Main La mère de tous les cochons

La mère de tous les cochons

EDEN2227877
Year:
2018
Language:
french
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1

La mère qui voulait être femme

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 276 KB
2

La mer pour horizon

Language:
english
File:
EPUB, 835 KB
La mère de tous les cochons





		 			La collection Regards croisés

est dirigée par Marion Hennebert





			Ce livre est édité par Manon Viard





			L’éditeur remercie le Centre national

du livre pour son soutien à cette publication.





			Titre original : Mother of All Pigs





			© Malu Halasa, 2017

			by Agreement with Pontas Literary & Film Agency





			© Éditions de l’Aube, 2018,

			pour la traduction française

			www.editionsdelaube.com





			ISBN 978-2-8159-2947-9





		 			Malu Halasa





La mère de tous les cochons


			roman traduit de l’anglais

par Benoîte Dauvergne





			éditions de l’aube





			À Andy.





1


			La déception, telle la désertification, avance. Son odeur de chaussette sale s’infiltre par les crevasses et les lézardes de la nouvelle maison. Cette odeur, familière et constante, accueille Hussein au réveil tous les matins. Tout aussi tenace, une lourdeur sourde se fait sentir dans son cerveau, due ce matin à l’abus de Johnnie Walker Red au dîner de bienvenue servi en l’honneur de sa nièce américaine, Muna. C’est la première fois qu’elle visite la terre natale de son père. Hussein s’est ainsi convaincu qu’il mettait un peu d’ambiance à cette réunion de famille, alors qu’il ne faisait que se soûler égoïstement. Il s’habille avec des gestes lents en espérant que le brouillard dans sa tête se dissipera une fois qu’il se sera aspergé le visage d’eau. Mais lorsqu’il ouvre le robinet du lavabo de la salle de bains, il ne s’en écoule pas même un filet. Hussein repense soudain aux réservoirs vides et grinçants sur le toit, ainsi qu’au camion-citerne d’eau qui a trois semaines de retard. Guidé par l’odeur, il cherche à tâtons les boîtes en fer que réserve sa belle-mère pour ce type de situation. Lorsque les réservoirs sont presque à sec, maman Fadhma remplit quelques récipients à la citerne collective de la ville. Sa santé n’étant pas brillante, elle les rapporte à la maison en taxi. Trop paresseux pour l’aider, Hussein ne lui reproche jamais cette dépense.

			Ce; tte eau a un goût de plomb, elle sent les éléments, comme l’odeur qui l’accueille au réveil. Le même goût se répand dans le verre de thé qui l’attend sur la table de la cuisine. Sa première gorgée avide lui ébouillante la langue et l’aide à retrouver ses esprits mais le goût, si brut, le rebute. On a l’impression de manger de la terre. Lorsque Hussein se penche pour embrasser sa belle-mère, il en perd presque l’équilibre. Il tousse, se laisse tomber sur un siège bien placé et refuse la nourriture disposée devant lui d’un hochement de tête à peine perceptible. Il serre le verre de thé chaud contre sa poitrine comme une bouée de sauvetage.

			« Du khubz ? »

			La vieille femme lui tend le morceau de pita brûlante qu’elle vient de déchirer. Maman Fadhma a disposé le thé et les plats de son petit déjeuner avec soin, comme si le monde tournait autour de ses attentes et de ses besoins. Vêtue d’une nouvelle robe bleue en polyester – cadeau de sa petite-fille d’Amérique –, elle est prête à le servir, mais comme Hussein se contente à nouveau de secouer la tête, elle mord elle-même dans le pain.

			« Quelle fête, hier soir. »

			Ces mots sortent lourds et longs comme un soupir, mais sa voix monte à la fin de la phrase : elle sollicite son opinion.

			Hussein se tient totalement immobile. Il sait qu’elle apprécierait une conversation sur la fête, sur Muna, sur n’importe quoi, mais il doit conserver son énergie déjà réduite pour affronter la longue journée qui l’attend.

			Constatant cette absence totale de réaction, maman Fadhma plisse ses petits yeux. Elle houspillerait bien cet homme qui mange si peu et boit autant ; il y a cependant bien longtemps qu’il s’est assuré son silence. Elle lui pardonne tout, même lorsqu’il se ridiculise comme il l’a fait hier soir. Les rares fois où elle trouve le courage de lui faire des reproches, ses remontrances restent douces et réconfortantes.

			Hussein est toujours considéré comme le plus beau de ses six frères. Il se débrouillait même pour être à son avantage dans l’uniforme kaki ordinaire, identique à des milliers d’autres, qu’il portait au service militaire. Son béret rouge, usé, avait un petit quelque chose qui mettait en valeur ses traits juvéniles. L’association de son étoile de lieutenant et du discret aigle brodé de sa brigade d’élite produisait une magie subtile que plus d’une femme trouvait irrésis­tible. Aujourd’hui, tandis qu’il décroche sa blouse de boucher crasseuse du portemanteau derrière la porte d’entrée et quitte la maison, il paraît évident qu’Hussein a tout perdu de sa superbe allure. Les années écoulées ont imprimé des pattes d’oie sur ses traits jadis lisses et séduisants.

			Dehors, les fissures de l’escalier en pierre en disent aussi long. Sa maison est le plus récent des bâtiments qui bordent le chemin de terre accidenté. Les habitations du voisinage sont faites de terre crue ou de pierre ; irréguliers, tassés et usés, leurs murs dissimulent des pièces semblables aux caries d’une rangée de dents pourrissantes. Malgré sa construction moderne, la maison d’Hussein présente déjà quelques signes révélateurs de délabrement.

			Au-delà de la clôture, s’étendent vers le lointain brumeux des champs clairsemés de broussailles. Cette brume n’est pas la conséquence de sa gueule de bois ; la température recommence à grimper. Sur le chemin de terre, deux ou trois chiens errants rôdent mollement. Ils sont là tous les matins, attirés par l’odeur de sang caractéristique que dégage la camionnette cabossée occupant presque toute la courte allée recouverte d’un maigre gravier. D’habitude, Hussein fait semblant de ramasser une pierre. Il n’est pas nécessaire de la lancer ; il suffit aux chiens de le voir se baisser pour se disperser dans la rue, conditionnés depuis l’enfance à anticiper la cruauté des hommes. En général, Hussein se réjouit de cette petite victoire mais aujourd’hui, il se sent trop nauséeux pour pouvoir se baisser. Il se contente de frapper mollement la terre du pied près du bâtard le plus proche puis passe le doigt le long d’une éraflure fraîche qui s’étend du feu arrière à la portière du conducteur. Elle n’était pas là hier matin. Plusieurs griffures similaires, que l’on ne peut attribuer à l’usure naturelle provoquée par les rues non goudronnées, enlaidissent la peinture. Celle-ci est plus longue et plus profonde que les autres. Soit la situation empire, soit les pierres se font plus pointues. Hussein soupire puis se glisse péniblement derrière le volant. Cette camionnette a été conçue pour des personnes beaucoup plus petites que lui. Même lorsque le siège est reculé au maximum, ses genoux touchent presque le volant. Dans le rétroviseur, il aperçoit un visage qui disparaît derrière le rideau d’une fenêtre de l’autre côté de la rue. Pourtant habitué à être espionné, il fait rugir le moteur dans un vain geste de défi, passe en marche arrière et recule brusquement dans l’allée. Écrasant le frein, il regrette aussitôt cette manifestation de colère imprudente. Son estomac rattrape le reste de son corps et Hussein se sent désagréablement barbouillé. Une sueur froide se répand sur ses épaules et son front. Les mains faibles et maladroites, il s’écroule contre son dossier en soufflant bruyamment. Un chien noir et brun se lève du caniveau, le regarde d’un air apathique puis s’éloigne au trot.

			« Le vin est moqueur, les boissons fortes sont tumultueuses ; quiconque en fait excès n’est pas sage. » Jaber Ahmed Sabas adorait citer les Saintes Écritures devant ses enfants. Mais Hussein ne se rappelle les paroles de son père que lorsqu’elles ne lui servent plus à rien – après le moment utile plutôt qu’avant. Il lui est facile d’imaginer comment son père aurait évalué la situation actuelle. Jaber Ahmed Sabas, pour sa part chrétien, cherchait toujours à rapprocher les différentes croyances au milieu desquelles il vivait, non à les éloigner les unes des autres. Aux yeux d’Hussein, cette volonté d’éviter le conflit frisait parfois la faiblesse. Si le vieil homme n’avait pas été aussi contraint par ce respect pour ses voisins, la famille aurait profité bien avant de bénéfices semblables à ceux que réalise aujourd’hui le boucher. Mais il lui est impossible de penser à son père sans se sentir mal à l’aise, comme s’il l’avait déçu d’une façon ou d’une autre. À l’époque où la ville n’était encore qu’un village, les gens considéraient Jaber Ahmed comme un chef naturel sans prétention, un homme de valeur. Cet humble et tenace fermier était connu pour son amour de l’histoire et de la narration. Sa réputation de penseur et d’hôte généreux devint si solide que toute la communauté – même les membres de sa famille proche – en vint à appeler le vieil homme Al-Jid – grand-père.

			Une explosion de parasites et le jacassement du muezzin diffusé par le haut-parleur de la mosquée chassent le double spectre d’Al-Jid et de Johnnie Walker. L’espace d’un instant, Hussein se tient totalement immobile ; puis, aussi vite que son fragile état le lui permet, il commence à descendre la colline en direction de la ville. Il ferait bien de se dépêcher s’il veut éviter les problèmes.

			Les enclos du bétail sont rassemblés près d’un espace ouvert qui sert d’abattoir improvisé au fond du marché, de l’autre côté de la ville. Hussein examine d’un air morose les animaux agglutinés dans les petits box. On est vendredi, le jour où il ne vend rien d’inacceptable, rien qui risque d’insulter ses amis et voisins musulmans. C’est une promesse qu’il s’est faite au début de sa carrière et qu’il est déterminé à tenir. Un mouton blanc sale, un peu plus gros que les autres, attire son regard. Hussein fait signe au jeune garçon mâchant un chewing-gum, assis dans le coin du box, de le lui amener afin qu’il l’inspecte. Hussein examine soigneusement ses yeux et ses oreilles puis ouvre sa gueule pour vérifier l’état de ses dents. L’animal paraît en bonne santé. Il soulève sa patte arrière et tente d’évaluer la proportion de graisse et de viande. Satisfait, il rend au garçon la corde attachée autour de son cou. Hussein choisit ensuite une chèvre et l’examine avec minutie à son tour. Bien sûr, le prix demandé est trop élevé, et son offre, trop faible. Le marchandage se poursuit plusieurs minutes, jusqu’à ce qu’il accepte de payer un peu plus que la valeur réelle. Il est simplement fatigué d’argumenter. De toute façon, ce mouton est destiné à une commande spéciale. Il récupérera l’argent auprès de son client.

			Parfois, les animaux le suivent docilement ; mais lorsque l’un d’entre eux décide d’aller dans un sens et l’autre dans la direction opposée, la situation devient difficile à gérer. D’un geste brutal, Hussein tire brutalement les bêtes récalcitrantes jusqu’à l’endroit où est garée sa camionnette. Il attache le mouton au pare-chocs arrière puis, grâce à une série de gestes fermes et expérimentés, il met la chèvre à terre, attache ses pattes ensemble et la glisse à l’arrière du véhicule. Le mouton subit rapidement le même sort. Hussein verrouille les portières et s’arrête un instant pour s’essuyer le front. Il a déjà l’impression d’avoir une journée de travail dans les pattes. Après s’être glissé à grand-peine derrière le volant, il met le moteur en marche puis jette un coup d’œil aux animaux derrière lui. Le regard vitreux, voilé, ceux-ci s’attendent à mourir.

			Après la vieille citerne collective, la route devient plus étroite et bifurque. D’habitude, Hussein prend le chemin de gauche, qui contourne la partie Est de la ville, puis repart en sens inverse vers la route principale : cela le rallonge de cinq ou dix minutes tout au plus. Mais la commande spéciale pour le banquet de mariage de ce soir doit être livrée avant neuf heures. Une douleur sourde s’installe au milieu de son front. Ce détour forcé lui donne en outre l’impression d’être un criminel, chose qui lui déplaît fortement. Sur un coup de tête, Hussein opte pour le chemin le plus court et prend à droite.

			Tout à coup, un homme à cheval surgit d’une ruelle latérale. Hussein pousse un juron et fait une embardée vers la gauche. Devant lui, une foule d’hommes et de garçons quittent la mosquée. Hussein sent son cœur palpiter de nervosité et envisage de faire demi-tour, mais il n’y a pas assez de place. Cette malveillante petite rue bondée refuse de le laisser avancer. Hussein remonte sa vitre et serre le volant dans ses mains.

			Des paumes furieuses frappent la camionnette. Des gens crient des insultes. Leurs voix réveillent la chèvre, qui se met à regretter plaintivement la brièveté de son existence. Hussein, voûté sur le volant qui lui rentre dans le ventre, refuse de se laisser intimider. Son corps semble enfler d’indignation, mais ses idées s’éclaircissent pour la première fois depuis son réveil. Il continue d’avancer à un rythme régulier. Les visages hostiles pressés contre sa vitre scrutent son regard d’acier. Hussein n’a aucune intention de leur faire plaisir en exprimant de la colère ou de la peur.

