Main La mort est ma maison

La mort est ma maison

Language:
french
ISBN 13:
9782764812327
File:
EPUB, 1.09 MB
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1

La mort est ma servante

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 264 KB
2

La part des nuages

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 348 KB
LA MORT EST


MA MAISON





De la même auteure


«Friture louisianaise», dans Comme chiens et chats (dir.), Stanké, 2016.

L’Encre mauve, Druide, 2015.

«Dernier chapitre au Bookpalace», dans Crimes à la librairie, Druide, 2014.

«Asphalte», dans Pourquoi cours-tu comme ça?, Stanké, 2014.

À l’autre bout de la laisse. Guide pratique (en collaboration avec Jacques Galipeau), Druide, 2013.

Rivages hostiles, Pierre Tisseyre, 2013.

Répliques mortelles, Michel Brûlé, 2012.

Se réinventer. Visages de la vitalité humaine, Québec Amérique, 2010.

Montréal à l’encre de tes lieux (photographies de Luc Lavigne), Québec Amérique, 2008.





FLORENCE

MENEY





LA MORT EST


MA MAISON



Nouvelles





Édition: Marie-Eve Gélinas



Révision et correction: Céline Bouchard et Isabelle Lalonde

Couverture: Chantal Boyer

Mise en pages: Jacqueline Agopian

Photo de l’auteure: Michel Paquet

Cet ouvrage est une œuvre de fiction; toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels n’est que pure coïncidence.

Remerciements

Nous remercions le Conseil des Arts du Canada et la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.

Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – gestion SODEC.



Tous droits de traduction et d’adaptation réservés; toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

© Les Éditions Libre Expression, 2017

Les Éditions Libre Expression

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La Tourelle

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Bureau 300

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Tél.: 514 849-5259

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Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada, 2017

ISBN: 978-2-7648-1232-7

Distribution au Canada





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Tél.: 450 640-1234





Sans frais: 1 800 771-3022





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À Frank





Table des matières


I

Le dernier amant



II

La mort est ma maison



III

Tableau d’horreur



IV

Seul



V

Tandem



VI

Au bout de la plage



VII

Fausse note



VIII

Le dernier jour



IX

Le décret



X

Soir de cailles



XI

Partagé





Remerciements





I


Le dernier amant


Insondable.

Le brun noisette des yeux en amande longés de cils immenses qui, loin de démentir sa virilité, la soulignent au contraire, est un lac sans fond comme elle en a croisé dans l’Oural, ou peut-être aux confluents de la Chine intérieure; un abysse qui avale la lumière et ne renvoie rien. Elle le scrute, penchée en avant, assise au bord du lit, ses cheveux épars tombant sur son visage en un voile pudique. Dans ce regard dont elle attend tout en cet instant, désespérément, elle cherche, cherche encore, mais se heurte à un mystère. La pupille ronde face à elle ne lui restitue aucun reflet, pas même celui de ses propres traits, fragmentés ou déformés, comme un miroir qui refuserait de faire son travail et garderait jalousement ses secrets. Elle s’ébroue, rejetant sa masse de boucles brunes en arrière, guettant du coin de l’œil la réaction de l’autre, mais celui-ci ne frémit pas. Jadis, ce simple mouvement vif avait été charmant pour la plupart des hommes et suffisait à les mettre en action. Elle se demande si aujourd’hui il n’est plus que ridicule. À quel moment l’érosion de la jeunesse a-t-elle achevé son œuvre, ne lui laissant aucune arme sur le champ de bataille?

Elle jette un dernier regard à ces yeux sombres. Si lointains, si étrangers, déjà, avant l’amour… Qu’en sera-t-il après?

Peut-être est-ce mieux ainsi, songe-t-elle en se redressant, mettant entre elle et lui un pied de distance qui ne dissipe pas le parfum fort et doux qui monte du corps musclé. En réponse instinctive à son mouvement, en mâle en attente de sa femelle, il se redresse, cligne des yeux dans la pénombre de la chambre, lui lance un sourire hésitant qui le rajeunit et la fait frissonner. Sans doute aujourd’hui vaut-il mieux qu’elle se heurte à la cruelle indifférence. La tendresse, improbable, risquerait de la faire vaciller. Elle croit entendre sa mère, cette chipie, que le diable ait son âme, lui répétant comme lorsqu’elle était jeune fille en peine d’amour perpétuelle: «Tant qu’il ne te dit pas, comme dans la chanson de Dalida, “c’était pas si mal”… alors tu n’as pas à t’inquiéter.»

— Je prends une douche rapide, OK?

Elle s’adresse à lui en anglais, la seule langue qu’ils partagent. Et c’est beaucoup dire. Dans son cas à lui, la maîtrise en est approximative, mais il hoche la tête pour signifier son assentiment et se laisse aller en arrière sur le lit comme un grand félin paresseux.

Elle a perdu la notion du temps, mais le mugissement de la rue qui s’est fait plus fort et la nuit dense qui bouche la petite fenêtre aussi sûrement qu’un mur lui indiquent que la soirée est avancée. Les artères commerçantes autour doivent être bondées, les terrasses piquées d’une multitude de convives en mal d’oubli et de légèreté. Un instant, elle souhaite être avec eux dehors, à humer librement le parfum complexe du Bosphore, plutôt que dans cet espace confiné avec comme seul horizon des étreintes décevantes, prélude à la solitude et au néant. Dehors, il y a la vie. L’espoir. Les touristes se font plus rares, mais les locaux, eux, sont captifs de la ville et ils veulent exister un peu. Elle chasse l’envie de fuir vers l’extérieur. Après tout, c’est elle qui a enclenché la marche rituelle. Elle n’oserait pas reculer. Son amour-propre n’est pas tout à fait mort.

Elle pénètre dans le placard qui ose prétendre servir de salle de bain, referme soigneusement la porte. La lumière blafarde de l’ampoule nue agresse ses yeux battus par le décalage horaire. Elle a de plus en plus de mal à récupérer de ces incursions dans l’enfer de sociétés dont elle ne fera connaître par ses reportages que la face sombre et dont elle ne pourra raconter que la souffrance. Car elle n’a jamais été rien d’autre qu’une émissaire de malheur dans ses missions d’envoyée spéciale pour une station de radio montréalaise. Depuis longtemps, le fardeau est devenu lourd, même si aux yeux des autres elle continue d’afficher la passion, le feu sacré. Il est plus que temps que cela s’arrête, se dit-elle. Et cette fois, contrairement aux mille précédentes, elle y croit vraiment.

Était-ce seulement l’avant-veille qu’elle atterrissait dans la petite aérogare d’urgence qui, pour acheminer les dignitaires, journalistes et autres VIP, avait péniblement pris le relais du grand aéroport Attaturk éventré par l’attentat? Il lui semble qu’elle foule ce sol meurtri depuis un siècle. Elle y était venue, deux décennies plus tôt, avec David, lors de trop brèves vacances où ils avaient cru pouvoir de nouveau se comprendre. Cette fois, c’est une ville traumatisée qu’elle retrouve. Ou plutôt plus traumatisée qu’à l’ordinaire, car la grandeur de ce pays et de sa ville lovée sur le Bosphore est trempée dans l’histoire violente et tragique, écrin sanglant à sa richesse éternelle. Elle cligne plusieurs fois des yeux, essayant d’évoquer les premières images enregistrées par son cerveau fourbu à son arrivée, le chaos qui l’a accueillie dans la chaleur du midi, les répliques de la panique encore palpables dans le périmètre sécurisé. Et tout ce remous, les policiers aux sourcils crispés, les visages fermés, les trous de balles. Et puis ces traces de sang séché qu’elle a si bien su décrire dans son direct de 17 heures et qui lui ont valu les félicitations de son chef de pupitre: «Il n’y a pas à dire, Sophie, tu es toujours la meilleure! Tu as tellement le sens de l’image, on s’y croirait! Les jeunes, à la salle, n’ont pas ce talent. Qu’est-ce qu’on ferait sans toi?» «Vous y arriverez très bien», murmure-t-elle. Pour raffermir sa résolution, elle ouvre sa trousse de toilette de toile grise perchée sur la minuscule tablette et jette un coup d’œil à la fiole qui dort innocemment. Avant de partir, à Montréal, elle en a broyé le contenu, l’a réduit en poudre. Sa police d’assurance. Ce soir, elle l’encaissera.

Le robinet qu’elle ouvre d’un coup sec proteste sous sa main. Elle se passe un peu d’eau tiède à l’odeur de métal sur le visage, essayant de ne pas s’attarder sur le contour fané de sa bouche. Essayant de ne pas penser à cet homme qui se retrouve avec elle, ici, dans sa chambre d’hôtel d’Istanbul, sans qu’elle sache réellement pourquoi, ni si elle le désire vraiment. Mais n’était-ce pas le cas pour tous les autres, du moins ceux des dernières années?

Celui-ci se prénomme Altan, ce qui, lui a-t-il appris fièrement en préliminaire à la séduction, signifie «aube rouge». Il le prononce avec douceur, dans cette langue gouleyante dont sa compréhension à elle ne parvient pas à dépasser deux ou trois mots.

Quel peut être l’âge de cet homme? La jeune quarantaine tout au plus, songe-t-elle, et c’est comme si un couteau lui fouillait le cœur. Longtemps elle ne s’est tournée que vers les hommes plus vieux, ces figures dont elle pouvait se dire qu’elles avaient quelque chose d’éphémèrement paternelles et réparatrices. Mais il lui semble que ces hommes qui font halte dans son lit reculent sans cesse en âge. Cette différence n’a aucune importance, lui disent-ils dans ces premières heures d’apprivoisement, mais elle sait bien qu’ils mentent. De plus en plus. Celui-ci lui a été présenté par le chef de la police d’Istanbul sur les lieux du massacre. Trois kamikazes qui se font éclater en pleine aérogare au milieu des voyageurs, cela ne fait pas que tuer des gens, cela laisse des traces profondes à tous ceux qui survivent.

«Docteur Altan Sendurk, psychologue. Il va nous aider pour le stress post-traumatique.» Une entrevue rapide, un clip de dix secondes qui n’apprendra rien aux auditeurs. Mais immédiatement le vieux mécanisme de la séduction qui se met en route, presque sans y penser.

Tout de suite elle s’est donc arrimée, abîmée, dans ces grands yeux noisette qui ce soir refusent de lui parler. A-t-il même réellement envie d’elle ou se prête-t-il au jeu par courtoisie, ou par curiosité? Pour pouvoir raconter à ses amis hilares, autour d’un verre, qu’il s’est tapé une journaliste canadienne, pas de première fraîcheur, «mais encore drôlement bien roulée»? En se glissant sous le jet à peine tiède de la douche, elle se secoue. Je suis injuste envers ce type, il ne m’a rien fait que je n’aie demandé, se dit-elle. Pas plus que les autres, dans l’ensemble respectueux, amicaux et honnêtes dans leur absolue distance. Ne dérogeant pas du contrat. Une rencontre, un goodbye. Peu de paroles, surtout quand comme maintenant la langue vous sépare. À vingt ans, elle vivait sereinement ces adieux, les désirait même, confiante en la moisson abondante des lendemains. À présent, elle a parfois la tentation de s’accrocher, de faire durer une relation sans avenir… futile. Comme le lui avait dit David à l’époque en bouclant sa valise et en franchissant la porte pour la dernière fois, elle avait toujours été volage. Toute jeune, elle s’abreuvait à la source du désir que lui renvoyaient ces hommes et comblait ses vides d’intrigues éphémères. À vingt ans, à trente, et même dans la quarantaine, elle surfait en conquérante au fil de ses expéditions journalistiques, au gré de ces rencontres qui ponctuaient ses voyages. Elle n’avait alors qu’à claquer des doigts, presque littéralement, pour que son énergie, son statut de grand reporter et sa beauté les mettent à ses pieds. Puis, progressivement, elle avait senti qu’il lui fallait travailler plus fort. Elle ne lisait plus dans leurs yeux l’admiration brûlante, mais plutôt une forme de respect, comme si en elle ils désiraient surtout la femme qu’elle avait été. Le ridicule peut tuer, se dit-elle, j’en suis la preuve vivante. Plus pour longtemps.

Tout de même, le psychologue l’attend sur son lit, à côté. Alors, dans la touffeur du cabinet de toilette, elle s’active pour décoller de son corps la moiteur et la poussière de cette journée sans fin. Elle prend le temps quand même de savourer le contact rude de la serviette rêche d’avoir été trop lavée, et dont la texture évoque les bains que lui donnait sa grand-mère, le parfum virginal de la lavande en moins.

Elle l’entend qui bruisse, sur la couche encore défroissée qu’ils vont massacrer ensemble. À moins qu’ils ne se contentent d’étreintes polies, lisses. Peut-être aura-t-il peur de la fatiguer, de la casser… Elle doit se dépêcher si elle ne veut pas qu’il se lasse, qu’il ait un doute et renonce. L’ultime insulte. Elle ne serait pas capable de le supporter. Pas pour cette dernière fois, songe-t-elle en manipulant comme pour se rassurer la fiole avant de la replacer soigneusement dans la trousse.

