Main La Passe-miroir

La Passe-miroir

Deux ans et sept mois qu’Ophélie se morfond sur son arche d’Anima. Aujourd’hui il lui faut agir, exploiter ce qu’elle a appris à la lecture du Livre de Farouk et les bribes d’informations divulguées par Dieu. Sous une fausse identité, Ophélie rejoint Babel, arche cosmopolite et joyau de modernité. Ses talents de liseuse suffiront-ils à déjouer les pièges d’adversaires toujours plus redoutables ? A-t-elle la moindre chance de retrouver la trace de Thorn ? Dans un troisième livre vibrant, Christelle Dabos explore la merveilleuse cité de Babel. En son coeur, un secret insaisissable, qui est à la fois la clef du passé et celle d’un futur incertain.
Year:
2017
Language:
french
ISBN:
97cec0e14297ef5e9af86d6e96a70e97db6a2672
File:
EPUB, 5.91 MB
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1

La passeuse d'âmes

Language:
french
File:
EPUB, 993 KB
2

La passagère du vent

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 624 KB
Christelle Dabos


			LA PASSE-MIROIR

			LIVRE 3

			LA MÉMOIRE

DE BABEL

			Gallimard Jeunesse





SOUVENIRS DU LIVRE 2

LES DISPARUS DU CLAIRDELUNE


			À la suite d’un malentendu, Ophélie est nommée vice-conteuse à la cour de Farouk, l’esprit de famille du Pôle. Elle plonge dans l’envers du décor à la Citacielle et entrevoit la corruption des âmes sous les illusions dorées. D’inquiétantes disparitions au sein des nobles l’amènent bientôt à enquêter – en tant que liseuse cette fois – sur un maître chanteur qui prétend agir au nom de « DIEU ». Ophélie en devient la cible quand Farouk compte sur son pouvoir pour percer le secret de son Livre, un manuscrit codé dont chaque esprit de famille possède un exemplaire, dernier vestige d’une enfance oubliée. Une lecture dont finira par dépendre la vie de Thorn, condamné à la peine capitale.

			Ce qu’Ophélie découvrira dépasse de loin ce qu’elle avait imaginé. Dieu existe bel et bien. Il est le créateur des esprits de famille, le parent de toutes leurs descendances, le maître des destinées familiales, le censeur des mémoires collectives !

			Et surtout, il peut prendre les traits et le pouvoir de tous ceux dont il croise la route. Cela, Ophélie et Thorn l’apprendront à leurs dépens quand Dieu leur rendra visite en prison. Il leur prédit alors que le pire est à venir : l’Autre est bien plus redoutable que lui… et c’est Ophélie qui l’a libéré sans le savoir lors de son tout premier passage de miroir.

			Thorn, qui est devenu lui-même passe-miroir grâce à son mariage, se sert de son nouveau pouvoir pour disparaître dans la nature.

			Contrainte de quitter le Pôle et de regagner Anima, Ophélie reste seule avec toutes ses questions. Qui est l’Autre ? Est-ce bel et bien lui qui a provoqué la Déchirure ? Pourquoi projette-t-il de déclencher l’effondrement des arches ? Et est-elle vraiment destinée à mener Dieu jusqu’à l’Autre ?

			Mais une question reste la plus obsédante de toutes.

			Où est Thorn ?





LA CARTE DES ROSES DES VENTS

ET LEURS DESTINATIONS





		;  		 			I. Anima, l’arche d’Artémis (maîtresse des objets)

			II. Le Pôle, l’arche de Farouk (maître des esprits)

			III. Totem, l’arche de Vénus (maîtresse des animaux)

			IV. Cyclope, l’arche d’Ouranos (maître du magnétisme)

			V. Flore, l’arche de Belisama (maîtresse de la végétalité)

			VI. Plombor, l’arche de Midas (maître de la transmutation)

			VII. Pharos, l’arche d’Horus (maître du charme)

			VIII. La Sérénissime, l’arche de Fama (maîtresse de la divination)

			IX. Héliopolis, l’arche de Lucifer (maître de la foudre)

			X. Babel, l’arche des jumeaux Pollux et Hélène (maîtres des sens)

			XI. Le Désert, l’arche de Djinn (maître du thermalisme)

			XII. Le Tartare, l’arche de Gaia (maîtresse du tellurisme)

			XIII. Zéphyr, l’arche d’Olympe (maître des vents)

			XIV. Titan, l’arche de Yin (maîtresse de la masse)

			XV. Corpolis, l’arche de Zeus (maître de la métamorphose)

			XVI. Sidh, l’arche de Perséphone (maîtresse de la température)

			XVII. Séléné, l’arche de Morphée (maître de l’onirisme)

			XVIII. Vespéral, l’arche de Viracocha (maître de la fantomisation)

			XIX. Al-Ondalouze, l’arche de Rê (maître de l’empathie)

			XX. L’étoile, l’arche neutre (siège des institutions interfamiliales)





Il sera une fois,


			dans pas si longtemps,

			un monde qui vivra enfin en paix.



			En ce temps-là,

			il y aura de nouveaux hommes

			et il y aura de nouvelles femmes.



			Ce sera l’ère des miracles.





L’ABSENT





LA FÊTE


			L’horloge fonçait à toute allure. C’était une immense comtoise montée sur roulettes avec un balancier qui battait puissamment les secondes. Ce n’était pas tous les jours qu’Ophélie voyait un meuble de cette stature se précipiter sur elle.

			– Veuillez l’excuser, chère cousine ! s’exclama une jeune fille en tirant de toutes ses forces sur la laisse de l’horloge. Elle n’est pas si familière d’habitude. À sa décharge, maman ne la sort pas souvent. Puis-je avoir une gaufre ?

			Ophélie observa prudemment l’horloge dont les roulettes continuaient de crisser sur le dallage.

			– Je vous mets du sirop d’érable ? demanda-t-elle en piochant une gaufre croustillante sur le présentoir.

			– Sans façon, cousine. Joyeuses Tocantes !

			– Joyeuses Tocantes.

			Ophélie avait répondu sans conviction en regardant la jeune fille et sa grande horloge se perdre dans la foule. S’il y avait un événement qu’elle n’avait pas le cœur à fêter, c’était bien celui-là. Assignée au stand de gaufres, au beau milieu du marché artisanal d’Anima, elle n’en finissait pas de voir défiler des pendules à coucou et des réveille-matin. La cacophonie ininterrompue des tic-tac et des « Joyeuses Tocantes ! » se répercutait sur les grandes vitres de la halle. Ophélie avait l’impression que toutes ces aiguilles tournaient uniquement pour lui rappeler ce qu’elle n’avait pas envie de se rappeler.

			– Deux ans et sept mois.

			Ophélie observa la tante Roseline qui avait jeté ces mots en même temps que des gaufres fumantes sur le présentoir. À elle aussi, les Tocantes donnaient des idées noires.

			– Crois-tu que madame répondrait à nos lettres ? siffla la tante Roseline en agitant sa spatule. Ah, ça, je suppose que madame a mieux à faire de ses journées.

			– Vous êtes injuste, dit Ophélie. Berenilde a probablement essayé de nous contacter.

			La tante Roseline reposa sa spatule sur le moule à gaufres et s’essuya les mains dans son tablier de cuisine.

			– Bien sûr que je suis injuste. Après ce qui s’est passé au Pôle, ça ne m’étonnerait pas que les Doyennes sabotent notre correspondance. Je ne devrais pas me plaindre en ta présence. Ces deux ans et sept mois ont été encore plus silencieux pour toi que pour moi.

			Ophélie n’avait pas envie d’en parler. Le simple fait d’y penser lui donnait l’impression d’avoir avalé les aiguilles d’une horloge. Elle s’empressa de servir un bijoutier, paré de ses plus belles montres.

			– Eh bien, eh bien ! s’agaça-t-il lorsque ses montres se mirent toutes à claquer frénétiquement du couvercle. Où sont passées vos bonnes manières, mesdemoiselles ? Vous voulez donc que je vous ramène à la boutique ?

			– Ne les grondez pas, dit Ophélie, c’est moi qui leur fais cet effet. Du sirop ?

			– La gaufre suffira. Joyeuses Tocantes !

			Ophélie regarda le bijoutier s’éloigner et reposa sur la table la bouteille de sirop qu’elle avait failli renverser.

			– Les Doyennes n’auraient pas dû me confier un stand de fête. Je ne sers qu’à distribuer des gaufres que je suis incapable de préparer moi-même. Et encore, j’en ai fait tomber une demi-douzaine par terre.

			La maladresse pathologique d’Ophélie était de notoriété familiale. Personne ne se serait risqué à lui demander du sirop d’érable avec toute cette horlogerie dans les parages.

			– Ça me fait mal de l’admettre, mais pour une fois je ne donnerais pas tort aux Doyennes. Tu fais peur à voir et je pense que c’est une bonne chose que tu t’occupes un peu les mains.

			La tante Roseline appuya un regard sévère sur sa nièce, soulignant son visage tiré, ses lunettes décolorées et sa tresse si embrouillée qu’aucun peigne n’en venait à bout.

			– Je vais bien.

			– Non, tu ne vas pas bien. Tu ne sors plus, tu manges n’importe quoi, tu dors n’importe quand. Tu n’es même pas retournée au musée, ajouta gravement la tante Roseline, comme si ce détail-là était le plus préoccupant de tous.

			– En fait, j’y suis allée, contredit Ophélie.

			Elle s’était précipitée là-bas à son retour du Pôle, sitôt descendue du dirigeable, avant même de déposer sa valise à la maison. Elle avait voulu voir de ses propres yeux les vitrines vidées de leurs collections d’armes, la rotonde vidée de ses avions militaires, les murs vidés de leurs étendards impériaux et les alcôves vidées de leurs armures de parade.

			Elle en était ressortie déchirée et n’y était plus jamais retournée.

			– Ce n’est plus un musée, murmura-t-elle entre ses dents. Raconter le passé en refusant de raconter la guerre, c’est mentir.

			– Tu es une liseuse, la rabroua la tante Roseline. Tu ne vas quand même pas rester les doigts croisés jusqu’à… jusqu’à… Bref, tu dois aller de l’avant.

			Ophélie s’abstint de rétorquer qu’elle ne se croisait pas les doigts et qu’aller de l’avant ne l’intéressait pas. Elle avait beaucoup enquêté ces derniers mois, sans quitter son lit, le nez plongé dans des ouvrages de géographie. C’était ailleurs qu’elle devait aller, sauf qu’elle n’en avait pas la possibilité. Pas tant que les Doyennes la surveillaient.

			Pas tant que Dieu la surveillait.

			– Il vaudrait mieux laisser ta montre à la maison pendant les Tocantes, déclara soudain la tante Roseline. Elle agite les autres.

			Des horloges s’étaient en effet attroupées devant le présentoir de gaufres. Ophélie posa instinctivement la main sur sa poche, puis elle fit signe aux cadrans d’aller pulser ailleurs.

			– C’est bien Anima, ça. On ne peut pas porter sur soi une montre déréglée sans sentir la désapprobation de toutes celles des environs.

			– Tu devrais la faire soigner par un horloger.

			– Je l’ai fait. Elle n’est pas en panne, juste très perturbée. Joyeuses Tocantes, mon oncle.

			Engoncé dans son vieux manteau d’hiver, ses moustaches lourdes de neige fondue, le grand-oncle venait de surgir de la foule.

			– Ouais, ouais, bonne fête, tic tac et compagnie, marmonna-t-il en passant directement de l’autre côté du comptoir et en se servant lui-même une gaufre chaude. Ça devient ridicule, ce brol ! Fête de l’Argenterie, fête des Instruments de musique, fête des Bottes, fête des Chapeaux… Chaque année, y a une nouvelle guindaille dans le calendrier ! Bientôt, verrez qu’on fêtera les pots de chambre. D’mon temps, on ne gâtait pas les objets comme aujourd’hui, et après on s’étonne qu’ils nous fassent des caprices. Cache ça vite, chuchota-t-il soudain en remettant une enveloppe à Ophélie.

			– Vous en avez trouvé une autre ?

			Tandis qu’elle glissait l’enveloppe dans sa poche de tablier, Ophélie sentit son cœur battre plus vite que toutes les horloges de la fête.

			– Et pas des moindres, m’fille. En dégoter, c’est pas si difficile. Le faire à l’insu des Doyennes, ça, c’est une autre affaire. Elles louchent sur moi presque autant que sur toi. Gaffe d’ailleurs, grommela le grand-oncle en ébrouant ses moustaches. J’ai vu la Rapporteuse et son satané piaf rôder dans les parages.

			La tante Roseline serra ses longues dents en assistant à leur échange. Elle était parfaitement au courant de leurs petites manigances, et si elle ne les approuvait pas, craignant qu’Ophélie se mît dans de nouveaux ennuis, elle se faisait souvent leur complice.

			– Je commence à manquer de pâte à gaufres, dit-elle d’un ton sec. Va m’en chercher, s’il te plaît.

			Ophélie se faufila dans le local à provisions sans se faire prier. Il faisait glacial ici, mais elle y était à l’abri des regards. Elle calma l’écharpe qui s’impatientait sur sa patère, vérifia qu’il n’y avait personne, puis ouvrit l’enveloppe du grand-oncle.

			Elle contenait une carte postale.

			La légende indiquait : XXIIe Exposition interfamiliale et le cachet de la poste remontait à plus de soixante ans. En digne archiviste familial, le grand-oncle avait dû faire jouer ses relations pour se procurer cette carte. C’était la photographie qui intéressait Ophélie. L’image en noir et blanc, rehaussée çà et là de couleurs artificielles, montrait les estrades des exposants et les curiosités exotiques sur les promenoirs d’un immense bâtiment. On aurait dit la halle d’Anima, en cent fois plus imposant. Remontant ses lunettes sur son nez, la jeune fille approcha la carte postale de la lumière. Elle trouva enfin ce qu’elle cherchait : à travers les grands vitrages du bâtiment, presque invisible dans le brouillard extérieur, se dressait une statue décapitée.

