Main La mère qui voulait être femme

La mère qui voulait être femme

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Year:
2015
Language:
french
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1

La mer est l'avenir de la France

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 273 KB
2

La mère de tous les cochons

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 4.14 MB
Du même auteur

ROMANS

Au diable vauvert, Flammarion.

Le Maître d’amour, Flammarion.

La femme qui aimait les hommes, Albin Michel.

Graines de femmes, Albin Michel.

La Tragédie du bonheur, Albin Michel.

La Chambre d’amour, Albin Michel.

Chambre à part, Albin Michel.

ESSAIS

Des femmes dans le monde (en collaboration), Éditions sociales.

L’Adoption, une autre naissance, Bernard Barrault.

Lettre ouverte aux hommes qui n’ont toujours rien compris aux femmes, Albin Michel.

Si tu veux maigrir, mange !, Albin Michel.

Nous serons toujours jeunes et beaux, Albin Michel.

Manger pour vivre ? (en collaboration), Forum Diderot, PUF.

L’Ivresse de vivre, Albin Michel.

CONTES

La Divine Sieste de papa I et II, La Farandole.

Dis maman, y’a pas de dames dans l’histoire ?, La Farandole.

Les Sorcières du bois-joli, Hatier.

ISBN 978-2-02-100686-5

© Éditions du Seuil, mars 2008

www.seuil.com





« Quand la vie a fini





de jouer





la mort





remet tout en place. »





Jacques Prévert





( Adonides , Jacques Prévert et

Joan Miró, Maeght éditeur, 1975)





Table des matières





Table des matières

Cécile Cazaubon, 6 heures

Marta von Grezowitz, 6 heures

Cécile, 6 heures 15

Cécile, 6 heures 30

Cécile, 7 heures

Esther Stern, 7 heures 30 Dans l’avion Bangkok-Paris

Cécile, 9 heures

Marta, 9 heures 30

Marta, 10 heures

Cécile, 10 heures

Pierre Cazaubon, 10 heures

Marta, 11 heures

Pierre, 11 heures

Esther, 11 heures Dans l’avion Bangkok-Paris

Marta, 11 heures 30

Esther, 12 heures Dans l’avion Bangkok-Paris

Cécile, 12 heures

Cécile, 13 heures

Marta, 15 heures

Pierre, 17 heures

Cécile, 17 heures

Esther, 19 heures

Pierre, 19 heures 30

Cécile, 19 heures 45

Marta, 19 heures 30

Cécile, 20 heures 30

Cécile et Esther. 22 heures





Cécile Cazaubon, 6 heures



Une pâle lumière filtre à travers les tentures fanées, baignant la chambre d’une clarté indécise. Elle est encore tout embrumée de sommeil, elle ouvre à peine les yeux sur la journée, et la voilà déjà assaillie de pensées qui l’a; ccablent et s’incrustent en elle comme des parasites dans la pierre. Elle hait les anniversaires et autres commémorations du genre, toujours vécus comme des cauchemars ou bien qu’elle a fuis, et, ce soir, elle organise une réception pour les quatre-vingt-dix ans de Marta. Comment ce projet saugrenu s’est-il fourré dans sa tête ?

Elle s’efforce de se barricader derrière ses paupières, de se replonger dans l’engourdissante somnolence du petit matin, de se couler dans l’amorce d’un rêve. Mais rien n’y fait.

Étant donné son état d’esprit, toute son énergie lui sera doublement nécessaire car il y aura beaucoup à organiser, d’achats à faire, d’idées à mettre en œuvre, de coups de téléphone à passer, de problèmes de dernière minute à résoudre, et bien sûr des malentendus à dissiper. Encore faudra-t-il convaincre Marta de bien vouloir accepter qu’on lui fête son anniversaire !

Quelque temps auparavant, lors d’une visite matinale chez sa mère, elle avait assisté à une scène qui l’avait bouleversée.

Assise à sa table de toilette, Marta essayait de coiffer ses cheveux en chignon et, d’évidence, elle avait des difficultés à lever les bras pour y parvenir. Elle mordait ses lèvres déjà maquillées comme si, à chaque geste, la douleur provoquée par l’effort se ravivait. De guerre lasse, elle avait lâché sa chevelure, désormais éparse et clairsemée. Puis, dans un geste de rage, elle avait jeté le peigne à terre et s’était emparée de son violon, grattant les cordes de ses ongles peints puisqu’elle ne pouvait plus se servir de l’archet.

Cécile avait retenu un sanglot. Le déclin de sa mère lui était devenu insupportable.





Au diable les questions ! Tout devra donc être parfait pour que Marta soit heureuse : le décor, le repas, le concert, l’ambiance. Et même la météo. Quel temps va-t-elle commander ? Un premier soleil de printemps avec un ciel bleu et lisse suspendu au-dessus de la capitale.

Elle a toujours aimé rêver à des situations improbables. Déjà, à trois ou quatre ans, elle était atteinte du virus. On ne guérit pas de ce genre de handicap.





Elle se revoit dans le salon de musique de l’appartement de Lyon où l’air est rempli du parfum épicé de Marta. La porte est miraculeusement restée entrouverte. La petite fille se glisse à l’intérieur de la pièce, longe le mur patiné d’ocre, s’accroupit dans l’ombre des rideaux. Marta n’a pas bronché. Le regard enfoui à l’intérieur d’elle-même, elle fait glisser l’archet sur les cordes. Des sons magiques vibrent dans l’espace et transportent Cécile dans un monde idéal puisqu’il n’appartient qu’à elles deux : la mère et la fille.

Combien d’après-midi a-t-elle passés là, à attendre un baiser, une caresse, un signe d’attention ? Cette époque affleure à sa mémoire avec une parfaite clarté, comme si elle était toujours cette enfant qui vit au diapason de sa mère.





Marta répète des heures entières, immergée dans la musique, recluse. Elle exécute ou improvise. Parfois, Cécile cède à l’envie de signaler sa présence. Elle ose sortir de l’ombre et, montée sur la pointe des pieds, touche le pupitre. Elle promène son doigt sur la partition. Jouer la tourneuse de pages. Aïe ! La sensation précise et violente de la main de Marta sur la sienne n’a pas quitté sa mémoire. Marta n’apprécie ni ses audaces ni sa fragilité. Quand elle s’endort, recroquevillée sur elle-même, la tête inclinée et le souffle court, un coup d’archet sur l’épaule et l’écho de la voix courroucée de Marta la réveillent en sursaut.

« On ne s’endort pas sur Mozart ! »

Elle n’aura plus de sitôt ses entrées dans le salon de musique. Honteuse, elle se répète à elle-même : « On ne s’endort pas sur Mozart. » Le nez collé au battant, l’oreille aux aguets, le pouce dans la bouche, elle rêve à Mozart dont la plume, au même âge que le sien, courait déjà sur la portée pour écrire une musique « céleste ». « C’est Maman qui l’a dit », explique Cécile à qui veut l’entendre, et « Maman est spécialiste de Mozart. Si aujourd’hui elle enseigne le violon et participe à quelques concerts, avant la guerre, à Vienne où elle vivait, elle était une diva adulée ».

« Qu’est-ce que c’est une musique céleste ?

– Une musique inspirée par les dieux », répond Marta.

Cécile répète la phrase comme s’il s’agissait d’une comptine. Elle voudrait être cette note qui vient d’éclater et fait tressaillir sa mère, bouleverse son visage, embrume son regard. Elle voudrait être le violon que sa mère tient sous le cou et qu’elle manie avec prudence, douceur, grâce, amour. Elle voudrait être la partition sur laquelle elle penche ses grands yeux aux reflets d’or. Elle voudrait être la musique qui emplit la vie de Marta, ou devenir sa confidente. Elle voudrait être Mozart pour que sa mère l’admire.

Le dimanche matin, Marta consent à abandonner le salon de musique. Elle emmène Cécile sur l’île du Souvenir, à la Tête d’Or, le grand parc de Lyon. Sitôt passé les grilles monumentales, elle lui enseigne la vie du célèbre compositeur. En classe, quand ses camarades pleurent sur le Petit Chaperon rouge et tremblent en parlant de Barbe Bleue, Cécile, elle, se raconte une autre fable, celle d’un petit garçon touché par la grâce et salué par les rois. Il va de cour en cour et joue. S’il ne joue pas, il écrit de la musique, il compose, dessinant des notes, des noires, des blanches. La nuit, les notes de Mozart empêchent Cécile de respirer et de dormir.

Quand Marta a achevé son récit sur Mozart, elle se claquemure à l’intérieur d’elle-même. Cécile l’imite, terrorisée de ne pas être habitée par le génie. Silencieuses, elles quittent le parc.





De l’autre côté de la porte du salon de musique, elle n’est pas toujours seule à patienter. Souvent, son père la rejoint. Il abandonne la librairie au rez-de-chaussée et monte l’escalier intérieur qui mène à l’appartement. Les yeux perdus dans les pages d’un livre, ou bien le regard dans le vide, à l’écoute de la musique, il attend, lui aussi, au cas où Marta l’appellerait. Un doigt sur la bouche, il conseille à Cécile de ne pas faire de bruit.

Parfois il entre dans la pièce de sa propre initiative. Aussitôt rabroué, il referme la porte et reprend le chemin de la boutique.

Ils vivent à l’heure de Marta. Au gré de sa volonté. Dans le silence qu’elle leur impose.





Abrégeons l’histoire ancienne. Hier n’existe plus, autant se concentrer sur le présent. Qui a-t-elle oublié dans ses invitations, qui pourrait partager avec sa mère quelques bribes d’histoire commune ? Les contemporains de Marta sont morts aux quatre coins du monde, presque tous réfugiés et, depuis qu’elle est revenue de son long séjour aux États-Unis, elle ne s’est liée avec personne. Difficile de penser au retour de sa mère sans revisiter le départ pour l’Amérique. Et pour point de repère, il y a l’anniversaire de ses cinq ans.





Cinq années déjà derrière elle ! Et cinq années qui la terrorisent. Dès le réveil, elle sanglote : où se réfugier pour trouver du réconfort ? À cette heure, son père a ouvert la librairie et les notes frémissantes échappées du violon emplissent déjà l’appartement. Sur la pointe des pieds, elle marche vers le salon de musique. Une étincelle de bonheur l’anime : Marta, qui n’a pas fermé la porte comme à l’habitude, vient de l’apercevoir. Elle pose son violon et enveloppe la petite fille de ses deux bras.

« On se déguise pour ton anniversaire ? propose-t-elle.

– Catherine va venir, ça ne fait rien ?

– Alors, répond-elle, je vous déguiserai toutes les deux. »

Soudain, la journée prend une autre tonalité et le temps est aboli.

Entre les mains de sa mère, sous le regard étonné de son père et l’émerveillement de la petite amie, Cécile est transformée en princesse des Mille et Une Nuits. Marta déchire une jupe en faille qui lui a servi de costume de scène lors d’un concert, empilée avec d’autres dans une malle dont l’ouverture est interdite à Cécile. Elle drape sur la fillette des volants qui frôlent ses chevilles. Après chaque pose, elle écarquille ses grands yeux brillants de satisfaction. Les morceaux de tissu restant serviront à façonner un boléro sur lequel elle accrochera des broches choisies parmi tous les trésors de sa boîte à bijoux qu’en général elle ferme à clé et range dans le premier tiroir de sa commode.

Quand elle estime avoir achevé son chef-d’œuvre, elle conduit Cécile et Catherine devant le miroir en pied.

« Regardez-vous ! Et maintenant, ne bougez plus ! »

Elle s’absente et revient avec son instrument. Les petites sont aux anges. L’archet glisse sur les cordes et les sons s’envolent telles des pampilles de verre. Soudain, les yeux de Marta s’emplissent de larmes. Autant de flammes vacillantes dans le regard de Cécile.

« Tu pleures, maman ?

– Il y a longtemps, j’ai éprouvé un grand bonheur en jouant cette sonate et je ne sais plus à quelle occasion. Je ne sais plus rien.

– Pourquoi il a composé cette sonate, Mozart, puisqu’elle te fait pleurer ? interroge Catherine.

– Pour l’offrir à Aloysia, une femme qu’il a aimée, et moi aussi j’ai souhaité l’offrir à quelqu’un que j’aimais. »

Marta serre contre elle l’instrument et sanglote.

« Je ne me souviens plus à qui. Je ne me souviens plus de rien.

– À Papa ? » propose Cécile.

Un instant, le regard de Marta se voile.

« Tu n’es pas vieille, maman, continue Cécile, ce sont les vieux qui ne se rappellent rien.

– Marta, tu es fatiguée », dit Pierre.

Il vient d’entrer et parle d’un ton suppliant.

« Tu as trop travaillé, repose-toi maintenant. »

Il la serre dans ses bras. Brutalement, elle le repousse et s’éloigne de lui, le regard perdu, lançant son injure yiddish favorite :

« S’iz azoï ! »

Elle s’enfuit, le violon à la main.

« Pourquoi tu es méchante tout d’un coup ? » sanglote Catherine.

Cécile bouscule son amie et, courant après sa mère : « Elle est pas méchante, elle est triste ! »

Pierre attrape la petite au passage. Puis il entraîne les deux enfants vers l’escalier et les fait descendre à la librairie.





Longtemps, Cécile a conservé le jupon de faille et le boléro dans une boîte où se trouvait aussi un portrait de Marta. La photo avait été prise au début de l’année 1939, avant qu’elle quitte Vienne. Elle a vingt-trois ans, sa beauté est éblouissante, chevelure ambrée, regard nimbé de mélancolie, taille fine et hanches rondes. D’une main, elle tient son instrument contre sa poitrine, de l’autre elle brandit l’archet. Que lit-on encore quand on observe de près le portrait ? Autour de cette bouche boudeuse, une infinie tristesse.

