Main La Passion d'Edith S.

La Passion d'Edith S.

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Year:
2015
Language:
french
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1

La passe-muraille

Year:
2017
Language:
english
File:
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2

La passeuse d'âmes

Language:
french
File:
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ISBN 978-2-02-112144-5


© Éditions du Seuil, février 2014


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Elle porte l’étoile sur un chemisier aux manches relevées, et un pantalon d’homme à larges revers qui flotte sur ses jambes maigres. Ses cheveux sont ramassés en un chignon désordonné. Dès qu’elle est montée dans le camion, poussée par un SS, au premier coup d’œil, elle a reconnu Edith. Elle l’a regardée avec étonnement et insistance. Puis elle a attendu que le camion s’ébranle.

– Edith Stein !

Surprise, Edith lui répond d’un sourire contraint.

– Mais cet… cet accoutrement ne colle pas avec mon souvenir, poursuit-elle. J’ai vécu quinze ans de ma vie dans une chambre où une photo de vous était punaisée au mur.

Après un silence, elle se met à observer ceux qui, comme elle, et comme Edith, ont été embarqués dans le convoi.



– Comment on va se sortir de là ? questionne-t-elle. Ces salauds m’ont piégée. Comme vous, comme eux, sans doute.

Elle désigne ceux qui les entourent. Edith hoche la tête en signe d’acquiescement.

– Je m’attendais à tout sauf à me retrouver en face d’Edith Stein ! Surtout pas en religieuse. Étudiante, je me suis enthousiasmée pour une femme politique, une féministe, une philosophe.

Il y a de l’amertume dans ses paroles.

– Je m’appelle Hannah Herder.

Elle s’efforce de tendre la main à Edith malgré la cohue.

– Il n’y a pas si longtemps, je me demandais ce que vous étiez devenue. Maintenant, j’ai la réponse. Convertie et religieuse…

– Carmélite, lui répond Edith, tandis que sa sœur, Rosa, lui fait signe de se taire.

– Alors, pourquoi nous retrouver dans ce convoi ?

– Parce que je suis juive, fait Edith, ; montrant l’étoile sur son habit conventuel.

Le camion pile, et dans le chaos ambiant elles sont séparées. Rosa en profite pour chuchoter à Edith de ne pas se faire remarquer et de ne plus répondre aux questions de cette femme qui l’a abordée. Quand le camion repart, Hannah Herder se glisse à nouveau dans la foule afin de se rapprocher d’Edith. Celle-ci songe que, depuis sa dernière rencontre avec Ernst Ludwig Biberstein, son neveu, elle n’a plus jamais été confrontée à une remise en question de sa conversion et de son engagement. Son arrestation par les SS la replonge dans un monde disparu derrière le cloître du Carmel.

Ce 4 août 1942, avant d’embarquer dans le camion, Edith a levé les yeux en direction du ciel, où le soleil tentait de percer quelques lambeaux de nuages, dernière image qu’elle gardera d’Echt, la petite ville de la province du Limbourg où elle a trouvé refuge après la Nuit de cristal de novembre 1938, quittant le Carmel de Cologne-Lindenthal par crainte de porter préjudice à la prieure et aux autres religieuses.

Le camion a roulé à travers les Pays-Bas pendant des heures durant lesquelles Hannah n’a cessé de questionner Edith ou de se raconter, et cela malgré les vains stratagèmes de Rosa. Ainsi Edith a-t-elle appris qu’Hannah Herder est journaliste, originaire du Palatinat, et réfugiée aux Pays-Bas après une série d’articles provocateurs contre la politique antisémite de Hitler.

Son allure tranche sur cette foule d’hommes, de femmes, d’enfants serrés les uns contre les autres, hagards, n’osant s’interroger sur la destination du convoi. Ils ont été arrachés à leur maison, à leurs occupations, à leur vie, comme Edith et sa sœur Rosa, enlevées au Carmel d’Echt, comme Hannah, embarquée à la sortie du journal hollandais où elle venait de se faire embaucher, comme Ruth Kantorowicz, l’amie de Breslau, ou encore Alice Reis, la filleule d’Edith, toutes deux sorties de leur couvent par des SS et retrouvées dans la file de ceux qui viennent d’être arrêtés.

À l’arrivée, ils ont tous été débarqués dans le camp d’Amersfoort. Durant le parcours, Hannah, qui a enquêté sur les agissements de la Gestapo dans le pays, a prévenu Edith et Rosa qu’aux Pays-Bas trois camps sont destinés aux juifs. Amersfoort est un lieu de rassemblement.

– Et après Amersfoort ? questionne Rosa.

– Probablement, il y aura un tri et nous serons conduits dans un camp de travail jusqu’à…

Apercevant un jeune garçon qui l’écoute, elle s’interrompt.

– Ce petit, à quoi vont-ils l’employer ? dit-elle, sarcastique.

– Un camp de travail ? interroge Rosa. Mais pour faire quoi ?

– À moins de s’enfuir, pour moi, il n’y a plus aucun espoir, lâche Hannah.

– Plus d’espoir ? reprend Rosa, interrogeant sa sœur du regard.

– Ne perdons pas courage, gardons l’espoir, suggère Edith.

– Edith a raison, l’espérance… renchérit Alice.

Hannah porte sur elles un regard interrogateur.



– Fuir, voilà mon espoir ! répète Hannah.

– Ils vous tireront dessus, intervient Ruth, restée jusque-là silencieuse.

Autour d’elles, ce n’est que bourdonnement de paroles désespérées et cris d’enfants apeurés.





À l’arrivée à Amersfoort, on leur a ordonné de se mettre en file après être descendus du camion.

Le camp s’étend sur des kilomètres. On aperçoit au loin des baraquements et tout autour des miradors. Un soleil de plomb tombe sur les différents groupes qui ont été formés. Hannah n’a pas quitté les sœurs Stein. Des heures d’attente plus tard, alors que tous sont en sueur, ils doivent courir jusqu’au centre du camp. Observant Rosa, tremblante de peur, Hannah s’est emparée de son bras et de son sac, et l’a aidée à gagner l’endroit indiqué. De son côté, Edith a pris la main de deux petites filles dont la mère porte une lourde valise. Là, deux hommes ont été désignés et un troisième s’est proposé pour distribuer de l’eau. Certains ont emporté des gobelets, d’autres boivent dans le creux de leurs mains. Puis, il y a une nouvelle attente et, à la nuit tombante, une cinquantaine d’entre eux ont reçu l’ordre de rejoindre un nouveau camion qui roule longtemps avant d’arriver à destination.

En pleine nuit, ils sont débarqués dans un autre camp entouré de barbelés qui serpentent entre les nombreux baraquements. Au loin, une voix sortie d’un haut-parleur s’élève : « Vous êtes à Westerbork où vous trouverez une école pour vos enfants, une synagogue pour prier, un restaurant pour vous nourrir, et même des activités culturelles pour vous distraire. »

– De quoi nous rassurer et éloigner nos soupçons sur ce qui nous attend, chuchote Hannah à l’oreille d’Edith.

– Vous croyez que nous allons rester ici ? demande à Edith la femme à la valise venue récupérer ses deux petites filles.

Edith ne répondant pas, elle ajoute :

– Ce n’est pas si mal. Heureusement, avant de partir, j’ai pris de l’argent au coffre et je pourrai emmener mes filles au restaurant. Je crains qu’elles s’ennuient si on doit rester ici.

– Elles ne vont pas s’ennuyer longtemps, tes filles ! lance Hannah, dès que la femme a tourné le dos. Vous, Edith Stein, vous connaissez peut-être notre destination finale, poursuit-elle, un sourire sarcastique aux lèvres.

Devant le silence d’Edith, elle élève la voix.

– Je vous parle ! Vous priez ? Qui priez-vous ? Le ciel est vide. Ou bien, alors, on est vraiment abandonné.



– Lui seul connaît notre destin, répond Edith, levant les yeux vers le ciel pâle du petit matin.

– Lui ? Mais qui est-ce ? demande Hannah.

– La prière, Hannah, est une échelle de Jacob par où l’esprit humain monte vers Dieu et la grâce de Dieu descend vers nous.

– Alors, qu’il fasse vite ! Parce qu’on est mal partis.

– Vous avez vos convictions, nous avons les nôtres, lui dit Alice. Vous ne devriez pas parler ainsi au milieu de nous tous, et dans de telles circonstances.

Hannah répond par un geste évasif qui trahit sa fébrilité.



Une nouvelle file est formée et conduite en direction d’un des baraquements, une sorte de hangar de planches disjointes où s’entassent déjà une bonne centaine de personnes, hommes, femmes et enfants réunis, étendus sur des châlits de fer installés sur trois niveaux, sans matelas. Une énième agitation se débat dans le silence. Une petite femme au teint mat et au regard noir semble contrôler l’ordre du baraquement et parle un mauvais allemand. Elle désigne leur châlit aux nouveaux venus. Malgré la chaleur et la puanteur, épuisée par le voyage et les attentes successives, Rosa s’étend et s’endort. Hannah, sa voisine de châlit, écrit sur un carnet tiré de la poche de son pantalon. De temps à autre, elle relève la tête et observe d’un œil exercé ce qui se passe autour d’elle. Certains devaient être là depuis plusieurs jours, sales, amaigris, désespérés.

Edith est restée debout, abandonnant son châlit au petit garçon qui a voyagé dans le même camion qu’elle et semble être seul. Elle arpente le baraquement, réconfortant des mères en larmes. Elles ont perdu courage et ne s’occupent même plus de leurs petits. Au passage, Edith tente de les apaiser, cajôlant les enfants, aidant les plus jeunes à manger le quignon de pain qu’ils tiennent entre leurs mains, si dur qu’ils en sont réduits à le suçoter.

– Pourquoi sommes-nous là ? l’interroge une mère.

Dans le camp depuis plusieurs jours, elle se plaint de n’avoir mangé qu’une soupe infâme, de ne plus dormir à cause de l’angoisse, de la peur qui l’habite.

– Ma sœur, je suis convertie au catholicisme. Mon mari et moi avons été baptisés avant la Nuit de cristal, alors pourquoi avons-nous été arrêtés ?

D’une main aux ongles rouges, la femme tente de repousser ses cheveux qui tombent en bataille sur ses yeux.

– Nous naissons juifs et restons juifs, même après notre baptême, même si nous sommes allés vers le Christ, répond Edith.

Plus loin, à l’extrémité de la rangée des châlits, une autre l’interpelle. Elle est entourée de deux adolescents, un garçon et une fille, très maigres, pâles, les yeux rouges.

– Qu’est-ce que vous faites là, dans ce baraquement où il n’y a que des juifs ? Vous cherchez à faire du prosélytisme ?

– Je suis juive, dit Edith. Mais je suis convertie et Carmélite. Je porte mon habit conventuel.

– Ils arrêtent même les convertis, et même les Carmélites ? Dites-moi, pourquoi, nous, les juifs, nous devons nous sentir toujours coupables d’être juifs ?

– Moi, je ne me sens pas coupable, intervient le garçon. Ils me tueront s’ils le veulent, mais je ne renierai pas ma judéité.

– Tais-toi donc, l’interrompt sa mère. Ici, il ne faut rien dire.

Edith, s’éloignant, pense qu’ils ont tous besoin que l’on prie pour eux et ses propres prières ne suffiront pas. Elle a besoin d’aide et pour cela elle décide d’écrire à sœur Antonia, la prieure du Carmel d’Echt, et rejoint la rangée de châlits où se trouvent Hannah et Rosa. Elle emprunte le stylo d’Hannah et quémande une feuille de son carnet.

– Je ne sais pas à qui vous voulez écrire, mais vous croyez vraiment que la lettre va arriver ? Vous imaginez qu’elle partira d’ici ? questionne Hannah, toujours sur le ton de l’ironie.



– Il y a tant de personnes dans ce camp qui ont besoin de consolation, répond Edith.

– Nous sommes cernés de partout, aucune lettre ne partira d’ici.

– Si, Hannah, nous avons le droit d’envoyer du courrier. J’ai demandé au représentant du Conseil juif. Et c’est le moment de le faire. La lettre parviendra au Carmel d’Echt, j’en suis certaine.

Hannah la dévisage, excédée.





Au matin du 7 août, une cinquantaine d’entre eux, dont les sœurs Stein, Alice Reis, Ruth Kantorowicz et Hannah Herder, sont appelés et dirigés vers une gare où attend un convoi dont un wagon est resté ouvert. Il porte le nom de leur destination : Westerbork-Auschwitz-Westerbork.

Rosa se pend de toutes ses forces au bras de sa sœur. La main ferme d’un SS les sépare. Hannah a suivi la scène et accéléré le pas pour rattraper Rosa et lui prendre sa valise.

Ils marchent, toujours en file, le long des rails jusqu’à ce qu’ils parviennent au wagon, où les SS les entassent. La porte à glissières se ferme sur le jour.

– Mon Dieu, où allons-nous ? crie Rosa.

– Inutile d’invoquer Dieu, il ne te répondra pas, lance Hannah. Pour nous, avec notre étoile, ce sera…

Edith lui fait signe de se taire. Ce qu’elle a pressenti se réalise.



– Comme le Christ, nous porterons notre croix, dit-elle.

Hannah hausse les épaules, s’accoude à la paroi du wagon et ferme les yeux. Alice a rejoint un groupe de religieuses et Ruth l’a suivie. Quant à Rosa, elle ne lâche plus sa sœur, serrant contre elle la valise.

Ils sont tous dans l’attente du départ.



Dès cet instant, une phrase n’a plus quitté Edith.