			Juste après la mosquée, la rue s’élargit et change de direction. La camionnette traverse doucement la foule qui s’écarte un peu, tandis qu’une petite volée de gravier jaillit sous ses roues. Soudain, quelque chose vole en éclats. Dans le rétroviseur, Hussein aperçoit son agresseur, un adolescent. Ce garçon au visage parsemé de poils foncés n’a même pas l’âge de se laisser pousser la barbe. Afin de venger son feu arrière cassé, Hussein écrase le klaxon. Inquiets, les traînards se dispersent et la camionnette du boucher fonce vers la liberté dans un nuage de sable et de poussière.





2


			Laila scrute son visage dans le miroir derrière les flacons de parfum ; elle y cherche avec soin le moindre signe de tension. Massant doucement le point sensible au-dessus de son oreille droite, elle se demande comment il est possible d’avoir mal à la tête chaque fois que son mari boit de l’alcool ! Elle ne se préoccupe pas de l’odeur acide des couches souillées du petit qui s’élève du panier à linge, ni de ses fils plus âgés qui dorment dans leur chambre. Laila n’exige qu’une seule chose et n’hésite pas à le rappeler bruyamment tous les matins. Peu importe combien d’eau il reste et d’où elle vient – que ce soit de la ferme, d’un de ces camions-citernes illégaux ou d’un fichu trou dans le sol. Elle tient seulement à ce que la réserve soit assez importante pour son usage exclusif et immédiat. Les jours où il faut rappeler à maman Fadhma que les boîtes en fer sont presque vides dans la salle de bains, il peut lui arriver de hausser le ton et même se montrer grossière.

			Vidant presque le dernier des plus grands récipients, Laila se lave le visage puis brosse ses cheveux châtains mi-longs avant de se maquiller. Derrière la cigarette qu’elle a prise dans le paquet posé sur le rebord de la fenêtre, elle réexamine son reflet et hoche la tête avec une gratitude peinée. Elle a bonne mine malgré tous les éléments qui jouent contre elle. Certaines femmes paraissent physiquement vidées d’avoir enchaîné les grossesses sans prendre le temps de récupérer. Mais après chaque naissance, Laila a pris de rigoureuses précautions, choisissant le régime, le maquillage et les vêtements adéquats. Ses ongles sont manucurés, sa peau est souple et douce.

			La discipline a toujours fait partie intégrante de son tempérament. Son attitude souvent intransigeante lui donne l’air fermement maîtresse d’elle-même, quel que soit son état réel. Se détournant du miroir, Laila ressent une douleur fulgurante. Rappel ou avertissement ? Elle ouvre un flacon d’aspirine extra-forte, avale trois comprimés avec ce qui reste d’eau dans la boîte puis tire une dernière fois sur sa cigarette à moitié consumée, avant de l’écraser dans un cendrier fumant.

			Forte d’années d’expérience, maman Fadhma est habituée aux expressions tout en nuances de sa belle-fille. Lorsqu’elle devine que Laila désire prendre seule son petit déjeuner, elle quitte la cuisine sans un bonjour ni la moindre hésitation. Fadhma reste à distance de la jeune femme. Comme s’il n’était pas déjà assez difficile d’habiter dans la maison de Laila, sa plus jeune fille, Samira, est obligée comme elle de vivre aux crochets de son beau-fils Hussein.

			Ce matin, Laila fait un effort visible. Elle remplit le verre de thé de la vieille femme avant de se servir et de s’asseoir de l’autre côté de la table, devant un impressionnant festin d’œufs durs, de fromage labneh, de tranches de tomate, d’oignons verts, d’olives vertes et noires, de thym séché za’atar, d’huile d’olive et de pain.

			« Alors, qu’en as-tu pensé ? »

			Fadhma engage rarement la conversation avec sa belle-fille, mais elle se sent perturbée depuis l’arrivée de leur visiteuse de vingt-deux ans. Le père de Muna, Abd, est le deuxième fils de la sœur de Fadhma, Najla. Fadhma les a élevés, ses cinq frères et lui, en même temps que ses cinq filles et deux garçons, après avoir épousé Al-Jid à la suite du décès de sa sœur. Le départ d’Abd de Jordanie il y a vingt-cinq ans a accéléré le déclin de sa famille, mais la vieille mère ne lui reproche rien. Il fut le premier des treize enfants d’Al-Jid à défier mille ans de tradition en épousant une ‘ajnabi, une étrangère.

			« Elle ne ressemble assurément pas à notre côté de la famille », observe Laila d’un ton pince-sans-rire.

			« Une vraie Chinoise », a lâché Fadhma lorsqu’elle a rencontré Muna pour la première fois, hier soir, ce qui a fait rire nerveusement tout le monde, y compris Laila.

			Les vastes étendues de terre et d’océan séparant les deux pays n’ont pas empêché quelques histoires déplaisantes de leur parvenir par courrier, par téléphone et, pire que tout, par bouche-à-oreille. Le caractère désagréable de la mère étrangère de Muna, capable de lacérer les costumes de son mari et de casser la vaisselle d’une cuisine tout entière, est entré dans la légende de la famille Sabas depuis longtemps. Ces récits ne font que confirmer l’incertitude de toute union avec un inconnu étranger à la communauté et non sélectionné.

			« Franchement, grogne la vieille femme, la petite aurait pu venir avec son père. Mais non, elle a insisté pour voyager seule alors que les broyeurs fracassent tout sur leur chemin en Syrie et en Irak. »

			Laila trouve agaçant que maman Fadhma insiste pour appeler les djihadistes « broyeurs » – traduction du mot deas. À l’évidence, elle le fait juste pour l’embêter, mais Laila refuse de se laisser provoquer. La famille de son mari l’intéresse rarement. Toutefois, elle trouve la jeune femme en elle-même fascinante.

			« J’ai demandé à Muna si elle avait un petit ami ou si sa famille avait des projets de mariage pour elle, et tu sais ce qu’elle m’a répondu ? »

			Laila picore dans les plats sur la table et poursuit sans attendre la réponse de sa belle-mère.

			« “Tu plaisantes ?” »

			Sa repartie a suscité en elle un tel mélange de désapprobation et de jalousie que Laila a été incapable de poursuivre la conversation. Elle a encore du mal à en croire ses oreilles en y repensant ce matin. Aussi ajoute-t-elle après coup :

			« Cette assurance – cette liberté ! »

			Dès que les mots s’échappent de ses lèvres, Laila devine qu’elle a dit ce qu’il ne fallait pas.

			« Comme si cela manquait dans le coin ! C’est contagieux, tu ne crois pas ? »

			La méchanceté du ton de Fadhma n’échappe pas à sa belle-fille. Toutefois, celle-ci ne faisait pas allusion au sujet déplaisant qu’elles évitent toutes les deux mais qui l’embête depuis un bon moment, il faut bien le reconnaître.

			« Il faut que tu parles à Samira, déclare Laila avec froideur. Tu es sa mère, après tout.

			— Oui, la mère est toujours la première qu’on accuse. »

			Pour la forme, la vieille dame esquisse un geste de la main sous le menton, comme si elle se tranchait la gorge.

			« Mais je vais te dire une bonne chose, ajoute-t-elle avec irritation, je ne suis pas la seule fautive dans cette famille. »

			S’attendant au pire, Laila s’arme de courage avant de disputer ce combat au saut du lit. Mais en fin de compte, sa belle-mère commence à se lamenter ouvertement, ce qui surprend Laila car cela ne lui ressemble pas : Fadhma ne laisse jamais rien transparaître de son caractère d’habitude, hormis son obstination.

			« J’ai supplié Hussein de rappeler son devoir à Samira – de la conseiller. Sa réputation et la nôtre sont en jeu. »

			L’humeur de Fadhma change aussitôt ; elle prononce alors quelques mots lestés de plomb :

			« Mais il a la tête ailleurs. »

			Soudain, l’une des expressions idiomatiques anglaises que Laila enseigne à ses lycéennes lui vient à l’esprit : dans cette pièce rôde un problème plus imprévisible que le fameux éléphant – plus sale et malodorant aussi. Il saccage tout dans leurs vies… Cependant, tous leurs désaccords ne sont-ils pas identiques à celui-ci ? Fadhma essaie toujours d’échapper à la critique. Mais ce matin, Laila refuse de se laisser décourager.

			« Lorsque j’interroge Samira, elle trouve toujours une parfaite excuse à ses sorties, dit Fadhma en sirotant imperturbablement son thé.

			— La nouvelle directrice m’a dit qu’elle l’avait croisée dans la capitale, réplique Laila. Imagine un peu : ta fille laisse tomber l’école de formation pédagogique, se retrouve désœuvrée et finit par traîner avec des étrangers, alors que c’est si dangereux ! Bien sûr, madame Salwa croit seulement avoir vu quelqu’un qui ressemblait à Samira. »

			Les deux femmes se blottissent mentalement l’une contre l’autre dans un silence tendu. Laila ne saurait dire avec précision quand elle a commencé à soupçonner Samira de prendre sa vie à la légère. Ce n’était pas pendant les grands soulèvements du Printemps arabe ; ses amies adolescentes et elle étaient trop jeunes pour participer aux manifestations. Mais quelque chose est devenu malsain et Laila ne sait pas très bien ce qui a provoqué ce changement – l’incertitude politique qui les encercle ou bien les gens que fréquente la demi-sœur d’Hussein ?

			Bien qu’elle ait de nombreux doutes sur la société dans laquelle elle vit, Laila respecte méticuleusement les limites de la morale sociale et s’attend à ce que ceux qui vivent avec elle fassent de même. Samira, la demi-sœur célibataire de son mari, est particulièrement vulnérable car il en faut assez peu – la simple rumeur d’une inconduite de sa part, peut-être – pour que la ville tout entière s’enflamme et qu’une famille soit ostracisée à jamais. Au sein d’une culture où la vertu d’une femme est d’une importance capitale, tout besoin de se justifier est signe de son érosion. Mieux vaut éviter d’attirer les regards. Les femmes de la famille Sabas doivent se protéger mutuellement car personne d’autre ne le fera.

			Se levant avec lenteur de son siège, maman Fadhma sourit d’un air suffisant.

			« Au moins, grâce à notre invitée, ma fille ne sera plus seule dehors, n’est-ce pas ? »

			La vieille femme tire les pans de sa nouvelle robe autour d’elle comme un bouclier. Cet épais tissu va la faire suer comme un porc. Oubliant ses bonnes manières, Laila laisse presque échapper un rire. Ce sont les expressions anglaises sur les animaux qu’elle trouve les plus utiles dans et en dehors de la classe.

			Ses pensées sont interrompues par l’arrivée de Salem, son fils de sept ans, qui entre en bondissant dans la cuisine. Soulagées, les deux femmes se détournent l’une de l’autre. Laila prend le visage à la forme parfaite de son fils entre les mains et le serre. Malgré tout, il faut bien admettre que la vie la gâte. Son aîné est une grande source de réconfort pour elle, et le voir aussi frais et éveillé dissipe aussitôt sa mauvaise humeur. Il est né exactement neuf mois après son mariage. À l’époque, Hussein vivait toujours à la caserne militaire, aussi son premier-né est-il devenu l’amour de sa vie.

			Dans l’entrée, un deuxième garçon, plus petit, attend en silence. Aussi foncé que son père, Mansoor a également hérité de son tempérament et tend à être réservé et maussade. Parfois, une chose tout à fait insignifiante le bouleverse, ce qui provoque aussitôt une crise d’asthme. Laila remarque tout de suite son front plissé. Mansoor trouve difficile de faire aussi bien que ce frère qui, bien qu’âgé d’un an de plus seulement, est beaucoup plus sûr de lui.

			Elle fait signe au petit garçon d’approcher et l’appelle avec douceur :

			« Habibi, chéri, viens ici. »

			Elle lui tapote le dos tandis qu’il grimpe sur la chaise à côté d’elle.

			Les deux enfants encore en pyjama se sont lavé le visage. Salem se goinfre de pain et de yaourt, tandis que Mansoor supplie Laila de le faire manger.

			« Tu es un grand garçon maintenant, ricane Salem.

			— Nan, je suis pas… »

			La voix de Mansoor se trouve aussitôt réduite à un sifflement asthmatique.

			Laila les fait taire puis coupe un œuf dur avec une cuillère et glisse un morceau entre ses lèvres serrées. Avant que les railleries ne reprennent, elle avertit les garçons :

			« Votre nouvelle tante dort encore ! »

			Tous deux baissent la voix. Ses fils aiment bien leur visiteuse. Ils se sont jetés sur les cadeaux envoyés par leurs parents de l’étranger et leur rencontre en chair et en os avec une Américaine, portrait craché d’Abby de NCIS, les a impressionnés. Quelques instants plus tard, Salem oublie l’avertissement de sa mère et agite une fourchette sous le nez de son frère. Leur chamaillerie attire aussitôt l’attention de Fadhma qui s’approche de la table. Elle enveloppe Mansoor de ses bras tout en cajolant Salem, jusqu’à ce que les deux frères promettent d’être sages. Tandis qu’ils se délectent de son affection, Laila se demande momentanément pourquoi ses enfants ne lui font jamais part de leurs problèmes. Elle les soupçonne d’être plus proches de Fadhma parce qu’elle se plie à tous leurs caprices. Le sentiment qu’ils éprouvent pour leur mère – et que Laila entretient activement – est un respect plus façonné par la peur que l’amour.