Cécile s’est interrogée sur la tristesse de sa mère. De l’enfance, il ne lui reste que des images fugaces, des attitudes, des gestes, des regards qui s’enfuient en des lieux où Marta semble se souvenir d’un passé qui leur est étranger. Parfois, elle leur impose une promenade à Pérouges, un village de la Dombes. Ils grimpent les rues pavées et circulaires. Cécile cherche à se pendre au bras de sa mère, celle-ci la chasse.

Elle marche, silencieuse, le regard figé. Elle multiplie les gestes brusques, emportés, toujours à contre-sens, les réactions démesurées. De guerre lasse, Pierre entraîne Cécile dans un salon de thé où ils dégustent des galettes de sucre. Quand ils la retrouvent, elle s’adresse à eux d’une voix étranglée. Elle veut rentrer à Lyon, somme Pierre de reprendre la route, de revenir au plus vite. Au retour, elle s’enferme dans le salon de musique et joue.





Marta von Grezowitz, 6 heures



La mort, ce n’est que du sommeil. Alors pourquoi la redouter ? Glisser une fois pour toutes de l’autre côté. Puisque la voilà réveillée de si bonne heure, autant profiter de la lumière douce du petit matin. Sera-t-il le dernier ? Ou l’avant-dernier ? Lui reste-t-il encore des semaines, des mois, des années à vivre ? Ou peut-être simplement des heures ? À quatre-vingt-dix ans, la compétition est serrée entre le désir d’en finir et celui de durer.

Qui se souviendra qu’aujourd’hui même elle a quatre-vingt-dix ans ? Certainement pas sa fille ! Sans parler de sa petite-fille qui ignore, en effet, la date de l’anniversaire de sa grand-mère. Alors qui ? Elle n’a plus d’amis. Plus de contemporains. Rien à partager de son histoire et de l’Histoire.

De toute façon, elle déteste les fêtes.

Elle étend le bras et soulève le pan du rideau, se laisse éblouir par le premier rayon de soleil. Elle souhaiterait tant se lever d’un bond, ouvrir grand la fenêtre et saisir le spectacle de l’aube sous le ciel vaporeux. Impossible ! Ses membres endoloris par une nuit trop brève mettraient un temps fou à se déplier. Se redresser, étirer son corps hors du lit lui demande un effort qu’elle est seule à pouvoir mesurer. Et chaque jour l’effort est plus gourmand d’énergie. Elle restera donc au lit, ce matin comme tous les autres matins.

Sa vie n’est plus qu’une lutte permanente entre les déconvenues de l’âge et la sérénité que lui apporte la musique. Cécile, sa fille, la croit définitivement handicapée et incapable désormais de produire le moindre son avec ses doigts arthritiques. Ce qu’elle ignore, c’est que la musique habite son corps, active son sang, circule dans ses organes, et sans doute apaise-t-elle leur dysfonctionnement.





En s’éveillant, du fond de sa mémoire ont surgi des lambeaux de la confession destinée à Cécile et préparée durant le long voyage de retour en France.

Pourquoi se reprocherait-elle de ne pas l’avoir délivrée ?

Sa surprise fut grande d’être confrontée, sitôt son arrivée à Roissy, à une Cécile très différente de celle qu’elle avait imaginée : une femme équilibrée, solide, une mère désormais, réussissant dans le cinéma, un métier plutôt exercé par des hommes. Elle pensait trouver une éberluée fragile et pleurnicharde qui allait multiplier les jérémiades, ce qui l’avait incitée à préparer cette confession. Finalement, elle y avait renoncé.

Peut-être, au fond d’elle-même, Cécile la considère-t-elle comme un monstre et attend-elle le moment de le lui confirmer. L’anniversaire de ses quatre-vingt-dix ans, n’est-ce pas l’occasion rêvée ?

Marta, c’est l’Histoire qu’elle juge monstrueuse pour ce qu’elle lui a fait. Si elle était restée en France à ruminer les événements de la guerre, elle aurait été anéantie. Elle se félicite d’avoir échappé à temps à ces rouages maléfiques. Elle n’aurait pas survécu à sa situation entre un homme pour lequel elle n’éprouvait qu’un sentiment d’amitié et de reconnaissance, puisqu’il l’avait sauvée de la déportation, et une enfant, cette pauvre petite venue au monde contre son gré, puisque sa volonté était de ne pas la garder.

Depuis quelque temps, la mort élargit l’espace qu’elle occupe déjà en elle jusqu’à rogner sur son cerveau. Elle perd du terrain. Pourtant, si Marta pouvait, elle choisirait elle-même le moment de quitter ce monde absurde. De plus en plus, elle a le sentiment qu’elle n’y peut rien. Elle n’oublie la mort que lorsqu’elle redevient la musicienne, enseignant à ses élèves la passion de Mozart. Cependant, depuis quelques mois, par manque d’énergie, elle espace les leçons. Demain, elle lui administrera sans pitié le coup de faux.

S’iz azoï !





Cécile, 6 heures 15



À l’écoute du fracas que fait sa mémoire, elle se laisse déborder par les souvenirs.

Cinq ans, c’est donc l’année du départ de Marta pour l’Amérique. Elle répond, affirme-t-elle, à l’offre de son maître viennois, Chojnicki, installé depuis la guerre sur cette terre d’asile. Cécile l’entend expliquer son départ à Pierre. Les paroles de Marta demeurent inscrites en elle, avec leur sonorité métallique :

« La guerre a détourné mon destin de soliste. Tu le sais, Pierre. Là-bas, je recommencerai une carrière et je serai célèbre. Si tu m’aimes, comme tu le dis, pense à ma carrière. »

La boîte à violon et le cartable à musique d’un côté, de l’autre, un grand sac qui semble lui peser et, sous le bras, un carton à chapeaux, Marta se prépare à partir. Ses mains fines et blanches sont ornées de bagues, son décolleté garni de colliers et de chaînes. Elle entre dans la pièce le regard fier, la démarche élégante, ses jolies hanches prises dans un manteau cintré de laine fine dont le col est entouré d’une fourrure en renard argenté sur laquelle échouent des mèches échappées d’un chignon.

Tirée du lit à l’aube, Cécile l’observe derrière la tenture de velours qui recouvre la porte, et où, souvent, dans la journée, elle se dissimule pour assister à ses retours tant espérés. Sur le sol, des piles de livres et de journaux attendent que son père les descende à la librairie. Ils lui servent de rempart.

Les talons de Marta crissent sur le parquet. Elle pénètre dans l’entrée, dépose le sac, se baisse pour l’ouvrir dans un cliquetis de colliers et vérifie son contenu, extrait quelques objets parmi lesquels la flasque aux initiales de sa mère, « S.G. ». Elle la secoue, la replace dans le sac, le ferme à nouveau. Aucun de ses gestes n’échappe à la petite fille. Préoccupée par son départ, Marta ne l’a pas aperçue. Elle se tourne vers le miroir aux dorures vieillies, l’interroge d’un coup d’œil assuré, mord ses lèvres pour les rougir, bat des paupières, resserre autour de son cou le renard dont la longue queue se balance sur sa hanche. Le reflet flatteur l’encourage à se détourner pour reprendre la vérification de ses bagages.

Ensommeillée, transpirante, ébouriffée, vêtue d’une chemise de nuit rapiécée, Cécile hésite à signaler sa présence. Elle donnerait tout pour une parole. Un geste maladroit provoque l’écroulement dans un bruit sourd d’une des piles de livres. Surprise et déjà fâchée, Marta se retourne. Cécile sait qu’elle devra se débrouiller seule dans la vie.

« J’avais demandé à ton père que tu restes au lit.

– Où tu vas ?

– Tu le vois bien ! Je pars avec mon violon.

– Pour qui tu vas jouer ? »

Marta reprend la pose devant le miroir.

« Tu reviendras ? »

Elle lui caresse la joue.

Aujourd’hui, Cécile se reproche de ne pas s’être élancée dans les bras de sa mère, de ne pas avoir embrassé son cou parfumé, léché la petite veine bleutée courant le long de sa nuque, humé une dernière fois son parfum poivré.

Le moteur de la voiture, qui emporte Marta vers une destination qu’elle ne connaît pas, s’est mis à ronfler. Elle se hisse jusqu’à la haute fenêtre, froisse le voilage entre ses doigts nerveux. La rue est encore déserte à cette heure et les commerçants n’ont pas mis en place leurs étals. La voiture est comme une grosse tache noire dans la pâleur de la lumière. Elle démarre, après quelques ratés qui sont comme autant d’espoirs, puis s’éloigne. Elle n’est plus déjà qu’une ombre dont le bruit s’est perdu. Cécile redescend de son perchoir et écoute les battements de son cœur. Elle décide d’errer sur les pas de sa mère. Marta a effacé toutes traces de sa présence et n’a rien laissé de sa vie, ici, avec son enfant et le père de son enfant. Comme si elle n’avait pas vécu dans ce lieu où la petite fille déambule en vain. La penderie est vide, le salon de musique désert, plus aucun flacon dans la salle de bains, son parfum s’est déjà évaporé, la lumière n’inonde plus la pièce. Cécile écoute le silence, son seul héritage. La musique quitte son cœur. Aucune larme ne sera versée.

Le soir, au dîner, elle pose la question qui la ronge depuis le matin et lui a provoqué une crise d’eczéma sur les bras, de la main à l’épaule, des plaques rouges violacées.

« Elle est partie où… ? »

Elle voulait dire « Maman » mais non, elle n’y parvient pas.

Elle répète :

« Elle est partie où ? »

Son père met du temps à répondre. Puis, il lâche d’une gorge nouée :

« En Amérique.

– Pourquoi on n’est pas partis avec elle ? »

D’abord, il ne répond pas. Puis, il abandonne son assiette et se lève. Il se dirige vers la bibliothèque et en tire un atlas dont il feuillette les pages. Il revient vers Cécile et pointe son doigt sur une page.

Il ne dit pas : « C’est là. » Il ne dit plus rien. Il s’enroule dans son silence. Cécile, elle, est fascinée par l’image qu’elle a sous les yeux qui ne quittent plus la page. Elle imagine le voyage et la vie là-bas, auprès de sa mère : une star. Elle entend les notes s’envoler du violon et les acclamations d’une foule d’admirateurs dans les salles de concerts. Elle rêve à une mère sereine qui a retrouvé succès et bravos.

La nuit sera blanche puisqu’elle refuse de s’endormir. Comment fait-on pour rejoindre l’Amérique ?

De ce jour, « Maman » a disparu de son vocabulaire, ainsi d’ailleurs que « Papa ». En l’absence de sa mère, Cécile avait eu l’ambition de prendre possession de la maison et donc de son père, qui fut tout simplement appelé par son prénom, Pierre. Le départ de Marta avait tout bouleversé.





Cécile, 6 heures 30



Sur la table de chevet, près du verre d’eau qu’elle avale d’un trait, sont posés deux cadres. L’un contient une photo d’elle, souriant à l’objectif, accompagnée d’un homme au visage racé, le regard fier, droit. Il porte sur elle une ombre amoureuse. L’autre représente Pierre avec une petite boudeuse rousse, Esther. C’était à Lyon, il y a quelques années, devant le lieu qui fut jadis la librairie de Pierre, où Cécile passa quelque dix-huit années. Sa vie en trompe-l’œil est parfaitement résumée par ces deux images. L’amant inoubliable qui fait encore frissonner son corps et monter le plaisir chaud au creux du sexe ; la fille adulée qu’elle voudrait éternellement accrochée au cordon qui les relie, même si elle ne cesse de s’en défendre.

Après le départ de Marta pour l’Amérique, la mélancolie de Pierre flotte au long d’un temps sans avenir. L’enfance de Cécile est déjà cabossée. Les nuits sont peuplées de rêves que le jour transforme en cauchemars. Les bras tendus vers sa mère, plus câline et tendre qu’à l’ordinaire, elle boit ses paroles et se nourrit de ses baisers, s’enroule dans ses caresses. Elle entend leurs rires fuser de leurs étreintes.

Dans le salon de musique, un quart de violon en main, attentive aux conseils que lui donne sa mère, les heures égrènent des instants miraculeux. Quand la blancheur du jour transperce les persiennes et que ses yeux s’ouvrent, la petite fille est confrontée à l’immensité du silence et de l’absence. Le saut dans le vide est tel qu’un rituel s’est institué. Elle a besoin d’un temps de larmes versées, larmes de douleur, de colère, de dépit, de sanglots libérateurs qui ébranlent tout son corps. Elle finit par prendre plaisir à laisser cette liqueur salée inonder son visage. Elle la lave de la nuit et la ressuscite chaque matin.

En homme de devoir et en père aimant, pour tenter de combler le manque, Pierre redouble d’amour. Sans fausse note, il joue le masculin et le féminin : la voix gronde et la main caresse. Si le regard exige, il sait aussi faire confiance. Au début, alerté par ses pleurs, il entrait dans la chambre et s’efforçait de la calmer. Elle criait sa colère, disait la haine que lui inspirait sa présence, lui qui n’avait pas su retenir Marta par son amour. Elle se déchaînait sur lui, le battait à coups de poing, à coups de pied, l’injuriait. Un jour, à sa demande, il n’était plus revenu. L’épisode des larmes achevé, elle faisait une toilette sommaire et le rejoignait pour le petit déjeuner. Ensuite, il l’accompagnait à l’école, comme il l’avait toujours fait. Marta savait-elle seulement où était située l’institution Sainte-Thérèse où elle était entrée dès la maternelle ? Non. Et comme elle ne s’était jamais conduite comme une mère, Cécile était parvenue à dissimuler sa disparition pendant longtemps.

