Main La mer l'emportera

La mer l'emportera

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Year:
2016
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french
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1

La mer pour horizon

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english
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2

La mort du pusher

Year:
2016
Language:
french
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Isabelle Desesquelles





La mer l'emportera



roman





Flammarion





Isabelle Desesquelles

La mer l'emportera

roman

Flammarion

© Flammarion, 2007.

Dépôt légal : mars 2007


ISBN numérique : 9782081241077

N° d'édition numérique : N.01ELJN000157.N001


Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 978-2-0812-0251-1

N° d'édition :


Ouvrage composé et converti par PCA (44400 Rezé)





Présentation de l'éditeur :

C'est en allant retrouver sa jeune sœur Blanche, après dix ans de séparation, que Paule se remémore leur enfance à Alger. La disparition subite et sans explication de leur mère a fait basculer leur vie. Paule, le c?ur froid et l'âme tendre, et Blanche, de caractère plus sauvage et voluptueux, traverseront ensemble la Méditerranée. Blanche laisse derrière elle le jeune Hichem qu'elle aime avec passion. Elles attendent à Marseille leur père, et leur apprentissage de la vie s'accélère. Dix ans plus tard, Paule est mariée à Thomas et Blanche erre. Quelles seront leurs retrouvailles et quel rôle y jouera Thomas ? Leurs liens appartiennent à leur secret. Voici l'histoire de deux sœurs liées par le sang et une commune soif d'absolu. Voici un récit d'une sensualité prenante, tour à tour enchantée et violente. Voici enfin un roman d'amour à trois voix qui, par une psychologie singulière liée à une puissance évocatrice du souvenir, se lit d'une traite.




© Studio Flammarion





Du même auteur

Je me souviens de tout, Julliard, 2004 ; Pocket, 2005.

La Vie magicienne, Julliard, 2005 ; Pocket, 2006.

Le Chameau le plus rapide du désert, Le Chêne, 2006.





Sommaire

Identité

Copyright

Couverture

Du même auteur

Préliminaire

PAULE

BLANCHE

THOMAS

Ma gratitude à





À quel âge commence-t-on à vieillir ? Quand s'éveille le souvenir ? Quand vient la première peine ? Je n'ai pas trente ans et si mon corps est entier, ma mémoire me rappelle toutes mes failles, et chaque matin, combien le sommeil est un leurre, le repos, une trêve.

Le sable n'est pas ce que l'on croit. Avant d'être une ; poussière qui nous glisse entre les doigts, c'est un bloc. Un bloc d'infimes lamelles. Un mauvais choc et il s'effrite, s'échappe en des milliers de grains que le vent portera loin, jusqu'au-delà de la mer.

Je m'appelle Paule, je suis l'aînée. Le second enfant fut une seconde. Blanche, Baïdha, la couleur de notre ville bien-aimée, Alger.





PAULE


Si tu étais avec moi dans cette voiture, Thomas, tu me dirais de faire confiance au courant de la vie, de m'abandonner à lui, qu'avec les années, la nature entreprend en nous un travail de libération, de détachement. Libération, détachement, ces deux mots me sont parfaitement étrangers. Ils m'agacent même, ils appuient là où ça fait mal. Ils désignent du doigt ma faiblesse, pire, ma fragilité.

J'ai dû faire la moitié du chemin. Rouler la nuit, c'est traverser de l'invisible. J'en oublie les phares, trop occupée à traverser les ténèbres. La voiture les troue et moi je progresse dans ce vide. Je vais aimer conduire quand tout le monde dort, j'ai toujours préféré être debout quand les autres s'allongent, j'ai l'impression de vivre plus. Ce n'est pas voler du temps. Au contraire, dans ces moments-là, je laisse le temps de côté, je l'oublie et je respire mieux. C'est la vie qui me tient éveillée.

Je roule à tombeau ouvert, seule, je roule vers Blanche. Toi, Thomas, tu es resté avec Lucas, notre fils, et moi, avec toutes ces phrases, un passé, le mien. Je te l'ai dévoilé juste avant de prendre la route. Suis-je parvenue à te raconter ce que j'avais eu tant besoin de taire ?

Je conduis, l'esprit en pilotage automatique, la mémoire plus précisément.

Comme tant d'autres j'ai eu une première vie.

Certaines années entament, on en sort tassé.

Tu l'auras deviné, Thomas, je ne me colle pas à ta peau toutes les nuits juste pour m'endormir. Ton dos si doux, ton ventre chaud, il me les faut. Dans ce contact je cherche quelqu'un. Pour me libérer du passé en plongeant dedans, en touchant une autre peau, la peau de Blanche, ma petite sœur.

L'enfance dicte tant avec ceci d'universel, elle est indélébile. On ne peut même pas dire qu'elle nous rattrape, jamais elle ne nous lâche. Nous avons beau faire le tri, vouloir lui tourner le dos, elle aussi colle à la peau.

Je me suis tue longtemps. Même à toi, le père de mon fils, je n'ai rien dit. Tu ignorais l'existence de ma sœur, pour le reste, père et mère, j'éludais. En pure perte. J'appartiens à leur absence, mon insouciance renversée à jamais.

Cet appel reçu hier… Blanche est revenue, elle a réapparu. Je pars la retrouver et dans quelques heures, un jour tout au plus, nous reviendrons ensemble. C'est un tumulte, de joie, de crainte. Je ne la lâcherai pas, plus jamais elle ne me laissera.

Je t'ai donné un enfant, mais que savais-tu de moi ?

Et si te dissimuler ma sœur faisait de moi un fantôme ? Fantôme à notre couple, à ce que nous avons construit depuis deux ans, à notre fils. Et si le meilleur de moi c'était Blanche ?

Le jour où Lucas est né, j'ai bien cru qu'il allait combler tout le manque. C'est un peu trop, non, pour les épaules d'un enfant ? Un peu trop pour les épaules d'un amant, d'un mari. Blanche revenue, il me fallait te dire ce que nous avons été, elle et moi.

— Les filles, venez un peu par ici, votre mère veut vous parler.





C'était quand ? Il y a treize ans ? J'avais fêté mes quinze ans la veille. « Pour de vrai », aurait dit Blanche alors. Pour de vrai, la minute suivante je n'allais pas grandir mais vieillir d'un coup.

Quand Blanche et moi nous approchons après l'appel de mon père, je suis entière encore. J'ignore comme la vie charrie dans son courant un filet, aux mailles suffisamment lâches pour nous laisser croire à notre invincibilité.

Mon père était un mari attentionné, un homme paisible, d'humeur égale, un père tendre. Le lendemain de mes quinze ans, ce n'était plus lui devant moi, il ne se ressemblait plus. Je lui voyais un nouveau menton, comme décroché de la mâchoire. Subitement mon père était vieux, vulnérable.

Notre mère se tenait un peu en retrait, dans l'ombre. Quand elle s'est approchée, elle m'a semblé immense. Pourtant, mon père la dominait bien d'une bonne tête. C'était insolite de les voir soudain si mal assortis, cela ne m'a pas plu. Je n'ai pas eu à y réfléchir, notre mère nous a liquidés.





— Blanche, Paule, je pars.





Ce furent ses derniers mots. Elle ne nous a pas laissé le temps de poser une question, déjà elle n'était plus là. Je regardais le menton de mon père, un vrai tremblement de terre. Fermement accrochée à son menton, je n'ai pas vacillé sous la grande secousse, tout au moins je l'ai cru. Tomber c'était entraîner mon père avec moi.

Quelques heures après, les murs de notre maison abriteraient un silence hostile. La douceur du monde avait déserté. Notre mère partie je ne sais où.

Tout commence là. Mes absences, ces sortes de blancs ; ces instants pendant lesquels je ne suis plus là, où je ne t'écoute plus, oublie jusqu'à notre fils. Ils sont fugaces. C'est un signe pourtant, un avertissement, un vide à remplir.

Il suffit d'une chanson, d'une odeur et ce sont des années qui reviennent. La mer me reprend. Alors fermant les yeux, je retrouve mon horizon. Avec, derrière tout ça, la faim d'Alger.

Des adieux expédiés en quelques secondes… notre mère devait se méfier. D'elle-même, de se laisser attendrir ? J'aimerais tellement le croire. Un mot demeure : ennui.

Aux voisins abasourdis, aux rares proches, mon père servait ce seul mot : ennui. En aucun cas un sésame, plutôt une sentence.

La grande nouvelle ! Notre mère s'ennuyait, elle avait eu envie d'aller voir ailleurs. À en croire mon père, elle aurait cédé à l'appel d'une vie moins étriquée. Je dois l'admettre, le grandiose chez nous n'était pas de mise. Nous étions une gentille famille avec des chagrins d'une heure et des bonheurs en boucle. Le lot de beaucoup, non ? Notre vie aujourd'hui n'est rien d'autre, Lucas pleure et puis il rit, son sourire ou ses grimaces rythment les jours. Et nos nuits. Nous supportons, attentifs, dévoués à ce petit être. Tout va.

Rien à voir avec ces mois, ces années avant notre rencontre. Ces étranges journées où l'obscurité semble envahir le jour, la pluie s'installer pour l'éternité.





Quand je suis arrivée en Picardie, j'étais atterrée par son ciel bas, les saisons de glace. On n'a pas à redouter l'hiver à Alger, le soir fraîchit en douceur, les matins sont plus humides mais toujours au-dessus de nos têtes un ciel paisible, un ciel plus bleu encore sans la brume blanche de l'été. Une brume chaude.

Ici, quand la terre se fend, c'est de geler mois après mois. Et l'âme s'oppresse, plus rien ne semble justifier d'exister. Même une volonté comme la mienne abdique devant l'absurde mystère, cette misère d'être ballottée sans rien décider vraiment. Toi aussi, Thomas, tu connais ces heures quand tu es à ton piano. Les touches te happent, tu échappes à tout ce qui n'est pas musique. Puis tu reviens, prêt à l'une de tes occupations favorites, disparaître dans les songes du passé. Les songes, tu as ça de commun avec Blanche, les songes plus forts que la vie. C'est dangereux, non, de fourailler dans ce qui n'est plus ? Je sais, je ne fais rien d'autre. À ruminer son manque, on se désagrège.

Heureusement, il y a les heures consacrées à l'exploration du désir, à l'infini plaisir d'échanger une douceur. Existeront-elles encore, ces heures ? Autrement nous ne serions plus qu'un silence. Ce serait plus simple ? Je ne le crois pas.





J'étais une adolescente sage, sérieuse, avec un projet : devenir chirurgien. À quinze ans déjà je m'impatientais du jour où je jouerais du scalpel. À l'âge où les gamines s'improvisent coiffeuses, j'apprenais par cœur un traité de chirurgie. Mon père s'effrayait de me voir obsédée par une telle lecture, notre mère, elle, souriait et Blanche se proposait comme cobaye, son corps livré à ma science toute personnelle.

Ma Blanche… réfugiée dans ses rêves, un esprit en escalier. Le départ de notre mère l'a fait chuter d'une volée de marches. Subitement les deux années qui nous séparaient ma sœur et moi ont compté double. Du jour au lendemain je m'improvisai mère. Mère de substitution, mère quand même. C'était faire les devoirs, bien se couvrir, c'était les câlins d'abord. Blanche affamée de bisous, à se frotter, à réclamer. Blanche dans mes bras tout pour elle. Ces bras, Thomas, que tu as su ranimer.





C'est un drôle d'animal le couple. Deux voix, un corps ensemble. Un duo duel. Avec toi, j'ai oublié un peu ma peur. Du moins, je me suis fait oublier d'elle, je l'ai semée, m'en suis persuadée. Jusqu'à cet appel hier m'apprenant la réapparition de Blanche. Elle me réclame. Moi j'étais en veille, je l'espérais. Je t'ai dit comme j'avais adoré la tenir entre mes bras. Bien au chaud. Comme tout ce qui est nous est précieux : un secret, un souvenir, une… blessure. Le manque d'elle, lui aussi, je l'ai gardé bien au chaud, seulement là il me donne froid.

Ça a commencé avec le départ de notre mère, comme si le sommeil l'avait suivi, me quittant d'un coup. Depuis, j'ai l'impression de ruser avec lui, de lui voler ces heures au cours desquelles il m'autorise enfin à sombrer dans le néant bienfaiteur. Ils sont rares les matins où ma nuque n'est pas une pelote de nerfs, mes insomnies sont tenaces, fidèles. Pour Lucas au moins cela s'est révélé utile, tu as pu mieux dormir.





Adolescente, je profitais du sommeil de Blanche et de mon père et, devançant l'aube, je courais jusqu'au palais du Dey. Avant que le soleil n'éclabousse la ville, j'avais besoin de mettre une forteresse entre la mer et moi. Je me retrouvais hors de mon lit sans réfléchir, il me fallait agir. Je n'en pouvais plus de guetter un son bien précis : celui de la poignée de la porte de ma chambre. Elle tournerait et notre mère apparaîtrait. Je sentais déjà sa caresse, je la sentais du fond de mon lit mais notre mère ne venait pas, elle ne viendrait pas. C'était terrible d'attendre ainsi, alors j'inventais d'aller au-devant d'elle, enfilais une veste sur ma chemise de nuit, des sandales et j'entrais dans l'aube. J'avais Alger pour moi. Une première lueur et le gazouillis des oiseaux commençait, la mer en bas brillait sombrement, elle était mon but. J'avançais vers elle à grandes enjambées, laissant dans mon dos la multitude des coins et recoins de la Casbah. Je courais et j'avais un grand sourire, c'est bon l'air nocturne sur un visage. Arrivée au bout de ma course, le lointain était plus clair déjà, derrière le palais, la mer frémissait.

