Main La Mort de Peter Pan

La Mort de Peter Pan

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Year:
2016
Language:
french
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1

La mort des Césars

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 1.78 MB
2

La passe-muraille

Year:
2017
Language:
english
File:
EPUB, 919 KB
Littérature d’Amérique





Collection dirigée par

Normand de Bellefeuille et

Isabelle Longpré





De la même auteure

Clarice Lispector. Rencontres brésiliennes, nouvelle édition, Triptyque, Montréal, 2007 (Trois, Laval, 1987).

Le carnaval des fêtes, nouvelles, Trois, Laval, 2003.

Línguas de Fogo. Ensaio sobre Clarice Lispector, Limiar, São Paulo, 2002.

Désert désir, roman, Trois, Laval, 2001.

Clair-obscur à Rio, roman, Trois, Laval, 1998.

Profession : Indien, récit, Trois, Laval, 1996.

Langues de feu. Essai sur Clarice Lispector, Trois, Laval, 1990, épuisé.





Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada





Varin, Claire

La mort de Peter Pan

(Littérature d’Amérique)

9782764421185





I. Titre. II. Collection: Collection Littérature d’Amérique.

PS8593.A72M67 2009 C843’.54 C2008-942221-X

PS9593.A72M67 2009





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Dépôt légal : 1er trimestre 2009

Bibliothèque nationale du Québec

Bibliothèque nationale du Canada





Mise en pages : André Vallée – Atelier TypoJane

Révision linguistique : Diane-Monique Daviau et Stéphane Batigne

Conception graphique : Isabelle Lépine





Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés





© 2009 Éditions Québec Amérique inc.

www.quebec-amerique.com





Imprimé au Canada





Sommaire



De l; a même auteure

Page de titre

Page de Copyright

Epigraphe

Remerciements

La Mort de Peter Pan





La mort n’est qu’une illusion d’optique.

Albert Einstein





La mort ne tue pas.

Mahâbhârata





Des milliers de cercueils ont roulé entre les murs de ma maison. Des milliers de corps couchés sur du satin dans cet ancien salon funéraire acquis peu avant que ne se réalise ta prédiction. Ma demeure abrite sa cohorte d’esprits que je ne vois pas, Dieu merci, mais à qui, parfois, je rêve. Ils circulent dans les deux vastes pièces où s’agrippent au plafond, comme des chauves-souris dans leur grotte, les luminaires ayant éclairé la grande mue des trépassés.

Un de plus ou de moins... Bienvenue chez nous, Malcolm. Mais s’il te plaît, ne me fais pas le coup de te manifester grandeur nature. Il suffit que tu surgisses sur ma toile mentale, en tout petit, dans mon sommeil ou quand, les yeux fermés, je médite. Mon système nerveux fragile supporterait mal ton apparition. Si tu ne m’as pas encore joué le tour, je risque peu, bien que mon projet ravive une crainte atténuée avec les années. J’exploite ma peur, sécrétant de l’adrénaline pour enfourcher le cheval sauvage et noir, et cavaler vers ton histoire, puis déposer ta vie devant toi, t’offrir ses reflets dans mon miroir tendu. Sur la Terre, tu n’existes plus : les fers que je retournerai dans tes plaies ne devraient plus t’émouvoir. Je vais te raconter et tu resteras de marbre comme la plaquette qui me dérobe ton urne au funérarium.

Qu’avais-tu de si extraordinaire pour que, après une vingtaine d’années, je décide d’écrire sur toi, à partir de toi, vers toi, si beau et authentique? Peut-être que de tous ceux qui ont touché mon cœur, tu es le seul à m’avoir aimée follement tout en m’acceptant comme un être libre. Il fallait que notre arbre grandisse avant que ses fruits ne se détachent de leurs branches.





Première sur la liste des personnes auprès de qui je recueillerai les fragments de ton miroir en morceaux : ta mère, Myrtie Walker, que je n’ai jamais revue depuis les funérailles. Bell Canada affiche toujours ses coordonnées. Gênée par mon anglais approximatif, d’emblée je m’abstiens du téléphone et sollicite par lettre une rencontre. Les fruits sont mûrs.





Le monde existe pour aboutir à un livre.

Stéphane Mallarmé





Trop intriguée par ma lettre pour attendre le lendemain, ta mère me téléphone à 23 heures un vendredi. Pourquoi ce contact au terme d’une éclipse de vingt ans sinon pour lui révéler l’existence d’un petit-fils?

— Do you have children ?

— No, I don’t.

— You don’t?

Dans sa voix, une pointe de déception. Je n’ai pas d’enfants, mais j’ai conçu des livres et je veille maternellement sur un quatuor de chats. I am a writer. À cause de mon long silence, de celui de tous tes amis et amoureuses, Myrtie présumait qu’on t’avait oublié.

Je tangue entre like et love pour lui signifier mon affection à ton égard. La pudeur me souffle I liked him very much, puis je me reprends : il ne m’en coûte rien d’affirmer I loved him and I still love him.

« He was a good boy. Everybody makes mistakes. He had a lot of gifts. You understand what I mean by gifts ?... Did he like me ? » avance-t-elle de sa voix douce. Je connaissais tes talents et ton cœur sous ta façade de malcommode, et la rassure sur tes sentiments à son endroit.

— I will write a book about him.

— Oh ! Really ? Not all bad things I hope ?

— Not at all !

Je lui balance la phrase testamentaire que tu as proférée avant ton départ enfumé : « Je vais mourir et tu auras ton premier vrai personnage de roman... » Myrtie s’exclame. J’ajoute que l’heure est venue, deux décennies plus tard, et que j’ai besoin de son aide.

— Will you mention his real name in the book ?

— ... If you want to.

Je sais pertinemment que je dirai ton vrai nom.

— I am twenty years older now...

— Me too, Mrs. Walker.

Myrtie me rappelle notre souper de Noël 1980 chez elle, et ce dont tu l’avais prévenue, Malcolm : mon grand appétit (qui s’étendait aux affaires de l’esprit...).

— Do you like hamburgers ?

— ... Yes. And I will bring some tea.

Elle signale au passage la propreté de sa maison malgré le fonctionnement défectueux de la chasse d’eau.

Le passé aux trousses, je raccroche, happée par le temps... et la mort. Dans la journée, je recevais un appel m’annonçant celle de mon seul oncle paternel encore vivant.





Un ravissant visage est une promesse du ciel,

mais c’est une promesse rarement tenue.

Suzanne Lilar





Ce matin, mon père a salué son frère pour la dernière fois. Au Funérarium de l’Est, on octroyait le droit à deux proches de voir le défunt et, moyennant rétribution, d’assister à la mise en scène d’une paire de croque-morts et à la crémation de la dépouille. Le cercueil en carton ressemblait au tien, mais en plus gros et surtout il était ouvert. Dans ton cas, la boîte fermée me laissait croire qu’un autre que toi glissait le long des rails vers un feu de circonstance.

Je vais vers ta mère. J’enfourche ma bicyclette en direction du métro Henri-Bourassa. Fait-il aussi chaud ce soir que dans la nuit du 6 au 7 juin 1981 ?

Je compte bien lui arracher le nom de ton Irlandais de père, celui que tu n’as pas connu, qui ne t’a pas reconnu et, qu’au contraire de toi, je voulais connaître. Acceptera-t-elle de se livrer, de dévoiler ses élans pour un marin d’Irlande et pour un pianiste de bar que tu appelais ton père? Gagne-t-elle toujours sa vie comme femme de ménage? Pour le trajet en métro jusqu’à Verdun, j’ai oublié d’emporter ma liste de questions et le bouquin qui m’auraient évité d’anticiper notre imminent tête-à-tête. En bandoulière, des chocolats, du thé vert, des roses et des photos de toi prises sur la terrasse de mon ancien logis rue Cartier le matin de notre rencontre, puis au parc La Fontaine et dans le Vieux-Québec.

Je joue dans un film, le mien, en chemin vers ce lieu où je mettais les pieds pour la première fois un jour de Noël, vingt et un ans plus tôt : un rez-de-chaussée à la peinture défraîchie, au plancher de linoléum décoloré. Gros plan sur la corde tendue au-dessus de nous, attablés dans la cuisine, où séchaient des morceaux de tissu qui, au cours du repas, nous pendouillaient devant le nez. Digne comme une reine déchue, ta mère. Vous sembliez venir d’univers si distants. Sa croix au cou, ses cheveux gris et sa tunique souris faisaient penser à une religieuse. Le large bracelet de cuivre à ton poignet, ton abondante chevelure brun foncé, ce pantalon noir en velours côtelé élimé et l’éternelle doublure de manteau enfilée par-dessus un coton molletonné de piètre qualité te donnaient l’allure d’un bum. La sœur et le pauvre. La nonne et son protégé. La mère recluse et son sorteux de fils.

Après le souper, sous les guenilles comme guirlande de houx, vous aviez échangé des cadeaux tandis qu’un chat sur la cuisinière léchait le fond du chaudron et qu’un autre marchait dans la vaisselle sale sur le comptoir.

Vous aviez tous deux les yeux mouillés. Dans le verre où avait moussé ta bière, tu t’es versé du vin, sous le regard triste de Myrtie. « It’s not good to mix », a-t-elle déconseillé du bout des lèvres. Tu t’es empressé de la rassurer : « Don’t worry, mom, don’t worry. » Ton dernier Noël. La veille nous avions réveillonné avec ma famille. Tu étais arrivé à mon appartement, après la fermeture de la boucherie vers 19 heures, déjà ivre. Tu pleurais en répétant que tu étais fatigué et qu’il te fallait emballer mes cadeaux. Je préférais qu’avant notre sortie, tu cuves ton vin, mais tu te cramponnais à ces présents qui m’étaient destinés. Alors, je t’ai fait couler un bain, t’ai déshabillé, t’ai assis dans la baignoire, frotté le corps, lavé la tête. « Ne me bats pas ! Ne me bats pas ! » as-tu imploré. Je t’ai couché sur mon lit, où tu t’es aussitôt endormi. Lorsque je t’ai réveillé une heure plus tard par un baiser, tu avais à peine dessoûlé. Nous irions quand même au réveillon. Et tu saurais t’amuser de mon air ahuri et des quelques gloussements de ma famille à la vue d’un de tes cadeaux, une chandelle noire d’aspect phallique.

« Ne me bats pas ! » Prière incongrue et pathétique. J’avais pourtant apprécié un autre Malcolm au bain, chez une amie du Lac Saint-Jean. Dans une voiture louée pour le week-end, nous avions traversé, ravis, le Parc des Laurentides jauni par octobre. Comme vers nulle part sur un chemin infini. Peu avant notre arrivée, le mari de ma copine, médecin misanthrope, avait fui. Une vraie amie : elle nous offrait sa chambre, ouverte sur une salle d’eau encore plus engageante que son grand lit. Nous avions rempli l’immense baignoire ovale, allumé des bougies, immergé nos corps dans le bain de mousse, laissant s’échapper un filet d’eau chaude. Love is a drug... It’s so nice to touch you... Dans ce hammam, tu murmurais en anglais, mais j’entendais une langue étrangère qui me catapultait au bout du monde. Pour la première fois alors, tu pleurais en ma présence : l’envers de la tristesse, n’est-ce pas? Nous rejouions la scène du lavement des pieds, un hit depuis deux millénaires. Mais, dans le remake, c’était toi qui baignais les pieds d’une femme. Tu les retirais de l’eau tour à tour, pêche miraculeuse, pour les poser sur ton épaule, y faire glisser le pain de savon, les rincer sous l’eau et les en ressortir pour les embrasser doucement. Variante iconoclaste de la scène mythique. Avec tes yeux verts, tes longs cils noirs, ton nez délicat, tu étais beau tel un dieu sérieux, ton profil enveloppé de vapeur. Neptune dans son royaume. Combien de temps aurais-je pu te contempler sans me lasser?

En deux mois à peine, pfff... Le gâchis. Le dieu de la mer en train de se noyer.

Dans quel état vais-je retrouver ta mère? Peut-être a-t-elle succombé pendant la fin de semaine, entre notre entretien téléphonique de vendredi et ce mardi de notre rencontre ? À cause de la chaleur, de l’émotion, du destin, qui sait ? ou d’une prémonition qui m’aurait conduite à reprendre contact avec elle juste avant son dernier soupir. Et je ne saurai pas le nom de ton père, ni les pourquoi ni les comment ni les prémices de ta souffrance.

Aucune sonnette à l’entrée du rez-de-chaussée, plantée sous l’escalier menant au deuxième étage du triplex. Je tambourine des doigts sur la vitre selon un rythme joyeux pour bien entamer les retrouvailles. Pas le moindre signe de vie. J’attends une autre minute et frappe cette fois avec les jointures. J’hésite à cogner plus fort ou à l’appeler par son nom devant la bande de jeunes tout près et les voisins sur le balcon en quête d’air frais et de distraction. Les adolescents ne tardent pas à s’évaporer dans le paysage et je me résous à crier le nom de ta mère face à la fenêtre munie d’une moustiquaire.

Une lumière s’allume à l’intérieur. Flanquée de son chien jappeur, Myrtie m’ouvre la porte. Elle cache son embarras, penchée sur le roquet : « Hilda ! Shut up ! » Hilda aboie maintenant en reculant, et ta mère me sourit. Elle a perdu presque toutes ses canines cariées de jadis. Davantage que ses traits fins et réguliers, les verrues sur son visage et ses yeux d’un bleu intense m’étaient restés en mémoire.