Restait pour elle à s’inventer une vie à côté de la vie. Il avait fallu apprendre très vite, seule, claquemurée, à être autre chose qu’une petite fille, même si l’on est haute comme trois pommes. Savoir en imposer, ne pas s’en laisser conter. À cinq ans, ne plus croire en rien sinon à se battre pour exister autrement. Mourir, elle y avait pensé, mais elle ne savait pas vraiment ce que cela signifiait. Et le sang qui coulait de ses mains quand elle les tailladait à l’aide de son canif lui faisait tourner de l’œil. Après quelques scènes du genre, Pierre avait confisqué tout objet tranchant. Dommage ! C’était sa façon de se punir de ne pas avoir su, elle aussi, retenir Marta.





Le départ en Amérique laissait bien d’autres marques, comme ces éternelles plaques d’eczéma qui lui tatouaient les bras de haut en bas. Afin qu’elle ne soit pas tentée de se gratter au sang, l’infirmière de l’institution Sainte-Thérèse avait fini par lui poser des bandes retenues par une épingle de nourrice. D’une folle élégance.

Et Pierre, que faisait-il pendant qu’à l’école elle passait son temps à raconter les succès de Marta en Amérique et imaginait son retour, devant ses camarades émerveillés ? Il travaillait à la librairie, ou bien s’enfermait dans le salon de musique. Parfois, elle le surprenait en conversation avec des amis qui, comme lui, avaient résisté pendant la guerre. De quoi parlait-il, ce père devenu muet en sa présence ? De désespoir. À plusieurs reprises, elle avait entendu ce mot dans sa bouche. Le dictionnaire lui en avait donné la définition : « Perte de tout espoir ou affliction extrême et sans remède. » Il n’y aurait ni espoir ni remède. Marta était définitivement perdue. Cécile devenait orpheline. Plus tard, elle serait professeur de désespoir. Tel était son destin.

Pourtant, bien des années après le départ de Marta, elle s’était découvert une passion : la médecine. Les sentiments forts qui la liaient à une amie de son père, une femme charmante et compatissante, spécialisée en pédiatrie, n’y étaient sans doute pas pour rien.

Adolescente, elle passait son temps libre à fureter dans les librairies spécialisées à la recherche de documents à sa portée. Elle engageait volontiers de longues conversations avec les autres clients et pratiquait déjà l’automédication. Sitôt le bac en poche, elle s’inscrirait en faculté. Une fois diplômée, elle chercherait à améliorer la condition des humains. C’était son projet de vie.

Le temps venu, Pierre l’avait suppliée de poursuivre des études de lettres pour le seconder à la librairie, et bientôt en prendre la direction. Une irréversible dépression, avait-il avoué, finirait par limiter ses forces et l’obligerait à vendre ce lieu où, pendant la guerre, il avait recueilli Marta. L’idée lui était intolérable. Tout au long de sa jeunesse, Cécile avait baigné dans le récit des faits de résistance de Pierre et de l’arrivée de Marta à Lyon. Elle aurait souhaité s’en échapper. Mais devant l’insistance de son père, qui tournait à l’injonction, elle avait battu en retraite. Sa vie s’en était trouvée détournée.

En fait, la seule affection dont souffrait Pierre était l’absence. Le soir, après le dîner, il s’enfermait dans le salon de musique et écoutait en boucle des morceaux choisis de Mozart ou de Brahms enregistrés par Marta. Cécile, elle, fuyait la musique, source d’une souffrance incomparable. Elle s’exilait dans sa chambre et enfonçait des boules dans ses oreilles. Au matin, Pierre se précipitait sur la boîte aux lettres, en quête d’un courrier qui n’arriverait pas.





Les images se brouillent, la chronologie aussi.

Elle vient de fêter ses quatorze ans chez son amie Catherine qui a organisé pour l’occasion une party à laquelle elle a bien failli ne pas se rendre. Mais Catherine est venue en personne la chercher. Quelques jours plus tard, un matin, elle se réveille avec la fièvre qui lui bat les tempes. Son corps étrangement lourd et poisseux l’encombre. Première pensée : se débarrasser de son corps en jetant les draps par-dessus le lit, courir sous une douche froide, hurler son mal-être, accroupie dans la baignoire, et puis, vite, malaxer, graisser, huiler, faire fondre ces bosses qui ont endommagé sa silhouette longiligne de petite fille abandonnée.

Quand elle soulève le drap, elle découvre ses cuisses ensanglantées. Que se passe-t-il ? Cette chose dont les filles parlent entre elles et qu’elle est la seule à ne pas connaître encore ? Manque de mère. Il y a deux années déjà que Catherine a connu cet épisode et lui en a raconté les détails. Depuis, par peur que la chose n’arrive sans prévenir, et surtout qu’elle soit contrainte d’en parler à Pierre, elle traîne au fond de son cartable une vieille boîte de tampons dissimulée dans une poche en plastique. S’agit-il bien de cela ou est-elle sur le point de perdre la vie ? Marta n’est pas là pour répondre à ses interrogations, la rassurer, l’apaiser. Vivre avec Pierre, aussi bon soit-il, a décuplé sa pudeur. Ce matin, comme chaque matin, il va falloir se lever, s’habiller, rejoindre le collège. Seule, c’est-à-dire sans elle. Elle, Marta, sa mère, à qui elle ne peut pas confier qu’elle n’est plus une petite fille. Que le sang coule et que la vie s’enfuit entre ses jambes.

Alors, qu’elle se vide et qu’on en finisse. N’est-elle pas morte le jour du départ de Marta ? Une existence, depuis lors, plongée dans le rêve, dans l’illusion, dans le mensonge.

Cécile voudrait refouler les larmes. Pas le temps, la voilà submergée par un autre souvenir.

Elle pleure dans les bras du premier homme qui lui fait l’amour, un étudiant de l’école de cinéma, parce qu’elle n’a personne à qui raconter ce grand bonheur arrivé en elle, ce plaisir découvert, puisé dans le corps de l’autre. Miracle dont lui a parlé son amie Catherine, mais auquel elle n’a jamais cru puisqu’elle ne croit en rien et remet tout en question. Le garçon, attendri, essuie ses larmes mais n’en connaîtra jamais la vraie raison. L’amoureux est vite éconduit. À quoi sert l’amour ? Le manque c’est son quotidien.

Le bac en poche, elle traîne dans les rues, avec le sentiment de s’avancer vers le vide. Elle n’a de goût à rien. Même plus celui de passer des nuits à refaire le monde et la famille.

Elle marche des journées entières sur les pavés, au milieu des passants, occupés, pressés, en mouvement, qu’elle observe avec attention. Elle scrute les visages, s’arrête sur l’un d’eux. Et la réalité lui saute au cœur : Marta s’est effacée de l’autre côté de l’Atlantique. Avec son violon, sa musique, Mozart, ses yeux comme des diamants.

Il fait jour, mais Cécile vit dans une nuit noire, sans lune, toujours au bord du vertige.

Un matin, à l’aube, après une longue insomnie, alors que son père dort encore, elle ouvre les grilles de la librairie. L’air de la rue l’excite. Soudain, elle a l’idée de fuir, de quitter Lyon, tenter sa vie ailleurs, à Paris. Peut-être. Ou en Amérique. Partir sur les traces de Marta.

Dehors, un camion obstrue l’impasse où est installée la librairie et une équipe de cinéma tourne. Le ciel blanchit au-dessus de deux jeunes gens qui s’embrassent à pleine bouche. Cécile se colle à la vitrine et demeure fascinée. Des câbles électriques courent à travers la chaussée, alimentant deux projecteurs braqués sur les comédiens. L’équipe est composée d’une dizaine de garçons et de filles qui lui semblent s’entendre à merveille. L’air est vif, on frissonne et on s’active. Les figurants vont et viennent entre le camion de régie qui fait office de loge et la table dressée sur des tréteaux où sont posées une cafetière fumante et une assiette de viennoiseries. Derrière la caméra, le réalisateur dessine dans l’air des gestes destinés aux acteurs et aux techniciens qui l’entourent. Sans cesse, il se retourne vers le chef opérateur, un homme de grande taille, vêtu d’un blouson, une grosse écharpe autour du cou, les cheveux bruns lissés en arrière. Sous ses ordres, les techniciens déplacent les projecteurs.

Cécile ne perd pas une miette de ce qui se joue. Soudain, le chef opérateur, l’œil sur l’objectif de la caméra, laisse échapper un signe de désespoir.

« Impossible de continuer à tourner. Ça manque de lumière, et l’on n’a pas assez de matériel pour éclairer. Quelles mauvaises conditions de travail !

– Un tournage de fin d’études, ce n’est pas Le Docteur Jivago », remarque le réalisateur, avec impatience. « Pas les mêmes moyens ! Faisons avec… »

L’équipe se regroupe autour de lui et du chef opérateur qui continue de maugréer, tandis que les comédiens se dirigent vers les tréteaux où fume le café.

Il est sept heures, Cécile sait que dans peu de temps le soleil inondera la vitrine de la librairie. Il suffirait d’un objet qui réfléchisse la lumière sur les comédiens. D’un bond, elle traverse la boutique, s’engouffre dans l’appartement de l’étage, entre dans la salle de bains, décroche le miroir au-dessus du lavabo. De retour sur le lieu de la scène, elle met son idée en application. Soudain, les rayons lumineux embrasent les comédiens.

« Qu’est-ce que tu fais ? » crie le chef opérateur, s’adressant à elle. « De quoi tu te mêles. Tu crois qu’on n’a pas assez perdu de temps ?

– Qu’est-ce qui se passe ? demande le réalisateur.

– La gamine, là, dit le chef opérateur, dirigeant son regard vers Cécile.

– Mais… Ce n’est pas mal comme lumière, viens voir… »

Le chef opérateur colle son œil à la caméra.

« Trop violent ! »

Il lève la tête vers Cécile, la regarde longuement avant de s’adresser à elle :

« C’est à qui cette librairie ?

– À mon père !

– Il n’y aurait pas du calque, par hasard, ici ?

– Je vais en chercher. »

La scène tournée, le chef opérateur appelle Cécile et lui propose de les rejoindre autour des tréteaux. Elle accepte volontiers la tasse de café qu’il lui tend.

« Tu t’appelles comment ?

– Cécile.

– Tu es encore au lycée, Cécile ?

– Non, j’ai mon bac, et je veux faire du cinéma. »

L’homme s’est mis à rire.

« Tu sais ce que c’est, le cinéma ? Un enfer, chaque jour, tu as vu aujourd’hui…

– Et la vie, c’est pas l’enfer ? »

Bizarre une telle phrase dans sa bouche ! Elle n’en revient pas.

« Alors comme ça, tu veux travailler dans le cinéma et pour y faire quoi ?

– Du cinéma !

– Le cinéma, c’est plein de métiers différents ! Qu’est-ce que tu préfères : écrire, jouer, la technique ? »

L’homme enchaîne, sans attendre une réponse qui n’arrive pas. Qu’est-ce qu’elle apprécie dans le cinéma ? Elle n’en sait fichtre rien et ne s’est jamais posé la question. À cet instant, elle n’entrevoit qu’une seule chose : fuir l’absence, la solitude, la perte. S’éloigner de Pierre, prendre la tangente par rapport à Marta. Se sauver.

« Sur le prochain film que je commence dans quelques semaines, ma seconde assistante vient de tomber malade. Ça t’intéresserait ? »

Le tournage achevé, tandis que les techniciens rangent le matériel et que l’équipe s’apprête à quitter les lieux, Pierre apparaît à la porte de la librairie, une tasse de café à la main.

« Nous vous avons emprunté du calque, lui dit le chef opérateur. Et je crois bien que je vais vous emprunter votre fille, c’est une graine de talent ! »

Du regard, Pierre interroge sa fille. Cécile ne lui répond pas. Elle lit dans ses yeux une immense détresse. L’arrivée d’un premier client à la librairie interrompt la scène.

Les jeux sont faits. Il ne lui reste plus qu’à apprendre, suivre les cours d’une école spécialisée et, pour cela, quitter Lyon pour Paris.





La dernière semaine qu’ils avaient partagée, Pierre et elle, avant son installation dans la capitale, reste mémorable. Son père, à l’ombre de son chagrin, elle, agressive, violente, osant des questions trop longtemps refoulées, réanimant un passé dont il ne s’était pas affranchi. Pourquoi ne pas avoir empêché le départ de Marta ? Pourquoi si peu de persévérance dans ses recherches pour la retrouver quand elle a cessé de donner des nouvelles ? Pourquoi refuse-t-il d’évoquer Marta, sinon pour raconter l’éternel récit de son arrivée à Lyon pendant la guerre ?

Pierre naviguait entre silence, désespoir, fureur, peur, accablement, consternation et ne dévoilait rien. Et pourtant, l’attitude révoltée de Cécile ne l’avait pas laissé indifférent. S’il voulait mettre un peu de lumière dans sa vie, il devrait abandonner petits arrangements et grands compromis avec le passé, se libérer d’une torpeur coupable.

Une fois déversé son torrent de récriminations, elle avait déposé un baiser sur sa joue, la porte claquée, il avait éprouvé le soulagement de celui qui vient de tourner une page.

