Main La part des nuages

La part des nuages

EDEN2251789
Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 348 KB
Download (epub, 348 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La mort est ma maison

Language:
french
File:
EPUB, 1.09 MB
2

La mer est l'avenir de la France

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 273 KB
THOMAS VINAU





LA PART DES NUAGES





Du même auteur chez Alma éditeur :





Juste après la pluie, 2014.

Le bric-à-brac hopperien, 2012.

Ici ça va, 2012.

Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, 2011.





LA PART DES NUAGES

THOMAS VINAU





Alma, éditeur. Paris





© Alma, éditeur. Paris, 2014.

ISBN : 978-2-36279-120-8





1





« Nous tenons chacun notre rôle dans l’histoire.

Le mien, ce sont les nuages. »

Richard Brautigan





Ce jour-là ne fut le jour de rien. Justement. Pourtant il n’était pas pire que les autres. Pas de changement notable. Pas d’événement. Aucune surprise naissante. Aucun début. Aucune fin. Aucun rebondissement. Rien de flagrant, si ce n’était sa concordance tiède avec hier et demain. Lui, ne s’est pas levé transformé en cafard. Personne ne venait de mourir. Il n’a pas décidé de changer quelque chose. Ni de faire comme avant. Ni de regarder autrement. Ni de regarder autre chose. Il s’est levé avec le jour. Il a suivi l’ascension graduée de la lumière. Il a couru derrière. Il a fait ce qu’il avait à faire. Conservé ce qui pouvait être conservé. Protégé les siens. Fait les courses. Ravalé ses insultes. Mis un pied devant l’autre. Il a été un homme. Un peu pénible. Un peu bon. Il ne fut ni honteux ni fier. Fatigué. Comme chaque soir. À l’abri comme chaque soir. Plutôt content que les choses se passent normalement.

De là où il était, il pouvait veiller sur son monde. Sa place sur la terrasse. Sa chaise grise en plastique. Son cendrier. Le ciel. La porte. Il savait que dedans, le temps avait ralenti avec l’arrivée du soir. Noé dormait à présent. Le calme était revenu. Il entendait le bruit de l’eau des pâtes en train de bouillir dans la cuisine. De là où il était, la bataille insignifiante du jour était terminée. Il avait droit au repos. Ses yeux allaient se perdre dans le vide qui se cache derrière la lumière. Et c’était plutôt agréable de couler sur la surface, de s’enfoncer dans le coton du rien. De disparaître. Sans l’effort de comprendre ou de modifier quoi que ce soit; . Ses yeux babillaient d’un reflet à l’autre et finissaient par rebondir dans le ciel gorgé d’eau. Il avait plu toute la journée. De ces vives pluies d’avril qui rincent l’horizon. Dans la lumière du soir, le soleil avait recommencé à briller – ce qui donnait à ce crépuscule de faux airs d’aurore.



Au-dessus de sa tête, à perte de vue, l’immense bleu immense. Parsemé ici et là de ces beaux petits nuages dodus d’après l’orage. Tous replets et joufflus. Bien gonflés d’eau et de lumière. Son regard, qui ne regardait rien précisément, s’attardait sur leurs formes, leurs densités, les nuances de leurs couleurs. Quelque chose le dérangeait, le réveillait soudain sans qu’il puisse le formuler. Il se redressa sur sa chaise, plantant ses yeux dans les formes blanches avec virulence et énergie, mais le résultat fut le même. Rien. Ce rien si confortable jusqu’à présent, cette absence générale d’acuité, de perception, de définition, dans laquelle il avait laissé légitimement aller sa fatigue et qui s’accordait si naturellement avec ce soleil finissant sur les choses et les hommes, ce vide molletonné ne pouvait pas s’appliquer ici. Il redoubla d’efforts, plantant ses yeux dans les cumulus et les nimbus, énumérant toutes sortes de mots qui pourraient relancer la bête, la machine, l’imagination, passant d’un nuage à l’autre, presque frénétiquement. Il fronça les sourcils. S’inquiéta. Peut-être même qu’une légère peur commença à l’envahir. Rien n’y fit. Il ne parvenait plus à distinguer la moindre forme, le plus petit visage, dans les nuages.

Un cornichon de la taille d’un immeuble… Une femme à six pattes… Les traces de pieds d’un ogre… Un crocodile qui se mouche… Et un tracteur en train de fondre comme du beurre… Une citrouille avec des cornes… Un cow-boy qui rugit et se transforme en zèbre… Une patate avec une moustache… Une paire de seins… Le visage de Merlin l’Enchanteur… Ils sont tous les deux couchés dans l’herbe. La semaine a fini par finir. Noé a posé sa tête sur le ventre de son père. Le soleil leur mordille la peau. Il a essayé plusieurs fois d’enchanter la stratosphère depuis qu’il a eu cette étrange révélation. Sans succès. Et tout d’un coup, ce matin, il a eu peur que Noé ait perdu cela aussi. Qu’il soit comme contaminé par ce virus de vide. Il l’a entraîné dans le jardin, et après avoir suffisamment couru derrière le ballon, ils se sont retrouvés là, couchés dans l’herbe, à regarder le ciel. Alors il lui a demandé avec une appréhension contenue ce qu’il voyait se dessiner dans les nuages. Et Noé n’en finissait plus. Renard… Dragon… Chevalier… Château… Indien… Navire… Montagnes russes… Sous-marin… Baobab… Hippocampe… Sorcière… Éléphant… Rat géant… Pirate pouilleux… Vaisseau spatial… Une carotte avec des lunettes de soleil…

Le matin il faut faire très vite. Le matin est une maison qui s’effrite. Tout est précis. Réglé. Tendu. Le réveil. La douche. Le petit-déjeuner de Noé. Le café. Passage de relais des informations de la radio aux dessins animés de la télé. Toilette de Noé. Habits de Noé. Manteau, cartable, voiture. Chanson de Noé. École de Noé. Bise rapide et baveuse de Noé. Retour à la radio. Voie rapide. Mouettes dans le rétroviseur. Parking de la bibliothèque. Moteur coupé. La trace sèche et invisible du bisou de Noé. Portière claquée. Collègues. Faux sourires. C’est parti jusqu’au soir. Toute la journée est réglée. Jusqu’au crépuscule qui recommence dans l’autre sens. Faux sourires. Parking. Voiture. Autoroute. Radio. École de Noé. Voix de Noé. Là, les choses se défont. Se libèrent. Se dissolvent dans la langue de l’enfant. Dans le chemin du retour aussi. Petit à petit, le corps se détend. Et on commence à fondre.



Noé regarde à travers la vitre de la portière. Il est tout près du reflet de son visage qui se dessine sur le verre lorsque la route est striée d’ombres. Ses yeux vont se perdre derrière les platanes. Suivent le souffle du mistral. Montent à califourchon sur les ailes des corbeaux. Ses yeux traversent en funambule comme l’écureuil sur le fil électrique. Se cabrent sur la moto qui les double et courent à toute allure sur le toit du train qui dépasse la voiture en filant vers l’horizon. Le mois de mai arrive. Le soir, la route est plus lumineuse et le blé dans les champs hésite encore entre le vert et l’argent. Avec les vacances et les ponts, Noé va rester quelques jours à la maison, puis il ira passer une semaine chez sa mère. Ça sent la fin de l’école. Cette odeur de vendredi. L’excitation. La légèreté. Noé donne l’impression qu’il s’envolera dès que la ceinture de sécurité sera détachée. En se forçant, son père arrive à ressentir un peu de ce vent-là.



Le jour est une pente que tout le monde dévale. Les nuages cavalent dru dans le ciel. Le vent fouette leurs flancs. Leurs ombres galopent sur les collines, enjambent les plaines, avalent la lumière. Ça bouge au-dessus de nos têtes. C’est la grande lessive bleue et le créateur de l’univers est une femme de ménage. Il faudrait s’ouvrir le crâne comme une boîte de conserve. S’enfoncer l’horizon dans les yeux. Avaler les glaces du ciel. Il faudrait passer une serpillière de neige dans son ventre. Que la brise arrache les peaux mortes. Qu’on monte comme une particule d’eau stratosphérique dans la chaleur de l’aube. Comme une araignée dans une bulle. Qu’on passe son cœur au Kärcher de la lumière. Il faudrait retourner là-haut, dans les nuages.



Altocumulus. Altocumulus lenticularis. Altostratus. Cirrocumulus. Cirrostratus. Cirrus. Cumulonimbus. Cumulus congestus. Cumulus humilis. Nimbostratus. Stratocumulus. Stratus. Il referme le livre. Il a répété chaque nom calmement et à voix haute. Il a fermé les yeux. Puis les a ouverts. Puis les a refermés à nouveau, en accentuant la pression des paupières. Il a plongé sa tête sous l’eau. Soufflé par les narines en faisant de grosses bulles. Ce sont des noms de dieux grecs. Ce sont des noms de gladiateurs romains. Ce sont des noms de microbes ou de maladies. C’est une formule de sorcière. Ou une formule chimique. Ce n’est pas ça, les nuages. Noé joue à côté de la baignoire. Il rit en voyant la mousse sur la tête de son père. Il rit lorsque son père, ne laissant plus poindre que son gros nez à la surface de l’eau, souffle de toutes ses forces, accélérant les tourbillons des méandres blancs d’eau et de savon. Il rit encore plus fort au moment où il aspire par le nez et tousse en buvant la tasse. C’est rassurant de pouvoir le faire rire. Dans la baignoire, il y a des nuages.



Ça fait du bien de changer de rythme. De lâcher la montre. Bénis soient les jours fériés et les semaines de vacances. Bénis soient les lambeaux arrachés avec les dents à la hyène du temps. Noé part dans trois jours chez sa mère. Il n’y a que des parenthèses. Et parfois des points de suspension entre les parenthèses. Le sable ne cesse de couler. Le dernier grain sera le dernier point. En attendant, le jour est une plage et Noé construit des châteaux de sable. Son père l’observe à travers la fenêtre. Il construit un pont au-dessus d’une flaque et dispose des tourelles tout autour. Il est dégueulasse. Recouvert de crasse, de sable collant, de terre et d’eau croupie. Une balafre de chocolat lui donne des allures de pirate. Il essuie ses mains sur son pantalon, puis sur son tee-shirt, puis dans ses cheveux. Il pisse dans la flaque. De la morve se mélange au sucre au-dessus de ses lèvres. Son père le regarde se salir. La crasse est le costume de sa liberté. La crasse est un cheval sauvage. Les adultes sourient en voyant leurs enfants se salir. C’est une procuration pour galoper à cru dans les plaines. Son père a les mains propres et il se sent minable.



Abîmer ses mains dans les ronces. Désherber. Tondre. Tailler les haies. Les arbres. Planter de la menthe, du basilic, une rangée de radis et quatre pieds de tomates sur la terrasse de la cuisine. Arroser. Couper ces lauriers à la con. Il les déteste. Il y en a partout. C’est du poison. Leurs fleurs roses ou blanches sont obscènes. Démonstratives. Les lauriers font de la vie un rond-point. Noé l’aide un petit peu. Porte les gants. Les cisailles. Le râteau. Noé s’excite. Il attend le grand moment. Saute à pieds joints lorsque son père dispose en gros tas les déchets végétaux au beau milieu du jardin. Le grand moment arrive. Le meilleur. Noé tourne autour du tas. Claque des mains. Crépitements dans l’oxygène. Embrasement. Flammes. Noé hurle. De joie. De force. D’excitation. Les flammes montent. Noé est un Indien. Un nomade. Un homme préhistorique. Noé est le maître du feu. Son père est aussi légèrement grisé, bien sûr, mais pas de la même façon. Noé est un Apache. Son père est un anarchiste amer, ou une vieille grand-mère, qui brûle les ruines du temps.



Ce matin à la radio, il y a eu cette nouvelle incroyable. L’histoire de l’enfant des bois à Stuttgart. Apparemment, un adolescent de dix-huit ans aurait vécu de nombreuses années dans la forêt avec son père. Celui-ci voulait, semble-t-il, disparaître de la société des hommes après la mort de sa femme. Ils sont allés vivre parmi les arbres, tous les deux, et l’enfant n’en ressort que cinq ans plus tard, lorsque son père meurt par accident. Le garçon est retrouvé en Allemagne, mais il parle anglais. Son père a fait son éducation. Il lui a appris à survivre, à chasser, à se protéger. Ils auraient vécu retirés du monde, avec une tente, un sac de couchage, une boussole, quelques trucs de survie. L’hiver, ils creusaient des terriers pour dormir. Le journaliste explique qu’on ne peut pas encore être certain de la véracité de l’histoire. En entendant cela, il s’imagine tout de suite au milieu des arbres avec Noé. Le problème c’est qu’il faudrait dans une telle situation que ce soit Noé qui serve de guide et lui apprenne quelques rudiments d’une vie libre et sauvage. Et puis il se dit que la température doit être rude l’hiver à Stuttgart. Qu’il serait déjà capable de mourir d’une piqûre de moustique et qu’il doit bien y avoir un autre moyen que de bouffer du mulot cru pour se sentir exister.

