Main La passagère du vent

La passagère du vent

,
EDEN2249830
Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 624 KB
Download (epub, 624 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Passe-miroir

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 5.91 MB
2

La Part du père

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 2.19 MB
ALONSO CUETO





LA PASSAGÈRE

DU VENT



roman



Traduit de l’espagnol (Pérou)

par Aurore Touya





GALLIMARD





À Francisco Lombardi, raconteur d’histoires





Intillay killallay kanchay

kamullaway, tullaypim

purichkani mamallayta, taytallayta.



(Soleil et lune, éclairez-moi / j’avance dans l’obscurité / je cherche ma mère et mon père)

Couplet du carnaval de Cayara.

Texte original et traduction cités

par Kimberly Theidon dans

Entre prójimos



Mémoire éclairée, galerie où erre l’ombre de ce que j’attends.

ALEJANDRA PIZARNIK,

Árbol de Diana





I





Le jour où Ángel décida de quitter l’armée, il remarqua que tombait une bruine dense et tendre, ce qu’il prit comme un signe d’approbation de la ville. Il allait déposer les armes, et Lima célébrait cela en revêtant son doux manteau gris.

Il avait effectué son service militaire sous un soleil de plomb, dans une garnison aux alentours d’Ayacucho. Évidemment, il préférait ne pas se rappeler ce qui s’y était passé. À son retour, à peine arrivé à la caserne de Chorrillos à Lima, il comprit qu’il ne pourrait vivre ainsi un jour de plus.

Dans les bureaux de l’armée, Ángel apprit qu’une petite pension lui serait accordée en échange des années de service. Il décida qu’il valait mieux y renoncer. Il se serait senti coupable de recevoir cet argent, sans trop savoir pourquoi. Cette décision le contraignit à présenter des documents supplémentaires et à rédiger une lettre tout spécialement.

Il fit les démarches pour démissionner au guichet d’un bâtiment vert, auprès d’un homme portant une chemise en flanelle et des bretelles. Les rendez-vous se déroulaient selon un ordre précis. Tout d’abord, le type ne le regardait pas lorsque Ángel le saluait. Puis il examinait les papiers, les tenant entre ses doigts aux ongles abîmés. Enfin, il y ajoutait quelques mentions à l’encre noire. Parfois, l’homme suivait chaque ligne du doigt et prenait son temps pour arriver au bout. Mais il apposait toujours tous les tampons et les signatures relevant de « l’obligation;  légale ».

Le dernier jour, celui de la remise des documents au guichet, Ángel observa de près tous les gestes du fonctionnaire. Il le vit ouvrir un tiroir, en sortir un bristol portant l’emblème de l’armée péruvienne, y noter en bleu quelques phrases et émettre un grognement courtois tout en regardant le sol. L’homme lui tendit finalement la feuille de papier certifiant son départ volontaire de l’armée.

— Merci, lui dit Ángel.

Il avait maintenant quitté l’armée. Cette après-midi, en sortant du bâtiment, il tomba sur les voitures qui filaient sur l’avenue comme si elles étaient folles de joie. Il se dit qu’il devrait monter à bord de l’une d’elles pour s’enfuir. Il descendit l’escalier quatre à quatre. Il voulait le dire de nouveau. Il avait quitté l’armée. Il avait envie d’aller au restaurant, de trinquer ou d’engloutir un lomo saltado, le traditionnel bœuf sauté, de préférence surmonté d’un œuf au plat, mais il ne savait pas avec qui.

Ce soir-là, il s’assit dans un bar de Miraflores et commanda plusieurs plats. Il était attablé au centre de la pièce, au milieu de l’agitation des clients qui entraient et sortaient. Une serveuse de grande taille, aux cheveux noirs coupés court, s’occupa de lui. Elle portait un tablier à carreaux et une large ceinture lui serrait la taille, elle avait le visage espiègle d’une enfant. Au moment de passer commande, avec une moue maladroite et souriante, Ángel proposa à la serveuse de s’asseoir pour manger avec lui. Elle refusa, mais lorsque Ángel régla l’addition en y ajoutant un pourboire inhabituel, il remarqua son sourire. Il s’en contenta. Le sourire de cette inconnue suffisait pour fêter cet événement ce soir-là.

— Je n’ai jamais compris pourquoi tu es devenu soldat, lui avait souvent dit Daniel, son frère. Mais heureusement, tu n’y as pas laissé ta vie. Je n’imagine même pas comment c’était là-bas, à l’époque du Sentier lumineux.

Une fois, Ángel sut quoi lui répondre :

— J’ai rejoint l’armée à la mort de maman, tu le sais bien. Le reste, c’est arrivé comme ça. J’ai été affecté et donc, j’ai dû partir pour Ayacucho. Ça ne me paraissait pas si terrible quand je suis parti. Tu sais bien pourquoi je me suis retrouvé là-bas, dans cette garnison.

Ils dînaient ce soir-là chez Daniel et sa femme Marissa. La photo de leur mère trônait dans la salle à manger. Les enfants de Daniel, Vanessa et Jorge, apparaissaient de temps à autre pour interroger leur oncle sur sa vie du temps où il était soldat. Il leur répondait qu’un jour, il écrirait un livre à ce sujet.

— Mais comment as-tu fait pour en sortir vivant ? demanda Daniel une fois qu’ils furent seuls.

— J’essaie de l’oublier, mon frère, crois-moi. Mais parfois je le raconte à maman. Elle est au courant de tout.

— Tu parles à maman ?

— J’ai sa photo, tu sais.

— Bon, toi, tu es un peu fou, c’est pas une nouveauté. Quand quelqu’un est fou, il faut commencer par l’accepter, et ensuite on avise. Et que vas-tu faire maintenant ?

— Fous, nous le sommes tous, lui répondit Ángel. Si tu n’es pas fou, la vie n’a aucun sens. Tu le sais bien, petit frère.

Ce soir-là, ils se prirent dans les bras au moment de se quitter. Il avait un authentique attachement pour son frère, ce qui l’étonnait quelque peu.

Daniel avait toujours été le premier de la classe. En digne frère aîné, il portait sur ses épaules les qualités que leurs parents prétendaient léguer au monde. Ángel s’était toujours senti très inférieur. Quand ils étaient entrés à l’école, il avait renoncé à se mesurer à lui. Puis il avait pris soin de s’inscrire dans une autre université. Son frère avait étudié à l’École nationale d’ingénieurs, tandis que lui s’était inscrit en droit à l’université de San Marcos.

Aucun des deux ne choisit finalement une carrière en lien avec son diplôme. Daniel dirigeait une entreprise de transports et arrivait au bureau à sept heures du matin, il ne manquerait plus qu’un employé lambda arrive en même temps que lui. Ángel vendait des verres et de la vaisselle dans une boutique à proximité du marché de Surquillo. Daniel disait parfois que l’avantage avec une entreprise de transports, c’est que les minibus ne s’arrêtent jamais. Il y a toujours quelque chose à faire. Ángel en revanche menait une existence tranquille, assis dans la boutique.

Daniel était élégant, les cheveux coupés court, il portait des vêtements de couleur sobre et conduisait sa vie de famille et ses affaires d’une main ferme, comme celle d’un chauffeur sur le volant. Ángel penchait vers l’obésité, et peu lui importait comment il s’habillait le matin, et ce qu’il allait faire du reste de sa journée, ou de sa vie.

Daniel avait épousé une femme avec qui il partageait sa passion pour l’ordre du monde. Marissa était minutieuse, serviable et adorable, avec toujours une attention pour Ángel. Elle invitait souvent son beau-frère à déjeuner, prenait des nouvelles de sa santé et lui donnait des conseils pour soulager ses maux. Elle participait aux finances du ménage en faisant des retouches et de la couture pour des particuliers. Daniel et Marissa avaient une maison à Jesús María, non loin du Campo de Marte, et leurs enfants fréquentaient une école honorable. En ce qui les concernait, tout allait bien.



*

Cela faisait alors déjà quelques années qu’Ángel avait quitté l’armée.

En réalité, il ne vivait pas mal. Il menait une existence tranquille, s’adaptant à sa façon à la routine.

