Main La mort du pusher
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La mort du pusher

ENQC91067
Year:
2016
Language:
french
File:
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1

La mer l'emportera

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 227 KB
2

La mort des Césars

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 1.78 MB
Marie Gagnon

			La mort du pusher

			roman





la mémoire de Guido Molinari, mentor et ami, et avec une pensée pour Paul Cursol et pour mon père spirituel Fray Alain Major.





Chapitre I


			Le compte à rebours vient de s’enclencher. Pour Jos, son existence se joue ce soir et il a tout prévu pour conserver sa précieuse peau. En ce dernier vendredi de novembre, une neige épaisse bâillonne le sol et étouffe les bruits.

			Rue Saint-Dominique, Jos fait partie des meubles. Vautré sur son vaste divan comme une boursouflure du tissu, le ventre émergeant tel un coussin parmi les autres, il attend. La peur l’oppresse. Son corps enflé, malade, surdosé de pilules et de drogue, sue l’angoisse par tous ses pores. Jos, mafieux de grande famille, un temps intervenant dans une maison de thérapie pour drogués, mais redevenu consommateur et pusher, veut vivre. Plus que jamais!

			Son délabrement intérieur des dernières années, sa débâcle physique, sa fatigue et ces douleurs constantes dans les os lui rappellent la précarité de l’existence.

			La veille, par l’entremise d’un tiers, Jos a appris que le clan Ciottolo avait finalement voté sa mort, longuement remise et toujours reportée.

			—	Ton exécution aura lieu demain soir, lui a soufflé, blanc de peur et de manque, un pauvre drogué qui a des contacts dans le milieu.

			Jos est resté impassible. Le junkie a poursuivi bas, murmurant:

			—	Je… je sais que vous ne vendez pas à des particuliers comme moi… du moins rarement, mais mon info vaut quelque chose, pas vrai?

			Enfin, devant ce Jos opaque, il a répété:

			—	Demain soir. Entre vingt et vingt-deux heures… Même jour, même heure que les ravitaillements en drogue. Comme ça, ils ont pensé… Vous serez sans méfiance… Et ils vous tueront!

			Jos encore une fois n’a rien laissé paraître de son émotion. Admiratif, l’indicateur, avec en main son petit sachet d’héroïne obtenu en échange de l’info, s’est glissé hors du loft. Tel un chat peureux, il rasait les murs.

			Oh! Madone, a murmuré Jos une fois seul. Il s’es; t agrippé à une chaise: Oh Madone!

			Puis, une pensée a fait naître sur ses lèvres un amer sourire: l’air du parrain demain soir si ses molosses à deux pattes reviennent vers lui la queue haute! Cet air, Jos l’imagine, sera celui d’un fauve repu, avachi dans son fauteuil de cuir à oreillettes.

			Peut-être, le vieux Ciottolo ira-t-il jusqu’à donner à ses tueurs l’accolade réservée aux plus précieux de ses collaborateurs. Ultime récompense jetée à ces brutes comme un os à des chiens. Debout à sa gauche, un peu en retrait, le fils aîné, Dany, éternel envieux de Jos, prendra la mine heureuse de quelqu’un pour qui tout est dit.

			Il y a deux ans, il y a un an, Jos s’attendait à cette funeste visite. Mais le temps avait engourdi ses craintes. Depuis six mois, rien de plus grave que des remontrances molles lui ont été adressées par le parrain, via des subalternes plus impressionnés par Jos qu’empressés de le brusquer. Jusqu’à hier, Jos ne croyait plus qu’on veuille l’éliminer. Plus du tout.

			Et voilà que si!

			Certes, il y a belle lurette qu’il n’est plus un proche du parrain. Il en a déboulé des paliers depuis… Mais c’est lui, le plus gros fournisseur d’héroïne du quartier est. Celui qui reçoit la drogue de première main, la coupe, la vend à une dizaine de clans ou de gangs qui la coupent et la revendent, jusqu’aux petits pushers de rue. Si Jos n’avait plus toute la confiance du parrain, ce dernier lui en accordait jusqu’à aujourd’hui encore assez pour le garder à un tel poste! C’est cette raison, plus que toute autre, qui a endormi la méfiance de Jos.

			Comment les Ciottolo vont-ils procéder? Sont-ce les mêmes deux vieux capos que Jos a l’habitude de voir qui seront chargés du sale boulot? Jusqu’ici, leur unique travail consistait à le fournir en came et à recevoir le paiement des dernières ventes. Une job de tout repos à ce niveau du crime. Presque sans risque, en fait. La flicaille s’essouffle aux premiers échelons d’une hiérarchie, et ses coups de filets n’attrapent que les petits revendeurs!

			Amollis par l’âge, les capos devront-ils retrouver les nerfs de leur jeunesse pour abattre Jos? Si c’est le cas, ça ne devrait guère leur plaire. Le clan conserve pour ses vétérans des postes de retraite qui sauvegardent leur dignité et ne demandent que peu d’efforts. Celui de fournir des revendeurs de haut vol, est un de ces boulots-­pensions. Tuer par contre… Le conseil les remplacera-t-il pour l’occasion par deux jeunes pleins de zèle?

			Mais non, se sermonne Jos. On sait que je vais me méfier de nouveaux visages…

			Enfin! Le pusher n’attendra pas de savoir qui s’est vu attribuer le contrat sur sa tête. Il va fuir.

			La nouvelle de sa prochaine élimination a réveillé quelque chose en lui. Depuis le décès de sa compagne Tatou, Jos se saborde, se laisse couler comme le Titanic. C’est fini. Il va redevenir le battant, l’homme respecté de la mafia montréalaise. Hier, tiré des brumes de sa déchéance, Jos s’est préparé avec soin.

			Tout d’abord s’occuper de son jeune frère, Fredo, qui l’a suivi sur la pente dangereuse de la consommation. Il lui a fait parvenir six grammes d’héroïne avec instructions de n’en consommer chaque jour que le strict minimum. Aussi, interdiction formelle de s’aventurer hors de la maison de Taglione. Fredo doit simplement attendre un message de son aîné.

			Foutu heureux hasard que Taglione soit l’hôte de son cadet depuis huit mois. Taglione est un mafieux indépendant de Montréal – du moins c’est ce que tout le monde croit — respecté et apprécié de toute la mafia. Neutre dans les querelles de clans, personne, et surtout pas les Ciottolo qui tiennent à leur réputation, n’ira lui chercher noise. En tout cas, jamais pour du menu fretin comme Fredo, que l’hospitalier Taglione se fait un devoir de protéger.

			À peu près tranquille sur le sort de son frère, Jos s’est inquiété pour lui-même.

			Madone! Que faire?

			Demander de l’aide au parrain Peone, le frère de son père décédé? Il en a rejeté l’idée à cause de la promesse faite à la Mamma sur son lit de mort: ne jamais travailler pour son oncle, ni lui accorder sa confiance. Il n’en connaît pas les raisons, mais une promesse faite à une mère est sacrée. C’est pourquoi, depuis la fin de l’adolescence, il travaille pour la famille Ciottolo. Cette dernière s’apparente aux Stallone, la famille paternelle de la défunte Mamma qui lui en a ouvert les portes. Les Ciottolo sont une des grandes familles mafieuses de Montréal, avec les Peone et les Brazzi. Juste en dessous de ces élites, il y a bien sûr les Campello, les Roccagelli et les Maldini…

			Mais aucun de ces clans ne se mouillera pour venir en aide à un Peone renégat et drogué de surcroît!

			En désespoir de cause, Jos s’est résolu à faire appel à l’un de ses clients. Un de ces rares junkies à qui il accepte de fournir un peu de drogue en souvenir du bon vieux temps.

			—	J’ai mes pauvres, répond-il aux capos qui le fournissent en héroïne lorsqu’ils lui reprochent une accointance indigne de lui, selon eux.

			Ce pauvre, surnommé Speedy, est accouru à son appel à l’aide. En échange d’un gramme et de quelques babioles destinées à une nouvelle flamme, Speedy s’est vu chargé de joindre la seule personne susceptible de vouloir et de pouvoir aider le trafiquant: Emma Deschênes.

			Clean depuis cinq ans, Emma avait été la compagne de l’ancien client et ami d’enfance de Jos: Serge. Ce dernier, atteint de graves problèmes mentaux, s’était suicidé en détention à la prison de Bordeaux. Emma éplorée décida d’en finir avec sa vie d’héroïnomane et de se livrer aux policiers. Elle avait purgé deux ans au pénitencier de Joliette sans jamais dénoncer qui que ce soit. C’est l’une des raisons pour lesquelles Jos a pensé à elle. Elle est loyale, ne fricote pas avec la mafia, et sa sobriété qui dure l’a fait oublier du milieu.

			Devenue écrivaine, Emma aide ses anciens compagnons de galère qui rament encore par de menues oboles, malgré ses revenus d’auteure très modestes. Speedy la croise parfois rue Mont-Royal:

			—	Elle demande toujours comment tu vas, Jos!

			Vague bougonnement.

			—	C’est presque une ermite…

			—	Madone! Une quoi? Parle pour que j’te comprenne, Speedy!

			—	Enfin… Elle ne sort presque plus de son appartement. Elle s’y terre comme un lion dans sa tanière… «J’suis plus capable de communiquer avec les gens», c’est ce qu’elle m’a dit la dernière fois où j’l’ai vue rue Mont-Royal. Selon moi, Jos, Emma agit encore comme une prisonnière et…

			Jos s’est empressé d’interrompre le punk qui ne s’essouffle jamais de parler:

			—	O.K. Je sais. J’la connais… Une drôle de fille… Mais tu dois la trouver aujourd’hui… il faut qu’elle me planque pour un temps… Elle le fera en souvenir de Serge… Dis-lui d’être ici avant vingt heures, bien avant… après… ça risque d’être trop tard… Dépêche-toi, Speedy… J’attendrai…

			Et Jos attend. Il est à présent presque vingt heures. Étalé sur son sofa, le mafieux se dit que la «drôle de fille» représente tous ses espoirs.

			Elle devrait avoir accepté de lui rendre service, sinon Speedy serait revenu lui signifier son refus. Mais le temps avance et Emma tarde. Les tueurs de Ciottolo sont peut-être déjà en route, peut-être déjà dans les escaliers? Pour la millième fois, au moins, Jos calme par de grandes respirations son cœur affolé.

			Il refait mentalement son inventaire; deux grammes de smack. Maigre butin après les six grammes remis hier soir à Fredo. De plus, on est jour de ravitaillement, où parfois ne lui restent que quelques demi-points. Encore heureux que l’un de ses bons clients, revendeur dans le quartier Saint-Michel, ait remis son achat à sept jours. Les petits pushers de rue, ses clients, n’ont pas écoulé toute leur drogue. Ainsi, Jos a pu aider son frère et payer les services de Speedy. Avec les deux bouteilles de méthadone, ça devra lui suffire le temps de voir venir.

			Soudain, une voix chuchote à ses oreilles, comme le glas d’une cloche le jour des Morts:

			—	Hey, Jos! C’est moi, Emma! Pas encore prêt?

			Jos ouvre les yeux. La «drôle de fille» est à moins d’un pas du divan où il gîte.

			Comment diable est-elle entrée? Il s’est barricadé à double tour et deux fois plutôt qu’une! Grâce à Speedy sûrement. Le punk sur patins à roulettes à qui aucune serrure ne résiste. Devinant sa pensée, Emma hoche la tête:

			—	C’est Speedy qui a ouvert… il voulait faire ça en silence au cas où…

			—	Au cas où j’aurais été mort ou pas loin de l’être et que des tueurs soient encore dans le loft?

			Emma reste insensible au sarcasme.

			—	Il est redescendu faire le guet et… il n’est pas seul…

			Jos se raidit:

			—	Quoi? Qui est avec lui? T’es folle? On ne peut finalement compter que sur soi-même! Si j’avais su…

			Rage et colère lui donnent l’énergie nécessaire pour se redresser en position assise, quoique avec difficulté. Cela fait naître dans les yeux d’Emma une lueur de compassion, voire de pitié.

			Jos a bien changé depuis cinq ans. Emma, svelte et le teint clair, resplendit de santé. Tout le contraire du mafieux! Pour Jos qui a été son intervenant en thérapie, puis son pusher, c’est dur. Il se voit dans les yeux de la jeune femme; une baleine échouée sur la rive! Quelle honte! Il ne peut presque plus s’habiller seul désormais. Il reste en sous-vêtements ou en robe de chambre toute la journée et ne sort que s’il y est obligé. Le premier client qui se présente lui sert de valet et l’aide tant bien que mal à enfiler un pantalon et un chandail.

			Ce soir, il comptait sur l’aide d’Emma pour se vêtir. Idiot! Il le regrette maintenant. Il avait oublié certains airs que prend Emma lorsqu’elle décèle chez autrui une quelconque faiblesse. On dirait de la pitié! Ce qu’il lit dans les yeux de la jeune femme lui pèse et l’humilie.

			Elle devine ses pensées mais passe outre:

			—	Calme-toi, Jos, je t’en prie. C’est Fredo qui est avec Speedy. Il était en bas quand on est arrivés. On n’a rien pu y faire.

			Jos ferme les yeux. C’est le comble. Madone! Qu’est-ce que son frère vient foutre ici? Il a pourtant reçu ses instructions. Le sang afflue sur le visage de Jos qui bout d’une colère contenue. C’est plus fort que lui. Jos sait qu’on chuchote sur son caractère exécrable, ses silences, son peu de sociabilité, ses colères maîtrisées mais terribles.

			—	Madone! Lui as-tu dit où on allait? J’espère que non?

