Main La mort est ma servante

La mort est ma servante

Year:
2013
Language:
french
File:
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1

La mort et ses au-delà

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 7.50 MB
2

La mort est ma servante

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 264 KB
© Librairie Arthème Fayard, 2013.


ISBN : 978-2-213-67578-7





DU MÊME AUTEUR

Chemin des loups, La Table Ronde, 1995, roman.

L’Iran sous le voile, Éditions de l’Aube, 1996, essai-récit.

Chiens et louves, Gallimard, « Série Noire », 1999, roman.

Massoud, des Russes aux talibans. Photos de Reza Éditions n° 1/Quai de Seine, 2001, récit.

Jours de poussière. Choses vues en Afghanistan, La Table Ronde, 2002, récit (Prix Bourgogne 2002 et Grand Prix des lectrices de Elle 2003).

Les Rolling Stones sont à Bagdad. Dans les coulisses d’une guerre, Flammarion, 2003, récit.

Le Paradis des perdantes, Stock, 2006 ; Le Livre de Poche, 2008, roman.

Nouvelles du bout du monde, Hoëbeke, « Étonnants Voyageurs », 2011, anthologie.





Couverture : Cheeri.

Illustration : Getty.





À Marie-Laure et Jean-Pierre pour

la sérénité qu’ils m’ont apportée et leur sens

de l’hospitalité au château du vent fou.





« Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. »

Blaise Pascal





« Dans un coin de Bergen-Belsen, près des fours crématoires, quelqu’un, je ne sais qui ni quand, a écrit des mots qui sont la pierre angulaire de mon moi d’écrivain, la source de tout ce que j’écris. Ces mots disaient, disent et diront tant qu’existeront ceux qui s’obstinent à sacrifier la mémoire : “J’étais ici et personne ne racontera mon histoire.”

Je me suis agenouillé devant ces mots et j’ai juré à celui ou celle qui les avait écrits que je raconterais son histoire, que je lui donnerais ma voix pour que son silence ne soit plus une lourde pierre tombale, celle du plus infâme des oublis. Voilà pourquoi j’écris. »

Luis Sepúlveda (traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg)





Chapitre un


De l’autre côté de la haie…

La motocyclette fonce vers une rangée serrée d’arbustes qui monte une garde solennelle, à un kilomètre du village environ. On doit l’entendre loin à la ronde tant elle enrage, éclaboussant de décibels l’air glacé du matin. Elle sait exactement où se cache le discret passage qui;  lui permettra de franchir la haie. La trouée se dévoile au dernier moment. La moto s’y précipite, pleins gaz. On grimpe en même temps un petit talus. Les épineux en profitent pour nous donner quelques coups de griffe pas bien méchants.

De l’autre côté de la haie, les mêmes champs pelés, les mêmes sentiers de gadoue où les roues patinent, les mêmes fermes de loin en loin, basses, épaisses, moches, juste quelques solides murs de béton pour résister au froid et, barrant l’horizon, les mêmes croupes émaillées par l’hiver qui rayonnent sous un premier soleil. « Ici, Liban », dit le motard, un jeune Syrien, un balourd barbu avec le cœur sur la main – c’est dans la maison de sa famille que j’ai dormi. D’un grand coup de reins, il arrache son modeste engin qui s’est planté dans la boue. Nous repartons en dérapant.

La moto donne l’impression de tituber dans l’ivresse de ce matin tout neuf et silencieux, hormis le ronflement du moteur et quelques fugitifs trilles d’oiseaux ; sans aucune canonnade, fût-elle lointaine. La haie s’éloigne et, avec elle, la frontière qui ne sépare pas seulement deux pays, la paix de la guerre, l’ordinaire de l’extraordinaire, mais aussi l’humanité, une certaine forme d’humanité, fût-elle alors en sursis, de la barbarie, une forme extrême de barbarie.

Le motard pourrait me lâcher là, m’abandonner à cette campagne rase, pauvre, sèche, terriblement sèche en dépit des flaques d’eau grisâtres, que les frimas ont figée en steppe, traversée de vilains vents et de mauvais chemins qui esquissent un imbroglio de labyrinthes aléatoires, que ma joie d’être ici ne cesserait pas. Et le cœur continuerait à bourdonner allègrement comme une contrebasse qui rencontre enfin les notes qu’elle cherchait. S’il me déposait là, sur ce territoire à peine gouverné, probablement que je marcherais dans la direction opposée à la haie, franchissant le seuil de chaque instant comme s’il était unique, goûtant chaque pépiement, chaque goulée d’air froid et pur, le glissement muet de chaque seconde, la lente montée de la fatigue dans les mollets, sans même m’inquiéter vraiment d’être surpris par une patrouille de l’armée libanaise qui interdit la région aux étrangers. Et, avec toujours en tête cette interrogation qui ne cesse de s’insinuer parce qu’elle est sans réponse : comment un simple trait de végétation, une unique ligne de verdure entre deux champs identiques, une seule bordure d’arbustes peut-elle suffire à séparer un monde saisi par la barbarie de cet autre monde que je viens d’atteindre, qui n’est évidemment pas parfait, qui fut longtemps lui aussi engagé dans de longues et terribles guerres intercommunautaires, mais qui apparaît, pour le moment, idéal au regard du premier ? Avec cette seconde interrogation qui se greffe à la première : combien de temps ce monde en sursis va-t-il le rester avant d’être complètement contaminé – chaque jour, la fièvre grimpe un peu plus – par la guerre syrienne qui menace de réveiller les identités dangereuses sinon meurtrières et qui n’étaient qu’assoupies ? Oui, combien de temps, les sociétés syriennes et libanaises étant enchevêtrées comme le montre une simple carte, va durer ce sursis ? Le Liban va-t-il sombrer à son tour dans la cruauté, la sauvagerie la plus féroce, l’inhumanité, comme la torture systématique des prisonniers et le supplice des enfants ? Combien de temps la haie aux arbustes solennels et griffus va-t-elle tenir la garde ?

Le petit engin, probablement chinois comme nombre de motocyclettes en Syrie, s’accroche au sentier, part en glissade, puis se rétablit, grogne quand il lui faut s’arracher à de nouvelles flaques de boue, traverse une cour de ferme, broute un bout de chemin un peu plus carrossable, ce qui permet au pilote de pétarader sur les dernières centaines de mètres et à l’hiver de nous cravacher le visage de ses lanières glacées. Et enfin me dépose devant la bâtisse que j’ai quittée une dizaine de jours plus tôt.

Le fermier, un jeune gars frêle, m’offre un beau sourire en me voyant et me serre dans ses bras. Il se souvient de mon prénom qu’il prononce plutôt bien alors qu’il ne parle que l’arabe. J’ai oublié le sien – Hassan, me rappelle-t-il. Deux autres figures s’avancent vers moi, une mince et jolie fille brune et un garçon tout aussi avenant, dont je devine sans difficulté – qui d’autre viendrait se paumer par ici ? – qu’ils sont journalistes. Ce sont même des journalistes français. On a quelques secondes pour faire connaissance.

Elle, c’est Édith Bouvier et son compagnon de voyage, un photographe, s’appelle William Daniels. L’un et l’autre sont très jeunes. Leur entrée clandestine en Syrie est organisée par Avaast, une ONG américaine qui soutient la révolution et avec laquelle j’avais essayé de franchir la frontière en novembre, mais dont je n’ai pas gardé un bon souvenir. Ils ont payé chacun douze cents dollars, une somme que je trouve exorbitante pour aller risquer sa peau. Par peur de passer pour un vieux con, je n’ose leur déconseiller de pousser jusqu’à Homs. J’ai juste le temps de leur dire que le voyage jusqu’à la ville assiégée est une épreuve. Ils acquiescent en silence et s’en vont sur la moto qui m’a déposé et sur une autre apparue mystérieusement.

Je reste seul un moment à regarder les deux motos s’enfuir en direction de la haie-frontière et, planté à côté d’un vieux tracteur et d’un arbre foudroyé qui tend ses serres crochues vers un ciel chargé de neige, à mâchonner le silence qui revient. Puis, comme en contrepoint au refrain du silence, ce vers d’Adorno : « Même l’arbre en fleur ment, dès l’instant où on le regarde fleurir en oubliant l’ombre du mal. »

Ce silence est tout aussi glacé que la campagne. L’hiver l’a moissonné en dégringolant l’Anti-Liban dont les monts dessinent des écharpes blanches, subtilement bleutées, à ce paysage plutôt rustre, marron, la couleur de la glaise des champs, sans beaucoup de végétation, la déforestation ayant assassiné l’une après l’autre la plupart des belles forêts libanaises en lesquelles Lamartine voyait les vestiges du jardin d’Éden. J’écoute ce silence comme jamais, comme s’il était capable de confier des secrets. Je l’écoute jusqu’à saisir un murmure, l’illusion d’un murmure, qui chercherait à dire que l’enchantement est toujours possible malgré la guerre toute proche, les horreurs de l’autre côté de la haie, le vers d’Adorno, et que le chemin qui conduit à ces collines pelées mais à la rotondité parfaite et attirante, est long, incertain, difficile, avec de nombreuses bifurcations où se fourvoyer, mais néanmoins possible. À Homs, les chemins ne conduisaient qu’à la mort, les croisements étaient des traquenards et le silence, la nuit, quand les bombardements se taisaient, restait hanté de fureur, de peur et de cauchemars. « Les nuits sont enceintes des jours », croit-on en Orient. Là-bas, ce sont les jours qui enfantaient les nuits, des nuits de terreur.

Le paysan m’appelle pour que je vienne déjeuner dans le grand salon, que l’on ne s’attend pas à trouver dans une ferme aussi modeste, même s’il n’est meublé que de quelques matelas sur lesquels les invités peuvent passer la nuit et de tapis râpés où l’on prend les repas. Les femmes, que l’on aperçoit parfois près de la pompe, ont préparé un festin : une omelette baveuse, une grande assiette d’houmous, des yoghourts, du pain tout chaud et du miel.

L’homme est un sunnite, comme le sont la plupart des gens dans ce réduit acculé à la frontière syrienne, au fin fond de la plaine de la Bekaa, région largement chiite – sa capitale, Baalbek, est le berceau du Hezbollah –, mais qui comprend aussi de fortes enclaves chrétiennes, ce qui explique la présence d’un important vignoble, notamment autour de Zahleh. Ici, les frontières religieuses sont bel et bien tracées et chaque centimètre carré appartient à l’une ou l’autre des communautés. S’il existe au Liban des villages sunnites-chrétiens et chiites-chrétiens, où la coexistence est possible, il est exceptionnel de trouver une mixité analogue entre sunnites et chiites. Hassan, personnage doux et aimable, partage volontiers ses repas avec moi et m’accueille avec plaisir sous son toit, mais il confie qu’il n’accepterait jamais de rompre le pain avec un chiite ni de lui offrir un semblant d’hospitalité. La discorde sunnite-chiite, qui remonte aux premiers temps de l’islam, puis se montra virulente seulement à certaines époques – en particulier, sous les terribles Mamelouks qui persécutèrent durement les chiites –, imprègne toujours les esprits alors qu’on la croyait profondément endormie. Et même s’il y a depuis longtemps des mariages mixtes en Irak, au Liban et même à Bahreïn, elle aurait pu éclater il y a quelques années avec l’assassinat de Rafic Hariri et le soutien des partis chiites à la famille Assad qui l’organisa. Mais c’est surtout avec la crise syrienne qu’elle a repris toute son acuité.

Le fermier est probablement aussi contrebandier pour le compte de la rébellion syrienne. On vient chez lui commander des armes mais j’ignore ses motivations ; en tout cas, il ne m’a jamais demandé le moindre dollar. Le repas expédié, j’essaie de le convaincre avec mes pauvres phrases en arabe de m’emmener jusqu’à un village où je pourrais trouver un bus ou un taxi voulant bien me conduire à Beyrouth. Il me demande de patienter, assure que ce n’est pas prudent de partir maintenant, qu’il y a des barrages de l’armée libanaise, ce que je veux bien croire puisque j’ai dû les contourner en venant ici, et qu’une voiture qui connaît les chemins détournés passera me prendre en fin d’après-midi. C’est aussi qu’il ne veut surtout pas se montrer avec moi pour d’évidentes raisons de sécurité – la région fourmille d’espions et le Hezbollah, qui a lié son destin à celui du régime syrien, est tout proche. J’insiste : « Impossible ! Je ne veux pas rester ici. Il faut que je sois ce soir à Beyrouth. »

Est-ce parce que je veux raconter au plus vite le terrible sort imposé à Homs ou regagner les lumières et le confort de la ville que je veux déguerpir ? Sans doute les deux. Et puis, la neige menace et, si elle revient, elle risque de couper les cols qui conduisent à Beyrouth.

En désespoir de cause, comme le téléphone fonctionne à peu près, j’appelle Paul, un ami libanais qui vit dans la capitale.

« Où tu es ? On te cherche partout. Tout le monde s’inquiète, ton journal…

– Je viens juste de sortir de Syrie. Je veux être à Beyrouth ce soir. Il faut que tu convainques le type chez qui j’ai atterri de me sortir de là.