Après l'enceinte, je devinais des brocarts et l'eau douce des bassins, les moucharabiehs me capturaient dans leurs volutes. J'avais besoin d'imaginer notre mère prisonnière des arabesques.

Toute une saison, je me suis laissée aller à cette pensée. Les journées finissaient plus vite, je voyais les voisins étonnés de mon calme, mes professeurs circonspects. Ce n'était pas normal cette jeune fille abandonnée par sa mère, tranquille pourtant.

Un matin je me suis attardée, je n'aurais pas dû. La nuit s'était depuis longtemps cernée de blanc, le jour avait pris son tour. Ne me trouvant pas dans mon lit, mon père a paniqué. De Gaulle en était à l'autodétermination, l'armée dupée avait durci sa position. L'escalade, ratonnades pour les uns, plasticages pour les autres, Européens et Musulmans d'Algérie dos à dos dans une surenchère infernale. L'inéluctable n'était pas seulement en marche mais accélérait. C'est un père décomposé par la peur qui a surgi derrière moi. Priant pour retrouver son enfant avant la mer. Il ne se contenait plus, un dément ne m'aurait pas secouée plus brutalement. Le plus dur ? Il ne cessait pas de répéter que je devais arrêter avec mes histoires, arrêter de croire que notre mère reviendrait. Elle était morte pour nous, ce furent ses mots. Il disait aussi qu'il n'avait rien vu venir, qu'il aurait dû comprendre. Alors qu'il l'affirmait, ses yeux ont pris une fixité d'une immense tristesse. Il s'en voulait, il avait été lâche, pourquoi ne l'avait-il pas retenue ? s'invectivait-il. Pour lui, seules ses filles et leur mère comptaient, le reste, la politique, rien à foutre. Peut-être avait-il tort ? Il s'interrogeait, cela devenait embrouillé, pas moyen de l'interrompre. Maintenant, il me serrait contre lui, à m'étouffer. Je voyais des papillons noirs, j'avais l'impression que mes yeux peluchaient tout autant que le pull contre lequel ils frottaient.

Ce matin-là, je décidai que dorénavant seul le tangible aurait prise sur moi.

Je n'ai pas varié mais on fait rarement comme l'on veut. Le réel maintenant c'est le péage, c'est Blanche retrouvée. Même si jamais je ne l'ai laissée me quitter tout à fait.

Juste avant de rencontrer notre mère, mon père avait fait l'expérience du désert. Il en avait gardé le goût des jours étirés dans la contemplation du ciel et un credo dont il souhaitait certainement qu'il devienne le nôtre, à Blanche et moi : « Tâchez d'agir avec le bonheur plutôt qu'avec cent cavaliers. » Agir avec le bonheur… réclame la paix à l'intérieur de soi, le lâcher-prise dont j'ignore tout. À en effrayer mon sommeil. Tu sais, toi Thomas, comme souvent la nuit me trouve encore debout, réfléchissant.

Mon père au contraire somnolait à loisir. Il avait faite sienne ce que d'aucuns appelleraient l'inertie arabe. D'autres y reconnaissent une patience. C'était rassurant de le trouver ainsi. Je vois mon père comme une de ces bouées qui flottent à la surface. Même après une grande tempête, elles restent à leur place et quand on s'éloigne du rivage, elles sont notre repère, une halte possible.

Mon père était imprimeur, patron d'un seul : Driss. Ces deux-là, je les ai vus plus souvent plisser les yeux non pas au-dessus des rames de papier mais en dégustant leur anisette. Dans les semaines qui ont suivi le départ de notre mère, j'avais la nette impression que pour mon père, la journée valait surtout pour cette minute où il versait le liquide opaque dans les deux verres, mesurant la quantité consciencieusement avant de l'arroser à la goutte près. Notre mère envolée, Driss a passé pas mal de temps à consoler son patron et néanmoins ami. Jusqu'à en délaisser Samia, sa troisième et assurait-il, dernière femme. Une beauté, avec des cheveux plantés en cœur autour d'un visage parfaitement rond. Et des jambes ! Il m'arrivait d'aller au hammam uniquement pour l'admirer. J'ai toujours aimé regarder les femmes, leur nudité. Ce peut être seulement un bout de leur corps, leur ventre par exemple. Beaucoup ne ressemblent en rien à ce que l'on a cru deviner sous un vêtement. Il y a des plis attirants, des renflements émouvants. Les hommes, eux, qu'ont-ils de courbe ? Un ventre de femme raconte une vie. J'étais très curieuse de voir ce que deviendrait le mien après Lucas. J'étais fière de t'offrir un ventre lisse et ferme quand nous nous sommes rencontrés. Ça n'a pas loupé, le petit bonhomme a laissé sa marque mais mon ventre vit mieux maintenant. Quand j'étais gosse, j'en avais repéré deux ou trois au hammam dont j'aurais aimé sortir. Avec une peau qui semblait prendre toute la lumière tombant des cercles de verre au centre du plafond. Je voyais les gouttes d'eau y rebondir de pli en pli. Même après nous avoir eues, Blanche et moi, le ventre de notre mère était pareil au mien avant Lucas. Au point de douter être née du sien. Pure fantasmagorie, notre mère devait tout simplement posséder une ceinture abdominale de premier ordre !

Le hammam toutes les trois, c'était un bonheur assuré. Il fallait nous voir Blanche et moi, deux gamines prenant leur élan, fesses nues, pour des glissades sans fin. Et tant pis pour les bleus ! Un toboggan de cent mètres carrés, on a juste le devoir de l'user ! Dès la salle de déshabillage nous gloussions. Notre mère devenue floue dans la vapeur, cette vapeur qui mouille les yeux. Je pouvais rester des heures, assise sur l'un des rebords à imaginer quelles mosaïques se cachaient sous ces femmes nues. Puis notre mère n'a plus rien eu de flou, elle s'est effacée pour de bon et la vapeur cette fois n'y était pour rien. C'était le moment peut-être où elle manquait le plus, où cernée par toutes ces mères, je revoyais ses cuisses allant s'élargissant, son pubis épilé, j'aime à penser que c'était pour mon père, pour lui plaire. Comment peut-on laisser ceux que l'on aime le plus ? Pas question de la regretter, après tout elle a choisi. Ou plutôt, ne nous a pas choisis. Je ne la laissais pas me rendre triste, un bon gommage et je l'évacuais avec la peau morte. Il paraît que j'ai son regard. Parfois je surprenais mon père me fixant, oubliant que c'était moi et non elle qui se tenait devant lui. Ou peut-être avais-je envie de le croire.

Pour Blanche, c'est son caractère craché. Celui des derniers mois. Il avait changé du tout au tout, sa belle humeur avait disparu sous des montagnes russes de fausse excitation tout aussitôt altérée. Volubile une heure, renfrognée des jours entiers. Ah ! ces repas silencieux. À en craindre de mâcher. J'en ai dégluti, des anges qui passent. Lunatiques, les anges. Quand, pour finir, notre mère a opté pour le soliloque, j'en serais morte d'inquiétude. Je me vois encore cherchant à comprendre ce que nous avions bien pu faire de mal. Notre mère avait dû prendre sa décision et moi je restais là, bouleversée par ce qui ne me concernait pas, toute pleine de sa fragilité à elle. Je la recevais de plein fouet. Mes quinze ans approchaient, j'y ai mis un fol espoir, mon anniversaire réglerait tout.

Plus tard, je me suis interdit de penser que je n'étais pas assez bonne pour la retenir. Elle nous avait lâchées, Blanche et moi, en pleine enfance, voilà. Je l'aimais, c'est pourquoi je l'ai rayée. C'était cela ou ne pas grandir. Ça n'a pas été facile. Comme une absence peut envahir, encombrer. Je me suis concentrée, sur mon père, sur Blanche réfugiée dans ses songes. Une façon pour elle de prolonger la présence de notre mère ? À priori, je dis bien a priori, puisqu'il était interdit d'en parler, notre mère avait choisi de vivre en métropole, la vraie France comme Blanche l'appelait alors. Pas une fois, notre mère n'a donné signe de vie. Le plus étrange, c'est que mon père ne semblait en attendre aucun. Elle aurait pu changer d'avis non ? Nous ne comptions pas pour rien tout de même ! Nous aurions pu lui manquer. La résignation de mon père m'exaspérait tellement. Au point une fois de rompre sa loi du silence. C'était quoi ? Deux ans après le départ de notre mère ? J'affirmais haut et fort ma certitude de son retour, j'avais besoin d'y croire. Il a juste murmuré : « Il n'y a rien à attendre. » Si c'était ça agir avec le bonheur ! Pourtant il l'aimait, ils s'aimaient. Ça aussi je l'aurais inventé ? Sait-on jamais ce qui se joue entre deux êtres, deux amants, ses parents. Elle avait déguerpi, il était brisé, ce qui ne l'empêchait pas de nous seriner son : tâchez d'agir avec le bonheur, etc., etc. Le fameux mektoub des enfants du soleil ? Après ça, difficile de croire à ce que l'on voit.

Je ne savais pas où les rêves de Blanche la mèneraient mais ils faisaient d'elle une personne toute particulière. Une adolescente vieille, je dirais, cherchant le vide autour d'elle pour mieux s'y adonner. Un vide plein d'assurance. Blanche ignore les questions. Sans rien savoir, elle tranche, sans rien mesurer, elle décide. Heureusement tout se passait dans sa tête, elle n'agissait pas. Le danger, c'est quand elle bougeait, il a suffi d'une fois. C'est là que je veux arriver.

Blanche était tout instinct, émotion, à vif derrière une nonchalance toute fabriquée. On se protège comme on peut. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Je ne peux l'imaginer autre. Même si nous n'en avons jamais parlé, Blanche, je le sentais, reprochait à mon père de n'avoir pas su retenir notre mère. N'était-ce pas sa faute si elle s'ennuyait trop avec lui pour rester et élever ses deux filles ? Bien sûr, mon père devinait le ressentiment de Blanche. Où je le voyais apaisant, elle, le trouvait faible. Leur relation n'était pas simple, elle butée, lui sur la défensive. À s'aimer trop, on se blesse souvent.

Ma sœur se trompait d'ennemi. Rien n'aurait pu retenir notre mère puisque même le danger grandissant d'une guerre trop sale pour que l'on veuille lui donner un nom n'y avait pas suffi. Les derniers temps, impossible de monter dans un bus ou de s'asseoir à la terrasse d'un café sans redouter une explosion. La ville ne nous appartenait plus, ne parlons pas du ciel. J'en souffrais.

Pour Blanche le danger n'existait pas puisque ses rêves n'en tenaient pas compte.

Moi, il faut que je marche, même si c'est seulement pour traverser une cour et rentrer le soir vous retrouver, Lucas et toi. Je ne peux être bien dedans si je n'ai eu mon comptant du dehors. Blanche, elle, aime les murs ; ses pensées ne s'y cognent pas, au contraire elles les tapissent. Elle se plaît tellement à rêver. Même si j'ignore tout d'elle depuis dix ans, j'ai besoin d'en parler au présent, je la protège mieux ainsi. Ma petite sœur… J'ai l'impression d'aimer Blanche plus que je ne m'aime. J'ai râlé parfois de devoir la prendre en charge mais c'est un pouvoir aussi. Celui de décider. Juger du meilleur pour elle, c'était d'abord penser à moi. En me persuadant d'agir pour son bien j'avançais précisément où je le désirais. Mon sens des responsabilités, mon agitation, ma préoccupation pour ceux que j'aime ne servent que moi. Avant tout je choisis pour moi. Et du coup je n'aime personne, à commencer par cette femme toujours sous contrôle, que tu as. Tu la protégeras ? Tu as promis de prendre soin de moi, de nous. Il y a Blanche maintenant. Tu mesures à quel point ? Il ne fallait rien te cacher, au risque que tu te déprennes, me juge.

M'occuper de Blanche et de mon père comme j'ai pu le faire, c'était prendre du grade, une importance. Du coup, j'en ai profité. Blanche devenait un peu notre enfant à mon père et moi. Je me rends compte de ce que je dis mais il fallait au moins ça, un sentiment déraisonnable, l'amour à tout prix.





Mon père n'était pas un homme contrariant, c'était son caractère. Autant notre mère prenait la mouche pour un rien, autant, lui, laissait faire. Pareil avec l'Algérie, il ne supportait pas de m'entendre parler de guerre, cela pouvait le mettre en colère, pour lui le pays endurait juste une secousse. Le problème était une question de partage des richesses, rien à voir avec les origines. Notre mère n'a jamais eu l'air bien d'accord. Si quelque chose nous met dans une case, c'est bien les origines, non ?





Tu es né juif, Thomas, tu en sais quelque chose. Planqué sous un parquet, à quatre ans tu as perdu tes parents, déportés dans un camp. Tu as écouté : les paroles aboyées dans une langue inconnue, les meubles renversés. Tu as entendu la peur et plus fort encore, l'obstination à se taire des tiens, résignés à te perdre en disparaissant, eux. Les coups pleuvaient, si tu avais reconnu la voix de ta mère ou celle de ton père, l'ébauche d'une prière, tu aurais surgi mais ils tenaient bon et toi tu avais promis. À aucun prix tu ne devais manifester ta présence. Au moment où ils t'obligeaient à rester coincé entre lattes et solives, eux aussi t'avaient fait une promesse : même s'ils devaient partir, ils reviendraient te chercher. Ils ne te laisseraient pas. Et le seul moyen de vous retrouver tous les trois c'était de ne pas bouger, de les attendre là, tu devais leur faire confiance.