			—	Non. Et il ne m’a rien demandé… mais je ne te comprends pas. Il veut t’aider et il prend des risques. Si les Ciottolo l’apprennent…

			Un rire féroce:

			—	Rien. Il ne risque rien, car il ne sait rien… Ils peuvent essayer de le suivre pour tenter de savoir où je crèche, c’est tout. Son p’tit cul est à l’abri. Le tien aussi si tu t’inquiètes.

			La flèche manque son but. Emma fait partie de ces gens qui ne pensent jamais à eux.

			—	Ils ne vont pas le soudoyer? Ils peuvent essayer de le faire parler?

			—	J’te dis qu’non…

			Ce qu’il pense mais ne dit pas, c’est que la famille prime par-dessus tout chez les mafieux. Mauviette ou pas, Fredo est un Peone. Et les Ciottolo n’iront pas se mettre cette importante famille à dos pour son pauvre imbécile de frère. Ils le veulent, lui Jos, car, un temps proche du parrain Ciottolo, il a été témoin de plusieurs meurtres commandités et de magouilles d’importance. Comme il est un drogué, un être à risque qui peut les vendre au plus offrant, il faut s’en débarrasser! Une élimination de temps à autre, de façon discrète, passe dans le milieu pour un mal nécessaire. Et Jos est dangereux! Pas Fredo, se répète-t-il comme pour s’en convaincre; Fredo ne peut rien prouver qui fasse du tort aux familles. On ne massacre plus en série comme au temps d’Al Capone!

			Malgré les nombreux termes péjoratifs dont il affuble son cadet, Jos aime son frère. C’est une crapule, un faible, un lâche mais… c’est son frère, et la Mamma le lui a confié.

			Jos ne veut pas voir Fredo mêlé à cette sale histoire. Merde! C’est son petit frère. Malgré sa jeunesse passée dans les rues de Montréal entouré de Trudel, de Tremblay et de Gagnon, presque tous issus de foyers éclatés, Jos a hérité de ses ancêtres siciliens le culte de la famille.

			Pendant qu’il rumine sur la présence de son frère chez lui alors qu’il le croyait à l’abri chez Taglione, Emma ne cesse de trottiner d’un bout à l’autre du loft. Il la voit ramasser sur le plancher, parmi la jonchée de vêtements qui forment une mosaïque, par ici un bas, par là un chandail, de la même façon qu’on pige dans un tas d’immondices un objet qu’on a perdu; du bout des doigts et en se pinçant le nez.

			Pourquoi ces grimaces? Certes, l’appartement est en désordre, mais il est propre. Malgré l’abattement qui habite Jos depuis quatre ans, il garde une certaine fierté. Un de ses clients, accompagné de sa conjointe, fait le ménage du loft deux fois par semaine contre quelques sachets d’héroïne. La pièce sent encore l’eau de Javel du nettoyage de la veille et Emma peut constater qu’il n’y a aucune poussière sur les meubles. Alors?

			Le mafieux lui en veut à trente-cinq ans d’en paraître vingt alors que lui, à quarante, en paraît soixante. Et surtout il s’en veut à lui-même d’avoir dû lui demander de l’aide. Lui, un Peone! Devoir sa survie à une ancienne junkie, une femme, une intellectuelle, qui vivote de quelques droits d’auteur misérables sans chercher à augmenter son niveau de vie ou à changer ses fréquentations.

			Elle n’a aucune sympathie pour lui non plus, de toute façon. Tout au plus l’aide-t-elle en souvenir de Serge et parce qu’elle considère que c’est son devoir.

			Il ne sait comment, il enfile seul son pantalon et prend soin de s’attacher à la taille cette ceinture munie d’une glissière intérieure qui cache ses mille et quelque dollars restants, ainsi que ses deux derniers grammes d’héroïne. La méthadone est déjà dans son sac à dos. Il ne peut s’en procurer d’autre; les gars des Ciottolo vont surveiller tous les points de distribution en pharmacie. Tous les pushers de la ville seront aussi sommés de ne rien lui vendre. S’il veut de la drogue, il lui faudra en obtenir à l’insu de la mafia.

			Tout à ses réflexions, il ne se rend pas compte qu’Emma, penchée à ses pieds, tente en vain de faire monter sur sa cheville enflée un bas récalcitrant.

			—	Tes bas… impossible de les enfiler…

			Jos repousse le bras de la jeune femme:

			—	Madone! T’as qu’à couper l’élastique… T’es niaiseuse ou quoi? Y a des ciseaux sur la table.

			Emma reste calme. Elle ramasse les ciseaux et dit:

			—	Il faut nous dépêcher. Ils veulent ta peau, ces salauds. J’ai un endroit sûr où tu seras à l’abri comme nulle part, mais on ne doit pas me soupçonner de t’aider… tout serait perdu. Je t’en supplie, faut pas qu’on me voie!

			Jos renifle l’odeur âcre de sa propre sueur; la pression martèle ses tempes. De plus, une violente douleur à la nuque lui donne envie de vomir. Ah, toute cette rage, toute cette impuissance en lui. Il voudrait blesser l’écrivaine dans son amour-propre, se défouler sur elle… Peut-être ainsi souffrirait-il moins? Injustes sont les mots pleins de fiel qui sortent de sa bouche:

			—	Pourquoi t’es arrivée si tard? T’espérais que les tueurs seraient passés? Qu’ils auraient fait leur sale boulot? T’aurais pu te vanter d’avoir voulu m’aider sans prendre le moindre risque. Tu dois être déçue. On aura de la chance si on réussit à fuir avant qu’ils débarquent.

			Ni pointe ni dard dans la réponse d’Emma que Jos reçoit pourtant comme un poing.

			—	On aurait sauvé du temps si t’avais déjà été prêt. On dirait plutôt que c’est toi qui mets tout en œuvre pour qu’on te trouve. Écoute, Jos…

			Il ne saura jamais ce qu’Emma s’apprête à dire, car le bruit d’une galopade dans le corridor ne laisse pas le temps à la jeune femme de terminer sa phrase.

			Une tête de gargouille moderne apparaît dans l’embrasure de la porte laissée entrouverte par Emma.

			C’est Speedy.

			Imaginez!

			Des cheveux vert fluo qui s’épivardent par mèches autour du crâne comme les rayons de soleil dans les dessins d’enfants. Un visage pâle presque transparent, pareil à celui qu’on prête aux vampires et qui est l’apanage des junkies de longue date. Des joues creuses qui se rejoignent sous le nez et des paupières bombées au-dessus d’yeux bleus aux pupilles tant dilatées qu’ils en paraissent noirs. Des lèvres minces dont l’une est coupée au centre par un anneau d’or. Des piercings, il y en a partout: au bout du nez légèrement retroussé, sur les oreilles assez pointues pour faire songer aux elfes de Tolkien, sur la langue, en fait, partout où c’est possible sur cette carcasse bardée de vêtements de cuir. Le punk ne déparerait pas la devanture d’une joaillerie. En tout cas, de celles qu’on peut voir rue Crescent.

			Et tout ce paysage, car Speedy n’est pas un homme mais un paysage, se trouve haut perché sur une étincelante paire de bottes à talons mauves. Celles-ci remplacent pour l’heure ses patins à roulettes retenus autour de son cou par leurs lacets. Patins que ce marginal enlève rarement. Il lui faut une neige bien épaisse au sol pour se résigner à les porter comme un collier.

			Speedy est un volubile. Sa parole coule comme un torrent, les mots s’entrechoquent, son souffle devient court: il ne prend pas le temps de respirer entre deux phrases:

			—	On vient de voir une auto faire deux fois le tour du bloc. Ils doivent chercher où t’as planqué ton char.

			—	J’l’ai vendu.

			—	Pis là y sont en train de stationner.

			—	On est à pied?

			La voix basse, sans force, provient d’une frêle silhouette qui s’encadre à gauche du punk.

			—	Mais oui, Fredo, et c’est mieux ainsi. Ils ne s’attendent pas à ça, ils vont surveiller les rues et les grandes artères, pas les ruelles et les cours…

			—	Mais où on va au juste, Emma? C’est loin?

			—	Toi, tu ne vas nulle part, grogne Jos qui, enfin prêt, le manteau boutonné, le sac à dos sur l’épaule, s’apprête à saisir la clé du loft.

			Après un haussement d’épaules, il la laisse là, bien en vue sur la table. Un pied-de-nez lancé aux Ciottolo et au destin.

			—	Le vieux Sandro Ciottolo est mort…, halète Fredo dans le dos de son frère. Dany est le nouveau parrain depuis deux jours, et le premier ordre qu’il a donné, c’est de te tuer… tu sais comme il te hait.

			—	Comment tu l’as appris?

			—	Des hommes sont venus chez Taglione hier… j’les ai entendus parler… Le vieux Ciottolo est mort au restaurant, d’une crise cardiaque…

			Et voilà! La mort du vieux lion permet au jeune fauve d’assouvir sa haine envers un ancien camarade qui l’a évincé dans l’estime de son père.

			Fredo n’ose croiser le regard de son aîné. Jos passe devant lui et déboule plus qu’il ne descend l’escalier de secours. Son mal de tête empire. Madone! Le vieux Ciottolo est descendu aux enfers! Et lui qui gardait l’espoir d’une quelconque entente avec le parrain. C’est vraiment une fuite à mort à présent! Jamais Dany ne voudra négocier d’arrangement avec son ancien rival. Il ne sera satisfait que devant le cadavre de Jos.

			Jos court en se dandinant comme un canard. Ses cuisses, trop grosses, se frottent l’une à l’autre. Ridicule à son âge de fuir ainsi à la nuit tombante en compagnie des pires losers qu’il connaisse. Emma, Speedy et son taré de frère! Le punk surtout qui gîte la plupart du temps à la Maison du Père et qui a toujours le ventre creux. Emma, elle, vit la tête dans les nuages, heureuse de noircir du papier, alors que Fredo est un imbécile qui, pour le malheur de Jos, s’appelle Peone.

			Madone! Quel merdier! Il a bien l’intention de se ressaisir. Mais il doit d’abord sauver sa peau.

			Dehors, des bourrasques de lourds flocons giflent les fuyards. La poudrerie est devenue tempête. Dans la cour gît un bonhomme de neige, sans doute érigé par les enfants du quartier, dont le corps évoque un lutteur vaincu qui n’a pu se relever.

			Speedy les pousse de la voix, les houspille, mais leur course est lente. Chaque pas est un supplice. Ils parviennent enfin à une clôture de trois mètres, qui sépare le building où habite Jos de celui des voisins.

			Cet obstacle, il faut le franchir! Speedy lorgne le corps énorme du pusher et affiche un air découragé. Jos surprend ce regard. Par orgueil, par peur, allez savoir, il agrippe la clôture et, dans un effort insensé, parvient à hisser sa lourde carcasse jusqu’au sommet. D’un élan il se jette de l’autre côté, où l’amas de neige au sol l’accueille comme un matelas. Il est passé! Fredo et Emma suivent eux aussi sans problème. C’est finalement Speedy qui éprouve le plus de souci pour l’escalade; les lacets des patins qui pendent à son cou s’accrochent au grillage métallique de la clôture et l’étranglent. Jurant, pestant, tel un renard pris au collet posé par un chasseur, il se libère enfin, mais, parvenu au sommet, il perd l’équilibre et chute par terre, les quatre fers en l’air!

			Personne ne s’esclaffe devant le punk rouge de honte qui gigote dans la neige. Une seule pensée, un seul but les habite: s’éloigner au plus vite!

			Seule Emma sait où ils vont. Elle connaît Montréal comme sa poche. Elle leur fait traverser des cours, des arrière-cours et des ruelles. Un parcours harassant; le souffle court, la vision limitée à trois pas, et la peur! Les Ciottolo ont peut-être compris, maintenant, que leurs proies sont à pied. Peut-être vont-ils leur tomber dessus d’un instant à l’autre! Les fugitifs débouchent enfin boulevard De Maisonneuve, plus morts que vifs. Jos, le visage écarlate, étouffe, au bord de l’apoplexie. Malgré la crudité du froid, l’intérieur de son corps bout. Il enlèverait avec joie tous ses vêtements.

			Emma lui chuchote quelques mots à l’oreille. Le mafieux hoche la tête, se détourne de la jeune femme, respire profondément puis scrute les alentours. Il avise un abribus vide et s’y dirige en faisant signe aux autres de le suivre. Il accapare l’unique banc avec un bruyant soupir. Protégés du vent, les fuyards font le point de la situation.

			Leur chemin et celui de Speedy se séparent ici. Le punk a déjà pris trop de risques. Il s’est montré téméraire en faisant le guet en bas de chez Jos. On aurait pu le voir! Il ne connaît pas l’adresse du repaire trouvé par Emma et n’aura pas à mentir si on l’interroge, ce qui serait surprenant vu que plus rien à présent ne le rattache à son ancien pusher.

			Seule Emma le remercie de son aide. Fredo, à part un bref conciliabule avec Jos, n’a pas pipé mot de tout le trajet et garde les yeux baissés. Quant à Jos, il considère l’aide apportée par le punk comme allant de soi. Il esquisse tout juste un geste désinvolte de la main, une sorte de salut. Sans rancune, Speedy s’éloigne en fredonnant une chanson d’Éric Lapointe. Le mafieux le regarde se fondre dans la tempête comme avalé bout par bout; les jambes d’abord, puis un bras… puis finalement sa crête-de-coq qui flotte un moment: un vert fluorescent mêlé à la blancheur des flocons sur fond de nuit. Cela donne à l’ensemble l’allure sépulcrale d’une âme s’envolant vers l’au-delà. Jos frissonne, en proie à un triste pressentiment.