Au mur du corridor, des photos de toi. Impossible de les examiner à loisir vu que les jappements de Hilda redoublent à chacun de mes pas. Dans la cuisine blottie au fond du logement, je tends à Myrtie les roses, le thé et la boîte de chocolats belges, dont elle commente la réputation avant de les ranger au frigo. Elle dispose dans un verre les fleurs et, au lieu d’en décorer la table déjà dressée, les juche en haut d’une armoire, loin de notre vue; les chats auraient tôt fait de sauter sur le bouquet pour renifler les roses qui n’égayeront donc pas notre tablée. Le thé, elle me demande si je désire en boire. La politesse m’oblige à accepter le English Breakfast qu’elle s’apprête à infuser. J’ignore si elle apprécie le thé vert, mais les roses rouges, affirme-t-elle, sont ses préférées.

Sans y être encore invitée, je m’assois à la place que ta mère occupait quand nous avons soupé avec elle le soir de Noël. Une fois attablée et la chienne à moitié tranquillisée par un os en caoutchouc, j’observe les photos sur le mur décrépit de la pièce, les mêmes qu’autrefois, parmi les images de chats immortalisés sur une citrouille ou dans un panier, détachées d’un calendrier. Des clichés d’enfants aussi, ceux d’une amie à elle dont la fillette fut fauchée par une voiture.

À ta naissance, Jimmy Lathan, l’auteur de tes jours, était déjà retourné en Angleterre, non sans avoir été avisé de la grossesse de Myrtie. Plus jamais le bateau de la marine marchande, où il servait comme cuisinier, n’accosterait au port de Montréal. Il connaissait ton existence, il a su ta mort. Je sème mes questions avec parcimonie; inutile de susciter la méfiance de ta mère.

En ce temps-là, interdiction à toi de naître hors des liens conjugaux, tel que l’édictait le clergé régnant sur les âmes incarnées avec la bénédiction de l’État. En 1951, fruit pourri du péché, tu tombais hors d’un ventre, à l’égal de milliers d’autres. Tu as un an lorsqu’un travailleur social suggère ton placement dans une crèche à ta mère hospitalisée pour des « ennuis de santé » (une dépression nerveuse, m’avais-tu confié...) qui l’empêchent de vaquer à ses ménages et de payer ta gardienne.

Pas question de sanctionner le concubinage, honni des autorités ecclésiales, en accordant aux filles-mères l’assistance sociale dont bénéficient les génitrices nécessiteuses. Pas d’allocations de la Protection de l’enfance aux illégitimes. Les religieuses ne la forcent pas à te donner en adoption, bien que l’une d’elles l’informe de la possibilité d’« avoir quelqu’un » pour toi. Après son rétablissement, Myrtie reprend du service chez les dames de Westmount. Elle veille sur leurs beaux enfants pendant que tu gazouilles à la Crèche de la Réparation à Pointe-aux-Trembles, chez des « Sœurs qui ne sortaient jamais », rétribuées par la Ville de Montréal pour se charger de toi durant quatre ans. Tu y passes tes premières années, décisives dans la formation de l’enfant, comme on dit. Myrtie te rend souvent visite et refuse toujours de te donner en adoption. Après sa semaine de travail, elle accomplit le voyage vers la pointe orientale de l’île : au moins quatre changements d’autobus avant d’arriver jusqu’à toi. Quelle réception réservais-tu à ta mère qui, chaque dimanche en te quittant, t’abandonnait? Pleurs et hurlements? Et Myrtie, étouffait-elle ses sanglots dans les autobus qui la ramenaient à Verdun ?

Vers l’âge de sept ans, devenu trop vieux pour la crèche, tu es transféré à la Maison familiale Saint-Joseph à Ville Jacques-Cartier, aujourd’hui Longueuil, où tu digères deux ou trois autres années, ta mère ne sait plus très bien. Quand cette institution ferme ses portes vers la fin des années 1950, Myrtie songe à te garder auprès d’elle, mais les sœurs la mettent en garde contre ton aptitude à manipuler et la surveillance constante exigée par ton esprit de révolte. Tu séjournes quelques mois en famille d’accueil. D’abord sur la Rive-Sud : « He was a devil there, I suppose. » Les choses se passent mal : la responsable du foyer perd son permis de travail et on t’envoie dans une deuxième famille à Saint-Léonard où tu écoules deux ou trois mois, puis dans une troisième où le maître de céans t’accuse : « I see that boy into mischief. » On te place dans une école de réforme à Westmount et tu expérimentes les fins de semaine avec ta mère. Deux années plus tard, il faut disposer de toi. Tu as douze ans et tu emménages chez Myrtie. Earl partage alors son existence. « Earl was a genius ! » Tu l’admires, toi aussi, Earl. Tu convoites le sort de ce pianiste de bar, entouré de belles femmes, qui picole avec assiduité sans égard pour son unique rein. Elle essaie en vain d’obtenir ton entrée dans un collège privé. Tu échoues aux tests. Non par défaut d’intelligence. Myrtie mentionne avec une pointe d’orgueil une lettre de la directrice de l’institution, dans laquelle elle dit du bien de toi. « A good boy », insiste ta mère qui résume ton conflit intérieur : « When he was a child, he wanted to be a man. When he was a man, he wanted to be a child. » Sa formule éloquente me ramène à l’esprit notre échange, assis au chaud un après-midi de janvier 1981, face aux grandes fenêtres du chalet perché sur le mont Royal, la ville couverte de neige à nos pieds :

— Quel est ton désir le plus profond ?

— Retourner dans le ventre de ma mère.

Après que je lui ai versé ce baume, Myrtie égrène les éléments de ta biographie avec un peu plus d’enthousiasme. Le présent de notre amour neuf obnubilant le passé, nous ne nous étions pas encore confié, toi et moi, nos itinéraires personnels. Peu avant ou après la mort d’Earl, d’un infarctus précise Myrtie, tu demandes la main de ta future à son père et il te l’accorde non sans t’avoir prévenu contre le mariage : « Why do you want to get married ? All women are trouble!» Tu quittes Verdun pour t’installer à Saint-Hubert avec ton épouse Micheline. Vous vivez ensemble jusqu’à ce qu’elle comprenne que tu n’es pas heureux dans cette banlieue où tu ne manques de rien et où tout est à sa place. Sauf toi. Alors, vous vous séparez. Puis tu sillonnes l’Europe avec ta nouvelle conquête, Hélène. Tu aurais même foulé le sol d’Irlande, pays d’origine de ton géniteur Jimmy Lathan que tu ne recherches pas. En Angleterre, tu en profites pour te réconcilier avec tes ancêtres maternels, toi qui t’identifiais aux francophones du Québec dont tu partageais la langue et l’accent, toi qui, admirateur de René Lévesque et de Pierre Bourgault, votais pour le Parti Québécois. Ta mère ignore à peu près tout de ce voyage, sauf que tu en reviens seul après une brouille avec ta compagne. Myrtie affectionnait Hélène assez pour la conserver en photo dans l’intimité de sa cuisine, épinglée comme un papillon, assise sur une chaise de jardin à tes côtés lors d’une fête en plein air. Tu m’avais raconté avoir aimé une femme que tu avais fuie : « Je n’étais pas prêt pour ce genre d’amour. » Cette Hélène entrevue à tes funérailles ?

Myrtie reste debout près du fourneau à surveiller la cuisson du steak haché et l’eau qui chauffe pour une seconde infusion des feuilles de thé. Et sur cette photo, qui est-ce ? Et sur celle-ci, quel âge ? Des pans de sa vie et de la tienne s’échappent. Ne rien brusquer. Patience et longueur de temps. Adolescent, tu écrivais de la poésie, tu peignais, mais Myrtie n’a à me montrer ni poèmes ni tableaux. C’est ton épouse qui te pousse à suivre des cours sur le métier de boucher même si tu étais apte à exercer des « activités davantage valorisées ». Avec superbe, tu t’enverrais sur l’épaule les quartiers de viande, mais ravalerais ta honte d’exercer ce métier, en partie compensée par l’affection de tes collègues, patrons et clients (clientes aussi, assurément). « He never killed animals », soutient Myrtie au moment d’apporter sur la table le haché de bœuf. Tu ne tuais pas les animaux, mais tu savais te divertir avec ou sans eux... Tu t’es esclaffé après avoir feint de rabattre sur moi la lourde porte de la pièce frigorifiée du marché Buywell et de m’enfermer avec les bêtes dépecées et les fesses de veau. Tu collais des vingt-cinq cents par terre et gloussais à la vue des dames juives qui se penchaient pour essayer de les ramasser.

À Myrtie je présente la photo où, assis à un comptoir de cuisine, tu lis Le Devoir en te rongeant un ongle. Une photo prise par une autre que moi, déchirée en quatre morceaux que tu m’avais apportés pour que je les assemble avec du ruban adhésif. Après avoir jeté un coup d’œil à l’image où tu presses contre ta joue un chaton siamois, Myrtie s’attarde à ma photo préférée. J’y ai capté le plus bel angle de ton visage et quelque chose de ton âme troublée sous tes airs souvent espiègles. Le portrait d’un homme qui se préparait en secret à emprunter le chemin censément sans retour. À la place d’un chat, une grosse bouteille en équilibre entre tes cuisses (bière à la main ou cigarette au bec, il fallait s’en accommoder). Ta mère évalue que, là, tu ressembles vraiment à un Irlandais. À ton père. Cette épaisse chevelure brune, ces yeux verts. Un Irlandais, oui, et à cent lieues de la caricature du boucher, costaud au teint rougeaud et cheveux en brosse.

Myrtie a failli te prénommer Ronald, comme l’acteur Ronald Colman qui faisait un malheur à l’époque, mais elle t’a nommé Malcolm Wendell. « It sounds good. » Ça sonnait bien à son oreille : Malcolm Wendell Walker. Elle t’a gratifié du prénom Malcolm en hommage aux anciens rois d’Écosse. La dernière année de ton existence, celle que nous avons passée ensemble – neuf mois en réalité –, tu insistais pour qu’elle t’appelle Malcolm et non Wendell. Ce prénom qui me déplaisait, elle te l’a donné en souvenir d’un autre acteur, Wendell Corey, et puis de Wendell Willkie, adversaire républicain de Roosevelt durant une campagne présidentielle étatsusienne. En ce temps-là, Myrtie raffolait d’Elvis Presley, de la musique de ballroom et des films américains. The Way We Were, The Godfather. « I loved movies till 1972. » Soudain chez Myrtie une indication temporelle précise. Est-ce sa retenue qui l’empêche de faire le lien avec la disparition d’Earl, la même année? Son compagnon parti sans laisser de trace, au génie à jamais méconnu. Anonyme comme toi.

Après ta mort, as-tu surgi dans les rêves de Myrtie ? Lui as-tu susurré des paroles de consolation dans son sommeil ? Il semblerait que non, du moins elle ne se souvient de rien. Je tais les mille fois où tu es venu vers moi la nuit. Pourquoi rendre ta mère jalouse rétroactivement? Le drôle d’air sur sa figure quand je lui avoue ne m’être jamais sentie autant aimée que par toi... Après tout, en dépit de son désir d’avoir une fille, tu étais son unique. Myrtie évoque les défunts qui apparaissent à leur épouse : « It didn’t happen with him. » Silence sur le tandem fils/mère et accent sur le couple mari et femme... Ce qu’elle devait te chérir au fond d’elle-même!

Elle a consulté les voyantes qui sévissent à la radio. « Is he in peace ? » À question désespérée, réponse réconfortante : « Oui, il est en paix. » Tu ne l’étais pas, je le sais, mais par quels mots le communiquer à Myrtie ? L’une des spirites a paraphrasé la Bible, lui recommandant de laisser les morts tranquilles parce qu’à les invoquer souvent, on les dérange.

De bon cœur, je mange la boulette de viande de bœuf sur laquelle repose un peu de riz assaisonné de chutney, la petite tête tiède de brocoli et les tranches de tomates pas tout à fait mûres. Repas à l’anglaise arrosé de thé. Ta mère distille au compte-gouttes de l’information sur ton père, qui a élevé sa famille à Liverpool. « He has children. It is better not to disturb him. »

Il serait vivant et tu lui ressembles.

Tu dois bien rire : si je me lève à demi de mon siège pour détailler les photos sur le haut du mur, Hilda jappe jusqu’à ce que je me rassoie. Vers 22 heures, la chienne réclame sa promenade nocturne après avoir réussi à me paralyser pendant les trois heures qu’a duré ma visite. Je ne suis pas allée au salon pour jeter un coup d’œil au portrait d’Earl.

Ta mère doit se réveiller tôt le lendemain. Je quitte la table tandis que, sans succès, elle ordonne à Hilda de se taire. Myrtie ne supporterait pas que de l’autre côté, là où tu l’as précédée, on soit désœuvré, elle qui travaille trois jours par semaine et récure encore, à 75 ans, les cuvettes de Westmount.

Elle me complimente sur mon short. « I used to wear bermudas. » Le soir, elle enfile tôt sa robe de chambre, sinon elle enlève au moins son soutien-gorge même si elle doit ressortir pour promener le chien... Cette soudaine familiarité contraste avec son attitude réservée. Malgré ses appréhensions, l’idée de ta renaissance entre les pages d’un livre lui plaît manifestement. Que Myrtie vive encore après toutes ces années, je l’interprète comme un signe : en effet, l’heure est venue.