			Pour la première fois depuis longtemps, les lunettes d’Ophélie se colorèrent d’émotion. Le grand-oncle venait de lui apporter la confirmation de toutes ses hypothèses.

			– Ophélie ! appela la tante Roseline. Ta mère te réclame !

			À ces mots, elle cacha précipitamment la carte postale. La bouffée d’excitation qui l’avait envahie reflua aussitôt pour céder la place à la frustration. C’était même au-delà de ça. L’attente, l’interminable attente lui creusait un trou à l’intérieur du corps. Chaque nouvelle journée, chaque nouvelle semaine, chaque nouveau mois agrandissaient ce trou. Ophélie se demandait quelquefois si elle n’allait pas finir par tomber à l’intérieur d’elle-même.

			Elle sortit la montre à gousset et en ouvrit le couvercle avec d’infinies précautions. Cette pauvre mécanique était déjà assez souffrante ainsi, Ophélie ne pouvait pas se permettre d’être maladroite. Depuis qu’elle l’avait récupérée dans les affaires de Thorn, juste avant d’être rapatriée de force sur Anima, la montre n’avait jamais donné l’heure. Ou plutôt, elle donnait un peu trop d’heures à la fois. Toutes ses aiguilles pointaient tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, sans aucune logique apparente : quatre heures vingt-deux, sept heures trente-huit, une heure cinq… et plus le moindre tic-tac.

			Deux ans et sept mois de silence.

			Ophélie n’avait reçu aucune nouvelle de Thorn après son évasion. Pas un seul télégramme, pas une seule lettre. Elle avait beau se répéter qu’il ne pouvait pas courir le risque de se manifester, que c’était un homme recherché par la justice, peut-être par Dieu en personne, elle se consumait de l’intérieur.

			– Ophélie !

			– J’arrive.

			Elle attrapa un pot de pâte à gaufres et sortit du local à provisions. De l’autre côté du stand se tenait sa mère dans son énorme robe bouffante.

			– Ma fille qui daigne enfin quitter son lit ! Il était temps, encore un peu et tu te changeais en table de chevet. Joyeuses Tocantes, ma chérie. Sers les petits, veux-tu ?

			La mère désigna la longue file d’enfants qui l’accompagnait. Ophélie aperçut parmi eux son frère, ses sœurs, ses neveux, ses petits-cousins et la pendule du salon. Ils n’étaient pas tellement « petits », de son point de vue. Hector avait fait une telle poussée de croissance ces derniers mois qu’il avait allègrement rattrapé Ophélie. À les voir tous ainsi, avec leurs hautes tailles, leurs cheveux flamboyants et leurs taches de rousseur, elle se demandait parfois si elle faisait vraiment partie de la même famille.

			– J’ai discuté de ton cas avec Agathe, dit la mère d’Ophélie en se penchant de tout son buste par-dessus le stand. Ta sœur est de mon avis, tu dois songer à te trouver une situation. Elle en a parlé avec Charles, ils sont d’accord pour que tu viennes travailler à la fabrique. Regarde-toi une fois, ma fille ! Tu ne peux ni continuer ainsi. Tu es si jeune ! Rien ne t’enchaîne encore à… tu sais… lui.

			La mère d’Ophélie avait articulé ce dernier mot sans le prononcer. Personne ne mentionnait jamais Thorn dans la famille, comme s’il s’agissait d’un sujet honteux. De façon générale, personne ne mentionnait jamais le Pôle. Il y avait des jours où Ophélie se demandait si tout ce qu’elle avait vécu là-bas était bien réel, à croire qu’elle n’avait jamais été ni valet de chambre, ni vice-conteuse, ni grande liseuse familiale.

			– Vous remercierez Agathe et Charles, maman, mais c’est non. Je ne me vois pas travailler dans la dentelle.

			– Je peux la prendre avec moi aux archives, grogna le grand-oncle dans ses moustaches.

			La mère d’Ophélie pinça si fort les lèvres que son visage ressembla à un soufflet.

			– Vous avez sur elle une influence déplorable, mon oncle. Le passé, le passé, toujours le passé ! Ma fille doit songer à son avenir.

			– Ah çà ! ironisa-t-il. Tu la voudrais aussi bien-pensante que les gentils petits bouquins de la bibliothèque, hein ? Autant l’envoyer à Houtesiplou-les-Berdouilles, ta gamine.

			– J’aimerais surtout qu’elle se fasse bien voir des Doyennes et d’Artémis, pour changer.

			Ophélie se sentit si exaspérée qu’elle tendit par inadvertance une gaufre à la pendule de la famille.

			Rien n’y faisait : elle avait beau répéter à chacun qu’une Doyenne était indigne de confiance, on ne l’écoutait pas. Elle aurait voulu les mettre en garde contre tellement d’autres choses encore ! Contre Dieu, en particulier. Elle n’avait pourtant parlé de lui à personne : ni à ses parents, qui la questionnaient sans cesse, ni à la tante Roseline, qui s’inquiétait de son mutisme, ni au grand-oncle, qui l’aidait dans ses recherches. Toute la famille savait qu’il s’était passé quelque chose dans la cellule de Thorn – les moins renseignés croyant que c’était Ophélie qui avait fait de la prison – mais personne n’avait jamais obtenu d’elle le fin mot de cette histoire. Elle ne pouvait pas le dire, pas après ce qu’elle avait découvert sur Dieu.

			La Mère Hildegarde s’était tuée à cause de lui.

			Le baron Melchior avait tué pour lui.

			Thorn avait failli être tué par lui.

			L’existence même de Dieu était une vérité dangereuse. Aussi longtemps qu’il le faudrait, Ophélie en garderait le secret.

			– Je sais que vous vous tracassez tous pour moi, déclara-t-elle enfin, mais c’est de ma vie qu’il est question. Je n’ai de compte à rendre à personne, pas même à Artémis, et je me contrefiche de ce que pensent les Doyennes.

			– Grand bien te fasse, ma chère petite !

			Ophélie se raidit en voyant une femme entre deux âges s’approcher subrepticement du stand. Elle ne portait aucune montre, ne promenait aucune horloge, mais elle était affublée d’un chapeau invraisemblable, au sommet duquel une girouette en forme de cigogne tournoyait à toute vitesse. Ses bésicles dorées agrandissaient davantage deux yeux globuleux qui épiaient les moindres faits et gestes des Animistes en général et d’Ophélie en particulier.

			Si les Doyennes étaient les complices de Dieu, la Rapporteuse était celle des Doyennes.

			– Ta fille est une libre-penseuse, ma petite Sophie, dit-elle avec un sourire bienveillant pour la mère d’Ophélie. Il en faut dans toutes les familles ! Elle ne veut pas reprendre son travail au musée ? Respectons son choix. Elle ne veut pas travailler dans la dentelle ? Ne lui forçons pas la main. Laisse-la voler de ses propres ailes... Peut-être a-t-elle besoin de dépaysement ?

			Dans un même mouvement, le regard et la girouette de la Rapporteuse se tournèrent vers Ophélie. Cette dernière dut se faire violence pour s’empêcher de vérifier que la carte postale du grand-oncle ne dépassait pas de sa poche de tablier.

			– Vous m’incitez à quitter Anima ? demanda-t-elle avec méfiance.

			– Oh, nous ne t’incitons à rien du tout ! s’empressa d’affirmer la Rapporteuse, coupant la mère d’Ophélie qui ouvrait déjà une bouche toute ronde. Tu es une grande fille, à présent. Tu es libre de tes mouvements.

			Cette femme manquait décidément de subtilité ; c’était la raison pour laquelle elle ne serait jamais Doyenne elle-même. Ophélie savait pertinemment qu’à la seconde où elle monterait à bord d’un dirigeable on la ferait suivre et on la garderait à l’œil. Elle voulait retrouver Thorn, oui, mais elle n’avait aucune intention de mener Dieu jusqu’à lui. Dans ces moments plus que jamais, elle regrettait de ne pas être en mesure de se servir des miroirs pour quitter Anima : son pouvoir avait malheureusement ses limites.

			– Je vous remercie, dit-elle après avoir fini de distribuer des gaufres aux enfants. Je crois que je préfère encore ma chambre. Joyeuses Tocantes, madame.

			Le sourire de la Rapporteuse se crispa.

			– Nos très chères mères te font un immense honneur – un immense honneur, tu entends ? – en se préoccupant de ta petite personne. Cesse donc tes cachotteries et confie-toi à elles. Elles pourraient t’aider, et beaucoup plus que tu ne le penses.

			– Joyeuses Tocantes, répéta Ophélie d’un ton sec.

			La Rapporteuse eut un brusque mouvement de recul, comme si elle avait été traversée par une décharge électrique. Elle dévisagea Ophélie avec stupéfaction d’abord, puis avec indignation, avant de tourner les talons. Elle rejoignit un cortège de vieilles dames au milieu de la procession des horloges. Des Doyennes. Elles se contentèrent de hocher la tête en écoutant la Rapporteuse, mais le regard qu’elles adressèrent de loin à Ophélie fut glacial.

			– Tu l’as fait ! s’exclama furieusement la mère d’Ophélie. Tu as utilisé cet horrible pouvoir ! Sur la Rapporteuse en personne !

			– Pas délibérément. Si les Doyennes ne m’avaient pas forcée à quitter le Pôle, Berenilde aurait pu m’apprendre à contrôler mes griffes.

			Ophélie avait marmonné ces mots en passant un coup de chiffon agacé sur le stand. Elle ne se faisait pas à ce nouveau pouvoir. Elle n’avait blessé personne jusqu’à présent – elle n’avait découpé aucun nez ni tranché aucun doigt –, mais, si quelqu’un lui inspirait une trop forte antipathie, c’était toujours le même phénomène : quelque chose en elle se mettait en mouvement pour le repousser. Et ce n’était certainement pas la meilleure façon de régler un différend.

			– Tu ne t’en tireras pas ainsi, siffla la mère d’Ophélie en pointant un ongle rouge sur elle. J’en ai par-dessus le chapeau de te voir traîner dans ton lit et défier nos très chères mères. Demain matin, tu iras à la fabrique de ta sœur et puis c’est tout !

			Ophélie attendit que sa mère fût partie avec les enfants pour s’appuyer des deux mains au présentoir de gaufres et prendre une profonde inspiration. Le trou qu’elle avait l’impression de sentir à l’intérieur de son ventre venait de se creuser davantage.

			– Ta maman dira ce qu’elle voudra, grommela le grand-oncle, tu peux venir travailler aux archives.

			– Ou à l’atelier de restauration avec moi, renchérit la tante Roseline d’une voix encourageante. Je ne connais rien de plus gratifiant que de désinfecter un papier de ses vers et de ses moisissures.

			Ophélie ne leur répondit pas. Elle n’avait envie d’aller ni à la fabrique de dentelles, ni aux archives familiales, ni à l’atelier de restauration. Ce qu’elle désirait du plus profond de son être, c’était échapper à la vigilance des Doyennes pour se rendre à l’endroit qui figurait sur la carte postale.

			Là où se trouvait peut-être Thorn en ce moment même.

			« Premier entresol. »

			« Toilettes pour hommes. »

			« N’oubliez pas votre écharpe : vous partez. »

			Ophélie se redressa si vivement qu’elle renversa le flacon de sirop d’érable sur l’étal. Les joues en feu, elle chercha au milieu des horloges de cuisine et des pendules astronomiques celui qui lui avait soufflé ces trois pensées dans la tête. Il était déjà hors de vue.

			– Quelle épingle te pique ? s’étonna la tante Roseline en voyant Ophélie enfiler précipitamment son manteau par-dessus son tablier.

			– Je dois aller aux toilettes.

			– Tu es malade ?

			– Je ne me suis jamais sentie aussi bien, dit Ophélie avec un grand sourire. Archibald est venu me chercher.





LE RACCOURCI


			En vérité, tandis qu’Ophélie montait discrètement l’escalier avec le grand-oncle, la tante Roseline et son écharpe, elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont Archibald avait débarqué ici, en pleine fête animiste, ni pourquoi il lui avait donné rendez-vous dans des toilettes. « Vous partez », lui avait-il déclaré. S’il projetait de lui faire quitter Anima, n’aurait-il pas été préférable de se retrouver à l’extérieur, le plus loin possible de la foule et des Doyennes ?

			– Vous auriez dû garder le stand, murmura Ophélie. Dès qu’on s’apercevra qu’il n’y a plus personne aux gaufres, on va nous chercher.

			Elle s’était adressée à la tante Roseline qui trimbalait sous ses bras tout ce qu’elle avait pu emporter, dans la précipitation du départ.

			– Tu n’es pas sérieuse, s’indigna celle-ci. S’il y a la moindre chance de repartir pour le Pôle, je viens avec !

			– Et votre travail à l’atelier ? Ce que vous me disiez sur les vers et les moisissures ?

			– Ce sont des serpents et des dépravés que Berenilde affronte seule depuis notre départ. Elle a bien plus de valeur à mes yeux qu’une feuille de papier.

			Ophélie sentit son cœur bondir en apercevant Archibald à l’autre bout de l’entresol. Il attendait tranquillement devant la porte des cabinets, enveloppé dans une vieille pèlerine rapiécée, son haut-de-forme posé de travers. Il n’essayait même pas de se cacher, ce qui n’aurait pourtant pas été une précaution superflue : même vêtu comme un vagabond, il était le genre d’homme à attirer les regards, ceux des dames en particulier.

			– C’est ni un piège, au moins ? maugréa le grand-oncle en retenant Ophélie par l’épaule. Ce gaillard, là, c’est du fiable ?