Tu as commencé à espérer leur retour. Jusqu'à la naissance de notre fils tu as persisté. Dans chaque figure surgissant au loin, tu avais besoin de reconnaître tes parents, besoin de te persuader qu'eux aussi avaient survécu et te retrouveraient coûte que coûte. Tu es un homme patient, Thomas. Et endurant. Tu as grandi avec l'assurance de voir les tiens te revenir. C'était obligé, ils t'ont laissé si tôt, si vite, trop longtemps.

Pour tromper l'attente, tu t'es fabriqué un talent. En te cachant dans un piano cette fois. À t'écouter c'est comme si tu avais poussé entre ses cordes. Jouer, c'était l'emporter sur un ciel calciné. Tu plongeais dans le ventre de ton instrument, imaginant t'y tenir allongé. C'était encore ne pas bouger mais là tout était paisible.

Étranger à ce qui n'était pas ta musique, tu en as oublié d'être malheureux, ta famille d'accueil te crut même solidement ancré tant tu progressais au piano. Assez pour irriter une saleté de professeur, bien décidé à contrarier le talent du jeune survivant. La frustration est le terreau des médiocres. En moins de temps qu'il n'en faut, il t'a mis à terre, ton talent en terre. La musique heureusement refusa de te quitter tout à fait. Professeur de musique, tu enseignes ce que l'on t'a volé, tâchant de donner des ailes là où l'on te les a coupées. Les épreuves passent, répètes-tu souvent. Quand j'attendais Lucas, ton doux sourire au moment où tu jouais emportait mon doute. Pour un peu, t'écouter c'était voir mon ventre s'arrondir ! Je ne sais pas si tu mesures combien je t'observe derrière ton piano, ta quiétude est telle dans ces moments-là, elle me délivre.

Nous sommes faits de la même faille. De celle qui arrête les questions, empêche la curiosité d'autrui. Si je ne t'avais parlé hier, si, sachant le retour de Blanche, je ne t'avais appris en quelques heures des années de bonheur en fuite, nous aurions pu vieillir, et Lucas grandir, sans que je t'en dise jamais rien. Une seule fois, tu m'avais interrogée. Avais-je une famille, des parents ? La réponse était venue, brutale. Tout comme toi, je n'ai pas de tombe à fleurir, avais-je répliqué. Ils ne sont plus là, c'est tout. Je fais en sorte que cela soit simple. Le plus difficile c'est au printemps. Je vois les fleurs éclore jusque dans les ravins, je voudrais cueillir une pleine brassée de lilas et marcher au-devant d'un cimetière le nez enfoui dans un morceau de nature, marcher des kilomètres, heureuse d'apporter la beauté à une désolation. Cette consolation nous est refusée à toi et moi, elle nous rapproche.





Je me revois tâchant d'expliquer à Blanche ce qui divisait notre pays. J'ai dessiné une marelle avec son ciel tout en haut et à chaque case j'ai donné un prénom. Ceux du bas n'avaient rien de chrétien. Prends Alger, lui avais-je indiqué, plus on y est foncé, plus on vit bas dans la ville. Plus on doit baisser les yeux. À ne plus en avoir le droit de regarder le ciel. Ce n'est pas une vie. Le ciel, c'est quand même ce qu'on a de mieux sur terre, non ? En utilisant l'un des jeux d'enfant favoris de ma sœur, je tentais de lui faire comprendre l'insupportable de cette société dans laquelle nous grandissions.

Notre mère écoutait, Blanche, elle, devait certainement trouver déconcertante ma façon de jouer à la marelle, mon père paraissait mal à l'aise. Je crois n'avoir jamais été aussi fière que lorsque, mon laïus achevé, notre mère m'a serrée contre elle. Son frisson, c'est une force que rien ne peut atteindre.

Combien de fois s'est-elle absentée le dimanche, avant de nous revenir les doigts tachés, l'odeur de l'encre dans la peau. Si mon père regardait de loin le papier blanc avalé puis recraché, noirci par les rotatives, notre mère, elle, réquisitionnait Driss. Ça bossait dur. Au point de m'être demandé si c'était mon père ou son imprimerie qu'elle avait épousé.





J'espère que tu ne m'en as pas voulu de faire des détours. Pour atteindre au centre, il me fallait passer par le cercle. Un cercle rapproché. On existe d'abord avec ses parents, non ? Parler d'eux, c'est déjà te donner Blanche. Derrière tout ce que je dis de moi, c'est elle d'abord. Tu ne l'oublieras pas ? Blanche d'abord.

L'aube arrivera bientôt, il est temps de la rejoindre, de réunir hier et aujourd'hui.

Blanche n'aurait pu s'appeler autrement. Certainement pour faire écho à notre mère, ma sœur avait fait de l'ennui sa grande affaire. Elle voulait, disait-elle, comprendre ce qui avait été si intenable pour notre génitrice. Seulement, à treize ans, on confond facilement ennui et songes. Blanche pointait souvent mon désir de trop bien faire, ce n'était pas un reproche, au contraire, souriait-elle, cela l'arrangeait, c'était plus facile de ne pas avoir à décider, de se laisser porter et puis ainsi, elle gardait toute son énergie pour son cher ennui. Ma sœur aimait ces blancs où la pensée ne sait où se poser, ni à quoi s'occuper, les heures blanches comme elle se plaisait à les appeler. Cet état entre deux eaux lui rappelait la brume le matin sur Alger. Vient-elle de la mer ? On croirait qu'elle hésite à monter plus haut. Avec un air de flotter sans pouvoir retomber avant de s'évanouir. Porter un prénom si proche de ce qu'elle préférait la réjouissait.

Blanche est une fabrique à rêves, imprimés en quadricolore, et nul besoin de rotatives cette fois. Je ne te parle pas des rêves de la nuit, nés du retrait du monde, ceux-là ont un début et une fin. Les rêves de Blanche, eux, ne finissaient jamais, occupant son être tout entier, la tenant toujours une seconde à côté de l'instant.

Nous n'avions pas besoin de parler beaucoup ma sœur et moi. Peut-être était-ce cela le plus fort entre nous, notre faculté à nous trouver dans la tête l'une de l'autre. C'était trop parfois, avec ce sentiment de ne pouvoir rien dissimuler. Si je voyais clair en Blanche, il en était de même pour elle à mon égard, j'ai pu m'en rendre compte. Au travers de Blanche je me trouvais bancale, loin de la sœur parfaite. Notre père, par exemple, je voulais tant l'avoir pour moi seule. Ça sonne bizarre, non, ce possessif désaccordé ? C'est ainsi pourtant que je ressentais notre trio. Quand venait le moment de se coucher, j'aurais presque assommé Blanche pour m'assurer de la voir s'endormir avant moi. Plus l'heure de l'extinction des feux approchait, plus mon angoisse montait. Et si elle devait me priver de la dernière étreinte avec mon père, la meilleure ? Blanche assoupie, je me précipitais vers lui et le dernier leïla saïda était pour moi seule. Alors seulement, je pouvais m'endormir.

Mon père avec son anisette, Blanche avec sa rêverie, un nuage d'opium aurait élu domicile dans leurs narines, l'un et l'autre n'auraient pas agi autrement. Tu as dû me trouver dure. Je ne voulais rien dissimuler et leur béatitude factice m'irritait. Fidèle à son principe de bonheur, mon père donnait le change mais le cœur n'y était plus. Quant à Blanche, la paresse lui faisait une gangue molle où elle trouvait bon s'alanguir. Le bleu du ciel et la chaux vive étalée en couches successives sont un fond idoine à qui veut jouer à l'odalisque. Tu ajoutes à cela une touche de mer, sa luminescence l'hiver, l'opacité de son fond en toutes saisons et le temps s'évidait, changeant et tranquille tout à la fois. C'est cela Alger. Beaucoup de pieds noirs ont voulu croire en la force d'inertie de leur ville. La vie « comme avant » reprendrait. Après tout c'était leur pays, non ? C'était la France. Beaucoup y ont cru jusqu'au bout. Comment dit-on déjà ? Au royaume des sourds, les aveugles sont rois. Il fallait le faire pourtant pour ne pas entendre les explosions. Plus encore que le souffle de la bombe c'est le silence juste après que l'on retient, la stupeur.

Je ne sais d'où vient cette expression de pieds-noirs. Notre mère, elle, était née en métropole. Arrivée en Algérie quelques mois avant ma naissance, quasi le temps de me concevoir ; mes parents ont été vite en besogne. J'ai voulu y voir la marque d'un coup de foudre, rien d'aussi idyllique… Enfants, Blanche et moi nous ingéniions à regarder la plante des pieds de nos parents cherchant la différence. Chaque fois c'était une déception. À la limite, ceux de notre mère étaient les plus foncés. Les nôtres, n'en parlons pas, si roses, à se demander si nous étions les filles de notre père. Chacun son tour. Pourquoi les enfants ont-ils tant besoin de croire que leurs parents ne sont pas les leurs ? Toi, tu n'as pas eu le temps d'y penser, on te les a tués avant. À les faire vivre dans ta tête exactement comme tu le voulais peut-être les as-tu mieux aimés. C'est osé de penser ainsi, mais le souvenir peut être tellement encombrant. Et Lucas, que fera-t-il de nous ? Je vais le manger de baisers cet enfant, lui donner de la tendresse pour dix vies, combler ce dont nous avons été privés. Je vais le regarder pousser, j'espère lui transmettre l'envie de la verticalité. À nous de lui remettre les clés pour ne pas se laisser décérébrer par ce monde. La vraie force est dans la douceur alliée à une résistance souple, réfléchie ; la seule force naît des années dites de l'innocence. Avant d'avoir vingt ans, n'avons-nous pas forgé notre ligne de vie ? Elle pourra être courbe ou même se briser, notre prime jeunesse la tient ferme entre ses mains. Nous pouvons tricher, nous illusionner, nous pouvons nous meurtrir, nous abîmer, toujours nous revenons à ce qui nous fonde, nos parents. Deux sangs mêlés et leur passé.

Quand je pense à Alger, je la vois fendue en deux. L'Alger paisible d'abord. Une paix toute fictive à l'insouciance partiale, raciale. J'étais gosse, je savourais sans penser à m'interroger. L'Alger du désastre ensuite. Désastre au cœur de notre foyer puis tentaculaire au travers de la ville. À quinze ans, je découvrais être d'un pays plus grand que celui où je suis née, un pays de l'autre côté de la mer. Il m'était étranger, je n'y avais jamais mis les pieds, et pourtant il me donne des droits déniés à des générations de musulmans ayant combattu pour lui : Première, Deuxième Guerre mondiale, Indochine. Comment cela aurait-il pu continuer ?

Plus notre ville ressemblait à une torche, plus mon père éprouvait le besoin d'évoquer l'Algérie où il avait grandi. Et avant lui ses parents, et plus loin dans le temps, nos ancêtres. À l'en croire, une Algérie sans haine, ni violence, juste la passion. Il idéalisait, il le savait, je crois. La tyrannie des petits blancs n'avait rien de neuf et les frustrations accumulées en face étaient tout aussi anciennes. J'aimais comme notre père disait magnifique avec son accent pied-noir. Il l'aimait, sa terre « magnifique avec ses racines d'oliviers qui la soulèvent et lui donnent toute sa sève. C'est le plus beau coin du monde ma grande, ne l'oublie jamais ». Lui, tout son monde, c'était Alger. Il y était né et ne doutait pas d'y mourir. Cette vie limitée, ce besoin de ne toucher à rien n'étaient pas les miens. J'ai toujours su que je partirais mais pas comme ça, sans espoir de retour, sans maison pour m'attendre. Je voulais m'éloigner pour rompre avec notre vie bornée, explorer le plus de possibilités. Il me fallait respirer large. Je ne le cachais pas à mon père, il me taquinait, s'amusait de ce qu'il appelait ma sagesse des grandeurs. À Blanche, il ne fallait pas parler de partir. Son cœur appartenait à Alger. À Alger et Hichem, son ami de toujours, celui qui aurait dû être son amant pour toujours. Cette sorte de détail dont une guerre n'a cure. Blanche et Hichem, l'Histoire a rudement infléchi le cours de leur histoire. Elle filait droit pourtant, en douceur.

Toute gosse, Blanche a commencé à déambuler seule dans la ville. À partir de 1956 cela devint de plus en plus difficile. Peu après la Casbah nous fut quasi interdite mais avant nous avions pu l'aimer sans borne. Ses rues comme des veines courant dans tous les sens, des petites, des grandes, souvent étroites. Les ruelles de la Casbah, il m'arrive encore de les chercher à l'intérieur de mes poignets. J'allonge le bras et les traits bleus, verts ou gris apparaissent. Je bouge les doigts et ils gonflent, s'aplatissent, montent ou descendent, cela dépend. Pour beaucoup, la Casbah est une pomme de pin allant se rétrécissant plus on y grimpe. Pour moi c'est un réseau de venelles qui remuent encore jusqu'au creux de mes mains. La Casbah, c'est le cœur d'Alger même si tous les bruits de la ville s'arrêtent à ses portes. Elle a son propre son, il y circule à sa manière. J'imagine que cela n'a pas changé. Pas de Klaxon à la Casbah mais des moutons derrière une porte, des ânes glissant sur les pavés. La vie y courait même aux heures les plus chaudes ; un youyou de femme, une fontaine à débordement, le claquement du linge dans le vent. Le ciel y sent le savon et la ville, dessous, en paraît plus blanche. Même les impasses les plus profondes avaient leur rai de soleil et les terrasses, la nuit, s'éblouissaient de lune. On enfile une rue puis une autre, arrivé au sommet, le bleu éclabousse. Un œil à la mer, l'autre au ciel et avec ça la vie palpitant sous nos pieds.