			Le froid pince, le vent cingle, la neige épaisse et lourde recouvre la petite troupe qui a repris sa marche. Emma semble inépuisable mais lorsqu’ils débouchent sur Sainte-Catherine, elle s’appuie contre un mur de brique quelques instants puis hèle un taxi en direction de l’est. Fredo s’assoit à l’avant alors qu’elle et Jos s’installent sur la banquette arrière.

			Après quelques instants, où chacun reprend souffle et chaleur, Emma se tourne vers son ancien pusher.

			—	Je t’emmène dans une planque sûre où tu pourras rester quelques semaines. Un à deux mois peut-être? Pour plus de sécurité, faudra que j’y pieute aussi. Speedy est loyal mais on ne sait jamais. Il peut flancher et donner mon adresse sur Mont-Royal… Alors j’aime mieux changer de piaule et, le temps que tu t’organises, j’ai pas le choix de vivre avec toi. Je m’inquiète juste de savoir si ça va être long parce que j’ai presque terminé mon prochain roman et…

			Sec, Jos la coupe:

			—	Quatre semaines, cinq tout au plus, et j’aurai quitté le pays en compagnie de Fredo.

			Il lance un regard fatigué à la nuque courbée de son frère qui somnole.

			—	Le problème, c’est lui. Y dit qu’un des invités de Taglione lui a volé le smack que j’lui ai fait remettre hier… Ce n’est pas vrai… Taglione fréquente que des crapules de haut vol, pas des voleurs de bas étage!

			Car durant leur marche forcée dans la tempête, Fredo s’est de nouveau approché de Jos et a tenté de justifier par un mensonge la perte des six grammes d’héroïne.

			—	L’imbécile, poursuit Jos… Y voulait épater les junkies du quartier en donnant des doses gratis, ouais… S’acheter des amis… voilà c’qu’il voulait… le con! Et tout ça sur mon dos. Maintenant Fredo n’a plus de drogue et il m’en reste à peine pour moi-même… Quant à l’argent… Enfin on verra.

			Puis se secouant:

			—	Ta piaule est assez grande pour trois?

			Emma s’anime:

			—	Oh, oui! C’est un grand six et demie, meublé, chauffé et éclairé. Y a de la bouffe pour au moins un mois et on a même le câble et le téléphone.

			Jos passe une de ses mains gantées sur sa tempe douloureuse. Le gant mouillé de neige fondue le rafraîchit. Madone! Quel réconfort.

			—	Un six et demie? Toi? La pauvre fille…

			—	Je n’ai pas d’argent! C’est une gracieuseté de l’un de nos grands peintres du Québec, Molinari, mécène à ses heures. Il possède plusieurs immeubles à logements et a voulu m’en fournir un gratos pour les cinq prochaines années avec tout le mobilier et…

			—	Pourquoi, alors, t’habites toujours ton taudis rue Mont-Royal?

			—	Parce que j’ai refusé…

			—	Quoi? T’es folle! Pourquoi on y va alors?

			—	Lorsque Speedy est venu m’annoncer que t’avais besoin d’une planque, je suis revenue sur ma décision, enfin en partie… J’ai dit à Molinari que j’acceptais son offre pour quelques semaines seulement… C’est pour ça que j’étais en retard.

			Jos la regarde, ébahi. Emma est pour lui un animal d’une espèce inconnue.

			—	Pourquoi t’acceptes pas les cinq ans?

			Puis, une lueur paillarde dans les yeux:

			—	Il t’a fait une offre peu convenable, ton peintre? C’est ça, hein? Y voulait quelque chose en échange…

			Emma s’indigne:

			—	Faut toujours que tu salisses tout! Jos, on parle ici d’un geste généreux de la part d’un grand homme envers une auteure en laquelle il croit. Il cherche sincèrement à m’encourager comme il en a aidé plusieurs déjà: peintres, écrivains, sculpteurs… beaucoup lui doivent d’avoir pu travailler en paix. Non, c’est par orgueil que j’ai refusé, tout simplement. Et de toute façon, ça me regarde, ce que je décide!

			Elle baisse la voix:

			—	Il a un cancer du poumon, il est en phase terminale… tu sais… il n’en a plus pour longtemps…

			La jeune écrivaine s’est raidie aux côtés de Jos. Elle chuchote enfin:

			—	Foutue société qui se scandalise de la générosité d’un être humain… Foutu monde qui voit derrière tout geste charitable un calcul, un vice, une mauvaise pensée…

			Ce que dit Emma, Jos s’en moque. Par contre, il ne digère pas l’idée qu’elle ait pu refuser une offre pareille. Madone! Un toit décent et gratis pour des années! Alors qu’elle habite un trou sans téléphone, sans câble; alors que son frigidaire est vide, et sa bedaine pareil! Cela dépasse l’entendement. Folle! Elle est folle et finira probablement dans une ruelle comme un rat. Tant pis pour elle! Jos, lui, a bien l’intention de profiter de l’aide de la jeune femme, sans aucun état d’âme; la vie est un combat où il faut être le plus fort.

			Bon! Emma fait signe au chauffeur. Ils sont arrivés.

			Fredo sort le premier et se courbe aussitôt, frappé par une bourrasque.

			Emma, après un généreux pourboire glissé au chauffeur qui se fend d’un grand sourire, pousse à son tour la portière. Devant ce froid, cette neige, ce vent qui rappelle le hurlement plaintif de bêtes sauvages, Jos paralyse soudain sur son siège. Comme un œuf dans sa coquille, un lion dans son antre, un fœtus dans le ventre de sa mère, il ne veut pas bouger. Rester au chaud, ici à l’abri… mourir s’il le faut…

			—	Qu’est-ce qui t’arrive, Jos? Tu viens ou pas? On gèle!

			Emma le regarde, irritée. Ce qu’il est lent!

			—	Minute! J’arrive…

			Jos s’invective. Est-il un Peone, oui ou non? Se ressaisir. Se ressaisir! Il est temps de laisser derrière lui toutes ces sombres années.

			Et vu ce qui lui pend au bout du nez, c’est tout de suite qu’il doit changer. Il prend une profonde respiration et s’extrait enfin du véhicule.

			La tempête empêche toute vision. En trébuchant, les fugitifs traversent la rue. Quelques pas encore, puis Jos heurte Emma immobilisée devant la porte d’un immeuble. Il devine plus qu’il ne voit la grosse clé – une antiquité – qu’Emma vient de puiser dans ce grand sac de tissu qui remplace de nos jours les sacs en plastique des épiceries et qu’elle utilise comme sac à main. Après quelques essais, la porte s’ouvre enfin.

			—	C’est au dernier étage. Allez, les gars, un dernier effort!

			Un cauchemar sans fin de marches, de paliers étroits qui tournent. Jos s’arrête sur chacun, le cœur près d’éclater, le souffle court. Fredo profite de ces pauses pour retenir son frère par un bout du manteau. Il le supplie:

			—	Hein, Jos, tu vas m’en donner? Juste une petite dose avant le coucher sinon j’vais être malade toute la nuit!

			Jos, incapable de répondre, le repousse d’un geste las, comme s’il chassait une mouche. Obstiné, le cadet revient inlassablement bourdonner aux oreilles de son aîné.

			Enfin, Emma les fait entrer dans l’appartement qui sera leur repaire pour un temps. Le salon est lumineux et une douce chaleur en émane. Jos, complètement épuisé, en pleurerait de soulagement. L’orgueil seul l’en empêche.

			Le mafieux reprend lentement haleine et repousse son frère revenu à la charge:

			—	Ta gueule! T’auras rien ce soir. Demain seulement… pas avec tout ce que t’as pris depuis hier. Pis, il va falloir que t’acceptes d’être inconfortable quelques jours parce que le stock que j’ai, je l’avais gardé pour moi. Je ne sais pas si tu te souviens, mais je t’ai donné le reste. Comme j’ai du cœur, on va partager entre frères, mais ça va être serré, ben serré!

			Jos se tait pour avaler sa salive. Il est peu habitué à parler autant. Il conclut:

			—	Pour ce soir, par contre, niet! Même moi, je me couche à sec. Je veux m’en garder un max pour paraître devant le parrain, Giorgio Peone.

			—	T’as l’intention d’voir le parrain? T’as promis à la Mamma de jamais y demander d’l’aide…

			—	J’ai changé d’idée! Pas le choix et… la Mamma comprendrait…

			Voilà! On n’a qu’à suer la peur pour rompre un serment sacré. Mais il est facile de promettre quand aucune épée de Damoclès ne pendouille au-dessus de sa tête! Si Jos a changé d’avis, c’est qu’il ne peut faire autrement; il a besoin de Peone pour obtenir de faux passeports. Sous leurs vrais noms, son frère et lui seraient tout de suite repérés par les complices douaniers des Ciottolo. Honteux tout de même, tant le parjure à une mère lui semble monstrueux, le mafieux se dit qu’il va prier la Mamma chaque soir. De son bout de ciel là-haut, elle ne pourra que pardonner.

			—	Elle ne comprendrait pas que tu m’laisses en manque…

			Pour commencer, la Mamma ne comprendrait pas qu’il consomme de la drogue, songe Jos.

			Madone! Fredo et ses jérémiades! Toujours pendu à ses basques! Il continue de s’accrocher à son aîné, le retient par le bras, par le bout de son foulard… c’est trop! Cette fois-ci, Jos le repousse violemment.

			—	Fous-moi la paix…

			La voix d’Emma s’élève, apaisante:

			—	Ça suffit! On est tous fatigués. Je vais vous montrer les chambres. Après, peut-être qu’un peu de café…

			Sans un regard à son frère, pitoyable loque recroquevillée contre le mur, Jos suit Emma le long d’un grand corridor aux murs lambrissés de bois et au sol composé de petites tuiles aux couleurs chaudes. Fichu bel appart! se dit-il.

			Sa chambre est très grande, avec des fenêtres qui donnent sur la rue. Un lit double avec une courtepointe et des oreillers moelleux.

			—	Non, pas de café, Emma. Je me couche tout de suite…

			Avant que le sommeil l’enveloppe, Jos soupire. Madone! Entre les élucubrations d’Emma, les geignardises de son frère et la minceur soudaine du fil qui le retient à la vie, il lui faudra trouver comment ne pas devenir fou.





Chapitre II


			Jos se réveille dans un matin tout silence. Par la grande fenêtre, à gauche du lit, son regard plonge sur une rue déserte. Lasse des coups de neige reçus la veille, Sainte-Catherine dort sous un lourd édredon blanc que seul le soleil pourra effacer. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui; l’astre solaire a replié ses rayons, comme s’il croisait les bras, et roupille derrière de sombres nuages.

			En face, légèrement de biais, Jos aperçoit la devanture de l’herboristerie Desjardins. Un flot de souvenirs l’assaille; il connaît bien la boutique. La Mamma les traînait là, lui et ses frères, une fois par mois, les tirant par le bras comme on tire sur une laisse. Et dans cet antre exotique, la bonne odeur des herbes et des épices leur chatouillait les narines. Le commerçant et sa mère tenaient des palabres à n’en plus finir et c’étaient des chuchotements et des rires entre habitués, le plus souvent des femmes. Que de ragots voletaient au-dessus des bacs de clous de girofle, de gingembre ou de persil! Elle prenait de la place, la Mamma; c’était elle qui parlait le plus haut et le plus fort, son rire chantant d’Italienne s’entendait jusque dans la rue! Parfois ils y rencontraient la Mamma Ciottolo, aussi maigre et sèche que la mère de Jos était grosse et pleine de vie.

			Les Ciottolo! Le souvenir de ces rencontres freine net la nostalgie du rêveur. Toutes ces années passées à travailler pour eux! Des années sombres qui l’ont conduit à ce triste dénouement: fuir.

			Normalement, c’est pour le parrain Giorgio Peone, le frère de son père, que Jos aurait dû travailler. Selon des préceptes établis depuis des générations dans le clan des Peone, le fils œuvre pour son père, pour son oncle, ou à défaut, pour la famille du côté maternel. Mais, à la mort du père de Jos, retrouvé avec des pantoufles de ciment dans la rivière des Prairies, la Mamma lui avait fait jurer de ne jamais se mettre à la solde des Peone.

			—	Tu dois travailler pour les Ciottolo, mon fils. Ce sont de vagues cousins du côté de mon père… Mais promets-­moi de ne pas travailler pour ton oncle Giorgio! Jamais!

			—	Je promets, Mamma. Mais pourquoi?

			Mais la Mamma au corps amaigri, toute petite sur son lit d’hôpital – elle qui avait été si grosse –, s’était éteinte sans lui répondre.

			À ce moment-là, Jos attachait peu d’importance à ce mystère. Les Ciottolo étaient des mafieux modernes, aux idées larges, plus puissants d’ailleurs que les Peone engoncés dans des préjugés qui n’avaient plus cours. Par exemple, les Ciottolo s’érigeaient en trafiquants de drogue, alors que la plupart des Peone rejetaient cette idée. Aujourd’hui encore, l’oncle Giorgio devenu parrain résiste aux approches qui lui sont faites pour le convaincre. Il aime à répéter ce que son père disait avant lui:

			—	Les Peone refusent la souillure de la drogue. On veut rester propres! Nous, les Peone, avons fait notre beurre grâce aux casinos et aux bars de danseuses, mais notre manne, notre vrai profit, c’est la construction!

			Il est vrai que les Peone sont les rois du bâtiment. Ils possèdent plusieurs contacts au gouvernement qui les informent des contrats à venir et acceptent en priorité leurs soumissions.

			La tête collée à la vitre, Jos est nauséeux. Habituellement, il a déjà bu sa méthadone et rempli ses veines de smack. Il étire ses membres bouffis et contemple un instant ses mains sans bijoux. Il a toujours adoré les bagues, surtout celles avec de grosses pierres qui en jettent! Mais depuis deux ans, le volume de ses doigts l’empêche d’en porter. D’ailleurs, il ne les sent plus, ses doigts. Impossible par exemple de les replier pour fermer le poing. Amer, il retire son front de la vitre froide.

