Main La passe-muraille

La passe-muraille

Year:
2017
Language:
english
ISBN:
0064304bea206c7fefff1246958ac02a6036f338
File:
EPUB, 919 KB
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1

La Mort de Peter Pan

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 296 KB
2

La Passion d'Edith S.

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 332 KB
			Julie CUVILLIER





La passe-muraille


			Roman

			La Cheminante





Pour toi Joseph, pour que jamais tu ne cesses de déconstruire les murs qui empêchent d’aller vers les autres, pour que tu respectes cette tradition de résistance de la famille à laquelle tu appartiens, malgré mon histoire. Aussi, sache que ce texte est un hommage à ma grand-mère M.-R. J., activiste et résistante dès 1939 à la Faculté de Strasbourg et qui a trouvé refuge en Dordogne pour passer sa certification d’enseignante, la tête haute mais le poing serré, prête à affronter la barbarie nazie. Elle était mon aïeule. Et j’espère que c’est dans cette lignée que tu t’inscriras.





Il n’y a pas de hasard dans les rencontres.

			Elles ont lieu quand nous atteignons une limite,

			Que nous avons besoin de mourir pour renaître.

			Les rencontres nous attendent,

			Mais parfois, nous les empêchons d’avoir lieu…

			Si nous sommes désespérés,

			Et si nous n’avons plus rien à perdre,

			Ou au contraire enthousiasmés par la vie,

			L’inconnu se manifeste et notre univers change.

			Les rencontres les plus importantes,

			Ont été préparées par les âmes,

			Bien avant que les corps ne se voient.

			Paulo Coelho





Avant de vous raconter


			Coline est une jeune femme au foyer et pourtant elle en a fait des études. Diplômée bac ++ en sociologie. Elle est aussi pleine d’imagination. Son mental regorge de scénarios ridicules, sentimentaux, tragiques et érotiques. C’est une femme après tout. Mais, aujourd’hui, la féminité est une tare. En effet, honnie soit-elle, la douce rêveuse d’amour éternel, de fidélité, de confiture maison. Que renvoie la société à celles qui aiment faire le ménage en chaussettes et en chansons, en jogging, tout en jubilant parce que les leurs se sentiront mieux en rentrant dans un foyer propre aux senteurs d’orange méditerranéenne et de gâteau au chocolat ? Rien.

			Et pourtant Coline sait être femme. Elle sait s’offrir à son mari, le soir, quelques heures, après avoir fait rire ses enfants en se faisant u; ne moustache de chocolat, en leur chantant leurs comptines préférées tout en caressant leur douce tête brune.

			Elle se sent femme ainsi et malgré tout.

			Vous l’auriez connue ! Qu’elle était belle dans son costume d’intérieur gris en flanelle acheté au supermarché du coin, chaussée de ses charentaises vertes très confortables ; comme toutes les femmes, elle avait fréquemment froid aux pieds et préférait ne pas chercher à créer des effets de style lorsque les hivers glacials de l’Est paraissaient. Elle était étonnante et détonnait avec l’image féline, sensuelle et squelettique que projetaient les médias et les arts de son siècle.

			Elle était démodée en ce sens. Elle rompait avec la sacro-sainte image du féminin telle qu’on la lui servait tous les jours à la télévision et dans les magazines. Et pour couronner le tout, comme disaient certains simples d’esprit de sa région, Coline avait épousé Fadil, un anthropologue palestinien qui enseignait à la Faculté des sciences de Strasbourg.

			C’est dans la spontanéité de ses actes que résidait sa perfection. Oui, elle avait quelque chose de parfait car elle vivait sans appréhension, sans haine. Elle s’insérait dans les choses de la vie et s’y perdait intensément sans jamais attendre mieux. Juste la vie… comme elle se la représentait, comme elle se présenta, ce jour-là.

			Alors, découvrons-la au beau milieu d’un matin un peu pluvieux, un peu vert, un matin couleur café avec l’obsession du morceau de sucre à faire fondre sur la cuillère, sans craquer.





Se rencontrer


			Par un hasard heureux, la sonnette retentit. Le chien aboya, le mari cria un banal « qui c’est ? », les enfants, Mehdi et Ismaël, respectivement âgés de cinq et dix ans, restèrent imperturbables car trop absorbés par leurs jeux et leurs créatures imaginaires et Coline, vêtue d’une robe pas très bien coupée, avança en sifflotant, sans savoir que sa vie personnelle allait se remplir d’amour.

			C’était le vieux voisin, Joseph Weil. Ancien agent administratif de la sncf, il avait fait ses preuves durant la guerre et fut médaillé pour avoir fait sauter des trains remplis d’Allemands. Mais un peu moins méritant que d’autres, sans doute, car il n’avait résisté qu’en 1944. C’est peut-être comme ça : en général on se révolte quand la bataille touche à sa fin. Combien de gens essayent de vivre quand ils voient le tunnel se rapprocher ?

			« Bonjour Madame. Il ne fait pas très beau hein ? M’enfin, c’est bon pour les semis et puis, il en faut d’la flotte. Avec les étés qu’on a depuis trois ans et le réchauffement de la planète comme ils disent à la télé, c’est pas du luxe… » Elle l’écouta attentivement comme si ce langage de tous les jours était unique. Comme si elle l’entendait pour la première fois, pour lui faire plaisir.

			Elle savait qu’il vivait seul, qu’il était un peu sale et que son chat d’utilité s’était fait la malle.

			Alors elle aussi se mit à « causer de la pluie et du beau temps » en se disant que cela devait lui faire du bien d’être écouté. Et puis de voir une femme avec des rondeurs encore correctes, cela devait aussi lui faire du bien, même qu’il y repenserait certainement, le soir, tout seul, dans son fauteuil en velours brun.

			Monsieur Weil, qui effectivement se sentit flatté de sa présence, demanda enfin à Coline si elle avait remarqué que le lierre, qui recouvrait son mur à elle, avait maintenant commencé à dévorer le sien, abîmant de ce fait, les pierres qui le composaient.

			Elle trouvait toute cette verdure charmante, mais cet envahissement déplaisait à ce dernier. Les vieilles personnes sont souvent obsédées par l’ordre et pourtant c’est souvent que tout fait négligé chez eux.

			Mais elle aimait son prochain comme on le lui avait appris et comprenait cette angoisse très significative. L’idée lui vint donc de proposer au vieil homme une sorte d’arrangement amiable : elle viendrait, à partir du lendemain, s’occuper de couper, gratter ce lierre dérangeant en échange des outils nécessaires à ce travail de jardinière de personne âgée. Il fut convenu que tout commencerait aux environs de neuf heures pour elle, à neuf heures précises pour lui ; chacun son âge, elle trente cinq ans, lui soixante-dix neuf.

			Neuf heures et quart. Le lendemain.

			En frappant, elle se rendit compte que sa main tremblait un peu car Fadil l’avait contrariée au sujet de lumières qui étaient restées allumées toute la nuit et que cela coûtait cher et qu’elle donnait un mauvais exemple aux enfants. « Et blablabla, blablabla », lui avait-elle répondu en claquant la porte.

			Un jogging neuf, noir amincissant dont elle était fière, des petites baskets très à la mode, choisies par les garçons pour la fête des mères, les cheveux en bataille, un rapide coup de rouge à lèvres, c’est ainsi qu’elle se présenta.

			– Bonjour, Monsieur Weil, vous voyez, je suis fidèle au poste ! Je suis un peu en retard mais…

			– Oui, oui, répondit-il, d’un air peu enjoué. Venez, c’est par là ! Vous allez voir, c’est pas du joli et puis ça m’amène des bestioles !

			Il était énervé et énervant. Il avait mal dormi ; forcément quand on s’endort à huit heures et qu’on ne ferme plus les yeux pour rêver mais pour regretter, le sommeil n’est pas apaisant et on se lève avec un goût amer, en se forçant à déjeuner du lait tourné et une tartine de vieux pain. Plus de plaisir. Excepté le vieux western avec Trintignant diffusé la veille au soir.

			– Et vous commencerez pas par là, car je préfère que vous dégagiez la partie du mur près de mes semis.

			Elle s’exécuta en pensant que dans tous les cas, la nuit, le compteur débite des heures creuses et que la facture ne serait pas plus élevée que celle des mois précédents.

			– Donc je commence par là ? Très bien et merci pour le sécateur et le grattoir.

			Il rentra regarder la télé, gêné de ne pas savoir quoi faire, de ne pouvoir profiter de cette présence au beau milieu de son jardin de solitude. Un jardin qui respire la mort avec ce jour-là, un petit cœur de femme qui battait et s’ébattait avec la plante vivace.

			Tout était calme, Joseph écoutait les infos, les actifs étaient au travail, les enfants à la maison : on était déjà mercredi. Coline n’avait rien prévu pour le repas : que faire ? Réflexion d’épouse, de mère, en retraite chez le voisin. Pour combien de temps ?

