. Une autre odeur, mêlée à celles qui accompagnent la mort, flottait dans l’air. L’humidité. Vu l’état des lieux, il était évident que Schofield n’était pas une fée du logis. L’endroit était presque vide, une épaisse couche de poussière recouvrait les rares objets qui meublaient la pièce et la moquette était tachée et usée. D’un côté se trouvaient un canapé, un fauteuil fatigué et un poste de télévision. De l’autre, il y avait une petite table de salle à manger, deux chaises et une bibliothèque chargée de livres. Il avait entendu dire que Schofield s’était préoccupé de son éducation pendant son séjour en prison. Cela avait servi d’argument à ceux qui soutenaient que ces deux-là avaient purgé leur peine, qu’on ne devait pas continuer à les punir pour un crime qu’ils avaient commis alors qu’ils étaient si jeunes et qu’ils étaient désormais aptes à prendre leur place d’hommes au sein de la société. Foster secoua la tête. Comme si lire un livre ou deux était une preuve de quoi que ce soit. Son opinion sur les deux garçons n’avait pas évolué. Deux petits sauvages. Leur crime les plaçait en dehors de l’humanité. Il ne s’agissait pas, comme avaient pu le suggérer certaines bonnes âmes, d’un jeu qui avait mal tourné.

			De son point de vue, la bestialité de leur crime les rangeait dans la catégorie des chiens enragés dont la population devait être protégée. Il y avait aussi le fait que la majorité du public voulait les voir derrière des barreaux – les autres auraient préféré qu’ils soient pendus – et qu’ils y restent à jamais. Enfin, il y avait le problème de leur propre sécurité, bien que pour lui cela soit loin d’être une priorité. Dès leur libération, Foster avait toujours su que leurs vies se finiraient prématurément. Et c’est ce qui était advenu.

			Il passa les livres en revue. Quelques classiques et des best-sellers. Peu de romans, surtout des livres d’histoire, ancienne et récente. L’un d’eux traitait de la vie et des crimes de l’éventreur du Yorkshire. Quelles réponses Schofield espérait-il dénicher dans ces pages ? songea Foster, un sourire ironique aux lèvres.

			Ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il s’éloigna de la bibliothèque vers un couloir sombre sur lequel donnaient trois portes. Utilisant le mouchoir avec lequel il s’était couvert la bouche pour éviter de laisser des empreintes, il ouvrit celle située à sa droite. Une chambre, assez grande pour y caser un lit mais pas grand-chose d’autre. Il y flottait une odeur de renfermé passablement désagréable. Le genre que l’on s’attend à trouver chez un type vivant seul. Le lit était défait. Sur le sol, un vieux radio-réveil affichait l’heure par intermittence, en chiffres rouges. 21:45.

			Il essaya la porte suivante. Une salle de bains. C’était de là que venait l’odeur d’humidité. Le robinet du lavabo gouttait. Tous les éléments étaient écaillés et tachés, une ligne de crasse faisait le tour de l’intérieur de la baignoire. Il referma la porte sans s’attarder.

			La dernière porte ouvrait sur une petite cuisine. Il entra, laissant l’odeur d’humidité derrière lui. Il observa attentivement les lieux. La pièce la plus propre de tout l’appartement. Les égouttoirs étaient nets et sans taches. L’évier était vide et l’Inox rutilant. Il ouvrit le placard placé au-dessus. La propreté n’était qu’apparente. Les verres étaient marbrés de crasse, posés sur une étagère douteuse. Il examina la cuisine une seconde fois. Il y avait un lave-vaisselle encastré. Il l’ouvrit. L’appareil était plein et la vaisselle propre. Le placard de la poubelle se trouvait juste à côté.

			Il l’ouvrit et la fit glisser hors de son logement. Elle était vide. Pas de détritus ni de sac. Il examina la pièce encore une fois. Pourquoi la cuisine était-elle immaculée alors que le reste de l’appartement était envahi de crasse ? Le tueur avait certainement pris grand soin d’effacer toutes ses traces.

			Foster n’avait cependant toujours pas trouvé ce qu’il cherchait. Il détailla la pièce une dernière fois. Enfin, il le vit. Derrière le grille-pain. La main toujours protégée par son mouchoir, il déplaça l’appareil, faisant apparaître un bouton vert installé dans le mur. Un bouton d’alerte pour prévenir le poste de police local. Il avait dû être installé quand Schofield avait emménagé, au cas où son identité soit découverte et que des justiciers équipés de torches et armés de fourches débarquent devant sa porte. Dans le cas présent, cela ne l’avait pas aidé. Soit il n’était plus en état d’atteindre la cuisine et d’actionner le bouton, ou bien il n’en avait pas ressenti la nécessité.

			Schofield et Dibb étaient morts. Cela ne pouvait pas être une coïncidence. Foster était certain que leur mort était directement liée à leur crime. Qui était le responsable ? Dibb était mort après Schofield. Avait-il tué son ami avant de se supprimer ? C’était une possibilité. Cela pouvait expliquer la manière spectaculaire avec laquelle il avait mis fin à ses jours. D’un autre côté, il y avait tellement de gens qui souhaitaient leur mort que la police n’allait pas manquer de suspects.

			Il regagna le salon. Le corps de Schofield y était toujours étendu, intact. Un parfait contraste avec les restes carbonisés de l’homme auquel il resterait lié à jamais. Foster soupira. Nigel Barnes avait raison. On ne pouvait échapper à son passé.





6





Le type qui ouvrit les portes du garage était si gros que Foster ne l’imaginait pas capable de monter dans une voiture et encore moins de se glisser dessous pour y travailler. La respiration sifflante, il longea la façade en se dandinant, les jambes écartées pour éviter que ses cuisses ne s’entrechoquent et, à l’aide d’un trousseau de clés qui semblait minuscule entre ses doigts gros comme des saucisses, il déverrouilla les serrures une à une, jusqu’à ce que toutes les portes soient ouvertes. Quand le cérémonial fut achevé, Foster sortit de sa voiture et déplia sa carcasse fatiguée. Il n’avait pas dormi. Le corps de Schofield était encore dans l’appartement. Il voulait mener sa propre enquête avant de donner l’alerte.