Quelque temps plus tard, il vendait la librairie et s’installait à Bordeaux, terre de ses origines familiales, où, par la suite, il épousait l’une de ses jeunes clientes : Hélène. À cette époque-là, Cécile avait rencontré Simon Stern. Quelques années plus tard naissait Esther.





Cécile, 7 heures



Il lui serait bon de retourner dans la nuit et l’oubli du sommeil. Mais le passé ne se racontait pas en quelques mots. Entre l’amoureux qui l’avait initiée au plaisir et sa rencontre avec Simon Stern, quelque trois années s’étaient écoulées pendant lesquelles elle s’était refusée à toute liaison. La peur de se laisser prendre encore et toujours dans la spirale infernale et anéantissante. « Toute chose qui prend vie a aussi une fin. »

Le souvenir est intact. Cette phrase-là, elle l’avait prononcée pour la première fois dans un cabinet médical, et pas n’importe lequel : celui de Simon Stern. Souffrant depuis de trop nombreux mois d’aménorrhée, elle avait fini par se confier à Catherine, laquelle avait averti sa mère, et Cécile s’était retrouvée dans la salle d’examen du cabinet très stylé du docteur Simon Stern, gynécologue réputé et fort médiatique, séduisant quadra au regard noir et vif, la tempe légèrement argentée et l’élégance cachemire. Elle avait eu bien du mal à exposer son problème. Si seulement Marta avait été là… Elle était sur le point de se rhabiller, toujours dans la salle d’examen, quand le spécialiste avait posé sur elle un regard qui n’était plus celui, neutre, du praticien. Soudain, envahie d’effroi, elle avait enfilé sa robe, oubliant d’agrafer son soutien-gorge qui ballottait dans le dos et la gênait. Le médecin était retourné derrière son bureau, laissant ouverte la porte de la salle d’examen, et la conversation s’était engagée.

« Vous avez des amis ?

– Oui, oui.

– C’est-à-dire ? Des vrais amis ? Des… petits amis ?

– Euh… Non, je voulais dire, j’ai une amie, Catherine, la fille de madame…

– Non, je veux parler des garçons. Vous avez eu des rapports sexuels, peut-être des amours…

– Une fois, un rapport. Jamais d’amour.

– Pourquoi ?

– Toute chose qui prend vie a une fin. »

Après un silence, trop bruyant pour Cécile, le docteur Simon Stern s’était levé. Il avait fait le tour de son bureau et était venu s’installer auprès d’elle.

« Nous allons agir en plusieurs temps : d’abord tenter de savoir si l’aménorrhée est due à des causes organiques. Je n’y crois guère. Ensuite, peut-être pourriez-vous consulter un…

– Je n’irai chez aucun psychanalyste ! Je ne veux exposer mon problème devant personne, c’est déjà très difficile d’être là. »

Une crise de sanglots avait suivi. Le docteur Stern s’était emparé de la main de Cécile, inconsolable, et ne la lâchait plus. Dans un mouvement qu’elle ne comprenait toujours pas aujourd’hui, Cécile avait posé sa tête dans le creux de l’épaule de cet homme jusque-là inconnu et qu’elle avait tant hésité à consulter. Elle avait longtemps pleuré entre ses bras. À plusieurs reprises, l’assistante avait informé que la patiente suivante attendait. Simon Stern n’avait pas bronché. Il serrait de plus en plus fort le corps secoué de sanglots de Cécile. À ce moment, elle avait eu une étrange impression, comme si leurs deux corps étaient traversés par un même frisson. Et le médecin avait caressé son visage couvert de larmes.

« Je vous lance un défi, Cécile. Non seulement, vous allez guérir mais vous serez enceinte ! »

Un sourire s’était esquissé sur les lèvres de la jeune femme. Quelque chose, soudain, lui avait fait reprendre confiance en elle.

Avant de retourner derrière son bureau pour rédiger la prescription des examens, il avait tenu son visage entre ses mains et avait déposé un baiser sur ses lèvres. Cécile se souvenait très précisément qu’en sortant de la consultation, elle avait eu l’impression d’être une autre.

Les prophéties de Simon Stern s’étaient réalisées : la petite Esther était née quelques années plus tard et, entre-temps, Cécile avait été foudroyée par l’amour qu’elle portait à Simon.

Aujourd’hui encore, elle était dans l’incapacité totale de comprendre ces élans fous et irraisonnés. Simon l’avait vite désaimée. Et elle avait mis trop de temps à se défaire de la puissance des sentiments éprouvés à son égard. Il n’y avait rien à comprendre au sentiment d’amour. On en était affecté comme d’une grippe. Seulement, des traitements existaient pour guérir de la grippe, rien encore n’avait été inventé pour se délivrer de la maladie d’amour.





Une sonnerie surgit de la table de chevet, la contraint à ouvrir les yeux. A-t-elle posé son téléphone portable près d’elle ? Erreur fatale. Elle tâtonne pour s’assurer de l’appareil, le prendre en main et l’ouvrir.

« Maman, j’arrive à treize heures, chuchote Esther dans l’appareil. N’oublie pas que tu dois venir me chercher. Tu avais promis.

– Esther ! Mais où es-tu ?

– Dans l’avion bien sûr, Bangkok-Paris, une virée ! Je n’en peux plus. Je ne respire plus. Mes oreilles me font un mal de chien.

– Tu as toujours eu mal aux oreilles en avion. J’ai beaucoup à faire aujourd’hui avec l’anniversaire de ta grand-mère…

– C’est l’anniversaire de Marta ? Putain ! Je vais être crevée. Et j’ai pas de cadeau ! Maman, tu ne pouvais pas choisir un autre jour ? Juste celui de mon retour. L’hôtesse me fait signe : pas le droit de téléphoner dans l’avion. Tu viens sans faute.

– Tu étais prévenue, Esther ! »

Mais Esther a raccroché.

Une lassitude l’envahit. L’autoroute sera bondée, le vol aura du retard, elle perdra un temps précieux. Une aberration, cette promesse, quand on connaît le trafic entre Paris et Roissy ! Elle se reproche de n’avoir pas su convaincre Esther de rentrer plus tôt du Cambodge où elle était partie en mission humanitaire avec de jeunes médecins mélomanes, au lieu de débarquer le jour de l’anniversaire de sa grand-mère.

Ceux qui l’entourent la croient forte, alors qu’elle n’est que faiblesse. Esther, avec ses yeux gris qui lui viennent de nulle part, et ses presque trente ans, est devenue pour elle une étrangère à la tête pleine d’étincelles. Esther ose tout : dire, haïr, faire, entreprendre. Agir sans réflexion superflue, sans temps perdu. Quand elle a compris, au début de ses études musicales, qu’elle ne serait pas une grande violoniste et que son talent la limiterait au professorat, elle n’a pas hésité : elle s’est inscrite en médecine, sa seconde passion. À Phnom Penh, elle s’était organisé un double programme : mission médicale et concert humanitaire.

Pourquoi ne pas avoir refusé de perdre son temps dans les embouteillages ? Par crainte de ne pas être aimée en retour ?





Esther Stern, 7 heures 30

Dans l’avion Bangkok-Paris



Bagang ! Voilà le mot qui convient pour la désigner, elle, si souvent dénommée la « Petite », fruit de la deuxième génération de la lignée. Les Cambodgiens s’en servent pour qualifier l’Occidental, donc l’étranger. Partout où elle va, partout où elle est, elle se sent « étrangère ». Et la famille est, par excellence, le lieu de l’exil. Ce soir, elle n’aura pas envie de faire la fête avec eux. Fatiguée par le voyage, elle n’éprouvera qu’un désir : se jeter sur son lit. Ce coup de fil avec sa mère lui a gâché son retour à Paris.

Le voyage est long pour revenir du Cambodge vers la France. Elle sort d’un léger sommeil. Ses membres sont endoloris par la mauvaise position prise pendant la première partie du vol, à s’efforcer de dormir, au coude à coude, entre un Cambodgien ronfleur et un touriste français qui pue la sueur. Esther déteste prendre l’avion. La classe économique, c’est pire que l’autobus aux heures de pointe. On oblige les passagers à s’y tasser les uns sur les autres, les contraint à partager leur intimité. Voyager en classe affaires serait plus supportable. Mais ce n’est pas demain la veille qu’elle pourra se payer un tel confort. Violoniste amateur et médecin humanitaire, elle a fait un choix de vie où la fortune n’a pas sa place. Et elle demeurera fidèle à ses idées. Quand elle a entrepris ses études de médecine, elle n’a jamais, à aucun moment, songé à ouvrir un cabinet dans un quartier riche d’une grande ville, où elle aurait sans doute très vite connu la prospérité. Soigner, c’est aller vers les autres, c’est donner de soi. Pour le comprendre, elle n’a pas eu besoin de militer pendant des années dans un quelconque mouvement, à l’image de sa mère qui, aujourd’hui, vit pourtant comme la bourgeoise qu’elle refusait d’être il y a trente ans.

Pour Esther, sa mère est un être mystérieux, trop souvent en contradiction avec elle-même. Pourquoi se préoccupe-t-elle autant de Marta, alors que celle-ci ne l’a jamais aimée ? La soumission de Cécile l’a toujours exaspérée. Une exaspération qui prend du poids avec les années. Elle voudrait pourtant que cet épisode de leur vie n’encombre pas sa mémoire. Il revient souvent comme une pensée maléfique.

« Je me souviens encore du ronflement que fit le moteur de la voiture qui emporta ma mère loin de moi. »

Couplet favori de Cécile pour faire mesurer à la « Petite » sa chance d’avoir une mère responsable et aimante. Mais le ronflement du moteur obstrue encore ses oreilles et sa vie. N’est-ce pas de sa faute ? N’est-ce pas à cause de son refus de balayer le passé et de se confiner dans une attente d’amour sans issue ? Une attitude qui contraint Esther à se frayer un chemin au travers des embrouilles multipliées par les deux générations précédentes. Une grand-mère fantôme et une mère psychiquement handicapée, lourd héritage ! Et cette grand-mère qui n’en finit pas de vieillir et dont le corps ne fonctionne plus comme il devrait, qui pourrit à petit feu. Ne plus pouvoir tirer et pousser l’archet sur les cordes, quelle punition !

Au fait, où se trouve son violon ? Elle l’avait sur les genoux en s’endormant. L’étui est coincé sous le siège avant. Elle le tire à elle, caresse le bois verni. L’hôtesse voulait la contraindre à le ranger dans le compartiment à bagages. Pas question. Elle lui a tenu tête. Qu’a-t-elle dans sa vie, à part son violon ? Sa mère, oui, bien sûr. Parce qu’en dehors de sa mère, de la musique… et tout de même de la médecine dont elle va faire son métier, c’est le vide. Les années filent et pas un amour ni un amant ne la retient. Un amant ! Le mot la fait sourire. Elle n’a connu que des amours platoniques. Et ce n’est pas la relation amorcée avec un chercheur de l’École française d’Extrême-Orient, séduisant quadra rencontré à Phnom Penh, qui fera évoluer sa vie sentimentale. Malgré le voyage romantique effectué sur le Mékong, l’aventure n’a pas eu de suite. Comme chaque fois. Pourquoi ce désert sentimental ?

À Roissy, elle rêverait d’être attendue par un grand malabar amoureux. Sa mère sera là, la larme à l’œil, même si elle râle toujours à l’idée de venir la chercher. C’est ça, une mère. Une femme qui a la larme à l’œil devant la fille qu’elle a enfantée.





Esther repense à Marta, à cette étrange grand-mère, incapable de s’aligner sur un modèle quelconque. Elle ne vit pas, elle joue sur une scène de théâtre qui s’appelle la vie, fabriquant des mythes à foison. Elle a le don de faire resurgir le passé mais emprunte plus souvent qu’à son tour des voies divergentes.

Dans cette famille qui n’en est pas une, parce que faite de légendes ou de cauchemars, il n’y a pas d’homme, sinon Pierre, son grand-père. Et celui-là ne serait-il pas le comble du comble de la faiblesse ?

Tous les autres sont morts comme des mouches. Simon Stern, son père biologique, s’est tué dans un accident de voiture au volant de laquelle se trouvait une fille, une amoureuse, trop jeune pour lui. Elle se souvient du jour où la nouvelle de son décès est arrivée. Un appel téléphonique provenant d’une gendarmerie de province. Sa mère avait écouté sans prononcer un mot et, avant de raccrocher, avait noté une adresse. Ensuite, elle s’était laissée tomber dans le fauteuil crapaud qu’elle utilisait d’ordinaire pour passer ses longs coups de fil avec ses amis. Esther s’était assise en face d’elle et avait observé son regard vide.

« Papa a eu un accident de voiture… Il faut que je parte tout de suite pour le rejoindre. On va voir si Catherine peut te garder.

– Non, plutôt la baby-sitter. »

Cécile avait composé plusieurs numéros à la suite et n’avait obtenu que des réponses évasives et finalement négatives.

« Nous allons partir toutes les deux, ce sera bien mieux, non ? »

Esther avait hoché la tête tout en se frottant les yeux de sommeil. Sans perdre une minute, Cécile l’avait couverte de son manteau, avait enfilé le sien. Puis elle avait rempli un sac avec les affaires de toilette, une bouteille d’eau minérale et sa trousse à pharmacie. Elle avait tiré Esther par la main, claqué la porte, donné trois tours de clé, et elles s’étaient dirigées vers le garage via l’ascenseur.

Le voyage avait duré une éternité, sans compter l’attente à l’hôpital de Caen où avait été rapatrié le corps de son père. Au petit matin, elles s’étaient engouffrées dans le hall d’un hôtel et elles avaient dormi une partie de la journée, côte à côte, dans un grand lit dont les draps sentaient le rance. Au réveil, sa mère lui avait dit la vérité. Simon Stern n’était plus qu’un cadavre enfermé dans une boîte de la morgue de la ville. L’image avait surgi en elle, celle d’un téléfilm qu’elle avait regardé une semaine plus tôt.