Love cannot save you from your own fate.

Jim Morrison





À un défunt, on ne ment pas. C’est pourquoi je te le dis : ta mort m’a délivrée de tes désirs encombrants. Le 4 juin 1981, je te rencontre pour la dernière fois, je vais te voir à vélo, dans l’ouest de la ville, au marché Buywell. Nous dînons sur la Sainte-Catherine. Tu étrennes un jean et un t-shirt achetés pour me faire plaisir. Tu ris de ma surprise. Je te trouve beau et caresse tes cheveux, puis, dans la rue, tu m’embarrasses : « J’aimerais avoir des enfants avec toi. Veux-tu m’épouser? » Il y avait urgence en ta demeure. Si j’avais dit oui, aurais-tu eu l’énergie de museler ton mal ? Neutraliser ta bombe?

— Pourquoi cette idée de mariage alors que tu veux mourir?

— Je sais où je m’en vais.

— Vers ta mort...

— Ne parle pas de ça. La fin de l’automne n’est pas arrivée...

Non pas l’automne de ta vie mais celui de ta mort projetée. Pour détendre l’atmosphère, puisque tu m’avais révélé souhaiter en finir avant l’hiver, j’ai blagué : « Tu mourras quand je te le dirai, je dois réaliser un film avec toi dans le rôle du jeune premier...»

La meilleure façon de me garder : mourir. Ainsi, t’aimer devenait une seconde nature, indépendante d’amours incarnées. Tu me laissais à la fois libre et aimante. Peut-être cette situation contribue-t-elle mieux au bonheur secret de ta mère que si tu étais encore en vie à aimer éperdument une autre femme qu’elle?

Il me tarde de désengloutir le continent de ton histoire, d’ameuter le passé. Débusquer tes proches et tes connaissances, saisir mon courage, composer leur numéro de téléphone, expliquer ma démarche, remuer tes cendres, inspirer confiance, ménager une rencontre pour des souvenirs et un café, imaginer enregistrer l’entretien, ne compter en fait que sur soi pour retenir les formulations, le ton, les gestes, soupirer : il serait si commode de déposer le magnétophone sur une table et le laisser capturer la saveur du propos, des expressions, les méandres de témoignages sûrement impressionnistes vu le temps écoulé, la mémoire fragmentée. L’entreprise demande de l’espace, exige des heures. J’œuvre à me lester du poids du travail humain pour te présenter ta vie comme une procession. Dans l’infini, tu nages pendant que je patauge dans le fini de la matière. L’instant de la notation : un fil de fer entre ta vie et moi.

Depuis ta mort, tu es du côté de Dieu.

Après avoir pêché cette phrase dans la nuit, je produis le songe coutumier à des milliers d’endeuillés : tu n’as pas péri, tu réapparais après toutes ces années où tu te serais caché à mes yeux.

Sous les traits d’un autre, tu ressurgis au bout de vingt ans pour me rappeler de ne pas t’oublier et me stimuler à la tâche. Comme toi, il boit du feu avec une certaine régularité, pour se noyer dans la pitié de soi. Originaire de l’ex-Allemagne de l’Est, il séjourne chez nous, ce qui nous sort, Gabriel et moi, de notre routine de vieux couple. Au terme de trois mois de vie commune, H. rentre un matin bien avant la fin de son job au noir et, fait nouveau du moins à mes yeux, passablement éméché. C’est alors qu’un de tes avatars me serre dans ses bras. Je l’amène s’asseoir dans le solarium dont les fenêtres donnent sur la rue. Quelques minutes plus tard, deux voitures de police freinent devant la maison, dégageant une odeur de pneus chauffés, et stoppent à la diagonale du trottoir. « Il est là ! », s’exclame un agent à la vue de la tête de H. à travers la vitre. Le client d’un restaurant voisin a porté plainte contre lui pour voies de fait. H. se défend en anglais d’avoir frappé qui que ce soit et déballe sa vie : « I didn’t hit nobody... I am a loser because I come from East Germany. You can put me in jail, you are a policeman so you can break my face, yes, you can break my face but you cannot break my spirit. » Je croyais t’entendre.

Tu te souviens de cette fois où, ivre, tu as fui sans payer le café-bar Auprès de ma blonde ? Mise au courant de tes intentions, j’avais détalé, te laissant seul pour te défendre une fois rattrapé par le propriétaire, qui t’a forcé à régler l’addition. Cette fois, pas d’autre choix que de porter secours à notre hôte muni d’un visa de touriste et menacé d’expulsion du pays.

H., un instrument, un souffle sur ma main d’écriture.





La littérature, c’est le don des morts.

Danièle Sallenave





Sur ordre de Gabriel, H. a quitté notre maison à cause d’une déclaration d’amour provocante au deuxième jour de sa cuite, au vu et au su de mon compagnon à qui il en a profité pour asséner quelques vérités. Tout à fait ton genre, Malcolm. Les fleurs pour moi, le pot pour Gabriel. Fantôme, tu filais avec H. par la porte du garage au cours des trois matins consécutifs de sa beuverie : à grandes enjambées, il s’élançait vers un débit de boissons. Vers un sein, une déesse-mère, une dive bouteille. Il allait au goulot, passage étroit vers l’ivresse, le ventre universel. Pareil à toi. Ensuite, il a déguerpi comme tu es mort.

Tout ça pour que je m’enfonce dans l’écriture concentrée sur toi. J’applique les freins depuis des années bien que des antibrouillards illuminent de temps à autre les limbes de ton livre. Je n’ai pas toujours déchiffré les messages : ainsi, lorsque, au seuil de l’an 2000, un homme désireux de s’immoler par le feu m’a contactée, je n’ai pas rapproché le geste qu’il finirait par commettre et qui le brûlerait sans le tuer, des flammes que tu as enfantées par une nuit d’été. Je lui avais été recommandée pour l’aider à rédiger une lettre au premier ministre du Canada. Un Néo-Québécois pris malencontreusement pour un terroriste, avant même les attentats du World Trade Center, et mis en prison pour usage d’une figure appelée ironie, destinée à désamorcer la bêtise d’un douanier. L’immolation représentait la solution finale après moult démarches infructueuses afin de laver son honneur et d’obtenir réparation pour les sévices subis en prison, dont l’envoi aux autorités d’une lettre officielle qu’il souhaitait écrite dans un français impeccable. Assurément pas un terroriste : il engageait une femme pour ce faire et se confiait à elle. Avait-il été dirigé vers moi par la main du destin, comme un rappel de ma tâche ? Tu frappais à ma porte pour devenir quelqu’un, ce personnage, le tien, prophétisé par toi ? Le feu couvait depuis vingt ans et tu soufflais sur la braise. Maintenant les flammes crépitent. Un vrai petit soleil allumé pour un culte apollinien.

H., celui qui, à son insu, me poussait vers toi dans la pénombre, a laissé un vide. Vous unissent des détails insignifiants pour tout autre que moi : il a abandonné une paire de bottes noires dans la garde-robe, alors que, de toi, une chaussure d’un modèle et d’une couleur identiques m’avait été remise, une seule, retirée des débris.

Des pieds, remonter au sourire : vous étiez tous deux plus beaux de profil que de face et plus attirants sérieux que joyeux. Curieusement, votre rire compromettait votre charme.





L’amour des morts est le plus lumineux qui soit.

Christian Bobin





La nuit, les morts me voient-ils traverser, nue, le salon pour aller boire à la cuisine? Malcolm, me vois-tu ? La pluie me ramène à toi comme l’eau conduit l’électricité. Nous sommes samedi, jour d’automne et de funérailles des fleurs : les dahlias du jardin gisent sur la mousse de thym avant la mise au tombeau de leurs restes. Jour de la semaine où tu t’es volatilisé il y a plus de cinq lustres.

L’occasion m’est donnée de retourner au funérarium du boulevard Saint-Martin. J’aimerais bien me recueillir au lieu de ton dernier repos, mais aucune pierre tombale près de laquelle m’agenouiller : on doit plutôt se tenir debout les yeux à la hauteur de ton nom gravé sur une toute petite plaque de marbre commun qui escamote tes cendres dans leur urne, à Laval où je vis depuis quelques années. Je profite d’une autre existence de restes, ceux du père de mon éditrice, pour cesser de tergiverser et d’ajourner l’avancée dans le lac au fond duquel je discerne ton visage. Se rendre chez les morts exige un certain état mental. Toi, sous l’eau pendant que ton double me pousse dans le dos. Comme au temps où tu as failli provoquer ma noyade dans les eaux agitées de Copacabana, tout juste la veille d’un rituel de candomblé pour me prémunir contre toi, que j’ai décrit dans un autre livre. Aujourd’hui, l’étape du détachement finalisée, j’assume ta prédiction, anime ton personnage, tel un devoir de mémoire, me prouvant ainsi, du coup, ma capacité à aimer et à dépasser l’égocentrisme pourtant positif de l’autofiction. Je t’accorde plus d’importance qu’à moi, façon de parler, puisque tu es moi, je suis toi, ce qui n’a même rien à voir avec le fait que je ne nourrissais pas de passion brûlante à ton égard. Je t’aimais, toi, être humain, mon frère, et je te sacre personnage. Je t’exploite avec affection.

Laisse-moi te raconter ma visite au Mausolée Saint-Martin de Laval à deux pas de ton tas de poussière mêlée à celle d’inconnus peut-être, à deux pas de rien du tout excepté un symbole en forme d’urne, là où tu reposes dans une niche avec tes os calcinés pas même bons à polir les dents des chiens. En retard pour la prière au défunt, j’aperçois non loin du hall d’entrée un costaud juché sur une échelle. Il s’apprête à sceller la crypte de monsieur Alonzo avec une plaque de marbre blanc tandis qu’à l’étage inférieur, on sert le buffet pour les endeuillés. « Une niche bien grande pour une urne », ai-je fait remarquer à l’homme à mes côtés, qui s’avère diriger l’établissement et qui se charge d’éclairer ma lanterne : il s’agit de l’emplacement d’un cercueil. Il contient justement monsieur Alonzo dans son entièreté. À vingt pieds du plancher. Cet enfermement entre ciel et terre sans réduction du corps m’impressionne davantage que les cryptes souterraines des rois dans les églises d’Europe et du Brésil. L’entre-deux d’un oiseau figé en plein vol. La dénomination de ces sépultures accroît mon étonnement. Imagine, Malcolm : au lieu de transiter à deux reprises par le feu, tu aurais pu, contre trop d’argent pour ta mère, séjourner dans un enfeu. L’idée me paraît presque belle et le mot, poétique : toi, deux fois brûlé, logé dans un enfeu. Un enfeu dans un mausolée. Il y a très longtemps, dans l’ancienne ville d’Halicarnasse, la reine Artémise II fit ériger un tombeau grandiose pour son époux, le roi Mausole. Tu me vois venir avec cette phrase didactique textuellement extraite du dépliant remis par le directeur du Mausolée pour satisfaire ma soif d’information ? Sur le premier volet du prospectus, la statue du roi Mausole, le nez cassé par le temps. Mausole et mausolée, termes musicaux pour une comptine funèbre. Moi, je ne te chérissais pas assez, ni n’étais suffisamment fortunée pour t’ériger un monument même modeste. Mais je t’ai escorté au crématorium. Tu y as flambé pour la seconde fois alors que ton squelette en suspension aurait pu reposer longtemps avec sa peau.

Je t’aimais dans le monde des ombres plus que dans celui des apparences, dans l’univers où nous sommes de la même matière, où nous partageons nos ondes-particules avec la lumière et toutes les choses vivantes ou inanimées. Je t’aimais autant que je m’aime et que nous nous aimons. Je te désire aujourd’hui personnage à l’origine de mes mots qui marchent vers toi avec ta vie entre leurs mains.

Après l’ébahissement suscité par l’existence des enfeus, je suis descendue au sous-sol becqueter les légumes du buffet, dans la salle de réception connexe à une assemblée de niches décorées dans le plus touchant kitsch. Ensuite, je m’acheminai vers le lieu de ton dernier dépôt, à toi qui étais sans repos, selon ce que j’en sus ultérieurement...

Tu gis dans le bâtiment principal du complexe funéraire, à l’étroit dans ta niche, comme un chien de poche ou un pigeon, car cet espace de rassemblement posthume s’appelle un columbarium. « Il a une urne en laiton », me signale la réceptionniste qui me conduit vers ton nom sur le marbre brun. Tu disposes d’une urne de cuivre, toi dépourvu de biens. Vous êtes ici 4 500 tas de cendres unis pour le meilleur et pour le pire. Et tu habites à côté de Roméo et Desneiges, avec Lucien et Léonie au-dessus de toi dans leur case, et sous toi Gustave et Dolorès, gens qui ont tous fait leur temps sur Terre. Tu es là tout seul au sein de cet échec et mat, et rien n’indique ta naissance il y a un demi-siècle et ton envol définitif. Tu n’as pas droit à la datation. Pauvre jusque-là ? Je n’ai pas pensé m’enquérir du coût de l’inscription de huit chiffres sur une plaque de marbre. Cette absence signifie-t-elle opportunément que tu n’es jamais né et ne mourras jamais ? C’est bien ce qu’affirment les bouddhistes : nous ne sommes pas nés et ne mourrons en conséquence jamais. Mais tu es enregistré au funérarium sous le numéro 110930 LN675 LN04 Q 363. Ta case est-elle éternelle? Personne ne remuera ton amas de poussière biblique avant 2030, à la suite de quoi ton urne, on l’« enterrera avec d’autres urnes » non réclamées. Une manière polie d’insinuer la fosse commune. Fort d’un enfeu, tu serais là entre ciel et terre à perpétuité. Une étagère de salon te seyant davantage, je me porte volontaire pour te récupérer.