			Il faisait à peine jour. Le ciel était d’un gris déprimant et il flottait dans l’air un parfum d’humidité qui se mêlait aux odeurs de moteur et d’huile de vidange. Le gros type était entré dans une petite cahute et avait allumé un plafonnier qui projetait un large rai de lumière sur l’esplanade située devant le garage. Foster frappa à la porte ouverte avant d’entrer. L’endroit sentait le renfermé et la cendre froide. Bientôt, il serait à nouveau empli de fumée. Le gros type avait allumé une cigarette. Dans une pièce située à l’arrière, il entendit le bruit d’une bouilloire que l’on remplissait.

			« Nous ne sommes pas encore ouverts », lui lança une voix monotone et rauque à l’accent des Midlands. « Laissez-moi une demi-heure. »

			Foster ne répondit pas, enfonça ses mains dans ses poches et parcourut les murs du regard. Un calendrier mural, inutilisé, à l’encre délavée. Deux calendriers avec des filles seins nus, ouverts au mois en cours. La tête du gros type émergea d’un coin.

			« Vous avez pas entendu ? J’ai pas encore bu mon thé. C’est fermé.

			– Je ne suis pas ici pour déposer ou reprendre une voiture. »

			Le visage du gros, un amas de chair couleur bacon, plissé et ridé comme de la cire fondue, s’assombrit. « Eh ben, raison de plus pour que vous dégagiez et que vous me foutiez la paix. »

			Foster haussa les épaules. « Désolé, je reste. »

			Les yeux porcins se plissèrent un peu plus. « Z’êtes flic ?

			– C’est possible. »

			À présent le gros semblait inquiet. Il a probablement plus d’arriérés d’impôts qu’un lord anglais, s’amusa Foster. Il le laissa mariner quelques secondes avant de mettre fin à son malaise. « En fait, je viens voir John Samuel. »

			Sous l’effet du soulagement, les bourrelets semblèrent s’affaisser un peu plus. « John ? Pas encore arrivé. » Il jeta un coup d’œil sur l’horloge accrochée au mur qui indiquait sept heures passées de quelques minutes. « En général, il arrive vers la demie. Une tasse de thé ?

			– Oui, merci.

			– Comment vous l’aimez ? »

			Eh bien, une vraie petite hôtesse maintenant, pensa Foster. Il se demanda combien de tas de boue sortaient de cet endroit. « Laissez le sachet pendant au moins cinq minutes. Un nuage de lait. Deux sucres. »

			Le type partit en se dandinant et revint quelques instants après, une cigarette calée au coin de la bouche. « Et voilà », dit-il en posant le thé qui semblait suffisamment fort. « Qu’est-ce qu’il a fait, John ? Entre nous, j’ai toujours trouvé qu’il était bizarre. »

			Quelle loyauté, pensa Foster. « Je ne peux pas vous le dire. Je veux juste lui parler d’un truc sans importance. » Il avala une gorgée de thé brûlant. « Qu’est-ce que vous entendez par bizarre ? Monsieur ?

			« Todd », répondit le type en lui tendant sa grosse patte. « Jim Todd. » Foster la serra et nota mentalement de ne pas oublier de laver la sienne. « C’est un garçon tranquille. Il parle à peine. Un bon mécano en revanche. J’ai du mal à l’imaginer avoir des problèmes avec la police.

			– Cela fait longtemps qu’il travaille pour vous ?

			– Trois ans. Non, attendez. Plus que ça, quatre peut-être ? C’est certainement le meilleur que j’ai eu. Appliqué, il fait son boulot, pas le genre à faire chier comme d’autres.

			– A-t-il des amis ?

			– Pas ici. Enfin, les autres gars et moi, on l’aime bien. Mais il n’est pas comme nous. Quand on va au pub, il nous accompagne pour boire un coup, mais après une tournée il rentre chez lui. On dirait qu’il aime pas être dehors. S’il a des amis, il est discret sur le sujet.

			– De la famille ? »

			Il réfléchit en tirant sur sa cigarette. « Je l’ai jamais entendu en parler non plus. C’est un solitaire, un vrai. Mais c’est un brave garçon. Les autres le chambrent un peu, vous voyez. Des farces, des trucs de ce genre. » Il se mit à rire, ou plutôt son visage sembla l’indiquer, car Foster n’entendit qu’un sifflement rauque suivi de quelques croassements. « À son premier jour, ils l’ont envoyé chez le boucher chercher un sac de lèvres de poulet. » Il avait viré au violet tellement le souvenir était hilarant. « Et il l’a fait. » Il se remit à siffler et croasser. Foster craignait de le voir défaillir avant de mourir.

			« Et vendredi dernier, aussi », ajouta-t-il en s’essuyant un œil.

			« Pourquoi ? », demanda Foster, craignant de récolter une anecdote sur l’achat d’une bulle pour un niveau.

			« Je ne sais pas trop. Il avait un rendez-vous ou quelque chose. » Le rire repartit de plus belle. « Ils n’ont pas arrêté. “Et tu sauras où la mettre ?” “Et elle vient avec son chien d’aveugle ?” “Et elle a une copine ? On pourrait se faire une soirée couples au chenil”. »

			À ce stade, il ne parvint plus à parler. Il agita sa main dans les airs en signe d’excuse tandis qu’il reprenait sa respiration. « Oh, on s’est bien marrés.