			Le bruit du sécateur donnait la cadence. Un cliquetis mortel qui venait mettre à nu l’enduit noirci et la pierre verdâtre. Un bon coup d’eau de Javel et plus rien n’y paraîtrait. Mais le travail s’annonçait plus long que prévu car la spécificité du lierre est d’être tenace.

			D’abord les coups de sécateur, puis le grattoir pour enlever les marques des branchages qui se fossilisent et donnent un drôle d’effet photographique à l’ossature sur laquelle la plante était venue se répandre et enfin le nettoyage à l’eau javellisée ; Coline était de bonne constitution mais là, elle se disait tout de même que ce coup de main allait être un dur labeur. Et puis le peu de joie de vivre qui régnait dans cet endroit ne l’encourageait pas beaucoup. Elle savait qu’avec quelques airs de musique, une pause café-cigarette et la complicité du vieux Joseph, l’aspect fastidieux de ce nettoyage mural aurait pu être atténué.

			Seules quelques bribes du télé-achat et l’odeur de la chicorée tentaient vainement de la motiver : ce peu de vie devait lui suffire.

			à sa grande surprise, elle avait remarqué qu’un vieux paquet de blondes traînait sur l’établi qui jouxtait le cabanon à côté duquel elle travaillait depuis une heure. C’est ce que lui rappelèrent les cloches de l’église du quartier.

			Elle s’assit contre le mur, ses fesses rebondies écrasées sur le béton du sol et s’alluma une cigarette volée. Quel moment d’extase ! Que celui qui n’a jamais tiré sur l’une de ces légendaires M… imagine qu’à chaque bouffée, une sorte de réconfort envahit tout l’être qui se l’approprie ; sentiment de plénitude car l’instant équivaut à la notion de pause, de réflexion, d’arrêt sur image, d’oisiveté permise au milieu d’une corvée.

			Coline observa les alentours ou plutôt chaque parcelle du logis qui formait un étrange tableau. Des bouteilles vides en verre gardées pour rien, des boîtes en fer rouillées qui récoltaient les eaux de pluie, des cantines à l’ancienne dont le sigle de la SNCF se devinait encore. Elle remarqua également un vieux pot de chambre émaillé qui permettait vraisemblablement à Weil d’uriner de temps à autre dans son jardin.

			Depuis l’angle formé par le mur et le cabanon où elle avait commencé à travailler, elle put aussi distinguer la maison blanche avec ses volets mourants, ainsi qu’une partie de la cuisine-salon-salle à manger : le tout-en-un des personnes qui vivent seules. Elle entrevit l’homme à la tête recroquevillée, le dos courbé, emporté à moitié par les bras de Morphée, oisiveté ou rêverie des anciens : à moitié vivants, en partie assoupis. Il ne changea pas ses habitudes en ce jour de visite. Quelle tristesse ! La tapisserie était aveuglante : des camaïeux de couleurs vivaces qui s’entrelaçaient dans un feu d’artifice de formes oblongues, voire florales, qui semblaient se détester, se repousser. Une pâle copie des tournesols honteux était accrochée sur le mur du fond. D’où venaient-ils ? Elle lui aurait bien posé la question mais sa respiration ralentie interdisait tout contact. Le sommeil des anciens est certainement celui que l’on respecte le plus car il préfigure déjà le long repos éternel.

			Rien ne bougeait, tout était comme endormi : la table resterait là jusqu’à la fin, le vaisselier, le meuble-télé, le fauteuil marqué au niveau de l’assise aussi. Et puis ils iraient, sans doute un jour, ternir les quelques allées d’un dépôt-vente à bas prix. Qui s’en chargerait ? Encore une fois, elle ne se doutait pas qu’elle pleurerait tout ce paysage modeste.

			Elle tirait doucement sur sa cigarette en espérant retarder ainsi le moment où il lui faudrait retrouver ses outils.

			Un drôle de vacarme heurta ses oreilles maintenant habituées au silence. Une porte qui claque, des cris d’enfants. Mehdi et Ismaël !

			Un bref rayon de soleil les avait invités à jouer dehors. Et avec l’innocence qui caractérise souvent les enfants, ils avaient oublié que leur mère jardinait juste de l’autre côté du mur.

			– Mais arrête Mehdi, t’es trop con ou quoi, maman elle t’a dit qu’il fallait pas prendre les voitures de papi pour jouer. On va s’faire engueuler si elle nous chope.

			– Eh mais c’est pas toi qui commandes, laisse-moi, mamannnnnnnn.

			– Arrête de chialer, elle est pas là et elle t’entend pas, donne-les moi ou je te tape.

			– Mais t’as pas le droit, t’es pas papa. Aïe !

			Coline n’en revenait pas mais ne se manifesta pas. Elle préféra garder le silence sans savoir pourquoi. Curiosité ou possibilité d’être en paix par-delà la clôture de pierres. Toutefois, elle fut émue d’être le témoin d’une scène aussi banale mais qu’on n’imagine que chez les autres. La férocité et la pugnacité des enfants, l’établissement du rapport de force d’une nouvelle hiérarchie, celle des fratries livrées à elles-mêmes. Et l’aîné qui gouverne en roi, plus fort que celui qui fait encore pipi au lit parfois, qui a encore besoin d’un câlin maternel le soir avant de s’endormir, celui qui dit que maman est la plus belle. Elle comprit mieux ses petits anges, comme elle aimait à les appeler. Et puis des rires. Ils jouaient maintenant, certainement avec les voitures ancestrales. Ismaël était redevenu espiègle, complice de jeu ayant oublié les ordres et les limites parentales. Des « vroum » de crissements de pneus et des accidents graves imaginaires, des sirènes de police drôlement imitées… Adorables jeux d’enfants, espionnés par une maman encore toute retournée. Elle ne voyait rien mais pouvait tout deviner. La petite frimousse de Mehdi, ses cheveux en bataille bouclés avec ses grands yeux bleus tout excités de voir les petites autos de son aïeul en libre circulation. Et Ismaël, quant à lui, le regard sombre, bien peigné grâce au gel piqué sur l’étagère de la salle de bains pour faire plus grand, attentif au déroulement du trafic : il était la police, le petit capitaine d’une circulation automobile plutôt rétro. Il n’avait hélas pas trop de travail en ce jour car il fallait faire très attention aux accidents : les parents ne devaient en aucun cas remarquer que les CIJ et les Dinky Toys avaient défilé sur l’autoroute du jardin.

			En se taisant, elle devenait leur complice. Tiraillée par l’envie de reprendre son rôle afin d’éviter un drame avec les voitures de son propre père auxquelles elle tenait tant depuis qu’il l’avait quittée et celle de continuer à entendre les siens vivre librement sans sa présence parfois trop pesante, elle choisit l’écoute.

			Ce fut la première d’une longue série. Animée par cette curiosité nouvelle propre à celui qui observe, elle décida que son débroussaillage allait lui servir de thérapie. Il ne lui restait plus qu’à ralentir le rythme de la découpe du lierre et devenir la complice de Joseph pour qu’il l’acceptât aussi longtemps que possible chez lui.

			 Aussi décida-t-elle d’établir le dialogue avec son voisin. Elle ne voulait pas laisser échapper ce soudain désir de chercher à mieux comprendre sa vie en écoutant les siens ; elle savait que ses écoutes lui donneraient des réponses, des désirs, des indices pour mieux se comporter. Elle était pleine d’espoir, elle qui essayait de tout bien faire mais qui en faisait trop parfois. Il fallait lâcher du lest, écouter et pourquoi pas, changer. Leur premier échange fut bref mais déjà une lueur d’espoir s’anima dans chacun des regards.

			Elle était entrée dans la maison prétextant un petit mal de dos dû à la drôle de position que lui imposait son atelier de découpage. Il entendit la douleur mensongère sans se rendre compte de la supercherie, trop vite hypnotisé par les mots : « mal au dos ». Il savait ce que cela signifiait, lui qui n’arrivait plus à se tenir droit.

			Ainsi, une deuxième discussion banale s’instaura. Après le temps, les saisons qui s’effacent, les petites souffrances physiques du quotidien.

			Incapable quelques heures auparavant de profiter de cette visite, Monsieur Weil s’obligea à ne pas rester enfermé dans son silence. Il avait perdu l’usage de la parole parce qu’il ne voyait plus personne depuis des années. Sa femme et son fils, étaient morts pendant les années sombres durant lesquelles les nazis massacraient les Juifs comme des chiens enragés et écervelés. Joseph avait pourtant essayé de leur faire quitter l’Alsace en les envoyant chez des amis dans le Périgord dont il était natif. Le passeur était en réalité un collabo avide d’argent ; il s’en était allé et avait laissé les passagers étoilés seuls, face à la monstruosité hitlérienne. La France n’a pas été un pays peuplé uniquement de Justes. Et dire qu’elle a continué de donner une place et du pouvoir à des gens comme Bousquet et Papon bien après la guerre.

			En 1943, retour funeste pour Emma au camp du Struthof, sans le petit Weil. Elle fit partie de la fameuse liste dont les noms ne furent délivrés que bien plus tard grâce à l’obstination et le courage de ceux qui réclamèrent que justice soit faite.