La situation du pays s’était améliorée depuis qu’on avait capturé Abimael Guzmán. Les craintes de voir les troupes du Sentier occuper un jour la ville de Lima et décapiter sur la plaza de Armas les pères de familles fortunées et les représentants de la banque et de la vie politique locale s’étaient depuis longtemps envolées. Les chefs de file étaient derrière les barreaux et les porte-parole de la politique qui avaient pu défendre le terrorisme s’étaient tus (certains ayant été assassinés par les terroristes mêmes qu’ils défendaient). Même s’il restait quelques foyers de guérilla dans la forêt au centre du pays, les zones qui en avaient le plus souffert – Ayacucho par exemple – étaient à présent pacifiées. « La situation est sous contrôle et nous abordons une ère nouvelle de notre histoire », dit à cette époque un leader politique. Avec le temps, de nombreux magasins appartenant à des enseignes internationales et des centres commerciaux ouvrirent dans plusieurs villes du Pérou. En apparence, on avait tourné la page.



*

Ángel vivait dans une chambre qu’il louait à proximité de la plaza del Arco du quartier de Surquillo. C’était un bâtiment nu, dont la porte était striée de barreaux noirs et les fenêtres encadrées de fer rouillé. Des taches s’étendaient, lentement mais sûrement, sur les murs.

Sa chambre était composée d’une petite table, de deux chaises (la seconde étant assez inutile), d’une cafetière, d’un lit bas avec une couverture à rayures, d’un coin toilettes en carrelage jaune et d’une affiche de Claudia Cardinale accrochée au mur. Il avait vu Claudia Cardinale une seule fois, à la télévision dans un western, et cela lui avait suffi pour accrocher l’affiche à cet endroit.

Ce foyer lui convenait. Il lui fallait faire des efforts pour maintenir en ordre ses quelques affaires. Il n’y a rien de pire que la révolte des objets, lui avait dit quelqu’un. Papiers, livres, verres, stylos. À peine les abandonne-t-on quelques jours qu’ils entrent déjà en rébellion. Ils se déplacent, sèment le désordre, s’avancent lentement sur les tables, dans les armoires, sur le sol, et commencent à menacer silencieusement de se débarrasser de celui qui vit en ces lieux.

Le lit lui suffisait pour bien dormir, au milieu des bruits de tuyauterie et des portes claquées par les voisins. Il se réveillait tous les jours vers six heures et se hâtait de sortir. Une fois par mois, il prenait le bus jusqu’à la banque pour retirer l’argent de sa pension.

Un matin, il vit monter dans le bus une femme mince et aux longs cheveux soyeux. Il la regarda s’asseoir devant lui. Pendant le trajet, Ángel caressa une mèche de ses cheveux, qui se balançait au gré du vent entrant par la fenêtre.

Cette après-midi-là, il se dit que la solitude revenait à dériver sur un bateau au mât élevé, dont on avait perdu l’ancre à jamais. Certains soirs, s’il ne montait pas sur le ring, le geste le plus courageux de sa journée, celui qui nécessitait véritablement une décision téméraire, était d’éteindre la télévision avec la télécommande, et de rester soudain seul, dans le silence intempestif, empli des bourdonnements qui s’élevaient derrière le mur.



*

Le matin, la première chose qu’il faisait en se réveillant était de tirer de sous l’oreiller la photo de sa mère. Bonjour madame. J’espère que vous allez bien.

En général, Ángel se douchait à l’eau froide et peu après, la peau durcie et tendue, il allait prendre son petit déjeuner au marché de Surquillo. C’était le meilleur moment de la journée. Son amie Tania l’y attendait pour lui dire bonjour et lui servir du café noir, du jus de papaye et un petit pain avec du fromage frais ; il n’aimait pas les variations de menu. Il aimait en revanche voir Tania, et lui dire bonjour. Il songeait parfois qu’elle aussi prenait plaisir à le voir.

Après le petit déjeuner, il se rendait à la boutique où il travaillait comme vendeur.

Il ouvrait lui-même la grille tous les matins. C’était un magasin de vaisselle et de verres, qui proposait aussi des seaux en plastique, des cafetières et des balais en tout genre. Il avait obtenu cet emploi peu de temps après avoir quitté l’armée et n’avait aucune raison de s’en plaindre. Le patron, M. Alana, avait dit à Ángel qu’il lui avait suffi de le voir une seule fois pour savoir que c’était un homme bien. Il travaillait avec don Paco, qui était dans le métier depuis des années.

Cela faisait déjà un moment qu’Ángel travaillait là. Il s’était habitué. Attendre, vendre, faire un peu la conversation. Il s’entendait bien avec don Paco et tous deux s’occupaient des clients en alternance. Être dans la boutique, au milieu d’objets brillants. Il n’y avait pas mieux.

— On ne s’ennuie pas, lui dit don Paco le premier jour. On a tous les types de clients. Et il y en a pour tous les goûts. On ne s’ennuie pas, je te le dis. La vente, ce n’est pas facile, mais un sourire, ça peut aider. Et moi, j’aime bien sourire.

La boutique n’avait pas de porte, uniquement une grande grille coulissante qui donnait sur la rue, en face de la voie express du Zanjón et du kiosque du fleuriste. À l’entrée s’élevaient de petites tours, composées de seaux et de bassines en plastique empilés. À l’intérieur se trouvaient les casseroles et les faitouts et, au fond, les rangées capitonnées présentant les verres, les carafes et les coupes. Dans son pire cauchemar, Ángel pressentait qu’un jour un tremblement de terre précipiterait tout cela sur lui et qu’il mourrait noyé dans une mer de cristaux brisés. Mais tous les articles étaient de qualité, comme il le disait toujours aux clients, et les verres revenaient moins cher si on les achetait à la douzaine. Il valait mieux succomber sous le poids de bons produits plutôt que sous de la camelote, pensait-il.

Au fil des années passées à travailler ici, il s’était habitué, il était presque devenu dépendant de l’attente des clients. Il aimait son travail car il lui permettait d’observer le visage de ceux qui entraient dans la boutique. À peine apercevait-il un client qu’il devinait ce que ce dernier faisait de son temps libre, combien d’enfants il avait, et à quelle heure il se réveillait. C’était un jeu. De temps en temps, il avait le plaisir de côtoyer quelques instants une femme séduisante. Entre deux clients, il avait parfois le temps de lire un roman.

Comme son frère lui avait acheté une camionnette Toyota d’occasion, il pouvait aussi prendre des commandes et livrer les verres ou la vaisselle selon le souhait du client. Nous sommes à vos ordres, disait-il à certains. Nous vous livrons à domicile, et pour seulement vingt soles. De nombreux clients demandaient la livraison, ce qui lui avait permis de découvrir de nouveaux quartiers.

De ses années dans l’armée il avait conservé un pistolet, qu’il rangeait dans la boîte à gants de la camionnette. C’était au cas où un voyou se prendrait d’intérêt pour la cargaison de vaisselle et de verres qu’il transportait. Et aussi pour une question de sécurité personnelle, ajoutait-il parfois pour lui-même. Mais il ne l’avait jamais utilisé en ville.

Il se réveillait tous les matins avec la conviction qu’il ne restait pas beaucoup de temps. C’était une impression de ne pas être entier ici, qu’il manquait toujours quelque chose dans l’air, et il ne pouvait expliquer pourquoi. Les images lui revenaient. C’était comme si un émissaire de la vie lui était apparu par moments, avec une pancarte où on lisait : « Ceci est le passé ».



*

Le premier événement de cette journée, ce fut une voix rauque, au début des informations. Un message d’optimisme. Fais quelque chose de bien aujourd’hui. Écoute ton cœur. Puis il y eut une publicité pour un cours de remise à niveau permettant d’entrer à l’université. Pour entrer à l’université, l’académie militaire choisissez, disait avec philosophie une voix grave.

De sa fenêtre, Ángel apercevait les feuilles d’un jeune arbre qui oscillait dans la rue. Il les regarda tomber, une à une, comme des anges déchus, pleins de grâce. Il vit deux oisillons noirs se poser sur une branche et tourner la tête de chaque côté. Un petit paradis qui durerait encore quelques instants.



*

Il arriva comme d’habitude à huit heures au magasin, salua don Paco qui l’attendait et s’assit à côté de lui.

À neuf heures, il partit livrer des casseroles à une adresse proche de la plaza de Lince. Il prit la voie express et, sans savoir pourquoi, accéléra soudain. Un bruit, un cri, une nuit glacée, les voitures passant sans cesse, les images tournaient autour de lui.

