Main La mort des Césars

La mort des Césars

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Il est d’usage de prétendre que l’approche de la mort reflète toute une vie. Les empereurs romains, dont les derniers jours sont racontés dans cet ouvrage, n’échappent pas à cette constatation. Ils sont soixante-dix, depuis César en 44 av. J.-C. – qui n’en a pas la dignité, mais laisse son nom et sa renommée à tous ses successeurs – jusqu’à Romulus Augustule en 476 ap. J.-C. Assassinats, maladies, lentes agonies, suicides, ou parfois même fins glorieuses face à l’ennemi rythment les derniers souffles de ceux qui régnèrent pendant un demi-millénaire sur l’ensemble du monde connu. Pourchacun de ces empereurs, c’est le bilan de leurs vies et de leurs règnes qu’au milieu de leurs fièvres, de leurs cauchemars et de leurs rêves, de leurs souffrances, de leurs peurs, de leurs remords et de leurs colères, ils tentent de dresser.L’auteur, au plus près de la documentation, leur a souvent donné la parole tout en cherchant à comprendre ce qu’ont pu être leurs ultimes pensées. Leurs morts éclairent leurs vies. Elles humanisent en quelque sorte l’Empire romain, dont ils ont été les maîtres absolus. Soudain dépouillés de tout, ils peuvent être enfin vus dans leur vérité la plus nue. Joël Schmidt est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, parmi lesquels plusieurs consacrés à l’histoire de l’Empire romain. Il a récemment publié chez Perrin Femmes de pouvoir dans la Rome antique et Hadrien.
Year:
2016
Language:
french
ISBN:
4f03e5b51033fdfa8df1a2df765b79e4222a371d
File:
EPUB, 1.78 MB
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1

La mort du pusher

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 421 KB
2

La Mort de Peter Pan

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 296 KB
DU MÊME AUTEUR


Parmi une cinquantaine d’ouvrages


Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Larousse, 1965. (Nombreuses rééditions, 15 traductions.)

Vie et mort des esclaves dans la Rome antique, Albin Michel, 1973, réédition 2014.

Lutèce, Paris des origines à Clovis, Perrin, 1987, coll. Tempus, 2009.

Sainte Geneviève ou la fin de la Gaule romaine, Perrin, 1989, coll. Tempus, 2012.

Le Royaume wisigoth d’Occitanie, Perrin, 1997, coll. Tempus, 2008.

Les Gaulois contre les Romains, Perrin, 2004, coll. Tempus, 2010.

César, Gallimard, coll. Folio Biographie, 2005.

Cléopâtre, Gallimard, coll. Folio Biographie, 2008.

Alexandre le Grand, Gallimard, coll. Folio Biographie, 2009.

Femmes de pouvoir dans la Rome antique, Perrin, 2012.

Hadrien, Perrin, 2014.

Les 100 histoires de la mythologie grecque et romaine, PUF, 2016.





© Perrin, un département d’Edi8, 2016


La Mort de Jules César, peinture (détail) de Vincenzo Camuccini, xixe siècle.

Naples, Musée national de Capodimonte.

© De Agostini/Leemage

Editions Perrin

12, avenue d’Italie

75013 Paris

Tél. : 01 44 16 09 00

Fax : 01 44 16 09 01

www.editions-perrin.fr

EAN : 978-2-262-06927-8

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »

Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





Sommaire


Titre

DU MÊME AUTEUR

Copyright

Avertissement

Jules César

Auguste - 27 av. J.-C.-14 ap. J.-C.

Tibère - 14-37

Caligula - 37-41

Claude - 41-54

Néron - 54-68

Vespasien - 69-79

Titus - 79-81

Domitien - 81-96

Nerva - 96-98

Trajan - 98-117

Hadrien - 117-138

Antonin le Pieux - 138-161

Luc; ius Verus - 161-169

Marc Aurèle - 161-180

Commode - 180-192

Septime Sévère - 193-211

Geta - 211-212

Caracalla - 211-217

Macrin - 217-218

Héliogabale - 218-222

Sévère Alexandre - 222-235

Maximin Ier le Thrace - 235-238

Gordien Ier et Gordien II - 238

Gordien III - 238-244

Philippe Ier l’Arabe - 244-249

Dèce - 249-251

Valérien - 253-260

Gallien - 253-268

Claude II le Gothique - 268-270

Aurélien - 270-275

Tacite - 275-276

Probus - 276-282

Carus - 282-283

Numérien - 283-284

Carin - 283-285

Dioclétien - 284-305

Maximien Hercule - 286-305

Constance Chlore - 305-306

Galère - 305-311

Maxence - 306-312

Maximin II Daïa - 311-313

Licinius - 311-313

Constantin Ier - 306-337

Constantin II - 337-340

Constant Ier - 337-350

Constance II - 337-361

Julien l’Apostat - 361-363

Jovien - 363-364

Valentinien Ier - 364-375

Valens - 364-378

Gratien - 375-383

Valentinien II - 375-392

Théodose Ier - 379-395

Maxime - 384-388

Flavius Arcadius - 395-408

Flavius Honorius - 395-423

Constance III - 421

Valentinien III - 424-455

Pétrone Maxime - 455

Avitus - 455-456

Majorien - 457-461

Sévère III - 465

Anthémius - 467-472

Olybrius - 472

Glycerius - 473-474

Julius Nepos - 474-475

Romulus Augustule - 475-476





Avertissement



Rome a été gouvernée entre 27 av. J.-C. et 476 ap. J.-C. par quelque soixante et onze empereurs légitimes. A ce nombre, on aurait pu ajouter dans le présent ouvrage les usurpateurs qui, au cours de guerres de succession vite transformées en guerres civiles, s’emparèrent du pouvoir impérial mais pour des durées très courtes, et n’eurent pas assez de temps pour s’imposer et pour donner des impulsions nouvelles ou originales à leur gestion de l’Empire romain.

Les négliger était impératif, d’autant qu’ils furent toujours assassinés, ne laissant aucune trace de leur passage sur le trône impérial, sinon des destructions ou des ravages dans les campagnes et dans les villes, assez vite oubliés lorsque de solides dynasties impériales s’emparaient du pouvoir et pouvaient ainsi jouer sur la durée, comme la dynastie julio-claudienne (27 av. J.-C.-68 ap. J.-C.), la dynastie flavienne (68-96), la dynastie des Antonins (96-192), celle des Sévères (193-235), les empereurs illyriens (268-285), la tétrarchie (285-324), la dynastie constantinienne (306-364), la dynastie valentinienne (364-455) et les derniers empereurs (455-476). Après la mort de Théodose en 395, les historiens contemporains considèrent généralement que les empereurs qui vont lui succéder appartiennent soit à l’Antiquité tardive, soit déjà au Moyen Age.

Il nous a paru évident, conformément au choix de l’historien Suétone, auteur d’une Vie des douze Césars, de ne pas omettre les derniers jours de César qui certes ne fut jamais empereur, mais qui donna son nom à toutes les titulatures impériales des empereurs qui devaient gouverner Rome pendant quelque cinq siècles. Il est en quelque sorte, par son nom de César, le père spirituel et politique de tous les empereurs romains et leur référence incontestée.

Il a montré l’exemple en se dotant de tous les pouvoirs qu’Auguste, son fils adoptif, sous le nom d’Octavien puis d’Octave, puis premier empereur de Rome, utilisera au cours de son long règne : consul à vie, grand pontife à vie, dictateur pour dix ans, nommant et défaisant les généraux, et revêtu de l’Imperium, c’est-à-dire du commandement en chef des troupes romaines.

Parmi ces quelque soixante-dix empereurs, au moins les trois quarts furent assassinés, et le tiers restant mourut en livrant bataille ou anéanti par des maladies diverses. Nous avons respecté ce que les historiens de l’Antiquité nous ont relaté, mais nous avons adopté une forme tantôt historique, tantôt un peu plus romanesque pour chacun des empereurs traités, les faisant songer, voire rêver, afin de les rendre vivants et personnels, et pour expliquer ce qui les a conduits à la mort, afin d’éviter la monotonie de courtes biographies successives qui finiraient parfois par se ressembler.

Ainsi, une certaine forme romanesque discrète nous a permis de personnaliser chaque empereur, de lui donner soit une humanité, soit parfois une inhumanité, ce qu’un discours historique distant ne nous aurait pas permis de faire. Ce sont des êtres vivants que nous avons voulu mettre en scène, et d’autant plus vivants qu’ils approchent de la mort et pour la plupart le savent, ce qui parfois nous les rend proches et même sympathiques par leurs souffrances morales, physiques, métaphysiques, et aussi par la violence parfois injuste avec laquelle ils ont perdu la vie, quand ils ne l’ont pas aussi méritée.

Aussi me suis-je permis pour certains de les faire monologuer à l’heure de la vérité de la mort, ou parce qu’ils sentaient celle-ci si proche qu’ils désiraient établir une sorte de bilan de leur vie et de leur gouvernement. Bien entendu, l’objet de cet ouvrage ne consiste pas à dresser la biographie exhaustive de ces empereurs, mais à indiquer les principales lignes de faîte de leur gouvernement. Sur cette question, je me suis attaché à leurs points de faiblesse, souvent à leurs crimes inexpiables qui ont parfois justifié leur mort, et dont ils sont parvenus, grâce à de courts examens du bilan de leur règne, à prendre conscience en acceptant leur sort ou, au contraire, en se révoltant une ultime fois contre lui.

J’ai également insisté sur les prodiges qui entourent les empereurs et sont annonciateurs de leur prochain décès. Ils y sont très sensibles, comme tous les Romains, et les historiens de l’Antiquité n’ont pas manqué pour chaque empereur d’en faire état. De même me suis-je attardé sur le rituel de leurs obsèques et de leur inhumation devant des foules souvent compactes. Cérémonies capitales qui mettent un terme définitif à la vie sur terre d’un empereur, parce que la plupart du temps celui-ci est divinisé et va rejoindre, sous la forme d’un symbole, souvent un aigle sorti du bûcher où le corps du défunt impérial a été incinéré, les dieux immortels, en même temps que l’aigle qui disparaît dans les cieux.

Les lecteurs trouveront parfois inégaux les récits de ces morts, surtout lorsque les documents font défaut, notamment à la fin du IVe siècle de notre ère, après la mort de Théodose en 395, et l’avènement de ses fils, Arcadius pour l’Empire d’Orient et Honorius pour celui d’Occident. Historien, je n’ai pas voulu inventer, sinon dans le plausible et le possible, sans trahir la vérité historique. Pour certains, j’ai préféré – afin de ne pas extrapoler dans des zones qui auraient pu paraître trop imaginaires – m’en tenir aux quelques récits antiques existants.

On découvrira un empereur dont le nom, Olybrius, ne correspond pas, autant qu’on peut le savoir, à la définition des dictionnaires, un olibrius ayant généralement un comportement excentrique et à la limite de la sottise. Ce qui ne fut pas son cas. Comme beaucoup d’autres, il n’a occupé le pouvoir que quelques mois, du 11 juillet au 23 octobre 412, mais, à leur différence, cet obscur empereur, l’un des tout derniers qui régnèrent sur l’Empire romain, réduit de son temps à la peau de chagrin de la seule Italie, a franchi les siècles, peut-être aussi par l’étrangeté de son nom, pour parvenir jusqu’à nous.

Reste le cas emblématique du dernier empereur des Romains, Romulus Augustule, déposé par le Barbare Odoacre, chef des Hérules, en 476. Son double nom n’a pas été oublié non plus, parce qu’il porte d’une part celui du fondateur de Rome en 753 av. J.-C., et d’autre part celui du fondateur de l’Empire, sous la forme du surnom ironique de « Petit Auguste », pour qu’on ne puisse pas le comparer, en ces heures où l’Empire romain s’écroule définitivement, au grand Auguste. Comme si l’Histoire mettait symboliquement un terme à pratiquement mille ans de Rome antique.

A l’heure où la mort approche, les empereurs romains nous donnent des leçons de courage ou de lâcheté et, en ce sens, leur exemple, parce qu’ils ont été les maîtres du monde et que leur fin est celle de tout être réduit à sa plus simple humanité, comme tous leurs sujets, peut nous servir de modèle à suivre ou à éviter si, comme disait Montaigne, suivant en cela Sénèque, le philosophe latin, nous souhaitons une belle mort.





Jules César



« N’y va pas, lui dit son épouse Calpurnia, j’ai fait de mauvais rêves, des cauchemars toute la nuit où je te contemplais, inanimé et couvert de sang entre mes bras. » La femme de César avait vu aussi le faîte de sa maison s’écrouler. Pour ne pas l’affoler davantage, son mari ne lui dit pas que lui aussi avait fait un songe sinistre : il s’était vu dans le ciel, donnant la main à Jupiter, preuve qu’il avait quitté la terre des mortels. Depuis quelque temps déjà, d’autres présages les assaillaient tous les deux : les boucliers du dieu Mars qui, selon la coutume des ancêtres, étaient déposés chez lui en sa qualité de grand pontife, chef de la religion romaine, s’étaient entrechoqués à grand bruit et les avaient réveillés. Les portes de la chambre où le couple dormait s’étaient soudain ouvertes d’elles-mêmes. On vit des hommes de feu marcher les uns contre les autres dans le ciel. Dans un sacrifice qu’il a offert quelques semaines auparavant, César n’a pas trouvé de cœur à la victime.