L'armée avait bien tenté d'infiltrer la ville arabe mais elle restait imprenable. Le FLN y planquait ses cadres, et le peuple n'en cédait pas un pouce.

La Casbah c'était l'affaire de Blanche et de notre mère, moi j'y allais surtout pour le marché devant la synagogue. Mon marché préféré à Alger, le seul à avoir une odeur plus forte que le jasmin. Le vrai roi de la ville c'est lui, avec ses fleurs, blanches là encore, du sucre en grappe. Cela t'a semblé étrange mais oui, on trouvait alors une synagogue dans la Casbah, les Juifs, les Turcs, les Espagnols vivaient là, à côté des Kabyles, des Arabes. C'est le seul endroit de la ville peut-être où l'on n'est pas algérois, encore moins français. On est de la Casbah, on naît de là. Après l'Indépendance, nombreux sont ceux à l'avoir quittée pour les maisons autrefois occupées par les pieds-noirs, sans parler des demeures des colons. Spacieuses, dominant la baie, des balcons où dresser un banquet et des arbres, de véritables jardins, la campagne à la ville, le vert derrière le bleu et le blanc. Un bout du paradis. Pourtant ceux qui s'y sont installés retournent toujours à la Casbah. Pour une heure, pour une halte, pour respirer leur ville. Je n'ai pas besoin d'y être pour en être certaine.

Je ne pouvais pas te raconter la Casbah sans évoquer le Cimetière des Princesses. Le Cimetière des Princesses, la deuxième maison de Blanche, rien à voir avec celle d'Hichem, quoiqu'elle n'en fût pas loin. Même Hichem ne pouvait accompagner Blanche dans ce cimetière. J'y allais parfois moi aussi, jamais en même temps que ma sœur, par un accord tacite. Chacune y avait ses habitudes. Comme moi, Blanche restait-elle allongée le corps rigide au côté des princesses ? Je l'imagine plutôt pensant s'étendre là avec Hichem pour leur première nuit. Blanche choisissait de s'y rendre le matin quand la lumière est rose, je préférais l'heure bleue qui fait les contours si nets avant le crépuscule. La première et la dernière lumière, claire-obscure, faites pour nous. Nous avions découvert le Cimetière des Princesses grâce à mon père. Il nous en avait conté l'histoire, je me demande aujourd'hui s'il ne l'a pas inventée de toutes pièces. L'histoire de deux princesses, deux sœurs amoureuses d'un même prince. À en mourir. Mon père la répétait, je ne sais combien de fois mais nous ne nous en lassions jamais. C'était tout un cérémonial, chacune calée dans l'un de ses bras. À Blanche, l'épaule droite, à moi la gauche, côté cœur. Je me sentais encore plus sa fille. Je ne sais si Blanche raisonnait ainsi, si elle en souffrait, pour rien au monde je ne lui aurais cédé ma place.

L'endroit où je me trouvais le mieux après l'épaule de mon père, c'est au pied de Notre-Dame d'Afrique. Au-dessus de la rumeur de la ville, un parfait promontoire à qui veut embrasser la mer et l'horizon. Accroupie c'est encore mieux. Les heures où le soleil me faisait face étaient mes préférées. J'aime le contre-jour car tout y est suggéré, on regarde sans bien voir et l'ombre finalement l'emporte. Notre mère aimait m'y retrouver. L'une comme l'autre nous ne venions pas pour la basilique, nous nous gardions bien d'y entrer, nous n'étions pas là pour ça. Partager le lointain vaut pour l'éternité non ?

Je l'observais s'approcher, élancée, ses jupes juste au-dessus du genou, ces genoux qui viendraient se frotter aux miens la seconde d'après. Notre mère racontait Alger et sa voix chaque fois m'embarquait pour un nouveau voyage. Dès qu'il s'agissait de l'Algérie, elle se montrait généreuse. Son attention empruntait ce détour. Elle devait avoir besoin des milliers de mètres carrés d'Alger pour aimer ses filles. Contrairement à mon père, Blanche et moi, elle n'était pas née du bon côté. Arrivée un peu avant ses vingt ans, elle avait l'émerveillement de ceux qui, débarqués dans une ville, doivent la gagner et pour cela décident de l'aimer sans condition.





Ma venue en Picardie, je ne suis pas près de l'oublier. J'ai traversé une France dont j'ignorais tout. La succession de paysages, de reliefs, la Méditerranée laissée loin derrière me minaient un peu. Je ne connaissais personne et votre accent m'irritera toujours l'oreille, je ne m'y fais pas et compte bien que Lucas y échappe.

Vivre en Picardie, c'était seulement y travailler. Rien à voir avec une maison où l'on fait ses racines. Autrement j'aurais pris mes jambes à mon cou. Cinq ans n'ont pas été de trop pour apprendre à apprécier cette région encore sauvage – ça j'aime – glacée aux quatre saisons – j'aime moins. D'accord j'exagère et tu as raison, quand le soleil parvient à percer, il donne à ces terres une lumière sans pareille.





Pourquoi notre mère avait-elle choisi l'Algérie, je crains de ne jamais l'apprendre. Elle ne voulait rien en dire, refusait qu'on l'interroge. C'est bien simple, elle éludait tout ce qui avait trait à l'autre côté. Comme si elle était la fille de personne. Au point de nous interdire à Blanche et moi de lui imaginer une enfance. Notre mère semblait être née avec l'Algérie et, j'aimais à le croire alors, avec nous.

Nous devions être de bien mauvaises filles pour ne pas avoir su conserver à notre mère ce qu'elle avait de si cher, l'Algérie. Peut-être finalement est-elle encore là-bas, cachée dans le Mzab ou je ne sais quel coin du désert. A-t-elle eu un autre enfant ? Préféré ? À chaque fois que je débouche sur cette question, je dois immédiatement cesser de penser à elle. Cela fait trop mal. Je connais mes limites.

Le jour où j'ai voulu évoquer avec mon père la vie qu'elle pouvait avoir sans nous, il m'a arrêtée net. Que j'aie pu l'imaginer heureuse loin de nous l'accablait. Il a paru se débattre avec un bâillon invisible ; pour finir, il a parlé d'un problème à l'imprimerie et en a profité pour prendre la tangente. Deux heures après, alors qu'il remplissait d'anisette son verre et celui de Driss, sa main tremblait.

Notre mère jouait son va-tout sur Alger, elle en devenait bavarde :

« Regarde Paule, d'ici on aperçoit notre terrasse mais ce qui m'intéresse est bien plus large. L'œil a de ces idées, le mien voit non pas un paysage mais une maison gigantesque à la taille de notre ville. Avec un grenier : la Mitidja. La côte avec ses criques serait une succession de fenêtres, autant de percées par lesquelles la mer pénètre. » Et notre mère de jouer pour moi l'entrée des Français à Sidi-Ferruch. Ça, elle n'ignorait rien de sa terre d'adoption ; la résistance musulmane de la première heure, les terres kabyles indomptées, les bureaux arabes, simulacre de passerelles entre les deux cultures. Pour finir, une conquête sans grandeur, aux rancœurs centenaires. Insensiblement, tout en l'écoutant, je basculais le poids de mon corps vers nos genoux. Au point de contact, une onde chaude me parcourait et son sourire, alors que je m'appuyais davantage contre elle, m'était une caresse.

Notre mère avait sur le genou droit une petite lune ou plutôt un quartier, cicatrice effilée que nous affectionnions Blanche et moi, car elle nous évoquait cette pâte délicieuse, chaude encore et bien beurrée à laquelle nous avions droit le dimanche matin. Ma passion pour les miettes croustillantes a commencé tôt, un faible qui va s'accroissant depuis que j'ai pu le partager.

Si la plaine était un grenier et les plages des fenêtres, la ville arabe, elle, était l'âtre où l'âme algérienne se consumait. Aucune cendre mais des braises à faire rougir la nuit. Si je devais qualifier l'embrasement d'Alger alors imminent, ce serait avec ces mots-là.

J'étais impressionnée de voir comme les Arabes pouvaient rester des heures assis sur une chaise dans une sorte de rien. Les dominos étaient un prétexte. Couvre-feu ou non, on aurait pu croire qu'ils avaient dormi là.

J'étais déjà une solitaire, déclinant toute invite, rétive à tout ce qui m'aurait coupée de mon cher silence. Cela me valait d'être traitée de fausse sœur et, face à mon refus de jouer avec elle, Blanche avait élu la Casbah comme terrain de course et pour cavalier, Hichem.

Nous nous rencontrions au hammam à l'âge où Hichem était encore suffisamment jeune pour y accompagner sa mère. Tu te rends compte, toutes ces femmes nues, à portée d'yeux de ces garçons qui leur sont ôtées précisément au moment où ils pourraient commencer à en profiter. Ensuite, pas une épaule, pas une cheville, juste des voiles ou de l'illicite. Aux traditions répond une pudeur bien particulière. C'est au hammam que les mères vont choisir une femme pour leur fils et ce dans le plus simple appareil pour qu'ensuite l'élue reste dissimulée, parfois enfermée une vie entière. Blanche et Hichem, eux, se sont choisis. J'étais à l'âge de mon premier gommage et laissais Blanche entière à ce gamin aux yeux gourmands, deux dattes dans deux cuillerées de lait. Ils ont grandi semblables, se rejoignant à la première occasion. Cela m'allait, je bûchais, la médecine en ligne de mire quand eux étaient pleins d'eux-mêmes. L'amour, je l'ai découvert avec ma sœur et Hichem. Quand Blanche revenait d'une de ces échappées avec lui, elle irradiait. C'était trop tôt pour le désir – tout au moins dans les débuts de leur relation – et c'était autre chose que de la joie, une plénitude, une certitude. J'en prenais un peu pour moi. Vrai, ils étaient beaux tous les deux, ils se ressemblaient. Rien à voir avec le physique, c'est caché à l'intérieur. Une patience. Le tumulte est là mais il les tient tranquilles. Au contraire de moi. Où j'étais brusque et avide d'avancer, de découvrir, ils avaient le temps. Pour eux, rien ne valait de boire le soleil ensemble. Ils auraient pu réquisitionner notre terrasse pour les cinquante prochaines années. Pour moi, cela ne faisait aucun doute, guerre d'Algérie ou pas, le rivage d'Alger était une planche d'appel pour sauter le plus loin possible. En face, juste après la mer. Pour Blanche et Hichem, l'Algérie était un point final, moi c'est tout ce qui était autour qui m'intéressait.

Si je pense à Blanche au moment où elle fit connaissance avec Hichem, je vois un bout de savon avec de longs cheveux blonds. Certainement son petit corps potelé glissant à n'en plus finir sur le sol du hammam en est la cause. Ma sœur est devenue une jeune fille ravissante. Mes deux années de plus me donnaient un privilège, celui d'anticiper sa beauté. Avant elle, j'ai deviné la métamorphose toute prochaine de son corps, j'ai vu ses pommettes apparaître, sa cambrure enfantine devenir celle d'une femme. J'adore regarder Blanche, sa beauté me captive. Rien qui ne soit délicat chez elle. Sa réserve a grandi avec elle, lui donnant un charme auquel peu résistent. Ma sœur intimide d'abord plus qu'elle n'attire mais au final on ne voit qu'elle. C'était douloureux pour moi, sa présence me faisait laide. Dans le périmètre de Blanche, j'amplifiais le moindre de mes défauts. Mes lèvres, par exemple, pourquoi sont-elles si minces quand tout le reste est trop rond. Rien d'anguleux chez moi, je n'ai pas l'élégance tranchante de celles auxquelles on craint de se couper. Pour beaucoup, ce qui blesse attire irrésistiblement, non ? Avec mes épaules de nageuse, j'avais l'impression de devenir disgracieuse dans la minute où l'on rencontrait ma sœur. Et le plus terrible, ça ne s'arrangeait pas à mesure que nous grandissions. J'en arrivais à redouter le jour où de séduisante Blanche deviendrait attirante. Que me resterait-il ?

Blanche avait seize ans lorsque je l'ai perdue et je vais retrouver une femme de vingt-six ans. Elle aura tenu ses promesses, ma sœur ne peut pas ne pas être la plus belle. Je t'ai prévenu, je souffrirai de chacun de tes regards sur elle, je scruterai jusqu'aux pores au-dessus de ta lèvre pour être bien certaine qu'une petite sueur ne vienne te dénoncer. Comme je peux me sentir épaisse à côté de ma petite sœur, maladroite. Ce n'est pas la réalité, je le sais, simplement, Blanche me gomme. En son absence, tout redevient normal, plus besoin de traquer mon image dans le miroir pour me rassurer et au final m'accabler. J'arrive même à me plaire, à te plaire, non ?





Il faut m'aider, j'ai beau être mère, me raisonner, Blanche me vole ma beauté. Je me sens terne auprès d'elle et redoute la comparaison. J'en ai passé du temps à nous chercher un trait physique commun, la plus petite similitude. Il y en a. Un détail peut beaucoup. Comme il me rendait heureuse, celui ou celle qui nous voyait semblables. Je m'y accrochais, me le répétais. Moi aussi je pouvais donc prétendre plaire ? Blanche a la silhouette suffisamment menue pour donner à tous l'envie de la protéger, elle inspire cela. À l'inverse, j'ai tendance à sourire excessivement, donc tout va bien pour moi. C'est facile avec un sourire, les autres n'y voient que du feu, cela arrange. Je le plaque là et je garde toute mon énergie pour penser à moi. Nul ne s'en doute mais avec mon semblant de sourire, je mets une distance, j'ai l'air généreuse mais je ne donne rien.