			Ophélie jugea préférable de ne pas se prononcer sur ce point. Elle faisait confiance à Archibald dans une certaine mesure, mais ce n’était pas non plus l’homme le plus vertueux de sa connaissance. Elle s’avança sur la passerelle de l’entresol en évitant de se montrer à la balustrade. D’ici, elle ne voyait plus des festivités qu’une mer houleuse de chapeaux et de cadrans d’horloge : ça se donnait l’heure, ça remontait sa montre, ça se souhaitait « Joyeuses Tocantes ! ».

			– Je vous avais prévenue, madame Thorn ! lança Archibald en guise de bonjour. Si vous ne venez pas au Pôle, le Pôle viendra à vous.

			Il ouvrit la porte des toilettes comme il l’aurait fait avec la portière d’un carrosse et, d’un geste ample, les invita tous à y entrer.

			– Qu’est-ce qui se passe ici ? Qui est cet individu ?

			Essoufflée d’avoir gravi l’escalier à la hâte, sa girouette braquée sur eux, la Rapporteuse venait d’atteindre l’entresol en catastrophe.

			– Entrez vite, dit Archibald en poussant Ophélie à l’intérieur.

			La tante Roseline et le grand-oncle se précipitèrent à sa suite et dérapèrent sur le carrelage, cherchant une issue de secours. Il n’y avait que des urinoirs autour d’eux. Ophélie aurait voulu demander à Archibald par où ils étaient censés s’enfuir, malheureusement il était trop occupé à empêcher la Rapporteuse d’entrer à son tour. Elle avait été si rapide qu’elle avait réussi à bloquer la porte avec l’une de ses bottines.

			– Très chères mères ! appela-t-elle d’une voix suraiguë. Elle essaie de s’échapper ! Faites quelque chose !

			Ces paroles déclenchèrent l’apocalypse à l’intérieur des toilettes. Les urinoirs, les cuvettes et les lavabos se mirent à dégorger leurs eaux dans d’abominables borborygmes. L’animisme des Doyennes était déjà à l’œuvre. Tous les établissements publics obéissaient à leur volonté ; la halle du marché artisanal ne faisait pas exception.

			– Nous ne pourrons pas rester indéfiniment ici, lança Ophélie à Archibald par-dessus le vacarme des eaux. Quel est votre plan ?

			– Fermer cette porte.

			Il avait déclaré cela sans se départir de son sourire, comme si tout ceci n’était qu’un léger contretemps.

			– Et après ? insista-t-elle.

			– Après, vous serez libre.

			Ophélie ne comprenait pas. Elle fixa la main de la Rapporteuse qui venait de se glisser dans l’entrebâillement de la porte ; elle connaissait assez Archibald pour savoir qu’il ne casserait jamais les doigts d’une dame.

			– Pousse-toi, bonhomme ! grogna le grand-oncle. Je fais mon affaire de cette enquiquineuse, aide la gamine à filer.

			Sur ces mots, il sortit en trombe des toilettes, entraînant la Rapporteuse dans son élan.

			Archibald claqua la porte et le silence s’abattit avec elle. Un silence surnaturel, incompréhensible. Les eaux avaient cessé de se déverser des tuyauteries. On n’entendait plus les cris de la Rapporteuse. Tous les tic-tac de la fête s’étaient interrompus. Ophélie en arriva à se demander si Archibald n’avait pas arrêté le temps. Quand ils ressortirent, il n’y avait plus ni entresol, ni grand-oncle, ni Rapporteuse, ni halle. À la place se tenait une boutique déserte où l’on devinait des rangées d’étagères vides. À en juger par la puissante odeur de poussière, ce commerce était fermé depuis longtemps.

			– Attention à la marche, avertit Archibald.

			Ophélie et la tante Roseline quittèrent précautionneusement les toilettes qui étaient un peu surélevées par rapport au sol de la boutique. Elles en comprirent la raison en jetant un regard en arrière : elles venaient de sortir d’une armoire.

			– Comment avez-vous réussi un tour pareil ?

			– J’ai invoqué un raccourci, dit Archibald comme si cela coulait de source. N’y voyez rien de magistral, il est éphémère. Constatez par vous-mêmes.

			Il referma, puis rouvrit la porte de l’armoire. De vieux bibelots avaient remplacé les toilettes pour hommes. C’était à se demander comment trois personnes avaient pu sortir d’un meuble aussi exigu.

			– La halle a retrouvé ses cabinets, commenta Archibald avec une expression réjouie. Imaginez la tête de cette dame à la girouette lorsqu’elle ne nous y trouvera pas.

			Ophélie essora son écharpe trempée et entrebâilla les rideaux de la vitrine. Le verre était embué, mais elle devina une petite rue pavée, en partie enneigée, remplie de passants emmitouflés qui s’efforçaient de ne pas glisser. Plus bas, sous un ciel blême, une péniche se mouvait lentement sur l’eau à moitié gelée d’un canal.

			– Je reconnais cet endroit, dit la tante Roseline par-dessus son épaule. Nous ne sommes pas loin des Grands Lacs.

			Ophélie fut un peu déçue. Leur fuite avait été si prodigieuse qu’elle avait espéré un instant avoir quitté Anima.

			– Comment avez-vous réussi un tour pareil ? insista-t-elle.

			Archibald était un homme plein de ressources, capable de s’infiltrer dans la tête des gens comme dans le cœur des dames, mais ça, ça défiait l’entendement.

			– C’est une longue histoire, dit-il en fouillant les poches trouées de sa pèlerine. Figurez-vous que je me suis découvert de nouvelles possibilités, de nouvelles ambitions et de nouvelles amours !

			Il avait déclaré cela en sortant triomphalement un trousseau de clefs. Ophélie l’observa dans le demi-jour de la boutique. La dernière fois qu’elle l’avait vu, sur l’embarcadère de la Citacielle, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Aujourd’hui, un soleil brillait dans le ciel de ses yeux et cet éclat-là était d’une nature très différente de l’insolence aigre-douce qui le caractérisait avant.

			Ophélie se contracta malgré elle. Était-ce bien Archibald qu’elle était en train de suivre ainsi ? Elle n’avait pas eu affaire à Dieu depuis leur confrontation dans la prison de Thorn, mais elle n’oubliait pas qu’il pouvait prendre n’importe quel visage.

			– Comment saviez-vous où me trouver ?

			– Je ne le savais pas, rétorqua Archibald. Je viens de passer deux heures dans un ferry glacial et une de plus à demander mon chemin dans les rues de votre petite vallée. Quand j’ai enfin localisé la maison de vos parents, vous n’y étiez pas. Je ne peux invoquer de raccourcis qu’entre deux endroits que j’ai déjà visités, vous m’avez donné du mal ! Si ces dames veulent bien me suivre, enchaîna-t-il en se dirigeant vers l’arrière-boutique.

			Mais Ophélie n’avait plus tellement envie de se précipiter.

			– Pourquoi nous avoir amenées ici ?

			– Berenilde est-elle avec vous ? demanda la tante Roseline à son tour.

			– Et Thorn ? ne put s’empêcher d’ajouter Ophélie.

			– Tout doux, tout doux ! s’esclaffa Archibald. Je vous ai amenées ici parce que c’est ici que je suis arrivé. Mes invocations de raccourcis ont leurs limites. Cette chère Berenilde n’est pas avec moi, non. Elle ne sait même pas que je suis là… et elle me découpera en rondelles si je ne rentre pas bientôt au Pôle, dit-il en consultant l’heure. Quant à l’insaisissable M. Thorn, nous n’avons reçu aucune nouvelle de lui depuis son évasion.

			L’espoir qui s’était emparé d’Ophélie en retrouvant Archibald retomba comme un soufflé. L’espace d’un fol instant, elle avait pensé que c’était Thorn lui-même qui était à l’initiative de cet enlèvement. Elle eut un regard circonspect pour l’arrière-boutique où Archibald s’était introduit : elle paraissait abandonnée depuis plus longtemps encore que la devanture.

			– C’est ici que vous êtes arrivé ? Je ne comprends pas.

			Archibald essaya plusieurs clefs dans la serrure avant de provoquer un déclic sonore.

			– Après vous, mesdames !

			Contrairement à ce qu’Ophélie s’était imaginé, le passage ne donnait pas sur une cave, mais sur une rotonde aussi vaste qu’un hall de gare. Des hauts vitrages de la coupole émanait une lumière diaphane, presque irréelle. Le sol était entièrement composé d’une immense mosaïque ; elle représentait une étoile dont les huit branches pointaient vers des portes positionnées comme les points cardinaux. Cet endroit était aussi grandiose que la boutique attenante était miteuse.

			Plusieurs écriteaux en argent plaqué reprenaient le même slogan :

			NOUS VOUS SOUHAITONS UN BON PASSAGE DE PORTE

			– Une Rose des Vents, murmura Ophélie.

			Et à en juger par son envergure, il s’agissait d’une interfamiliale. C’était la première fois qu’Ophélie posait les pieds à l’intérieur de l’une d’entre elles. Dommage que ce fût juste après avoir été arrosée par les eaux des toilettes : elle produisait à chaque pas un bruit spongieux qui n’était pas du meilleur effet.

			– J’avais entendu dire qu’il y en avait sur Anima, mais je n’y croyais qu’à moitié.

			Même si Ophélie ne parlait pas fort, la mosaïque et les vitrages firent voler le son de sa voix à travers toute la rotonde.

			– Il n’y en a qu’une seule, précisa Archibald en verrouillant la porte derrière lui. Et, comme toute Rose des Vents qui se respecte, son emplacement est confidentiel. Ça m’aurait arrangé que celle-ci se trouve un chouia plus près de chez vous.

			Au centre de la rotonde se dressait un comptoir sur lequel Ophélie fut étonnée de trouver une petite fille. Étendue sur le ventre, elle dessinait avec la plus grande application. Elle était si silencieuse qu’elle passait presque inaperçue.

			– Mesdames, vous avez sous les yeux mes nouvelles possibilités et mes nouvelles ambitions, déclara Archibald avec un geste possessif pour la salle entière. Quant à mes nouvelles amours, les voici ! (Il souleva la fillette du comptoir et se mit à la brandir comme un trophée.) Ma petite Victoire, permettez-moi de vous présenter votre marraine et la marraine de votre marraine.

			Sous l’effet de la surprise, la tante Roseline lâcha toutes les affaires qu’elle avait emportées : parapluie, manchon, châle et spatule à gaufre.

			– Nom d’une poussette, la gamine de Berenilde ! Son portrait craché avec ça.

			Émue, un peu intimidée aussi, Ophélie considéra la fillette qui écarquillait sur elles de grands yeux clairs. Les yeux de Berenilde. Pour le reste, Victoire tenait en réalité davantage de son père. Son visage était d’une pâleur féerique et ses cheveux, anormalement longs pour son âge, paraissaient plus blancs que blonds. Elle avait aussi cette curieuse façon d’entrouvrir la bouche sans émettre un seul son qui rappelait les interminables silences de Farouk.

			– Elle ne sait toujours ni parler ni marcher, les prévint Archibald en secouant Victoire, comme s’il s’agissait d’une poupée-phonographe dont le mécanisme serait défectueux. Son pouvoir familial ne s’est pas encore déclenché non plus. Mais n’allez pas la croire stupide, elle comprend déjà plus de choses que toutes mes ex-sœurs réunies.

			La tante Roseline fronça des sourcils suspicieux.

			– Berenilde sait-elle au moins que sa fille est ici ? Vous êtes toujours aussi irresponsable ! s’exaspéra-t-elle en voyant s’accroître le sourire d’Archibald. L’enfant d’un esprit de famille ! C’est l’incident diplomatique que vous cherchez ? Vraiment, vous ne valez pas un clou comme ambassadeur.

			– Je ne suis plus ambassadeur. C’est mon ex-sœur Patience qui occupe maintenant cette fonction. Mon clan m’a rayé du registre des vivants depuis vous-savez-quoi. (Archibald mima des doigts un coup de ciseaux.) Ne me jugez pas trop sévèrement, madame Roseline. Victoire a hérité d’une mère qui voudrait la garder au berceau et d’un père qui ne se rappelle jamais son nom. C’est mon rôle de parrain de lui offrir une vie stimulante... Et n’écoutez pas toutes les mauvaises langues qui vous traitent d’attardée, jeune dame ! déclara alors Archibald en engloutissant la tête de Victoire sous son vieux haut-de-forme. Je vous prédis, moi, que vous accomplirez de grandes choses.

			Ophélie se sentit traversée par une émotion brutale. Ce n’étaient pas tout à fait les paroles que le grand-oncle lui avait adressées pour ses fiançailles, mais ça y ressemblait beaucoup. Elle songea soudain que, si les Doyennes ne s’en étaient pas mêlées, elle aurait pu voir grandir Victoire et agir elle aussi en véritable marraine. Elle aurait peut-être même déjà retrouvé Thorn à l’heure qu’il était. En tout cas, elle n’aurait pas passé deux années cloîtrée dans sa chambre pendant que le reste du monde continuait de faire son chemin.

			– Comment fonctionne cette Rose des Vents et jusqu’où peut-elle nous emmener ? J’aimerais mettre le plus de distance possible entre les Doyennes et…

			Le « moi » ne franchit pas les lèvres d’Ophélie. D’un geste théâtral, Archibald venait de tirer un rideau qui dissimulait une grande table ronde derrière le comptoir : Gaëlle et Renard se tenaient penchés dessus. Ils étaient occupés à prendre des notes et portaient tous deux, sous leurs chapkas, des loupes binoculaires qui les rendaient méconnaissables. Un gros chat roux, qu’Ophélie supposa être Andouille, se frottait contre leurs jambes pour obtenir de l’attention, mais ils étaient si concentrés, l’un et l’autre, que rien ne semblait exister pour eux en dehors de la table.