			Il doit s’exiler. Comme ses ancêtres, menacés de vendettas, prenaient le maquis! En arriver là! Jamais, dans sa jeunesse, il n’aurait cru cela possible. Devenir un drogué non plus. La vie de mafioso, vécue avant de se perdre dans le smack, n’était pas celle qu’il attendait. Étrange pour un homme né et élevé dans une famille mafieuse influente et entouré par les gens du milieu; il aurait dû s’y attendre. Mais non!

			Pratique, réaliste, pas du tout rêveur, Jos adolescent n’avait pas été fasciné par les histoires, vraies ou fausses, sur Al Capone, les sanglants Brazzi, le juge Taglione et les Corleone. Il ne les avait pas idéalisés non plus! Et si la vie aventureuse promise l’était un peu moins qu’à une certaine époque, tant mieux! D’ailleurs, Jos s’était vite adapté à la véritable vie mafieuse, s’était fondu dans le milieu et y avait nagé comme un poisson dans l’eau. Probablement que la «carrière» de mafioso qu’il avait imaginée ne l’aurait pas comblé autant.

			Mais à quoi s’était-il attendu au juste? Pourquoi avait-il parfois l’impression qu’on l’avait trompé, comme si au lieu de la bague en or de dix-huit carats promise, on lui en avait remis une en toc?

			Jos se détourne de la fenêtre.

			Quelle importance tout cela? L’important est qu’à dix-sept ans, son destin était tracé. Comme le voulait la Mamma, il a proposé ses services aux Ciottolo qui l’ont accepté d’emblée, trop heureux d’arracher à leurs rivaux Peone un membre de leur lignée. L’important était que Jos soit fier d’être mafioso, fier d’être fils et petit-fils de mafiosi.

			Intelligent, ambitieux, sans scrupules et travailleur, Jos a si bien gravi les échelons de la hiérarchie qu’à trente ans, il faisait partie de la petite clique intime entourant le parrain. Il était de toutes les décisions, jusqu’aux plus secrètes, connaissait tous les tueurs engagés par les Ciottolo, les dates où ils avaient opéré et les noms de leurs victimes. Les politiciens, les juges, les avocats, les commerçants et les policiers à qui l’on versait des pots-de-vin, tout ce beau monde corrompu, il le connaissait!

			N’était-il pas devenu l’ami intime du fils aîné du parrain Ciottolo, Dany? Du moins l’avait-il été un temps. Car jaloux de l’admiration vouée à Jos par son père qui le traitait, lui, son propre fils, avec mépris, Dany avait entrepris avec succès de livrer Jos à l’enfer de la drogue.

			Jeune et naïf, Jos avait cru Dany lorsque, lui faisant sniffer deux ou trois fois du brown sugar, il lui avait assuré que c’était une drogue légère et sans risque… En ce temps-là, Dany l’emmenait tous les jours dans une salle de boxe, boulevard Saint-Michel, un deuxième étage juste à côté du métro. Là, d’anciens boxeurs les entraînaient en amateurs: c’étaient Johnny Parente, Charlie Pozzi, quelquefois Joe-le-catcheur – une célébrité en son temps – et le vieux Tony Cicero. Tous racontaient la belle époque et les combats remportés par untel ou untel, dont on voyait les photographies en noir et blanc collées sur les murs jaunis. La salle était petite, étouffante. Après quelques droites assénées sur le ring pour s’amuser, on voyait surgir les vrais clients; la plupart, de jeunes Siciliens pauvres qui voulaient percer dans le monde de la boxe. Les vieux caïds s’en servaient comme gardes du corps ou hommes de main.

			Puis Dany et Jos faisaient la tournée des bars. Jos croyait tout ce que lui disait Dany, et plus il buvait, plus il le croyait. Le jeune Ciottolo cherchait à l’impressionner en lui confiant quelques secrets de famille. Puis, peu à peu, il l’avait convaincu d’un fait:

			—	Presque tous les capitaines de mon père prennent de l’héroïne… Ça ne se dit pas tout haut, bien sûr, on évite d’en parler dans les salons… mais c’est la vérité! Le smack procure un sang-froid sans lequel aucun grand mafieux ne peut tenir le rythme de vie exigeant qui lui est demandé…

			En bon imbécile, Jos avait prêté foi à ses dires!

			Trois prises avaient suffi. L’héroïne est une drogue à accoutumance rapide. Le premier jour où Jos l’aborda, la sueur au front, pour lui redemander un peu de cette poudre énergisante, Dany exulta. Il avait fait de son rival un junkie. À ce moment-là, Jos avait compris, mais c’était trop tard!

			Il ne s’était pas plaint de Dany au parrain Ciottolo. C’était lui-même qui avait été assez stupide pour croire aux histoires de son prétendu ami! Il n’en était pas fier. Il avoua cependant au parrain être devenu héroïnomane. Pour ne pas nuire au clan, il proposa de partir suivre une de ces thérapies à long terme comme celle du célèbre Portage, une thérapie dite fermée, à l’instar d’une prison. Son choix se porta sur le centre Nuit et Jour.

			C’est là qu’il avait rencontré Emma. La jeune femme venait s’y faire purifier les veines sur injonction de la Cour. Il se rappelle avec ironie la fuite de la jeune femme en pleine nuit, et les molosses qui n’avaient pas aboyé. Au centre, Emma avait pour fonction de nourrir les chiens de garde et, ceux-ci, complices involontaires de son évasion, l’avaient suivie un bon bout de chemin, tout joyeux et sans le moindre jappement.

			Les aveux spontanés de Jos et sa résolution ferme de s’en sortir l’avaient sauvé un temps de son élimination pure et simple. Il en savait trop, en avait trop vu. Et un drogué est, par définition, un être instable auquel on ne peut se fier.

			Le parrain, déçu, avait tout de même accepté de lui laisser sa chance:

			—	Tu ne feras plus jamais partie de mon cénacle, Jos… même si tu parviens à demeurer sobre des années… tu dois comprendre que je ne peux plus te faire confiance comme avant…

			Jos pouvait cependant aspirer à devenir un revendeur de quartier; celui qui reçoit le stock en provenance de l’étranger, le cède à un dealer subalterne qui, lui, le coupe et le revend à plus petit et ce, jusqu’au simple pusher de rue. C’était dangereux mais très rémunérateur et il n’avait plus beaucoup de choix. Il le savait.

			Pendant un moment, tout sembla aller. Libéré de la drogue, Jos retrouva peu à peu ses marques auprès du parrain, qui entre-temps avait appris le mauvais tour joué par son fils à son protégé.

			En effet, son charmant bambin s’était mis dans de mauvais draps en appliquant le même traitement à une nièce des Pozzi, sur laquelle il avait des vues. La fille s’était mise à la drogue et la similitude entre les deux histoires avait éveillé les soupçons du parrain. Dany dut se mettre à table. Ce fut terrible! Le parrain évita de justesse une guerre avec les Pozzi en exilant un temps son fils au pays natal. Il envoya même des excuses à Jos, lui signifiant néanmoins qu’il ne pourrait reprendre sa place pour autant; quiconque avait consommé ne pouvait être totalement réhabilité.

			Jos, de toute façon, avait mûri d’autres plans. Devenu l’amant de la directrice du centre de thérapie, puis intervenant, il avait projeté d’ouvrir plusieurs succursales de Nuit et Jour à l’aide de subventions gouvernementales. Ces centres, sous le couvert de leur mission d’entraide, auraient permis le blanchiment de beaucoup d’argent.

			—	Sacrée bonne idée, lui confirma le parrain.

			Jos triomphait. Pas besoin de jouer les revendeurs le reste de sa vie. Il ne pouvait pas quitter le milieu, mais il pouvait œuvrer pour lui à sa façon.

			Mais, ses beaux plans échouèrent. Après le suicide de deux adolescents du centre, une enquête fut exigée et l’établissement fermé. La belle directrice, Diane, grâce à de généreux dons, ne fut pas embêtée par la justice mais dut se résigner à ne plus diriger de thérapies et à changer de domaine. Jos devenait alors un fardeau, elle le quitta donc en toute sérénité. Il vécut là sa première peine d’amour. Cette blessure, plus la perte totale de ses précieux projets l’avaient mené du désespoir à la rechute.

			Rechute qu’il dut à tout prix cacher; on pardonne déjà rarement une fois, alors deux…!

			Loin du cercle du pouvoir, il lui fut plus aisé de camoufler son vice. Seuls les délégués du parrain, ses deux vieux lions à la retraite qui venaient chez lui deux fois par mois, auraient pu s’apercevoir que Jos se droguait. Mais ils ne s’intéressaient qu’aux bénéfices de la dernière quinzaine et n’avaient de regards que pour les liasses de billets qui s’empilaient sur la table du loft. D’ailleurs, Jos les recevait toujours à peu près clean.

			Lorsque le pusher rencontra Tatou, une ancienne danseuse, junkie elle aussi, les dettes s’accumulèrent à cause des cadeaux que Jos aimait lui faire, et du coût de la consommation pour deux personnes. Il s’endetta à un point tel que, même après le décès de sa conjointe, il ne put remonter la pente.

			C’était trop tard!

			Il savait que le vieux était déçu de sa rechute. Qu’il ne pouvait plus lui pardonner. Jos attendit les représailles avec sérénité. À l’époque, il était si dépressif qu’il aurait accueilli la mort avec gratitude.

			Plus aujourd’hui!

			Un coup asséné à la porte de sa chambre le tire de ses réflexions. Avant même qu’il puisse répondre, il voit la poignée tourner. Heureusement, il a verrouillé.

			Encore Fredo! Fredo qui a dû guetter avec fièvre le lever de son aîné:

			—	Es-tu réveillé? J’suis malade. Y m’faut un shoot.

			—	Laisse-moi m’habiller.

			Son frère trépigne sur place un moment, puis ses pas s’éloignent dans l’appartement.

			—	Y en aura pas de facile, se dit Jos en se tortillant pour enfiler son pantalon.

			Comment convaincre Fredo de se serrer la ceinture sans criailleries? Les deux bouteilles de méthadone, Jos se les garde. Il peut étirer ses doses sur quatre jours. Ça ne gèle pas, mais ça évite le manque. Il en boit tout de suite une bonne gorgée.

			Fredo aura droit au gramme d’héroïne qui reste. Jos étale la drogue sur la table de chevet et la partage en huit petites doses. Il les donnera une à une à son frère qui, sans cette précaution, se shooterait le tout en un rien de temps. Fredo en aura lui aussi pour quatre jours. Il sera légèrement inconfortable, ou le prétendra, mais pas sérieusement en manque.

			Il reste au mafieux un millier de dollars, mais acheter de l’héroïne demeure presque impossible. Les Ciottolo ont la main haute sur la vente à Montréal et leur premier geste sera d’empêcher que Jos y ait accès…

			Le mieux à faire est de joindre oncle Giorgio dès aujourd’hui, de préférence depuis un téléphone public. Si ce dernier accepte de le rencontrer dare-dare et de lui procurer de faux passeports avant les quatre jours, ils pourront, Fredo et lui, prendre l’avion pour leur île natale. Les cousins Peone qui occupent le domaine familial sont prospères. Une cure de désintoxication à leur arrivée au pays, puis un travail peinard pour la famille, voilà ce à quoi Jos aspire. Une vive soif de revoir la Sicile gorgée de soleil s’empare de lui au point d’humidifier ses paupières. L’idée que l’oncle Giorgio puisse refuser de les aider ne l’effleure même pas. Le frère de son père a le respect de la famille dans le sang!

			Jos s’habille en bougonnant. Il a toujours aimé les beaux vêtements, et ceux qu’il enfile péniblement, déjà sales la veille, ne sont plus que haillons. Trop étroits aussi. Pour la première fois depuis des lustres, il s’engueule pour son laisser-aller.

			La chambre est claire et vaste, le corridor tout autant, illuminé par de grandes fenêtres que le mauvais temps ne parvient pas à obscurcir. La salle à manger où sont réunis Emma et Fredo, séparée de la cuisine par un pan de mur voûté, s’avère gaie et accueillante. Les hauts plafonds, la table ronde, le buffet de chêne verni et les chaises profondes rembourrées d’un tissu clair, tout cela a un air joyeux.

			Pour la centième fois, il se demande ce qui a bien pu pousser Emma à refuser pareil cadeau. Cette attitude le fout en boule. C’est incompréhensible pour le mafieux qui ne considère la vie que sous l’angle de ses avantages matériels.

			Une bonne odeur d’œufs et de bacon règne dans la pièce. Jos renifle à pleins poumons comme un dogue affamé à qui l’on a apporté sa pâtée. Sa gorgée de méthadone l’a requinqué. Fini la nausée du manque. Jos a faim.

			Il n’en va pas de même avec Fredo qui se plaint de l’odeur:

			—	J’ai mal à la tête… Cette odeur de friture m’écœure… T’as ma dose, Jos? Vite… J’crois que j’vais être malade…

			Fredo se lève, verdâtre. Il titube vers Jos et saisit avidement la petite dose insérée dans le papier de loto plié en quatre que lui tend son frère. Prestement, Fredo sort de sa poche une seringue emballée.

			—	Pas ici, Fredo, lance Emma. Fais ça dans la salle de bains. Y a cinq ans que je ne consomme plus. Je ne veux plus rien voir de cette saloperie.

			Fredo se précipite aux toilettes. Il en revient aussitôt, furieux:

			—	Hey! Jos! Y a même pas un demi-point de smack! Donne-moi en plus!