			À vingt ans, il avait perdu ainsi sa jeunesse et toute sensation. Joseph Weil était vieux depuis très longtemps et n’avait jamais eu envie de s’entourer de proches, d’amis ou de femmes. Si, une, juste une, au hasard d’un bordel parisien un soir de cuite, de déroute après la libération du pays. Depuis, il survivait dans ce tout petit deux-pièces où il avait vécu avec Emma et Simon, si peu de temps. Cet appartement de plain-pied était un mausolée, la tombe à laquelle ils n’avaient pas eu droit. Il se devait de l’entretenir comme les vieilles du quartier s’occupaient de leurs défunts en se rendant au cimetière tous les jeudis. Pour lui, c’était une occupation de chaque instant. Tant que la cuisinière à bois fonctionnerait, tant que le petit lit resterait chaud de sa présence, tant que le petit pot de chambre serait vidé régulièrement, tant que leur cadeau pictural de mariage resterait accroché au mur en étant épousseté de temps à autre, alors il aurait l’impression d’honorer ses morts.

			C’est ce que Coline réussit à apprendre de son voisin qui, comme tous les gens ayant perdu l’usage de la parole, se dévide une fois qu’on leur en donne l’occasion. Il s’était déversé, l’avait noyée dans un récit logorrhéique de vie si triste.

			Elle n’aurait peut-être pas dû lui parler du tableau de Van Gogh signé S. Zilberstein.

			L’empathie dont faisait souvent preuve Coline la conduisit à s’émouvoir de l’étrange vie de ce voisin trop discret et si peu attirant. Elle se mit à pleurer à sa place au moment où ils n’eurent rien à se dire. Alors elle se leva et alla chercher le paquet de cigarettes. Elle revint et lui tendit cette maigre consolation. Étonné, il refusa en disant que cela faisait longtemps qu’il avait arrêté selon les conseils de son médecin. De manière désinvolte, elle lui expliqua qu’à son âge, il ne fallait peut-être pas écouter lesdits conseils médicaux. Il fallait se faire plaisir, là était la clef. Elle lui retendit le paquet en le fixant de son regard verdoyant, hérité de son père, et qui lui disait, sur un ton autoritaire : allez, prends !

			Le vieil homme fut touché par la véracité de son propos et son impolitesse. Oui, il allait mourir un jour ou l’autre ; ça, il le savait, mais il n’aurait jamais imaginé qu’on puisse s’appuyer sur l’idée de la mort pour redonner à quelqu’un le goût de fumer. Sa main plissée et tachetée de petits points marron se dirigea fébrilement vers le tabac tendu. Elle lui proposa du feu, il s’approcha d’elle et aspira. Quelle sensation ! Elle sentait la femme d’aujourd’hui, elle sentait toutes les femmes du monde, non elle sentait celles d’autrefois. Il ne savait plus, mais qu’il était doux ce parfum et qu’elle était bonne cette putain de cigarette. Il comprit l’espace d’un instant le plaisir que certains hommes éprouvent lorsqu’ils se retrouvent dans les bras d’une femme en fumant après l’amour ou plutôt il s’en rappela. Magique Coline qui venait de raviver ce passé lointain.

			Il l’attendrait le lendemain. Étonnante sensation d’impatience qui allait être salvatrice et dure à la fois car lorsqu’on vit seul, attendre est un enfer.

			Les jours suivants furent donc rythmés par les pauses « nicotine ». C’était, pour lui, le bonheur de sa journée, un retour vers une vie sociale ; pour elle, une pause, un secret bien gardé même si Fadil l’avait déjà reprise au sujet de cette odeur de tabac froid qu’elle ramenait à la maison.

			Elle lui mentait pour la première fois mais elle jubilait. Elle fumait en cachette comme ses fils le feraient sans doute un jour, comme elle l’avait fait adolescente et prétextait que Monsieur Weil était un gros fumeur et qu’il l’empestait à chaque fois. Son mari ne comprenait pas pourquoi elle s’embêtait à s’occuper de ce lierre. D’autant que ce vieux Juif n’avait jamais été sympathique avec eux. Mais comme toutes les femmes qui savent convaincre leur mari par les entourloupes du lit conjugal, il ne s’en mêla plus et accepta que sa femme s’échappât dans cette drôle activité printanière à caractère social.





Confessions


			Les jours se suivirent et ne se ressemblèrent plus. À chaque bouffée absorbée, le vieil homme se libérait. Il racontait sa rencontre avec Emma. Elle sut qu’à dix-sept ans, par exemple, elle apprenait le piano au conservatoire de Strasbourg. Qu’elle était issue d’une famille de riches négociants en vin blanc, qu’elle avait la possibilité d’apprendre la musique et le solfège pendant que d’autres jeunes filles de son âge s’abîmaient les mains à travailler la vigne. Et que c’est lors de ses trajets en train entre Haguenau et Strasbourg qu’elle fit sa rencontre. Lui, le jeune juif périgourdin qui avait commencé au guichet par vendre des billets et qui rêvait d’une vie plus belle. Il avait vingt ans, c’était en 1939. Joseph lui confia qu’il était très beau ; c’est ce qui plut d’ailleurs à la jeune adolescente qui cherchait des images d’hommes parfaits pour s’endormir, le soir.

			Ainsi, lui avoua-t-il, ils purent se rencontrer après s’être croisés et recroisés, chacun ayant repéré l’autre ainsi que ses habitudes…

			– Ah Coline ! s’exclama finalement Joseph. Nous rêvions d’un monde de douceur, aveuglés par la tendresse de notre désir, oubliant de ce fait la montée du règne de la terreur fasciste. Nous nous sommes aimés trop vite sans doute ! Emma tomba enceinte pour le plus grand drame de ses parents qui ne soupçonnaient pas la double vie menée par leur fille. Passionnée ou irraisonnable, elle me rejoignit dans mon petit logement de fonction attribué par la SNCF, où seul son frère Simon venait nous voir sans honte.

			Un logement dont Coline s’emparait de plus en plus sans changer la moindre chose. Pourtant, elle aurait voulu plus de vie, refaire quelques peintures, changer les meubles de place mais elle n’en avait pas le droit. La triste destinée de la femme et du fils était à respecter par-dessus tout. Elle aurait aimé voir une photo mais elle ne voulait pas précipiter les choses.

			Elle apprit la guerre et ses horreurs.

			Il lui raconta presque tout, aveuglé par la confiance qu’elle lui inspirait ; comment par exemple, il s’était évadé en 1940 de son régiment en sautant du train afin de rejoindre Emma en Dordogne. Il s’était dit qu’une fois arrivé en zone libre, il pourrait leur trouver une maison et vivre à leur manière, loin de la pression des parents de sa compagne qui exigeaient que le nouveau-né leur soit confié. Mais toutes ces querelles étaient inutiles et auraient dû être évitées ; il aurait fallu profiter davantage de chacun de ces instants car personne ne s’était serré dans les bras, nul ne s’était entendu à propos de cette histoire d’amour… La famille Zilberstein n’avait pas mesuré combien elle venait de perdre leur fille pour toujours ; les camps, on n’y croyait pas vraiment, on n’y pensait pas vraiment. On était riche. « L’argent donnait du pouvoir » pensait-on. Il n’y eut aucun au revoir. Chacun se perdit à tout jamais. Emma fut déportée seule dans la peur, sans ses parents, sans son frère, sans soutien, avec un enfant qui avait été la cause de son exil familial.

			Là-bas, à l’extrême Est, on le lui avait certainement arraché des bras, juste avant la tonte et la pause du matricule sur son petit bras frêle, crémeux, qui sentait toujours l’eau de rose. Et puis le noir… suivi de lumière, il l’espérait. Est-ce que Simon avait souffert ? Il se le demandait encore, préférant croire qu’un tout petit ne peut concevoir mentalement la barbarie. Et puis Emma qui avait dû survivre à cela... À chaque fois qu’il y pensait, Joseph se sentait envahi d’un mal absolu et ineffable. Son corps se contractait de partout et son cœur se mettait à battre au ralenti.

			Sa trajectoire fut différente. Il réussit tant bien que mal à rejoindre le Périgord. Il connaissait si bien le fonctionnement d’un train qu’il n’avait pas eu de mal à se laisser glisser sous un wagon en attendant que tout le train défilât juste au-dessus de ses yeux. Il savait que l’on ne pouvait guère se faire écraser de la sorte. C’est de cette manière qu’il s’en sortit. Il s’en était allé de ferme en ferme, de cachette en cachette pour arriver enfin au petit port de sa bourgade natale accrochée aux rives de la Dordogne.

			Puis il raconta les années d’errance dans cette région très peu peuplée qui l’amenèrent à résister en retrouvant quelques collègues déjà bien engagés.