			– Ouais. Ça m’en a tout l’air », ironisa Foster. Il attendit que le gros se calme. « Vous savez avec qui il avait rendez-vous ? Une cliente, peut-être ? »

			Il secoua la tête et s’essuya les yeux une fois de plus. « Aucune idée. On l’aurait su si c’était quelqu’un qui était déjà venu ici. Ça m’étonnerait. John a plutôt tendance à se cacher quand il y a du monde. Je le laisse jamais parler aux clients.

			– Et où sont-ils allés ? »

			La méfiance réapparue dans ses petits yeux plissés. « Qu’est-ce que ça peut faire ? Il lui est arrivé quelque chose ? Ou à elle ? Mon Dieu, il a pas fait un truc stupide au moins ? »

			Foster comprit qu’il ne pourrait pas aller plus loin s’il ne lâchait rien. « Non. Pas que je sache. Mais ça pourrait m’être utile pour ce à quoi je m’intéresse. »

			Todd acquiesça. « Je sais où c’était. The Dove sur Argyle Street. Je le sais parce que les gars voulaient y aller pour jeter un œil. » Pendant un instant, Foster crut qu’il allait encore s’étouffer de rire, mais il se refréna. « Peut-être qu’il y en a qui y sont allés en fait. » Il leva les yeux vers l’horloge. « Ils seront bientôt là. Et lui aussi. Pourquoi vous ne lui demandez pas quand il arrive ?

			– Je reviendrai», dit Foster en avalant le reste de thé au fond de sa tasse. « Je dois d’abord passer ailleurs. Merci pour le thé. »

			The Dove était un pub gris et anonyme, coincé entre deux maisons, dans une petite rue sinueuse aux abords du centre-ville. Ce sera ma dernière tentative avant de donner l’alerte, pensa Foster. Il avait déjà largement dépassé les bornes ; il y aurait des conséquences quand on apprendrait qu’il avait sillonné la ville en posant des questions, laissant une scène de crime se dégrader à chaque minute qui passait. S’il réussissait à rassembler un maximum d’informations, il pourrait rapidement essayer de faire coller les meurtres entre eux. Dès que la police locale aurait pris l’enquête en main, il serait obligé d’en passer par toute une gymnastique administrative.

			De la lumière filtrait par la vitrine. Il y avait donc quelqu’un à l’intérieur. Foster frappa à la porte. Après quelques secondes, un grand type barbu, l’air fatigué et blasé, vint déverrouiller et ouvrir la porte.

			« Ouais », lâcha-t-il d’un ton bourru.

			Foster exhiba son insigne. L’homme l’invita à entrer d’un geste las. Le pub sentait l’alcool éventé et la cire. Étonnamment, c’était une combinaison agréable. Les chaises étaient posées sur les tables et quelqu’un était en train de faire le ménage. L’ambiance était chaleureuse, presque accueillante. Foster fut tenté de s’installer au bar et de commander une pinte.

			« En quoi puis-je vous être utile ? », demanda l’homme à la barbe.

			« C’est votre affaire ?

			– Je la gère, oui. C’est la brasserie qui en est propriétaire. »

			Foster jeta un coup d’œil circulaire. Une taverne paisible. Pas le genre d’endroit où l’on trouve des caméras de surveillance. « Vous étiez là vendredi soir ?

			– Oui, c’est notre plus grosse soirée.

			– C’était plein ?

			– À divers moments.

			– J’essaie d’en apprendre le plus possible sur un gars qui est venu ici. Il avait un rencard, je crois. »

			Le patron roula des yeux. « Il y avait pas mal de couples ici vendredi. Vous avez une photo ?

			– Non.

			– Dans ce cas, je ne suis pas sûr de pouvoir vous aider. C’était très animé. » Il fit un signe de tête en direction du long bar en bois. « Là-bas derrière, on se contente de servir. À moins que ce soit un habitué, ou qu’un client fasse quelque chose de stupide ou cherche la bagarre, tout le monde se ressemble. Il avait une dégaine spéciale ? »

			Foster réfléchit : presque la trentaine, légèrement dégarni, passablement en surpoids, pas de signes distinctifs, un enfant meurtrier qui avait fait la une de tous les journaux vingt ans plus tôt. « Non », répondit-il.

			« Désolé », ajouta le patron en haussant les épaules. Il se retourna pour s’éloigner.

			Foster savait que c’était loin d’être gagné. « Il devait avoir l’air terriblement nerveux. Très mal à l’aise. Je ne crois pas qu’il avait l’habitude d’être en compagnie d’une femme. »

			Le patron pivota vers lui, l’air perplexe. « Vous avez un nom ?

			– Oui. John Samuel. »

			Il leva l’index. « Donnez-moi une minute. » Il passa derrière le bar et alla jusqu’à la caisse. Il ouvrit une petite boîte, fouilla à l’intérieur et en sortit une carte bancaire.

			« Il a laissé sa carte ? Sur une table ?

			– Non. Au bar. Il a ouvert une ardoise. Et puis, il est parti sans régler. Ça arrive. En général quand les gens sont trop bourrés. Ils viennent le lendemain pour récupérer leur carte et payer. Il n’est pas repassé.

			– Par curiosité, à combien s’élève l’addition ? »

			Le patron consulta un ticket de caisse. « Cinq livres et dix pence.

			– C’est tout ? Pas franchement une nuit de folie.

			– On dirait. Une pinte et un gin tonic. » Son regard alla jusqu’à une table dans le coin opposé. « Je me souviens d’eux. » Un sourire en coin apparut sur ses lèvres.

			Foster se pencha au-dessus du bar. « Vraiment ? »

			Le patron se mit à sourire franchement. « Certainement. Vous avez raison, il était très nerveux. Mais ça ne m’étonne pas.

			– Pourquoi donc ?

			– Eh bien, c’était une fille superbe. Il jouait en dehors de sa catégorie. Johnny bossait avec moi et on en a blagué. Vous voyez, comme quoi il devait avoir un portefeuille ou une bite énorme, parce que même avec la meilleure volonté du monde, c’était pas franchement George Clooney. »

			Foster sortit son calepin. « Décrivez-moi la fille.