Il a plu toute la nuit. Le ciel n’a pas cessé de se vider sur les crânes et les toitures des maisons, sur le dos rond des feuilles de cerisiers et sur la tête des fourmis. Les mésanges en ont de la patience pour laisser les gouttes tambouriner sur leur bec sans broncher, tassées, agglutinées et tremblantes, sous les taillis rouge et gris. L’eau qui éclate sur la terrasse et les gouttières, qui fouette les branches lourdes et déchire les feuilles, qui rince immuablement la pierre de nos cervelles et le ciment du ciel. L’eau qui met tout le monde d’accord, à terre, le dos voûté. L’eau qui remet tout à plat. Nos lourdeurs tabassées. Noé est venu se fourrer dans le lit de son père. Plus petit, il venait chaque fois, ou alors il hurlait, effrayé à l’idée que l’averse ravage et emporte tout. Maintenant, ça va mieux. Tant qu’il y a quelqu’un près de lui. C’est bien une peur que son père n’a pas. Pas celle-là. Et ce depuis toujours. La pluie le rassure. Cette nuit il lui a juste demandé si ça allait. Noé a répondu : Oui, j’avais un peu peur. Alors il a posé la main contre sa nuque, juste pour le toucher, et Noé s’est rendormi en rêvant qu’il vivait dans un terrier, au fond d’une mine d’édredons et de couvertures.



Demain, Noé part une semaine chez sa mère. Pour l’instant, il y a le cerf-volant qui ne quitte pas le sol, l’arc, les cerises pas encore mûres qui servent de projectiles, l’élevage d’escargots près de la cabane, la cabane elle-même, les toupies, les flingues, les bâtons, le chien qui est un Indien (c’est comme ça), les frites, les pâtes, le poulet. Pour l’instant, il y a la planque, les pièges à lézards, le foot, Spiderman et sa petite sœur (c’est comme ça). Pour l’instant, il y a la menthe en pots, la tortue, la récolte des lucioles, l’écharde dans le doigt, la cheville tordue en grimpant à l’arbre, le voleur, les cascades en trottinette, la flaque de boue. Pour l’instant, il y a le champ de bataille dans la maison, le rebond du caillou sur la voiture, la vitre cassée du voisin, la souris adoptée, le pantalon déchiré, le tunnel de cartons, le renard voleur. Pour l’instant, il y a Noé. Mais après ?



— Tout est prêt ? On peut y aller ? Je n’ai pas envie de rouler de nuit, dit-elle avant de franchir le palier.

— C’est bon, j’ai préparé deux valises, une pour les vêtements, une pour les jouets.

— Tu vas bien ?

— Ça va, et toi ?

— Ho, le boulot et compagnie.

— T’as un peu grossi, non ?

— Pas du tout ! Toi, tu as l’air fatigué. Il a son cahier de jeux et d’exercices ?

— Non, j’ai oublié d’en acheter un (mensonge du père).

— C’est pas grave, j’en ai à la maison. Noé, prends le lecteur DVD pour la voiture, si tu veux.

— Et la tortue, maman, si elle se réveille plus ?

— Elle se réveillera toute seule. Tu la trouveras en rentrant, et puis je suis allergique (mensonge de la mère).

— Ne t’inquiète pas, Noé, je m’en occupe. Et j’arroserai tes pots de radis.

— Au revoir, papa. Maman, on ira à la Cité des insectes ?

— On verra, on verra. Je t’appelle dimanche quand je le ramène.

— D’accord, salut. Au revoir, mon fils. Je t’aime.

Le son des portières qui claquent lui évoque le bruit d’un bocal de cornichons qui s’ouvre. Sauf que là, le bocal se ferme. Tous les cornichons se tirent dans une vapeur de gasoil. Il est le dernier cornichon du monde. À couler lentement, très lentement, au fond du pot. En apnée. Dans le vinaigre. Et les petites bulles d’oxygène sont une cordée de bouées qu’il n’a plus aucune raison de vouloir attraper. La journée se termine dans un grand vide moite. Le ciel est bleu. Un bleu terne. Sans le moindre nuage. Sans le moindre souffle. Il n’attend plus rien. Il s’assoit sur les marches en pierre de la terrasse. Fume une cigarette. Puis une autre. Sort les poubelles. Fait la vaisselle. Répond au SMS de Noé qui lui dit qu’il est bien arrivé. Fume encore une cigarette. Puis une autre. Et puis plus rien. Un rien simple et blanc. Tiède. Avec le couchant qui arrive la lumière se fait basse. Horizontale. Presque à portée de bras. Peut-être même pourrait-on l’attraper. Juste en tendant le bras. Peut-être, peut-être pas. Il n’en sait rien. Il n’essaie pas.





2





« Je n’ai pas de maison, seulement de l’ombre. »

Malcolm Lowry





La peur et la joie. Pile ou face. On vit toute une vie avec ça. La peur ou la joie. Être une pièce. On tombe d’un côté ou de l’autre. On choisit, plus ou moins, de quel côté on tombe. La joie est le dos de la peur. Quand l’une s’éloigne, on distingue le sourire sur le visage de l’autre. On est les deux. Une pièce. Qui vole en l’air. Qui tourne. Qui tombe. S’il n’y a rien ou personne pour nous lancer une nouvelle fois. On reste en bas. Le visage couché dans la poussière. L’idéal serait de rouler. Sur la tranche. C’est un idéal. Ou de rester en l’air. À voltiger. Éternellement. Jusqu’à ne plus avoir besoin de distinguer le sol du ciel. Comme un martinet. Un nuage. Un yo-yo. Un enfant. Comme lorsque Noé montait sur les épaules de son père. Là-haut. Jambes serrées. Mains sur la tête ou autour du cou. Là-haut, peur et joie mêlées. Ce que cela procure de voir un peu plus loin. Ce sentiment de vivre. D’être l’espace. Le mouvement. Le vent frais. La lumière. D’être le premier à goûter les gouttes. D’être le plus près du ciel. Ce cri de force et d’excitation dans la gorge de Noé. Et pour lui qui reste en bas, en dessous, les deux pieds bien stables sur la terre, pour celui en aval, ce que cela procure de hisser quelqu’un qu’on aime, un peu plus haut, un peu plus loin.



Un gigantesque papillon de nuit est accroché à un pied de chaise sur la terrasse. Il est là depuis une bonne semaine. Il est énorme. Fait la taille d’une main ouverte. Blanc, gris, marron et noir. Avec des yeux de chouette dessinés sur les ailes et des poils sur les pattes et l’abdomen. Il doit venir de loin. De très loin. D’Afrique ou de Sibérie. Du Brésil. De Mongolie. Il reste là, immobile, à l’abri de la pluie mais pas du vent, ni du froid. De temps en temps, il bat doucement des ailes. On ne sait pas s’il attend quelque chose ou s’il agonise. Il reste là. Tu parles d’une vie ! Parcourir le ciel, traverser les océans, pour se retrouver ici, seul, de l’autre côté du monde, sur un pied de chaise. Quand on s’intéresse un peu objectivement à la question, le champ des possibles donne le vertige. Des castors qui arrêtent des fleuves. L’eau qui peut fragmenter la roche. Gandhi qui libère un continent sans prendre les armes. La transplantation d’un cœur humain. Ça, ç’a de la gueule. Mais pour ce qui est parfois d’atteindre le soir, ou le lendemain. Ou de trouver une raison de sourire. Ou un moyen de s’endormir un peu. Juste s’endormir un peu. Tranquillement. Paisiblement. Là, y a plus personne.



Le grand paon de nuit reste sur son pied de chaise. Au ralenti. Joseph sur la sienne. Au ralenti. Pas d’ouverture à l’horizon. Pas de respiration de secours. Attendre d’atteindre le printemps. Il faudrait entailler les nuages. Tailler une brèche dans le ciel. Une issue de secours. Un endroit par où filer en douce. Trouver la faille et la creuser, comme Steve McQueen dans Papillon. Tenir le coup. Retenir les coups. Agrandir la brèche et se carapater dans le grand bleu du ciel. Joseph adorait ce film. Il adorait tous les films d’évasion. Quoi de plus universel qu’un film d’évasion ? Chacun son injustice. Chacun son bagne. Chacun son tortionnaire. Chacun son Dustin Hoffman. Chacun sa façon de hurler : « Bande de fumiers ! Je suis toujours vivant ! »



Les choses arrivent sans qu’on les voie. Si les mauvais coups avaient des clochettes aux pieds on le saurait. C’est la faute à personne. Chacun obligé de mettre un jour devant l’autre. Pour être tout à fait sincère il avait un peu vu la grisaille pointer son nez. Une sorte de déception latente dans les yeux de sa femme. Des silences fatigués. Des sourires un peu forcés. Même pendant l’amour. Tout ça dans le siphon siphonné des problèmes de sous, de voisins, de boulot, de crédit, de famille, de fuite d’eau. Beaucoup de bruit pour rien. Et Noé au milieu avec du froid dans les yeux. Jusqu’au matin où elle lui a dit : Je vois quelqu’un. Il ne lui en veut pas. C’est une forme de lâcheté aussi que de faire semblant sans y croire vraiment que rien ne pourra changer. C’est la faute à personne. Maintenant que Noé est plus grand, elle voudrait rattraper le retard, formation accélérée, nouveau job, déménagement. Elle a raison. Ce serait bien que vous restiez tous les deux pour l’instant. Avec le petit. Et puis tu pourras garder la maison, on s’arrangera pour les parts du crédit. Noé sera mieux là, c’est celle qu’il a toujours connue. D’accord. Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Le pire, c’est qu’elle a raison.



Ça y est. Les mouches sont revenues. Les premières de l’année. Toutes nouvelles, toutes fraîches. Prêtes à digérer toute la merde du monde. L’orage d’il y a quelques jours a dû les réveiller, lancer la course, le mensonge de la viande et de la lumière. Les mouches sont revenues. Ça doit bien signifier quelque chose, se dit-il en agitant placidement la main dans une claque molle. Un mouvement. Un cycle. Un truc. Elles sont petites, très vives, excitées, affamées, instables. Elles virevoltent, font des ronds qui ressemblent à des carrés, s’attardent sur les verres souillés de la table. Elles goûtent avec leurs pattes. Il en entend quelques-unes, inconscientes, qui s’attaquent à la lumière en vrombissant de toutes leurs ailes contre la vitre. Pauvre diptère sur son carreau sale qui croit escalader le jour. Il s’approche de la porte vitrée et les écrase une à une, avec son pouce, par compassion ou par pitié. Leur matière le dégoûte passivement. Il épargne néanmoins la dernière, celle qui n’essaie pas de traverser le verre, celle qui semble posée, immobile, résignée. Il approche son doigt au-dessus d’elle pour lui signifier tout de même qu’elle est une survivante. La mouche reste tranquille, impavide, nonchalante. Aucun appétit de vie à signaler. Aucune illusion. La mort et la larve. Une miette et un monde. Rien d’autre. Les mouches qui s’agitent sont celles qui croient vivre, pas celles qui savent mourir. Il retourne s’asseoir devant son bol avec une certaine forme de respect.



Garder le rythme. Remplir le jour. Tuer le temps. Faire gonfler son ventre. Manger présente l’avantage d’être occupé tout en s’occupant de soi. À la télé, un couple s’entraîne dans de grands fauteuils roses à connaître le fromage préféré ou le voyage de rêve de son partenaire. Au lieu de lui donner une sensation de présence, toute cette merde surfaite et brillante l’isole encore plus du reste du monde. Il change de chaîne et passe aux informations régionales dont les sujets suscitent en lui une indifférence confortable. Il préfère. Dans la cuisine, il opte pour une barquette de lardons, séparée en deux parts individuelles, et une boîte de cinq cents grammes de petits pois préparés. Il agit sans réfléchir, en pilotage automatique, mode repas pour deux du mercredi midi. En balançant les lardons dans la casserole, il se rend compte de son erreur (pas de Noé aujourd’hui), retire rapidement une bonne moitié de la dose du bout des doigts pour la remettre à sa place. Ce qui ne sert absolument à rien, puisqu’il recommence la même erreur avec la boîte de petits pois, qu’il vide entièrement dans la casserole avant de se reprendre et d’en jeter la moitié directement à la poubelle. Pendant que le bidule mijote grossièrement, il range le plan de travail et d’un geste précipité, sans grâce, fait tomber la barquette de lardons crus entre ses orteils et le carrelage froid. Le temps de maugréer trois insultes et d’éponger, les petits pois sont parfaitement trop cuits, gris et dégonflés, parsemés d’éclats de porc carbonisés. Harmonie quand tu nous tiens ! Il se rabat alors sur un saucisson/biscottes et attrape au passage une bouteille de rosé qui traînait par là. Des fois, la vie n’est pas si chienne.