Tandis qu’elle le rejoint dans la pièce principale, elle songe au médecin qui lui a procuré les précieux médicaments. Une autre de ses conquêtes, un peu plus durable celle-là. Un gérontologue rencontré dans le cadre d’une enquête sur l’aide médicale à mourir, à Montréal. Elle revoit l’air inquiet sur les traits élégants du spécialiste quand il avait finalement accédé à ses demandes incessantes, formulées sur l’oreiller.

«Tu vas en faire quoi? Tu sais que je pourrais me faire radier si ça se savait? On ne plaisante pas avec ces substances-là. Très dangereux. C’est pour un proche? Si oui, je peux t’aider directement…» Elle avait balayé ses angoisses d’un baiser chaste. C’était la dernière fois qu’elle avait vu le gérontologue.

Avait-il deviné qu’elle ne pourrait accepter de composer avec la suite, de continuer tranquillement comme tous les autres moutons de la race humaine sur la pente du renoncement, de faire le deuil un jour de la vigueur, un autre de la beauté, et bientôt sans doute de toute intensité professionnelle? Car les premiers reculs sont invariablement le prélude à d’autres, surtout dans son métier. Au mieux, vous devenez invisible, un fantôme affecté à la composition des biographies, les fameuses «viandes froides», comme on les appelle irrévérencieusement. Reléguée dans un coin oublié de la salle de rédaction, loin des jeunes journalistes multiplate-formes qui vous croisent sans vous voir et ne garderont rien de vous, pas même un nom. «Ah oui, elle? Elle était correspondante au Moyen-Orient, au milieu des années 2000, non? Brune, petite? Peut-être que je confonds…» Au pire, un patron piteux vous montre un jour la sortie. Cette sortie, elle préférait l’effectuer à sa manière, avec le choix des armes…

Elle avait depuis longtemps regardé les choses en face: elle était seule, son père avait mis les voiles avant même qu’elle eût pu en avoir conscience, et sa mère avait eu la bonne grâce de débarrasser le plancher de son inutile existence. Par décision assumée, elle était sans enfants. Sans famille. «Heureusement! lui avait jeté David à la tête lors de leur dernière altercation, un monstre d’égoïsme ne peut pas songer à s’occuper d’un être vulnérable.» Elle ne manquerait à personne. Le moment venu, elle fraierait avec son ami le minibar qui aiderait à faire passer le reste.

En s’approchant de l’Aube rouge, une tristesse monte en elle avec une violence qui lui fait peur. Il se tient debout, à présent, campé sur ses longues jambes, à moitié nu. La beauté de l’homme, même étrangère et distante, fouette son goût de vivre. C’est un piège, elle le sait. Il est vrai qu’elle n’avait pas imaginé que sa route s’arrêterait ici, dans cette auberge turque sans âme. Elle a soudain un regain d’énergie, des envies de flâner dans le tumulte du Grand Bazar, de se vautrer dans l’orgie olfactive des étals d’épices et de tremper son iris ravi dans les dédales de textures surimposées des tissus chatoyants. Malgré elle, elle désire voir encore le soleil s’écraser sur les bateaux dans le port et les chiens sans maître rôder, la queue basse, en quête de nourriture ou d’une caresse.

L’ordre de partir en couverture sur les lieux de l’attentat l’a prise par surprise, mais n’est-ce pas toujours le cas dans ce boulot? En replongeant les yeux dans les lacs profonds d’Altan, qui tend ses bras forts vers elle, elle se dit: Au fond, quelle importance si tout s’arrête ici? Ses errances d’envoyée spéciale l’ont privée de réelles racines. Non pas qu’elle eût voulu en cultiver. Elle aurait préféré pour la tombée du rideau le cadre épuré de son appartement du Plateau Mont-Royal, son corps inerte au milieu de ses draps de soie crème y aurait fait un tableau romantique, lui semble-t-il, mais au diable! Elle ricane.

— Ready for me, Altan?

L’homme la regarde, surpris par son ton d’amazone. Rares sont les femmes dans ce pays qui pratiquent des mœurs aussi libres et qui exigent aussi crûment du sexe. Une lueur d’excitation s’allume au fond du lac infini.

— Yes, ready. You come here now, beautifuuuuul.

Elle grimace. Derrière le compliment facile, le lubrifiant minimal pour emballer la fille, ce type ne peut cacher un socle de dureté, il tient à garder le contrôle. Macho jusqu’au bout des ongles. Dur, dur, pour elle qui a plutôt eu l’habitude de dominer au travail comme en amour, mais elle jouera le jeu. Tout de même, elle aurait souhaité pour cette ultime affaire quelque chose de plus enveloppant, de moins rustique. Comme ce Touareg sentimental qui ne la lâchait plus ou ce fermier rwandais poète. Les alexandrins composés pour elle par un homme, un autre temps révolu. Elle doit se contenter d’un compliment de pacotille. Tu n’as plus le luxe de faire la difficile, ma vieille, tu n’avais qu’à apprendre à en garder au moins un…

Elle tente de forcer son corps à se faire docile et laisse sa chair pâle se faire avaler par la peau brune, intimant à son cerveau l’ordre de lâcher prise une dernière fois. Au loin, un chant mélancolique, presque funèbre, s’élève dans la nuit. Une endeuillée de l’attentat qui gémit sa peine? Elle laisse à l’humanité sa douleur, se concentrant sur le plaisir, lui qui a été son maître absolu durant toutes ces années de multiples échéances journalistiques.

Quand elle se redresse, il se tient debout et lui tourne le dos. Dans son échine légèrement tendue, elle lit déjà le signal du départ. Il enfile sur sa poitrine la chemise de faux lin immaculée qu’il avait soigneusement déposée sur l’unique chaise, jette un œil par-dessus son épaule, ouvrant la bouche comme un poisson fraîchement pêché. Elle connaît le syndrome. Il cherche ses mots, se demande quoi lui dire. La sonnerie rythmée de son portable vient à son secours. Sans même un geste d’excuse, il se détourne et répond. Après tout, les Occidentales libertines qui couchent avec des inconnus doivent s’attendre à entendre leurs hommes parler à leur légitime en aparté, au saut du lit.

De la salle de bain où elle s’est réfugiée, elle perçoit ses bredouillements incompréhensibles, embarrassés. La déception ordinaire a été au rendez-vous, ni plus, ni moins. Pas de surprise pour ce dernier acte, son dernier acte. Elle tire la fiole de son sarcophage de toile, la décapsule et contemple la poudre aux teintes pastel qui évoquent la couleur des langes d’un tout jeune enfant, ou encore les cieux solitaires de son Saguenay natal. Bon sang, elle ne va pas devenir sentimentale, pas maintenant. Frissonnante, elle enfile la légère robe de chambre qui pend au crochet de la porte. Rester nue devant lui semble soudain insoutenable.

Quand elle émerge de nouveau dans la chambre, il a mis fin à sa conversation et affiche un air ennuyé de petit garçon coupable. C’est terminé, déjà, songe-t-elle en tirant deux flacons de vodka du minibar. Une vie de travail, une vie d’aventures, une vie d’amour, résumée à ce minois repentant.

— I have to go, sorry.

Il a la voix enrouée d’un chien bâtard.

— I know.

Elle tente de garder un ton léger, lui tourne le dos. Elle remplit les deux verres de plastique diaphane de vodka. La poudre s’étale dans celui de droite en un tourbillon lâche que les glaçons rendent quasi imperceptible. La drogue est inodore et ne laisse qu’une très légère amertume sur la langue, lui a-t-on affirmé. L’affaire sera rapide, et sans douleur.

— A last glass before you leave?

Il la contemple, hésitant entre désir de partir au plus vite et obligation de courtoisie. Puis il hoche la tête: «Quick, then. It was not so bad, after all, was it?» lui lance-t-il avec un sourire mutin, presque complice, tendant la main pour saisir un verre.

Un long frisson glacial la traverse. Elle tremble sous l’insulte. Jamais tel jugement sans appel n’est tombé des lèvres d’un homme. Elle revoit sa mère, narquoise. «C’était pas si mal…» Lui n’a rien perçu de son trouble, de la rage qui monte à présent en elle et fait s’entrechoquer les glaçons dans les verres.

Qui est-il, cette ordure, pour ainsi la noter, la recaler? Elle respire fort, et par la fenêtre l’odeur prégnante, vivante, du Bosphore lui parvient. Elle perçoit tout ce monde en dehors, meurtri, violent, mais infini qui l’appelle, bien plus que le néant incertain de la mort qui flotte dans son verre. Alors elle sourit à l’Aube rouge et, lui tendant le verre dans sa main droite, lui souffle:

— You’re right, it wasn’t so bad after all.





II


La mort est ma maison


Journal d’Huguette

Nous sommes là tous les trois, à nous regarder en chiens de faïence. Quelque chose va céder, je le sens. Quelque chose de terrible va se produire. Et il n’y a rien que l’on puisse faire. Qui appeler? À qui raconter? Il n’y a plus personne, que nous. Personne ne peut nous sauver, nous sommes seuls depuis si longtemps dans cette grande maison. Que Dieu nous prenne en pitié!


Les naseaux sensibles de mon cheval oscillaient au ras des fleurs de blé en plein essor, au rythme de sa foulée ample, ramassant au passage des éclats de pollen doré qui se collaient à sa lèvre et brillaient au soleil. Sa course souleva une grive qui s’égaya d’un vol lourd, maladroit. Je me penchai sur l’encolure luisante de sueur, frottant ma bouche à l’écume du col.

— Va, Satan, va!

Satan redoubla d’ardeur malgré la chaleur de ce juillet bourguignon qui chassait les hommes et les bêtes dans la pénombre du couvert.

Je me hâtai. Soudain, j’avais le sentiment qu’il y avait urgence. C’était un instinct que j’avais dû affiner dans mon métier, à moins qu’inversement ce soit lui qui m’ait guidée vers la profession de policière.

La ferme n’était plus qu’à un kilomètre à travers les prés qui ceignaient le ruisseau de leur mosaïque cuivrée. Franchir à cheval la distance qui isolait la ferme dans son écrin de forêt était plus rapide que d’emprunter la route à lacets, c’est pourquoi je n’avais pas pris la peine de déposer ma monture quand était entré sur mon cellulaire l’appel de mon ami, le Dr Sabourin, médecin du village.

— Écoute, Florence, la pâtissière me dit qu’on n’a pas vu nos vieux depuis six jours.

— Six jours, rien d’étonnant, ces trois-là vivent en ermites depuis des décennies. S’ils pouvaient n’avoir aucun contact avec la société, ils le feraient…

Sabourin m’avait coupée:

— Oui, mais ils n’ont pas non plus ouvert au livreur, hier. Du coup, on a essayé d’appeler, à répétition, mais personne ne décroche. C’est pas normal. Ils sont quand même très âgés. Quatre-vingt-quatre, quatre-vingt-cinq ans… Tout peut arriver à cet âge-là. La maison est si isolée…

— Tu as raison. Et avec le vieux qui perd la boule… avais-je enchaîné, alertée.

Les vieux, «nos vieux», comme on les appelait au village, c’était un peu nos mascottes exécrables, les derniers d’une époque, des êtres confits dans le passé et la bizarrerie de leur existence quasi autarcique. Un trio perpétuel, en marge de la société. Et pas commodes avec ça…

Combien de fois les services sociaux avaient-ils tenté de déloger les trois vieux, de les amener à quitter ce domicile isolé où ils avaient passé leur vie entière, pour rallier la ville et accepter d’aller s’éteindre dans un mouroir moderne climatisé? En vain.

Plus récemment, on disait au village que la sénilité avait commencé à s’emparer de l’homme. Mais comme depuis que les activités de la ferme avaient cessé les femmes assuraient l’essentiel de la bonne marche de la maisonnée, cela ne paraissait pas trop. Du moins de l’extérieur. Mais qui savait vraiment? Qui s’en souciait? Ils étaient bien seuls avec leurs problèmes…

— Je suis en balade à cheval dans la Forêt de velours, avais-je répondu à Sabourin. À un jet de pierre pour ainsi dire. Je vais aller faire un tour. Sûrement me faire enguirlander copieusement pour les avoir dérangés, avais-je ajouté en riant.

Mais en arrêtant mon cheval dans la cour herbeuse de la vieille ferme, je savais déjà que ma légèreté avait été mal placée. La demeure principale, massive, affichait son air sévère habituel, drapée dans son long toit de petites tuiles qui descendait jusqu’au sol comme un rideau, semblant l’emmurer dans son secret. Le silence qui régnait me parut surnaturel, moi qui ne succombais en général guère aux peurs et aux superstitions. Je laissai mon cheval aller libre dans le pré hirsute, les rênes longues. Aucun chant d’oiseau ne troublait l’air dense et torride. Je jetai un coup d’œil rapide en direction de l’étable. La bâtisse carrée de pierres de taille, à quarante mètres de la maison d’habitation, avait jadis accueilli plus d’une vingtaine de charolaises, au temps de la gloire de cette exploitation agricole dont les champs s’étaient étendus au loin, au moins jusqu’à la prochaine commune. Un mugissement angoissé, solitaire, monta. Marguerite, l’unique vache restante que les vieux s’étaient obstinés à garder, appelait.