			Jos a prévu la scène. Il explique donc à son cadet, calmement, qu’il doit se satisfaire de ce qu’il a. Il aura une autre dose au coucher et ainsi de suite pour les quatre prochains jours.

			—	C’est trop peu, Jos! T’as d’l’argent, je l’sais. On a juste à en acheter.

			—	O.K. Fredo et OÙ ça et à QUI est-ce que tu penses qu’on peut en acheter? Les Ciottolo tiennent le marché, et d’ailleurs, on ne peut pas se montrer…

			—	Et Emma, elle?

			Jos se retient de gifler son cadet. On peut accepter l’aide discrète d’une femme pour sauver sa peau, comme il l’a fait, mais on ne l’envoie pas en plein feu juste pour assouvir un vice.

			D’ailleurs, les petits pushers de rue ne connaissent pas Emma et refuseront de lui vendre du smack. Les rares qui trafiquaient déjà à l’époque où elle consommait, ceux qui ne sont pas encore morts ou en tôle, feraient vite le lien entre la réapparition d’Emma dont on sait qu’elle était la compagne de Serge, l’ami d’enfance de Jos Peone, et le pusher justement en fuite et probablement en manque! Les Ciottolo seraient au courant dans l’heure! C’est à tout cela que songe Jos, les poings serrés sous la table, furieux de l’inconséquence de son frère; mais comme il n’a jamais appris à faire de longues phrases, il se contente de répondre sèchement:

			—	Ta gueule! Tu prends ce que je te donne, tu ne bouges pas d’ici, pis tu laisses Emma tranquille.

			—	C’est trop peu, j’te répète, Jos, j’vais être malade! Donne-moi au moins d’la méthadone.

			Jos se lève et s’approche de son frère. Celui-ci recule.

			—	Tu viens de flamber six grammes d’héro en un jour pis tu veux aussi ma part?

			Son poing énorme s’approche du frêle menton de Fredo qui capitule et se retire dans la salle de bains.

			Emma dépose une assiette pleine d’œufs devant Jos. Aucun remerciement! Dans le milieu, on n’envoie peut-être pas les femmes au feu, mais on en use comme servantes sans le moindre scrupule!

			Ce n’est pas par servilité qu’Emma a cuisiné pour eux. Ça ne la dérange tout simplement pas. Son esprit est ailleurs. Pour l’instant, elle s’imbibe de l’atmosphère de drame qui couve autour d’elle. Jusqu’au temps qui semble diffuser une poésie mystérieuse avec son horizon opaque, ses nuages bas, le lourd silence de la rue. Et ces deux frères si différents, physiquement comme moralement. Alors qu’elle regarde Jos et son gros corps suant, empoisonné par la drogue, il lui vient une pensée comique. Elle imagine un petit animal qui lécherait la main du pusher et tomberait raide mort, intoxiqué par la sueur pleine de drogue du mafioso. Elle retient un fou rire et se contente de dire, entre deux bouchées:

			—	On ne dirait pas que c’est ton frère. Il ne te ressemble pas du tout.

			En effet. Jos ressemble à un de ces bonshommes en plastique gonflé, à la mode pour la période des Fêtes. Laids à pleurer. De monstrueux émules de père Noël ou de bonhomme de neige, énormes, hideux et bouffis, caricatures qui trônent devant les maisons.

			Il est vrai que le pusher a des kilos en trop depuis bien longtemps. Emma le revoit, court et trapu, la bedaine par-dessus le jean, alors que, intervenant du centre Nuit et Jour, il paradait dans le salon bleu.

			Fredo est tout son contraire! Frêle de partout, un petit corps malingre, des mains fines… Un visage délicat paré d’un minuscule nez en trompette qui lui donne un air sournois. De minuscules yeux ronds trop écartés et, si haut placés qu’on dirait son visage sans front! Et derrière ce physique chétif, on devine que tout est aussi maigre: des objectifs sans ambition, des idées étroites…

			Les Ciottolo auraient bien voulu se passer de Fredo lorsqu’ils ont accepté Jos, mais on ne laisse tomber personne dans la famille! On s’en était donc servi un temps pour effectuer de petites commissions sans importance.

			Jusqu’à ce que Taglione l’emploie comme serveur dans l’un de ses restaurants rue Prince-Arthur. Jusqu’à hier, Fredo y travaillait depuis quinze ans, fier de ses pantalons noirs, brillants, et de sa chemise immaculée. Il s’est d’ailleurs enfui avec ces vêtements, aussi bravache qu’un soldat en uniforme.

			Imbu de sa personne, il a usé de sa parenté avec les prestigieux Peone et Ciottolo pour tracasser les employés. Il s’est permis des engueulades, dont il était fier, mais qui faisaient rire de lui dans son dos. C’est qu’avec sa voix aussi frêle que sa personne, il couine comme une souris, même dans ses pires éclats.

			Emma n’aime pas Fredo. Elle comprend mal que Jos soit si clément envers lui. Elle ne lui fait pas confiance, le croit capable du pire. Enfin, ce ne sont pas ses affaires. Elle préfère changer de sujet. Comme Molinari, le peintre qui lui a prêté le logement, se montre curieux de rencontrer les amis d’Emma et que sa santé lui interdit les déplacements, la jeune femme demande à Jos s’il veut venir avec elle le visiter dans l’après-midi.

			—	C’est O.K. si mon oncle ne peut pas me voir aujourd’hui. Faut que je l’appelle avant. Mais… c’est un drôle de bougre, ton peintre, qu’est-ce que je pourrai bien lui dire, ou Fredo encore! Les peintres, les artistes, j’y connais rien…

			—	Il est italien comme toi. Peut-être avez-vous de la parenté en commun?

			—	Ça m’étonnerait…

			—	Il est génial. Tu verras. Tu te rappelles le film sur César qu’on a vu avec Serge et Tatou? Il a le nez pareil, comme un faucon, sauf qu’il a beaucoup de cheveux, ébouriffés comme ceux d’Einstein, alors que César était chauve.

			Jos grommelle. Il est déjà inconfortable et transpire comme un porc. Son corps, habitué aux engourdissements de la drogue, se rebelle d’avoir été si peu rassasié. Il se lève péniblement. Ses mains tremblent.

			—	Où est-ce qu’il y a un téléphone public? Impossible de téléphoner d’ici. On ne sait jamais…

			C’est Fredo qui, de retour de la salle de bains et les yeux brillants, répond:

			—	J’en ai vu un par la fenêtre de ma chambre, à trois pas d’ici. J’y vais avec toi?

			Fini les geignements. Il opte pour la servilité. C’est ce qui réussit le mieux avec son aîné. Ce dernier accepte et bientôt, par la fenêtre du salon, Emma voit les deux frères se fondre dans la grisaille. On dirait Laurel et Hardy! Jos se dandine avec effort, alors qu’à ses côtés Fredo semble sautiller. Cette image, drôle en soi, ne fait pas sourire la jeune femme. Habitué aux extrêmes, à toutes sortes de dangers, l’esprit d’Emma est prompt à assimiler ce que, il y a quelques années, elle aurait eu peine à envisager. Elle n’oublie pas que la vie de Jos est gagée et qu’elle se jouera dans les prochaines semaines.

			Jos parvient à joindre le parrain Peone à son quartier général, le café du Sportif, après un appel infructueux à sa somptueuse résidence. L’oncle, bien sûr, est déjà au courant:

			—	Tu es dans un fameux pétrin, le grand.

			Sa voix exprime la satisfaction de celui qui a toujours prédit des malheurs et qui les voit enfin arriver! Il poursuit:

			—	Tu as besoin de mon aide, je parie? Des papiers pour le pays?

			—	Oui. Pour Fredo aussi. Le plus vite possible. De l’argent aussi, ça aiderait…

			—	Viens me voir après-demain au café. Impossible de se voir avant.

			—	J’amène Fredo?

			Non, l’oncle ne veut pas voir Fredo.

			Ce n’est pas ce que Jos espérait. Après-demain, c’est loin. Il devra faire durer au max sa méthadone. Il doit être en forme devant le parrain qui déteste la drogue et les junkies. Ne rien prendre demain, quitte à subir l’inconfort du manque, puis s’accorder une pleine bouteille juste avant son rendez-vous. Après? Bien, on verra. Tout dépendra de la rapidité avec laquelle l’oncle obtiendra les faux passeports. Peut-être les aura-t-il sur lui dès leur rencontre? Peut-être auront-ils aussi un billet d’avion pour le même jour?

			Sinon… et bien… ils devront à tout prix se procurer de la drogue. Il faudra se soutenir jusqu’au départ. C’est sûr que, dans le temps, Emma connaissait quelques ­pushers indépendants. Peut-être opèrent-ils encore?

			Tant de peut-être… Jos se sent las, à la limite du sevrage, et une angoisse grosse comme un poing lui noue le ventre. Et voilà que le temps des quelques pas qu’il leur reste à franchir pour atteindre la porte de l’immeuble, son cadet se remet à geindre. Il exprime tout haut les craintes secrètes de son frère, mais s’attribue à lui seul les souffrances à venir comme si Jos n’était pas comme lui dépendant à l’héro.

			—	J’suis trop malade, Jos. S’il te plaît! Donne-moi juste une gorgée de méthadone. Avec c’que tu m’as déjà donné et qui m’a rien fait, j’pourrai peut-être survivre!

			La fatigue, la faiblesse de son aîné, il la flaire. Jos n’a plus la force de s’emporter contre lui. Fredo supplie donc de plus belle; il s’accroche au lourd poncho de Jos qui le camoufle entièrement. Emma l’a ainsi affublé pour éviter qu’un quidam le reconnaisse. On n’est jamais assez prudent!

			À ce moment, un rayon de soleil frappe le visage de Fredo. L’astre assoupi s’est retourné dans son lit de nuages, allumant le temps d’un éclair la blême figure du jeune homme. Puis le ciel redevient sombre.

			À l’instant de l’éclaircie, Jos a reconnu cette lueur affolée dans le regard de son compagnon: une angoisse bien précise, née d’une histoire commune aux deux frères, et devant laquelle l’aîné s’est toujours courbé.

			—	Tu l’auras, ta dose, petit frère. Je te donnerai même le reste de cette bouteille demain, avec ta part de smack, mais je dois me garder la dernière bouteille pour mon rendez-vous avec oncle Giorgio. O.K.?

			Fou de joie, Fredo s’élance dans l’escalier et avale les marches deux par deux. Arrivé tout en haut, penché sur la balustrade, il presse son frère comme un enfant capricieux:

			—	Vite. J’suis pus capable d’attendre!

			La rage revient et submerge Jos. S’il n’y avait eu cette lueur… On n’use pas impunément de la patience du pusher.

			De la fenêtre du salon, Emma a assisté à la pantomime, en a deviné le sujet et la conclusion. Elle s’assoit devant la petite table où repose son portable, pianote sans conviction sur le clavier, se relève, se rassoit…

			Non mais, quelle idiote! Encore une fois, elle joue à la Mère Teresa! Jos n’est qu’un sale dealer, après tout. Il a bien cherché ce qui lui arrive. Elle n’éprouve aucune sympathie envers lui, n’en a jamais éprouvé. Un ambitieux sans scrupule, rien de plus!

			Et voilà que pour lui Emma joue sa vie et prend des risques. Des risques insensés! De plus, elle néglige son ouvrage. Depuis des jours, elle n’a pas travaillé sur son manuscrit! Elle a accepté d’utiliser le logement au préalable refusé, ce qui blesse son amour-propre; pire que tout, elle est témoin de la consommation de drogue des deux frères. Même clean, elle subit les affres de la tentation.

			Emma entend la course effrénée de Fredo, ses appels pressants et la lourde montée de Jos.

			Quelle imbécile vraiment! Fait-elle cela en mémoire de Serge qui avait une haute opinion de son camarade? Non. Toute sa vie, elle s’est mise dans des situations impossibles pour venir en aide à quiconque le lui demandait! Elle se prend la tête à deux mains. Elle est folle, il n’y a pas d’autre explication. Pourtant sa nature est tissée d’idéal et d’abnégation. Encore une fois, elle ira jusqu’au bout, fidèle à l’engagement pris envers Jos.

			—	Wow! As-tu vu le salon, Jos? Y est super-beau! Ben plus beau en plein jour!

			Le regard de Fredo s’attarde sur l’ordinateur tout neuf qui trône sur le bureau en bois d’ébène. Le large écran plat, l’imprimante à multiples fonctions et la réserve de cartouches d’encre, tout cela allume la convoitise dans son regard. Emma devine en lui des idées de vols:

			—	Il ne faut toucher à rien, Fredo. Ce n’est pas à moi et encore moins à toi. Je tiens à rendre à Molinari son logement intact et les objets avec!

			Avachi dans un grand fauteuil, Jos est indifférent à tout. Une sueur épaisse, malsaine, lui couvre le front.

			Emma s’avance vers lui, inquiète:

			—	Seras-tu capable de rencontrer le peintre?

			—	Ouais. Pas de problème. Mais après, faudra que je reste couché jusqu’à après-demain. Le parrain ne peut pas me voir avant, pis il va me rester juste une bouteille de méthadone. Faut que je la garde. Il y a aucun narcotique ici dans la pharmacie?

			—	Non, Jos. Je croyais que tu avais deux bouteilles…

			Elle regarde Fredo d’un œil mauvais. Ce dernier fait mine de rien. Effronté, il demande plutôt à son frère de le suivre dans la chambre. Emma sait bien pourquoi mais ne comprend pas, ça non. Un tel sacrifice de la part de Jos. Cela ne lui ressemble pas, mais alors pas du tout.

			Jos, lui, sait bien pourquoi. Tout se résume à un souvenir pire qu’un cauchemar.