			– Oh, elle ne ressemblait pas non plus à une star de cinéma. Disons qu’elle était un cran au-dessus des femmes que l’on voit ici habituellement. Pas trop grande, mince, cheveux blonds, yeux bleus, des traits fins. Elle avait l’air bien mordue. Elle riait de ses blagues, se passait la main dans les cheveux, le bras posé sur son épaule, tous ces trucs-là. Un sacré veinard. Pas étonnant qu’il ait filé en oubliant sa carte. On aurait tous fait pareil à sa place. » Soudainement, il redevint sérieux. « Qu’est-ce qu’il a fait ? »

			Foster nota le tout. « Qu’est-ce qui vous conduit à penser qu’il a fait quelque chose ? »

			Le patron du pub haussa les épaules. « Je les verrai un jour mes cinq livres dix ? »

			Foster referma son calepin et le glissa dans la poche de sa veste. « À votre place, je ne compterais pas dessus. »

			Une fois dehors, il rejoignit sa voiture et passa deux appels. Le premier au poste de police local pour signaler la mort de Samuel.

			Le second à Harry Stokes.





7





La nouvelle de la mort de Dibb et de Schofield était suspendue dans les airs, comme une vague gigantesque prête à s’abattre sur un rivage paisible. Quelques moments de calme pendant que l’on rassemblait et digérait les renseignements, juste avant l’immense rugissement, quand elle déferlerait sur toutes les chaînes d’information, les sites et les journaux, et que lui succéderait le brouhaha des discussions dans les foyers, les bars et les bureaux à travers tout le pays. Les ministères en profiteraient pour publier discrètement quelques statistiques accablantes et des informations embarrassantes, tandis que les organismes de relations publiques cesseraient leur incessante promotion, tous conscients qu’il n’y avait pas de place libre dans les journaux ou de temps d’antenne disponible pour autre chose.

			Indifférent au tapage qui s’annonçait, Grant Foster s’installa derrière son bureau avec une tasse de thé fumant. À l’extérieur, la pluie s’était transformée en crachin. Autour de son box, une boîte à l’intérieur d’une autre boîte, les membres de la brigade criminelle se rassemblaient. Quelques-uns avaient travaillé sur la mort de Dibb quand il était encore David Lowell. Maintenant qu’il s’agissait de l’un des criminels les plus connus de Grande-Bretagne, ils avaient battu le rappel et tous les agents disponibles avaient été convoqués.

			Devant Foster étaient disposés quatre dossiers. Deux d’entre eux étaient des comptes rendus officiels rédigés par les agents de probation de Dibb et Schofield. Après leur libération, ces derniers les avaient contactés de plus en plus épisodiquement au fur et à mesure des années. Les deux autres, arrivés par coursier quelques minutes auparavant, étaient constitués de documents photocopiés.

			Heather passa la tête dans l’entrebâillement de la porte. Elle avait l’air aussi épuisée que lui. Dans les jours à venir, ni lui ni elle n’auraient l’occasion de rattraper les heures de sommeil perdues.

			« Ils sont tous là, sir », l’informa-t-elle.

			Il hocha la tête. Ils étaient chargés d’enquêter sur la mort de Dibb. La police d’East Midlands s’occuperait de celle de Schofield. S’il s’avérait que les deux enquêtes se télescopaient ou empruntaient les mêmes chemins, ils collaboreraient, mais pour l’instant le plan était de traiter chaque cas séparément puis de se réunir pour partager les résultats.

			Foster ramassa le dossier de probation de Dibb, laissant les autres sur son bureau, et rejoignit son équipe dans le centre opérationnel, propre, moderne, sans âme. En dehors des bureaux, des ordinateurs, des téléphones, des chaises et des lampes, seuls quelques tableaux blancs meublaient la pièce. Sur l’un d’eux, quelqu’un avait scotché une photographie du mariage de David Lowell. Juste à côté se trouvait le cliché de l’écolier publié en une de tous les journaux vingt ans auparavant.

			Foster observa les inspecteurs rassemblés. Habituellement, à cette étape, il y avait de l’électricité dans l’air, un crépitement d’énergie, des pros pressés d’être lâchés sur le terrain pour faire leur boulot : arrêter des criminels. Là, ce n’était pas le cas. Ils étaient appuyés nonchalamment contre les bureaux, les bras croisés, en train de bâiller, l’air démotivé. Tel qu’il le voyait, beaucoup d’entre eux estimaient que le méchant était déjà mort. Tous étaient suffisamment âgés pour se souvenir du meurtre de Kenny Chester. Foster savait que cela n’allait pas lui faciliter la tâche. Il les passa en revue les uns après les autres et ils commencèrent à lui prêter attention. Quelques-uns sortirent même les mains de leurs poches.

			« Avant que nous entrions dans le vif du sujet, je souhaiterais préciser quelques points. Pour ceux d’entre vous qui ne le savent pas encore, j’ai travaillé sur le meurtre de Kenny Chester. »

			Il y eut un murmure de surprise dans la pièce. À présent, il avait toute leur attention.

			« J’ai vu le corps. J’ai interrogé les suspects. J’ai été en liaison avec la famille. Croyez-moi, j’ai vécu chaque putain de minute de cette fichue affaire. Et ça a failli me tuer. »

			Le silence régnait dans la salle. Il n’entendait que le bourdonnement des néons qui, bien que ce soit le milieu de l’après-midi, étaient tous allumés pour chasser l’obscurité.

			« Donc, quand j’affirme que Dibb et Schofield étaient deux jeunes animaux qui méritaient de moisir en prison pour le reste de leur vie, je le pense vraiment. La décision qui a conduit à leur libération était politique. J’étais contre. En fait, je savais que ce genre de choses allait arriver. Est-ce qu’ils l’ont vu venir ? Je n’en sais rien. Je ne crois pas au karma ni au fait que l’on récolte ce que l’on sème. Je crois au travail de police bien fait. »

			Il s’éclaircit la gorge.