– Passe-le-moi, je vais lui parler. »

Une discussion s’engage. Le fermier me redonne le téléphone.

« C’est arrangé. Tu partiras bientôt », m’assure Paul.

Effectivement, une demi-heure plus tard, le frère du fermier, un jeune type taiseux, me fait signe de monter dans sa vieille camionnette. Nous roulons à travers champs le long de chemins tantôt boueux, tantôt pierreux qui permettent de contourner les barrages et que j’avais déjà empruntés à l’aller. Impossible toutefois d’éviter un camp de l’armée libanaise, installé au milieu de nulle part, et que nous frôlons sans trop regarder en direction des soldats qui nous laissent passer sans réagir. Puis nous arrivons à El-Kaa, petite ville chrétienne posée comme un bibelot sur la maigre campagne entre deux chaînes enneigées et entourée de villages sunnites. La population y fut victime d’un carnage commis par des musulmans alliés à des Palestiniens, le 1er juillet 1975, au tout début de la guerre du Liban. La Syrie est toute proche, et, comme la route qui la traverse y conduit directement, la bourgade reçoit régulièrement des insurgés blessés.

On voit que l’on est bien dans une petite ville libanaise à cause des églises boursouflées, des publicités pour les époustouflantes robes de mariée d’un certain Georges Zaaroun, des boutiques désuètes, des omniprésents salons de coiffure aux noms cocasses – le « Salon Don Juan » –, et des magasins de lingerie, comme si la nuisette vaporeuse et la culotte froufroutante étaient des dérivatifs à l’ennui qui suinte de cette localité morose. C’est drôle d’imaginer les rudes et prudes paysannes de la Bekaa avec des atours aussi fripons qu’elles acquièrent le plus souvent au moment de leur mariage quand elles se constituent leur trousseau qui est, aujourd’hui encore, dévoilé publiquement lors des noces.

À la sortie de El-Kaa, sur le bord de la route, une Mercedes est garée. La camionnette s’arrête et le chauffeur m’invite à changer de véhicule. Je retrouve Hassan, mon hôte de tout à l’heure, qui prend le relais. Peut-être pour donner le change, il est accompagné de sa femme qui ne dira pas un mot du voyage et se gardera de me jeter le moindre regard. Le paysan n’a pas voulu abîmer sa belle voiture dans la caillasse et m’a repris une fois les barrages franchis. Il en reste encore un. « Pas de problème si les soldats nous arrêtent ?

– On verra bien. »

Pas de problème. Le soldat ne m’accorde aucune attention. Hassan appuie ensuite sur le champignon pour courir après un minibus, le dépasse et lui fait signe de s’arrêter. Il parle au chauffeur. Puis l’on se sépare, sur une poignée de main.

À présent, on est entrés dans le pays chiite. On s’en aperçoit immédiatement en découvrant les immenses portraits de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, qui ponctuent la route de lourdes taches noires, tant sa barbe, son turban de sayyed (descendant du prophète Mahomet) et sa tunique semblent provenir d’un seul bloc anthracite. Sur l’un d’eux, il apparaît légèrement flou, mais ses gros yeux globuleux crèvent quand même l’affiche et il fait une grimace de démiurge ; à côté de lui, un homme à lunettes noires, en grand uniforme d’apparat, a l’air de sortir de West Point ; ce doit être Bachar el-Assad en personne. On est au Liban mais, ici, dans la Bekaa chiite, on fait allégeance, de bon cœur ou non, à Damas. Et à Téhéran. Car, bientôt, on découvre aussi des photos de Khomeyni – alors qu’en Iran on n’en voit quasiment plus sur les routes –, et même de Mahmud Ahmadinejad, à cette époque encore président pour une bonne année, témoignage de ce que l’Iran cherche bien à faire main basse, politiquement s’entend, via le Hezbollah, sur les régions chiites libanaises.

Ici, comme dans le sud du Liban et la banlieue sud de Beyrouth, la relation entre le Hezbollah et la population chiite relève du fusionnel. Ce n’est pas seulement un parti politique, c’est aussi une milice surentraînée et aguerrie, bien plus puissante que l’armée libanaise, un réseau d’organisations caritatives, d’entraide et de bienfaisance, de mosquées et de sanctuaires, d’hôpitaux et de dispensaires, d’écoles… Tous ces relais maillent le pays chiite où le parti ne tolère aucune contestation autre que symbolique, comme une poignée de candidats indépendants lors des élections. La force de la milice doit beaucoup à sa discrétion. Elle est partout mais on ne l’aperçoit quasiment jamais. Ses stocks d’armes – elle compte tout de même quelque quatre-vingt mille roquettes et missiles, selon les estimations des services secrets israéliens – sont soigneusement dispersés dans les fermes et les miliciens sont la plupart du temps habillés en civil.

La route que suit le minibus est d’ailleurs l’une de celles qui permet au Hezbollah de recevoir ses approvisionnements en missiles iraniens notamment par al-Qoussayr, où les combats font rage. Ce qui a décidé de son engagement aux côtés des forces loyalistes, c’est qu’il refusait que cette voie vitale soit coupée et tombe entre les mains des rebelles. Après, le parti de Dieu est devenu une armée avec ses propres objectifs, son propre agenda, et ce n’est pas demain qu’il quittera le sol syrien.

Je me suis installé à l’arrière du minibus pour éviter que l’on me remarque. Bientôt, un nouveau passager me rejoint. C’est un gendarme, chiite de surcroît. Il bredouille un peu de français. « Vous travaillez quoi ? », demande-t-il. Je décide de lui dire la vérité : « Journaliste.

– Ah ! Soyez le bienvenu. Ici, vous avoir la peur ?

– Non. Pas spécialement.

– C’est bien ! Il ne faut pas vous avoir la peur. Ici, gens pas méchants.

– Vous faites quoi dans la gendarmerie ?

– Les contrebandiers. On court les contrebandiers.

– D’essence, de cigarettes ?

– Non, d’armes. Beaucoup les armes, trafic à cause la Syrie, la guerre là-bas. C’est très dangereux, mon travail… »

J’ai beau être hâve, sale, couvert de boue des pieds à la tête, il n’imagine pas un instant que je viens de sortir de Syrie et d’entrer clandestinement dans son pays. À Baalbek, il descend après m’avoir invité à venir en vacances dans son village de Nabi Chit. Le minibus s’est arrêté quelques minutes devant les célèbres ruines de l’ancienne Héliopolis romaine, trois temples établis côte à côte pour Jupiter, Vénus et Bacchus – le dernier étant l’un des mieux conservés du monde gréco-romain. Tous les écrivains qui sont venus au Liban en quête de l’Orient idéal ont écrit sur ce site, souvent avec grandiloquence. Lamartine consacra aux vestiges une trentaine de pages étouffantes de lyrisme dans son Voyage en Orient et pleura même devant la beauté de ces ruines à l’éternelle jeunesse. Baalbek enthousiasma aussi le difficile Robert Byron qui y vit « le triomphe de la pierre ». « D’une magnificence lapidaire à une échelle dont le langage, étant encore celui de l’œil, réduit New York aux dimensions d’une fourmilière », écrit-il dans La Route d’Oxiane1. Mais c’est la description d’Annemarie Schwarzenbach, rédigée il y a presque soixante-dix ans, qui m’apparaît la plus simple, la plus juste : « Comme tout le monde, j’avais vu des photographies de Baalbek. Mais l’on ne peut photographier des dimensions, et l’expérience de la beauté et de la perfection ne se transmet qu’imparfaitement […]. Levant la tête vers le ciel clair et venteux, nous eûmes presque par hasard la vision du temple dans toute sa majesté […]. Surélevée, la base trônait au-dessus d’un champ de colonnes effondrées : les dernières encore debout se détachaient, d’une perfection majestueuse, dans le calme du ciel nocturne. À travers une brèche du mur, on apercevait une autre rangée de colonnes, fragment solitaire ; mais ce nous voyions était parfait, et gigantesque, et presque surhumain. Un sentiment de faiblesse et de ravissement m’envahit totalement […]2. »

Les dernières chutes de neige ont offert des capuchons d’hermine aux hautes colonnes de granit et des toques aux chapiteaux, conférant au site à la fois une solennité blanche et une certaine extravagance. D’habitude, les temples brûlent sous le soleil, et, au crépuscule, flamboient. Cette fois, ils étincellent. Et leur appel est irrésistible. Une invitation à venir seul – il ne doit pas y avoir le moindre visiteur à cette période de l’année – se perdre dans les ruines où la profondeur du silence promet d’être un baume magique. L’endroit promet aussi de me faire oublier le temps de la visite d’autres ruines, cette fois sinistres et laides, celles de Homs. J’hésite, je crains que le site soit fermé, de ne pas trouver rapidement ensuite un autre minibus pour me ramener à Beyrouth, d’apparaître trop sale, autant de faux prétextes. Le véhicule repart sans que je me sois décidé.

Si j’étais descendu, je serais retourné visiter le petit temple que le Hezbollah a édifié à l’entrée du site et qui est consacré au culte des martyrs – les siens bien entendu, les autres n’ayant pas d’existence à ses yeux. Dans une sorte d’atrium, une fontaine de sang bien rouge ruisselle à gros bouillons, entourée de chenilles de chars israéliens détruits. Il n’existe pas de cause qui n’ait ses martyrs et ses héros, et c’est dans l’ordre des choses que le Hezbollah, qui a de belles lettres de noblesse en matière de résistance face aux occupants israéliens, aient les siens. Mais, ici, il s’agit de bien autre chose, du culte de la mort. Même si le Hezbollah a adouci son idéologie, s’il ne pousse plus ses combattants au martyre, l’étalon-or reste le sang versé, et la référence absolue, la valeur transcendantale, l’istichhadi, celui qui cherche à mourir en martyr.

Cette juxtaposition de la culture de la mort et de celle de la beauté, séparées par quelques dizaines de mètres, est intrigante, tout comme le fait que le Hezbollah soit apparu précisément ici, dans ce qui fut l’une des plus exceptionnelles cités du monde hellénique et de la romanité, dont la sensibilité semblerait aujourd’hui iconoclaste aux esprits étriqués des théoriciens du parti de Dieu. La pensée grecque associe volontiers la splendeur à la vertu morale. Au point que l’on attribue parfois à la beauté ce qui revient au génie : Pindare l’apprit à ses dépens, lui qui, dans les joutes poétiques, fut cinq ou six fois vaincu par la magnifique Corinne, plus en raison des charmes de celle-ci que de son talent en versification. L’idéologie islamiste révolutionnaire professe exactement le contraire. En corollaire à la culture de la mort on se méfie de la beauté, on la cache, on la voile, on la vitriole parfois comme en Afghanistan et au Pakistan. En revanche, tout ce qui est moche plaît. On idéalise les boiteux, les souffreteux, les cacochymes, les blessés de guerre que l’on appelle « les martyrs vivants ». Et l’on préfère les corbeaux noirs aux gazelles.

Je repense à toutes ces barbes savantes du Hezbollah qui se moquent comme de l’an 40 de ces ruines extraordinaires, de même que de la pensée et de la philosophie qui les accompagnent, et veulent ignorer que toute cette région comprise entre la Méditerrranée et les profondeurs de sable de l’Arabie a donné à Rome plusieurs empereurs. Ici, on devrait pouvoir jouer Sophocle ou Eschyle, tiens : Prométhée enchaîné, avec l’aigle comme métaphore du parti de Dieu. Le lieu du supplice de Prométhée, un haut sommet du Caucase, n’est d’ailleurs pas si loin. Et c’est à son pied que le poète grec imaginait « la fleur guerrière d’Arabie frémissant de lances aiguës3 ». Aujourd’hui, elle frémit, « la fleur guerrière », de kalachnikovs et de lance-roquettes RPG-7.

Ce qu’écrivait en 1937 l’incomparable intellectuel allemand Klaus Mann, qui fut l’un des plus pertinents veilleurs antifascistes4, s’adresse aussi aux miliciens de Dieu : « […] Ils méprisent le grand héritage intellectuel de l’Antiquité gréco-romaine et du christianisme, c’est-à-dire les traditions qui fondent la culture de l’homme blanc. Les Grecs ont élaboré le concept de dignité humaine, lequel inclut les notions de liberté et de culture. Seul l’homme libre, seul l’homme pensant, cultivé, mérite le nom d’homme. Le christianisme pour sa part a apporté les idées de compassion et d’amour du prochain […]. » Les mots de Klaus Mann, sur ces terres qui furent pétries de culture macédonienne, hellénistique et romaine, et, bien sûr de christianisme, ont une saveur amère. Pas question, aujourd’hui, que la compassion, bien réelle au demeurant au sein de la communauté chiite, s’étende à d’autres communautés. Pas question non plus d’accepter l’homme pensant. Aux yeux du parti, il n’y a que la martyrologie des imams historiques du chiisme qui mérite d’être célébrée et la sanctification des martyrs du temps présent. En juillet 2006, j’avais rencontré des gamins de 8 ans de la banlieue sud de Beyrouth, où le parti règne en maître absolu. À la faveur d’une discussion à bâtons rompus, ils m’avaient raconté qu’ils venaient de condamner un de leurs copains, le petit Riba, à trois jours de jeûne forcé parce qu’ils l’avaient entendu chantonner une bluette de Haifa Wehbe, une jeune bimbo à la mode qui faisait fantasmer tout Beyrouth. Ils avaient jugé la chansonnette haram (illicite religieusement) et il était donc nécessaire de punir celui qui la fredonnait. Faut-il en dire plus au sujet de l’emprise du parti de Dieu qui s’exerce dès le berceau sur les cœurs et les cerveaux ? Ce qui frappe, aussi, c’est que l’instruction religieuse qu’il professe inclut la détestation de l’autre, du sunnite en particulier. Le calife Omar est ainsi abhorré pour avoir pris le pouvoir au détriment d’Ali, gendre de Mahomet et premier imam historique du chiisme, et fait assassiner son épouse Fatima, la fille de Mahomet. Pareil pour Aïcha, la treizième convertie et l’épouse préféré du Prophète qu’il avait épousée dès l’âge de 6 ans, détestée par les chiites parce qu’elle a combattu l’imam Ali à la célèbre bataille du Chameau.