Il regarde longtemps le reflet des arbres se troubler à la surface de l’eau d’une piscine en plastique rouge pour enfant. Il regarde longtemps le vent faire apparaître et disparaître un petit morceau de ciel, cerné de branches vertes alourdies de fleurs roses. Il regarde l’eau, le ciel, l’eau, le ciel. Longtemps. Jusqu’à ce que tous les éclats se mélangent. La main du vent vient troubler l’eau et fait disparaître le ciel dans une piscine en plastique rouge pour enfant. Les nuages rampent. Le ciel rampe. Le temps rampe. La bouteille de rosé descend. Noé a oublié l’iPod de son père sur la table de la terrasse. Il a voulu le prendre et puis il l’a oublié. Lui se l’était acheté il y a deux ans au moins, un jour d’automne débordant de bonne volonté. Il avait décidé de se mettre au footing. Il l’avait rempli de Johnny Cash et de James Brown. Prêt à parcourir des centaines de kilomètres. Et puis, bien entendu, il l’avait laissé là, sur un gros tas de résolutions oubliées comme des vêtements trop vieux. Au bout du troisième verre, il allume une cigarette puis attrape la bouteille par le goulot et va s’asseoir tranquillement dans la piscine en plastique rouge qui déborde goulûment.



Le rosé se boit vite. Il présente l’avantage de ne pas nécessiter de dégustation poussée. Après l’équivalent d’un premier verre il a un goût d’alcool blanc, de raisin vert et de terre. Au-delà du premier tiers de la bouteille, on peut enfin lui trouver des effluves de grenadine, un parfum de sous-bois et de pêche ou d’amande verte et de groseille, ou de ce qu’on veut. Le rosé se boit bien à la bouteille, les pieds dans l’eau et la clope au bec, la nuit, sans manières pour la terre et les étoiles. Le rosé est un accélérateur de particules perdues. De poussière. Et d’acide gastrique. Il a chaud. Tête renversée dans la nuit. Il se dit qu’il est seul et qu’il est bien. Il se dit que c’est faux mais qu’il s’en fout. Comme un Indien qui danse dans une plaine brûlée. Il se dit que Noé est en train de rêver. Et que sa mère est quand même une sacrée connasse de ne plus avoir été émerveillée et excitée par l’homme normal qu’il est devenu au bout de simplement neuf ans de vie commune. Il se dit qu’il est un coprolithe. Une crotte fossilisée. Il se dit qu’il n’avait jamais remarqué que la couleur des nuages s’inversait dans l’obscurité. Les blancs devenaient noirs et cachaient la lumière de la lune. Il se dit qu’il a envie de vomir. Ou de manger. Non. De vomir.



« Être libre, c’est choisir. Choisir, c’est renoncer. Donc être libre, c’est renoncer. » Le philosophe de service qui déblatère à la radio accélère son processus matinal de vidange intestine. Le rosé ingurgité abusivement la veille a transformé l’intérieur de son crâne en désert aride. Il coupe la radio, ouvre la fenêtre, la ferme, allume à nouveau la radio. Rien ne va. Rien n’est mieux. La cuisine est parfaitement vide et sale. Comme le jour qui se lève. Comme ses yeux qu’il laisse traîner dans la lumière neuve du jardin. Il les jette contre le ciel, le plus loin possible, comme pour le cogner du regard. Mais il y a un mur gris et bas au loin, que la lumière ne traverse pas. Alors ses yeux, en bonnes balles perdues, rebondissent au fond de son bol. La piscine en plastique rouge gît éventrée dans l’herbe. Elle n’a pas tenu sous son poids. Il a l’impression étrange que les fleurs de pissenlit se moquent de lui. « Certains élans dépressifs ne révèlent qu’une attitude narcissique et régressive », continue le philosophe de service. Il jette la radio dans l’évier puis attrape une feuille et un stylo avant de s’asseoir à la table de la cuisine. Un double cachet effervescent d’un gramme d’aspirine vitamine C gazouille dans sa prison de verre. Sur le papier, d’une écriture bâclée et tarabiscotée, il écrit en repassant plusieurs fois chaque lettre :

Joseph T., 37 ans. Liste des choses dont j’ai été fier :



La boue jusqu’au ventre en rentrant d’une course à vélo à douze ans. Appris à dessiner les arbres et les têtes de mort. Allumer un feu avec trois allumettes. Réparer la tondeuse tout seul. Sauver une plante de la benne à ordures. Ma collection de Rahan. Le temps volé aux écoles et aux patrons. Son rire. N’être jamais allé aux putes. Mes cicatrices. Être citoyen grolandais. N’avoir aucune compatibilité avec les ploutocrates. Avoir vu nager un requin. Avoir goûté un vrai mafé avec les mains. Garder de vieux amis. Ne pas utiliser des mots comme « fumiste » ou « rapporter ». Avoir été présent aux déménagements de mes potes. Mes rouflaquettes. Avoir aidé une fille harcelée par un drogué dans les chiottes d’une salle de concerts. Ne pas être mort à 27 ans. Ne pas être mort à 33 ans. Avoir séduit. Retenir des mots comme « trichotillomanie ». Essayer de faire quelque chose de mes peurs. Ne pas travailler le lundi. Avoir conçu et construit un meuble à deux. Avoir pris des gaz lacrymogènes pendant une manif. Avoir embrassé pendant une manif. Avoir dormi à la belle étoile. Avoir vu un Basquiat et un Van Gogh en vrai. Avoir essayé de comprendre les paroles de Bob Marley. Mes voyages (3). Faire jouir quelqu’un. Connaître le nom de certains arbres. Lui avoir fait croire que je sais danser alors que je ne danse jamais. Connaître des passages secrets. M’être fait servir un godet de whisky par Calvin Russell à un de ses concerts. Avoir construit des cabanes en paille et un radeau. Posséder un chapeau melon avec une plume à la Tom Waits. Avoir pris un acide dans un commissariat. Être tendre avec les femmes. Noé. Noé. Noé.



Il attrape une autre feuille blanche dans le tiroir du bureau et la place à côté de la première. Il écrit dessus :



Joseph T., 37 ans, et maintenant :



Avoir gagné le tournoi de poker l’été dernier. Avoir sauvé le chien du voisin blessé par une voiture. Avoir lu en entier La Divine Comédie. Quelques amis. N’avoir tué personne. Tenir l’alcool. Ne pas aimer plus l’argent. Ma collection de Rahan. N’être toujours pas allé aux putes. Ne pas se curer le nez dans la voiture le matin. Pas trop gras. S’être laissé quitter sans violence. Apprendre le cerf-volant pour Noé. Noé...



Au bout de dix bonnes minutes plates comme les voiles d’un voilier sans vent, il renonce à chercher plus loin. Il se lève et s’attelle à couper du saucisson en tentant pour une fois de ne pas y laisser un bout de doigt ou d’ongle. Il y parvient et ressent un petit résidu de fierté ou de quelque chose y ressemblant. Alors son dos se déplie lentement, sa tête pointe vers le ciel et son regard va se perdre au fond du jardinet qui sert d’arène à ses yeux et d’horizon à ses rêves. Il faudrait s’occuper un peu de tout ça, pense-t-il. Tailler le noyer et le figuier, mais il est déjà presque trop tard. Débroussailler et tondre le gazon, une nouvelle fois. Recommencer encore et encore, ces petits rituels mesquins qui font passer l’herbe pour de la moquette, les pigeons pour des boules de Noël et les dimanches pour des journées bien remplies. À gauche, juste avant le grillage réglementaire, il y a la cabane en bois de Noé. Ils l’ont construite ensemble. Autour du vieux cerisier aux branches basses. Voilà une chose à rajouter à sa liste. Uniquement en palettes de chantier et en bois de récupération. Conçue, dessinée, assemblée, clouée à la main. Par lui. Porte intégrée pour la tortue. Toit grillagé contre les buses et autres prédateurs de chatons et de bébés tortues. Trou d’espionnage intégré. Avec Noé et son marteau en plastique comme assistant. Une sacrée belle cabane.

Lorsqu’il ouvre la porte vitrée et tente deux pas à l’extérieur, le ciel est une mosaïque bleue et grise, lézardée d’orange et cernée de blanc étincelant. Une bardée d’oiseaux, épais et larges comme des canards, le traverse à l’horizon. Puis ses yeux descendent se perdre sur trois mésanges qui zinzinulent assidûment dans les épines. La lumière est basse, jaune, pleine de soufre. Elle garde du sombre en elle. De l’obscur malgré l’éclat. Quelque chose monte dans l’air. Quelque chose se prépare. Mais il ne se passe rien. Ses pieds sont encore nus. Il marche. Traverse lentement le jardin sans grâce. Sa posture voûtée, sa démarche, le fait ressembler à un gros point d’interrogation qui s’éloigne. Il est un Big Foot à découvert dans une clairière. Un caillou s’enfonce dans sa voûte plantaire mais il ne s’arrête pas. Il attrape le tronc du vieux cerisier comme une bouée de sauvetage et monte tout droit dans la cabane.





3





« Elle est douce comme de l’eau qui court

La sensation de n’être pas quelqu’un. »

Fernando Pessoa





La pluie ne tardera pas à tout remettre à sa place. C’est-à-dire au sol. À terre. Par terre. La pièce, principale et unique, est assez grande pour qu’il s’assoie ou s’allonge. Il ne peut se mettre debout que sur la petite terrasse, en planches de coffrage, assorties d’une balustrade vernie et clouée à deux palettes de chantier en guise de balcon. Il y a une grosse corde à nœuds pour descendre d’un côté et des barreaux cloués sur le tronc en guise d’escalier de l’autre. Ça c’est pour Noé puisque, le cerisier ne dépassant pas un mètre cinquante de hauteur, n’importe qui peut se hisser directement à l’intérieur. Il y a une fenêtre en plexiglas aussi. Une partie du toit est en goudron, l’autre en grillage. À l’intérieur, une caisse en bois sert de table et une autre de meuble, sur laquelle sont disposés coquilles d’escargots, lime rouillée, fil de fer, petit miroir de grand-mère, gobelets vides, lunettes de soleil sans verre, canif à tire-bouchon, briquets usagés et Playmobil amputés. Contre le tronc, des bâtons et bidules de toutes sortes sont entreposés. Douze clochettes ficelées ensemble tintinnabulent dès que quelqu’un tente de monter. Une fois à l’intérieur, mains croisées derrière la tête, il improvise un lancer de ronds de fumée autour d’une toile d’araignée, activité qui ne tarde pas à l’accaparer complètement dans un mélange d’intérêt paisible et de contentement joyeux auquel il n’avait pas goûté depuis bien longtemps.



Sur un arbre d’un mètre cinquante de haut, on n’est pas beaucoup plus près du ciel. Pourtant la gravité change. Pour l’instant, il ne sait pas vraiment définir s’il se sent plus lourd ou plus léger, mais la gravité change. Le point de vue également, puisqu’il ne peut pas tenir debout sur ses pieds mais que, malgré cela, il est tout de même plus haut et peut donc voir plus loin que d’habitude. Une fille fait ses gammes à la flûte traversière à trois maisons de là. Il la voit par la fenêtre ouverte de sa chambre, debout, droite et légèrement cambrée, souffle dégagé devant son pupitre. Elle s’applique. Sa poitrine se tend lorsqu’elle inspire. Une longue mèche tombe devant ses yeux à chaque mouvement. Une main blanche l’écarte dans un mélange de grâce et de gêne. De l’autre côté de la haie, massive, de thuyas, le vieux chien du voisin défèque allègrement dans cette posture ridicule, familière aux mammifères, pattes avant tendues, appuyées sur le sol, cul ramené entre les pattes arrière, regard vers l’horizon. Quel drôle de réflexe, de regarder au loin, d’un air songeur, pour camoufler une position gênante. Un peu comme ces enfants qui croient suffisant de se cacher les yeux pour ne plus être vus. L’ombre des cyprès se balance mollement sur les façades crépies. Le ciel est parfaitement bleu. Balayé de mistral. Sans la moindre nuance de blanc.



