Main La passeuse d'âmes
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La passeuse d'âmes

Language:
french
ISBN:
692fc4bc21b4f176cd0bc84629a76c9a2660d7c7
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1

La Passion d'Edith S.

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 332 KB
2

La Passe-miroir

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 5.91 MB
La

PASSEUSE D’MES





La

PASSEUSE D’MES

Priscilla Turcotte





Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Turcotte, Priscilla, 1981-

La passeuse d’âmes

ISBN 978-2-89571-093-6

I. Titre.

PS8639.U724P37 2014 C843’.6 C2014-940227-9

PS9639.U724P37 2014



Révision : Claudine Charpentier et Thérèse Trudel

Infographie : Marie-Eve Guillot

Photographie de l’auteure : Cinthia Gagnon



Éditeurs :

Les Éditions Véritas Québec

2555, avenue Havre-des-Îles, suite 118

Laval (Québec) H7W 4R4

450-687-3826

Site web : www.editionsveritasquebec.com



© Copyright : Priscilla Turcotte (2014)



Dépôt légal :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Canada



ISBN :

978-2-89571-093-6 version imprimée

978-2-89571-094-3 version numérique





DÉDICACE


À tous les anges de ma vie,

qui sont toujours à mes côtés pour m’encourager,

m’aimer et me soutenir dans mes rêves !

Paix, amour et lumière.





PROLOGUE


Je n’ai jamais cru aux anges, à l’au-delà et à tout ce que l’on voit dans les films avec les esprits du mal qui possèdent les corps. Moi, Meg Carpentier, je suis une fille normale qui habite Moontown. C’est une ville ordinaire avec ses drames et ses joies; un lieu qui compte environ 30 000 âmes. Je vais à l’école, j’ai des copines, mais je n’ai pas de petit ami. Oui, j’ai vécu des histoires d’amour, comme toutes les filles de mon âge, mais rien de sérieux qui aurait pu durer toute ma vie.

J’étais loin de me douter que mon existence basculerait en un instant; que la vie que j’ai toujours connue avec ses hauts et ses bas n’était qu’une illusion; que d’autres mondes se révéleraient à moi et que je connaîtrais l’apothéose de l’amour et cette cruelle dégringolade qu’est la mort…





CHAPITRE 1


Je traversai le parc, à quelques rues de chez moi. Je revenais de faire un travail de français chez mon amie Carla. J’étais épuisée de cette séance de concentration forcée, car nous avions travaillé fort à composer no; tre texte. La marche me ferait sans doute du bien.

La nuit était sombre et fraîche. Je portais un manteau, style coupe-vent, rose. Je pressai le pas; j’avais hâte d’arriver à la maison. J’ai 17 ans et je n’ai pas encore mon permis de conduire. Mon père ne veut pas que je touche à une voiture puisque ma sœur aînée et ma mère sont mortes dans un accident d’automobile, il y a deux ans. Depuis, se sentant coupable, il me surprotège.

Je ne voyais pas le rapport, car elles avaient été frappées par un chauffard qui avait fui les lieux de l’accident. Ça aurait pu arriver à n’importe qui; c’était une malheureuse coïncidence. Bref, je devais marcher ou me résoudre à appeler mon père quand il était disponible pour venir me chercher. Il insistait d’ailleurs pour savoir où je me trouvais. J’ai presque 18 ans quand même ! Je me répète souvent qu’il ne reste que quelques mois et je serai libérée des chaînes de ce père poule.

Je marche vite, mais je m’arrête pour replacer mon sac à bandoulière qui me rentrait dans les côtes. Je m’engageai sur la pelouse en regardant furtivement derrière moi. J’avais l’impression qu’on m’épiait. Bon, je ne devais pas m’affoler : c’était sans doute un passant. Je ne cessai de me dire « Voyons, Meg, calme-toi, cesse de t’imaginer des trucs. » Je n’avais pas l’habitude de dramatiser ni d’avoir peur de mon ombre. Pourtant, à cet instant, sans savoir pourquoi, je ressentis un frisson de panique.

J’accélérai la cadence car l’angoisse me gagnait. Je devais au plus vite rentrer chez moi. Je ne voulais pas me retourner, car je sentais que j’étais suivie, mais ce fut plus fort que moi, je détournai la tête pour regarder derrière.

Dans l’obscurité, un homme vêtu d’un chapeau et d’une longue veste sombre se déplace sans bruit. Sa silhouette n’a rien de rassurant. J’ai peur, alors je me mets à courir à toute allure, comme une débile. Au coin de la rue, je jette un regard vers l’arrière. Il me suit en courant également. Cette fois, l’adrénaline de la peur pulse dans toutes mes veines. Je sens une terreur profonde s’emparer de moi. Je tente de courir rapidement, mais comme dans un rêve, l’homme me rattrape. Le prédateur m’agrippe brutalement et je trébuche sur le sol. Je me relève en essayant de hurler, mais une main sur ma bouche m’en empêche. Mon instinct de survie se réveille.

Je me débats et, avec une énergie insoupçonnée, je réussis à me libérer un bras et je lui enfonce un pouce dans l’œil. Il est déstabilisé. J’en profite pour m’enfuir et j’appelle au secours, mais le stress a éteint ma voix. Je manque de souffle et ce que je voulais crier reste étouffé dans ma gorge.

« C’est un cauchemar. Je vais me réveiller. »

Plus je cours, plus je m’essouffle… Mes jambes n’en peuvent plus. Je perds pied et je roule dans le fossé, blessée. J’ai mal. Je baigne dans mon sang. J’espère que l’homme ne m’a pas vu trébucher et qu’il me laissera tranquille. Je veux rentrer chez moi. J’entends des pas. Hélas ! Il est là. Je crie à m’étouffer. Je ne veux pas mourir comme ça !

– Pitié. Pourquoi faites-vous ça ?

Aucun son ne sort de sa bouche, mais j’entends sa respiration. J’ai mal, tellement mal. Tout devient flou. Je ferme les yeux et je me laisse mourir. Je ressens soudain une intense douleur à la tête. « Black-out ». Une bataille perdue.

Soudain, la peur disparaît. Je me sens légère comme si je volais. Je plane. Je ne perçois plus la douleur. Mon corps est étendu dans ce fossé, ma peau couverte de saleté, de bleus et de sang. Ma queue de cheval s’est défaite.

L’homme disparaît à toute vitesse, laissant mon corps inerte. J’étais morte. Oui, sans doute. Était-ce ça la sensation d’être si légère, quand on meurt ?

– Appelez le 911, il y a une fille dans le fossé, dit un homme qui passait dans le parc avec deux autres personnes.

« Pourquoi n’était-il pas passé par là seulement quelques minutes plus tôt ? Rien de cela ne se serait produit. Je serais vivante et bien au chaud chez moi. »

J’entends les sirènes de l’ambulance. Je vois cette lumière blanche scintillante qui m’interpelle. Elle est si belle et reposante. Je veux y aller; je me sens attirée puis… tout devient noir.





CHAPITRE 2


Des voix murmurent autour de moi. Je ne réussis pas à entendre clairement la conversation. Je dois être morte. Je tente d’ouvrir mes paupières. Elles sont lourdes. Je bats doucement des cils. Mes yeux finissent par s’ouvrir. La lumière diffuse m’empêche de bien voir où je me trouve. Sans doute dans l’audelà ?

Je me concentre un peu plus. Maintenant, je sens que je suis couchée dans un lit et ma tête repose sur un mince oreiller.

– Meg ? Meg ? Tu m’entends ? fait une voix que je connais. Merci, mon Dieu, elle est réveillée.

La voix grave de mon père me serre le cœur. Son visage m’apparaît graduellement. Je cligne des yeux plusieurs fois. Je ne reconnais pas la pièce où nous sommes. C’est sombre, flou et trop blanc. Mon père me sourit malgré les larmes que j’aperçois sur ses joues.

– Papa ! Je suis où ? lui demandai-je avec une voix rocailleuse.

– Doucement, ma belle, prends ton temps.

– Où, où suis-je ?

– À l’hôpital, ma belle.

Je suis une fille expressive et curieuse. Il a sans doute vu mon regard interrogateur. Je tourne la tête sur le côté et je remarque les appareils près de mon lit. J’ai plusieurs fils reliés à mon bras.

– Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

C’est étrange dans mon cerveau. Je ne me souviens de rien. Le néant.

– Ma chérie, il faut que tu te reposes.

Je bouge mes pieds et mes jambes. Ouf, je ne suis pas paralysée. Mais, qu’est-ce que j’ai ?

– Papa, pourquoi suis-je ici ?

Avant que mon père n’ouvre la bouche, un homme vêtu d’une blouse blanche approche du lit. Il a un calepin dans la main.

– Nous avons eu peur, mademoiselle Carpentier. Comment vous sentez-vous ?

– Je me sens un peu ankylosée, mais je crois que ça va. Qu’est-ce que j’ai, docteur ?

Peut-être qu’il va me répondre puisque mon père ne me dit rien. Le médecin prend mes signes vitaux.

– Tout va bien. Vous avez eu un accident. Vous avez été heurtée, probablement agressée et laissée dans un fossé. Le choc a été surtout important à la tête et sur les côtes.

– Un accident ! Je ne me souviens de rien. Je ne comprends pas. C’est normal ?

– C’est le choc. Il peut y avoir des signes d’amnésie. Vous pouvez me dire quelle date on est aujourd’hui ?

Je réfléchis et je dis :

– Le 6 juin 2006.

– Bien. C’est un bon début. C’était la veille de votre accident. Bon signe.

– Nous sommes quel jour alors ?

– Le 14, le 14 juillet 2006.

– Quoi ! Tout ce temps… Qui m’a fait ça ?

– On l’ignore, ma chérie. Les policiers font des recherches, ajoute mon père en sanglotant. Il s’agit d’une agression; du moins, c’est leur hypothèse.

Cela veut dire qu’une personne, un agresseur, est en liberté. Pas très rassurant ! Je frissonne juste d’y penser. Je me sens à présent si épuisée que mes yeux se ferment d’eux-mêmes. Pourtant, j’avais dormi longtemps.

– Elle doit se reposer. C’est mieux. Les policiers vont venir demain pour l’interroger, dit mon père d’une voix découragée.

Je m’efforce de lui répondre, entre deux battements de paupières.

– Mais, si je ne me souviens de rien ?

– Ce n’est pas grave, ma puce. Repose-toi.

– Oui, papa. J’ai juste hâte d’être à la maison et de savoir qui m’a fait ça.

Mon père m’embrasse sur le front et quitte la pièce. Même si mes yeux sont clos, ma tête continue de se poser mille questions.

Je n’arrive tout simplement pas à croire que je suis dans un lit d’hôpital et que j’ai été dans le coma plusieurs jours. J’ai raté la fin de l’année scolaire, moi qui voulais aller en littérature l’année prochaine. Il va falloir que je refasse mes examens. Le sommeil me rattrape, se mêlant à un très étrange rêve.

J’avais froid, puis mon corps ne ressentait plus rien. Il faisait noir. J’essayais de crier, mais personne ne m’entendait. J’étais seule, angoissée. Je ne savais pas ce qui m’arrivait.

J’entendis un bruit strident qui s’approche, la sirène d’une ambulance. Ça y est, je voyais des hommes sortir du véhicule à toute vitesse et une auto-patrouille qui arrivait également.

– Je suis là, leur criais-je.

J’avais beau remuer les bras, ils ne me voyaient pas. Je leur répétais que j’allais bien. J’avançais vers eux et un homme se dirigea vers moi. Enfin, quelqu’un me voyait ! Il fonça vers moi, me traversant. Que se passait-il ? J’entendis un ambulancier dire :

– Vite, elle ne respire plus. Nous l’avons perdue.

L’autre dit :

– Non. Tentons l’impossible !

Comment ? Je ne respire plus, je suis ici. Je vois mon corps ensanglanté. Je criai « Non, non ! Je ne veux pas mourir ! » Je ressens de la rage à me voir ainsi.

Tout à coup, il y eut plein de lumière au-dessus de ma tête et de mon corps tout entier. Je me voyais sur cette table d’opération avec toutes ces personnes penchées autour de moi. Je ressentis des spasmes au niveau de la poitrine. Mon esprit voulait retourner vers mon corps. Ma gorge se serrait et ma respiration s’accélérait. Et puis. Bip… Bip… Bip…

Je sors de mon rêve en me levant tout droit dans le lit d’hôpital. Je touche mon visage.

– J’étais morte. J’étais morte, dis-je.

– Mademoiselle Carpentier ?

Je levai les yeux vers deux hommes en uniforme. Mon cœur battait à vive allure.

– Oui ?

– Je suis l’inspecteur Thomas et voici mon collègue Laviolette. Nous sommes chargés de l’enquête concernant votre agression.

– Je ne me souviens de rien, c’est terrible !

– Le moindre détail est important dans cette affaire. Il serait peut-être lié à de récents enlèvements dans votre quartier.

– D’accord.

– Voici ma carte. Si vous avez un souvenir qui revient, même un soupçon, vous pouvez m’appeler, moi ou mon collègue.

– Oui, je le ferai.

Je ne sais pas si je voulais vraiment me souvenir de ce qui s’est passé ce soir-là. Après avoir vu mon corps dans cet état, j’avais dû souffrir terriblement. Je n’ai plus qu’une intention : sortir d’ici au plus vite.

Je veux tester ma mémoire. Si je me souvenais d’un moment joyeux ? Dans mon passé ? Un moment spécial, à ne pas oublier ? Oui, l’image revient. J’étais avec Maman. Elle était à l’extérieur de notre maison. Elle observait le ciel, couchée sur l’herbe fraîche par une nuit étoilée. Elle me sourit quand elle me vit approcher. Ses yeux étaient clairs et brillants. Je m’allonge aussi, lentement. Elle vient poser sa main sur mon bras pour que je me rapproche d’elle. Une merveilleuse sensation de chaleur et de paix monte en moi. Je laisse aller ma tête sur son épaule. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restées là en silence à regarder les étoiles. J’aurais voulu arrêter le temps, rester ainsi pour toujours à humer l’odeur du parfum de ma mère que le vent faisait virevolter sous un ciel rempli d’un million d’étoiles.