Avant que je ne t'en parle la nuit dernière, personne n'aurait pu soupçonner mon admiration pesante pour ma sœur. En même temps, la trouver moins ravissante m'affecterait, je lui en voudrais même. C'est comme ça.





Comment Blanche n'aurait-elle pu pousser le plus joliment du monde sous nos regards aimants, les miens, ceux d'Hichem. Mon père n'était pas en reste. J'y voyais une préférence pour ma sœur, elle me crevait le cœur. Si je retenais mes yeux, les détournais de Blanche, pour mieux les lui attacher en douce, Hichem, lui, l'observait goulûment, joyeusement, de front.

Un jour, Blanche est revenue essoufflée, avec une rougeur qui n'était pas celle de la course, une rougeur de femme. Celle-là même, venue enfin envahir mon front après ton premier regard sur moi. J'avais vingt-cinq ans tout de même. À douze ans, Blanche avait déjà le ventre sens dessus dessous parce que son « fiancé », comme elle se plaisait à l'appeler, l'avait initiée au chèvrefeuille. Hichem lui avait montré comment tirer un pistil délicatement pour lui faire traverser toute la fleur. À la fin, vient une goutte sucrée. En lui tendant la première goutte à sucer, Hichem, m'avait avoué Blanche, avait eu un peu de cette sueur au-dessus de la bouche et sa voix, avait-elle ajouté, avait changé. Pas comme s'il avait mué, non, autre chose. Une note différente, plus grave. Et hésitante. Enveloppante, avec une crainte derrière, la même, me précisa Blanche, que celle de notre mère quand juste avant de refermer la porte, elle avait dit nous aimer. En fait, ses mots exacts avaient été : « Surtout ne doutez jamais de mon amour. » Après, sa voix avait fait un grincement et nous l'avons perdue.

En reconnaissant cet amour bizarre dans la voix d'Hichem, Blanche avait senti son ventre se serrer. Jusqu'à en écraser le bonheur. Comme si c'était la fin avant que rien n'ait commencé. Hichem n'en avait pas fini avec son pistil ? Tant pis, Blanche avait fermé les yeux, soucieuse d'échapper au grincement qui, le croyait-elle, ne manquerait pas de tout gâcher. Blanche avait senti Hichem si proche avant de les rouvrir. Pour me raconter la suite, elle était venue dans mes bras. Eh bien non, il n'y avait pas eu de grincement, le bonheur restait entier. « C'est tellement bon, Paule, de ne plus avoir peur. C'est tout ce que je veux, ne plus avoir peur. J'ai respiré autrement et le meilleur est de savoir que cela reviendra. Avec Hichem c'est gagné. » Sa voix me faisait mal, je ne savais pas, moi, de quoi elle parlait. La peur ne me lâchait pas et je n'avais pas d'Hichem vers qui me tourner. Alors j'ai travaillé. J'étudiais sans cesser de m'inquiéter de mes deux amours : mon père et ma sœur, les seuls auxquels j'avais droit. Je n'allais pas m'en priver.

Blanche l'avait décidé, elle serait la femme d'Hichem. Elle ne m'en a rien dit, on ne parlait pas de ça toutes les deux, comme si cela pouvait représenter un danger, faire mal. Je les avais surprises notre mère et elle discutant. Blanche lui demandait pourquoi normalement les Arabes n'allaient pas avec les Françaises, pourquoi c'était un crime, pourquoi ils avaient juste le droit de se regarder de loin, en chiens de faïence. « Je n'aime pas les chiens », avait-elle jeté. Il y avait des larmes dans sa voix et une bravade. « Hichem et moi, ce sera encore meilleur car nous ne ferons pas comme les autres. Et quand il m'aura embrassée pour de vrai, pas seulement avec son chèvrefeuille, sûr je lui ouvrirai le Cimetière des Princesses. On sera bien là pour dormir collés la première fois. » Des larmes me sont venues et ce n'était pas celles de Blanche. Déjà elle souriait à une tendresse murmurée par notre mère et je dissimulais un sanglot. Ma sœur contre un autre corps, je n'aimais pas ça, pas plus de la voir jouer cette scène avec notre mère. Elle me revenait, j'étais l'aînée après tout, le sang sortait de mon ventre chaque mois et Blanche avec son buste de garçon avait des secrets de femme avec notre mère ! Heureusement mon père n'était pas de la partie, je ne l'aurais pas supporté.

Blanche apprenait à son « fiancé » des mots insensés : chimère, moire, ineffable, lui l'initiait au plaisir de la mer. Plaisir, pour ma part, auquel je reste hermétique. Serait-ce qu'il m'ait manqué un Hichem ? Nous étions polis l'un envers l'autre, attentifs, sur nos gardes. Il n'est pas aisé de partager une adoration. Ce garçon était de taille à rendre ma sœur heureuse. Que ce soit avec un chèvrefeuille ou un rocher, le Rocher carré de Bab El-Oued. Blanche pouvait passer des après-midi à regarder Hichem plonger. Ce rocher était son point de chute, avant de basculer, il aimait à prendre son temps, à se pencher au-dessus du vide. Blanche, chaque fois, avait le ventre en loques, elle ne disait rien, elle souriait, ce qu'Hichem préférait, elle le voulait également, même ce terrible temps mort quand l'eau avalait le corps du garçon. À l'impact, des éclaboussures venaient jusqu'aux lèvres de Blanche, elle léchait le sel et c'était la peau d'Hichem toute bue. Lui, sans rien soupçonner de ses peurs, approchait triomphant, grand de cette dévotion.

Blanche me l'avait confié, chaque plongeon c'était notre mère perdue pour la centième, deux centième fois. Hichem, bien sûr, referait surface et ma sœur cessait de boire la tasse amère. Elle aurait avalé toute la mer pour qu'il ne s'y noie pas.

Peu de temps après la désertion de notre mère, Blanche et Hichem ont dû commencer à ruser pour se retrouver. Ça n'avait rien à voir avec mon père, ses filles étaient libres de choisir qui elles aimeraient. Pour l'époque, c'était une tolérance rarissime. Les deux communautés n'en étaient plus à se regarder en chiens de faïence, comme le disait ma sœur, mais à s'aboyer dessus. Finis les rendez-vous à Fort l'Empereur, la caserne près de la maison où Blanche et Hichem faisaient leurs quatre cents coups. Les militaires barraient le passage aux Arabes, leur interdisant d'approcher. Certains pourtant connaissaient bien Hichem, ils l'avaient vu grandir. Rien à faire, ils ne faisaient plus la différence même s'il était avec Blanche. « Un Arabe c'est qu'un Arabe », avaient-ils gueulé quand Hichem et ma sœur avaient cru pouvoir jouer dans le Fort, tant d'années il en avait été ainsi…

Bientôt ce fut au tour de la Casbah d'être dangereuse pour les Français. Résultat, même le Cimetière des Princesses devint inaccessible. Blanche ne cessait d'en réclamer l'histoire à mon père, elle avait alors l'impression de s'y retrouver.

Le père d'Hichem n'était pas un bavard, quant à sa mère elle aimait comploter avec la nôtre mais du jour où notre mère n'a plus été là, celle d'Hichem a préféré nous tenir à l'écart. Aucune agressivité, juste la volonté de ne pas se mélanger. Elle devait avoir ses raisons, de toute façon, terminé le hammam dans la Casbah. C'est à ce moment-là que nous avons commencé les bains à deux, Blanche et moi. C'étaient de nouveaux jeux avec un fond et des bords glissants eux aussi, disons une pente.

Les odeurs, surtout, me manquent. Je t'ai parlé de la plus soutenue, celle du jasmin, aucune chance de le voir pousser en Picardie et dans notre appartement il crèverait tout de suite. Le figuier, il faut frotter ses feuilles. Ce sont elles que l'on retient, l'odeur du fruit n'est rien. J'en faisais toujours un petit tas à la tête de nos lits. Jusque dans les rues les plus étroites d'Alger, les feuilles nous tombaient dans la main, nous n'avions même pas besoin de nous baisser pour les ramasser. Difficile à croire si on n'a pu le voir mais le figuier pousse d'entre les pierres, l'arbre surgit de l'intérieur des murs, ses racines sont un ciment. Certains arrosent leur oreiller avec quelques gouttes de fleur d'oranger, moi je préparais pour mon père, Blanche et moi un lit de feuilles de figuier, ainsi l'odeur doucereuse et fumée, lait sucré et bois flambé chatouillait nos narines jusque dans nos rêves. Ce n'était pas assez pourtant. Le parfum de mon tas de feuilles de figuier fraîches ne parvenait pas à me soulager d'un mauvais rêve, toujours le même. Impossible d'en venir à bout, aujourd'hui encore il ne me laisse pas tranquille. J'ai neuf ans. Je regarde mon père regardant notre mère. Elle porte une longue tunique brune à des raies claires, les cheveux détachés, en désordre, c'est là qu'ils sont les plus beaux. Ses pieds sont nus et elle marche dans l'herbe, avec ses orteils elle accroche la terre. Notre mère a un sourire pour elle seule et en même temps son sourire nous attrape tous. Je la regarde, je la croquerais. Elle tourne sur elle, avec des cabrioles, elle ne sourit plus, elle rigole. Ce qu'elle est belle. Avec des yeux pour retenir tous les regards autour. Mon père est allongé sur le ventre, ça il l'admire. Il en oublie de mâchouiller la tige de l'hibiscus coincé entre ses dents. Ils sont comme des gamins, Blanche s'est arrêtée de jouer, nous les observons, captives. Ils font comme un aimant, nos parents sont à dix mètres l'un de l'autre pourtant c'est comme s'ils se touchaient, même de loin ils se frottent. Notre mère n'en peut plus de tourner, elle tombe dans l'herbe les bras écartés pleins de ciel. Elle invente des étoiles, une pour chacun de nous quatre, elles sont dans la nuit derrière le jour, chante-t-elle. Mon cœur cogne, tant je suis heureuse. Je me fige pour tout garder intact. Je veux arrêter le temps, veux cette minute pour toujours. J'oublie de voir Blanche s'approcher de notre mère, après il est trop tard. Ça me déchire de les voir ensemble, je suis perdue. Mon père aussi les a rejointes, aucun ne pense à m'appeler, je reste à l'écart. Ce n'est pas normal, je suis née la première, je suis la seule à avoir été l'unique pour nos parents. Deux ans je les ai eus à moi puis il a fallu partager, ce n'est pas pour être exclue. J'ai mal comme après un mauvais coup sur le nez ou le tibia. La terre m'attire, elle m'aspire. J'ai envie de m'enfoncer dedans, me reposer pour toute la vie. Je glisse à reculons, sors de la scène, j'ai un mauvais goût dans la bouche, la langue enflée, l'ai-je mordue en tombant ? Ils sont là, les trois penchés sur moi. J'ai gagné, c'est mon droit de passer avant, devant ma sœur. C'est bien de sentir notre mère inquiète pour moi, bon de voir mon père négliger de la regarder. Blanche est la plus éloignée maintenant. J'ai changé le cercle.

C'est le genre de pensée à vous gangrener un cœur. C'est pourquoi nous n'aurons pas de deuxième enfant. Lucas grandira sans un frère ou une sœur. Nous n'avons jamais parlé de faire une famille nombreuse de toute façon.

Ce n'est pas le figuier mais le galant de nuit, peut-être, qui aurait pu me délivrer de mon cauchemar. Le galant de nuit lâche son parfum au moment où tout le monde dort. On le respire de loin, planté au bas d'une rue, il embaume je ne sais combien de virages après. Les odeurs d'Alger sont tenaces.





On est ce que l'on fait. Des générations grandissent sous le coup de cette phrase martelée. Tu parles ! On est ce que l'on a été, oui. Pour autant le joug n'est pas moins fort. Il m'arrive d'acheter un gâteau avec de la cannelle juste pour le respirer. Ils sont rares ici, je les repère vite, à tous les coups un boulanger venu de là-bas. Je les renifle avidement sans avoir envie de les manger une seconde, c'est d'une autre faim qu'il s'agit. Pas plus que le jasmin, impossible de faire pousser un oranger dans cette région. Tu devrais voir leur fleur s'ouvrir, comme elle te chope. Son odeur, pour moi, est un concentré de souvenirs. Il ne faut surtout pas cueillir la fleur, quand elle tombe un fruit poussera.

Un souvenir c'est fait pour se transmettre, non ? Alors ça devient le souvenir d'un souvenir, c'est bien, c'est la vie encore, le passé recomposé. Tu as su m'écouter Thomas, ce voyage immobile je devais le faire avec toi. Je n'en ai pas fini avec Alger, ni avec Blanche.