La veille, il a soupé chez son ami Lépide – tous les deux ont été élus consuls en 46 av. J.-C. – et, dans la conversation, un convive a demandé : « Quelle mort est la meilleure ? » Et César de répondre : « Celle qui est la moins attendue. » Il a appris quelques mois auparavant que des colons avaient découvert dans le tombeau de Capys une table d’airain où était inscrit en caractères grecs : « Quand on aura découvert les cendres de Capys, un descendant de Iule [c’est-à-dire César] périra de la main de ses proches et sera bientôt vengé par les malheurs de l’Italie. »

César contemple sa femme, ému certes par ces mauvais présages, mais bien décidé à se rendre à la séance du Sénat où il est convoqué. Il sait bien qu’il est en danger, que les jours qui ont précédé ce matin des ides de mars 44 av. J.-C (le 15 mars) où il vient de se réveiller et de se lever ont été autant de signes que sa vie était peut-être menacée. Les oiseaux qui servent à prendre les auspices l’ont incité la veille à ne pas sortir de sa maison. Mais, comme il l’a dit en franchissant le Rubicon quelques années auparavant pour s’emparer de Rome : « Alea jacta est ! », « Le sort en est jeté ! ». Il ne peut plus reculer, ce serait se dérober lâchement devant ses ennemis.

Car il les connaît, ses ennemis. Ils ne se sont pas cachés depuis des jours, voire des mois. Malgré cela, lui qui a obtenu tous les pouvoirs, il serait indécent qu’il ait peur. C’est de toute façon un sentiment qu’il ignore et qui lui a permis d’accéder à un pouvoir tel que les rois de Rome, il y a fort longtemps, n’en avaient jamais autant obtenu. Pourtant, en revêtant sa toge, il se rappelle les médecins qui sont venus la veille, car il souffre de vertiges, et ont trouvé là un prétexte pour qu’il reste sur sa couche. Mais il ne les écoute pas, pas plus que Calpurnia, sa femme. En revanche, il est prêt à se laisser séduire par Brutus, son fils adoptif dont il sait pourtant qu’il ne lui est pas favorable et qui est venu le voir aux aurores ce matin des ides de mars pour le persuader de ne pas se dérober à la convocation du Sénat : « Eh quoi, César, lui a-t-il dit, un homme tel que toi se laisserait arrêter par les songes d’une femme et les futiles pressentiments de quelques hommes ! Oserais-tu faire à ce Sénat qui t’a comblé d’honneurs, et que tu as toi-même convoqué, l’affront de rester chez toi ? Non certes, tu ne le feras pas, César, pour peu que tu m’écoutes. Laisse donc là tous ces songes et viens à la Curie, où le Sénat réuni depuis ce matin attend avec impatience ton arrivée. »

En mangeant un peu de pain accompagné de lait de brebis et de quelques olives, en contemplant Calpurnia qui, les traits tirés, montre que ses sombres pressentiments ne l’ont pas abandonnée, César se souvient des semaines qui viennent de passer marquées par des incidents souvent graves et qui témoignent que ses ennemis veillent, prêts à l’attaquer, même physiquement, si jamais l’occasion se présente. Car il n’est toujours pas roi, comme il le souhaite, encore moins empereur. Par deux fois au cours de ces derniers jours, ce titre lui a été refusé publiquement. Il en a été tellement blessé, qu’il songe encore à ces heures si humiliantes pour lui.

On l’a comblé d’honneurs et de charges, on a décidé qu’il aurait le premier rang dans l’Etat, qu’il serait toujours revêtu de la toge triomphale, qu’il aurait l’insigne dignité de s’asseoir sur une chaise curule, qu’il serait sans cesse entouré de licteurs avec leurs faisceaux pour le garder. On lui a donné le titre de Père de la patrie, gravé sur les monnaies à son effigie, on a décrété que le jour de sa naissance serait chômé, qu’il aurait droit à une statue dans chaque ville et dans tous les temples de Rome. Il a été nommé censeur à vie. On lui a dit qu’il jouirait des privilèges attribués aux tribuns du peuple, c’est-à-dire que personne ne devrait le contredire, encore moins l’injurier, sous peine de sanctions sévères. Il a accepté tous ces titres, toutes ces charges, tous ces honneurs, mais il est assez intelligent pour comprendre qu’à travers eux, si excessifs, on cherche en quelque sorte à l’étouffer, et même peut-être à le déconsidérer. Il ne parvient même pas à se souvenir de bien d’autres dignités dont il a été l’objet et qui ne sont sans doute pas innocentes pour l’accuser un jour d’aspirer à la tyrannie, puisqu’il a déjà été nommé dictateur à vie.

César a su recevoir ces hommages innombrables avec amabilité, avec gaieté et avec courtoisie pour mieux cacher ses craintes. Il sait depuis longtemps manier l’hypocrisie et sourire avec constance, comme s’il était le plus heureux des hommes et comme s’il était flatté par tant de considération.

Il s’est alors dit pourquoi tant d’honneurs qui ne sont réservés qu’aux rois ? Pourquoi ne pas réclamer en toute logique ce titre suprême ? L’occasion lui a été donnée de prétendre à recevoir le diadème des souverains lors de la récente fête des Lupercales. Cassius Longinus, sénateur, membre de la conjuration alors qu’il était le proconsul de César en 48 av. J.-C., tenant à la main une couronne de laurier sous laquelle on entrevoit un diadème, monte sur l’estrade où se tient César et dépose la couronne à ses pieds, mais, encouragé ensuite par les clameurs de quelques-uns, il la lui dépose sur la tête. César, inquiet de ce geste qui peut être mal pris, demande à Lépide de la lui enlever, puis, celui-ci hésitant, il demande à Cassius Longinus, dont il apprendra plus tard qu’il veut sa mort – il sera en effet l’un des instigateurs du complot final –, de lui ôter la couronne de la tête pour la déposer sur ses genoux. César ayant repoussé le diadème sous les applaudissements du peuple romain, Marc Antoine, son complice et ami, et le consul de l’année, accourt en hâte, le corps nu, oint d’huile. Prenant la couronne, il la remet sur la tête de César en lui disant : « Le peuple te la donne par mes mains. » Aussitôt, des rumeurs de protestation se sont élevées de la foule, tant le souvenir des rois de Rome, pourtant vieux de plusieurs siècles, avant la fondation de la République, est toujours honni.

Ayant compris ce refus, César n’insiste pas et repousse la main de Marc Antoine qui tient la couronne et, entendant les cris hostiles, il a l’habileté de s’écrier que seul Jupiter est roi des Romains. Il demande que la couronne soit déposée au Capitole. Mais on remarque vite que le geste de Marc Antoine ne l’a pas mis en colère. Au contraire même, puisqu’il fait insérer dans les actes publics du jour que, le peuple lui ayant offert la royauté par les mains du consul, il l’a refusée. Ce qui est un mensonge, ou à tout le moins une inexactitude voulue.

Il n’ignore pas que ses ennemis, ceux qui sont d’une fidélité fanatique à la République, répandent le bruit qu’il s’est entendu avec Marc Antoine pour tester en quelque sorte le peuple et savoir s’il serait hostile à la royauté. Malgré le non proféré presque unanimement par la foule devant ce changement possible de régime politique, ses ennemis prétendent que lui, César, finira par ne pas en tenir compte et qu’il attend d’autres occasions pour se faire couronner.

Se levant et sortant sur le seuil de l’atrium dans une rue fort passante qui conduit directement au Capitole, César aperçoit toujours les affiches placardées par ses adversaires qui vantent les mérites de son fils adoptif Brutus, dont on connaît les sentiments républicains, et affirment même qu’il est le descendant du Brutus qui a renversé le dernier roi de Rome, issu de la famille des Tarquins, quatre siècles auparavant. Une contrevérité dont César ne s’étonne même plus venant de Romains déloyaux. Il doit retourner dans son atrium et en fermer la porte avec sa grosse clef, lorsqu’il entend un groupe de jeunes gens qui commence à parcourir la rue, s’arrête devant sa demeure et, en signe de provocation, répète sans arrêt le nom de Brutus et ajoute même : « Nous avons besoin de Brutus. » Plus loin, le groupe s’est arrêté devant la statue de l’ancien Brutus et a gravé sur le socle, à coups de burin : « Plût aux dieux que tu fusses en vie ! », sous-entendu : « Délivre-nous de celui qui aspire à la royauté. » Calpurnia se tient à côté de son époux et le supplie à nouveau, après ce nouvel incident, de rester chez lui et surtout de ne pas se rendre à la convocation des sénateurs qu’elle considère comme un piège.

Un esclave, arrivé en courant, frappe à la porte de la demeure de César qui reconnaît l’un de ses serviteurs à sa voix. Celui-ci entre tout essoufflé. Il arrive du tribunal où des jeunes gens en colère ont jeté une tablette en cire sur laquelle ils ont gravé cette phrase qui est comme une invite : « Tu dors, Brutus ! » César a compris que celui-ci est sommé de se réveiller pour venir se joindre à eux qui sont bien près de devenir des conjurés. Il a heureusement ses espions, souvent des esclaves à sa solde, qui parcourent Rome et viennent ce matin des ides de mars l’avertir de ce qui se trame. Ainsi ont-ils pu approcher la maison de Brutus, se mêler à ses partisans et entrer dans la demeure de celui-ci, qui fait semblant de n’être au courant de rien, et se tait devant les incitations à être le bras armé de la conjuration. Les espions de César ont même vu Porcia, l’épouse de Brutus, se faire une entaille à la cuisse pour savoir si elle résisterait à la torture au cas où son mari serait arrêté. C’est dire qu’elle ne doute pas de l’engagement de Brutus contre César, qui réunit très vite d’autres conjurés, comme Cassius, son beau-frère, comme Trebonius, comme Albinus. Il est à noter que ces deux derniers avaient été pendant la guerre des Gaules de fidèles lieutenants de César, auquel ils avaient apporté un concours décisif.

César est toujours résolu à gagner le Sénat. Il ne cherche même pas à arrêter les comploteurs qui sont de plus en plus nombreux et dont il connaît les noms et les lieux où ils se cachent pour préparer leur mauvais coup.

Les prêtres semblent venir à son secours, puisque l’un d’eux, un decemvir, vient trouver César et lui dit qu’un oracle de la sibylle affirme que les Parthes ne pourront jamais être vaincus par une autre personne qu’un roi et qu’à cet effet il doit donc demander aux sénateurs d’autoriser son couronnement. Mais Brutus a lui aussi ses espions dans la foule qui se presse à présent dans l’atrium de la maison de César, et il est averti de l’imminence de cette désignation. Aussi il décide de hâter l’exécution de la conjuration et de prendre de court les sénateurs, qui ne manqueront pas de réagir favorablement à l’oracle de la sibylle.

Il dépêche donc auprès de César un autre Brutus, Decimus Brutus, un parent lointain, qui s’est toujours prétendu son ami alors qu’il est lui aussi un des conjurés les plus fanatiques. César le reçoit et lui fait part de tous les mauvais prodiges et présages qui ne cessent de l’accabler depuis quelques jours. Decimus Brutus s’empresse de contrer tous les prétextes allégués par César et l’exhorte à sortir, le Sénat voulant absolument le voir siéger dans ses rangs. A ce moment, la statue de César, placée dans le vestibule, tombe d’elle-même et se brise en mille morceaux. Mais ce dernier ne tient pas compte de ce nouveau signe négatif envoyé par les dieux, et il sort de sa demeure, malgré les supplications de Calpurnia.

Il est aussitôt entouré d’une foule de partisans qui empruntent, comme lui, la Via Sacra, laquelle traverse le Forum d’est en ouest, pour aller directement au Sénat. Il est approché plusieurs fois par des esclaves ou par des inconnus qui lui font passer le même message : « Lisez ce bout de parchemin, César, sans perdre un instant ! N’y allez pas, des conspirateurs vous attendent ! » Mais, pressé par la foule, il ne parvient pas à en prendre connaissance. Un homme lui tend un parchemin sur lequel toutes les dispositions du complot sont consignées. Il le tend à l’un de ses esclaves qui l’accompagnent, après l’avoir lu. Il pense que ce sont de fausses nouvelles, des inventions d’esprits exaltés qui veulent le protéger contre des dangers chimériques. Il s’arrête parfois pour réfléchir : « Et si c’était vrai ? » Mais Caius Julius César ne cède jamais aux bruits et aux rumeurs infondés.