Il a dû s’endormir. Comme ça, à regarder le vent et le ciel. À regarder les gens qui vivent, un chien, une fille. C’est un spectacle reposant. Les gens qui évoluent. La tête calée sur un mini-fauteuil Buzz l’Éclair. Dos sur le bois. Jambes repliées dans cette posture qui rappelle le ventre de maman. Il s’est laissé embarquer par cette douce léthargie sans se faire prier. En pensant presque merci. Joseph se réveille, la bouche ouverte contre la latte du plancher. Vu la quantité de bave sécrétée, il se dit qu’il était parti loin au pays du sommeil. Il était doux, ce repos. Ce n’est pas automatique comme truc. Il y a tellement de repos qui fatiguent. Lorsqu’il ouvre les yeux, la première chose qui lui traverse l’esprit, c’est qu’il est bien et qu’il n’a pas envie de bouger. Par « pas » il faut entendre « plus jamais ». Et puis en reprenant pied, en ouvrant les yeux, en dépliant son corps fourbu par la position, il se dit qu’il a faim, froid, et envie de pisser. Des sensations physiques. Simples. Claires. Ce qui lui convient. Il saute de la cabane et urine dans l’herbe sombre. Le soleil est presque couché. Il regarde au loin d’un air songeur. Comme le chien. Il faut s’organiser, pense-t-il. Il faut s’organiser.



Claire – la nouvelle bibliothécaire catégorie A – n’a pas su quoi lui répondre au téléphone. Pour tout dire, il misait un peu là-dessus. La rapidité, la surprise, de quoi perdre l’ennemi. Jusqu’à la fin du mois ? demande-t-elle. Oui, au moins. Le docteur est formel. Avec ce genre de blessure il faut épargner son dos... Ne plus rester assis... Plus jamais assis, quelle horreur ! s’exclame-t-elle. Mais il y a tous les budgets d’achat à préparer pour la rentrée. Et ce stage en bibliothéconomie. C’est dommage ! On se faisait un plaisir de le programmer avec toi. Eh oui, c’est dommage, répond Joseph, c’est bien dommage. Il raccroche instantanément avec la délicieuse sensation d’avoir tiré la chasse d’eau dans des toilettes bouchées depuis trop longtemps. Il pousse un cri de guerre. Entame la danse indienne des Maximonstres qu’il partage avec Noé à chaque occasion. Se surprend à sourire bêtement. Attrape sa sacoche. Enfile un sweat large et file vers la zone industrielle.



Dans la vie il faut mettre les formes sinon ne reste qu’une boucherie parfumée. C’est important, les formes. Il se souvient de s’être interrogé longtemps sur la façon dont il répondrait à Noé le jour de « la » question que tous les enfants finissent par poser et qui peut quelles que soient les modalités se résumer à : Qu’est-ce qu’on fout là ? Le problème, c’est que Joseph n’a pas la réponse ou plutôt si, mais la réponse qui est la sienne ne peut pas être lâchée comme ça à un enfant. Il faut lui laisser ses chances, tout de même. Ne pas trop miner le champ des possibles. Là, on apprend la nécessité de mettre les formes, d’arrondir les angles, d’amortir la chute. Parce qu’il est impossible de répondre la vérité. Impossible de partager le crabe qui nous ronge le ventre. Impossible de répondre : En gros, on est des étincelles perdues, de la poussière d’étoile et de boue, l’espace entre deux doigts qui claquent, la distance entre le rien et le rien, éperdus et patraques, des dieux sans mode d’emploi, moins que des bêtes, un rire perdu dans la grande soupe cosmique, une allumette qui ne sait pas quand elle s’éteint. Mais accroche-toi, bats-toi, la vie est belle bien qu’elle ne t’appartienne pas et on peut tout avoir à l’usure, même le monde. Non, on ne peut pas vraiment répondre ça. Et puis un jour, Noé a donné la réponse avant de poser la question. Il a dit : On est comme des poules. Des oiseaux qui ne savent pas voler.



Au premier supermarché, il achète deux cubis de vin. Des biscottes. Du saucisson. Du Nutella. De la vodka. Un énorme régime de bananes. Du camembert. Des croque-monsieur. Un pot de crème Chantilly. Des fruits au sirop. Un gigantesque sachet de trois kilos de cacahouètes. Des liégeois au café. Du jambon cru. De la mayonnaise. Il marche à toute vitesse dans les rayons. Choisi au hasard, à l’envie. Il prend les plus gros paquets. Les meilleures marques. Les produits auxquels on fait attention d’habitude parce qu’ils coûtent cher, qu’ils ne sont pas très raisonnables ou pas très sains. Il jubile dans les rayons en imaginant les yeux de Noé s’il pouvait le voir juxtaposer dans son Caddie une bouteille de deux litres de coca, du chocolat aux noisettes entières, du pâté, du roquefort, des petits pains fourrés à la myrtille. Du poulet rôti. Des barres énergétiques au caramel. Des sucettes orange vif qui piquent. Au rayon friandises, une mère tente de maîtriser sa fille qui se roule par terre en réclamant des Schtroumpf et des bidules de toutes les couleurs qui semblent composés de sucre extraterrestre. La mère tient bon le temps que la petite se vide de ses larmes. Joseph passe derrière eux et prend deux paquets de chaque. La petite fille s’interrompt brusquement et le regarde disparaître dans les lumières fluorescentes comme s’il était un croisement entre Justin Bieber et Dieu.



Près des caisses, il tombe sur une promotion signalée à grands coups de marqueur fluo. Un kit professionnel pour étudier les étoiles. Le télescope semble assez performant. Il attrape la boîte sans plus de considération. Puis vient se coller à la queue devant la caisse numéro trois. La caissière est une blonde fatiguée. Elle a les yeux trop maquillés, les traits tirés, et des strass sur les ongles. De temps en temps, d’une main appliquée, elle masse son épaule qui semble endolorie. Joseph se demande si les étoiles sur ses ongles sont tombées de ses yeux. En sortant, il croise un homme puant, sale et barbu qui se fait refouler du Flunch. Il baragouine en remuant les bras. Apparemment il a de l’argent, mais ce ne sont que des centimes. Un gros sac en plastique plein de centimes. L’agent de sécurité refuse de le laisser rentrer. En passant, Joseph glisse un billet de cinq euros dans la poche du clochard. Une dame qui semble habiter dans les couloirs s’approche de lui en hurlant. Elle porte une tenue de mi-saison, ample et confortable, couleur anis, et de gros bijoux ethniques en graines, en corne ou en bois, qui font du bruit lorsqu’elle remue les bras. Ne lui donnez pas d’argent ! Il a une pension ! Il s’en sert pour se droguer ! Elle est toute rouge, dégage un mélange de sueur et de crème parfumée. Elle exulte. Sa voix est aiguë. Coupante. Parsemée de postillons épais. Oui, je comprends, dit Joseph. Il retourne sur ses pas. Reprend son billet de cinq euros et le remplace par son billet de secours qu’il garde au cas où dans la plus grande poche de son portefeuille. Cinquante euros. Le silence ébahi de la dame lorsqu’il repasse à côté d’elle est rose et légèrement sucré.



Il pleut. La pluie, c’est confortable. Lorsqu’on est à l’abri, bien sûr. C’est comme une couverture. Entre soi et le monde. Entre soi et la lumière. La cabane est à peu près étanche. Ce n’est pas du mauvais boulot. Le ciel se remplit d’encre. Électrique. C’est plutôt beau quand l’horizon s’énerve. Que les pistes se brouillent. Que les nuages se dressent, se musclent, s’étendent. Qu’ils lèvent un menton noir, défiant, en fronçant les sourcils. On sent qu’ils ne lâcheront pas. Jusqu’à l’explosion. Jusqu’à la révolution douce de la lumière. Une cabane dans les arbres, c’est l’endroit idéal pour observer ça. Il se demande pourquoi Noé et lui n’en ont pas encore eu l’occasion. Parce qu’ils ne l’ont pas saisie tout simplement. C’est assez simple en fin de compte. D’oublier de vivre. Il installe ses provisions. Le matelas du clic-clac du salon, une fois plié en deux, tient parfaitement sous la pente du toit. Joseph a une couverture. Des cigares. Trois vieux Rahan écornés et un Robinson Crusoé. Entre deux bouchées de chocolat au lait (avec éclats d’amandes et caramel au beurre salé), il s’attelle plus ou moins au montage de son télescope. Plus ou moins. Sans se presser. Avec l’indolence molletonnée d’un singe couché dans le brouillard. Sur l’herbe trempée, le soleil se repose.

Les giboulées giflent le monde d’une impertinente cadence. Le vent frappe d’un côté, de l’autre. La pluie tombe en bourrasques, s’enroule, retombe, file dans tous les sens en flèches folles. La pluie se moque de lui. Bruyamment. Elle secoue. Elle décoiffe. Mais la pluie ne lave pas tout. De la cabane, il voit le toit de la maison, l’usure, la mousse, les tuiles cassées. Depuis quelques mois, Joseph ne parvient plus à suivre le rythme, à l’entretenir. Changer une ampoule lui demande plusieurs semaines, et s’il peut faire sans, il ne se gêne pas. Alors pour ce qui est du toit ou des murs, ce n’est même pas la peine d’y penser. À moins qu’un tronc déchire la façade de la chambre de Noé, il ne voit pas ce qui pourrait l’obliger à s’y mettre. Et encore, ça pourrait faire une belle fenêtre. La pluie ricane de plus belle. Voilà plus d’un an qu’il devait poser des gouttières. L’eau du toit tombe en épais filets qui abîment le crépi des murs et font un boucan d’enfer sur les dalles de la terrasse. Des cordes auxquelles on ne peut même pas se pendre, pense-

t-il. Des barreaux mous. Des percussions perdues. Une drôle d’idée lui fait alors frémir les synapses. Il descend de l’arbre et court jusqu’à la cuisine pour en ressortir presque aussitôt, chargé d’une batterie de casseroles et de bassines de toutes les tailles. Il en place une sous chaque filet d’eau un peu épais. Les récipients plus ou moins larges et plus ou moins remplis émettent les variations métalliques d’un vibraphone un peu timbré sur lequel le ciel s’acharnerait. Un joyeux bordel qui le fait tourner sur lui-même comme un Rabbi Jacob sous kétamine jusqu’à ce qu’il aperçoive, au détour d’une courbe, le visage rieur de la voisine flûte traversière qui l’observe par sa fenêtre ouverte, les yeux écarquillés de plaisir devant ce spectacle : Les tambours des vaches folles du Bronx. Silencieux et gêné, il réintègre alors sa carcasse pesante, essuie de ses deux mains son visage et ses cheveux trempés, effectue le salut circassien que Noé lui a appris et qui décroche au passage le sourire de ladite voisine, pendant qu’il retourne en macaque perdu dans son arbre.



Depuis combien de temps s’applique-t-il à dessiner du bout chocolaté de ses index sales sur une planche du mur ? C’était en premier lieu pour s’essuyer les doigts, mais le voilà à présent entièrement absorbé dans les derniers détails d’une silhouette touffue qui pourrait s’apparenter à l’enfant naturel que le cousin Machin de la famille Addams aurait eu avec le Diable de Tasmanie. Il ne s’en rend pas compte mais il sourit en fignolant la bestiole. Puis ses yeux se laissent mener en laisse par une longue ligne de fourmis qui longent le tronc de l’arbre. Tête noire et cul rouge. Elles sont plusieurs centaines, peut-être des milliers, à se suivre en file indienne sans le moindre pas de côté. À dix centimètres de là, il découvre une autre file qui longe le tronc dans le sens inverse. Celles qui montent ne portent rien puis redescendent les mandibules chargées. Brindilles, morceaux de feuilles, et même deux ou trois abdomens de bestioles rongées. Elles travaillent dans l’ordre. Avec force et abnégation. Elles réparent ce que détruit l’orage. Elles résistent au ciel. À moins qu’elles ne s’attellent déjà à creuser le sentier immuable qui va du berceau au frigo et du frigo au tombeau. Certaines d’entre elles tombent en chemin. S’arrêtent épuisées. Blessées. Broyées. Mais l’élan général est imperturbable. Parfaitement solide. Et parfaitement vain.