			Du moins Ophélie le crut-elle jusqu’à ce que Renard lui fît un clin d’œil, amplifié par la loupe, entre deux prises de notes. Avec sa carrure athlétique, ses sourcils ébouriffés et ses abondants favoris roux, il ressemblait plus que jamais à une cheminée.

			– Salut, patronne. On termine les calculs et on est à vous. Si on s’arrête en plein milieu, faudra reprendre tout l’itinéraire depuis le début et ça mettra mon autre patronne de mauvaise humeur.

			– Arrête avec tes « patronne », grogna Gaëlle sans lever sa loupe binoculaire de la table. Tu es un syndicaliste, parle comme un syndicaliste.

			– Oui, patronne.

			Plus la journée avançait, plus Ophélie se demandait si elle ne s’était pas endormie sur son stand de gaufres et si elle n’était pas en train de rêver !

			– Mes compagnons de voyage ! commenta Archibald qui tenait toujours la petite Victoire en équilibre sur un bras. Nous ne pouvons pas nous voir en peinture mais, ce détail-là mis de côté, nous formons une bonne équipe. Moi, je déniche les Roses des Vents et eux, ils les décodent. Sept des huit portes ici présentes mènent sur d’autres arches où se trouvent d’autres accès. Chaque Rose des Vents est en tout point semblable à celle-ci : huit portes, un comptoir, une table d’itinéraires. Vous n’avez pas idée du nombre de passages qu’il nous a fallu franchir rien que pour venir du Pôle à Anima, et je ne parle pas des erreurs de parcours.

			Ophélie examina la table ronde de plus près et constata que son marbre était entièrement gravé de chiffres, de symboles et de lignes directionnelles. La carte du réseau des Roses des Vents évoquait le plus cauchemardesque des casse-tête. Renard et Gaëlle se montraient des lignes du doigt, utilisaient des instruments de mesure, puis griffonnaient des indications. Ils ne se touchaient pas, ne se regardaient pas, ne se parlaient pas ; pourtant, à la façon dont ils se tenaient l’un près de l’autre, Ophélie sut. Elle détourna les yeux, soudain embarrassée de les observer ainsi, comme si elle était en train de s’immiscer dans leur intimité. Elle caressa Andouille qui recherchait auprès d’elle ce qu’il n’obtenait pas ailleurs, dépitée de voir à quel point il avait grandi lui aussi.

			Elle ne venait pas à bout de l’impression désagréable d’avoir manqué une marche. Un escalier entier, même.

			– Qu’est-ce que c’est, un syndicaliste ? demanda-t-elle à Archibald.

			Il venait de poser Victoire qui reprit aussitôt son dessin sur le comptoir.

			– Oh, une nouvelle mode de chez nous. Repos compensateur, valorisation des salaires, diminution du temps de travail : c’est comme si la vieille Hildegarde était plus vivante que jamais, à mettre ses idées folles dans la tête des domestiques. Les mœurs ont bien changé depuis votre départ.

			– Vous aussi, vous avez changé, fit observer Ophélie. Allez-vous m’expliquer comment vous vous y prenez pour invoquer des raccourcis et déverrouiller des Roses des Vents ? Je pensais que seuls les Arcadiens en étaient capables.

			Archibald récupéra son haut-de-forme sur la tête de Victoire et le fit tournoyer autour de son doigt.

			– Je vous ai déjà parlé d’Augustin, mon arrière-grand-père. Et de la petite amourette qu’il avait eue avec la vieille Hildegarde. Vous vous souvenez ?

			Ophélie considéra Archibald avec stupéfaction. Elle se tenait toujours accroupie devant le chat, sa main suspendue en pleine caresse, sans remarquer qu’il se chamaillait maintenant avec son écharpe.

			– Vous et Mme Hildegarde ? Vous seriez son…

			– Arrière-petit-fils, oui, ricana Archibald. Oh, c’est un scandale qui a été soigneusement étouffé. Je ne l’aurais jamais su moi-même si je ne m’étais mis soudain à réaliser des tours de passe-passe. Ça a commencé l’année dernière, par un après-midi où j’étais particulièrement mal réveillé, au lendemain d’une noce dont je vous épargnerai les détails. Je me suis rendu dans ma salle de bains : j’ai atterri à la place dans les thermes des courtisanes. Comme ça, dit-il en claquant des doigts, d’un bout à l’autre de la Citacielle. Et puis l’expérience s’est répétée et je me suis mis à créer des passages de plus en plus souvent. Donnez-moi une porte, un espace clos et je vous concocte un raccourci. C’est ainsi que je suis un jour tombé sur une authentique Rose des Vents. Elle était dissimulée dans un pli de l’espace et j’ai… c’est difficile à décrire… j’ai ressenti sa présence, voyez-vous ? Ne me demandez pas comment ça marche, mais si je tourne une clef dans la serrure d’une porte à proximité d’une Rose des Vents, abracadabra, nous y voilà ! N’importe quelle clef de n’importe quelle porte. C’est un pouvoir franchement tarabiscoté que la vieille Hildegarde m’a légué là, mais je l’adore.

			Pendant qu’elle essayait de séparer le chat et l’écharpe, Ophélie dut produire de gros efforts d’imagination pour superposer le souvenir qu’elle avait de la Mère Hildegarde à l’homme qui se tenait devant elle.

			– Et vous ne vous étiez jamais rendu compte avant ça d’une chose aussi évidente ? intervint la tante Roseline avec son pragmatisme habituel.

			Archibald tapota le tatouage en forme de larme entre ses sourcils.

			– C’est la rupture avec le lien de la Toile qui a débloqué mon autre pouvoir familial. Il hibernait en moi, attendant patiemment son heure. Et vous, madame Thorn ? demanda-t-il à brûle-pourpoint. Qu’avez-vous fait de beau ces deux dernières années ?

			Ophélie ouvrit, puis referma la bouche. Archibald avait appris à maîtriser un nouveau pouvoir, Renard était devenu syndicaliste, mais elle, à quoi avait-elle employé son temps ? Elle était restée prisonnière d’une interminable parenthèse. Non. C’était même au-delà de ça. Elle avait fait un pas en arrière en enfilant son ancienne peau d’adolescente solitaire. Elle avait même pris des kilos en trop, par-dessus le marché.

			– J’ai bouquiné, finit-elle par répondre.

			– Bon, on arrête là les histoires sans intérêt, les interrompit Gaëlle d’un ton brusque. Il y a une question plus urgente à trancher.

			Elle leva enfin le nez de la table d’itinéraires et ébroua les boucles sombres qui lui gênaient la vue. Ses yeux hétérochromes, l’un noir comme la nuit, l’autre bleu comme le jour, étaient démesurément agrandis par sa loupe binoculaire. Ils avaient beau être différents, ils exprimèrent la même rage froide au moment de se plonger dans les lunettes d’Ophélie.

			– Est-ce que Dieu existe ?





LA DESTINATION


			Le temps avait comme retenu son souffle à l’intérieur de la Rose des Vents. Ophélie, qui était encore en train de tirer sur son écharpe pour l’arracher des griffes d’Andouille, regarda tour à tour Gaëlle, Renard, Archibald et la tante Roseline qui semblaient soudain attendre d’elle la réponse à toutes leurs questions existentielles.

			– Avant d’aller plus loin, dit Archibald en s’asseyant nonchalamment sur la table d’itinéraires, vous devez comprendre ce qui nous a réunis ici. Nous enquêtons sur la mort de la vieille Hildegarde. Vous êtes, avec Thorn, la seule personne encore vivante à avoir assisté à ses derniers instants. Vous êtes aussi la seule à savoir ce que cachait réellement l’affaire des lettres de DIEU dans laquelle elle a été impliquée.

			Le mot « DIEU » se répercuta à travers la Rose des Vents avec une résonance de vieille cathédrale. À cette seule évocation, Ophélie se rappela le baron Melchior, son chantage mortel, la Mère Hildegarde aspirée par le fond de sa poche, les cadavres dans l’Imaginoir, les doigts tranchés par Thorn.

			Oh oui, elle savait exactement de quoi il retournait. Elle en faisait encore des cauchemars.

			– Et puis il y a eu la crise de Farouk, poursuivit Archibald d’un ton hilare, comme s’il racontait une bonne plaisanterie. Toute la cour a été témoin de son comportement inexplicable et de la façon dont vous l’avez ramené à la raison. Vous seule. En quelques mots.

			« Ton Livre n’est que le début de ton histoire, Odin. Il n’appartient qu’à toi d’en écrire la fin. » De cela aussi, Ophélie se souvenait parfaitement. Sauf que ce n’étaient pas ses mots à elle : c’étaient les mots de Dieu, prononcés il y avait bien longtemps.

			– Farouk n’a plus été le même depuis, enchaîna Archibald. Tire-au-flanc et tête en l’air, oui, mais quand il s’agit du sort de sa famille, il se montre presque… comment dire ? Presque concerné.

			– Sauf que c’est de la Mère qu’on cause ici, s’impatienta Gaëlle.

			Elle contourna la table et vint coller ses loupes contre les lunettes d’Ophélie. Celle-ci remarqua que Gaëlle avait cousu, assez mal d’ailleurs, le motif d’une orange sur sa chapka à rabats. L’orange était l’emblème de la Mère Hildegarde.

			– Écoute-moi bien, petite. La Mère savait que son temps était compté. Elle savait qu’il existe autre chose, quelque chose de pas joli-joli, quelque chose de plus grand que les esprits de famille, quelque chose qui en a après ça. (Gaëlle leva le pouce par-dessus son épaule pour désigner la Rose des Vents dans son ensemble.) La Mère a essayé de me parler, de me préparer, mais moi, je ne l’ai pas écoutée. Je voulais juste rester cachée dans mon coin. J’avais la trouille de finir comme le reste de mon clan.

			Un silence brutal accueillit ces mots, un silence peuplé par les esprits défunts de tous les Nihilistes. Ophélie s’était demandé pourquoi Gaëlle paraissait lui en vouloir ainsi, mais elle comprenait à présent que c’était contre elle-même qu’était tournée sa colère.

			– Tu as cassé mon monocle, grommela-t-elle. Pour ça, tu me dois des excuses. Et je te dois, moi, des remerciements. Sans lui, j’ai pas pu dissimuler longtemps aux autres ce que je suis vraiment. Ça a été le coup de pied aux fesses dont j’avais besoin. La Mère a été une famille pour moi, j’en ai marre de faire ma petite ingrate. Alors, je veux que tu me le dises maintenant, face à face : est-ce que ce Dieu existe et est-ce que c’est à cause de lui que la Mère est morte ?

			– Oui.

			La réponse d’Ophélie produisit un effet immédiat. Gaëlle poussa un chapelet de jurons, Renard releva ses loupes sur son front, Archibald éclata de rire et la tante Roseline pinça les lèvres. Seule Victoire continua de faire imperturbablement crisser son crayon sur son dessin.

			Ophélie remit d’aplomb ses lunettes que Gaëlle avait déstabilisées. Avant de disparaître, Thorn lui avait recommandé de ne parler de ce qu’elle savait à personne, mais elle n’avait pas le droit de se taire plus longtemps.

			– Vous vous rappelez la Caravane du carnaval ?

			– La compagnie de cirque ? s’étonna Renard. Celle qu’on a été voir avec votre frangin ?

			– Dieu voyageait à leur bord en se faisant passer pour un Métamorphoseur.

			Ophélie se racla la gorge. Le souvenir de ce dont elle avait été témoin cette nuit-là, dans la prison de Thorn, lui donnait toujours la sensation d’avoir avalé du sable.

			– Il est beaucoup plus qu’un Métamorphoseur. Dieu peut reproduire l’apparence, la voix et le pouvoir familial de toutes les personnes qu’il a approchées. C’est pour cette raison qu’il voulait provoquer une rencontre avec la Mère Hildegarde : il convoitait sa maîtrise de l’espace. Et c’est pour cette raison que la Mère Hildegarde s’était retranchée dans un non-lieu, derrière un cordon de sécurité : elle savait que celui qui essaierait de franchir cette ligne deviendrait plus dangereux à cause d’elle. Ce n’est pas tout, reprit-elle après un nouveau grattement de gorge. Dieu est le créateur des esprits de famille et se considère, en tant que tel, comme notre parent à tous. Il nous impose sa loi à notre insu, avec la complicité d’hommes et de femmes qu’il appelle « les Tuteurs ». Ah, et un dernier détail, s’empressa-t-elle d’ajouter avec un sourire nerveux. Les griffes de Thorn n’ont eu aucun effet sur lui.

			Elle observa une pause pour mesurer l’impact de ses paroles sur son auditoire, mais ce ne fut pas là un exercice facile : autour d’elle, tout le monde s’était figé de stupeur. Archibald lui-même, qui frottait ses mains d’excitation, avait fini par s’interrompre en plein mouvement.

			– Je vous ai tous mis en danger rien qu’en vous en parlant, poursuivit Ophélie. J’ignore quels sont vos projets exactement, mais soyez extrêmement prudents. Les Tuteurs sont les yeux et les oreilles de Dieu à travers toutes les arches. Il est impossible de déterminer avec certitude qui est à son service et qui ne l’est pas. Je vous le dis à vous, car vous êtes les personnes en qui j’ai le plus confiance.

			Ce fut la tante Roseline qui, la première, rompit l’immobilité générale. Elle fit quelques pas énergiques à travers la salle, le temps de se calmer, ses talons claquant sur la mosaïque et résonnant jusqu’à la coupole. Puis elle se massa le front en soupirant.

			– C’est bien toi, ça. Quand il s’agit de te mettre dans le pétrin, tu ne fais jamais dans la demi-mesure.

			Ophélie contracta les mâchoires. Sa marraine ignorait à quel point elle avait raison. Si Dieu avait dit vrai, il n’était pas le plus à craindre dans l’affaire. Il y avait l’Autre. Cette entité inidentifiable qu’elle avait libérée du miroir. Cet ange de l’apocalypse qui aurait cassé le monde et qui, toujours d’après les dires de Dieu, s’apprêterait à achever son œuvre.