« Et puis quoi, se dit-il, j’ai tout obtenu, les conquêtes armées, la gloire militaire. J’ai vaincu Vercingétorix et occupé la Gaule, j’ai été l’amant de Cléopâtre et me suis emparé de l’Egypte. Tous mes ennemis ont rejoint les Enfers, même le plus dangereux, Pompée, qui me disputaient le pouvoir. J’ai exercé toutes les magistratures, y compris celle de consul à laquelle j’ai été nommé à vie. Je suis l’homme le plus puissant de la terre, et on me refuse le titre de roi ? Je ne l’accepte pas et peu importe si je cours vers la mort, comme le prétendent certains, comme les dieux semblent l’affirmer, je n’aurai rien à regretter, puisque j’ai obtenu tous les pouvoirs que je sollicitais. Roi, je ne le serai peut-être pas, mais je sens bien que ceux qui prendront plus tard le pouvoir le deviendront, ou mieux prendront le titre d’empereur qui peut seul convenir à la puissance universelle de Rome. »

Pendant qu’il se fait ces réflexions et marche sur les pavés de la Via Sacra, de plus en plus entouré, de plus en plus acclamé, ce qui le rassure, il est abordé par un devin qui lui avait dit un jour : « Méfie-toi des ides de mars ! » César, moqueur, lui dit : « Où en sont tes prédictions ? Ne vois-tu pas qu’il est arrivé ce jour que tu redoutais et que je suis toujours en vie ? » Le devin, en entendant cette raillerie, s’éloigne non sans murmurer : « Il est arrivé ce jour, certes, mais il n’est pas encore passé ! »

César parvient devant la porte d’airain du Sénat qui est ouverte. Avant l’entrée au Sénat, les prêtres offrent un sacrifice qui pour César doit être le dernier. Mais il devient évident que ce sacrifice ne s’accomplit pas sous d’heureux auspices, car les devins ont beau immoler victime sur victime dans l’espoir de trouver quelque meilleur présage, ils se voient à la fin forcés d’avouer que les dieux ne se montrent point favorables et que dans les entrailles des victimes on peut lire un malheur caché. César, attristé, s’étant tourné alors du côté du soleil couchant, c’est aux yeux des devins un présage encore plus funeste.

Voilà qui l’ébranle à tel point que, sur le conseil de ses amis, il ajourne la séance du Sénat. Des appariteurs surgissent alors pour l’inviter à entrer dans la salle, disant que l’assemblée est au complet. César consulte alors du regard ses amis, mais Brutus veille qui, pour la seconde fois depuis ce matin, lui dit : « Allons, César, laisse là ces rêveries ; ne prends conseil et pour augure que ta propre vertu, et, sans tarder davantage, viens traiter des affaires dignes de toi et de ce grand empire qu’est devenue Rome. » Il lui prend alors la main et l’entraîne vers la Curie toute proche. César le suit en silence, peu dupe des fourbes paroles de Brutus. Mais il est las soudain de lutter.

Il pénètre au sein de l’assemblée. Les sénateurs se lèvent tous en signe d’hommage. Marc Antoine a dû le laisser, étant occupé par des questions que lui pose Trebonius pour l’empêcher d’avancer et de protéger son maître et ami. César est aussitôt entouré par les sénateurs et même par des inconnus parce qu’il s’est toujours laissé aborder avec facilité. Il sent bien que cette petite foule, en lui demandant surtout de ne rien craindre, essaye d’endormir ses soupçons. Un homme en sort qui s’avance vers lui pour faire semblant de le remercier de quelque faveur.

Mais César ne connaît pas cet homme qui, perdant soudain son sourire et son air cauteleux, lui tire sa toge de dessus l’épaule afin de l’empêcher de se servir de ses bras et d’être maître de ses mouvements : c’est le signal convenu pour ses complices. Ceux-ci se précipitent sur César, venant de tous les rangs du Sénat où ils se sont dispersés, tirent leurs poignards et commencent à le percer de coups à l’épaule gauche, puis sur le côté droit. On lui porte un coup de poignard au visage, Decimus Brutus lui plante son arme dans le flanc. César songe une dernière fois aux objurgations de Calpurnia et s’attriste de la laisser veuve. Car pour lui il n’a pas d’inquiétude : après tant d’exploits les dieux l’admettront bien parmi eux. C’est pourquoi il ne se défend pas. Chercherait-il à le faire que les assassins sont nombreux qui l’entourent de près et l’empêchent pratiquement de bouger pour dégainer son poignard sous sa toge et répondre aux coups.

Aussi il accepte son sort, il sent chaque coup qui lui est porté – il y en aura en tout trente-cinq – et le sang qui coule de ses plaies. Les assassins sont si nombreux à vouloir le frapper qu’ils se blessent les uns les autres. César semble alors s’abandonner au destin qui lui a été si longtemps favorable et qui, cette fois-ci, le lâche. Cela ne l’empêche pas de souffrir horriblement et de se traîner dans la Curie en poussant de grands cris d’agonie. C’est alors qu’il aperçoit Brutus, son fils adoptif. Il comprend que celui-ci l’a bien trahi. Alors il cesse de tenter de se défendre et se couvre la tête de sa toge non sans s’être adressé au traître d’une manière presque affectueuse : « Toi aussi, mon enfant ? » Tout surpris, il a prononcé cette phrase en grec, et sa dernière pensée sera pour la mère de Brutus dont il a été l’amant, persuadé que le fils ne le lui a pas pardonné. Sa dernière parole, à ce qu’on rapporte, est digne elle aussi du stoïcisme dont il avait appris la philosophie pendant sa jeunesse dans les écoles de Rhodes : « Il vaut mieux mourir qu’attendre à jamais la mort. » Un seul coup porté au cœur lui a été fatal. Il est onze heures du matin.

César s’écroule au pied de la statue de Pompée, son ennemi, qu’il avait eu la bonté de relever en plein Sénat pour montrer sa clémence et son absence de ressentiment. La nouvelle de sa mort se répand aux abords du Sénat où les meurtriers courent dans tous les sens, leur poignard sanglant à la main. Les sénateurs, qui ont été les témoins de ce meurtre et craignent pour leur vie, s’enfuient de l’assemblée et sont les premiers à répandre dans Rome l’affreux événement. Des lamentations s’élèvent de toute part. Craignant la guerre civile, les Romains regagnent précipitamment qui leurs boutiques, qui leurs demeures pour s’y cacher. Ils n’écoutent même pas les meurtriers de César qui, répandus dans le Forum, s’efforcent de calmer les esprits et de clamer que personne n’a rien à craindre. Mais leurs vêtements sont tachés par le sang de César, et on ne les croit pas.

Le corps de César gît, abandonné dans la Curie. Trois esclaves qui se trouvaient près de là placent sur une litière le corps de leur maître et le portent chez lui en traversant le Forum. Les rideaux de la litière étant levés, les bras ensanglantés de la dépouille pendent hors de la portière et on peut voir son visage couvert de blessures. A l’approche de sa demeure, on voit Calpurnia, échevelée, suivie de ses femmes et de ses esclaves, qui hurle le nom de son mari et déplore de n’avoir pas su le convaincre de rester chez lui. Il ne reste plus qu’à préparer les funérailles.

Quelques heures plus tard, voyant qu’aucune suite dramatique, qu’aucun autre meurtre n’ont eu lieu, les Romains commencent prudemment à sortir de leurs maisons et de leurs caches et à se rassembler par petits groupes pour discuter de la terrible nouvelle du jour, de ces ides de mars qu’ils ne seront pas près d’oublier. Les meurtriers de César et ceux qui ont pris part à la conjuration vont ainsi de groupe en groupe pour expliquer leur geste criminel et le justifier : ils ont simplement mis fin à la tyrannie d’un homme qui prétendait devenir roi et redonné au peuple romain sa liberté. Les Romains présents montent alors au Capitole pour rendre grâces aux dieux et à Jupiter, et y demeurent tout le jour et la nuit qui suivent.

Les amis de César, considérant que le calme est revenu, commencent à se réunir. Marc Antoine, qui a assisté à la scène, s’est enfui immédiatement, sachant qu’il pouvait être la seconde victime. Il a même, dans sa course, jeté sa toge de consul afin de ne pas être reconnu. Il se cache dans un entrepôt, mais un de ses esclaves, qui ne l’a pas quitté, part aux nouvelles et lui apprend à son retour que les meurtriers se trouvent au Capitole. Aussitôt, Marc Antoine sort de sa cachette et parvient à convoquer, grâce à des émissaires qui lui sont fidèles, une partie du Sénat dans le temple de la Terre, proposant de délibérer sur la tragédie qui vient de s’accomplir et de prendre des dispositions contre les conjurés et pour les obsèques de César.

Quant à Cicéron, il appelle à la concorde et à la fraternité afin de ne pas ajouter aux maux d’une guerre civile celui de voir la République s’effondrer. Usant de son art oratoire bien connu, il se lance dans un long discours en faveur de la paix civile, prenant ses exemples dans l’histoire des Grecs, ou dans le passé récent des Romains lorsqu’ils s’entre-tuaient inutilement. Il montre que César autant que les conjurés ont des torts partagés : « Si d’un côté, s’écrie-t-il, on peut imputer à César lui-même assez de griefs pour qu’il semble avoir été justement mis à mort, d’un autre côté on peut diriger contre les meurtriers assez d’accusations pour que, d’après les lois, ils méritent d’être punis. » En conclusion, il prêche la concorde. Cicéron obtient alors de l’assemblée une sorte d’amnistie provisoire.

De leur côté, sur le Forum, les meurtriers apaisent les soldats chez lesquels César était très populaire, promettant que tous les dons faits par lui en leur faveur, toutes les prébendes reçues seront maintenus. Seul Lépide avec ses troupes, un césarien de longue date, est difficile à convaincre. Marc Antoine qui s’est rendu auprès de lui le persuade de ne pas entamer une nouvelle guerre civile qui sera dommageable pour tous.

La lecture du testament de César en faveur d’Octave, le futur empereur Auguste, que Calpurnia, en pleurs, a remis à Marc Antoine en même temps que le corps de son époux, provoque des mouvements divers et hostiles. Furieux, Marc Antoine, pensant émouvoir la foule, expose le cadavre tout sanglant de César, montrant les diverses blessures reçues par le malheureux, et tient un discours qualifié de magnifique et de brillant. Car, si César est mort, son cadavre en quelque sorte bouge encore et est l’objet de discussions, les uns voulant le jeter à la voirie, les autres lui rendre un hommage solennel par des obsèques grandioses. C’est cette dernière résolution qui est prise.

On élève un bûcher sur le Champ de Mars et l’on construit devant la tribune aux harangues une chapelle dorée, sur le modèle du temple de Vénus Genitrix. On y place un lit d’ivoire couvert de pourpre et d’or et à la tête de ce lit un trophée, avec la toge que César portait quand il a été tué. C’est à Marc Antoine que revient le discours funèbre. Il rappelle les grandes étapes de la vie de César depuis sa naissance jusqu’à sa mort et prononce un véritable dithyrambe, insistant sur sa clémence, sa bonté, son humanité. Et, dans l’exorde, il s’écrie :

Eh bien, ce père, ce grand pontife, ce citoyen inviolable, ce héros, ce dieu, il est mort ! Il est mort, ô douleur ! Non pas emporté par une maladie, non pas flétri par la vieillesse, non pas frappé dans une guerre au-dehors, non pas ravi fortuitement par quelque coup du sort, mais ici, dans l’enceinte de nos murs, trompé par la perfidie […] victime d’embûches dans la ville […] égorgé dans la Curie […] sans armes, lui l’illustre guerrier, sans défenseur, lui le pacificateur […]. Ô douleur ! ô cheveux blancs baignés de sang ! ô toge en lambeaux que tu sembles n’avoir revêtue que pour être égorgé dans ses plis !



En même temps, cherchant à exciter la compassion de l’assistance, il brandit la toge de César tout ensanglantée. Il la déploie aux yeux de la foule. Il lui montre les coups dont elle a été percée et par là le grand nombre de blessures que celui qui la portait a reçues.

Le peuple romain, retourné par ce discours, veut aussitôt faire un mauvais sort aux assassins et court partout dans la ville de Rome pour les retrouver. Ils molestent des sénateurs pour ne pas avoir su protéger leur idole. Ils s’emparent du cadavre de César et le placent sur un bûcher au milieu du Forum. Fous de douleur et de rage, ils amoncellent les bancs, les barrières et les étals du marché pour nourrir le feu. Deux hommes portant un glaive à la ceinture et à la main deux javelots, y mettent le feu avec des torches ardentes. Des joueurs de flûte et des acteurs, qui ont revêtu pour cette cérémonie les ornements consacrés aux pompes triomphales, s’en dépouillent, les mettent en pièces et les jettent dans les flammes. Les vétérans légionnaires y jettent de même les armes dont ils s’étaient parés pour les funérailles, et la plupart des femmes, les bijoux qu’elles portent.

Ces incendiaires volontaires prennent également des tisons enflammés dans l’intention de brûler les maisons des meurtriers et de mettre ceux-ci en pièces. Mais ils ne parviennent pas à les trouver, tellement les conjurés se sont bien cachés. Ils commencent alors à mettre le feu à des monuments, mais les consuls arrêtent rapidement leurs gestes criminels. Le corps de César est brûlé, et on élève un autel à l’emplacement du bûcher, après avoir déposé les restes de ses ossements dans le monument de ses pères. Cependant, des sénateurs hostiles à César renversent l’autel, prennent en chasse ses partisans et récompensent ses meurtriers. La mort de César, alors âgé de cinquante-six ans, ne peut plus, malgré les suppliques de Cicéron, être suivie que par de longues guerres civiles. Le grand orateur en sera l’une des premières et nombreuses victimes l’année suivante.

Les dieux n’accepteront pas cette mort : une comète, après le meurtre de César, brille avec éclat pendant sept nuits et disparaît ensuite. Le soleil s’obscurcit et, en cette année 44, se lève, très pâle à l’horizon, n’envoyant, au lieu de ses rayons étincelants, qu’une lueur terne et une chaleur tiède. L’air demeure longtemps épais et ténébreux et fait avorter les fruits qui se flétrissent avant d’arriver à maturité. Enfin Brutus, le fils adoptif qui a trahi son père, voit quelque temps plus tard un spectre lui apparaître par deux fois, horrible et d’une figure hideuse, et lui dire qu’il est son mauvais génie. César, par-delà sa mort, se manifeste encore pour faire trembler le plus farouche de ses ennemis.





BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE


Sources


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DION CASSIUS, Histoire romaine.

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Biographies


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Ouvrages généraux


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—, Les Divins Césars, idéologie et pouvoir dans la Rome antique, Paris, Livre de Poche, 2011.





Auguste


27 av. J.-C.-14 ap. J.-C.



Couché sur une litière fermée par des tentures, l’empereur Auguste, le premier que s’est donné Rome en 27 av. J.-C., est sur le point d’arriver à Nole. Il est épuisé. La chaleur est étouffante en ce mois d’août 14. Pour avoir un peu d’air, il a demandé à ses porteurs d’ouvrir les tentures. Mais la lumière trop éblouissante lui brûle les yeux et il referme les paupières en gémissant. Il exige de ses serviteurs de s’arrêter dans cette petite cité de Campanie et de l’installer dans la villa qui lui appartient. Son devin Thrasyle et son épouse Livie le suivent dans deux autres litières. Enfin couché dans un lit qui ne ballotte pas, ce qui lui donnait des nausées sur la route empierrée, il reste lucide et sur son état, proche de la mort il le sait, et sur sa vie passée dont il revoit soudain les grandes étapes. A ses côtés, Livie et Thrasyle se taisent, regardant le visage de l’empereur qui devient de plus en plus pâle. Il a refermé les yeux pour que ses souvenirs affleurent plus facilement à sa conscience.

Que de chemin parcouru depuis sa naissance en 63 av. J.-C, il y a soixante-quinze ans. Il était alors le petit Octave mince et fragile, et très souvent malade. Il n’a pas changé depuis et a toujours conservé une santé chancelante. Et pourtant le peuple romain, dont il est devenu le premier empereur, le croit immortel, en raison de la majesté et de la longueur exceptionnelle de sa vie. Depuis son avènement, il cache, il est vrai, soigneusement ses malaises, ses indispositions et ses affections pour ne pas susciter au sein du palais impérial des compétiteurs jaloux, toujours prêts à usurper son pouvoir en comptant sur ses faiblesses physiques.

En réalité, sa trop longue existence a été une lutte perpétuelle contre les troubles incessants de sa santé. Le maître du monde connu qu’il est devenu en 31 av. J.-C. après la bataille d’Actium où il a vaincu Cléopâtre, la reine d’Egypte, sera toujours d’une complexion des plus fragiles, au point que plusieurs fois il se croira au bord de la tombe. On ne compte plus le nombre de fois où les historiens de l’Antiquité, sans fournir davantage de précisions, écrivent par exemple qu’Auguste sort d’une grave maladie ou qu’il est affaibli par une affection. Parfois il arrive que celles-ci soient mieux définies.

Ainsi, il est affligé dès l’adolescence de crises d’étouffement fréquentes. Il suffit que la poussière s’élève sur le Forum ou autour de son palais à Rome, poussée par le vent, pour que ses yeux rougissent et que sa gorge le brûle. Il éternue, il a une légère fièvre. Il souffre notamment au printemps et à l’automne d’eczéma et d’affections respiratoires qui ne cesseront jamais. Il supporte depuis sa maturité des rhumatismes à la hanche et à la jambe gauches et, comme il souhaite cacher cette infirmité qui le ferait boiter, il se fait placer des sangles et des éclisses pour contenir le membre malade. D’autres petits maux, de ceux qui empoisonnent la vie, surtout quand on est en charge du pouvoir suprême, viennent s’ajouter à ces handicaps : l’index de sa main droite est souvent gourd, alors qu’il est le doigt du commandement. Il souffre dans sa vieillesse de calculs de la vessie et des reins, au point d’être saisi soudain de terribles douleurs dans le dos. Comme il est sans cesse en tournée d’inspection, souvent monté sur un coursier, il est sujet à des fièvres intestinales. Déjà à l’âge de vingt et un ans puis presque vingt ans plus tard, sa gorge se met à enfler ainsi que ses lèvres et sa langue, conséquence de son intolérance aux pollens, aux poussières, aux peintures. Aujourd’hui on dirait qu’il est allergique. Il n’arrive plus à avaler quelque nourriture que ce soit. Ses médecins s’inquiètent car il pourrait mourir étouffé.

Mais le fond de sa constitution est fort et il surmonte toujours ces graves incidents de santé. Aux calculs dans la vessie s’ajoutent à l’ultime fin de sa vie des calculs biliaires, ce qui entraîne chez lui des crises douloureuses très éprouvantes : il lui semble qu’on lui passe un poignard au travers du corps. Sur son lit de Nole, il ne ressent plus tous ces maux, mais, pis, une faiblesse qu’il n’a jamais connue, une impossibilité de se lever. Il se « sent partir », comme il le murmure à ses proches, mais partir où ? Les dieux seuls le savent.

Pourtant, en dépit des apparences et du mutisme de ses médecins, la statuaire le montre grand, beau, fort et doté d’une santé à toute épreuve – Auguste sur son lit d’agonie en sourit presque –, alors qu’il a été un souffreteux perpétuel mais qu’il a su cacher ses maux par son courage et la dignité qui convient à un empereur de Rome. Sa vie continue à défiler en images derrière ses yeux clos, tant la lumière l’éblouit.

Ce n’est pas un hasard si en 27 av. J.-C., alors qu’il vient de prendre officiellement le pouvoir, il approuve que les consuls organisent chaque année des jeux pour appeler la protection divine sur sa santé. Quatre ans plus tard, souffrant de ses habituelles infirmités mais qui sont à cette époque particulièrement insupportables, et se pensant à l’article de la mort, Auguste dépose ses pouvoirs entre les mains du Sénat. Il prend en conséquence toutes les dispositions qu’un homme d’Etat de sa stature doit envisager. Il convoque au bord de son lit de souffrance à Rome les principaux sénateurs et chevaliers, ne désigne prudemment et malgré tout personne pour successeur, puis, après s’être entretenu avec ces hauts magistrats des affaires publiques, il passe son anneau au doigt de son ami Agrippa, comme s’il le désignait au moins provisoirement pour expédier les affaires courantes, avant qu’un nouvel empereur soit nommé.

Incapable de se mouvoir en raison d’un rhumatisme ankylosant, ni d’accomplir ses fonctions impériales, il fait appel à un médecin, un certain Musa, qu’on lui a recommandé. Celui-ci lui applique un traitement de bains et de potions froids. Guéri, Auguste comble le docteur de largesses, puis il se rend au Sénat pour bien affirmer que pendant sa maladie il n’avait délégué sa succession et son autorité à personne. Tout heureux de le voir sur pied, les sénateurs lui confirment le commandement suprême des armées, avec le titre d’empereur, et le droit de paix et de guerre. Le peuple ratifie cette décision. On voit donc qu’il s’est habilement servi de sa mauvaise santé et de sa guérison quasi miraculeuse pour exercer une sorte de chantage auprès de la Haute Assemblée et accroître ses pouvoirs. Il le fera plusieurs fois dans son existence, utilisant ses différents maux pour faire craindre sa mort à tout un peuple qui l’adore et se rendre de plus en plus populaire, et mettant en avant ses guérisons pour exiger d’autres prérogatives, tant le peuple et les sénateurs sont soulagés, jusqu’à l’acclamer, de voir leur empereur revenu à la vie. Pourtant, il ne joue pas seulement la comédie pour asseoir son pouvoir. Ses maladies ne sont pas des duperies et il semble que plusieurs fois encore la mort le guette.

Au cours d’une longue maladie, dit la chronique, il fait venir chez lui les magistrats et les sénateurs et leur remet les comptes de l’Empire, ayant le projet de rétablir la République. Mais il revient vite sur cette décision. Ces atermoiements sont des signes d’un état dépressif qu’Auguste parviendra à maîtriser en multipliant les activités de sa charge. S’il vient de fuir Rome pour le sud de l’Italie, c’est aussi pour échapper, comme il l’a fait souvent, à l’air qu’on respire dans la capitale et qui est contraire à sa santé. Que de fois au cours de son règne il s’est enfermé dans une pièce close, tout en haut de son palais, ou même a fui la capitale pour se retirer dans une ville voisine, afin d’échapper à ses crises d’étouffement, aux éternuements et aux rhumes incessants. Souffrant, il lui est arrivé plusieurs fois de demander l’hospitalité à son ami Mécène, propriétaire d’une villa aux environs de Rome, qui lui offrait alors son lit.

Mais les retraites qu’il a préférées, ce sont celles des îles de la Campanie, ou bien des petites villes entourant Rome, où on respire tellement mieux, comme Lanuvium, Préneste, Tibur. Cependant il est contraint, en sa qualité d’empereur, de vivre à Rome où tant d’affaires l’attendent. Aussi ruse-t-il avec le climat, à son avis mauvais, de cette ville surpeuplée. L’été, il couche par terre, les portes de sa chambre ouvertes et souvent sous le péristyle de son palais où des jets d’eau rafraîchissent l’air et où un esclave est chargé de l’éventer. Il a en horreur le soleil et il se promène toujours avec une large coiffure sur la tête. S’il voyage en litière, comme ces jours-ci, il le fait par petites étapes. Il a dû renoncer très vite aux exercices d’équitation et à celui des maniements d’armes sur le Champ de Mars. Il s’est mis à la paume mais, trop fatigué, il a abandonné également ce sport. Il a trouvé alors dans la pêche un dérivatif et dans les jeux des osselets et de dés une façon d’occuper ses loisirs. Aujourd’hui, ce ne sont plus que des souvenirs et il sait qu’il n’échappera pas aux malaises qui l’accablent, comme il a pu tant de fois le faire.

Il a essayé de pallier ces maux en mangeant fort peu, du pain bis, des petits poissons, des figues, des fromages faits à la main, et il jeûne très souvent, comme le font les juifs, s’est-il amusé à le remarquer. Il a fait la sieste pour compenser un mauvais sommeil et il a travaillé souvent couché aux affaires de l’Etat. Tout cela est fini, il doit dire adieu à cette vie si remplie et c’est presque avec envie qu’il se rappelle les maux qui l’ont accablé si souvent et dont il a su réchapper. Il échangerait bien son agonie contre une existence plus longue encore de valétudinaire. Mais les dieux en ont décidé autrement. Dans le lit de sa villa de Nole, près de Livie, sa fidèle épouse, il sait bien qu’il va rendre le dernier soupir. Il a totalement perdu l’appétit et un esclave vient de temps en temps lui apporter un peu d’eau fraîche tirée d’une source voisine. Il a connu pareille inappétence plusieurs fois dans sa vie, et notamment lorsque, après avoir soumis les Cantabres d’Espagne, il est devenu tout jaune, a fait des urines acajou et a eu des vomissements. Il se sent dans le même état, mais il sait que cette fois il ne se relèvera pas. Il se rappelle que, plusieurs fois, parce que sa santé lui donnait des soucis, il a rendu la justice couché dans une litière placée devant le tribunal ou même chez lui dans son lit. Il se demande, en songeant à toutes ses activités passées, aussi bien dans les guerres que dans ses visites aux provinces, dans la réorganisation de Rome et de ses conquêtes, comment il a pu résister aux fatigues sans succomber. Il a sans doute trop abusé, et le voilà au bord de la mort qui lui a été si familière mais qui cette fois-ci est sur le point de gagner.

Toute sa vie, pourtant extrêmement longue, il a été obsédé par cette mort dont il croit qu’elle le côtoie. Il passe alors son temps à penser à sa succession qu’il croit inévitable dans un bref délai. Surtout, pour oublier la camarde, il multiplie les voyages, les tournées d’inspection, les réformes gouvernementales, et renforce le régime impérial. Comme tous les Romains, il devient superstitieux, notamment en franchissant le seuil de ses soixante-trois ans. En effet, les devins romains prétendent que, passé cet âge, on a toutes les chances de vivre très âgé. C’est donc en tremblant que l’empereur attendra ses soixante-quatre ans et poussera un soupir de soulagement. Preuve supplémentaire que la mort le hante depuis sa prime jeunesse, il écrira à son petit-fils Gaïus à ce sujet : « Mes yeux réclament mon cher Gaïus, toi qui, où que tu te sois trouvé ce jour, as célébré, joyeux et en bonne santé je l’espère, mon soixante-quatrième anniversaire. Car, comme tu le vois, nous avons échappé à l’année dangereuse commune à tous les vieillards : la soixante-troisième année. » Il peut se dire béni des dieux puisque la moyenne d’âge à son époque se situe aux alentours de trente-cinq ans.

Aussi, délivré de cette angoisse, Auguste va pendant quelques années retrouver une certaine sérénité et accepter dans sa famille les nombreux deuils qui le frappent et les drames familiaux et privés qu’il ne peut maîtriser, lesquels mettent sa succession en péril et même sa réputation, comme l’inconduite de sa fille Julie, par exemple, qu’il sera obligé d’exiler.