Il ouvre la porte, assez énervé, s’affale sur le canapé comme un ado qui rentre du lycée. Devant lui, entre la télé et la fenêtre, Woody Allen ahane à terre, rouge et suant, en débardeur. Il soulève de la fonte. Lui ne sait plus pourquoi il est en colère. Une injustice profonde. Une saloperie. La fille arrive. Cette charmante rouquine du lycée dont il était secrètement amoureux. Pendant deux ans, chaque soir dans le bus, il l’admirait sans oser l’aborder. Là il est redevenu adulte. Ou pas vraiment. Il ne sait pas. En tout cas il n’a plus peur de s’approcher d’elle. De lui parler. De la faire rire. Ils boivent et dansent. Leurs mains se frôlent et elle enlève son tee-shirt. Au moment de passer à l’acte, des pleurs d’enfant empêchent Joseph de se concentrer. C’est Noé dans la chambre. Il y a une bonne dizaine de pigeons autour de son berceau. Joseph les chasse. Console l’enfant. Quand il retourne dans le salon, la fille est avec Woody Allen, ils boivent de la vodka. Elle pose sa main en haut de sa cuisse suante et rouge. Joseph se met à pleurer comme une fillette. C’est à ce moment précis qu’il se réveille avec les marques du bois incrustées sur la joue.



La pluie a cessé de tomber, c’est la fin du jour, l’heure à laquelle la voisine fait ses gammes pendant que, normalement, il se met à jouer avec Noé. Il n’aime guère, d’habitude, ce petit fond sonore aigu et lancinant qui le distrait pendant qu’il tente de se remémorer le cri du caribou, mais aujourd’hui qu’il est vautré sur le sol de sa cabane, un œil encore collé par le jus noir des rêves, il l’écoute peut-être véritablement pour la première fois, et c’est comme si un colibri venait chatouiller son oreille interne et son centre de gravité. Heureusement qu’il est couché, sinon il devrait s’asseoir tellement la mélodie fluette le transperce. Il est bien, là. Sans mouvement. Sans projet, si ce n’est l’envie d’allumer un cigare qui commence à pointer son nez. Il se laisse faire et traverser, ballotter dans l’air. Il attend la fin du concert avant d’entamer le moindre mouvement. Et c’est dans le silence qui suit, encore chargé d’eau et de musique, qu’il se redresse et s’ébroue comme un chien libéré des ordres de son maître.





4




« Peu à peu : se redresser, partir avec l’oiseau,

puis avec l’arbre, lui laisser nos gestes

et le petit secret enterré à son pied. »

Thierry Metz





La première fois qu’il avait pris l’avion, il n’avait pas encore dix ans. Il s’en souvient plutôt bien. Le voyage avait duré plus de douze heures. Il se souvient des jus d’orange que lui servait perpétuellement l’hôtesse de l’air. Il se souvient des Picsou magazine. De la fatigue. Du film. Du walkman. Il se souvient qu’au moment de regarder à travers le hublot il avait eu légèrement peur en ne voyant plus la terre, format carte de géographie, ni le bleu et l’argent de la mer, mais un sol tout près et tout blanc. L’avion volait au-dessus des nuages et il n’avait jamais pensé qu’on pouvait aller au-dessus des nuages. Le volume clair et dense, opaque, légèrement rose, semblait solide comme la terre ferme. Les rayons du soleil transperçaient cette vallée cotonneuse. Il aurait voulu courir dessus. Dévaler dans la crème. Ne plus redescendre.

Accroupi dans l’herbe au bord du cercle noir et sale d’un ancien feu de jardin, Joseph trempe ses deux doigts tendus dans la cendre. La matière, blanche et grise, humide et froide, colle comme du pastel gras. À la manière du dernier des Mohicans pour son ultime combat, il dresse un regard fier vers le lointain en traçant sur ses joues deux diagonales de neige sale. Des peintures de guerre avec les restes d’hier. Voilà de quoi se préparer pour la chasse. Et le fait que le gibier qu’il vise soit un paquet de Chamallows géants ne change rien à l’affaire. La tortue lunaire et ses moustaches en chocolat seront son animal totem. « Le grand esprit des âges farouches pue de la bouche » sera son incantation chamanique. Joseph note sur un papier sale trouvé dans la cabane les rudiments d’un bon chasseur guerrier : Pour ce qui est du lance-pierres, un bon Y, bien échancré. Compte 15 centimètres pour le pied et 15 pour les branches, maximum, en tout cas moitié-moitié, d’un bois solide, le chêne ou le châtaignier. Des graviers ronds et une chambre à air doublée. Pour un arc, privilégie un bois souple, le noisetier par exemple. L’if est un bon arbre aussi, mais il demande plus de travail. Certaines lames de bambou font parfaitement l’affaire. Une corde pas trop épaisse, ficelle tressée finement, chanvre ou lin, ou fil de pêche pour les plus ambitieux. Quant aux flèches : osier, noisetier, saule, bambou. Bien droites, c’est ça l’important. Une entaille d’un côté, une pointe de l’autre. Pour les plumes et la tête de flèche, y a pas non plus marqué Yakari sur mon front, faudra se débrouiller. Ça va saigner !

Monter le télescope n’était pas une mince affaire. Il y a des choses qui ne changent pas. Des fausses notes immuables. C’en est presque rassurant. Le cognac va un peu trop bien avec les cigares. Les modes d’emploi, mal traduits, sont incompréhensibles. Les jeunes filles sont belles. Les adolescentes aux seins gonflés et à la peau blanche boursouflent ses yeux las de désir coupable. La sève monte dans les arbres à chaque mois d’avril. Le crapaud coasse. Le travail ennuie. Les fils gras de saucisson restent entre les dents. Les gens seuls le sont davantage la nuit. Les enfants ont besoin d’histoires. Les adultes aussi. La lune fait briller les yeux des bêtes. Avaler la fumée du cigare rend malade. Un jour ça y est, on a vieilli. L’eau use la pierre. Il faut souffrir pour être beau. Et pour être laid aussi. Il y a du bon et du mauvais sang. L’étoile Polaire est toujours la première à briller dans le ciel. Vomir, c’est désagréable mais ça fait du bien. Il y a des choses qui ne changent pas. Des fausses notes immuables. C’en est presque rassurant. Le reste meurt. Un pipi, l’entropie et au lit. Joseph se demande en pointant son télescope vers le ciel noir comment s’appelle la dernière étoile à briller dans le ciel, celle qui arrive toujours trop tard.



À part la Lune et son trou pâle il n’y a pas grand chose à voir. Au fond d’une ville, dans la cuvette artificielle de ses gaz et de ses ampoules, les étoiles ne sont qu’un lointain souvenir. Ou une fausse promesse. Va savoir. De toutes façons la vitesse de la lumière et tutti quanti c’est pas vraiment sa tasse de thé. Lève-toi et cours ! C’est bon, il a déjà donné. Lui, il serait plutôt pour le flegme de l’obscurité. La lenteur de l’ombre. La paresse comme un doigt d’honneur au soleil. Une phrase qu’il a dû lire un jour qu’il se morfondait au fond de son bureau à huit euros de l’heure. Les livres, c’est comme la lune, c’est des promesses. Ou des mensonges. Des espoirs, des substituts. Des réserves aussi, pour plus tard. Les rêves, ça remplit pas les ventres. Mais quand on a le ventre plein, comme un vieux lion, tout ce qu’on fait, c’est dormir. Et au réveil, encore la faim. Jusqu’à la fin. Alors les rêves, c’est déjà bien. Prêt pour le décollage. Jean de la Lune. Ground control to major Tom. Allô, Houston. Un bruit suspect et répété oblige Joseph à renoncer à son ascension gravitationnelle. Quelque chose qui racle et qui tape contre le tronc du cerisier.



Te voilà toi ? Une tête peinturlurée d’argile émerge du trou gras et boueux du monde. Le cou se tend loin devant, en un balancement lent et musclé. Les yeux sont encore à moitié collés. La bouche en forme de bec mord sporadiquement ce qui passe trop près, humus, feuilles, jeunes pousses de gazon ou de trèfle et tiges de marguerites. Odile, première du nom, douze ans d’âge, sort des entrailles de la terre et de son sommeil hivernal. Elle remue les pattes en une brasse préhistorique et goûte, pour la première fois depuis plusieurs mois, le petit jus noir d’une nuit de mai. Odile est la tortue de terre, d’Hermann ou de Méditerranée, qui habite dans le jardin depuis six ans et jette son regard indifférent et sage sur leurs gesticulations quotidiennes. Odile aime les tomates, les poires, tout ce qui est vert et qui se mâche depuis l’âge de pierre. Tu dois être gelée, ma pauvre, t’as failli te faire givrer la gueule, lui dit Joseph en se penchant pour l’attraper. T’es un peu déglinguée de l’instinct toi aussi, ou c’est le réchauffement climatique, tu dois mieux le savoir que moi, va… Ça fera plaisir à Noé de te retrouver. L’évocation du prénom de son fils fait surgir le petit visage. Il l’imagine à cet instant en train de dormir, cheveux en bataille, la seule qui vaille, avec près des lèvres qui respirent doucement un petit filet de bave séchée qui mène tout droit vers ses rêves. Viens, ma vieille, tu dois avoir la dalle ! Joseph se redresse un peu plus droit et remonte dans sa cabane, une tortue terreuse sous le bras.



Un mois plus tard on aurait pu boulotter les cerises directement sur l’arbre. Le sucre rouge collé à la peau aurait ravivé les couleurs du ciel. Et il aurait fallu se battre, avec vaillance, ruse et détermination, contre la multitude joyeuse des insectes et des oiseaux affamés. La ligne de front serait collante et suave. La chair pulpeuse des fruits inonderait l’espace de ses saveurs éventrées. Il y aurait les abeilles, les guêpes, les fourmis, les gendarmes, les araignées, les passereaux, les moineaux, les pies, les sansonnets, et Joseph au milieu, moulinant dans le vide comme un King Kong pendu par le bras à sa tour d’acier. Quel beau bordel sirupeux ç’aurait fait. Sans compter les asticots. La prochaine fois que tu te prends pour le Baron perché, mon couillon, essaye de faire ça en été, ce sera plus pratique. En attendant, heureusement, tu peux toujours faire pendre tes saucissons à des ficelles du plafond comme des guirlandes de Noël. Ou faire vingt-huit siestes par semaine, comme Alexandre le Bienheureux.



L’aube est rose comme une nuisette givrée. Elle pose une eau de parfum sur le petit dos rond des choses et les choses commencent à se déplier. On ne peut pas dire qu’une tortue se sente vraiment à l’aise dans un arbre. À peu près autant qu’un enfant derrière un bureau ou qu’un homme dans les embouteillages. Odile, de retour sur la terre ferme, arpente le monde pendant que le jour prend sa place et que Joseph se fait couler un café. Le ciel est clair, l’horizon un saumon sauvage et le breuvage brûlant. Odile se rince dans l’herbe trempée. Joseph alterne entre de grandes giclées de ciel au fond des yeux et de petites gorgées de café au fond du ventre. Certains matins sont conquérants. D’autres, gémissements d’esclaves. Ce qui au final ne change presque rien mais, c’est quand même mieux de se réveiller avec l’envie de bouffer quelque chose, du pain, du ciel, un livre, des kilomètres, un mur, une femme. Quelque chose. Il souffle sur ses mains comme un marin sur le point d’attaquer la mer. Il surveille son monde et joue à la vigie. Les voitures klaxonnent. Un voisin en retard crie sur sa troupe. Des jeunes chahutent à l’arrêt de bus. Il aperçoit la voisine à la flûte traversière qui se dirige vers eux. Elle a les joues rouges et les cheveux mouillés. Elle sourit. Ils ont l’air forts. Libres. Inatteignables. Les garçons fument et font les coqs. Les filles se moquent et se mordillent les lèvres. Ils se foutent du monde et c’est beau. Joseph a faim. Le manque de sommeil adoucit les angles. Ça commence pas trop mal tout ça…



Le matin, quand chacun court et que le monde reprend sa ronde, ce qui est bien, c’est de se lever, de manger, et de se recoucher. Voilà le pouvoir absolu, se dit Joseph en se glissant entre le matelas et la couette. Cette impression de tenir tête à la tempête. Ça caille un peu. Son nez reste rouge mais il se sent bien sous son armure de plumes. Il a enfilé les mitaines multicolores de son fils. Grignote une banane. Sirote son café. Au loin le mouvement se calme. On ne doit pas être loin des neuf heures. La première vague de trimeurs est passée. Les enfants crient dans les cours d’école. Les livreurs livrent. Les magasins ouvrent. Les passereaux nourrissent leur marmaille. Les poubelles sont vides, on peut recommencer à les remplir. Joseph attrape un Rahan et se plonge tièdement dans les âges farouches. Adolescent, il pouvait passer des heures, des après-midi, des journées entières le nez entre les pages d’un livre ou d’une bande dessinée. Il savait quand il partait, jamais quand il reviendrait. Mis à part quelques nécessités physiques, aucune condition, aucun critère, aucune temporalité ne pouvait l’obliger à abréger son voyage. Les livres sont des magiciens qui peuvent faire disparaître les montres. Il l’avait oublié.