			« Voyez un peu le souci que vous causez à votre jadda ! » dit-elle à ses fils.

			Elle se moque que les garçons tourmentent leur grand-mère. Il est cependant nécessaire de se montrer polie, même si ce n’est que par pure forme.

			« Je ne me montre pas à la hauteur, oum Salem », répond Fadhma.

			Cette simple déclaration fait office de double attaque dans le discret conflit qui les oppose. Elle sait que la fausse humilité agace Laila, et en l’appelant « mère de Salem », elle réduit efficacement sa belle-fille à une fonction.

			Laila ignore impérieusement Fadhma et regarde le seau qui contenait jadis vingt litres de beurre clarifié, posé sur le buffet près de l’évier. Rempli de l’eau précieuse de leur dernière vaisselle, il se trouve là depuis trois semaines.

			« Ce camion a intérêt à passer aujourd’hui », ­grommelle-t-elle, dégoûtée par le chaos qui l’entoure.

			Les choses ne devraient pas se passer ainsi.

			La semaine dernière, les garçons n’exigeaient pas une telle surveillance ; ils mangeaient vite, s’habillaient puis sortaient jouer avec leurs copains avant de partir à l’école avec leur mère. Mais à présent, tous deux se chamaillent et jouent avec la nourriture. Laila a en outre remarqué que quand vient l’heure de partir, ils deviennent étrangement silencieux. Aurait-elle réussi à déterminer la cause de leur malheur si elle ne les avait pas espionnés ?

			Hier soir, après l’arrivée de Muna, Laila était dans la cuisine lorsqu’elle a entendu Mansoor pleurnicher sur la terrasse de derrière :

			« Ces garçons ne m’aiment plus. »

			Au lieu d’aller lui demander ce qu’il se passait, elle s’est cachée derrière les épais rideaux couvrant la porte de la terrasse.

			Salem a posé son pistolet en plastique flambant neuf, cadeau de l’une de ses tantes américaines, et s’est exclamé : « Et alors ? Ils m’ont dit qu’ils me détestaient aussi. »

			En les observant, Laila a deviné qu’il était inconcevable pour le petit que quelqu’un éprouve autre chose que de l’admiration pour son frère aîné.

			« Quoi ? » s’est étonné Mansoor, incrédule.

			Salem, très mûr pour son âge, a alors pris un mouchoir dans une boîte entre les coussins, essuyé le nez de son frère et posé doucement le bras sur ses épaules. La colère que suscitait encore en elle son mari l’a finalement emporté sur le chagrin de Laila.

			Elle se lève soudain de table.

			« Dépêchez-vous ! » ordonne-t-elle aux garçons avant de quitter la cuisine.

			Ses pas se font plus légers lorsqu’elle ouvre la porte de la chambre. Juste derrière, dans un lit à barreaux en bois, dort Fuad, le plus jeune de ses trois fils. Elle repousse une boucle humide de son front. Le petit, pas encore âgé de deux ans, n’a presque pas fermé l’œil de la nuit à cause d’un mal de ventre ; le dîner de famille en l’honneur de Muna l’avait trop excité. Laila se prépare. Elle jette un dernier coup d’œil à l’enfant endormi puis tire la porte derrière elle.

			Un silence absolu règne dans le couloir. La porte de la chambre de Samira est également fermée, ses occupantes toujours endormies. Laila perçoit juste un bruit de pas dans le salon – Fadhma, sans nul doute, qui se plaint auprès de son défunt mari. Elle trouve les garçons dans leur chambre, qui l’attendent en silence, prêts pour l’école. Salem et Mansoor lèvent les yeux vers elle.

			« Yalla, chuchote-t-elle. Allons-y. »





3


			À la boucherie, Hussein se montre très scrupuleux en ce qui concerne le stockage de sa marchandise. Il possède deux réfrigérateurs, l’un pour la viande autorisée, l’autre, beaucoup plus grand, pour la viande interdite. Ils ne portent pas d’étiquettes « halal » et « haram ». Si lui-même ne respecte aucune restriction alimentaire d’ordre religieux, il tient tout de même à agir de manière responsable – même s’il est le seul conscient de ces précautions. Dans le coffre halal, presque vide, ne traînent plus que quelques morceaux d’abats. Le mouton et la chèvre fraîchement abattus sont suspendus à des crochets dans la vitrine. L’autre coffre est rempli à ras bord en prévision du week-end. Plus tard ce soir, il apportera davantage de jambon et de saucisses sous le couvert de la nuit. Dimanche, avant la fermeture, tout aura disparu.

			Les locaux de la boucherie miteuse sont nettoyés tous les jours si l’approvisionnement en eau le permet ; mais les canalisations, souvent bouchées par la graisse épaisse de la viande, laissent échapper une odeur putride désagréablement omniprésente. Hussein allume le brûleur à gaz et fait bouillir une marmite d’eau. Il entend son commis, Khaled, qui travaille à l’arrière de la boutique. Le garçon marmonne une prière, puis Hussein perçoit le raclement frénétique des sabots sur le carrelage et un bruit d’éclaboussure qui laisse place à un gargouillis à peine audible, lorsque le sang, abondant et sirupeux, s’écoule dans un vieux seau en acier galvanisé. Suivent plusieurs chocs assourdis – tranchage de la tête et des sabots –, puis un son semblable au déchirement en deux d’un vieux tapis huileux lorsque Khaled dépouille la bête. Avec un claquement mouillé, les entrailles se répandent sur le sol, soyeuses et laiteuses. Hussein visualise alors les mains de son commis qui fouillent dans le tas, comme celles d’un sorcier cherchant à lire quelque présage, et en sortent les morceaux délicats : foie, reins et intestin grêle. Le garçon gonfle les poumons par une série de souffles puissants et rapides, le procédé consacré pour évaluer la santé d’un animal. Il revient ensuite dans la boutique, dépose le cadavre du mouton sur le long plan de travail en bois et, tout en essuyant ses doigts sanglants sur son tablier crasseux, il sourit bêtement à son patron.

			Hussein l’ignore et choisit un couperet dans la vaste gamme d’instruments bien rodés suspendus au mur. Il y a quelque chose de profondément satisfaisant dans le démembrement d’une carcasse, quelque chose de définitif dans chaque coup puissant. Chaque fois que le couperet s’abat, Hussein sent son moral remonter. Et vlan ! pour le jeune délinquant qui a commis l’erreur de fracasser son phare. Et clac ! pour le camion d’eau. Et crac ! pour Laila. Le prochain craquement sera pour Samira et tous les problèmes qu’elle leur cause. Mais au dernier moment, Hussein change d’avis et assène encore un coup au nom de sa contribution personnelle à la lutte contre la délinquance juvénile. Son travail est méthodique : il sépare les pattes de la longe, le jarret de la poitrine, les côtes de l’épaule, et évacue ses frustrations à chaque coup.

			Il choisit deux belles pièces parmi les découpes et les suspend dans la vitrine. Déjà, des mouches commencent à se rassembler au-dessus des tas de viande dont suinte une graisse aussi molle que de la gelée sur le comptoir. Le soudain tintement de la cloche au-dessus de la porte moustiquaire annonce le premier client de la journée. Hussein s’efforce d’afficher un sourire accueillant.

			« Madame Habash, quel plaisir ! Qu’est-ce que je vous sers aujourd’hui ? Nous avons de l’agneau délicieux. »

			La femme du maire est l’une des personnes les plus importantes de la ville. Elle a épousé son cousin et appartient à une tribu ancienne, dont les ancêtres, comme ceux des Sabas, étaient établis dans une forteresse dans le sud du pays. Il y a plus de cent ans, leurs familles, ainsi que d’autres chrétiens, ont été obligées de fuir vers le nord – conséquence d’un différend qui s’est transformé en conflit interreligieux. Ils sont finalement arrivés dans une ancienne cité byzantine détruite par des tremblements de terre et ont bâti un village qui s’est transformé en ville. Ce lien historique est utile à Hussein. Il lui permet de passer au bureau du maire toutes les quelques semaines, pourvu de ce qu’il appelle « un petit en-cas » qui s’avère plus gros que les miettes qu’il reçoit habituellement. Hussein considère le coût de ces consultations amicales comme des frais de fonctionnement indispensables. Pourquoi son oncle Abou Za’atar et lui ne mangeraient-ils pas eux aussi à ce râtelier ? Hussein le fait en conscience : personne ne lui demande d’agir ainsi. Cependant, cela ne facilite en rien ses relations avec la femme du maire.

			Madame Habash rejette son offre.

			« Je me disais qu’Issa aimerait sans doute du poulet pour le déjeuner. Vous n’en auriez pas un dans le fond, dites-moi ? »

			Hussein a commencé à élever quelques volailles dans un petit poulailler dans la cour, après avoir appris de la bouche de madame Habash qu’elle n’aime pas aller au marché. Il lui paraît indigne de marchander comme un fellah, un paysan. Elle préfère s’adresser à Hussein et est prête à payer pour jouir de ce privilège.

			« Khaled, jajeh ! » crie celui-ci.

			Le garçon apparaît, une robuste volaille tachetée serrée dans ses bras.

			Hussein est perplexe. Khaled aime beaucoup ce poulet-là. C’est le meilleur du poulailler. Le garçon lui réserve un traitement de faveur et le nourrit plus que les autres. Toutefois, ne pouvant lui faire aucune remarque devant madame Habash, il saisit le poulet dodu et le retourne afin qu’elle l’examine. La femme du maire hoche la tête d’un air approbateur. Hussein rend alors le poulet à Khaled et lui demande de le préparer. S’il exhorte le garçon à se dépêcher – « Assre’ ! » –, c’est plus dans son propre intérêt que dans celui de sa cliente, qu’il trouve envahissante. Elle a probablement commandé ce poulet pour pouvoir cancaner pendant que son commis le plume.

			« Comment se porte votre famille ? »

			Elle inspecte la viande sur le comptoir.

			« J’ai entendu dire que votre nièce était arrivée. J’espère qu’elle ne ressemble pas à ces chanteuses de hip-hop arabes.

			— Pas du tout. Muna est une jeune femme bien élevée, ­répond-il, même si ses souvenirs de la soirée sont très flous.

			— J’ai hâte de la rencontrer. Je serais ravie de lui montrer la mosaïque après la messe, dimanche.

			— Je suis sûr que cela lui plaira. »

			Hussein devine ce qui va suivre.

			« Peut-être vous joindrez-vous à nous ? »

			Il y a longtemps qu’Hussein a renié ses maigres convictions religieuses. L’expérience de la vie mettait sérieusement sa foi à l’épreuve. Autrefois, il allait néanmoins à l’église pour la forme. Comme sa consommation d’alcool, l’écœurement et la honte finirent par s’accentuer, il cessa peu à peu d’y assister. Ce furent du moins les raisons qu’il avança. Sa femme insiste pour s’y rendre dans l’intérêt des enfants, même si c’est devenu difficile. Parfois, les gens chuchotent et les dévisagent.

			Hussein tient à éviter d’offenser une cliente aussi importante. Il complimente habituellement le bon goût de madame Habash et approuve ses idées même lorsqu’il estime qu’elle fait fausse route. Son oncle affirme bêtement qu’il s’agit d’une judicieuse pratique commerciale.

			Cette fois, Hussein choisit de rester évasif.

			« Le dimanche est ma journée la plus chargée, madame Habash. »

			Il est difficile de ne pas remarquer les voitures qui encombrent la rue principale le week-end.

			« Tous mes clients sont chrétiens. Et quand c’est possible, je me réserve un moment seul pour… »

			Ne pouvant se résoudre à mentir aussi effrontément, il ravale le mot « prier ».

			« C’est très bien tout ça, soupire-t-elle. Mais le commerce ne doit pas se substituer à la prière. La religion pose les bases de notre façon de vivre. »

			Madame Habash va lui rappeler à coup sûr que leur ville est mentionnée dans la Bible. Les ruines byzantines sur lesquelles se sont établies leurs familles étaient celles d’une ancienne cité moabite dont Moïse a foulé le sol et où Isaïe a annoncé sa prophétie. Visitez la terre des prophètes ! clament les inscriptions sur les flancs des cars touristiques. Son père aurait été on ne peut plus d’accord.

			Hussein lève les mains en l’air et concède avec lassitude :

			« Je ne peux rien répondre à ça. »

			Madame Habash persévère sans l’écouter.