Qu’est-ce qui me prend de conter ta fin mélodramatique à la réceptionniste ? Elle note mes coordonnées, me demande si je suis l’épouse du défunt. Je me sens mise à nue, mais me rhabille en apprenant que ton dossier ne comporte aucun numéro de téléphone pour ta délivrance de la fosse aux anonymes. La dame paraît satisfaite d’inscrire le mien en cas de nécessité dans vingt-sept ans, ce qui me donne plusieurs fois le temps de déménager... Je me sens soudain vieille.

— C’est bien loin 2030.

— Vous êtes jeune, allez ! Vous serez encore là !

Les horloges et les rendez-vous fixés longtemps d’avance m’indisposent. Te ramener illico à la maison couperait court au décompte interminable. Je quitte le columbarium en réfléchissant à l’éternité de ta mort.





[...] ne dramatisez pas la vie.

Elle est bien assez dramatique sans qu’on y rajoute.

Max Jacob





Je te propose un nouveau rôle : celui d’un mari mort, toi avec qui je n’ai pas désiré convoler en noces. Le genre époux pour femme de lettres, celui qui soutient, filtre, protège, celui qui s’efface, empathique, tout en sachant commander : « Écris. » Le mari médecin de Gabrielle Roy, l’époux compréhensif de Virginia Woolf, mais non je ne compare pas les talents... Tu es mort; qu’à cela ne tienne, jouons. Je t’invente une survie, ô toi mort-vivant.

« Ne change surtout pas. » Tu es le seul à m’avoir accordé ces mots qui me justifiaient tout entière d’être moi-même. C’est pourquoi je te nomme mari imaginaire. Le compagnon que j’ai ne me sert pas de faire-valoir en écriture : Gabriel estime que je devrais m’effacer et n’écrire que sur les autres. Qu’il ait raison ou pas importe peu, vu mon incurabilité. Je comptais tout concentrer sur ton personnage, écouter le conseil de Gabriel, mais je m’immisce constamment dans l’histoire. Pas foutue de bâtir un vrai roman avec un destin comme le tien. Pourtant, tous les ingrédients sont réunis : enfant né d’une fille-mère et d’un père inconnu; placé à la crèche; devenu alcoolique, homme à femmes, charismatique; mort tragique et prématurée. Fâcheuse inclination à m’inventer en même temps que toi, ma créature. Nous ne sommes pas séparés; je me tue à le répéter. Ainsi, que je parle de toi ou de moi, franchement, ça revient au même; tu dois le savoir depuis ce non-lieu où tu te meus ?

Un moineau sans vie dans l’entrée du garage cristallise mes pensées après une après-midi écoulée avec une dame rencontrée pour préparer le récit que je déroule sous tes yeux. Elle maquille les femmes mais aussi les morts, et croit aux oiseaux messagers de l’au-delà. Quand elle poudre le visage des macchabées – non pas verdâtre ni blanc, contre la croyance, mais rouge violacé –, elle se sent assistée dans l’opération. « Le mort m’aide à le maquiller. »

Une chance que les désincarnés nous accueillent dans la liberté. Gaine si étroite que l’humainerie. Ce n’est pas toi qui me jugeras morbide, tu n’en es plus à ces superficialités. Mort et morbidité ne sont pas synonymes, bien entendu. Au moins à toi, rien à prouver de ce côté-là. Ça me rend extrêmement libre de t’écrire ce que je me retiens de dire aux humains même ouverts aux choses immatérielles. Tu me sers, le sais-tu ? On ne pourra me reprocher d’abuser de termes compliqués, ni d’être inaccessible au commun des mortels. Pour rejoindre les vivants, écrivez aux morts. La Brésilienne Clarice Lispector en sait quelque chose : « l’approche de toute chose doit parfois passer par le contraire de ce qu’on approche ». Merci, Malcolm, de continuer à m’aimer en esprit, puisque la chair a péri et qu’entre nous pas de drame, plus de jalousie; en revanche, une satisfaction du sixième sens. Ma mémoire de toi murmurera jusqu’à la fin de mon temps. Mon compagnon en cette vie veille sur mon corps tandis que tu jouis de l’atemporalité.

J’oublie parfois l’idée même que je suis engagée dans ce projet de conversation prolongée avec toi, qui cessera à une date indéterminée. D’autres fois, je te fuis, surfant sur une mer d’activités. La vie regorge de manifestations mystérieuses ou de coïncidences surprenantes. Elle se charge, tôt ou tard, de me jeter aux yeux autant de signes que je veux en saisir; par exemple, samedi dernier, en visite à la Maison des arts de ma ville, je tombe sur un tableau intitulé Rue Plessis. Tu remontes à la surface : c’est dans cette rue du quartier gai que tu t’es « éteint » et j’en suis là dans le parcours à rebours du fil de ton existence. Prochaine étape en effet, retourner rue Plessis, au rez-de-chaussée de l’immeuble, où tu as tout endommagé après t’être endormi, une cigarette aux lèvres. T’évoquer sans t’invoquer, car, oui, il faut laisser les morts avec les morts. Apprendre à naviguer entre les mondes en évitant de faire des vagues. Je pratique cet art dans l’anonymat.





Et la stupéfaction de ressentir cet atroce dévoilement

comme salubre et non morbide.

Suzanne Lilar





« Je suis allé au corps. La tombe avait pas plus de quatre pieds ! Il devait être recroquevillé là-dedans ! Ça se peut-tu ! » L’ancien propriétaire de l’immeuble de la rue Plessis s’indigne de la taille du cercueil trop petit pour toi, comme un fœtus à terme dans un ventre. Dès mon arrivée, Roger me conduisait à la porte de sa chambre pour me sensibiliser à un dessin érotique accroché au-dessus de son lit, avant de me faire défiler devant les pages laminées suspendues au mur du corridor : des articles dans les deux langues officielles sur sa maison vendue quelques années après ta mort. De sa Beauce natale, en passant par New York et les Antilles jusqu’au Mount Stephen Club de Westmount où il secondait le directeur dans ses fonctions, il me résume son cheminement personnel et professionnel. Un roman. Tu sais comment sont les gens : il suffit qu’on s’intéresse un tant soit peu à leur existence pour qu’ils déballent leur vie à nos oreilles. Roger n’échappe pas à la règle. Les fesses sur le bord du divan, je m’exerce à l’écoute active. Sauf que je traque ta vérité, pas la sienne, même si j’ai apprécié qu’il fournisse une autre pièce du puzzle, m’orientant vers ta double identité et l’Angleterre d’adoption de ton père. Jadis à l’emploi de l’hôtel Reine-Elizabeth de Montréal, Roger a versé à boire aux Beatles, étoiles montantes de Liverpool, port d’attache de Jimmy Lathan... Une serviette de service méticuleusement pliée sur son avant-bras, il a aussi apporté son repas à la reine mère, une femme aimable et généreuse; la dame la plus extraordinaire qu’il ait rencontrée, «pas comme sa fille », l’actuelle reine, croisée à l’hôtel Astoria de New York.

Il évoque ensuite Lady Godiva à cause d’un des bibelots de céramique en vue sur l’étagère du salon, devant laquelle je suis assise. Un cadeau offert à sa mère et dont il a finalement hérité; du plus pur kitsch. Couverte de ses seuls cheveux, la Lady Godiva du récit du treizième siècle a traversé nue sur un cheval blanc la cité anglaise de Coventry ; la mettant au défi, le comte Leofric, son époux, le requérait en échange de la baisse d’impôt réclamée pour le peuple par la dame bienveillante, ton genre en féminin. Sir Malcolm, le valeureux.

Roger a égaré les originaux en français sur l’édifice historique bâti par Sir William Edmond Logan en 1840 et impeccablement entretenu où, comme un concierge, il occupait le logement le plus exigu, près de la porte cochère. Il me tend les coupures de presse des quotidiens montréalais anglophones. Une incitation à me tremper à cette langue avaleuse de francophones d’Amérique.

Dans les années 1970, un gendarme de béton accueillait à l’entrée les cars de touristes dans ce « petit coin d’Europe en Nouvelle-France ». Artiste à ses heures et respectueux de l’autorité, Roger avait réalisé la statue coiffée d’un képi. His home stops traffic – and it’s no wonder titrait le défunt Montreal Star à propos de ce hâvre où tu t’es dématérialisé à cinq minutes du métro Beaudry ; à sept minutes de la station Papineau ; à six cents pieds de Radio-Canada; à l’ombre de Télé-Métropole; à deux pas de la place Dupuis ; à huit minutes de la rue Saint-Denis ; à dix minutes (en auto) de l’île Sainte-Hélène. Roger avait transmis à l’intention d’acheteurs potentiels des points de repère sur le bâtiment à la façade rénovée dans le style espagnol en stuc blanc, dont l’environnement immédiat permet une multitude de possibilités et même celle de mourir, n’est-ce pas?

Alarmé par l’odeur, le voisin de palier avait mis la main sur le mur mitoyen, trop chaud, et réveillé Roger qui alerta la caserne. À leur irruption dans la cour intérieure, les pompiers s’informèrent sur une éventuelle présence humaine dans le logis emboucané, où Roger se hasarda bientôt. En tâtonnant, il toucha ton pied. Tu « dormais » sur un futon à même le sol dans le salon de Christian, dont tu gardais les pénates pendant ses vacances en Gaspésie. Cuver ton vin a constitué ta dernière activité, et peut-être rêver, qui sait ? Bourré, tu n’avais pas pensé à ouvrir la fenêtre avant de t’effondrer. Les pompiers ont refoulé notre aventurier Roger qui, à quatre pattes, s’était faufilé dans le fumoir après avoir entrouvert la porte : tout aurait pu exploser en raison d’un subit apport trop important d’oxygène. Il fallait procéder précautionneusement pour éviter le mariage explosif de l’air avec la chaleur intense et le combustible. La fumée a dû te ravir très vite. En trois minutes? Sans lutte en plus, car tu avais sombré dans un sommeil éthylique. Ensuite, quelques flammes n’auront été peut-être qu’une caresse de la lumière sur tes joues.

On t’a déposé sur une civière au milieu de la cour. On a tenté de te réanimer, sous le regard aveugle des vignes voyageuses et des bégonias débordant des boîtes accrochées çà et là aux balcons en fer forgé des huit logements. Le sexe couché docilement contre ton aine, tu gisais, blanc et nu tel une Lady Godiva sur un cheval noir... Roger tremblait face à ta nudité, et à l’idée de perdre sa propriété – restaurée à la sueur de son front au long d’une décennie. Tu gisais à côté d’une réplique de la fontaine bruxelloise du Manneken Pis, dont le zizi statufié avait offensé une voisine qui dénonçait la pornographie infantile... Tu gisais, blanc et nu, veillé par les lions emblématiques des Indes qui, solennels comme des sphinx, règnent jusqu’à aujourd’hui dans la cour. Roger avait racheté la sculpture d’un marchand de ferrailles chez qui elle aurait autrement achevé sa vie après son passage par le pavillon indien de l’Exposition universelle de 1967. Gravée sur l’abaque de la pièce, une devise en sanskrit, citation extraite des Upanishads : « Seule la vérité triomphe. » Je la cherche. Roger dit-il vrai? Contrairement à la rumeur, il prétend n’avoir photographié que les dégâts que tu as occasionnés; pas ton corps nu.

On a allongé sur toi la « belle couverture » achetée par Roger la semaine d’avant – « cinquante piastres ! » – et qu’on ne lui a jamais rapportée. À l’hôpital Saint-Luc, on a constaté ton décès.

Tu n’étais pas de la couleur du charbon, mais rouge par endroits. Tu n’as pas brûlé deux fois mais une seule : au funérarium. Mon romantisme en prend pour son rhume. Tu serais plutôt mort fumé comme un saumon. Un « feu de boucane » dans un des innombrables matelas, le dernier sur ta route.

Environ un an après ta mort, une femme a sonné chez Roger : elle a insisté pour obtenir des photos de toi. En vue d’une soi-disant séance spirite. Des « folleries », d’après Roger qui l’a sommée de débarrasser les lieux. «Le petit jeune homme ! Il m’a causé bien des ennuis ! » Ce n’est qu’après l’avoir laissé à ses souvenirs que j’ai réactivé mes circuits : l’inconnue était mon émissaire. J’avais effectivement chargé notre amie commune d’entrer en possession des clichés qui me prouveraient que tu étais bel et bien mort.





C’est ma tournée

seconde universelle

et mémoire pour tout le monde

Patrick Coppens





Si ça n’avait pas existé, il faudrait l’inventer : le rapport des pompiers sur la tragédie du 7 juin 1981 a brûlé, il y a quelques années, avec les archives du Service des incendies de la Ville de Montréal. C’est un ami pompier qui me l’annonce. À l’époque, il était affecté dans le secteur centre-sud où ta vie aboutirait, mais, victime d’un infarctus peu de temps avant, il avait été relevé de ses fonctions. Sinon, c’est lui qui aurait porté ton corps dans ses bras au milieu d’une cour fleurie de la rue Plessis.