			Vinrent enfin les récits d’après-guerre ou la lente descente vers l’enfer des retrouvailles avec les morts comme, par exemple, le jeu de piste horrible afin d’obtenir les réponses à ses questions qui l’empêchèrent tant de dormir et de vivre. Il expliqua donc à sa voisine comment, un soir, au Lutecia, il découvrit enfin sur une liste le sort de toute la famille Zilberstein. Certains trouvèrent la mort à Auschwitz. Comme son petit garçon. Son beau-frère fut torturé et exécuté dans le massif du Vercors car il avait eu le tort d’être à la fois résistant et juif. Il lui décrivit combien la liste qu’il avait eue sous les yeux était devenue floue, comment il n’avait plus distingué que des espèces de petites taches noires ; des petits bouts de morts en trop grand nombre, où le nom de sa femme n’apparaissait pas. Les identités des femmes juives tuées au Struthof furent cachées pendant longtemps. Oui, c’était comme si chaque lettre de chaque prénom avait cristallisé, à elle seule, un mort, un déporté, un massacre ignoble, impossible. Depuis il faisait nuit dans sa vie même s’il était retourné au travail et avait mangé, dormi, bu, lavé, repassé, lu, regardé la télé, arrosé le jardin, donné à manger au chat, envoyé des cartes de vœux, fait des repas d’anciens combattants…

			La nuit en plein jour, au beau milieu de sa vie avec pour seul espace onirique, le visage et le corps d’Emma enveloppant leur petit Sim. Pour toujours.

			Ainsi, à chaque fois qu’elle venait, Coline en savait un peu plus sur lui et sur elle car les jours se réchauffaient et la baie du salon de sa maison restait ouverte, facilitant de la sorte ses écoutes personnelles.

			Elle apprenait ses fils à travers leurs jeux espiègles et interdits en son absence. Un jour, elle apprit qui était son mari, sorti téléphoner pour ne pas que les enfants entendent. Mais comme eux, il oublia sa femme de l’autre côté qui se retrouvait à l’écouter. Elle fut le témoin d’une scène singulière.

			D’aucuns s’attendront certainement au petit coup de fil de midi trente. Celui qu’on imagine venant du travail où secrétaire rime avec adultère. L’autre, cette autre qui donne et prend du plaisir à la place de l’épouse.

			Mais il en allait autrement rue des Vosges.

			Fadil parlait doucement et calmement. Il avait sa sœur au téléphone, Miral sa petite Américaine comme il aimait à l’appeler. Comme il l’adorait, elle qui était arrivée tardivement dans sa vie de petit garçon, à une époque où l’on pouvait encore un peu espérer, là-bas, du côté de Gaza.

			Il semblait l’apaiser et la rassurer au sujet d’un échec amoureux. Encore un. Elle devait lui parler de Tom, l’étudiant présomptueux qui siégeait sur les bancs de la fac de droit pour faire plaisir à papa. Il l’avait séduite lors d’une de ces soirées estudiantines où l’on joue aux adultes rebelles qui ne deviendront jamais des « rangés », aux révoltés de pacotille qui finiront par rentrer dans le rang. Elle avait eu le béguin immédiatement face à la plastique et aux belles paroles du futur avocat. Seulement elle s’était fait avoir comme bon nombre de jeunes filles en fleur. Elle s’était offerte à lui naïvement tandis que lui l’avait plaquée, brutalement. Les sanglots qui accompagnaient cette phrase émurent donc le grand frère qu’il représentait.

			Il s’était lancé dans une réflexion sur le couple qui devait surprendre sa sœur.

			Cependant, celle pour qui ce discours fut une révélation était en train de jardiner non loin de là, collée contre le mur pour ne pas perdre une miette des propos de son mari.

			Elle comprit ce qui les maintenait en vie dans leur routine.

			Fadil dit à Miral : « Urti. Il était hamra (idiot), celui-là. Le parfait fils de bourgeois à la française. Tu ne pourras jamais entrer dans ce monde-là, ici. Il t’aurait toujours rappelé, malgré lui, peut-être, que tu es différente. Et c’est vrai. Nous le sommes Miral ! Nos histoires ne s’entendent que très rarement dans les familles d’Occident. Tu as peut-être pris et compris toi les codes d’ici mais ta réussite à la fac ne te garantira pas d’accéder aux postes les plus élevés. Intégrer le milieu bourgeois d’ici encore très imprégné de la pensée chrétienne s’avère presque impossible. Enfin… un jour peut-être. La Palestine est un enjeu géopolitique et Israël, enfin… Tu sais tout ça… Écoute-moi Urti, écoute-moi bien. Mon mariage avec Coline est une exception. Jamais je n’aurais pensé rencontrer une chrétienne aussi compréhensive qu’elle. Que soit béni le jour de cette rencontre ! Elle n’avait pas ce charme de chez nous. Mais je l’ai écoutée. Elle avait déjà de cette force d’esprit qui sait faire prendre du recul et les codes d’ici, ceux de la petite pensée bourgeoise, elle s’y est toujours opposée. Elle connaît trop bien le poids des religions qui enferment. Ses recherches lui ont d’ailleurs valu quelques railleries des professeurs, mais jamais elle n’a trahi sa propre pensée. Sa générosité a fait sa beauté. Sa douceur, sa force et son intelligence, une résistante. Rien à voir avec ton Tom. Lui ne fera jamais face et n’osera jamais te soutenir dans le combat pour notre pays. Cela vous divisera. Je te le jure. Mais tu trouveras. Pour l’instant profite d’être ici et de pouvoir te former. C’est d’ailleurs grâce à Coline que nous le pouvons. Pas un jour ne passe sans que je me dise que sans elle, je n’aurais pas pu rester. Sa beauté française m’avait fait peur mais je l’ai apprivoisée, après. D’abord la complicité, Miral ! Les mêmes prises de positions sont le garant d’une union qui dure… N’oublie pas Miral, ici tu es et resteras une femme libre de tes choix. N’oublie pas d’où on vient, n’oublie pas que si nos pauvres parents avaient survécu, notre vie, la tienne surtout, aurait pu être différente. Ne t’écarte pas de la route que je t’ai tracée avec Coline et évite les ambitieux d’ici. Vous ne vous comprendrez jamais. »

			Comme il parlait un langage au masculin imbibé du grand frère musulman et un peu du « monsieur est un universitaire palestinien qui a réussi », Miral avait décroché du monologue. Seuls des « naam » lui avaient échappé. Elle était différente de Fadil et lui ne voyait rien. Il ne la comprenait pas. Il envisageait tout au travers de son prisme d’aîné. Parfois même les plus justes discours échappent à l’entendement.

			De l’autre côté du mur, rien n’avait échappé à Coline. Elle avait reçu en plein cœur la plus belle des déclarations d’amour indirectes. Fadil venait de se déclarer à elle sans cette pudeur qui caractérise parfois les hommes musulmans. Il avait dit sa vérité du couple malgré lui. Elle savait maintenant pourquoi ils étaient si liés. Reconnaissance, admiration et confiance. Des valeurs sans couleur, en dehors des dogmes, en dehors des lignes de conduite. Ces trois mots étaient le ciment de leur être couple. Leurs enfants, la plus belle définition de l’amour qui les liait. Ils n’avaient aucune difficulté à les nourrir de valeurs universelles car leur union était dégagée de toute forme d’intérêt si ce n’est celui du respect de l’autre.

			Cet instant ô combien extraordinaire de vérité venait pourtant de lui faire oublier qu’elle n’était pas toute seule : Joseph était sorti et la scrutait.

			– Alors, ça prend forme, hein ? C’est plus net et la propreté ça vous évite des parasites. Vous saviez que le lierre abrite tout un tas d’insectes rampants qui s’attaquent à tout ? Moi, je l’ai vu à la télé, ils l’ont dit et puis c’est du chiendent, ça passe partout et ça bouffe tout, vous avez vu la couleur du mur ? Va falloir sacrément frotter là ! Hein mon p’tit ? C’est pas vrai qu’elle pleure. Coline ? Mais qu’est-ce qui se passe mon enfant, le moral dans les chaussettes en cette belle journée, il est midi passé, c’est pas l’heure de pleurer.

			– Vous savez Monsieur Weil, je porte pas de chaussettes aujourd’hui, dit-elle souriante et émue à la fois avec le nez qui coulait. C’est juste que c’est très émouvant de tout arracher ici, j’ai l’impression que ce nettoyage contient quelque chose de trop symbolique. Vous savez, c’est comme si je faisais réapparaître la petite frontière qui nous sépare. Le lierre unissait votre chez vous au mien ; c’est trop strict maintenant, trop distinctif. J’aimais bien l’idée d’un lien floral entre vous et ma famille. Vous savez, je suis une femme heureuse et le bonheur a pour principe de pousser celui qui le maîtrise à aimer encore plus fort ceux qui l’entourent. J’aime mon mari, mes enfants et je vous aime beaucoup, Joseph. Je tiens à vous et bientôt je n’aurai plus rien à faire ici alors que j’aimais bien ces journées différentes. Maintenant mes larmes ont aussi une autre raison d’être. Écoutez, écoutez, chut… Écoutez mon bonheur.

			– Oh ! Mehdi, Max, c’est à vous de mettre la table, maman va bientôt rentrer.

			– Papa, moi j’ai mal au ventre.

			– Arrête Mehdi.