CHAPITRE 3


Je me réveille en me demandant où je suis. Je n’avais pas réalisé que j’étais encore à l’hôpital, dans un lit pas très confortable et portant comme vêtement une de leurs jaquettes ouvertes au dos. Heureusement, j’avais pu mettre un pantalon de sport en dessous.

Je suis attentive au moindre bruit. Tout est silencieux, ce qui est étrange pour un hôpital. Quelque chose me paraît inhabituel. Je me glisse hors du lit et me rends à la porte. Je l’ouvre doucement. Je regarde de droite à gauche. Il n’y a aucune activité; pas d’infirmières, pas de médecins et même pas de préposés. Ça me donne froid dans le dos, comme dans les films d’épouvante qui sont tournés dans un hôpital. La patiente est souvent seule et l’établissement est toujours vide et soudainement un danger imprévisible survient. Comme si la patiente avait été oubliée, abandonnée… « Bon, me dis-je pour me rassurer, c’est un classique dans les films mais pas ici. »

– Il y a quelqu’un ?

Pas de réponse. J’attends. L’inquiétude monte en moi comme un rideau qui s’enflamme. Je rêve sans doute, car c’est impossible qu’un hôpital soit désert.

« Reste calme, Meg. Il y a sûrement une explication. »

Facile de me dire de rester calme, mais plus j’avance et plus l’ambiance change. Les lumières des corridors commencent à vaciller. Toujours pas de personnel.

« Non, pas ça. »

Je me sens mal. Je suis vraiment dans un film d’horreur. La peur me gagne. Est-ce que la fiction rejoint la réalité ?

Les lampes cessent d’éclairer les interminables corridors. Je me retrouve à avancer à tâtons dans le noir, avec le contact des murs pour seul guide. Je ne sais pas pourquoi, mais, dans l’obscurité, on entend toujours des bruits étranges qu’on ne retrouve pas dans les zones éclairées.

Je percevais des grattements et des chuchotements dans le noir. Je craignais de sentir contre moi le contact d’une main froide ou poisseuse, ou de toute autre chose aussi répugnante.

« Ne sois pas idiote, me dis-je. Ce n’est que le fruit de mon imagination; les ténèbres ne peuvent pas te faire de mal… c’est impossible. À moins que… Non voyons. »

Au départ, je pensais à retourner dans ma chambre, mais, en cette seconde, ce que je veux le plus au monde, c’est sortir de cet endroit lugubre et angoissant.

Je trouve un passage menant à un escalier. Je descends dans la noirceur la plus totale. Je compte les marches afin de ne pas penser. Sans cette concentration, mon imagination va cultiver encore plus de peurs.

Je peux apercevoir une minuscule fente laissant passer la lumière devant moi. Je me précipite sur la poignée, juste à temps pour entendre le verrou se bloquer de l’extérieur. J’étais enfermée.

« Non, non. »

Il n’y avait rien à faire; la seule issue venait de se bloquer. Je tente à plusieurs reprises d’ouvrir cette porte, de la secouer, de demander qu’on l’ouvre, mais en vain. Je me laisse glisser sur le sol, le dos contre la porte, essayant de respirer pour reprendre mon calme. Je suis seule de ce côté. C’était vraiment une idée idiote de sortir de ma chambre. Je décide de tenter l’impossible. Je me relève et je frappe en criant le plus fort possible pour me faire entendre. Quelqu’un viendra possiblement à mon secours; mon père, s’il pouvait m’entendre, le ferait en tout cas. Je veux garder cet espoir.

Alors je frappe sans arrêt, je martèle la fichue porte barrée, à m’en faire mal aux mains.

– À l’aideeee !

Désespérément, je retombe assise au pied de la porte. Découragée, je pleure sur mon sort. Soudainement, derrière moi, je la sens qui bouge et une personne l’ouvre tout doucement.

– Mademoiselle Carpentier ? Que se passe-t-il ? Pourquoi criez-vous ? Vous réveillez tout l’étage, me sermonne l’infirmière qui me regarde étrangement.

Je jette un regard par-dessus son épaule et tout semble parfaitement normal, comme à l’habitude. Le décor lugubre, la noirceur… Je me sens stupide.

– Heu… la porte était coincée… dis-je en espérant qu’on ne me crût pas folle, juste bonne à être internée.

– Retournez au lit vous reposer. Votre sortie est pour bientôt.

Je me concentre. Tout était si réel ! Je n’avais pourtant pas eu l’impression que c’était un rêve. Je sais ce que j’ai vu, j’étais seule dans le noir et les ténèbres me poursuivaient. Je l’ai ressenti. C’était peut-être que je ne devais pas revenir à la vie et que la grande faucheuse voulait me prendre ? Je ne suis pas dingue, enfin je crois. Je suis certaine que quelque chose de sombre me poursuivait.

Je me glisse dans mon lit et je m’étends tout en restant éveillée tout le reste de la nuit, jusqu’à ce qu’un pâle soleil apparaisse à ma petite fenêtre, tel un fantôme sortant d’une tombe.

Au cours des jours suivants, avant de quitter l’hôpital, je n’eus pas d’autres évènements de ce genre. J’espérais que cette vision étrange ne se répète pas. Rien ne s’est passé jusqu’à ce jour où j’ai obtenu mon congé. Ma sortie me ferait-elle oublier ce triste passage entre la vie et la mort ? Je ne veux alors qu’une chose : reprendre une existence normale. Mais est-ce une illusion ?





CHAPITRE 4


Enfin à la maison, après plusieurs longues semaines à l’hôpital. Mes blessures sont presque toutes guéries. Il me reste quelques cicatrices, mais, en fin de compte, je me sens bien sur le plan physique. Mes émotions, par contre, sont assez perturbées.

Les suites de mon agression se font sentir dans la ville. Les autorités ont imposé un couvre-feu, jusqu’à ce qu’on trouve l’homme qui est soupçonné de semer la terreur. Je suis nerveuse de sortir à l’extérieur, mais on m’explique que c’est normal. Même lorsqu’on sonne à la porte, je sursaute. J’ai beau me répéter que ce n’est qu’une sonnette; la peur de l’inconnu me rattrape. Justement, j’entends le timbre qui insiste en ce moment.

Mon père va ouvrir. Je l’entends discuter puis il se tourne vers moi :

– Meg, il y a quelqu’un qui veut te voir.

J’avance doucement vers l’entrée. C’est Béatrice, notre voisine qui est avec sa fille Fiona.

– Allo, Meg. Je suis venue te voir avec ma maman pour t’apporter tes vêtements qui ont été analysés chez le… Le quoi, Maman ?

– Ils ont été lavés chez le nettoyeur. Ton père voulait que je passe les chercher pour vous, me dit la voisine en me tendant le sac plastique.

La petite Fiona est née dans ce quartier et, à tous les jours quand je reviens de l’école, elle me salue. Durant la saison estivale, elle fait du vélo chaque jour et elle active sa sonnette en riant lorsque j’arrive. Son vélo est violet parce que c’est sa couleur favorite. Elle a sept ans et elle m’appelle sa grande sœur depuis que je lui ai donné ma collection de Barbie. Elle me rend visite souvent. Elle a les cheveux châtains et les yeux bleus. Les traits de son visage sont comparables à ceux d’un petit ange; une vraie petite fille modèle. Je me souviens de ce jour où elle est arrivée chez nous en larmes parce que son père et sa mère voulaient se séparer. Il paraît que son papa avait rencontré une autre femme. Elle disait que son père ne l’aimait plus. La pauvre chouette ! J’ai dû là consoler pendant plusieurs heures en lui disant que son père l’aimerait toujours et que ce n’était pas de sa faute si les adultes faisaient ce genre de choix. Parfois, les parents sont mieux de se séparer, mais ils aiment leurs enfants à jamais.

– Merci ! dit mon père en prenant les vêtements propres.

– Tu sais, Meg, j’ai eu très peur de ne plus jamais te revoir, me souffla la petite Fiona à l’oreille.

– Moi aussi, ma belle.

Sur mes mots, elle me prend par la taille et me serre aussi fort qu’elle le peut. Je sens monter mon émotion. C’est la première fois qu’elle exprime tout son amour envers moi.

– Bon, allons-y, Fiona, propose Béatrice.

– Je vais revenir te voir demain, Meg, me promet la fillette.

– D’accord, Fiona. Je serai ici.

En refermant la porte, mon père me tendit le sac.

– Je ne sais pas si tu veux porter encore ces vêtements.

Je prends le sac et je monte à ma chambre me reposer. Je me sens fatiguée.

– Je te prépare ton plat préféré pour ce soir, Meg. Des lasagnes, spécialité de Papa.

J’aimais beaucoup qu’il me cuisine des pâtes. Il les prépare avec quatre sortes de fromages et il incorpore, semble-t-il, plusieurs de ses ingrédients secrets.

– D’accord. Je vais me régaler. Merci !

En entrant dans ma chambre, je dépose les vêtements sur mon bureau près de mon ordinateur portable. J’observe par la fenêtre avec mélancolie le parc au loin en essayant de me souvenir de ce qui a bien pu se passer, mais toujours rien de précis ne me revient. Sûrement que l’agresseur s’était caché, mais, en ce moment, c’est dans mon cerveau, dans un tiroir secret dont je n’ai pas la clé, que son identité se trouve. Me souvenir de tout ? J’en avais très peur, car je ne voulais pas revivre cet évènement.

Je me laisse tomber sur le lit, vêtue d’un jean et d’un gros chandail en coton ouaté. Je me sens en sécurité dans ce vêtement réconfortant comme un enfant qui serre sa doudou ou son ourson de peluche quand il a besoin d’être rassuré et réconforté.

J’observe le plafond de ma chambre, me rendant compte que je suis épuisée et, pourtant, je n’arrive pas à fermer l’œil. En retournant ma tête, je vois ce fameux sac qui contient ce que je portais lors de mon agression.

Je décide de me lever et de le prendre. Je m’assois en indien sur le lit. Je l’ouvre ou non ? Bon, ce n’est que du tissu, après tout. Il ne va pas me mordre. Je plonge la main pour saisir d’abord mon manteau rose.

Le sang se glace dans mes veines. Je suis propulsée dans un souvenir.

Je cours, je cours, je cours et je trébuche. Je le vois près de moi avec son chapeau. Mon corps est une plaie enflammée et je souffre. Une vive brûlure me dévore la peau.

Je lâche le vêtement en criant d’épouvante. Mon père entre subitement dans ma chambre. Il me demande ce qui se passe en voyant une expression de terreur sur mon visage.

– Je me souviens, je me souviens.

Il s’approche et me prend dans ses bras. Je pleure et pleure sans pouvoir m’arrêter.

– Ça va aller. Je suis là.

J’ai ressenti une telle souffrance que j’aimerais mieux ne plus me souvenir de rien.

– Il faut appeler l’inspecteur. Ils doivent trouver celui qui a fait ça, proposa mon père en caressant mes cheveux.

– Oui… c’était trop affreux, personne, même pas mon pire ennemi, ne mérite cela, dis-je, inconsolable.

Dans ce cas, la mort a été une délivrance. C’était inhumain. Cet homme ne devait pas être sain d’esprit pour avoir posé ce geste répugnant. Je me souviens d’avoir fermé les yeux et d’avoir prié le ciel pour que ce ne soit qu’un cauchemar. Je voulais me réveiller en sécurité dans mon lit. Malheureusement, ma prière ne fut pas exaucée ce soir-là. Lentement, le calme revient en moi si bien que nous soupons normalement.

Après m’être délectée de quelques bouchées de lasagnes, j’ai téléphoné au policier qui s’occupait de l’enquête. Je sens comme une boule dans mon estomac.

Mon père propose ensuite de me faire couler un bain chaud. Il veut m’aider à me détendre. Je crois aussi que l’eau va m’apaiser.

J’enlève mes vêtements que je dépose dans le panier à linge. J’entre dans l’eau chaude et j’appuie ma tête contre le rebord du bain pour faire la paix en moi. C’est apaisant, de l’eau chaude sur ma peau. J’aime aussi le silence total. Mon père est au rez-de-chaussée en train de regarder les sports. Je commence à scruter les sons. Ce silence m’angoisse légèrement. Je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à la peur qui monte. J’ai de la difficulté à respirer. Je cherche continuellement de l’air. Mon angoisse devient une obsession. C’est peut-être à cause de la condensation de la vapeur d’eau dans la pièce fermée. Je me sens mal, comme une claustrophobe. J’empoigne une serviette et je l’enroule autour de moi en sortant rapidement de la baignoire.

Étrangement, la pièce sent les bonbons. Le genre de parfum que j’avais offert pour l’anniversaire de Fiona. C’était un petit ensemble « Fanny, dans un jardin » comprenant une crème et une eau de toilette sans alcool pour jeune fille. Elle le porte tout le temps. Comme elle m’avait serrée dans ses bras, c’était sans doute ce parfum qui était resté sur mes vêtements. C’était l’explication.

Je prends un coin de la serviette pour essuyer la glace de la pharmacie, tout embuée. En me regardant, j’ai une vision brève de Fiona qui semble d’une pâleur inhabituelle, avec de larges cernes qui creusent ses yeux. Elle avait des ecchymoses qui parsemaient la moitié de son visage. Je pousse un cri en reculant de quelques pas. Puis, je regarde à nouveau le miroir. Je n’y vois que mon reflet. Sans doute les émotions des derniers jours qui me submergent. Est-ce normal, après un tel bouleversement ?

Toc, toc ! Je sursaute en entendant ce bruit.

– Ça va, Meg ? demande mon père.

– Oui, oui. Papa.

– Je vais me coucher, tu vas être OK ?