En redescendant de Notre-Dame d'Afrique, notre mère réinventait la ville et ses ruelles, chaque interstice, chaque trouée était prétexte à une anecdote, une aventure. Les marches usées et cependant fraîches de toute la vie versée à grands seaux bousculaient les terrasses, repoussaient un patio, se heurtaient aux portes basses. Notre mère avançait et les salam alikoum me paraissaient autant de vivats pour saluer notre passage. Une nouvelle marche et la mer nous adressait un clin d'œil, le soleil, lui, paraissait enjamber l'ombre, se brûler à la chaux vive. Avant il avait pénétré sous le voile des moukères, impassibles si d'aventure une volée de gamins malmenait le flegme des heures chaudes. Déchirer est aisé, il suffit de tirer un coup sec au bon endroit. Sol y sombra, on le dit d'une arène, la Casbah en est devenue une. Duelle jusque dans ses silences, des silences autrefois attirants devenus suspects. Là où il y avait la pudeur, une rage est survenue, l'insulte banalisée devenue un affront insoutenable. Est-ce cette métamorphose de la Casbah en un champ de bataille que notre mère a préféré fuir ? Je m'interroge encore sur l'indifférence de mon père à l'égard de ce qu'il s'obstinait à ne pas appeler une guerre. Que cachait-elle vraiment ? Qui protégeait-elle ? Était-il cet homme frayant jusqu'au bout avec tous ? Un homme désarmé, sans jugement ou au contraire un juste, de ceux dont la grandeur réside dans l'invisibilité.

« Agir avec le bonheur plutôt qu'avec cent cavaliers », le FLN avait tranché. Quant au bonheur, dix ans après l'Indépendance, l'Algérie l'espère encore. En nous servant sa phrase fétiche, mon père le savait-il ? Le bonheur se fait tout seul ou il ne vient pas. Non pas qu'il nous choisisse mais combien sont incapables de le reconnaître. Le bonheur repart et après il est trop tard, même rattrapé, il ne sera jamais plus tout à fait le même.

Combien de fois ai-je entendu mon père se raconter sa vie ? Une barque de pêcheur et il échafaudait de remplir un plein filet de rougets, rascasses et dorades. Un bout de terrain planté d'arbres centenaires et déjà une maison naissait d'un tas de pierres. Ou plutôt une nouvelle chimère. Parfois elle m'émouvait, parfois elle m'agaçait. Sans volonté, le désir n'est rien, sans un coup de pouce, deux mains ouvertes resteront vides.

Ce sont tes dix doigts qui m'ont hissée au niveau du bonheur. Deux pouces n'auraient pas suffi ! Ta main quand elle emprisonne mon sein à l'heure du premier sommeil est ma barque pour pêcher. Ta paume quand elle caresse mes yeux aveugles érige des fondations sur lesquelles j'ai pu poser le berceau de notre enfant. Je guette moins la lune depuis que je suis maman.

Une des premières nuits sans notre mère quand, levée avant l'aube, je partais rêver à elle tout mon saoul devant la muraille du palais du Dey, j'avais aperçu Blanche, le nez collé à la vitre de sa chambre. Blanche et ses petons à l'échelle de son mètre cinquante – eux au moins ne peuvent avoir changé – les fesses tout juste couvertes par une liquette, ses cheveux emmêlés par le premier sommeil, Blanche cette nuit-là a allumé en moi un attendrissement invincible, l'amour sans condition. Alors que je tentais de me glisser sans bruit derrière elle, ma sœur avait eu ces paroles insolites : « Paule, avant de partir, viens voir, là, le genou de maman. » Manifestement Blanche n'ignorait rien de mes sorties nocturnes, elle aussi, donc, connaissait les nuits fragiles ? Je m'en voulais de n'avoir pas su l'apaiser assez.

— Comment ça le genou de maman ?

Et j'approchais de la fenêtre.

— Tu vois bien là, juste derrière le nuage.

Derrière le nuage il y avait la lune dans son dernier quartier. Au travers d'une fenêtre, le croissant n'avait rien de la peau de notre mère et pourtant en appuyant nos lèvres sur le verre, c'était doux comme avant. Et pressant ma bouche là où celle de Blanche s'était posée, je goûtais à notre mère comme jamais.

Le lendemain, j'entraînais Blanche dans la buanderie. Le fer était chaud. Je relevais son pantalon jusqu'à son genou, le droit bien sûr. À l'endroit exact, au bas de la bosse à l'angle externe, j'appuyais l'arrête une minute, il fallait une cicatrice qui dure, une brûlure franche. Blanche me souriait. Auparavant je m'étais exercée sur le revers en cuir de ma ceinture, mon genou, bien sûr, portait déjà l'aimante empreinte. Nos croissants parfaits, encore violets bientôt en tous points semblables à celui de notre mère.

Tu m'as souvent surprise y portant ma bouche. J'aime rester accroupie le genou dénudé et quand Lucas ou toi effleurez ma cicatrice c'est une douceur. Notre mère, je la tiens là, intacte et vivante.

À sa façon mon père lui aussi a essayé de vivre sans. En se retrouvant avec nous, il a dû être vraiment déboussolé pour pouvoir envisager une autre femme sous notre toit. Une autre que Blanche et moi. Une nièce de Driss. Comme tant d'autres, celui-là n'avait de cesse de répéter à mon père combien il n'était pas bon pour un homme de rester seul avec ses deux filles. Driss en rajoutait : « Un homme ce n'est pas fait pour s'occuper d'une maison et puis il te faut une femme pour surveiller tes demoiselles, leur apprendre… tu sais bien… ces choses qu'un homme ne peut aborder avec elles. » Le moment pour Driss de baisser la voix comme s'il eût craint d'être entendu du diable en personne. Je lui aurais coupé la langue !

Notre mère avait toujours refusé d'employer une fatma. Elle préférait s'atteler au ménage, ce qui en choquait plus d'un dans la communauté. À celui qui la tançait, elle tendait un chiffon en lançant : « En quoi ce qui est bon pour eux ne le serait pas pour nous ? »

La Kabyle de mon père, puisque d'emblée nous la surnommâmes ainsi Blanche et moi, était charmante. Elle aurait pu faire une grande sœur. Je découvrais le repos à être la plus jeune, j'en aurais presque voulu à Blanche. Tout devient plus facile. Être protégé ça vaut tout non ?

Mon père a-t-il éprouvé un peu de cela ? Le résultat était là, il semblait surpris. Il devait croire inespéré une deuxième famille. Il avait raison. Blanche et moi n'aurions pas voulu d'un autre enfant. L'amour porte en soi l'excès. Je l'aime ainsi : envahissant, déraisonnable, prodigue.

Les temps de passage de mon père dans la salle de bain se sont mis à battre des records ; à m'en faire louper mon bus pour la fac. Il m'horripilait mais comment ne pas le comprendre, moi aussi j'aurais bien goûté à sa Kabyle, à ses bras ronds. Comme dans un bâton de réglisse, on mord d'abord, on suce ensuite, espérant ne jamais finir. Je n'en eus pas le temps, l'épisode femme à tout faire n'eut pas de suite et ne fut pas renouvelé. La Kabyle a-t-elle jugé que trois personnes à aimer d'un coup c'était trop ? Qu'importe, nous n'avons plus vu le bout de son nez et j'ai pu recommencer à me concentrer sur mes chères études.

Le bac avait été une formalité. J'avais de l'avance, il m'en fallait plus. J'achevai ma première année de médecine au grand galop.

L'un des plaisirs de mon père et Driss était d'augurer de mes exploits au bistouri en mesure de les sauver de leurs deux vices : l'anisette et la chique. Pour le coup, ils s'adonnaient d'autant à leurs bienfaits momentanés, persuadés qu'ils étaient de ne plus à avoir à en redouter les séquelles ! Anisette pour les deux, chique pour Driss. Pouah ! cette habitude de cracher un jet noirâtre à la barbe de tous, jamais je ne l'aurais supportée de mon père.

Ce pouvoir du chirurgien, il me le fallait. Pas celui de sauver. Dans le secret de mon cœur, là où personne, pas même Blanche, ne pouvait pénétrer, je savais combien soigner m'importait peu. Mon désir était tout autre. Opérer, c'était accéder à la reconnaissance d'un frère, d'une mère. Qu'ils me soient inconnus m'indifférait pourvu que j'aie mon content de gratitude. Une nouvelle fois, les autres ne m'intéressaient pas, au contraire, je pensais encore plus à moi. J'aurais déjà voulu y être dans ces heures tendues à réparer, prolonger ou défaire le cours d'un destin. Le détailler, fouiller et du marasme fabriquer un morceau de vie tout neuf. En tordant le cou à la fatalité, je gagnais non pas un cœur, un foie mais une admiration. Évidemment, j'aurais préféré éviter les longues années d'internat, le tâtonnement des étudiants choisissant leur spécialité par défaut, les velléitaires tour à tour recalés. Impossible d'y couper, je veillais juste à ne me lier avec quiconque, évitais toute distraction. Seul m'importait de progresser et il me semble ne pas en avoir fini. Je doute tellement de moi. Avec l'assurance des inconscients et la prudence des anxieux. Il en résultait un orgueil à tous crins, sacré aiguillon. Restait à gagner les sommes propres à me rassurer. Qu'on s'entende bien, je me fichais des robes ou des bijoux, je voulais juste une armure d'argent, de sous laquelle pas un ne pourrait me déloger.

Je bûchais mais pour autant n'en oubliais pas Blanche. Ma petite sœur ne me servait-elle pas, elle aussi, à m'aimer mieux ? Prendre soin de Blanche me dédouanait d'être occupée de moi en permanence, ou du moins m'autorisait à le croire.

Pas une parcelle de temps ne m'échappait, je l'économisais, le temps, le grappillais, ne m'accordant aucune pause. À toute minute utile, il me fallait opposer une minute plaisir pour l'illusion de contrôler l'inanité de l'existence. Le plaisir, pour moi, c'était nourrir ma tête, apprendre, explorer et comprendre, savoir. Ma suractivité ce n'était pas – comme Blanche ou mon père devaient le croire – pour échapper au creux de ma pensée mais pour faire des provisions de petites joies. Tout à l'inverse, ma sœur préférait l'indolence. Son seul programme : Hichem. Cela lui allait bien. J'y reviens toujours, la beauté de Blanche lui attachait le meilleur de chacun et le meilleur d'entre tous lui vouait un vrai amour. Je m'en rends compte aujourd'hui, j'ai toujours vu Hichem en présence de Blanche et tellement occupé par elle. Blanche polissant ses ongles, Blanche confectionnant des Makrouts-el-louz, de délicieux fondants aux amandes et zeste de citron avec un sucre glace tombant sur les lèvres comme la neige en pluie. Blanche rechignant à retenir ses leçons. Ma sœur voulait sa tête libre pour rêver à son aise, et bannissait tout encombrement.

La terrasse de notre maison était l'écrin parfait pour errer dans ses songes. D'un côté la montagne, de l'autre la mer avec pour rassembler les deux horizons, un ciel fidèle. Les savoir là me suffisait, je m'efforçais de ne jamais m'attarder sur la terrasse et plutôt qu'engloutir les fondants de Blanche je faisais mon régal d'os rachidiens et de ménisques.

Du jour où une grenade explosa dans le bus qui m'emmenait à la fac, j'ai commencé à attendre de quitter l'Algérie. J'avais occulté rien moins qu'une guerre, l'irréversible me rattrapait, j'y voyais le moyen de poursuivre mes études dans de meilleurs services de chirurgie, je ne doutais pas de trouver ma place en métropole. Les certitudes, n'est-ce pas, sont l'apanage de la jeunesse ; une grande force avec un pourcentage d'erreurs qu'il nous appartient de corriger tout au long de notre vie.

Alger perdait la tête. De toutes parts, le vernis craquelait. Ni les discours ni les bombes n'avaient empêché la lente lacération d'une ville prise en otage. Même de Gaulle y laissait son lustre, girouette après avoir été un sauveur.

La présence française en Algérie se délitait, la métropole épuisait un contingent condamné à voir ses soldats trembler pour leur nez et leurs testicules dans un bled sans yeux ni oreilles.

La tension, la suspicion dictaient l'humeur de ces années mornes. L'avenir lui-même semblait contenu dans une interminable parenthèse. Coûte que coûte, il me fallait poursuivre mes études de médecine. J'apprenais vite, retenais sans difficulté, pas le temps pour l'amitié, encore moins pour les flirts. Il y en eut un seul pour me prendre et ce fut catastrophique. Ce n'était pas un amoureux, pas même un amant, ce n'était pas plus pour me passer l'envie, je n'en avais pas envie.

L'amour et son cortège de pièges m'effrayaient, dépendance, lassitude et à la fin le spectre : l'abandon. Je crus avoir trouvé la parade ; en me débarrassant de l'organique, je tuerais le sentiment, bien décidée à évacuer ma virginité en la réglant comme la dernière des formalités. Pour ne plus avoir à m'en soucier, j'ai vite arrêté un plan.

Notre mère avait pour habitude de nous habiller sur les marchés. Pour elle, un vêtement ne serait jamais rien d'autre qu'un bout de tissu. Elle lui demandait juste de ne pas se froisser ni de perdre trop vite ses couleurs. L'élégance, la coupe d'un habit l'indifféraient. Ça a dû compter au moment de choisir l'individu pour me déflorer. Se brader avec un marchand de nippes, il y a une logique là-dedans.

Ça aussi je te l'avais caché. Je l'ai vue ta grimace, Thomas, mais comment l'expliquer autrement, j'ai voulu me salir, voir si cela t'exciterait ou te répugnerait. La réapparition de Blanche n'y est certainement pas étrangère. Pourquoi le besoin de m'égratigner au moment même où je te la dévoile ? Tu n'as pas dit un mot mais ton regard a changé, lointain et en même temps en veille, durci. Tu as écouté.