J’avais failli te précéder dans un brasier, quinze ans auparavant. Une cigarette... Ma sœur Lucie avait passé la soirée avec des copains au sous-sol, où le feu se déclarerait dans la nuit. Étincelles sur un sofa de cuirette ou mégot mal éteint, nul ne le saurait jamais. Notre serin avait péri; les œufs étaient cuits dans le réfrigérateur, nos biens consumés ou noircis, mais pas de mort à lamenter. T’en ai-je déjà parlé? Je ne crois pas en avoir été traumatisée, au contraire de ma sœur qui, des mois durant, troubla le sommeil de Marie, notre aînée : « Me semble que ça sent le roussi ! »

Mon père avait crié. «Au feu, les enfants ! » Pas encore endormie, Marie réveilla aussitôt les autres membres de la famille, nous pressa de sortir sur le toit et se chargea de la cadette tandis que j’essayais la voie traditionnelle, l’escalier conduisant au rez-de-chaussée. La fumée épaisse s’y était élancée lorsque mon père, pistant l’odeur de caoutchouc chauffé, avait ouvert la porte du sous-sol.

Étendue par terre, en haut de l’escalier, je m’en allais déjà, engourdie par le génie du feu qui use le plus souvent de la fumée pour attirer ses proies. À l’étage des chambres, Marie me cherchait à tâtons. Elle finit par toucher ma chevelure, l’agrippa et me traîna jusqu’à une fenêtre où les bras de ma mère me saisirent. Sa mission accomplie, Marie s’évanouit contre le calorifère vertical juste sous la fenêtre, avant d’être tirée à l’extérieur. Elle ne cessera pas sur-le-champ de fumer, seulement beaucoup plus tard après s’être assoupie une cigarette aux lèvres, puis éveillée par une brûlure à la poitrine.

«Mourir asphyxié est une vraie belle mort», évalue, quarante ans après l’incendie, Marie qui nous avait sauvé la vie. Smoke is a drug... En ce qui te concerne, je présume que, vu ton état d’ébriété avancé en cette nuit de juin 1981, tu n’as même pas joui de partir en te sentant allégé de tes fardeaux.

J’aurais souhaité t’écrire plus longuement, mais minuit a sonné et je suis à nouveau sauvée. Ne serai pas changée en citrouille. Mon carrosse peut continuer sa route sur la voie cahoteuse que j’ai choisi d’emprunter à l’intérieur de moi, celle de l’écriture ou ma mort, du combat incessant entre ma mollesse et les mots.





On ne peut se dépêcher que vers la mort.

Dialogues avec l’ange





Faute de mieux, je barbote dans ton étang transmué en océan par la magie de la mémoire. Sais-tu la difficulté d’aller te lire dans les profondeurs ? Le souffle requis pour descendre vers toi, contourner la coque de ton épave et s’y infiltrer ? L’écriture constitue un sport extrême et la plongée sous-marine, une activité dangereuse qui demande préparation. Je m’y entraîne donc depuis des mois. J’aime la clarté des airs, la chaleur sèche et les eaux contemplées de la terre ferme.

Je veux m’inscrire dans le corps de ton histoire, nager autour de toi, mais faire des ronds dans l’eau et agiter la surface ne me suffisent pas. L’épave doit être explorée. La bonbonne d’oxygène est prête. J’ai enfilé l’habit de plongée.

Je vais vers ton paradoxe. L’eau et le feu réunis. Vers toi, dans le feu éthylique de ton embrasement final. Toi, consumé par l’alcool, une fille-mère, un marin d’eau salée et l’insondable.

Je m’insurge contre le roman de facture classique, celui que je suis en train de ne pas écrire. Aucune motivation pour une narration sans exubérance, ni éclatement, sans métissage et, malgré le désir d’autrui, moi incluse, pour les bonnes histoires au coin du feu avec dénouement spectaculaire. Bien que ta fin, buisson ardent, fonde le récit que je te donne à toi et à qui en voudra, je la jette d’emblée en pâture, évitant la transformation du lecteur en pavlovien tourneur de pages. Aussi longtemps qu’il le faudra, je veux être celle qui marche dans ton histoire. Et que les épisodes s’entrelacent, que les temps fusionnent, que morts et vivants se télescopent.

Le temps n’existant qu’à la gauche présumée du cerveau, tu viens tout juste de mourir par une belle nuit chaude et Christian, revenu précipitamment de L’Islet-sur-Mer, en est encore abasourdi. Il vient de tout perdre dans l’incendie de son appartement, y compris toi, son copain qu’à l’instar de tous tes amis il prénomme Wendell. Vingt ans après notre dernière rencontre, nous nous fixons rendez-vous pour la veille de la Saint-Jean-Baptiste, par affinité occulte avec les flammes du feu festif traditionnel.

Sur la table de chevet de ton lit de mort, Hiroshima, mon amour de dame Duras, que tu m’avais emprunté au début de la semaine. Une histoire d’amour impossible entre la Française de Nevers et un soldat allemand tué presque sous ses yeux le jour de la Libération, entre elle puis un Japonais rencontré à Hiroshima, juste avant son retour à Paris. Toi aussi, tu t’es fait avoir par ton destin : le temps t’a manqué pour mourir en pleine conscience à la fin de la pièce que tu composais avec ta vie. Je t’ai incendié chaque nuit pendant des mois... C’était écrit dans ce livre abandonné sur une table de chevet, dans une nuit fatidique où je n’étais pas avec toi parce que j’avais rejeté ta compagnie ce samedi soir-là. Ce n’est pourtant pas moi qui t’ai incendié. C’est l’alcool et ta tabacomanie, drôle de mot qui ressemble à une danse.

J’ai dû reporter le rendez-vous avec Christian, mais inutile d’envisager que la vie ne suive pas son cours et que cesse ce travail vers toi, tronçonné par la dissémination de mon existence.

Pourquoi ne pas m’exercer à inventer ? Pourquoi m’accrocher à une prétendue réalité qui, comme on le sait ou non, représente une illusion d’une illusion? Par défaut d’imagination? Par fidélité à une vérité non absolue ? Par désir de me mesurer à la petite histoire, déjà que la grande a tout faux? Pour l’ensemble de ces raisons et pour aucune d’entre elles?

Un tel état d’esprit est exigé de moi que je dois me reposer sur un instinct qui défie, par son fonctionnement en apparence chaotique, le monde programmé où nous surnageons, étranger au courant souterrain de la vie organique. Le bourgeon éclôt quand l’assouvit une quantité suffisante de rayons solaires et d’eau de pluie. Le bouton de la fleur ne prévoit rien. J’essaie de lui ressembler, j’œuvre à l’imitation du bourgeon dans ma quête du mystère de la mort.

Une amie qui ne t’a pas connu, mais à qui je parle de notre roman, me demande souvent de tes nouvelles : « Et Malcolm ? Comment ça va ? » Tu vois, ta vie se prolonge à travers moi. C’est ma façon de t’aimer. Il y a quelques jours j’ai rêvé que j’essayais de te convaincre de ta mort. Je me suis réveillée en songeant aux hommes qui meurent depuis mon enfance. Ce grand-père que ma mère ne pouvait plus héberger et qui pleure, alléguant que, sans moi, il mourra; peu après son départ de la maison familiale, il s’éteint. J’avais cinq ans. Puis un ami de mon frère, jeune homme de vingt ans, deux fois plus âgé que moi, qui, en me tendant dix cents, me propose un rancard : « Tu viendras me voir dans dix ans » ; victime peu après d’un accident de voiture fatal. Et toi, Malcolm... Attablés au Faubourg Saint-Denis, nous discutons de Hiroshima, mon amour, après la projection du film.

— Je ne sais pas pourquoi je pense ça, mais j’aimerais que tu meures littéralement d’amour pour moi.

— Oui, je le veux, as-tu acquiescé.

C’est peu après que tu m’assènes ta phrase sensationnelle sur le personnage romanesque que tu deviendras. La fatalité me flairait, mais je ne l’entendais pas approcher au galop.

Christian ne répond plus à mes appels.





Il n’y a pas d’inconnus, simplement des amis

dont on n’a pas encore fait la connaissance.

Proverbe irlandais





La surprise de Jean-Paul à l’écoute de ton nom ! Depuis vos soirées arrosées, ton complice n’a pas déménagé, foi d’annuaire téléphonique. En bon avocat jaugeant les situations en fonction de leur caractère conflictuel, il ne voyait « pas de problème » à m’accorder un entretien. Je hume la dite réalité de ton passé dans l’air autour de moi après la conversation avec Jean-Paul et me sens joyeuse, rajeunie. Tout indique néanmoins qu’il va t’évoquer entre deux cas, toi dossier classé depuis belle lurette, que je fais rouvrir pour gagner des souvenirs.

Des colonnes statuaires ornent la salle d’attente du cabinet de l’avocat Jean-Paul, rue Saint-Denis. Je l’observe furtivement par la porte entrouverte de son bureau. Informé de mon arrivée, il s’active à libérer une chaise d’où glissent des documents empilés qu’il ramasse aussitôt avec empressement. L’habit ne fait pas le moine, toutefois son allure et son environnement m’assurent que la vie vous aurait séparés. Lui, en veston cravate, courbé sur sa table de travail croulant sous la paperasse; toi, en sarrau de boucher, avec ton pantalon de velours usé, parmi les quartiers de bœuf à dépecer. Par contre, non pour le motif que je supposais, puisque vous aviez déjà tous deux endossé à l’époque vos rôles sociaux, mais parce que t’accompagner des années durant dans ton intempérance tenait de la gageure.

Vous vous assembliez rue Plessis, petit essaim sécrétant le miel d’une fête perpétuelle, dans cet ancien manoir et ses dépendances, converti en unités d’habitation louées par tes copains. L’aménagement original de la cour intérieure prêtait à confusion. Jean-Paul se souvient avec un plaisir évident des deux touristes étatsusiennes qui, à la vue des tables dressées dans la cour, s’y étaient installées pour se restaurer; le quiproquo éclairci, vous les aviez invitées à rester et elles avaient fini par passer la nuit avec deux des membres de votre bande.

Christian, « l’âme du groupe », s’entourait de belles amies que vous « ramassiez ». Amoureux des mâles, il se plaisait dans le rôle d’entremetteur pour ses compères hétéros, mais hors de question que la gent féminine les lui subtilise trop longtemps ou que les aventures s’éternisent.

Année après année, votre bande festoyait avec tous les honneurs la Saint-Jean-Baptiste. Un soir, vous avez décroché la feuille d’érable fichée sur le porte-drapeau du bureau de poste local et l’avez lancée dans le feu de joie. « Plus nationaliste que René Lévesque », tu palabrais sur les similitudes entre Irlandais et Québécois pure laine. La Saint-Jean, vous la célébriez à Saint-François-du-Lac chez un autre de vos potes dont l’épouse se fatiguerait un jour de vos beuveries et coups pendables. Une fois, tu te serais vanté à l’oreille des fêtards d’avoir troussé dans le champ de maïs l’épouse de Ti-Jean-les-Bébittes, à la suite de quoi cet exterminateur de métier avait frappé l’infidèle après avoir failli t’assassiner. (Mort aussi, celui-là, d’un accident de la route suspect. L’as-tu croisé sur un nuage?)

Tant mieux pour toi, tu bénéficiais de la protection de tes amis qui flanchaient à l’heure de t’abandonner à ton sort. Même quand tu as désiré si fort casser des vitres d’auto, Jean-Paul ne t’a pas lâché; il t’a même proposé de fracasser celles de sa voiture, puis, après t’avoir donné une jambette, il te maintenait au sol pour t’éviter de commettre une ixième bêtise.

Hormis tes épisodes d’agressivité, tu étais convivial et rigolo, attachant. Le Malcolm bucolique portraituré par ton camarade, je le méconnais : tu es à mes yeux un picoleur si urbain que te camper dans une scène champêtre relève du surréalisme. Ce n’est pas toi vautré dans la plantation de blé d’Inde; mais c’est toi, oui, avec la blonde d’un autre... En mentionnant ton ardeur à la bagatelle, Jean-Paul me lance un regard interrogateur. Il pense peut-être me la révéler, me blesser, me tailler des cornes posthumes.

Par ailleurs, qu’est-ce que cette grossièreté du geste, accentuée par un « pouet-pouet » juvénile, prenant pour cible les seins généreux de l’amie Diane ? Franchement « disgracieux », Jean-Paul a raison. Le taux parfois hallucinant d’alcool dans ton sang t’apparente à Andy Capp auquel, d’après Jean-Paul, tu t’identifiais. Il me recommande la lecture de divers numéros de ta bande dessinée préférée. « Andy Capp a l’air superficiel, comme ça, mais il a une philosophie. Lis-en plusieurs, tu verras. »

C’est Jean-Paul qui a défendu Christian poursuivi par les assureurs de Roger qui t’aurait photographié avec son polaroïd avant tes Grandes Vacances. L’évidence sautant aux yeux, on se dispensa de l’enquête : tu étais à la fois la cause et la victime de la tragédie dont la responsabilité des dégâts échut à Christian, fautif pour t’avoir prêté les clés de sa maison pendant son absence. Dépourvu de police d’assurance depuis un différend avec sa compagnie au sujet d’une réclamation de bicyclette volée, il avait perdu tous ses biens et toi au milieu d’eux.