Lorsque les deux communautés s’entendent, cette aversion reste dissimulée comme s’il s’agissait d’une poudrière à risque. Mais la mèche est prête à être rallumée dès que la situation se tend. À ce moment-là, toute la haine enseignée lors de l’instruction religieuse remonte à la surface et explose. Le monstre est enfoui en chacun de nous, disait Simone Weil.



Quelques cols gelés plus tard, je suis à Beyrouth. En sortant du taxi, qui a succédé au bus pour me conduire au centre-ville, la première personne que je croise est un Syrien, un cireur de godasses qui a fui la misère de la montagne kurde pour venir travailler au Liban. Il s’étonne de trouver mes chaussures aussi crottées mais je ne lui dis pas que c’est la boue de son pays et qu’elle ne s’en ira pas avec quelques bons coups de chiffon.

Après un bain à l’hôtel, je me précipite à pied jusqu’au centre commercial ABC, près de la place Sassine, dans le haut du quartier chrétien d’Achrafieh, pour prendre mon premier verre dans un café. Le Casper and Gambini’s propose une terrasse protégée par trois grands parasols mauves. C’était l’un des bistrots préférés de l’historien et éditorialiste Samir Kassir qui l’avait même évoqué dans sa monumentale et très braudelienne Histoire de Beyrouth5. L’estaminet n’est pas follement attachant mais il plaisait à Samir qui y venait en voisin et y donnait ses premiers rendez-vous du matin. C’est là encore que nous nous étions vus pour la dernière fois. Là, enfin, que nous devions nous retrouver à dix heures précises, ce matin du 2 juin 2005, si je n’avais pas annulé au dernier moment notre rencontre. Et c’est non loin de ce café, à quelques dizaines de mètres, en descendant la même rue, que la bombe l’a emporté alors qu’il venait de monter dans sa voiture. Je commande une bière et trinque à sa santé.

« Salut, mon cher ami. Je ne peux plus te parler de vive voix de mon voyage en Syrie, te dire comment c’est la guerre et recueillir tes commentaires. Si tu savais comme tes analyses et tes réflexions m’ont manqué. Comme d’habitude, tu avais raison sur la nature profonde du régime. Mais il est pire encore que ce que tu m’en disais. On a affaire à un gang de tueurs, de tortionnaires et de psychopathes, prêt à massacrer toute la Syrie pour conserver le pouvoir.

Je vais quand même essayer de te raconter… »



1. Petite bibliothèque Payot, 1993.



2. Hiver au Proche-Orient. Journal d’un voyage, Éditions Payot, 2006.



3. Les Tragiques grecs, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1967.



4. Contre la barbarie, Phébus, 2009.



5. Fayard, 2003.





Chapitre 2


L’assassinat de l’élégant danseur

Avec l’assassinat de Samir, ce fut comme si le régime syrien nous avait déclaré la guerre et l’avait gagnée. Nous, c’est-à-dire ceux qui l’aimions, l’admirions, estimions qu’il était l’intellectuel le plus brillant de sa génération, non seulement pour le Liban mais aussi pour l’ensemble du monde arabe. Après la lecture de l’un de ses éditoriaux, le Proche-Orient n’était plus tout à fait le même : il s’éclairait, apparaissait moins brouillé, moins désespérant, même si les événements étaient toujours accablants. Il devenait lisible, compréhensible. Et puis, il y avait le courage de sa plume qui donnait le sentiment, hélas ! faux, que les assassins reculaient, que les hivers meurtriers s’adoucissaient au profit des printemps nouveaux, libanais, syrien et autres, qu’il appelait de ses vœux. Aussi sa mort a-t-elle résonné en nous comme une incontournable défaite.

Dans son élégie écrite pour arbaïn, la cérémonie qui commémorait le quarantième jour de sa mort, Mahmoud Darwich, le grand poète et penseur palestinien, exprime cette impression d’avoir encore perdu une bataille : « Chaque fois que je rencontre son nom, j’entends une petite chanson qui célèbre l’hymen de la jeunesse et du jugement, de la pensée et du courage… Je suis défait, non parce que la vie des roses est courte mais parce que cette rose n’avait pas encore accompli son épanouissement éclatant sur les palissades embrasées. Samir était obsédé par la course à mener sur le chemin de l’avenir pour rester toujours en tête ; il a obtenu ce qu’il voulait : celui qui nous a précédés dans l’absence ne vieillira pas comme nous. Là-bas, autour de son image d’Arabe nouveau, le Temps se retrouvera au chômage ! Tandis que nous, ses amis éplorés, nous, les amoureux de Beyrouth, nous nous attacherons à ce beau rêve quels que soient les masques de fausse aube qu’il revêt. »

Samir refusait les compromissions, les petits arrangements. Il était capable de s’insurger contre son camp s’il l’estimait dans son tort, ce qui est tout le contraire de la mentalité libanaise ordinaire. Lui qui était d’origine palestinienne et dénonçait régulièrement la politique d’Israël dans la région s’élevait néanmoins contre tout relent d’antisémitisme dans la vie politique et culturelle de son pays. Lui qui n’aimait pas le Hezbollah, qu’il qualifiait de « parti importé d’Iran », admettait sans réserve qu’il faisait à présent partie de la réalité libanaise. Dans son hommage, le poète palestinien ajoutait : « Cet enfant prodige – comme nous l’appelions – était heureux de grandir comme écrivain, comme intellectuel et comme amoureux, sans pour autant abandonner le titre qui lui garantissait la place de Joseph parmi ses frères ni l’histoire du chevalier entièrement dédié à la défense d’une étrange liberté, d’une bizarre démocratie. Le nom de Samir Kassir, l’élégant danseur sur un champ de mines, celui qui raillait tout accommodement avec la tyrannie infligée ou consentie, est devenu l’équivalent du dépassement de la coquille identitaire et du particularisme dans un même registre. »

Ce matin du 2 juin 2005, nous avions rendez-vous pour un petit déjeuner au Casper and Gambini’s, sous les parasols violets. J’ai déjà dit l’importance de la lingerie au Liban – et en Syrie. Là, nous étions gâtés. Le bistrot était cerné de vitrines de dessous féminins – petites culottes extravagantes, porte-jarretelles rouge Carmen, collections de strings dont le dernier modèle incorporait un téléphone portable. « On n’est pas bien là ? Ça ne te plaît pas ? », s’inquiétait Samir quand on s’y retrouvait, le sourire dans la barbe poivre et sel qui prolongeait une tignasse de mèches drues, une flammèche malicieuse fichée au coin de l’œil, et, parfois, une vraie étincelle d’arrogance. Oh ! Que si. Quel meilleur endroit qu’un environnement léger, un décor frivole, pour discuter des choses graves : la marche compliquée du Proche-Orient, les intrigues des services secrets syriens, les manœuvres des « fous de Dieu », l’embrouillamini habituel de la politique libanaise ?

Lorsqu’on s’était revus ici même, en février, deux jours après l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, il avait joué à l’ombrageux. Après quelques minutes de discussion, il m’avait brutalement lancé : « Tu sais, je ne devrais même pas être ici à te parler…

– Ah ! Et pourquoi ?

– Parce que j’ai appris que tu étais venu cet été en vacances au Liban et que tu ne m’as même pas fait signe…

– C’est vrai ! Mais j’étais avec mon fils et je ne me suis pas arrêté à Beyrouth. J’avais peu de temps et j’ai filé tout de suite avec lui sur Amchit.

– Et alors ? Ton fils, on l’aurait présenté à ma fille, ils ont à peu près le même âge… »

J’étais indéfendable et je brandissais comme seules excuses des vacances très brèves et sa charge de travail. Mais il n’en démordait pas. Et lors des rencontres suivantes, il m’avait encore reproché ce manquement de ma part.

Sa rancœur avait fini par s’estomper. Cette fois, nous devions parler de ses projets de romans policiers. Éditorialiste, rédacteur en chef, analyste, historien, éditeur, essayiste, universitaire, érudit, homme de radio et de télévision, Samir avait tous les talents. Et il se montrait toujours cinglant, percutant, impertinent. Mais la littérature noire, et même le roman, était un genre où il débutait et où il voulait se distraire.

Après, s’il nous restait un peu de temps, on discuterait du récit politique qu’il avait sur le feu, on chercherait un autre titre – Beyrouth : un Printemps inachevé ne le satisfaisait pas tout à fait1. C’était le récit des derniers événements au Liban, de ce soulèvement étrange et inattendu qui chassa, en mars et avril, les forces d’occupation syriennes sans qu’une pierre soit jetée par les contestataires, une voiture brûlée, un magasin pillé. Une magnifique révolte jaillie du corps de Rafic Hariri, broyé et brûlé le 14 février 2005 sur la route du bord de mer de Beyrouth, par une charge explosive d’une tonne et demie composée d’un mélange de RDX, PETN et TNT, tuant une vingtaine d’autres personnes et en blessant une centaine. C’est précisément le mausolée d’Hariri, place des Martyrs, qui allait devenir le point de ralliement de tous ceux qui ne voulaient plus que Damas règne sur le Liban par le crime, la peur, la torture, la corruption et le racket. Durant cette rébellion singulière, baptisée « Intifada de l’indépendance » ou « révolution du cèdre », on vit des étudiants offrir des roses rouges aux soldats et ceux-ci leur indiquer par quels chemins discrets se rendre aux manifestations interdites par le gouvernement. Une rébellion exempte de violence qu’on aurait dite menée par des enfants timides, des boy-scouts, des premiers communiants, comme irriguée secrètement par le rejet des longues années de guerre. C’était une des raisons pour lesquelles elle avait précipité dans la rue des centaines de milliers de jeunes et de moins jeunes, rassemblé la rue chrétienne – les petites gens comme la désinvolte et égoïste bourgeoise Gucci –, la raide Montagne druze, les sunnites des villes et des plaines, et quelques égarés chiites, sans compter la plupart des intellectuels du pays.

Le 14 mars, cette opposition avait réussi à rassembler environ un million de personnes, soit près du tiers de la population libanaise, au cœur de Beyrouth pour demander la fin de la tutelle syrienne et, plus accessoirement, des élections libres. Et, en définitive, cette intifada pacifique avait fait tomber un gouvernement, chassé une armée entière, obligé une dictature à s’incliner – ou plutôt à feindre de s’incliner.

Je reviens sur l’assassinat de Rafic Hariri parce qu’il illustre bien la nature de la prédation syrienne.

De son vivant, Hafez el-Assad avait confié tour à tour le Liban à quatre proconsuls : le général Hikmat Chahabi, chef d’état-major de l’armée syrienne (de 1974 à 1998) ; Ghazi Kanaan, le chef des services de renseignement syriens au Liban (de 1982 à 2002) ; le ministre des Affaires étrangères et vice-président syrien Abdel-Halim Khaddam ; et l’homme d’affaires libano-saoudien Rafic Hariri, qui en devint le Premier ministre (entre 1992 et 2004), le seul du quatuor à n’avoir jamais eu de sang sur les mains2. Comme le pays du Cèdre est absolument vital pour les intérêts du régime, et parce que c’est aussi un bon moyen d’appréhender les arcanes du pouvoir, Hafez el-Assad chargerait également son fils Bachar, une fois celui-ci désigné comme dauphin, du dossier libanais.

Mais les quatre proconsuls n’ont guère apprécié que ce nouveau venu, fût-il le futur président de la Syrie, se mêle des affaires libanaises – c’est-à-dire de leurs affaires. D’où des conflits d’intérêts qui, les années passant, vont s’intensifier, avec leurs lots de coups tordus. C’est dans ce contexte que Rafic Hariri, qui a d’abord cru pouvoir s’entendre avec lui et a même vanté auprès de son ami Jacques Chirac son ouverture d’esprit et ses capacités à réformer la Syrie, va pourtant chercher à s’émanciper, à se dégager de la poigne syrienne. Sans doute le fait-il pour défendre ses propres intérêts mis en danger par l’accession au pouvoir de Bachar el-Assad, en 2000, à la mort de son père. Mais il est rare qu’il y ait une seule raison pour expliquer un tel revirement.