« Je fais des projets pour mon avenir mais, au fond, je suis convaincue qu’il y aura un certain événement qui les jettera tous à la mer. »

Cette phrase l’obsède. Elle va et vient dans sa mémoire. Elle l’assourdit. L’a-t-elle écrite ou dite, mais à qui ? Peut-être l’a-t-elle seulement pensée. Peu importe quand, comment, à qui. La phrase continue de l’obséder, de la harceler, de la tourmenter, de faire s’entrechoquer les bribes de sa mémoire. Une mémoire qui bascule et se déchire depuis quarante-huit heures. Quarante-huit heures ou plus, ou moins. Elle ne sait plus.

– Quel cauchemar ! marmonne Hannah. Et quel temps perdu alors que je devais me rendre à Rome pour un reportage.

Edith ne se sent pas différente de tous ces êtres frémissants, de ces regards enfermés en eux-mêmes, ces visages en sueur où plane un air égaré, ces lèvres muettes et pourtant prêtes à hurler.



– Qui pouvez-vous prier dans cet enfer ? poursuit Hannah.

Edith ferme les yeux. Oui, elle prie. Mais il est vrai qu’elle a soudain le sentiment qu’il n’y a plus de mots, plus d’émotions, plus d’espérance. Corps, cœurs, mémoires, évacués de la vie. Le lien intime qui la relie à Dieu serait-il rompu ? Il ne peut l’avoir abandonnée, elle, Edith, qui lui a offert sa vie.

Mais non, c’est impossible. Elle ne se laissera pas contaminer par le désespoir des autres et celui d’Hannah en particulier. Elle ouvre des yeux ardents. Que ces pensées indignes la quittent et qu’elle trouve la force de les éloigner d’elle, la force de convaincre Hannah qui ne sait plus à quoi se raccrocher pour espérer, d’apaiser Rosa et ceux et celles qui l’approchent et lui demandent de l’aide. Que sa foi, pure et entière, la préserve de telles dérives. L’espérance est en elle, sa mission est de la transmettre à ceux qui l’entourent et souffrent.

Elle ne lâchera plus la phrase. Elle va la circonscrire, la retenir. Pas seulement les mots, mais les lettres qui forment les mots. Avenir, projets, événement, la mer, se souvenir, entrouvrir les portes d’une mémoire qui résiste, faire tomber les murs qui enferment le passé, repousser les pensées sauvages qui s’intercalent entre les mots de la phrase et vrillent ses oreilles, la persécutent mais la font tenir debout. Persévérer dans l’espérance de Celui qui l’a appelée à Lui.



– Il faut que tu me racontes, dit Hannah, d’une voix rude, utilisant cette fois le tutoiement. J’ai besoin que tu me racontes depuis le début. Pourquoi cet habit ? Pourquoi ce voile ? Pourquoi avoir trahi les femmes, toi, la féministe, pourquoi avoir décroché de la politique, de la philosophie, du judaïsme, oublié les conférences, les projets ?

– Les projets…, répète Edith, songeuse.

La phrase, toujours, lui revient en mémoire. C’était où ? C’était quand ? Elle va retrouver le contexte dans les cahots des rails et l’accablement de Rosa qui geint, tremble, sanglote. Comme geint, tremble, sanglote la jeune femme blonde auprès d’elle.

– Alors, tu me raconteras, insiste Hannah.

Son regard s’est durci. Ses cheveux se répandent sur ses épaules. Elle a déboutonné le haut de son chemisier rouge, dont le pan dissimule l’étoile, dans une sorte de laisser-aller et de découragement subits.



Les femmes, l’égalité entre les sexes, un cheval de bataille qui aura été celui d’Edith jusqu’à ce qu’elle entre au Carmel et abandonne la vie de l’« autre monde ».

Derrière la vitre du 38, Michaelisstrasse, elle a été une adolescente compatissante à l’égard des femmes chargées de lourds paniers, accompagnées d’enfants suspendus à leurs bras, cherchant à leur porter de l’aide. Et le soir de l’obtention de son baccalauréat, âgée de 17 ans, comme chaque candidate diplômée avait droit à une épigramme, celle d’Edith parlait déjà d’égalité :



« Égalité de l’homme et de la femme

C’est ce que la suffragette réclame

Assurément un de ces jours

Nous la verrons ministre. »



Hannah interrompt le déroulé de sa mémoire.

– Peut-être ne te souviens-tu pas de ce que tu prônais, à l’époque, quand ma mère assistait à tes conférences ? Eh bien, je vais te le rappeler :

« Que les femmes soient en mesure d’exercer d’autres professions que celles consistant à remplir leur vocation d’épouse et de mère, seul un aveuglement subjectif a pu le contester. »

– Oui, poursuit-elle, il fallait se battre contre cet aveuglement et, toi, tu rentres dans les ordres. Je ne peux pas imaginer que ce soit par peur de l’antisémitisme.

Le petit garçon, auquel Edith a laissé son châlit à Westerbork, tourne autour d’elles.

– Qu’est-ce que tu veux ? lui demande Hannah.

– Je cherche mon père.

– Eh bien, cherche ! fait-elle sans aucune compassion.



Et le petit s’éloigne, le regard triste. Il se perd dans la foule du wagon.



« Aucune femme n’est uniquement femme. » Edith se souvient de ce texte qu’elle avait écrit et qui avait fait grand bruit à l’université. « Chacune a sa disposition naturelle et sa spécificité individuelle au même titre que l’homme et elle a la compétence pour exercer, selon cette disposition naturelle, telle ou telle activité professionnelle, que celle-ci relève de n’importe quel domaine, artistique, scientifique, technique. »

– Toutes les femmes sont des juifs, des discriminés, juif égale femme, reprend Hannah.

Edith pose la main sur l’étoile cousue au revers de son habit conventuel. Du doigt, elle suit les lettres inscrites au centre : Juif. Juive elle est, comme la femme serrée contre elle qui presse son bras et du regard la supplie de prier pour elle, de prier pour eux tous, transformés en troupeau. Elle est comme Hannah dont la colère envahit les traits.

Elle ne sait plus, Edith, ils ne savent plus, s’il fait jour ou nuit, s’ils ont passé une frontière, s’il pleut ou si le soleil brille au-dessus du train. Pas la moindre lucarne, pas le moindre espace entre les planches de bois pour s’assurer s’il peut encore y avoir des rayons de soleil dans le ciel obscur de la vie. Elle porte toujours sur le cœur le verset de l’évangile selon saint Matthieu : « Si l’on vous pourchasse dans une ville, fuyez dans une autre. » Il n’y aurait plus d’autre fuite sinon l’enfermement intérieur où elle espère que la paix va demeurer.

Le vacarme du train l’empêcherait de penser si la phrase et les questions d’Hannah ne venaient la tarauder.

Elle creuse dans ses souvenirs, les découd.





Il y eut un temps où élaborer des projets était encore possible. L’un d’eux lui tenait particulièrement à cœur : explorer les textes de saint Jean de la Croix. À Cologne, elle n’en avait pas trouvé le temps. Puis il y avait eu le départ précipité pour les Pays-Bas et le Carmel d’Echt. À son arrivée, sœur Antonia, la prieure, lui avait commandé ce travail et elle s’y était attelée avec passion. Comme Jean, lors de la prononciation de ses vœux, Edith avait choisi de s’appeler « de la Croix », Thérèse-Bénédicte de la Croix. Entre la pensée de Jean et la sienne, il y avait une vraie complicité.



Edith pense au manuscrit abandonné sur sa table de travail : il ne sera pas achevé. Les feuillets sont restés empilés, en désordre. Avant de quitter le Carmel, les SS ne lui avaient pas laissé le temps de procéder au moindre rangement.





Soudain, la porte s’ouvre, faisant s’envoler les feuillets qui s’éparpillent sur le sol. Sœur Antonia apparaît, agitée, la voix tremblante, les traits crispés par la peur. Les SS ont envahi le hall, puis le parloir et la chapelle.

– Ils sont là, ils veulent vous emmener, vous et Rosa, ils refusent d’attendre. Ils m’ont donné l’ordre d’aller vous chercher.

Sa voix s’amplifie.

– Ils sont cinq à faire les cent pas dans le hall.

Les feuillets ne formeront jamais un livre. La prieure se baisse pour les ramasser, et elle les repose en vrac sur la table.

Que deviendra le manuscrit après son départ du Carmel ?

La prieure ne lui laisse pas le temps d’y penser. Les mots se précipitent sur ses lèvres. Les SS ont fouillé sa cellule et son bureau, ouvert les tiroirs et les dossiers qu’ils ont jetés à terre, à la recherche de « la » liste, celle sur laquelle sont inscrits les noms des Carmélites, dont « Stein », celui d’Edith et de Rosa. Ils l’ont lue et relue, hurlant : « Stein ! Stein ! »

– Rosa, où est Rosa, sœur Antonia ? Est-elle déjà entre leurs mains ?

Edith craint pour sa sœur qu’elle sait fragile. Elle veut lui parler avant d’affronter les SS.

Sœur Antonia ne peut rien entendre. Elle continue à parler et sa voix s’emballe, sa mâchoire tremble. Elle explique qu’elle s’est efforcée de les dissuader en avançant que sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix n’était plus juive depuis son baptême. Ils ont ri, avant de lui ordonner de « ramener le docteur Stein et sa sœur. Les deux juives du Carmel ».

– Où est Rosa, sœur Antonia ? interroge à nouveau Edith.

Sœur Antonia répond qu’elle l’a croisée alors que Rosa s’apprêtait à sortir du Carmel pour aller en ville. Elle l’a renvoyée dans sa cellule préparer un léger bagage. Rosa a demandé à voir Edith, mais elle lui a conseillé de préparer d’abord son bagage.

Une fois encore, Edith se reproche d’avoir fait venir sa sœur à Echt. Mais sinon, où serait-elle aujourd’hui ? Il lui a fallu quitter en urgence la Belgique où elle s’est d’abord réfugiée. Et Edith a pensé à Paul et à son épouse, Gertrud, à sa sœur, Frieda, et à Eva, la fille de son frère aîné, Arno, tous arrêtés et déjà déportés. Des oncles et tantes installés en Amérique ont bien tenté de les faire émigrer. En raison des quotas, ils n’y sont pas parvenus. Depuis, elle n’a plus eu de nouvelles. Les retrouvera-t-elle dans le camp d’Auschwitz vers lequel roule le convoi ?

L’inquiétude de la prieure pour l’avenir du Carmel, celui des autres Carmélites et le sien propre se lit dans son regard perdu. Elle répète que les SS attendent dans le hall, qu’ils redoublent d’impatience et se sont montrés violents avec elle.



– Que veulent-ils de vous ? Nous ne savons rien. Nous n’entendons que leurs cris, leurs ordres, insiste-t-elle.

Edith n’a qu’une envie : la mettre à la porte. Ne peut-elle pas comprendre qu’il faut la laisser prier une dernière fois, agenouillée devant le crucifix ?

– Vous ne vous préparez pas à partir, sœur Thérèse-Bénédicte ? reprend sœur Antonia. J’ai entendu dire qu’ils n’arrêtaient que les juifs, pas les catholiques. Et encore moins les Carmélites.

Pourquoi la torture-t-elle en ces quelques minutes qui lui restent à vivre dans la cellule où, à son arrivée, elle a imaginé être hors de danger et où, en effet, elle a retrouvé la paix pour écrire ? Quitter le Carmel de Cologne-Lindenthal, le lieu de l’accomplissement de ses vœux, avait été si risqué, les frontières étant désormais difficilement franchissables. Elle avait pensé qu’Echt, aux Pays-Bas, serait l’endroit où elle reprendrait ses travaux d’analyse et d’écriture, ses travaux de philosophe, et où elle abandonnerait le monde à ses cauchemars.

Elle s’est trompée. Il n’y aura plus d’espace où continuer à trouver la paix de l’esprit pour lui permettre d’avancer dans ses recherches, et notamment sur Jean de la Croix. Cette croix que porte désormais le peuple juif. Et elle, la première.

Sœur Antonia doit savoir qu’elle est une juive catholique, que depuis son baptême elle n’a jamais renié sa judéité, qu’au contraire elle a enfin perçu la richesse spirituelle du judaïsme. Et pour eux, ces SS qui attendent leur prise dans le hall, elle est d’abord une juive et, pour toujours, « docteur Edith Stein ». Des paroles que la prieure ne peut pas entendre à cause de la peur qui l’a saisie.

Elle se dirige vers la porte et hésite avant de revenir vers Edith. Pourquoi n’a-t-elle pas saisi les opportunités qui se présentaient à elle, l’Amérique du Sud d’abord… Elle y a renoncé. Puis, ces derniers mois, le Carmel suisse du Pâquier, prêt à lui ouvrir sa clôture. Et finalement, les SS vocifèrent dans le Carmel, effraient les sœurs. En guise de réponse à ses questions, Edith considère sœur Antonia d’un regard compassionnel.

Enseigner en Amérique du Sud, c’était fuir son pays, cette Allemagne à laquelle elle était attachée et qui trahissait ses espérances. Pourtant, fuir son pays, c’est bien ce qu’elle avait fini par décider en acceptant la proposition du Carmel d’Echt. Elle ne s’était pas pressée pour accomplir les formalités requises par le formulaire de demande d’immigration vers la Suisse et, celui-ci une fois envoyé, sa demande s’était sans aucun doute perdue dans les méandres des diverses administrations des Pays-Bas, d’Allemagne et de Suisse. Elle ne regrette pas. Elle se laissera conduire par Celui seul qui connaît le destin.





– Plusieurs fois, j’ai tenté de vous persuader, ici même, dans votre cellule, insiste encore sœur Antonia. Vous écriviez et vous ne leviez pas la tête de votre feuille. J’ai craint le pire et le pire est arrivé.