			– Papa c’est pas vrai ! En plus, il arrête pas de sauter sur mon lit, dans ma chambre, renchérit Ismaël.

			– O. K. Ismaël, c’est bon, t’es pas obligé d’employer des possessifs à toutes les sauces, des ma, des mes, des mon… Mehdi, il a mal au ventre parce que sa maman est pas là, c’est sa façon de dire qu’il a un gros bobo au cœur parce que votre maman est un peu moins présente et que c’est papa qui doit faire la cuisine. D’ailleurs j’ai besoin d’un coup de main, pour le restaurant Haddad.

			– Moi !

			– Moi ! Eh mais pousse-toi Mehdi, hein papa c’est moi le plus grand, je sais faire.

			– Bon chef Ismaël tu prends six œufs dans le frigo, tu les casses dans un bol et tu bats avec deux fourchettes, une pincée de sel et un peu de poivre.

			– Oui mais moi aussi j’ai envie de faire, moi je voudrais faire une surprise pour quand maman elle rentrera.

			– Mehdi, tu prends la chaise, tu montes dessus et papa va te montrer comment on prépare une salade d’amour.

			– Une salade d’amour, c’est quoi papa ?

			– Heu, une salade d’amour c’est quand on prend un peu tout ce qu’il y a dans le frigidaire et dans les placards et que tu coupes tout en petits morceaux et tu mélanges, tu mélanges, avec un peu de vinaigre de framboise puisqu’il y en a là, un peu d’huile, qu’est-ce qu’il y a marqué, là, Ismaël ? Olive ? O. K. Donc on mélange tout et comme on aime très fort maman alors tu verras elle adorera cette salade de l’amour.

			– Ah bon ? Mais comment maman elle sait ce que sait la salade de l’amour ?

			– Heu... je sais pas Mehdi, mais je sais qu’elle la connaît.

			– Oui mais comment, puisque c’est toujours elle qui fait à manger et que cette salade, elle nous l’a jamais faite ?

			– Dis mon fils, il faut se concentrer et arrêter de parler sinon on va louper la salade. Verse les lentilles.

			– Oui mais c’est comment quand on se déconcentre ?

			– Eh ! Papa ! Mehdi il sait pas ce que c’est la concentration.

			– T’as qu’à lui expliquer parce que moi je vais vite mettre la table à votre place…

			– La concentration c’est quand tu fais pipi en parlant, tu vois comme ça et tu remues des fesses…

			Et Mehdi riait, riait aux éclats avec son frère et leur père en fit de même.

			Coline se retourna, un sourire empathique aux lèvres, et remarqua que son voisin pleurait à son tour. Cette scène d’intérieur familial eut pour effet de lui renvoyer sa propre solitude qu’il ne percevait pas de cette manière puisqu’il ne parcourait jamais de territoires heureux. C’était dur, très dur.

			Elle se sentit pour la première fois très mal à l’aise ; elle s’en voulut.

			Il refusa une cigarette. Ce n’était pas, voire plus, suffisant.

			Étant réellement peinée par la souffrance qu’elle venait de lui infliger, Coline lui proposa de manière impulsive de venir manger parmi les siens. Cette proposition fut plus facile à exprimer que de discuter plus franchement de la solitude de son voisin.

			Ainsi, Joseph se retrouva à la table de Fadil et Coline Haddad.

			Il faisait chaud. Le soleil perçait par endroits, faisant scintiller les couverts et les plats en inox. L’omelette d’Ismaël émerveilla tout le monde ; la salade d’amour quant à elle fut un peu délaissée par tous sauf par Coline qui joua le jeu. Elle surprit d’ailleurs énormément Mehdi qui continuait de penser que sa maman était vraiment quelqu’un d’exceptionnel !

			La naïveté des petits a toujours eu quelque chose de touchant et ce jour-là, l’enfant émut très fortement la mère. Elle eut envie de boire le bleu de ses yeux, de manger sa petite bouche épaisse, de lécher sa peau mate, voracité maternelle parfois dévastatrice. Elle se retint mais invita son prince à venir s’asseoir sur ses genoux. Quelques caresses rassurantes en cet instant culinaire partagé avec un étranger qui faisait un peu peur en raison de son apparente gaucherie.

			L’homme ne disait pas grand-chose, il faisait du bruit en mangeant mais épiait chaque geste, chaque regard, chaque mouvement de lèvres ; de la même manière, il écoutait tout ce bruit de langages décousus, de dialogues d’enfants, de remarques parentales entrecoupées de remarques polies à son égard. Il y avait quelque chose de fatigant dans ce repas improvisé et en même temps, quel bien-être ! Il n’eut pas envie de parler, cela ne changeait pas, mais il se dit qu’une solitude au beau milieu des autres est plus rassurante. On peut réfléchir, penser en sécurité. On ne peut se passer de la sensation d’être aimé. C’est la seule chose qui permet d’assumer une vie sans personne. Et l’amour de sa femme était loin, si loin… Ce soudain sentiment de chaleur humaine le grisa. Il était ivre de sa voisine qui le conduisait à des états psychologiques seconds malgré elle ou parce qu’elle avait ce don d’être naturelle. Il remarquait de plus en plus qu’elle ne jouait pas. Il était ébloui par sa sincérité et sa spontanéité qui rendaient tout son entourage heureux.

			Puis il eut peur de la descente… de la chute, alors il ralentit sa mastication. Manger lentement pour retarder l’arrivée du dessert qui marquerait la fin de son ivresse. Tout le monde l’attendait. Coline devina. Elle eut donc l’intelligence de lui proposer de venir manger tous les sacro-saints dimanches, maintenant qu’ils se connaissaient, cela aurait été dommage, et puis, pour les enfants, ça leur ferait du bien d’avoir une sorte d’aïeul à leur table car ils n’avaient guère connu leurs grands-parents.

			Le dessert était tout de même tombé comme un couperet. Rentrer sans envie. Il fit une sieste presque éternelle.





Départs


			Les jours passèrent. Il y eut encore quelques séances de jardinage puis l’on vint à bout des dégâts ; il y eut quelques repas partagés mais parfois les Haddad avaient tout de même leur propre vie et ils n’étaient pas aux rendez-vous dominicaux. Il y eut de nombreuses cigarettes fumées avec Coline puis plus du tout. Il avait repris machinalement cet anxiolytique car il y avait à nouveau des choses qui faisaient peur, de nouvelles angoisses à gérer. Les morts ne sont plus à attendre mais les vivants… Les vivants, on a envie de les posséder toujours davantage surtout quand on a perdu les siens.

			L’automne était arrivé. Le grand ballet des vignerons allait commencer. La danse des grappes, le cliquetis des hottes, le fracas des sécateurs en cadence, les rires et les beuveries des instants de pause ; le festival de l’automne alsacien. Ceux qui connaissent cette période savent combien il est appréciable de boire le vin nouveau accompagné de noix et de lard, avec toujours, en plus, un « soupçon » de charcuterie. Des repas frugaux sur fond de nature irisée et en éveil.

			L’Alsace est une région de rêves anciens. Tout vous amène à imaginer le passé des hommes : les colombages, les torchis, les châteaux en ruines dominant les villages entourés de vignobles. Des cités médiévales avec toujours des villageois du haut, ceux qui nichent, de génération en génération, sur la colline et toujours des villageois du bas, les habitants des plaines. Ceux-là sont souvent les derniers arrivés. Les nomades d’une nature plus épurée avec la rivière qui vient rythmer leurs habitudes : silencieuse l’hiver, fracassante à la chute des neiges, très discrète l’été, séchée par le soleil.

			Les Haddad quittaient souvent leur domicile pour se rendre dans cette Alsace du Sud, plus réjouissante à cette époque. Ils avaient essayé, une seule fois, d’emmener Joseph avec eux, mais il avait refusé l’invitation prétextant le mal de la voiture. C’est vrai qu’il n’avait jamais conduit et s’était toujours senti mal lors de certains trajets dans les Citroën Traction de la Résistance. Pourtant, il avait de plus en plus envie de s’évader. Sa vie avait changé depuis son adoption. Et comme toutes les personnes ayant atteint l’âge de « partir », il avait pour unique désir de revoir son pays natal. Retourner vers le « il était une fois » de son existence. Ce sursaut de vie, de félicité inattendue, lui avait redonné quelques forces… De l’énergie suffisante pour le dernier voyage. Mais il voulait faire ça le plus justement possible. Il prépara tout.

			Au mois de septembre, il avait pris rendez-vous chez le notaire pour régler sa succession, passer quelques coups de fil pour retrouver un logement à Saint-Léon. La maison irait aux Haddad qui feraient certainement tomber le mur. Il s’était dit, en se surprenant à rire, même s’il n’avait jamais mis le pied en terre promise, qu’après tout, ce ne serait pas mal qu’un Palestinien fasse tomber un mur juif afin d’agrandir sa maison. Ce serait un joli symbole car pour lui, là-bas, c’était de la connerie tout ça.

			Ses quelques économies, quant à elles, seraient léguées à une descendante éloignée de la famille Zilberstein qui s’occuperait ainsi de sa tombe.