Il avait atteint le bout de la route. Il ignorait quand il s’était arrêté. Il se retrouvait soudain devant le monument de Miguel Grau, à proximité du centre de Lima. Il lui fallait se rendre à l’adresse indiquée et livrer les paquets. Il ne pouvait pas se mettre dans un pareil état.



*

Il arriva à l’endroit indiqué et livra le chargement en échange d’une enveloppe de billets. De retour dans la camionnette, il resta un moment assis. Il avait mal aux jambes. L’envie lui venait de baisser la tête sous le volant.

— On va continuer, de temps en temps, dit-il en tournant la clé de contact.

Il prononçait régulièrement cette phrase. Il ne savait pas ce qu’elle signifiait mais elle lui plaisait. Le bruit du moteur l’apaisa.

Le chemin de retour fut bien plus court que prévu. Il se sentait libéré, comme s’il volait à bord de la camionnette. Le rêve de tout homme à Lima est de déboucher dans une rue déserte. C’est le grand bonheur, plusieurs feux verts à la suite, et rouler jusqu’à ce que le temps soit écoulé.

Comble de la chance, ce matin-là, il put se garer devant la boutique. Il entra, déposa l’argent dans le coffre et s’assit à côté de don Paco.

— Qui sort déjeuner en premier aujourd’hui ? demanda-t-il.

— Vas-y.

À treize heures, Ángel partit déjeuner au petit restaurant du marché. Le week-end, quand il avait un peu d’argent, il commandait du poisson aux haricots ou un ají de gallina, ce plat mijoté à base de poule recouverte d’une sauce crémeuse épicée. Mais en semaine, il prenait habituellement un plat bon marché, en général une causa, cette sorte de mille-feuille de pomme de terre, avec un jus de fruit de la passion et un plat de riz aux lentilles.

Il acheta un journal et s’avança entre les chariots chargés d’avocats, d’épis de maïs et d’artichauts. Il atteignit un coin de la halle et s’assit à une table en plastique blanc.

— Bonjour, don Ángel, dit Tania.

— Aujourd’hui je vais prendre une patasca, ma petite, lui dit-il contre toute attente.

Ce jour-là, Tania s’était fait une queue-de-cheval. Comme toujours, son regard était curieux, ses gestes vifs et attachants, son sourire lumineux. Ángel avait quelquefois pensé à l’inviter au cinéma. Il s’était habitué à la voir au restaurant. Parfois, quand il réglait son repas, il tentait de frôler les doigts de Tania, pour toucher la peau de quelqu’un et garder jusqu’au soir le souvenir de cette sensation.

Ángel feuilleta le journal, prit connaissance des affaires de corruption du jour, et se retrouva devant une assiette de soupe fumante. Il porta à sa bouche quelques cuillerées de maïs et de viande tendre. Il s’arrêta. Il fallait attendre que cela refroidisse.

Pour finir, sans se douter que sa vie allait très bientôt basculer, il commanda un café au lait.

Il l’avala en trois gorgées, laissa le journal à Tania, posa dix soles sur la table, lui dit au revoir et repartit en direction de la boutique. Don Paco le croisa.

— Je vais déjeuner. C’est la seule surprise de ma journée. Voyons le menu, dit-il.



*

Ángel resta un moment derrière le comptoir, à feuilleter le journal. Il lut les pages sport. Puis il alluma la radio. Une ballade l’informa que quelqu’un allait aimer quelqu’un d’autre pour toujours.

Pendant une demi-heure, personne n’entra dans la boutique. C’était inquiétant car à une rue d’ici, un magasin semblable venait d’ouvrir. On vendait là aussi des verres, des casseroles et des seaux. En outre les prix étaient moins élevés, et certains clients préféraient s’y rendre. Soudain un rai de lumière vint se poser sur le sol carrelé. Le soleil était apparu, événement inespéré. Ángel éteignit la radio. Un silence s’installa, comme si le trottoir, la rue et les voitures étaient très loin de là.

Il remarqua alors qu’une femme était entrée dans la boutique.

Il ne l’avait pas vue arriver. Elle était immobile, debout, tout près de lui.

C’était une femme mince, d’un âge indéterminé. Sa longue chevelure noire caressait ses épaules. Elle portait une robe foncée, qui s’arrêtait aux genoux, contre la lumière blanche du sol. Elle avait les traits marqués, et les mains croisées sur le ventre.

Ángel tressaillit.

La femme s’avança. Elle observait les verres. Elle en avait un dans la main. Ses longs ongles rouges se refermaient dessus.

Ángel ne pouvait la quitter des yeux. Il sentait un vaste vertige dans tout son corps. C’était comme si le monde s’était divisé en deux et que lui était en chute libre dans un grand trou.

Elle saisit un verre et l’examina, puis un autre. Il ne pouvait détourner les yeux. Le profil net, les chaussures noires et plates, une main tristement appuyée contre la robe. Elle ne semblait pas concentrée sur le verre qu’elle regardait, plutôt sur quelque chose se trouvant très loin de là.

Oui. C’était elle.

Revenant de ce passé, dans sa tenue noire, ce corps élancé, c’était elle. Ses cheveux avaient de toute évidence poussé et son visage était propre, mais dans ses yeux habitait un éclair pâle qu’il reconnaissait.

Après tant de nuits à la voir, il n’était pas difficile de s’en rendre compte.

Soudain la femme le regarda. Elle avait attrapé un autre verre et en tenait un dans chaque main.

— Bonjour, dit-elle en le fixant. Pouvez-vous m’aider ?

Ángel tremblait.

— Oui, parvint-il à répondre.

— En fait, je veux acheter cent verres de ce modèle. Mais je voudrais savoir combien ça va me coûter. Vous me feriez un prix pour cette quantité ?

La voix lui tombait dessus comme une décharge électrique.

Ángel pouvait à peine remuer les lèvres.

— Oui, dit-il.

— C’est pour une communauté religieuse, répondit-elle. Parce que nous organisons des rencontres de voisinage.

Après un silence, Ángel lui donna des informations d’une voix entrecoupée. Tous les verres étaient résistants. Il lui indiqua le prix de chaque modèle et ajouta que si elle en achetait cent, une remise de quinze pour cent serait accordée. Il pouvait les emballer et les livrer à l’endroit qu’elle lui indiquerait.

Il se tut. Il tremblait.

— C’est parfait, merci, dit la femme. Dans ce cas, j’en prends cent.

Elle posa les verres sur l’étagère.

— Je fais la facture à quel nom ? demanda Ángel.

Elle donna le nom d’une paroisse. Elle sortit un portefeuille en cuir rouge.

— Voulez-vous que j’emballe le tout ? Si vous voulez, je fais la livraison avec ma camionnette. Nous proposons aussi ce service.

Il se tut. Elle l’observait.

— C’est possible ? demanda-t-elle en souriant.

— Comme je vous le dis, insista-t-il, je peux vous le livrer à l’endroit que vous m’indiquerez.

— Je vous donne la première moitié maintenant, et la seconde à l’arrivée, dit-elle. Ce serait combien pour la livraison ?

C’était la même voix. Oui. La même voix, il en était sûr.

Ángel baissa les yeux. Il ne pouvait supporter son image à cet instant.

Il faisait tourner le stylo entre ses doigts.

C’est alors qu’entra don Paco.

— Mon déjeuner ne m’a pas beaucoup plu, dit-il. Mais il faut bien manger, que voulez-vous.

Ángel regardait toujours la femme.

— Vingt soles, répondit Ángel. Et c’est moi qui livre. Nous pouvons prendre la camionnette, et comme ça vous me guidez.

Sans savoir pourquoi, il était certain qu’elle n’était pas venue en voiture.

La femme le regardait en face. Son regard était dénué de toute expression. On aurait dit des yeux de poupée.

— Très bien.

— Ne bougez pas, don Paco, lui dit-il. Je fais une livraison et je reviens.

Paco souriait. Il avait posé ses mots croisés sur la table. Son stylo s’activait, sans s’arrêter.

— Je t’attends ici, répondit-il. Ne t’en fais pas.

Ángel rangea les verres dans les caisses, le plus vite possible. Ils s’entrechoquaient avec un bruit de tambour.



*

Il porta les caisses jusqu’à la camionnette garée devant la boutique. Il ouvrit le coffre et les y fit glisser précautionneusement. La femme l’observait. Elle se tenait debout, droite, immobile.