Quand Edith écrivait sur saint Jean de la Croix, ce livre qui restera inachevé, plongée dans la doctrine du saint, tout lui devenait indifférent.

– Maintenant, sœur Thérèse-Bénédicte, poursuit la prieure, réunissez des vêtements, quelques livres, vos carnets… J’entends les SS. Mon Dieu, venez à notre secours.

– Mon livre de prières sera mon seul bagage, répond Edith.

Le vacarme de l’entrée parvient jusqu’à elles. L’écho des voix parcourt les couloirs du Carmel. Edith referme la porte derrière la prieure, qui répète :

– Vous entendez ? Vous entendez ?

Non, elle n’entend pas. Ses yeux se ferment sur le présent.





Au loin, à l’autre extrémité du wagon, un homme a crié en allemand qu’il fallait avoir une certaine discipline pour arriver tous en vie là où les SS ont décidé de les conduire. Il porte un chapeau et un costume de tweed assorti à un large imperméable. Il a l’assurance de celui qui a l’habitude de commander. Une centaine de paires d’yeux inexpressifs tentent de se tourner vers lui. L’homme réitère ce qu’il vient de dire mais dans une autre langue, le yiddish. Une rumeur s’élève dans le wagon.

– Ce n’est pas l’homme qui s’est proposé pour distribuer l’eau au camp d’Amersfoort ? questionne Hannah.

– Je crois bien qu’il était le seul volontaire, se souvient Edith. Les autres ont été désignés.

– Pas étonnant qu’il prenne le commandement du wagon.

– Mais où ils nous emmènent ? demande à Edith une voisine aux cheveux gris et au visage buriné.



De la tête, Edith lui fait signe qu’elle ne sait pas. Pas plus qu’elle. Pas plus que ceux qui ont été embarqués qui suffoquent déjà de chaleur dans ce wagon transformé en étuve.

Certains sont habillés de façon élégante, comme cet homme qui donne des ordres et continue de s’efforcer de fendre la foule. Tous tentent de garder contre eux un sac, une valise, une simple pochette. D’autres ont dû enfiler à toute vitesse un manteau sur un vêtement de nuit. Dans la bousculade, les femmes ont perdu leur chapeau. Leurs cheveux défaits se répandent sur leurs épaules. Les plus jeunes sont seules ou accompagnées d’enfants. Les plus âgées ont été arrêtées en même temps que leurs maris. Elles sont comme suspendues à leurs bras.

– Non mais, qu’est-ce qu’il croit, celui-là, qu’il va nous mener à la schlague comme les SS ? dit Hannah.

Elle se relève, après s’être accroupie pour fouiller dans une sorte de sacoche qui lui fait office de sac. Elle tient un livre à la main sur lequel Edith jette un regard intéressé.

– À chacun sa bible ! lui lance Hannah, en lui montrant le titre : La Révolution permanente.

Sur la couverture, une photo de Trotski.

L’homme se déplace maintenant à coups d’épaules. Il semble vouloir atteindre la porte qu’un SS a refermée sur eux. Quand il y parvient enfin, il explique d’abord en allemand, puis en polonais, et enfin en yiddish, qu’ils s’assiéront par rangée contre la porte. Chaque rangée prendra son tour.

– Sinon, nous serons tous morts de fatigue ou morts tout court, répète-t-il dans les trois langues. Je m’appelle Heisenberg, ajoute-t-il, et si je vous suggère cette discipline c’est pour que nous arrivions tels que nous sommes partis, fiers de ce que nous sommes : des juifs. Enfin, pour ceux, ici, qui sont juifs, rectifie-t-il, fixant Edith et, plus loin, derrière elle, un groupe de religieuses, dont Alice et Ruth.

Il s’assoit pour montrer l’exemple. Et ceux et celles qui l’entourent se précipitent et l’imitent, recroquevillés sur eux-mêmes, les jambes repliées pour prendre le moins de place possible. À l’extrémité du wagon, une femme crie en allemand qu’elle veut s’asseoir car elle est enceinte. Elle tente d’exhiber son ventre rond sous la robe et, à son tour, elle cherche à fendre la foule dans un silence assourdissant. Bientôt, surgit une toute petite enfant, un nœud dans les cheveux et une minuscule valise à la main, agrippée au pan de sa robe.

– Ce sera chacun son tour, dit d’un ton ferme l’homme au chapeau, sinon nous n’y arriverons pas.

– Elle est prioritaire puisqu’elle est enceinte, proteste Hannah.

L’homme fait semblant de ne pas avoir entendu.



La femme enceinte a commencé à se frayer un chemin et supplie en vain. Elle se tourne vers un groupe de femmes accompagnées d’enfants. Celles-ci ne réagissent pas. Alors elle continue péniblement d’avancer et, se rapprochant d’Edith, elle soulève la fillette et la lui tend. L’enfant se love entre les bras d’Edith et ne tarde pas à s’endormir, la tête enfouie sous le pan du voile. Dans le mouvement de la foule pour laisser passer la future mère, Rosa a été éloignée de sa sœur qu’elle s’efforce de ne pas perdre du regard. Elle a ouvert le col de son chemisier, comme tous, elle est en sueur, la température de ce très chaud mois d’août 1942 ne cesse de monter. Dans la pénombre, ses yeux clignotent plus de fatigue que de peur. Edith lui fait signe de reprendre sa place auprès d’elle. Rosa se glisse entre ses voisins. Malgré la grogne qu’elle provoque, elle parvient à rejoindre sa sœur et Hannah, qui fait en sorte dans la foule poisseuse de ne pas être éloignée d’Edith.

– Je suis comme cette femme enceinte, je n’en peux plus, soupire Rosa.

Edith la console d’un doux sourire.

– Mais où allons-nous ? interroge-t-elle. Dans un camp de travail comme l’a dit Hannah ? Auschwitz serait un camp de travail ?

– Moi, j’ai parlé d’un camp de travail ? réplique Hannah.



– Nous ne savons rien et il vaut mieux ne pas y penser et laisser faire la grâce de Dieu. Tu devrais essayer de te reposer, Rosa.

– C’est ça ! Laissons faire la grâce de Dieu, raille Hannah.

– Dieu ! soupire Rosa, ne sommes-nous pas tous abandonnés ?

Rosa se cramponne au bras d’Edith, et celle-ci croise son regard perdu dans lequel elle voit sa mère. Tandis que Rosa s’assoupit sur son épaule, elle se laisse envelopper dans le souvenir pour ne pas, elle aussi, se sentir abandonnée. Elle s’entend, elle s’écoute. Sa voix est celle de la petite enfance.





Edith est une petite fille pâle et anémique, brune aux yeux gris, une fossette seyante au menton, objet de sollicitude de la part de ses frères et sœurs aînés. Douée d’un indomptable tempérament, son intelligence précoce lui permet d’enregistrer tout ce qu’elle entend dans cette fratrie où, le temps de l’enfance, règne une profonde affection.

Ce jour-là, elle s’est réfugiée dans la chambre des garçons, située à l’étage de la petite maison qui s’élève depuis des siècles au cœur de Breslau, où ses parents ont installé, six ans plus tôt, leur commerce de bois de charpente après avoir échoué à Lublinitz, en Silésie, d’où la famille Stein était originaire.

Avant de grimper l’escalier qui conduit aux chambres, elle s’est arrêtée devant la vitre donnant sur la rue d’où elle observe les branches des tilleuls ployer sous les coups de vent et les mouettes flotter au-dessus de l’Oder. Elle reste là, comme à son habitude, plongée dans ses rêveries. Il s’en passe des choses en elle, un bouillonnement continu, mais elle ne l’avouera jamais à personne. Surtout pas à sa mère, Augusta Stein, la veuve Stein, l’énergique Augusta dont, dans le quartier, tout le monde admire le courage.

À l’étage, Paul, son frère aîné, révise ses leçons. Elle l’entend. Il hésite sur les mots. Mais qu’apprend-il ? Et pourquoi, elle, Edith, n’a-t-elle rien à apprendre ? Jouer, elle ne sait pas. Elle n’apprécie de jouer qu’au jeu des sept familles des grands auteurs, l’Author’s Quartet, parce qu’elle connaît par cœur ce qui figure sur les cartes. Il lui a suffi de les regarder une fois pour ne plus les oublier. La famille se montre subjuguée devant ses prouesses.

Elle se rue sur l’escalier, grimpe les marches, se cramponne à la rampe, continue son ascension sur la pointe des pieds de peur d’être renvoyée en bas avant de parvenir à son but. Les marches sont hautes, il lui faut faire un effort, mais n’est-ce pas pour la bonne cause ? Apprendre.

La porte de la chambre des garçons est ouverte. Paul lit de dos ; comme à l’ordinaire, il marche en récitant, le livre à la main. Elle lui saute dessus, s’agrippe à lui.

Paul la repousse, lui intimant l’ordre d’aller s’amuser ailleurs. Edith refuse, se fourre dans ses jambes. Elle prétexte que jouer n’est pas intéressant. Comme lui, elle veut apprendre.



– C’est encore Schiller que tu apprends ?

Paul hausse les épaules.

– Hier, c’était Schiller.

La veille, en effet, Edith s’était déjà imposée dans la chambre des garçons et n’en était repartie qu’à l’arrivée de sa sœur Erna, de retour de l’école.

– Alors, tais-toi et écoute !

Et Paul récite le poème, observant les réactions d’Edith, les sourcils froncés, les yeux brillants de plaisir.

Apprendre, apprendre, tel est son désir. Il ne s’éteindra plus jamais. Sa mère l’estimant trop jeune pour l’inscrire à l’école, elle s’ennuie au jardin d’enfants.

– Je veux que tu m’apprennes, comme hier.

Paul lui lit le poème et, en peu de temps, elle retient chaque vers.

Soudain, des bruits de pas s’annoncent au rez-de-chaussée de la maison, puis dans les escaliers.

– Qu’est-ce qui se passe là-haut ?

La voix de leur mère les interrompt. Augusta porte encore le tablier noir dans lequel elle enveloppe son grand corps lourd quand elle officie derrière la caisse du commerce de bois. Ses yeux cernés de mauve disent l’épuisement. Des mèches de cheveux grisonnantes s’échappent d’un chignon retenu par une grosse épingle. Son visage reflète un air las et contrarié.

– Paul, laisse-la tranquille. Et toi, Edith, que fais-tu dans la chambre des garçons ?



Edith ne craint pas la colère de sa mère, elle regrette plutôt d’avoir été interrompue par elle : elle ne connaîtra pas la suite du poème. Une idée lui trotte dans la tête : ne plus retourner au jardin d’enfants et se faire inscrire à l’école où étudie Erna, cette sœur aînée de quinze mois de plus qu’elle. Comment s’y prendre ? Elle se pose la question tandis que sa mère et son frère s’affrontent.

– Edith est au jardin d’enfants, elle ne sait pas lire, gronde Mme Stein.

– Mais elle retient tout, lance Paul.

Edith est offusquée que l’on ose affirmer qu’elle ne sait pas lire. Elle lit, mais c’est son secret. Une chose est sûre : elle ne veut plus retourner au jardin d’enfants. Elle y éprouve déjà le sentiment de ne pas être à sa place. Faut-il supplier sa mère pour fréquenter l’école, la vraie, celle où étudie Erna ? Le soir, Edith écoute les récits de sa sœur et rêve à tous ces mots avec lesquels elle jongle.



À présent, Edith comprend combien ses colères devaient faire souffrir sa mère. Elle a été cette enfant effrontée qui souhaitait être grande avant l’âge. Et elle y est parvenue malgré les résistances de Mme Stein.



Elle dégringole les escaliers, laissant sa mère sur le palier, triste et indécise. Et du rez-de-chaussée, elle écoute la conversation entre sa mère et son frère.



– Ma pauvre maman, Edith t’en fait voir de belles, et… ce n’est pas fini. Elle est douée d’une obstination indomptable. Ce n’est pas une enfant comme les autres.

Mme Stein explique à Paul combien la vie se révèle difficile pour elle, depuis la mort de leur père. Le commerce du bois lui demande beaucoup d’efforts physiques et lui occasionne bien des soucis. Les négociations pour obtenir à bas prix la concession de forêts, aux environs de Breslau, lui prennent toute son énergie. Elle ne pense qu’à enrichir leur entrepôt pour gagner toujours plus d’argent.



Edith entend sa mère dire :

– Cette petite est du vif-argent. Je ne sais plus comment l’éduquer. Elle résiste à tout.

Paul et Mme Stein évoquent la mort du père, la mort entrée dans la maison Stein. Et Paul choisit ce moment pour confier à sa mère que, depuis ce jour, il a perdu la foi. Le regard ombrageux de Mme Stein le fusille. Sans Dieu, comment aurait-elle la force, elle, Augusta Stein, de mener à bien le commerce et leur éducation ? Les nourrir, les habiller tous les six ? Il lui en faut du courage, et ce courage elle le puise dans les forces divines.

– Alors, qu’est-ce que tu vas faire pour Edith, questionne Paul ? Tu l’envoies au jardin d’enfants demain matin ? insiste-t-il.

– Bien sûr ! Et vous ne me ferez pas changer d’avis.



À travers la cage d’escalier, la voix frêle d’Edith monte du hall.

– Je suis trop intelligente pour perdre mon temps. Demain, je n’irai pas au jardin d’enfants. C’est au-dessous de ma dignité.



Comment a-t-elle eu l’audace de dire cela ! La soif d’apprendre a fait d’elle cette enfant insolente.

– Maman, je te demande de me laisser entrer à l’école, comme Erna, et ce sera mon cadeau d’anniversaire pour mes 6 ans.

Elle n’est plus retournée au jardin d’enfants.