« Désormais, avait dit Cécile, nous allons nous aimer doublement. »

Elle l’avait serrée très fort entre ses bras. Et, soudain, Esther avait été absorbée par l’idée de ce qu’allait représenter concrètement la mort de son père.

Certes, il était souvent absent, mais vivant. Elle pouvait toujours espérer se blottir dans ses bras à son retour de la clinique où il exerçait des journées qui n’avaient jamais de fin. Désormais, aucun espoir n’était permis, nulle alternative. Et il allait falloir aimer sa mère « doublement », comme elle l’avait elle-même précisé.

Esther avait saisi la main de Cécile et l’avait pressée contre la sienne. Ensuite, elle croit se souvenir que sa mère avait enclenché une cassette et les flots de musique les avaient fait sombrer dans le silence.





Depuis la mort de Simon Stern, sa mère est célibataire. Ce n’est pas François Dechartreuse, l’amant en titre durant de trop longues années, qui aurait pu faire office de remplaçant. Lui aussi est parti, entrant dans la légende de la famille. Elle ne l’a pas regretté. Il avait conquis le cœur de sa mère et celle-ci ne pouvait plus se passer de lui.

Dès que Cécile avait fait la connaissance de François, l’existence avait pris d’autres couleurs. Elles partageaient moins de soirées, moins de sorties, moins de voyages, moins de conversations, moins de colères. Une certaine distance s’était désormais, jour après jour, installée entre elles. Distance qu’Esther imputait à la présence de François auprès de sa mère, une omniprésence qu’elle avait souvent fuie. Cécile pouvait-elle aimer François au point de l’oublier, elle, Esther ? Combien de fois s’était-elle posé la question ? Et le séduisant François, qui se montrait si attentif, et si flatteur auprès de sa mère, était-il capable de sentiments à son égard ?

« Que penserais-tu si j’épousais François ? »

Cécile l’avait interrogée au cours d’un week-end qu’elles avaient passé dans un hôtel de Fontainebleau. Deux jours à folâtrer bras dessus, bras dessous, et soudain cette question, tombée à la fin d’une belle soirée.

« Je penserais que tu fais une erreur. »

Cécile avait paru surprise et, sur ces mots, chacune avait regagné sa chambre. Ensuite, elles n’en avaient plus jamais parlé.

Autre acteur de l’histoire familiale : Wilfried Strauss-Schriver. Celui-là, difficile de le cerner. Quel rôle a-t-il joué dans la vie de Marta ? Le mystère reste entier. Esther ne désespère pas de le saisir un jour à bras-le-corps et de l’anéantir.

Enfin, un autre homme a, lui aussi, disparu de leur existence. Une silhouette de fantôme entrevue à l’enterrement de son père. Un personnage de très haute taille, vêtu d’un long manteau gris qui lui battait les chevilles, le visage émacié à la peau brune et ridée, auréolé d’une crinière blanche tombant sur ses épaules. Il avait rejoint le cortège avec retard, l’avait remonté et s’était retrouvé à la hauteur de Cécile et d’Esther. Pendant la très brève cérémonie, elles l’avaient entendu réciter des prières en hébreu.

Interrogée du regard par sa fille, Cécile lui avait glissé à l’oreille qu’il s’agissait de Witold, l’oncle de son père. Une fois la cérémonie terminée, il les avait serrées contre son grand corps malingre, puis il avait regardé Esther dans les yeux.

« Alors, petite, tu es la fille de Simon ! » avait-il dit d’un ton affirmatif et avec un accent ashkénaze prononcé.

Après un silence, pendant lequel son regard insistant n’avait pas quitté celui de la petite fille, il avait hoché la tête et dit, passant sa main sur les yeux gris d’Esther :

« Petite, tu n’es pas des nôtres. »

Esther s’était cramponnée au bras de sa mère et avait haï cet homme qui les avait saluées d’un geste ample. Puis, sa longue silhouette avait disparu derrière la rangée de cyprès.

De retour à l’appartement, Cécile avait pris Esther sur ses genoux, l’avait longtemps câlinée pour lui faire oublier les paroles du vieil oncle. Mais Esther voulait en savoir plus sur lui. Elle commença à poser de multiples questions auxquelles Cécile répondait sans enthousiasme et succinctement. Elle comprit qu’il avait émigré en Israël pour fuir les pogroms, comme une partie de la famille de son père.

« Mais papa était né où ? En Israël ?

– Non, ses parents avaient tenté de s’installer en France où il est né. »

Esther s’était alors souvenue d’une conversation avec son père au cours de laquelle il lui avait raconté des souvenirs qui dataient, avait-il précisé, « des temps heureux où son père et sa mère étaient encore vivants ».

« Et comment ils sont morts, ses parents ?

– Non, non, pas ce soir. On reprendra cette conversation plus tard. Il est temps de dormir. »

Dormir avec la tête pleine de questions sans réponses !

Et les réponses, Cécile ne les avait jamais données. Plus tard, par Pierre, elle avait appris que les deux parents de son père avaient péri pendant la guerre, pris dans une rafle. Le petit garçon, lui, avait été caché dans une famille à la campagne où l’oncle Witold était venu le chercher pour l’emmener en Israël.

Un jour où elle avait à nouveau interrogé Cécile sur son père, celle-ci lui avait répondu que Simon Stern avait une revanche à prendre sur la vie.

« Il voulait tout et vite : le succès, l’argent, l’amour, le plaisir, la vitesse… et il en est mort. »

Ainsi les hommes s’étaient envolés.

Quant aux femmes, elles aussi s’étaient échappées. Marta la première, abandonnant père et enfant. Hélène, ensuite, la jolie rousse aux yeux verts que son grand-père avait épousée à Bordeaux, croyant à tort avoir effacé Marta de son existence.

Esther n’oublie pas Hélène. Elle lui avait bien plus ouvert les yeux sur sa judéité que ne l’avait fait Cécile. Hélène lui avait raconté l’histoire de la dispersion des juifs à travers le monde, l’histoire aussi de leur réunion sur une terre d’exil : Israël. En Israël, c’est justement là que, d’après les récits toujours succincts de Cécile, l’oncle Witold avait refait sa vie avec une partie des Stern, cette famille dont elle portait le patronyme. C’est justement là aussi qu’Hélène avait décidé de vivre. Était-ce sur cette terre, dite hier d’« avenir » et aujourd’hui perpétuellement en guerre, qu’elle, Esther, trouverait l’apaisement ?

Sa mère et elle abritent toutes deux une détresse que rien ne pourrait jamais apaiser. La faute de Marta ? Marta, pour laquelle Cécile, en ce jour anniversaire, mettait les petits plats dans les grands.

Comment une mère aussi peu capable d’amour maternel avait-elle pu engendrer une fille devenue cette mère trop aimante ? Elle l’aperçoit déjà, Cécile, dans le passage des arrivées, pâle malgré le maquillage et les yeux mouillés de larmes. Elle éprouve déjà la chaleur de son cou et la tendresse de son étreinte. Trop lasse pour en être émue, elle installe dans ses oreilles les écouteurs de son i-pod et se noie de musique.





Cécile, 9 heures



La rue longue et sinueuse est inondée du soleil frais du printemps. Elle ceinture le trench enfilé à la hâte. L’air vif s’engouffre malgré le ciel bleu tendu au-dessus des toits de la capitale. Elle s’attarde dans la cour-jardin où pousse, imposant, un magnolia aux feuilles cuivrées, et observe les fenêtres de l’appartement de Marta dont les volets sont encore clos. Elle sera la première à lui souhaiter son anniversaire. Désormais Marta a besoin de sa main pour marcher et pour vivre. Une main qui lui a manqué à elle pour grandir.

Depuis quelque temps, elle ne rendait plus visite à sa mère, chaque matin, comme elle en avait pris l’habitude, après l’accident vasculaire cérébral survenu l’année qui avait suivi son retour d’Amérique. Marta, elle-même, l’en avait dissuadée.

Elle ne saura jamais comment se conduire avec sa mère. Souvent, elle hésite à aller la voir ou à la prendre au téléphone, de peur que ses paroles, ses gestes, ses attitudes n’influent sur l’humeur de la journée. Plus souvent encore, en dernier ressort, son sens du devoir l’emporte. Malgré ses réticences, elle répond à son appel. A-t-on le droit de ne pas aimer sa mère ? Une question à ne pas poser en cette journée solennelle.

Il y a peu, alors qu’elle achevait en studio le montage du making-of d’un film prêt à sortir en salle, Marta l’avait suppliée de se rendre d’urgence auprès d’elle. Cécile repérait ce genre d’appel, la plupart sous de fallacieux prétextes, mais cette fois sa voix pâle l’avait alertée. Elle lui avait même proposé de lui envoyer un médecin.

« Je n’ai pas besoin de médecin, c’est de toi dont j’ai besoin. »

Cécile lui avait expliqué la situation : elle était en plein tournage avec quarante personnes autour d’elle. Au moment où elle allait raccrocher, déterminée à continuer son travail, elle avait entendu comme un cri étouffé, un gémissement et des pleurs.

Elle avait tenté en vain de la calmer.

« Un événement m’est revenu », avait dit Marta de sa voix rauque et poétique, avec cet accent Mitteleuropa toujours aussi prononcé malgré les années d’exil. « Quelque chose que je voulais te confier depuis longtemps et qui est capital. Tu sais combien ma mémoire est défaillante… »

Par cette confidence, elle avait éveillé chez Cécile une curiosité douloureuse, inlassable, comme perdue en elle et que Marta venait de faire renaître.

Dans le studio, le réalisateur s’impatientait et demandait à Cécile d’interrompre sa conversation.

« C’est ma mère… Donne-moi deux minutes… j’arrive tout de suite. »

Le réalisateur avait hoché la tête en signe de protestation.

« Ce souvenir m’a tant ébranlée, continuait Marta, que j’ai été prise de vertiges. Je suis tombée, Cécile, et je ne peux plus me relever.

– Je raccroche et j’arrive. »

Après s’être expliquée avec le réalisateur et avoir donné quelques recommandations à son assistante, Cécile avait filé. L’assistante de vie chargée de la surveillance de sa mère était absente ce jour-là. Esther était en voyage et, de toute façon, on ne pouvait pas compter sur elle. Quand elle quitta le studio, elle fut prise d’une sorte d’étouffement, comme si, sous la pression qui pesait sur elle, sa respiration s’était bloquée.

Elle avait roulé à vive allure sur le périphérique, au risque d’être repérée par les radars, avait abandonné sa voiture au bas de l’immeuble. Et c’est haletante qu’elle était entrée dans l’appartement. Sur le canapé de velours passé, dans une position lascive, Marta lisait une partition.

« Que fais-tu là ? avait-elle dit, comme surprise par l’irruption de Cécile.

– Tu viens de m’appeler en me disant que tu as fait une chute.

– Oui… mais je me suis relevée… en m’appuyant sur ma canne. »

Cécile lui avait alors rappelé qu’elle voulait évoquer devant elle quelque chose de capital qu’elle avait vécu.

« Tu as mal entendu. Je ne suis plus capable de dire des choses capitales.

– Marta, tu m’as fait quitter le studio !

– Eh bien, j’ai oublié ! Passe-moi mon violon. Si tu crois que c’est agréable de perdre la tête… »

Ce jour-là, Cécile avait imaginé que la vie serait plus douce sans sa mère.





Elle glisse la clé dans la serrure et écoute, l’oreille contre la porte. Aucun bruit. Elle pousse le battant sur lequel Marta a épinglé une photo la représentant, à peine âgée de dix-sept ans, somptueuse, en compagnie de Chojnicki, son maître viennois, à l’occasion d’un concert. Depuis l’entrée, elle aperçoit au bout du couloir un halo de lumière flottant sur les rideaux de la chambre. Elle avance jusqu’au lit. La main droite de Marta, chargée de bagues, tient une partition consultée peut-être dans la nuit. Une longue mèche jaunie court sur le drap blanc. Son violon est posé sur une chaise, tout contre le lit. Elle paraît engloutie dans un sommeil profond.

« Joyeux anniversaire, Marta ! » chuchote Cécile.

Les paupières baissées sur son visage de cire ne se soulèvent pas. Cécile insiste, se penche et dépose un baiser sur la joue pâle.

« Joyeux anniversaire, Maman ! Hum… Tu sens bon. »

Et l’émotion l’envahit. Sa gorge se serre et ses yeux s’embuent. Elle attend un instant, pensive, hésitant entre l’envie de prendre ses jambes à son cou et le désir, plus fort encore, de se jeter dans les bras de sa mère. Comme la petite fille de cinq ans, le jour du départ pour l’Amérique.

Comment être heureuse avec Marta ? Le saura-t-elle un jour ?

Sur la pointe des pieds, elle gagne la porte. Quand elle passe le porche de l’immeuble, elle se sent comme ragaillardie. Sa mère est toujours de ce monde. Elle répond, presque joyeuse, à la sonnerie de son téléphone portable.

« Cécile, ma chérie, comment vas-tu ? »

C’est Pierre qui carillonne déjà à neuf heures du matin. Il lui faudra de la patience pour les assumer tous, la mère, le père, Esther. Elle le savait bien quand elle a pris la décision d’organiser cette fête.

« Ça va. Et toi, Pierre ? À quelle heure prends-tu le train pour Paris ?