C’est par excellence le syndrome de Thomas Becket. On se souvient que ce jeune archidiacre était apparu aux yeux du roi d’Angleterre Henri II comme l’instrument le plus adapté à ses desseins de mettre au pas le clergé anglais. Becket se montra un serviteur dévoué, ce qui lui valut d’être consacré, le 3 juin 1162, archevêque de Canterbury. Le chapitre, d’abord très réticent à une telle élection, avait finalement cédé à l’avis royal. Or, à peine fut-il investi de sa charge que l’homme changea du tout au tout, à la grande stupéfaction du roi et de toute l’Angleterre. En plein schisme, il fit allégeance au pape Alexandre III et commença sa lutte pour soustraire l’Église à tout contrôle royal. Le conflit entre les deux pouvoirs était inévitable et quand bien même il y eut des compromis, les deux positions restèrent inconciliables. Après nombre de péripéties, dont un exil en France, l’archevêque fut finalement assassiné sur les marches de l’autel de sa cathédrale, le 29 décembre 1170. L’Histoire a retenu cette phrase que le monarque est supposé avoir prononcée peu avant la mort de l’intransigeant ecclésiastique : « N’y aura-t-il personne pour me débarrasser de ce prêtre turbulent ? »

En écho, on entend la phrase lourde de menaces, utilisant cette fois des mots de gangsters, que Bachar el-Assad adressa à Hariri lorsqu’il le convoqua à Damas peu avant de le faire assassiner : « Si Chirac veut me sortir du Liban, je casserai le Liban. » Plus brutal encore fut l’avertissement de Ghazi Kanaan : « Ton Liban qui scintille et que tu as reconstruit, je peux l’anéantir avec dix voitures piégées3. »

Même si c’est faire beaucoup d’honneur à un dictateur baathiste que de le comparer à Henri II, on a l’impression que le moteur de la tragédie qui s’est jouée à Damas et Beyrouth est le même : Rafic Hariri, une fois installé dans sa charge, entendit l’incarner ; il voulut son indépendance et celle de son Église, le Liban. L’homme d’Église fut tué dans le chœur de sa cathédrale, l’homme d’État au centre de ce Beyrouth qu’il avait reconstruit, de façon si abominablement kitsch, après les destructions de la guerre civile. La comparaison pourrait se poursuivre : après sa mort, Becket fut sanctifié et sa tombe fit l’objet d’un culte. Le mausolée de l’ex-Premier ministre, que les sunnites appellent le « martyr Hariri », devint, lui, le point de ralliement de tous les antisyriens. C’est à sa mort que le « Printemps du Liban » a commencé.

Pour écrire sur ce « Printemps », Samir avait toute légitimité. Il en avait été l’un des démiurges.

Dans sa colonne hebdomadaire, qui paraissait chaque vendredi dans le quotidien libéral an-Nahar, Samir le journaliste avait préparé le terrain, puis accompagné l’intifada dans son crescendo. Son ami, le poète et éditeur syrien Farouk-Mardan Bey, merveilleux conteur, en exil en France depuis 1975, écrivit qu’il était « le seul journaliste, ou l’un des très rares, à oser défier l’appareil sécuritaire syro-libanais, omniprésent et omnipotent, à dénoncer la servitude volontaire de la quasi-totalité de la classe politique libanaise, à traiter des affaires syriennes comme l’aurait fait un Syrien, à exalter la Palestine, non pas cause abstraite mais réalité vivante d’hommes et de femmes qui veulent tout simplement être un peuple comme les autres ».

Dans sa vie quotidienne, Samir le rebelle avait contribué à organiser la résistance d’une ville où beaucoup de consciences étaient encore pétrifiées par la peur, ravivée par l’assassinat de Rafic Hariri. Il avait ainsi participé à la création du petit mouvement de la Gauche démocratique, une des très rares formations à ne pas recruter sur une base confessionnelle.



Samir avait fixé notre petit déjeuner à dix heures. Mais la veille au soir, le téléphone avait sonné dans ma chambre d’hôtel. Malek, un copain libanais, venait d’arriver de Paris avec un responsable de l’ONG Reporters sans frontières. Et il m’invitait à les accompagner chez cheikh Fadlallah, le chef spirituel du Hezbollah. La rencontre devait avoir lieu à dix heures également.

À cette époque, la journaliste de Libération Florence Aubenas était captive depuis cinq mois en Irak et nous étions quelques-uns à frapper à toutes les portes pour essayer d’obtenir des informations et d’être entendus des ravisseurs. Le vieil ayatollah avait été sollicité. Certains à Paris trouvaient souhaitable qu’il enregistre un message demandant que Florence soit relâchée, message qui serait ensuite relayé par les chaînes de télévision arabes. Cruelle ironie : on réclamait l’assistance d’un religieux en feignant d’ignorer qu’il avait cautionné en son temps les prises d’otages du Hezbollah, dont celles de l’éminent chercheur Michel Seurat – mort dans la douleur et le désespoir pendant sa captivité et dont les ravisseurs ne voulaient toujours pas, vingt ans plus tard, rendre le corps. Et Fadlallah, bienveillant vieillard, attentif à notre désarroi, n’allait sûrement pas se faire prier. Avec cette magnifique hypocrisie des religieux chiites – hypocrisie que les imams historiques ont légitimée, sanctifiée, sous les noms de ketman et taqieh –, il allait, lors de cet entretien, nous assurer que le kidnapping n’avait jamais été une pratique chiite. Sous-entendu : seuls les sunnites, les frères ennemis, étaient capables de tant de barbarie. Et nous, nous allions opiner, acquiescer, ne rien dire qui puisse contrarier le dignitaire.

Au téléphone, Malek avait néanmoins lourdement insisté pour que je rejoigne coûte que coûte la petite délégation venue de France.

« Tu sais bien, Malek, que ça ne sert à rien de voir Fadlallah. Florence est entre les mains d’un groupe d’insurgés ou de gangsters sunnites. Cela ne fera pas avancer d’un iota sa libération.

– Il faut quand même que tu sois là. Le patron de Reporter sans frontières est venu spécialement pour voir Fadlallah. Tu ne peux pas nous faire faux bond. »

À dix heures moins vingt, j’avais sauté dans un taxi. Direction la banlieue sud. Je m’étais énervé contre le chauffeur chrétien qui ne connaissait pas l’itinéraire, n’avait aucune envie de se risquer là-bas et avait fini par me déposer devant une mosquée qui n’était pas la bonne. J’avais dû finir le chemin à pied.

À dix heures moins dix, j’avais appelé Samir depuis la voiture :

« On peut remettre notre petit déjeuner à demain ? J’ai rancart avec Fadlallah.

– Ah bon ! Pourquoi est-ce que tu veux le voir ?

– Pour Florence. On va lui demander d’enregistrer une cassette.

– Peine perdue !

– Je m’en doute ! Mais…

– Pourquoi n’essaies-tu pas de rencontrer cheikh Maher Hammoud à Saïda ? C’est un religieux sunnite qui s’occupe des otages libanais en Irak. Peut-être qu’il sait quelque chose.

– Je l’ai déjà vu. Il ne m’a rien dit. »

On avait bavardé un moment au téléphone. Ensuite, j’avais oublié Samir pour ne plus penser qu’à Florence et Fadlallah.



Après l’enregistrement de la cassette, je suis invité dans les bureaux de l’Ordre de la presse libanaise, dont le nom évoque plus les coups de règle sur les doigts que la défense de la liberté d’expression. Il est prévu que j’intervienne pour parler de Florence. C’est là que l’on m’apprend la mort de Samir. J’ai une réaction idiote : « Ce n’est pas possible ! On devait prendre notre petit déjeuner ensemble ! » Quelques minutes plus tard, je dois prendre la parole. J’oublie Florence pour rendre hommage à Samir et rappeler les ennuis qu’il a eus avec la Sûreté générale libanaise. Dans l’assistance clairsemée, les nez s’allongent et des regards plongent vers le plancher. Après, quelques vieux crapauds viendront me confier courtoisement, poliment, gentiment que, depuis plusieurs mois, Samir avait franchi toutes les lignes rouges, que son dernier éditorial, « Gaffe après gaffe », qui stigmatisait déjà à cette époque « la poursuite de la répression en Syrie », allait trop loin – une façon de dire qu’il avait cherché la bombe, l’explosion qui avait désarticulé son corps, la mort à 45 ans.

Une fois encore, je convoque l’élégie de Mahmoud Darwich qui est la meilleure réponse : « Nous ne serons pas tentés par les consignes de pondération et n’accuserons pas le martyr de la liberté et de l’amour d’avoir été une tête brûlée, comme seront tentés de le faire ces comptables méticuleux, répandus dans les institutions officielles de l’émotion et de la pensée. Nous demandons plutôt à l’assassin pourquoi il n’a pas écrit un article de journal prouvant que Samir Kassir s’était trompé et ne méritait pas la vie, ni au Liban ni ailleurs. »

À peine l’explosion s’est-elle produite que les services de sécurité, dont beaucoup sont restés sous le contrôle d’officiers nommés par Damas ou le Hezbollah, répandent la calomnie. Une rumeur prétend que son rendez-vous de ce matin était une… superbe blonde. Une manière de suggérer l’idée d’un règlement de comptes à caractère passionnel.

Pendant des années, la Sûreté générale avait persécuté Samir. L’inquiétant Jamil Sayyed, son chef, avait fait de l’éditorialiste son ennemi personnel, allant jusqu’à menacer d’« écraser sous la semelle de [sa] chaussure la tête » de celui qui – Samir était aussi professeur à l’université Saint-Joseph – enseignait les relations internationales à l’un de ses fils. En 2000, il avait ordonné que son passeport libanais fût saisi et, pour l’intimider, le faisait suivre ouvertement jour et nuit. Pas par des flics, mais, pire, par de jeunes voyous en jeans et tee-shirts noirs. « Je ne pense pas qu’ils veuillent me tuer. Mais ils peuvent très bien me passer à tabac, me casser un bras », m’avait-il confié. La filature avait duré des mois et Rafic Hariri avait dû prêter des gardes du corps au journaliste. C’était déjà une sale époque, et l’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, juste se montrer le plus souvent possible en sa compagnie.

Samir, en tant que commentateur politique, avait été prophétique sur tous les événements. Mais pas sur son propre destin. Dans le même café d’Achrafieh, il m’avait confié, à peine une dizaine de jours plus tôt : « Maintenant que les Syriens sont partis, je n’ai plus rien à craindre. Tu sais, lorsque j’ai quitté Beyrouth pour aller à Paris, au Salon du livre, j’ai passé pour la première fois les contrôles de l’aéroport sans la moindre inquiétude. Comme tout le monde, j’ai tendu mon passeport aux policiers. Sans redouter qu’ils le gardent ou me retiennent. Et quand je suis revenu, c’était pareil. Cela fait longtemps que je n’ai pas été aussi détendu. » Trois jours avant l’attentat, il avait donné congé au chauffeur qui se chargeait également de le protéger.

Et, à la table du Casper and Gambini’s, il souriait. Il était drôle. À la question de savoir si la femme d’un ancien chef de guerre de la droite chrétienne, qui faisait fantasmer le Tout-Beyrouth, était vraiment belle, il m’avait répondu : « Ah ! Mon cher, elle vaut toutes les trahisons de classe. »

La vie était pour lui à son zénith. Elle était bleue comme le ciel de juin et on avait l’impression qu’elle ruisselait sur lui comme une cascade. Les derniers soldats syriens venaient de quitter le Liban, marquant la fin officielle des quelque trente années de la présence de Damas dans le pays. Tandis que les ennemis de Samir étaient menacés d’arrestation pour avoir trempé dans le complot contre Hariri. Ses derniers livres marchaient bien, notamment son essai percutant sur « le malheur arabe4 ». Et il avait épousé la femme qu’il aimait. On l’assiégeait pour lui réclamer des articles, des expertises, des commentaires, des cours, des conférences. Il était fier d’avoir eu sa photo à la une du Washington Post. Pourtant, l’« Intifada de l’indépendance », si elle avait chassé l’ogre syrien, n’avait pas empêché le retour des mauvaises fées de la politique libanaise et de leurs magouilles. Samir tranchait, toujours avec une certaine hauteur : « Les gens sont descendus dans la rue pour chasser les Syriens. Pas pour autre chose. S’ils veulent un changement des mœurs politiques libanaises, il faudra qu’ils recommencent. »

Après l’attentat, j’ai ressassé longtemps cette matinée du 2 juin, remâché les derniers mots de Samir au téléphone. J’ai aussi songé que c’est grâce à cheikh Fadlallah, au rendez-vous qu’il nous avait donné ce 2 juin à dix heures, que mon destin et le sien avaient brusquement changé de direction. Difficile à avaler quand on sait que le parti de Dieu est le plus fidèle allié de Damas au Liban, qu’il est la main supplétive des services secrets syriens commanditaires de l’assassinat de Samir, qu’il est impliqué jusqu’au cou dans l’assassinat de Rafic Hariri et, probablement, de bien d’autres personnalités. Aujourd’hui encore, je cherche à comprendre comment nous avions pu croire que le régime syrien avait renoncé au Liban et ne pas imaginer que Samir serait lui aussi, un jour ou l’autre, sur la liste des condamnés à mort. Puis, j’arrive toujours à la même question : et si je n’étais pas allé voir cheikh Fadlallah ?