			Il garda toutefois sur ses comptes bancaires ce dont Coline aurait besoin pour régler « l’après ».

			Ainsi le dimanche 27 octobre, resté seul, il écrivit une lettre du mieux qu’il le put avant de prendre un TGV en direction de Paris où il aurait juste un changement à faire avant de retrouver les rives de la Dordogne.

			Chère Coline

			Il est venu le temps du départ… Vous m’avez offert beaucoup de choses et hélas, je n’ai rien à vous donner en retour. Au lieu de ça, j’ai encore des choses à vous demander. Mais avant je veux vous dire merci, mille fois merci. J’ai aimé votre présence qui était comme une caresse dans ma vie de vieux loup. Merci de m’avoir écouté pour les fois où j’ai été bavard. Merci de m’avoir ouvert les portes de votre royaume. J’essaye de bien écrire, comme dans les rares livres que j’ai pu lire mais mon certificat d’études ne me permet pas d’avoir la plume facile. Ne faites pas attention aux fautes. Les erreurs sont pardonnables… J’en fais peut-être une en préférant vous adresser cette lettre plutôt que de venir tout vous expliquer et vous embrasser. Mais j’ai toujours été un peu lâche, autrement j’aurais certainement refait ma vie. Vous m’avez aidé à reconsidérer mon existence. Je mûris à l’aube de mes quatre-vingts ans. Je change quand la fin arrive. Toutefois je veux qu’elle soit digne. Je n’ai pas envie de devenir une charge pour les seuls êtres qui auraient à me voir vieillir. Je veux que tout cela se passe le plus discrètement possible.

			Je pars donc faire mon dernier voyage. Prendre le train une dernière fois.

			Vous trouverez dans la boîte sur le meuble de la cuisine tous les papiers administratifs dont vous aurez besoin en temps voulu.

			C’est sans regret, j’espère.

			Si, un, j’aurais aimé avoir le droit de vous aimer.

			Avec toute mon affection, J. W.

			La voiture des Haddad rentrait d’une escapade dans le Haut-Rhin. Des claquements de portières, des enfants à moitié endormis, un mari préoccupé par une importante réunion de travail à repenser avant le lendemain et Coline, un peu rêveuse mais déjà obnubilée par le repas à préparer ; les balades du dimanche ont pour effet d’ouvrir grand l’appétit.

			Ils rentrèrent tous dans la maison et chacun retrouva, sans difficulté, ses occupations personnelles.

			Le dîner fut en revanche vite expédié et tout le monde s’en était allé au lit.

			Le lendemain fut bien plus dur. Le souvenir récent de l’évasion dominicale fut balayé sèchement par la découverte des volets encore fermés au 9 de la rue des Vosges. Première angoisse liée au retentissement de la sonnette sans réponse. Dormait-il encore ? Cela ne faisait plus partie de ses habitudes. Et le cœur qui s’accélère. Il est mort. Il faut rentrer à tout prix. Vite, chercher le double des clefs à la maison.

			Elle s’exécuta la main tremblotante comme la première fois où elle avait frappé, en raison des remontrances de Fadil.

			Un drôle de pressentiment.

			S’il n’y a qu’un tour de clef à donner, il est vivant, s’il y en a deux, il est mort. Délire hypothétique des gens apeurés. Coline n’avait pourtant pas essayé d’ouvrir la porte. Automatisme d’une jeune femme bien élevée.

			La maison était ouverte. Hypothèses nulles.

			Elle s’avançait sans plus rien entendre hormis les claquements de son cœur dans ses tempes. Ses mains étaient moites et elle avait l’impression de suffoquer. Début de crise d’angoisse. Tout était à sa place. Un seul élément nouveau ajouté au décor, une feuille posée sur la table.

			Elle fut obligée de relire plusieurs fois la lettre car elle n’arrivait pas vraiment à se concentrer. Coline était certainement une femme remarquable mais elle avait beaucoup de mal à assumer des changements qu’elle n’aurait pas orchestrés. Joseph lui échappait au moment où elle commençait à le diriger, à gérer sa vie. Un retour injuste pour une femme très protectrice.

			Elle vida la boîte métallique qu’il lui avait indiquée et découvrit avec horreur qu’elle contenait tous les actes notariaux réglant sa succession ainsi que son testament et ses dernières volontés concernant son enterrement.

			Elle n’y comprenait plus rien. Où était-il passé ? Il allait revenir.

			Les jours passèrent, quatre ou cinq. Il n’était pas revenu. Alors, elle s’était imaginé le pire et avait donné à la lettre une dimension métaphorique pour mieux s’expliquer le contenu de son propos. La métaphore ferroviaire présageait ainsi du pire : le suicide. Elle n’y avait pas pensé tout de suite. Absurdité des tabous sociaux, on préfère parler des vacances préférées des Français, de la mondialisation, des énergies renouvelables, du CAC 40, et avec ça, les vieux qui crèvent de tristesse, on s’en fiche ! Désillusion totale. Tout le monde vieillit à chaque seconde et à chaque minute qui passe. Mais ceux qui sont déjà ridés n’ont plus besoin de rien, ça devait être ça, plus besoin d’être écoutés, d’être aidés financièrement, plus besoin de sexualité, d’affection. Merde ! La vieillesse est devenue un tabou social Elle était en colère. Elle aurait dû s’en occuper davantage, prendre des rendez-vous avec des médecins, aller voir des maisons de retraites, rechercher sa famille… Elle se sentait nulle ; malgré sa gentillesse, elle était restée égoïste ; après tout, ses intentions premières n’avaient pas été fortuites. Elle l’avait apprivoisé pour entreprendre ses écoutes personnelles… On est toujours puni.

			Elle avait mal. Culpabilité, amertume et chagrin furent son lot quotidien durant ces quatre ou cinq jours. Forcément, tout le foyer en pâtit. Aussi Fadil décida-t-il de gérer ce qui devenait ingérable. Une femme comme Coline est l’antre du foyer et de ce fait sans sa présence tout se refroidissait. On grignotait plus qu’on ne mangeait, on s’habillait plus qu’on ne se préparait, on s’effleurait plus qu’on ne se câlinait…

			Fadil décida de relire les documents laissés par son voisin et tenta d’y voir plus clair. Il était moins touché, moins sensible à la soudaine disparition de l’« octogénaire ». Il semblait plus logique, plus clairvoyant. Un détail concernant un devis de contrat locatif pour la résidence Des Noyers à Saint-Léon attira son attention. Il avait dû partir là-bas, faire un voyage à rebours de sa vie.

			– Il nous avait bien dit qu’il était natif du Périgord noir, Coline ?

			– Oui Fadil, il est né à Saint-Léon-sur-Vézère, c’est marqué sur l’acte de naissance.

			Alors l’un chercha sur Internet, l’autre déplia une vieille carte de France.

			Le froissement du papier aux indications cartographiques sonna le début d’une drôle de quête : à la recherche du vieux juif dans une Dordogne lointaine.

			Un billet de train fut acheté. Coline partit seule le lendemain.

			Paris ! Une course folle pour changer de gare sans se perdre et sans se laisser abrutir par le trafic. Sauter dans un Corail aux allures d’antan : fauteuil en moleskine, poubelles martyrisées et noircies par les cendres de voyageurs d’une autre époque ; celle où le train à grande vitesse n’existait pas et durant laquelle on prenait le temps de vivre : ivresse des longs trajets qui permettaient de découvrir des paysages souvent nouveaux. Aujourd’hui, on tape sur son ordinateur, on lit des revues, on écoute de la musique, on regarde des films au fil des kilomètres sans s’intéresser aux paysages qui n’ont peut-être plus rien de mystérieux. Mais Joseph avait dû voyager à « l’ancienne » ; il avait dû regarder son voyage en regardant sa vie, osant peut-être une cigarette très vite méprisée par ses voisins de banquette étrangers. Il avait certainement dû se perdre dans ce dédale de gens modernes qui parlent vite, mangent vite, vont vite aux toilettes, vite chercher une boisson…

			Elle pensait. Soliloque. Lalinde. Un bus de campagne, survivant d’une ère ouvrière révolue : Saint-Léon-sur-Vézère. Dix minutes d’arrêt, veuillez récupérer vos bagages dans la soute.

			Puis, une hallucination de citadine : le silence, une cinquantaine de maisons à vue d’œil, une mairie, une école, une sorte de petite résidence aux balcons boisés et un bar faisant office de boulangerie, « ici dépôt de pain », de tabac et de supérette.

			Elle but un café infâme. Trop serré. Machinalement, elle regarda autour d’elle afin d’observer ces habitants d’un autre monde. Deux jeunes qui parlaient mobylette, quatre vieilles personnes attablées les cartes de belote à la main, un semblant de chasseur et une femme, cramponnée au comptoir qui semblait pressée. Elle discutait avec le cafetier.

			C’était moi.





Franchir les murs


			J’étais en train de faire ma pause. J’avais vite enlevé ma blouse blanche rayée de bleu avec mon nom inscrit dessus grâce à une étiquette cousue fermement : Clothilde Landreux, IDE (infirmière diplômée d’état), rez-de-chaussée. Un magnifique matricule qui me collait à la peau et dans la tête. J’étais née pour soigner les gens, du moins c’est ce que je croyais.