– En début d’après-midi. Je serai là vers cinq heures.

– Tu peux même arriver plus tard. La réception ne commencera pas avant huit heures, et tu as des TGV toutes les heures. Tu fais comme tu veux.

– Tu as vu ta mère ?

– Je viens de lui souhaiter son anniversaire. Elle n’a pas daigné ouvrir un œil, c’est très bien comme cela, je n’avais pas le temps, avec tous les préparatifs qui m’attendent.

– Nous serons nombreux ? Tu as pensé au fils de Chojnicki ? Dans sa lettre, il exprimait le désir de revoir Marta pour lui remettre la correspondance qu’elle avait échangée avec son père.

– Oui, j’y ai pensé ! Et je te l’ai déjà dit !

– Tu penses à tout et cela ne m’étonne pas de toi. Tu es une fille merveilleuse. Tu ferais n’importe quoi pour faire plaisir à ta mère. Comme tu l’aimes ! Et de cela, je te remercie, ma chérie. »

Cécile laissa passer un silence.

« Qu’y a-t-il dans cette correspondance dont tu parles ?

– Ta mère est la seule à le savoir.

– Bon ! Pierre, je te laisse, j’ai trop de choses à penser ce matin. Salut ! »

Du départ en Amérique à l’accident vasculaire, Cécile avait autant aimé Marta qu’elle l’avait désaimée. Ses sentiments à son égard se révélaient ambigus.

Elle avait marché tout en conversant avec Pierre, et elle se trouvait maintenant à deux pas de la boutique de la fleuriste. Elle commencerait donc par l’achat des fleurs. Leur parfum embaumerait l’appartement.

Un vent de gaieté l’habite. Elle n’a plus qu’un objectif : fabriquer du bonheur avec les choses de la vie.





Marta, 9 heures 30



Ce matin, elle a ouvert un œil curieux sur cette journée qui lui est consacrée, puisque maintenant elle s’en souvient, sa fille prépare une fête en son honneur, avec comme décor la vieillesse obscène. Et tout à l’heure, Cécile était venue vérifier si, pour ce grand jour, elle appartenait toujours au monde des vivants.

Elle commence sérieusement à se lasser de tous ces gens autour d’elle qui attendent sa mort. L’envie de vivre demeure, à égalité avec la peur de mourir. Cependant, vivre n’a plus la même consonance ni la même force. Désormais elle emprunte des rails qui ne mènent nulle part. Sa dépendance aux autres a effacé en elle un sentiment de liberté qui était son second souffle de vie. Le premier, c’était la musique. Et la musique, elle ne peut plus en jouer. L’arthrite paralyse de plus en plus ses doigts. Elle observe avec patience jusqu’où le mal va agir.

Pourquoi Cécile continue-t-elle à la contempler comme si elle était un animal de laboratoire ? Voilà bien ce que deviennent les vieux : des rongeurs qu’on observe à la loupe pour évaluer le déclin de leur énergie, de leur moral et de leur puissance de séduction, en déduire ainsi le temps qui leur reste à vivre. Marta n’entre ni dans la catégorie des rongeurs, ni dans celle des vieux.

Elle est et reste Marta von Grezowitz.

Les autres cherchent à vous faire perdre votre identité. Tout juste si, une fois passé soixante-dix ans, on ne vous désigne pas par un numéro. Tous les vieux sont gris, c’est pour cela qu’on voudrait les traiter comme des rongeurs.

Ces derniers temps, Will, le seul homme qu’elle a aimé, et Stasa, sa mère, habitent ses rêves. Will la cherche autour de la chapelle de Pérouges. Stasa vient à elle, ses longs cheveux couvrant son buste magnifique. Elle se penche vers elle, comme si elle la tenait dans ses bras et, soudain, son regard apeuré s’enfuit. Elle disparaît.

Marta est concentrée tout entière en elle. Elle ne s’attache plus qu’au fourmillement intérieur qui l’habite. Dehors, il n’y a plus rien à espérer.

Non, ce n’est pas sur la lumière d’un matin parisien qu’elle ouvre les yeux. Ses yeux de réfugiée.





Été 24. Prague. Elle est une petite fille en alerte, une étoile qui brille dans le ciel au-dessus de la Nerudova.

Au dernier étage d’un immeuble, assise devant la fenêtre ouverte, son trois-quarts de violon sur les genoux, elle contemple l’enchevêtrement des toits de Mala Strana. Elle scrute la mosaïque de lucarnes dissimulées sous les pans de tuiles creuses derrière lesquelles des vies se construisent, se mêlent, se déchirent pour mieux reprendre leur cours ou se détruire. Dans le couloir qui mène à la chambre de sa mère, elle entend le frôlement de ses talons compensés sur le carrelage sombre. Elle va, vire, disparaît, réapparaît.

« Tu fais tes devoirs, Marta, je compte sur toi. À ce soir, ma chérie ! »

Suit l’écho de ses pas sur les pavés de Mala Strana. Dès qu’elle aura tourné le coin de la rue, Marta dégringolera les escaliers pour rejoindre Herman à la lutherie. Elle baigne déjà dans les odeurs de térébenthine, de sandaraque, de santal et de vernis qui montent de l’atelier situé au coin de la Nerudova, là où sa mère s’est installée après son retour de France.

Sa vie est dans ce paradis où elle a mieux qu’un banal couple de parents. Herman, le luthier, le magicien, est son père d’adoption. Avec des triangles d’érable et des planchettes de sapin, à l’aide de ses outils favoris : rabots, scies, compas, il donne forme à un violon. Avec lui et les compagnons de l’atelier, elle a tout appris : l’âme, les éclisses, la caisse, les grammes, les dimensions. À force d’observer les compagnons assembler, au millimètre près, les soixante et une pièces qui vont composer l’instrument, elle a identifié chacune des étapes de sa fabrication. Le jour où Herman lui a mis entre les mains un trois-quarts d’un brun-rouge inoubliable, instinctivement sa main a manié l’archet. Elle était âgée de six ans et quelques mois.

Le temps s’est arrêté. Dans l’atelier, les compagnons subjugués se sont tus. Les sons l’ont tant enflammée qu’elle a pris peur et a cherché à fuir. Herman l’a retenue. Il l’a serrée dans ses bras et l’a embrassée. Derrière le luthier, les yeux de Franz, le dernier compagnon embauché à la lutherie, brillaient comme ceux d’un enfant émerveillé.

Depuis, jouer ce fut vivre. Le trois-quarts appartenait au fils d’un riche commerçant de Prague qui tardait à le récupérer, Herman le lui confia. Franz se chargerait de l’entretien.

Franz ! Comment l’oublier. Quand il s’est présenté à la lutherie, il rentrait d’une fugue à Crémone, sur les traces des premiers luthiers, Nicolò Amati et Antonio Stradivari. Comme elle, il avait la passion du violon : il les créait, elle en jouait. Il était orphelin, elle l’était aussi : son père, « le Français », comme l’appelait sa mère, était mort à la guerre.

Franz et Marta étaient devenus inséparables. Tandis qu’il réparait les manches fracturés, les chasses fendues, ou remplaçait des âmes disparues, il demeurait attentif aux leçons que donnaient à la petite fille les clients de l’atelier, les plus talentueux violonistes du pays. En leur compagnie, très tôt, elle avait éprouvé l’émerveillement de jouer pour faire parler son instrument.

Herman avait supplié en vain sa mère de la laisser étudier avec l’un d’entre eux, Reiner Jilowsky, le plus célèbre sans doute de l’époque. Client de l’atelier lui aussi, il portait une attention particulière à son jeune talent.

Un jour, devant Jilowsky, Marta insista pour jouer. Elle exécuta sans appréhension et avec brio le premier mouvement d’une sonate. Quand son archet s’immobilisa sur l’instrument, le maître esquissa un geste de tendresse : il inclina son visage pour déposer un baiser sur sa joue. Elle se souvient encore de sa réaction : elle lui avait tendu une main ferme.

« Elle a du talent mais aussi du tempérament ! » s’était-il exclamé.

Herman l’avait invité à le rejoindre dans une pièce attenante à l’atelier qui faisait office de bureau. Rien n’était sorti de ces conciliabules. Le temps avait passé sans que Jilowsky réapparaisse. Marta en éprouvait une certaine déception que sa fierté l’empêchait d’exprimer. Elle n’en continuait pas moins d’étudier, cette fois plus régulièrement, avec un autre client de l’atelier, moins célèbre celui-là. Mischa, personnage rusé et, elle l’apprit plus tard, fertile en fourberies de toutes sortes, faisait entretenir gracieusement ses instruments en échange des leçons qu’il lui donnait, à quelques pas de la Nerudova, dans une sorte de grand hangar où, dès son arrivée à Prague, venant d’on ne savait où, il s’était installé pour travailler. Il n’en restait pas moins un maître remarquable.

Quelques années plus tard, une enveloppe adressée à Marta arriva à l’atelier. Franz la lui remit solennellement. Elle contenait un message de Jilowsky dans lequel le grand maître lui fixait un rendez-vous.

Reiner Jilowsky fut sa première conquête. gé d’une quarantaine d’années, il appréciait d’avoir à dompter sa personnalité et d’exalter ses dons. En présence de Bettina, sa fille, de quelques années plus jeune que Marta, minaudant et tenant une poupée entre ses bras, il la traitait en artiste et en égale. Grâce à lui et à la confiance qu’il avait dans son talent, elle progressa et ne tarda pas à séduire Prague.





Marta, 10 heures



Et la vie s’écoulait dans le bonheur et la passion. Seule des journées entières, elle s’installait devant son lutrin et travaillait sans cesse. À la nuit tombée, elle descendait à l’atelier se blottir dans les bras de Franz.





Elle a quinze ans, des cheveux qui frôlent ses reins, des yeux noirs brillant de malice, une bouche pulpeuse qu’elle rougit à l’exemple de sa mère. Elle fait se retourner les hommes dans la rue. Elle sait les séduire comme dans les salles de concerts, elle a déjà le talent de faire vibrer ses admirateurs. Franz, lui, a passé le cap des vingt ans. Il joue les protecteurs. Le jour de l’anniversaire de Marta, sa mère a promis d’organiser une fête. Les gars de l’atelier et elle l’attendent des heures, elle ne viendra pas. Herman suggère à Franz de la consoler. Après le départ du luthier, Franz l’embrasse sur les joues. Elle le surprend en lui tendant ses lèvres. Il tente de résister, elle se jette sur lui, lui enfonce la langue dans la bouche comme elle a vu faire sa mère. Elle lui susurre les mots mille fois entendus, petit singe savant qui a décidé de devenir femme. Dans la pénombre de la pièce, elle déboutonne sa chemise, découvrant ses seins nus, puis elle guide sa main dans l’échancrure de sa culotte d’enfant. Les doigts de Franz l’effleurent à peine. Elle les presse contre son sexe, tire sur sa chemise, ignore ses réticences.

Ils se marieront quelques mois plus tard. Sa mère lui remettra en cadeau la flasque qu’elle tient de son propre père, seul souvenir de son enfance. En l’embrassant, elle lui glissera à l’oreille : « Ton grand-père disait : la vodka est le médicament de l’âme. »





Après un concert donné dans sa ville d’adoption, Reiner la présente au célébrissime maître viennois, Arnold Chojnicki. Séduit par son jeu et son jeune âge, Chojnicki la persuade sans tarder de venir travailler à Vienne. Malgré le chagrin de Franz, Marta n’hésite pas à voler vers le succès.

Elle est en équilibre sur la marche du train, au milieu d’une foule pressée et suante. Franz est resté sur le quai, la tristesse embue son regard.

« Pourquoi as-tu accepté de partir ? Je n’ai que toi, je ne veux pas te perdre. »

Il pleure. Elle lui destine un sourire compatissant.

« Ma carrière, Franz ! Pense à ma carrière ! Ce n’est pas à Prague que je réussirai, mais à Vienne ! »

Sa carrière, elle ne pense qu’à ça. Elle veut réussir, être célèbre dans le monde entier. Être la première.

Franz ne cesse d’agiter son bras tandis que le train roule.





Voilà que Marta se perd dans ses souvenirs. Ce n’était pourtant pas son intention. Comment faire face à cette journée d’anniversaire et à la fête organisée par Cécile ? Ne faudrait-il pas tromper son monde et se montrer l’œil vif et le cœur en joie ? Comment y parvenir alors que ses jambes ne la portent plus, que son cerveau n’est plus guère capable de lui restituer son histoire ?

Pourtant, parfois, la vie a l’air de vouloir renouer avec elle. Mais à quel prix ! Au premier regard dans le miroir, et même si elle voit de moins en moins bien, elle s’aperçoit que son visage est loin d’être ce qu’il a été. Par exemple, le pli là au coin de ses lèvres, vieille affaire, dessine aujourd’hui une ligne en creux de chaque côté du menton qui s’affaisse. La peau fripée de ses paupières l’empêche de se maquiller, si tant est que ses bras puissent supporter d’être levés le temps d’un maquillage. Pourtant ses yeux mériteraient d’être agrandis par des ombres claires. Elle n’y parvient plus. Elle a aimé se plaire avant de plaire aux autres, et elle ne se plaît plus. Y remédier ? Comment y parvenir sans passer par le canal de Cécile ? Sa fille est persuadée de lui faire du bien et elle s’y applique. En ne lui parlant que de son état de santé, de ses maladies, de ses maux, elle l’éloigne du monde. Dans les yeux de Cécile, elle se voit dépérir. Chacun de ses regards portés sur elle déclenche de furieux tremblements de tout ce corps qu’elle ne maîtrise plus.