Cependant les années passent, la vieillesse est là dont à Nole Auguste ressent la décrépitude mortelle. Suétone raconte d’une manière implacable combien la vieillesse affecte depuis longtemps le corps et l’esprit de l’empereur. Il perd à moitié la vue de l’œil gauche, sa peau se durcit en plusieurs endroits tant il s’est gratté lors de ses crises d’eczéma. Ses rhumatismes le font de plus en plus souffrir, et il urine des calculs qui le blessent. Comme toutes les personnes âgées, il a toujours froid, et se couvre le corps et les membres de plusieurs couches de vêtements de laine. Il est vrai aussi que l’utilisation du strigile, sorte de racloir pour se nettoyer dont il abuse, malmène la peau de son corps déjà fragile. Alors, pour se soulager, il prend de nombreux bains, se fait frictionner, ou se place devant un feu de bois pour évacuer la sueur. Il prend aussi des douches tièdes, et on le voit régulièrement fréquenter la ville d’Albula et ses eaux thermales. Il aime surtout à se faire porter sur une chaise au bord de la mer et à tremper dans l’eau salée ses mains et ses pieds pour soulager son arthrose. Parfois, il fait un peu de course pour s’échauffer, mais préfère jouer aux dés et aux osselets, tant il s’essouffle vite.

Devant sa décrépitude et le naufrage de son corps alors que son esprit reste sain, il songe plusieurs fois à abdiquer et à prendre en fait sa retraite. Il l’avoue même dans une déclaration au Sénat. Mais la constitution impériale est ainsi faite qu’il lui est impossible, pour des raisons morales et surtout parce qu’il craint de déposer sa lourde charge d’empereur, en raison des assassinats ou des trahisons des prétendants qui ne manqueraient pas de se manifester, d’abandonner ses fonctions. Il se sent condamné à mourir empereur, malgré tout, malgré une lassitude extrême, une fatigue qui ne le quitte plus et qui s’aggrave d’année en année. Comme il est considéré comme un dieu, il se doit d’agir comme tel, et veiller sans cesse au salut de l’Empire et non pas au sien propre. Il le fait avec courage, avec abnégation, au milieu de souffrances de plus en plus grandes, pour que le peuple croie toujours en lui, Auguste, empereur exempt de toutes maladies. Il joue avec les arrière-petits-enfants de sa famille pour être à leur unisson, en aïeul qui les aime. Il sourit amèrement à cette évocation sur son lit de Nole. Après tant de désillusions que lui a données sa nombreuse famille, ce sont les seuls biens qui lui restent, et il compte sur eux pour assurer la pérennité de l’empire qu’il a fondé.

Vers la cinquantaine, il a songé à un successeur, et l’a trouvé en Tibère que longtemps il a combattu, au point que sa famille n’est plus qu’un cimetière. Fort admiratif de ses talents militaires, il l’a même adopté. Il lui accorde toute sa confiance lorsque celui-ci arrête une révolte des Barbares aux frontières nord de l’Empire. Il ne regrette pas son choix : Tibère vient de le rejoindre à Nole, en héritier déférent. Cependant, et comme il le regrette, son caractère s’est aigri depuis plusieurs années. Lui qui s’est montré plutôt clément, voire indulgent, voici qu’il n’hésite pas à s’attaquer aux intellectuels et à faire brûler leurs ouvrages.

Le coup fatal à sa politique extérieure lui a été donné par la défaite en 9 ap. J.-C. des armées de Varus devant les Germains d’Arminius, dans la forêt de Teutoburg, qui a vu disparaître des légions romaines dans leur totalité, massacrées sans pitié par l’ennemi, tandis que Varus et ses officiers se suicidaient pour ne pas survivre à la honte de ce désastre sans précédent. A l’annonce de cette terrible nouvelle, Auguste a déchiré ses vêtements, s’est laissé pousser la barbe et les cheveux en signe de deuil, et, fou de douleur, on l’a entendu de nombreuses fois dans le palais cogner sa tête contre les murs en sanglotant et en s’écriant : « Varus, rends-moi mes légions ! » Il répète cette expression à Nole sur sa litière, et des témoins voient des larmes couler par l’interstice de ses paupières closes. A ses yeux, ce désastre marque le commencement de la fin de son règne et les anniversaires de cette catastrophe militaire sont toujours pour lui des jours de tristesse et de deuil.

Dès lors, pendant les cinq années qui lui restent sur cette terre, Auguste a le sentiment qu’il va uniquement se survivre. En 13, il rédige son testament. Mais un prodige vient réveiller chez lui l’angoisse de la mort. Lors d’une cérémonie officielle, un aigle surgit qui vient se poser sur l’édifice d’un temple dédié par Agrippa, petit-fils de l’empereur déchu de ses droits et exilé, notamment sur le A de ce nom qui est aussi le A d’Auguste. A la vue de ce présage, Auguste charge Tibère, son collègue, de prononcer les vœux qu’on a coutume de faire pour les cinq années suivantes, quoiqu’il les ait préparés lui-même et déjà écrits sur ses tablettes : « Je ne veux pas, a-t-il dit, prononcer des vœux dont je ne verrai pas l’accomplissement. » Il ne doute pas alors qu’est proche le temps où il va devoir mourir.

Et ce pressentiment, voici qu’il est en train de devenir réalité. D’autres prodiges viennent lui annoncer que les dieux ont déjà décidé de son sort, surtout lorsque la foudre vient effacer la première lettre de César sur une de ses statues. Interrogés, les devins affirment qu’Auguste n’a plus que cent jours à vivre. Comme nous sommes le 11 mai 14, Auguste prévoit qu’il rendra son dernier soupir le 19 août. Or c’est aussi un 19 août qu’il a inauguré, en 43 av. J.-C., son consulat. Des intersignes qui ne trompent pas. Il tente alors d’obtenir le pardon de ceux qu’il a offensés et maltraités, va voir Agrippa, son petit-fils, qu’il a exilé sur l’île de Pianosa entre l’Italie et la Corse. A Nole il se demande s’il ne l’a pas rêvé, tant à cette époque il était épuisé, mais le peuple romain a cru à cet acte de bienveillance du vieil empereur se réconciliant avec son petit-fils, comme une ultime preuve de sa clémence. N’est-ce pas le principal ?

Les manifestations des dieux se sont multipliées. Lors du spectacle des Augustales, fêtes qu’on célèbre pour honorer le jour anniversaire de la naissance d’Auguste, un fou est venu s’asseoir sur le siège destiné à l’empereur. Le dément s’est même emparé de la couronne du souverain et l’a placée sur sa tête. Personne n’a douté alors qu’Auguste, dépossédé de cet attribut du pouvoir par un exalté sans doute inspiré par les dieux, était sur le point de mourir. Pas même l’empereur lui-même.

Comme celui-ci sent qu’il est de plus en plus affaibli, il n’entend pas mourir à Rome et il s’est préparé à gagner la Campanie et Nole où nous l’avons vu arriver. Mais, avant de gagner cette ville, il s’est astreint à un long voyage marqué par différentes étapes, comme si en s’arrêtant il signait son acte de décès. Il n’a pu supporter des étapes trop longues, et s’est installé d’abord dans la petite ville d’Astura, dans le Latium, au bord de la mer, pour retrouver quelques forces. Il s’est embarqué sur un navire à voile, et c’est alors que sa longue agonie a commencé. Il a été pris de diarrhées intempestives, mais n’a pas renoncé et a débarqué en Campanie, parvenant jusqu’à Pouzzoles, non loin de Naples. Se sentant légèrement mieux, Auguste s’installe dans sa villa de Sorrente, puis séjourne à Capri pendant quatre jours, une île paradisiaque où, prétend-on, la mort ne peut jamais pénétrer.

Il semble aller mieux, mais c’est sans doute le mieux de la fin. Il dîne en compagnie de son astrologue Thrasyle qui ne le quitte jamais, de Tibère son successeur et de son épouse Livie. Tous les trois veillent sur lui. Il se met à parler en grec et à improviser des vers dans cette langue qui, pour un Romain cultivé, est la langue noble par essence. Il plaisante, fait des calembours, il rit même aux éclats, prouvant ainsi que, même proche de l’inéluctable, il est capable de regarder la mort en face sans trembler. Quittant Capri, il séjourne à Naples, montrant tout de même à quel point il est agité. Mais il aime la navigation, l’air iodé de la mer, la brise qui souffle et lui permet de rafraîchir ses membres fiévreux. Il s’est même levé de sa litière qu’on avait installée sur le pont et s’est appuyé sur la rambarde de la birème en naviguant dans la baie.

Des passagers et des matelots d’un navire d’Alexandrie qui croise son navire viennent le saluer, vêtus de tuniques blanches et couronnés de fleurs. Ils brûlent même devant lui de l’encens, l’acclament, le couvrent de louanges et de vœux de bonheur. Ces acclamations le rendent joyeux, il en oublie son épuisement et fait distribuer à ses thuriféraires des pièces d’or. Pour un peu il se croirait guéri. Puis il part avec Tibère pour Bénévent, toujours affligé de coliques ininterrompues. Puis, après avoir quitté celui-ci, il prend la route de Naples, mais, se sentant brusquement au plus mal, il fait étape dans la ville de Nole, dont il fait au cours de son règne une colonie romaine. Le voici dans cette petite ville dont il pressent que ce sera sa dernière demeure. Ses forces le quittent alors rapidement : il ne peut plus repartir.

Livie qui, comme Thrasyle, ne l’a pas quitté, fait entourer sa demeure par la troupe et publie des bulletins de santé rassurants sur l’état de son mari, afin d’éviter que d’éventuels successeurs non agréés par Auguste tentent quelque coup de force. C’est pourquoi celui-ci a mandé à son chevet Tibère, avec lequel il a un long entretien secret, en lui demandant de rester auprès de lui.

Auguste est couché sur un lit, mais son esprit reste lucide. Même très affaibli, il reçoit des visiteurs de haut grade venus de Rome. Il leur dit : « Rome que j’ai reçue de briques, je vous la laisse de pierre. » Par cette parole, il insiste sur la solidité de l’empire qu’il laisse en héritage à ses successeurs. Il se fait apporter un miroir et un esclave peigne ses cheveux en désordre afin de dissimuler au mieux la maigreur et la pâleur de son visage. Un dernier malaise le saisit ; il s’écrie : « Ai-je bien joué mon rôle ? Alors applaudissez, car la comédie est terminée ! »

Il demande à tout le monde de se retirer. Puis il expire tout à coup entre les bras de son épouse, en lui disant : « Adieu, Livie, vivez et souvenez-vous de notre union, adieu ! » Nous sommes le 19 août 14 ap. J.-C., à trois heures de l’après-midi, comme il l’avait prévu, après avoir vécu soixante-quinze ans, dix mois et vingt-six jours et régné, depuis la victoire d’Actium en 31 av. J.-C. sur la flotte de Cléopâtre, quarante-quatre ans moins treize jours.



Pourtant la comédie n’est pas encore terminée pour les survivants officiels. Il est impératif de ramener la dépouille d’Auguste à Rome. Depuis Nole, des citoyens de chaque ville se dévouent pour transporter sur leurs épaules le cadavre embaumé de l’empereur placé sur un lit de parade. Le cortège est formé de décurions des municipes et des colonies qui se déplacent de nuit pour éviter que le corps ne se décompose. Le jour, celui-ci est déposé dans la fraîcheur de quelque édifice public ou de temples. Il parvient à Avellino. Le lit de l’empereur mort est alors pris en charge par les chevaliers qui l’introduisent de nuit à Rome et le déposent dans le vestibule de son palais. Le Sénat se réunit pour écouter le testament d’Auguste lu par Polybe, un affranchi. De son côté, Britannicus – fils de Livie adopté par Auguste – donne lecture des quatre volumes contenant les prescriptions de l’empereur défunt relatives à ses funérailles, le résumé de sa vie, l’état de l’Empire et des recommandations à son successeur Tibère et au peuple. Il fait de Livie une Augusta, c’est-à-dire qu’elle a rang d’impératrice. Elle a été auprès de lui jusqu’à sa mort, il était juste qu’elle soit désormais à l’honneur.

Puis le lit funéraire, pris en charge par les mêmes porteurs que la nuit précédente, passe par la porte Triomphale, selon le décret rendu par le Sénat. En tête du cortège marchent les sénateurs et les chevaliers, les femmes et les prétoriens les suivent puis le peuple de Rome tout entier. Le cadavre d’Auguste est alors porté sur les épaules des sénateurs jusqu’au Champ de Mars et placé sur un bûcher. Les prêtres en premier en font le tour, puis les chevaliers. Ensuite les soldats de la garde urbaine forment un cercle autour du bûcher, quelques-uns jettent sur le corps toutes les récompenses militaires qu’ils avaient reçues de sa main pour leurs exploits guerriers. Des centurions, désignés par décret par le Sénat, s’emparent alors de flambeaux et mettent le feu au bûcher. Pendant que la dépouille d’Auguste se consume, on lâche un aigle qui prend son essor, comme s’il emportait au ciel l’âme de l’empereur. Les principaux chevaliers recueillent les cendres qu’ils déposent dans le mausolée qu’Auguste a fait élever lors de son sixième consulat, quelques années auparavant, entre le Tibre et la Via Flaminia. L’empereur a même eu la délicatesse envers ses sujets d’entourer le monument funéraire d’un bois dont il a fait, dès cette époque, une promenade publique. La cérémonie achevée, tout le monde se retire. Seuls l’épouse et les premiers des chevaliers demeurent sur place pendant cinq jours afin de recueillir les ossements de l’empereur défunt et les déposer à leur tour dans le mausolée.