			Jos allait alors sur ses vingt ans. À cette époque, son travail pour les Ciottolo consistait surtout en surveillance. Il fréquentait les cafés, les salles de billard et de poker, une liste de noms en poche. Qui faisait quoi, où, quand et avec qui? Il devait le découvrir. Jeune et encore inconnu des malfrats, il s’acquittait facilement de ce job payant.

			Puis, il y eut ce qu’on nomme dans le milieu «son baptême du feu». On voulut évaluer sa maîtrise, son sang-froid et sa fidélité au clan. On lui confia sa première mission délicate. Menacer – oh, bien gentiment – un gros dealer travaillant pour les Ciottolo. Le trafiquant en question recoupait la came déjà préparée par les spécialistes de la famille avec de la saloperie d’éther. Résultat? Les usagers de son secteur mouraient en série! D’accord, les héroïnomanes, il en crève fréquemment, mais… plus lentement… beaucoup plus lentement.

			Bref, Jos n’était pas utilisé pour un règlement de comptes, mais pour son préambule…

			Un bras droit du parrain, Cenci, avait choisi pour Jos un mentor, un professionnel auquel le novice devait obéir au doigt et à l’œil. Ce charmant acolyte – Jos l’apprit avec une certaine appréhension – avait pour nom John Rina, dit l’Araignée tueuse!

			—	Tu verras, c’est un pro!

			Le pro est venu chercher Jos chez lui. Ils devaient se déplacer en autobus et en métro. Le point d’arrivée était l’un de ces gros immeubles que, de l’autoroute 15, on distingue encore très bien de nos jours: celui avec une immense affiche où s’inscrivent les mots À LOUER et qui, depuis des années, fatigue les conducteurs.

			L’immeuble, vieux et sombre, était hanté. Il abritait d’anciennes filatures, des manufactures avec des restes de stock dans chaque pièce. On y entendait des bruits inquiétants, des glissements, des frottements… comme dans ces inextricables forêts amazoniennes où tout bouge et où on ne voit rien! En pleine métropole, un tel lieu étonnait.

			John Rina était là comme chez lui. Il s’est arrêté devant l’escalier de secours en métal branlant, dans la ruelle entre l’immeuble et un vieil abattoir. Là, il a sorti d’un grand bac en fer une batte de baseball camouflée sous des sacs verts et l’a glissée sous son long paletot.

			Jos a eu peur. Pourquoi cette arme? N’allait-on pas juste menacer le dealer? Seulement lui rappeler de régler ses comptes avant la fin de la semaine et de fournir de la came propre? S’il n’obtempérait pas, O.K., il y aurait des représailles, mais ce n’était pas Jos qui s’en chargerait ni son mentor. Du moins, c’est ce que Tatiana avait dit.

			Jusqu’ici, comme un enfant, il avait joué au caïd. Il savait que le meurtre faisait partie des mœurs du milieu mais ça demeurait pour lui une abstraction. Les tueries, c’était dans les romans ou dans les films… Pour la première fois, il prit pleinement conscience de son milieu et de ses exigences. Pourtant son père et l’un de ses frères avaient bien été assassinés, non? Alors, à quoi s’attendait-il?

			C’était sérieux, il l’avait toujours su. N’empêche. Aujourd’hui, il ne devait y avoir aucune violence. De cela, il était certain. Il avait tout entendu lorsque Tatiana avait donné ses instructions.

			Il a donc agrippé le bras de ce fou de John:

			—	Pourquoi tu prends ça?

			—	T’as pas à poser d’questions. Ta gueule, pis suis-moi.

			Jos n’était pas de taille. Devant les yeux durs de son mentor, il avait baissé les siens. L’autre en imposait et dès qu’on le lui avait présenté, il s’était senti mal à l’aise.

			C’était la veille de leur mission au parc Beaubien, près du terrain de jeu des chiens. Un jour laid au ciel gris et bas. Une pluie lourde comme de longs filets de bave s’insinuait partout et donnait la fièvre. Jos avait vu John s’avancer sur le sentier. On aurait dit une araignée: des bras démesurés, recourbés comme des mandibules et qui descendaient le long de jambes courtes et maigres, le corps voûté. On l’aurait imaginé sans peine se penchant un peu plus et se mettant à glisser furtivement sur le sol.

			John avait tout de l’insecte. Sa tête énorme et ronde ballottait sur ses épaules. Pas de cou. Pas de lèvres ni de nez, ou si peu. Mais de grands yeux fixes et méchants, tellement écartés qu’ils faisaient soupçonner la présence d’un troisième œil sous le large méplat de peau qui les séparait. Les cheveux tombaient en deux mèches raides sur le devant du crâne telles des petites antennes. Cet homme avait un corps difforme, anormal, et Jos n’était pas loin de penser qu’il en allait de même pour son esprit.

			Au lendemain de cette rencontre, devant l’immeuble lugubre et ces yeux sans âme qui le jaugeaient, Jos préféra suivre sans proférer un son. Il ne devait penser qu’à la réussite de cette première mission.

			Si pour cela il devait suivre ce démon, il le ferait!

			Il lui emboîta donc le pas dans l’interminable escalier en colimaçon. Les marches grinçaient de façon inquiétante et Jos tentait de se rassurer, le regard rivé sur la main arachnéenne qui, devant lui, s’accrochait à la rampe.

			L’homme est un professionnel. Il a pris l’arme au cas où! Voilà ce que se disait le jeune mafioso d’alors, ce qu’il se répétait durant la pénible ascension. C’était une prière, une incantation.

			Puis, ce fut une enfilade de pièces sombres, et, au bout d’un couloir labyrinthique, un trou noir et béant. Surgirent des portes de métal à double battant sorties de leurs gonds. Il fallut les enjamber. La pièce dans laquelle ils entrèrent était plongée dans l’obscurité; seule une tiède clarté filtrait des lucarnes étroites et crasseuses. On aurait dit l’antre d’un ogre.

			Dans le fond de la pièce, une petite lampe à piles, posée sur une table branlante, diffusait un peu de lumière. Un chaudron reposait sur un réchaud à alcool; un homme maigre était penché dessus, tel un alchimiste sur ses mystères. Il ne se redressa pas à leur arrivée mais un comparse, petit et trapu, tout en muscles, s’approcha de lui jusqu’à le frôler, une main sur la hanche. On devinait, sous la boursouflure du pantalon, une arme.

			Ce fut bref.

			Rina s’approcha comme pour parler à celui qu’on devinait être le chef et, aussi rapide que l’araignée, sortit la batte de sous son manteau et en asséna un coup violent sur le crâne du garde du corps. Avant que le dealer puisse esquisser le moindre geste, il reçut le même traitement. Puis, Rina frappa, frappa, frappa… alors même que les deux corps, tombés l’un sur l’autre au sol, étaient évidemment sans vie.

			De grosses noix de coco trop mûres qui éclatent sous un soleil brûlant! Voilà ce à quoi, étrangement, Jos pensait. Il en restait pétrifié, incapable du moindre geste. Soudain faible, il sentit ses jambes trembler sous lui comme des voiles sous le vent. Une sueur froide glissa sur sa nuque. Il fut pris d’une violente nausée.

			Un son étrange, un long hululement produit par la gorge d’une autre personne, le sauva. Un être terrorisé qui avait perdu tout contrôle de ses sens; ce qu’une odeur soudaine d’urine et de merde, suivie du son de la chute d’un corps, confirma.

			Jos comprit en un instant de qui il s’agissait et son sang-froid revint du même coup.

			C’était Fredo qui, à l’époque, devait avoir douze ou treize ans. Fredo qui adulait son grand frère et l’avait suivi. Depuis longtemps, le cadet guettait l’occasion de voir son aîné se déplacer sans sa bagnole. Car Fredo rêvait d’assister à quelque escarmouche chevaleresque entre son aîné et un rival. Au moment crucial, son frère en mauvaise posture, Fredo rêvait d’apparaître comme un héros et de sauver son aîné de la mort. Après ce geste de bravoure, Jos n’aurait d’autre choix que de l’inclure parmi les intimes du capo du quartier dont il faisait partie.

			Ce jour-là, il avait été facile pour Fredo de suivre Jos et son mentor. Plus facile qu’il ne l’aurait cru. Mais cet homme étrange, tout en pattes et aux yeux méchants, qui collait à son aîné, n’avait rien d’un Lancelot et l’immeuble sordide n’avait rien non plus du château de ses rêves. La réalité était venue le frapper avec violence.

			Après un coup d’œil de défi à Rina – celui-ci, sa triste besogne achevée, ne rabaissait toujours pas la batte ensanglantée et semblait évaluer la situation –, Jos se pencha sur Fredo:

			—	C’est mon frère. Pas de problème, je m’en occupe.

			Recroquevillé en position fœtale, le garçon gémissait. Rina, comme avec regret, dut décider que Jos avait passé l’épreuve puisqu’il se mit à essuyer soigneusement le manche de la batte à l’aide d’un mouchoir. Il jeta ensuite l’arme sur les corps et se dirigea tranquillement vers la porte en lançant:

			—	Traînes pas, le jeune. Emmène ton frère le plus vite possible et arrange-toi pour qu’il ne cause pas d’emmerdes. T’as été O.K. Tu sais encaisser.

			—	Tu m’aurais tué sinon?

			Rina fit celui qui n’avait rien entendu, mais ajouta, en désignant Fredo:

			—	Pour lui, j’suis obligé d’faire un rapport… Je sais pas c’qu’y vont décider.

			Puis Rina sortit de la pièce et de la vie de Jos. Il apprit plus tard que le tueur avait été exécuté à son tour lors d’un règlement de comptes orchestré par les Ciottolo, une méchante affaire qui fit beaucoup de bruit.

			Sortir Fredo de l’immeuble maudit fut un vrai calvaire. Le gamin restait obstinément en boule sur le sol, refusant de partir. Jos n’en menait pas large non plus. Il lui fallut un temps fou pour réussir à traîner son cadet en lieu sûr.

			Fredo mit plus d’un mois à oser sortir seul, et six à ne plus faire de cauchemars. Pour sa part, Jos entend encore aujourd’hui dans ses rêves le craquement sinistre des crânes qu’on défonce.

			En haut lieu, on ne lui reparla de rien. Aucun commentaire, aucune question concernant Fredo. On sembla cependant lui accorder davantage de confiance; il avait fait ses preuves, c’était un dur. Mais une question le tarauda longtemps: allait-on lui ordonner un jour d’abattre quelqu’un? Que ferait-il alors?

			Jamais on ne le lui demanda.

			Bref, depuis ce baptême du feu, Jos éprouve envers son cadet quelque chose comme de la culpabilité. Fredo, qui le sait fort bien, n’a qu’à prendre de temps à autre une pose de victime pour que son aîné succombe aux remords.

			Depuis ce jour aussi, Jos devine, déchiffre immédiatement dans le regard d’un être, si celui-ci est un tueur, s’il est un de ceux qui ont franchi la ligne qui sépare l’homme de la bête.





Chapitre III


			La résidence du peintre est à deux pas, ou plutôt deux immeubles, du logement des fugitifs.

			Emma enveloppe Jos du vaste poncho brun qui a déjà servi pour l’appel téléphonique, et lui entoure le cou et le visage de foulards; il a l’air d’un saucisson avec des yeux. Jos grommelle:

			—	C’est à côté!

			—	On ne sait jamais. Mieux vaut que personne ne te reconnaisse.

			—	Y a pas de danger!

			Emma aurait bien voulu que Fredo les accompagne. Le laisser seul au logement la tracasse mais ce dernier, rendu paresseux par la drogue, préfère knowder. Son frère, presque en état de manque, n’a pas l’énergie de le contredire.

			Coin Darling et Sainte-Catherine trône une ancienne banque. L’intérieur de l’édifice a été reconverti en atelier-résidence, mais l’extérieur est resté tel quel, les enseignes en moins.

			Au rez-de-chaussée, où se côtoyaient guichets et bureaux, tout a été enlevé. C’est maintenant un vaste atelier, complètement vitré côté ouest. Sur les trois autres murs, des toiles sont exposées. La chambre forte d’origine, que leur ouvrira plus tard le peintre, conserve ses plus beaux trésors; ses meilleures peintures ainsi que des œuvres de quelques grands maîtres. Molinari réside à l’étage: quatorze grandes pièces en enfilade et une magnifique terrasse qui surplombe la ville.

			Des plus récents tableaux de Molinari, le mafioso retiendra les couleurs: beaucoup d’orange et de vert, et les formes, triangles ou barres. De la composition, notamment la mise en couleurs de vers de Gaston Miron, Jos ne se rappellera que les espaces blancs entre les strophes réalisées avec des teintes vives. Il retiendra surtout que le malaise qu’il a toujours ressenti face à des gens d’une espèce aussi différente de la sienne – il n’ose penser supérieure – s’est effacé devant Molinari.

			Ils sont tous les deux italiens. L’Italie, comme bien d’autres pays, a donné au reste du monde des hommes de génie: des conquérants, des philosophes, des peintres, des musiciens… Une abondance de créateurs et d’hommes de bien, certes, mais aussi une flopée de truands, dont la mafia est le principal employeur.

			Et puis, Jos et le peintre se trouvent être, aux yeux d’Emma, les représentations de deux extrêmes, deux univers complètement opposés! Mais comme les contraires s’attirent, le mafioso et le peintre se comprennent d’emblée, là où ça compte, sans avoir échangé beaucoup de paroles.

			Jos s’incline d’instinct devant le génie. Il éprouve la fierté que tout homme ressent face à un compatriote qui a su, par son talent et ses œuvres, déverser sur le reste du monde la grandeur de son pays d’origine. Quant à l’artiste, s’il réprouve le genre de vie de Jos, il comprend l’homme.