Tout fut enfin rangé à sa place. Ángel s’assit au volant et attrapa les clés. Elle avait décidé de s’asseoir à l’arrière.

Il perçut un murmure.

La femme était en train de monter dans le véhicule.

Oui, elle était là. Il pouvait la voir à la dérobée. Des mèches de ses cheveux traversaient le rétroviseur. Ainsi qu’une partie de sa joue.

Les mains d’Ángel restèrent un moment paralysées sur le volant. Elle lui disait quelque chose : Monsieur, allons-y, c’est rue Alipio Ponce, à San Juan de Miraflores. Un coup de klaxon retentit derrière eux et la femme émit un nouveau murmure. Elle lui proposait un itinéraire, vous pouvez tourner et sortir par Benavides et après c’est juste à droite.

Elle était semblable à un spectre, vêtue de noir, le corps déplié et le fil tendu d’une voix qui lui répétait une adresse. Ángel ne répondit pas. Elle répéta le nom de la rue. Alipio Ponce.

Les bus sur sa gauche roulaient comme un troupeau galopant vers la mort, et lui avançait contre ce courant. La voie était libre, jusqu’à la montée vers le pont.

Mais Ángel ressentait quelque chose d’étrange. Il lui semblait que le véhicule demeurait immobile. Il ne bougeait pas et au contraire, par moments, lorsqu’il accélérait, il lui paraissait reculer.

Peut-être était-ce en raison de ce qui était en train de lui arriver.

La cliente qui se trouvait dans le véhicule était la femme sur qui il avait tiré et qu’il avait vue tomber, morte. C’était le cadavre qu’il avait abandonné par un petit matin de glace, des années auparavant, sur un chemin non loin de la caserne. Mais elle était revenue et il l’emmenait quelque part.



*

Ángel songea à allumer la radio ou à chanter quelque chose. N’importe quoi pour ne pas avoir à supporter le silence qui provenait de l’arrière.

La femme restait silencieuse. Il ne pouvait s’empêcher de lui jeter un regard de temps en temps. Il aperçut des yeux noirs et impatients, qui semblaient parcourir de grandes distances.

Il connaissait le quartier vers lequel ils se dirigeaient. Il n’avait pas besoin qu’elle le guide. Mais seulement pour entendre de nouveau sa voix, pour être certain, il lui demanda quel était le meilleur itinéraire. Je vous l’ai déjà dit, dit-elle avec insistance. Il fallait prendre Benavides jusqu’au bout puis la route panaméricaine. Ensuite il y avait une route secondaire. C’était la meilleure solution.

Ángel conduisait toujours. Les cheveux de la femme se balançaient sous l’effet du vent. Mais son visage ne bougeait pas. Elle semblait regarder quelque chose de très lointain. Et par moments elle semblait ne rien regarder de précis. Comme si son visage contemplait son for intérieur.

Puis elle tourna la tête vers lui dans le rétroviseur. Elle le regarda fixement quelques secondes.

— S’il vous plaît, accélérez. Il faut que je dépose ça au plus vite.

Ángel la vit fouiller dans son sac à main. Elle en remuait tout le contenu.

L’avait-elle reconnu ? Se souvenait-elle de tout ? Peut-être cherchait-elle un pistolet.

Elle baissa la tête. Ses doigts se cramponnaient à un objet dans son sac à main. Ángel ne pouvait pas bien voir.

Peu avant que se termine l’avenue Benavides, ils furent pris dans un embouteillage. Ils étaient tous deux dans la camionnette, immobiles. Elle avait posé une main sur sa tempe, comme en proie à une douleur.

Soudain le cortège de voitures s’avança. Ils débouchèrent sur la Panaméricaine.

Il songea à lui dire quelque chose. Mais il entendit de nouveau sa voix, comme une volée de pierres fendant l’air :

— Il est tard, monsieur. Accélérez, bon sang.



*

Après la montée par la route secondaire et la traversée du pont, ils durent s’arrêter plusieurs fois aux feux et aux passages piétons.

À un moment, elle ferma les yeux. Les longues paupières, les mains effilées, une croix entre les sourcils. On apercevait aussi une partie de l’oreille et un bijou noir qui s’y balançait.

— Il fait très froid aujourd’hui, vous ne trouvez pas ? demanda Ángel.

Il regretta ses propos. La phrase était absurde. Une question sans réponse possible. Il n’aurait pas dû la poser. De plus, elle ne devait pas l’entendre. Il ne fallait pas qu’elle l’entende. Elle pouvait aussi reconnaître sa voix. Elle pouvait se souvenir du bord du chemin, reconnaître son corps par cette obscure après-midi alors qu’elle perdait son sang et lui parlait de ses enfants. Elle pouvait s’en souvenir, bien sûr. Et le reste. Surtout le reste.

La femme ne bougea pas. Peut-être ne l’avait-elle pas entendu.

Devait-il lui dire autre chose ? Non. Il n’aurait pas dû parler, il n’aurait rien dû lui dire, elle pouvait se souvenir de sa voix.

Même si la voiture avançait par à-coups sur la route, Ángel était immobilisé sur son siège par une sorte de gravité intérieure. Il s’était accroché au volant mais apercevait de temps en temps la femme dans le rétroviseur. Sa tête était toujours tournée vers la fenêtre.

Alors, Ángel sentit qu’il devait s’arrêter, qu’il devait partir, sortir d’ici, et courir, s’échapper, se libérer, comme si un poids, un coup physique, avait été porté sur son dos.

Mais les feux verts se suivaient. Soudain toutes les voitures semblèrent se libérer de quelque chose, déchaînées en une brusque folie, comme les soldats d’une armée s’élançant à l’attaque. Il appuya sur l’accélérateur. Il filait à toute vitesse vers son destin.



*

Ils arrivèrent à destination. C’était une rue plantée d’arbres et de quelques arbustes en fleur. Les maisons étaient ceintes de grilles noires, et sur le trottoir s’alignaient trois lampadaires en métal rouillé. Ils passèrent devant un commerce portant un grand panneau. « Bar-restaurant ». Ils parvinrent devant une maison aux murs bleutés dont la façade portait une croix.

— C’est là, dit-elle.

Ángel descendit et ouvrit la portière arrière. Il se mit à décharger les caisses contenant les verres. Il entra dans la salle paroissiale. S’y trouvaient une table, quelques meubles ; des slogans religieux s’étalaient sur les murs. L’amour de Dieu te libère et te renforce. Cesse de souffrir. Aie foi en Jésus.

La femme lui tendit un billet et murmura : « Merci. » Il acquiesça, baissa la tête et remonta dans la camionnette. Il resta assis sans bouger. Un peu plus tard, il la vit ressortir.

Elle avait laissé les verres dans la salle paroissiale de l’église mais Ángel supposa qu’elle rentrait à présent chez elle.

Il la voyait de dos. La femme avançait avec la hâte d’une gazelle, ses longues jambes légères effleurant le sol. Ses cheveux ondoyaient sous les coups du vent. Au loin, on entendait des bruits de moteur.

Ángel avança pour mieux la voir. Il la vit attraper des clés et s’arrêter devant une maison flanquée d’un jardinet, à une rue de là où il l’avait quittée. C’était une petite façade blanche, dont les fenêtres étaient protégées par des barreaux. Quelques géraniums bleu ciel passaient entre les montants.

La femme ouvrit la porte de la maison. Elle avait disparu.



*

Ángel demeura dans la camionnette, sans bouger. La journée était froide mais quelques bandes de lumière tiède traversaient la route. Il tremblait.



*

D’abord il y a le froid, tu t’en souviens bien. La main qui se brise sous tout ce froid glacial pendant ta garde, au réveil, tu sais bien, en plus tu dois tenir ton fusil, un soldat ne lâche pas son arme, tu sais bien, frangin. À l’intérieur de la baraque, les murs en adobe, les poutres croisées sous le toit en paille moisie, ils dorment tous ensemble dans le froid, c’est cette brûlure sous la peau, en profondeur, jusqu’à ce qu’une nuit, une nuit vienne où tu ne peux pas dormir du tout, du tout, du tout. Il y a ce type, un soldat que tout le monde appelle le sergent Centurion, qui est un spécialiste de la torture. De temps en temps il arrive des prisonniers, le chef de patrouille nous dit toujours on a trouvé ces fils de pute, mais les femmes sont pour le capitaine, ça c’est sûr, et les autres directement chez le sergent Centurion.