Le deuil officiel dans l’Empire romain dure quelques jours pour les hommes, mais un an pour les femmes, par décret du même Sénat. Curieuse mesure, dont la misogynie est évidente, comme si les femmes mettaient plus longtemps à accepter la mort de l’empereur et à s’en consoler que les hommes. Il est vrai que cette mesure ne sera guère mise en œuvre et que, pour la mort de leur premier empereur au si long règne, le deuil officiel durera plus longtemps.

Au cours d’une séance spéciale, le Sénat décerne à Auguste l’apothéose avec un temple et des honneurs divins. L’empereur, placé ainsi au rang des immortels, fera désormais l’objet d’un culte sous la direction de prêtres ou flamines, spécialement instruits pour le perpétuer. La grande prêtresse de celui-ci n’est autre que Livie, la veuve qui ainsi rend hommage à son époux. Ayant acquis cette charge à la fois religieuse et honorifique, Livie est flanquée d’un licteur, fonctionnaire chargé de l’aider dans l’exercice de ses fonctions sacrées. L’impératrice, qui tient beaucoup à ce que son mari soit considéré comme l’égal d’un dieu, se montre généreuse envers un sénateur qui a confirmé par serment qu’il a vu Auguste monter au ciel. Pour prix de ce témoignage, qui nous paraît sujet à caution, elle lui verse la somme énorme de deux cent cinquante mille drachmes. Aidée du nouvel empereur Tibère, elle fait élever à Rome et dans bien d’autres villes des temples où le peuple vient faire des sacrifices et des offrandes à l’empereur mort, promu nouveau dieu. Bien plus, à Rome on place une image de lui toute en or couchée sur un lit dans le temple de Mars, le dieu de la guerre, et les hommages se succèdent devant cette représentation de l’empereur-dieu adoré.

Les méchantes langues prétendent que si Livie est si active, c’est une manière d’exercer un pouvoir souverain et de jouir des prérogatives d’une Augusta, d’une impératrice, qu’une simple veuve n’aurait jamais pu ni recevoir ni exercer. C’est enfin une façon pour elle de prolonger le souvenir d’Auguste, d’en rappeler le règne et de faire bien comprendre que le fondateur de l’Empire ne doit jamais être oublié dans la mémoire des Romains, pas davantage que sa veuve qui entre ainsi elle aussi dans l’Histoire, sachant quelque peu faire oublier l’empereur Tibère qu’elle n’aime guère.

D’une santé fragile, ce dont il saura parfaitement se servir, l’empereur Auguste n’en aura pas moins eu une vie exceptionnellement longue, et surtout son œuvre législative est immense qui fait passer Rome du régime républicain au régime impérial. Sa mort, si souvent imminente, si souvent préparée par lui, n’ouvre pas en conséquence de crise de régime, tant la solidité de ce qu’on appellera à Rome le principat, c’est-à-dire le pouvoir du Prince, est entrée dans les mœurs politiques et sociales. Sa disparition, parce qu’il n’aura cessé de la préparer et de s’y préparer, n’est pas non plus suivie d’une guerre de succession. Une singularité remarquable si on songe qu’il n’en sera pas de même pour les empereurs de la même dynastie, la julio-claudienne, qui vont se relayer par la suite et se livreront à des luttes fratricides et inexpiables. Incontestablement, Auguste a réussi sa mort.





BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE


Sources


DION CASSIUS, Histoire romaine.

SUÉTONE, Vie des douze Césars : Auguste.

VELLEIUS PATERCULUS, Histoire romaine.





Ouvrages généraux


COSME Pierre, Auguste, Paris, Perrin, 2005.

ETIENNE Robert, Le Siècle d’Auguste, Paris, Armand Colin, 1970.

HOMO Léon, Le Haut-Empire, Paris, PUF, « Collection Glotz », 1933.

NÉRAUDAU Jean-Pierre, Auguste, Paris, Les Belles Lettres, 1996.





Tibère


14-37



Il est seul, seul sur l’île de Capri, loin de Rome, le centre du pouvoir où il a gouverné en qualité d’empereur depuis la mort d’Auguste en 14. Il avait alors cinquante-six ans, un âge déjà avancé. Autant Auguste utilisait la clémence pour apaiser les rivalités, autant lui, Tibère, a fini par détester tous les consuls, tous ses ministres, tous les sénateurs et les magistrats, tous les proconsuls. Il a maintenant soixante-dix-neuf ans en cette année 37, il se traîne encore en s’appuyant sur une branche noueuse d’olivier, et il ne sait pas pourquoi il éprouve toutes ces détestations qui ont fini par transformer son pouvoir en une tyrannie sanglante. Comme Auguste, il hait Rome, ce lieu de toutes les brigues et de toutes les conspirations, le palais impérial où s’agitent, se toisent et parfois s’exterminent les membres de sa famille trop nombreux, parce que chacun espère lui succéder. Chaque matin, il devait naguère affronter ses enfants, petits-enfants, brus et gendres, quand ce n’était pas des cousins ou des parents plus éloignés, qui scrutaient sur son visage quelque signe de fatigue ou de maladie ou peut-être le symptôme, pourquoi pas, d’une mort prochaine. Même Livie, la veuve d’Auguste, morte à quatre-vingt-quatre ans, le regardait avec suspicion, ayant bien compris que le successeur de son mari était un homme prêt à sombrer dans la cruauté et la férocité.

Il a alors voulu s’éloigner de ce nœud de vipères qui lui gâchait l’existence, et il est parti en 26, à l’âge de soixante-huit ans, pour la Campanie, pour le soleil, afin d’y réchauffer ses membres fatigués. L’année suivante, il a trouvé dans l’île de Capri, non loin de Naples, les palais qui lui conviennent, parce qu’on n’y peut aborder que d’un côté, par une entrée fort étroite : ainsi les assassins qui le menacent, croit-il, seront facilement arrêtés par quelques soldats de sa troupe fidèle. Partout ailleurs dans cette île, des rochers escarpés, d’une hauteur immense, et l’abîme des mers le rendent inaccessible. Il délaisse alors le gouvernement de l’Empire, n’ordonne plus aucune mutation dans l’armée ni parmi les gouverneurs de province. Il laisse les Parthes occuper l’Arménie, les Daces et les Sarmates ravager la Mésie, et les Germains la Gaule, sans s’inquiéter aucunement du déshonneur et des dangers pour l’Empire. Il se dit en lui-même et il se le répétera souvent : « Aux yeux des Romains je suis déjà mort. » Ce qui n’empêche pas des tueurs à sa solde de commettre à Rome des crimes contre ceux qui cherchent à l’évincer.

Il a fait construire pas moins de douze palais, plus luxueux les uns que les autres. Il en a préféré un entre tous, d’où il a une vue imprenable sur le Vésuve couvert de vignes, un volcan dit-on mais qui semble éteint à jamais, sur la baie de Naples, immense demi-cercle, sur les villes d’Herculanum et de Pompéi où, paraît-il, on mène joyeuse vie. Cette annexe somptueuse de ses palais, il l’a appelée Io, du nom de la déesse grecque pourchassée par un taon suscité par la jalousie d’Héra, épouse de Zeus. Une femme seule aussi, peu aimée des divinités, comme lui Tibère l’est du peuple romain.

C’est alors que commence pour lui une recherche éperdue de tous les plaisirs, dont il sait bien qu’ils détruiront peu à peu sa santé en quelques années puisqu’il approche des soixante-dix ans. Mais la mort de ses deux fils, Germanicus en 14, peut-être empoisonné, et Drusus en 23, empoisonné sans nul doute, l’a tellement éprouvé qu’il a abdiqué secrètement tout pouvoir, sinon celui de nuire, et qu’il ne se ménagera pas pour pouvoir rejoindre les deux êtres qu’il aimait sur cette terre et qui l’ont quitté pour rejoindre les dieux. Il se met à boire beaucoup de vin, passion qui lui est habituelle depuis toujours : les vignes sont nombreuses autour de lui. Avec quelques courtisans et courtisanes qui ne le quittent plus, il organise tous les jours festins et banquets. Il fait aménager dans sa retraite de Capri une chambre consacrée à ses plus secrètes débauches, et garnie de lits. Là, une troupe choisie de jeunes filles, de jeunes garçons et de viveurs invente des plaisirs monstrueux et contre nature. Il les nomme ses « maîtres en volupté ».

Ceux-ci forment entre eux une triple chaîne et, ainsi entrelacés, se prostituent devant lui, pour ranimer ses désirs languissants en raison de son âge. Il pousse la turpitude encore plus loin. Il a, dit-on, instruit des enfants de l’âge le plus tendre, qu’il appelle ses « petits poissons », à jouer entre ses jambes lorsqu’il se baigne, à le stimuler peu à peu de la langue et des dents, et même, en les assimilant à des nourrissons déjà forts mais encore à la mamelle, à lui téter les parties et le bout des seins, genre de plaisir auquel son inclination et sa vieillesse, qui le rendent à demi impuissant, le portent le plus.

Oh certes, il est entouré de courtisans zélés, de serviteurs et surtout d’espions qui vont et viennent entre Rome et Capri pour renseigner leur maître sur les complots qui se trament dans la capitale, même s’il ne s’occupe plus des affaires de l’Empire. En prenant de l’âge, en devenant un vieillard, il est en effet hanté par l’idée qu’il pourrait être un jour victime d’une conjuration. Il se méfie de plus en plus de son préfet du prétoire, Séjan, qui veut certainement régner à sa place.

Il sait l’envelopper de messages rassurants, ne serait-ce que pour que celui-ci ne se méfie pas et dévoile ses sombres desseins. Il n’est plus à Rome, mais à Capri, il a toute liberté de régner sans subir de pression, laissant son imagination inventer des conjurations et sévissant sans cesse pour assassiner, supplicier ou pousser des sénateurs ou des chevaliers au suicide, même s’ils sont innocents. « Au moins, se dit Tibère, ils ne deviendront pas un jour de futurs adversaires. » En 31, même s’il n’y a pas de preuves formelles, il apprend que son fils Drusus a été empoisonné par Livia Julia, femme de ce dernier, et par son amant Séjan. Alors, sa colère éclate. Il destitue son préfet du prétoire et fait remplacer la garde prétorienne qui aurait été le fer de lance de cet ennemi ambitieux par des vigiles. Puis il donne des ordres pour arrêter Séjan et, du haut de la falaise la plus élevée, il scrute l’horizon pour apercevoir les signaux qu’un navire venu d’Ostie, le port de Rome, lui enverra pour lui apprendre que la conspiration a été étouffée et que son instigateur a été mis à mort. C’est fait.

Quelques jours plus tard, un émissaire arrive à Capri, entre dans la villa et raconte la mort de Séjan et des siens. Comment l’ancien préfet du prétoire, la gorge serrée par des cordes, la tête cachée sous une cagoule, a été conduit au lieu de son supplice. Le bourreau l’a étranglé lentement, lui dit l’émissaire. Et Tibère sent une jouissance extraordinaire l’envahir de la tête aux pieds : il en tremble de plaisir. Pendant son atroce agonie, entend-il, Séjan appelait ses amis, en vain, car Rome se vidait sur son passage, tellement on avait peur que Tibère apprenne qu’une main secourable s’était avancée vers le renégat. Alors qu’il est sur le point d’expirer, Séjan est jeté dans l’escalier des Gémonies, là où il était coutumier d’exposer le corps des suppliciés, et ensuite lancé dans le Tibre où il disparaît.

« C’est tout ? demande Tibère. — Non, maître, lui répond l’émissaire. On a aussi exécuté ses deux fils de la même façon. Il restait une fille qui n’était pas nubile. Elle suppliait qu’on lui dise quel était son crime, et que, si elle en avait commis un, elle méritait le fouet comme tous les enfants. » En guise de fouet et parce qu’il était interdit par la loi d’exécuter une vierge, elle fut violée par le bourreau avant d’être étranglée et précipitée elle aussi dans le même escalier puis dans le fleuve.

Tibère imagine alors, lui qui est connu pour sa lubricité, ayant fait de Capri un immense lupanar où courtisanes et jeunes filles capturées par ses sbires dans le voisinage servent à son plaisir, la jeune enfant atrocement exécutée après que son corps a été souillé, et il en ressent à nouveau une volupté extrême, prêt à faire de même avec quelque femme de ses débauches ou pourquoi pas avec quelque petite fille.

Il a aussi dans son palais une chambre de torture où il met à la question ses ennemis réels ou imaginaires, puis il les fait précipiter du haut d’un rocher dans la mer, sur un simple signe de la main. Des matelots attendent l’arrivée des corps dans l’eau et frappent encore les cadavres à coups de rames, afin d’être sûrs qu’ils sont bien morts.

Certes, il sait qu’il est mortel et se cherche un successeur, mais il s’en lasse vite. Il sent que sa santé le quitte et, plutôt que de se l’avouer, multiplie les débauches, voulant prouver par les excès auxquels il contraint son corps, et se méfiant des médecins qui l’incitent au repos, qu’il est toujours capable de toutes les jouissances. Pourtant, non seulement il est parvenu à exécrer le genre humain, mais aussi à se rendre odieux à lui-même jusqu’à souhaiter la mort, tant ses débauches ne lui apportent que des désillusions et que des infirmités de toutes sortes taraudent son corps. Il avoue ce sentiment morbide dans une lettre au Sénat où il dit souhaiter que « les dieux et les déesses le fassent périr plus misérablement qu’il ne se sent périr tous les jours ». Il a appris, il est vrai, par ses devins et ses médecins que ses jours, dont il a tant abusé par ses orgies, dans une sorte de fuite en avant vers la mort, sont désormais comptés.