Le radeau, l’élastique, la voile, le cerf-volant, la nage, le verre, la perche, l’hameçon, le nœud coulant, la fronde, le tuba, la torche, la bougie, la luge, le levier, l’attelle, l’œuf dur, la couture, le parachute, le savon, le barrage, le trident, le lasso, la loupe, l’aqueduc, le paratonnerre, le moulin à eau, le pont, l’hélice, le grappin, l’ancre, le carrelet de pêche, l’équitation, le travois, le tambour, le bouclier, l’échelle, etc. Il en a découvert, des trucs, le fils de Craô ! Et puis toujours mine de rien, sans ennui et avec plaisir, l’air de ne pas y toucher. En même temps, à l’époque, on avait des plaisirs faciles, déjà ne pas se faire dévorer par un Gorak, c’était Byzance. Des souvenirs d’enfance lui revenaient à la lecture. Des bouffées chaudes et paisibles. De longues heures tranquilles, assis dans les chiottes, à faire sécher sa crotte et grandir ses rêves. L’aventure immobile. L’exploration. De longues heures belles. Placides. Neigeuses. Intemporelles. Fourrées dans le papier. C’est probablement pour cela qu’il était devenu assistant bibliothécaire, ces échappées belles, ces voltiges, ces sauts en parachute que permet un ouvrage, le cul bien calé sur sa chaise. À présent, il abhorrait son métier. Un mélange d’administration, d’archivage, de flicaille. Triste à mourir. Pire qu’un mauvais bouquin. Sauf lorsqu’il surprenait certains mercredis trop languides, le corps et le regard absents d’un enfant qui venait s’ébouriffer, se nettoyer, parfois même disparaître, entre les pages usées d’un rêve.



Le sommeil est une mer paisible qui lui lèche les pieds. Sac et ressac de la fatigue. Langue chaude des songes. Disparition touffue. Depuis l’arrivée de l’enfant, les siestes paresseuses sont un lointain souvenir. Depuis le départ de la femme, les siestes crapuleuses n’existent plus. À un moment, il a pensé distinctement qu’il était sur le point de couler. Puis il s’est laissé faire. Avec délectation. Puisque nous ne sommes pratiquement que de l’eau, il semble cohérent d’affirmer que chaque être humain porte en lui une dose considérable de buée. Vivre consisterait ainsi à s’évaporer. L’âme serait un reflet sculpté dans le miroir. Les nuages, accumulations condensées de tristesse. Chaque jour oublié ajouterait un bras au brouillard du fleuve. Pour comprendre, il faudrait être de ces martinets qui boivent les gouttes de pluie en plein vol. Accepter de devenir une combustion glacée. Nos rêves araignées d’eau dans les flaques de nuit. Nous sommes la consistance des nuages. Et nos fragiles petites brumes deviennent du givre qui fond.



Il a ouvert un œil, puis l’autre. La rétine comme un grappin planté dans le gras blanc du jour. Il s’est redressé, tant bien que mal, la joue froissée et la nuque douloureuse. Le temps était parti loin devant. L’après-midi quasi achevé. Une bonne chose de faite. Debout sur le balcon en planche de son fort Alamo, il aurait voulu étirer son corps avec puissance et lancer dans la jungle grise un cri fracassant de Tarzan. Il se contente pourtant d’une toux goudronneuse, et de quelques bâillements pour creuser des trous dans le temps. Il jette ses yeux au loin comme un filet de pêche dont les flancs sont troués. Le bus revient à son arrêt, le vendeur de légumes engueule une cliente qui a renversé la corbeille d’agrumes. Les fruits dévalent le trottoir et filent entre les jambes des passants. Tout cela se termine en jus gluant sous les roues des voitures. Cette débandade sucrée l’enjoint joyeusement à descendre sur la terre ferme. Les deux pieds bien posés sur le sol trempé, il se soulage dans un sentiment de liberté triomphante en visant le plus loin possible.



Il en faut peu parfois pour se sentir libre. Il y a des instants, des éclats, qui vous sauvent en un quart de seconde de la putréfaction spontanée. Allumer un feu. Atteindre le sommet d’une colline. Libérer un cerf-volant. Les dernières minutes d’un marathon. Le fruit cueilli en haut de l’arbre. La première clope. Toucher la main de celle qui. Une fuite effrénée dans les rues. Sécher les cours. Tenir tête à un gros bras. Esquiver la police. Galoper. Atteindre en apnée l’autre bout de la piscine. Frauder. Résister. Arriver en haut de l’arbre. L’aube après une nuit blanche. Pisser dans un jardin. Appuyer sur l’accélérateur en laissant dans son dos les lumières de la ville. Danser avec une fille. Lever le poing dans une manifestation. Sauter du pont dans la rivière. Surprendre une bête sauvage. Explorer une maison abandonnée. Se perdre, drogué, dans la nuit. Marcher sur les mains. Aimer quelqu’un. Il en faut peu parfois pour se sentir libre.



Odile traverse le dernier carré d’or de l’herbe ensoleillée. Elle avance coûte que coûte, vaillamment, avec le courage des rampants. Il en faut, de l’endurance, pour avancer à ras de terre avec un système sanguin à quinze degrés. Mettez-la face à un mur, vous verrez, chaque jour elle essaiera de passer. D’abord de face. Puis en longeant. Puis en grimpant. Puis en creusant. Elle s’en fout, elle peut continuer longtemps, elle vit cent cinquante ans. Elle danse comme un animal préhistorique. Elle souffle comme un bœuf épuisé. Elle ahane pendant le coït. Elle nage. Elle escalade. Parfois elle pleure tout doucement comme un petit vieux silencieux. C’est vrai qu’une fois retournées sur le dos, elles font moins les malignes, mais depuis que Joseph connaît Odile, elle a toujours trouvé un moyen de se redresser. Elle ne bouge plus à présent, trop occupée à boire le petit jus des derniers rayons. Sur sa carapace passe une caravane de trois petits escargots mouillés et brillants.





5




« Je compris alors que je ne m’étais engagé

que pour déserter. L’état de déserteur serait le mien.

J’avais enfin découvert ma vocation. »

Jean-Claude Pirotte, Place des Savanes





Il suffit de deux ou trois jours pour commencer à sentir raisonnablement le fennec. Joseph s’en rend compte ce soir devant la pizzeria du parking. La dame derrière lui le regarde avec insistance et mépris. En apercevant le reflet de sa tête ébouriffée et sale dans la vitre du camion, il commence à comprendre. À moins que ce ne soit le petit sac qui gigote dans son dos à chaque coup de patte. Il a préféré prendre Odile avec lui pour aller arpenter le vide de la nuit. En fait, il est juste venu se payer une pizza, mais, après réflexion – agrémentée d’une canette de 8,6 degrés –, il resterait bien un petit peu dehors. Pendant qu’il attend d’être servi, la dame le regarde à nouveau, d’un air dubitatif, ce qui lui donne envie de faire le zouave en sortant Odile de son sac pour mimer un langoureux baiser. Un groupe de jeunes s’esclaffe à côté de lui. Il reconnaît parmi eux la voisine flûte traversière.

Repousser ce moment où l’instant capitule. Pousser des pieds la nuit. S’étirer tranquillement et prendre de la place. Se donner de la place. Là. Ici et maintenant. Entre chien et loup. Au mitan de la défaite et des rêves. Quel drôle de pli on prend à attendre de vivre. Quelle drôle de manière de courir ainsi après la fatigue et de laisser demain prendre la place d’aujourd’hui. La peau du temps est comme la membrane élastique d’une bulle de savon. Elle ne s’éprouve vraiment qu’au moment où elle explose. Restent les reflets et la lumière emprisonnée à l’intérieur. Joseph pense à Noé qui ne veut pas aller se coucher. Qui veut persister à prendre toute la place du moment comme on s’étale dans un lit. Qui fait plier le temps au risque de s’alourdir les paupières. Joseph regarde ce groupe d’adolescents qui rient fort, qui se font tourner la petite fumée bleue de l’obscurité, qui roulent des épaules, qui se touchent, qui s’embrassent, qui perdent l’équilibre. Joseph regarde Odile, ses pattes qui s’agitent, la pelleteuse du vide, prêtes à creuser l’obstacle jusqu’au dernier souffle. Joseph regarde les étoiles filantes des phares de voitures qui tracent à l’horizon des lignes éphémères. Sur le pont là-bas, qui enjambe le brouhaha du fleuve, qui domine la vieille ville, un homme avance contre le vent et on dirait qu’il se tient sur la proue d’un navire. Joseph ne veut pas rentrer.

Il a entendu Allumettes. Mais en se retournant il comprend un Salut mec pas très vaillamment articulé. Il reconnaît le type du Flunch, le crado avec son sac de centimes.

— Merci pour le billet de l’autre fois. C’est pas tous les jours.

— De rien, dit Joseph. Tu veux de la pizza ? Moitié anchois moitié chorizo.

— Bordel, c’est ambitieux ça !

— Je sais ; c’est parce que ma femme détestait les deux.

— OK, allons-y, et je te paye une binouze.

— OK.

— On m’appelle Robin, dit le bonhomme.

— Moi, on m’appelle pas mais je m’appelle Joseph, répond Joseph. Robin comme le voleur des bois ?

— Non, c’est pour faire court, mon prénom, c’est Robinson.

— Chouette, encore un naufrage sourit Joseph.



Il y a le goût métallique de la canette qui reste au bord des lèvres. Il y a l’odeur humide et touffue des fourrés qui monte dans le froid. Il y a le petit bordel en couleur des phares de voitures qui lèchent le goudron. Il y a les flaques qui brillent sur le parking. Il y a le fumet de l’anchois qui s’installe sur la peau des doigts et que l’on retrouve à chaque bouffée, lorsque l’index tenant la cigarette s’approche du nez. Il y a cette odeur lourde de la cigarette, qui après réflexion n’est sûrement pas qu’une cigarette. Il y a Robin qui dit : C’est la galère et moi j’aime pas ramer. Il y a le bois du banc. Il y a le rire d’une fille qui disparaît dans l’obscurité comme une chevelure de sirène dans un brouillard océanique. Il y a le navire qui commence à tanguer un peu. Mais on n’est pas plus mal qu’ailleurs, ici, sur le ponton. Le vent pique le nez.



Ses doigts sont noirs. Abîmés. Rongés. Il n’a pas des mains de bibliothécaire, plutôt de manœuvre ou de paysan. Il n’a pas des mains de feignant. Son menton et son front sont enfouis sous l’énorme capuche d’un blouson de pompier. Je l’ai trouvé aux puces, dit-il, y a rien qui traverse, et en plus je suis parfaitement ignifugé ! Son rire est fort et franc, il plante des clous profond dans le silence qui commence à s’installer. La pizzeria a fermé, on doit être au beau milieu du chemin à présent, le chemin qui ramène au jour. Le chemin qui ramène au monde. Ils ont parlé longtemps. De tout et de rien. Des filles. Des flics. Du boulot. Du chômage. Robin était charpentier. Les compagnons et compagnie. Il peut concevoir, tailler, monter la charpente entière d’un toit, tout seul, sans machine. Plus personne ne travaille sans machine, à part des moines. Il a même fait une mission humanitaire à Madagascar. Un soir, bien chargé, il s’est endormi trop près du feu. C’est souvent ça, la vie, lâche-t-il en ricanant, on s’endort trop près du feu. Je m’en fous, j’ai la Cotorep, enchaîne-t-il, j’ai donné ma part. Regarde. Il tend sa jambe, baisse ses chaussettes (trois par pied apparemment), remonte son pantalon et montre à Joseph les cicatrices d’une grosse brûlure qui mord le mollet et la cuisse. Ils m’ont pris des morceaux de partout pour me refaire. La peau du dos, du cul, partout. Tu vois ce poil sous le genou, là, c’est un poil de cul ! Et Robin cloue un peu plus la nuit de son grand rire pointu.