À l’école Viktoria, elle se sent tout de suite comme chez elle. Ce qu’elle y apprend comble sa soif de connaissance des choses et de la vie et lui ouvre des horizons dans lesquels elle rêve de se perdre. Bien qu’elle soit entrée en cours d’année, elle se place vite parmi les meilleures.

– Première, tu ne le seras jamais puisque nous sommes juifs, l’ont avertie ses frères aînés.



Ce souvenir lui fait mal. Au cours de ces années d’études, elle avait subi les manifestations de l’antisémitisme qui ne cessait de monter en Allemagne.

À 6 ans, donc, elle portait déjà cette croix, comme aujourd’hui, ceux qui partagent avec elle ce convoi vers le camp d’Auschwitz, un camp où il est impossible d’imaginer l’avenir.

Devant ses enfants, Mme Stein s’est toujours refusée à affronter la question. Edith et ses frères l’ont périodiquement harcelée sur les origines de cette stigmatisation mais leur mère a toujours gardé le silence avant de leur ordonner de se taire.



Les pas pesants de Mme Stein, comme sa voix ferme et ample, résonnent dans la mémoire d’Edith. Ils ne la quitteront plus. Peut-être est-ce tout ce qui lui reste d’elle : ce bruit sourd et ses larmes, le jour où elle lui a appris sa conversion au catholicisme.

La très solide Mme Stein ne s’en est jamais remise, considérant que sa fille avait trahi la tradition religieuse familiale. Les larmes d’Augusta la poursuivront vraiment sa vie durant.





Elle pense à ces larmes et cette infinie tristesse dans le regard de sa mère. Des larmes semblables à celles inondant les yeux de la femme enceinte, que l’homme qui a donné l’ordre aux autres de s’asseoir observe sans aucune compassion.

– Je ne tiens plus debout, dit la future mère, et je pense à mon mari, embarqué lui aussi… Il y a déjà plusieurs semaines. Je n’ai eu aucune nouvelle.

– Nous n’aurons plus de nouvelles de nos maris, répond la voisine compatissante. Bienheureuses, celles qui peuvent encore se serrer dans leurs bras.

Elle braque son regard sur un couple dont l’homme a entouré de ses bras le corps frissonnant de son aimée. Ces deux-là, le teint gris et ridé par l’âge, donnent l’impression d’être installés pour un long voyage.



La phrase est revenue hanter Edith tandis que la fillette dort contre son épaule droite et que la tête de Rosa pèse sur son épaule gauche. Elle aura toujours élaboré des projets. Même à 10 ans, que d’idées lui traversaient l’esprit et, déjà, celle de ne pas être une Augusta Stein ! Plus son monde intérieur s’illuminait, plus elle se répétait que la porte de la scierie ne devait être franchie que pour s’amuser, courir entre les stères, se rouler dans la sciure avec Erna, mais jamais pour y travailler.

Tous ces projets, élaborés dans ses rêves, de petite ou grande fille, finiront à la mer. Quelle mer ? L’océan où elle a passé de doux étés avec ses amies étudiantes du Trèfle à quatre feuilles, ce groupe qu’elle avait ainsi nommé à cause de l’amitié indéfectible qui les unissait et dont elle se considérait elle-même comme la cinquième feuille ? Ces temps de pause où, malgré l’atmosphère chaleureuse, elle se sentait toujours en manque sans pouvoir analyser ce manque, ce vide dans son cœur. Son secret bien caché.

Ou bien ces projets seront-ils jetés dans une mer humaine ? Des images défilent et la troublent. Elle n’a plus le ciel pour se réconforter. Elle pense à ce fil tendu entre Dieu et elle et qui ne doit pas se rompre.

Existe-t-il encore seulement un ciel, au-dessus du train ? Il lui faut oublier le présent terrible pour se souvenir qu’elle a si souvent levé les yeux vers un ciel que sa mère lui disait habité par des forces divines. La petite fille était intriguée par ces forces, l’adolescente s’était révoltée contre elles, l’adulte d’aujourd’hui demeurait songeuse à leur évocation.





Un cahot les fait glisser les uns sur les autres, tous sont entraînés à l’extrémité du wagon. La fillette, toujours nichée sur l’épaule d’Edith, se réveille en sursaut et se met à pleurer, réclamant sa mère. Hannah la prend maladroitement dans ses bras et l’enfant se met à crier. Elle la rend à Edith qui apaise ses pleurs.

– Tu es plus douée que moi pour la vie de famille. Que fais-tu sous cet habit de religieuse ? ajoute-t-elle, soulevant le voile d’Edith.

– De Carmélite, corrige Edith, serrant tendrement l’enfant contre elle.

La mère fait signe à Edith de lui rendre sa fille. Elle joue des coudes pour se rapprocher, bousculant un jeune homme dont la joue est entaillée, sans doute un coup reçu au moment de l’arrestation. Aussitôt, il l’aide à récupérer la petite fille dont les cris se font plus aigus. Un autre enfant sanglote et provoque les pleurs de plus grands, qui s’agrippent aux vêtements d’une mère ou d’une sœur.

– Elle a l’âge de ma petite sœur, dit le jeune garçon, en remettant la fillette à sa mère. Moi, ma petite sœur, je suis sûr de ne plus la revoir. Jamais !

Ce jeune garçon rappelle à Edith Hans Biberstein. Hans, rencontré sur un court de tennis, alors qu’elle était étudiante. Il a suffi de quelques échanges pour que son cœur s’enflamme. Hans, lui, n’a eu d’yeux que pour Erna qu’il a fini par épouser. Edith chasse l’ombre du souvenir.

– J’ai soif ! a crié la fillette.

Edith aussi a soif, comme tous. Mais depuis le départ où une sorte de soupe d’orge a été distribuée, ils n’ont plus rien bu et n’ont d’ailleurs rien à boire, sinon l’eau noirâtre d’un bidon posé dans un coin du wagon, auprès d’une tinette faisant office de toilettes. Dans la cohue, le bidon a glissé, répandant une partie de son contenu.

– Il faudrait un gobelet et je prendrais de l’eau pour votre fille, propose le jeune homme.

– Nous avons un gobelet, dit Edith.

Elle demande à Rosa de lui passer le gobelet qu’elle a emporté dans son sac. Rosa s’exécute sans entrain.

À ce moment, la locomotive s’arrête brusquement et un nouveau cahot déplace le bidon que le jeune homme maintient entre ses jambes avec l’aide d’Hannah et de ses voisins de wagon.



« Et mes projets seront jetés à la mer. » La phrase s’immisce dans la mémoire d’Edith mais une autre s’y substitue aussitôt, parce qu’elle en a décidé ainsi et, celle-ci, écrite par Thérèse d’Ávila, il lui faudra ne pas l’oublier.

« Ayons toujours notre pensée fixée sur ce qui durera éternellement, sans nous soucier des choses d’ici-bas. »



Thérèse d’Ávila l’a mise sur le chemin du Seigneur, elle lui a révélé la vérité en donnant un sens à sa quête, elle l’a conduite au baptême, elle demeure son guide dans les pires événements qu’elle a à vivre. À la suite de la lecture des œuvres de Thérèse, Dieu l’a enrichie de faveurs spirituelles, elle sait sa chance lorsqu’elle observe ceux qu’elle côtoie dans ce wagon et dont elle lit sur le visage le désespoir. Lorsqu’elle pose son regard sur Hannah, l’insurgée, qui cherche du réconfort dans la révolution.

Elle sait que le jour où elle a prononcé cette fameuse phrase qui la hante, cette prémonition devenue aujourd’hui réalité, elle n’était pas encore imprégnée des lectures de Thérèse d’Ávila, elle n’avait pas encore entrepris le parcours vers Dieu. Sinon, elle ne l’aurait pas prononcée. Peut-être était-ce à l’époque de Göttingen, son cher Göttingen ? Elle souhaiterait maintenant se souvenir des projets dont elle était pleine. Ces projets destinés à être jetés à la mer. Avaient-ils un rapport avec ses recherches philosophiques ? La question la ramène à Husserl, ce maître en phénoménologie, et à tous ceux auprès desquels elle s’était forgé un certain avenir.

« Nous avons des projets pour vous. » Cette phrase aussi résonne dans sa mémoire. Les propositions ne manquaient pas pour échapper à l’antisémitisme de Hitler : la France, la Suisse, la Palestine, l’Amérique du Sud…

Ne pas se soucier des choses d’ici-bas.





Suivre le chemin de la perfection, comme l’a écrit Thérèse d’Ávila, c’est ce à quoi Edith s’est toujours appliquée. Elle s’est acquittée de sa tâche avec constance tout au long de ses premières années à l’école Viktoria mais, au moment de poursuivre ses études, quelque temps après les fêtes de Pâques, elle s’est interrogée : ce savoir correspond-il vraiment à ce qu’elle attend de la vie, répond-il aux questions qu’elle se pose sur elle-même, sur le monde, sur cette humanité qu’elle côtoie ?

Alors, suivre le chemin de la perfection, c’est peut-être autre chose que de continuer à jouer les bonnes élèves dans une école de Breslau. Elle a d’autres ambitions. Pour les réaliser, il lui semble indispensable de se confronter aux autres, au monde.

À Breslau, elle a le sentiment d’être enfermée comme un oiseau dans une cage. La famille et sa religion, comme l’école et son enseignement, l’empêchent de voler de ses propres ailes. Trop de questions l’intriguent auxquelles personne, ni dans le système scolaire, ni dans sa famille, et surtout pas à la synagogue, ne lui apporte de réponses. Il lui faut réagir.



La mémoire devient une source de divertissement. Edith prend de la distance avec le présent. Elle l’absorbe. Elle est un miroir où elle contemple sa vie, un livre de souvenirs qu’elle feuillette pour tenir debout et apporter l’aide morale qu’attendent d’elle ceux qui l’entourent dans le wagon. Elle peut ouvrir n’importe quelle page, même celles de l’enfance, son cœur a toujours été accessible à la compassion.



Aujourd’hui, confrontée au pire, elle sait que la nuit cédera à l’aurore. Elle voudrait dire à tous ces compagnons d’infortune que si Dieu leur fait porter la croix, si, pour eux, le temps de la Passion est arrivé, c’est pour mieux les ancrer dans l’éternité. Elle s’entend prononcer tout haut cette dernière phrase.

– Que dis-tu ? questionne aussitôt Hannah.

– Le temps de la Passion est arrivé pour les juifs. Et c’est pour…

– Juive, tu es pour toujours, Edith, pourquoi as-tu trahi ? Juive ou Carmélite… Le monde à l’envers.

– Christ est juif comme moi, et il m’a fait chrétienne comme lui.

Hannah hausse les épaules.



– Christ ! Christ ! Pure folie !

Edith se revoit priant, à la chapelle des Dominicaines de Spire, face au tabernacle et à la statue de la Vierge, et se disant : « Marie et Jésus sont de mon sang. »



Elles sont interrompues par une bousculade qui les éloigne. Une femme cherchant à se diriger vers la tinette insulte ceux qui ne bougent pas pour la laisser avancer, ou lui donnent un coup de pied ou de coude au passage. Hannah ne tarde pas à rejoindre Edith.

– J’étais enfant, raconte-t-elle, quand ma mère m’a parlé de toi, de ton combat en faveur du vote des femmes, c’était il y a longtemps, si longtemps. Après, ma mère a assisté à plusieurs de tes conférences sur les femmes, et elle a tenu à ce que j’assiste à l’une d’entre elles. J’étais une toute petite adolescente, mais tu m’as séduite et convaincue que j’allais devoir tenir un rôle dans ce combat dont tu parlais. Tes arguments étaient forts, tu les délivrais d’une voix ferme, celle de la révolte. Ma mère a adhéré au Parti démocrate allemand parce que tu y avais adhéré toi-même. Un jour, elle t’a même vue distribuer des tracts dans la rue. J’ai découpé dans le journal une photo de toi et je l’ai collée sur le mur de ma chambre, comme je te l’ai dit au moment de notre rencontre. Ensuite, parce que tu m’avais entraînée sur cette voie, j’ai milité et, maintenant, j’ai la révolution à l’âme. Tu as fait de moi cette révolutionnaire que je suis, et toi, pendant ce temps, tu as pris le chemin de la religion la plus abrutissante qui soit.

– Qu’est-ce que vous dites, mademoiselle ? Vous me parlez ? demande une petite vieille qui, visiblement, cherche à se rapprocher d’Edith.

– À vous, je ne dis rien ! répond Hannah, toujours sauvage.

La vieille reste plantée près d’elle, le regard baissé comme une enfant que l’on aurait grondée.

– Hannah, comme toi, j’ai connu une longue période de révolte. La première fois que j’ai annoncé à ma mère que j’étais athée, c’était un jour de Yom Kippour. Je ne peux pas l’oublier.

– Toi, athée ? s’étonne Hannah. Mais quand ? À quelle période de ta vie ?

– Depuis mon plus jeune âge, je n’ai cessé de me tenir en alerte sur le chemin de la vérité. Et, à ce moment-là de ma vie, je ne la trouvais pas dans l’enseignement du judaïsme. Étudiante à Breslau, je m’étais liée d’amitié avec un juif pratiquant. Sa vie était réglée par les observances juives. Un jour où nous travaillions ensemble, j’ai voulu lui offrir une pâtisserie, eh bien, il l’a refusée sous prétexte qu’il considérait comme interdit ce dont il ignorait la composition. À l’époque, je me moquais de ces subtilités talmudiques. Mais… Hannah, parler nous fatigue. Nous devrions garder le silence entre nous et soutenir ceux qui souffrent plus que nous.