Elle allait devoir attendre. Pour autant que j’aimais les animaux, c’était le sort des humains à l’intérieur qui requérait mon attention urgente. Je longeai le potager. Quatre chats consanguins à différents stades de la sénescence paressaient entre les plants de tomate négligés. Non loin, à quelques pas de la porte d’entrée, un champ de petites croix, toutes noires à l’exception d’une blanche, attestait des générations de leurs ancêtres félins qui avaient vécu à la ferme et y étaient morts, suffisamment aimés pour avoir droit, chacun, à une minuscule sépulture.

Je dépassai le jardin. La rangée de rosiers tendait ses bras décharnés, en deuil de soins. Elle avait eu fière allure jadis, à l’époque de mon enfance, quand j’y menais de longues parties de cache-cache avec mes camarades. Combien de semaines, de mois de renoncement humain fallait-il avant que la nature reprenne ses droits? Un jour prochain, la ferme serait vendue. Un jour très prochain, me dis-je en frissonnant. Car la maison avait cet air mort qui présage les plus grandes catastrophes.

Je fis le tour de la demeure des maîtres et tentai d’ouvrir la lourde porte, qui m’opposa une résistance têtue.

Concrètement, pénétrer dans la maison posait un problème. La porte arrière était tout aussi bouclée que l’entrée principale. À l’étage, les lourds volets de bois donnaient à la façade l’air fermé d’une vieille mégère. Seule la lucarne de la salle d’eau du rez-de-chaussée laissait entrer la lumière. Tout en me résolvant à en fracasser la vitre, je me dis qu’il fallait à ces trois vieux beaucoup de courage, ou une perte de contact avec la réalité, pour résister et rester là.

Ma botte de cavalière eut raison sans mal de la lucarne. Je pénétrai dans ce qui était, je le sus tout de suite, un tombeau.

L’odeur qui m’accueillit hurlait au cadavre, même si les épais murs de pierre de la maison avaient conservé assez de fraîcheur à l’intérieur pour limiter les dégâts. Un chapelet de mouches jouait la danse macabre dans un rai de lumière. Je passai du cabinet de toilette avec ses murs piqués d’humidité au long corridor qui menait à la salle à manger d’imposantes dimensions. En chemin, je captai le détail d’une photo accrochée au mur. C’étaient les vieux, en de plus jeunes années, dans leur quarantaine, peut-être. À une époque où ils vivaient moins reclus, de ce que je pouvais savoir de leur passé, mais où ils étaient déjà solitaires.

À l’avant-scène du cliché fané, les deux sœurs affichaient un demi-sourire austère. Huguette, la cadette, fixait l’objectif. Elle se tenait devant le torse solide d’Alfred, son fermier d’époux. Avant de se replier sur cette existence d’ermite, Huguette, me souvins-je, avait été institutrice au village. Et avait flirté avec la beauté. Ses traits vigoureux et fins à la fois portaient la marque d’une certaine sophistication rehaussée par le hâle des travaux des champs. Ce n’était par contre pas le cas de la femme à côté d’elle sur la photo, la troisième larronne, Violette. La plus vieille des deux sœurs n’avait à ma connaissance jamais exercé de métier. Elle avait aussi été, et de loin, la moins gâtée par la nature, avec son lourd visage et ses yeux sans expression. Elle était peut-être la moins digne de son joli prénom. Je me détournai du cadre. Ils étaient là, quelque part, trente ans plus tard… Je me hâtai. Quelque chose leur était arrivé.

Je trouvai Alfred affaissé dans son fauteuil de cuir égratigné, dans un coin de la salle à manger. Sa gorge s’ouvrait en un sourire sanglant visiblement sculpté à vif par un objet muni d’une lame. Le vieux puait le cadavre de trois jours ou plus. De grosses mouches avides aux reflets émeraude étaient déjà en passe de coloniser son corps décharné, ce naufragé qui n’avait rien gardé de la robuste charpente du travailleur de force qu’il avait été.

En contournant le fauteuil et son macabre occupant, je faillis trébucher sur un grand couteau de cuisine tout maculé de rouge, dont l’œil métallique luisait faiblement dans la pénombre de la pièce aux tentures tirées. Où étaient les femmes? Frissonnante, j’abandonnai le maître des lieux et entrepris de visiter chacune des autres pièces de la ferme. La cuisine était impeccablement rangée, comme si elle attendait de la visite. Sur le bord de l’évier de faïence ébréchée, une tasse à thé solitaire avait été mise à sécher, la tête en bas. Une caisse de melons trop mûrs qui ne seraient jamais consommés projetait des senteurs sucrées qui rivalisaient désagréablement dans l’air avec les relents de la mort.

Le rez-de-chaussée était désert. En fait, pour trouver la suite de l’histoire, je n’avais qu’à me laisser guider par l’odeur et le bourdonnement des mouches. Je gravis les larges marches de chêne de l’escalier pour rallier l’étage. Huguette, la plus jeune des sœurs, gisait sur son lit haut sur pattes, dans la chambre principale. Un examen rapide me révéla que, contrairement à Alfred, elle ne portait aucune marque flagrante de violence. Son visage de petite vieille était totalement détendu, elle était presque belle et comme mise en scène, offrant le spectacle de quelque reine mère gisant pour la postérité et les vivants dans la mort. Sa chemise de nuit blanche faisait une longue tache claire sur le couvre-lit de ratine pourpre. Seule ombre au tableau: là encore, les insectes avaient fait leur nid dans les orifices visibles du corps. La puanteur était un peu moins forte que près du corps d’Alfred.

Restait Violette, l’aînée, me semblait-il. À quatre-vingts ou quatre-vingt-cinq ans, la différence d’âge de quelques années pouvait être importante, pourtant c’était la seule qu’on voyait encore se déplacer au village. Elle surgissait de temps à autre comme un danger public sur la place principale, au volant de son antique Megane. Violette, qui était restée célibataire toute sa jeunesse et n’avait jamais quitté la ferme, poursuivant cette existence que j’imaginais monochrome auprès de sa sœur et de son beau-frère après le décès des parents. Mi-complice, mi-boniche, sans doute.

Je vis qu’une fin brutale, atroce, avait conclu l’existence sans histoire de Violette. Qu’avait-elle fait pour mériter cela? Sa carcasse massive gisait dans une mare de sang sur le sol de sa propre chambre, une pièce de plus petite taille que la chambre principale. Elle était étalée sur le plancher de lattes, ses yeux grands ouverts contemplant le plafond avec effroi. Un trou béant perçait son front, comme si quelque dieu vengeur y avait apposé un doigt ensanglanté. L’arme responsable, sans doute, de cet orifice parfaitement centré avait été déposée sur le lit simple de Violette et semblait veiller le corps, sentinelle roide. Tout le monde savait au village que les vieux n’hésitaient pas à brandir la pétoire héritée du père pour menacer tout visiteur indésirable. Ce devait être là le vieux fusil, dont la bouche se tournait vers moi, comme prête à se décharger de nouveau.

Que s’était-il passé entre les murs de la vieille demeure? L’odeur de chair putride m’agressait plus encore à présent. Elle m’avait envahi les narines, entrant en moi comme si elle voulait se mélanger à mon sang, altérer mon être. Mes pensées se brouillaient. Je complétai rapidement le tour de la maison pour confirmer que toutes les issues avaient été bouclées de l’intérieur. Les vieux fermaient tout à clé, à l’ancienne. La possibilité qu’une main criminelle extérieure ait pu tuer les trois habitants s’éloignait à la vitesse grand V. Il fallait se rendre à l’évidence: l’un des vieux avait massacré les autres. Par la lame, par l’arme à feu, par le poison peut-être… Seule Huguette avait pu s’éteindre de mort naturelle, mais là encore rien n’était moins certain.

Quel drame avait donc bien pu déchirer ces trois êtres soudés depuis des décennies par la vie, ces deux femmes et cet homme qui avaient vieilli côte à côte, avec eux-mêmes pour seuls confidents? Lequel des trois avait décidé, à l’orée de la sénilité et de la fin de la vie naturelle, de hâter les choses, d’assassiner les membres de sa famille? Et quels avaient été leurs rapports réels, les sentiments qu’ils avaient entretenu les uns envers les autres? Ceux-ci avaient-ils été statiques ou avaient-ils évolué au fil du temps, érodés, pervertis par l’ennui, par des querelles, autant de blessures mal guéries? Pour quelles raisons allaient-ils finir ainsi sur la table d’un pathologiste en quête de réponses?

Tant de questions. Je pensai un moment que l’Alzheimer qui rôdait dans la maison avait pu pousser l’une des sœurs, l’épouse peut-être, à un geste désespéré visant à éviter que la maladie les sépare. Puis je revis la blessure béante découpée au couteau dans la gorge d’Alfred. Qui aurait pu lire un geste secourable dans cette horreur? Au contraire, tout dans la mort du vieillard criait la rage et le désir de détruire. Je hochai la tête, pensant à ces trois vies improbables. Je les imaginais à la fin du jour de labeur, assis tous trois côte à côte sur le banc de pierre moussu devant la maison, à regarder le soleil couchant, lui fumant la pipe. Une grande tristesse me saisit.

Je me secouai. Les réponses à toutes mes interrogations ne pourraient sans doute venir qu’avec du renfort. Il me fallait retrouver mes réflexes de policière et appeler le QG. Un triple décès dont au moins deux morts violentes allait créer une véritable commotion dans la région. La brigade d’intervention spéciale de Dijon allait être dépêchée sur les lieux. Ce serait le cirque médiatique pendant des jours.

Je sortis mon portable et appuyai sur une touche de composition rapide. Mon interlocuteur, d’abord incrédule, se mit rapidement en action.

— Vous restez là? On y sera dans l’heure.

Une heure. Je soupirai. Tout prenait du temps dans le coin. C’était le prix à payer pour l’isolement. Quoique ces clients-là ne se plaindraient pas de devoir attendre. Je pensai à la vache dans l’étable, ses vieux pis desséchés sans doute en attente douloureuse de traite. Peut-être devrais-je y voir, car à quoi bon veiller des corps putrides… Je me déplaçai dans la maison pour jeter un regard à Huguette, la gisante. C’est alors que j’aperçus un objet qui dépassait sous le flanc du cadavre, comme si on l’y avait dissimulé. Une couverture sombre, un livre ou un carnet. Je tirai de ma pochette de cavalière une paire de ces gants de latex léger que je traînais en tout temps, les enfilai, et dégageai doucement l’objet, veillant à ne pas perturber la position du corps. Il s’agissait en effet d’un cahier antique à la lourde couverture cartonnée, tellement usé d’avoir été manipulé que les coins en étaient décolorés. Ma main gantée parcourut les pages quadrillées. Elles étaient couvertes de nombreuses lignes tracées parfois à la mine, parfois au stylo, de couleurs différentes, par blocs variables de dix ou vingt. De toute évidence un journal personnel. Je contemplai le visage mort d’Huguette. Était-ce elle, ou plutôt ce cahier, le détenteur du secret?

J’émergeai de la froideur morte de la maison, clignant des yeux dans la lumière du midi, et m’installai sur le banc de pierre. Le vol ronronnant d’un bourdon me frôla et je faillis me pencher pour vomir tant il évoquait pour moi les cadavres piqués de mouches. Les chats étiques rôdaient autour des petites buttes marquant les tombes de leurs prédécesseurs. Pour ceux-là, ces derniers minous d’une lignée qui s’éteindrait bien vite, personne ne creuserait de fosse. En regardant les monceaux, je vis que des marmottes ou quelque autre animal avaient bouleversé la terre tout autour, générant de drôles de monticules. La croix blanche, en particulier, semblait avoir été bousculée et se tenait de guingois. Quelle sépulture les vieux avaient-ils prévue pour eux-mêmes, eux qui avaient pensé à leurs animaux familiers?

Je détournai les yeux des monticules et ouvris le journal. Les premières pages étaient datées de 1984, et les entrées étaient inégales, sporadiques. Dans l’étable, Marguerite appelait toujours, en vain. J’étais fascinée, captive des pages, de ces fragments de la vie d’Huguette, et à travers elle, de la vie des deux autres. Remerciant mon cours de lecture rapide, j’écrémai à toute vitesse les pages: il s’agissait de notes, très espacées dans le temps, sur l’exploitation, des remarques sur le temps, une vache vêlant, bribes de quotidien dénuées de toute sentimentalité. L’auteure du journal avait cessé d’y consigner ses lignes quelque part dans les années 1990. L’écriture lâche de la dernière entrée de cette époque dénotait une indicible lassitude, une mollesse, un affaissement que j’avais déjà relevé dans les lignes de personnes aux prises avec la dépression. Ensuite, plus rien. Un bloc de pages aux deux tiers du cahier était demeuré vierge. Mais alors que je pensais en avoir épuisé le contenu et que je le feuilletais une dernière fois, je vis que les vingt dernières pages environ, elles, avaient été remplies de texte à l’écriture serrée et presque illisible, visiblement tracée de la même main, mais une main plus fragile, comme arthritique, en tous les cas certainement âgée. Ainsi Huguette avait-elle tardivement repris son récit et, cette fois, elle y mettait ses tripes. L’entrée n’était pas datée, mais je compris vite la terrible actualité du texte. Ces lignes étaient un testament, une explication posthume.