Centurion adorait pendre les prisonniers et les recouvrir de fil électrique pour les voir tressaillir sous les décharges. Même chose pour son ami, le commandant. Lui, c’est le commandant Baquedón, qui convoqua un jour sur la place les habitants de Santiago de Pischa et de Ticlla, tu ne te souviens pas ? Il les conduisit jusqu’au ravin et les fusilla tous, de face, sans frémir. Une balle par personne, pour ne pas faire de gâchis, disait-il. Il le faisait bien soigneusement, pour profiter de chaque coup. On apprend certaines choses quand on rejoint l’armée. Les subalternes sont nos assistants, ils sont à notre service mais on doit leur dire de se préparer aux inspections. Le mieux, c’est de tuer les femmes violées avant la venue des inspecteurs, pour qu’ils voient qu’il n’y a personne. Entre-temps, certaines femmes sont pour nous, les officiers, mais pas toutes. Les meilleures sont pour le capitaine. Tu sais bien, Ángel, toi qui es venu ici parce qu’à la mort de ta mère, tu ne ressentais rien, et qu’au lieu de rester dans ton école à enseigner, puisque tu ne pouvais pas enseigner dans ton école, il valait mieux être ici dans le froid et essayer de tuer quelques terroristes mais aussi pour te tuer toi, comme le dit ton frère, et donc le froid, la peur, tout ce qui te fait te sentir vivant, frangin, ce qui fait que tu n’es pas coupable du sort de ta mère, que tu n’as pas oublié d’aller la voir et de lui donner ses médicaments, ici, tu vois, c’est une autre vie, autre chose, venir manger sans choisir ce qu’il y a dans la marmite, c’est ce que tu peux faire de mieux, et glisser ton couteau sous la gorge de quelques paysans, et encore mieux si ce sont des terroristes, pour ne pas avoir peur. Ils n’ont qu’à revenir pour te tuer, s’ils le peuvent.

Et c’est comme ça. Le matin tu sors marcher au pas, chanter, crier. Tu chantes, tu marches au pas, tu cries, tu manges pour continuer à faire la même chose. Tu patrouilles, tu ressens une peur qui te déchire la peau de l’intérieur pendant toute la journée. Tu dois faire le tour des villages, voir s’il se passe quelque chose, puis la garde, le déjeuner, les expéditions de recherche dans la montagne et pendant la nuit, le froid glacial, et tout ce qui va avec la nuit, Ángel. Tu avais dit que tu entrerais dans l’armée, et que tu y resterais, avec ton ami Percy Huarón, mais ton ami Percy a été tué ici même, à peine étiez-vous arrivés, il est mort tout seul sur un chemin dans la forêt, un franc-tireur du Sentier l’a eu, et on n’a le temps de penser à aucun d’eux, ceux qui ont vécu, on n’a pas le temps de penser à eux, tu le savais déjà en arrivant, celui qui meurt, on prie pour lui une fois et ensuite, on le laisse derrière soi, à pourrir, tu as oublié ? Les morts appartiennent très vite au passé. Le passé, c’est comme l’enfer, car personne n’en revient.

Et donc tu partais en expédition, en exploration, mais toujours avec la peur des embuscades. Un frisson qui parcourt la peau et les os, et qui se fait sentir jusque dans la queue. Très souvent les terroristes tuaient en traître, dans le dos, c’était le pire, un certain nombre d’hommes étaient déjà tombés comme ça, ensuite ils ajoutaient ces pancartes, « mort aux sales balances », « mort aux larbins du gouvernement », une pancarte posée sur son corps disait « mort aux larbins du gouvernement », et ils leur coupaient les oreilles et la langue, et ils en jetaient là les morceaux, et en plaçaient dans la bouche du mort, dont un filet de sang humidifiait les lèvres.

C’est ainsi que cela s’était passé pour les soldats avec qui il prenait son petit déjeuner. Un matin, un soldat lui tendit du sucre pour son café et l’après-midi de ce même jour, il était mort, une pancarte passée autour du cou, « mort aux chiens du gouvernement ». Et il en fut ainsi jusqu’au jour où tu eus l’impression d’appartenir complètement à ce froid de la montagne, au froid des matins sales à regarder le toit de paille contre le ciel clair et dur, au ciel à lune chaude pendant la nuit, comme s’il s’agissait d’une malédiction se nouant au-dessus de leur tête, tu appartenais à cet endroit parce que ainsi tu payais pour quelque chose que tu avais commis autrefois, c’est pour ça que tu étais là, les prisonniers, le bruit des têtes contre le mur, les fils électriques sur les couilles, attacher un prisonnier à un arbre et jouer à qui va l’atteindre entre les deux yeux. Putain. Une fois qu’il était mort, ils lui tiraient encore dessus, ils visaient la tête pour voir le sang exploser, pour se distraire et oublier, et penser seulement au mort. Ils pensaient que puisque le mort se trouvait là, eux étaient vivants. Et ensuite la nuit et le silence des étoiles et les paysans qui les regardaient rentrer, et les agneaux sur les marches de l’église. Les marches de l’église du village et la femme avec sa mère, plantées là.



*

Soudain, tout se ralluma. Il était assis, la rue était déserte.

Ángel sortit de la camionnette. Il vit la salle paroissiale où il venait de faire la livraison. Il était tout près de la maison où elle était entrée.

Serait-il louche d’entrer se renseigner à son sujet ?

À cet instant, il n’osait pas. Il aperçut le panneau « Bar-restaurant ». Il passa le seuil. Il ressentit un frémissement. Elle aussi y était déjà venue.

Quelques tables en bois, un présentoir avec des boîtes de gelée et des sodas, et un cœur de Jésus illuminé par une bougie électrique. La table était bancale et fissurée.

Il s’assit sur une chaise en plastique. Le serveur s’approcha. Il avait un nez épaté et surdimensionné, avec un grain de beauté sur le côté. Il semblait le regarder de très loin.

La femme avait donné le nom de la paroisse pour établir la facture. Il ne connaissait même pas son nom à elle. Et pourtant il avait l’impression de la connaître depuis toujours. Comment obtenir des informations à son sujet ?

Ángel commanda un café et se décida à poser une question au serveur.

— Monsieur ?

— Oui ?

Ángel leva la main.

— La femme qui vit au bout de la rue, dans la maison blanche, avec les géraniums, dit-il. Vous savez comment elle s’appelle ?

Le serveur regarda en direction de la rue, puis se tourna vers Ángel. Il fixa son regard sur lui.

— Non monsieur, je ne la connais pas.

— Elle ne vient jamais ? Elle habite juste à côté.

L’homme semblait perplexe.

— Qui est-ce ?

— Elle a les cheveux longs et elle est très mince. Elle fréquente le centre paroissial qui est là, juste au coin.

Le serveur regardait le sol.

— Non monsieur. Elle ne vient pas ici. Je vous apporte votre café.

Ángel regardait toujours la porte. Il pensa qu’elle pouvait entrer, à tout instant. Devait-il aller frapper chez elle ?

Il monta dans la camionnette, démarra et s’éloigna à toute allure.



*

Mais le pire de tout, je t’assure, vraiment, c’est l’histoire de cette femme. C’était il y a si longtemps et je ne peux pas l’oublier. Je ne peux pas. Un vent glacé soufflait sur le camp cette après-midi, tu ne peux pas imaginer. J’avais passé la journée en état d’alerte, il avait plu et j’avais l’impression de voir des hommes s’approcher sur les côtés.

C’est ainsi que cela s’est passé.

Au petit matin, quelques prisonniers en provenance des villages étaient arrivés. Les soldats pénétraient fréquemment dans les maisons, arrêtaient ceux qui s’y trouvaient. Ils les emmenaient pour les interroger puis les tuaient, pour qu’ils ne puissent pas raconter ce qu’ils avaient vu. Ils se fichaient de savoir s’ils soutenaient ou non le Sentier lumineux. C’était comme ça, et je ne vais pas te mentir.