– Moi, j’ai besoin de parler, parler, parler jusqu’au bout du voyage. Si l’on arrive au bout… Et j’espère mourir avant.



Edith ne laissera ni à la fatigue, ni à l’insistance et aux railleries d’Hannah l’occasion de créer des espaces vides dans sa mémoire. Pour rester reliée au Christ-Dieu, elle a besoin de se souvenir. Ne pas lâcher le fil. Elle gardera sa mémoire en alerte. La scène du Yom Kippour est l’une des étapes décisives de sa vie.





Edith a 14 ans. Elle a accompagné sa mère à la synagogue et a assisté à la cérémonie à son côté. Mais elle a passé tout son temps à fomenter une vraie révolte, prenant deux décisions sur lesquelles elle ne reviendra pas : elle n’ira plus à la synagogue pour la bonne raison qu’elle ne croit plus en cette religion imposée par la famille ; et elle abandonnera des études qui ne lui apportent plus rien, ne répondent pas aux questions qui commencent à lui occuper l’esprit et dont l’école fait peu de cas, comme elle fait peu de cas des transformations physiques se préparant en elle et dont elle ressent les prémices. Elle veut fuir ce milieu petit-bourgeois dans lequel elle est née, et qu’elle juge trop étroit pour accueillir sa quête de liberté et d’absolu. Au retour de la synagogue, alors que sa mère a tendrement pris son bras, elle se sent sûre d’elle, prête à se colleter à la raison qu’elle va lui opposer.

Elle la regarde marcher, son livre de prières à la main, le visage fermé, la tête pleine de comptes, de chiffres qui l’empêchent sans doute de réfléchir à la vie, aux problèmes essentiels qu’elle se pose, elle. Elle ne restera pas sans réponses, elle ira au-devant d’elles, imposera sa quête de sens. S’il le faut, elle quittera Breslau, cette maison du 38, Michaelisstrasse, elle se séparera de sa fratrie dont l’avenir est déjà calqué sur celui de la mère et, de fait, Arno, ce frère aîné, si brillant, a fini derrière la caisse du commerce de bois.

Elle a besoin d’une grande respiration pour mieux comprendre ce pourquoi elle est née. Ce pourquoi elle traverse la vie. La gloire continue de nourrir ses rêves les moins fous. Ce n’est pas dans le quartier commerçant de Breslau qu’elle la connaîtra. Edith veut s’offrir au monde et le monde s’ouvrira devant elle. Quelque chose viendra… Elle le pressent. Et ce pressentiment l’engage à agir.



Le parcours de la synagogue à la maison s’effectue en silence. Elles traversent la grande place Blücher sous la neige et les bourrasques de vent d’un mois d’avril tempétueux, puis suivent le quadrillage régulier des rues voisines jusqu’aux rives de l’Oder au-dessus desquelles les mouettes éparses s’évaporent dans le ciel chargé de nuages.

À quoi pense sa mère ? Aux stères de bois, aux « forces divines » dont elle émaille toute conversation ? Elle prie Dieu sans s’interroger sur son existence. Comment est-ce possible de se laisser embarquer dans de telles histoires où un Dieu suprême décide de tout ? Par tradition ou transmission, depuis des générations de Stein ?

Avant Edith, Paul et Else ont déjà pris leur distance avec le judaïsme. Le frère aîné s’est marié sans le consentement de Mme Stein ; quant à Else, qui, malgré sa réussite à l’École normale, n’a pas obtenu de poste d’enseignement à Breslau ou en Prusse parce qu’elle est juive, elle a fini par se faire embaucher dans une école privée à Hambourg. Elle y a rencontré un cousin de Mme Stein et s’est fiancée avec lui deux mois après son arrivée dans la ville.

Si le mariage de son fils aîné, Arno, a causé du chagrin à Mme Stein, l’annonce de celui de sa fille aînée l’a trop tôt réconfortée. La bonne nouvelle a été hélas accompagnée d’une autre beaucoup moins réjouissante : les deux époux, déclarant qu’ils étaient incroyants, ont refusé toute cérémonie religieuse. Dans ce climat de contestation antireligieuse au sein de la fratrie, Edith, la dernière adolescente de la famille, a laissé vaciller sa foi d’enfant.



De retour à la maison, alors que Mme Stein s’apprête à mettre son grand tablier et retourner à la scierie, Edith tente de saisir l’occasion pour lui faire part de sa décision. Mais Mme Stein ne cesse d’égrener les tourments que lui occasionne sa pauvre vie.



– Tu te livres à des occupations commerciales trop ennuyeuses, reproche-t-elle à sa mère.

– Aurais-tu honte de ta mère, mademoiselle l’intellectuelle ? Décidément, prier ne t’apaise pas, réplique Mme Stein.

– Prier ? Je t’accompagne à la synagogue pour te faire plaisir mais je m’y ennuie. Il ne s’y passe rien ! Rien qui me bouleverse ! Le ciel est vide.

– Tu es en pleine crise, demain tu auras changé d’avis et tu viendras prier avec moi à la synagogue… La prière est un bonheur. Nous ne pouvons pas vivre sans communion avec les forces divines. Elles nous gouvernent, nous viennent en aide. Edith, le ciel n’est pas vide.

– Des forces divines ? Eh bien, moi, je n’y crois pas.

– Dieu est ma force, répond Mme Stein.



« Dieu est ma force », répète Edith en elle. Que de temps perdu avant d’avoir éprouvé ce besoin de Dieu, cet appel vers l’éternel amour.



La conversation se poursuivant entre sa mère et elle, elle lui lance au visage sa seconde décision : elle abandonne ses études. Elle refuse d’entrer au lycée.

– Je suis convaincue d’être destinée à une vie remplie de gloire et de bonheur, dit Edith, mais je refuse de me plier aux lois de la religion comme à celles du système scolaire.



La réponse d’Edith ébranle sa mère.

Mais, toujours très prudente, Mme Stein lui demande comment elle compte gagner cette vie de gloire et de bonheur.

– Ma seule prière est ma soif de liberté.

La maison, la synagogue, l’école… Autour d’elle, il n’y a que des prisons. La prison est partout, même en elle. Elle martèle aujourd’hui la porte de cet enfermement. Elle laisse sa mère abattue par ses propos.

Elle n’en dira pas plus sur ce qui frémit en elle, la transporte ou la torture. C’est toujours et encore son secret.

Mme Stein juge finalement que la décision d’Edith témoigne d’une maturité certaine chez sa plus jeune fille et ne s’oppose pas à ce qu’elle quitte l’école. Oui, mais que va-t-elle faire ? Voyager ? La famille au budget serré ne peut pas le lui permettre. Demeurer dans ce qu’Edith a coutume de nommer son « cocon intérieur » ? Sa mère l’en dissuade au nom de ses deux religions : le judaïsme et le travail.

Avant d’abandonner la conversation, Mme Stein revient sur la perte de foi d’Edith. En quoi croit-elle, si elle ne croit plus aux forces divines ?

Edith s’entend répondre d’une voix assurée.

– Maman, je crois en moi.

– Cela suffit-il pour vivre ? réplique Mme Stein.

– Je veux être libre.





Pendant les vacances de Pâques, confrontée à sa résolution, Edith se demande comment elle doit s’y prendre pour explorer le monde et la vie, pour exercer sa liberté. Effectuer un pas de côté ? Pourquoi pas. Elle hésite et la solution vient de Hambourg, où Else a mis au monde un second enfant. À sa requête, ayant appris que sa sœur abandonne ses études, elle l’installe chez elle et s’efforce de lui apprendre comment une femme doit tenir une maison et s’occuper de sa progéniture. Cette grande sœur, de quinze ans son aînée, s’applique à lui faire aimer les tâches ingrates de mère de famille. Le mari, de son côté, un dermatologue ombrageux, autoritaire et peu aimant, reproche à Else de confier ses petits à une « fille aussi rêveuse » que sa sœur.

Mais à quoi rêve donc Edith ? Pas plus que dans le cercle familial de la maison de Breslau, pas plus qu’à l’école, dans le foyer d’Else à Hambourg, elle ne se sent à sa place. Les nombreux livres qui s’y trouvent, notamment de psychologie, discipline pour laquelle elle se passionne au cours de ce séjour, lui ouvrent les yeux et l’esprit. Mais l’apprentissage de la vie de famille s’avère plus ennuyeux encore que l’école et, malgré sa bonne volonté et les sentiments affectueux qu’elle porte à sa sœur et à ses neveux, elle comprend qu’elle n’est pas faite pour cela.



Finalement, elle juge qu’il est préférable de reprendre ses études.



– À l’époque la seule religion possible me semblait être le savoir.

– Tu avais pris le bon chemin, un monde d’où Dieu est exclu.

Hannah s’interpose dans le récit de sa mémoire.

– Un monde de la révolte, poursuit-elle, contre toutes les sottises que font avaler aux gens les Églises pour leur faire oublier qu’un jour ils vont mourir et qu’avant ils devront accepter d’être spoliés et exploités.



Des années plus tard, Edith est la seule étudiante inscrite en psychologie à l’université de Breslau. Des questions métaphysiques l’habitent et elle a hâte d’y répondre. Hâte d’étudier, hâte d’apprendre. Elle porte en elle le pressentiment qu’une mission l’attend : combattre les injustices, à commencer par celles que l’on ne cesse de commettre envers les femmes.

– Dieu m’inspirait.

– Dieu ! Dieu ! Dieu ! Regarde ce que ton dieu fait pour nous ! dit Hannah. Croire encore en Dieu après toutes ces exactions contre les juifs !

La voix perçante d’Hannah fait tourner les regards dans leur direction. Et Edith, elle, s’enferme dans ce temple intérieur où est enfoui l’amour de Dieu.





Dans le wagon, ceux qui étaient assis ont dû laisser leur place à d’autres, sur l’ordre de Heisenberg. La mère enceinte s’est précipitée, emmenant avec elle sa petite fille dont les cheveux qui ne sont plus retenus par le nœud couvrent maintenant le visage.

– Que les enfants viennent s’asseoir ! crie Heisenberg. Après, ce sera le tour des plus âgés.

Mais les enfants, craintifs, s’accrochent à la main du parent avec lequel ils ont été arrêtés. Seul le petit garçon qui, quelque temps après le départ du train, a dit à Hannah qu’il cherchait son père, s’avance vers la porte et s’assoit auprès de la femme enceinte.

– Faites-les avancer ! dit Heisenberg, s’adressant aux parents.

Les enfants finissent par se frayer un passage entre les adultes et prendre place. Exténués, ils s’endorment.





Edith observe Heisenberg. Il fend la foule dans sa direction. Souhaite-t-il qu’elle le seconde dans l’organisation durant le trajet ? Quand il parvient à sa hauteur, Hannah la pousse du coude et lui souffle à l’oreille :

– Méfie-toi, il a une tête de salaud.

– Je voudrais savoir pourquoi vous portez l’étoile, demande-t-il, d’une voix forte et peu aimable.

– Parce que je suis juive, répond Edith.

– Comment ça, juive ? Alors pourquoi vous portez cet habit de religieuse catholique ?

– C’est un habit conventuel de Carmélite, rectifie-t-elle.

– Vous dites que vous êtes juive alors que vous êtes catholique ? Ou bien on est juif ou bien on est catholique, pas les deux.

– Parce que je suis juive, j’ai été arrêtée et enfermée dans ce wagon.

– Ce sont les éminences catholiques des Pays-Bas qui sont responsables de notre arrestation et de ce que nous sommes en train de vivre, vous savez ça ?

– Non, les seuls responsables sont les autorités allemandes. Les évêques des Pays-Bas ont réagi pour s’opposer à la déportation prochaine des juifs du pays.

– S’ils n’en avaient rien fait, nous n’aurions pas été déportés, insiste Heisenberg. Si le pape des chrétiens n’a pas jugé bon de réagir, pourquoi les évêques des Pays-Bas se sont-ils précipités ?



– Ils ont voulu attirer l’attention du monde entier sur les arrestations de juifs dans les pays envahis par Hitler et son armée, répond Edith.

– Il était question surtout de sauver les juifs convertis, réplique Heisenberg. Un vrai fiasco et, résultat, les juifs restés fidèles à leur religion et à leur tradition que vous avez trahies ont tous été embarqués.

Edith n’a pas le temps de lui répondre. L’aurait-elle fait ? Une femme qui, sans le montrer, a écouté la conversation, intervient.

– J’étais à la messe quand la lettre pastorale des évêques des Pays-Bas s’opposant à la déportation des juifs catholiques a été lue en chaire. Ma mère tenait à ce que je me convertisse pour ne pas être arrêtée.

Elle est entre deux âges, petite et chétive, des lunettes cerclées d’or posées sur un nez aquilin, les cheveux déjà grisonnants.

– Je donne raison à ce monsieur, dit-elle, désignant Heisenberg. S’il n’y avait pas eu cette lettre pastorale, concernant les juifs convertis, nous, les juifs, nous n’aurions pas été arrêtés. Ils sont venus nous chercher, moi et d’autres, à l’intérieur de l’église. Et nous ne serions pas en route vers l’Allemagne. C’est sûr que nous allons en Allemagne, n’est-ce pas ?

– D’après l’inscription que tout le monde a pu voir, nous allons à Auschwitz, et Auschwitz est une ville polonaise, rectifie Heisenberg.



Elle s’interrompt un instant, pensive, avant de poursuivre :

– Ils nous ont embarqués avec comme destination un camp de travail. C’est ce qui m’a été dit. Regardez ces pauvres enfants, à quoi les SS vont-ils les occuper ?