			Le peintre est maigre, d’allure austère. Sa chevelure ébouriffée auréole sa tête. Le nez est fort, recourbé vers ses lèvres minces, tel le bec d’un faucon. Mais ce sont les yeux, pétillants et clairs malgré le grand âge, qui retiennent l’attention. On y devine une intelligence peu commune.

			Molinari est affalé sur une chaise roulante d’hôpital. Un tube respirateur sort de ses narines et rejoint une bonbonne d’air sur roulettes qui repose à ses pieds. Une digne infirmière aux cheveux rares et blancs ne quitte pas le malade et à tout bout de champ déplie le tube qui a tendance à s’enrouler empêchant l’air de circuler.

			—	Cancer du poumon en phase terminale, a chuchoté Emma à Jos.

			Et tout le temps qu’a duré cette première visite, le peintre, qui se sait mourant, a scruté Jos de ses yeux perçants, sans dédain, sans arrogance. Il sait pourtant qui est Jos et de quel moule il sort, mais les préjugés n’ont aucune prise sur lui.

			—	Je me devais de lui dire la vérité à ton sujet, Jos. Pas question de lui jouer dans le dos, avait prévenu Emma.

			Molinari regarde Jos comme un semblable qui en est arrivé, lui aussi, à régler ses comptes ici-bas. Et dans le regard qu’ils échangent ce jour-là, il y a entre le peintre et le fugitif quelque chose d’intuitif. Jos, un froid soudain à l’âme, se demande alors si, pour lui comme pour le grand homme, c’en est bientôt fini de la vie.

			La présence d’un grand banc d’église en noyer finement sculpté, déniché on ne sait où par le peintre, remue aussi le cœur de Jos, mais pour des raisons différentes: un rappel de sentiments lointains.

			Devant ce banc d’église trône un buffet du même bois, qui contenait probablement il y a quelques années le vin de messe et les hosties; il dégage encore une odeur d’encens et ramène Jos à des souvenirs d’enfance, à son sang de Sicilien, de natif de Palermo que le comte Roger a rendu catholique il y a des siècles.

			Petit bout d’homme, Jos avançait dans la nef de l’église vers l’autel sacré pour accomplir le rite de sa première communion.

			L’arrivée à Montréal lorsqu’il a huit ans… Ce coffre qu’ouvre la Mamma et qui contient de la terre volcanique, un lit de terre où reposent des graines de violettes, de celles qu’on ne trouve que sur les flancs de l’Etna et que la mère de Jos compte bien faire pousser dans son nouveau jardin. Ce grand jardin derrière la vaste demeure qu’ils ont achetée boulevard Rosemont à une payse retournée en Sicile.

			Les dimanches où, engoncés dans des habits sombres qui faisaient rire leurs camarades québécois, lui, ses frères, ses parents et tous les oncles et tantes avec leur marmaille assistaient aux rites catholiques de la belle église Notre-Dame, et ressortaient en colonnes de fourmis pour aller banqueter chez le vieux parrain Peone, grand-père de Jos.

			Toute la famille y venait et les jeunes Peone – une ribambelle de petites têtes bouclées – aimaient se tenir derrière les grands fauteuils de la pièce qu’occupaient les vieilles tantes vêtues de noir. C’était pour en rire à leur gré. Elles avaient des voix haut perchées, des gestes amples, et leurs chevilles gonflaient au-dessus de leurs bas de laine noire.

			Au fond, les bambins craignaient ces vieilles femmes aux traits durs, aux visages si bruns qu’ils paraissaient sales. Plus d’un parmi les jeunes cousins tremblait à l’écoute des histoires qu’elles se racontaient; des histoires terribles de vendettas.

			Il y en avait une, maigre celle-là, et encore plus âgée que les autres, qui ponctuait régulièrement les discussions par cette affirmation:

			—	Moi, mes ancêtres Pozzi étaient les plus forts de l’île. C’est qu’ils venaient de Taormina! Et là, c’est l’Etna qui les regardait de haut! Et, avec sa crinière de feu, le volcan savait faire bouillir le sang de nos hommes!

			Ni le monde moderne ni leur nouveau pays ne comptaient pour elles; la référence restait Messine, Palermo à laquelle on accédait encore par la porte de la Mer, et les petits villages côtiers où seules les chèvres trouvaient à brouter.

			Jos se secoue pour revenir au présent, s’emmitoufle dans le poncho et, en compagnie d’Emma, retrouve la neige lourde et mouillée, le froid et la peur.

			Enthousiaste, Emma ne cesse de répéter:

			—	Tu as vu, hein? Tu as vu? C’est un être génial, un grand peintre. Tu as vu son atelier? Ça sent bon la peinture, hein? C’est comme si on respirait des bouffées de couleur et qu’on voyait la vie en rose!

			Elle rit, Emma, et agrippe un pan du poncho. Jos ne l’a jamais vue si animée.

			—	Cette idée d’écrire des vers de Miron sans mots, juste à l’aide de couleurs… Tu sais qu’à l’université, tout jeune, il s’est fait connaître pour avoir peint des toiles entières les yeux bandés… Génial!

			—	Madone! Si tu le dis. Ses tableaux, moi, j’y ai rien compris. Il n’y a que des barres et des triangles…

			—	Ce sont des études de couleurs, Jos, de la recherche. Et si on va loin dans ce qu’on fait, à un moment donné, on arrive là où on est seul à se comprendre.

			—	Je crois que là, tu as raison…, marmonne Jos dans les replis de ses foulards.

			Ils sont déjà dans l’escalier qu’Emma est encore en train de causer:

			—	Et quelle culture il a! Tu as vu quand il m’a parlé de Steiner ou Stener, je ne sais plus… un philosophe ou un psychologue allemand, celui qui traite de la résilience! Molinari connaît bien le sujet. Il va me prêter son bouquin…

			Ils sont enfin arrivés. Jos n’aspire qu’à la solitude de sa chambre. Il ne pige rien aux propos d’Emma et ne s’y intéresse pas. Son corps, peu habitué à cette presque sobriété, tremble et rouspète. Ses os craquent. La jeune femme n’ouvre pas encore la porte de l’appartement. Là, sur le palier, elle s’arrête et le regarde dans les yeux:

			—	Qu’est-ce que t’attends pour ouvrir, Emma, que je fasse de l’hypothermie?

			Pour toute réponse, elle lui glisse dans la main un tube de médicaments et chuchote:

			—	Ce sont des Percodan. Je ne sais pas combien il y en a, mais c’est Molinari qui me les a remis pour toi. Maintenant, il est sur la morphine et n’en a plus besoin. Attention, il n’y en a pas d’autres. Et… n’en parle pas à ton frère. Cache les pilules dans ta poche de pantalon. Allons, laisse-moi faire…

			Emma retrousse le lourd poncho et, dans la pénombre de la cage d’escalier, ses doigts gourds farfouillent et peinent à introduire le tube dans la poche. Enfin c’est fait, le poncho est replacé. Il était temps. La porte s’entrouvre de l’intérieur et le visage de Fredo, méfiant, apparaît dans l’embrasure:

			—	Pourquoi vous restez sur le palier? J’vous entends chuchoter depuis cinq minutes.

			Ils entrent sans un mot. Une douce chaleur règne dans l’appartement qu’en moins de vingt-quatre heures Jos considère déjà comme le sien.

			Il est pressé, il a mal au ventre et une mauvaise suée lui coule dans le dos et sur les tempes. C’est toujours pareil avant la consommation; comme si le corps cherchait à se purger afin d’absorber le maximum de poison. Le tube pèse dans sa poche telle une promesse de bonheur.

			Jos n’attend pas qu’Emma l’aide à se déshabiller. Il se débarrasse des foulards tant bien que mal, cherche à se dégager du poncho. Il trébuche et se rattrape en agrippant le manteau de Fredo accroché à la patère. Trempé. Sur le moment, il n’y prête aucune attention et essuie machinalement ses doigts mouillés sur le revers de son chandail. Il croise le regard affolé de son frère mais n’y voit pas malice. Il se contente de lancer:

			—	Madone! Qu’est-ce que t’as à m’regarder d’même?

			Fredo se détend. Il hausse les épaules:

			—	J’ai rien!

			Jos fonce vers la salle de bains au bout du couloir. Le couvercle de toilette possède un coussinet, et une belle céramique à motif floral orne le plancher et les murs. Les doigts frémissants de Jos ont peine à retirer le tube. Voilà! Les comprimés de Percodan s’étalent sur le comptoir de marbre bleu. Il y en a seize! Jos en ingurgite deux d’un coup. Comme il n’y a pas de verre, il boit dans ses mains placées en coupe. Il faut attendre l’effet; une vingtaine de minutes. Certains junkies écrasent les comprimés en fines miettes et se les injectent pour avoir un maximum de résultat en un minimum de temps. Dangereux! La poudre ainsi obtenue, trop épaisse, peut bloquer les artères. Il ne viendrait pas à l’idée de Jos d’opérer de cette façon.

			Il ne se considère pas comme un junkie; cette racaille, ces pourritures d’hommes et de femmes qui feraient tout pour leur dose, qui n’ont plus aucune dignité, qui couchent comme des chiens dans les ruelles. Jos n’a jamais eu à descendre aussi bas pour obtenir sa drogue et il n’a jamais sérieusement connu le manque. Il se berce avec la douce illusion qu’il n’est pas comme les autres.

			La voix de crécelle de Fredo lui parvient, énervante. Madone! Comment la Mamma s’y est-elle prise pour produire un être si différent de ses autres fils? Il est vrai qu’elle avait alors près de quarante-cinq ans et que son sang devait être pauvre. Jos entend Fredo bombarder Emma de questions. La voix de la jeune femme est patiente, mesurée.

			Jos reste quelques minutes enfermé. Le temps de savourer son soulagement. Le Percodan est un bon substitut pour la morphine et produit presque le même effet euphorisant que l’héroïne. Avec ça, pas de manque! Il n’aura pas à souffrir demain s’il en avale deux comprimés le matin et deux le soir. Son frère a déjà ce qu’il lui faut et même s’il se plaignait, Jos est décidé à ne pas lui révéler l’existence des pilules, car il les goberait toutes d’un coup quitte à être malade le lendemain! Peut-être qu’en revenant de chez le parrain, pourra-t-il lui faire une surprise… Jos se voit déjà dans l’avion, en sûreté parmi les nuages.

			Emma a préparé un souper de fête. Noël approche, après tout! Sur une belle nappe blanche, elle a déposé deux chandeliers en cuivre avec des bougies aromatisées. La lumière tamisée est un baume pour les yeux fatigués de Jos. Et la bouffe! Elle est si bonne! Jos n’a pas eu aussi faim depuis des lustres. De la salade, puis des ailes de poulet avec des frites croustillantes. Il y aura un dessert aussi, mais ils n’en sont pas encore là.

			—	J’aime préparer les repas, dit Emma. Alors que mes mains sont occupées à laver et à éplucher, mon esprit a toute la tranquillité voulue et je peux penser à mes textes. Lorsque j’arrive devant l’ordi, les phrases coulent de source. Tous les travaux manuels et routiniers sont pour moi; ne soyez pas gênés de me voir faire la vaisselle et ne me proposez pas votre aide, c’est ça qui m’embêterait.

			Les deux frères n’osent lui dire que, jamais, ils n’ont pensé à la lui offrir, leur aide.

			Emma sent bon la savonnette. Elle a pris une douche et tressé en deux couettes serrées ses cheveux qui laissent des cercles humides sur sa blouse blanche. C’est qu’ils ont tous du linge propre. Molinari a permis à la jeune femme de récupérer ce qui l’intéresse dans les vêtements oubliés par ceux qu’il a hébergés durant des années.

			Fredo s’est enfin débarrassé de son uniforme de serveur, mais le changement n’est pas du meilleur goût. Il porte un drôle de chandail beige écru, trop large pour lui, et si long qu’avec ses rares cheveux et ses yeux baissés, il a l’allure d’un moine. Un de ces moines hypocrites qui ne parlent que des péchés des autres.

			Jos a hérité d’un chandail noir, le plus grand qu’ils ont pu trouver mais les coutures le serrent de près. Quant au pantalon, il a dû garder le sien faute d’un autre à sa taille.

			Jos a fini de manger. Il s’amuse à regarder, par les minces fentes entre ses paupières, discourir Emma et Fredo. Il se sent bien, divinement bien. Les Percodan font leur effet et il a tout oublié de son découragement du matin. Les pensées s’enchaînent doucement dans sa tête. Quel imbécile, lui si pragmatique, d’avoir donné un sens fataliste au regard échangé avec le peintre! Rien qu’un regard, bon Dieu! Emma a raison. Il ne laissera plus son cadet empiéter sur sa part de drogue. Il a besoin de toutes ses capacités. Ce n’est pas le moment de se mettre en manque. Le sevrage se fera en Sicile, à son arrivée parmi les siens. Pour commencer une nouvelle vie, celle qu’il veut, il lui faudra être clean et fort, pour se montrer digne descendant des Peone.

			Madone! C’est qu’ils sont forts, les fils Peone! Jos se rappelle Tonio, son aîné, et le bras droit du père. Il a été retrouvé comme lui au fond du fleuve. Un coup du clan milanais Cervi, en guerre à l’époque avec les Peone. Du moins, c’est ce qu’a toujours prétendu l’oncle Giorgio.

			Tonio était la terreur de Rosemont. Un corps vigoureux, une belle gueule à la Brando et un courage de lion. Il parlait peu, comme son père, mais lorsqu’il parlait… «Faut l’écouter», disait la Mamma qui ne tremblait devant personne sauf devant Tonio, son préféré pourtant. Celui dont elle était fière. Quand Tonio entrait quelque part, on ne voyait plus que lui! Un tel charme émanait de sa personne qu’il devenait impossible de lui refuser quoi que ce soit.