			« Pas plus tard que ce matin, je disais justement à Issa que même une femme de mon grand âge ressent une certaine pression en approchant du quartier Est. Je peux vous l’assurer, d’ici un an, toutes les femmes d’ici porteront le hijab. »

			Hussein sait quelle réaction elle attend de lui, mais ses clients du quartier Est se montrent tout à fait corrects avec lui. Sa camionnette a peut-être été attaquée devant la mosquée, mais il ne peut se résoudre à garder rancune à une religion et ceux qui la pratiquent. Ses dix-huit années dans l’armée lui ont appris à se méfier du fanatisme institutionnalisé comme de la peste, et sa mission spéciale de deux ans ne l’en a pas dissuadé.

			L’hypocrisie, se répète-t-il, n’est pas l’apanage des choyés et des protégés qui s’aventurent rarement hors des limites de leur famille et de leur maison. Il s’est heurté à celle de ses commandants et de la police secrète, des hommes bien plus perfides que madame Habash. Hussein trouve tout de même son attitude inquiétante. À l’époque où le nombre de réfugiés syriens était encore faible et qu’ils étaient hébergés par des parents ou des amis compatissants, elle insistait sur l’importance de la solidarité et organisait une collecte humanitaire quand l’envie la prenait. Les sans-abri et les démunis qui échouaient ici n’étaient rien de plus que des enquiquineurs, plus pitoyables que redoutables. Mais lorsque des centaines de milliers de personnes traversèrent la frontière et que le quartier se peupla de réfugiés et autres migrants, les données démographiques de la ville commencèrent à changer et les chrétiens, traditionnellement majoritaires, se retrouvèrent en infériorité numérique. Ceux qui avaient le plus à perdre – les gens comme madame Habash – réagirent en verrouillant leurs portails, en construisant des murs plus hauts et en fermant leurs esprits.

			« Laila ne m’a parlé d’aucun problème, objecte-t-il lentement.

			— Elle le fera, assène la femme du maire, avant de recommencer à se plaindre. Je me demande bien quand la situation redeviendra normale dans ce pays et quand notre ville nous appartiendra à nouveau. »

			Hussein trouve que madame Habash a la mémoire extrêmement sélective. Cette ville ne leur a jamais appartenu. Lorsque leurs grands-pères, oncles et pères – alors petits garçons – se sont installés ici, ils se sont battus contre les nomades locaux au sujet d’un point d’eau. Au fil des générations, on a toujours croisé ici des gens qui fuyaient ou cherchaient refuge auprès d’inconnus. La région tout entière a un long passé de migration forcée. Les Syriens ne sont pas les premiers réfugiés, et ils ne seront pas les derniers.

			« Je vends beaucoup de chèvre ces temps-ci… note platement Hussein dans l’espoir de détourner l’attention de madame Habash.

			— Je suppose qu’ils ont besoin de viande bon marché pour nourrir tous ces enfants. On comprend pourquoi ils n’ont pas d’argent. »

			Hussein se sent soudain épuisé. Cette matinée laisse déjà des traces sur lui. De trop nombreuses lignes de démarcation séparent ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas. Hussein sue sang et eau entre les deux camps, grappillant ce qu’il peut pour sa famille, mais il a l’impression d’être un raté la plupart du temps.

			La fatigue l’emporte sur sa capacité de jugement.

			« Nous souhaitons tous avoir beaucoup d’enfants, madame Habash, quelle que soit notre religion : vous n’êtes pas d’accord ? »

			La femme du maire n’en a aucun ; c’est la seule faille dans son armure sociale. Hussein se moque d’avoir prononcé une phrase aussi irréfléchie. Les femmes infertiles sont encore moins bien considérées que les réfugiés. Tout le monde en convient : elles ne servent à rien. Chrétiennes, musulmanes ou juives, elles déçoivent leurs familles et leur dieu.

			Madame Habash retrouve instantanément son aplomb et vise le point le plus faible d’Hussein.

			« Au fait, comment vont les affaires ? »

			Avant qu’il ne puisse répondre, Khaled apparaît derrière le comptoir, les vêtements couverts de plumes de poulet. D’un geste fier, il lève la volaille fraîchement plumée.

			« Magnifique. »

			Hussein donne une tape dans le dos du garçon avec plus d’enthousiasme que nécessaire.

			« Bien, madame Habash, elles vont très bien », répond-il à sa cliente en emballant la viande, avant de la lui tendre.

			Elle a déjà compté sa monnaie.

			« Je ne faisais que me renseigner. Il y a des rumeurs, vous savez. »

			S’apprêtant à sortir, elle tient la porte de la boucherie grande ouverte. Hussein est sûr qu’elle va lui faire une remarque sur l’état déplorable de sa camionnette. Aussi lui tourne-t-il le dos afin de s’épargner cet embarras. Privée de public, madame Habash sort et la porte moustiquaire se referme en claquant. Averti de son départ, Khaled revient dans la boutique, sa volaille tachetée bien-aimée caquetant dans ses bras.

			Ce garçon n’est peut-être pas si bête finalement, pense Hussein, mais sa satisfaction fait long feu.

			« Remets-le avec les autres. Nous avons déjà perdu trop de temps. »

			Ensemble, ils emballent le mouton dans des sacs en plastique transparent. La viande est destinée à la cuisine de Matroub, l’ami d’Hussein, et au festin de ce soir célébrant le mariage de sa fille aînée.

			D’habitude, le boucher rappelle à Khaled de ne pas traîner pendant ses commissions. Aujourd’hui, il lui promet plus gentiment :

			« Si tu fais vite, ils te donneront des ma’amoul. »

			Le visage de Khaled s’éclaire à la perspective de manger des gâteaux de semoule. Hussein sort de la boutique avec le garçon et se tient un moment dans la rue principale.

			Les autres étals et magasins ont ouvert, et une queue se forme devant la boulangerie. Dans la rue, devant l’hôtel des pèlerins, casquettes de base-ball et visières embarquent à bord des cars touristiques Terre Sainte. Devant lui, de l’autre côté de la seule partie goudronnée de la rue, se dresse le Marvellous Emporium, le grand magasin aux proportions énormes qui appartient et est géré par Abou Za’atar. Hussein a envie de traverser la rue sur-le-champ, de réclamer l’attention de son oncle afin de lui déballer ses problèmes, mais la vue d’un gros camion venu d’Irak garé sous l’enseigne au néon du grand magasin l’arrête. Il ne connaît que trop bien les priorités d’Abou Za’atar. Les chauffeurs qui lui apportent des tonnes d’articles potentiellement rentables passent avant les affaires familiales. Ce camion possède un atout supplémentaire : il vient d’un lieu connu pour son butin américain – tenues militaires recyclées, aliments périmés, et même pièces détachées de climatiseurs obsolètes –, une marchandise extrêmement convoitée qui exige toute l’attention d’Abou Za’atar. Car c’est au cours des quelques minutes qui s’écouleront entre les rafraîchissements et le déchargement que l’affaire sera conclue. « L’homme au ventre plein a le cœur sur la main », dit un des aphorismes que chérit son oncle.

			Dans le passé, Hussein s’en serait amusé. Cependant, depuis que leur entreprise est devenue mal vue de certains, il ne peut s’empêcher de se demander s’il n’est pas juste une victime supplémentaire de l’avarice d’Abou Za’atar. Lors des transactions commerciales, son oncle prend toujours plus que sa part des bénéfices – ce qui n’est pas surprenant. Dans l’affaire qui les concerne, il s’est débrouillé pour éviter à la fois la gêne et la stigmatisation sociale dont est victime Hussein. Écœuré, le boucher plisse les lèvres, surtout dégoûté de lui-même. Il sait bien qu’il est inutile de s’agacer du comportement d’Abou Za’atar. Il n’est pas responsable de la nouvelle gêne qui s’est installée entre eux. Il s’est toujours comporté de la même façon. Le problème, c’est qu’Hussein a plus de mal qu’avant à accepter la philosophie mercantile de son oncle. Il se retire dans sa boutique en soupirant.

			Seul avant la cohue du matin, il s’accroupit derrière le plan de travail et passe la main derrière l’un des réfrigérateurs. Lorsqu’il est sûr que personne ne le voit, il en sort subrepticement un bocal ordinaire, dévisse le couvercle et boit à longues et lentes gorgées. L’arak pur lui enflamme la gorge, mais avec cette brûlure vient le calme brutal qu’il trouve toujours, temporairement, au fond des bouteilles. Les gens comme Abou Za’atar et madame Habash ne devraient pas être les seuls à pouvoir s’offrir un avenir décent. Il souhaite les mêmes chances non pour lui-même – il est trop tard à présent – mais pour ses fils. Hussein a donc fait ce que beaucoup trouveraient inconcevable : il a vendu les terres de son père. De sa propre initiative, il a installé sa famille dans une maison neuve. Mais l’argent, comme le lui rappelle son oncle en permanence, ne suffit jamais. Après avoir jeté un nouveau regard autour de lui, le boucher saisit rapidement le bocal et avale une autre puissante gorgée.

			Dès l’instant où Abou Za’atar lui a montré le cochon, Hussein a deviné que le chemin de la prospérité serait semé d’embûches. Il n’a pas vraiment réfléchi à ce qu’il ferait après la première portée, partant du principe que les porcelets seraient engraissés en vue d’une unique vente juteuse. L’affaire s’arrêterait là. Il n’avait pas pris en considération le comportement naturel des porcs. À peine les jeunes verrats furent-ils sevrés qu’ils acquirent le réflexe de l’accouplement. D’abord, ils essayèrent de monter leur mère puis de s’accoupler entre eux, et enfin, ils s’intéressèrent à leurs propres sœurs. En les observant, Hussein commença à se demander si ce projet n’avait pas plus d’avenir qu’il ne le pensait.

			D’après ce qu’il savait, la castration était le meilleur moyen de s’assurer que les mâles engraissassent convenablement, mais il décida d’en épargner deux. Il les laissa avec leur mère et cinq de leurs sœurs puis installa les treize autres porcelets dans différents enclos. Les mâles s’accouplaient avec une complaisance libidineuse et savouraient leurs treize minutes d’orgasme sans la moindre inhibition. Fasciné, Hussein mesurait leur durée à l’aide d’un chronomètre taïwanais sophistiqué (précis au dixième de seconde) emprunté au Marvellous Emporium. L’expérience porta ses fruits. À la fin du cinquième mois, la mère et trois de ses filles étaient enceintes. Le reste de la portée était prêt à être commercialisé. Hussein fit cependant une curieuse découverte : il n’avait pas le cœur de les tuer. Il était étrange que le fils d’un fermier, accoutumé depuis son plus jeune âge à la nécessité d’abattre des animaux, éprouve une telle sensibilité ; et il était plus étrange encore qu’un ancien soldat rompu à l’usage des outils de la mort, des armes de poing aux couteaux à cran d’arrêt, soit incapable d’égorger un cochon. Il s’était peu à peu pris d’une affection absurde pour ces créatures, née d’un certain respect pour leur intelligence. Il n’était pas question d’aller trouver Abou Za’atar ; son oncle ne le comprendrait jamais.

			Hussein se demanda à quelle personne fiable il pourrait s’adresser afin de résoudre son problème. Lui vint alors l’idée de confier l’abattage des porcs au chef de la famille qui logeait dans la maison en terre crue de son père. Hussein avait ignoré les objections vigoureuses de Laila en louant le bâtiment à l’une des plus anciennes familles de réfugiés palestiniens arrivée en ville du vivant d’Al-Jid. Sa femme ne comprenait pas pourquoi il lui faisait payer un loyer aussi faible ni pourquoi, lorsqu’il restait de la viande à la boucherie, Hussein la lui offrait. En réalité, il ne s’agissait pas seulement d’aider des gens dans le besoin. En prêtant la maison de son père à ces personnes démunies, il espérait racheter sa faute : la vente des terres adorées d’Al-Jid.

			Quelle que fût la raison de son geste, la famille palestinienne lui en était reconnaissante. Son chef, un homme d’une soixantaine d’années, accepta sans hésiter de s’occuper des cochons et de demander à l’un de ses fils de les abattre contre une petite rémunération. C’est ainsi qu’Hussein embaucha ses premiers employés, et il s’avéra rapidement qu’Ahmad était un ouvrier compétent. Neuf mois et cent porcelets plus tard, la somme de travail était considérable. La vente au détail progressait. De toute évidence, Abou Za’atar ne s’était pas trompé : le filon qu’il avait flairé était rentable.

			Il restait, cependant, un problème apparemment insurmontable. Hussein examinait chaque portée avec minutie. Guettant certains signes, il pesait et mesurait les porcelets, inspectait leurs sabots, leurs queues, et vérifiait leurs yeux. Tout s’était bien passé jusqu’à maintenant, mais il savait que les chances de produire une nouvelle génération exempte de problèmes de consanguinité étaient très minces. « Qui pourrait bien vouloir manger une bête à deux têtes et six pattes ? » comme le disait Laila ! Sans l’intervention d’Abou Za’atar, la mine d’or se serait tarie plus tôt que prévu.

			Le propriétaire rusé du grand magasin avait déjà apporté de nombreuses pierres à l’édifice. Il fournissait, à des prix juste un peu plus élevés que ceux pratiqués par son commerce, le fourrage et les antibiotiques. Il avait également trouvé un grand réfrigérateur bruyant pour son neveu, et même un aiguillon électrique, qu’Hussein n’avait pas le cœur d’utiliser. Cependant, la solution qu’il suggéra cette fois éclipsa totalement les précédentes. Grâce à ses contacts de l’autre côté de la frontière, Abou Za’atar mit la main sur un stock de semence de porc congelée. L’idée n’emballait pas tellement Hussein – l’insémination artificielle avait quelque chose de contre-nature qui le mettait mal à l’aise.