– Oui, j’y vais aussi.

J’espère bien dormir cette nuit, sans faire de mauvais rêve ni de revivre en boucle ce qui s’est passé ce soir-là.

Je me rends tirer les rideaux avant de me mettre au lit, comme à tous les soirs. C’est une nuit sans lune, avec un léger vent qui s’amuse dans les arbres. Quelques branches dansent à son rythme. C’est apaisant… non, c’est lugubre comme atmosphère. Je frissonne. Pourtant, on est en plein été. Je me glisse sous les couvertures et je m’emmitoufle comme si j’allais avoir froid. Je m’endors rapidement. La nuit m’enveloppe et je me laisse entraîner dans un sommeil profond, sans rêves.





CHAPITRE 5


Je me réveille en sursaut. La porte de ma chambre s’ouvre brusquement. Mon cœur se serre. Y a-t-il un intrus dans la maison ?

– Papa ? Papa ?

Une émotion intense me noue l’estomac. Je sors du lit en camisole et culotte courte. J’avance doucement, passe la porte et franchit le couloir sans faire le moindre bruit. Il n’y a personne.

« C’est le vent », me dis-je.

Je retourne dans ma chambre pour m’habiller. J’enfile une camisole noire et un pantalon trois quarts. Je me brosse rapidement les cheveux et les relève en queue de cheval.

En ressortant, j’aperçois une chaussure de ballerine rose et blanche sur le sol. Je regarde autour de moi pour voir si ma jeune amie est cachée dans un coin. Lorsque mon regard revient pour aller prendre le chausson, il a disparu.

« J’hallucine ou quoi ? »

Je descends à la cuisine et, sur la table, il y avait une note de mon père.

Bon matin, ma puce,

Je fais un saut à la quincaillerie. J’ai fermé à clé. Je reviens bientôt.

Hier, tes deux copines, Sophie et Clara, ont téléphoné pour prendre des nouvelles.

Je t’aime

Pa xxx

Je prends le temps de m’étirer en constatant que j’ai bien dormi. Je sens encore cette odeur de bonbon qui flotte dans la pièce. J’ouvre l’armoire et je prends la boîte de céréales à l’avoine. Je remplis un bol que j’apporte dans le salon. J’ouvre le téléviseur. C’est le bulletin de nouvelles. En prenant une bouchée de mon déjeuner, une étrange sensation me glace et s’amplifie en un frisson sur ma peau. L’annonceur montre une photo de moi. Je monte le volume.

« Après la sauvage agression de Meg Carpentier dans le cartier de Moontown, une fillette du nom de Fiona Marow manque à l’appel depuis hier. »

La photo de la fillette remplit l’écran.

« La mère de la petite a signalé sa disparition tard dans la nuit. »

Ma gorge se comprime et mon cœur s’accélère. Je recrache ma bouchée dans le bol.

« Ma voisine Fiona ! Le maniaque a enlevé Fiona près de ma maison. Non ! »

Mes pensées s’affolent. Je ne sais plus quoi faire. Je n’arrive plus à réfléchir. « Pauvre petite Fiona… C’est terrible ! »

Je repasse le drame que j’ai vécu; je peux trop bien imaginer ce qu’il lui fera subir. Mes mains tremblent et mes yeux se remplissent d’eau. J’avance à la fenêtre du salon pour regarder en direction de la maison de la voisine. Il y a deux voitures de police stationnées dans leur entrée. Quelle tristesse ! Quel cauchemar pour cette petite !

Le parfum de Fiona me chatouille le nez. Qu’estce que ça veut dire ? J’essuie mes yeux et, en me retournant, elle se trouve là, devant moi. Oui, Fiona est dans mon salon. La peur me gagne : je suis en train de devenir folle, c’est certain.

Avant même de prononcer un mot, la porte d’entrée s’ouvre et Fiona disparaît. Mon cœur bat à toute vitesse. J’ai des palpitations, je suffoque comme si je venais de courir le marathon. Mon père entre en coup de vent avec deux policiers à ses côtés. Il me serre fort dans ses bras.

– Fiona ? me dit-il.

– Oui, je sais… J’ai écouté les nouvelles.

Les inspecteurs Thomas et Laviolette me demandent de m’asseoir. Le policier Thomas a le crâne dégarni et, avec ses yeux noisette, il porte bien ses 45 ans. Sa voix est plutôt grave. L’autre est un apprenti, dans la vingtaine. Il porte une coupe de cheveux toute fraîche, sans un poil qui dépasse. Il a de belles épaules musclées et de mystérieux yeux verts. Je remarque un petit trou dans son menton. Il est plutôt mignon.

– Avez-vous vu ou entendu quelque chose hier soir ? demande M. Thomas.

Je réfléchis. Mis à part que je devenais peut-être cinglée avec ces visions ou ces odeurs étranges, je ne sais pas ce que je pourrais dire d’autre.

– J’ai dormi très profondément, monsieur l’agent.

Mon père leur répond à peu près la même chose; cependant, il ajoute le pointage de fin de partie du football à la télévision. Je n’aime pas beaucoup la façon dont l’agent Thomas me regarde, comme s’il me suspectait de quelque chose. Était-ce son air bête de tous les jours ?

– Vous êtes certaine, mademoiselle, que vous ne savez rien de plus ? insista-t-il.

– Nous vous avons dit tout ce que nous savons, rajoute mon père.

– Merci alors, dit M. Laviolette en se levant. Nous vous tiendrons au courant. Défense de sortir après le couvre-feu de 18 h non accompagnée, mademoiselle.

Je ne veux même pas sortir le jour, alors encore moins le soir.

– Parfait, messieurs. Je me rends faire une visite à madame Béatrice. Tu viens avec moi, Meg ? Elle a besoin de soutien, notre bonne voisine. Elle doit être dans tous ses états.

J’ai le cœur qui se serre. Je ressens une immense peine en pensant à Fiona. Je n’ai pas le courage d’affronter les pleurs de sa mère.

– Je vais rester ici. Toi, vas-y… Je monte à ma chambre.

– Je reviens tantôt. Je verrouille la porte en sortant.

– D’accord, Papa. Dis-lui que je pense à elles… Et Fiona qui est introuvable. Pourvu que…





CHAPITRE 6


Je me précipite à la fenêtre. C’est une chaude journée d’août qui commence bien mal. Je sens un souffle glacial me traverser la peau jusqu’aux os. Mon cœur se met à cogner dans ma poitrine. Une étrange fébrilité s’empare de moi. Que se passe-t-il dans mon corps ?

En retournant vers le lit, une terreur absolue m’envahit. Mes yeux s’écarquillent à la vue d’une silhouette qui s’avance vers moi. C’est impossible. Non ! Fiona.

Je place mes deux mains sur mes yeux en me répétant :

« Ce n’est que mon imagination. Ce n’est que mon imagination. »

J’attends un instant puis je retire mes mains en espérant qu’elle ne soit plus là. Dans un hurlement, je tombe en bas du lit et je m’écrase par terre. Elle se tient bien droite à quelques centimètres de moi, avec un seul soulier de ballerine. Puis, elle disparaît. Mon père entre à ce moment-là.

– Papa. Je suis folle.

– Voyons, Meg. Pourquoi dis-tu cela ?

J’étais trop confuse pour trouver une explication rationnelle à ce phénomène. Mon père s’approche de moi. Je tremble de tous mes membres.

– Raconte-moi.

– Je… Je… J’ai vu Fiona. Ici, dans ma chambre.

– Ce n’est rien. Tu es seulement sous le choc. Ton esprit te joue des tours parce que tu aimerais tellement qu’on la retrouve.

Je voulais bien le croire, mais la vérité me disait plutôt que j’étais en train de devenir cinglée. Oui, l’asile m’attend prochainement. Ce n’est sans doute qu’une question de temps.

– Du nouveau sur la petite ?

– Hélas, non. Les policiers font de leur mieux. Tu veux que je te prépare quelque chose à manger ?

– Non merci. Je vais me reposer un peu.

Il m’embrasse sur le front et quitte la pièce. Je crains d’y rester seule après la vision de tout à l’heure. Il faut que je me ressaisisse. Si après tout je n’étais pas folle. Si elle avait un message pour moi ?

J’ouvre mon ordinateur portable et je tape dans « Google » les lettres de messages fantômes. Il y a une liste innombrable de titres sur les fantômes et esprits errants. Lequel choisir ? Mon ventre se contracte aux mots « leur port d’attache » alors je clique et la page s’ouvre.

Les passeurs d’âmes ou de lumière : Un certain nombre de personnes découvrent un jour qu’ils sont des passeurs d’âmes. Ils sentent la présence des défunts, les perçoivent et les entendent. Ils peuvent les aider à trouver leur véritable place dans la lumière.

C’est dans notre dimension terrestre que certaines âmes semblent coincées. Il est plus facile pour ces âmes qui refusent le départ vers l’au-delà à cause de leur port d’attache d’être secourues par des êtres incarnés plutôt que par des entités angéliques qui ne s’imposent jamais aux âmes. Ainsi, les passeurs sont les personnes choisies pour aider ces âmes en peine ou égarées.

Cela peut générer de gros problèmes et devenir difficile à gérer pour les passeurs incarnés. Il faut qu’ils renouvellent leur énergie, sinon ils risquent la mort.

– Bon, si je crois ce que je lis, on peut aider les esprits à retourner vers la lumière ?

Je ferme mon portable en réfléchissant au monde des morts…

Un peu plus tard sur la fin de la soirée, le téléphone nous apporte une autre nouvelle. Nous venons d’apprendre qu’un suspect a été arrêté. Il est présentement en prison pour un interrogatoire. Les policiers croient que cet homme a commis plusieurs agressions. Je me sens soulagée, mais pas complètement. Il reste à savoir quel est son mobile et où il trouve et abandonne ses victimes, surtout en ce qui concerne ma si gentille voisine.

Vers 22 h, l’inspecteur Thomas frappe à notre porte. Mon père lui ouvre.

– Monsieur Carpentier, notre suspect a avoué plusieurs crimes, mais il nie être l’auteur de l’enlèvement de la petite Fiona et de l’agression de votre fille.

– Comment ça ? Il y a deux fous en liberté dans cette ville ?

– J’en ai bien peur. Nous continuons nos recherches. Le couvre-feu est toujours en vigueur.

Après cette annonce, mon soulagement se transforme à nouveau en inquiétude. Même si je retourne dans mon lit pour essayer de dormir, mon cerveau refuse d’obéir.

Allongée sous les couvertures, je réfléchis à ce qui s’est produit plus tôt dans cette pièce. Pourquoi avoir peur ? Si je cède à ma peur, je ne pourrai pas aider les âmes… Les fantômes sont inoffensifs. Je dois découvrir comment les aider sans les craindre. Pour savoir, il faut que je fasse un essai.

Je me redresse dans mon lit et, d’une voix douce, j’appelle ma petite amie disparue.

– Fiona, Fiona, es-tu là ?

Il ne se passe rien. Pas d’esprit. Un soupir s’échappe de mes lèvres. Tout à coup, sur ma gauche, je sens un souffle frais.

– Fiona ? répétai-je tout bas.

L’odeur de bonbon revient effleurer mes narines.

– Montre-toi, je n’ai plus peur. Je veux te parler.

La silhouette fantomatique de la petite fille apparaît devant moi, juste au pied de mon lit. Je n’y crois pas moi-même; je parle à un fantôme.

– Où es-tu ? Qui t’a fait ça ?

Elle semble désorientée et ne parle pas. Elle est tellement pâle et de larges cernes creusent ses yeux.

– Parle-moi. Je veux t’aider.

La fillette ne laisse échapper aucun mot. Tout à coup, elle lève le bras droit et le pointe dans ma direction ou me désigne une chose derrière moi. Je ne sais pas trop.

– Le mur ? Moi ? La fenêtre ? Fiona, aide-moi si tu veux que je te comprenne.

Je prends soin de bien observer ce qu’elle tente de me montrer. Soudain, des bruits provenant d’en bas la perturbent et elle disparaît.

– Zut !

Je m’empresse de descendre. La porte de la salle à manger est ouverte. J’entends la discussion et je m’approche pour voir par l’ouverture. Béatrice Richard, la mère de Fiona, est assise à table tout en pleurs. Elle porte les mêmes vêtements que la veille, un kangourou gris et un jean.

– Madame Richard ? dis-je en m’avançant.

– Désolée, Meg, remonte dans ta chambre, je suis venue voir ton père.

Je ne le vois pas. Il est passé où ?

– Il n’est pas là ? Où est-il ?

– À la salle de bain. Nous allons partir.

– Béatrice, ne vous inquiétez pas, nous retrouverons Fiona. Elle est comme ma petite sœur.

Elle reste muette quelques instants jusqu’à ce que mon père revienne. Puis, elle se lève en disant :

– Je suis prête.

Il la regarde tristement et m’annonce :

– Je vais avec Béatrice pour l’aider à retrouver sa fille. Reste ici et verrouille bien.

« Si j’allais avec eux, Fiona me montrera peut-être le chemin ? » pensai-je en me préparant à les suivre.

– Mais… Je veux y aller aussi. Je suis capable de la trouver.

– Il n’y a pas de mais, les policiers sont dehors et tu es ici en lieux sûrs. Je ne veux surtout pas perdre un autre enfant.

Je compris, à son message, qu’il avait beaucoup souffert puisque ma sœur aînée et ma mère n’étaient plus de ce monde. Il n’avait plus que moi dans la vie. Sa protection prenait un sens tout particulier. De plus, je ne pouvais pas lui dire, en tout cas pas maintenant, que je voyais Fiona en fantôme. Il ne me croirait pas.

– Très bien, mais il est plus de 22 h et il fait noir.

– Justement, le rôdeur agit quand il fait noir. Nous chercherons dans la noirceur.

Madame Richard n’avait pas le droit d’empiéter sur les recherches des policiers, mais ça lui était égal. Elle voulait à tout prix retrouver sa fille. C’était sa priorité. Elle était venue demander l’aide de mon père en disant au policier qu’elle ne voulait pas être seule. Le prétexte avait fonctionné.