J’ai eu peur. J’avais peur de grandir. Peur de devenir comme tout le monde. Peur d’accepter cette drôle de farce. Peur de passer à côté. Peur de la médiocrité. Et puis j’ai un peu voyagé. J’ai eu deux trois amis. J’ai lu deux trois livres. J’ai rencontré deux trois femmes. Je me suis dit que ça valait la peine. De jouer le jeu. D’accepter la farce. Alors je m’y suis mis. J’ai trouvé une place. J’y ai fait mon trou. J’ai aimé quelqu’un. J’ai eu un fils. Alors j’ai eu peur pour lui. Peur de demain. Peur de la mort. Des enculés d’en face. Ils sont forts, les enculés d’en face. Toujours plus forts. J’ai eu peur pour lui. Peur de ce qu’il allait devenir. Peur de ce que j’étais devenu. Maintenant j’ai peur de ce que je ne deviens pas. Et puis j’en ai marre d’avoir peur. Ça ne marche plus d’ailleurs. Je n’ai plus peur. J’en ai juste marre.



Il a absolument tenu à lui montrer un endroit. Son coin secret a-t-il insisté. Joseph suit le mouvement. Ils traversent la nuit, lente et froide, sirupeuse, cotonneuse. Son compagnon de fortune est en train de finir le jus violet et épais d’une bouteille de sirop pour la toux. Sur ce coup-là, Joseph a passé son tour. Les rues sont vides. La lumière jaune des réverbères est un vernis de cuivre. Joseph visite un pays qui n’est pas le sien. Depuis quelques années, rares étaient les moments où il dépassait les vingt-trois heures. Odile gigote de temps en temps, il la sent dans son dos à travers les parois du sac. C’est à peu près la seule chose qui lui est familière. Il a pris le rythme de la marche. Presque essoufflé. Chancelant. Il ne pense qu’à mettre un pied devant l’autre sans se casser la gueule. Son esprit ne formule plus des mots distincts, mais plutôt des bouffées instinctives de pensées qui le traversent et le dépassent sans qu’il prenne la peine de les formuler. Ils remontent le boulevard, franchissent le pont et se retrouvent dans les ruelles de la vieille ville. Ils passent devant les grilles fermées du lycée, celles du palais de justice, traversent la place du marché et les voici devant la vieille cathédrale et son cloître clos. Avec les éclairages publics, des projecteurs au sodium, la bâtisse, massive et élancée, stoïque, dont le sommet disparaît dans le ciel noir, ressemble à un immense éléphant gris qui souffle dans la nuit.



Le curé laisse une petite porte du presbytère ouverte pour ses ouailles en difficulté. Il y a une pièce chauffée, pour l’hiver, avec de la soupe, des vêtements, des couvertures. Mais ce n’est pas là qu’ils vont. Robin bifurque par un couloir étroit, pousse une autre porte et arrive dans le cloître. La lune fait briller l’herbe. Les pierres sont épaisses, lourdes, usées. Joseph, à chaque pas, arpente un siècle. Ils traversent la cour. En son centre, une allée fleurie a été fraîchement retournée. Ça sent la terre et l’humus. Deux tilleuls maigres gardent l’entrée. L’ennui tiède et vide du café-touillette dans la salle de pause de la bibliothèque est à peu près aussi loin de ses pensées que les batailles romaines en Abyssinie. Ils marchent silencieusement. Encore une porte. Un petit escalier monte en spirale. Comme une tour de pendu. Les marches sont d’un seul bloc et Joseph distingue en leur centre le creux usé et lisse des pierres polies par des milliers de pieds. Pas de lumière, il ne faut pas se faire remarquer, mais de temps en temps une petite meurtrière découpe au rasoir une tranche transparente d’éclat de nuit. Au sommet de l’escalier, les combles et la charpente.

— C’est pour ça que j’étais venu ici la première fois, explique Robin. Regarde, tout est chevillé. Pas un seul clou. Trois cents ans que c’est comme ça. Mais ça bouge, ça vit. Des fois, on dirait même que la bestiole respire. Viens, c’est par là.



À travers un velux, Robin se hisse sur le toit du cloître. Joseph pense d’abord qu’il devrait peut-être réfléchir avant de continuer puis conclut qu’il en est présentement incapable. Après tout, il a assez réfléchi comme ça ces dernières années. Il se hisse à son tour. La toiture est froide. Noire. L’ardoise brille et reflète la lune comme une rivière. Ce type est pareil à un rat, pense Joseph. Sale et grouillant à terre, agile et léger dans les airs. On sent que c’est son élément. Après tout ce qu’il s’est mis dans le cornet ce soir, son équilibre reste parfait. Il avance, sautille, léger, en funambule. On dirait qu’il danse. Lui par contre avance à quatre pattes, comme un crapaud. Robin le guide ainsi jusqu’à un échafaudage qui longe la face ouest de la cathédrale. Ils rénovent un mur, dit-il, et hop, il recommence son ascension en attrapant une des barres métalliques et disparaît dans l’échafaudage. Quelques minutes plus tard, ils atteignent ensemble les dernières gargouilles. En passant, Robin embrasse le nez cornu de l’une d’entre elles. Et les voici au sommet de ce qui fut conçu pour se rapprocher du ciel.



C’est une église-forteresse qui a presque mille ans, mon pote ! Les évêques étaient barons. Viens. On va là-haut. Sur la coupole. Tu ne risques rien. Une paire de pigeons s’envole. Ce qui est bien, c’est qu’on ne voit pas le sol. Ils progressent comme des bêtes qui tentent d’escalader la nuit. Au sommet de la coupole il y a de la place pour s’asseoir, s’allonger presque. L’ardoise reflète tellement la lumière lunaire qu’ils sont éblouis, comme en plein jour sur les berges d’une rivière de montagne. Robin s’installe, s’affale au bord du ciel. Allume une clope. Joseph a l’impression d’être un poisson, une truite dans les étoiles. Même les oiseaux sont en dessous d’eux. Il rit seul. De là, on voit toute la ville. Les voitures sont des fourmis rouges. Elles vont se perdre dans la gueule du long serpent de brouillard qui commence à monter du fleuve. On voit le halo, épais, fumeux, qui émerge de la terre, des forêts sombres, des arbres qui respirent, et de l’eau, plate et noire. C’est une armée de brume, nourrie de chaque souffle de bête, qui grimpe à l’assaut du jour. Alors c’est ça, l’histoire ? C’est là-dessous, au fond de nos bas-fonds, que naissent les nuages ? Et ils s’échappent dans le ciel avec la corde du jour. Ils se dispersent avec nos rêves et s’enfuient derrière la lumière. Ils viennent d’en bas. Ils viennent de nous.

Ils sont restés là-haut une heure ou deux. Avachis au seuil du ciel. Comme deux clochards, les jambes pendantes, tout au bord du temps. Le chantier ne reprend pas aujourd’hui, c’est samedi, mais bientôt, avec le jour qui se lève, n’importe qui pourrait les voir. Ils se sont promis de revenir, même s’ils savent qu’on ne refait jamais deux fois la même route. Joseph lui a un peu parlé de Noé. De son boulot qu’il va quitter. De cette histoire de nuage. Il y a des moments comme ça, parcimonieux et rares, où on a l’impression de parler la même langue que l’autre. Même s’il louche tellement il est défoncé et qu’il pue de la gueule. La même langue. L’ironie de la chose faisant que, la plupart du temps, tout pousse à ne jamais rencontrer cet interlocuteur privilégié. Et en particulier s’il s’agit de soi-même. Peu importe, ils ont achevé l’obscurité là-haut, tout en haut, en chatouillant de leurs rires les orteils du céleste. Et merde à Vauban !



À sept heures du matin, un samedi de mai, il n’y a pas foule dans les ruelles. Robin n’a pas voulu passer se reposer ou se laver chez Joseph. Il a son petit chez-lui, a-t-il lancé d’un air énigmatique. Ensuite il va dormir un peu et se faire beau pour aller voir sa mère, cet après-midi à la maison de retraite. Il lui rend visite presque tous les samedis, pas pour elle, pour lui. Elle répète chaque fois à quel point elle déteste être vue comme ça, qu’elle doit aller se préparer pour le travail. Il répond chaque fois qu’elle est très belle, que c’est samedi, qu’il a amené une religieuse, qu’ils vont lui faire sa fête. C’est son petit rituel à lui. Son hygiène. Son enfance. Ce qu’il en reste. Joseph et Robin se séparent sur la place du marché, l’un remontera le boulevard, l’autre le descendra. Joseph voudrait retourner là-haut, un jour, avec son fils. Il n’ose pas le demander à Robin. Pas sûr que ce soit une bonne idée. Avant de partir, Robin lève la tête et dit : Regarde ce nuage, on dirait une crevette avec une grosse bite ! Et son grand rire pointu, aux remugles trop noirs, laisse une dernière fois son compère cloué sur place. Désarçonné. Balafré de sourire.





6





« Nous avons éclaté.

Et tout ce qui était bleu est resté bleu. »

Benjamin Péret





Arpenter le coton de l’aurore. À cru. Les deux yeux solidement arqués comme des pieds sur les flancs de sa propre fatigue. Le jour à petits pas sur le bitume qui fume. Joseph remonte le boulevard et la pente avec. Il y a des heures, des instants, hic et nunc, qu’on ne connaîtra jamais. Pour la simple et bonne raison qu’on est déjà occupé ailleurs à prendre sa place dans la file indienne du jour. Le boulevard est vide. Propre. Il brille après le passage des gentils hommes en vert qui ramassent nos restes. Un jour tout neuf, pour recommencer. Des voitures passent. Des boulangeries ouvrent. Des chiens défèquent en fixant l’horizon. Joseph se sent sale. Épuisé. Rincé. Mais vivant. Son sang mousse comme du savon. Dans son dos, Odile s’énerve. On arrive bientôt, lui dit-il en pensée. Sa tête tourne. Ses yeux tanguent, chavirent, se chevauchent. Ils passent du ciel au caniveau, d’une vitrine scintillante à une benne à ordures qui dégueule ses crasses en couleurs. Certaines rues plus étroites ne sont pas encore nettoyées. Chargées de canettes, de mégots, de papiers sales, de confettis délavés. Ça fait des couleurs de fleurs usées.



Une chaussette sur le trottoir (beige et bordeaux, parsemée de Droopy blancs). Une petite annonce sur la gouttière (perdu Pedro, furet mâle, 2 ans, noir et blanc, affectueux et puant, tél au…). Des éclats de voix dans le bistrot. Une tête de poisson (bar ou congre ?), pourriture arc-en-ciel qui bâille d’une benne. L’eau savonneuse dont le parfum se mélange à celui des trottoirs. Une odeur d’oignons frits (qui cuisine à huit heures du matin ?). Le ciel qui parle fort, frais, à voix haute. Et le rire d’une fille que personne n’aura voulu ramasser. Voilà le petit champ de bataille que Joseph traverse, comme un fantôme, sur la pointe des pieds. De loin, il remarque un graffiti géant sur la route. Il s’approche. C’est un cœur, qui prend toute la chaussée et dans lequel deux initiales se tiennent la main. Juste à côté, écrit en rouge sur trois bons mètres de long, cette phrase : L’amour est immense. Et juste en dessous, tracé en blanc et en tout petit : Ton cul aussi.



Des bruits de talons claquent dans son dos. Une femme pressée, tailleur court, effluves de crème, le dépasse en courant. Elle laisse dans son sillage une traîne invisible de parfums qui dressent tous les sens de la vieille carcasse de Joseph. Une femme pressée traverse le petit matin. Elle a le rouge aux joues et le chignon défait. Et Joseph n’en croit pas son ventre. Voilà que le ciel a un goût de peau. S’il pouvait lécher les nuages, blanc et rose, galbés, tendus, c’est ce qu’il conclurait. La lumière les touche. Y enfonce ses doigts. Remonte leurs lignes et leurs grains. Caresse leurs rondeurs. Une femme pressée comme un nuage. Il voudrait frotter son visage, cacher ses narines à l’intérieur. Il voudrait être la lumière sur sa peau. L’image de la femme pressée s’installe durablement en lui. Les cheveux encore mouillés sur sa nuque. Ses pas précipités. Ses mollets. Le tissu sur ses fesses. Le soleil se lève dans le ventre de Joseph. Il a envie de jouer le jeu.