La différence qu’il y a entre un Canadien anglais

et un Canadien français, c’est que le Canadien anglais

se prépare à faire une bonne vie pendant que le Canadien

français se prépare à faire une bonne mort.

Rodolphe Mathieu





Le 7 juin 1981, vers 4:30 A.M., un feu s’est déclaré dans le logement loué au défendeur.

Sous les voûtes du Palais de Justice, dans le dossier du procès MET General Insurance contre le gentilhomme Christian Poirier, j’anticipe la découverte de photos. Mon cœur s’emballe à la pensée que le dossier tendu par le fonctionnaire recèle peut-être ton image, la preuve de ta mort physique. Accoudée au comptoir du Service des archives, je jette un premier coup d’œil au manuscrit du procès-verbal et je lis liesse là où l’on indique que des photos en liasse ont été présentées à la Cour. « La liesse, ce n’est pas dans le style du Palais », commente le bureaucrate à qui je fais part de ma méprise. Pas de clichés dans le dossier, m’avise-t-il, ou alors ils ont été détruits. Déçue et soulagée, mes deux faces de Janus.

Tu t’es endormi et le feu a pris naissance dans le matelas sur lequel tu étais couché. Les pompiers t’ont retrouvé au pied du lit aménagé pour toi dans ce salon où la fumée était très épaisse... Cette personne a été transportée à l’hôpital par ambulance, mais il (sic) a été déclaré mort dès son arrivée.

Appelés à la barre comme témoins français, Roger Letendre, propriétaire de l’édifice, et Christian Poirier, 38 ans, technicien en radiologie qui a eu le malheur, prétend MET General Insurance dans son action de recouvrement à la suite d’un feu, de savoir que Malcolm Wendell Walker avait l’habitude d’oublier des articles de fumeur et ainsi de mettre des propriétés autres en danger.

Ton copain Guy, autre locataire de la maison où tu mourrais, m’offre un cadeau : des poèmes signés de ta main. Ça valait la peine de m’engager hors de ma tanière lavalloise par un lundi soir de grand froid pour atteindre le quartier gai de Montréal. Si je comprends pourquoi tu me dissimulais tes élans lyriques, ils me parlent néanmoins de toi, ces vers intitulés « Poême de l’Inconnu» (sic) que tu signes d’un complément d’agent interrogatif : par un inconnu ? Dans « La taverne », ton moins mauvais texte, tu t’essaies à la troisième personne, comme l’ours tente en vain de se camoufler derrière l’arbre : Il boit souvent sa vie dans une soirée; tu nous y entretiens d’un compagnon de fût, de la vie dans les bars, de la course au corps pour ne point dormir seul, mais aussi du cri de ta naissance, du grand soulagement que te procure la Nature, des étoiles amies du nuage qui pleure comme l’humain, des étiquettes qu’on nous colle au front, des foules stupides et des endormis, des gens du Québec incapables de se donner un pays et que tu exhortes à ce faire, de la solitude fidèle comme une ombre, du fil de la vie – comme il est beau ce fil – tenu à chacune de ses extrémités par la mise au monde et la mort.

À la dizaine de feuillets photocopiés, Guy a agrafé un court article sur deux incendies survenus dans la ville, à l’aube du 7 juin 1981.

MORT APRÈS S’ÊTRE ENDORMI AVEC

... SA CIGARETTE

C’est de toi qu’il s’agit dans l’entrefilet coiffé d’un titre à l’humour de bottine. À bien y penser, avec le recul des ans, il te convient. Dormir avec une femme comme avec une cigarette et se consumer ! Dans le Journal de Montréal, tu deviens un Gaspésien en visite chez des amis. Tu as sans doute là encore bu ta vie, oui, dans la soirée avant de retourner t’échouer sur un matelas dans un salon amical. Tu t’endormais partout, dit Guy chez qui tu as séjourné pendant quelques mois. Vous refaisiez le monde dans vos conversations, du dîner au souper assis à la même table jusque tard dans la nuit. Tu distribuais les mots d’esprit. Autodidacte, tu lisais Platon. Guy te respectait pour ton intelligence et ta sagacité. Tu mouillais ton lit, causais des ennuis, mais les gens t’aimaient malgré ton alcoomanie. Tu avais recours à des méthodes pas catholiques pour libérer une table à votre arrivée au Pierrot et vous y asseoir, entre autres, le « pouet-pouet » sur les seins des clientes... Je veux croire que tu étais déjà très soûl; quand tu l’étais moins, tu savais démontrer plus de raffinement et lancer des phrases hameçons telles que Viens avec moi faire des ombres chinoises sur les murs.

« Je doute que tu n’aies pas été en amour avec lui », conjecture Guy qui s’interrogeait souvent, avec une « grosse pointe d’envie », sur les motifs de ton succès auprès de filles « belles et intelligentes ». Tu commandais toujours deux bières à la fois : ton inconscient collectif irlandais? Dans l’île de ton père, cette stratégie autorisait la clientèle à rester sur les lieux pour finir ses consommations, une loi interdisant alors l’achat d’alcool après 23 heures les soirs de semaine. Tu trippais sur Harold et Maude (demander à ta mère ce qu’elle en pense), sur Jonathan Livingston le goéland. Comme épigraphe à tes poèmes, un extrait du récit de Richard Bach : « Le Paradis n’est pas un espace et ce n’est pas non plus une durée dans le temps. Le Paradis, c’est simplement d’être soi-même parfait. »

Guy juge ta mère responsable de ton « état ». Myrtie a peut-être joué au yoyo avec toi. Mais la responsabilité de Jimmy Lathan ? Si les absents ont tort, ton père, évaporé de longue date, ne doit-il pas assumer une part de la « faute » ?

« Je réalise qu’en écrivant sur Wendell, tu vas lui donner une portion d’éternité », conclut-il à voix basse.





Voici alors la conclusion :

qui boit de l’alcool peut brûler comme de l’alcool.

Gaston Bachelard





Reçu par la poste une série de douze Andy Capp après avoir remporté le lot aux enchères électroniques d’eBay. La BD du Britannique Reg Smythe étant épuisée, je me suis rabattue sur les moyens à ma disposition pour vérifier ta parenté avec le bougre à casquette. Crois-tu que ces comic books m’apprendront à savoir m’« amuser » ? Toute la journée, la douzaine de petits livres m’a fait signe jusqu’à ce que je me décide à « rencontrer » Andy Capp qui, ma foi, te ressemble : cigarette au bec, dépendance à la bouteille, chutes, frasques et espiègleries. Merci pour la récréation inespérée.

Tu flottes dans l’air tandis que je tourne les pages, égayée par l’humour british. Comment la lecture d’un comic book (une façon de me colleter avec l’anglais de la rue) peut-elle enfanter ton image avec une telle précision ? Ainsi toi, intentionnellement vêtu de blanc pour assister au baptême du neveu de ton collègue Gérard l’Haïtien, préposé aux fruits et légumes chez Esposito, blanc-bec en blanc dans une marée de Noirs, tu avais failli déclencher une bagarre.

Te lire à travers un personnage de papier, ivrogne manipulateur et sympathique (puisque pour manipuler, il faut convaincre, et à cette fin, besoin est de susciter la sympathie). Connais-tu tous les méfaits du lascar? Alors tu as vu, comme moi, que dans WHAT NEXT, ANDY CAPP ?, il a mis le feu au plumard conjugal en s’endormant avec une cigarette allumée! Derrière lui, posté au pied de l’escalier, un pompier arrose le haut des marches pour se frayer une voie vers la chambre à coucher. Un « hic » dans une bulle insinue l’état d’Andy qui, les bras croisés sur la poitrine, paraît résolu à nier sa responsabilité dans l’accident. À ses côtés, sa femme use de sarcasme : ALL RIGHT, ’AVE IT YER WAY – THE BED WAS ON FIRE WHEN YER GOT INTO IT ! Quelques pages plus loin, le popotin fleuri de Florrie en train de souhaiter la bonne année à son époux écroulé sous une table jonchée de bouteilles de bière que je me suis amusée à compter : dix-sept, en plus de celle qui gît par terre en compagnie de bouchons décapsulés et des pieds d’Andy, chaussés de bas de laine. ’APPY NEW YEAR, PET !





« Ne meurs pas, je t’aime tant ! »

Mais le cadavre, hélas! continua de mourir.

César Vallejo





Ma prédécesseure sur la longue liste de tes bouées de sauvetage est venue me chercher hier. En réponse à mon appel de la semaine précédente, elle me téléphonait pour me proposer une rencontre à une heure d’avis. « Je l’ai aimé... Je l’aime toujours.» Les silences prolongés entre ses phrases m’avaient donné à sentir la crainte de Chloé à revenir sur une liaison avec l’être «le plus vrai, le plus authentique, le plus à vif » jamais mis sur sa route. Elle t’en a voulu de mourir. Nous avions la colère en partage : la sienne s’étendait à la vie et à son impuissance face à tes « problèmes » et ta désinvolture; la mienne, à la perte soudaine que tu me faisais subir, celle de ton amour fou.

Par la fenêtre, je l’ai observée descendre de sa voiture. À tes funérailles, je l’avais aperçue pour la première fois, mais je m’étonnai à nouveau de sa coiffure à la garçonne et de la diversité féminine à laquelle tu t’adonnais. Je lui ai ouvert la porte et elle a plongé ses yeux intenses dans les miens. J’ai pensé à ce film dans lequel les maîtresses du défunt se fixent rendez-vous.

Une fois sur le boulevard Saint-Martin, Chloé commence à déballer ses souvenirs à mon oreille avide. Distraites, nous sommes presque parvenues au pont Papineau, à la hauteur du columbarium où se blottissent tes cendres. Depuis quelques minutes déjà, nous avons dépassé le café La Brûlerie.

Toi, l’être le plus proche de qui elle a été dans sa vie, « mâle capable de se livrer », raison pour laquelle Chloé se considère privilégiée de t’avoir connu. Tu es entré dans sa vie en même temps que tu franchissais le seuil de la discothèque Les Retrouvailles, rue Saint-Denis. Elle se trémoussait déjà sur le parquet de bois quand vos regards se sont croisés. À peine quelques minutes plus tard, tu lui prenais la main pour la conduire sur un coin dégagé de la piste de danse où, moins d’un an après, tu m’entraînerais... Dans ta paume, tu as noté le numéro de Chloé avant qu’elle ne parte avec ses amies, certaine qu’un beau gars comme toi ne finirait sûrement pas la soirée seul et que son numéro, tu l’effacerais par mégarde en te lavant les mains. À sa grande surprise, tu la rappelais le lendemain. Tu ne t’es pas rembarré lorsque tu as su que l’inviter au restaurant, c’était devoir composer avec sa copine des Îles de la Madeleine, arrivée la veille pour un séjour de deux semaines. Chloé s’enorgueillit que tu aies « tenu le coup pendant tout ce temps » avant de pouvoir être seul en sa compagnie. Peu après, tu as laissé la Boucherie de l’Est pour un marché à proximité de chez elle et tu l’as placée devant un fait accompli : tu commençais à bosser le lendemain à deux pas de son appartement et tu avais remis les clefs de ta piaule du quartier Centre-Sud.

Six heures durant, nous restons attablées au café à nous confier les épisodes les plus marquants de ta courte vie, cher Malcommode. J’ignorais qu’au cours de ta fugue de l’école de réforme, ton camarade, s’élançant le premier du haut de la fenêtre, s’était empalé sur la clôture et que, malgré la peur, tu décidas quand même de sauter à ton tour. Depuis la crèche, le lancer du cœur t’était familier; Myrtie te prenait parfois avec elle pour la fin de semaine et te ramenait le dimanche soir entre des murs institutionnels. Réalité incompréhensible à tes yeux : les autres garçons qui sortaient, ils ne revenaient pas; toi, tu revenais toujours. Non seulement ta mère n’avait pas choisi de faire de toi un « ange »... ni ne t’avait abandonné dans une poubelle, enveloppé de papier journal, mais encore elle avait refusé d’apposer sa signature au bas du Je soussignée... autorise par les présentes la Communauté... à disposer de cet enfant à leur discrétion. Je dégage et libère la Communauté de toutes responsabilités concernant le paiement de cet enfant, et si plus tard je désire en prendre possession, je ferai moi-même les recherches à cet effet sans requérir l’intervention de la Communauté. En foi de quoi j’ai signé...

Il paraît que les sœurs vous conduisaient devant la fournaise à charbon aux entrailles rougeoyantes, avant-goût de l’enfer : « Si vous n’écoutez pas, c’est ce qui vous attend ! » Adulte, tes liens avec le feu, au propre comme au figuré, se sont consolidés. (Tu étais sans... feu ni lieu – façon de dire « sans domicile fixe » –, alors tu en allumais dans le lit de tes errances.) Avec lui, tu jouais. Tu attisais des flammes de tous ordres. Chloé, par exemple. Elle brûlait d’amour, mais c’est toi qui as enflammé son lit ; sur le perron, vous avez ensuite traîné le matelas, tatoué d’une demi-lune noire, pour l’arroser copieusement. « Fini le fumage au lit ! », s’emporta ton ex qui me remémore ce que j’avais oublié : peu après notre rencontre, tu t’endormirais aussi une cigarette au bec, avec dommages subséquents mineurs, dans le studio du boulevard Dorchester, où elle venait de t’installer pour ne plus t’avoir à demeure. Moins d’un an avant ta mort. Après quelques mois de vie commune, Chloé s’était mise à parcourir les annonces classées, encerclant à ton intention les logements à prix modique. En fin de compte, tu avais loué ce meublé au coin de la rue Saint-Denis, dans le feu de l’action... Elle t’avait aidé à déménager, confectionné des rideaux, donné des draps, trouvé un téléviseur. Un trousseau de séparation...