			« Cela signifie que nous devons faire tout notre possible pour découvrir ce qui est réellement arrivé à Dibb et qui l’a tué. Peut-être que le public danse dans les rues pour fêter sa mort, mais il s’attend aussi à ce que nous enquêtions sur chaque meurtre avec le même professionnalisme et la même efficacité. Ce n’est pas parce que certains d’entre nous pensent que Dibb n’aurait pas dû être en liberté que nous ne devons pas agir avec méthode et rigueur. En vérité, si nous croyons sincèrement à notre travail, nous devrions même faire un effort supplémentaire pour trouver le coupable. Notre boulot, c’est d’apporter la justice, nous ne sommes pas des miliciens haineux. Si nous laissons les auteurs de ce genre d’horreurs s’en tirer, notre travail deviendra infiniment plus difficile. Dans ce pays, et dans une grande partie du monde, tous les regards vont être braqués sur cette enquête, alors faisons de notre mieux. »

			Il balaya l’assistance du regard. Ils ne levaient pas les bras en l’acclamant, mais il constata que son discours avait porté.

			« Ce n’est pas simplement un suicide, sir ? », demanda un jeune inspecteur. « On va sûrement découvrir qu’il a buté Schofield avant de se supprimer, non ? Si quelqu’un avait une bonne raison de se foutre en l’air, et il faut une bonne raison, c’était bien Dibb. Il a tué Schofield et ne voulait pas retourner en prison. Il a sans doute préféré partir en faisant des étincelles. »

			Quelques ricanements discrets se firent entendre.

			« Il téléphonait probablement à sa femme ou à sa maîtresse. Pas étonnant qu’il ait été agité. Il s’apprêtait à s’immoler par le feu et il venait de tuer quelqu’un », ajouta un autre inspecteur.

			« En effet », répondit Foster. « L’hypothèse du suicide est séduisante. Mais je n’y adhère pas.

			– Pourquoi donc ? » La question venait du jeune policier qui était intervenu en premier.

			« Mon instinct, surtout. Mais essayons de regarder la situation froidement. Quel aurait pu être son mobile pour tuer Schofield ? Il avait refait sa vie. Il était passé à autre chose.

			– Schofield l’a peut-être contacté. Peut-être essayait-il de le faire chanter ou un truc dans le genre. »

			Foster secoua la tête. « J’ai vu le corps de Schofield. Ce n’est pas notre enquête, mais il a été empoisonné. Si Dibb avait voulu le tuer, il n’aurait pas choisi cette méthode. »

			L’inspecteur Drinkwater, un flic intelligent au visage taillé à la serpe, intervint. « Il s’est peut-être suicidé parce qu’il savait que Schofield était mort et qu’il était le suivant.

			– C’est possible. Si la véritable identité de l’un d’eux a été découverte, on peut penser que la couverture de l’autre est tombée elle aussi. Mais dans ce cas, pourquoi se suicider de cette manière ? Pourquoi ne pas aller voir la police et leur dire qu’il y avait eu une fuite ? Il a dû penser qu’un sort horrible l’attendait pour faire un choix aussi extrême. »

			Foster fit une pause. « Toutes ces théories sont recevables, mais commençons par nous intéresser à ce que nous savons. » Il passa en revue la chronologie des événements depuis la découverte du cadavre de Dibb dans sa voiture le samedi soir puis il distribua les tâches. Il chargea le lieutenant Khan, un flic blagueur mais doué, à l’aise avec la technologie, d’essayer de déterminer avec qui Dibb s’était entretenu au téléphone.

			« Il devait se commander un burger bien grillé », plaisanta-t-il déclenchant quelques rires. Foster les ignora.

			« Lewis et Taylor, vous allez m’examiner les enregistrements des caméras de surveillance et voir si vous pouvez nous dire où Dibb est allé entre le moment où il a quitté son domicile en fin d’après-midi et celui où il s’est garé à Chiswick. Je veux aussi savoir où il a trouvé l’essence avec laquelle il s’est aspergé. Il n’avait pas de garage et sa femme dit qu’il n’en stockait pas chez eux. Il a donc dû l’acheter dans la journée ou le soir. Jimmy et Clive, je veux que vous visitiez tous les garages de l’est de Londres pour savoir si l’un d’eux en a vendu à quelqu’un correspondant à sa description. »

			Foster attrapa le dossier de probation de Dibb et le tendit à Heather qui était assise à côté d’un jeune inspecteur dont le crâne rasé et les lunettes étaient l’objet de beaucoup de moqueries. « Jenkins et Kojak, vous allez passer sa vie en revue. Voilà le dossier de probation détaillant celle qu’il avait construite en tant que David Lowell. Apparemment, il s’était bien mieux intégré que Schofield. Il travaillait dans l’informatique et avait été promu à plusieurs reprises. Je sais qu’il était très fier de sa nouvelle vie. Il chérissait son indépendance et avait l’intention de renoncer à sa protection. Il n’avait même pas de bouton d’alerte chez lui. Je veux que vous interrogiez ses collègues de bureau, ses amis. Épluchez ses comptes, il avait peut-être des problèmes d’argent, ou une liaison. Quand la réunion sera finie, passez dans mon bureau, j’aurai peut-être d’autres choses pour vous. »

			Il se tourna vers les autres inspecteurs. « Vous, vous allez frapper à toutes les portes de la rue où la voiture a été trouvée. Au cas où quelqu’un aurait vu ou entendu quelque chose. »

			Pensant qu’il avait terminé, ils commencèrent à se lever pour partir. Certains discutaient déjà entre eux.