Ils me saluent avec une sorte de tension dans le regard. Ils ont peur et leur inquiétude est énorme. Je devine les émotions qu’ils veulent me cacher. Mon père a la main tremblante quand il ouvre la porte. Je les regarde plonger dans le noir. Je mets le verrou comme il me l’a demandé. J’éteins les lampes et je monte à ma chambre en espérant revoir l’esprit de mon amie disparue. Hélas ! Le sommeil me gagne avant qu’elle ne vienne à ma rencontre.





CHAPITRE 7


Je me laisse emporter par le sommeil.

Le sous-sol est plongé dans la noirceur. Je fais quelques pas à tâtons en tendant l’oreille et plissant des yeux pour essayer de voir où je suis. Un frisson me parcourt de la tête aux pieds. J’observe dans les coins à la recherche d’indices.

– Fiona, est-ce toi qui es là ?

J’avance de deux pas, l’effroi s’empare peu à peu de mon être. Que vais-je découvrir ? J’aperçois un petit soulier style ballerine. Fiona veut évidemment m’indiquer le chemin pour la retrouver.

Soudain, un bruit de grincement survient, juste audessus de ma tête. Mon mouvement brusque me fait sortir de mon rêve.

Je regarde le plafond. Puis, je cherche d’où venait ce bruit. Ma chambre était envahie de tiges et de fleurs bleues. Ce sont des belles-de-jour grimpantes. Une espèce très répandue et qui se multiplie rapidement. L’odeur de bonbon vient se mêler au parfum des fleurs. Puis, d’un battement de cils, tout disparaît.

Ma gorge est sèche. J’ai tellement soif. Il faut que je boive. Qu’est-ce que cette mise en scène signifie ? Je suis persuadée que Fiona tente de me montrer où se trouve son corps. Bon, je récapitule les indices possibles :

•L’odeur de Fiona sert sans doute à m’annoncer sa présence.

•Un soulier de ballerine perdu devrait m’amener à trouver le second, dans son pied.

•Un sous-sol ou une cave avec le sol terreux. Elle est enfermée quelque part où c’est sombre et humide, mais j’ignore dans quel bâtiment.

•Les fleurs bleues doivent se trouver autour de l’établissement où elle est prisonnière.

J’ai quatre indices, mais rien de vraiment précis. J’ouvre mon ordinateur portable pour faire une petite recherche. La nuit s’achève; le soleil est sur le point de se lever. Je ne sais pas par où commencer. Je tape sur « Google » pour apprendre où poussent ces fleurs.

« Plante annuelle formant une touffe érigée ramifiée de 25 centimètres environ. Une fleur en forme d’entonnoir. Elle se referme pendant la nuit. Sa culture est facile. Elles poussent dans les terrains ensoleillés, pas trop humides. »

« Je ne suis pas très avancée », me dis-je un peu déçue.

« La période de floraison est de juillet à octobre en situation ensoleillée. »

– Pas dans les bois, donc… Inutile de chercher dans la forêt du parc.

Je me lève et dépose mon portable sur la table. Les premières lueurs du jour apparaissent. En observant par la fenêtre, je vois une auto-patrouille stationnée en face. Je descends et me dirige vers l’entrée. Je devrais aller parler au policier, mais j’hésite. Il me prendrait pour une folle. Bon, je me lance; après tout, je ne suis pas obligée de parler de mes visions.

J’arrive devant la voiture. C’est le séduisant policier Laviolette qui est en service. Il sourit à mon arrivée et ouvre sa fenêtre.

– Bon matin, monsieur l’agent.

– Vous êtes matinale, mademoiselle Carpentier.

– Oui, je n’arrivais plus à dormir. Avez-vous des pistes pour la petite ?

– Notre équipe est là-dessus. Rien de concret pour le moment. Et vous ?

Je pouvais dire ce que je savais sans dévoiler comment je le savais.

– Non, mais avez-vous cherché dans des endroits ensoleillés ?

– Nous cherchons dans les bois, les canaux, etc.

– Mais, si elle était dans une maison ?

– Il nous faut un mandat pour fouiller des maisons. Pourquoi dites-vous cela ? Savez-vous quelque chose ?

J’ai chaud. J’hésite. Je dois avoir le courage de le mettre sur la piste.

– Non, c’est que le rôdeur que vous avez arrêté utilisait les bois, alors j’en ai déduit que l’autre n’utiliserait pas la même tactique. Il cherche sans doute des zones habitées, au grand soleil.

– Vous avez raison, mademoiselle Carpentier. Nous scrutons tous les endroits possibles et même les endroits que nous ne pensons pas plausibles. L’agresseur a sans doute le même raisonnement, pour nous leurrer.

– Merci, inspecteur. Bonne journée et… appelez-moi, Meg, ce sera plus sympathique, dis-je en tournant les talons pour rentrer à la maison.

J’aperçois, en regardant la maison de Fiona au deuxième étage, une faible lueur par la fenêtre. Je bats des paupières vers cette ouverture et une ombre qui ressemblait à celle de Fiona semble bouger. J’avance de quelques pas. L’esprit de la fillette se matérialise devant la maison et elle pointe en direction de chez elle. Il y a quelque chose à l’intérieur, mais je ne peux pas y entrer sans invitation.

Je regarde à nouveau la maison. Les choses sont étranges. La chair de poule envahit mes bras. Mon cœur bat plus vite. Je réalise que nous étions voisins depuis des années et que je n’ai jamais mis les pieds chez elle. C’était toujours Fiona qui venait frapper à ma porte alors que mon père, lui, y allait quelquefois. Je devais entrer dans la maison, car là se trouvait peut-être la clé de l’énigme. J’étais figée devant la maison sans rien faire alors que le policier Laviolette m’observait sans doute. Je le salue de la main et j’entre chez moi pour ne pas attirer son attention.

– Fiona, parle-moi. Qu’est-ce qu’il y a chez vous ?

Elle apparaît une fraction de seconde en murmurant d’une voix très basse.

– Des secrets !

Si j’en croyais mes sentiments, cela devait être de sombres secrets. Étaient-ils liés à sa disparition ? Sûrement que oui, sinon pourquoi voulait-elle que je les découvre.

Le bruit d’une portière me sort de ma réflexion. Je regarde à la fenêtre. C’est mon père qui ouvre la portière à Béatrice. Elle lui prend la main et le prend dans ses bras. Elle lui donne un baiser sur la joue, presque à la commissure des lèvres. Ce geste n’est pas simplement amical, car je l’ai vue hésiter à l’embrasser sur la bouche et elle a fait dévier son geste sur la joue. Leurs regards semblent amoureux. Béatrice et mon père ? Ils se connaissent depuis des années et pourquoi je remarque cette attirance seulement aujourd’hui ? C’est vrai que, parfois, les drames rapprochent les gens et les sentiments les plus enfouis ressortent, comme une vague sinueuse. Est-ce nouveau ? Je vais en avoir le cœur net.

Il entre, visiblement fatigué, après une nuit blanche.

– Allo, Pa.

– Meg, tu es levée. Tu vas bien ?

– Je n’ai pas très bien dormi. Toi, as-tu du nouveau ?

– Non, rien… Je suis vidé. Je monte me coucher quelques heures.

Oui, mais avant, il me doit quelques explications.

– D’accord. Que veux-tu savoir ?





CHAPITRE 8


Je réfléchis, à ma fenêtre, à la nouvelle perception des choses. Je suis vivante, mais j’étais morte. Mon état doit avoir un but précis, comme une mission, sinon j’aurais rejoint la lumière. J’étais devenue une passeuse ?

Il y a du mouvement en face. Madame Béatrice sort de chez elle et se dirige vers la voiture de police. Puis, l’auto démarre. Voilà ma chance d’entrer dans sa maison à la demande de Fiona. Je me transforme en détective avec, comme adjoint, un esprit qui veut faire la lumière sur sa disparition.

Je sors rapidement par la porte-patio de derrière en vérifiant que personne ne me voie. Je me dirige vers l’arrière-cour et je marche jusqu’à la porte.

– Merde ! C’est verrouillé.

Je fais le tour vers l’avant en faisant semblant de frapper. J’en profite pour tâter la poignée qui est barrée. Je ne peux pas entrer sans la clé. Je retourne vers l’arrière et un bref coup de vent fait tomber le pot de fleurs sur la galerie. C’était assurément l’œuvre de Fiona, car, sous le pot, se trouvait une clé.

Je déverrouille la porte et remets soigneusement la clé où elle devrait être. Il faisait sombre à l’intérieur, car tous les rideaux étaient tirés.

– Fiona, que veux-tu que je fasse ? Je suis là.

Sur la table de la cuisine, il y avait une tasse de café encore fumant. La mère de Fiona devait revenir rapidement à moins qu’elle ne soit partie sans avoir eu le temps de le boire. Je ne devais pas traîner, mais plutôt trouver ce que j’étais venue chercher. Je ne savais pas encore quoi.

En touchant la table, un sanglot sans larmes me traversa tout entière. C’était une sensation désagréable. Je sentais de la détresse.

– Fiona, aide-moi un peu, s’il te plaît !

Les énergies que je perçois laissent entrevoir une grande tristesse dans cette maison. Je marche en direction du salon.

– C’est peut-être dans le sous-sol ?

Alors, je me dirige vers une porte fermée avec un escalier menant vers le bas. Un objet tombe à mes pieds me guidant plutôt au second étage. Voyons, pourquoi n’y avais-je pas pensé ? C’est au deuxième que j’avais vu son ombre. En effet, Fiona m’attend en haut des marches.

Je tente de rester calme même si, au fond de moi, je vis beaucoup de nervosité. J’ignore ce que je peux découvrir. Je monte sans bruit, marche par marche, et je suis en proie à une vision.

Les images défilaient devant moi comme un film au cinéma; or, je ressens tout. Béatrice rit aux éclats; elle monte l’escalier en enlevant son chemisier. Un courant d’excitation foudroie ma colonne. Non ! Je me disais que je ne voulais pas assister à une scène sexuelle. Mes cuisses en tremblent. Puis, le loquet se déclenche de la porte d’entrée et un visiteur entre. J’entends la porte se refermer.

– Je suis en haut, mon bébé, s’exclame Béatrice.

– J’arrive.

Je reconnais cette voix. C’est celle de mon père.

Il monte rejoindre Béatrice et appuie sa bouche contre la sienne. Il sert son corps contre le sien avec une telle excitation. Sa main s’empare de sa poitrine. Il la caresse sensuellement.

Pitié, je ne veux pas voir ça ! Comment arrêter cette vision ? Je ne souhaite pas voir mon père nu.

– Le temps viendra, sois patient. Un jour, nous serons toujours ensemble. Maintenant, c’est trop tôt pour nous, dit Béatrice.

Ils se rendent dans la chambre pour concrétiser leur relation intime. Je comprends que Béatrice et mon père sont amants en cachette de tous.

Je sors de ma vision avant d’en découvrir plus. Après tout, ils sont tous les deux adultes et consentants. Je ne vois pas le problème. C’est certain que, pour une fillette, voir sa mère avec un autre homme que son père ne doit pas lui plaire. Je ne saisis pas les raisons de cette apparition.

– Fiona, qu’est-ce que cette scène a à voir avec ta disparition ?

L’esprit de la petite me désigne une autre direction, dans une autre pièce.

J’arrive à la dernière marche, quand j’entends la porte claquer. Je devrais sortir ou me cacher pour ne pas me faire prendre, mais je trébuche dans l’escalier et je déboule jusqu’en bas.

– Meg ? s’écrit Béatrice. Que fais-tu ici ?

J’étais un peu secouée, mais je n’avais rien de cassé. Seulement un peu honte de me faire prendre sur le fait.

– Désolée, je voulais vérifier s’il y avait des indices pour retrouver Fiona.

– On n’entre pas chez les gens sans les avertir, Meg. Comment es-tu entrée ?

– Je m’excuse. Je ne le ferai plus. Je vais retourner chez moi.

– Tu peux rester. J’appelle Bernard pour lui dire que tu es avec moi. Il ne faudrait pas qu’il s’inquiète.

Je veux me cacher sous le tapis, mais c’est impossible. J’accepte de rester un peu pour ne pas avoir l’air d’une voleuse. Est-ce que j’ose lui parler de sa relation avec mon père ou pas ? Hum, le moment ne semble pas réellement le bon. Et puis, ce n’est pas de mes affaires après tout.

– Où allais-tu avant de débouler mes escaliers ? Dans la chambre de Fiona ?

– Oui.

C’est sans doute ce qu’elle veut, j’imagine.

– Tu peux y aller. Les policiers ont déjà inspecté sa chambre et ils n’ont rien trouvé.

– Merci.

J’espère trouver un autre indice que ceux laissés par la liaison secrète. Fiona a bien dit « des secrets » ? Que me cachent les adultes, que Fiona veut-elle me révéler ?





CHAPITRE 9


L’odeur de bonbon s’infiltre à nouveau dans mes narines en pénétrant dans la chambre de Fiona. La pièce est décorée de meubles tout blancs. Les murs sont peints en mauve et en rose pâle. Elle a un lit de style capitaine avec une douillette de Barbie dans les tons de violet et plusieurs coussins l’ornent.

– Fiona, je sais que tu es là, chuchotais-je.

Elle apparaît.

– Que veux-tu que je cherche ici ?

– La vérité, dit-elle d’une voix basse et rocailleuse.

– Fiona, si tu n’es pas plus claire, je ne devinerai pas ce que tu veux.

Elle pointe encore du doigt une direction. C’est le coin où elle range sa maison de poupées. J’avance et je me penche en regardant à l’intérieur. J’aperçois un petit cahier muni d’une serrure. Le journal intime de Fiona.

– Meg. Je dois sortir. Tu viens ?