			Lorsque le premier lot arriva à bord d’un camion à destination de Damas, les doutes d’Hussein se multiplièrent. L’inscription sur l’étiquette de la boîte qui contenait les tubes de sperme et le livret d’instructions qui l’accompagnait étaient tous deux rédigés en hébreu. Bien que la consommation de porc soit également interdite de l’autre côté du fleuve, elle était commercialisée sous le nom de basar lavon – « viande blanche ». Autrefois, les boucheries vendaient de la viande de porc en secret, mais lorsque huit cent mille Russes immigrèrent en Israël après les événements de 1989, on en trouva bientôt à tous les coins de rue. Pour beaucoup d’habitants de la ville d’Hussein, l’insémination artificielle en elle-même était une méthode scandaleuse ; aussi le boucher était-il certain que si l’origine de sa récente importation secrète venait à s’ébruiter, tout ce pour quoi il avait travaillé partirait en fumée.

			Bien entendu, l’idée d’avoir recours à une telle innovation technique enchantait Abou Za’atar. De son œil encore en bon état aidé d’une loupe, il étudia le thermomètre et le reste de l’équipement avec un enthousiasme étourdissant. Le voyant lire attentivement les instructions, Hussein fut très troublé par ses compétences en hébreu. Tandis qu’il assemblait le cathéter, Abou Za’atar lui expliqua avec désinvolture qu’à une époque où aucun habitant du Moyen-Orient ne pouvait prononcer le nom d’Israël en public sans être arrêté, il avait souhaité apprendre la langue de ce pays par rébellion juvénile. Son rêve s’était réalisé lorsque la Jordanie et Israël avaient fait la paix en 1994 : la Knesset, à Jérusalem, avait commencé à proposer des cours d’hébreu par correspondance à un tarif abordable. Abou Za’atar balaya ensuite les peurs de son neveu une bonne fois pour toutes en déclarant :

			« Ce qui est bon pour les cochons l’est aussi pour la politique. »

			Ragaillardi par l’assurance de son oncle, Hussein accepta à contrecœur de faire une tentative. Ils se limitèrent à l’insémination de la grosse truie jusqu’à ce que la méthode soit parfaite. Les deux premiers essais échouèrent, mais en guettant soigneusement l’apparition de signes caractéristiques chez la truie – une certaine rougeur autour des organes génitaux provoquée par la présence d’un verrat, une élévation de sa température corporelle –, Hussein parvint à déterminer le moment opportun de faire une troisième tentative. La portée engendrée s’avéra moins nombreuse que les précédentes – huit porcelets – mais à l’évidence, les bénéfices tirés de l’introduction de ce sang neuf compenseraient largement le ralentissement temporaire de la production. Alors qu’augmentaient sans cesse le nombre et la fréquence de ses portées, Ahmad gratifia la truie d’Abou Za’atar d’un surnom. Tandis qu’il la soignait, il chuchotait à l’oreille d’oum al-Khanaazeer, mère de tous les cochons, qu’elle était pour eux un véritable porte-bonheur.

			Il faut cependant reconnaître que, pendant un temps, la production dépassa la demande. Cela inquiétait Abou Za’atar car il détestait le gaspillage et cherchait toujours le moyen de le transformer en profit. Le congélateur qu’il avait fourni n’était pas assez grand pour stocker le surplus, et le coût du carburant qui alimentait le groupe électrogène s’avérait terriblement élevé. Aussi le vieil homme pressa-t-il son neveu de trouver un autre moyen de conserver la viande.

			Hussein commença à consulter des sites culinaires au cybercafé récemment ouvert de la ville et en découvrit un qui exposait en détail les différentes méthodes de fabrication du jambon. Un jour, il arriva à la ferme équipé de deux marmites en aluminium. Afin de la prémunir contre la trichinose, une maladie aussi incompréhensible que fâcheuse, il fallait faire cuire la viande à haute température. Peu convaincu par le petit feu qu’avait allumé Ahmad, Hussein insista pour que la viande marine ensuite dans de la saumure et qu’elle repose longuement, recouverte d’une croûte de sel, de sucre, de nitrate de potassium, de poivre et d’épices, le tout fourni par le grand magasin. Enfin, la viande fut séchée au soleil. Ces jambons étaient durs et jaunâtres ; Abou Za’atar ne parut pas emballé.

			Hussein écuma ensuite internet dans le but d’apprendre les techniques de fumage. Il laissa à Ahmad les instructions à suivre pour la construction d’une petite cabane en tôle ondulée et partit à la recherche du bon combustible. Un site recommandait le chêne et le hêtre, deux essences qui donnaient infailliblement une teinte dorée à la viande. Cependant, non seulement celles-ci étaient introuvables sur le marché, mais Hussein vivait dans une région où il était difficile de trouver le moindre bout de bois. Il envoya donc les fils d’Ahmad passer la campagne au peigne fin. L’assortiment de branches de jujubier qu’ils parvinrent à rassembler donna à la viande une teinte gris-bleu malsaine, ainsi qu’un parfum amer et nauséabond.

			« Pas étonnant qu’on ait utilisé cet arbuste pour la couronne du Christ », dit Hussein, dégoûté.

			Il était prêt à abandonner le projet tout entier, mais Abou Za’atar l’encouragea à persévérer. Grâce à ses innombrables contacts, le vieil homme apprit l’existence d’une oliveraie dans les Territoires occupés qu’on était sur le point de détruire afin de faire de la place à une nouvelle colonie. Il se procura ainsi toute une cargaison de bois d’olivier dont il organisa, à ses propres frais, le transport jusqu’à la ferme. Hussein s’indigna des implications politiques de l’opération, mais son oncle se montra peu impressionné.

			« Al-Jid t’a sûrement raconté l’histoire de l’olivier sacré. Chacune de ses feuilles porte les mots “Bismillah al-rahman al-rahim”, “Au nom d’Allah le Clément, le Miséricordieux”. Si un arbre omet de prier cinq fois par jour, Dieu le délaisse et son destin est d’être abattu. Est-ce ma faute si les Israéliens estiment que toutes les oliveraies palestiniennes sont impies ? »

			Hussein mit les branches noueuses à sécher au soleil afin de réduire le tanin de l’écorce puis construisit méticuleusement un feu dans son fumoir. Et enfin, il fut récompensé. La viande, tout le monde en convint, dégageait un arôme d’olive amère, une saveur riche et moelleuse qui lui assura un succès instantané auprès des clients. Cependant, les arrivages de bois n’étaient pas assez fréquents pour que le fumage soit économiquement viable. Seul un homme le fournissait régulièrement en bois et baies de genévrier – son cousin les lui envoyait d’Allemagne, ce qui permettait à Hussein de produire un jambon de Westphalie tout à fait acceptable. Le boucher fut donc obligé de recommencer à faire bouillir la viande destinée au marché. Après de nombreux essais et erreurs, il eut l’idée d’enrober ses jambons cuits de miel, d’anis et de menthe nanah séchée. Enfin, il réalisa une avancée décisive en recouvrant la viande d’une épaisse couche de za’atar, le mélange d’épices de maman Fadhma. Un jambon parfaitement arabe était né.

			Cette méthode demandait du temps et de l’espace. Il fallut construire un atelier de traitement qui abriterait la viande du soleil et des mouches. Hussein se gardait scrupuleusement de la goûter lui-même et n’estimait sa qualité qu’au toucher. Or la texture des jambons bouillis ne le satisfaisait jamais autant que celle de la variété fumée. Il fut donc ravi qu’Abou Za’atar parvienne finalement à organiser l’exportation de la majeure partie de la viande transformée. Hussein prit cependant soin de ne jamais se renseigner sur sa destination. Si le sperme de porc congelé et le bois d’olivier traversaient le fleuve clandestinement sans la moindre difficulté, il n’y avait pas de raison pour qu’une cargaison de jambons ne parvienne à le franchir dans l’autre sens. Il ne voulait simplement rien savoir.

			Tout ce qui ne finissait pas en viande transformée était transporté jusqu’à la machine à saucisse dans l’autre partie de l’atelier de traitement. Avant l’arrivée de la machine, Abou Za’atar insistait déjà pour que les restes trop peu appétissants pour être vendus soient partiellement cuits puis hachés avec du pain rassis et qu’on farcisse les intestins de ce mélange. Selon lui, la simple nouveauté de ce produit garantirait son succès commercial, et il s’avéra qu’il avait raison. Sa fabrication manuelle demandait beaucoup de travail. Les fils d’Ahmad donnaient un coup de main à Hussein, mais ils étaient sans cesse débordés. Le boucher s’en plaignit à Abou Za’atar, qui réagit en s’adressant à son mystérieux ami Hani, un combinard palestinien qui se débrouillait pour lui dénicher toutes sortes de choses improbables. Il était parvenu à faire franchir clandestinement quatre frontières hostiles à oum al-Khanaazeer, le premier de ses nombreux tours de magie. Le deuxième fut la livraison à la ferme d’une antique Wurstmeister allemande.

			La machine à saucisse était d’une beauté baroque. Une élégance futuriste et fonctionnelle émanait de ses tuyaux, bols, pistons, mixeurs, tambours, mélangeurs, poignées et cuves. Le bloc d’alimentation semblait assez puissant pour faire fonctionner un paquebot et, lorsque l’appareil était en marche, il émettait un inquiétant bruit de ferraille. Il menait toutefois sa mission à bien avec une efficacité irréprochable. Cervelle, groin, oreilles, joues, poumons, chutes et jambons ratés étaient placés dans une large trémie fixée au-dessus du principal dispositif de hachage. Une fois haché, le tout était mélangé dans une cuve mobile par la lame d’un couteau rotatif puis transféré dans l’émulsificateur, un large tambour dans lequel s’écoulaient progressivement pain, céréales cuites, herbes et épices depuis leurs trémies respectives. Lorsque le mélange acquérait la consistance requise, il était poussé à travers une petite ouverture par un mécanisme à vis jusqu’à l’intérieur des boyaux. La peau était lavée, grattée et traitée avec de l’eau oxygénée et du vinaigre dans une autre partie de l’appareil. Un bras automatique fermait par un lien les saucisses plus ou moins longues, format cocktail ou petit déjeuner.

			Celles-ci étaient plus populaires que les jambons. Le seul produit dérivé qui se heurta à la résistance immédiate des clients fut le boudin noir. La boucherie n’en vendit pas un seul, jusqu’à ce qu’enfin, Ahmad ait l’idée novatrice de teindre l’enveloppe en turquoise, couleur censée éloigner le mauvais œil. Par la suite, le boudin se vendit de manière constante. Ce succès établit comme vérité la joyeuse maxime d’Abou Za’atar : « Tout est bon dans le cochon. »

			Motivé par l’enthousiasme de son oncle et séduit par les bénéfices croissants de l’entreprise, Hussein se focalisa sur ses retombées positives et refoula ses appréhensions.

			L’incident arrivé le matin devant la mosquée fait resurgir toutes ses vieilles angoisses. Le boucher aurait aimé le considérer comme un événement isolé, mais le problème est manifestement plus grave que cela.





4


			Avant de percuter la porte de la chambre, le petit Fuad attrape la poignée et pousse de toutes ses forces. Le lent glissement de la porte est on ne peut plus satisfaisant ; c’est la première victoire du bambin au cours d’une matinée autrement banale. D’un pas hésitant, il pénètre dans la pièce silencieuse. Muna, couchée dans l’un des lits une place, paraît dormir profondément.

			Ses petits pas chancelants le conduisent jusqu’à une valise ouverte devant la table qui sépare les lits. Pour un enfant aux facultés motrices encore rudimentaires, enjamber quelque chose revient à escalader une montagne, quelle que soit sa dextérité. Il s’accroupit à côté de la valise puis plonge brusquement dedans, la tête la première. S’aidant d’une minijupe écossaise, il parvient à hisser le reste de son corps à l’intérieur. Muna, amusée, se hisse sur les coudes et le regarde faire.

			Des doigts indiscrets tripotent boutons et fermetures. Incapable de trouver quelque chose de convenable à téter, l’enfant réfléchit aux possibilités qui s’offrent à lui. Ne cédant pas au réflexe naturel de tirer sur la longue mèche foncée de Samira qui tombe d’un oreiller proche, il s’agrippe à un pied de table bien placé et se relève. Mais il n’est toujours pas assez grand. D’une main baladeuse, Fuad ramène vers lui cette chose au scintillement séduisant qui se trouve à sa portée sur la surface de la table. Le petit se laisse tomber sur les fesses et se prépare à goûter boîtier de lentilles de contact et clichés de famille, lorsque les objets de ses désirs lui sont inexplicablement retirés des mains. Cette ingérence est si brutale, si inattendue, qu’il se laisse tomber en arrière dans les bras de Muna et se met à hurler. Plus elle l’apaise, plus il crie. Voyant que tatie Samira est réveillée, le petit insiste pour la rejoindre à grand renfort de braillements et de coups de pied. Le hochement de tête indifférent de sa tante déclenche une nouvelle crise.