			« Tôt ou tard, que tu le veuilles ou non, tu me mèneras à lui. »

			Un lien s’était-il réellement créé entre Ophélie et cet Autre ? Le seul souvenir qu’elle en conservait – un souvenir lointain, confus –, c’était celui de son propre reflet dans la glace de sa chambre d’enfant, la nuit de son premier passage de miroir. Depuis, contrairement à ce que Dieu avait annoncé, aucune arche ne s’était effondrée. Certes, des blocs de terre s’abîmaient parfois dans le vide, mais cela aurait pu être aussi bien l’action d’une érosion naturelle. Non, vraiment, plus Ophélie y réfléchissait, moins elle voyait de raison d’affoler tout le monde avec une histoire aussi nébuleuse que cet Autre.

			Elle réalisa soudain, à la façon dont il patientait, la tête penchée, qu’Archibald lui avait posé une question.

			– Pardon ? Vous me disiez ?

			– Que c’était plutôt curieux. D’un côté, vous nous affirmez que Dieu a créé les esprits de famille. De l’autre, vous nous affirmez qu’il convoite leurs pouvoirs familiaux. Je sens pour ma part comme une embrouille.

			– Il y a beaucoup de choses que je ne comprends pas moi-même, admit Ophélie. Pourquoi, par exemple, Dieu a-t-il dit autrefois aux esprits de famille qu’ils étaient libres de leurs choix si c’est pour en faire ses pantins aujourd’hui ? Pour une raison ou pour une autre, ses plans ont changé.

			Archibald se contenta d’opiner du menton. Assis sur la table d’itinéraires, jambes croisées et mains autour du genou, on pouvait croire qu’il était en train de discuter de la pluie et du beau temps.

			– Et quand il ne prend pas l’apparence d’un mortel, quel est le visage de Dieu ?

			– Je ne le connais pas, répondit Ophélie. J’ignore même s’il en a un. Ce que je sais, par contre, c’est qu’il n’a pas de reflet. Et qu’il a tendance à faire des lapsus, ajouta-t-elle d’un ton prudent, mais je ne sais pas dans quelle mesure c’est un signe distinctif fiable.

			Archibald bondit de la table et échangea un coup d’œil entendu avec Gaëlle et Renard, avant de revenir à Ophélie.

			– Voulez-vous chercher Arc-en-Terre avec nous ?

			– Arc-en-Terre ?

			– L’arche natale de la vieille Hildegarde.

			– Je sais cela, mais pourquoi Arc-en-Terre ?

			– Parce que si Hildegarde savait pour Dieu, il y a fort à parier que sa famille aussi. Voyez-vous, les Arcadiens tiennent des Roses des Vents sur chaque arche. Ils observent tout ce qui se passe à travers le monde depuis des générations. Je pense qu’ils sont extrêmement bien renseignés. Le problème, c’est que tous les Arcadiens ont déserté les Roses des Vents ; nous n’en avons pas encore croisé un seul. (D’un geste éloquent, Archibald ouvrit un tiroir au hasard et en sortit toutes sortes d’imprimés – cartes, timbres, passeports, certificats –, comme s’ils étaient maintenant à lui.) Qu’à cela ne tienne, nous irons les chercher jusque chez eux s’il le faut !

			– Et vous m’attendiez pour ça ? s’étonna Ophélie.

			Archibald secoua la tête dans une débâcle de cheveux blonds.

			– Nous ne vous avons pas du tout attendue. En fait, nous les cherchons depuis un moment. Non, pour l’instant, on tâtonne, on expérimente, on vagabonde. C’est ainsi que nous avons fini par trouver le chemin jusqu’à Anima. Pour les explications techniques, je passe mon tour.

			Archibald fit une révérence à Gaëlle qui le bouscula sans ménagement et frappa la table d’itinéraires du plat de la main.

			– Des semaines qu’on étudie ces combinaisons ! Tout un tas de foutues portes desservant vingt arches majeures, cent quatre-vingts arches mineures et les tapées d’îlots qui flottent avec. Mais aucune qui mène à Arc-en-Terre, pesta-t-elle en foudroyant la table des yeux. À tous les coups, les Arcadiens ont gardé cet itinéraire secret. Et impossible d’aller là-bas par voie aérienne.

			Ophélie acquiesça. Arc-en-Terre ne figurait sur aucune carte. Il se racontait même que l’arche entière était dissimulée dans un repli de l’espace.

			– Il y a forcément un accès, poursuivit Gaëlle en martelant la table de son index, mais il va nous falloir beaucoup de temps et de méthode pour le trouver. Ces Roses des Vents sont conçues comme un réseau ferroviaire à grande échelle : il y a des lignes directes et des centaines de correspondances. Il nous faut trouver le bon embranchement.

			– Mais vous n’êtes pas déjà allée plusieurs fois sur Arc-en-Terre ? l’interrompit Ophélie. Je me souviens que vous en aviez même rapporté des oranges.

			– Ce raccourci-là a disparu, répondit Archibald à la place de Gaëlle. Je peux déverrouiller un passage condamné, mais je ne peux pas reconstruire ce qui a été détruit.

			Ophélie contempla longuement la table ronde, son chaos de chiffres, son labyrinthe de lignes et de signes.

			– Pourquoi ? murmura-t-elle. Pourquoi vous donner tout ce mal ?

			Le sourire d’Archibald s’accentua et la lueur de son regard s’intensifia. Jamais Ophélie ne lui avait vu une telle détermination.

			– C’est pourtant évident. Hildegarde était une vieille cabocharde qui n’a pas cessé de m’attirer des ennuis, mais elle était sous ma protection. Si Dieu est responsable de sa mort, alors Dieu devra me rendre personnellement des comptes.

			Gaëlle cracha par terre en signe d’approbation et Renard, d’un geste habituel, sortit aussitôt un mouchoir pour lui frotter la bouche.

			– J’aimais pas spécialement la vieille chouette, soupira-t-il, mais ce qui est important pour ma patronne est important pour moi.

			– Je dois maintenant ramener cette demoiselle auprès de sa mère, déclara Archibald en caressant les cheveux blancs de Victoire qui avait fini par s’assoupir sur le comptoir, son crayon encore à la main. Vous êtes dans une Rose des Vents, à vous de choisir votre destination, madame Thorn ! Voulez-vous rester sur Anima avec votre famille ? Voulez-vous retourner au Pôle avec votre filleule ? Ou bien voulez-vous chercher Arc-en-Terre avec nous ?

			– Le Pôle ! répondit la tante Roseline sans la moindre hésitation. Nous retournons auprès de Berenilde, n’est-ce pas ?

			Ophélie se mordit la lèvre. Il aurait été facile de dire oui à la demande de la tante Roseline ou à celle d’Archibald. Elle aurait pu choisir de rester auprès de ce qui lui était familier, mais cela n’aurait fait que creuser davantage son vide intérieur. Elle fut alors saisie par une mêlée d’émotions, de celles qui prennent au ventre lorsqu’on monte à bord d’un train sans savoir jusqu’où il nous conduira ni si on pourra revenir en arrière.

			Ophélie caressa du regard la table de pierre où étaient gravées la carte des Roses des Vents et leurs arches de destination.

			ANIMA, l’arche d’Artémis, maîtresse des objets.

			LE PÔLE, l’arche de Farouk, maître des esprits.

			TOTEM, l’arche de Vénus, maîtresse des animaux.

			CYCLOPE, l’arche d’Ouranos, maître du magnétisme.

			FLORE, l’arche de Belisama, maîtresse de la végétalité.

			PLOMBOR, l’arche de Midas, maître de la transmutation.

			PHAROS, l’arche d’Horus, maître du charme.

			LA SÉRÉNISSIME, l’arche de Fama, maîtresse de la divination.

			HÉLIOPOLIS, l’arche de Lucifer, maître de la foudre.

			BABEL, l’arche des jumeaux Pollux et Hélène, maîtres des sens.

			LE DÉSERT, l’arche de Djinn, maître du thermalisme.

			LE TARTARE, l’arche de Gaia, maîtresse du tellurisme.

			ZÉPHYR, l’arche d’Olympe, maître des vents.

			TITAN, l’arche de Yin, maîtresse de la masse.

			CORPOLIS, l’arche de Zeus, maître de la métamorphose.

			SIDH, l’arche de Perséphone, maîtresse de la température.

			SÉLÉNÉ, l’arche de Morphée, maître de l’onirisme.

			VESPÉRAL, l’arche de Viracocha, maître de la fantomisation.

			AL-ONDALOUZE, l’arche de Rê, maître de l’empathie.

			L’ÉTOILE, l’arche neutre, siège des institutions interfamiliales.

			Et bien sûr, la destination qui ne figurait pas sur la table : Arc-en-Terre, l’arche de Janus, maître de l’espace.

			Ophélie les avait étudiées, ces vingt et une arches majeures, depuis sa chambre trop étroite. Elle les avait étudiées, oui, mais il lui semblait qu’elle n’avait rien appris.

			Elle sortit de sa poche la carte postale du grand-oncle. La photographie avait souffert pendant l’épisode des toilettes, mais on y voyait encore distinctement le majestueux bâtiment de la XXIIe Exposition interfamiliale.

			– Voici ma destination, déclara-t-elle enfin, à la surprise générale. Je dois aller à Babel. Et je dois m’y rendre seule.





LA SÉPARATION


			Ophélie serra l’écharpe contre elle, pendant qu’elle contemplait la porte qui lui faisait face. À peine Archibald l’avait-il close, sur un dernier clin d’œil, que le scintillement lumineux s’était éteint à travers tous les interstices. Ophélie tourna le bouton de la poignée et poussa prudemment le battant : plongé dans le noir, un cagibi avait remplacé la grande rotonde de la Rose des Vents. Le passage était fermé et bien fermé.

			« Je suis seule », réalisa soudain Ophélie en écarquillant les yeux sur le réduit obscur. Seule en territoire inconnu, à des milliers de kilomètres de chez elle, avec pour unique repère une carte postale vieille de soixante ans. Elle avait rêvé de ce moment depuis deux années et, à présent qu’elle y était, cette pensée lui donnait le vertige.

			Ophélie referma le cagibi d’un geste déterminé. Elle avait peur, oui, mais elle ne regrettait rien.

			Elle examina l’endroit où la Rose des Vents l’avait déposée. Une lumière pâle traversait le verre brouillé d’une porte d’entrée, dessinant des contours de pelles, de râteaux, de bêches et de pots. Un abri de jardin, vraisemblablement. Ophélie ignorait à qui il appartenait, mais mieux valait ne pas tomber sur son propriétaire. Même sur son arche, Anima, où l’on partageait tout, il n’était pas bien vu de débarquer chez les autres sans s’annoncer.

			Se faufilant par la porte d’entrée le plus discrètement possible, elle s’immobilisa aussitôt sur le seuil : il n’y avait rien dehors. Rien que du blanc, un improbable et implacable condensé de blanc. C’était comme si une énorme gomme avait fait disparaître le monde extérieur pour ne plus laisser voir qu’une feuille de papier vierge.

			Ophélie tourna le regard dans toutes les directions, de plus en plus inquiète. L’abri n’était attenant à aucun bâtiment, planté au milieu du néant comme une maisonnette abandonnée. L’air était tellement chaud et humide qu’Ophélie étouffait sous son manteau et ses lunettes s’embuaient déjà. Et si Gaëlle et Renard s’étaient trompés dans leurs calculs ? Et si Archibald, trop confiant en son nouveau pouvoir, avait manqué son coup ?

			– Où m’avez-vous amenée ? murmura Ophélie.

			– LES JARDINS BOTANIQUES DE POLLUX.

			Ophélie se retourna en sursaut. La voix – une voix désincarnée qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait entendu jusque-là – s’était élevée derrière elle, à l’intérieur même de l’abri.

			– Excusez-moi, bredouilla Ophélie en cherchant son interlocuteur des yeux. Je me suis égarée, je ne…

			– IL EST RECOMMANDÉ AUX VISITEURS DE VENIR AUX JARDINS EN PÉRIODE DE MARÉE BASSE, interrompit la voix. APRÈS LA PLUIE LE BEAU TEMPS.

			Ophélie finit par trouver d’où elle venait. Un mannequin articulé se tenait debout contre un mur, si raide, si mince et si immobile qu’il se fondait parmi les silhouettes des pelles et des râteaux. La voix venait plus exactement de son ventre, ajouré de petits trous ; sa tête n’avait ni bouche, ni nez, ni yeux. Il ne portait pour tout vêtement qu’une casquette semblable à celle d’un chef de gare avec les mots « visite guidée » brodés dessus.

			Elle n’avait rencontré qu’une seule fois un automate semblable à celui-ci : le majordome mécanique de Lazarus, le célèbre explorateur.

			– La marée basse ? releva-t-elle.

			Le mannequin ne répondit pas. Ophélie eut un nouveau regard pour la blancheur au-dehors et comprit que ce qu’elle voyait était un brouillard d’une formidable densité. Elle se sentit soulagée. Si elle se trouvait dans les jardins botaniques de Pollux, alors elle était au bon endroit. Pollux et Hélène étaient les esprits de famille jumeaux qui gouvernaient Babel.

			– Quand est-ce que ce sera la marée basse ? demanda-t-elle en reformulant sa question.

			– LES JARDINS BOTANIQUES DE POLLUX SONT OUVERTS TOUS LES JOURS DE L’ÉTÉ DU LEVER AU COUCHER DU SOLEIL, répondit le mannequin, toujours au garde-à-vous contre son mur. TOUT VIENT À POINT À QUI SAIT ATTENDRE.