Il faut que je me dépêche. Je n’ai pas le temps de le lire, pressée de sortir de la maison. J’entends les pas de Béatrice se rapprocher. Le journal reste coincé. Je finis par réussir à le prendre après quelques tentatives. Je le cache aussitôt sous mon chandail, le fixant entre ma peau et mon pantalon. Je me lève juste à temps, Béatrice arrive dans l’arche de la porte.

– Oui, j’arrive.

– J’espère qu’on la retrouvera ma petite. Tu sais, elle est ma raison de vivre. Sans elle, je ne serais pas passée à travers, me dit-elle tout émue.

« À travers quoi ? » me demandais-je sans oser formuler ma question à haute voix.

Béatrice remarque l’interrogation dans mes yeux.

– Allez, rentre chez toi… dit-elle.

Je me dépêche de retourner à la maison pour feuilleter le journal de Fiona.

– Pourquoi es-tu entrée comme une voleuse chez la voisine ?

– Désolée, Papa, mais je me suis déjà expliquée avec Béatrice tantôt.

– Nous vivons un drame présentement. Je ne veux plus que tu recommences.

– Ça va, j’ai compris.

Je le regarde d’un air différent, maintenant que je sais. D’ailleurs, est-ce que le « nous » dans « nous vivons un drame », nous inclut ? Mon père couche avec la voisine, mais cela inclut-il les enfants ? Oui, c’est triste, même odieux, mais Fiona et moi n’avions rien à voir là-dedans. C’est ce que je crois, du moins.

– Nous retournons la chercher ce soir.

Je me demande où est la vérité : chercher ou bien s’envoyer en l’air ?

– Encore ? C’est peut-être aux policiers de chercher ?

– Béa a grand besoin de réconfort et je lui apporte mon aide. Franchement, Meg. Un peu de compassion. Fiona est ton amie.

Réconfort ? OK. Je vais arrêter de faire des allusions. Je ne veux surtout pas imaginer leurs scènes érotiques.

– Je monte à ma chambre.

J’ai hâte d’ouvrir son journal. Je m’assure de bien fermer la porte et je m’installe sur mon lit. Évidemment, il y a une serrure; mais comme ce livre vient d’un magasin bon marché, c’est facile de l’ouvrir quand même. Je tire dessus avec vigueur et la couverture se détache de la serrure.

– Voilà, c’est fait.

Je commence à feuilleter les premières pages.

Fiona Marow a seulement six ans et demi.

J’arrive à lire son écriture. Cependant, il y a beaucoup de fautes et les phrases sont simples et parfois incomplètes. Elle a placé aussi plusieurs autocollants et des dessins.

Sur le premier dessin qu’elle a fait, il y a d’inscrit Noël. On voit des personnes, sans doute sa mère et son père, qui sont devant le sapin. Ils ont des yeux et un nez mais pas de bouche.

« Papa est heureux et donne des bizous à moi. Mon journal ! »

Il n’y a rien d’alarmant. C’est un jargon d’enfants. Je continue en regardant d’autres pages avant d’aller manger.

« Cris, je suis cachée. Plein de choses sont par terre. Maman pleure. »

Ça ressemblait à une dispute. Puisqu’ils sont séparés, la petite devait entendre leur forte querelle de sa chambre ? L’autre page était colorée d’un rouge vif.

– Le souper est prêt ! crie mon père en me ramenant à la réalité.

Je cache le journal sous mon oreiller et descends manger. Sur la table, mon père a déposé des napperons et le pâté chinois encore tout fumant au centre.

– Papa. Je peux te poser une question ?

– Bien sûr.

– Je sais… je sais que tu aimes bien Béatrice.

– C’est certain. C’est notre voisine depuis des années.

– Je sais, mais je crois que vous deux, vous vous aimez plus que ça.

– Ma chouette. Nous… nous supportons dans les épreuves et ça nous rapproche, oui. Que veux-tu dire au juste ?

– Je crois que vous êtes amoureux. Tu peux me le dire, Papa.

– Bien… Mange ton souper.

Il ne m’a pas dit autre chose pendant tout le repas. Pourquoi ne voulait-il pas me parler de Béatrice ? S’il l’aimait, il me semble que…

Après la vaisselle, je regarde un peu de télé puis je lui souhaite bonne nuit avant de filer dans ma chambre. En ouvrant la porte, je reste figée. Ce n’est plus ma chambre. Je suis dans un tout autre environnement. Une vision provoquée par Fiona me déplace brusquement.

J’étais devant un chemin boisé, les rayons du soleil couchant disparaissaient. Les images tourbillonnaient dans ma tête. Une chose me donnait mal au cœur. Des voix et des cris s’entremêlaient. Tout ce que j’arrivais à distinguer, c’était une route sans pavés. J’entendais des bruits de pneus qui roulaient sur des cailloux. Je voulais avancer, mais mes mouvements étaient d’une lenteur exaspérante. Puis, dans un silence pesant, j’entendis le bruit de sirène venant de loin. À ce moment, je suis consciente de l’ampleur du drame. C’était un film d’horreur qui jouait sous mes yeux. Fiona avait été enlevée et, avec la douleur à la tête que je ressentais, je présumai qu’elle aurait été assommée. Il n’y avait pas de mots pour décrire mes sentiments. Un seul mot me venait : horrible.

Je repensais à sa mère face à une telle situation. Elle devait se sentir impuissante. Pauvre Béatrice.

J’arrivai au bout de l’allée. Je parvenais à peine à voir mes bras. Puis, la noirceur envahit mon esprit.

Je me retrouve dans ma chambre. Fiona ne peut plus me montrer ce qu’elle n’a pas vu. Elle a perdu connaissance. Cette scène débouchait au bout de la route. Il devait y avoir une maison ou une grange. Il fallait qu’il n’y ait pas trop d’arbres autour, car les belles-de-jour y poussent.

On sonne à la porte. Plusieurs coups et Papa ne bouge pas.

– Papa, tu réponds ?

La sonnette retentit encore.

Je m’empresse de descendre. C’est le policier Laviolette. Je lui ouvre.

« Que nous veut-il ? » me dis-je.

– Bonsoir, monsieur l’agent.

– Désolé de venir à cette heure. Il y a du nouveau.

– Entrez donc.

Il referme la porte derrière lui.

– Nous avons retrouvé un soulier de la petite. Je suis venu aussi voir comment vous allez.

Le soulier de ma vision sans doute…

– Je vais bien. Avez-vous trouvé son corps ?

– Non pas encore. Je voulais vous dire quelque chose. Votre père n’est pas là ?

– Oui, non, je crois qu’il est chez la voisine. Que voulez-vous me dire ?

– C’est moi le policier qui est arrivé le premier sur les lieux de votre agression.

Oui, je m’en souviens. J’étais morte. Je le trouvais craquant, il me flattait le visage. Il me disait de tenir bon, d’être forte et de me battre.

– Oui… D’accord.

– Sous votre visage maculé de sang, j’ai vu… J’ai vu un ange. Vous étiez morte. Vous, vous souvenez ?

– De quoi au juste ? Je ne comprends pas…

– De votre mort ! Ma mère aimait beaucoup l’ésotérisme. Elle voyait des choses que personne ne voyait. Elle m’a expliqué que ceux qui voient la lumière et qui ont la chance de revenir à la vie ont une nouvelle perception des choses.

Je l’écoute attentivement. Sa mère avait raison, j’avais vu la lumière.

– Alors, quand vous êtes venue me poser des questions sur l’enquête de Fiona, j’ai fait le lien. Je ne vous prendrai pas pour une folle. Vous pouvez m’en parler.

– Mon fils a raison, dit une dame qui apparut près de nous. Elle resplendissait d’une sorte de paix et en un battement de cils, elle disparut.

Mes yeux s’ouvrent tout grands. Je pouvais voir d’autres morts que Fiona ?

– Votre mère est décédée, monsieur ?

– Oui. Il y a bientôt un an, d’un cancer.

– Eh bien, elle a raison. Depuis l’incident, je peux voir et ressentir certaines choses.

– Alors, vous savez où se trouve Fiona ?

– Hélas, non. Je peux voir ce qu’elle a vu et ressentir ses derniers moments. Après, plus rien.

– Alors, elle est morte ?

Je lui fis signe de la tête que oui. Il sort un calepin et un crayon.

– Dites-moi tout. Le moindre détail est important.

Je lui décrivis ce que j’avais vu et ressenti, depuis les belles-de-jour jusqu’à l’allée.

L’agent Laviolette se lève de la chaise de la cuisine et s’avance vers moi.

– J’avais raison, vous êtes un ange. Votre âme est revenue pour aider l’esprit de la petite à trouver la paix et pour faire en sorte que la violence cesse.

L’agent s’approche à deux pouces de mon visage, au point que je sentais son souffle sur mon visage. Il m’embrasse sur la joue et sort en souriant.

Je suis soulagée que quelqu’un me comprenne et ne me croie pas cinglée ni sous un effet de choc post-traumatique. Je me sens plus légère, comme avec un poids d’une tonne de brique en moins sur mes épaules. Je peux donc compter sur au moins une personne. Je me suis libérée de mon secret. Et Fiona n’a pas agi en vain. Espérons que son corps soit retrouvé et qu’on capture celui qui a fait ça. Je peux mieux dormir. Enfin, c’est une façon de parler, car je ne dormirai pas en paix tant que ce fou ne sera pas derrière les barreaux.





CHAPITRE 10


Je m’allongeai dans mon lit le sentiment du devoir accompli.

– Fiona, tu peux dormir en paix. Les policiers vont retrouver ton corps et celui qui t’a fait ça va en payer le prix.

Un air glacial envahit la pièce. L’un de mes pieds semblait tout gelé. Fiona m’apparut devant le lit. Elle avait le regard anxieux.

– Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je un peu inquiète.

Elle prit une voix basse, saccadée.

– Des secrets… danger… il arrive.

– Quels secrets ? Quel danger ? Qui arrive ? Ton agresseur ? Je veux bien t’aider, mais il faudrait que tu m’en dises plus.

L’esprit de la fillette avança vers moi. Ce fut une étrange sensation. Fiona, plutôt son fantôme, entra en moi.

Je ne savais plus où j’étais. Mon corps refusait de bouger. J’étais seule et je n’entendais aucun bruit, excepté le sang qui cognait sur mes tempes. Mon cœur battait vite et ma vessie voulait exploser.

J’entrouvris les yeux et les refermai aussitôt. J’étais attachée, allongée dans un lit. J’essayai de me souvenir, mais j’étais confuse, comme s’il y avait un grand trou noir dans ma mémoire. J’avais les pieds et les poignets liés. Je compris pourquoi elle ne pouvait pas crier ou parler. Ma bouche était bâillonnée. Il faisait froid. J’étais dans une cave. Par une petite fenêtre, je voyais les belles-de-jour.

J’entendis une porte s’ouvrir, puis les craquements de quelqu’un qui descendait les escaliers en boitant. Je voulais m’enfuir. Je me débattais. Je n’arrivais pas à voir dans cette obscurité l’ombre de l’homme qui s’approchait vers moi. Il posa une main sur mes yeux. Je me débattais. Je n’arrivais plus à avaler ma salive. Je ne pouvais plus respirer.

Un coup de tonnerre retentit et l’esprit de Fiona quitta mon enveloppe corporelle. Mon premier réflexe fut de toucher mon cou pour reprendre mon souffle. J’ai ressenti une forte émotion, vraiment horrifiante, de voir comment il l’avait tuée. J’aurais voulu la prendre dans mes bras…

– Je suis désolée. Tellement désolée pour toi, Fiona. J’aurais aimé que tu ne vives pas une telle souffrance. Tu n’avais que sept ans. Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un en veut à une enfant innocente comme toi.

Des larmes trempaient mon visage. Vivre cette agression à travers Fiona était plus douloureux que si c’était moi qui l’avais réellement vécue. Même si j’ai déjà été morte et violemment agressée, moi aussi. Mon amie était si petite, si frêle.

La carte professionnelle de l’agent Laviolette tomba soudainement sur le sol. Je me devais de lui raconter ce que je venais d’apprendre. Je composai son numéro au poste de police. Il n’était pas là. Son quart de travail devait être terminé. Il avait indiqué son numéro de cellulaire. Après deux sonneries, il répondit.

– Monsieur Laviolette, c’est Meg Carpentier.

– Que se passe-t-il ? Vous allez bien ?

– Oui, monsieur l’agent.

– Appelez-moi Alexandre, je ne suis pas en service ce soir.

– Elle a été étranglée. Elle était attachée et bâillonnée.

– Attendez, j’arrive. Vous me raconterez cela en détail.

– D’accord.

Il serait là dans quelques minutes. En passant devant le miroir, je me recoiffai et changeai de chandail pour porter plutôt une camisole. Je voulais être présentable, tout de même.

Le reflet dans la glace se transforma. Un garçon d’une quinzaine d’années me regardait. Son visage était pâle comme une lune en hiver. J’ai eu la peur de ma vie. Il se décomposait sous mes yeux. Sa chair était sanguinolente et ses globes oculaires roulaient vers l’arrière de sa tête. Sa voix se mit à vibrer et moi, je ne bougeais plus. C’était horrible de voir des morts aussi répugnants. Cela me donnait vraiment la chair de poule.

– Allez-vous-en ! répétai-je plusieurs fois.

La crainte me gagnait et je sentis mon corps qui tremblait. Je fermai les yeux un moment en cherchant à reprendre le contrôle de mes pensées. Quand je finis par les ouvrir, la personne fantomatique avait disparu. Je lui avais peut-être fait peur, mais en tout cas lui, il avait réussi à m’effrayer.

Plusieurs minutes plus tard, une voiture de taxi se stationna devant la maison. Le policier Laviolette paya le conducteur et sortit de la voiture qui fit demi-tour et repartit tout de suite. Je le fis entrer chez moi et lui proposai de venir dans la cuisine.

– Désolé, j’étais avec des copains. J’ai pris quelques verres et, en bon policier que je suis, je n’ai pas pris ma voiture.