Le problème, c’est que les prisonniers venaient de là, d’Ayacucho, c’étaient des montagnards, et c’est ce qui les rendait suspects. Ce matin-là, les prisonniers étaient déjà réunis dans la pièce. Certains d’entre eux avaient commencé à frapper contre la tôle, ils tapaient et criaient, pour qu’on les relâche. Puis les soldats étaient entrés pour les rouer de coups. Ils en avaient emmené certains à la baignoire, pour les y plonger. Ils avaient aussi violé et tué certaines femmes. C’était comme ça.

Un jour, au camp, Ángel avait vu arriver cette femme, aux longs cheveux détachés. C’était une prisonnière de plus. Mais quelque chose avait frémi dans sa poitrine. En la voyant, il avait eu envie de s’approcher d’elle. Il avait voulu lui venir en aide. Mais il n’avait pu qu’entendre ce qu’on lui faisait. Et pour ne pas en savoir davantage, il avait dû courir pour trouver refuge au fond d’une bouteille, qu’il avait cachée dans son sac à dos.

À son retour quelques heures plus tard, un soldat s’approcha d’Ángel.

— Le capitaine veut te voir, lui dit-il.

Il se leva, regarda en direction du taudis qui tenait lieu de caserne. Lorsqu’il entra, le capitaine était en train d’écrire.

— Oui ? demanda-t-il.

Le capitaine leva la tête.

— Tu avais disparu.

— Je ne peux pas supporter de voir ce qu’ils font. Je ne peux pas.

Le capitaine l’observa.

— Tu ferais mieux de t’habituer, soldat. Tu aurais dû être là aujourd’hui.

— Je suis désolé.

Le capitaine lui désigna l’autre bout de la pièce. Il s’y trouvait une pile de sacs de jute. Les cadavres étaient à l’intérieur.

— Bon, je vais fermer les yeux, mais tu vas me rendre un service. Emmène-les au bord du chemin et dépose-les là-bas. Tu sais quoi faire.

Ángel regarda les cinq sacs et se retourna vers le capitaine. Comme vous voulez, capitaine. Je les emmène, alors. Il avança lentement. Il les souleva un par un et les déposa à l’arrière du camion. Ils étaient lourds. Il fermait les yeux en les chargeant.

— Ils sont tous morts, dit le capitaine en notant quelque chose. Mais au cas où, si ça bouge, tu tires. Fais surtout attention à la fille qui est sur le haut. Tu tires si elle bouge, tu sais quoi faire.

Le capitaine indiqua l’un des sacs qui avaient été chargés dans le camion. Il portait une tache noire. Ángel ignorait pourquoi. Il finit de charger le camion.

Il sentit rugir le moteur. Il démarra.

Ángel roula sur le chemin pavé. Le ciel était d’un bleu lumineux et se découpait sur la ligne effilée des collines. Il s’arrêta à la hauteur du ravin qui longeait la route.

C’était le lieu indiqué. C’est là que passerait le véhicule qui récupérait les cadavres. Il ne fallait laisser aucune trace.

Ángel ouvrit la porte métallique à l’arrière. Il sortit les sacs. Il comprit qu’il y avait trois hommes et deux femmes. La femme qu’il avait vue arriver se trouvait là. On devinait certains traits sous les cordes. Il traînait les sacs sans regarder. Voir leur visage était au-dessus de ses forces.

« Je suis désolé, je suis désolé », dit-il à tous, tout en se sentant irrémédiablement ridicule. Que faisait-il à leur demander pardon, ou à leur parler à cet instant ? Et pourtant il devait leur dire. Tout s’était assombri. Il distinguait les sacs alignés, les traits se devinant sous la toile de jute. Son dernier geste à accomplir était de ranger les sacs car il fallait les réutiliser pour les prochains corps.

À cet instant, il remarqua que le dernier sac remuait. Un visage apparut soudain. C’était celui de la femme. Cette femme. Elle.

Il la vit se redresser. Elle était en train de se lever. Elle retomba. Elle était entièrement sortie du sac. Elle était debout, dans une longue robe déchirée, la peau sur les os, le visage en sang, la voix entrecoupée de sanglots et de cris. Ángel la vit bouger une main, puis la tête. Il put distinguer quelques mots.

— S’il te plaît, lui dit-elle. Aide-moi. Mes enfants. Il faut que je retrouve mes enfants. S’il te plaît.

Soudain la femme s’immobilisa.

— Tu me connais, dit-elle.

Ángel eut un mouvement de recul.

— S’il te plaît, insista-t-elle.

Alors les mains d’Ángel vinrent se poser sur son arme. Elles lui appartenaient mais agissaient comme si elles n’avaient pas besoin de lui pour se mouvoir.

Ángel remarqua à peine ce qu’il était en train de faire. Il leva le bras, mit la femme en joue et tira. Elle tomba sur le sol. Il fit quelques pas en arrière et courut jusqu’au camion. Il monta sur le siège en poussant un cri.

Ángel rentra à la caserne à toute vitesse. Les pneus soulevaient la poussière.

Il lui avait tiré dessus, elle s’était affaissée. Son visage éploré lui avait dit : « S’il te plaît. Aide-moi. Mes enfants. Il faut que je retrouve mes enfants. » Il lui avait tiré dessus et l’avait laissée derrière lui.

Mais il ne l’avait pas laissée derrière lui. Elle était revenue. C’était cette même femme qui venait d’entrer dans sa boutique, ce matin-là, pour acheter des verres. C’était cette même femme qui s’était assise dans sa voiture, qui lui avait donné l’adresse de la livraison et qui avait pénétré dans cette maison de San Juan de Miraflores. Il pouvait la voir à cet instant, dans la vapeur du café qui troublait sa voix lui demandant de retrouver ses enfants.



*

Ángel prit le chemin du retour, passant devant les façades et les minibus, et les poteaux électriques qu’il laissait derrière lui.

Il déboucha sur l’avenue Tomás Marsano. Il roulait sur la voie dégagée quand soudain il s’arrêta. Il fit demi-tour. Il reprit les mêmes rues, accéléra et finit par se retrouver dans le quartier qu’il avait quitté. Il se gara devant la maison où il l’avait vue entrer. S’y trouvait-elle toujours ?

Il resterait un moment à l’attendre.

Il alluma la radio, entendit une voix vantant une marque de bière, changea de station. De longs aboiements puis de nouveau la publicité. Il aperçut quelques garçons qui marchaient lentement. Étaient-ce ses voisins, la connaissaient-ils, savaient-ils comment elle s’appelait ? Il aurait aimé leur poser la question. Il était jaloux. Ils vivaient près d’elle. Il voulait la voir et la toucher.

Il se passa les mains sur le visage à plusieurs reprises. Il se sentait mieux, comme s’il avait libéré son corps de quelque chose.

Il ressentait la hâte de la voir de nouveau, comme un bouillonnement dans son corps. Il voulait lui dire quelque chose. Il fallait qu’il sache si elle allait bien. L’aider, sans savoir comment, d’une manière ou d’une autre. Lui demander comment elle avait fait pour s’en sortir. C’était tout. Pas pour l’embêter. Il voulait seulement savoir.



*

— J’ai été pris dans un embouteillage, dit-il en arrivant à la boutique.

Don Paco l’observa. Il savait qu’il lui mentait mais il était au fil des années devenu indulgent, ce qu’Ángel appréciait.

— Quelle poisse le trafic, le réconforta don Paco.

Ángel s’occupa de plusieurs clients pendant l’après-midi. Il fit des paquets, reçut de l’argent et rendit la monnaie. Il rangeait les billets dans une boîte en métal. Le patron viendrait la récupérer à dix-huit heures. Cela avait été une bonne journée.

Peu avant la fermeture, il sortit la photographie de sa mère pour lui parler.

— Aujourd’hui, je l’ai vue. La fille dont je t’ai parlé.



*

Ce soir-là, Ángel décida de se promener dans le quartier. Il ne pouvait pas rentrer chez lui. Il allait se rendre au parc de Miraflores, regarder les gens, se promener, s’asseoir sur un banc, se perdre entre les arbres, se souvenir. Surtout se souvenir.

Il voulait fuir ces images et en même temps les retenir. Il aperçut quelques chats s’amuser entre les fleurs et s’immobiliser pour l’observer de leurs yeux phosphorescents. Ils étaient au courant.