Les enfants endormis ressemblent à des poupées de chiffon répandues sur le sol. Une rumeur sourde emplit le wagon, des voix nerveuses s’élèvent dans la chaleur, la poussière et la puanteur. De loin, c’est encore une femme qui s’adresse à Edith, forçant le ton pour se faire entendre :

– Quelques jours après la lecture de la lettre des évêques dans les églises, les SS m’ont enlevé mon mari, puis mes fils. Votre Dieu, ajoute-t-elle, ne va pas vous épargner. Votre habit n’impressionnera pas la Gestapo.

– Nous devons garder confiance, suggère Edith, Dieu ne nous abandonnera pas.

– Votre Dieu, j’en ai rien à faire, réplique Heisenberg. Je suis juif, mais je ne crois plus en rien.

Et il lui tourne le dos, cherchant à éviter son regard.

– Nous ne voulons plus croire en rien, ne nous parlez plus de votre Dieu, il va nous porter malheur ! crie une vieille, un peu bossue, tassée entre ses deux voisins.

Elle porte encore le tablier noir de commerçante, semblable à celui de Mme Stein, qu’elle n’a pas eu le temps d’enlever au moment de son arrestation.



– Madame… Je ne sais pas comment il faut vous appeler, hésite-t-elle.

– Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, répond Edith.

– Sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, répète-t-elle, lors du vote au référendum lancé par Hitler, vous avez donc voté pour le Führer ?

– Pourquoi dites-vous cela ?

– Parce qu’il a été écrit dans les journaux, et rapporté à la radio, que dans les couvents le vote était en sa faveur.

– Non, ma sœur n’a pas voté pour Hitler, déclare Rosa.

Elle parle d’une ample voix qui fait se retourner Heisenberg et ceux qui l’entourent.

– Vous étiez obligées, poursuit la femme.

– Non, répond Edith, d’un ton ferme et posé. Je suis aux ordres de Dieu et de Lui seul.

Un silence s’installe dans le wagon. Hannah s’est accroupie et tente de lire sa bible trotskiste. Un cahot la jette par terre, Edith l’aide à se relever. Les autres se sont éloignés. La commerçante a rejoint les religieuses avec lesquelles elle prolonge la conversation. La réponse d’Edith ne semble pas l’avoir convaincue.

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire de vote pour Hitler dans les couvents ? demande Hannah, intriguée.

– Après le vote, la Gestapo a décidé d’agir contre moi, explique Edith.



– Parce que tu as refusé de voter ? insiste Hannah. Tu aurais donc mené un combat contre Hitler ?… Mais pourquoi, aujourd’hui, as-tu tout abandonné ? Tu sembles complètement aveuglée, sourde au monde des vivants. Et, pour moi, tu es morte.

– Pas si morte que cela. Je combats contre vous et pour vous, répond Edith.





En avril 1938, au Carmel de Cologne-Lindenthal, où Edith est entrée cinq ans auparavant, arrive une lettre lui annonçant l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne le mois précédent et, en mai, la préparation d’un référendum organisé par Hitler, Führer du Reich depuis l’été 1934, et la tenue d’élections au Reichstag. Aux deux questions posées, « Êtes-vous d’accord avec la réunification de l’Autriche et du Reich allemand effectuée le 13 mars ? Donnez-vous votre voix à la liste de notre Führer Adolf Hitler ? », les électeurs se voient contraints de donner une unique réponse. Aux yeux d’Edith, les intentions du Führer sont claires : il entreprend de semer la terreur dans son propre peuple.

Chargée d’enseigner le latin aux sœurs du Carmel, elle saisit toutes les occasions pour faire campagne contre le référendum, rappelant aux jeunes sœurs les paroles de Hitler au moment des rassemblements du début des années 1930 : « On est soit chrétien soit allemand, mais on ne peut pas être les deux à la fois. » Hitler n’a qu’un unique objectif : détruire le christianisme au profit d’une nouvelle religion, le national-socialisme. Les sœurs se montrent attentives aux discours de leur professeur, mais demeurent souvent dubitatives.

Le jour du vote, une surprise attend le Carmel : des hommes de la Gestapo envahissent les lieux et entendent se charger de recueillir les votes dans l’urne. Edith, elle, choisit de rester prier dans sa cellule. Quand les religieuses ont déposé leurs bulletins, les policiers constatent que, par rapport à leur liste, le compte n’y est pas. Deux bulletins manquent dont celui du docteur Stein. Interrogée, la prieure confie que l’une des sœurs ne jouit pas de toutes ses facultés mentales.

– Et le docteur Stein ? questionne le policier.

– Le docteur Stein n’est pas aryenne.

Désormais, Edith est fichée.



Au cours de ce terrible mois d’avril 1933, lorsque a été créée la police spéciale, Hitler a donné dans la presse des définitions scandaleuses des juifs et des Aryens, faisant des juifs des étrangers à la nation allemande. À l’occasion de la cérémonie de Noël, Edith écrit un texte, qui sera publié, dans lequel elle rappelle que, pour les chrétiens, il n’y a pas d’« étranger ». Le prochain est toujours celui qui se trouve devant soi, et qui a besoin d’aide, qu’il soit pauvre ou non ; que nous le trouvions sympathique ou non ; qu’il soit ou non moralement digne de l’aide que l’on va lui apporter. L’amour du Christ ne connaît pas de limites.



– Qu’allons-nous devenir ? demande à Edith la femme arrêtée dans l’église. Moi aussi, je prie, mais j’ai le sentiment de prier dans le vide.

– Remettons notre avenir à Celui seul qui le connaît, lui répond Edith, d’une voix douce et sereine.

– Si vous priez dans le vide, c’est qu’il n’y a que du vide ! réplique Hannah.

Elle ne quitte plus son carnet sur lequel elle prend des notes.

La femme hausse les épaules et lève les yeux vers le toit de planches du wagon.

– Il n’y a même plus de ciel ! gémit-elle.

– Il devrait y avoir au moins une lucarne, se plaint Hannah. On va crever si on ne respire pas.



Entre-temps, les enfants assis se sont réveillés et commencent à chahuter. Quelques sourires apparaissent sur leurs traits tirés par la peur, la faim, la soif, et cette chaleur de plus en plus suffocante. Ils se chamaillent gentiment en jouant et finissent par laisser échapper des rires.





Edith est encore tout émue de l’altercation avec Heisenberg. Il ordonne maintenant aux enfants de se lever et de laisser leur place à d’autres. Elle aurait souhaité pouvoir lui dire à lui, à Hannah et aux autres, que dans son testament, à la veille de prendre l’habit, elle a écrit : « Dès maintenant, j’accepte la mort que Dieu m’a préparée, en pleine soumission à Sa très sainte volonté et avec joie. »

Le Seigneur a pris sa vie pour tous. Comme la reine Esther, choisie pour intervenir en faveur de son peuple auprès du roi, elle a été élue, elle, faible et impuissante petite Esther, par un roi très grand et très miséricordieux.

Si elle revient de ce voyage, il lui faudra écrire comment elle a jeté un pont entre judaïsme et christianisme. Elle voudrait s’y consacrer tout de suite, aligner des mots précis dans sa tête pour les noter plus tard.

Plus tard ?



Il y eut un temps, celui de l’écriture de sa thèse, celui des déceptions sentimentales, où ses forces semblaient vouloir l’abandonner, où elle n’espérait plus voir un jour la lumière. Pourtant la clarté d’une étoile s’est levée, l’a guidée et ne l’a plus quittée. Elle entend la suivre, fidèle.

« En moi brûle la vie sainte », se dit-elle.



Le jeune homme à la joue entaillée l’interrompt dans ses pensées. Il se précipite pour aider la future mère à se relever et prend l’enfant dans ses bras. Il la serre contre son cœur, et l’embrasse comme s’il s’agissait de cette petite sœur dont il leur a parlé. Les couples plus âgés se sont regroupés et s’assoient maintenant côte à côte, se tassant pour ne pas gêner ceux qui restent debout. Comme les enfants auparavant, ils finissent par s’endormir les uns contre les autres. Ils ont déjà la mort sur le visage.



L’étau s’est refermé sur Edith. Mais rien ne l’a jamais impressionnée.

Novembre 1940. Une convocation la concernant parvient à la prieure du Carmel d’Echt : Edith doit se rendre à Maastricht pour un contrôle d’identité. La prieure lui conseille de se faire accompagner, mais elle choisit d’y aller seule. Enfin, pas vraiment seule : elle sait que, désormais, elle ne sera plus jamais seule et que Dieu ne cessera de l’habiter.



Une bonne dizaine de fonctionnaires l’accueillent par un Heil Hitler !, elle répond par un Laudetur Jesus Christus !, « Loué soit Jésus-Christ ! ». Dans cette atmosphère de violence, de bruits de bottes et de cris sauvages, dans cet enfer nazi des bureaux de la Gestapo, le nom du Christ devait être prononcé, quoi qu’il advienne. Elle s’en est acquittée.

Un fonctionnaire examine d’un œil farouche ses papiers d’identité, après lui avoir demandé de se tenir à trois mètres de lui.

– Pourquoi n’y a-t-il pas le « J » ? l’interroge-t-il. Ce n’est pas parce que vous êtes convertie et Carmélite que vous êtes autorisée à vous en dispenser.

– Le « J » ? questionne Edith.

– Vous ne savez donc pas que les cartes d’identité des juifs doivent être frappées du « J » pour « juif » ?

Derrière la clôture du Carmel, nul ne lui en a parlé.

– Il y manque aussi le prénom, Sara, poursuit-il, obligatoire pour toutes les ressortissantes juives. Vous ne le savez donc pas ?

– Non. Personne ne m’en a avertie.

– Alors, maintenant, vous en êtes informée, mais il est peut-être trop tard, dit-il, un demi-sourire aux lèvres.

Il se lève, abandonne son bureau, le contourne et s’approche d’elle.



– Je pourrais vous faire arrêter pour port de faux papiers d’identité.

– Ils ne sont pas faux, réplique Edith. Il y manque en effet ces mentions, mais j’en ignorais tout, je vous l’ai dit.

Elle parle d’une voix posée.

– Maintenant, vous le savez ! Je vous somme de mettre ces papiers en règle si vous ne voulez pas être mise aux arrêts.

Quand il la fait sortir, il se campe face à elle, et lui lance :

– Une juive qui en plus renie sa religion !

Soudain, le sentiment d’une présence en elle la saisit, une présence protectrice, lui permettant, face à une rangée de SS, de marcher sereinement en direction de la porte de la préfecture où elle espère ne plus revenir.



Pourtant, deux ans plus tard, en avril 1942, à nouveau, elle y a été convoquée avec sa sœur pour acheter l’étoile qu’elles doivent désormais porter.

Cette fois, elle reçoit un accueil plus compassé d’un fonctionnaire originaire de Cologne dont la femme a assisté à des séminaires qu’elle a présidés. Il remet aux deux sœurs leur étoile, les fait payer et, les raccompagnant, il les prend à part pour les informer qu’un bombardement a eu lieu sur Cologne, provoquant des incendies dans la ville et notamment dans l’église des Carmélites, désormais entièrement détruite. Ensuite, il aide Edith à agrafer l’étoile sur son habit conventuel et recommande aux deux sœurs de ne plus sortir sans elle, sous peine d’être arrêtées et déportées.

– Je dirai à ma femme que je vous ai rencontrée, glisse-t-il alors qu’elles s’apprêtent à quitter le bureau. Une amie lui a prêté des textes que vous avez écrits, poursuit-il. Je crois qu’elle était à l’université avec vous. Si, un jour, je peux vous aider…





Elle ne se laissera pas enfermer dans la peur. Elle ne connaîtra pas l’abandon. Heisenberg lui fait signe que son tour est venu, et aussi celui des « gens d’Église ». Deux religieuses hollandaises, Ruth et Alice, saisissent l’occasion. Elles dissimulent leurs jambes sous leur habit conventuel et se tiennent le plus droit possible pour éviter de se laisser aller à l’engourdissement et au sommeil.

Edith cherche du regard la femme enceinte. Quand elle l’aperçoit enfin, elle lui propose de prendre sa place. Ses paroles se perdent dans un brouhaha.

– J’ai dit que c’était chacun son tour, s’écrie Heisenberg. Pas question que nous soyons deux à donner des ordres.

– Je ne cherche pas à donner des ordres, s’explique Edith. Cette femme attend un bébé, partageons un peu plus d’humanité entre nous si nous voulons, comme vous l’avez affirmé, arriver debout à notre destination.



– De l’humanité, lâche l’homme d’une voix forte, alors que dans ce wagon à bestiaux on a le sentiment d’aller à l’abattoir !

– À l’abattoir ? fait une voix pleine d’effroi.

Ce que vient de dire Heisenberg provoque une vague d’angoisse. Regrette-t-il ses paroles ?

– Avec cette litière au sol qui dégage une odeur pestilentielle… C’est vraiment un wagon à bestiaux, reprend-il.

– Ne perdons pas confiance en notre destin, tente Edith.

Heisenberg porte sur elle un regard farouche.

Après s’être assise, la femme enceinte adresse à Edith un signe de remerciement.



« La mission d’accomplir en soi un être vivant en devenir et en croissance, de le porter et de le nourrir, conditionne une certaine intériorité. » À la vue de cette femme, les deux mains posées sur son ventre rond, cette phrase remonte en elle. Elle en est convaincue, le processus mystérieux d’un nouvel être dans l’organisme maternel produit une unité si intime de l’âme et du corps que celle-ci est la marque même de la nature féminine.

– De toute façon, l’enfant ne naîtra pas, remarque une femme. Enceinte, elle ne servira à rien dans un camp de travail. Je me demande ce qu’ils vont lui proposer.

– Vous n’avez pas le droit de dire cela devant l’enfant, dit le jeune garçon qui tient toujours la petite fille dans ses bras.