– Vous auriez pu le dire et je ne vous aurais pas dérangé ce soir. Voyons, vous avez le droit de relaxer. Ça aurait pu attendre à demain.

– Ça va. Je veux régler cette affaire au plus vite. Votre père n’est pas là ?

– Non. Il est parti avec la mère de Fiona. Voulezvous quelque chose à boire ? Café ? Eau ? Bière ?

– Un café, merci, dit-il en s’assoyant près de moi.

En me levant pour aller lui faire un café, je faillis trébucher, mais il me rattrapa le bras. Il me regardait dans les yeux. Je voulais m’y fondre. Une pulsion me traversa le bas-ventre. Il sentait si bon. Nous restâmes quelques secondes à nous regarder dans le blanc des yeux avec désir. J’avançai ma tête vers lui doucement et je l’embrassai tendrement.

Surpris d’abord, il me rendit mon baiser. La passion nous transporta. J’enlevai son chandail et embrassai ses pectoraux avec sensualité. Je le poussai sur la chaise et je m’assis en califourchon sur lui en continuant à l’embrasser. Nos langues étaient en parfaite harmonie. Je sentais son membre masculin durcir en me déhanchant sur lui. Je me relevai et lui prit la main pour le guider à l’étage, dans ma chambre. Il s’arrêta soudain.

– Attends. Tu as 17 ans. Tu es mineure.

– Et puis ? J’aurai 18 ans dans 3 mois et ça sera notre secret.

Je le tirai vers moi en l’embrassant et je fis glisser sa main sous ma camisole.

Sitôt dans ma chambre, je le fis basculer sur le lit et je défis aussitôt sa ceinture de pantalon. J’enlevai ma camisole et mon soutien-gorge d’un geste rapide. Il embrassa soudain mes seins fermes et dressés. J’enlevai son pantalon et le mien. Il me tira sur le lit, pressé de rassasier nos pulsions. Il passa son doigt entre mes cuisses puis lécha son doigt avec sensualité. Je fus doublement excitée. Mes yeux ne le quittaient plus.

Il me fit quelques caresses puis fit entrer son sexe en moi. Ce fut un moment de pur délice. Mes mains parcouraient ses fesses et je suivais le mouvement de son corps qui valsait avec le mien. C’était d’une telle intensité. Mon corps semblait le connaître. Nous étions en parfaite symbiose. Et, dans un grand appel passionné, nos corps jouirent en même temps. J’en frissonnais de plaisir. C’était l’extase. Quel orgasme !

– Meg, me dit-il en murmurant.

C’était doux à mon oreille. Il venait de prononcer mon nom.

– Alexandre.

– Personne ne doit savoir ce qui vient de se passer. Sinon, je suis mûr pour la prison. On ne rit pas avec un détournement de mineure.

– Ne t’inquiète pas. Avec l’orgasme que je viens d’avoir. Je n’en parlerai pas. Je ne veux pas être privée de ce plaisir.

– Meg. C’est sérieux, dit-il en se levant et en remettant ses vêtements.

– Bien sûr, lui dis-je en me relevant, complètement nue devant lui, pour lui voler un autre baiser.

– Revenons à Fiona…

– Comme je te l’ai dit tantôt. Elle a été étranglée. Je crois que si je me promène avec toi, je pourrai trouver l’endroit.

– Je commence mon service à midi. Je vais venir te chercher vers 12 h 30. On ira patrouiller.

– D’accord, Alexandre. Oups, inspecteur.

– Je vais y aller. Je ne voudrais pas que ton père me surprenne dans ton lit.

Je me mordillais la lèvre inférieure de joie. Il me plaisait tellement.

Alexandre m’embrassa une dernière fois avant de quitter la maison. Je me dirigeai à la salle de bain. J’ouvris les robinets de la douche.

La tête inclinée vers l’arrière, je laissai les gouttes d’eau chaude glisser sur mon visage. J’avais les paupières fermées. J’avais l’impression de revivre l’extase en me remémorant la scène avec Alexandre. Je frétillais. Je poussai un soupir et j’ai su alors que j’allais perdre la tête complètement pour cet homme. Grâce à lui, je sentais mon sang palpiter dans mes veines et la vitalité m’envahir en chassant toute pensée négative. J’étais passée si près de la mort, même que je l’ai expérimentée et, maintenant, je goûtais la vie dans ce qu’elle avait de plus passionnant, l’amour.

En ouvrant les yeux, mon sourire se transforma en horreur. Ce n’était pas de l’eau qui s’écoulait de la pomme de douche, mais du sang. Je regardai mes mains qui en étaient recouvertes et je me mis à crier de stupeur. J’ouvris le rideau d’un seul coup. Une ombre planait au plafond. J’agrippai une serviette et me frottai vivement pour enlever le sang sur moi. La seconde d’après, je n’avais plus rien. Le sang n’avait jamais existé. Pourquoi cette démonstration d’hémoglobine à mon égard ?

Ma respiration et mes battements de cœur redevinrent normaux. J’avais eu la frousse de ma vie. Je me retrouvai face à la glace de la pharmacie et, d’un clignement de paupières, l’ombre était derrière moi. D’une voix qu’on aurait dit venir du fin fond des ténèbres, l’ombre me dit « Ce sera bientôt ton tour. »

Et cette chose disparut en faisant clignoter la lumière de la salle de bain.

– Qu’est-ce que c’était ? Comment allais-je pouvoir dormir après ça ? Si je pouvais voir les morts, les anges, les âmes, je pouvais peut-être voir le diable ? Voyons, Meg, qu’est-ce qui pourrait bien m’arriver ? Je suis protégée par le plus séduisant des policiers. Cependant, ce que je vivais était bien réel, je devais tout de même me méfier de cette ombre mystérieuse.

J’enfilai une tenue de nuit et me glissai sous les couvertures pour la nuit, en espérant trouver un peu de repos. Pourtant, ce fut difficile. J’étais sur le point de dormir, les paupières closes, quand je sentis une fraîcheur près de moi. Qu’allais-je voir si j’ouvrais les yeux ? J’avoue que j’avais peur. Allez, je me décide, je les ouvre. C’est à ce moment que je la distinguai dans la pénombre. C’était une jeune fille à la peau pâle et ses yeux étaient posés sur moi. J’avais juste le goût de me mettre la couverture sur la tête pour ne plus la voir.

Estomaquée, je dis discrètement : qui êtes-vous ?

Un sourire étira ses lèvres.

– Vous me voyez ? Quelle chance ! Aidez-moi.

– Je ne pense pas que je puisse vous aider. J’ai une autre mission, je crois.

– Je vous en prie.

– Bon. Comment puis-je t’aider ?

– Ma mère !

Je lâchai un soupir.

– Ta mère ? Tu veux que je lui parle ou c’est elle qui t’a fait ça ?

– Elle doit savoir.

– Donne-moi plus d’information.

L’esprit de la fille s’infiltra dans mon corps. L’épouvante s’enracina dans mon esprit. Décidément, j’étais la personne désignée pour les âmes tourmentées. Elle me transporta dans ses souvenirs pour que je puisse livrer le message.

J’étais elle. Je fais irruption dans une pièce qui est déserte. Je pivote sur place pour en être certaine. La peur sournoise s’est ancrée dans mon estomac et elle ne veut plus me lâcher. La pièce est un salon muni d’un foyer. J’ai un coffret en métal dans les mains avec la sensation étrange qu’une menace imminente plane. J’ouvre la boîte et y place un papier plié et une chaîne. Je la referme et la cache dans une petite fente derrière le foyer. Je ressens sa peur, sa peur de mourir…

Elle sort de mon esprit. Je me sens complètement épuisée.

– C’est une boîte pour ta mère ? lui demandai-je.

Elle me fit signe que oui et elle se mit soudainement à vomir.

– Le nom de ta mère et le tien ?

– Wagner, Normande. De la part de Didi.

Elle continuait à vomir et je pouvais en sentir l’odeur. Je pris le bottin téléphonique et cherchai le nom de sa mère. J’hésitai un peu et composai le numéro. Une voix de femme répondit après deux sonneries.

– Oui ?

– Bonsoir, je parle bien à madame Wagner ?

– Oui.

– J’ai un message pour vous.

– De qui donc ?

– De… De Didi.

– Qui êtes-vous ? Vous n’êtes pas drôle. Je vais appeler la police.

– Elle veut seulement que vous trouviez un coffret en métal derrière le foyer dans une fente.

– Quoi ?

J’avais dit ce que je devais transmettre alors je raccrochai le téléphone. J’espère que cette âme trouvera la paix dans l’au-delà.

Je me sentais exténuée. J’espérais que j’aurais cette fois-ci une nuit sans interruption. Je m’endormis avec le sentiment du devoir accompli. J’avais aidé mon premier esprit errant à livrer un message à sa mère vivante.





CHAPITRE 11


Le ciel était à la grisaille, j’attendais Alexandre sous le porche. Mon père ne comprenait pas trop pourquoi je devais aller avec le policier.

En me levant ce matin, je me suis demandé si la fille avait rejoint la lumière. Je descendis au salon où mon père dormait sur le canapé.

– Papa. Je vais avec l’agent en patrouille.

– Quoi ? Pourquoi ? dit-il en s’éveillant.

– Il croit que mes souvenirs referont surface. Bon, c’est long à expliquer.

– Bon, appelle-moi, s’il y a du nouveau.

La voiture blanche de Laviolette se stationna devant l’entrée. Une autre auto veillait jour et nuit devant la maison de la voisine. Je me dirigeai vers lui sans trop montrer mon enthousiasme de monter dans sa voiture. Je ne voulais pas éveiller les soupçons sur nos rapprochements intimes de la nuit dernière malgré que j’eusse envie de l’embrasser, de lui enlever son uniforme et de le sentir en moi encore et encore. Je me dis qu’il valait mieux rester tranquille.

Je le saluai simplement comme le ferait une citoyenne ordinaire.

– Bonjour, mademoiselle Carpentier. Tu es prête ? me demanda-t-il en mettant la main sur mon genou.

– Oui, monsieur l’agent. Dans ce songe, c’était un endroit assez éloigné de la ville, mais pas trop, car j’entendais un bruit sourd de sirène. J’ai le sentiment que c’était en hauteur.

La voiture partit dans une direction. Nous roulâmes vers la sortie de la ville. C’était assez excitant de se retrouver dans une voiture de patrouille, assise devant avec tous les boutons et le B.P. branché en permanence.

– Laviolette, ici Thomas. Quelle est votre direction ?

– Vers l’ouest.

Mon cœur se serra aussitôt.

Il eut un autre message provenant du poste qui disait qu’on avait arrêté un homme du fait qu’une femme aurait trouvé des preuves qu’il aurait tué leur fille.

– Était-ce le message que j’avais transmis la veille ?

– Nous allons dans la bonne direction, je crois.

L’inspecteur Thomas n’était pas très loin derrière au cas où nous aurions besoin de renfort.

– STOP ! criai-je avec affolement.

Laviolette arrêta la voiture. Je baissai la fenêtre. Je lui fis signe d’attendre un moment. Mon pied se glaça et l’odeur de Fiona me passa sous le nez. J’entendis le bruit d’un ruissellement d’eau.

– Un ruisseau, il a passé un ruisseau.

– Il y en a un pas très loin avant la montagne. Tu es certaine, Meg ? Il me semble qu’il n’y a pas de route.

– Oui, je suis sûre. J’entends les pneus dans l’eau. La route est cahoteuse. C’est pour ça que j’ai eu mal au cœur. Ça brasse beaucoup.

Le policier communiqua sa position et avança vers l’eau. La voiture arrêta juste au bord.

– Je ne peux pas traverser là avec la voiture.

– Attends, regarde à droite.

– En effet, ce n’est pas creux et de l’autre côté j’aperçois des traces de véhicule.

L’auto-patrouille traversa de l’autre côté et se retrouva face à une petite route cahoteuse qui montait au sommet de la montagne. C’était identique à ma vision. Je pouvais ressentir à nouveau les mêmes choses.

Après plusieurs minutes, la route déboucha sur le haut du plateau. Une vieille grange apparut. Laviolette stoppa la voiture et appela du renfort. Il dégaina son arme et me pria de rester dans l’automobile.

– Elle est en dessous, comme dans une cave. Fais attention, Alexandre.

Il se pencha rapidement et m’embrassa rapidement sur les lèvres. Il sortit de l’auto, prêt à tout. J’étais nerveuse.

Deux autres voitures et quatre autres policiers se placèrent en position de défense. Deux entrèrent à la suite de Laviolette. L’angoisse que je ressentais, seule dans la voiture, me semblait aussi intense que lorsque je regardais un film policier se dérouler sous mes yeux. J’arrêtai de respirer le temps que l’un d’eux sorte en criant.

– La petite est là. Il n’y a personne d’autre.

Alexandre réapparut et se dirigea vers moi. Il ouvrit la portière.

– Tu as vu juste, elle est morte.

Il prit la radio et demanda une ambulance sur les lieux.

J’étais soulagée, Béatrice allait pouvoir faire son deuil. Il ne restait plus qu’à retrouver l’homme qui était la cause de la mort de Fiona.

Coup de théâtre, l’esprit de la petite surgit à côté de moi. Elle était assise sur le siège du conducteur tandis que Laviolette était reparti inspecter les lieux à la recherche d’empreintes.

– Tu peux trouver la paix, Fiona.

– Non, il y a des secrets. Tu es en danger.

Puis, elle disparut.

Ça me fâchait quand elle disparaissait sans rien me dire de plus. Je ne savais pas contre quel danger elle voulait me mettre en garde. Le kidnappeur était encore en liberté. C’était peut-être lui ou l’ombre que j’ai vue dans la salle de bain ?

Et si l’ombre était reliée au tueur ?

Alexandre monta dans l’auto.

– Je dois te ramener chez toi. Nous devons inspecter la scène du crime.