Quand les secours arrivèrent enfin et qu’une débauche de sirènes et d’uniformes envahit la cour de la ferme, je levai la tête, sonnée. Le cahier avait livré ses secrets.

Journal d’Huguette

Qui serez-vous, vous qui nous trouverez ainsi, tous trois, sans vie? Aujourd’hui, malgré tout, je suis encore tentée d’essayer de vous imaginer, de deviner vos traits qui se transformeront sous l’effroi devant le spectacle de nos dépouilles fraîches, ou plus probablement décomposées de quelques jours, vu nos habitudes d’ermites des dernières années. Serez-vous le livreur, toi, Jacques, que j’ai connu gamin sur les bancs de mon école? Ou un policier envoyé par le village inquiet, tardivement, de notre silence prolongé? Peu importe, qui que vous soyez, je vous présente nos excuses, je devrais dire «mes» excuses.

Tout est fini à présent. Le silence est complet autour de moi et je suis seule. La maison est morte. La mort est ma maison, plutôt. Tiens, cela ferait un joli titre de livre, de ces ouvrages que j’aimais tant plus jeune, avant que mon univers se rétrécisse autour de la ferme, ce vortex qui nous a avalés. Et qui a eu notre peau.

Si vous qui nous trouvez avez plus que la quarantaine, et que vous êtes du pays, vous vous souviendrez sûrement que la ferme si silencieuse aujourd’hui a connu des jours meilleurs. Même si nos parents n’ont jamais été de joyeux drilles, s’appliquant au labeur du lever à la tombée du jour, nous y vivions heureux, au milieu des fleurs, dans les odeurs alléchantes de la cuisine de ma mère. Les gens du village y étaient parfois invités ou passaient pour affaires. C’est ainsi que mon époux, Alfred, celui-là même avec le gros trou dans la gorge, a découvert et embrassé mon royaume.

En nous trouvant aujourd’hui, vous êtes incrédule, vous avez tout le mal du monde à nous imaginer jeunes et beaux (car nous le fûmes), amoureux, nous cachant derrière les buissons de ronces pour nous embrasser à l’abri du regard paternel. Et pourtant! Je peux honnêtement dire que j’ai aimé Alfred passionnément. C’est sans doute cela qui m’a perdue. Pourtant, c’est lui qui m’a courtisée, longtemps, avant que je ne succombe et ne devienne folle de ses grands yeux sombres et de son torse puissant. Car j’étais belle et indépendante, je vous le jure.

Nous nous sommes mariés alors que j’abordais la trentaine. Il n’a pas hésité un instant à quitter son exploitation pour venir vivre à la ferme, avec mes parents et ma sœur aînée, Violette. Au début, il avait la mauvaise habitude de la taquiner, lui lançant des compliments moqueurs. La pauvre rougissait tellement, je la prenais en pitié, elle qui fuyait les hommes, quoique ceux-ci le lui rendaient volontiers. Puis, peu à peu, il s’est tenu plus tranquille. Il faut dire que le travail ne manquait pas, la ferme était prospère. Nous y avons été bien, en harmonie, pendant les quinze ou vingt premières années, enfin heureux à l’aulne de notre temps, qui se satisfaisait de joies simples, même si l’absence d’enfant pour prolonger notre union nous attristait.

Quand les parents sont morts, à quelques mois d’intervalle et sans fanfare, j’ai abandonné mon travail à l’école pour aider à la ferme. C’est là que nous avons commencé à nous replier sur nous-mêmes, insensiblement et sans nous en rendre compte. Lentement, le ciel s’est assombri. Comme des homards dans une marmite d’eau portée graduellement à ébullition, nous nous sommes endormis dans la solitude et la routine de la ferme.

Il faut dire qu’Alfred n’était pas commode. Il avait fallu que je laisse mon poste d’institutrice au village pour vraiment mesurer combien son caractère s’était aigri au fil du temps. Je l’aimais encore, pourtant, mais nous nous tiraillions beaucoup à cette époque où l’âge mûr nous guettait et où s’éloignait la perspective de fonder une famille. Violette, qui finalement l’avait plus côtoyé que moi dans ces premières années, semblait mieux le comprendre et ne pipait mot quand il piquait ses colères pour un oui ou pour un non, quand un chat (Violette a toujours été folle de ses chats) avait volé un morceau de lard, quand le vent avait emporté du linge oublié sur la corde, quand le potage n’était pas chaud…

Mais quelle que fût l’atmosphère, nous nous serrions les coudes, bon an mal an, nous faisions bloc contre l’extérieur malgré les tensions grandissantes. Je me suis souvent demandé pourquoi Violette restait. C’est vrai, elle n’avait pas de grandes capacités intellectuelles, ni de métier, mes parents l’avaient trop couvée, même si elle était l’aînée. Et elle n’était guère adaptée à son temps, je crois. Elle suivait l’ordre des choses, comme nos bovins suivaient la vache de tête du troupeau.

Nous avons touché le fond pendant la maladie de Violette. Elle avait pas loin de la mi-quarantaine, alors, et a failli y passer. Des jours durant, elle est restée aux prises avec des fièvres terribles, qui la laissaient épuisée et sans conscience. Bien sûr, Alfred refusait d’appeler le médecin. Malgré la colère, c’est moi qui l’ai veillée, pansée, et ramenée à la vie. C’est moi aussi qui ai nettoyé les dégâts. Qui ai passé l’éponge, dans tous les sens du terme. Mais ce fut la cassure.

Après cela, nous avons marché cahin-caha vers la vieillesse dans un climat de méfiance. C’était comme si nous ne pouvions plus envisager l’avenir, que ce soit ensemble ou séparément. Notre existence était devenue mécanique. Nous survivions plus que nous ne vivions, et plus que jamais nous nous réfugiions dans la routine, notre seule boussole. Même là, le cœur y était de moins en moins, et la ferme s’est dévitalisée bien avant que nos forces physiques ne nous abandonnent. Violette a voulu partir, dans ces années-là, à mon immense surprise, mais Alfred l’en a dissuadée alors que, moi, je priais pour qu’elle le fasse. Fut-ce la peur de ne pas pouvoir assurer sa subsistance ou simplement celle d’affronter un monde totalement inconnu? Violette est restée. Visage pâle, regards en biais. Mais elle est restée. Aujourd’hui, je me dis que, si elle avait eu le courage d’aller au bout de son geste, tout aurait été différent.

Nous avons clopiné comme trois handicapés sur ce qu’il restait du chemin de nos pitoyables vies, ne sachant plus quels mots mettre sur les sentiments et les haines qui nous liaient. Plus personne ne venait à la ferme. Plus de trente ans comme cela, entre six yeux, nos activités s’amenuisant au fil de l’âge, rendant plus improbable encore toute velléité de départ. Trente ans, c’est long, vous n’imaginez pas. Trente ans à se demander qui mourrait le premier.

Puis, récemment, Alfred a commencé à perdre la tête. Contrairement à d’autres vieux séniles, il n’est pas devenu plus mauvais, au contraire, la démence émoussait un peu les aspérités nombreuses de son caractère. Lui si silencieux devenait disert, le sot! Violette et moi l’avons regardé, inquiètes et impuissantes, se défaire devant nos yeux et replonger dans le passé de façon dangereuse. L’assistante sociale a vite flairé l’aubaine (qui l’avait alertée, je me le demande bien), elle a tout fait pour nous faire plier bagage, mais il était trop tard pour nous. Comment aurions-nous pu redémarrer ailleurs, séparément? Non, il fallait aller jusqu’au bout. Boire le calice jusqu’à la lie…

Je sais, je m’étends, vous êtes pressé d’en finir, qui que vous soyez. Mais accordez encore quelques minutes de votre précieux temps à une morte qui raconte son histoire. Peut-être avez-vous déjà deviné le dénouement. Il est arrivé brutalement, un soir. Violette avait rangé la vaisselle, je relisais La Fortune des Rougon-Macquart, je ne m’en lasse jamais… Nous avons vu Alfred jouer avec le vieux fusil de Papa. Je confirme que, malgré son air antique, l’arme fonctionne à merveille. Violette a voulu la lui retirer: «C’est dangereux», a-t-elle dit de sa voix mâle. Mais, étonnamment, le vieux fou a regimbé: «Toi, la ferme!» Ajoutant avec un air vicieux: «Tu ferais mieux de demander à ta sœur ce qu’elle a fait de ton gamin.»

Puis il s’est rassis dans son fauteuil, tandis que Violette m’a regardée avec stupeur. Vous vous interrogez. Un gamin dans le portrait, première nouvelle! Vous n’avez pas eu un petit doute quand je vous ai parlé des fièvres terribles qui ont failli avoir la peau de Violette, dans la quarantaine? Toujours est-il que je me suis plantée droit devant elle: «Ne l’écoute pas, c’est un vieux sénile. Il ne sait pas ce qu’il dit.»

Mais dans son fauteuil Alfred a ricané, coassé:

«Tu as vraiment cru, ma pauvre Violette, qu’on avait enterré le marmot avec les chats, comme te l’a dit Huguette? Demande à ta charmante sœur ce qu’elle en a fait, plutôt. Et rappelle-toi que c’est elle qui a tout décidé. Moi, j’aurais pu m’accommoder d’un môme. C’est elle qui a insisté pour le donner…»

Violette, bien sûr, a hurlé et s’est ruée sur moi. J’ai réussi à m’échapper, car mes jambes sont encore de fidèles servantes, et je me suis réfugiée à l’étage. La chambre de ma sœur étant la plus isolée, je m’y suis barricadée, tandis que je l’entendais claquer la porte d’entrée. Elle a dû foncer sur le carré de tombes de ses chats et chambouler la sépulture plantée de la croix claire où je lui avais dit avoir enterré son enfant mort-né. Son bâtard, né de la fornication de mon Alfred avec cette moins que rien. Cette moins que rien capable de produire un enfant vivant. Tout à fait adoptable dans ces campagnes profondes…

Eux qui m’avaient trompée me faisaient passer pour la mauvaise! La rage m’aveuglait, mais je gardais la tête froide. J’ai toujours été la plus sensée des trois. Puis la porte de la petite chambre où je me terrais, entre peur et fureur, s’est ouverte sous une forte poussée. Elle était encore vigoureuse, la Violette, et impressionnante, avec son arme brandie et son air furieux. «Je vais te tuer! Tu m’as privée d’une vie avec mon enfant. J’ai un fils ou une fille quelque part… De quel droit?» Mais Violette n’avait jamais été très futée, la pauvre. Elle a commis l’erreur de s’approcher de moi et de m’offrir une prise sur le fusil. La suite, vous l’avez vue. Papa m’avait appris à tirer et j’avais bien compris. Il y a quand même une certaine satisfaction à constater que l’âge ne vous dépouille pas de tous les apprentissages.

Je l’ai laissée roide morte et suis redescendue. Alfred ricanait tout seul dans son fauteuil. Je ne crois pas qu’il avait réalisé que Violette avait pris une prune en plein front. Sinon, il aurait eu un autre ton pour me dire, goguenard: «Tu sais quoi, Huguette? Il y a longtemps que je ne peux plus te supporter. En fait, tu sauras que pas mal vite, c’est Violette que j’avais envie de rejoindre, le soir, et pendant toutes ces années. Tu n’as jamais été qu’une pimbêche froide, sans sentiments.»

Je n’ai pas pipé mot devant ce vieux débris rigolard qui ne mesurait pas l’impact de ses paroles délirantes. Je ne me suis pas demandé si la démence lui faisait dire n’importe quoi, s’il était vrai que ma vie, tout comme celle de Violette, avait été bâtie sur un mensonge. Mais je savais quoi faire. Je lui ai souri aimablement et suis retournée à la cuisine. J’avais conservé une affection particulière pour la batterie de couteaux de cuisine que ma mère puis moi avons toujours soigneusement gardés parfaitement affûtés. Ah, toutes ces têtes de lapins que nous avons tranchées au fil des décennies! J’ai choisi non pas le plus gros, mais le plus effilé et le plus maniable. Mon seul regret est qu’Alfred ne m’ait pas vue venir, par-derrière. Mais il a souffert quand je lui ai figé son sourire dans la gorge, cela, je vous le jure.

Voilà, la petite histoire de notre microcosme et de son drame touche à sa fin. Je vais me faire une bonne tasse de thé agrémentée du gros de la réserve de somnifères d’Alfred. Depuis longtemps, j’en mets de côté de petites quantités, on n’est jamais trop préparé, n’est-ce pas? Les autres n’ont pas laissé de directives pour leurs funérailles, mais sur ma tombe, inscrivez seulement: «Elle aurait pu avoir vécu.»




Je relevai la tête, frissonnante. Il me fallait accueillir la brigade de mes collègues. Mais avant, j’avais une vache solitaire à secourir.