Au début de l’année 37, il est victime d’hallucinations : il se voit entouré de tueurs venus spécialement de Rome pour l’exécuter. Par deux fois il a voulu s’y rendre, depuis son exil voulu à Capri en 27, par deux fois il s’est arrêté aux portes de la capitale, craignant le poignard d’un vengeur. En revenant vers la Campanie, il tombe malade à Asture, puis se sentant mieux il poursuit sa route jusqu’à Circéiès. Là, pour ne point avouer sa maladie, il assiste à des jeux militaires et lance même des javelots contre un sanglier lâché dans l’arène. Mais ces efforts lui donnent un point de côté, l’air trop chaud l’étouffe et il retombe malade.

Parvenu non sans difficultés et souffrances à Capri, pour cacher ses maux il multiplie veilles et festins. Même dans cette île, pourtant bien protégée, il n’est plus rassuré : il élève un énorme serpent qui ressemble à un dragon et qu’il nourrit de sa main. Il le retrouve mort, dévoré par les fourmis ; un augure lui dit alors qu’il doit se méfier des forces qui lui sont hostiles. Or, il sait que tout l’Empire le hait. Il n’a plus confiance en ses esclaves ni en ses serviteurs qu’il chasse les uns après les autres. Il se méfie même des femmes qui partagent sa couche et les renvoie au plus vite. Il est vrai que, cette fois-ci, il sent bien qu’il dépérit, et il ne veut pas s’exposer aux moqueries de toutes ces hétaïres.

Tibère réunit alors un petit cénacle de fidèles et il se montre enjoué, il fait des calembours, il joue au jeune homme, ne voyant pas à quel point il se ridiculise. Il quitte alors Capri et gagne en bateau le cap Misène, pensant retrouver des forces après cette longue promenade en mer. Il investit une villa qui a autrefois appartenu au riche Romain Lucullus, célèbre gastronome. Il est accompagné d’un médecin grec, Chariclès, qui, le connaissant bien, est assez intelligent pour le circonvenir ou pour ruser. Il a souvent soigné Tibère et a toujours réussi à le guérir. Mais, en ce début de l’année, il voit combien son maître est en train de changer, combien son visage se tire, ses yeux s’agrandissent de fatigue, ses jambes ont de la difficulté à le porter.

Comme il se trouve assis aux côtés de l’empereur, Chariclès prend pour prétexte de devoir aller soigner quelques malades dans le voisinage pour se lever et sortir. Il prend alors la main de l’empereur pour la baiser, comme il est d’usage, mais en même temps il lui tâte le pouls adroitement. Tibère s’aperçoit de cette astuce et, comme pour provoquer son médecin, il commande un énorme festin auquel il force Chariclès à participer, comme pour honorer un ami qui s’apprête à le quitter. Macron, son homme de main à Rome, son âme damnée, est arrivé, ainsi que Caius Caligula, son petit-neveu et fils adoptif.

Chariclès avertit alors Macron que son maître n’en a plus que pour quelques jours et qu’il faut prendre toutes dispositions pour assurer pacifiquement sa succession. Macron réunit plusieurs fois des magistrats qui lui sont dévoués et il envoie des dépêches aux généraux et aux légions pour qu’ils se préparent à l’éventualité de la mort prochaine de Tibère. Celui-ci ne se fait guère d’illusions en voyant en songe un philosophe grec, Apollon Téménite, dont il veut placer la statue dans un petit temple, qui lui déclare que ce ne sera pas lui, Tibère, qui la consacrera. Sous-entendu, il sera alors déjà mort.

Les prodiges qui annoncent sa fin se multiplient : un tremblement de terre fait tomber à Capri la tour du phare. A Misène, des cendres chaudes et des charbons qu’on avait apportés pour réchauffer la salle à manger où Tibère grelotte de fièvre, s’étant éteints et refroidis, se rallument tout à coup vers le soir et brûlent jusque tard dans la nuit. Le 16 mars de l’an 37, Tibère sombre dans une profonde syncope, à tel point qu’on le croit mort.

Aussi Caligula reçoit les félicitations de la Cour qui s’est reformée à Misène et sort du palais pour prendre possession de l’Empire, en se rendant en premier lieu dans la caserne où se trouve la garde rapprochée de Tibère à laquelle il annonce la mort de ce dernier. Mais voici que Tibère reprend conscience, se doutant bien à voir les mines effarées de ses serviteurs qu’on l’a cru mort et que la nouvelle s’est vite répandue. Il savoure ce quiproquo et s’écrie : « Eh bien non, je ne suis pas encore mort ! » Et il se lève du lit où on l’a transporté. Il réclame qu’on lui donne à manger pour recouvrer ses forces. L’empereur ne quitte pas la table et mange de bon appétit. C’est la consternation générale, car chacun craint, maintenant qu’il s’est découvert, et Caligula plus que tout autre, que Tibère ne se venge. On lui joue la comédie soit de l’affliction à l’annonce de son évanouissement, soit de l’ignorance de tous ces faits.

Caligula n’a pas tort. Tibère se lève pour aller dans sa chambre afin de s’y vêtir avant de se rendre à son tour à la caserne et haranguer la troupe pour qu’elle exécute aussitôt ceux qui ont voulu prendre sa place et réussir ainsi un coup d’Etat. Son neveu se cache, sûr qu’un supplice affreux l’attend. Macron, lui, plus courageux et plus expéditif, entre dans la chambre de l’empereur, n’a pas de mal à le bousculer et à le faire tomber sur son lit. Il se saisit alors d’un coussin qu’il applique longuement sur le visage de Tibère, qui tente encore de se défendre pendant quelques instants, avant de mourir étouffé. Il avait soixante-dix-huit ans et était dans la vingt-troisième année de son règne.

Dans l’Antiquité, d’autres versions circulent sur la mort de Tibère. Les unes prétendent que Caligula, pressé de lui succéder, lui a administré un poison lent, puis qu’il l’a étranglé de ses propres mains et qu’un esclave, ayant assisté à cette scène, fut aussitôt mis en croix pour l’empêcher de parler. D’autres affirment qu’on l’a laissé mourir de faim. Sénèque écrit pour sa part que, sentant sa fin prochaine, Tibère ôte son anneau, signe de son pouvoir impérial, comme pour le donner à quelqu’un. Après l’avoir tenu quelques instants, il le remet à son doigt et demeure immobile, la main gauche fortement serrée. Puis, soudain, il appelle ses esclaves et, comme personne ne lui répond, marque de son insigne solitude et de l’épouvante qu’il produit, il se lève précipitamment de son lit. Atteint d’une crise cardiaque foudroyante, il s’écroule, mort, sur le sol.

En apprenant sa mort, Rome se livre à des manifestations de joie. On prétend même lui refuser les honneurs funèbres habituels et on souhaite qu’on jette tout simplement son cadavre dans le Tibre. Quand on enlève son corps de Misène, la plupart des habitants crient qu’il faut aller le brûler ignominieusement dans l’amphithéâtre d’Atella.

Mais Caius Caligula ne l’entend pas ainsi. Il quitte Misène, précédant la dépouille de Tibère portée par des légionnaires, et la lente procession s’avance sur la Via Appia en direction de Rome. A chaque ville et à chaque village traversés, Caligula est d’autant plus acclamé qu’il succède à un empereur honni. Entrant seul dans Rome, il peut jouir de sa popularité non seulement au Sénat mais aussi au sein du peuple romain. Il ordonne pour Tibère, dont le convoi vient d’arriver, des funérailles simples et ordinaires sur le Champ de Mars. Il prononce alors un panégyrique en parlant fort peu de Tibère et beaucoup de sa mère Agrippine et de Germanicus, son père, montrant par là le peu de cas qu’il fait de l’empereur défunt, afin de plonger au plus vite sa mémoire dans l’oubli. Le corps de Tibère est selon la coutume déposé sur un bûcher et brûlé.

La conclusion la plus surprenante sur la mort de Tibère revient à l’homme de la rue qui aimait à murmurer dans Rome : « Même la mort le craint. »





BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE


Sources


DION CASSIUS, Histoire romaine.

FLAVIUS JOSÈPHE, Antiquités judaïques.

SUÉTONE, Vie des douze Césars : Tibère.

TACITE, Annales.





Biographies


BOUIX Christopher, La Véritable Histoire de Tibère, Paris, Les Belles Lettres, 2011.

GOLLUB Wilhelm, Tibère, Paris, Fayard, 1961.

KORNEMANN Ernest, Tibère, Paris, Payot, 1962.

LYASSE Emmanuel, Tibère, Paris, Tallandier, 2001.





Caligula


37-41



Caligula a vingt-sept ans, nous sommes en 41, mais lorsqu’il se regarde dans un miroir, il trouve qu’il ressemble à Tibère auquel il a succédé lorsque celui-ci avait cinquante années de plus ! Il est vrai qu’il sort d’une nouvelle crise d’épilepsie qui l’a laissé épuisé. Certes, il n’ignore pas que César était atteint du même mal, mais c’est bien là la seule parenté qu’il se trouve avec cet homme d’Etat dont la réputation est devenue universelle. « Peut-être, se dit amèrement l’empereur Caligula, mourrai-je au moins comme lui, assassiné par tous les ennemis que je me suis faits en trois ans de pouvoir. »

Et pourtant, comme semble proche le jour où il fut acclamé et intronisé par le peuple romain qui voyait en lui un jeune homme de vingt-quatre ans, qui plus est le fils de Germanicus, mort de maladie à Antioche, peut-être empoisonné comme l’a prétendu la rumeur, et que le peuple avait pleuré tellement il l’adorait et le voyait bien succéder à Tibère. Depuis lors, Caligula (« Petite Sandale », en latin), qui déteste ce surnom qui l’assimile à une chaussure cloutée de soldat en souvenir de sa fréquentation des camps avec son père dès son plus jeune âge, et préfère qu’on l’appelle Caius César, a accumulé les erreurs, les meurtres et les débauches au point d’être un sujet de moquerie haineuse dans tout l’Empire.

Retranché dans son palais à Capri d’où il n’ose sortir, sinon entouré de gardes prétoriens, Caligula sent bien qu’il a commis bien des forfaits et bien des crimes, mais une force qu’il ne maîtrisait pas l’y a poussé. Au point qu’on murmure à Rome qu’il est devenu fou, et il se demande si cette rumeur qui court à son sujet n’est pas proche de la vérité. Il lui arrive si souvent de ne pouvoir s’opposer à ses pulsions qui le rendent cruel, et cela depuis son adolescence même, à la suite de sa première crise de haut mal.

Comme au temps de sa première jeunesse, il se lève parfois la nuit pour aller dans les souterrains du palais assister aux tortures et aux exécutions des prisonniers. Ah comme il aime entendre leurs hurlements, leurs râles et voir leur visage blêmir sous la mort. Il n’a pas abandonné non plus son ancienne habitude de se déguiser en femme, en plaçant une perruque sur sa tête et en s’enveloppant d’amples vêtements afin de se rendre, sans être reconnu, dans quelque maison close et quelque cabaret où il pourra s’enivrer.

Il a perdu le sommeil depuis longtemps, c’est à peine s’il peut dormir trois heures par nuit. Sitôt éveillé au milieu des ténèbres, il entend les supplications de ceux qu’il a conduits au trépas. Il se bouche alors les oreilles, mais sa tête résonne encore des cris des condamnés dont il a provoqué la mort avec jouissance. Il en a des sueurs froides, comme si ceux-ci l’appelaient à venir les rejoindre dans les Enfers. Il transpire, il vomit parfois de dégoût de lui-même, mais il ne peut échapper à ses penchants féroces et il recommencera le lendemain à proscrire, à exiler, à exiger la mort des innocents, pour le seul plaisir de les voir tomber à ses genoux pour demander leur grâce et de voir le couteau de quelque sicaire les égorger ainsi que leurs enfants. Car les familles de ses ennemis imaginaires sont toujours anéanties sur son ordre pour éviter tout acte de vengeance.

En l’an 40, il se décide à revenir à Rome, il s’en souvient. Malgré sa haute stature, son torse énorme en raison de ses beuveries et de ses ripailles, il a, comme beaucoup d’hommes vieillis avant l’âge, de longues jambes maigres et sans muscle, le cou long et marqué de fanons et de rides, le teint d’une pâleur morbide. Ses yeux sont comme enfoncés dans leurs orbites, son front est large mais ses tempes creuses, ce qui lui donne un air inquiétant, et son crâne totalement chauve contraste avec son corps tout velu.

« Tiens, voilà la chèvre ! » murmure-t-on au passage de son char. Il a entendu cette injure et il est aussitôt reparti pour Capri. « La chèvre ! » Voilà que le peuple romain l’insulte. Il saura lui répondre.