Je n’avais pas vraiment le choix. Je ne pouvais pas entrer dans cette grange. J’étais une simple civile aux yeux des spécialistes. Dommage, j’aurais pu sentir ou voir quelque chose. Je savais au fond de moi que je trouverais le moyen de résoudre ce mystère qui entourait l’assassinat de Fiona.

Nous retournâmes en direction de la maison. Alexandre semblait différent. Je ne pouvais pas l’expliquer. Était-ce de voir une petite fille morte qui le chamboulait ou était-ce ma présence qui posait un problème ?

– Alexandre, tu vas bien ? lui demandai-je.

Je le sentais très tendu.

– Je dois te déposer chez toi.

– Je sais, tu viens de me le dire.

Je lui pris la main; elle était brûlante. Il la retira subitement. Je me raidis. Je comprends maintenant qu’il ne veut plus rien savoir de moi. Ils sont bien tous pareils, les hommes; une fois qu’on a fait l’amour avec eux, ils ne veulent plus rien savoir de la fille.

– D’accord, lui dis-je tristement.

Il arrête la voiture sur le bord de la route.

– Alexandre ?

– Qu’avons-nous ?

Je n’étais pas certaine du sens de sa question.

– Quoi ?

– Que m’as-tu fait ?

Nos regards se croisent. Un frisson me parcourt. L’atmosphère était surchargée d’un subtil désir. Je le sentais comme un souffle sur ma peau.

– J’ai… J’ai…

– Ce n’est pas bien. Je suis attiré par toi. C’est incontrôlable.

Je tourne la tête vers lui, en même temps nos lèvres se rencontrent. Sa chaleur se propage en moi. Son cœur bat sourdement à mes oreilles. J’oubliai tout ce qui m’entourait et où j’étais. Son baiser était bon, mes cuisses en frémissaient et mon souffle s’accélérait. J’avais les images de notre première soirée qui me revenaient en tête.

Il s’arrêta en disant :

– Je suis en service, Meg, je dois te ramener.

Je lui souris de satisfaction, moi qui pensais qu’il ne me voulait plus. Je le voyais bien qu’il se retenait. Le reste du chemin se fit en silence. Je l’observais du coin de l’œil. Sa respiration me semblait redevenue normale.

Arrivés devant chez moi, je sortis et il me dit :

– On se revoit bientôt.

J’en étais ravie.

À mon entrée dans la maison, j’eus la surprise de voir deux âmes. Un homme et une femme vêtus en habits de mariés. La femme avec une robe blanche a crinoline et l’homme en habit. Que voulaient-ils que je fasse pour eux ?

– Es-tu celle qui peut nous aider ? me demanda la femme qui avait un voile dans le visage.

– Oui, peut-être. Que puis-je pour vous deux ?

– Nous avons perdu nos alliances. On ne peut pas s’unir pour l’éternité. Nous les voulons tellement.

Ils veulent leurs bagues. C’est ça qui les retient sur terre ?

– Je peux aller vous en acheter.

– Non. Il nous faut celles de nos ancêtres.

– Où sont vos bagues ? dis-je en ressentant de la pitié.

– Dans la chapelle, près du cimetière.

– Comment êtes-vous morts ?

– Le toit s’est effondré.

– Mais, c’est il y a plus de cinq ans. Vous errez depuis ce temps ?

– Je croyais que c’était hier ? dit l’homme.

– Je vais voir ce que je peux faire pour vous.

Mon père entra, faisant ainsi disparaître les esprits.

– Tu viens avec nous ? Il faut accompagner Béatrice à la morgue de l’hôpital.

– Bien entendu que je vais y aller.

Je vais me recoiffer, revêtir une tenue plus appropriée. Fiona va peut-être me révéler d’autres indices. Il me faut maintenant trouver celui qui a commis ce meurtre gratuit.





CHAPITRE 12


Cette scène, à la morgue, me trouble beaucoup. Béatrice doit identifier le corps de sa fille. Elle nous a demandé de l’accompagner dans cette épreuve difficile et bouleversante, mon père et moi. Je lui ai demandé pourquoi le père de Fiona n’était pas là. Il aurait dû, selon moi, être présent, pour elle et pour sa fille. Il avait le droit de savoir. Il devait aimer sa fille, sans aucun doute.

Béatrice nous dit qu’elle lui avait téléphoné depuis la disparition de leur fille. Il n’y avait eu aucune réponse chez lui. Elle ignorait s’il était encore au pays ou parti en voyage.

Béatrice entra dans la salle avec le visage défait par les émotions. Elle espérait que le corps de sa fille soit encore en vie et non en ces lieux funestes.

Fiona était proche de sa mère. Elle l’adorait. L’homme qui nous accompagnait pour les formalités lui demanda si elle était prête. Qui le serait ? Découvrir son enfant inerte et froide…

Lorsqu’il souleva le drap, Béatrice se mit à crier à pleins poumons : « Ma petite fille… Non ! » Elle était dans un état d’hystérie. Le choc était terrible.

Je pouvais ressentir son cœur de mère se briser. Des larmes ruisselaient sur mes joues. Je partageais sa peine. Mon père quitta la pièce. Je voyais qu’il retenait ses pleurs. L’affreux souvenir de la mort de ma mère et ma sœur devait lui remonter à la gorge. Il avait déjà posé un regard, lui aussi, sur des cadavres de personnes aimées.

Béatrice sortit de la pièce, chamboulée, une main sur le cœur et l’autre qui essuyait ses joues. Je la serrai dans mes bras.

– Ne reste pas toute seule, Béatrice. Viens à la maison.

Elle accepta. Après tout, je savais qu’elle était intime avec mon père et qu’ils étaient tous les deux passés par la mort d’un proche. Ils pourraient se comprendre et se réconforter.

Nous rentrâmes à la maison en silence. Il y avait un message sur le répondeur :

« Bonjour, Meg, c’est madame Flantes. Je suis en charge pour te faire reprendre tes examens finaux. Je serai demain à 10 h dans la classe 125. J’aimerais que tu me confirmes ta présence aujourd’hui au numéro 444-2020. Merci et à demain. »

Est-ce que j’ai la tête à faire des examens ? Pourtant, si je voulais aller à Paris en littérature, il le fallait. Au moment où je revenais l’appeler, le téléphone sonna.

– Attends, c’est pour moi, crie mon père. Il parle un peu avec la personne puis il m’appelle.

– C’est Sophie, me dit-il.

Sophie ? Je ne sais pas ce qu’elle me veut. Elle va me prendre en pitié. Après tout, je lui parlais rarement. Elle était peu sociable avec moi. Alors pourquoi ? Je prends le combiné.

– Allo ?

– Salut, Meg. Je voulais savoir comment tu allais. J’ai appris pour toi et ta voisine.

– Merci.

Je me demande encore ce qu’elle me veut.

– Il y a une fête chez moi demain soir pour célébrer l’été et je voulais t’inviter.

– Je ne sais pas, Sophie, j’ai des examens à passer.

– C’est parfait. Ça te changera les idées. À quelle heure tes exams ?

– 10 h.

– Parfait, la fête va commencer à 19 h.

– Je vais voir, Sophie. Merci de l’invitation et au revoir.

Quoi ! Sophie qui m’invite chez elle ! Je me pince. Cette Sophie qui a toujours l’air au-dessus de ses affaires, avec son allure de poète, de marginale avec les cheveux dans le visage.

Étrangement, je n’avais pas revu Fiona m’apparaître depuis la morgue. Peut-être a-t-elle trouvé la paix depuis que son corps avait été découvert ?

Je montai à ma chambre pour réviser mes notes pour le lendemain après avoir confirmé ma présence à madame Flantes.

Assise sur mon lit, j’observe mes cahiers ouverts. Je lis, mais les lettres se mélangent et s’embrouillent. Je n’arrive pas à me concentrer. Je vais probablement couler. Avec le coup que j’ai reçu sur la tête, j’ai sans doute oublié tout ce que j’avais appris depuis le début de l’année.

– Ouf ! Quelle galère ! m’exclamai-je en me jetant sur le dos.

Le petit journal de Fiona, caché sous mon oreiller, tomba sur le sol. En le ramassant, j’eus une vision.

La fillette jouait sans sa chambre avec ses poupées Barbie. À l’instant, j’eus soudain l’impression de quitter mon corps et de voir la scène de plus haut. J’entendais des gémissements provenant de l’autre chambre. La petite se leva du sol et se rendit de l’autre côté. Béatrice était là, assise sur le bord du lit, le visage maculé de larmes. Il y avait une boîte à souliers près d’elle et une pile de feuilles. Fiona entra et dit :

– Maman, tu pleures ?

Béatrice, rangea les feuilles, ferma le coffret et alla le ranger dans le haut du garde-robe, sous une couverture.

– Ça va, ma puce. Tout sera bientôt fini.

– Ne pleure pas, Maman.

– Allez, retourne dans ta chambre pour jouer.

Fiona retourna dans sa chambre, mais n’avait pas l’intention de jouer. Elle espionna sa mère qui sortit de la chambre. Elle en profita pour aller voir ce qui rendait sa maman si triste. Le coffre était trop haut pour elle. La petite s’assura que sa mère n’allait pas revenir et poussa le pouf qui se trouvait au pied du lit jusqu’au placard. Elle monta dessus.

Cela ne devait pas faire bien des années, car Fiona avait sa taille actuelle. La boîte était encore trop haute pour ses petits bras.

– Fiona, je sors poster une lettre et je reviens tout de suite.

– Oui, Maman.

La fillette prit un cintre et le dirigea vers la tablette. Elle se tenait sur la pointe des pieds. Elle l’avait presque. Elle s’étira le plus possible pour réussir à l’atteindre. La boîte à souliers tomba et se renversa. Sous la pile de feuilles, il y avait une arme : un pistolet.

C’était bizarre. Que voulait faire Béatrice avec un revolver ? S’enlever la vie ? Ou autre chose, mais je ne voulais pas inventer n’importe quoi. Après tout, ce n’était pas rare de voir des gens avec des armes chez eux. La plupart, cependant, sont dans un endroit verrouillé, comme une armoire. À la réflexion, je ne suis pas certaine que je désire le savoir.

Fiona se crispa de stupéfaction. Elle resta quelques instants sans rien faire. Elle réagit quand elle entendit le bruit de la porte d’entrée. Elle ne savait pas quoi faire, elle remit les feuilles dans la boîte. Pour ce qui était de l’arme, elle en avait peur, elle ne voulait pas la toucher. Elle lui donna un coup de pied et l’objet se logea sous le lit. Elle se dépêcha de tirer la boîte en haut du garde-robe et remit le pouf à sa place.

– Meg ? Meg ?

Mon esprit revint à la réalité. J’étais confuse et triste. Mais, mon père m’appelait.

– Oui, Papa, dis-je sans me lever.

– Béatrice demande si tu veux aller te choisir un souvenir avant qu’elle fasse du ménage dans les choses de Fiona. Je sais que c’est triste, mais je crois que tu aurais ainsi un objet pour penser à elle.

Sur le coup, je pensais refuser. Or, la dernière vision me fit changer d’avis. Il fallait que je sache ce qu’il y avait dans la boîte. Son contenu semblait important pour Fiona.

– Oui, c’est une idée qui me touche. Je l’aimais beaucoup, tu sais. Un peu comme une petite sœur.

– D’accord. Tu peux y aller tout de suite, si tu veux.

C’était un signe, effectivement. Fiona voulait que je cherche les secrets, dans la boîte. Je n’avais vraiment pas eu cette vision pour rien.

– Je viens, Papa.

Je m’attendais à tout en sortant dehors pour marcher dans le petit sentier qui menait chez la voisine. Je regarde la fenêtre où Fiona m’apparaît et je vois bouger le rideau. Elle m’attend.





CHAPITRE 13


En m’approchant de la maison, je sentis le sol vibrer sous mes pieds comme s’il allait s’ouvrir pour m’avaler. Un vent glacial s’éleva. Des nuages voilèrent le soleil. Je m’apprête à continuer, quand je vois mes mains maculées de sang. Épouvantée, je me mets à crier.

Béatrice m’avait vu approcher. Elle ouvre la porte, inquiète.

– Meg ! Meg ! Qu’est-ce que tu as ?

Je sors de cette illusion. Mes mains étaient normales; le sang avait disparu. Ces perceptions me troublaient. J’avais hâte que ça finisse. J’espérais qu’après ce que Fiona voulait que je découvre tout s’arrêterait, pour que j’aie enfin une vie normale.

Les poils de mes bras se dressèrent dès que je franchis la porte d’entrée. J’étais tendue et bouleversée à la fois.

– Tu peux commencer tout de suite, Meg. Tu es bien pâle… On dirait que tu as vu un fantôme.

– C’est l’émotion, je crois. Est-ce que je peux monter à sa chambre ?

– Oui, oui. Vas-y, moi j’ai des choses à faire en bas.

Un souffle froid effleura ma nuque, puis voilà que la fragrance de Fiona me titille le nez. Je me trouve face à la chambre de Béatrice. J’avançai sans faire trop de bruit. Une fois entrée et, m’étant assurée qu’elle ne monterait pas, je m’accroupis en regardant sous le lit. L’arme n’y est plus.

– Flûte ! Elle l’a trouvée. Elle sait que Fiona a fouillé dans la boîte à secrets.

Je jette un coup d’œil en direction de la porte. La voie est libre. Je prends soin d’ouvrir avec précaution la porte du garde-robe. Je ne voulais pas qu’elle grince. Et hop! Je vois le coffret qui a repris sa place sur la tablette du haut. Je m’étire et réussis à l’atteindre. Je l’ouvre. À l’intérieur, il y a des lettres et aussi un journal.

J’entends du bruit avant même d’avoir le temps de lire quoi que ce soit. Je lève mon gilet et je glisse le livre et une lettre dessous. Je referme vite la boîte et je la replace. Je me dirige en vitesse vers la chambre de Fiona et je prends une petite figurine avec laquelle elle aimait jouer. Puis, je descends.