Le gardien ouvre les grilles du parc municipal Jacques-Tati. En trois pas rapides il chasse un chat qui tournait trop près des canards. Joseph lui dit bonjour et il dit bonjour à Joseph d’un sourire franc. Quand il parle on dirait que sa moustache va s’envoler. L’eau s’écoule sereine comme un petit matin de semaine à la mare aux canards. Sous une statue de Grâce en marbre rose aux seins recouverts de mousse, une maman cygne nourrit sa petite troupe de vilains. Le monde a faim. De l’autre côté de la route, les collégiens font ricocher leurs cris contre les vitrines de la boulangerie. Joseph est bien. Posé là. Sur un banc du parc. Entre une fontaine et un tourniquet. Il est le premier visiteur. Voici le deuxième, un pépé courbé qui traîne ses chaussons dans la terre sèche pleine de lumière. Joseph est bien, là. Complètement vide de lui-même. Complètement ouvert à l’air et aux grands vents. Il éternue deux fois et s’endort sur le banc.



Il est chez sa grand-mère. Dans la ferme familiale. En bas il y a une rivière, juste avant le champ de maïs. C’est là qu’ils se donnent rendez-vous. Sous le petit pont personne ne les voit. Quand il arrive elle est déjà là. Toute la semaine au lycée, ils se sont tournés autour. Il l’a fait rire plusieurs fois, elle l’a un peu charrié, ils ont joué à se battre pour de faux, à se tenir tête, ce qui a permis à leurs mains de se toucher et à leurs corps de se frôler. La berge est recouverte de joncs et d’herbes longues, de prêle, de cresson, d’ambroisie. Elle se pique la cheville à une ortie. Il caresse son bouton. Elle approche ses lèvres des siennes. Il l’embrasse sans oser y croire, se dit qu’il est trop près d’elle, qu’elle va bien finir par voir que c’est un être dégoûtant, répulsif. Sa peau à elle est sublime, de la crème, sa salive est du jus de soleil. Elle se serre contre lui, il touche sa poitrine, ses jambes serrées sous la toile du jean, elle ne s’éloigne pas, relâche doucement les muscles tendus de ses cuisses. Il se dit ça y est, je vis. Joseph ouvre les yeux, juste avant l’éclair du plaisir, en sueur, seul sur son banc.



Le temps d’émerger de ses gluances tièdes, de comprendre qui il est, où il est, Joseph voit son sac à dos posé au pied du banc, ouvert. Odile s’est fait la malle. Il se redresse en vrac, trébuche à moitié, regarde autour de lui. Si elle est tombée dans le bassin, c’est foutu. Elle n’a pas pu retourner dans la rue, tout de même. Faire du stop ou prendre le bus. Il monte sur le banc pour voir loin. S’accroupit en dessous. Fouille dans l’herbe. Jette un œil dans la poubelle sans trop savoir pourquoi. Il n’a pas les yeux en face des trous. La sueur lui gratte le cou. Il a chaud et froid en même temps. Commence à fourailler sans pitié dans les parterres de fleurs en imaginant la mauvaise nouvelle. Le grand-père en chaussons reste coi lorsque ce bonhomme sale et dégingandé lui demande s’il n’a pas vu par hasard passer une tortue. C’est lorsqu’il s’apprête à aller pleurer dans la moustache du gardien qu’il aperçoit un mouvement familier dans l’herbe mouillée. Odile est là, propre et luisante de rosée fraîche, à tracer son petit sillon dans les bégonias.



Joseph l’a vue de loin, de l’autre côté du parc, assise sur un banc blanc. Épaules enfoncées, mains sur le visage, cheveux sur les mains. Elle pleure, on dirait. C’est certain même, elle pleure. Une fille qui pleure, ça se voit de loin, ça colore l’air autour, mine de rien, comme le givre sur une feuille. C’est la jeune voisine à la flûte traversière. Il passe devant, repasse devant, revient sur ses pas, finit par s’asseoir. Aucune réaction. Il se racle la gorge et émet un approximatif : Bonjour, voisine. Aucune réaction. Tu veux une cigarette ? Un mouchoir ? Tu n’as pas froid ? Ça va ? Aucune réaction. Elle lève la tête. Le reconnaît. Baisse à nouveau la tête. Indifférente. Joseph allume une clope, tire dessus puis fourre le mégot dans le bec d’Odile avant de la poser juste à côté de la lycéenne. Elle pousse alors un petit cri, un minuscule rire rentré, une nanobouffée d’air. Joseph récupère la clope et la tend à la jeune fille qui la prend, puis il pose Odile dans l’herbe.



— Vous habitez avec votre fils à côté de chez moi ?

— Oui.

— C’est pas génial en ce moment, hein ?

— Non... Et toi ?

— Oh moi, rien…

— Ta main, elle saigne.

— Je sais, je me suis battue.

— Avec qui ?

— Un blaireau. Mon ex.

— Ah çà, les blaireaux, mieux vaut une bonne tortue.



Elle sourit. Laisse le silence sous-titrer l’instant, puis reprend :

— Il n’est pas là, votre fils ?

— Non. Il revient bientôt.

— Vous avez l’air fatigué.

— Je sais, désolé, la nuit a été longue.

— Ça fait un bail qu’elle dure, non ?

— Oui.

— Comment elle s’appelle, votre tortue ?

— Odile.

— Et votre fils ?

— Noé.

— C’est joli, Noé.

— Oui, c’est parce qu’il me sauve. Dès qu’il y a un déluge…

— Et vous ?

— Quoi ?

— Votre prénom ?

— Joseph.

— Eh bé !

— Ouais, c’est lourd à porter. Et toi ?

— Lilith.

— Et bien comme ça…

— Faites attention à votre tortue.

— Quoi ?

— Elle mange les pâquerettes.

— Elle a bien raison !



Il sourit. Laisse monter la poussière dans la lumière comme une montgolfière puis reprend :

— C’est quoi dans la poubelle, là ?

— Ma flûte.

— Et elle fait quoi, là ?

— Elle meurt.

— Récupère-la.

— J’avais commencé pour lui.

— Continue contre lui…

— Elle avait faim, votre tortue.

— Elle se réveille. D’une très longue nuit.

— Bon, je dois rentrer.

En se levant pour partir, elle récupère sa flûte.

— Merci. À la prochaine.

— De rien, à la prochaine, Lilith... Dis-moi, tu crois que c’est vrai qu’on peut faire une trompette dans une tige de pissenlit ?



La langue de l’eau chaude. Longtemps. Joseph a dormi. Puis il s’est lavé. Puis il s’est rendormi. Puis il s’est relavé. Le sommeil et l’eau ont la même fonction. Nettoyer ses synapses endolories, et au passage ses rêves. Le coup de téléphone l’a fait sursauter. Noé, en pleine forme, hurlait de l’autre côté, d’une voix claire et pointue. Je peux le ramener demain avec moi ? Maman dit que je dois te demander. Tu es d’accord ? Un hérisson, tu te rends compte ? Maman dit qu’elle ne veut pas de ça chez elle mais comme je reviens demain, si je veux le garder... Tu es d’accord ? Bien sûr, mon fils. Dis à ta mère qu’elle en prenne soin jusqu’à demain. On lui fera une cabane. Oui. À demain. Je t’aime. En relevant la tête, Joseph constate l’immensité de la tempête qui a couvé dans la maison. Il va falloir s’y mettre. Serpillière à la main, il pense en souriant à la quantité non négligeable de puces et autres tiques qui vont passer le printemps dans le salon de son ex-femme. Les hérissons sont de vraies HLM de parasites. Il s’esclaffe bêtement tout en attaquant le ciel d’eau sale sur le carrelage.



On pourrait lui concocter une bicoque à étages contre le muret, sous le lierre, se dit-il. Et on l’appellerait Tarzan. Un hérisson et une tortue, ça peut faire un beau couple. J’élèverais le fiston qui élèverait ses nuisibles qui élèveraient eux-mêmes un bon paquet de parasites. Et tout ça se répandrait mine de rien sur le monde, pour mettre un peu plus de douceur dans la confusion et de confusion dans la douceur. Noé les présenterait à l’école pour un exposé. Les professeurs finiraient la journée en se grattant frénétiquement les aisselles et les mollets. Ce qui nous vaudrait une convocation de madame la directrice. Là, nous nous rendrions compte mutuellement de la beauté de l’eau qui dort et de nos multiples atouts respectifs. Ce qui m’amènerait à avoir une relation passionnelle avec madame la directrice. Nous baiserions comme des sauvages sur la coupole de la cathédrale jusqu’à ce que ses cris envahissent tout le ciel et donnent une nouvelle forme aux nuages.

La maison sent le propre et la pomme verte.

Joseph s’étire en lâchant le balai.

Dehors est immense.

Dans la vitre son reflet rit.





FIN





« Ce que je peux faire, je le ferai,

même si c’est aussi petit qu’une jonquille. »

Emily Dickinson





LIGNES DE SUITE




Je suis un peu comme Joseph. Je cherche des refuges, des planques, des chemins de traverse. Moi, je prends souvent la tangente d’un sourire, d’un fil de fumée bleue ou d’un livre. Je fais le mur, je saute par la fenêtre et déguerpis dans la forêt nocturne. Les livres sont des lettres que l’on plante comme des arbres. Et qui poussent dans le cœur des gens. Y a des futaies profondes là-dedans, et des taillis pointus. Avec Alma éditeur, voici un cinquième livre. J’espère qu’il poussera tranquillement. En symbiose. Qu’il trouvera sa place. Que vous lui offrirez l’eau et la lumière nécessaires. Depuis quatre ans, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de découvrir des endroits et des êtres dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Des librairies, des médiathèques, des écoles, des rues, des fleuves, des villages, des villes. Quel beau passeport pour découvrir les paysages. À chaque fois, j’y ai été reçu yeux et mains grands ouverts, oreilles attentives, zygomatiques sincères. On s’est assis autour de l’arbre, autour du livre, autour du feu, autour du verre, et on a partagé nos merveilleuses insignifiances, nos histoires, nos silences, la petite lumière de nos imperfections, les secrets que nous ne connaissons pas et qui nous tiennent debout. Il m’est même arrivé de faire le clown, c’est dire si j’étais en confiance. J’ai écrit des poèmes dans les trains, j’ai lu mon nom dans les journaux, j’ai reçu des lettres bienveillantes, organisé des potlatchs avec nombre d’auteurs que j’admire, cueilli des volées d’insultes sur internet. J’ai goûté toutes sortes de vins et de fromages, toutes sortes de clins d’œil, toutes sortes de mercis. Je me souviens des pognes dures et noires de ce vigneron qui me secouèrent chaleureusement. De ce que ses yeux avaient traversé avant de venir se reposer entre mes lignes. Je me souviens de cette adolescente, le rouge aux joues, mi-fière et mi-honteuse, m’avouant qu’elle écrivait des poèmes. De cette vieille dame, ce tout petit bout de femme qui fermait les yeux pour m’écouter. De cet enfant qui m’a demandé comment je faisais avec les paparazzi. Des complices. Tous. Rencontrer, c’est grandir. Vous faites respirer ma forêt, pousser mes troncs tordus et mes herbes bancales. Vous donnez du souffle à mes pétales et du jus à mes épines.

Ce livre est une fenêtre qui pousse dans les terrains vagues, une petite fenêtre sauvage et mal peignée que je dédie à Pierre Autin-Grenier, à Jean-Claude Pirotte et à mon grand-père.



THOMAS VINAU





PARU DANS LE DOMAINE « FICTION » :



ROMANS

Messaoud Benyoucef, Colline 3

Monique Barbey, Il n’y a qu’une façon d’aimer

Sébastien Bonnemason-Richard, Je n’ai de goût qu’aux pleurs que tu me vois répandre

Mohamed Boudjedra, Le parti des coïncidences

Pierre Chazal, Marcus

Pierre Chazal, Les buveurs de lune

Laetitia Chazel, Dégoût

Laetitia Chazel, Drôle de genre

Ludovic Debeurme, Ocean park

Arnaud Dudek, Rester sage

Arnaud Dudek, Les fuyants

Olivier Haralambon, Le versant féroce de la joie

Sylvain Matoré, Cercles

Marius Nguié, Un yankee à Gamboma

Pierre Raufast, La fractale des raviolis

Guillaume Siaudeau, Tartes aux pommes et fin du monde

Minna Sif, Massalia blues

Thomas Vinau, Bric-à-brac hopperien

Thomas Vinau, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux

Thomas Vinau, Ici ça va

Thomas Vinau, Juste après la pluie



COLLECTION « PABLOÏD »

François Bégaudeau, Au début

Geneviève Brisac, Moi, j’attends de voir passer un pingouin

Belinda Cannone, Le baiser peut-être

Valentine Goby, La fille surexposée

Xavier Mauméjan, American gothic

Dominique Pagnier, La montre de l’amiral

Anne Rabinovitch, Chacune blesse, la dernière tue





La photocomposition de cet ouvrage

a été réalisée par

SCEI

94200 Ivry-sur-Seine