À l’époque où elle a subi son accident vasculaire, elle appartenait aux autres : les médecins, les infirmières, les filles de salle, les kinés, Cécile, Pierre… La petite Esther, elle, faisait semblant de s’intéresser à la vieillarde qu’elle est devenue, mais ne discourait qu’avec la musicienne.

Esther, un personnage ! Si Cécile lui ressemble physiquement, sa fille, elle, a hérité de son tempérament, de la passion de la musique et du chant du violon. Elle est fougueuse, ne se soumet jamais, toujours séductrice sous ses airs de garçon manqué. Quand elle l’a vue, pour la première fois, devant la porte de son appartement à San Francisco, elle a éprouvé une étrange sensation : comme si ce regard, ces yeux en forme d’amande, d’un gris profond, qui la regardaient avec tant d’insistance, elle l’avait déjà croisé quelque part.





Cécile, 10 heures



Sur le trottoir, la fleuriste a disposé plusieurs bancs de bois sur lesquels s’épanouissent des bouquets plongés dans des vases transparents. À l’entrée, un tapis de pétales de roses accueille Cécile. Elle se baisse, ramasse un pétale, hume le parfum qu’il dégage avant de l’enfouir dans sa poche. La vendeuse disparaît derrière les gerbes de lilas, de lis, de roses et les arbustes alignés qui, pour certains, atteignent le plafond.

« Comment va ? » fait la fleuriste, une femme fortement baraquée, la taille prise dans un tablier de toile bleu marine. « Vous avez vu cette journée magnifique ? Une belle journée pour mes fleurs, et il y en a de ravissantes. Regardez ces roses de jardin. »

Elle tend à Cécile un bouquet rond qui exhale un parfum d’Orient.

« Celles-ci, vous ne les trouverez que chez moi. J’en ai l’exclusivité. Je travaille avec un petit producteur des environs de Grasse, un des derniers…

– Elles sont très jolies… Vous n’avez pas de renoncules blanches ?

– Des renoncules ? C’est un peu tôt pour les renoncules, continue la fleuriste. Alors, que puis-je pour vous ? Prenez les roses jaunes. Ce sont les roses de l’artiste.

– Vendu ! dit Cécile. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma mère, elle a quatre-vingt-dix ans. Il me faut beaucoup de fleurs. Je veux que l’appartement ressemble à un véritable jardin.

– Quatre-vingt-dix ans, ça se fête ! Elle s’est remise de son accident, votre maman ? C’est bien elle qui avait perdu la tête à un moment ? »

« Maman ! » Bien sûr, le mot la fait sursauter. Pour Marta, il n’avait jamais rien signifié. Aujourd’hui, les vieilles rancœurs s’effacent.

« Elle ne va pas mal. Je crois que je l’ai sortie d’un mauvais pas. Donc, je vais prendre ce bouquet. Mettez-le à part, je le lui porterai de suite. Puis, voyons, comme centre de table, je prendrai… Oui, celles-ci, les rouges, et les roses, ces deux couleurs iront très bien avec les nappes et la vaisselle. Et puis des lilas, les premiers de la saison, je suppose ?

– Je sens que vous mettez les petits plats dans les grands. »

La sonnerie du magasin retentit. Apparaît une femme brune, au teint mat, la bouche rouge et rieuse, des pendentifs turquoise mettent en valeur le bleu de ses yeux. Cécile se précipite dans ses bras.

« Catherine, toi ici, de si bonne heure !

– Je voulais commander des fleurs pour Marta. Je me suis souvenue que c’était ta boutique préférée.

– C’est gentil d’y avoir pensé. Regarde, je prends celles-ci. Les roses jaunes sont l’emblème des créateurs.

– Tu t’en donnes du mal pour Marta ! Auras-tu le temps de venir au rendez-vous de Desplechin ?

– Bien sûr que non ! Je lui ai téléphoné pour le prévenir que tu me remplacerais.

– Tu ne peux pas dégager une heure dans ta journée ?

– Tu es mon assistante que je sache ! Esther rentre du Cambodge, c’est l’anniversaire de Marta. Tu vois le travail, quinze personnes à nourrir ! Les gratins, les tartes, les soufflés, les salades, le couvert à dresser…

– La liste est impressionnante. Et après ça, tu te plaindras que Marta et Esther t’empêchent de vivre.

– Pas de sermons ! Pas aujourd’hui, je t’en prie ! J’ai besoin d’encouragements. Demain, tant que tu voudras, ça me fera le plus grand bien. »

Cécile signe le chèque, empoche la facture qu’elle tentera de faire passer dans ses frais, si toutefois elle la retrouve au moment de remplir la feuille d’impôts. Elle précise l’adresse où livrer, sans oublier le code et l’étage. À la main, elle garde le bouquet de roses jaunes. Elle salue Catherine en lui envoyant un baiser.

« Ne viens pas trop tard ! J’aurai besoin de toi pour me soutenir le moral tout au long de la soirée.

– Il y aura toujours Esther et Marta ! réplique Catherine, pour la taquiner.

– Elles sont beaucoup moins douées que toi pour me tirer du désespoir dans lequel je risque de tomber si la fête n’est pas réussie », répond platement Cécile.





Une fois dehors, elle prend la direction de la rue où elle habite. Elle n’a pas le temps de traîner ni de bavarder. Un coup d’œil sur sa montre : dans trois heures, elle devra être en chemin pour aller chercher Esther à l’aéroport. Impossible d’échapper à sa promesse. C’est bien la dernière fois… Pourra-t-elle se sortir un jour de ses comportements infantiles ? Ce cheminement d’idées la conduit à Marta. Elle se souvient d’avoir dit devant la fleuriste qu’elle lui porterait sans tarder le bouquet de roses jaunes. Elle le tient serré entre ses doigts, ralentit sa marche, hésite. Une envie irrésistible monte en elle. Celle de puiser un peu de… elle ne sait pas quel mot conviendrait… un peu de quelque chose de l’ordre de la tendresse entre les bras de sa mère. Elle a besoin de cette forme de paix pour continuer sa journée. Sur le moment, elle y croit sincèrement.

Elle sonne deux fois et, après un temps certain, des minutes qui, à l’ordinaire, la rendent impatiente, elle voit l’œil de Marta s’inscrire dans l’œilleton de la porte.

« C’est moi, maman, ouvre ! »

Elle n’en revient pas d’avoir dit « maman ». Ce « maman » qui lui a échappé à cause de la conversation avec la fleuriste. Marta reste collée derrière l’œilleton et ne se décide pas à ouvrir.

Pourquoi la fait-elle attendre ? Par plaisir ? Peut-être a-t-elle tort d’attribuer à sa mère des intentions qu’elle n’a pas. À son âge, Marta a besoin de temps pour pousser les verrous, ses mains sont si faibles.

Cécile entrechoque les clés dans la poche de son trench. Bien sûr, elle pourrait s’en servir et la porte serait déjà ouverte. Ce matin n’est pas un jour ordinaire, elle ne cherchera pas à aller plus vite que le temps. Et elle se soumettra au bon plaisir de sa mère.

Le kimono de soie blanche, orné de perroquets moqueurs et constellé de taches brunes, flotte autour du corps amaigri de Marta. Elle l’a enfilé sur sa chemise de nuit et a passé des mules à talons rouges, celles sur lesquelles elle ne tient plus. Ce matin, elle aura la volonté de tenir, face à sa fille. Elle porte à la main un collier de perles de couleurs que, malgré les efforts, elle n’a pu accrocher à son cou. Elle le tend à Cécile, qui, dans un élan, se précipite pour l’embrasser. Sa tête est secouée de tremblements qu’elle s’efforce vainement de ralentir. D’un côté de l’autre. D’avant en arrière.

Cécile s’empare du collier et lui offre le bouquet de roses jaunes.

« Joyeux anniversaire !

– Enfin ! Je me sentais tellement seule en ce jour terrible. »

Cécile se félicite de son intuition. Elle a eu raison de revenir et elle raconte son premier passage. Marta n’entend pas.

« Je suis seule, des journées entières, se lamente-t-elle, cloîtrée dans ma solitude, des heures si longues qui ne passent pas, avec ce violon dont je ne peux plus me servir. Tu entends, Cécile, je ne peux plus jouer. Je ne peux plus composer ! Mes doigts ne tiennent plus le stylo. Je vais me jeter par la fenêtre.

– Et après tu seras dans une chaise roulante ! Allons ! Aujourd’hui, je t’interdis d’avoir des idées noires. Regarde comme elles sont belles, ces roses, des jaunes, les roses de l’artiste ! Pour la très grande artiste que tu es. »

Soudain, Marta retrouve de l’allant, choisit un vase dans le vaisselier, hésite entre deux, s’empare du plus étroit. Elle force pour y disposer le bouquet.

« Attention, tu risques de l’abîmer, émet Cécile, tu devrais prendre l’autre vase qui est plus large.

– Non, non ! celui-là conviendra. Avec quelques fleurs en moins. »

Elle tente de dénouer la ficelle qui retient les tiges, n’y parvenant pas, tire par le haut quelques roses qu’elle tend à Cécile.

« Celles-ci, tu les emportes. Je te les offre. Tu as pris un bouquet trop gros. Après, tu te plaindras de ne pas avoir assez d’argent.

– C’est ton anniversaire, je suis si heureuse, après tout ce que nous avons vécu toutes les deux…

– De quoi veux-tu parler ?

– De l’accident vasculaire ! »

Cécile glisse son visage dans le cou parfumé de Marta.

« Laisse-moi au moins poser le vase ! Avec l’âge, tu deviens d’un sentimentalisme maladif. Alors, dis-moi qui sera là pour cette réception que tu organises pour moi. Enfin pour moi ! Les mondanités, ça te connaît. Tu y trouves ton plaisir… ou ton intérêt ! Personnellement, je m’en passerais si bien. Fêter ses quatre-vingt-dix ans, c’est vraiment obscène ! »

Cécile ne tient aucun compte des commentaires de Marta.

« Il y aura Esther…

– Où est-elle passée, Esther ? Elle ne me rappelle pas quand je lui laisse un message. Je suis seule, je te le dis.

– Esther rentre ce matin du Cambodge. Je suis pressée parce que je vais la chercher à l’aéroport. Il y aura Pierre, bien sûr. Il est peut-être déjà dans le train. Je ne sais pas exactement à quelle heure il arrive. Il y aura…

– Pourquoi Pierre vient-il de si loin ? » l’interrompt Marta qui, après un silence, reprend : « Il n’est pas encore mort ? Les hommes meurent avant les femmes, non ?

– Il est comme toi, réplique Cécile, il estime avoir tout son temps pour disparaître. Et, d’autre part, il ne voulait pas manquer cet anniversaire. »

Il y a juste une note d’impatience dans sa voix. Elle incline la tête en arrière et continue à égrener le nom des amis conviés à la réception.

« J’ai invité le fils de Chojnicki. Il vient de Pologne, spécialement pour toi. Il y aura aussi ta petite élève, Alexia, avec ses parents ; et puis Catherine Brettinger bien sûr, et d’autres amis à moi, à nous. Maintenant, il faut vraiment que je parte. Je reviendrai dans l’après-midi pour t’aider à t’habiller.

– Pour m’habiller, je n’ai besoin de personne. Mais je voudrais que tu m’accordes encore quelques minutes de ton précieux temps. Aujourd’hui, je dois te dire quelque chose d’important. Un souvenir qui m’est revenu en m’éveillant.

– Quoi, Marta ? Ce n’est peut-être pas le jour. »

Elle insiste, tire les rideaux pour installer la pénombre. Que prépare-t-elle, s’impatiente Cécile. Pourquoi aujourd’hui ?

Soudain, son humeur change. Elle a le sentiment d’être épuisée, si tôt le matin. Que cette journée est fichue à l’avance. Aussitôt le ballet des sentiments contradictoires l’envahit, dominé par les plus mauvais. Que Marta meure ! Que ses matinées ne s’ouvrent plus jamais sur une visite à Marta ! Qu’elle ne subisse plus jamais ces tremblements qui la démolissent, ces maladies, ces attitudes qui ne sont pas celles d’une mère. Qu’elle n’ait plus à supporter ses mystères !

La seconde suivante, elle s’en veut de s’être laissée aller à cette colère qui, décidément, l’envahit trop souvent. Qu’a-t-elle à craindre ? Le désamour ? Mais il n’y a jamais eu d’amour.

Les tremblements de Marta s’accélèrent avec le temps. Cécile se tourne vers la fenêtre pour éviter le face-à-face. Un train de nuages file entre les toits. Et, à travers le carreau, elle aperçoit le reflet de Marta : la tête vacillant de droite à gauche, faisant valser les mèches de cheveux qu’elle n’attache plus. La sonnerie du téléphone retentit. Comme Marta ne manifeste aucune intention de décrocher, elle s’empare de l’appareil. Catherine est au bout du fil pour souhaiter son anniversaire à Marta.

« Je te la passe, dit Cécile… mais je ne sais pas si c’est bien le moment ! »

Puis, tendant l’appareil à Marta :

« Catherine Brettinger…

– Qui ?

– Catherine, mon assistante, tu sais bien Marta, Catherine, la petite Catherine de Lyon. »

Marta s’assoit et laisse parler Catherine. Son visage se referme. Elle semble complètement absente, à tel point qu’elle finit par lâcher le combiné. Cécile doit le reprendre et répondre :

« Catherine ! Marta s’excuse, elle est très fatiguée, elle te parlera ce soir, à la réception. Que fais-tu, là, tout de suite ? »

Catherine répond qu’elle n’a pas de programme précis, tout simplement parce qu’elle n’a pas envie d’avoir de programme, en dehors du rendez-vous avec le réalisateur.