III


Tableau d’horreur


— Il a pas changé d’un poil ses habitudes. Vraiment! Pourtant, on aurait pu penser que ça l’aurait un peu adouci, que ça aurait changé un peu sa perspective…

— Bah, on réforme pas un vieux bouc, pas à son âge, il a son système de vérités, pas de discussion, on sacrifie au dieu du Journal. C’est comme ça dans son monde, point barre. Et puis il a l’appui du grand boss. Non seulement l’appui, mais on s’attend à ça de lui, c’est sa raison d’exister ici… alors, changer, tu parles…

— Quand même, c’est dur à croire… après ce qui s’est passé…

Les types avaient baissé le ton en le voyant surgir au détour d’une colonne de béton, mais il les avait entendus jacasser dans leur coin douillet de la salle de rédaction. Des planqués. Les deux chefs de pupitre, des vieux de la vieille, les rares contre lesquels, même s’il était directeur de l’information, il ne pouvait rien. Il se massa la nuque. De toute façon, il se foutait bien de ces médiocres qui comptaient les jours avant leur retraite en en faisant le moins possible. Ils n’étaient plus nombreux dans la boîte et ce n’étaient pas eux qui gardaient le journal dans la course, bon an mal an, malgré la crise qui rongeait le monde des médias imprimés. Il savait pertinemment que l’état d’esprit de ses collègues à l’égard de son approche managériale reflétait celle de la plupart des gens à l’extérieur du monde clos du tabloïd bostonnais. Pourtant, même eux auraient dû reconnaître que les résultats étaient au rendez-vous, et ce, depuis une grosse décennie. Et c’était vrai, son rédacteur en chef comptait sur lui. Au diable les rabat-joie et les dommages collatéraux. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Le monde de l’information, aux États-Unis comme ailleurs, était dur, cruel; c’était un fait que les jeunes recrues devaient accepter, intégrer. Sinon, ils avaient le choix d’en sortir et de devenir fonctionnaires, par exemple. Bien sûr, parfois, la sortie était brutale. Mais certaines personnes n’avaient simplement pas l’étoffe de journalistes, et si leur santé psychologique était trop fragile et qu’ils décidaient de s’ôter la vie à cause d’un échec, ça, ce n’était pas son problème.

— Beau journal encore ce matin, Luke, mon vieux! La une avec la vieille battue par son fils, ça frappe fort! Émotion, empathie… génial!

La silhouette trapue surmontée d’une crinière frisée du rédacteur en chef du journal fila sans s’arrêter, le pouce en l’air. Luke sourit. Au moins un qui le comprenait et qui l’approuvait. D’ailleurs celui-ci ajouta à la volée:

— Pis au fait, hésite pas à nous débarrasser du bois mort. On veut une salle de rédaction lean and mean. Les journalistes, ça coûte cher… faut au moins que ça rapporte. On se comprend?

Luke hocha la tête et referma la porte de verre trempé qui isolait son bureau du petit hémicycle de la salle de rédaction. Le local se trouvait toujours aux trois quarts vide parce que depuis la refonte les journalistes télétravaillaient pour la plupart. Ils ne faisaient que de brèves incursions au journal, se déployant sans relâche sur le vaste territoire de la métropole en quête de sujets insolites, exclusifs. Télétravail, un terme qui sous couvert d’évoquer la liberté des baroudeurs de l’info signifiait plutôt que la horde de jeunes reporters étaient liés à Luke par une laisse aussi omniprésente qu’invisible: leur cellulaire, sur lequel il ne se privait pas de les appeler à toute heure du jour et assez tard en soirée pour leur aboyer ses consignes. Il fallait bien leur apprendre la base, à ces recrues.

Son bureau minimaliste donnait sur une rue en pente de Beacon Hill bordée d’arbres que l’automne avait léchés de sa langue de feu. Il alluma son ordinateur portable tout en regardant sans les voir les passants coquettement sapés qui se hâtaient vers leurs demeures bourgeoises du centre-ville ou leur maison de banlieue, dans la clarté déclinante. À leur place, il crut la voir passer, elle, l’espace d’un instant, mince silhouette recroquevillée sur son désarroi, fuyant sous la pluie comme elle l’avait fui ce dernier jour. Il se secoua. C’était du passé. Depuis quand tombait-il dans le sentimentalisme? Elle n’avait pas livré la marchandise, que pouvait-il faire d’autre?

Pour se remettre d’aplomb, il fixa ce que tout le monde dans la chaîne alimentaire de la boîte au-dessus des journalistes appelait ironiquement son «tableau d’honneur», un grand babillard de liège fixé au mur. Ce babillard avait commencé un peu à la blague, des années plus tôt, quand un collègue lui avait suggéré de se créer un tableau de chasse de toutes les recrues qu’il avait joyeusement sacquées au fil de sa carrière. Luke l’avait pris au mot. Le rédacteur en chef avait adoré l’idée. Tableau d’honneur, tableau d’horreur, de tous ces journalistes qui étaient passés entre ces murs sans y rester et lui avaient valu sa réputation d’ogre. De mangeur de jeunes reporters. Un surnom qu’il assumait pleinement. La planche de liège était construite autour d’une photo de lui-même, ricanant, le bleu acier de ses yeux exorbités comme ceux d’un dément, la bouche convulsée en un sourire carnassier. Un cliché pris par l’un des photographes du journal un soir de fête et de dérision, mais qui le représentait bien. Autour de la photo se déployait une constellation de gommettes rouges, comme autant de gouttes de sang, des pastilles de 10 centimètres de diamètre marquées de noms: Bianca M., Richard C., Lucia G…. Chaque rond rouge représentait une recrue qui était entrée pleine d’espoir au quotidien de la rue Tremont et qui en était ressortie la tête basse, souvent après de courtes et douloureuses journées, plus rarement après quelques mois. Ceux qui restaient constituaient l’exception. Ce n’était pas sa faute à lui s’il y avait beaucoup d’appelés et peu d’élus, et si la jeune génération n’avait pas le goût du sang nécessaire pour ce métier. Il soupira. Il y avait encore de la place au babillard pour d’autres pastilles. D’ailleurs, il allait bientôt se défaire de deux ou trois des petits nouveaux de l’été qu’il gardait le temps de les remplacer par un arrivage frais.

— Ta nouvelle journaliste est arrivée.

Il sursauta. Cindy, la secrétaire aux yeux cernés, perpétuellement de mauvaise humeur, avait ouvert la porte sans frapper, il détestait cela. Il l’aurait bien remise à sa place, mais déjà elle s’effaçait pour laisser passer une forte fille, une vraie jument de trait au visage vigoureux et à l’allure pleine de confiance. Habillée comme un homme avec ses treillis mal coupés. Il grimaça. Avait-on affaire à une butch? Enfin, qu’importait, elle savait écrire, celle-là, et surtout, pas mal plus important, elle ne se laissait pas impressionner, peut-être tiendrait-elle la route. On verrait à l’usage. Il était souvent déçu. Hélas, les CV les plus garnis cachaient fréquemment un vide sidéral et un manque de guts.

Au bout d’une demi-heure, il s’était fait une tête sur la gamine et l’avait engagée. De toute façon, il ne risquait rien à l’essayer, la sécurité d’emploi étant une notion qui avait été enterrée depuis belle lurette dans la boîte.

— Tu commences demain. Et je m’attends à ce que tu arrives avec des idées. Des idées que je ne retrouverai pas dans le Boston Globe ou le Monitor. On ne veut pas de manger mou, ici. On va vite voir si tu as notre ADN.

La grande bique repartit, un peu interdite par cette décision rapide et les paroles expéditives de Luke. Il soupira d’aise, contemplant de nouveau son sanglant tableau. Demain, il pourrait sacquer une de ces nullités. Gina ou Carol, il verrait. Elles étaient de même niveau, c’est-à-dire celui du caniveau. Pas capable de donner un angle juteux à un fait divers, et d’une timidité maladive toutes les deux. Qu’avaient donc ces filles modernes à manquer ainsi d’aplomb? Peut-être devrait-il engager plus de garçons, mais ils se faisaient rares dans le métier. Avaient-ils entendu parler de lui et de son style?

Les heures passant, le bruit augmentait dans la salle de rédaction. Les monteurs et les chefs de pupitre intensifiaient leur tâche pour boucler l’édition du lendemain. Il les salua en sortant de son bureau, mais aucun ne répondit. Tant pis pour cette bande de nuls! Il faisait nuit noire quand il quitta le journal pour mettre le cap sur sa grande maison isolée de Watertown, en banlieue de Cambridge, de l’autre côté de la Charles River. Boston la frénétique s’apaisait dans le sommeil, à l’exception de certains points chauds comme le quartier de la Combat Zone, un endroit fertile en matière première pour le journal. La route qui le ramenait chez lui longeait la surface étale de la rivière endormie, puis le cimetière Mount Auburn et ses rangées infinies de défunts de toutes les époques bien alignés, des tombes antiques mangées par la mousse aux monuments de marbre flambant neufs. C’était là même où il s’était présenté, trois jours plus tôt. Et s’était fait éconduire comme un chien enragé par la famille de la fille. Il grinça des dents de colère en déverrouillant sa porte et en désactivant le système de sécurité, le temps de pénétrer dans la demeure silencieuse. Il se revoyait, tournant le dos, chassé entre les allées tel un malpropre par la mère et les oncles de la gamine. Leurs cris, leurs imprécations.

— Vous l’avez tuée! Vingt-deux ans, elle n’avait que vingt-deux ans! Comment avez-vous pu être aussi dur avec elle? Elle rêvait d’être journaliste! Vous l’avez brisée!

Il avait eu conscience des regards de haine émanant du groupe nombreux des amis et parents qui avaient formé un demi-cercle autour de la fosse fraîchement creusée et flanquée d’une orgie de fleurs. Comme si c’était lui qui l’avait tuée! Ridicule! If you can’t take the heat, get out of the kitchen… Mais il n’avait pas trouvé les mots pour répliquer sur le coup, leur dire qu’eux aussi avaient leur part de responsabilité, qu’ils auraient dû déceler les failles de cette enfant gracile qui n’avait tout simplement pas d’épine dorsale, malgré sa jeunesse et sa beauté. Mais il n’avait pu que tourner les talons et fuir.

Il jeta un œil critique sur la maison plongée dans la pénombre et soupira en se servant un scotch, puis sursauta. Bon sang! C’était vrai, comment avait-il pu oublier? Au cimetière, cette jeune rousse, de ce même roux vif, la sœur, l’avait rattrapé alors qu’il se réfugiait dans son 4x4 et lui avait collé violemment dans la main une enveloppe blanche cachetée:

— Elle tenait à ce que je vous remette ça.

Des yeux bleus intenses, comme ceux de la morte, mais inflexibles, durs de haine.

— Quoi donc?

La pluie qui s’était mise à tomber, l’eau désagréablement tiède le long de son cou, comme les larmes d’une maîtresse éconduite, le grondement sourd de la famille au loin, semblable à l’incantation d’une secte.

— Vous verrez. Elle voulait absolument que vous le lisiez.

Il réalisait maintenant que l’enveloppe lui était entièrement sortie de l’esprit. Il la retrouva dans le coin réservé aux papiers divers, sur le comptoir de granit sombre de la cuisine. La retournant plusieurs fois avec méfiance, il finit par s’affaler dans son fauteuil préféré. Il déchira l’enveloppe et en tira un mince feuillet plié en deux, puis fronça les sourcils.

Décidément, cette fille avait été bien fêlée… Une seule ligne tracée à la main cassait la blancheur de la feuille, quelques signes tracés à l’encre bleu clair, délavée comme l’avait été la personnalité de son auteure:


09-16 p56


Il se gratta la tête, tenté de jeter cette bêtise au panier. Qu’avait-elle donc voulu lui dire? Mystère et boule de gomme… Qu’importait après tout, à quoi bon ressasser?

Il dut s’assoupir quelque temps. Mais soudain, il se redressa d’un coup. C’était comme si un courant électrique lui avait traversé le corps en même temps que la compréhension se faisait en lui. Bien sûr, c’était limpide! Il se leva à la hâte. Tout près de la baie vitrée qui donnait sur le jardin aux grands arbres plongés dans la nuit, il avait aménagé un coin bureau qu’il utilisait peu, vu la longueur de ses journées au boulot. Par terre, une pile des éditions du journal des deux dernières semaines, qu’il gardait méthodiquement toujours à jour, l’attendait. Il fourragea fébrilement, prenant à peine le temps d’allumer la lampe de table pour mieux y voir. Saisissant l’un des journaux, il vérifia la date. Le 16 septembre, c’était cela. Que recelait la page 56? Car tel était le message, assurément. Une date, un numéro de page. Il parcourut fiévreusement l’édition, se livrant à un rapide calcul mental. Le 16, c’était le surlendemain du drame. Le jour de la publication de l’avis de décès. La page 56, il le savait bien, lui qui connaissait intimement la composition de son tabloïd, était plutôt réservée aux petites annonces. Il n’eut pas à chercher longtemps. Un texte assez substantiel, de ceux qui coûtent 100 dollars au bas mot et qui sont mis en évidence par un liseré noir, l’appelait haut et fort:


À Luke


Il s’épongea le front. Pas de doute, la petite annonce était pour lui.