			C’était encore l’été sur Babel ? Ophélie songea qu’elle aurait dû étudier davantage ses manuels de géographie. Elle sortit la carte postale que lui avait offerte son grand-oncle et la présenta au mannequin sans trop savoir comment s’y prendre, puisqu’il ne possédait rien qui ressemblât à des yeux.

			– Oublions la marée. Je dois me rendre à l’endroit où s’est tenue la XXIIe Exposition interfamiliale. La photographie date un peu, mais je pense que le bâtiment existe encore. Pourriez-vous m’indiquer où je…

			– LES JARDINS BOTANIQUES DE POLLUX, répliqua aussitôt le mannequin.

			Ophélie s’assit sur un pot en pierre. Ce guide mécanique lui rappelait le majordome de Lazarus qu’elle avait rencontré par le passé : il ne réagissait qu’à des instructions basiques. Elle allait devoir attendre la levée du brouillard ; elle aurait au moins aimé connaître l’heure (elle avait quitté Anima en fin d’après-midi, mais il devait y avoir un décalage horaire avec Babel). La touffeur ambiante commençait à lui donner soif.

			Ophélie croisa le regard de son reflet dans une vitre cassée qui était posée à même le mur. Elle considéra un instant ses lunettes colorées, sa longue tresse noueuse, son écharpe remuante et l’évidence la frappa :

			– Je me ressemble beaucoup trop.

			Ophélie avait eu du mal à convaincre la tante Roseline de ne pas l’accompagner, lui expliquant encore et encore qu’elles auraient trop attiré l’attention à deux. Mais si quelqu’un la reconnaissait malgré tout ?

			Elle se mit à ronger les coutures de ses gants de liseuse. D’un point de vue théorique, il était peu probable que Dieu eût devancé sa venue sur Babel. Elle avait remonté cette piste-là à partir de tout petits indices : les mimosas dorés, le soldat sans tête et l’ancienne école. C’étaient ces trois visions, provoquées par la lecture du Livre de Farouk, qui l’avaient guidée jusqu’ici.

			Trois visions dont Ophélie n’avait parlé qu’à Thorn.

			D’après son travail de documentation, et sauf erreur de sa part, c’était sur Babel que toute l’histoire avait commencé. La grande histoire : celle des esprits de famille, des Livres, de Dieu et de la Déchirure. Peut-être Ophélie aurait-elle pu percer ces mystères-là en suivant Archibald dans sa quête, mais elle n’aurait eu aucune chance de trouver Thorn sur Arc-en-Terre. Non, s’il était arrivé aux mêmes déductions que les siennes et qu’il avait réussi à quitter le Pôle – deux choses dont Ophélie l’estimait parfaitement capable, il s’était forcément rendu à Babel.

			Elle cessa brusquement de grignoter ses gants, se rappelant soudain qu’elle n’en avait plus qu’une seule paire.

			– Il n’empêche que je me ressemble trop, répéta-t-elle en secouant ses lunettes pour dissiper leur coloration.

			À présent que les Doyennes l’avaient laissée s’échapper, Dieu en serait vite informé. S’il avait implanté des Tuteurs sur Babel, ce qui était plus que certain, ils allaient sans doute recevoir un avis de recherche avec un signalement précis. Ophélie allait devoir jouer serré pour passer inaperçue. Elle ne pouvait cesser d’être myope ni petite, mais pour le reste…

			Elle fouilla le local et trouva sans mal des cisailles pour la taille des haies. D’un geste décidé, elle coupa maladroitement sa tresse qui retomba sur le sol avec la lourdeur d’une botte de foin. Ophélie observa le résultat dans la vitre cassée et eut l’impression de se retrouver avec une colonie de points d’interrogation dressés sur la tête. Ses cheveux, délivrés de leur poids, s’étaient mis à boucler dans tous les sens. Elle les avait laissés pousser depuis l’enfance mais, curieusement, lorsqu’elle jeta cette partie d’elle-même dans un sac de mauvaises herbes, elle ne ressentit rien de particulier. Rien, hormis une soudaine impression de légèreté. À croire que ce n’étaient pas ses cheveux qu’elle venait de couper, mais le cordon qui l’enchaînait à son ancienne vie.

			Elle dissimula ensuite son manteau sous une pile de tabliers ; si c’était bien l’été sur Babel, elle n’en aurait pas besoin. Alors qu’Ophélie dénouait son écharpe, celle-ci lui opposa une furieuse résistance.

			– Tu es trop reconnaissable. Ne sois pas bête, je ne t’abandonne pas ici. Tu resteras avec moi, dans le sac.

			Ophélie fit sauter les attaches de la besace que Renard lui avait donnée. Elle contenait des biscuits secs, un siphon d’eau gazeuse et plusieurs affaires glissées par la tante Roseline. En fourrant l’écharpe dans le sac, la jeune fille fit tomber les faux documents d’identité qu’Archibald avait fabriqués pour elle à la Rose des Vents – il y avait là-bas de quoi falsifier vraiment n’importe quoi.

			– Je m’appelle Eulalie, récita Ophélie en examinant ses papiers. Je suis animiste au huitième degré et je n’ai jamais mis les pieds sur mon arche d’origine.

			Ce serait crédible tant qu’elle éviterait d’entrer dans les détails. Elle tenait de son grand-oncle qu’elle avait quelques cousins éloignés disséminés sur d’autres arches.

			Elle eut aussitôt une pensée coupable pour les membres de sa famille. Elle les avait tous quittés sans un mot d’explication. Elle espérait quand même qu’ils n’étaient pas trop en train de s’inquiéter.

			– Je m’appelle Eulalie, répéta pensivement Ophélie.

			Pourquoi Eulalie ? Quand Archibald lui avait demandé de se choisir un nouveau nom, c’était celui-là qui lui était spontanément venu à la bouche. Plus elle y réfléchissait, plus elle jugeait son choix malavisé. La sonorité de ce nom était beaucoup trop proche du sien.

			Ophélie se chercha une position plus confortable entre deux sacs de graines. Et Thorn ? songea-t-elle en fermant les paupières. Avait-il réussi à se recréer une identité après son évasion ? Vivait-il au moins dans des conditions décentes ? Mangeait-il à sa faim, lui qui avait si peu d’appétit ?

			Elle tressaillit quand un éclat de lumière la frappa en plein visage. Elle s’était assoupie sans même s’en apercevoir. S’abritant les yeux, elle vit, dans l’entrebâillement de ses doigts, le guide mécanique sortir de l’abri. Le soleil se déversait en trombe par la porte. Ophélie attrapa sa besace et s’avança dans la lumière. À peine posa-t-elle un pied dehors que la chaleur lui coupa le souffle. En redescendant, le brouillard avait levé le voile sur une jungle de couleurs, un mélange inextricable de verdure et de fontaines, d’humus et de fruits, d’oiseaux et d’insectes.

			Si la beauté sauvage des jardins botaniques était spectaculaire, Ophélie n’en profita pas longtemps : assaillie d’odeurs inhabituelles, elle fut secouée par une crise d’éternuements qui se prolongea tandis qu’elle suivait le guide mécanique au milieu des fougères. Même sans manteau, elle suffoquait. L’air moite lui collait à la peau et trempait sa robe de transpiration. Elle était loin, la grisaille hivernale d’Anima !

			Ophélie aperçut à travers les hautes herbes d’étranges silhouettes de marsupiaux qu’elle n’avait jamais vus ailleurs que dans des livres. Les cris des singes, dans les feuillages, ne ressemblaient à rien de ce qu’elle connaissait.

			– Où se trouve la sortie ? demanda-t-elle au guide mécanique.

			– LA VISITE DES JARDINS BOTANIQUES DE POLLUX COMMENCE À L’ARBORETUM, répondit-il en marchant droit devant lui. RESTEZ GROUPÉS, S’IL VOUS PLAÎT.

			Ophélie décida de lui fausser compagnie. Pendant qu’elle cherchait son chemin, elle croisa d’autres mannequins qui débroussaillaient des haies et frottaient la mousse sur les dalles des allées, ne s’arrêtant que pour huiler leurs articulations. Chaque fois qu’elle les interrogeait, ils lui répondaient « QUI VEUT ALLER LOIN MÉNAGE SA MONTURE » ou encore « TOUS LES CHEMINS MÈNENT À BABEL », ce qui ne l’aidait pas tellement. Il devait bien y avoir des Babéliens qui n’étaient pas des automates, non ?

			Ophélie monta des escaliers en pierre d’où s’écoulaient des flots de bougainvillées. Plus elle prenait de la hauteur, plus elle mesurait l’ampleur du parc. Il se déclinait en plusieurs étages et chacun d’eux était une véritable symphonie de plantes, d’arbres, de fleurs et de fruits. Dans les étages inférieurs, des lambeaux de brouillard s’accrochaient encore aux palmiers.

			Il lui paraissait incroyable de penser que, la veille encore, elle traînait en chemise de nuit dans sa chambre. Elle avait passé tellement de temps immobile, à ne mettre le nez dehors que pour chercher des croissants pour le petit déjeuner familial chez le boulanger du quartier, que ses muscles la tiraillaient déjà.

			Ce qui la préoccupait davantage, c’était l’absence de mimosas. Le passé de Dieu était, d’une façon ou d’une autre, associé à cet arbre. Ophélie n’en avait en fait jamais croisé un seul de sa vie, mais, depuis qu’elle en avait eu la vision, elle s’était documentée. Les mimosas étaient reconnaissables à leurs grappes de fleurs dorées et ils ne poussaient que sur très peu d’arches. Si le manuel de géographie n’avait pas raconté de bêtises, Babel aurait dû être de celles-là.

			Ophélie finit par trouver les grilles des jardins botaniques, aussi majestueuses que celles d’un palais oriental. En les franchissant, elle eut l’impression de quitter un monde pour un autre. Un pont large comme un boulevard reliait les jardins à un marché public. Là-bas, une foule immense ondoyait à la façon d’un fleuve entre les tentes des étals. Des éléphants et des girafes dominaient l’essaim d’hommes, de femmes et d’automates, à croire que tout ceci était la plus naturelle des cohabitations.

			La fête des Tocantes lui paraissait soudain bien anodine !

			À peine s’engagea-t-elle sur le pont que les effluves des épices lui firent tourner la tête. Éblouie par le soleil, déjà haut dans le ciel, elle promena son regard autour d’elle. Sa main s’agrippa instinctivement à la bandoulière de sa besace : le pont sur lequel elle se tenait enjambait le vide. Ophélie avait lu dans son manuel de géographie que Babel était éclatée en plusieurs arches mineures, mais cela ne l’avait pas préparée au spectacle qui se déployait devant elle. Une multitude d’îles flottantes baignaient dans une mer de nuages à la blancheur incroyable. Certaines avaient une taille suffisante pour accueillir une ville. D’autres à peine la place d’y construire une maison. Toutes arboraient une architecture mêlée de végétation, comme si les plantes et les pierres étaient imbriquées les unes dans les autres. Les arches mineures les plus proches étaient reliées entre elles par un entrelacs de ponts et d’aqueducs ; les plus éloignées étaient desservies par des machines volantes qu’Ophélie aurait été bien en peine d’identifier et qui ressemblaient à des trains ailés.

			Ophélie se plongea corps et biens dans la foule. Elle fut aussitôt assaillie par la criée des marchands et vit défiler des étoffes, des bijoux, des lentilles, des fèves, des œufs, des piments, des melons, des pastèques, des mangues, des bananes et toutes sortes de produits dont elle ignorait le nom ; son estomac lui fit sentir qu’il lui faudrait bientôt se soucier de trouver un repas.

			– Pourriez-vous m’indiquer cet endroit, s’il vous plaît ? demanda-t-elle en montrant sa carte postale à tous ceux qu’elle croisait.

			Sa petite voix étant engloutie par le brouhaha ambiant, elle posa sa question de plus en plus fort sans jamais obtenir de réponse. Est-ce que les gens ne l’ignoraient pas délibérément ? Ils continuaient de regarder droit devant sans jamais baisser les yeux vers elle.

			Décontenancée, Ophélie s’approcha d’une fontaine où des flamants roses trempaient leurs échasses. Elle humecta un mouchoir pour se rafraîchir le visage et avala une gorgée d’eau gazeuse. Là, assise sur la bordure de la fontaine, sa main caressant l’écharpe au fond du sac, elle prit un moment pour observer attentivement le marché. La diversité des peaux, des morphologies et des accents était celle d’une population cosmopolite : il n’y avait pas ici une, mais plusieurs familles. Pourtant, ils ne semblaient tous former qu’un seul peuple où Ophélie tenait le rôle d’intruse.

			Elle décida de ne pas s’attarder plus longtemps sur cette place. Une patrouille d’hommes et de femmes était en train de fendre la foule. Ils portaient une cuirasse par-dessus leurs tuniques, et leurs casques à pointe, prolongés de couvre-nuques, leur conféraient une allure militaire. Ils posaient autour d’eux des regards qui, sans se vouloir menaçants, étaient des plus troublants : leurs prunelles brillaient comme de l’or. Cet éclat surnaturel trahissait leur pouvoir familial, une vue perçante à laquelle même une mouche n’aurait pu échapper.

			Ophélie préférait ne pas avoir affaire à eux. Tout ce qui était proche de l’autorité était susceptible de l’être de Dieu. Elle traversa le marché dans le sens opposé et avisa un tramway à air comprimé qui était sur le point de partir. Il était tapissé d’affiches publicitaires où figurait un soleil avec le mot « LUX » écrit en majuscules. Les citadins entraient en pointant des tickets dans un horodateur. Ophélie vérifia qu’il n’y avait aucun contrôleur, puis se dépêcha de monter à son tour. Elle n’eut pas le temps de reprendre son souffle qu’un passager se leva de son siège pour la repousser doucement sur le trottoir.

			– N’y voyez rien de personnel, miss, s’excusa-t-il d’un ton poli. Vous n’avez pas pointé, vous ne respectez pas les codes, je ne fais que mon devoir de citoyen.