Ce type était l'archétype du vieux beau. Au premier abord des dents intactes, le roi des bridges, son cou relevait de la préhistoire tant il avait cuit. Je l'ai encouragé à me sélectionner, ce n'était pas bien difficile, j'avais pu observer son manège. Du moment qu'il pressentait un bon accueil, il entrait en action avec l'article jugé adéquat. Pour moi, ce fut une jupe. Il alla jusqu'à me l'offrir, j'acceptai, j'avais l'impression de faire d'une pierre deux coups si j'ose dire. L'affaire fut rondement menée. Aucun préliminaire, juste un grognement. Avec en prime un torticolis, il n'était pas question de me retrouver avec ne serait-ce qu'une goutte de sa salive dans ma bouche. Pour cette fois, trois ou quatre minutes et une brûlure lancinante suffirent à ne pas m'engager à renouveler l'expérience de sitôt. En me découvrant vierge, le bonhomme avait bien eu une minute d'affolement avant d'en être tout attendri, il en aurait presque fait des manières. Et fier avec ça ! Comme s'il m'avait emportée de haute lutte. Pire, il aurait voulu y revenir, déjà prêt à me fourguer une nouvelle jupe. J'ai décliné. Et les jeudis suivants, jour où il alignait ses tréteaux, je faisais de grands détours.

J'avais trouvé le sperme difficile à essuyer, la nouvelle jupe y est passée, du sang il y en avait peu. J'avais agi dans une complète indifférence, plutôt satisfaite d'en avoir fini, bien déterminée à saboter ce pour quoi des milliers de romans ont été écrits. Bien sûr ce n'est pas aussi simple, ce gâchis m'accompagnera toujours. Et maintenant il est entre nous. Histoire de préparer le terrain pour ma sœur ? Je ne t'aide pas, je sais, j'ai eu besoin de tester ta résistance, te voir endurer, appuyer là où cela peut nous faire le plus de mal.

Il m'a fallu des années pour trouver dans l'étreinte les vertus de la lenteur et du recommencement. Et l'amour.





Je vagabonde d'une peine à l'autre, certains abandons ne nous quittent jamais. Toi aussi tu as eu ta guerre et ta dose d'effroi. De quoi mesurer ce qui nous attache l'un à l'autre. Il y a tant de façons d'être orphelin.

Les premiers temps, je n'en revenais pas de mon désir de sentir ton corps m'écraser. Pendant des mois, j'ai attendu que ce petit miracle cesse. Je m'en étais convaincue, la jouissance n'était pas pour moi. Elle me paraissait inutile, encombrante. Ton goût de moi, la litanie de ton désir, si libre, audacieuse, finalement tes caresses, ont eu raison de ma réticence, plutôt de mon indifférence au sexe des hommes. J'étais une femme gelée, ta virilité me foudroie. Elle compte. Mon sourire tient entre tes mains. Te rends-tu compte de ce pouvoir et en même temps de cette responsabilité ? Tu me dis que ton désir naît du mien, c'est fragile. Avec la naissance de Lucas, ce n'est pas seulement mon corps remué, mes entrailles bousculées, ni la fatigue des nuits hachées menu qui me retiennent, c'est autre chose, comme si je n'en avais plus besoin. Rien à voir avec avant, ce n'est plus un dégoût ou un dédain, encore moins un renoncement, c'est… superflu.

Ce serait plus simple si Blanche devenait mère elle aussi. Je devrais être impatiente de lui mettre Lucas dans les bras, de vous réunir, elle et toi, mais j'éprouve une gêne, davantage, une crainte. Qu'ai-je donc dans la tête pour penser ainsi ? Pourquoi redouter d'être enviée et contestée dans ce que j'ai de cher. Je n'ai pas construit contre Blanche, je ne l'ai pas trahie, je suis devenue mère, c'est tout. Ne peut-on partager avec Blanche ? Pourquoi me serait-il difficile de lui parler de toi ? Parce que c'est avec toi maintenant que je dors chaque nuit ? C'est terrible, je voudrais presque que vous n'existiez plus toi et Lucas, ne pas avoir à vous retrouver maintenant que Blanche est là. Ça je n'ai pas osé te le dire aussi franchement mais j'ai tout fait pour que tu le comprennes. Pourtant jamais je ne me suis éloignée de notre fils, pas même pour un jour je n'aurais accepté de me séparer de vous, tellement j'ai peur de vous perdre. Je vis dans cette angoisse, au point d'avoir tout fait pour que rien de nous n'existe.

Je remuais trop de vides, accusais trop de pertes pour m'intéresser un tant soit peu à qui que ce soit. Fût-il séduisant et discret comme toi. Du moins je l'ai cru. J'ai été harponnée par ta gentillesse, j'en suis trop avide pour ne pas vouloir en dérober les éclats. Et puis il y a ta tranquillité, moi je m'enflamme et je m'en veux, c'est révéler trop de soi.

Je sais pourquoi j'ai perdu le contrôle. C'était le jour de l'anniversaire de Blanche, le septième sans elle, j'étais triste et égarée. Les années brûlaient tel un feu de paille. Avec beaucoup de paille et une toute petite flamme. Je me méfie de la compassion. La faiblesse, la mienne ou celle des autres, m'agresse. Égoïste, indifférente ? Si cela me sauve… Je croyais être solide, décidée, j'étais une écorchée dehors et dedans. En ce jour anniversaire mon système de défense m'a lâchée. Il devait en avoir assez de ma pitoyable armure, des courtes joies. C'est Blanche, mon manque d'elle qui nous a unis toi et moi.

Et ce ciel picard inlassablement gris. Sa lumière est unique finalement, elle n'a pas besoin du soleil pour éblouir.

Cette fois-là, elle ricochait sur ton front. Elle me donnait l'envie de tes tempes, de m'y frotter. Je voulais être toute petite contre ton torse, te laisser m'envelopper. Quand tu m'as enlacée, j'ai retrouvé le bras de mon père, le souffle de Blanche et même le sourire de notre mère. Aucun risque que mes yeux ne peluchent, tu ne portais pas de pull, toi.

Une chose encore, je ne te l'ai pas dite hier, tu as au bas de la nuque cette même raie blanche, celle d'Hichem quand vos cheveux coupés découvrent votre peau.

Je respirais à peine, tout le visage enfoncé contre ton torse. Et si je disparaissais derrière ta peau, si glissée entre les côtes je restais blottie, à l'abri, dans un corps tombeau où me défaire de mon chagrin. Voilà à quoi je pensais au moment où ta bouche touchait la mienne pour la première fois. Jamais je n'avais laissé un autre décider de moi, pas même Blanche. Il me semblait qu'à me soutenir tes bras me soulevaient, je ne les ai pas laissés me lâcher.

Je n'y comprenais plus rien, mon cœur, ce muscle gros comme mon poing, battait à rompre quand tout autour de moi s'effondrait. L'amour serait donc corrosif ? Déjà il n'y avait plus de mur, j'avais beau lever la tête je ne voyais pas le toit, même le ciel paraissait être tombé. D'un cratère éteint, tu as fait une lave, y plantant le plaisir.

J'ignorais le bonheur de rester au lit. Nos premiers dimanches… s'éveiller uniquement pour se sourire, s'enfouir dans la pénombre de la chambre surtout si l'on devine le jour monter. Oser offrir sa bouche quand la nuit y a macéré et se donner les yeux collés. Je ne savais rien du plaisir à froisser les draps, à manger dessus, à jouer aux quatre coins, à y laisser les heures s'échapper.

D'un croissant je faisais une messe, dépiautant progressivement sa pâte tiède, comme humide si l'on y appuie un doigt. J'aime à en croquer la pointe sachant la seconde prête à me régaler, terminer avec le croustillant et recommencer. J'en ingurgitais un nombre effarant. Il me les fallait en quantité pour les apprécier vraiment, la pyramide ne me semblait jamais assez haute. Lucas y a mis le holà. Je me découvrais goulue, tu t'en amusais, m'entraînais à en faire une volupté. Nos dimanches étaient sans bornes. Il n'y avait jamais assez de tendresse, rien alors pour faire barrage à nos caresses. Le lundi matin laissait son lot de miettes autour de notre lit. Je les observais avec l'envie de les laisser là, d'en faire un tapis comme les feuilles sont un humus à la terre.

Quand tes cuisses appuient sur les miennes, je ne l'ai pas inventé ce tremblement qui prend tout : peurs, nervosité, tristesse et emporte dans un curieux bonheur. Quelques secondes d'oubli, une paix à nulle autre pareille.

Grâce à toi j'ai connu la jouissance, son pouvoir d'abandon. Je n'oublie pas la puissance contenue dans ces quelques secondes et sa paix si rare, comme elle m'entraînait au-delà de moi. Quand le corps n'est plus un corps, on sort de soi. On ne respire, on ne sent plus pareil, on coule autrement. C'est être ailleurs, douce et molle, tendre certainement comme jamais. Comme avec Blanche.

Depuis Lucas, tout cela m'aurait quittée, nous aurait échappé ? Il a existé, non, ce bonheur d'amants ? J'ai essayé de te le dire, de retrouver le chemin de notre plaisir.

En te laissant te mesurer à ma solitude il y a trois ans, j'acceptais l'hérésie de pouvoir être quittée. De ce moment-là je t'ai pris pour argent comptant, réclamant ton emprise. Surprise d'éprouver une paix à être généreuse, vraiment généreuse, sans me tenir tapie sous de bonnes intentions. Tu me rends juste, tu es le seul à avoir réussi cela. Y a-t-il plus à vouloir de celui que l'on aime ?

En quoi le retour de Blanche devrait-il balayer cela ? Pourquoi je souhaite rester indéfiniment dans cette voiture, à laisser la pénombre m'engloutir tout à fait ?

À dix-huit ans, je tenais mon corps à distance. Pas question de lui accorder de l'importance, je le cachais dans des vêtements trop grands et tenais ma peau hors de portée du soleil. Tout le contraire de Blanche, un vrai lézard ou plutôt une nèfle, la couleur de sa peau n'avait rien à envier à celle d'Hichem. Tel un chaton, Blanche se collait à son préféré, du Rocher carré où elle aimait se faire peur en suivant ses plongeons, à la terrasse de notre maison où ils restaient cantonnés par prudence. La violence dans Alger n'en finissait pas de croître.

Ils étaient sages ces deux-là. Pour ce jeune garçon, se contenter d'effleurer sa promise c'était la respecter et donc s'autoriser à l'aimer. Au plaisir immédiat, Hichem préférait le plaisir d'une vie, c'est beaucoup. Ça vaut la peine d'être patient, d'en faire non plus une attente mais des prémices.

Même si elle avait été encore avec nous, notre mère, elle aussi, n'aurait pu continuer à se rendre dans la Casbah. La ville était quadrillée, les brutalités pleuvaient, les rancœurs enflaient, les trottoirs étaient jonchés d'hommes et de femmes, d'enfants démantibulés, victimes des attentats. Autant dire que mes chères études prenaient du plomb dans l'aile, je comptais les semaines et, sans en dire un mot, suppliais mon père d'en finir avec cette vie-là, cette ville qui déjà ne nous appartenait plus.

Blanche n'a rien vu venir. Elle ne voulait pas de ce qui se passait autour d'elle, donc rien n'existait. Les sirènes, les explosions, les éclaboussures, le pourpre sur la chaux ne faisaient pas partie de sa rêverie. Elle n'en parlait pas, certaine que cela passerait.

La vente de l'imprimerie, l'empaquetage de l'essentiel, depuis plusieurs semaines, mon père s'était enfin décidé à organiser notre départ ; tout ça en douce, Blanche aurait pu être tentée d'y échapper. Jusqu'au matin où j'entraînais ma sœur au port sous un faux prétexte.

Quelle pagaille sur le quai ! C'était un amoncellement de centaines de vies au mieux déviées, au pire décimées, avec des arrachements, des familles éparpillées, des couples séparés.

Laisser derrière sa maison, c'est abandonner une partie de soi. Ce qui a existé et, ce qui est plus insupportable encore, ce qui aurait dû être. Rares sont ceux pour lesquels des souvenirs, un passé peuvent se réduire à pas grand-chose. Pour beaucoup, la soute d'un cargo ne sera jamais assez grande. Partagée avec des centaines d'autres elle en devient désespérante.

Blanche ne nous a rien épargné. Après des vociférations, un silence buté, hostile, l'a coupée de nous. Plus nous approchions de l'instant où notre tour viendrait de monter sur le bateau, plus elle se cadenassait. L'attente avait été longue, la file semblait là tout exprès pour venir à bout des indécis. Comment ne pas vouloir faire demi-tour, rentrer chez soi, retrouver tout ce que l'on a bâti plutôt que rester une minute de plus à jouer des coudes et faire du surplace dans cette nuée d'accablements.

Dès la seconde où Blanche a compris le piège que nous lui avions tendu, cela me valut un regard non pas de reproche – c'eût été plus simple – mais d'égarement. D'y penser dix ans après me lamine. Contrairement à beaucoup de ceux qui se pressaient autour de nous, Blanche préféra la révolte à la détresse. Jamais le beau visage de ma sœur ne m'a plus happée. Elle a profité de la brèche, une secousse et sa main m'échappa. Nous étions en train d'avancer sur le pont du bateau, on me poussait, la place de Blanche fut vite comblée. Mon père avait les bras chargés, j'héritais de nos bagages, lui aussi me plantait. Il était le seul à pouvoir la retrouver, me la ramener. Je l'entendais hurler : « Blanche, reviens, Blanche. » Ce devait être fort pour couvrir les cris et les lamentations débordant de toute part.

Il faut avoir vu un arbre par une tempête d'été, ses branches lourdes de feuilles bougent, affolées. Elles ne dansent pas, non, une sorte de panique plutôt paraît secouer l'arbre tout entier. Le ciel menace, apparaît parfois dans un mouvement de l'arbre, qui plie, s'écarte, se balance sans rien contrôler. Le bruit mat des premières gouttes sur les feuilles vient remplacer le souffle furieux. Un rideau de pluie bientôt voile l'arbre. On le devine malmené et puis il disparaît, le ciel est devenu trop noir pour vouloir le regarder encore.