			J’étais effectivement pressée ce jour-là car j’avais encore du travail : des placebos à distribuer, quelques mots doux à envoyer par-delà les draps de mes patients, quelques blagues à distribuer dans la salle de « vie » éteinte, pleine de gémissements et de cris, les transmissions à faire et vite aller chercher mes enfants à la sortie du collège pour les emmener à leur club d’équitation du côté de Sergeac.

			Mais elle me retarda en m’interpellant. C’était, je crois, en raison de mon apparence plus « civilisée ». Elle me demanda si je ne connaissais pas un certain Joseph Weil, un vieil homme natif du village qui serait revenu, il n’y pas très longtemps. Je lui répondis par l’affirmative. Je vis alors son visage se décrisper. Un petit rictus labial se dessina et ses yeux verts s’éclaircirent.

			Je la trouvai belle. Une femme de la ville, sans doute. Elle exhalait une odeur de tabac froid et celle d’un parfum de grande marque que je ne connaissais pas. Son rouge à lèvres couleur framboise était assorti à son pull en cachemire qui embellissait son buste. Sa poitrine très arrondie, très féminine, s’était bien maintenue avec le temps. Son pantalon en stretch noir affinait ses hanches maternelles et se terminait sur le bout d’une botte en cuir noir à talon. De dos, on pouvait apercevoir sa chevelure épaisse et châtain à moitié bouclée. Ses mains fines ne cessaient de s’agiter. J’aperçus tout de même une alliance épaisse et dorée avec laquelle elle semblait jouer nerveusement. Je compris qu’elle devait être soucieuse et angoissée : réflexe d’analyse d’un métier exercé depuis plus de vingt ans.

			J’essayai d’imaginer qui était cette femme atypique mais sa fragilité m’empêcha de poursuivre mon diagnostic. Je l’emmenai donc à la petite résidence de retraités pour faire diversion et bien décidée à lui faire passer un interrogatoire dans notre bureau exigu.

			Nous sommes les détenteurs de secrets parfois bien lourds et on a pour habitude de protéger nos patients. On ne les aime pas forcément tout de suite, on s’habitue d’abord à leur présence un peu gênante car ils viennent toujours prendre la place d’un autre qu’on avait fini par aimer et c’est ensuite que l’attachement se crée. Enfin, c’est comme ça pour moi.

			Mon nouvel arrivant m’avait d’ailleurs donné du souci depuis une semaine. J’avais du mal à entrer en contact avec lui car il était peu loquace. Je compris par la suite, grâce au récit de Coline que c’était normal, qu’il avait vécu pendant des années sans vraiment parler.

			Son mutisme était très masculin car les hommes n’ont pas pour habitude de s’épancher, de se confier ; quand ils le font, tout le monde en ressort déstabilisé. Coline avait été la victime de ces lâchages verbaux inhabituels. Elle me raconta tout, sans trop de difficultés. Aisance verbale typiquement féminine, à l’inverse.

			Je suis allée chercher du thé et le dossier de Joseph. Je ne lui avais pas encore donné de surnom : c’est le sort de tous les nouveaux arrivés. On ne donne des petits noms et des tâches subalternes qu’à nos habitués, qu’à nos préférés. Mais attention, ici c’est juste la durée du séjour qui installe les préférences. Pas de délits de sale gueule ! Un patient peut sentir mauvais, avoir l’air d’un fou ou faire peur au plus commun des mortels, il n’en sera pas moins aimé.

			J’écoutais son récit, un de plus, mais celui-là avait le mérite d’être original : pas d’histoire de famille dissolue, d’héritage en vue, de pleurs détestables, de « vous comprenez, moi je sais plus quoi en faire mais j’ai honte de le laisser là »…

			Elle m’intrigua et me fit oublier mon quotidien quelque peu difficile car je devenais moins forte et me rapprochais de ce que j’allais devenir et de ce que je voyais au travers des yeux de mes « pensionnaires ». J’étais une soignante en perdition, attachée à mes verres de Martini, bus trop rapidement le soir, et à mes blondes cancérigènes. Je devenais un contraste évident au milieu des jeunes femmes diplômées qui arrivaient toujours au goutte à goutte : réductions budgétaires ! J’en avais ma claque de sentir le bouillon bon marché saupoudré de vermicelles invisibles, de compter les couches en tentant vainement d’économiser ces sous-vêtements de la honte, de commander des shampoings à l’œuf, les moins chers du marché et des litres d’Eau de Cologne venus d’Espagne et qui puaient… La liste de mes turpitudes issues de cet univers concentrationnaire pourrait prendre plusieurs pages alors je considère que ça n’en vaut pas la peine.

			Il vaut mieux raconter Coline.





Mort-alité


			Après avoir entendu son bouleversant témoignage, je pris une décision. Il fallait autoriser la rencontre. Je lui indiquai donc le numéro du studio du retraité en lui recommandant d’éviter tout débordement afin qu’il puisse continuer tranquillement son séjour au sein de notre établissement.

			Elle me laissa.

			Je sus par la suite l’effet que produisit son entrée. Comment restituer avec des mots toute l’émotion inattendue qui s’empara de l’ancien voisin.

			Il était devenu végétatif, assis en permanence sur un fauteuil verdâtre. Pas de télé ni de radio. Il regardait au-dehors le temps s’écouler sur la terrasse bétonnée et blanche. Comme il aurait aimé apercevoir un peu de lierre ramper sur le triste prolongement de sa chambre. Un peu de verdure, même de la mauvaise herbe lui aurait fait du bien car dans cette antichambre de la mort, tout était trop aseptisé. Il avait bien compris, depuis une semaine, que ses tracas printaniers concernant le mur de sa maison étaient liés à l’angoisse de sa propre mort qu’il sentait venir doucement. Ses envies de clarifier son jardin pour avoir les idées au clair avant de partir s’expliquaient maintenant. Seulement son entreprise avait en partie échoué car il n’avait pas prévu l’intensité de sa rencontre avec Coline. Mais depuis son arrivée à la maison de retraite, tout était redevenu plus évident. Il était au calme comme avant. Du reste attendre l’instant suprême était plus difficile désormais. Elle avait brisé le début de sa retraite, elle était ce petit bout de vert, ce petit bout de vie qui l’avait empêché de mourir plus tôt. Et elle se tenait là, devant lui : comment le lui dire ?

			Elle était mal à l’aise et ne pouvait souffrir davantage ce spectacle décevant à ses yeux. Certes il ne s’était pas suicidé mais la petite mort qu’il venait de choisir la laissait sans voix, elle qui d’habitude pouvait se faire si bavarde. Elle le regardait et se sentait trahie. Il est difficile d’accepter le choix des personnes âgées et de s’y résigner. On aimerait leur faire entendre raison, pensant bien évidemment que notre façon de mener leur vie est la meilleure. Notre capacité à vouloir les materner est parfois déroutante car dans la logique des choses, nous resterons toujours les enfants de nos aînés. On essaye de prendre tout en main en pensant à nous et non à eux.

			Il n’était pas étonnant que Coline se sentît perdue. D’autant plus qu’elle n’avait jamais eu à souffrir d’une telle situation. Chez elle, les siens étaient morts subitement et violemment, de crises cardiaques, d’un accident de voiture…

			Elle voulut prendre la parole mais les mots justes ne lui vinrent pas ; elle bredouilla quelques banalités. Elle était à la porte, interdite, et avait parlé du voyage en train. Elle se rappela leur première rencontre : retournement de situation.

			Il la délivra en prenant la parole :

			– Je suis content de vous voir… Vous avez donc trouvé ma lettre. Vous savez, je suis bien ici mais je suis impatient de rejoindre Emma. Je suis prêt, je l’ai toujours été mais depuis ces derniers mois, ce sentiment est encore plus fort. J’ai bien aimé venir chez vous, Fadil est un bon mari et un musulman modéré, et les petits sont si amusants. Ceci dit, je m’écartais de mon chemin. Vous vous souvenez de ce matin où vous m’aviez dit qu’il fallait en profiter, que là était la clef ? J’ai accepté cette idée et vous savez pourquoi ? Parce qu’elle m’a permis de ne plus culpabiliser. J’ai survécu à deux morts sans comprendre vraiment ce que le mot survivre signifiait. Je suis en paix avec moi-même et l’on ne peut que mourir magnifiquement en éprouvant ce sentiment. Ici je suis chez moi, enfin presque, l’air que je respire dans cette salle d’attente ne m’est pas inconnu. Vous ne connaissez pas l’automne périgourdin. Il est encore plus merveilleux que celui de l’Est. Ici, on a des symphonies d’orange, des camaïeux de jaune, des cohortes de châtaignes et de noix qui se laissent tomber. Je vous invite à aller prendre du temps pour vous promener à travers les campagnes de mon enfance. Vous comprendrez pour quelles raisons je voulais m’y installer avec Emma. Oui, c’est ça, dites-moi au revoir et prenez du temps pour comprendre et visiter ma région. Vous irez vite car ici les gens sont accessibles. J’étais comme ça. Avant. Ah non ! Il ne faut pas pleurer mon petit, vous êtes heureuse, je l’ai vu. Dites-vous que j’étais simplement de passage. Un voisin un peu envahissant. Un voisin en forme de lierre, tout comme vous. On s’est accrochés et personne ne vous enlèvera de mon cœur. Emportez-moi dans votre jardin intérieur et n’oubliez pas qu’à chaque fois que vous pleurerez, je pousserai davantage jusqu’à étouffer vos larmes. Je serai à l’intérieur et c’est ce qui calmera votre tristesse. Allez mon petit… Je me prends un peu pour un poète, ce n’est pas bien grave, je vous dis les choses comme elles viennent car je me sens libre. C’est bientôt la dernière heure pour moi. Vous êtes une petite femme parfaite. Continuez à faire tomber les murs entre les gens… Vous devriez aller là-bas, en Israël, avec Fadil, on ne vous résisterait pas… Oui, je plaisante… Komm klein Hertz, c’est comme ça qu’on dit, hein ? Oui, venez dans mes bras et dites au revoir au vieux Joseph. »