On se serait vus à la terrasse du café. Il serait, comme toujours, arrivé avec un léger retard, boitillant un peu à cause de ses problèmes de dos, la veste jetée sur l’épaule avec une négligence étudiée, la chemise aux manches retroussées un ton plus bleu que le ciel des printemps nouveaux. On aurait bu des cappuccinos. Il aurait grillé une cigarette et j’aurais grignoté un croissant. On aurait savouré la rondeur de l’heure, la tendresse des premiers jours de juin, en regardant les jeunes femmes entrer et sortir des boutiques pour préparer l’été. On aurait rigolé entre deux sonneries de son portable. On n’aurait sans doute pas eu le temps de confronter nos points de vue sur Casablanca, son film préféré, et le mien également, ce que nous projetions de faire depuis longtemps, mais on aurait évoqué la trilogie policière sur Beyrouth qu’il mijotait depuis plusieurs années. J’étais impatient qu’il m’en raconte l’intrigue. J’avais toujours regardé la capitale libanaise comme une grande ville noire sous un ciel ardent et j’étais curieux de savoir comment ses personnages allaient y brûler leurs pieds sur les escarbilles mal éteintes de la guerre.

Et même si on était là pour parler de littérature, on aurait sans doute abordé à un moment ou un autre le régime de Bachar el-Assad. Samir était convaincu qu’il ne pouvait y avoir de démocratie au Liban, et au-delà dans l’ensemble du monde arabe, si elle ne s’imposait pas d’abord en Syrie. D’où la formule qu’il avait utilisée dans l’un de ses éditoriaux et qui avait sans doute attisé une fois encore la haine à son égard des moukhabarats (services de sécurité et de renseignement) syriens : « Pas de printemps à Beyrouth sans printemps à Damas. » Il avait raison et les mois qui suivirent son assassinat allaient le prouver.

Comme j’ai décommandé notre rendez-vous, Samir quitte, seul, son appartement pour se rendre à son journal. Il a en tête son éditorial hebdomadaire qui doit paraître le lendemain en première page du Nahar. Il en a déjà le titre mais sans doute réfléchit-il à la façon dont il va argumenter, développer ses idées. Il marche tranquillement jusqu’à son Alfa-Romeo blanche, plie sa veste sur le siège du passager, enlève le pare-soleil ajusté au pare-brise, boucle sa ceinture de sécurité – il est l’un des rares Libanais à l’attacher. Son dernier geste sera d’introduire la clé dans le démarreur. Il n’a pas remarqué le tueur qui l’observe caché derrière un 4 × 4, prêt à actionner le boîtier d’une télécommande. L’explosion ébranle le quartier. Son ami, l’écrivain et poète Elias Khoury, qui arriva peu après sur les lieux de l’attentat, écrira : « Et là je t’ai vu, mon très cher. Tu embrassais ta mort. Ton visage reposait sur ton avant-bras. Le bleu de ta chemise était troué par les éclats de la bombe. Ils t’ont assassiné, mon frère, mon très cher. Ta mort… Comment te décrire la mort ? Dirai-je une fleur qui s’épanouit dans une tombe ? L’écrirai-je comme un rêve que nous n’avons pas eu l’occasion de faire ensemble ? Me pencherai-je sur mes larmes pour baigner ta mort avec de l’amour ? »

Samir avait toujours refusé de penser en noir et blanc. Il était politiquement incorrect, résolument, et je le soupçonnais de prendre un certain plaisir à provoquer les bien-pensants du Proche-Orient et d’Europe, les intellectuels de cour, notamment ceux de gauche, sa famille. Dans sa grande bibliothèque, il avait acoquiné des Série Noire et des polars mauvais genre à de savants ouvrages de sciences politiques, de vieux traités, des dictionnaires arabes, français, latins, des biographies de leaders arabes et des bouquins qui relataient la lutte palestinienne. Les uns et les autres se fréquentaient sur les étagères et cette belle entente était une façon d’affirmer que les petites histoires l’intéressaient, lui, l’historien de Beyrouth, des guerres libanaises et du Proche-Orient, autant que celle qui s’écrivait avec une majuscule. On y trouvait même des SAS de Gérard de Villiers, ce qui m’avait toujours étonné de la part d’un intellectuel arabe aussi fin, cultivé, distingué et venu de l’extrême gauche.

Mais finalement, Samir, le héros de Beyrouth, ne préférait-il pas ces supermen de fiction à son propre personnage de héros moderne ? Après sa mort, ses proches retrouvèrent dans le disque de son ordinateur le synopsis de sa trilogie policière sur Beyrouth et le début du premier volume. Le personnage principal s’appelle Nami mais son vieil ami est un certain… Samer Kassar. Ce dernier a lui aussi de graves ennuis avec les services secrets libano-syriens, en particulier avec un certain Jamil S., chef de la mafia sécuritaire de Beyrouth, qui le persécute, le menace, organise sa filature… Comme si Samir, en se mêlant à ses héros, avait voulu traverser le miroir. N’essayait-il pas d’endosser leurs rôles, de les dépasser, d’épouser leur destin, de chercher leurs vérités au-delà de la sienne : celle d’être né palestinien par son père, syrien par sa mère, d’être ensuite entré en religion, celle de la culture française, avant de tomber amoureux de Beyrouth au point d’y enraciner ses semelles d’exilé, d’en célébrer l’universelle profondeur tout en s’amusant de l’outrance du maquillage libanais, et sans jamais défroquer de la culture française, avec laquelle il rêvait la modernité arabe à l’imparfait du subjonctif ? Pourtant, les péripéties de sa trajectoire relevaient davantage de la tragédie que des aventures de ses personnages en trench-coat. Les dieux, qui n’ont jamais complètement abdiqué les rivages libanais au profit de l’Unique, furent-ils jaloux du héros au point de le foudroyer ? Le vers de Ménandre tourne dans ma tête : « Celui qu’aiment les dieux meurt jeune. »

Midi approchant, nous aurions quitté le café, jeté un coup d’œil aux boutiques, poussé tranquillement jusqu’à sa voiture garée un peu plus bas dans la rue. Samir m’aurait proposé de me déposer au centre-ville en allant au journal – il m’était arrivé de l’accompagner pour profiter encore de sa conversation, de sa large culture qui embrassait l’univers, et pas seulement la terre arabe comme pour tant d’autres intellectuels de cette rive de la Méditerranée. Et j’aurais probablement accepté. À ce moment-là, en nous voyant approcher de l’Alfa-Romeo, est-ce que le sicaire embusqué à quelques mètres de là aurait déclenché la télécommande ?

Je formule la question autrement, comme je le fais depuis des années, de façon vaine, évidemment, car seul le tueur connaît la réponse : si je ne m’étais pas laissé convaincre d’aller rendre visite à Fadlallah, est-ce que Samir serait encore vivant ? Sinon, pourrais-je aujourd’hui raconter cette histoire ? Le tueur aurait dû alors décider en quelques fractions de seconde si la présence d’un importun, étranger de surcroît, lui interdisait ou pas de presser la touche sur le boîtier. Peut-être que oui, car l’assassinat aurait pu être remis au lendemain, à la semaine suivante ou peut-être, sait-on jamais, qu’il aurait alors échoué. Peut-être que non, car la bombe était simplement placée sous la voiture et celui qui l’avait déposée pendant la nuit aurait risqué d’être découvert en venant la récupérer.

L’assassinat de Samir allait être le premier d’une longue série. Trois semaines plus tard, le 21 juin 2005, Georges Hawi, ancien secrétaire général du parti communiste et une grande figure du nationalisme libanais, fut lui aussi tué dans un attentat à la voiture piégée. Le 12 juillet, le ministre de la Défense Elias Murr, qui, comme Rafic Hariri, avait commencé à s’échapper de la griffe syrienne, était à son tour sérieusement blessé et son garde du corps tué.

Le 25 septembre, les tueurs s’en prenaient à une femme, ce qui était jusqu’alors exceptionnel au Liban. Cette fois, une bombe arrachait le bras et la jambe gauche de la journaliste May Chidiac, à cette époque présentatrice vedette de la chaîne de télévision LBC. Elle ne dut la vie qu’à la lourde plaque d’aluminium de protection fixée sous son 4 × 4, qui obligea les tueurs à plaquer la ventouse de la bombe sous le marchepied du véhicule. Au moment précis où l’engin avait éclaté, elle venait de faire tomber par mégarde son sac à main entre les sièges et se penchait pour le ramasser. Ce geste évita à son visage d’être déchiqueté par l’explosion.

May Chidiac, je l’ai rencontrée dans une brasserie des Champs-Élysées à Paris, en janvier de l’année suivante. Elle était dans un fauteuil roulant et c’était la première fois qu’elle sortait du centre de rééducation de la banlieue parisienne où les médecins lui avaient réappris à vivre avec une double amputation. Elle m’a raconté l’instant précis de l’explosion, la fraction de seconde où sa vie avait basculé. Pour toujours : « Ce n’est pas vrai que l’on ne se rend compte de rien. Moi, j’ai vu de la neige tomber tout autour de moi. Les flocons n’étaient pas blancs mais noirs. Oui, c’étaient de gros flocons noirs. » La vie d’une jeune femme pouvait tenir à la chute de son sac à main mais elle préférait y voir l’intervention de la Providence divine et l’intercession de saint Charbel qu’elle avait prié peu de temps auparavant



La première erreur du nouveau gouvernement libanais antisyrien, issu des élections de juin et dirigé par Fouad Siniora, un très proche collaborateur de feu Rafic Hariri, fut de croire que la lutte contre Damas était terminée alors qu’elle ne faisait que commencer. La deuxième, fut de ne pas voir, quand bien même le camp antisyrien était sorti victorieux du scrutin, que le pouvoir lui échappait toujours, qu’il demeurait entre les mains des services de sécurité et des officiers acquis au régime syrien. La troisième fut de ne pas catalyser le formidable mouvement populaire né de l’assassinat de l’ex-Premier ministre sans lequel les Syriens n’auraient jamais quitté le Liban. Ainsi que le disait Samir, les politiciens libanais avaient trahi la « révolution du cèdre ». Les attentats n’allaient donc pas s’arrêter.

Comme l’enquête internationale sur l’assassinat de Rafic Hariri, mandatée par la résolution 1559 du Conseil de sécurité de l’ONU, commence à mettre en cause Damas, les dirigeants syriens vont bientôt tuer les leurs pour l’empêcher de remonter jusqu’au cœur du régime. Le 12 octobre de la même année, quelques jours après avoir été entendu par le procureur allemand qui dirige la commission d’enquête, Detlev Mehlis, l’ancien chef des services de renseignements militaires syriens au Liban, le proconsul Ghazi Kanaan, devenu ministre de l’Intérieur, est retrouvé « suicidé » à son bureau de Damas d’une, voire deux deux balles dans la tête.

À Beyrouth, les meurtres continuent de plus belle. Pour reprendre coûte que coûte le contrôle du Liban, le régime syrien compte sur les assassinats qui permettent de distiller la peur et de montrer que lui seul peut assurer la sécurité dans le pays. En même temps, il est fort du soutien des deux principaux partis prosyriens, le Hezbollah et le mouvement Amal, également chiite, qui participent au gouvernement d’union nationale où ils ont cinq ministres et qu’ils s’emploient à paralyser de l’intérieur. En plus, l’heure est bientôt au choix d’un nouveau président de la république pour remplacer Émile Lahoud, un sinistre et piètre général, exécutant docile des quatre volontés syriennes que Damas avait imposé aux Libanais et voulu, à l’issue de ses deux mandats, maintenir au pouvoir en violation de la Constitution. C’est d’ailleurs ce qui avait amené Hariri à se rebeller, à rompre définitivement avec Damas – et lui avait coûté la vie. À présent, le régime syrien voudrait imposer à la tête du pays un homme du même acabit, rompu et sans qualité. Le front antisyrien, devenu majoritaire à la Chambre à l’issue des élections de juin 2005 – au Liban, ce sont les députés qui élisent le chef de l’État –, cherche, de son côté, une personnalité indépendante. La bataille va bientôt commencer entre la majorité antisyrienne et l’opposition favorable à Damas.

Le matin du 15 décembre 2005, une explosion tue le député grec-orthodoxe Gibran Tuéni, ainsi que ses deux gardes du corps5.

Tuéni était surtout connu comme directeur du quotidien an-Nahar et, à ce titre, il avait été le patron de Samir.

La charge est d’une telle puissance qu’elle précipite la voiture blindée au fond d’un ravin où elle brûle complètement. Figure parmi les plus courageuses de l’opposition antisyrienne, Tuéni était rentré la veille de Paris où, se sachant traqué, il s’était quelques temps réfugié avec d’autres parlementaires. Malgré l’avis de sa fille, il avait néanmoins voulu regagner Beyrouth pour diriger son quotidien. Il n’avait prévenu personne de son retour mais des agents syriens – l’aéroport est contrôlé par le Hezbollah – le repérèrent sans doute à son arrivée et avertirent les tueurs. La dernière fois que je l’avais vu, c’était juste après la mort de Samir : il traversait le centre-ville. Il allait du siège de son journal à la cathédrale orthodoxe, portant le cercueil de son éditorialiste.