À Luke


Il eut un frisson. Elle lui avait écrit depuis sa tombe. Elle devait vraiment lui en vouloir. Peut-être en effet avait-il été trop dur avec elle. Elle était si jeune et si fragile…

Sa vue était brouillée, mais il parvint à déchiffrer les lignes puis, lentement, à en comprendre le sens:

Adieu, Luke, tu as bien eu ma peau. Tu m’as eue, et tu as fait bien d’autres victimes à part moi, dans une moindre mesure. Tu es si fier de ton tableau! Tous ces petits fantômes, je te souhaite d’en faire d’infimes vampires. Et je te le dis: les gouttes, ces pastilles que tu colles autour de ton visage, viendront dorénavant te saper ta vitalité, te drainer de ton sang, de ta vie. Pour chaque victime de plus, chaque pastille ajoutée, tu t’affaibliras un peu plus, tu perdras de ta force, de ta santé. Et alors que je quitte ce monde, je suis prête à parier que tu ne sauras pas t’arrêter à temps, pas même pour sauver ta misérable vie.




Il grogna. C’était quoi, cette foutaise? Comment un tel texte avait-il pu être publié sans qu’il en soit averti? Il y avait un service de filtrage des contenus aux petites annonces, non? Et si la gamine avait pensé lui faire peur, c’était raté, il n’avait rien d’un type superstitieux… Du grand n’importe quoi! Des pastilles de papier collées sur un tableau qui lui saperaient le sang… Il jeta le journal sur sa pile et éteignit la lumière. Assez perdu de temps, au lit! Demain, la journée serait chargée, comme toutes les autres. Et puis, il avait des gens à virer…

Le lendemain, les jours et les semaines qui suivirent s’enfilèrent sans qu’il repense vraiment au message de la morte, au rythme des échéances de clôture du journal, des événements, petits et grands, de l’information. De nouveaux journalistes entrèrent, il en congédia d’autres pour leur faire une place éphémère, ajoutant chaque fois à son tableau, mécaniquement, une pastille rouge qu’il marquait d’un nom. Il ne ruminait pas la malédiction de la défunte, mais, sans savoir pourquoi, il avait perdu le plaisir sadique d’élargir sa collection de journalistes renvoyés. En fait, se dit-il un matin de janvier en contemplant la rue assoupie sous la neige, il aurait carrément renoncé à son babillard si son rédacteur en chef ne venait pas régulièrement en prendre des nouvelles:

— Pis, Luke, me semble que tu ramollis? La gourde, là, qui est pas capable de nous pondre un écrapou tous les trois jours, donne-moi une bonne raison pour laquelle sa face de mouton se montre encore ici? Je ne voudrais pas penser que tu perds le feu sacré, mon vieux! Tu sais que les temps sont durs, et les derniers chiffres sont loin d’être bons! Et c’est pas comme si nos lecteurs étaient prêts à faire en masse le virage numérique…

En collant un cercle de papier rouge après avoir viré la journaliste en larmes, il se dit que peut-être, en effet, il avait perdu la flamme. Il n’était pas si vieux pourtant, et ne pouvait songer à arrêter. Et puis, que ferait-il de sa vie? Son caractère intraitable lui avait fermé à peu près toutes les portes, et le journal était inscrit dans son ADN. Personne ne l’embaucherait ailleurs, d’autant qu’il avait joué quelques sales tours à des collègues aussi. Il était fondamentalement seul… Alors il ne pouvait que continuer, finir le chemin dans ces mêmes rails, pour le meilleur et pour le pire…


C’est au début de février qu’il commença à se sentir faible. Il avait la tête lourde, les membres tremblants. Un coup de fatigue, sans doute. Il travaillait si fort, et puis, il n’avait plus vingt ans. Alors il arrêta le jogging, prit des oligoéléments. Mais rien n’y faisait. Il allait mal. Il y avait un problème.

Le printemps porteur de clarté lumineuse, de renouveau et d’espoir ne charria dans son sillage qu’une aggravation marquée de son état. En avril, alors qu’il embauchait une nouvelle fournée de recrues pour en remplacer d’autres fraîchement poussées dehors, sa dégradation physique commença à devenir perceptible aux autres.

— Dis donc, tu es pâlot, Luke, lui lança un jour Justin, le graphiste, un gai flamboyant qui avait l’œil pour les détails.

— Ah oui, tu trouves?

Luke ne put s’empêcher de pâlir encore. Dans les toilettes pour hommes, la lumière des néons, blafarde, lui renvoyait l’image d’un homme amaigri. Quand il était enfant, sa mère lui examinait parfois l’intérieur des paupières pour détecter des signes d’anémie. Dans sa communauté, la thalassémie, une anémie pernicieuse touchant les peuples de la Méditerranée, faisait des ravages. Il constata avec angoisse que la muqueuse de son œil était claire, presque laiteuse, alors qu’elle aurait dû être rouge vif.

— Eh, Luke, tu pars?

Il n’avait pas entendu son rédacteur en chef le héler, trop pressé d’arriver au cabinet de son médecin. Il se dit en route qu’il voulait juste se rassurer, que son imagination lui jouait des tours. Mais son médecin ne fit que confirmer ses craintes.

— Bon, on va faire des analyses, mais c’est vrai que vous n’avez pas la forme. Je sais que vous menez une vie de fou, mais je vois des signes inquiétants. Dites-moi, dans votre famille, y a-t-il des cancers, des cancers du sang en particulier?

Luke repartit terrifié du cabinet médical. La prophétie de la gamine résonnait en lui. Il ne pouvait se décoller les mots de la tête…

Quelques jours plus tard, le verdict tombait par la voix distinguée de son praticien:

— Vos plaquettes sont basses. C’est une anémie pernicieuse. Peut-être une leucémie aiguë, je ne sais pas. Il va falloir faire enquête pour en trouver la cause. Vous devriez prendre un congé de maladie.

— Pas question.

Le médecin soupira. Il connaissait son client et sa tête dure.

— C’est votre vie.

Car Luke préférait s’entêter, travailler plus dur encore, pour ne pas entendre la morte qui lisait sa condamnation sans appel:

Chaque pastille sapera ton énergie…

Et pour ne pas voir les regards inquisiteurs des collègues. Il pouvait presque lire leurs pensées, jamais bienveillantes: «Oh, dis donc, il a une de ces têtes, le directeur! On dirait qu’il a une maladie grave. Tu crois que c’est un cancer?» Avec bien sûr un éclat distillé dans la voix, une dose d’anticipation. Et assez peu de compassion. Il n’avait jamais été populaire, même si on faisait profil bas devant lui, ce qui n’était qu’une sorte de crainte. Son ambition n’avait pas été d’être aimé, mais tout de même… Il repensa à la foule des proches de la morte, nombreuse, solidaire, réellement atterrée par la perte. Qu’en serait-il pour lui? Qui viendrait le pleurer? Personne ne le regretterait lorsqu’il serait…

Lorsqu’il serait quoi? Voyons! Que pensait-il là? Il n’allait tout de même pas succomber à la peur! Le délire d’une suicidée n’allait pas le dévaster ainsi! Assis dans son bureau, il contempla son tableau d’honneur, qui lui parut macabre, de mauvais goût. Toxique. Une nouvelle vague d’effroi le saisit. C’était pourtant vrai que, la semaine précédente, après avoir signifié son congé à un jeune reporter, un homme cette fois, quand il avait apposé la pastille juste en dessous de sa photo, là où l’espace encore libre se remplissait, il avait senti sa poitrine se crisper, comme si une main glaciale, la main forte de l’invulnérabilité de la mort, venait lui saisir le cœur pour le broyer, pour en extraire la vie. Il avait suffoqué. Le pouvoir de la suggestion, tout de même!

La mine de fouine de son rédacteur en chef se pointa à la porte vitrée. Le boss n’avait pas aujourd’hui cet habituel sourire jovial qui cachait sa nature carnassière, impitoyable. Cet homme-là était plus implacable que lui-même, se rendait-il compte aujourd’hui. Après tout, c’était son journal à lui, et à la haute direction… pourquoi Luke y investissait-il tant?

— Luke, il faut que je te parle. Qu’est-ce qui se passe?

Luke fourragea dans sa tignasse poivre et sel taillée court comme celle d’un soldat.

— Qu’est-ce que tu veux dire, chef?

Le bonhomme trépigna, affichant sa frustration sans filtre.

— Écoute, mon vieux, c’est pas à toi que je vais expliquer que, dans une boîte comme la nôtre, avec un contexte comme le nôtre, je peux pas faire du sentiment. Il faut que ça roule. Tu as toujours livré, mais depuis quelques mois, il y a du sable dans l’engrenage, du mou. Au point où la concurrence commence à se moquer de nous. Nos unes sont soft, nos articles ressemblent à ceux de l’Associated Press… Si tu es malade, prends congé et reviens en forme. Fais quelque chose. Et puis gère tes journalistes comme il faut. Il y a au moins trois ou quatre inutiles dans la salle, dont les deux qui sont dans la salle de rédaction en ce moment même, qu’on traîne depuis trop longtemps. Je veux que tu me liquides ça illico presto. Franchement, regarde-toi aller, tu n’es que l’ombre de toi-même!

Ses petits yeux plissés, le chef avait ajouté:

— C’est sérieux, Luke. Vire-moi ces parasites, sinon c’est ta tête qui est sur le billot. La haute direction me souffle dans le cou. La publicité pique du nez. Alors allume, vieux!

Le rédacteur en chef tourna les talons. Devant cet ultimatum, Luke n’avait pas cherché à opposer toutes ses années de service fidèle au journal, ces heures interminables à gérer des crises, à retourner une édition à une demi-heure de l’heure de tombée, à assurer. Il connaissait la musique, pour en avoir lui-même composé des partitions. Dans le métier, on n’était jamais meilleur que sa dernière une, que son dernier reportage… Il soupira. Il était fatigué. Si fatigué. Il jeta un œil dans la salle de rédaction. Deux de ces bois morts que le boss voulait le voir éjecter piochaient laborieusement sur leur portable, leur dos courbé affichant la tension face à la menace dont ils se savaient l’objet. Luke eut une curieuse bouffée de pitié pour ces gamins qui étaient en sursis et qui, dans quelques heures, iraient se faire pendre ailleurs, dans un marché des médias en peau de chagrin. Peau de chagrin comme sa vie à lui, songea-t-il en soufflant péniblement. Son cœur, il le sentait, avait du mal à pomper, surtout depuis la dernière vague de mises à pied qu’il avait dû effectuer le mois précédent. Il était au bout du rouleau, psychologiquement autant que physiquement. En face de lui, le babillard lui semblait dégouliner de sang, les pastilles fondaient devant sa vision brouillée. Sur sa photo déformée, le rictus de son sourire se transformait en un cri désespéré à la Munch. Sa tête tournait terriblement, il se sentait défaillir, lâcher prise.

Le chef voulait qu’il vire ces deux-là. Cela irait au lendemain. Il était à terre et ne pouvait envisager la confrontation. Quand il leur annonçait la fin de leur emploi, certains pleuraient, d’autres tempêtaient; au fil des ans, il avait été insulté, menacé, supplié…

Il capta le soupir de soulagement des deux jeunes quand ceux-ci le virent quitter le journal sans qu’il les ait convoqués. Il eut toute la misère du monde à se traîner jusque chez lui et se laissa tomber sur son lit sans même se déshabiller. La solitude et la peur le plombaient comme jamais. Si au moins une présence l’avait aidé à tromper l’angoisse, un animal familier, sinon un humain. Il ferma ses yeux douloureux. Le petit visage triste de la morte ne lui laissait pas de repos. Son monde à elle avait dû être peuplé de chiens, de chats, d’amis, de peluches conservées de l’enfance, de tout ce système de récompense duveteux et rose bonbon qu’il avait toujours trouvé futile, risible. Jusqu’à aujourd’hui… Il sombra finalement dans un sommeil fébrile. Son corps affaibli était agité de spasmes incontrôlables, et il rêva intensément. Des visages jeunes et pleins d’espoir défilaient, leurs traits se mélangeaient. C’était horrible. Il voulait que cela cesse.

Il s’éveilla aux aurores, plus crevé que la veille. Il jongla avec l’idée d’appeler au journal pour indiquer qu’il resterait à la maison pour se reposer, mais, en soupirant, décida de ramper jusqu’à la douche et de rallier le centre-ville. Son rédacteur en chef l’attendrait, il n’y avait pas d’échappatoire. Il faudrait rendre des comptes. Et, en effet, Luke ne s’était pas trompé. Il n’était pas huit heures et la salle de rédaction, déserte, était lugubre comme une maison qui a perdu son âme. Le boss trônait au centre de l’hémicycle, à la tête d’un royaume absurde aux racines pourries. Il avait l’air sombre.

— Tu as vraiment une tête de déterré, Luke.

— Je sais, articula-t-il faiblement.

Il marcha vers son bureau, s’assit. Il ne tenait plus debout, tant pis si le boss en prenait ombrage.

Le chef lui emboîta le pas.

— Je t’avais bien dit de virer les deux nuls. Donne-moi une bonne raison de ne pas l’avoir fait!

Le rédacteur en chef désigna le tableau:

— Je ne veux plus voir ces deux-là que sous forme de pastilles sur ton tableau de chasse, c’est clair?

Luke leva les yeux pour rencontrer ceux, inflexibles, de son chef. Il souffla, sentant son cœur battre difficilement, irrégulièrement, comme celui d’un oisillon malade. Il avait pris sa décision.