			« Un dernier point », ajouta Foster. « Je vais avoir pas mal de boulot de mon côté sur cette affaire étant donné que j’ai été impliqué dans la première enquête. » Il fit un geste en direction de Drinkwater. « Andy va coordonner les investigations à partir de maintenant. Il mènera les briefings quotidiens si je suis absent et s’assurera de la bonne marche de l’ensemble. »

			Foster appréciait Drinkwater, un inspecteur dévoué qui, il l’espérait, irait loin sans avoir à vendre son âme. Il avait pour lui de ne jamais boire d’alcool ce qui lui éviterait de sombrer dans la boisson comme quelques-uns des flics que Foster avait croisés au cours de sa carrière.

			Une fois le groupe dispersé, il retourna dans son bureau, suivi de Heather et Kojak.

			Il s’assit et poussa vers eux les énormes tas de photocopies.

			« Si on vous le demande, vous n’avez jamais vu ces documents », dit-il.

			« De quoi s’agit-il ? », demanda Heather en soulevant les premières pages avec curiosité.

			« Ceci, ma chère, est le dossier constitué par l’un de nos journaux à gros tirage sur Glen Dibb. »

			« Beurk », lança-t-elle en faisant la grimace.

			« C’est énorme », souffla Kojak. « Deux fois plus gros que ça », ajouta-t-il en brandissant le maigre dossier de probation.

			« Disons que le Mail a consacré plus de temps et de ressources à fouiner dans la vie de Glen Dibb que le service de probation. »

			Heather continuait à feuilleter le dossier, impassible. « Rien de tout cela n’est recevable. La moitié a été obtenue illégalement. Et quand je dis la moitié, je suis optimiste.

			– En effet. En revanche, cela va nous être très utile. J’y ai jeté un bref coup d’œil et j’en ai appris plus en cinq secondes qu’en cinq longues minutes à lire l’autre dossier. Les journalistes sont peut-être des ordures, mais ils sont extrêmement efficaces. Il est clair que chaque recoin de la vie de ces hommes a été scruté, surveillé, inspecté, en prévision du jour où l’on pourrait révéler leur véritable identité, pour que le monde sache comment ils avaient vécu.

			– Ces hommes ? », s’étonna Heather.

			« Oh, oui, j’ai aussi le dossier de Schofield. »

			Elle haussa les sourcils. « Ne vous posez pas trop de questions, c’est préférable », s’empressa-t-il de dire. « Il menait une vie misérable, minable. D’après ses comptes, il consultait régulièrement des sites pornos sur Internet. Il était inscrit à plusieurs agences de rencontres. Il avait même acheté un produit contre la chute des cheveux. Je devrais essayer – je vous dirai ce que ça donne, Kojak. Schofield fumait comme un pompier, buvait modérément, pariait de temps à autre, aux courses la plupart du temps. En dehors de ça, il n’y a pas grand-chose à dire. Il n’avait pas d’amis et très peu de relations.

			« Le dossier de Dibb est bien plus fourni. On devine aisément lequel des deux était considéré par le Mail comme étant celui qui, le premier, se retrouverait à la une. Dibb s’est jeté dans la gueule du loup. Il y a des allégations d’usage de drogue. Une arnaque classique des tabloïds. On lui a proposé de la cocaïne, il l’a achetée et le journaliste portait un micro. Ce n’est pas allé plus loin. Pas suffisamment juteux, probablement, pour prendre le risque de s’attirer les foudres du Home Office. Il y a d’autres allégations sur sa vie dissolue, d’autres histoires de drogue, même des relations homosexuelles.

			– D’où sortent ces accusations ? », demanda Kojak.

			« C’est bien le problème. La plupart sont anonymes. Le plus intéressant est qu’il a dû déménager d’une ville dans le Surrey où quelqu’un avait pigé qui il était et lui avait envoyé des lettres d’insultes. J’ai croisé l’info avec le dossier officiel et ce dernier n’en fait pas mention. Pas de changement d’identité. Juste une demande pour s’installer à Londres.

			– Si Dibb s’est senti suffisamment menacé pour partir à Londres, pourquoi n’a-t-il pas parlé de ces menaces à ceux qui le protégeaient ? », fit Heather.

			Foster haussa les épaules. « Il a bien dû le dire à quelqu’un puisque le Mail le sait. Mais le…, heu, contact qui m’a procuré le dossier a veillé à en effacer les noms qui pourraient révéler ses sources. Toutefois, il a raté quelque chose. Une référence à un rapport rédigé par un dénommé Lowrie.

			– Qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? », interrogea Kojak en soupesant le tas de photocopies que Heather venait de lui donner.

			« Décortiquez-le, sortez-en ce qui est digne d’intérêt et reposez-le sur mon bureau. Il n’en sera plus jamais question. »

			Heather se tenait droite, les mains posées sur les hanches, les lèvres pincées. Foster voyait bien que l’idée d’utiliser les informations obtenues illégalement par le Mail la chagrinait. « Il doit bien y avoir un organisme de contrôle de la presse à qui on pourrait passer tout ça. Cela pourrait les intéresser de savoir ce qu’ils ont manigancé.

			– Ne comptez pas là-dessus, Heather. »

			Elle haussa les épaules. « Que fait-on au sujet de ce Lowrie ? »

			Foster avait sa petite idée. « Je m’en occupe. »





8





La femme aux formes généreuses qui ouvrit la porte à Foster était la même que celle qu’il avait rencontrée à une ou deux réceptions organisées par la police plus d’une dizaine d’années auparavant. Son visage était empourpré. Elle semblait nerveuse et irritée.

			« Shirley ? », fit-il.

			Ses yeux se plissèrent avant de se mettre à pétiller. Elle l’avait reconnu. « Roger », appela-t-elle en renversant la tête pour s’adresser à quelqu’un qu’il ne pouvait pas voir. Elle tourna la tête vers lui. « Grant Foster ! Entre, entre.