Pour empêcher l’élection d’un président plus ou moins indépendant, Damas se doit d’éliminer un maximum de députés qui lui sont hostiles. Quatre d’entre eux seront donc assassinés, obligeant une majorité de leur camp à se réfugier sous haute protection policière à l’hôtel Phoenicia, un palace appartenant à la famille Hariri. Damas a gagné une bataille : la vie parlementaire est devenue impossible.

Mais l’horreur va monter encore d’un cran avec le meurtre du numéro 2 de l’armée libanaise, le général François al-Hajj, tué avec son garde du corps, le 12 décembre 2007, dans un nouvel attentat à la voiture piégée. Encore une victoire du régime syrien qui montre qu’il peut frapper qui il veut, où il veut. Bien sûr, Damas nie toute implication dans ces meurtres, qui, nous l’avons dit, visent des personnalités chrétiennes et manifestent une opposition relative ou plus franche au pays voisin. Parallèlement, une dizaine d’attentats aveugles frappent des quartiers chrétiens, notamment les centres commerciaux, faisant six morts et près de cent blessés. Peu à peu, la stratégie de Damas se dévoile : affoler les chrétiens pour les contraindre à réagir par la violence et engendrer un début de guerre civile ou, au contraire, à se tourner à nouveau vers la Syrie sous la tutelle de laquelle ils avaient vécu en sécurité.

Pendant cette période, les capitales occidentales se montrent d’une remarquable… faut-il dire mollesse ? faut-il dire lâcheté ? Certes, Jacques Chirac, après l’assassinat de Rafic Hariri, l’un de ses plus proches amis, endosse le rôle du matamore. Lui qui avait tant fait pour la promotion internationale de Bachar el-Assad change complètement de cap. Il décide d’une politique d’isolement à l’encontre de Damas. Fin décembre 2007, Paris suspend même toute coopération diplomatique avec la Syrie, entraînant une mesure réciproque. Mais, bientôt, Nicolas Sarkozy opère une volte-face : il rompt spectaculairement avec la ligne d’isolement et d’absence de contacts au plus haut niveau, une façon pour lui de tuer le père, Jacques Chirac. Conduit par Jean-David Levitte et, surtout, Claude Guéant, deux très proches collaborateurs du président français, ce revirement consiste à proposer à Bachar el-Assad un retour sur la scène internationale en échange de son aide sur le dossier libanais alors que c’est lui qui le paralyse par des meurtres et grâce aux partis qui lui sont inféodés. Paris a aussi un autre objectif : casser l’alliance stratégique entre Damas et Téhéran, ce qui relève sinon de l’utopie, au moins d’une méconnaissance complète du Proche-Orient. Une main est donc tendue au jeune président syrien qui s’empresse de la saisir : elle lui permet de sortir de l’isolement dans lequel l’assassinat d’Hariri l’a plongé. À chaque avancée de Paris dans sa direction, Damas répond par un geste sur la scène libanaise, confirmant ainsi que le régime syrien, même chassé du Liban, est toujours le principal maître du jeu.

Lors d’un sommet à Doha, au Qatar, Bachar el-Assad décide ainsi de ne plus s’opposer à l’élection du général Michel Sleimane, une personnalité indépendante, sans grand charisme, qui n’a rien d’un foudre de guerre mais dont il ne voulait pas a priori. Puis, il permet la formation du gouvernement libanais d’union nationale qui, depuis un mois et demi, peinait à voir le jour. Il le fait juste avant sa visite à Paris, les 13 et 14 juillet 2008, invité par Nicolas Sarkozy, pour le sommet de l’Union pour la Méditerranée, un « machin » sans aucune consistance à la fondation de laquelle il est associé. On ne saurait être plus machiavélique.

Le jour de la fête nationale, on voit donc le chef du régime qui fit assassiner Rafic Hariri, Samir Kassir et une dizaine d’autres personnalités puis placer des bombes dans les quartiers populaires chrétiens de Beyrouth pour les pousser à la vindicte, se pavaner sur les Champs-Élysées. On invoque la realpolitik pour justifier une présence aussi honteuse. « Depuis qu’il est venu à Paris, il n’y a plus eu d’attentats au Liban », plaide-t-on au Quai d’Orsay pour justifier sa visite.

En le regardant à la télévision occuper la tribune d’honneur avec son petit air supérieur et son rictus en coin, je me suis demandé ce que Samir aurait pensé d’une telle forfaiture. Je me suis souvenu d’une certaine cérémonie, deux ans et demi plus tôt, par un triste après-midi de décembre, sur les bords de la Seine. Un cèdre avait été planté sur la berge près de l’Hôtel de Ville pour célébrer la mémoire de mon ami. Ce jour-là, il n’y avait qu’une vingtaine de personnes. Faut-il préciser que pas un officiel, pas un diplomate, pas un intellectuel français de renom ne s’était dérangé pour celui qui fut l’apôtre d’une francophonie vivante, engagée, rebelle (qui fonda même à Beyrouth un brillant magazine en français, L’Orient Express, à la fois culturel et politique) ? Heureusement, il y eut Farouk Mardam-Bey pour dresser un portrait magnifique de son ami disparu. Dans un hommage ultérieur, il écrira6 : « Depuis ce funeste 2 juin 2005, quand des monstres froids ont forcé Samir Kassir à cesser de penser, d’écrire et d’aimer, pas un jour qui passe sans que nous manquent son audace, sa fougue, son intelligence étincelante. Pas un vendredi sans que ses lecteurs, tournant les pages d’an-Nahar, se demandent : qu’aurait-il dit aujourd’hui de tel événement, de tel discours, de tel chef d’État, de parti ou de clan, de toutes ces forces du dehors et du dedans qui s’acharnent à perpétuer le “malheur arabe” ? »

Et c’est vrai ! En essayant de réfléchir et d’écrire sur la guerre civile syrienne et les révolutions arabes, il m’arrive de convoquer Samir : que dirait-il ? Comment verrait-il l’évolution des différentes crises ? Je relis aussi ce qu’il écrivait dès 2004 sur le régime de Bachar el-Assad, le comparant à celui de Saddam Hussein7 pour juger qu’ici et là « l’arabisme, de promesse, est devenu une flétrissure qui mettra longtemps à s’effacer » :

« Flétrissure que la Syrie […] continue d’aggraver. Placée sous l’éteignoir depuis quarante ans par une dictature qui, pour être relativement moins sanglante que celle de l’Irak, n’en a pas moins épuisé le pays, mise en coupe réglée par les réseaux mafieux, asséchée par une culture de la peur, la Syrie est désormais dans une situation presque sans équivalent dans le monde arabe – à l’exception de la Libye mais sans le pétrole –, combinant la corruption des ex-républiques soviétiques avec une fermeture policière à la chinoise […]. »

Tout au long de ce livre, je lui ai posé des questions sur cette flétrissure devenue pourriture.

Mais interroger l’ami absent n’apporte pas pour autant de consolation à sa perte. Un fragment de poème, la fulgurance d’un vers nous rappelle parfois ce qu’il fut :

« Si nous habitons un éclair

il est le cœur de l’éternel8. »



1. Publié en français chez Actes Sud, 2005.



2. Il est intéressant de voir ce que ces quatre dirigeants sont devenus : Hariri, on le sait, a été assassiné ; Hikmat Chahabi est mort aux États-Unis où il s’était réfugié ; Ghazi Kanaan s’est « suicidé », Abdel-Halim Khaddam a fait défection pour venir en France.



3. Ces propos ont été rapportés par Rafic Hariri lui-même, peu avant son assassinat, à quatre proches, dont le chef druze Joumblatt.



4. Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud/Sindbad, date.



5. Le jour même de l’explosion, le cabinet de Fouad Siniora, complètement sous le choc, implique le régime syrien. À la majorité des voix, il demande à l’ONU la création d’un tribunal international chargé de juger les assassins présumés de Rafic Hariri et l’élargissement des compétences de la commission d’enquête internationale à tous les autres attentats.



6. « Samir Kassir, l’ami de toujours », L’Orient littéraire, juin 2010.



7. Considérations sur le malheur arabe, op. cit.



8. René Char, « À la santé du serpent », XXIV, Le Poème pulvérisé.





Chapitre trois


Le tunnel

Le chauffeur du minibus pique brusquement vers une vieille camionnette qui vient en sens inverse sur la longue route déserte, peu avant la petite ville d’El-Kaa. Un instant, j’ai cru que les deux véhicules allaient se percuter et, derrière moi, les trois autres passagères, trois chiites, une mère, sa fille et sa petite-fille, enveloppées des mêmes tissus noirs des pieds à la tête, ont dû être effrayées. Mais non ! Cela fait partie du scénario. Les deux conducteurs s’arrêtent face à face sur le bas-côté. Et me font signe de descendre. Je ramasse mon sac, tends les cent vingt dollars convenus avec le chauffeur. Et j’embarque dans la camionnette qui fait aussitôt demi-tour et part en direction d’El-Kaa.

Qui voyage en Orient a toujours des histoires de taxis fous à raconter, des conducteurs qui doublent en troisième position dans des virages sur des routes défoncées de montagne, qui roulent pied au plancher sur des chaussées crevassées, qui coupent le moteur dans les descentes les plus abruptes pour économiser trois sous et foncent sans essuie-glace au milieu des bourrasques… Celui que je viens de quitter ne leur cède en rien. Mais où il est imbattable, c’est dans l’insolence vis-à-vis des autres automobilistes, donnant l’impression, avec son minibus pourri, de leur sauter à la gorge quand ils ne s’écartent pas assez vite. Lorsque le voyage a commencé, vers midi, depuis le garage mal en point d’un bas quartier de Beyrouth, les embouteillages pour sortir de la ville s’étendaient sur des dizaines de kilomètres. Et c’est avec la même insolence qu’il en est venu à bout, se faufilant entre les lignes de voitures, empruntant les trottoirs chaque fois qu’il le pouvait, bousculant sans vergogne avec des coups de klaxon assénés comme des coups de fouet les pauvres femmes – au Liban, les riches ne vont jamais à pied – chargées de cabas et de bébés, les vieillards et les enfants des faubourgs, qui, tous, devaient se plaquer contre les murs. Ce qui ne l’empêchait nullement de hurler en même temps dans son téléphone portable.

Je ne me plains pas de cette conduite harassante pour les passagers. Je crois alors arriver plus vite à la frontière et être, dès ce soir, de l’autre côté. Je rêve… Car le chauffeur traque aussi des passagers, ce qui n’était pas prévu dans nos accords. Et ce n’est qu’une fois son véhicule rempli comme une boîte de sardines qu’il roule comme un chauffeur de l’Apocalypse vers la plaine de la Bekaa, déposant les uns et les autres au fil de la route et des villages, sans cesser de gueuler dans son appareil. Avant Baalbek, tous les passagers ont été déposés, excepté la famille chiite. Il fait alors un long détour pour éviter la ville et les barrages de l’armée.

En revanche, dans la camionnette qui vient de me ramasser, mon nouveau conducteur est silencieux et roule très doucement, comme s’il était aux aguets. Il s’est vite éloigné de la route pour gagner des chemins de traverse. Il prend lui aussi, de temps à autre, un passager, souvent un jeune berger, sur quelques kilomètres mais ne lui demande pas d’argent. Je crois que c’est lui qui va me faire passer la frontière et, à plusieurs reprises, il me semble l’avoir franchie et être désormais en Syrie. Chaque fois, l’homme silencieux fait « non » de la tête. En fin d’après-midi, on arrive dans la ferme qu’il partage avec son frère Hassan et leurs familles. On m’accueille avec le café de bienvenue et une première collation.

Commence l’attente nerveuse d’un passeur. Déboule un grand type, un Syrien, la trentaine malingre, avec un visage un peu cabossé et une bouche tordue, genre voyou de campagne, qui voudrait se montrer sympa mais n’y parvient pas tout à fait. Il est arrivé sur une motocyclette qu’il a fait vociférer comme tout bon plouc. Les politesses d’usage sont vite expédiées. Après, il m’examine sous toutes les coutures et me demande une carte de visite. « Mais vous êtes très vieux pour passer de l’autre côté, me lance-t-il dans un anglais à peu près compréhensible. Pourquoi on ne nous a pas envoyé quelqu’un de plus jeune ?

– C’est moi qui ai décidé de venir.

– Vous savez qu’il faut payer pour passer. C’est mille dollars. À me donner avant de partir.