Nous étions en hiver, à quelques mètres de la mer et bien sûr pas l'ombre d'un arbre ni même d'un nuage sur ce quai mais je ne scrutais rien d'autre. Sans bouger, je suivais la fuite de Blanche. Ce matin-là, l'exode était un arbre maltraité par celle-là même qui l'avait fait : la nature. Oui, observant la course-poursuite engagée entre Blanche et mon père je voyais des branches coupées, des feuilles à terre, les racines à nu.

Ma sœur est si fine, en bousculant, elle pouvait avancer vite. Blanche courait, bondissait, pour elle pas question de rester une seconde de plus sur le bateau. Il y en avait qui râlaient, les pieds écrasés, mais l'escalier était là tout proche, encore quelques marches et Blanche serait sur le quai. Je les entendais, les mots qui devaient se heurter dans sa tête. Mon père et moi pouvions bien partir, elle restait en Algérie. Rien n'y ferait, en aucun cas ma sœur ne ficherait le camp. Je devine tout ce qui s'entrechoquait dans sa tête : notre mère, autre figure fugitive, a bien dû la bousculer mais ce n'était pas le moment. Il fallait courir, seulement courir. Et vite. La foule, une folie tellement elle s'entassait serré, devait lui sembler une seule personne, obèse, le bateau, un monstre. Elle leur avait échappé, à mon père aussi, elle avait de l'avance. En tenant bien son souffle, a-t-elle dû s'encourager, elle serait bientôt chez Hichem. Pour elle c'était plié, nous avions agi dans son dos, empaquetant soigneusement et nous assurant que rien de trop visible ne manque dans notre maison. Blanche avait raison de nous en vouloir, quelques heures plus tôt mon père était parti devant, ma sœur dormait encore. J'avais préparé un petit déjeuner avec des figues comme elle les aime, une grenade même. Elle avait bien remarqué mon air consterné. Il lui rappelait, avait-elle dit, celui de mon père quand il s'était retrouvé dans un lit trop grand pour lui. Je n'aimais pas l'entendre parler ainsi, cela me gênait, même si Blanche n'était plus une gamine, même si après tout nous venions du même ventre.

Nous n'étions pas simples. Blanche de son côté s'inquiétait beaucoup de savoir si elle m'aimait parce que j'étais sa sœur ou étais comme une maman. Du coup, assurait-elle, il n'y avait plus de limites. Elle avait du mal à l'expliquer. C'était un curieux sentiment, elle m'adorait et en même temps elle en avait peur. De sentir qu'elle m'aimait trop ? Ça l'avait tracassée au point de s'en ouvrir à moi la veille ou l'avant-veille de notre fuite. Avait-elle deviné quelque chose finalement ? Je m'étais détournée, j'avais des larmes à cacher. Moi aussi je l'adorais et non je n'avais pas peur, j'en avais besoin de cet amour, besoin qu'il domine tout.

Blanche savait que jamais je ne partirais sans elle. En rejoignant Hichem, en se cachant avec lui, elle m'obligerait à rester et mon père avec. Oui, il me serait impossible de la laisser, Blanche est bien la seule qui m'empêcherait de vivre tranquille si je devais la mettre de côté. Notre amour est complexe, exigeant. Tant le sien que le mien. Exclusif aussi. Il nous corsète et en même temps comment faire sans ? Est-ce parce qu'il nous permet de nous rappeler notre mère ? Ne sommes-nous pas l'une pour l'autre la preuve vivante de son existence ? Si elle n'était déjà partie, je me demande si notre mère aurait fui ce pays qui, elle le répétait souvent, était toute sa vie. Comment oublier ces mots ? J'aurais tellement préféré l'entendre dire cela de Blanche et moi.

Blanche avait quitté le navire depuis une bonne quinzaine de minutes. Une fois de l'autre côté du square Bresson, il lui resterait juste à remonter la Casbah. Au bout, il y avait Hichem, son homme de cœur. Pas une partie de coinche, leur jeu de cartes favori, sans qu'Hichem ne lui cède tous ses cœurs.

Je savais vers qui ma sœur se précipitait, pressentais sa déception, je laissais mon père la poursuivre et pris le parti de m'asseoir sur nos bagages, l'esprit vide. Tout d'un coup, même mes beaux projets de carrière ne tenaient plus face à l'arrachement. J'étais dedans là, en plein, je perdais bien davantage qu'une terre, je laissais mon enfance. Sans retour possible. Ce n'était pas un pressentiment mais une certitude. Tout à mon désir de poursuivre ma médecine coûte que coûte, j'avais refusé de m'y arrêter, j'étais laminée. Voilà qu'il me fallait rompre avec tout ce qui avait fait notre vie : les odeurs, une lumière, une langue. Larguer les amarres d'avec soi-même exige beaucoup. Surtout si le rivage qu'on laisse a ressemblé un jour à l'idée que l'on se fait du meilleur sur terre.

En partant de l'autre côté, pas une seconde je ne pensais pouvoir retrouver notre mère. Je n'aurais pu souffrir une nouvelle désillusion, l'espoir vain, c'eût été me trahir toute seule.

Même si je n'ai pas bougé du bateau, il m'est aisé de raconter la course de Blanche. Je l'ai vu atteindre le bout du quai, colère, désespoir, peur, Blanche traversait toutes sortes de cris à mesure de son avancée. Elle en voulait à ces gens de préférer ce qu'elle s'échinait à fuir. Il lui serait difficile de semer mon père, lui aussi savait où elle se rendait, il aurait pu la suivre les yeux fermés. À Blanche de le devancer le plus possible et de compter sur un Hichem prêt à disparaître avec elle dans la seconde. C'était pour lui l'occasion ou jamais d'exercer son rôle de « fiancé ». Ma sœur s'agaçait de l'entendre affirmer sa hâte d'être grand, elle aimait à le répéter : « Qu'ont-ils donc les adultes à part d'être vieux ? » Pour Blanche, il y a ceux qui l'aiment et ceux qui ne l'aiment pas, point à la ligne. Ou plutôt point, tirer un trait.

Ce que Blanche voulait, c'était revoir Hichem. Ne plus lâcher sa main.

Pour ne pas avoir à le quitter, elle aurait même plongé du Rocher Carré. Devant le Cimetière des Princesses, elle a dû ralentir sa course, je la connais ma sœur, elle n'a pas voulu arriver toute suante. Ça paraît incroyable mais même dans un moment comme celui-là Blanche n'oubliait pas ses devoirs de grande amoureuse. Ma sœur a besoin de ne pas être ordinaire, Blanche ne peut pas changer, elle a mis la barre tellement haut, ce serait s'écraser.

Sans Hichem à rejoindre, elle n'aurait pas hésité à ouvrir la tombe d'une princesse pour s'y cacher. Elle aurait attendu que tous les bateaux de la terre lancent leur sirène au large, en voulant nous croire mon père et moi résignés à la perdre. C'est oublier que je serais venue précisément la chercher là, je sais trop ce qui occupe sa tête pour ne pas réfléchir comme elle. Cette fois, j'avais un élément qui lui manquait.

Après le Cimetière des Princesses, Blanche a dû contourner le hammam et escalader une ou deux terrasses pour atteindre plus vite la cour où elle espérait bien trouver Hichem. Le vent lui a certainement soufflé le quart des dix heures sonnées par les cloches de « la Dame de l'Afrique » comme Hichem s'amusait à appeler la basilique. Dans moins d'une heure le bateau quitterait le quai.

À la sortie de la messe le dimanche précédent, Mgr Duval avait murmuré à mon père qu'il avait trop tardé. S'il voulait quitter Alger, c'était maintenant. Et l'entendant j'avais eu un premier regret. Pour la vue imprenable. Imprenable comme Blanche.

Ma pensée ne la quittait pas, même si coincée sur ce bateau, je ne pouvais m'empêcher de regarder autour de moi. À commencer par ceux bousculés par Blanche et mourant d'envie de lui emboîter le pas, tout en étant prêts à défendre bec et ongles leur bout de place sur le pont. Parmi nous pas un ne désirait mourir ici, pas davantage vivre ailleurs. Et le soleil qui commençait à nous taper sur la tête, c'était le premier beau jour de l'année, un de ces jours d'hiver où la douceur de l'air fait un retour en force. 25 mars 1962, certaines dates vous poursuivent sans fin jusqu'à la fin. Elles décident de tout, elles sont la balise, le repère. Notre repaire. Tout le monde ne monterait pas c'était certain. Des hommes sanglotaient, des femmes s'effondraient et les enfants se soudaient à leurs parents. Une bombe là-dedans aurait fait un beau carnage.

Quand Mgr Duval avait affirmé : « cela sent la fin », Blanche, toute joyeuse, s'était tournée vers moi. Sortant de sa bouche les mots dansaient, ils avaient été retenus trop longtemps. « Tout va redevenir comme avant alors. Fini les explosions, on pourra recommencer à courir dans Alger. » Ce n'était pas une question. Hichem lui laissait toujours un peu d'avance. Blanche savourait de le sentir se rapprocher dans son dos jusqu'à la toucher.

Ma sœur avait eu un de ses regards rêveurs et j'avais pensé : moi aussi je cours mais pas à leur manière, toujours quelque chose à faire, vérifier ou terminer. Tout doit être parfait, je ne me cède rien, je tronçonne le temps en minutes, le grappille et quasi à la seconde près je réalise mon programme. Quand je pense au repos, je pense à la vieillesse, aux années immobiles sur une chaise, aux petits pas, à tout qui trébuche. Il sera temps alors de s'accorder la paresse et quoi ? Faire le tour de sa mémoire ? J'ai eu de ces heures lentes au pied de Notre-Dame d'Afrique à me perdre dans la mer en attendant la nôtre ; je les connais bien avec leur séduction trompeuse. Notre mère arrivait, nos genoux se touchaient, d'ailleurs je ne l'attendais pas, j'étais bien dans les vagues lointaines. Je n'ai pas besoin de m'immerger pour m'enfoncer dans la mer. Au contraire, plus je la regarde de haut plus elle m'attire. Et puis à la dominer, on voit mieux la lumière y jouer. Certains nuages lui faisaient des ombres gigantesques, le plus souvent elle scintillait. Cet or sur son bleu c'était un sourire pour un moment. La beauté, me semble-t-il, c'est rester suspendu à ce qui nous émeut et, tout en s'en détachant, s'en emplir.

La beauté enjoint à la gravité, face à elle on comprend mieux comme tout disparaît.

En Picardie, la mer n'est rien de tout cela. Je m'y fais. Après tout, cette eau n'est pas là pour y nager et je ne me baigne pas. Une bonne raison de nous accorder, reste juste à lui trouver un bon point de vue. Toi Thomas, tu aimes le bord de mer avec la vase qui colle aux talons, les couteaux claquemurés sur leur muscle. Tu aimes jouer avec l'eau, touchera, touchera pas, et moi je pense à la lessive derrière. Ce que je préfère dans la Manche c'est sa marée, comme elle recouvre, et pas seulement le sable. Des champs, les chemins. Quand elle repart jusqu'à en perdre de vue la mer. Oui, j'aime comme elle nous la rend inaccessible.

En observant Blanche fendre la foule, j'imaginais un courant la ramenant d'où elle venait, de ceux qui vous ligotent les chevilles et les bras. On a beau nager, y laisser son souffle, rien n'y fait, on ne peut rentrer. Et l'on voit la terre se déplacer à l'opposé de notre volonté, lutter ne servira à rien, la côte s'éloignera. Beaucoup finissent par paniquer, Blanche, non. Pour arriver au-delà du Kiosque peu après le quai, elle a su repousser la marée humaine, remonter à contre-courant cette mer qui la déborde mais ne la traverse pas. Doucement, en ne lâchant pas sa force, centimètre par centimètre, elle a progressé.

Arrivée dans la Casbah, la suite lui paraissait facile, elle connaissait le chemin par cœur et plus d'encombrement pour la freiner. Depuis trois ans, à moins d'avoir à faire dehors, mieux valait rester chez soi, ville arabe ou pas.

Comment a-t-on pu appeler événements des années de peur ?

La semaine précédant notre départ, la mère d'Hichem avait été salement secouée par des soldats. Ils étaient venus chercher le père, ils avaient embarqué la femme. Nous avions été prévenus tout de suite, après tout Hichem était un peu le fils de la maison mais déjà la mère d'Hichem revenait, sans son foulard et la bouche devenue un fil. Depuis, son fils se cachait. De Blanche ? Elle avait eu beau interroger son frère, ses sœurs, eux si complices d'habitude se contentaient de secouer la tête de droite et de gauche. Je n'avais pas parlé des soldats à Blanche, de leur violence. Pour elle, la mère d'Hichem avait juste souffert d'une bousculade agrémentée d'une ou deux injures racistes comme il en fleurissait, on s'habitue presque…

Rien ne pouvait se passer comme Blanche l'avait projeté.

Pendant sa course, ma sœur s'en était convaincue, s'il le fallait, elle se donnerait à Hichem séance tenante pour mieux se l'attacher. Lui, la protégerait ; et j'avais éprouvé une tristesse infinie croyant l'entendre ajouter : de toi.

Mon père avait fini par la rattraper, elle l'apercevait se précipitant à sa suite, sur le point de l'obliger à le suivre. On ne prend pas de force une fille comme Blanche. Personne, se répétait-elle ne l'emmènerait plus par surprise. E