D’un tiroir de son bureau, il tira le paquet de pastilles rouges encore vierges, en saisit une, une seule. Son rouge lui parut plus vif que celui des autres. D’un marqueur noir, il traça un prénom.

— Les deux, j’ai dit, vire les deux, gronda le chef.

Luke ne le regarda même pas. D’une main tremblante, il fixa la pastille, telle une goutte de sang figée, juste en dessous de sa photo, là où un espace semblait l’attendre. Son pouce retombait à peine qu’il se sentit partir en avant, la tête légère, le cœur figé dans un dernier battement interrompu. Avant de s’effondrer, foudroyé, il eut le temps de fixer la pastille au tableau d’honneur.

Je suis prête à parier que tu ne sauras pas t’arrêter à temps, pas même pour sauver ta misérable vie.

Une pastille qui portait son prénom.





IV


Seul


— Pousse-toi, le matou! T’es dans nos jambes, tu vas nous faire tomber!

— Y es-tu laitte un peu, avec son poil pelé! Y doit ben avoir cent ans! Et pis y fait quoi tout seul icitte? Y sont partis sans lui?

— Bah, les chats, ça se débrouille sans humains… Ça s’attache à personne…

Ils étaient arrivés le matin, très tôt. Le soleil effleurait à peine de ses lèvres sableuses la rosée des prés autour de la demeure. De mon observatoire du rebord de la fenêtre de sa chambre, au premier étage, je ne les avais pas aperçus tout de suite. La forêt dense dans laquelle se nichait la maison obstruait la vue, même la mienne, jusqu’à la rivière en contrebas. J’avais d’abord senti dans mes os les vibrations de leur camion, gigantesque, qui haletait le long de la pente de gravier. Puis ils avaient envahi la maison de leur présence tonitruante et de leur odeur aigre, rance. Aucun des deux n’avait pris la peine de retirer ses grosses bottes avant de faire crier les planchers encore impeccables dont Elle avait été si fière. Ils avaient déplié de grandes toiles noires et roulé dans la maison des chariots dont les roues couinaient, me hérissant le poil. Ce poil dont le plus petit des deux se moquait, il n’avait pas toujours été pelé et sans lustre, bien au contraire. Il avait chatoyé sous la lumière d’été et avait fait sa joie à Elle, ma maîtresse et celle des lieux. Souvent, de son étrille douce, elle me brossait, assise sur le banc de pierre du jardin, avec des gestes lents, affectueux. Elle seule avait aimé s’attarder à parfaire ma beauté. Comme elle me manquait!

Les intrus n’étaient que deux bipèdes, mais si grands, si énormes et bruyants qu’ils auraient aussi bien pu constituer une armée.

Malgré leur odeur fétide et leur présence horripilante, je ressentais un étrange soulagement à ne plus être seul dans la demeure déserte. Leur raffut rompait l’ennui, la lourdeur solitaire de cette attente sans but qui me semblait infinie dans les murs morts de la maison, ce temps tué tant bien que mal entre une chasse aux mulots dont les museaux effilés me narguaient et des pauses de sommeil glacé. Les chats, cela ne se débrouille pas tout seul, non, pas quand ils ont été aimés, choyés dès leur jeune âge.

Je fermai les yeux, fatigué déjà de cette activité intense, si étrangère à mon vécu récent. J’aurais voulu ronronner, mais je ne savais plus comment. Combien de temps? Un cycle de lune, deux peut-être s’étaient écoulés depuis qu’elle m’avait quitté. Ce matin-là, j’avais senti avant même que le soleil se lève un froid immense dans mon échine. C’était comme si une main géante avait étouffé la grande lumière dans le ciel. Soudain, il n’y avait plus eu que moi, je l’avais su tout de suite. Je m’étais étendu sur elle à même la courtepointe, cherchant du coussinet tendre de ma patte à capter son souffle léger. Mais il n’y avait plus rien. Elle était partie sans moi.

Sans moi.

Ensuite, ils étaient venus l’emporter. Je n’avais rien pu faire pour les arrêter. Ses grands enfants avaient empli la maison de leurs pleurs discordants. Des hommes sombres et silencieux sentant comme les boules qu’Elle plaçait entre ses vêtements dans l’armoire l’avaient saisie sous les bras. Avec une douceur dépourvue d’affection, ils avaient déposé sa petite carcasse dévitalisée dans la gigantesque boîte rectangulaire dont le fumet boisé enterrait les autres effluves, terrifiants ceux-là, qui avaient commencé à se déployer. Puis, quelques jours durant, la maison avait été écartelée par le brouhaha, les allées et venues de bipèdes connus et d’autres neufs, tous pressés et graves. On déposait parfois devant moi un bol de croquettes, distraitement. Mais je ne mangeais pas. J’étais si vide, si fatigué.

Puis ils étaient repartis, un à un. Sans moi.

— Et le chat? avait lancé l’une des filles.

— Avec toutes les souris des environs, il n’est pas mal pris. Moi, en tous les cas, j’ai pas la place…

La porte s’était lourdement refermée. La maison m’avait semblé un tombeau. Pour un temps interminable, j’étais devenu l’héritier solitaire de ce royaume en deuil de sa souveraine. Jusqu’à ce matin où les deux types étaient venus vider la maison.

Il y avait eu des signes avant-coureurs de son éviscération. Peu de temps auparavant, le vacarme de coups de pioche à l’extérieur m’avait terrorisé. Je m’étais enfui sous le lit. Cela venait du pré devant. Les bruits de coups m’avaient paru horripilants, comme si on avait cloué la maison au pilori. Longtemps après que le silence fut revenu, j’avais trouvé le courage de me jucher d’un coup de reins raide sur la fenêtre de la cuisine qui donnait sur le pré. Un drôle d’objet rectangulaire inconnu marqué de lettres flanquait la façade mangée de vigne vierge. Qu’était-ce? Cela n’avait rien présagé de bon.

Et là, ces deux costauds, qui s’agitaient sans me regarder.

Malgré leurs mots que je devinais peu aimables à mon endroit, je m’étais approché poliment pour me frotter à la jambe grosse comme un tronc de chêne du plus grand (celui qui sentait le moins mauvais), sans pouvoir émettre un son. L’homme m’avait écarté de la botte, sans méchanceté mais sans égard non plus, me signifiant comme les autres que je n’avais rien à faire dans sa vie. Il m’avait tourné un dos large comme le buffet de la salle à manger pour porter vers la sortie un fauteuil crapaud qu’il soulevait comme s’il s’agissait d’une brindille. J’étais atterré. Où l’emmenait-il, ce siège emblématique, celui même où, la vaisselle achevée, Elle s’asseyait, moi bien au chaud dans son giron, pour regarder ses émissions préférées avant de s’assoupir? En peu de temps, les pièces, déjà partiellement pillées de leurs bibelots par les enfants, ont été mises à nu. J’en suis resté atterré.

Les chats n’ont pas la notion du temps, c’est ce que l’on dit, mais il me semblait qu’une période infinie s’était écoulée entre le moment où ils me l’avaient enlevée et l’irruption des deux costauds. Le temps sans Elle semblait s’étendre à perte de vue en un ruban sans cohérence, fou et versatile, comme l’élastique de ce jeu qu’elle m’avait fabriqué quand j’étais chaton, du temps où l’Homme existait encore.

C’était d’ailleurs grâce à l’Homme que j’avais vécu toutes ces années heureuses avec Elle. C’est lui qui lui avait offert le chaton rouquin et hirsute que j’ai été. Je conservais le vague souvenir d’avoir été transporté dans la puanteur sèche d’une grosse boîte de carton. Il m’en avait tiré pour me placer, aveuglé de lumière, sur les genoux de cette dame déjà vieille dont je ne savais rien. Elle s’était penchée avec de petits cris ravis, ses yeux pervenche avaient envoûté mes pupilles de jade. Tout de suite, nous n’avions plus fait qu’un, Elle et moi.

Je faillis ronronner sous la force douce-amère du souvenir, puis me souvins que plus jamais sa voix enjouée ne me murmurerait des mots affectueux. Le vide en moi se fit insupportable. Elle m’aimait tant. Plus que sa famille, ses trois grands rejetons et leurs descendances, c’est auprès de moi qu’elle avait puisé la force de continuer, quand l’Homme avait été emporté dans le camion hurlant pour ne jamais revenir. Cette tribu, il faut le dire, se moquait pas mal d’Elle et de sa peine, sous ses airs mièvres. Les hypocrites!

Je ne sais lequel des trois enfants je haïssais le plus: la logique toute simple aurait voulu que ce soit la plus jeune, car c’était une voleuse. Je dis «jeune», mais je lui avais toujours connu un visage ridé, non pas marqué comme Elle de ces empreintes délicates en forme de soleil, ces témoins d’une vie d’émotions et de partage, mais plutôt barré de plis amers, comme autant de sens interdits vers le cœur, qu’elle offrait au monde. Et puis cette bouche fermée sur un bâton fumant affichait un air perpétuellement frustré. Pour moi, son cas était réglé. C’était le Mal, le Mal évident. Je le savais, même si elle était sa préférée. La petite dernière. Celle-là n’avait qu’à s’approcher de moi pour que toute mon échine se cambre et que mes pupilles se dilatent d’horreur. Même son odeur m’était intolérable.

Il faut dire que, avant le départ de l’Homme, la jeune fripée tentait encore de demeurer discrète et que c’est en catimini, avec moi comme seul témoin, qu’elle allait harceler ma bipède adorée, revenant à la charge de sa voix aigre, ne lâchant jamais prise, pour lui soutirer mille choses. Et des billets à foison. Hélas,

Elle avait été bien trop bonne, bien trop généreuse. Je l’ai sentie trop fragile, trop pure pour voir le mauvais autour d’elle. Pourtant, c’est un nid de souriceaux puants qu’elle avait couvé toutes ces années. L’avait-elle compris, au moment de partir? J’espérais que non.

Quand l’Homme avait disparu, les trois rejetons n’avaient été que d’un piètre réconfort. La deuxième fille, l’aînée, traînait perpétuellement dans son sillage une marmaille mal grandie qui me pourchassait sans qu’elle lève le petit doigt. Cette forte femme soufflait et soupirait sans cesse, se faisait caressante avec Elle, pour la galerie. Moi seul savais quel monstre d’égoïsme sommeillait sous cette face de lune et ces yeux sans expression.

Et puis il y avait le fils, peut-être finalement le plus terrible des trois, dans ses certitudes froides, avec ses: «Maman, c’est mieux pour toi, tu le sais bien.» Le jugement à la bouche et le sourcil froncé.

Heureusement, ils venaient rarement la voir. Elle et moi, nous nous étions appuyés l’un sur l’autre, longtemps encore après le départ de l’Homme. Je voyais bien qu’un bout de bonheur avait été avalé dans son ciel, une pièce que même moi je ne pouvais recoller. Et puis nous avons eu une chance. Une jeune femme du village, une créature vive dont le rire faisait mes délices et me donnait envie de ronronner furieusement, était venue l’aider chaque jour. Pendant un temps qui me parut terriblement court, sa présence joyeuse et simple avait enchanté la maison et requinqué ma maîtresse. Elle m’aimait, cette jeune personne, elle aussi, presque autant que ma bipède. Son pas vigoureux retentissait dans la cuisine dès le matin. Elle entrait, pleine de joie et d’odeurs florales des champs qu’elle avait foulés en chemin. Elle me servait mon repas et une tasse de crème qu’elle avait pensé à apporter. Puis elle vaquait au ménage, tandis que ma bipède babillait gaiement. Le soir, la jeune laissait sur la table un souper aux odeurs alléchantes, avant de repartir. Nous formions à cette époque un trio amical et mélancolique qui nous convenait bien. Nous nous asseyions souvent tous les trois sur le banc de pierre devant la maison, contemplant en silence le soleil que les cimes noires de la forêt avalaient, ogres goulus. On pourrait dire que nous étions heureux, alors. Jusqu’à ce que le fils en décide autrement.

Je l’avais surpris en train de chuchoter avec ses deux sœurs dans la cuisine, puis de la gronder, Elle. Des mots habituels dans la bouche du fils revenaient comme un mantra: «Cher, pas donné, pas besoin, on est capables de t’aider, ses intentions. Une étrangère.»Ce type en costume était un rat plus rat que tous les petits rongeurs que j’ai écrasés de ma dent depuis que l’on ne me nourrit plus. Depuis que je suis seul.

La jeune fille avait pris congé, il y avait eu des larmes et des regrets. Alors nous n’avions plus été que deux. C’est là qu’Elle avait commencé à dépérir et que le goût de la vie l’avait quittée, je crois.