			– Écoutez, je dois absolument me rendre là-bas, expliqua Ophélie en brandissant sa carte postale. Pourriez-vous au moins me dire comment…

			La porte se referma automatiquement, mettant un terme à la conversation. Le dépit d’Ophélie se transforma en affolement quand elle se sentit partir en même temps que le tramway. La bandoulière de sa besace s’était coincée dans la portière ! Elle tira de toutes ses forces sur son sac, trébucha en avant, fut traînée le long du trottoir jusqu’à ne plus pouvoir faire autrement que lâcher prise.

			– Non ! souffla-t-elle en voyant le tramway s’élancer sur les rails en ballottant son sac.

			L’écharpe était restée à l’intérieur.





LE TAC-SI


			Ophélie avait longé les rails en courant à toutes jambes. Trempée de sueur, couverte d’égratignures et gênée par un point de côté, elle avait les poumons en feu. Après un pont et quelques rues, la voie ferrée bifurquait. Quel aiguillage avait emprunté le tramway ? Par où était-il parti ? Elle tourna son regard dans tous les sens, à la recherche d’une indication. Il n’y avait que des citadins, des omnibus, des pousse-pousse, des bicyclettes, des animaux et des automates qui circulaient dans un capharnaüm étourdissant. Lorsqu’elle releva ses lunettes, Ophélie fut prise de vertiges. Le quartier entier était conçu comme un escalier colossal dont chaque marche accueillait une nouvelle rue envahie par la foule et les jardins.

			Malgré l’effervescence, Ophélie se sentait seule comme jamais. Comment allait-elle retrouver son écharpe ? Comment arriverait-elle jusqu’à Thorn ? Comment avait-elle pu croire un instant qu’elle était prête à se lancer seule dans une telle expédition ? La tante Roseline, Archibald, Gaëlle et Renard lui avaient tous recommandé d’attendre un peu avant de se précipiter, mais elle n’avait écouté que son impatience.

			– S’il vous plaît, apostropha-t-elle un pousse-pousse. Je cherche le tramway qui vient du marché.

			Elle s’était adressée au conducteur, mais elle s’aperçut, quand il baissa vers elle une tête sans visage, qu’il s’agissait d’un mannequin. Sa passagère, qui somnolait sous l’auvent du véhicule, répondit à sa place d’une voix endormie :

			– Vous devriez poser vos questions à un guide, jeune fille.

			– Un guide ?

			La passagère entrouvrit une paupière, et son nez bombé, où étincelait un anneau, aspira soudain l’air comme si elle essayait de flairer Ophélie à distance.

			– Un guide public de signalisation. Vous en trouverez un à chaque carrefour. Et comme vous n’êtes visiblement pas d’ici, je me permets un conseil : habillez-vous convenablement.

			Ophélie regarda le pousse-pousse s’éloigner. Sa petite robe grise n’était pas de la première fraîcheur, soit, mais ce n’était pas non plus comme si elle se promenait nue. Elle aperçut, au milieu du carrefour, une grande statue-automate dont les huit bras pointaient dans différentes directions : ce devait être ça, le guide public de signalisation.

			– Euh… le dépôt des tramways ? lui demanda Ophélie.

			Comme elle n’obtenait pas de réponse, elle remarqua un remontoir semblable à celui d’une boîte à musique incorporé dans le socle de la statue. Elle libéra le mécanisme envahi par les plantes et le tourna plusieurs fois.

			– POSEZ-MOI UNE QUESTION, déclara la statue.

			– Le terminus du tramway du marché ?

			– LA CHANCE SOURIT AUX AUDACIEUX.

			– Les objets perdus ?

			– UNE BONNE JOURNÉE COMMENCE PAR UNE BONNE NUIT.

			– La XXIIe Exposition interfamiliale ?

			– UN TIENS VAUT MIEUX QUE DEUX TU L’AURAS.

			– Merci quand même.

			Ophélie s’adossa au socle de la statue, découragée. Ses seules possessions étaient désormais la montre de Thorn et la vieille carte postale. Elle n’avait plus ni papiers d’identité, ni affaires de rechange et sa pauvre écharpe se retrouvait livrée à elle-même dans cette ville incompréhensible.

			Et si quelqu’un trouvait le sac ? se demanda Ophélie en frottant furieusement ses paupières. Et si ce quelqu’un le remettait à la garde familiale de Pollux ? Et si Dieu apprenait qu’une écharpe animée avait été localisée sur Babel ?

			À peine venait-elle d’arriver qu’Ophélie avait l’impression d’avoir déjà compromis toutes ses chances.

			– Si j’en juge par votre réaction, l’expérience a été plutôt décevante.

			Elle remit ses lunettes en place, tout étonnée d’entendre une voix humaine lui adresser la parole. Un adolescent se tenait assis juste en face d’elle, accoudé à un fauteuil de bois sculpté, à l’abri d’une grande ombrelle. La blancheur éclatante de ses habits faisait ressortir le bronze de sa peau. Il émanait de lui une étrangeté qu’Ophélie eut du mal à définir. En vérité, il aurait paru davantage à sa place dans un salon de thé qu’au milieu de la voie publique. Il observait Ophélie avec une telle curiosité qu’il n’accordait aucune attention au torrent de citadins autour de lui.

			– Le guide public de signalisation, finit-il par expliquer en désignant la statue-automate. Vous devez lui donner l’adresse exacte de votre destination, sinon il ne vous comprendra pas. Et sans vouloir vous offenser, miss, je crois que votre accent est un peu trop prononcé pour lui.

			L’adolescent s’exprimait lui-même avec l’accent caractéristique de Babel, qui était un mélange de musicalité et de distinction. Tout était douceur chez lui : ses yeux d’antilope, ses longs cheveux au noir soyeux, les traits fins de sa figure, jusqu’à l’étoffe satinée de ses habits. Ophélie le devançait probablement en âge mais, en cet instant, elle se sentit comme une enfant devant lui.

			– J’ai perdu mon sac et mes papiers, dit-elle d’une voix enrouée dont elle ne fut pas fière. Je ne sais pas quoi faire. C’est la première fois que je viens à Babel.

			L’adolescent se tourna malaisément sur son fauteuil et Ophélie fut à nouveau frappée par cette étrangeté indéfinissable qui se dégageait de lui.

			– Prenez ce boulevard, longez-le jusqu’au bout et traversez le pont, dit-il en pointant vers l’est. De là, vous apercevrez un très grand édifice qui ressemble à un phare : une fois que vous l’aurez repéré, vous ne pourrez plus vous perdre.

			– Et cet édifice, c’est quoi exactement ?

			L’adolescent esquissa un sourire.

			– Le Mémorial de Babel. C’est là-bas que s’est tenue la XXIIe Exposition interfamiliale. C’est bien ce que vous demandiez au guide, n’est-ce pas ? Sorry, miss, je n’ai pas pu m’empêcher de vous écouter. Mon père dit que la curiosité est un « joli défaut », mais j’ai toujours tendance à me mêler de ce qui ne me regarde pas. Et à trop parler aussi, convint-il sur un ton d’excuse, mais je tiens cela aussi de mon père. Au sujet de votre sac, je suis persuadé que vous le retrouverez bientôt. L’honnêteté est un devoir civique sur Babel.

			Ophélie fut envahie de gratitude. Ce jeune homme lui avait redonné tout son courage.

			– Merci, monsieur.

			– Ambroise. Sans le monsieur, miss.

			– O… Eulalie. Merci, Ambroise.

			– Bonne chance, miss.

			Il marqua une hésitation, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis il se ravisa. Ophélie traversa le carrefour à contre-courant, sous les exclamations outragées des cyclistes et des pousse-pousse, mais elle ne put retenir un regard en arrière. Elle avait la sensation d’être passée à côté d’un détail important. Elle comprit ce que c’était en voyant Ambroise manœuvrer péniblement son fauteuil.

			C’était un fauteuil roulant. Et il s’était coincé entre les pavés.

			Ophélie revint aussitôt sur ses pas, provoquant une nouvelle vague de mécontentement, et s’appuya de tout son poids sur le fauteuil pour en dégager la roue. Ambroise leva vers elle un regard surpris, la croyant déjà loin.

			– C’est ridicule, dit-il avec un petit rire embarrassé, je me prends au piège à chaque fois. C’est à cause de ça que je ne ferai jamais un bon tac-si.

			– Un tac-si ?

			– Un tacot à siffler, miss. Tout ce qui peut rouler et prendre un passager. Vous n’en avez pas chez vous ?

			Comme Ophélie se contentait d’un hochement de tête évasif, Ambroise la considéra avec un regain de curiosité.

			– Je vous ai aidée. Vous m’avez aidé. Nous sommes amis.

			Cette déclaration fut si spontanée qu’Ophélie ne put s’empêcher de serrer la main qu’il lui tendait. Ce fut à cet instant précis qu’elle sut en quoi résidait l’étrangeté de cet adolescent : il avait un bras gauche à la place du droit, un bras droit à la place du gauche. Et à en juger par l’angle incongru de ses babouches, ses jambes étaient pareillement inversées. C’était le handicap le plus insolite qu’Ophélie avait jamais vu chez quelqu’un – à croire qu’Ambroise avait été lui aussi victime d’un accident de miroir.

			– Si vous voulez bien de moi comme chauffeur, Miss Eulalie, montez !

			Il tourna une manivelle intégrée à son fauteuil, produisant un long cliquetis de rouages. Ophélie se jucha maladroitement sur le marchepied arrière et faillit en tomber dès qu’Ambroise baissa le frein à main, propulsant le fauteuil en avant. Elle sentit défiler sous elle tous les pavés de la route. À plusieurs reprises, il lui fallut mettre pied à terre et déloger elle-même les roues des malformations, pendant qu’Ambroise remontait les ressorts de son fauteuil à coups de manivelle. La grande ombrelle, mal fixée au dossier, grinçait bruyamment au gré du vent et recouvrait la voix douce d’Ambroise qui faisait la conversation. Ce fut un voyage plutôt inconfortable, mais Ophélie cessa d’y penser à la seconde où le fauteuil s’engagea sur un pont entre deux arches et qu’Ambroise lui désigna le lointain de sa main inversée.

			Entre l’infinité du ciel et la mer de nuages, une immense tour en spirale coiffée d’un dôme en verre se dressait sur un îlot flottant qui avait à peine la place de l’accueillir ; un versant entier de l’édifice débordait sur le vide, mais l’équilibre architectural était si parfait que l’ensemble tenait debout envers et contre tout.

			– Le Mémorial de Babel, commenta Ambroise. C’est notre plus vieux monument, la moitié date de l’ancien monde. L’adage dit que toute la mémoire de l’humanité y repose.

			« La mémoire de l’humanité », répéta Ophélie en son for intérieur. À la pensée que Thorn s’était peut-être rendu là-bas, elle sentit comme un tambour dans sa poitrine. Elle s’inclina par-dessus le dossier pour se faire entendre d’Ambroise dont elle ne voyait que des ondulations de cheveux noirs.

			– La moitié seulement ?

			– Une partie de la tour s’est effondrée avec la Déchirure, mais elle a été reconstruite par LUX il y a des siècles. J’aime bien aller au Mémorial, on y trouve des milliers d’ouvrages ! Je raffole des livres, pas vous ? Je pourrais passer mes journées à en lire, sur n’importe quel sujet. J’ai essayé d’en écrire une fois, mais je suis aussi piètre auteur que tac-si, je me perds toujours dans des digressions. N’allez pas croire que le Mémorial est une sorte de vieille bibliothèque poussiéreuse, Miss Eulalie. Il est à la pointe de la modernité avec des familiothèques, des transcendius et des fantopneumatiques ! Tout ça grâce à LUX.

			Ophélie n’avait pas la plus petite idée de ce qu’étaient des familiothèques, des transcendius et des fantopneumatiques, mais le mot « LUX » lui évoquait quelque chose. Elle se rappela alors que c’était celui qui était imprimé sur toutes les affiches publicitaires du tramway.

			– Et un soldat sans tête ? demanda-t-elle. Il y en a un ?

			Ambroise releva son levier d’un coup sec, freinant si brutalement qu’Ophélie cogna sa tête contre la sienne.

			– Vous ne devriez pas employer ce mot en public, miss, murmura-t-il en lui décochant un coup d’œil surpris par-dessus son épaule. Je ne sais pas ce qu’il en est chez vous, mais nous avons un Index ici.

			– Un Index ?

			– L’Index vocabulum prohibitorum. La liste de tous les mots qu’il est interdit de prononcer à voix haute. Tout ce qui a un rapport avec… vous savez. (Ambroise fit signe à Ophélie de se pencher davantage pour lui chuchoter à l’oreille.) La guerre.

			Ophélie se contracta de tous ses muscles. Ainsi, les tabous fixés par Dieu étaient aussi de rigueur sur Babel.

			– Je suppose que vous vouliez parler de la vieille statue, à l’entrée du Mémorial, reprit Ambroise d’un ton plus léger en remettant son fauteuil en marche. Elle est aussi ancienne que le site.

			– Et comment s’y rend-on ?

			– En tramoiseaux, miss. (Et avant qu’elle ne pût demander ce qu’était un tramoiseaux, il enchaîna :) Mais si vous voulez visiter le Mémorial ou récupérer votre sac, il faudra d’abord vous changer. On ne vous laissera entrer nulle part dans cette tenue.

			– Je ne comprends pas, dit Ophélie avec un froncement de sourcils. En quoi ma robe est-elle problématique ?

			Ambroise éclata de rire.

			– Je vous invite chez moi, miss ! Il y a deux ou trois choses qu’il faut que je vous explique.