*

Et toi tu es au courant. Voilà, regarde encore, je sais que je l’ai tellement dit mais cela me fait du bien de le dire, le froid sous la peau, la terreur blanche de la lune, dormir par terre parfois, les gencives recouvertes de terre. Palacios le Cholo m’a raconté. Une odeur de poubelle, de viande, d’urine, la fumée noire et acide qui s’élève de sa peau. L’odeur de viande brûlée est ce qui marque le plus ceux qui se sont trouvés là, cette odeur de feu humide.

La tête est retombée sur les barreaux, les fils électriques sur la poitrine de la femme, la frange de cheveux ébouriffés, les yeux, oui, ces orifices sombres et anéantis tandis que deux soldats installent une batterie reliée à des câbles qui vont imposer un bond à ce corps, une fête de bruits calcinés : la lumière grise, le premier hurlement, la puanteur d’une jambe immobile. Lorsqu’ils activent le courant électrique, le hurlement blanc de cette nuit, cette heure qui n’en finit pas. Cette nuit était à part car ils avaient pensé que cette femme résisterait moins longtemps que les autres, mais elle les avait étonnés pendant un moment, elle avait tenu le coup en fermant les yeux, sans un cri, sans un mot, jusqu’au moment où elle s’était paralysée. Ils me l’avaient raconté. Le sergent Centurion a fini son travail et maintenant le capitaine donne les ordres. Et alors le capitaine avait dit fais surtout attention à la fille du haut. Tire si elle bouge. Tu sais quoi faire.

Et ensuite, lui l’avait chargée dans le camion, pour l’emmener au bord du chemin. Mais son cœur était lourd lorsqu’il saisit le corps et le déposa à cet endroit. Et ensuite il se rendit compte que le sac remuait, et ensuite cela était arrivé. Elle s’était dressée devant lui, enveloppée de sa robe déchirée, elle s’était tenue devant lui les bras écartés, ses longs cheveux en désordre. Elle l’avait supplié, et lui, sans savoir comment lui faire face, sans savoir comment réagir, lui avait tiré dessus.

« Je suis désolé », dit-il à cet instant, assis avec les jambes tendues, dans le parc de Miraflores, entouré de chats gris, de vendeurs de saucisses et de quelques couples d’amoureux. Une bourrasque de vent lui balaya les yeux. Il aperçut un camion de la police. Bientôt, le camion allait passer. Les autres soldats allaient la récupérer, ils allaient la jeter à la rivière ou sur le bûcher, ils allaient faire disparaître sa trace. À cet instant, une brise calme flottait dans le parc ; les grands arbres et les fleurs et les passants distraits. Un vendeur de sandwiches, habillé en rouge et blanc, distribuait de petits paquets autour de lui. Mais un peu plus tôt, elle lui avait dit quelque chose, elle lui avait parlé, je te connais, pourquoi m’as-tu fait cela, je te connais, on s’est rencontrés, tu ne te souviens pas, quand on était enfants. Lui avait-elle dit ces mots ?

Ángel s’assit sur un banc. Parmi tous les morts qu’il avait vus, pourquoi cette image ne pouvait-elle le quitter ? Cette femme qui était presque un cadavre, quelques filaments de chair collés sur les os, c’était ce que lui et les autres avaient fait, ce qu’il venait de lui faire. Comment avait-elle pu survivre ? La peau déchirée par des lignes violettes, les coudes piquetés de sang, une détonation et il l’abandonnait sur la pile de corps, mais elle avait fait partie de sa vie autrefois, c’est ce qu’elle lui disait. « Je te connais. » Il ne lui avait pas répondu, peut-être l’avait-il connue mais il était incapable de s’en souvenir. Ce n’est qu’à cet instant qu’il se rendit compte que c’est ce qu’elle lui avait dit. Et à cet instant, avant qu’Ángel ne lui tire dessus, la femme qui était entrée dans sa boutique cette après-midi avait ajouté quelque chose. « Mes enfants, lui avait-elle dit. Il faut que je retrouve mes enfants », les mains sur la poitrine.



*

Un bruit continu montait de la circulation. Les voitures dégageaient des nuages sales. Ángel passa devant le Café Haïti, s’arrêta un instant, aperçut quelques groupes de clients qui riaient. Tout le monde semblait si heureux là-dedans. Il avait mal aux jambes.

Il arriva rapidement chez lui. Il entra dans sa chambre, ouvrit le placard et y trouva une bouteille de rhum.

La chambre générait un silence intérieur, comme si elle était immunisée contre tous les bruits provenant de la fenêtre.

Il se versa un verre et sentit le goût violent du liquide. Il alluma la télévision rien que pour vérifier qu’il y avait quelqu’un de vivant dans ce monde. C’était un jeu de questions-réponses. Quel fruit tropical est de couleur jaune et possède les plus petits pépins, vous avez quarante secondes pour répondre, le chrono est lancé. Quelqu’un donna la réponse. On entendit des applaudissements. Le présentateur de l’émission parlait, mais ce n’était pas sa voix.



*

Le lendemain, Ángel se réveilla avec l’impression d’avoir fait un long voyage. Il alluma le réchaud, y plaça son café, descendit rapidement l’escalier et pénétra dans l’épicerie au coin de la rue. Ce jour-là, il préférait prendre son petit déjeuner tout seul. Il remonta dans sa chambre avec un petit pain et une banane. Le goût du sucre le réconfortait.

Il alluma la télévision et termina son petit déjeuner. Il arriva en avance à la boutique.

À midi, au lieu de déjeuner, il rendit visite à son frère Daniel au travail.

Il l’aperçut à son bureau, lisant le journal. Rien qu’en le voyant, il se sentit mieux.

Daniel présentait toujours bien, la veste repassée, les chaussures nettes et résolues, le regard attentif d’un homme plein de bonté. Daniel, frère modèle, toujours volubile et actif, occupant le plus d’espace possible, dans la diversité et l’équilibre de l’univers.

— Ça va ?

— Oui. Pourquoi cette question ?

Daniel referma le journal. Son téléphone sonna, et il décrocha à peine pour dire « oui, très bien ». Puis il le regarda, le combiné toujours à l’oreille.

— Parce que tu ressembles à une merde, répondit-il.

— Je suis pas venu te voir pour me faire insulter.

La main de Daniel recouvrit un instant le combiné.

— Ce n’est pas une insulte, c’est la vérité.

Daniel ajouta « très bien, alors c’est entendu » et raccrocha le téléphone.

— Bon, qu’est-ce qui t’arrive ?

Ángel sentit sa gorge se serrer.

— Rien. Je repasserai. Tu n’as pas le temps là, excuse-moi.

Ángel quitta la pièce. Il sentait le regard de son frère dans son dos.



*

Le lendemain, il se réveilla tard. C’était son jour de repos. Il n’allait pas à la boutique. Il était déjà presque dix heures. Par la fenêtre donnant sur l’avenue Leoncio Prado, il aperçut doña Adelaida, la vendeuse de brochettes. Son tablier reprisé était semblable à un uniforme décoré de taches, des galons révélant une vie de travail acharné. Elle avait déjà allumé le feu. Les brochettes de viande étaient rangées en ligne et émettaient un murmure crispé.

Ángel s’assit sur un banc et passa un moment à discuter avec elle et les clients. La viande avait un goût de terre molle et la cuisinière avait ajouté trop de piment, mais c’était mangeable.

L’après-midi, il se rendit à l’hôpital. Il fit la queue pour prendre l’ascenseur, avança dans de longs couloirs. Il parvint à la chambre. Cela faisait plusieurs mois que son ancien chef, le capitaine, s’y trouvait.

Assis dans un fauteuil, vêtu d’un pyjama sale, le capitaine avait le regard fixe et perdu. Ángel resta debout, devant lui. Il pensa un instant faire le salut militaire.

— Bonjour, chef. Ou plutôt, bonsoir.

Le capitaine l’observait.

— Ne vous fatiguez pas à lui parler. Il ne vous comprend pas, dit l’infirmière qui se trouvait à côté de lui.

Ángel la regarda. Puis il posa de nouveau son regard sur le capitaine.

— Bon, voilà, dit-il.

Lorsqu’il sortit, le ciel s’était assombri.

Il rentra chez lui, prit une seconde douche et sortit son survêtement, son tee-shirt et son short. Il prépara son sac. Par-dessus, une veste.

Il regarda l’heure.

Il se retourna. Il aperçut des lampadaires en rang dans le brouillard. Il se rendit compte qu’il transpirait. Ou peut-être était-ce la bruine.