Toute sa politique désormais, en cette année 41, après trois ans de règne, est de cacher sa démence qui lui laisse quelques éclairs de lucidité dans la journée, lucidité qui le terrasse quand il songe au sang de ses sujets qu’il a une nouvelle fois versé. Il a commencé à perdre la raison, il s’en souvient bien, lorsqu’un jour, entouré de rois venus lui rendre hommage, agacé par leurs babils, pris d’un vertige en réalisant qu’il avait tous les pouvoirs et qu’il pouvait s’en servir à discrétion, il s’est écrié : « Il n’y a plus qu’un maître, il n’y a plus qu’un roi ! », au point de se trouver l’égal de Jupiter Olympien, dont la statue trône dans son palais et dont il enlève la couronne pour la poser sur sa tête en ricanant. Il a compris soudain qu’il était hors de lui et conduit par des forces malfaisantes qui le dominaient. Il a alors demandé à la lune, et il le fait presque chaque nuit où celle-ci luit dans le ciel, de venir recevoir ses baisers et de partager sa couche. Il est sûr que Jupiter Capitolin a des entretiens secrets avec lui. Il le défie même publiquement, quand, agacé sans doute par la voix du dieu qu’il croit entendre et qui lui reproche son orgueil, il finit par s’écrier, menaçant : « Prouve-moi ta puissance ou redoute la mienne ! », vers qu’il a lu dans l’Iliade d’Homère. C’est un sacrilège qu’il vient de commettre en toisant ainsi le roi des dieux. Mais personne ne bronche tant on a peur de ses colères qui le prennent brusquement et qui se terminent par des assassinats innombrables.

Dès lors, les délires dont il est victime et dont il a conscience, lorsqu’il en sort, se multiplient : il affirme qu’il est le produit de l’inceste de l’empereur Auguste avec sa fille Julie. Il fait tuer, sans raison, Macron qui pourtant, en assassinant Tibère, lui a permis de prendre le pouvoir. Il ordonne à son beau-père, Lucius Junius Silanus, arrière-petit-fils d’Auguste, de se trancher la gorge avec un rasoir. Personne ne peut lui résister sous peine de mort. Il lui arrive de se souvenir, lorsque le discernement lui revient, des incestes qu’il a commis sur ses sœurs, dont Drusilla, à laquelle il a ravi sa virginité. Il ne sait pas s’il doit en éprouver du dégoût ou du plaisir. Mais rien que cette hésitation le fait retomber dans ses errements.

Il s’octroie les femmes de ses voisins au cours des banquets de noces et exige qu’elles se marient officiellement avec lui. Il n’a plus aucune retenue. Il en a conscience parfois, en souffre souvent, mais ne peut échapper à ces forces du mal qui l’obsèdent et l’entraînent à sa perte. Il humilie les sénateurs et les chevaliers en les transformant en esclaves de ses bons plaisirs. Il condamne aux mines et parfois aux bêtes dans l’arène une foule de citoyens, il en fait scier en deux et demande que les parents assistent aux supplices de leurs enfants. Il fait couper les langues des uns et battre les autres jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il ne peut plus s’arrêter dans sa folie criminelle. Il lui arrive de crier au milieu de la nuit et de demander à ses serviteurs de chasser les démons et les Erinyes, ces déesses infernales de la Grèce, qui entourent son lit et le harcèlent sans relâche.

Lorsqu’il déjeune, il fait couper des têtes de prisonniers devant lui. Et, toutes les fois qu’il embrasse le cou d’une de ses épouses ou d’une de ses maîtresses, il murmure : « Cette jolie tête tombera, dès que je le voudrai. »

Il lui arrive, surtout en ce mois de janvier 41 où sa folie semble à son comble, d’être pris de remords épouvantables et de se traîner par terre en pleurant, en sanglotant, en implorant le pardon. Se souvenant qu’on l’a traité de chèvre à Rome deux ans auparavant, il se met soudain à bêler comme un ovin ; puis, se relevant, il lui semble qu’il a tout oublié et il se dit simplement qu’il vient de faire un cauchemar.

Caligula a eu vent qu’un complot se prépare, et sa férocité a redoublé en cette seconde moitié du mois de janvier. Il a ordonné des exécutions en masse, mais il sait qu’il ne pourra jamais anéantir la totalité du peuple romain comme il est sûr qu’aucun fer ne pourra jamais le tuer. Il repousse toute protection. Certes, les devins qui ont encore quelque crédit auprès de lui viennent lui raconter les derniers prodiges qui pourraient annoncer sa mort : à Olympie, la statue de Zeus qu’il a ordonné d’enlever et de transporter à Rome, s’est mise à éclater de rire. Le Capitole de Capoue a été frappé par la foudre, ainsi que la chapelle d’Apollon Palatin. Les augures interprètent ces deux phénomènes et prédisent qu’un meurtre est près de se produire. L’astrologue Sylla, consulté par lui sur son horoscope, lui annonce comme proche et inévitable une mort violente. Il en rit, persuadé que personne ne parviendra à le tuer, puisqu’il est immortel comme Jupiter auquel il se compare si souvent.

Le voici dormant dans la nuit du 23 au 24 janvier dans la chambre impériale où il a fait allumer une lampe à huile, car il ne supporte plus l’obscurité totale. Il rêve alors qu’il se trouve au ciel, à côté du trône de Jupiter, et que ce dieu, le poussant de l’orteil du pied droit, le lance sur la terre. Il se réveille furieux et maudit ce dieu qui ose le dominer. « Heureusement que c’est un rêve », se dit-il, et il finit par éclater de rire.

Le 9 des calendes de février, dit la chronique, vers la septième heure, c’est-à-dire vers une heure de l’après-midi, des conjurés résolus qui ont bien préparé le meurtre de Caligula, sous la direction de Cassius Cherea, s’apprêtent à agir. L’empereur, après avoir hésité à se lever pour prendre un repas tant celui de la veille lui est resté sur l’estomac, finit par se décider à quitter son lit, sur l’insistance de ses amis, s’habille et sort. Il doit passer sous une voûte où des enfants des plus nobles familles d’Asie apprennent de petits rôles pour jouer sur les théâtres de Rome, selon son vœu. Il s’arrête pour les regarder et pour les exhorter à bien s’appliquer.

Pendant qu’il parle à ces enfants, Cherea, placé derrière lui, demande à Caligula quel est le mot d’ordre pour la journée, et l’empereur de répondre : « Jupiter ». C’est alors que Cherea, après avoir hurlé à son adresse : « Reçois donc une preuve de sa colère », le frappe violemment au cou avec un glaive en s’écriant à l’adresse de quelques conjurés qui se tenaient cachés : « Imitez-moi ! » Aussitôt, un tribun transperce la poitrine de l’empereur avec son épée. Etant tombé brutalement à terre, Caligula se recroqueville sur lui-même, en murmurant qu’il vit encore, lui qui se croit immortel : « Je ne suis pas une chèvre, dit-il, qu’on sacrifie à quelque divinité. » Alors les autres conjurés, au mot d’ordre de ralliement lancé par Cherea et le tribun : « Redouble ! », se groupent autour de lui et percent son corps d’une trentaine de coups de poignard. L’un d’entre eux, plus haineux encore, lui enfonce son arme entre les deux aines pour lui mutiler le sexe, en souvenir des débauches de l’empereur.

Dès qu’ils entendent les bruits de cette attaque, les porteurs de Caligula, armés de bâtons, accourent à son secours ainsi que des soldats de sa garde composée de guerriers germaniques. Ils parviennent à tuer quelques conjurés et même quelques sénateurs qui passaient par là et qui étaient parfaitement innocents.

Ainsi meurt Caligula, prédestiné, et par son éducation et par les terribles exemples de Tibère, à sombrer dans une folie sanguinaire. Celui qui est qualifié de monstre par les historiens latins a vécu vingt-neuf ans et régné trois années, dix mois et huit jours.

Son cadavre est porté secrètement dans les jardins des Lamius, riche et ancienne famille romaine, proches de ceux de Mécène, et il est à moitié brûlé sur un bûcher fait à la hâte, puis ses restes en partie carbonisés sont enterrés et le tout est recouvert d’un peu de gazon.

Par la suite, ses sœurs, qui l’adorent malgré les outrages incestueux qu’il leur a fait subir, ou peut-être, qui peut le dire, à cause de ce comportement, rentrent d’exil où les a confinées l’empereur craignant qu’elles ne parlent trop, exhument ses restes, les brûlent totalement et ensevelissent pieusement ses cendres. On assure par la suite que les gardiens de ces jardins furent inquiétés par des fantômes qui rôdaient la nuit sur les pelouses et dans les taillis, et que l’annexe du palais où Caligula périt fut troublée toutes les nuits par un tapage effrayant, jusqu’à ce qu’un incendie la fasse disparaître.

Mais les conjurés ont une telle soif de vengeance que son épouse Césonie meurt assassinée par un centurion et que sa fille Julia Drusilla, treize ou quatorze mois, est projetée contre un mur avec une telle violence qu’elle périt sur le coup.

La mort de Caligula ouvre la vacance du pouvoir impérial, à laquelle les comploteurs n’ont pas pensé. Elle semble si peu crédible que même le peuple romain se méfie : « C’est la chèvre qui fait circuler le bruit, murmure-t-il, pour éprouver notre fidélité et nous achever par la suite. » Rome met quelques jours avant de croire en cette nouvelle réjouissante puis les sénateurs se réunissent au Capitole pour rétablir immédiatement et à l’unanimité les libertés confisquées par l’empereur fou. Quelques-uns songent même à supprimer le régime impérial. Mais ils comprennent vite que cette sorte de révolution n’est guère possible et ne sera pas approuvée. Aussi se mettent-ils à rechercher l’empereur assez intelligent et clément pour succéder à un Caligula barbare et inhumain.





BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE


Sources


DION CASSIUS, Histoire romaine.

SUÉTONE, Vie des douze Césars : Caligula.

TACITE, Annales.

PLINE L’ANCIEN, Histoires naturelles.





Etude


Pierre RENUCCI, Caligula. L’Impudent, Paris, Perrin, « Tempus », 2011.





Claude


41-54



« Voilà treize ans que je règne, malgré moi, en cette année 54, se dit l’empereur Claude, au milieu des intrigues, des complots et des assassinats dont le palais impérial de Rome est le théâtre, treize ans que j’échappe aux embûches qu’on me tend pour me faire mourir. Mais, dieux immortels, vous savez bien que je n’ai jamais voulu être empereur. Rappelez-vous, comme moi, qu’apprenant la mort de Caligula il y a treize ans, je m’étais caché derrière une tenture de ma chambre, persuadé que je subirais le même sort. Car qui aurait voulu de moi, moi l’avorton comme me désignait ma mère, qui avais des jambes tordues, une grosse tête et des petits bras, et qui ne marchais même pas droit. Peu importait à Rome que je sois le meilleur spécialiste des Etrusques et que certains me reconnaissent une certaine intelligence.

« Lorsque les prétoriens sont entrés dans ma chambre et n’ont pas eu de mal à me trouver caché derrière la tapisserie qui couvrait la porte, j’ai bien cru que l’heure de ma mort avait sonné, je suis tombé à leurs genoux pour leur demander grâce. Quelle n’a pas été ma surprise de les voir me relever et se prosterner devant moi, me saluant du titre d’empereur, et ils m’ont transporté sur leurs épaules, alors que je tremblais encore, jusqu’à leur camp, où j’ai passé la nuit, puis ils m’ont conduit au Sénat qui a confirmé mon titre et m’a fait acclamer par les soldats.

« Pendant treize ans, j’ai donc été un empereur malgré moi, passant mon temps moins à gouverner l’Empire romain, encore qu’on a bien voulu me reconnaître l’exploit d’avoir vaincu les Bretons. J’ai surtout beaucoup aimé la Gaule où je suis né et je suis le premier à avoir imposé aux sénateurs récalcitrants la citoyenneté romaine pour des Gaulois, pour bien montrer que Rome avait vocation à sortir de l’Italie et à être universelle. Mais j’ai passé trop de temps à échapper aux séditions, aux poignards des tueurs et à la vindicte de ma dernière épouse, Agrippine, qui eut pour projet d’assassiner mes enfants nés d’un précédent mariage avec Messaline, comme Britannicus et sa sœur Octavie, pour empêcher le premier de régner. Je me suis bien souvent mis en colère contre les affronts, les injures et les accusations dont j’étais l’objet, mais, comme j’ai toujours été bègue, on s’est contenté de se moquer de moi. Alors je me suis mis à manger, faute d’autres occupations, et j’ai souffert de terribles maux d’estomac. Puis j’ai assisté souvent aux jeux des gladiateurs dans l’arène, trouvant plaisir à les voir mourir sur mon ordre. Je l’avoue, devant le mépris dont ma famille m’entoure, et surtout Agrippine, mon épouse, je n’ai plus que des délassements cruels, pour oublier la méfiance et la peur qui ne m’ont pas quitté depuis le mois de janvier 41, quand j’ai eu le malheur d’être désigné empereur. Parfois je reprends mes études, et me plais à lire les auteurs grecs. Mais Agrippine veille, qui m’a forcé à adopter son fils, Néron, sinon c’en était fait de moi et de ma vie, afin que celui-ci me succède. Comme elle se sent pressée que son rejeton qui est encore fort jeune soit enfin empereur et qu’elle n’hésitera pas à me tuer pour hâter cette succession, je me méfie de tout, j’ai peur de tout le monde, je ne me reconnais plus aucun ami, sinon la garde que j’ai renforcée autour de ma personne, mais dont je ne sais même pas si elle me sera