Elle aurait fait « presque n’importe quoi » pour toi. Passer par le chas d’une aiguille ou en dénicher une dans une botte de foin. Mais le plus ardu à ses yeux : se battre contre une bouteille. Son impuissance à lutter contre l’alcool que tu ingurgitais comme une oie gavée jusqu’au black-out, après quoi il lui fallait avec le secours d’autrui te porter jusqu’à la voiture. Elle devait t’y laisser dormir jusqu’à ce qu’à l’aube tu t’éveilles, rentres à l’appartement et lui demandes pardon. Elle cessa vite de hanter les bars avec toi et d’assister à tes moments de perdition, tragicomiques : attablé au Poulet doré, surestimant ton degré de sobriété et commandant une énième bière, tu penchais dangereusement vers ton assiette de hot chicken ; Chloé agrippait ta tignasse pour éviter que ta face ne s’écrase dans la sauce barbecue. Andy Capp tout craché.

Par-dessus tout, elle redoutait que tu meures gelé au bout de la nuit dans une ruelle, assommé par l’alcool, sans bras charitables pour te relever. Tes imprudences comme un champ de mines antipersonnel : titubant, tu traversais les rues sans regarder autour de toi et tombais n’importe où.

Tu rentrais le jeudi soir du travail avec ton stock d’alcool après quatre jours de sobriété. La tétée commençait pour se terminer le dimanche matin avec une bière tablette propice à te remettre d’aplomb avant ta visite dominicale au logis maternel (ta messe en solitaire).

J’ai oublié pourquoi précisément nous n’étions pas ensemble la veille du 1er janvier de l’année de ta mort. Rond déjà, tu as sonné chez Chloé où tu retontissais aux heures de détresse, t’appuyant au mur de la cage d’escalier pour monter à son appartement. À la fin de la soirée, elle a « succombé » : vous avez fait l’amour sur le tapis du salon et « pleuré comme des veaux ». Son amie Manon, qu’à l’époque elle hébergeait, claquait la porte de sa chambre pour vous signifier son agacement à l’écoute de vos sanglots et soupirs. «Après, plus jamais nous ne l’avons fait...», tient à me rassurer Chloé chez qui tu allais pour t’apaiser et éteindre les bruits du monde. Elle respirait la sécurité pendant que je semblais ne pas t’aimer assez.

Après la veillée mortuaire, en voyant Myrtie ouvrir son sac à main, en sortir un billet d’autobus et le déposer sur ses genoux, Chloé s’offre à la reconduire. Ta mère accepte pourvu que ta pénultième blonde entre prendre le thé. Chloé remarque le tuyau de chauffage le long du plafond dans le corridor éclairé par une ampoule sans abat-jour; la tapisserie jaunie et par endroits noircie. Dans le petit salon avant, elle identifie le divan sous la fenêtre, lit de fortune à ta sortie d’institution. Au bout du corridor, la cuisinette et son évier profond où tu soutenais avoir rencontré « ça d’épais de coquerelles » en te levant la nuit pour te désaltérer. Tandis que la bouilloire chauffe sur le poêle, Myrtie cherche sa boîte de thé, la tête passée entre deux bandes de tissu agrafées au-dessus de l’armoire jadis amputée de sa porte. Ta mère présente à Chloé chacun de ses quatre chats par leur nom respectif. Elle tourne stoïquement les pages de son album photos et lui pose aussi des questions sur tes sentiments à son égard. « Do you think he liked me ? » Bien sûr que tu devais l’aimer, Myrtie, malgré sa misère gênante. Selon Chloé, tu refusais qu’elle t’accompagne à Verdun pour lui en épargner la vue. Tu savais pourtant lui montrer les choses de la vie, à cette fille que tu jugeais ingénue. Trois soirs consécutifs, tu l’avais amenée au chic Lodéo du boulevard Saint-Laurent pour assister au spectacle western à l’affiche et parfaire ainsi son éducation. Il existait bel et bien des couples capables d’enfiler trois soirées à absorber les mêmes pitreries en avalant leur grosse bière. C’était ta façon de la protéger, de la mettre en garde : « Regarde le monde. Il est différent de ce que tu imagines. »

Bien d’accord avec Chloé : habile à révéler aux gens leur vérité, tu exprimais ce que tous pensaient sans oser l’avouer. Tu repérais vite les talons d’Achille, toi qui t’amusais à brandir un diplôme de « maîtrise de l’adversité ». Tes paroles en forme de coups de poing. Stupéfait qu’on te passe parfois à tabac, tu finissais par pleurer de la méchanceté des hommes, allongé sur le canapé du salon après avoir pris soin d’y étaler un grand sac à déchet pour éviter de salir les «biens d’autrui».

Chloé ne se souvient pas de m’avoir appelée un jour de mars 1981 où tu lui avais affirmé m’avoir noyée dans la baignoire... Comment avais-tu pu lui raconter une chose pareille? Tu t’es rendu chez elle le mercredi précédant ta mort pour une de ces visites destinées notamment à piquer ma jalousie. Tu fuyais le silence et la solitude nocturnes : le plus souvent, tu dormais avec une femme et le tic-tac d’une horloge sous ton oreiller, marotte sécurisante dont Chloé t’avait guérie en te subtilisant ton réveille-matin.

Ce mercredi soir-là, assis face à face, vous fumiez. Chloé avait rassemblé sur la table les livres et les babioles que tu lui avais offerts au cours de vos quelques mois de fréquentation, ainsi que la photo que j’avais prise de toi, et qu’elle apporte à notre rendez-vous. Elle voulait te remettre tes cadeaux pour mieux t’effacer de sa vie. « Tiens, tu les reprends tous et si tu me rencontres par hasard, tu ne me connais pas. » Tu as insisté pour qu’elle les conserve et tu as bluffé : « Si tu n’as pas envie de me parler, ne me parle pas, moi je vais continuer à te parler. Tu n’es pas obligée de me répondre. » Malin, va. Le même futé qui s’amusait à défier un voisin de table : « Tu peux bien la regarder tant que tu veux. C’est avec moi qu’elle couche ce soir ! »

La photo entre vous, de travers sur la table, Chloé est déterminée plus que jamais à couper les ponts. Tu blagues alors que sa main se balade par-dessus ton image pour atteindre le cendrier placé de ton côté : « Fais attention, il ne faudrait pas que tu brûles la photo du gars. Il est pas laid. » Le week-end suivant, vers deux heures du matin, la nuit de ta mort, Chloé se réveille en sursaut, incommodée par une sensation de brûlure aux joues. Incapable de se rendormir, elle se lève et saisit le journal, négligé depuis le matin. Elle le lit de la première à la dernière page avec une application inaccoutumée. Tu te figures sa tête quand, le lundi d’après, Manon lui tend la coupure de presse où tu finis en fait divers ? Combien de fois par la suite ne s’éveille-t-elle pas en pleine nuit, des frissons sur tout le corps?

À l’instar de Manon, Chloé sentait parfois circuler à travers l’appartement un courant d’air froid. Elle en passait sous silence l’étrangeté dans la chaleur estivale, jusqu’à ce que son amie éclate : « Même si tu ne me le dis pas, je le sais que c’est lui qui nous réveille ! Des semaines que ça dure ! Dans le salon, l’autre jour, la lampe qui bougeait ! La frange de l’abat-jour qui remuait! Et les fenêtres étaient fermées ! Je n’en peux plus de lui ! » Elle se plaignait de l’arrangement floral acheté par Chloé pour ton « exposition » et rapporté de la veillée funèbre, un champ de marguerites en réduction dans un panier d’osier : « Ton maudit bouquet, y meurt pas ! Pas une fleur de fanée en deux mois ! On est rendu fin juillet ! Je peux plus les voir ! Jette-moi ça ! » Quelle énergie insufflais-tu à tes fleurs préférées pour qu’elles survivent ainsi, ouvertes et épanouies (contrairement aux roses, que tu jugeais renfermées) ?

À quelque temps de là, Manon et la mère de Chloé attendaient celle-ci partie magasiner un téléviseur pour l’anniversaire de mariage de ses parents. Au milieu de la soirée leur parvient un bruit de collision métallique. Au même moment, Manon voit en esprit l’accident survenu à deux coins de rue de là. Elle n’en souffle mot pour ne pas effrayer la mère de Chloé. Mais, lorsque cette dernière monte l’escalier au bout d’une heure, Manon ouvre la porte et s’élance sur le palier :

— Tu veux savoir, Chloé ? C’est toi qui as eu un accident ! Et c’est une camionnette brune qui a frappé ta voiture ! Pas vrai ? Et tu veux que je te dise ? Pendant qu’on t’attendait, ta mère et moi dans le salon, il était là !

Arrêtée au feu rouge, Chloé s’apprêtait à tourner à gauche quand un chauffeur distrait a heurté sa Mustang. À l’instant de l’impact, secouée « comme des dés qu’on brasse », elle entend ta voix à son oreille : « Je te l’avais dit d’attacher ta ceinture de sécurité ! » Aussi, elle sait avec certitude qu’elle n’est pas blessée (elle s’en tirera avec des ecchymoses). Pour l’extraire de la voiture, il faut cependant briser la portière du conducteur avec des pinces. Arrivés sur les lieux, les pompiers suggèrent d’appeler la remorqueuse pour dégager la voie. Chloé prend sur soi : « Si elle démarre, je pars avec... » Et, au volant de son véhicule cabossé, cahin-caha elle rentre à la maison. Conduite par son frère à l’hôpital du Sacré-Cœur pour un examen de contrôle, elle n’a pas tôt fait d’être questionnée par un médecin de sa connaissance qu’elle se met à pleurer : « Mon ami est mort et je me sens coupable ! » Il la réfère à un collègue pour l’aider à traverser un état dépressif qui ne t’a pas empêché de te manifester...

Ta première apparition se produit peu avant l’accident : elle roule sur un boulevard de son quartier lorsqu’elle avise sur le trottoir à droite un promeneur vêtu d’une chemise verte d’infirmier, à manches courtes, comme celle que Christian t’avait refilée; chaussé de sandales, il marche les épaules vers l’arrière et le dos très droit, à ton image. Impossible de décélérer dans la circulation. Pour en avoir le cœur net, elle tourne au coin de rue suivant et revient sur ses pas. Évanoui. Il s’agit, veut-elle conclure alors, soit d’une ressemblance troublante, soit d’une hallucination. Comme je t’apercevais au centre-ville de Rio de Janeiro, où je me suis enfuie peu après ta disparition : tu te tenais sur l’avenue Rio Branco parmi les spectateurs du défilé des gagnants du deuxième groupe des écoles de samba, préliminaires du carnaval. Une apparition? une incorporation? une coïncidence? une concentration de tout mon être pour te réinventer? C’était toi, ton joli profil, mais sans doute un autre, né au Brésil, ton frère jumeau sous les Tropiques. Le Brésil où tu m’es souvent apparu, nuit et jour. En songe, plus d’une fois tu m’as fait rire pour compenser la saudade de toi dans ma vie éveillée. Tu marchais à mes côtés, de ce pas qui me semblait correspondre à ton patronyme, Walker. Dis-moi : les morts ne meurent donc jamais? Ils circulent d’une tête de vivant à l’autre jusqu’à la fin des temps?

Plus tard en novembre, Chloé se rend à La Cour avec Manon et leur copine Michelle. À l’intérieur, la fumée enroule ses voiles autour de la faune du samedi soir. Attablée avec ses amies face à la piste de danse, près de l’entrée, Chloé a une place de choix avec vue sur le bar et les vagues humaines. L’intensité des décibels commande des ballets de bouches avec frôlements d’oreilles. Depuis une heure déjà, la double tâche de Chloé consiste à hausser la voix et à zieuter les arrivants, pour conjurer sa mauvaise tristesse. Tandis que Michelle observe Manon se déhancher sur le parquet de danse, Chloé lance à la ronde des regards de célibataire. Elle aperçoit, assis au zinc, un client qu’elle n’avait pas remarqué plus tôt. Le corps à demi tourné vers elle, il la dévisage. Dieu du Ciel ! Elle secoue la tête. Il la fixe, une grosse Black Label devant lui. Impossible, tente de se convaincre Chloé. L’homme porte au poignet gauche ton bracelet de cuivre et ta chemise d’infirmier. Elle baisse les yeux, essaie de ralentir sa respiration, et cible de nouveau le bar. Il ne bouge pas et continue de la dévisager. Chloé recourt à Michelle :

— Retourne-toi et dis-moi si tu vois quelqu’un que tu connais.

— Je ne vois personne, répond Michelle, après avoir jeté un coup d’œil aux tables voisines.

— As-tu regardé au bar ?

— Non.

— Regarde.

— Tabarnouche ! Il lui ressemble en diable ! Une chance que Manon ne voit pas ça...

— Il n’arrête pas de regarder dans notre direction ! Le seul moyen d’en avoir le cœur net, c’est de m’approcher. Si je lui adresse la parole et qu’il me répond et que c’est sa voix...