– Meg, tu as trouvé quelque chose ? Un souvenir ?

– Oui, dis-je en montrant le petit objet. Comme ça, je pourrai penser à elle tout le temps.

– Très bien.

– Je dois y aller. Faut que j’y aille pour étudier. J’ai mes reprises d’examens demain.

– Ah oui ! Très bien. Bonne chance alors.

– Merci, Béatrice.

En ouvrant la porte pour sortir, je tombe nez à nez avec mon beau policier.

– Meg, qu’est-ce que tu fais là ?

– Alexandre. Désolée, oups, inspecteur Laviolette. Je suis contente de te voir.

– Moi aussi. Demain, je voulais aller te conduire à tes examens puis te ramener ensuite. Si tu veux, évidemment. Une façon de te protéger…

L’idée me plaisait.

– D’accord. Est-ce qu’on aura le temps de… ?

– Chut, Meg, je suis en service.

Ouf ! J’en frissonnais encore juste à me souvenir de cet instant magique.

– Désolée. À demain dans ce cas, avant 9 h 45. Je ne veux pas être en retard.

– Parfait, Meg. Bonne soirée et à demain.

J’entrai à la maison pendant que le policier parlait avec Béatrice. Je n’avais pas aussitôt franchi le seuil que mon père m’accoste en disant :

– Tu prévois aller à une fête demain, toi ?

Bon ça y est, mon père vient de reprendre son côté possessif. Il est un peu control freak depuis l’agression.

– Ben… C’est possible !

– Je suis d’accord, mais je vais t’y conduire et te chercher.

Je rêve ou il vient de me dire une sorte de « oui » ?

– OK, mais je ne suis pas certaine de vouloir y aller.

– Je sais. La mère de Sophie m’a aussi téléphoné. C’est une fête avec quelques amies autour de la piscine. Elle souhaite que tu y viennes, tu sais.

– Je vais voir demain, après les examens, si j’ai le goût. Là, il faut que j’aille étudier.

– Oui, ma fille. Bonne étude.

Je montai les marches deux par deux. Je refermai la porte derrière moi en sortant mon butin. Je dépliai la feuille et la lus :

« Tendre amour, dès les premiers regards que tu as posés sur moi, j’ai su qu’une histoire verrait le jour. »

– Des lettres d’amour ! Comme c’est romantique.

Je continuai :

« Je sais que notre histoire n’est pas possible pour le moment, mais tu hantes mes jours et mes nuits. Je t’attendrai. Ton fidèle espoir. »

J’ouvris le journal, au hasard.

2 mars 2006

Il n’est plus le même homme. Il me manipule. Il a une maîtresse. Je me sens si seule. Je regarde mes voisins et je les envie avec leur famille parfaite. Bernard me regarde tous les jours et je veux fondre. J’aimerais tellement qu’il me délivre de cet enfer et qu’il soit à moi.

3 avril 2006

J’ai finalement invité Bernard à prendre un café avec le prétexte qu’il vérifie la tuyauterie. Tout s’est confirmé, il y a eu des étincelles. Hélas, je ne voulais pas briser sa famille. Ce jour-là, nous avons eu un moment intense. Nous nous désirions tant. Nous nous laissâmes envahir mutuellement. Il avait une telle douceur que je n’avais jamais connue. Mon mari était si féroce et violent. J’ai joui comme jamais.

Yark ! Trop de détails ici… Il trompait ma mère ?

30 avril 2006

Depuis notre première aventure, nous nous sommes promis de ne plus nous revoir, mais je l’aime et il m’aime. Nous nous écrivons des lettres d’amour. Jacques me bat de plus en plus. J’ai peur.

5 mai 2006

J’attends un enfant. J’ai peur. Il va me tuer s’il l’apprend. Il boit de plus en plus. Je songe à le quitter, mais… Il n’est plus lui-même.

Béatrice vivait donc de la violence. Pas étonnant qu’ils ne soient plus ensemble. Je passai quelques pages.

2011

Bernard est en deuil. Sa femme et sa fille aînée ne sont plus. Je n’ai pas dit encore à Jacques que Fiona était la fille naturelle de Bernard, car, depuis sa naissance, il a sauté des jours de violence.

– Quoi ? Papa est le père de Fiona ? Non, mais… Fiona, est-ce que c’est ce que tu voulais que je découvre ? Le secret ?

Je referme le journal. J’en savais assez pour aujourd’hui. Papa qui était le père biologique de Fiona et Béatrice qui était violentée. Ils avaient une relation passionnée, mais secrète depuis des années.

– Fiona ? Fiona ?

Pourquoi les fantômes ne se montrent-ils pas quand on a besoin d’explications ? Les émotions se mélangent dans ma tête. Les derniers temps ont été angoissants pour moi.

Je devais étudier si je voulais passer mon année. Je ne savais combien de temps dureraient mes nouvelles perceptions avec les âmes errantes. Pas toute ma vie, j’espère ?

Dans mon refuge personnel, j’ouvre mes bouquins. Mon père est en bas avec Béatrice. Je relis toujours le même paragraphe, ma concentration ne vient pas. Je m’assoupis. J’oscille entre le sommeil et la conscience. L’odeur du sang me monte aux narines, ce qui me réveille. Enfin, je crois que je suis éveillée. Mon corps repose dans le lit et je me vois en bas. Le décor de ma chambre ressemble à un mirage, prêt à disparaître à tout moment. J’entends une voix qui vient de loin. Je ne la reconnaissais pas. Elle me répète :

« Le pouvoir d’appeler les âmes t’habite. Tu n’as qu’à puiser dans cette magie. »

Je me réveille pour vrai. J’ai chaud. Je m’apprête à me lever quand un vieil homme chauve m’apparaît. Je ne savais si j’allais m’habituer à ces apparitions soudaines. L’homme sentait les paparmanes1 roses.

– Êtes-vous la fille qui peut m’aider ? me demandet-il poliment.

– Oui, monsieur.

Je souris en le voyant. Voulait-il que je trouve son dentier ?

– C’est pour ma femme. Elle ne sait pas où se trouvent caché mon testament et mon argent.

– D’accord. Où est-il ? Quel est le nom de votre femme ?

– Venez, je vais vous montrer.

– Monsieur, vous ne pouvez simplement pas me le dire vous-même ?

– Non ! dit-il fermement.

– Est-ce que c’est loin ?

– Il se tourna vers la fenêtre et pointa du doigt le parc.

J’étais hésitante de le traverser, après ce qui m’était arrivé.

– Vous êtes certain que je ne peux pas simplement téléphoner à votre épouse ?

– Elle est sourde. Venez avec moi.

Je devais donc me résigner à franchir le parc avec un fantôme à mes trousses.

Il disparut. Je me retrouvai dehors devant cet espace vert. Allais-je ressentir les souvenirs sombres et douloureux de mon dernier passage en ce lieu ? Je pris une bonne respiration et j’avançai, sans me presser, sans même savoir où je devais aller.



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1De l’anglais peppermint : petit bonbon à la menthe ou autres saveurs, populaire chez les aînés.





CHAPITRE 14


Il fallait que je le fasse, c’était mon rôle de passeuse. Je redressai les épaules pour cacher ma peur. Pour le moment, tout se passait bien. Je marchai d’un pas plus rapide à mesure que je progressais, sans oser me retourner. Je voulais le traverser au plus vite. Je ne voulais pas laisser le temps à mon esprit de reconnaître les détails de cet endroit. Je ne voulais pas que l’angoisse se propage dans mon organisme.

Ça y est, j’ai réussi à traverser le parc. Le monsieur revient me montrer le chemin de sa maison. Il pointe un immeuble jaune avec des volets blancs. Il y a une belle entrée asphaltée. Je me rends à sa porte et, sur le point de sonner, l’homme me dit :

– Chut ! Ne lui parle pas.

Je sursautai quand la porte s’ouvrit avant même d’avoir appuyé sur la sonnette. Elle m’avait sans doute vue arriver par la fenêtre.

– Vous désirez, jeune fille ? demanda la dame qui portait une jupe longue et les cheveux attachés en chignon.

Je ne savais pas quoi dire, ni même son nom.

– Je…

J’entendis mon âme murmurer à mon oreille le prénom Huguette.

– Madame Huguette, s’il vous plaît.

– Elle se repose. Que voulez-vous ?

– Bien… Je reviendrai à un autre moment alors, improvisai-je.

Elle referma la porte.

Je m’éloigne de la maison et je questionne le vieil homme.

– Qu’est-ce que je fais ? Et qui est cette femme ?

– La femme veut voler l’argent et détruire le vrai testament. C’est pour cela que je l’ai caché.

– Alors ?

– Vers 15 h 30, elle va sortir comme à tous les jours. Attendons un peu.

Je regarde ma montre. Il reste 15 minutes. Vais-je attendre ici toute seule ? L’homme disparut encore.

Après quelques secondes, le monsieur me fit sursauter en faisant à nouveau signe de sa présence.

– Venez dans le cabanon. Dans le cabanon.

– Vous plaisantez ? Je ne peux pas aller dans votre cabanon, les voisins vont appeler la police.

Il me regardait avec insistance. Je n’avais pas vraiment le choix, sinon il ne me lâcherait pas.

Une légère brise soufflait faisant frémir les feuilles des arbres qui poussaient autour de la maison. J’ai franchi la distance qui me séparait du cabanon au pas de course. J’espérais que personne ne me voie. J’ouvre la porte qui n’est pas verrouillée. C’était une petite cabane, comme toutes les autres, avec des outils et du matériel de rénovation. Où chercher ?

– Regardez sous cette planche derrière, me dit l’homme très nerveux.

Je tassai la boîte qui cachait une partie de la planche qu’il me montrait. La planche est facile à enlever. Il y a un livre qui me paraît vieux, avec une reliure en cuir noir. J’ouvre le livre et une odeur de renfermé en sort.

– Ouf ! Ça fait longtemps qu’il est ici ?

L’écriture était épaisse, et le texte écrit en pattes de mouche. L’homme me regarde. Ses yeux brillent.

– Apportez ce livre à ma femme.

Je lui fis signe que oui.

Puisqu’elle était quasi totalement sourde, j’entrouvris la porte pour me faire voir. Je ne voulais pas qu’elle ait une attaque cardiaque en me voyant.

J’ai marché dans la maison pour trouver sa dame. Elle était assise dans un fauteuil en train de lire. Je m’avance doucement près d’elle. Je lui souris. Elle laisse son bouquin tomber sur le sol en voyant le livre que je tiens entre mes mains. Je lui tends le livre. Des larmes s’échappent de ses yeux ridés et l’ombre d’un sourire traverse son visage.

Voilà, mon devoir est accompli. Je voulais quitter la pièce tout de suite quand elle m’agrippe le bras. Je sursaute. J’ai un peu peur que l’autre femme arrive. Elle approche sa bouche de mon oreille et me dit :

– Le grand créateur n’a pas conçu un corps, mais ce qui possède son essence ou son esprit, car qu’est-ce qu’un corps sans l’esprit ? Il n’est rien, car le corps peut se décomposer et pourrir, mais l’âme, elle, vit éternellement.

Elle lâche mon bras et, dans un dernier souffle, la vieille dame se tient à côté de moi ainsi que le vieux monsieur. Ils se prennent par la main et ils paraissent heureux comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. Leurs sourires resplendissent et je les vois disparaître dans la plus merveilleuse des lumières. Ce fut un moment que je n’oublierai jamais. La mort avait été douce et belle.

Je sortis de la pièce en reculant; je me sentais transformée par cette expérience. Tout brille autour de moi. À côtoyer la mort, je ne m’étais jamais sentie aussi vivante.

Sur le pas de la porte, je fis face à cette fameuse femme.

– Qui êtes-vous, mademoiselle ?

Je devais terminer ma mission.

– Je voulais remettre un vieux livre à madame Huguette.

– Je vous ai dit de ne pas l’embêter. Elle se reposait.

– Désolée, madame.

Le regard de cette femme se chargea de noir. Elle avait des yeux comme des charbons. Sa voix s’éleva :

– Son âmeeeeeeeeeeee est à moiiiiiii !

Le seul réflexe que j’eus fut de filer tout droit chez moi. Je ne voulais pas voir sa réaction quand elle verrait que la femme était entrée dans la lumière et que son âme était sauvée. Je courus sans me rendre compte que j’avais traversé le parc qui me rappelait tant d’affreux souvenirs.

J’entre chez moi, bouleversée. Est-ce qu’il y a des soldats du mal qui attendent que les gens meurent pour s’emparer de leurs âmes ?

Je finis par trouver le sommeil, mais pas le repos. Je fais des rêves macabres, troublants, jusqu’au dernier, dans lequel les ténèbres engloutissent notre ville et bientôt le monde. Je me réveille et me lève d’un seul coup, haletante et en sueur. Je sens en moi comme un brouillard qui se lève. J’ai l’impression que je suis observée.

Je sens… je ne sais comment l’exprimer… qu’une force inconnue et invisible monte en moi et je rêve de m’en libérer. Mais je n’y arrive pas.





CHAPITRE 15


Je me traîne hors du lit et je parviens à la salle de bain. J’entre et je verrouille la porte sans bruit. J’ai mal à la tête parce que je manque de sommeil et je n’arrive pas à me défaire de ce sentiment d’angoisse.

Debout dans la douche tiède, je souhaite que l’eau puisse me détendre. Il le faut pourtant. Cette angoisse est insupportable.

Mon beau policier arrive à l’heure et il me dépose à l’école pour mes reprises d’examens que je n’avais malheureusement pas eu la tête à réviser. Mais bon, je vais faire de mon mieux pour ne pas échouer.

Je m’introduis dans l’école en marchant normalement, quand la nausée me gagne.

– Voyons !

C’est silencieux un peu trop à mon goût. Le bruit assourdissant des battements de mon cœur résonne dans mes oreilles. Après plusieurs profondes inspirations, je continue