			L’arôme du café et de la cardamome annonce son sauvetage imminent.

			Maman Fadhma n’avait quitté Fuad des yeux qu’un petit instant. Aussi vite que le lui permettent ses vieilles douleurs, elle entre dans la chambre et pose un plateau fumant de café arabe sur la table.

			« Les filles devraient avoir honte de s’y prendre aussi mal avec toi », gronde-t-elle avant de prendre le petit garçon dans ses bras.

			Rassuré par la présence de sa jadda, Fuad ravale quelques profonds sanglots.

			« Maman est sa préférée, explique Samira, avant de bâiller. Les autres et moi, on en a marre des bébés. »

			Assise à côté de Muna sur son lit, Fadhma sort un mouchoir de la poche de son tablier et essuie les larmes du visage marbré de l’enfant.

			« Je ne voulais pas… dit Muna, embarrassée, mais sa grand-mère lève une main.

			— Personne ne peut être tenu responsable d’une colère. »

			Tandis qu’elle berce le petit Fuad, elle repense au père de Muna, Abd. Son affection particulière pour lui est née à l’instant où elle l’a vu, quelques secondes après un difficile accouchement prématuré. Fadhma était adolescente à l’époque – elle devait avoir dix ans de moins que Muna aujourd’hui. Elle prit le petit bébé à la peau foncée des mains de sa sœur de quinze ans, Najla, et tomba amoureuse. C’est Fadhma elle-même qui lui a donné son surnom. De la part de toute autre personne, le choix d’Abd, qui signifie « serviteur » ou « esclave », aurait eu une connotation péjorative, mais en quelques instants, Fadhma avait prédit son avenir : il consacrerait sa vie au service de sa famille. Elle fut cependant incapable de deviner le sien : après la mort de sa sœur puis son mariage avec Al-Jid, elle élèverait treize enfants.

			Après que les jouets inadaptés ont été prudemment récupérés et la valise refermée, maman Fadhma prend les photos que Muna a apportées d’Amérique et les réexamine, tandis que Fuad part en chasse à quatre pattes avec une toute nouvelle arrogance. Elle y a déjà jeté un coup d’œil hier soir, mais dans la lumière crue du matin, les clichés racontent une toute autre histoire. Les fils de Najla occupent toute la place sur les photos comme ils l’occupent dans la famille. Il n’y a aucun portrait à proprement parler des filles adorées de Fadhma – Magda, Loulwa et Hind –, bien qu’elles vivent aussi à Cleveland. Parfois, l’objectif a saisi l’épaule, le dos ou le profil, montrant plus de cheveux que de visage, de ses filles occupées à cuisiner et faire le ménage pour leurs demi-frères et maris. Sa quatrième fille, Katrina, et ses deux fils, Abdul et Sharif, n’y apparaissent pas du tout : ils se sont installés au Chili avec l’aîné de Najla, Yusef.

			Aux États-Unis, les garçons de sa sœur ont vieilli. Maman Fadhma s’y reprend à deux fois pour identifier Farouk en costume cravate. Qassim a perdu tous ses cheveux, mais c’est toujours le comédien de la famille : on le voit plaisanter avec les autres devant l’un des garages qui lui appartiennent. Boutros, technicien médical, semble sereinement satisfait d’être père de quatre filles. Abd a la peau encore plus mate maintenant que ses cheveux sont gris. Maman Fadhma se demande si la responsabilité en incombe à sa carrière scientifique ou à son mariage houleux.

			Les hommes posent à côté de voitures, apparaissent sur des portraits de famille guindés ou jouant au ballon avec leurs fils et leurs filles. Tout le monde paraît content de soi et gavé, même les enfants.

			« On dirait des veaux engraissés », murmure maman Fadhma.

			Dans leur hâte de s’intégrer, les petits-fils de sa sœur, vêtus de maillots des Cleveland Cavaliers, semblent avoir perdu tout lien avec la Jordanie.

			En temps normal, la vieille mère n’attend aucun geste de reconnaissance. Elle est habituée depuis longtemps à effectuer un travail non récompensé. Elle s’est toujours sentie obligée de grappiller sur tout et d’économiser ; elle a même vendu quelques-uns de ses bijoux en or pour payer leurs voyages. Certes, ils n’ont pas à la remercier constamment, mais elle ne verrait pas d’inconvénient à ce qu’on se souvienne d’elle une fois de temps en temps. Maman Fadhma prend conscience du regard de Muna posé sur elle. La jeune fille a fait une remarque sur l’une des photos, mais absorbée par ses pensées, la vieille femme n’y a pas prêté attention. Il lui vient maintenant à l’esprit que la fille d’Abd n’est pas responsable de l’apathie de son père et de ses oncles, de même qu’on ne peut pas lui reprocher les larmes d’un bambin. Il est vraiment temps, songe Fadhma, que je me libère du fardeau de ma rancœur. Depuis l’arrivée de Muna, la famille jordanienne s’est trop préoccupée de ses propres problèmes pour se montrer vraiment hospitalière. Maman Fadhma se penche vers sa petite-fille, essuie ses yeux ensommeillés – son premier geste intime depuis leur rencontre – et repose le paquet de photos sur la table. Elle remplit deux petites tasses de café arabe puis dit à Muna et Samira de commencer sans elle. Maman Fadhma se lève péniblement du lit et sort à pas lents de la chambre.

			Elle revient avec un carton en mauvais état et déclare fièrement :

			« Voici toutes les lettres envoyées par la famille au fil des années. »

			À l’intérieur sont soigneusement rangées des liasses de papiers et de lettres attachés avec de la ficelle en jute. Tout au fond se trouve une enveloppe par avion bleu pâle décolorée, aussi sèche qu’une pelure d’oignon. Elle contient des photos d’identité prises avant le départ de chacun des enfants d’Al-Jid – ceux de sa sœur et les siens. Fadhma souhaite que sa petite-fille voie ses oncles et tantes quand ils étaient jeunes et débutaient dans la vie, pleins d’espoir.

			Au début, Muna ne reconnaît pas les deux portraits jaunis de Magda et Loulwa.

			« C’est pas vrai ! » s’exclame-t-elle, quelque peu décontenancée.

			Les deux femmes d’âge mûr en surpoids qu’elle connaît ressemblent peu à ces jeunes filles sveltes et maquillées. La personne suivante est plus facile à identifier.

			« C’est Hind », s’écrie-t-elle.

			Muna connaît bien l’avant-dernière fille de Fadhma. À seize ans, Hind a été envoyée chez la famille de Muna à Cleveland. Sa tante n’a que deux ans de plus qu’elle. Cela a pris du temps, mais les deux filles ont fini par devenir proches, comme le sait Fadhma grâce aux lettres de Hind. La vieille femme se demande si Muna estime, comme sa fille, que c’est à cette période qu’Abd et sa femme étrangère se sont disputés le plus farouchement.

			Tandis que Muna passe en revue les photos anciennes, Fadhma dénoue la ficelle autour des lettres d’Abd.

			« Les rares chutes de neige que nous avons ici n’ont pas préparé ton père à la rigueur des hivers américains », dit-elle.

			À Greenville, dans l’Illinois, la propriétaire allemande d’Abd, madame Schneider, lui avait donné les vêtements qui appartenaient à son défunt mari, un homme qui mesurait pas loin de deux mètres.

			« Je peux bien manger tout le pain de mie, le beurre de cacahuètes et la confiture que je veux les soirs où je travaille à la cafétéria de la ville, je ne grandirai jamais assez pour qu’ils m’aillent, commence à lire Fadhma. Ensuite, il a trouvé du travail dans une cuisine extrêmement sale, dit-elle avec une grimace en parcourant la lettre suivante. J’ai dû jeter des côtes de porc périmées depuis dix jours – huit grands sacs poubelles puants ! Mais d’après ton père, ce travail n’avait pas que des inconvénients. Apparemment, la patronne cousait mieux qu’elle ne cuisinait et elle a raccourci les vêtements du mort afin qu’ils lui aillent. »

			Lorsqu’Abd fut embauché comme aide-soignant à l’hôpital, il paya à sa propriétaire sa nouvelle garde-robe et envoya à sa famille le peu d’argent qu’il parvenait à mettre de côté.

			Dans une lettre, il rapportait un incident très choquant. Un soir, après avoir quitté le travail, il était entré dans un bar. Excitée, maman Fadhma élève la voix. L’horreur que lui a inspiré cette histoire il y a toutes ces années lui écarquille encore les yeux. Fadhma ne parvient toujours pas à imaginer ces lieux de débauche que sont les bars américains – les femmes s’y promènent-elles nues ? Tous ces jeunes Arabes, qui finissent par oublier leurs familles et rester à l’étranger, sont-ils ainsi envoûtés ? Oubliant ses peurs dans l’intérêt de son invitée, elle dit gaiement :

			« Alors que ton père venait de commander une bière, ton grand-père lui est apparu. Aussi réel que la bouteille dans ma main. Et Al-Jid ne cessait de répéter : “Je ne t’ai quand même pas envoyé jusqu’en Amérique pour que tu boives de l’alcool !” »

			Comme si elle tenait un précieux moment de leurs vies entre ses mains, maman Fadhma sourit à Muna, reconnaissante de lui avoir permis de le lui raconter.

			« Tu n’imagines pas l’excitation que provoquaient ces lettres quand nous avons commencé à les recevoir. »

			Samira, qui écoutait en silence en les regardant, intervient :

			« Chaque fois qu’un avion passait dans le ciel, tous mes copains et moi pointions le ciel du doigt en criant : “Abd ! Abd !”

			— Ils ont donc tous quitté la maison, un par un ? demande Muna.

			— Oui », confirme Fadhma.

			À quoi bon prétendre le contraire ? Au début, elle considérait les enfants de son mari, ceux d’ici et ceux de l’étranger, comme les deux moitiés d’un tout. Mais une fois qu’ils furent plus nombreux à un endroit qu’à l’autre, l’équilibre fut simplement rompu. À part les lettres et l’argent qui arrivaient à la maison, il ne restait rien d’eux ici. Au moment où tous ses enfants furent en âge de voyager, Fadhma comprit qu’elle les perdait pour de bon.

			« Ils mènent des vies meilleures là-bas », soupire-t-elle.

			Elle se garde bien d’avouer qu’autrefois, elle se raccrochait à l’espoir absurde qu’Abd, le fils destiné à s’occuper d’Al-Jid et elle, n’abandonnerait pas ses parents totalement. Elle continua à y croire même lorsque l’aide financière de son beau-fils commença à se raréfier et qu’un net changement de ton se fit sentir dans ses lettres. Au lieu de leur rapporter les moindres détails de sa vie quotidienne, sa façon d’intégrer ses parents à sa nouvelle vie, il semblait se construire des barrières. Étudiant d’arrache-pied afin d’obtenir un diplôme universitaire en chimie, il n’avait pas grand-chose à écrire. Les nouvelles personnelles dont il leur faisait part étaient inquiétantes. Il s’était rapproché d’une autre étudiante étrangère, une jeune immigrée comme lui, venue des Philippines. Puis tout à coup, sans prévenir, ils se marièrent.

			Ce fut un choc pour ses proches. Personne dans la famille Sabas n’avait jamais épousé d’étranger. Abd n’avait pas seulement choisi une épouse étrangère à sa tribu, elle était aussi étrangère à sa culture. Qui pouvait prévoir les conséquences d’un comportement aussi imprudent ? Fadhma craignait le pire, mais Al-Jid surtout avait pris la nouvelle particulièrement mal. Il avait déjà planifié l’avenir de son fils. Il lui avait même choisi une femme convenable et effectué les premières démarches. Le jeune couple se retrouverait probablement dans le Golfe, où son fils chimiste travaillerait pour subvenir aux besoins de ses frères et sœurs. Lorsque ces projets ne furent plus réalisables, Al Jid accepta l’inéluctable et lui envoya sa bénédiction… bien que son fils ne la lui ait pas demandée.

			La déclaration d’indépendance culottée du deuxième fils humilia ses parents, mais le pire restait à venir. Une autre lettre de la boîte de Fadhma, pliée de nombreuses fois puis rangée au fond – jamais mentionnée, mais jamais oubliée – leur parvint rédigée en anglais, après le mariage d’Abd. Personne ne parlant anglais dans le village, elle resta cachetée jusqu’à ce qu’une affaire appelle Al-Jid à la capitale. Il rentra le soir même, visiblement déprimé. Maman Fadhma pensa que c’était dû au prix faible de l’orge, mais lorsqu’elle l’interrogea, il sortit de sa poche la lettre accompagnée de sa traduction en arabe. D’une voix atone, il lut : Vous ne savez rien faire d’autre qu’écrire pour nous demander de l’argent. Comment osez-vous continuer à nous embêter, bande de salopards ! Je suis enceinte et votre fils veut que je vous donne le peu d’argent que m’envoie ma famille. Allez vous faire foutre !