« Alors, tu m’accompagnes à l’aéroport. On préparera ensemble le rendez-vous. Tu seras rentrée à temps pour y aller. »





Une fois de plus, elle entraîne Catherine dans une de ses galères qu’elle est toujours incapable d’assumer seule, de peur de tomber dans la déprime. Elle aurait préféré mijoter ce sentiment de culpabilité qui avait surgi aussitôt qu’elle avait fait cette proposition à son amie. Elle avait raccroché et, d’un geste affectueux, comme pour chercher à s’apaiser elle-même, elle avait effleuré l’épaule de sa mère et lui avait pris la main. Marta l’avait aussitôt lâchée et s’était installée sur le canapé, en face d’elle.

N’y a-t-il plus d’espace pour la tendresse quand on atteint quatre-vingt-dix ans ? Est-ce une spécialité d’un autre âge ? Pourquoi s’interroger, puisque Marta n’a jamais su être tendre.

Marta pose la tête entre ses mains jointes, replie sur ses genoux où plissent ses bas, le pan du kimono, et un filet de voix sort de ses lèvres où, dès le matin, le rouge a débordé :

« C’était en novembre, commence-t-elle, sur le ton du récit. Une grisaille couvrait la ville. Nous étions dans la maison du Moulin à Vent, celle que Pierre avait héritée de sa mère et où je me cachais. Ce jour-là, il y avait aussi notre ami autrichien, Wilfried Strauss-Schriver, qu’on appelait Will. Je l’avais connu à Vienne, du temps de ma gloire. »

D’un geste irrité, Cécile essaie de l’inviter à accélérer. Les histoires de la famille lui sont devenues odieuses. Mais il est inutile de tenter d’interrompre Marta quand elle entreprend le récit de sa vie. Elle n’entend rien d’autre que l’écho du souvenir.

« Avec Will, nous nous étions retrouvés à Lyon, alors occupée par les Allemands. J’étais réfugiée et lui dirigeait l’hôpital de la Croix-Rousse. Will, c’était un grand médecin et un grand philosophe. »

Elle se penche vers Cécile pour mieux se faire entendre parce qu’elle parle de plus en plus bas. Sa voix hésite, les mots s’entremêlent, à cause de l’émotion qui l’envahit et rosit ses joues, éclaire ses yeux, efface l’âge.

« Je crois que le trou noir de ma mémoire s’estompe. Je veux retrouver chaque instant dans son détail. »

Elle tire à elle sa canne, s’appuie dessus, comme si elle allait se lever du canapé, se penche pour saisir son violon, abandonné près d’une chauffeuse. Elle le pose sur ses genoux et le tient contre elle, comme on le fait d’un enfant. L’instrument se fait rempart dans l’esprit de Cécile.

« Pierre et Will ont sympathisé parce que, malgré leurs différences, l’un résistant et l’autre autrichien, officier de l’armée allemande, ils étaient tous deux des illuminés prêchant pour la paix. La paix ! Dehors, la guerre terrible chasse, tue, bouleverse les vies, les carrières, les histoires d’amour et de gloire. Depuis que nous nous sommes revus, Will ne pense qu’à s’enfuir avec moi, car nous nous aimons. Avec l’aide d’un ami complice, il saisit l’occasion d’un concert organisé par les Allemands dans la chapelle de Pérouges. Je suis décidée à le suivre d’abord parce que je dois lui parler. Un élément nouveau est advenu dans nos vies troublées. Et il faut qu’il le sache. »

Elle laisse passer un silence et gratte de son index les cordes du violon.

« Je n’avais plus aucune chance. Un jour ou l’autre, j’aurais été dénoncée et fusillée, et Pierre avec moi… Durant le concert, je n’entends pas la musique, j’écoute les battements de mon sang contre mes tempes. Par moments, je ne sais plus pourquoi je suis là. Le concert est sur le point de se terminer, quand une bombe éclate du côté du presbytère. Will profite de la panique qui suit pour m’entraîner dehors. Nous courons jusqu’à ce que nous ayons atteint une forêt proche, du côté de la Dombes. Nous nous réfugions dans une grange où il me cache… »

Marta marque une brusque pause. Dehors, le clocher de l’église la plus proche sonne la demie de dix heures. Cécile calcule mentalement le peu de temps qui lui reste pour les courses. Elle aurait dû y penser plus tôt, composer un menu plus simple et se faire livrer. Trop tard. Elle a devant les yeux une montagne de tâches à remplir qui cache les questions qu’elle aimerait, à l’instant, poser à sa mère. Qu’avait-elle à annoncer à son ami autrichien, qui revête pour elle une si grande importance ? Elle sait qu’elle va tourner et retourner l’interrogation dans sa tête, là, assise dans le fauteuil du salon de Marta, et les jours suivants comme les jours d’après, où qu’elle soit et dans n’importe quelle circonstance. Au studio, au milieu de son équipe, dans un moment de grand désarroi. Elle sait aussi qu’elle ne la posera pas à sa mère. De son côté, Marta se torture pour rattraper le fil. La colère provoquée par l’oubli dessine un masque sur son visage.

« Non ! Ensuite, je ne vois plus rien, se désole Marta. Mon esprit est troublé… non ! Je ne vois que de l’ombre… Une ombre géante. J’ai si mal quand je ne me souviens plus… »

Sa tête s’incline sur le fauteuil, paupières baissées, lèvres encore entrouvertes sur les derniers mots.

Elle fait signe à Cécile de partir.

Cécile reprend son imperméable, son sac à main et les fleurs que Marta n’a pas voulu garder. Elle l’abandonne immobile dans le fauteuil, l’air égaré.

Dans la rue, Cécile éprouve comme un découragement. Elle va se donner beaucoup de mal pour réussir la réception et elle n’est pas certaine que Marta accepte d’y participer. Will, Will, Will… Pourquoi sa mère navigue-t-elle toujours sur une histoire ancienne, niant la vie après la guerre, celle qu’elle partagea avec Pierre et avec elle, petite fille sage et admirative ? Des années à se demander pourquoi elle les a fuis. Était-ce vraiment la reconquête de la gloire ? Longtemps, Cécile a accepté cette version ressassée par Pierre. Qu’est-ce que Marta avait à confier à son amoureux, ce soir-là, à Pérouges ? Que s’est-il passé, ensuite ? Marta seule possède la réponse. Elle la dit enfouie dans l’oubli, ce lieu sombre de la mémoire.

Les mystères de Marta pèsent de plus en plus, et son indifférence croissante à l’égard de Cécile, de sa vie, de son métier, de ses sentiments, blesse comme un abandon répété. Tant que sa mère vivra, son existence sera en désordre. Après, elle s’encombrera de son absence.

Accablée, elle jette les roses jaunes dans le caniveau.

Machinalement, elle se dirige vers le parking où est garée sa voiture. Et la voilà partie faire les courses pour la réception. Elle aurait pu se contenter des commerçants de son quartier, mais, pour ce soir, il lui faut ce qu’il y a de mieux. Elle ira donc de la meilleure boucherie à la pâtisserie viennoise la plus réputée, de Saint-Honoré au quartier Latin, avant de stationner en double file devant le primeurs le plus riche en produits de qualité, à l’autre extrémité du XVIIe arrondissement. Plusieurs coups de klaxon lui font comprendre qu’elle doit chercher un autre stationnement. Elle jure de ne plus reprendre sa voiture et tourne dans les rues avoisinantes jusqu’à ce qu’elle décide de se garer sur un passage qui, sans qu’aucun panneau ne signale l’interdiction, n’est pas vraiment légal. Elle attrape le panier, marche vite jusqu’à la boutique où déjà une file s’est formée. Elle discute longuement sur la provenance des légumes et des fruits qu’elle achète, plaisante avec le marchand, bavarde avec d’autres clientes, et retrouve une certaine légèreté. Des sacs en tout genre s’accumulent sur le siège arrière de la voiture. Maintenant, il faut traverser la ville dans l’autre sens, subir les embouteillages, rouler au pas, réfléchir à ce qui a été oublié et se débarrasser du chargement avant de se rendre à l’aéroport.

Marta, Esther, Pierre. Ils seront toujours là pour la ramener au plus près de sa vie.





Pierre Cazaubon, 10 heures



Ce matin, à l’aube, il s’est rasé de près, s’est aspergé d’Eau de Guerlain, le parfum offert par Cécile. Il a peigné ses sourcils gris, lissé ses cheveux encore abondants. Et il porte un costume neuf, foncé, sobre. Dans sa poche, il a glissé le mouchoir que Marta avait abandonné sur la table du salon le jour de son arrivée dans la maison du Moulin à Vent – c’était il y a si longtemps –, un carré de soie grège brodé aux initiales de sa mère : S.-G. Il s’en était emparé et ne le lui avait jamais rendu, bien qu’elle l’eût souvent soupçonné de le lui avoir « emprunté ». Malgré les années et les orages, il l’avait conservé.

Il s’est préparé trop tôt, comme un collégien le jour de sa première conquête. Maintenant, il tourne en rond dans l’appartement, à attendre l’heure de prendre le bus pour aller à la gare. Il boite jusqu’à la fenêtre de sa chambre, écarte le rideau à la recherche d’un coin de ciel bleu dans l’océan de nuages qui s’amoncellent au-dessus de Lyon. Le coin de ciel bleu de sa vie restera toujours la première année de sa rencontre avec Marta.

La lettre de son ami, un luthier installé à Paris, était arrivée au courrier du matin, un lundi d’octobre 1941. Il y expliquait que, depuis un an, il avait donné asile à une jeune violoniste, Marta, dont le talent avait éclos à Vienne. Elle était veuve. Son mari, Franz, un compagnon luthier de Prague, avait été tué alors qu’ils s’apprêtaient à partir pour la France. Après la promulgation du statut des juifs, il lui fallait encore fuir. Fuir ou se faire enregistrer dans un commissariat. Ce qu’elle refusait. « Une originale, du genre à provoquer du grabuge », écrivait son correspondant. Si Pierre acceptait de la cacher à Lyon, il faudrait lui trouver du travail pour qu’elle puisse survivre.

À plusieurs reprises, Pierre avait relu la lettre, dissimulée dans un tiroir de son bureau, pour que Pauline, sa fiancée, ne la trouve pas. Il savait qu’elle aurait la curiosité de la lire et pèserait sur sa décision. Depuis qu’il était entré dans la Résistance, elle ne l’avait guère encouragé. Au contraire, elle disait souvent sa peur terrible de la dénonciation, ou d’être considérée comme sa complice. Plus la guerre avançait et s’intensifiait, moins elle se montrait solidaire. L’accueil de réfugiés juifs décuplait ses angoisses. Pierre, lui-même, finirait par douter de son silence.

Une journée entière, il avait navigué entre des sentiments contradictoires. Pauline et ses élans, ses baisers, ses rires lui avaient apporté une douceur de vivre qu’il n’avait pas connue auparavant. Jusqu’alors, il avait mené une existence stricte auprès de sa mère, veuve inconsolable. Son père, mort quand il avait deux ans, lui avait laissé en héritage une bibliothèque riche et éclectique qui avait fait de lui un amoureux de la littérature. Après le décès de sa mère, il avait dû abandonner ses études de lettres, puis la guerre était arrivée. Il avait été envoyé en Allemagne où, dès le deuxième mois, grièvement blessé à la jambe, il avait été reconduit à Lyon. Réformé, il avait repris le bail d’une librairie où Pauline s’était présentée pour un emploi comme vendeuse. Cette brunette à la peau mate avait dix-huit ans, un caractère plein de fraîcheur et d’allant, et savait se servir de toutes les armes de la séduction. Elle n’appréciait pas particulièrement la lecture et les livres, mais elle avait besoin de gagner de l’argent pour faire vivre sa mère.

Il entamait sa vingt-deuxième année et, souvent, il imaginait la femme avec laquelle il partagerait son existence et ses passions. Pauline ne lui ressemblait pas et il se disait confusément que leur histoire, née de la guerre qui avait précipité les événements, allait le projeter à côté de sa vie.

En lisant la lettre, il avait été séduit par le personnage de Marta. Une fois la décision prise de l’accueillir, profitant d’un séjour que Pauline devait faire auprès de sa mère à Nice, il avait fermé la librairie pour se consacrer à la préparation de l’arrivée de la musicienne.

À l’automne, Le Progrès de Lyon avait annoncé que de nombreux réfugiés, venant du nord de la France, traversaient Lyon avec l’intention de se rendre dans le Midi. Peu d’entre eux y parvenaient. Les autres se cachaient en ville. Depuis mai 1940, quand le quartier de Bron avait été bombardé, la périphérie s’était vidée de ses habitants. Dans le quartier du Moulin à Vent, où il avait hérité de la maison de sa mère, Marta ne risquerait rien.

Deux médecins juifs, fidèles clients de la librairie, l’informèrent un matin que, atteints par les lois sur le statut des juifs, ils ne pouvaient plus exercer. Pierre s’inquiéta pour Marta. Elle allait devoir vivre sous une autre identité, mais l’accepterait-elle ? Depuis l’été 1941, il fréquentait un groupe de résistants lié à la « France libre ». Par eux, il avait eu connaissance d’un couple, les Raynouard, qui avait fui aux États-Unis dès le début de la guerre. Il eut alors l’idée de leur emprunter leur patronyme. Il fit faire une fausse carte d’identité au nom de Marie Raynouard. Il serait toujours temps ensuite d’expliquer tout cela à Marta. C’est encore par l’intermédiaire de ses