Il se penche vers Edith.

– Comment faut-il vous appeler ? Moi, c’est Werner.

– J’ai pris l’habit sous le nom de sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, répond Edith, mais on m’appelle sœur Thérèse-Bénédicte.

– Sœur Thérèse-Bénédicte a raison, reprend-il, il faut que nous ayons plus de compassion les uns pour les autres.

– Taisez-vous ! lance Heisenberg. Vous êtes trop jeune pour parler. Jusqu’à l’arrivée, nous devons respecter une certaine organisation.

– Ce qui ne nous empêche pas d’être humains, réplique Hannah.

Le jeune homme l’approuve d’un signe de tête complice.

– Nous sommes tous dans la même galère, reprend-il, nous devons nous entraider.

Hannah tend la main au jeune homme.

– Moi, c’est Hannah. Et toi ?

– Werner. Vous avez l’air de connaître cette religieuse ? Il me semble que c’est Edith Stein, la philosophe, non ?



– En chair et en os, lui répond Hannah.

– Je ne savais pas qu’elle s’était convertie, et encore moins qu’elle était devenue religieuse.

– Carmélite ! Derrière le cloître ! Décevant, non ? Pour l’intellectuelle qu’elle a été.

– Comment passe-t-on de la philosophie au cloître ?

– C’est ce que je voudrais comprendre ! J’essaie même de prendre des notes. Pas facile dans cet enfer !





L’altercation avec Heisenberg et les autres a réveillé Rosa. Elle s’étire et tourne des yeux boudeurs vers sa sœur.

– Si tu continues à tenir ce genre de discours, ils vont tous se liguer contre nous, lui dit-elle.

– Mais non, il ne nous arrivera rien, corrige Edith. Au contraire, nous devons leur apporter à tous de l’espérance, par nos paroles et par nos prières. Tu dois m’y aider.

– J’ai vraiment peur de ce qui peut advenir, s’entête Rosa.

– Ne perds pas confiance, toi non plus, Dieu est en toi, écoute-Le.

Rosa la foudroie du regard. Ce regard noir, hostile, qu’elle lui a bien connu. Troublante Rosa, la seule des enfants Stein à ne pas avoir poursuivi d’études, la seule à ne pas avoir connu l’amour, décourageant toute tentative de lui présenter un « bon parti », selon l’expression de leur mère. Ainsi a-t-elle entretenu une sorte d’insatisfaction qui, avec le temps, a aggravé son caractère emporté et son agressivité.



Devenue l’intendante de la maison Stein, elle élevait le ton au moindre conseil donné par sa mère, la rabrouait si elle se plaignait de ses trop longues journées. Mme Stein, qui n’avait toujours aspiré qu’au calme et à cette paix familiale qu’elle avait louée avec tant d’insistance auprès de ses enfants, endurait altercation sur altercation avec Rosa, mais aussi avec son fils Arno.

Grâce à un capital apporté par son épouse, Arno s’était associé à sa mère et il se comportait en petit tyran. Trop de scènes pénibles éclataient au cours desquelles Mme Stein ne se risquait plus à émettre le moindre souhait par peur d’essuyer un refus, de soulever une colère, s’attirer une brimade.



Le regard de plus en plus menaçant de Rosa a ouvert une brèche sur le passé, cette vie d’avant que l’on pouvait croire effacée et qui lui donne le vertige.

Quelques mois avant la déclaration de la guerre de 1914, elles sont chez Else à Hambourg. Edith est venue de Göttingen où elle poursuit des études de philosophie, et Rosa de Breslau. Après des journées en famille, le soir, dans la chambre qu’elles partagent, elles se racontent leur vie. Rosa toujours dans les plaintes et la frustration, Edith dans l’enthousiasme d’une vie amoureuse.

– Qui est ce Hans dont tu parles dans tes lettres ? questionne l’envieuse et insatisfaite Rosa.

– Rosa, je me croyais au-dessus de toutes ces servitudes de l’amour, ces histoires compliquées de sentiments et, finalement, je suis tombée amoureuse de Hans.



Hannah la voit chanceler.

– Que t’arrive-t-il ?

– Rien… On se dit qu’on s’est toujours refusé à s’installer dans le passé, et voici que le passé revient vous troubler.

– Le passé… Je n’ai plus de passé, dit Hannah. Pour une fois que j’aimais vraiment… Les SS ont arrêté Friedrich, mon grand amour. Il m’avait offert le livre de Trotski. Nous militions ensemble. Nous rêvions à une humanité meilleure, riche, combattante. L’amour, c’est vivre.

– Souffrance ! rétorque Edith, songeuse.

– Pourquoi parles-tu de souffrance ? l’interrompt Hannah, sortie de ses brumes, le teint de plus en plus fiévreux.

Elle lève les yeux sur ceux du wagon, jette un regard circulaire et soudain dissimule son visage dans ses mains et lance un cri désespéré.



– Ces bourreaux font de nous des esclaves. Regardez-nous ! Regardez-vous !

Elle se met à tourner sur elle-même. Ses voisins s’écartent. Werner tente de lui saisir le bras. D’un coup violent, elle l’envoie promener dans Heisenberg, attiré par le bruit.

– Vous allez vous taire ! crie un homme à l’adresse d’Hannah. Allez faire votre révolution ailleurs !

– Hurler nous tient en vie ! lui répond Hannah.

Les autres reprennent leur place. Leurs genoux commencent déjà à fléchir, leurs fronts sont luisants de sueur, brûlants de fièvre et de chaleur.

Edith pense à cet instant qu’Hannah, Heisenberg et les autres devraient se taire pour épargner ceux qui souffrent autour d’eux, la femme enceinte, les enfants… Mais elle sait aussi que la révolte d’Hannah ne fera que grandir au fil des heures.

Elle ferme les yeux, laissant remonter le courant de sa vie. L’amour terrestre ne saurait être que douleur. L’amour spirituel est le seul qui lui convienne désormais.





À 21 ans, elle rêve d’une vie intense. Tentée par des études de psychologie, toujours habitée par ce désir d’aller vers son prochain et de mieux le connaître pour mieux l’appréhender, l’enseignement reçu à l’université de Breslau la déçoit. Elle éprouve le besoin de nouvelles aventures intellectuelles. Sur les conseils de son cousin, Richard Courant, et d’un ami de l’université, Georg Moskiewicz, dit Mos, elle s’inscrit à l’université de Göttingen, où Edmund Husserl a créé un nouveau courant philosophique, la phénoménologie. Le terme a déjà été utilisé par Hegel, à qui Husserl l’a emprunté.



Avant son départ, Edith a étudié à fond les Recherches logiques, première publication des travaux de Husserl, lecture que lui a recommandée Richard, et elle y a trouvé une méthode de pensée qui correspond à son désir d’inspirations nouvelles. Moskiewicz l’a alléchée en lui racontant qu’à Göttingen on philosophe à longueur de journée. Lui-même d’ailleurs est sur le point de s’inscrire.

Le jour de son arrivée à Göttingen, Edith s’arrête chez Kron und Lanz, célèbre salon de thé, à proximité de l’université, où elle découvre l’ambiance bohème de la ville. Là, devant des chocolats fumants et des pâtisseries crémeuses, étudiants et professeurs viennent lire le journal, parler politique ou encore mener des débats d’idées sans fin. Une nouvelle vie s’annonce, une vie plus indépendante, plus enrichissante.

Quelques semaines plus tard, Rose Gutman, son amie qui a fait partie du Trèfle à quatre feuilles et se destine à des études scientifiques et philosophiques, la rejoint. Elles partagent le même appartement au centre-ville, dans l’une des ruelles typiques de Göttingen, près de la place de l’église Saint-Alban, dont elle entend résonner les cloches. Sur les conseils de Mos, elle rencontre Adolf Reinach, le bras droit de Husserl, qui dirige les séminaires, et avec lequel elle se sent d’emblée en confiance. Les entretiens qu’elle a avec ce professeur la confortent dans l’idée que tout en elle la prédestine à ce « retour vers les choses mêmes », comme l’enseigne Husserl, surnommé le Maître, dont elle ne tarde pas à faire la connaissance.

Husserl habite une maison à l’extrémité de la ville. Son bureau, situé à l’étage supérieur, ouvre sur un balcon où il se plaît à méditer. Il y a aussi ce canapé de cuir noir sur lequel Edith a été invitée à s’asseoir, au premier rendez-vous. L’épouse de Husserl, Malvine, est venue la saluer. Elle s’est inscrite à ses cours du mercredi et y entraîne son amie Rose.



La phénoménologie devient sa passion. Au cours de sa seconde année passée à Göttingen, elle renonce à la psychologie pour ne se consacrer qu’aux travaux du Maître.

En ce début du XXe siècle, la raison est en plein marasme, et les intellectuels européens s’interrogent sur sa capacité à accéder à la vérité. Husserl, qui a suivi une formation de mathématicien, ne cherche pas à bâtir un nouvel édifice intellectuel ayant réponse à tout, mais plutôt à imaginer une méthode de raisonnement ouverte qui laisse le champ libre à ses disciples.

Edith a trouvé dans cette méthode de quoi assouvir sa soif de vérité.

Dès les premiers mois, elle est remarquée et adoptée par le cercle restreint des phénoménologues de Göttingen. Il y a là Edmund Husserl, le maître incontesté, Adolf Reinach, le professeur le plus attachant, Max Scheler, le plus admiré, le plus rayonnant aussi, Theodor Conrad, le plus inspiré, Anna Reinach, toujours accueillante, et Hedwig Martius, une brillante philosophe, qui deviendra l’épouse de Theodor Conrad, la meilleure amie d’Edith et, plus tard, sa marraine, au soir de son baptême.

À Göttingen, l’ambiance est à l’étude et à la réflexion, mais des groupes se forment selon les affinités et se réunissent dans les cafés de la ville ou chez un riche propriétaire, M. von Heister, passionné de philosophie, qui les accueille et fait préparer pour eux de somptueux soupers. L’un des étudiants qui, comme Edith, le mercredi après-midi, assiste au cours de Husserl, s’appelle Hans Lipps. Il l’impressionne et la séduit.



Ses premiers élans l’ont laissée perplexe quant au sentiment amoureux. Le bel Hans Biberstein, dont elle a fait la connaissance dans un club de tennis où elle jouait en compagnie de ses sœurs, lui a préféré Erna. Son cousin, Franz Horowitz, qu’elle nomme son « fidèle chevalier servant » et avec lequel elle a partagé des jeux d’enfance puis, plus tard, une relation amoureuse, s’est éloigné d’elle, trop sérieuse à son goût, pour « jouir de la vie » et multiplier les expériences amoureuses. Hugo Hermsen, le chef de groupe à l’université de Breslau, où elle vient de rentrer, l’a subjuguée par son intelligence et sa séduction.

À l’époque, Edith envisage son avenir auprès d’un homme pour faire ce qu’elle appelle un « beau mariage d’amour ». Ce brillant maître de conférences est-il cet homme-là ? Elle perçoit en lui certaines faiblesses qu’elle ne sait taire et cet Hugo tant admiré prend lui aussi ses distances.

Au début de sa relation avec Hans Lipps, elle a le sentiment que leur histoire, qu’elle regarde comme une indiscutable histoire d’amour, est différente.



À l’évocation de Hans, elle ressent une vive émotion. Elle croise le regard de Werner, ce jeune homme qui, peut-être, ne vivra jamais l’amour. Lui, de son côté, pose des yeux intrigués sur Hannah, à nouveau accroupie, s’efforçant de puiser dans Trotski la force de l’espoir.



Dans la petite communauté des philosophes de Göttingen, Hans Lipps est toujours le premier à tirer des plans sur la comète, à avancer avec légèreté des idées originales, lumineuses et fortes. Il prépare tout à la fois l’examen préliminaire de première année de médecine, un doctorat en philosophie et une thèse sur la physiologie végétale. Il affirme s’adonner à des études de médecine et de sciences pour « remplir le temps où il ne peut pas philosopher ». Edith est sous le charme de cet étudiant atypique. En dehors des cours, ils font ensemble de longues promenades dans la ville pendant lesquelles ils parlent philosophie ou architecture, une autre passion de Hans, s’arrêtent dans les cafés pour continuer à débattre de leurs prochains sujets de thèse. Edith ne le montre pas, n’en parle pas, mais elle est amoureuse. Elle imagine que les amoureux n’ont pas besoin de s’avouer leurs sentiments puisqu’une mystérieuse alchimie les lie l’un à l’autre.



Elle veut maintenant chasser ce souvenir de Hans. Elle sort de sa poche son livre de prières, et, tout en lisant, égrène son chapelet. Soudain, une pensée lui traverse l’esprit. Souvent, quand il lui arrivait de voyager pour donner des conférences à travers le pays, elle emportait la photo de Hans. Quand elle rentrait, la photo reprenait sa place sur son bureau. Longtemps, et même après son baptême, elle l’avait conservée.

Elle se revoit la déchirant, quelque temps avant d’entrer au Carmel de Cologne-Lindenthal, sur les conseils de son amie Hedwig.

– Tu veux te donner à Dieu et tu gardes la photo de Hans ? Sois cohérente avec toi-même.

L’aurait-elle gardée sans ce reproche d’Hedwig ?



Quand, en 1915, Hans a été appelé au front, Edith n’a cessé de lui écrire et de lui adresser des friandises et des livres. À l’occasion de permissions, ils se revoient et reprennent leurs discussions. Edith commence à travailler sur sa thèse et elle lui fait part des difficultés qu’elle rencontre. Il l’écoute et lui redonne espoir. De son côté, il affirme très bien travailler sur sa propre thèse, à l’abri d’une tranchée, quand ses supérieurs et la guerre lui en laissent le loisir.