Les jambes molles, elle se questionne sur la marche à suivre. Après avoir cogité un moment, les yeux rivés à un coin de la table, elle relève la tête : disparu ! Tu avais joué au génie de retour dans la bouteille? «Allez, on s’en va, on est ici depuis assez longtemps », articule Chloé quand Manon revient s’asseoir, fatiguée et en sueur.

Selon une source spirite consultée au sujet de cet épisode, si Chloé t’avait abordé pour approfondir l’affaire, tu aurais proposé une virée avec l’idée de provoquer un accident (un de plus?)...





Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.

Victor Hugo





Tu te marres à me voir piquer du nez dans la neige fraîche, au retour de ma rencontre avec Chloé, où nous avons évoqué ta façon de marcher : les épaules vers l’arrière, ce qui te faisait chuter non vers l’avant comme moi aujourd’hui, mais sur le dos, « raide mort sur le trottoir».

Tu ris avec cœur de me voir tomber moi aussi, la fille aux pieds solides, à tel point que je me demande si tu n’as pas provoqué ma glissade sur un trottoir de Laval.

Parlant de trottoir, tu as déjà vu de près ceux de Paris. Tu t’étais retrouvé dans la Ville Lumière, chez Joseph, collègue de Christian. Ton « Europe à vélo » dans les prés de France avait foiré au bout de quelques jours. Alourdi par tes escales dans les gargotes, tu ne devais pas pédaler fort. Préférant te mouiller à loisir le gorgoton, tu as planté ton partenaire d’excursion quelque part dans la campagne pour revenir sur Paris chez Joseph, qui y suivait un stage en radiologie.

Grâce à toi, j’effectue un tour parisien virtuel à l’Académie de la bière, boulevard de Port-Royal. Un must, un des paradis de la bière, d’après des internautes satisfaits. Je présume que tu as tout juste effleuré tes moules frites et que tu n’as même pas honoré la diversité des brunes, rousses et ambrées. Tu es resté concentré sur l’élue de la soirée, ingurgitée devant les amis d’un Joseph agacé par ton absence de retenue et exaspéré à l’heure où tu t’es affalé sur le trottoir devant le resto, avec l’intention d’y passer la nuit. Aidé d’un copain, il t’a traîné jusqu’à sa voiture. Le lendemain, tu portais encore les marques de ses doigts sur les bras. Tu es reparti très vite à Montréal. Nous étions en novembre 1976. Tu prétextas la tenue des élections provinciales et la possible victoire de René Lévesque. Tu ne voulais pas rater ça.

Joseph et moi, nous nous apprivoisons devant le plat du jour de la cafétéria de l’hôpital Notre-Dame. Bien qu’il t’ait peu fréquenté, il avait en vain ratissé sa mémoire pour dégager des anecdotes sur toi « à jeun, un chic bonhomme ». Après toutes ces années de macération mnémonique, ses souvenirs s’étaient ratatinés. Les vingt-quatre bières ingurgitées en une nuit, il s’en souvient, mais tu l’épatais surtout, lui aussi, par l’étendue de tes champs d’intérêt. Le coup de Teilhard de Chardin, bravo, réussi ! Il ne l’a pas oublié.

— Ce gars-là, issu d’un milieu pas très...

— Pas très ?

— Un milieu pas très... il avait de la culture, un métier. Il était bon boucher parce que quand tu ne l’es pas, on te met à la porte.

Tu n’en délestais pas moins de quelques morceaux de bœuf ton patron, qui s’était nommé bénéficiaire des polices d’assurance de ses employés analphabètes, dont Gérard l’Haïtien. En «défenseur de tous les opprimés » selon l’expression de Chloé. Elle désirait du steak haché pour un spaghetti ? Tu lui en rapportais trois paquets et, sous une couche de haché, un filet mignon incognito.





Les amis de mes amis sont mes amis.

Snoopy voyant entrer dans sa niche une oiselle

suivie de ses nombreux petits.





De la mer des morts d’où tu me fais signe, je suis souvent détournée. Par compassion, j’accepte de traduire le témoignage d’un jeune qui a fui le Brésil, caché dans la cale d’un transatlantique dont il ignorait la destination. La garde côtière hollandaise ayant d’abord forcé le capitaine du navire à reprendre le sans-papiers à bord, celui-ci aboutissait en Nouvelle-Écosse, et enfin dans un centre pour réfugiés de Laval. Il y attend son audience depuis un an. C’est plus urgent que ton histoire. Après l’assassinat de son père et les rossées maternelles, il avait résolu de vivre dans la rue. Un gentil célibataire le prit ensuite sous son aile et dans son lit. Il le gratifiait de caresses particulières et sodomisait celui dont le prénom commence aussi par un W et avec qui tu partages une histoire d’agression aux détails qui me resteront à jamais inconnus.

« Il y avait un prêtre dans sa vie », me mentionne ton ami d’enfance Philippe Comeau, l’une de la vingtaine de personnes wanted alive qui ont signé le livre d’invités lors de ta veillée funèbre. J’ai retrouvé ton camarade de classe grâce à un contact apte à dénicher des certificats de décès ou des déclarations de revenus... Quand tu avais besoin d’argent, tu frappais à la porte du curé. Est-ce le même religieux évoqué par Myrtie au moment de sous-entendre ton agression par le psychologue de l’école de réforme? « That priest... », celui qui accompagnait les pensionnaires dans leurs activités extra-muros. « Maybe something happened... » Tout est dans ce discret euphémisme. Et je revois cette photo signée Antoine Desilets, d’un prêtre en soutane, vu de dos, une main sur la nuque d’un garçon d’une dizaine d’années vers lequel il incline la tête. Tous deux s’apprêtent à gravir l’escalier d’une autre « école d’industrie » où l’on plaçait les adolescents tumultueux comme toi; au sol, une inscription christique en majuscules autour d’un cercle contenant une étoile à six branches : LAISSEZ VENIR À MOI LES PETITS ENFANTS. Vu l’absence d’indices, ce pan de ton enfance restera un continent inexploré, d’autant que grossir l’effectif des pédophiles me déprimerait.

Tu devais te « sentir bien seul », pense Philippe, malgré tes aventures avec les clientes mariées chez qui tu faisais la livraison pour l’épicerie du coin qui vous engageait à titre de commis. Dans le panier de ta bicyclette, des cinquante livres de patates et des caisses de douze, la « commande de la semaine » pour nombre de foyers des alentours. Tel qu’en Irlande, bière et pommes de terre... Le menu régulier d’une famille de travailleurs de Verdun : patates, patates, patates, mélasse sur pain blanc, galettes, baloney, sauce aux œufs, hachis du vendredi (les restes de la semaine mélangés et passés au hachoir). Dans le temps des fêtes : dinde de Noël, bonne pour un mois et gardée au frais dans le vestibule à cause de la taille du volatile.

Avec Philippe, tu vaquerais aussi à l’entretien ménager dans une usine de papeterie. Il n’a jamais oublié ton sens de la répartie.

— Ç’a besoin d’être assez propre pour qu’on puisse manger par terre ! t’a intimé le patron d’un mètre quatre-vingt-dix et de cent vingt-cinq kilos.

— Boss, qu’est-ce que tu veux manger? as-tu renvoyé la balle du haut de ton intelligence.

« Un bon jack... parti vite». Philippe m’envoie par courriel la seule photo en sa possession, où tu poses avec ta bande, torse nu. Vous avez dix-sept ans. En caleçon de bain et rang d’oignon face à la caméra, vos yeux plissés par le soleil, et tous coiffés d’un chapeau de paille aux bords effilochés, peut-être dégotté dans un magasin « à 15 cents ». Philippe et toi arborez un paquet de cigarettes king size coincé sous l’élastique du caleçon. Des bas te remontent légèrement sur les mollets. Derrière vous, une grande tente blanche installée sur un sol mal entretenu, à l’herbe desséchée, que vous avez probablement contribué à salir. À ce camping de Pointe-Calumet, vous chahutez jusqu’à ce qu’on vous chasse, écourtant votre week-end.

Tu te fais aussi foutre à la porte d’une maison de chambres de Verdun après un party où vous avez cassé des bouteilles et transbahuté la cuisinière commune. C’est ce que me raconte au téléphone Lucien, capitaine retraité de la Sûreté du Québec, le grand maigre à droite sur la photo, le seul qui se tient pieds nus, une main sur la hanche. Il se demande bien ce que je pourrais soutirer de lui puisque vous ne vous êtes «jamais rien confié ». Il te trouvait « un peu moumoune » même si tu étais capable de lui asséner un coup de poing dans le dos quand il te disait une « méchanceté ». Ta sensibilité lui tapait sur les nerfs et il a rigolé en t’entendant sangloter à la vue de ton chat électrocuté sur un fil à découvert.

À côté de Lucien sur le cliché, celui qui a un bras plâtré, c’est Marco, présent à tes funérailles. Aujourd’hui, il est au bout du fil avec moi qui lui dégourdit la mémoire. Vous avez traversé un quinquennat ensemble, à partir de vos quinze ans. Il t’appelait Windex, comme les Comeau qui t’accueillaient à bras ouverts. « Madame Comeau, on aurait dit qu’elle voyait en nous. » Elle cuisinait pour ses onze enfants et leurs amis. Open house. Toujours de bonne humeur, elle régnait sur la tribu, cigarette aux lèvres et tasse de café à la main. « Ben chum » avec l’amphitryon, tu lui faisais la conversation. Tu te sentais en famille.

« Ah, les blondes à Windex ! » Elles s’amusaient à te rendre jaloux en se collant à Marco. Les autres membres de votre gang, exclus des triangles amoureux inachevés, lui reprochaient ces promiscuités de soirs de brosse. Car, bien que ton mariage avec Micheline ait modéré tes transports, vous vous paquetiez la fraise au point que le lendemain matin tu repêchais ton dentier quelque part entre les couvertures froissées du lit. Tu biberonnais du gros gin, engloutissait de la junk food et fumait – quelquefois du cannabis, mais Marco a « moins suivi ce côté-là » de tes mœurs. « Le pape, la reine d’Angleterre et un robineux, c’était pareil pour lui. Un ne valait pas plus que l’autre. » Si haut l’homme soit-il assis, il ne le sera toujours que sur son cul, n’est-ce pas ? Marco se souvient du sans-abri que tu ramassais parfois et qui s’est avéré reluquer avec trop d’intérêt les jeunes que vous étiez. « Wendell... un gars spécial, intrigant, avec une grande ouverture d’esprit. Il aimait picosser en masse. Un gambler. Capable de garder son poker face. C’était pas un cave ! » Tu cultivais à l’époque une image de joueur qui m’est inconnue : casquette à visière, manches de chemise enserrées par un élastique, comme dans les films de gangsters des années cinquante. Tu taquinais aussi ta timide mère avant de quitter son giron pour la maison de chambres. Une fois, tu lui as chipé un soutien-gorge pour l’exhiber sous les yeux des copains en train de jouer aux cartes avec toi au domicile maternel.

Les sœurs de Philippe t’aimaient. Chantal t’étiquetait « intéressant à écouter » et « intellectuel »; France t’a fréquenté quand vous aviez entre huit et seize ans. « Je le trouvais drôle et beau. Il ne prenait rien au sérieux, il avait une espèce d’accent. » À quatorze ans, vous avez même joué aux amoureux en y croyant un peu : vous avez échangé des baisers et déduit que vous sortiez ensemble. Vous «faisiez du balcon » les soirs où France gardait les enfants dans un logement près de chez Myrtie, « la dame bizarre du coin », chez qui les fenêtres demeuraient fermées et les stores tirés.

Tu as eu les dents cariées très tôt. Le geste occasionnel de placer ta main devant ta bouche pour cacher tes dents quand tu éclatais de rire, date-t-il de ton adolescence? Tu rongeais tes ongles (comme moi...) et tu avais toujours un bouquin à la main. Si, à la fin de ta vie, Le Nouveau Désordre amoureux comptait parmi tes livres amis, à quinze ans tu lisais sur le Führer et les Juifs. L’histoire et la géographie, tes matières fortes. Comment pouvais-tu être fasciné par les dictateurs et aimer tout le monde? Mon interprétation sommaire de tes lectures d’antan : ton intérêt pour les batailles en règle, un reflet de tes guerres intérieures. « Il l’avait trouvée dure », résume ta voisine d’enfance à qui tu as raconté le reniement de ta mère enceinte par ta grand-mère, dans son souvenir « une noble et très riche personne ». Pour toi, elle n’était que celle qui avait chassé de la maison familiale sa progéniture enceinte de toi. Celle à qui, en pleine nuit, tu avais téléphoné après avoir appris qu’un début d’incendie finalement maîtrisé s’était déclaré chez elle; tu interrompais délibérément son sommeil pour l’engueuler : « Même si tu avais été en feu, je n’aurais pas pissé sur toi pour t’éteindre... »

France, qui te verrait aujourd’hui « comme un punk ou plutôt tout en noir », croit me gratifier d’une anecdote remarquable : au milieu des années 1970, elle se paye le tour de la Gaspésie avec un amoureux et tombe face à face avec toi sur le quai de l’île Bonaventure. Son compagnon te cède l’une des deux places restantes sur le prochain bateau pour Gaspé afin que vous puissiez mettre à jour vos vies pendant la traversée. Rien d’autre pour me nourrir sauf que tu portais une barbe et que dans tes yeux verts déteignai