			Cette missive ne détruisit pourtant pas totalement la confiance qu’accordait maman Fadhma à Abd. Ses illusions volèrent finalement en éclats quelques années plus tard, lorsque arriva une photo par courrier, celle d’une petite fille en pagne et dos nu hawaïens, un collier de fleurs orange autour du cou. Les mains jointes sur le côté, elle pointait un pied nu devant elle. C’était Muna, âgée de trois ans et demi, qui s’apprêtait à danser le hula. La lettre qui l’accompagnait était simple et directe. Fadhma la récite aussi facilement que si elle était arrivée hier : Ma chère famille, je vous écris de mon labo, le seul endroit où je trouve la paix. J’ai un bon travail dans une grande entreprise qui fabrique des plastiques. Ma femme et ma fille vont bien. Comme vous pouvez le voir, l’enfant n’a pas l’air arabe. C’est le problème avec les mariages mixtes. Ni elle ni sa mère ne seraient acceptées en Jordanie, et nos vies à tous seraient malheureuses. Je pense donc qu’il est préférable pour nous de rester ici. Que Dieu vous bénisse.

			Sans un mot, Fadhma tend à Muna la photo d’elle enfant.

			« Je ne me souviens pas de ça. »

			Sa petite-fille sourit d’un air gêné. Après l’avoir longuement regardée, elle la passe à Samira puis demande à Fadhma :

			« Pourquoi as-tu donné des prénoms musulmans à tes enfants, jadda ? »

			Cette fois encore, la vieille grand-mère la voit sous un jour nouveau. Au moins, Muna n’est pas stupide.

			« C’était une idée de ton grand-père », répond fièrement Fadhma.

			Espérant que l’intérêt de Muna pour l’histoire familiale est plus grand que celui de Samira ou de Laila, elle commence lentement son récit.

			« Il y a des centaines d’années, les chrétiens vouant un culte à Sabas, le saint patron de notre famille, firent la guerre aux dieux païens du désert. Après ces batailles, ils s’installèrent dans la forteresse des croisés dans le sud du pays et ils y seraient restés avec joie si un différend au sujet d’une femme de la communauté…

			— C’est toujours une histoire de femme, l’interrompt Samira avec un rire. Deux hommes échangent des regards. Le père de l’un d’eux se vexe. Les frères s’en mêlent, et cela aboutit presque à coup sûr à un meurtre. »

			Fadhma refuse de prêter attention aux commentaires de sa fille et poursuit :

			« Tout cela se serait terminé par des affrontements religieux si les chefs de l’église à Jérusalem n’avaient pas déposé une demande auprès du gouverneur turc de la région, afin que les chrétiens obtiennent la permission de venir dans ces montagnes… »

			Du doigt, Fadhma décrit un cercle en l’air.

			« … et de s’installer dans les ruines d’une ville byzantine abandonnée qui avait été détruite sept fois par des tremblements de terre. Lorsque les tribus arrivèrent ici, elles trouvèrent refuge dans une grotte près d’une source, qu’elles prirent pour un don du ciel. Cependant, la source appartenait déjà à quelqu’un. Par mégarde, nos parents échangèrent un combat contre un autre, et ton arrière-grand-père fut tué dans une bataille. Ce fut terrible pour la famille. Mais du haut de ses dix ans, Al-Jid fit le serment solennel de ne pas venger le meurtre de son père, promesse tout à fait remarquable compte tenu du code d’honneur que respectaient les tribus. Lorsqu’il se maria et eut des enfants, il ne leur donna pas des noms chrétiens mais des noms musulmans ou considérés comme neutres. De cette façon, ils pourraient vivre au milieu d’étrangers sans être agressés. »

			Fadhma se sert une deuxième tasse de café.

			« Ton grand-père croyait que l’islam et le christianisme orthodoxe étaient un grand arbre et un petit qui avaient poussé ensemble jusqu’à ne faire qu’un. Ils avaient des feuillages différents, mais leur ombre était la même. Ton grand-père a appris seul à lire et à écrire. »

			Fadhma le revoyait, assis des heures dans la fenêtre en alcôve à l’avant de l’ancienne maison, baignant dans la lumière naturelle avec ses livres.

			« L’histoire de l’Arabie le passionnait. Nos filles portent les noms des grandes femmes de l’islam, des guerrières pour certaines d’entre elles. Aimerais-tu entendre son poème préféré ? C’était leur histoire du soir. »

			Maman Fadhma se redresse et récite un peu timidement :

			« Nous sommes filles de l’étoile du matin,

			Nous foulons sous nos pieds des coussins,

			Nos cous sont ornés de perles,

			Nos cheveux sont parfumés de musc,

			Si vous combattez, nous vous pressons dans nos bras,

			Si vous reculez, nous vous délaissons,

			Adieu l’amour ! » 1

			« C’était ce que chantaient Hind et d’autres femmes rebelles de La Mecque sur le champ de bataille, explique-t-elle ensuite. Elles frappaient sur leurs tambours et exhortaient leurs hommes à tuer les musulmans venus de Médine dans l’intention de voler à La Mecque sa clientèle rentable de pèlerins et de caravanes. »

			Maman Fadhma s’aperçoit qu’elle s’amuse bien, tout compte fait. Depuis qu’Hussein a des problèmes, elle n’a plus le droit de s’adonner à son passe-temps favori : prendre son café du matin avec les femmes âgées de la ville et échanger des histoires. Muna et Samira n’ont ni l’esprit ni l’entrain de ses vieilles amies, mais les deux jeunes femmes font un public acceptable. Fadhma est prête à leur raconter tout ce qu’elle sait du courage et de la brutalité de Hind sur le champ de bataille et de sa rencontre avec le prophète Mahomet ; de la conversion des païens qui ont d’abord combattu les saints chrétiens et l’aube brutale d’une nouvelle ère, celle du Dieu unique. Son mari aurait été fier de cette leçon d’histoire mais bien souvent, il ne se rendait pas compte de la répétitivité de ses récits. Déjà, Fadhma sent croître l’ennui du côté de Samira. Elle laisse donc ses histoires pour une autre fois et demande :

			« Quels sont vos projets pour la journée ? »

			Muna hoche la tête avec enthousiasme lorsque Samira répond :

			« Il se peut que nous allions à Amman et que nous revenions tôt pour le banquet de mariage de ce soir. Ou bien nous pourrions passer l’après-midi au cybercafé. Je suis sûre qu’une occasion se présentera. Nous n’avons pas encore décidé.

			— Ne partez pas trop loin, l’avertit sa mère. Nous recevons des invités cet après-midi.

			— Des invités ? répète Samira avec incrédulité.

			— Certains habitants de la ville veulent rencontrer Muna, répond fièrement Fadhma.

			— Eh bien, peut-être que nous devrions essayer de trouver une carte SIM pour mon portable, suggère calmement sa petite-fille, mais ça ne marchera sans doute pas. On m’a dit que la réception était mauvaise par ici à cause du djebel Moussa, poursuit-elle, mais la montagne n’est pas en cause. C’est moi, je suis accro à internet. »

			Samira semble comprendre ce qu’elle ressent, mais Fadhma ne voit pas pourquoi. Les jeunes parlent une langue étrangère et la vieille femme ne peut ignorer le sentiment s’infiltrant dans ses vieux os fatigués que sa fille lui cache quelque chose. Où va-t-elle donc depuis quelques mois ? Avec qui passe-t-elle son temps ? Un homme ? Ce n’est pas parce que Muna leur rend visite que Samira doit en profiter. Fadhma est tout à fait consciente que ce n’est pas le moment. Elle préférerait se coudre les lèvres avec de la paille rêche plutôt que provoquer une scène puis un enchaînement de conjectures qui ferait tout le chemin jusqu’à Cleveland, dans l’Ohio. On étouffe tout à coup dans cette pièce. Sans un mot, Fadhma range les lettres dans leur boîte.



* * *



			 				 					1. Mohammed, sceau des prophètes. Une biographie traditionnelle, extraite de Chronique de Tabari, Sindbad, 1980. Traduction d’Hermann Zotenberg.





5


			Deux hommes marchandent bruyamment près d’un camion.

			« Bon, vous allez vous décider à la fin ? », s’écrie le plus grand, beaucoup plus âgé que l’autre, un vieillard au crâne dégarni et au nez crochu.

			Les épaules tombantes, il agite frénétiquement les bras comme deux ailes. Maigre, nerveux, grincheux – plus charognard qu’oiseau chanteur –, il dodeline de la tête, modérant à grand-peine son enthousiasme. Fébrile, les serres tendues, il s’apprête à fondre sur sa proie. Mais il freine en plein piqué et redescend sur terre en voletant, parfaitement conscient d’être observé. Tous les lapins n’ont pas besoin de savoir à quel moment le faucon passera à l’attaque, songe Abou Za’atar, et il fait entrer sa proie dans le Marvellous Emporium. Quelques plumes fraîches ne sont jamais de trop pour tapisser son nid. On ne le surnomme pas Le Plumeur pour rien !

			Une fois que la transaction est effectuée, le chauffeur sommairement achevé et les précieux cartons de camelotes – car il ne s’agit que de cela : composants électriques et T-shirts de l’armée américaine usagés – déposés dans la réserve, Abou Za’atar se réprimande, fâché de s’être montré aussi impatient. Certains hommes de son âge se détendent en jouant au backgammon ou en faisant des mots croisés. Armé d’un plumeau et d’un chiffon en microfibres, lui préfère mener de régulières incursions dans les canyons de son empire, moment de répit entre deux loisirs plus ennuyeux. Ces expéditions lui rappellent en outre que ses possessions les plus précieuses, dont beaucoup restent à l’abri des regards, ont plus qu’une valeur financière.

			Les strates d’ustensiles de cuisine ; de denrées alimentaires exotiques importées (principalement d’Asie) ; de vêtements de sport, de prêt-à-porter – pour hommes, femmes, enfants et nouveau-nés ; de chaussures à talons hauts, absurdement hauts, de baskets à vous détruire la plante des pieds ; de décorations pour toutes les fêtes – musulmanes (chiites, sunnites, druzes, alaouites et ismaéliennes), chrétiennes (catholiques et orthodoxes syriaques, grecques orthodoxes, apostoliques arméniennes, maronites et phalangistes), païennes (yézidies, zoroastriennes et druidiques) et autres (bouddhistes et consorts) ; de sonnettes au rythme syncopé ; de papier découpé chinois ; de presses-pantalons haut de gamme ; de téléphones analogiques ; de machines à cirer les chaussures ; de vernis à ongles de grands couturiers, entre autres remarquables produits et gadgets, constituent plus qu’un simple bric-à-brac d’objets disparates. Un passant qui jetterait un coup d’œil par la vitrine et prendrait le Marvellous Emporium pour une œuvre postmoderne aberrante d’art outsider serait tout à fait pardonné. Abou Za’atar insiste vivement auprès de ses nouveaux clients sur le fait que personne, à part lui, n’a le droit d’extirper un seul objet de son étagère, les avalanches étant un danger réel et permanent.

			Autrefois, il considérait le grand magasin comme un monument honorant son passage sur terre, qu’on démonterait quand viendrait le moment approprié, avant de l’ensevelir dans une décharge et de l’oublier. Mais grâce à oum al-Khanaazeer, Abou Za’atar a pris conscience de ses aspects les plus subtils. Il considère à présent le Marvellous Emporium comme une œuvre en devenir, une œuvre pas nécessairement dédiée à sa gloire, mais qui s’est développée comme un organisme vivant et dont l’objectif est de bénéficier à tous. Le Plumeur débat à grands cris avec ses détracteurs imaginaires tout en époussetant les rayons. Si on lui posait la question, il insisterait sur le fait qu’il parle de progrès dans son sens le plus large. Personne en ville ne se dévoue autant que lui à l’amélioration du bien public. Tant pis si cela nécessite de pousser un peuple superstitieux à vivre dans le présent. Qu’il ait tort ou raison, que son attitude passe pour politiquement correcte ou profondément insultante, Abou Za’atar est et restera à tout jamais un APC – Agent du Changement Progressif. Ces lettres devraient d’ailleurs apparaître à la suite de son nom, tel un titre obtenu à l’université de la vie, sur la vitrine éclairée au néon du grand magasin.

			Cela dit, il lui arrive aussi de se fourvoyer, d’être attaqué ou paralysé par la nostalgie. Ce n’est pas un hasard si l’inventaire qu’il dresse au fil des rayons sinueux aboutit à un lieu très privé. Abou Za’atar sort la minuscule clé qu’il conserve scrupuleusement dans sa poche et ouvre le bien nommé « nid aux trésors », un coffret vitré rempli de bijoux. Depuis le début du conflit en Syrie, de nombreuses belles réfugiées assaillent le Marvellous Emporium dans l’espoir de vendre leur or. Mais l’acquisition de ces pièces ne lui procure plus les frissons de joie d’autrefois. La jeune entreprise qu’il a créée avec son neveu satisfait à peu près tous ses désirs et besoins. Abou Za’atar s’aperçoit à présent, non sans une pointe de regret doux-amer, qu’il n’a plus aucune envie d’ingérer sa dose habituelle de Viagra naturel.