L’une des dernières permissions lui revient très précisément en mémoire.

Hans a fière allure dans son uniforme. Elle l’a attendu le cœur battant, et à nouveau il l’a séduite. Ils ont longuement marché en bavardant, puis se sont arrêtés chez Dillinger où ils ont bu un chocolat. Et, soudain, selon sa mauvaise habitude de toujours dire ce qu’elle a sur le cœur, elle lui reproche ce rendez-vous qu’il lui avait pourtant fixé lui-même, lors de sa précédente permission, mais auquel il n’était pas venu alors qu’elle le savait à Göttingen.

– Je me suis reposé chez ma mère, a-t-il expliqué. J’avais besoin de dormir. J’expérimente le sommeil comme outil de concentration. Plus je suis concentré, mieux je travaille, et plus je dors, plus je suis concentré. Sur le front, il est difficile de se concentrer et de dormir. Comprenez que j’aie saisi l’occasion. Je crois me souvenir que, malgré cela, je ne vous avais pas oubliée…

– J’ai reçu de magnifiques orchidées dont je prends encore grand soin. Mais dois-je parler philosophie avec des orchidées ?

Ils ont ri et, très vite, le reproche a été oublié. Elle revoit cette nuit passée ensemble à Göttingen, où, allant de café en café, d’abord accompagnés d’amis, puis seuls, ils n’ont cessé de parler jusqu’à l’aube. Sur le chemin du retour, Hans lui a pris la main, ses lèvres ont effleuré sa joue. Peut-être est-ce ce jour-là qu’il lui a offert la photo ?

Malgré la guerre, ils continuent à correspondre. Edith l’informe de ce qui se passe à Göttingen, lui reste discret sur son quotidien, évoque le grillon qui l’empêche de dormir ou la chouette qu’il a apprivoisée. Et puis, un jour, il se montre plus précis et annonce ses prochaines fiançailles sans lui fournir plus de détails. Le courrier lui arrive alors qu’elle se trouve auprès de blessés, au centre de la Croix-Rouge dans lequel elle s’est portée volontaire durant les premières années de la guerre. Les mots lui ont brisé le cœur. Tandis qu’elle déshabille les jeunes soldats en sang, elle ne pense qu’à lui. Elle pense à son corps, à cette peau qu’elle n’a jamais caressée.

Pour la première fois de sa vie, elle prend conscience de ses limites et plonge dans de profondes ténèbres. Peu de temps après, elle rentre à Göttingen pour reprendre l’écriture de sa thèse, mais n’a en tête que cette terrible nouvelle. L’envie de se jeter sous une voiture ne la quitte plus, comme elle l’avoue dans certaines lettres envoyées à ses amis éloignés par la guerre. Anna Reinach, baptisée quelque temps avant le début du conflit, l’apaise bientôt par des paroles qu’Edith pourrait elle-même prononcer aujourd’hui. Ces paroles chrétiennes qui l’ont éveillée.



La guerre se prolonge. Ses amis étant appelés sur le front. À Göttingen, elle se lie d’amitié avec un jeune étudiant polonais, Roman Ingarden, qui, comme elle, a suivi les cours de Husserl. Pour des raisons de santé, il a été réformé de l’armée. Roman la courtise et réclame son aide pour corriger sa thèse, Edith, elle, s’enflamme, lui consacre du temps, relit son travail, le conseille et l’entraîne dans des discussions philosophiques prolongées, des débats d’idées ainsi que des correspondances buissonnières, comme elle l’a fait avec Hans.

Un soir, au cours d’une promenade, il lui annonce son départ pour Cracovie où vit sa famille.

– Qu’avez-vous de si pressé à faire à Cracovie, voir votre mère ? lui demande Edith, surprise.

Roman hésite avant de répondre.

– Je vais me marier. Ne vous ai-je pas parlé de ma future épouse ?

Il n’en avait jamais rien fait. Les jours suivants, Edith s’effondre.



A-t-elle vraiment écrit ces lettres dont elle garde en mémoire certaines phrases qu’elle juge aujourd’hui si audacieuses ? « Mon chéri, ce soir, je veux encore être auprès de toi et te dire plusieurs choses que je ne t’ai pas exprimées… » Des lettres dans lesquelles elle lui affirme qu’il est la « victime de sa déraison ». Roman, lui, s’est toujours contenté de réponses impersonnelles qui l’ont exaspérée.

Malgré tout, les deux amis ont continué à correspondre jusqu’à l’entrée d’Edith au Carmel.

« Tragique final », lui a écrit Roman ce jour-là.

« Une petite goutte de vinaigre, lui a-t-elle répondu, ne peut faire grand mal dans une mer de douceur. »

Longtemps, elle a supplié Roman de ne jamais publier ses lettres. Puis, il n’a plus donné de nouvelles. Qu’allait-il en faire ? Les jeter à la mer ?



Elle revient à Hans parce que, soudain, un événement un peu flou le concernant lui traverse l’esprit.

À plusieurs reprises, Hans avait été vu en compagnie de Mme Clauss, l’épouse d’un professeur et grand ami de Husserl. Quelque temps plus tard, le professeur Clauss avait intenté un procès à Hans, l’accusant d’avoir séduit sa femme et d’être le père de l’enfant qu’elle portait. Le procès avait fait grand bruit. Bouleversée, Edith avait cherché à en savoir davantage auprès de Hans : furieux, celui-ci lui avait répondu qu’il était indigne d’accorder foi aux rumeurs.





Elle ne sait plus. Elle ne veut plus savoir ce qui s’est passé après le procès. Pour elle, le seul amour vrai ne peut être que celui du Christ qui lui a ouvert les bras.

Hannah est revenue vers Edith. Son chemisier rouge colle à sa poitrine.

– J’ai trouvé la raison de ta conversion ! s’exclame-t-elle. Amour sans réciproque. Défaite amoureuse ! Et une grande naïveté de ta part !

– L’amour est un don sans retour, lui répond Edith, avec un sourire bienveillant.

– Crois-tu que je puisse comprendre ce que tu es devenue après avoir lu certains textes militants que tu as écrits ? insiste Hannah.

Edith voudrait se consacrer à la prière mais Hannah ne la lâche pas. Elle veut comprendre son engagement. De temps en temps, Edith la voit prendre des notes. Sur elle ? Sur ce qu’elle observe dans le wagon ?

– Les prémices de mon engagement sont dans le sujet de ma thèse sur l’empathie, lui explique Edith. Et ce n’est pas un hasard si j’ai choisi de faire des recherches sur ce thème.

– Que veux-tu dire ? Dieu t’inspirait déjà ?

– Peut-être… En l’occurrence, l’idée m’est venue en écoutant un cours de Husserl sur « Nature et Esprit ».

Elles sont interrompues par des cris et des pleurs qui proviennent de l’extrémité du wagon.



– Qu’est-ce qui se passe encore ? demande Hannah.

Elle se hisse sur la pointe des pieds et aperçoit Werner qui lui fait des signes. Elle abandonne Edith, se frayant un passage pour le rejoindre.



Au hasard des questions d’Hannah, les souvenirs se mettent à flotter à la surface de la mémoire d’Edith. Au Carmel, elle avait eu le sentiment d’une vie nouvelle consacrée à la prière, ou à l’étude, sans espace pour le passé. Soudain, dans le wagon, il ressurgit et l’envahit, l’encombre.



Ainsi, ce jour où elle s’est rendue chez Husserl pour définir avec lui un sujet de thèse. À son grand étonnement, le Maître l’accueille assez sèchement.

– Avez-vous suffisamment avancé dans votre réflexion pour vous lancer dans un travail personnel ? lui demande-t-il.

Elle ne s’est pas attendue à une telle question et en est affligée. Quelques secondes seulement. Elle ne se laisse pas déconcerter. La seule question qui compte est de savoir sur quel sujet elle va travailler. Devant sa détermination, Husserl envisage différentes propositions. Edith a une idée en tête : l’empathie. Elle l’expose et il approuve.

Selon Husserl, appréhender le monde objectif requiert une pluralité d’individus communiquant les uns avec les autres, l’indispensable expérience des autres. Expérience que Husserl appelle Einfühlung, l’empathie, à la suite d’un autre philosophe, Theodor Lipps. Cependant, il n’explique pas ce en quoi consiste l’expérience. Elle explorera donc cette notion.

Se mettant bien vite au travail, elle découvre que ce que Husserl et Theodor Lipps entendent par Einfühlung n’a pas grand-chose à voir. Le travail s’annonce considérable.

Elle multiplie les lectures et s’aperçoit que les livres ne lui sont d’aucune utilité. Le travail la passionne mais, plus elle avance, plus elle a le sentiment de se cogner à des murs infranchissables, de s’épuiser à éclaircir sa pensée sans y parvenir. Son ambition et sa volonté n’y suffisent pas.

Son ami Mos, auquel elle se confie, lui conseille de prendre rendez-vous avec Adolf Reinach, ce professeur tant admiré, et de lui faire lire son travail. Lui seul, pense Mos, est en mesure de porter un jugement à ce stade de l’écriture. Le rendez-vous est donc pris. Reinach lit et l’encourage vivement à poursuivre.

– C’est brillant, Edith, affirme-t-il, votre démarche met en valeur une expérience jamais atteinte. Vous ne vous limitez pas à la lecture intérieure des sentiments, vous recherchez le mouvement, les sensations physiques. Il faut avancer sans relâche.



Travaillant en confiance, elle ne rencontre plus aucun obstacle, et sa plume court sur le papier. Elle a retrouvé du plaisir à mettre en ordre ses idées et à les exposer.

Quand elle se sent prête à faire lire son travail à Husserl, elle le lui envoie. Après lecture, le Maître suggère quelques retouches mais se montre très encourageant.

Encore faut-il achever le travail pour enfin passer l’oral du doctorat avant la fin des cours à Göttingen. C’est à ce moment-là qu’elle apprend la nomination d’Edmund Husserl à l’université de Fribourg-en-Brisgau. Elle va donc devoir passer l’oral avec des examinateurs qu’elle ne connaît pas. Et, à nouveau, l’inquiétude s’empare d’elle jusqu’à ce que Husserl lui promette, dans une lettre, que ses nouveaux collègues accueilleront avec bienveillance sa première candidate au doctorat.

Elle approche de la fin de cette longue période d’écriture quand le directeur du collège Viktoria, où elle a fait ses études, lui propose de l’embaucher, se souvenant d’elle comme d’une excellente latiniste, pour assurer des cours de langues anciennes. Les hommes ayant été appelés au front, il manque de personnel. Faut-il se lancer dans cette aventure alors que sa thèse n’est pas achevée ? Mais, bien sûr, elle ne veut pas manquer une occasion de gagner de l’argent. Elle accepte donc, prépare ses cours, enseigne, et, dans les moments creux, reprend l’écriture de cette thèse qui n’en finit pas.

L’oral est prévu pour le 6 août 1916, dans la salle des séances de la faculté des sciences politiques de Fribourg-en-Brisgau. Pour l’occasion, Mme Stein lui a offert une robe de soie couleur prune comme elle n’en a jamais porté. Avant l’examen, Husserl souhaite la rencontrer. Elle s’en inquiète. En fait, il lui propose de publier dans Les Annales une partie de sa thèse.

Elle se souvient de l’impulsion intérieure que lui a donnée cette nouvelle. Elle a été l’occasion de poser à Husserl une question à laquelle elle réfléchit depuis quelque temps, sachant qu’il n’a plus d’assistant, Reinach ayant été appelé sur le front.

– Vous voulez m’aider ? s’est-il étonné.

– J’aimerais vraiment travailler avec vous.

– À partir de cet instant, vous êtes mon assistante.

Quelques heures plus tard a lieu la soutenance de thèse à laquelle assiste le doyen de l’université. Edith obtient la mention la plus élevée et reçoit des mains de Malvine Husserl une couronne de lauriers qu’elle porte tout au long d’une joyeuse soirée.



Par l’empathie, Edith estime qu’il est possible d’éprouver ce que l’autre ressent, et en conséquence d’enrichir son propre vécu. C’est se connaître soi-même à travers autrui. Elle l’a toujours pensé. Si l’on est dans cet état de réception, que l’on soit athée ou agnostique, on peut s’ouvrir au phénomène religieux par l’autre, celui ou celle qui a déjà cheminé vers la religion.

Pendant l’écriture de sa thèse, elle a lu Thérèse d’Ávila, Thomas d’Aquin, saint Jean de la Croix, sans pour autant se sentir concernée par la foi. À l’époque, après la succession de ses méprises sentimentales et son implication, elle aussi décevante, dans la vie politique de son pays en crise, elle consacre son temps au travail intellectuel. Rien d’autre n’a place dans sa vie.

Pour autant, elle a eu plusieurs occasions d’approcher la spiritualité. Sans qu’elle en ait alors vraiment conscience, ses études à Göttingen ont éveillé en elle une sensibilité pour le phénomène religieux. D’origine juive, Husserl s’est converti dans sa jeunesse au protestantisme. Adolf et Anna Reinach, eux, ont fait le choix de l’Église catholique, tout comme Max Scheler, dont elle a tant admiré le regard transparent qui l’a toujours intriguée. Et ses amis Conrad-Martius, Hedwig et Theodor, viennent de se convertir au protestantisme. Elle les a observés, les a écoutés, pourtant leurs conversations à propos de la religion n’ont pas laissé de traces en elle. Depuis qu’elle a perdu sa « foi de l’enfance », comme elle dit, elle est plus préoccupée par la découverte des autres et du monde que par la question de la foi.





Edith se revoit en compagnie de Rosa au cours d’un séjour chez Else, à Hamb