– Hors de question que je paie qui que ce soit. »

Brusquement, le motard à la bouche tordue ne joue plus au gars sympa : « C’est la règle ! Tout le monde doit payer. C’est pas pour moi, l’argent, c’est pour les hôpitaux de la résistance. Ils manquent de tout. Ils n’ont ni médicaments, ni médecins. Ils n’ont rien. Personne ne vient à notre aide. Personne ! Ce sera votre contribution à notre combat. Si vous ne payez pas, vous ne traverserez pas la frontière ! »

Heureusement, mon téléphone fonctionne. Je compose le numéro d’un opposant à Paris, celui qui, en principe, a préparé mon voyage, lui explique le problème et tends ensuite l’appareil au passeur. La conversation dure de longues minutes. Le motocycliste s’énerve et je sens que la colère est aussi à l’autre bout de la ligne. Finalement, l’homme me rend mon appareil, cachant son air vaincu derrière ce qui pourrait être un sourire. « OK ! Votre copain a dit que vous étiez quelqu’un d’important. Vous n’avez rien à payer. »

Je m’attends à partir dans la foulée. Mais il sort et me fait signe de l’attendre. Les heures s’éternisent. Elles sont, dans cette campagne glacée par l’hiver, de plus en plus vides, de plus en plus lentes comme le pas de grands bœufs. Le soir s’installe mais le passeur ne réapparaît pas. Le dîner sera copieux, avec du mouton, du riz, l’inévitable houmous, plusieurs fromages de chèvre et de brebis, du labneh et des fruits, en compagnie des seuls hommes de la ferme, parfois rejoints par de jeunes enfants. La femme qui dépose les plats ne se montre jamais. On ne peut surprendre que ses mains lorsqu’elle les tend depuis le seuil de la pièce. La nuit sera bien froide ; je la passerai seul dans le grand salon.

La journée du lendemain continue au même rythme. Pourquoi suis-je venu seul, sans aucun guide, fût-il peu fiable ? Je scrute du regard les lointains, cherchant à deviner où pourrait se cacher la frontière. Elle est aussi cette ligne d’ombre qui sépare les voix intérieures qui n’arrêtent pas de se chamailler. L’une d’elles murmure : N’y va pas ! Les moukhabarats syriens seraient trop contents de te prendre et tu sais combien ils sont vicieux. L’autre m’intime d’aller vérifier que les années ne m’ont pas fait devenir peureux, que j’arrive encore à maîtriser mes angoisses ; elle me souffle un vers de René Char : « va jusqu’au bout de ton risque ».

Un nouvel après-midi pousse les heures, toujours vides, toujours creuses, que la lecture n’arrive plus guère à apaiser. À la fin de la journée, je commence à broyer du noir. C’est alors que la même camionnette vieillotte refait son apparition. Je guette par la porte entrouverte pour voir qui en descend et vois surgir un des personnages légendaires qui hante depuis des décennies les champs de bataille : Mary Colvin. Elle ne porte pas son bandeau anthracite de pirate qui cache la perte de son œil gauche, emporté par un éclat d’obus ou de grenade au Sri Lanka, et participe à son mythe. Nos routes se sont plusieurs fois croisées mais, campée dans son rôle de grande guerrière fatale, dominant les mêlées, donnant l’impression que chacun des différents conflits qu’elle a suivis était une affaire personnelle, elle est si terriblement intimidante que j’ai toujours hésité à lui adresser la parole. Elle est accompagnée d’un photographe, Paul Conroy, dont on peut deviner à sa démarche qu’il est un ancien soldat. L’un et l’autre sont équipés pour soutenir un siège : casques, gilets pare-balles, sacs à dos et de bonnes grosses godasses ; à la ceinture du photoreporter, une torche, une boussole, un couteau… On a l’impression qu’il va être parachuté derrière les lignes ennemies pour saboter le pont de la rivière Kwaï. Tous deux travaillent pour l’hebdomadaire britannique The Sunday Times.

Mary Colvin ne paraît pas enchantée de me voir. D’abord, elle ne sera pas la seule, si l’opération réussit, à entrer dans Homs assiégée. Ensuite, je suis français. Dans son dernier mail, qu’elle adressera à Jeanine, sa meilleure amie, et que révélera plus tard la revue américaine Vanity Fair, elle appelle la presse française « l’eurotrash ».

Le magazine dresse le portrait d’« une légende pour son style (le bandeau sur l’œil, le soutien-gorge La Perla sous le gilet pare-balles) comme pour ses courageux récits rendant hommage aux innocentes victimes des conflits ». Brusquement, je me sens un amateur avec mon K-way, mes tennis et un petit bagage de rien du tout. Pour être plus léger, je n’ai même pas emporté d’ordinateur.

Une heure après, deux passeurs sont là et nous les suivons dans l’obscurité déjà bien installée. Après quelques centaines de mètres, nous nous serrons à six sur deux motocyclettes pour franchir une distance à peine plus longue. Une ferme se devine dans l’obscurité et nous y prenons le traditionnel café de bienvenue dans la même petite tasse de porcelaine qui circule à la ronde. Je demande : « On est encore loin de la frontière ?

– Mais vous êtes en Syrie », répond en riant notre hôte, un chef de famille, dont on ne verra, là encore, que les enfants, grands et petits.

C’était donc aussi facile de passer de l’autre côté du miroir ! Pas de barbelés, pas de no man’s land, et surtout pas de mines. Le régime en a pourtant disposé des milliers le long de la frontière mais, à l’évidence, pas à cet endroit.

On ne s’attarde pas. On s’entasse bientôt dans une petite camionnette en piteux état qui se glisse tous feux éteints le long de sentes difficiles, avec, de temps à autre, des bouts de route ou de chemin plus carrossables sur lesquels le chauffeur pousse un moteur qui renâcle. On est bougrement secoués, en particulier quand il vire brutalement pour plonger sa vieille caisse dans des gouffres noirs et des passages encore plus âpres. On ne distingue vraiment rien.

La nuit est une main glacée qui pèse sur nos épaules. Seul bruit, celui du moteur qui racle les ténèbres et le tabassage de la carrosserie par les branches quand la voie est trop étroite. Une heure plus tard, des lumières nous attirent comme un phare et nous arrivons près d’une baraque, avec des hommes armés sur le perron. Une voix forte nous accueille en arabe : « Bienvenue. Vous êtes avec l’Armée syrienne libre. »

Hormis la cuisine, la maisonnette n’a qu’une pièce et les combattants, tous jeunes, se serrent pour nous faire un peu de place. Personne ne parle anglais, ce qui rend la conversation assez aléatoire. On ne sent pas la tragédie, elle est pourtant toute proche. Elle surgit quand un garçon s’assied à côté de nous et nous tend son téléphone portable. On y voit les images d’une fille, une jolie blonde avec un visage sensuel, et qui, étonnamment, n’est pas voilé. J’arrive à comprendre ce que le combattant, visiblement du même âge, nous raconte :

« C’était ma fiancée. Ils l’ont tuée lors d’une manifestation dans la ville d’Al-Zoubayr. Elle ne faisait rien de mal. Elle marchait simplement dans la rue. C’est à cause de ce qu’ils lui ont fait que je me suis engagé dans l’Armée syrienne libre. »

Mary Colvin demande :

« Comment s’appelle-t-elle ?

– Je ne peux pas vous le dire. Son père n’admettrait pas que le nom de sa fille soit divulgué. »

Un peu plus tard, une voiture vient nous chercher. Nouveau plongeon dans l’océane noirceur de la nuit syrienne qui nous absorbe, nous enveloppe, nous protège, nous fait tanguer dans le ressac des cahots du chemin. Nouveau phare, une grande villa cette fois, éclairée elle aussi de l’intérieur. Un vieux serviteur nous ouvre la porte. C’est la maison du chef, un jeune officier déserteur, qui servait auparavant dans l’unité 24 de la défense antiaérienne et qui commande aujourd’hui à quarante-six hommes, tous déserteurs comme lui. Abou Saleh, volontiers rigolard, pas du tout martial en dépit du treillis de l’armée qu’il a conservé, parle un anglais à peu près compréhensible. Barbu mais pas du tout religieux – en tout cas, on le verra négliger les cinq prières rituelles –, il se montre ravi de notre venue. Il est gentil, souriant, hospitalier. Sa femme et ses cinq enfants, il a pu les mettre à l’abri en Turquie avant de passer à la clandestinité ; depuis, il n’a aucune nouvelle mais cela ne semble pas l’inquiéter. Il ordonne au vieil homme et à son fils d’une douzaine d’années de préparer le repas.

Abou Saleh raconte qu’il a déserté à Damas parce qu’il ne supportait plus de mitrailler la foule : « Les ordres, c’était de tirer dans les jambes des manifestants et, si cela ne suffisait pas à les arrêter, de viser la tête. Nos chefs nous disaient que c’étaient des terroristes. La télévision ad-Dounia1, que l’on regardait, prétendait la même chose. Et comme les soldats sont souvent très ignorants, ils le croyaient et certains le croient encore. Et si on refusait de tirer, les hommes d’Amn al-Jeish [la Sécurité militaire] nous tuaient. » L’histoire est toujours la même et chaque déserteur rencontré nous en donnera une version identique ou proche.

Ce que raconte aussi le capitaine, c’est la profondeur de la fracture entre alaouites et sunnites au sein même de l’armée. « Tout est facile pour les alaouites, mais c’est vraiment très dur pour les sunnites comme moi. Eux ne travaillent pas vraiment et nous on doit faire dix fois plus d’efforts qu’eux pour obtenir les mêmes choses. C’est pareil pour les grades. » Il régnerait donc une sorte de ségrégation au sein de l’armée syrienne. « Les officiers alaouites ont leur mess qui leur est réservé. Nous n’y sommes pas admis. D’ailleurs, nous ne voulons pas y aller : eux, ils boivent ! »

Si Abou Saleh assure ne pas boire, en revanche, il joue aux cartes. Toute la nuit, toutes les nuits. Et sa maison est le repaire des autres officiers de l’ASL (Armée syrienne libre) du coin qui viennent se joindre, à n’importe quelle heure, à ses interminables parties dans la pièce réservée aux repas, la seule où il ne fait pas trop froid. Il enrôle Paul Conroy qui tiendra bon jusqu’à cinq heures du matin. En fait, la journée de l’officier commence par un déjeuner vers midi. Après, discussions et sieste pendant une bonne partie de l’après-midi. La guerre, c’est quand ? « Quand ils auront conquis Homs et viendront nous attaquer ici. »

Le lendemain, c’est le jour de la solde sous l’auvent de la villa. Cela nous permet de voir les combattants, tous jeunes, recevoir d’Abou Saleh leurs cinquante dollars mensuels, cent s’ils sont mariés. L’un des soldats attire mon attention : il a un superbe fusil d’assaut américain, avec une lunette et un viseur à infrarouge. Je demande à regarder le chargeur : moins de dix balles, et il n’en a aucun autre de rechange.

L’arrivée d’Occidentaux a fait grand bruit. Le chef de la rébellion de toute la zone est bientôt là, avec une trentaine d’hommes. Abdel Nasser, dit Abou Saïd, est un grand type maigre, triste, lent, l’air torturé, comme un personnage de Zurbaran. À cette époque, il est l’un des rares officiers supérieurs – c’est un moqadam (lieutenant-colonel) – à avoir choisi de faire défection. Ce qu’il attend de nous, c’est de pouvoir lire, entouré de ses soldats plantés en rangs d’oignons avec des kalachnikovs pointées sur le ciel comme s’ils allaient le crever pour en faire tomber des pastèques, un interminable communiqué expliquant sa révolte que nous filmerions et qui serait diffusé ensuite sur Al-Jazira, la célèbre chaîne satellitaire du Qatar, que la rébellion a en vénération. Déception et même incompréhension quand nous lui annonçons que nous n’avons pas la moindre caméra vidéo. Palabres. Pour lui, il y a la guerre et Al-Jazira. Rien d’autre entre les deux. Comme si son combat n’existait pas sans la validation de la chaîne qui s’est engagée en faveur de la rébellion syrienne après une période de flottement qui a coïncidé avec les hésitations de l’émir du Qatar à soutenir le soulèvement.

Nouvelles palabres. Finalement, Paul Conroy fera comme si ses appareils étaient des caméras. À présent, le moqadam ne veut pas apparaître sans un ordinateur posé devant lui, bien en évidence, sur une table. Peut-être pour faire plus sérieux. Palabres. Ses hommes finissent par en trouver un. Ouf ! La prise de vue peut commencer. Comme s’il était vraiment filmé, il reprend le communiqué au début chaque fois qu’il bute sur un mot. C’est fastidieux mais l’homme est aimable et même gentil. Il promet de nous emmener à Homs, distante d’une trentaine de kilomètres. « Mais c’est vraiment difficile d’y arriver ! Il n’y a que deux routes qui y conduisent et douze points de contrôle entre ici et la ville. »

Abou Nizar, le médecin de 27 ans qui s’occupe du petit dispensaire voisin, nous décrit une ville à l’agonie, coupée du monde depuis sept mois. Lui-même est revenu de Bab Amro, le quartier emblématique de la résistance, depuis trois jours. « Il tombe entre deux et cinq roquettes à la minute. Les trois centres médicaux d’urgence manquent de tout. Ils n’ont ni sérum, ni poches de sang, ni anesthésiants, ni même une paire de gants. Les roquettes ont détruit tout l’équipement. La semaine dernière, trois docteurs ont encore été blessés. Chaque jour, il y a toujours plus de bombardements et toujours moins à manger. Je me demande combien de temps la ville va tenir. » Le jeune médecin soigne les blessés comme il peut : il n’a qu’une formation de psychothérapeute et quasiment aucun médicament. Il s’est installé dans une ferme. Autour de lui, un enfant de 3 ou 4 ans joue avec un Beretta que lui a donné son père après avoir enlevé le chargeur.