J’ouvris les yeux. J’étouffais dans mon placard et dans mes souvenirs. Les costauds s’agitaient dans tous les sens, arpentant les pièces de la maison. Ils touchaient tous les meubles, les uns après les autres, collaient sur les commodes une espèce de long ruban. La sueur libérée par leurs mouvements exhalait un éventail de puanteur qui m’a poussé à me réfugier dans le placard de sa chambre. Mon front fatigué était lourd de tristesse, car leur odeur venait ensevelir le rare parfum d’Elle qui rôdait encore et que je cherchais avidement chaque jour, le trouvant à tout instant plus évanescent, infime fantôme d’un fantôme en train de me dire adieu. Tapi au fond du placard pendant que j’entendais crisser les meubles que les hommes kidnappaient, j’ai trouvé un peu de réconfort. De vieux chandails empilés au-dessus de ma tête avaient gardé comme de moelleux coffres-forts le précieux parfum poudreux, ce subtil mélange nimbé de fleurs de lavande nourries de soleil. Ce parfum qu’Elle portait discrètement, élixir de passé et de nostalgie. En fermant les yeux, je pouvais presque voir son petit visage tout plissé d’avoir tant souri. Presque, presque, je pouvais m’imaginer encore sur ses genoux, jouant d’une patte délicate avec le papillon figé dans l’ambre miel de sa broche. Elle riant, heureuse. Hélas, elle n’était pas là, elle ne reviendrait plus. À quoi bon continuer?

Du fond de mon placard, j’entendis la porte d’entrée claquer à plusieurs reprises. Un grondement étouffé monta en moi. D’autres bipèdes entraient. Ces pas saccadés, je les reconnaissais. La progéniture de l’enfer. Ils passèrent sans me voir, en bruyant conciliabule. Des mots fusaient et repassaient dans l’air: «Maison. Vendre, vite, acheteur, vétuste. Taxes. Argent. Argent. Argent.»

Puis, aussi vite qu’ils étaient entrés, ils repartirent. Ce fut fini. Le silence retomba sur la maison et sur moi. Sur ma solitude. Je refermai les yeux, cherchant à me concentrer sur son parfum, à ne plus vivre que par lui. À n’être plus que cette odeur, à la laisser avaler ma vieille carcasse pour me libérer, me permettre d’aller la rejoindre dans quelque pré ensoleillé, où qu’elle fût. Un gémissement sourd jaillit de ma gorge. Je n’avais plus rien à faire ici. Pas question de me laisser mourir dans la maison où nous avions eu tellement de joie, pas question de leur donner à eux trois le plaisir de trouver mon cadavre tout roide sur le carrelage. Symbole grotesque d’un temps révolu.

Non. Je préférais de beaucoup rallier la forêt qui me tendait ses bras moussus, aller me perdre dans le giron vert tendre de son sous-bois pour y fermer les yeux une dernière fois, en contemplant la beauté des arbres. La maison, elle, était trop forte de souvenirs. Mais à eux trois qui l’avaient trahie, Elle, qui lui avaient ôté le goût de vivre, à eux qui voulaient se débarrasser de la maison, je réservais une petite surprise. Déjà, l’odeur avait commencé à se faire sentir. Les gros balèzes avaient froncé le nez. Demain et tous les jours suivants, elle prendrait de la force, deviendrait insoutenable, omniprésente, impossible à déloger. Tous ces mulots morts dont j’avais soigneusement truffé les murs de la maison allaient, je le savais, finir par en imbiber le cœur de leur puanteur insupportable.

Avant qu’ils s’en débarrassent, ils en baveraient…

Je m’extirpai avec difficulté du placard. La tristesse me plombait les pattes. Je n’avais plus rien à faire ici, plus rien à faire dans cet endroit, moi dont personne ne connaissait plus l’existence. J’émergeai au plein soleil d’hiver par la chatière grinçante. Adieu maison, adieu notre vie!

La queue bien droite, je m’éloignai de la ferme, sans même regarder derrière. J’allais laisser les bois m’avaler quand je perçus au loin, à travers champs, une voix gaie qui hélait: «Minou! Tu es là? Où es-tu, mon pauvre chat qui est resté tout seul?»

Je me retournai, n’osant y croire. La jeune fille était revenue. Revenue pour moi.

Bien sûr, ce n’était pas Elle. Mais comme Elle, c’était une créature digne d’amour, présente et généreuse. Dans mon cœur de vieux chat, je sentis soudain l’espoir sourdre et, sans que j’en aie conscience, un ronronnement d’abord timide, puis puissant comme celui d’un tigre, se fit entendre.





V


Tandem


J’étais resté dehors le plus tard possible, planté sur la terrasse de notre appartement. Bien sûr, cela s’accompagnait d’un risque, mais je l’avais jugé modéré. Comme toujours, la contemplation du Vieux-Montréal, de son canal aux eaux mortes et, au-delà, du fleuve et de la ville m’avait capturé, me faisant oublier mon tourment et l’heure du couvre-feu. Tant pis pour le jogging, qui ne se pratiquait plus dans l’obscurité, de nos jours. De toute façon, je n’avais pas la tête à ça.

En regardant les édifices cligner de l’œil alors que s’éteignait le jour, je me sentais chanceux de faire partie des privilégiés auxquels on avait assigné un appartement dans l’étrange et luxueux immeuble à l’architecture fantasmagorique baptisé jadis Habitat 67, et qui constituait maintenant le cœur de Juvéna Centre. Pour avoir rendu visite à des amis de ma cohorte qui logeaient ailleurs, je savais que notre secteur, en plus de jouir d’une situation exceptionnelle, offrait des logements nettement plus coquets et spacieux que ceux d’autres zones, à commencer par le terrible Juvéna Nord, très mal fréquenté (jusqu’à la fermeture complète des frontières, on y avait entassé les réfugiés, entre autres) et surveillé de près par les milices. Quant à Juvéna Sud, à la limite de Brossard et de Longueuil, le ghetto avait la réputation de faire nouveau riche et abritait surtout les oisifs et autres fils à papa.

Le son de mon écran multitâche m’aspira aussi sûrement qu’un siphon à l’intérieur de notre appartement de deux chambres à coucher. Les murs revêtus de tentures sobres mettaient en valeur la généreuse fenestration des lieux. Captant du coin de l’œil un chandail bleu marine abandonné négligemment sur le canapé, je soupirai. Autant j’étais maniaque de l’ordre jusqu’à en flirter avec l’obsession, autant lui était bordélique, à dessein, pensai-je, par pure provocation. Mais la voix criarde, surexcitée de l’annonceur de la capsule info du soir qui commençait requérait mon attention. J’eus un frémissement d’angoisse hélas trop familier. Comme toujours, il était question d’un attentat en ouverture des nouvelles. Enfin, au moins ce soir semblait-il n’y en avoir qu’un. C’était déjà bien.

Je fixai les images saccadées, terrifiantes, que l’on nous mitraillait et auxquelles nous ne devions jamais nous habituer. Et qui, donc, fatalement, connaissaient une perpétuelle gradation dans l’horreur. Histoire de nous garder éveillés. J’avais parfois l’impression que l’on nous repassait soir après soir, dans des contextes variables, des séquences à tel point similaires que cela en devenait suspect, mais à vrai dire, qu’est-ce qui ressemblait plus à un pied déchiqueté qu’un autre? Et qui aurait osé poser des questions à haute voix?

L’engin explosif s’est déclenché à la gare d’autobus du centre-ville de Montréal, faisant dix morts et un nombre encore indéterminé de blessés, parmi lesquels plusieurs femmes et enfants. Les lâches infâmes qui ont commis ce geste sont en fuite et activement recherchés…

Les plans filmés, complaisants dans l’horreur, fixaient de longues secondes les corps pulvérisés, s’attardant presque amoureusement sur le sang collé à l’asphalte, longeant lentement les véhicules éventrés comme des taureaux dans l’arène. Les hurlements des voyageurs traumatisés attaquaient mes tympans, un gros plan sur le visage déchiré d’un vieil homme me hantait… Je détournai un instant les yeux de l’écran, saturé d’hémoglobine et de cris. Mais c’est surtout à lui que je pensais. Je craignais pour lui. Pour lui et, c’est vrai, beaucoup pour moi. Mais où donc était-il passé? Il allait me rendre fou, ce crétin! Je replongeai mon regard vers les images, fixant les petits yeux mornes du président du Conseil regroupé des milices. C’était ce qui était attendu de moi. Je me demandais si, comme on le disait, ils avaient réellement les moyens technologiques de déterminer par des capteurs intégrés à nos ordinateurs personnels si nous suivions les messages d’intérêt public obligatoires ou si au contraire nous déviions de la bonne route. J’aurais juré que non. Ces temps-ci, la paranoïa atteignait des sommets dans la population, surtout chez les Juvénals. Ce qui était normal, car, après tout, nous étions aux premières loges…

Il est de votre devoir à tous de collaborer pour enrayer ce fléau qu’est le terrorisme, qui nous afflige depuis trop longtemps et qui nous force à prendre des mesures toujours plus draconiennes pour protéger nos familles. Nous en appelons plus particulièrement à tous les tandems, vous, les jeunes, avec votre sens de l’observation et du civisme. Vous êtes la clé de la sécurité de tous. Nous vous rappelons que tout comportement suspect doit être rapporté immédiatement…

De la porte d’entrée et de l’ombre du hall monta soudain une voix aussi basse que celle de l’annonceur était stridente. Une voix familière, narquoise.

— Gna gna gna gna… Tout comportement suspect doit être rapporté immédiatement sous peine de sanctions. On la connaît, leur chanson, à cette bande d’imbéciles!

Je soupirai, entre soulagement et irritation. Il était rentré au bercail, enfin. Sans bruit, il avait pénétré dans l’appartement et se tenait dans l’encoignure, magnifique dans sa jeunesse ténébreuse, répétant d’un ton moqueur les injonctions monocordes des autorités. En soi, son attitude était déjà grave. Et en contemplant son front buté sous la masse de ses cheveux bouclés, et ce sourire sans peur, je tremblai de penser qu’il ne s’agissait peut-être là que de la plus mineure de ses transgressions. Depuis des jours, j’avais des doutes. Il fallait que je sache. Il en allait de ma sécurité. De ma vie.

Je coupai l’écran (même si ce n’était pas très prudent) et me tournai vers lui d’un air sévère. Immédiatement, je me fis penser à mon père. Mais c’était plus fort que moi, l’inquiétude était trop intense.

— Où étais-tu? Je me suis fait un sang d’encre! Tu es inconscient ou quoi?

J’essayais de contenir la rage qui, dans ma voix, enterrait à présent l’angoisse. Cet irresponsable savait-il qu’il nous mettait tous les deux en danger? Pas plus tard que la veille, un tandem avait été emmené par les policiers. J’aurais gagé que jamais nous ne reverrions ces deux-là.

Il se tenait appuyé lâchement au mur, me toisant avec l’arrogance d’un adolescent. Et en fait, il n’en était pas si loin en nombre d’années.

— Allez, arrête ton char, Ben Hur. Tu n’es pas ma mère ni ma blonde.

Je secouai la tête. L’éternelle rengaine, à laquelle j’allais répondre, poursuivant notre chorégraphie devenue aussi prévisible que celle d’un vieux couple:

— Non, heureusement je ne suis ni l’une ni l’autre. Mais je te rappelle que nous formons officiellement un tandem, que nous le voulions ou non. Et tu sais ce que ça veut dire aussi bien que moi. Ce n’est pas moi qui ai choisi de partager mon quotidien avec un jeune irresponsable qui n’a pas assez de plomb dans la cervelle pour reconnaître une situation dangereuse quand il en voit une!

Il ricana, ouvrant la bouche, cette bouche aux lèvres charnues de fille, articulant silencieusement, en écho à mes mots, une habitude insupportable d’écolier insolent. Je l’aurais giflé. Il me fit un clin d’œil, et ses longs cils frôlèrent sa joue veloutée de façon appuyée, avec une coquetterie d’enfant.

— Bon, on fait une trêve?

Je haussai les épaules. Il était difficile de rester fâché contre un tel gamin. La jeunesse de son sourire avait quelque chose de désarmant.

Il se prit une bière froide (ma bière) dans le frigo horizontal et se laissa choir à mes côtés sur le canapé, ce qui m’irrita au plus haut point. Sa seule présence physique avait le don de me mettre sur les dents. Il siffla d’un coup le contenu de la bouteille, sa pomme d’Adam proéminente montant et descendant de façon presque obscène. Puis il claqua de la langue, repu.

— Allez, arrête de faire la gueule sans arrêt, prends un peu la vie à la légère. Après tout, de nous deux, c’est toi le veinard. Penses-y, tu n’as plus qu’un an à tirer à Juvéna. Moi, eh bien, je suis pris ici pour de longues années encore… à moins que…

Il me toisa avec défi. La phrase en suspens planait entre nous, menaçante, dans le silence de l’appartement. Je frémis, criai presque:

— À moins que quoi? Qu’est-ce que tu fabriques, maintenant?

Pourtant, il avait bien raison. J’allais fêter mes vingt-cinq ans en janvier, ce qui me permettrait de quitter la cohorte des tandems et son ghetto pour rejoindre la population générale. J’aurais alors la permission de continuer ma vie, sous surveillance, bien sûr, mais au moins d’avoir enfin le droit de cultiver des relations à long terme avec des gens, de me marier peut-être, de partager mon quotidien avec des êtres aux antipodes de cet ado attardé, en tous les cas. Tandis que lui, avec ses dix-neuf ans rebelles, devrait à mon départ être jumelé à un autre jeune homme jusqu’à ce qu’il ait atteint son quart de siècle, comme tous les mâles. J’aurais dû le plaindre. Mais je n’y parvenais pas. J’avais trop peur.

Il continua:

— Avoue que cette loi s