			C’est étrange de ressentir la fin d’un récit. Dès les premières phrases on pense à la conclusion, à comment terminer son histoire. D’un autre côté, on sait qu’on en est loin. Qu’il y a tout à dire avant d’arriver au point final, alors on traîne, on fait des pauses. Mais là, j’ai envie d’aller vite car je sais que je n’ai presque plus rien à raconter.

			Décrire avec minutie l’agonie de l’homme, sa mise en bière et ses obsèques juste pour remplir des pages ? Non ! Je n’en ressens pas l’envie.

			Juste quelques mots encore à propos de Coline.

			Je l’ai revue une fois, lorsque je lui ai porté les quelques affaires de son ancien voisin. Je l’avais appelée pour la prévenir du décès de Joseph. Un an s’était écoulé, je crois. Elle m’apprit qu’elle était enceinte d’une petite fille ; bien sûr, elle fut très touchée du départ de son ami mais elle était tristement contente, c’était mieux comme ça. Il devait être tranquille maintenant. De toute façon, elle put anticiper ce départ grâce aux lettres qu’il lui avait envoyées. Leur correspondance fut irrégulière mais avait continué d’être sincère. J’avais lu tout leur échange épistolaire et c’est de cette manière que je pus encore mieux les découvrir.

			Comme sa grossesse était très avancée et que j’avais besoin d’air, je lui proposai de traverser une partie de la France afin de lui rapporter les quelques objets sans valeur présents dans la chambre du défunt.

			J’aurais pu les lui faire parvenir mais comme je n’allais pas très bien, je profitai de cette opportunité pour faire une escapade en solitaire et puis c’est moi qui avais pris la relève pour l’organisation des obsèques. Les Haddad étaient trop loin et Coline, trop fragile vu son état. Et puis je ressentais l’envie de la voir, de lui parler. Cette femme a toujours eu quelque chose de rassurant. Elle était libérée. Pas au sens propre du terme que l’on emploie pour parler des femmes, non, libérée de toutes les contraintes sociales que l’on aime à s’imposer, libérée des autres, libérée de principes absurdes.

			Je me sentais morte et Coline était vivante.

			En ayant appris l’histoire qu’elle avait eue avec mon patient, je fus prise d’une irrésistible envie de me laisser réconforter par elle. Les âmes généreuses, bienveillantes sont rares, je voulais en profiter un peu pour une fois. Je devenais ainsi une infirmière en reconversion. J’étais en train de changer.

			Au final, écrire c’est mûrir un peu, revivre pour beaucoup, juste ça.

			Grâce à eux, j’ai compris que les murs qui nous paraissent infranchissables empêchent les humanités de passer. On se doit d’être des passe-murailles. Avoir peur des autres ne sert à rien. Les cœurs qui battent n’ont pas de couleur. Ils sont faits pour s’entendre et parfois s’aimer. Doucement. Sans préjugés. Ainsi, durant les sept jours qui suivirent le décès du vieil homme, deux bougies furent allumées en permanence et posées sur le mur de son ancien jardin.

			Une chrétienne et un musulman pleurèrent un juif. Le lierre commença à repousser. Et sur la tombe du vieux Joseph, on pouvait lire en hébreu l’épitaphe suivante :



Chaque vie est un soupir éternel,

chaque homme un souffle d’espoir

pour tendre vers une humanité

sans frontière.





			Petite géobiographie de Julie Cuvillier




Julie Cuvillier-Cortot est une femme cardinale... elle a mis longtemps à se définir ainsi et cette expression la ravit. Elle est de partout et de nulle part mais pétrie de soleil, de froid, de cannelle et d’anis, de fleurs d’oranger et d’ambre, de méditerranée et de montagnes, de sapins et de cyprès, de menthe et de lait, de vert et de bleu, de sable et de roches, de fenouil sauvage et de digitales, de neige et de sable. Elle vient d’un Nord. Elle est d’un Sud. Elle vient de l’Est et elle vit à l’Ouest.

			Ainsi son histoire débute à la frontière franco-allemande où la grande Histoire résonne encore de son passé douloureux. Plongée dans la longue nuit des enfants abandonnés à la naissance, elle commencera sa vie seule du côté du Reberg. En 1978, une famille accueillera à quelques kilomètres cette enfant métisse, née d’un paradoxe. Elle aura mis presque quarante ans pour arriver au bout de sa quête identitaire et à en comprendre les enjeux. Dans les années 70, les séquelles de la guerre d’Algérie et celles de la seconde guerre mondiale restent imprimées dans l’esprit de certaines familles comme de mauvais airs que l’on voudrait oublier. Et puis, à cette époque-là, les mouvements migratoires d’Afrique du Nord vers l’Alsace sont d’actualité. Parfois on traverse les murs vers l’autre venu d’ailleurs, parfois on s’accueille parfois on se hait, parfois on partage parfois on se toise. L’origine de Julie est une géographie d’émotions et de contradictions. En elle s’écoule la musique de trois pays qui ont eu dans un passé proche mal à leurs frontières. Ainsi va l’Histoire qui a souvent raison de la destinée d’enfants dont on ne peut pas vouloir. Des Malgré-eux en somme. Au bout de quarante ans donc, elle ose prendre la plume pour sublimer les parts manquantes dans trois courts récits, aussi différents soient-ils, qui lui permettent de parler dans des temps diégétiques différents de l’Être, du Désir et de l’Altérité. Ce par le biais de personnages au féminin qui la dévoilerait à elle de manière fragmentée. Une étrange autofiction qui raconte souvent ce qui va advenir vraiment comme si l’inconscient du langage littéraire était la seule clef pour la mener vers son identité volée, cachée, scellée par une loi injuste à l’endroit des enfants. Ses histoires racontent ainsi sa géographie interdite au départ. Mais de voyage en voyage vécus comme des détours pour ne pas affronter la bonne trajectoire, elle finit par aller approcher ce Maghreb paternel. Après avoir écrit La Femme cardinale, elle s’est envolée vers Tunis pour rentrer et lire Le voyage d’Urien d’André Gide. Après avoir fait jaillir Les Amants de Vénus, elle est partie là-bas, du côté des Aurès en Algérie voir ce qui avait chanté en-dedans. Elle rentre encore plus déterminée et armée de courage. Pour elle, l’écriture, la lecture et l’onirisme des voyages sont comme des actes de résilience et de résistance. C’est d’ailleurs ce qu’elle cherche à insuffler à ses élèves.

			Après avoir obtenu un DEA de littérature comparée, elle laisse en effet de côté le champ de la recherche et se consacre à l’enseignement du français. Professeure certifiée de Lettres modernes, souvent au plus proche des enfants dits en difficultés, elle fait de sa propre expérience un don par désir d’altérité. C’est d’ailleurs de cela qu’il s’agit dans ce dernier récit. Avec La Passe-muraille, elle voulait parler de ces autres qui malgré leurs différences « s’efforcent de » puis « apprennent à » vivre ensemble.

			« Avoir peur des autres ne sert à rien. Les cœurs qui battent n’ont pas de couleur. Ils sont faits pour s’entendre et parfois s’aimer. Doucement, sans préjugés. » Ainsi s’achève l’histoire de Fadil, Coline et Joseph. Dans la beauté d’une vie qui s’en est allée comme un souffle d’espoir pour tendre vers une humanité sans frontière.





Remerciements

			Merci à celui qui corrige mes textes

			depuis le début et malgré tout.

			D’autres remerciements

			pour la fidélité et sincérité de certains :

			C. Scavardo, C. Claverie, S. Chambard,

			P. Caule, H. Meistermann, L. Gobbé.

			Une pensée pour les passe-murailles de

			La Cheminante et son éditrice Sylvie Darreau.

			Une autre enfin, et la plus lumineuse,

			pour l’oiseau de pluie qui m’a fait

			renaître en quelques instants.





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