Les blessés sont allongés sous une tente dans le jardin. Ils arrivent jusqu’ici planqués dans des voitures et, même s’ils ne sont pas transportables, partent ensuite vers le Liban par les mêmes itinéraires compliqués que nous avons empruntés. La route est longue, dure, incertaine, régulièrement bloquée par les opérations des forces loyalistes, et beaucoup de blessés ne parviennent pas au bout du voyage. Il faut quatre heures, si tout va bien, avant d’atteindre Tripoli, la grande ville sunnite du Nord-Liban. L’hôpital de Baalbek est plus proche mais les combattants syriens craignent, le Hezbollah régnant sur la ville, que leurs blessés y soient achevés. L’un d’eux s’en va, au moment où nous arrivons, dans une camionnette. Mary la fait arrêter et demande à Paul de prendre des photos. Je m’écarte, gêné de cette séance. Le jeune homme allongé à l’arrière du véhicule est dans un sale état. Une voix gueule bientôt dans la nuit. Elle nous insulte parce que, en retardant le départ du blessé, on met évidemment sa vie en péril.

Au beau milieu d’un après-midi, nous partons pour Homs dans une voiture mâchurée de boue et qui accuse sans doute plusieurs dizaines d’années. Un motard coiffé d’un gros bonnet de ski nous précède pour s’assurer que la route est libre. Il tombe une petite averse hivernale, froide, sale, insistante, de celles que l’imagination prête aux chagrins et aux défaites. Le ciel est de cendre mais il y grisonne quand même une lumière blême. On ne voit pas grand-chose. La voiture traverse un hasard de brume sur des chemins qui longent des champs détrempés avec pour horizons des rideaux de pluie et de peupliers qui nous cachent des postes et des fortins. Brouillard et buée à l’intérieur donnent aux paysages muets une allure de pays flous où nous nous sentons nous-mêmes à peine plus réels. L’itinéraire est hésitant, compliqué et l’on pourrait se croire perdu dans une contrée maléfique. Des essuie-glaces suinte une mélopée fatiguée. Parfois, la voiture quitte ses zigzags pour retrouver la route goudronnée et nous traversons à forte allure des villages à l’arrêt où le chauffeur accélère encore quand ils se découvrent alaouites. Il sait exactement lesquels sont sunnites, lesquels ne le sont pas. Parfois, la moto nous attend et son pilote au bonnet de ski descendu jusqu’aux sourcils donne quelques instructions avant de repartir.

Au crépuscule, nous arrivons dans une localité plus importante, à une douzaine de kilomètres de Homs. La voiture s’arrête bientôt dans une rue étroite devant une villa. Nous sommes chez Abou Jamal, un capitaine chargé de la sécurité des frontières. Lui aussi a déserté il y a six mois, là encore après avoir mis à l’abri en Turquie une partie de sa famille. L’officier, costaud, et même un peu replet, avec un visage doux, une barbe noire et drue et de petites lunettes, semble si sympathique que l’on se sent immédiatement en sécurité chez lui. On s’installe dans le salon, une pièce nue comme il se doit, hormis une petite commode tarabiscotée ornée d’inévitables bouquets de fleurs en plastique et du poste de télé qui braille du soir au matin. Toujours des images de guerre et de manifestations. L’électricité est revenue depuis peu ; elle avait été coupée pendant cinq mois. Dehors, on entend les bombardements sur Homs et une fumée grise s’élève lentement au-dessus des toits.

« À la dernière réunion à laquelle j’ai assisté avec d’autres officiers, des généraux nous ont annoncé qu’ils envisageaient de faire bombarder les trois principaux centres de la rébellion – Deraa, Hama et Homs – par des missiles pour faire peur aux autres villes », raconte-t-il. Je crois alors qu’il exagère mais depuis, le régime a fait tirer effectivement des Scud, de puissants missiles sol-sol de fabrication russe, sur les localités rebelles, y compris la grande ville d’Alep.

Notre premier souci est de trouver un interprète, du moins une personne parlant un anglais correct. Abou Jamal assure en connaître un et promet de le faire venir. Quand ? Demain. On en doute beaucoup…

Waël est pourtant bien là, dès le lendemain après-midi. Une première bonne surprise : c’est un jeune homme cultivé et son anglais est excellent. Une seconde : il est originaire de Homs ; il demeurait dans une des tours qui encerclent Bab Amro et qu’il a quittée quand les snipers de Bachar el-Assad s’y sont installés pour surplomber le quartier rebelle et tirer sur tout ce qui bouge – « même sur les chats », dit-il. Le garçon s’annonce gentil, poli, serviable. Il est aussi admiratif de la littérature anglaise, et se révélera extrêmement courageux. Grâce à lui, on peut commencer à recueillir les témoignages des rares habitants qui ont réussi au péril de leur vie à quitter Bab Amro et sont venus se réfugier dans ces faubourgs libérés.

Bab Amro, c’est un quartier contre une armée. Un simple quartier, étriqué, déjà sinistré en temps de paix, contre toute une armée, méchante, puissante, du moins sur le front intérieur.

Les rebelles parlent de Bab Amro comme de la capitale de la révolution syrienne. À cette époque, le périmètre est assiégé depuis des mois mais il n’est bombardé sans relâche que depuis quinze jours. Néanmoins, pour qu’il soit reconnu comme le pôle le plus héroïque du pays, il a fallu du temps !

Maudit par la vie parce que pauvre et mal famé, Bab Amro avait aussi la réputation d’accueillir des trafiquants, des délinquants. Un bon endroit pour acheter à bas prix une cuisinière neuve, un téléviseur d’occasion, une voiture volée au Liban… Un ami diplomate, Français originaire d’une famille chrétienne aisée de Homs, m’a raconté plus tard combien, adolescent, sa famille l’avait engueulé le jour où il était revenu d’une escapade dans le quartier.

Cette mauvaise fortune explique pourquoi il a fallu patienter pour que Bab Amro attire la sympathie des autres quartiers de Homs, hormis les zones alaouites, bien sûr. Idem pour les autres agglomérations syriennes. Le quartier avait beau être châtié à coups de canon par le régime, dans l’esprit de bien des gens, excepté chez certains opposants déclarés, il le méritait. La punition d’un repaire de voyous…

Peu à peu, les Syriens ont toutefois été émus par la résistance opiniâtre de quelques centaines de combattants et le martyre de sa population. C’est province après province, ville après ville, que Bab Amro est devenu l’emblème de la Syrie rebelle. Ensuite, l’armée ayant tardé à le reprendre, il a témoigné que la victoire était possible, que l’armée de Bachar el-Assad n’était pas toute-puissante.

Chaque réfugié a des histoires terribles à raconter. Ahmed, un étudiant de 20 ans, commence : « Chaque jour, les chars, les roquettes et l’artillerie détruisent une partie du quartier. Ils le font méthodiquement. Les habitants doivent changer de maison au fur et à mesure que les obus se rapprochent. L’endroit où j’habite s’appelle Al-Tahour. Il a été bombardé pendant quatre jours. Il fallait à tout prix que je m’en aille. »

Les traits du jeune homme sont encore marqués par l’épuisement, comme s’ils s’étaient changés en plomb, et son regard s’absente entre deux phrases. C’est à pied qu’il a pu se sauver. Il reconnaît avoir dû payer les soldats pour pouvoir s’échapper : « Ils n’ont rien à manger et sont prêts à vous laisser passer contre de l’argent. Je leur ai donné cinq cents livres syriennes [moins de sept euros], deux boîtes de maté et un paquet de cigarettes. Après, ils ont fait semblant de me tirer dessus, comme si je m’enfuyais. J’avais très peur mais c’était la seule solution. Tous les soldats ne sont pas méchants, certains veulent déserter, mais ne le peuvent pas. »

L’étudiant ressasse tout ce qu’il n’arrive toujours pas à digérer, comme la violence des bombardements sur la population. « C’est vraiment terrible. Une fois j’ai compté vingt-six obus en trente-cinq minutes. Il n’y a pas que ça. Il y a les roquettes, les snipers qui tuent des familles lorsqu’elles sortent chercher de la nourriture. L’Armée syrienne libre s’occupe surtout des tâches humanitaires et de protéger les gens contre les shabiha2. Dans le quartier voisin d’Inshaat, les soldats du régime ont tout volé. » Puis, sans prendre pour autant un ton emphatique, il lance : « J’ai un message à adresser au monde : si les bombardements ne s’arrêtent pas tout de suite, il ne restera plus rien de Bab Amro. » D’une voix rauque, essoufflée, comme si elle traduisait ce qu’il a vu et supporté, il raconte ensuite ses huit jours passés en prison. « C’était il y a quelques mois, parce qu’ils m’avaient coincé pendant une manifestation. Ils m’ont torturé tous les jours à l’électricité et battu à coups de bâton. Ils m’ont mis dans une cellule d’isolement où nous étions huit à nous partager un mètre carré. Après, ils nous ont entassé à trente-six dans une pièce de trois mètres sur deux. Nous devions nous allonger à tour de rôle. Il n’y avait pas une seule fenêtre et l’unique ouverture était placée dans la porte. Ils la fermaient chaque fois qu’ils nous entendaient parler. »

Mariam, un petit bout de femme de 32 ans, épouse d’un informaticien qui est resté à Homs, a tout aussi hâte de raconter ce que furent ses derniers jours à Bab Amro. « Nous vivions dans le sous-sol de la maison, sans électricité ni téléphone avec onze autres personnes, dont trois enfants, 10 ans, 12 ans et 18 mois. Dans le quartier, les bombardements vont du lever du soleil à son coucher. Il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre et prier. Dans certaines rues, il y a tellement d’éclats d’obus et de débris que l’on ne peut plus y passer. On entend les appels des familles qui n’ont plus rien à manger mais n’osent pas sortir à cause des snipers. » Ce qu’elle dit recoupe les propos de l’étudiant. « C’est l’Armée syrienne libre qui aide les gens, et la grande peur de la population, c’est qu’elle quitte la ville. Ce qui m’a décidée à fuir, c’est l’assassinat par des soldats de trois familles que je connaissais dans le quartier voisin d’Inshaat. Maris, femmes et enfants, tous ont été égorgés. On a appris que les femmes avaient d’abord été violées sous les yeux de leurs époux. » Les noms des familles ? « Al-Dalati, Al-Moemin et Al-Turkaoui. »

Brutalement, elle éclate en sanglots, puis se reprend : « Les femmes ont terriblement peur des viols. Tous les gens sont dans une véritable détresse psychologique. À cause des obus et du manque de nourriture. Certaines femmes sont devenues hystériques. »

Ce que tous craignent aussi, ce sont les shabiha, les miliciens ou plutôt des voyous devenus miliciens, le plus souvent alaouites, même s’il y a dans leurs rangs des sunnites, des chrétiens, des Druzes, peut-être des Kurdes. Sur les vidéos et les photos, ils apparaissent souvent terrifiants, les muscles gonflés comme des ballons d’hélium, avec des têtes de brutes psychopathes. Ils sont connus pour piller, violer, torturer mais ne sont pas sans courage. Des nervis de Bachar el-Assad, certes, mais, pour certains, fidèles jusqu’au sacrifice, comme ils le disent dans leurs chansons : « shabiha, shabiha, pour tes yeux, ô Bachar, et jusqu’à la mort ». Le mot, indiquera plus tard l’orientaliste Gilles Kepel3, qui signifie « fantômes » en arabe, « était le surnom d’un type de Mercedes noire dans les années 1980 particulièrement prisé du crime organisé ». Car « on pouvait stocker dans son vaste coffre quantité d’articles de contrebande provenant des ports de Tartous ou Lattaquié ou des frontières turque ou libanaise. Par métonymie, il a désigné le « gang des Mercedes », la pègre qui utilisait ces véhicules. « Au fur et à mesure de la militarisation de la révolution, précise-t-il encore, ces gros bras sont devenus les hommes à abattre pour les combattants de l’armée syrienne libre et les jihadistes. »

Comme Ahmed, Mariam a négocié avec les soldats pour pouvoir quitter Bab Amro. « J’ai dû leur donner mon alliance. Cela va vous paraître invraisemblable mais, en franchissant le barrage, les militaires criaient sur mon passage : “Vive Bachar, mort au peuple syrien.” Le long d’une avenue, on marchait sur des restes humains. Et vingt minutes plus tard, des roquettes se sont abattues tout près de nous. C’est mon plus terrible souvenir. Nous étions aux côtés d’une famille avec deux adolescents paralysés, qui avançaient en fauteuils roulants poussés par leurs parents et trois enfants, dont l’un n’avait que 2 semaines. C’était à ce point terrifiant que je ne peux pas le raconter. »

Même Mary, agaçante à force de pousser les témoins à donner plus de détails de l’horreur, n’insiste pas. En écoutant la jeune femme, nous nous demandons par où passer pour gagner Bab Amro. Abou Jamal a la réponse : « Il y a un tunnel qui permet d’y arriver. Mais vous êtes vraiment sûrs de vouloir y aller ? Le tunnel, ce n’est pas facile.

– Il est long, ce tunnel