			– Je suis garé dans la rue, c’est… ?

			– C’est bon, c’est bon », répondit-elle en l’attrapant par l’épaule et en le traînant presque dans l’entrée immaculée. « Nous avons des voisins compréhensifs. »

			Par le passé, Foster s’était rendu coupable de stationnement à la londonienne, laissant sa voiture sur la première place disponible en oubliant que les us et coutumes étaient souvent différents en banlieue. Les gens n’appréciaient pas que des étrangers stationnent juste devant chez eux. Il n’avait pas pu se garer dans l’allée devant la maison car celle-ci était déjà occupée par trois voitures. Une petite citadine, une Jaguar neuve élancée et un 4x4 gourmand en carburant. Foster se demanda où l’on pouvait bien pratiquer le tout-terrain à Thames Ditton, une enclave aride du Surrey où les cadres de la presse et les flics à la retraite venaient finir leurs jours.

			L’écho des sonneries de plusieurs téléphones emplissait la maison. Un visage bronzé au nez crochu et surmonté d’une chevelure grise apparut derrière une porte. Il semblait en colère.

			« Quoi ? », lança-t-il à sa femme.

			Elle désigna Foster. L’homme suivit son geste du regard et sa colère s’évanouit. « Putain ! Regarde un peu qui débarque ! Cet enfoiré de Grant Foster !

			– Roger ! », gronda sa femme.

			« Alors, Roger, toujours aussi charmant à ce que je vois », plaisanta Foster. Lowrie les rejoignit et lui serra la main d’une poigne ferme. Il devait avoir près de soixante ans mais il était encore imposant et large d’épaules. Derrière eux, le concert de sonneries n’avait pas cessé.

			« On dirait que tu es très occupé », ajouta-t-il.

			Lowrie roula des yeux. « Tu n’imagines pas, mon pote. Depuis le milieu de l’après-midi, c’est la folie. » Il fit une pause et se gratta le menton. « Mais tu sais probablement pourquoi, n’est-ce pas ? En fait, j’imagine que c’est pour ça que tu es là. Schofield et Dibb.

			– Toujours l’esprit vif, hein ?

			– Je dois dire que le fait que ces deux raclures aient eu ce qu’elles méritent ne va pas m’empêcher de dormir. » Il se frotta les mains. « En fait, cela me convient parfaitement. Je me fais des couilles en or. » Il se tourna vers sa femme qui se tenait debout dans le hall. « Chérie, va donner un coup de main aux filles avec les téléphones. Dis-leur que je suis en rendez-vous et que je reviens. Suis-moi, Grant.

			– Des filles ? Tu as du personnel, Roger ? », questionna Foster tandis qu’ils remontaient un couloir à la moquette épaisse. Sur les murs étaient accrochées des photographies de Lowrie à diverses étapes de sa carrière : jeune flic en uniforme ; inspecteur en costume avec des rouflaquettes ; une autre avec un groupe de vieux de la vieille grisonnants lors d’un pot de départ, probablement le sien. Foster reconnut plusieurs visages familiers.

			« Pas vraiment », expliqua Lowrie en poussant la porte d’une petite pièce aménagée en bureau. « Ce sont mes filles. Je les embauche quand les téléphones s’emballent. Je préfère faire ça en famille. » Il ouvrit un petit bar rempli d’alcools. « Scotch ?

			– Léger. Je suis en voiture. »

			Lowrie ignora sa requête et leur servit deux énormes mesures. Foster ne protesta pas et prit le verre. Ils trinquèrent.

			« Ça fait une paye. »

			Foster hocha la tête. Ils avaient travaillé ensemble à la Criminelle pendant quelques années. Lui, était une jeune recrue et Lowrie un vieux briscard. « Dix ans ?

			– Six mois et vingt-sept jours. Et chacun d’eux a été une joie. Toi aussi, Grant, tu devrais te barrer. » Il avala une gorgée de whisky. « C’est la meilleure chose que j’ai faite, décider de partir. Avec un sacré dédommagement en plus. Je ne pense pas qu’ils te donnent encore de telles sommes quand tu t’en iras.

			– Tu es parti pour raisons de santé, non ? »

			Lowrie lui adressa un clin d’œil. « C’est sûr qu’à la fin, ça laisse des traces. En tout cas, c’est ce que j’ai raconté aux deux jeunes abrutis qu’ils avaient embauchés pour m’en parler. »

			Le “ça” en question était une affaire plutôt sordide. La mort d’un dealer. Les détails étaient devenus flous avec le temps, mais Foster se souvenait qu’à l’époque, tout n’était déjà pas très clair. Il y avait eu des discussions sur le fait que la police n’était pas en état de légitime défense quand elle avait logé quatre balles dans le corps du dealer. Personne n’avait été inculpé et les principaux protagonistes s’étaient vus offrir une retraite anticipée avant que l’histoire ne s’envenime. Lowrie était parmi eux.

			Foster but une petite gorgée. C’était un single malt de qualité, doux et tourbeux. Très cher. « En tout cas, d’après les véhicules garés devant chez toi et le contenu de ce verre, tu t’en sors bien.

			– Très, très bien, Grant », approuva Lowrie en hochant vigoureusement la tête. « Vraiment, tu devrais essayer. Je vais probablement tout plier bientôt et partir en Espagne. On a un truc là-bas. À Murcie. Charmant. Pas ce temps hivernal de merde. Et plein de bons terrains de golf. »

			Foster détestait le golf. Trop de marche et des pull-overs atroces.

			« Bref, une fois que je serai parti là-bas, il y aura une place à prendre », poursuivit Lowrie. « Même si ce n’est pas aussi marrant qu’avant. De nos jours, les gens réfléchissent à deux fois avant de nous employer. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’argent à se faire. »

			Pitié, pensa Foster. Détective privé ? Fouiner dans les poubelles des riches et des célébrités, faire le sale boulot pour ces serpents de la presse, essayer de piéger les tire-au-flanc et les profiteurs. Non merci.