			Malgré son évident manque d’intérêt, ces femmes ont un besoin si urgent de vendre leurs bijoux qu’elles se montrent particulièrement tenaces. Aussi a-t-il acquis des pièces non négligeables pour une bouchée de pain. Abou Za’atar examine rapidement la somme substantielle que représente cette montagne de bracelets, de broches, de colliers, d’épingles à chapeau, de boutons de manchettes en forme de dromadaires, de perles anciennes en vrac, et ce bel éventail de bijoux en filigrane d’or et d’argent. Il examine avec minutie le fourbi brillant et voyant mais ne comprend toujours pas ce qu’il désire si désespérément. Abou Za’atar tire d’un coup sec sur la loupe attachée à la chaîne qui pend à son cou, la lève devant son œil et louche d’un air grincheux. Son index insistant trifouille le butin et retourne d’un geste impatient la seule carte de visite qu’il conserve ici dans l’espoir de faire apparaître un bijou caché.

			Lorsque Abou Za’atar met enfin au jour une paire de boucles d’oreilles cassées et ternies, ornées de caractères cursifs en relief, il se sent fébrile. Il repositionne un collier plus grossier en or massif serti de rubis roses de façon à dissimuler et protéger les deux petits bouts de métal discrets, dont le mystérieux éclat lui rappelle vaguement une svelte réfugiée palestinienne. C’est elle qui lui a vendu ces boucles d’oreilles bas de gamme, après qu’Abou Za’atar a vivement insisté pour les acheter au prix fort, tant il se sentait privilégié. C’était la première négociation de ce genre qu’il menait. Elle fut d’autant plus satisfaisante que le commerçant était encore naïf à l’époque, tout comme elle, une réflexion qui ne lui avait encore jamais traversé l’esprit.

			Abou Za’atar baisse la loupe puis referme et verrouille soigneusement le coffret vitré. Marquant une pause, il contemple les murs du Marvellous Emporium qui se dressent autour de lui. Malgré son travail acharné et le temps qu’il a consacré à son magasin, il a lui-même du mal à croire qu’il est né d’une planche posée sous un bout de toile attaché à quatre poteaux. L’étal d’alors n’avait qu’un seul objectif : vendre le mélange de thym et de sumac séchés, auquel on avait ajouté une pincée de poudre de sésame, qui donnait à la famille sa raison d’être et son nom : le za’atar. Grâce à quelques poignées de feuilles cassantes, de graines et un ingrédient magique secret – les graines d’onboz extraites d’un plant de marijuana, auxquelles Abou Za’atar attribue sa propension à s’imaginer voler –, la tente s’est finalement transformée en petit bâtiment trapu bâti au bord d’un chemin de plus en plus fréquenté.

			Du vivant de son père, les bénéfices de la petite boutique étaient maigres. Parfois, les étagères en bois croulaient sous les sacs de café du Yémen ou les bobines de fil de coton transportées par des marchands itinérants arpentant la Route de la soie. Mais la plupart du temps, les seuls articles exposés étaient quelques paquets anonymes froissés, qui prenaient la poussière sur une étagère du haut, et un grand bidon d’huile de cuisson, pour la simple raison que l’approvisionnement était limité et la demande encore plus faible. Les gens avaient alors très peu d’argent à dépenser en biens superflus ; les fermiers se passaient généralement de ce qu’ils ne pouvaient pas faire pousser dans leurs champs.

			Pour la génération de son père, trois qualités étaient considérées comme bien plus importantes que le nombre de moutons et de chèvres possédés par un homme. En premier lieu, il y avait la respectabilité. À cet égard, le commerçant était handicapé par sa profession, qui occupe un piètre rang dans la stricte hiérarchie sociale. Au sommet se trouvent les nomades, qui parcourent majestueusement le pays depuis des temps immémoriaux. Suivent les hommes qui cultivent les champs et élèvent des animaux. Ils se situent à la limite de l’acceptabilité. En dessous des fermiers, on trouve les madaniyeen, ou citadins, qui, attirés par le monde moderne, ont rompu leurs liens avec la terre. Ensuite, un échelon seulement au-dessus des devins, des prostituées et des voleurs, viennent les commerçants, une catégorie mal considérée car soupçonnée par la masse de nasabeen, duplicité.

			Malgré la prédisposition de la société à le rejeter, le vieil Abou Za’atar transforma son commerce quasi insignifiant en centre social. Il se mit à rédiger des lettres pour arrondir ses fins de mois, la cafetière et le narguilé toujours à portée de la main. Lorsque aucun des hommes n’était là pour tirer sur la pipe à eau, il invitait les jeunes du village à entrer. L’enfance de toute une génération fut ainsi marquée par le goût sucré des fustokiye 2 et le son métallique de la musique des films de Tahia Carioca diffusée par un vieux gramophone. Tout prit brutalement fin le jour où le commerçant mourut en 1947 et où son fils adolescent hérita de la boutique.

			Za’atar Ibn Za’atar avait reçu le nom de son père et l’avait ensuite donné à son fils aîné. La coutume voulait qu’on le nomme par conséquent Abou Za’atar – père de Za’atar. Ce terme démontrait l’importance accordée à la production d’héritiers masculins. En outre, il était censé lui conférer dignité et sens des responsabilités, mais le frère de Fadhma ne prenait pas ces choses au sérieux. Il adorait répéter qu’il s’était fait tout seul – c’était un homme autodidacte et déterminé. Il voulait bien consacrer son temps à un tas de choses, mais pas aux réunions sociales de son père. Lorsqu’il reprit la boutique, il se voua sans réserve à la recherche du profit. Étant donné les circonstances, c’était une quête plus facile à imaginer qu’à accomplir, mais il ne se laissa pas décourager. Il supprima le système de crédit informel mis en place par son père et entreprit avec énergie de récolter les impayés, dont certains dataient de plusieurs décennies. Autant dire qu’il ne s’attira pas la sympathie de ses voisins.

			Il n’était pas question de se lancer à l’aveuglette, cependant. Étant un homme aux intérêts divers, Abou Za’atar lisait attentivement les journaux qui servaient d’emballages aux articles livrés à la boutique. Bien que leurs nouvelles datent d’au moins six mois, il lissait chaque page avec soin et restait penché des heures dessus. Le savoir qu’il tira des actualités le convainquit que sa mission n’était pas impossible. Pour réussir dans le monde, il fallait un certain état d’esprit. La seule chose à faire, c’était de tirer profit de tout ce qui se présenterait à lui.

			Il n’eut pas à attendre longtemps. Les affaires commencèrent lorsque, tout jeune encore, Abou Za’atar fit chastement connaissance avec l’innocence palestinienne. Quand les réfugiés envahirent son village de montagne isolé et que des camps furent dressés, la caravane d’aide humanitaire qui les approvisionnait encouragea les entreprises locales à mettre la main à la pâte, et le magasin reçut plus d’un sac de semoule de maïs. Dix ans plus tard, en 1958, tout fut à nouveau chamboulé par l’exécution du roi Fayçal II d’Irak. Au même moment, le Liban subissait les affres de son premier conflit civil, et le charismatique Abdel Nasser égyptien formait la République arabe unie avec les baasistes syriens. Abou Za’atar était exactement le type de jeune homme impétueux auquel le panarabisme aurait dû plaire, mais l’économie de marché avait déjà conquis son cœur. La première fois qu’il vit un réfrigérateur à éclairage intérieur automatique dans un film hollywoodien en noir et blanc, il tomba amoureux. Lorsque les Britanniques soutinrent le tout jeune roi Hussein après l’assassinat de son grand-père, le roi Abdallah, Abou Za’atar leur témoigna sa reconnaissance en suspendant des drapeaux britanniques Keep calm and have a cuppa 3 dans tout le magasin. Peu après, il jouit d’une nouvelle récompense inattendue : les pays occidentaux diabolisés lors de la crise du canal de Suez réalisèrent un investissement important dans les infrastructures jordaniennes. Cette capitalisation des pays arabes, dont l’Égypte était exclue, donna lieu à la construction de nouvelles routes qui relièrent le village au reste du pays et permirent de développer le commerce sur tout le territoire, jusqu’au golfe d’Aqaba et la mer Rouge. C’est ainsi que se tissa le réseau de contacts transfrontaliers d’Abou Za’atar et que se posèrent les fondations d’un projet qui restait à imaginer, le Marvellous Emporium.

			Tous les dix ans, un nouveau soulèvement politique fait tinter la caisse enregistreuse d’Abou Za’atar. Pour beaucoup, l’an-Naksah, le « retrait », conséquence de la guerre désastreuse de 1967, fut un pitoyable échec. Mais il offrit un coup de pouce inattendu au commerçant toujours à l’affût d’une bonne affaire. Il était incontestable qu’on avait berné son pays en le convainquant de participer à cette catastrophe colossale. Les avions à réaction que son roi crédule voyait passer au-dessus de la Cisjordanie n’appartenaient pas à l’Égypte, comme promis par l’irascible Nasser. En cent quarante-quatre heures, la Jordanie perdit la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Mais à cette échelle, qu’il soit la conséquence d’une victoire ou d’une défaite, tout changement de gouvernement occasionnait l’arrivée continue d’articles de contrebande. Même s’il parvenait au magasin détrempé et couvert d’escargots après sa traversée du fleuve, chaque objet était remis en état et exposé. Afin d’abriter ces tonnes de marchandises, Abou Za’atar ajouta une annexe labyrinthique au magasin. Cependant, son entreprise paya cher l’échec de la politique du pays.

			En 1970, la montée du militarisme en Jordanie finit par produire une véritable explosion et vingt mille feddayins palestiniens furent chassés du pays sans leurs familles pendant le Septembre noir, autre euphémisme désignant la tentative de coup d’État et la guerre civile qui suivit. On soupçonnait alors la présence d’espions partout ainsi qu’un déferlement d’armes en Syrie voisine, dont quelques échantillons de choix atterrirent au grand magasin. Le conflit suivant éclata trois ans plus tard. Selon son affiliation, on lui donna le nom de la fête religieuse du ramadan – Tishrin – ou de Yom Kippour. Lorsque les États du Golfe investirent dans les pays limitrophes d’Israël, à l’exception de la Jordanie, Abou Za’atar ne parvint à se procurer que quelques sous-vêtements en coton extra-larges et T-shirts mal taillés venus de Syrie.

			Le commerçant reprend son ménage et époussette énergiquement les portants à vêtements jusqu’à ce qu’il tombe sur un imperméable mi-long Yves Saint-Laurent à côté d’une pyramide de chaussures Charles Jourdan dans leurs boîtes d’origine. Si les conflits ont fait du grand magasin ce qu’il est aujourd’hui, la guerre qui y contribua le plus fut celle du Liban.

			« Juste une petite querelle », se souvient le propriétaire en souriant de toutes ses dents.

			Abou Za’atar ne se rappelle plus très bien quand lui est venue pour la première fois l’idée d’un lien entre conflits et bénéfices, mais ce devait être à un moment ou à un autre de la guerre civile qui secoua le pays pendant quinze ans. C’était vrai à l’époque, et c’est toujours le cas aujourd’hui : la force de caractère d’un peuple se mesure non à ce contre quoi il lutte, mais à ce qu’il doit vendre pour pouvoir continuer à se battre. Les religieux fanatiques ultra-violents de Daech roulent peut-être sur l’or grâce au pétrole, son califat détritique n’arrive pas à la cheville d’une capitale d’envergure internationale comme Beyrouth, dont les vêtements d’occasion à eux seuls ont efficacement alimenté les économies plus faibles d’autres nations arabes pendant des décennies.

			Rajustant la protection en plastique d’un portant à vêtements, Abou Za’atar est soudain traversé par un élan d’affection pour son meilleur copain, Hani. Tous deux se connaissent depuis l’époque des camps de réfugiés palestiniens. Hani était adolescent lorsqu’il quitta la Jordanie avec les combattants. Une décennie plus tard, il débarquait au magasin d’Abou Za’atar couvert de quincaillerie. Fournisseur de biens et services pour un général du Fatah, il avait à sa disposition une Mercedes, un chauffeur et une cocotte roumaine.

			Mais ce qui faisait de lui un personnage important, en réalité, c’était qu’il vous refourguait de la marchandise de contrebande venue tout droit de Hamra Street 4 en échange de devises fortes. Afin de rendre le marché plus alléchant, il y ajoutait souvent un lot de faux meubles Louis XIV. Les profits générés par la variété élargie de son stock permirent à Abou Za’atar d’apporter quelques changements impressionnants au magasin. Il installa sa famille, qui vivait dans les coulisses du magasin, dans une demeure merveilleusement isolée à la périphérie de la ville en pleine expansion. Mais le vrai plus fut un énorme groupe électrogène, autre dessous-de-table obtenu par son meilleur ami. Celui-ci encouragea Abou Za’atar à changer l’image et redonner du punch au magasin récemment baptisé Marvellous Emporium, dont les néons clignotants sont aujourd’hui visibles depuis l’espace.

			Lorsque la guerre civile prit fin au Liban, Abou Za’atar eut un moment de déprime. Il trouvait que le grand magasin avait connu des jours meilleurs. Mais soudain, sans prévenir, Saddam Hussein lui rendit un