			Pasquale, plus jeune de dix-huit mois, était en tout la moitié de son frère; moitié aussi intelligent, moitié aussi fort, moitié aussi beau… Mais une moitié de la violence de l’aîné suffisait amplement à attirer les problèmes. Pasquale était décédé des suites d’une blessure à la tête reçue lors d’une bagarre au pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines. Il y attendait une de ses nombreuses sentences pour voies de fait.

			Puis il y a Jos, de six ans plus jeune que l’aîné. S’il suit le fil logique, il ne possède plus que le tiers des qualités de Tonio. Mais le tiers, madone! C’est l’idéal, l’équilibre parfait. Jos retient ses poings et sa rage. Et s’il parle peu, comme ses frères, il émet du moins des idées valables, ce dont ses aînés étaient incapables. Il représente à lui seul une bonne synthèse des atouts Peone. Enfin, c’est ce qu’il croit.

			Quant à Fredo, eh bien… avec son pauvre quart de tout, on peut dire qu’il n’est pas avantagé. Jos l’observe entre ses cils. Malgré son triste accoutrement et sa piètre mine, Fredo agit comme du monde, ce soir. Il ne s’est pas plaint une seule fois. Il semble s’être résigné à attendre le coucher avant d’avoir sa part de smack. Il entretient Emma au sujet de Serge. Cette dernière a les yeux fiévreux et les paupières humides. C’est que son ancien compagnon, atteint de schizophrénie paranoïde, s’est suicidé pour ne pas faire de la prison. C’était un ami d’enfance de Jos, son faire-valoir plutôt, qui le suivait comme un esclave et dont la présence encombrait souvent le dur Peone. Fredo a bien connu Serge et, d’ailleurs, n’était-il pas plus près de son âge que de celui de Jos?

			—	Y était toujours fourré chez nous, hein, Jos? On lui servait de famille parce que de famille, lui… y en avait pour ainsi dire pas. Un frère à l’hôpital, une sœur sur le trottoir… tous de pères différents! Sa mère était mentale (ici Fredo tourne un index autour de sa tempe) comme Serge. Ils n’avaient pas de télé parce que sa mère croyait que les acteurs s’adressaient directement à elle. Tu vois l’genre?

			Il n’attend pas la réponse et continue:

			—	Ils habitaient un deux-pièces près de la rue Masson. La première fois qu’il est venu à maison, j’ai voulu lui montrer ma chambre à l’étage. Rien à faire, y voulait pas monter. «On va déranger les gens d’en haut», qu’y disait! Le pauvre! Y pensait que le premier pis le sous-sol, c’étaient des logements privés! Hein, Jos?

			Ce dernier grommelle. Fredo poursuit:

			—	Des fois, y faisait peur… Y devenait mental comme sa mère (même geste de Fredo), y était parano… y nous accusait d’l’avoir enlevé pour le remettre à des extraterrestres… enfin des trucs de c’genre-là! Mais la plupart du temps, il était normal, comme tout l’monde. Y suivait Jos partout, pis y savait au bout de trois mois parler italien. C’est ça qui est drôle… super-intelligent un jour, pis le lendemain, pfft! Pus personne là-dedans.

			Fredo se tape le crâne du bout d’un doigt.

			—	Mais pour les casses, y était pas battable. Y volait dans les maisons italiennes de nos voisins sur Rosemont; y savait toujours où se trouvaient le cash pis les bijoux…

			—	Dans la cave? répond Emma en lançant un clin d’œil à Jos.

			Ce dernier lui envoie un de ses rares sourires. Si rares que cela ressemble à une grimace. C’est que Jos lui a déjà parlé de la manie qu’ont les Italiens de se réunir au sous-sol plutôt que dans la cuisine. De même, argent et bijoux prennent souvent place sous les tuiles de la cave plutôt que dans les pots de la salle à manger.

			Une bonne odeur de pâtisserie flotte en provenance de la cuisine: le dessert. Jos est incapable d’en absorber davantage et se contente de café. Il est repu. Comme un gros chat, il somnole. Il a reculé un brin sa chaise. Les mains croisées sur sa bedaine, les paupières à moitié fermées, retranché de la tablée et de la discussion qui lui parvient en un lointain bourdonnement, Jos glisse dans cette douce torpeur, ce demi-sommeil, ce Nirvana de l’héroïnomane qu’on appelle knowdage.

			Il plane, heureux! Léger! Son corps d’hippopotame, il ne le sent plus. Très bientôt d’ailleurs, dès son arrivée en Sicile, fini la drogue! Il a compris. Il est le dernier des Peone, car son oncle n’a pas de fils et Fredo ne compte pas. Il imagine tous ses ancêtres, une sarabande de vieilles têtes, de joues creuses et de regards menaçants, qui exigent que se perpétue la lignée. Il doit réussir, établir solidement son nom, et procréer. Il épousera une Italienne. Une fille du pays qui comprend et respecte les traditions. Une fille qui lui donnera plein de fils.

			Oui, seule la famille compte. Il y a dix ans, juste avant de mourir, la Mamma le lui a encore répété.

			C’était à l’hôpital Santa-Cabrini, une petite chambre privée pleine de fleurs. La vieille, jadis si imposante, reposait, minuscule, sur le lit. Jour après jour, son corps n’en finissait pas de maigrir et de disparaître. Avec cette prémonition des agonisants, et alors que rien dans la vie de Jos ne présageait un malheur, la Mamma lui avait agrippé le bras:

			—	Quand tu seras en danger, Jos, tu devras demander de l’aide à tes oncles Peone en Sicile, car y a que la famille qui compte dans la vie; celle du sang pour nos pauvres corps terrestres, et celle de la foi pour nos âmes célestes…

			La Mamma était morte le lendemain. Des années plus tard, Jos se remémore son conseil. La Mamma a toujours su ce qu’elle disait, alors Jos est tranquille. En Sicile, tout ira bien. Mais, il faut y arriver!

			Un coup à l’épaule et le couinement de Fredo le tirent de sa béatitude:

			—	Hey, Jos! Tu knowdes? Y m’semblait que t’avais plus assez de stock pour toi, pis là, t’es gelé ben dur. T’as caché du stock, hein?

			Sous la table, Jos serre les poings. Madone! Fredo et ses manipulations!

			—	O.K. Ta gueule, Fredo! On en a juste assez, de la dope, pour tenir jusqu’à mon rendez-vous avec le parrain. Après on verra. Jusque-là, laisse-moi tranquille! Tiens, voilà le dessert… un pouding chômeur. Assieds-toi et mange. Après je te donnerai ta dose de ce soir.

			Jos n’a plus faim. Il s’efforce de manger seulement pour inciter son frère à faire pareil. Emma, elle, ne touche pas au pouding et retourne dans la cuisine pour y laver la vaisselle. Jos aimerait que le bruit de l’eau qui coule et celui des assiettes qui s’entrechoquent couvrent les jérémiades de Fredo. Entre deux bouchées, ce dernier râle sur ses inconforts; la suée, la faiblesse, la douleur dans les os… Toute une litanie. Jos en arrive à le détester. La seule façon de le faire taire est de regarder Fredo comme un objet et non comme un homme. Cela le déstabilise. Bien vite, il raccourcit ses phrases, bégaie et finalement se tait. Mais Jos n’est pas d’humeur ce soir à jouer les cobras. Il préfère contempler par la porte-fenêtre le scintillement de la neige sous la lune et laisser Fredo s’égosiller en solitaire. Jos s’est allumé une cigarette, la fume par petites bouffées rapides et jette parfois un bref coup d’œil sur son frère.

			Entre Fredo et lui existe ce profond malaise qui date du jour du règlement de comptes. Le jour Rina, comme l’a baptisé Jos. Avant, Fredo était faible et veule, mais pas au point d’irriter Jos comme à présent. Il y avait une certaine complicité entre eux. Jos espérait amener Fredo à changer, il l’encourageait à devenir plus fort et plus franc, du moins envers la famille. Puisque son cadet l’idolâtrait et cherchait jusque dans les plus petits détails à suivre son exemple, cela semblait possible. C’est d’ailleurs pour être pareil à Jos que Fredo l’avait suivi ce jour terrifiant. Mais l’admiration du cadet pour l’aîné s’était transformée en envie sourde. Jos n’est pas loin de croire que son frère le hait.

			Et ce regard plein de fiel que lui envoie Fredo entre ses paupières molles lorsqu’il croit que son aîné ne le voit pas? Il craint Jos cependant. Comme toute personne qui ne se sent pas de taille, il n’attaque jamais de front. Il biaise, contourne, sape le prestige de son frère auprès des autres. Tout ça, Jos l’a deviné. Ce qu’il ne comprend pas, c’est le pourquoi.

			Son frère lui en veut-il de ne pas s’être interposé entre Rina et ses victimes? Mais l’eût-il voulu qu’il n’eût rien pu faire! Madone! Fredo le sait. Et ensuite, hein? N’est-ce pas son sang-froid qui a permis à Fredo de sortir indemne de ce foutu building? Il a bel et bien sauvé la vie de Fredo, ce jour-là, une vie qui comptait absolument pour rien dans l’esprit de ce psychopathe de John Rina. Alors où est le problème?

			Jos s’ébroue comme un chien mouillé. Il n’est pas homme à réfléchir longtemps et encore moins sur un tel sujet. Ce qui importe, c’est que Fredo est son frère, et la famille, c’est sacré.

			Comme la rue Sainte-Catherine est calme ce soir! Une rue fantôme! Jos secoue négligemment sa cigarette dont la cendre, en fines pellicules, voltige jusqu’au tapis. Il éteint son mégot dans la soucoupe à café. Madone! Son frère ne cesse de jacasser! Sans un mot, Jos se dirige vers la paix de sa chambre. Son pas lourd pilonne le sol. Il ne se retourne pas mais devine que son frère est sur ses talons, avide d’obtenir son petit sachet d’illusions.

			Emma entend juste le bruit d’une porte que l’on ouvre et referme et ouvre encore. Le pusher glisse dans la main de son frère la dose convoitée. Un dernier bruit de porte qui claque. Le verrou que l’on tire; la chute d’un corps pesant sur le matelas… Plus rien. Jos s’est endormi instantanément. Cela lui évite d’entendre les désobligeants commentaires que son frère égrène dans le corridor jusqu’à sa propre chambre.

			Au matin, la claire luminosité entre les stores réveille Jos. Le soleil est enfin là. Malgré le froid, Jos entrouvre l’une des fenêtres et aspire l’air frais à pleins poumons. Depuis que son corps fait de la rétention d’eau, il a tendance à étouffer. Il a souvent trop chaud. Il est cependant satisfait de constater qu’il ne souffre pas d’inconfort dû au manque de drogue; c’est à peine si ses mains tremblent! Il attendra donc le plus tard possible avant de prendre des Percodan. Il se contente de glisser dans sa poche le sachet destiné à Fredo et commence à s’habiller avec des gestes lents et mesurés. Il est moite et sale. Ce soir, il prendra un bain, se lavera minutieusement; cela le détendra et l’aidera à bien dormir pour sa rencontre de demain avec le parrain.

			La journée sera longue. Pleine d’attente. Il bénit le peintre pour sa générosité. Il réalise combien il aurait été pénible de passer cette journée sans drogue. Sûrement, sans l’aide apportée par les médicaments, aurait-il puisé dans sa réserve de méthadone et n’aurait pas bénéficié de toute son énergie demain.

			Il se dit qu’il faudra peut-être attendre quelques journées avant leur départ. Il lui reste mille dollars, tout juste, mais il est certain qu’oncle Giorgio lui fournira un pécule. Comme le clan Peone est opposé à la drogue, les dealers indépendants d’Emma seront peut-être utiles. Oui, en cas de délai, il faudra se ravitailler et prévoir suffisamment d’héroïne jusqu’à leur arrivée en Sicile. Peut-être une dernière dose juste avant le départ de l’avion leur sera-t-elle nécessaire? Parvenus au pays, ils se dirigeront tout droit au centre de désintoxication et tout sera dit. La famille Peone de Sicile se fera un plaisir de les aider. Jos entamera alors une nouvelle existence!

			Après une toilette sommaire, Jos sort de la salle de bains et croise Emma. Celle-ci, en peignoir, une grande serviette sur le bras, attend son tour pour prendre sa douche.

			—	J’ai fait du café. Si tu en veux, tu peux te servir.

			Car la jeune femme les a prévenus la veille:

			—	Je prépare les soupers parce que j’aime ça, mais pour les déjeuners et les dîners, c’est chacun pour soi!

			C’est de bonne guerre. Jos réalise qu’Emma fait plus que sa part. Elle prend des risques pour des gens qui ne lui sont rien. Mais c’est plus fort que lui, il ne sait pas dire merci. La Mamma l’a habitué à être servi. Quant à Tatou, elle ne vivait que pour son homme. Alors Jos accepte comme un dû tous les services qu’on lui rend, même si, dans le cas présent, ça le grafigne un peu du côté de la conscience.

			Emma a beaucoup d’allure. C’est évident surtout depuis qu’elle est clean et qu’elle n’a plus son air famélique. Le matin, au réveil, son corps harmonieux, les lignes pures de son visage et ses yeux, d’un bleu lumineux, frappent le regard. Mais Jos n’est pas attiré par elle. Faire l’amour avec la jeune femme, ce serait comme s’accoupler avec une extraterrestre. Jos pense étrangement que ce serait contre nature. Le plus étonnant est qu’elle soit sortie avec un type comme Serge. Là, c’est à n’y rien comprendre.

			Fredo attend Jos au salon. Impatiemment, sans un bonjour ni un sourire, il tend sa main, mendiant qui quête son ob