			Le domicile d’Ambroise ne ressemblait en rien à l’idée qu’Ophélie se serait faite de la maison d’un chauffeur de tac-si. Le fauteuil roulant remonta un portique entre les colonnes duquel scintillaient des bassins de nénuphars. Plus ils pénétraient dans le domaine, plus les bruits et les odeurs de la rue se faisaient lointains. Un bataillon de mannequins, en livrée de domestique, vint à leur rencontre et leur ouvrit les hautes portes de la demeure. La fraîcheur qui régnait à l’intérieur arracha un soupir de bien-être à Ophélie ; la peau de sa nuque, dégagée par sa nouvelle coupe de cheveux, était bouillante.

			Elle descendit du marchepied, puis posa un regard déconcerté sur l’atrium. Statues et automates, tables de marbre et appareils de téléphonie, plantes grimpantes et lampes électriques se côtoyaient dans un singulier assortiment de distinction antique et de technologie moderne. Cet endroit résumait à lui seul l’ambiance anachronique de toute la ville.

			– C’est ici que vous vivez ?

			– Moi et mon père. Surtout moi, en fait. Mon père n’est pas souvent à la maison.

			Ce disant, Ambroise désigna un portrait en pied qui trônait sur le mur principal. Il représentait un homme doté de longs cheveux blancs et de petites bésicles roses où pétillait un regard plein de malice.

			– C’est Lazarus, le fameux arches-trotteur, reconnut Ophélie. Cet homme est votre père ? Je l’ai rencontré une fois.

			– Je ne suis pas surpris. Tout le monde connaît mon père et mon père connaît tout le monde.

			Elle nota qu’il y avait plus de mélancolie que de fierté dans le sourire qu’Ambroise destina au tableau. Il ne devait pas être facile de trouver sa place dans une vie aussi remplie que celle de ce père-là.

			– Et vous n’avez pas d’autres parents ici ?

			– Ni proches ni amis. Aucun qui ne soit un automate, du moins.

			Ophélie observa les majordomes mécaniques qui étaient occupés à démonter, plutôt malhabilement, l’ombrelle du fauteuil roulant. Elle essaya de s’imaginer en train de grandir au milieu de ces corps sans visage dont les ventres laissaient parfois échapper un « LA CONSTANCE EST LA BASE DES VERTUS » ou un « LA TARTINE TOMBE TOUJOURS DU CÔTÉ QUI EST BEURRÉ ».

			– J’ai dit à mon père que les dictons n’étaient pas du meilleur effet, soupira Ambroise, mais il est têtu comme un dromadaire.

			– Il est l’inventeur des automates de la cité ? s’étonna Ophélie. Je savais qu’il les commercialisait, mais j’ignorais qu’il les avait conçus.

			– C’est un sans-pouvoirs, mais ce n’en est pas moins un génie. Mon père ne doit son statut de citoyen qu’à son seul mérite.

			– Votre famille est sûrement très importante.

			Ambroise fronça les sourcils, comme s’il éprouvait des difficultés à comprendre Ophélie.

			– C’est mon père qui est important, et encore, il est loin de l’être autant que les Lords de LUX. Mais pourquoi, moi, le serais-je ? Je n’ai pas réussi à trouver mon utilité pour la cité. Je ne suis qu’un entretenu.

			Il avait prononcé ce mot avec une honte qui laissait assez clairement entendre combien c’était déshonorant. Il élança son fauteuil entre les colonnes intérieures et, avec un entrain forcé, continua à parler sans reprendre son souffle, comme s’il voulait remplir de sa voix les grands espaces vides de sa demeure :

			– Avant d’être tac-si, j’ai essayé toutes sortes de petits boulots qui se sont à chaque fois soldés par un échec. Je ne suis pas un manuel, voyez-vous. Même taper sur une machine à écrire est d’une atroce complexité pour moi. Je me dis souvent que, si j’avais été un Fils de Pollux, j’aurais au moins eu à ma disposition un sens surdéveloppé. Si là, maintenant, un bon génie me demandait ce que je voudrais être, je répondrais sans hésitation : un Visionnaire ! Ce doit être passionnant de voir des microbes à l’œil nu, vous ne pensez pas ? Ou alors un Acoustique. C’est extraordinaire tout ce qu’on peut apprendre du monde qui nous entoure rien qu’avec des ultrasons. Même être un Olfactif, un Tactile ou un Gustatif ne m’aurait pas déplu, mais non, il a fallu que je me retrouve avec les mains à l’envers. Mon père me répète sans arrêt que ma seule existence fait de moi quelqu’un de très important pour la cité. Il est bien le seul à le penser.

			Tandis qu’Ophélie suivait Ambroise, un peu étourdie par son bavardage, elle comprenait de moins en moins cette société où il était bien vu d’expulser une étrangère d’un tramway, mal vu de subvenir aux besoins de son enfant et indifférent à tout le monde qu’une jeune fille se rendît seule au domicile d’un jeune homme. Il lui semblait que ni le Pôle, ni Anima, ni ses manuels ne l’avaient réellement préparée à Babel. Ce monde répondait à des règles tout à fait différentes de celles qu’elle connaissait.

			Cette impression se mua en certitude lorsque Ambroise l’introduisit dans une élégante garde-robe et ouvrit les volets sculptés des armoires, adaptées à la hauteur de son fauteuil. Tous les habits, impeccablement pliés, étaient aussi blancs que ceux qu’il portait.

			– Ce que vous devez comprendre, Miss Eulalie, c’est qu’ici les gens sont exactement ce à quoi ils ressemblent. Nous avons, au même titre qu’un code civil et un code pénal, un code vestimentaire très strict. Mon père et moi-même, par exemple, sommes tenus par la loi de porter du blanc. C’est la non-couleur des sans-pouvoirs. Êtes-vous une sans-pouvoirs ?

			– Euh… je suis animiste. Au huitième degré, ajouta Ophélie avec une pensée pour le faux certificat d’identité qu’elle avait perdu.

			– Au huitième degré ? Avec un pouvoir familial aussi dilué, vous pourrez porter du blanc aussi. Vous êtes menue, mais je ne suis pas très grand non plus. Mes vêtements seront presque à votre taille.

			– Parce qu’il sera moins choquant pour moi de porter des habits d’homme ?

			Ambroise, qui était en train de déplier une longue tunique blanche, releva un regard interloqué vers Ophélie avant de se fendre d’un sourire en coin.

			– Excusez-moi, je ne suis pas comme mon père, qui connaît les us et coutumes des autres arches. Nous ne faisons pas de différence entre les sexes ici. J’en déduis que chez vous les hommes ne portent pas de tenues comme la vôtre ?

			Ophélie se fit violence pour ne pas imaginer Thorn en petite robe grise.

			– Non, effectivement.

			– C’est intéressant. Cela étant, Miss Eulalie, le principal problème avec votre robe est que son modèle ne figure pas dans notre code vestimentaire. Ne pas respecter ce code en public est interprété comme un acte de provocation. Ce qui est évidemment très mal perçu.

			Ophélie haussa les sourcils. Elle n’aurait jamais imaginé que cette antiquité qui la boutonnait des chevilles jusqu’au menton la ferait un jour passer pour une mauvaise fille.

			– La composition vestimentaire varie selon l’âge, la profession et l’état civil, poursuivit Ambroise en fouillant ses armoires. Les citoyens ne portent pas les mêmes couleurs que les non-citoyens, par exemple.

			– Les non-citoyens, répéta Ophélie qui se rappelait avoir lu un passage là-dessus dans son manuel géographique. Ce sont ceux qui vivent à Babel, mais qui ne descendent pas de Pollux ?

			– Ce n’est plus vraiment exact, dit Ambroise avec un sourire indulgent. Les Fils de Pollux sont citoyens d’office, en effet. Ils peuvent voter, élire et être élus. Mais il est aussi possible de devenir citoyen par le mérite, comme mon père. Ça, c’est depuis que Babel a conclu des alliances commerciales avec les autres arches. Vous avez dû le remarquer dans la rue, il y a plein de familles différentes qui vivent ici : des Florins, des Totémistes, des Cyclopéens, des Alchimistes, des Héliopolitains ! Des sans-pouvoirs, ajouta-t-il, du bout des lèvres cette fois. Nous sommes les « Filleuls d’Hélène ». Lady Hélène n’ayant jamais pu avoir de descendance, elle est devenue la marraine attitrée de tous ceux qui ne sont pas des Fils de Pollux. Elle sera aussi la vôtre tant que vous resterez à Babel.

			Ophélie espérait bien que non. La dernière fois qu’elle avait été la pupille d’un esprit de famille, ça avait failli lui coûter la vie.

			– Pour revenir à nos habits, dit Ambroise en se replongeant dans son armoire, vous devez comprendre que chaque ornement, chaque bijou, chaque accessoire ajoute des strates de significations très précises. C’est un langage à part entière ! Si votre séjour à Babel doit se prolonger, je vous conseille de parfaitement le maîtriser pour éviter les malentendus. Prenez garde, la police vestimentaire effectue régulièrement des contrôles.

			Ophélie, qui s’était toujours affublée du premier vêtement lui tombant sous la main, devrait fournir de sérieux efforts si elle voulait se fondre dans le décor de Babel.

			– Et que se passe-t-il si on s’habille différemment de ce qui est prévu par le code ?

			– On doit verser une amende à la cité. Plus l’infraction est grave, plus l’amende est lourde.

			Elle renversa la pile de vêtements qu’Ambroise avait amoncelée dans ses bras. Il était navrant de constater que, même sans avoir les mains à l’envers, elle était la plus maladroite des deux.

			– Restez chez moi pour la nuit, proposa le chauffeur de tac-si en voyant la lumière décliner à travers les croisées. Nous nous mettrons à la recherche de votre sac à la première heure demain matin.

			– Et le Mémorial ? Ne serait-il pas possible d’y aller dès aujourd’hui ?

			Ambroise ouvrit de grands yeux dont le blanc ressortit sur la surface sombre de sa peau.

			– Il sera fermé d’ici à ce qu’on soit sur place. Cet endroit a l’air de vous tenir vraiment à cœur. Que recherchez-vous exactement ?

			– C’est personnel.

			Ophélie se reprocha son impulsivité en voyant disparaître le sourire d’Ambroise.

			– Excusez mon indiscrétion. Veuillez me suivre, miss, vous devez avoir envie de vous rafraîchir et de vous reposer. Avez-vous faim ? Accepteriez-vous de partager ma table ?

			Ophélie ramassa les vêtements répandus sur le sol, puis releva les lunettes vers le fauteuil qui roulait déjà vers la porte dans un ronronnement mécanique.

			– Ambroise ?

			– Miss ?

			– Pourquoi m’aidez-vous ?

			Les roues du fauteuil s’immobilisèrent brusquement, crissant sur le marbre en damier, mais Ambroise ne se retourna pas. De là où elle se tenait, Ophélie put voir ses mains inversées se contracter sur les accoudoirs.

			– Parce que vous n’êtes pas un automate.





LA MÉMOIRE


			Ophélie ne dormait pas. Elle ouvrait et refermait la montre de Thorn sans la regarder, juste pour entendre le cliquetis familier du couvercle.

			Tac tac. Tac tac. Tac tac.

			Recroquevillée sur elle-même, elle avait rejeté tous les draps du lit et écarquillé ses yeux myopes sur les taches de lumière qui scintillaient dans l’entrebâillement de la moustiquaire, incapable de déterminer où commençaient les étoiles et où finissaient les lampadaires. La brise s’engouffrait par la fenêtre, diffusant dans la chambre le parfum frais des eucalyptus. Les stridulations des grillons ondulaient à la surface de la nuit.

			Tac tac. Tac tac. Tac tac.

			Ophélie tremblait. Le soleil avait brûlé la peau de son visage ; elle se sentait pourtant glacée. Le gouffre au fond de son corps prenait cette nuit des proportions vertigineuses, comme si ce n’était plus seulement Thorn qui avait disparu de sa vie, mais un morceau d’elle-même. Elle sentait l’air nocturne sur sa nuque, là où il y avait avant ses longs cheveux indociles, sa vieille écharpe paresseuse et parfois, en de rares occasions, la caresse un peu rude de la tante Roseline.

			Tac tac. Tac tac. Tac tac.

			Et si Ophélie s’était trompée d’arche ? S’il n’y avait aucun rapport entre la statue décapitée du Mémorial et le soldat sans tête de sa vision ? Si la seule piste qu’elle détenait était une impasse ?

			Tac tac. Tac tac. Tac tac.

			Elle ne dormait toujours pas quand l’aube fit pâlir le ciel et bourdonner la végétation, mais la lumière du jour lui rendit sa détermination.

			– Je vais récupérer mon écharpe, enquêter au Mémorial et trouver un gagne-pain, déclara-t-elle au miroir de sa chambre.

			Elle passa les doigts dans ses boucles qui avaient doublé de volume pendant la nuit, formant une auréole sauvage autour de son visage. Le soleil de Babel avait rendu ses joues écarlates.

			Enfiler ses nouveaux vêtements lui réclama beaucoup de persévérance malgré l’assistance d’un domestique mécanique. Il lui fallut plier et enrouler une longue toge par-dessus sa tunique de façon à faire passer un pan entre les jambes et dégager une épaule. Une fibule, un serre-taille et une ceinture permettaient de maintenir l’ensemble en place, mais Ophélie avait l’impression qu’au premier faux mouvement tout cet équilibre de tissu serait rompu et retomberait à ses pieds.

			Elle se sentit plus gauche que d’habitude quand elle rejoignit Ambroise sous le portique de l’entrée. Abandonné contre le dossier de son fauteuil, il fermait les paupières comme pour mieux accueillir l’air matinal exhalé par les bassins de nénuphars. Le vent faisait onduler le voile de son turban. Son profil doré, aux longs cils, était d’une telle délicatesse qu’il faisait oublier l’étrange difformité de son corps. Il n’ouvrit pas tout de suite les yeux lorsqu’Ophélie s’approcha de lui, mais ses lèvres se pli