			« Tu me connais, Roger. Je suis un fidèle de la boîte, jusqu’au bout des ongles. »

			Lowrie secoua la tête. « J’admire ta loyauté, mon pote. Je n’y arriverais pas. Toute la paperasserie, les gratte-papier, le politiquement correct, les réglementations, tous ces bâtards mielleux qui ne veulent atteindre le sommet que pour avoir leur part du gâteau et montrer leur gueule à la télévision. Il n’est même plus question de boucler les malfrats maintenant, n’est-ce pas ? Il ne s’agit plus que d’objectifs à atteindre et ce genre de conneries. » Il prit une autre lampée de whisky. « Je te le laisse bien volontiers. »

			Foster haussa les épaules. « Il faut bien que quelqu’un le fasse. »

			Ils restèrent silencieux quelques instants. L’écho des sonneries de téléphone qui leur parvenait depuis le hall faisait sursauter Lowrie d’impatience. Foster avait le souvenir qu’il était le genre de type qui agissait comme s’il était votre meilleur ami, à vous donner des claques dans le dos, riant de vos blagues, mais seulement si vous lui étiez d’une quelconque utilité. Si ce n’était pas le cas, il se lassait vite. La douce chaleur de la nostalgie s’était évanouie et Lowrie voulait retourner à ce qu’il aimait par-dessus tout – faire du fric. Il consulta sa montre.

			« C’est la presse qui te fournit l’essentiel de ton boulot ?

			– L’essentiel ? La quasi-totalité. Pour combien de temps encore, Dieu seul le sait. Encore une industrie qui est en train de crever. Avec des feignasses pareilles, ce n’est pas étonnant. Honnêtement, je me demande ce que foutent réellement ces journalistes, à part décrocher le téléphone pour me demander de bosser à leur place. Enfin, je ne me plains pas. » De nouveau, il consulta sa montre. « Bon, j’imagine que tu veux quelques tuyaux à propos de Dibb ?

			– À propos des deux, si possible. »

			Lowrie secoua la tête. « Ils ont embauché un autre privé pour éplucher le cas Schofield. Un type des Midlands. » Il sourit. « C’est moi qui ai fait la meilleure affaire. Dibb était un sacré numéro quand il est sorti. Boisson, drogue, baise, grande gueule, un vrai hit-parade.

			– Tu ne vendais ces infos qu’aux journalistes ?

			– Oui, autant que je le sache.

			– Personne de suspect ne te les a demandées ? »

			Lowrie se mit sur la défensive. « Non. Ce n’est pas le genre d’infos que je balancerais à n’importe qui. Tu le sais bien. C’était pour les bons clients.

			– Eh bien, Roger, il va me falloir une liste de ces clients. Je me fiche de savoir s’ils sont honnêtes. Il faut que je leur parle. L’identité de Lowell a fuité d’une manière ou d’une autre, et toi et moi nous savons à quel point les journaleux peuvent être indiscrets. » Comme la plupart des flics, pensa-t-il sans le dire.

			Lowrie se braqua. « Ça me desservirait gravement, Grant. On est tenus à une certaine discrétion dans ce business.

			– Je m’en fous, Roger. La discrétion était plus que de mise pour la nouvelle identité de Dibb. Mais maintenant, il est mort. Rien ne va plus. J’ai besoin de cette info et tu vas me la donner. »

			Pendant quelques secondes, les deux hommes se fixèrent avec hostilité. Leur relation avait toujours été délicate et le temps n’avait rien arrangé. Lowrie quitta soudainement la pièce. Il revint une ou deux minutes après. « Shirl est en train de préparer ce que tu veux », siffla-t-il.

			« Merci. J’apprécie.

			– Pourquoi en faire tout un plat de toute façon ? Il s’est suicidé, non ? Il s’est fait cramer. Probablement après avoir tué son vieux copain. C’est un peu théâtral comme manière de se supprimer, mais rien ne laisse penser que c’est un assassinat, n’est-ce pas ? »

			Foster écarta les bras. « Qui sait ? Et même si c’est lui, la question est pourquoi ? »

			Une grimace de mépris se dessina sur le visage de Lowrie. « Je dirais plutôt “Qui en a quelque chose à foutre ?”

			– Peut-être », répondit Foster, soucieux de ne pas se laisser embarquer dans un débat. « Tu le suis depuis qu’il est sorti ? »

			Il soupira. « À peu de chose près, ouais. Il ne vivait pas très loin d’ici au début.

			– Et puis il a reçu des menaces de mort.

			– Oui. Tu es au parfum, on dirait.

			– Surtout quand on sait qu’il n’a pas jugé utile d’en parler aux flics ou à l’officier de probation. Qui les lui a envoyées ? »

			Lowrie resta silencieux pendant quelques secondes, réticent à répondre. « Je n’en ai pas la moindre idée. Je n’ai jamais trouvé qui. À la vérité, je n’ai jamais vu aucune menace. J’ai juste eu la preuve que Dibb en avait parlé. Entre toi et moi, il aurait tout aussi bien pu mentir. Il déconnait, tu sais. Un vrai cador. Toujours en train de faire le beau, de l’ouvrir. Il fallait bien que ça lui tombe dessus un jour.

			– Il y a une chose qui me déroute, Roger. »

			Lowrie vida son verre, le posa et cala ses poings sur ses hanches, les yeux plissés. « Et qu’est-ce que c’est ?

			– Qui l’a amadoué ? Il a raconté à cette personne des trucs qu’il n’a pas dits à son officier de probation. Il fout sa couverture en l’air pour lui parler des menaces de mort, bon sang ! Il devait vraiment lui faire confiance.

			– On a nos techniques, Grant. Tu le sais bien. »

			Foster balaya l’argument de la main. « Pas ce genre