À vingt et une heures, il s’arrêta au restaurant Le Poulet d’or pour manger un demi-poulet avec des pommes de terre. Ce soir-là, la viande lui parut particulièrement savoureuse. Il se sentait plein d’énergie, comme à chaque fois qu’il allait se battre. Il termina par une tasse de café noir, bue à longs traits. Il remonta en voiture. Il traversa un corridor de lumières et d’ombres. Il atteignit le portail s’ouvrant sur la rue. C’était le soir où il montait sur le ring.



*

Ses poils se hérissent pendant ces nuits dans le quartier de Chorrillos, le sol terreux, le chapiteau fait de cordes et de pieux, à côté du Ring des Morts. Il sera bientôt vingt-deux heures et le public s’entasse déjà dans les gradins pour voir sortir les catcheurs.

Ángel avance entre les tables branlantes, il sent un caillou tranchant sous ses semelles. Le vent soulève un grand pan de toile.

Le vacarme des voix, la lumière blanche. Un type lent et maigrichon, avec des boutons d’acné rouges, debout dans un coin, des confiseries et des sodas posés sur un plateau.

À côté du tapis, de la poussière jaune en suspension, des tribunes en bois, un grillage métallique déchiré.

Dans le fond s’affrontaient deux ombres éclairées, Manco le Reptile et Mena le Caïd. Deux individus plus très jeunes, la chair épaisse, vêtus de shorts larges et tombants, qui se poursuivaient en courant, les bras rapides sous la lumière. On aurait dit deux vautours noirs devenus fous, battant des ailes et tournant sur eux-mêmes. Une lumière blafarde tombait sur eux.

Autour de lui, les rangées de monstres crient sur les bancs, rient, jettent des pierres qui rebondissent contre le grillage. Une foule de visages défigurés qui s’étaient réveillés dans différents quartiers de la ville dans l’attente de leur vendredi soir.

Certains monstres venaient peupler le chapiteau, lentement, comme un essaim d’insectes organisés envahit un cadavre. Ils n’entraient jamais seuls, mais toujours par groupes de quatre, cinq ou dix personnes. Ils arrivaient parfois en criant ou chantant « Lumière, lumière pour mes yeux ». Les cris formaient un chœur qui grandissait, au rythme marqué par une grosse caisse, tandis qu’ils s’asseyaient dans les tribunes. Là, les monstres s’organisaient, les chemises entrouvertes, les baskets de couleur, les tatouages représentant des papillons et des scorpions. Ils chantaient toujours, bien que s’interrompant parfois pour hurler tue-le, tue-le, ce fils de pute. Les éclats de rire, les pommettes, les baskets trouées, les jets de salive, les bouches humides, tous les monstres se mêlaient dans les tribunes, une masse fétide et chaude.

Ángel pénétra dans l’étroite pièce qui tenait lieu de loge. Elle se composait d’un lavabo, d’une fenêtre, d’une petite table devant une chaise. Il croisa le Gros John qui avait déjà commencé à transpirer et le regardait avec des yeux de vampire.

Le Gros John était le propriétaire des lieux. Il avait été catcheur et avait survécu avec humour à plusieurs pertes de connaissance sur le ring. « Quand ça tape plus fort, ça rapporte plus. C’est la règle », disait-il. Ses oreilles s’élevaient comme des ailes moites et maléfiques sur son visage parsemé de cicatrices. Son apparence lui donnait l’autorité nécessaire pour envoyer les catcheurs au combat et récolter l’argent des billets d’entrée et des paris. « On se bat pour l’honneur ici, proclamait-il. Pour être le plus fort. » C’est la phrase qu’il utilisait pour se réserver l’essentiel des recettes.

Le Gros entra dans la pièce.

— C’est bientôt à toi. Dépêche-toi.

Ángel s’étala un peu de crème sur le corps.

Dehors, le combat se poursuivait. L’arbitre n’était pas là ce soir mais le Reptile et le Caïd s’étaient mis d’accord sur certaines règles. Monter sur le ring, crier et s’ébrouer, se regarder en face. Il y avait un pacte général qui leur interdisait de donner des coups bas. Un jour, un catcheur avait envoyé un coup de pied dans les couilles d’un autre et il avait été exclu à jamais, sur ordre du Gros.

Pour faire appliquer ses consignes, le Gros avait en outre deux assistants, Gutarra le Boss et Reina la Courge. Le Boss était hiératique, mince et tendu. Il portait des lunettes métalliques, dont les verres sales l’aidaient à mieux voir le monde. Son rôle était de maintenir la loge en ordre mais il passait en réalité son temps à inventer des histoires incitant les catcheurs à taper plus fort les uns sur les autres. La Courge en revanche était souriant, obséquieux et fasciné par le corps des catcheurs. Ses yeux brillaient quand il devait remplir son rôle, levant le bras pour donner le signal qui marquait le début et la fin de chaque round. Avec la Courge et le Boss, on pouvait être sûr que les combats allaient se poursuivre.

Deux projecteurs sur des rampes métalliques noires éclairaient la scène. Les catcheurs se déplaçaient sans cesse pour éviter les coups des rivaux et ne pas être éblouis par la lumière.

Ángel pouvait suivre le combat depuis un trou dans la toile. Les catcheurs se prenaient dans les bras, comme dans une scène d’amour. Soudain, cela arriva. Le Caïd frappa le Reptile au front et le fit chuter. Le Reptile était à terre, sur le tapis décoloré par la transpiration. Un filet rouge s’échappait de son arcade sourcilière. Le Gros John interrompit le combat.

Un garçon à la mine triste entra sur le tapis pour le nettoyer.

— C’est ton tour, dit le Gros.

Ángel s’avança et vit sortir son adversaire. Son rival s’appelait Sansón le Zambo. C’était un type costaud et grossier, mais ses coups avaient perdu de leur force. Son ventre, après de nombreuses nuits arrosées de bière, le faisait pencher vers l’avant. De plus, le Zambo s’était blessé à la poitrine et aux bras, durant ses années passées à braquer des banques. Mais malgré cela, Ángel ne pouvait baisser la garde. Son adversaire gardait les yeux rivés sur lui. Son âme était suffisamment amère pour envoyer une bonne droite.

Ángel ressentit un plaisir nerveux. À cet instant, Sansón ressemblait à un bison noir qui essaie de charger. Au début, Ángel se mit à tourner autour de lui, comme une mouche à viande, cherchant l’angle mort qui lui permettrait de donner quelques coups. Son jeu de jambes pouvait aider à le déconcerter un moment. À chaque fois qu’il parvenait à filer d’un côté, Ángel le frappait de toutes ses forces. Le bruit de chaque coup résonnait dans l’air. Mais le Zambo bougeait à peine.

Ángel parvint à atteindre à plusieurs reprises le visage de son rival, mais il reçut soudain un mauvais coup qui le laissa stupéfait. Il fut surpris de se retrouver au sol, les coudes en feu et un goût amer dans la bouche. Il se releva.

Lorsque sonna la cloche signalant la fin du dernier round, il fut soulagé. Il avait perdu mais avait tenu jusqu’au bout.

Il souffrait moins que ce qu’il avait imaginé.

Dans la loge, le Zambo lui offrit quelques bruits gutturaux en guise d’excuses et Ángel lui répondit par l’habituel : « T’excuse pas de faire ton boulot, mon frère. »

Tout en introduisant un glaçon dans sa bouche, Ángel pouvait voir les spectateurs sortir de la salle. Tous avaient un endroit où aller, une maison, un bar, un bordel.

— Salut, maître, dit-il à John.

Le Gros le regarda de ses yeux noirs.

— Allez file, et prends soin des trois poils qui te restent sur le caillou.



*

À minuit, il ouvrit la porte, se doucha de nouveau et regarda la photo de sa mère. Puis il vit celle du capitaine.

Aujourd’hui, j’ai perdu, mon capitaine. Mais comme vous le disiez toujours, il faut continuer. Et je continue pour pouvoir discuter avec vous. Pour vous dire ce que je pense, que je n’ai pas pu vous dire plus tôt : vous dire à quel point je vous hais toujours, mon capitaine. C’est pour cela que je vous garde ici avec moi, pour que vous le sachiez. Parce que vous et moi, nous n’avons pas fini notre conversation, mon capitaine. Nous n’avons pas fini. Je vous le dis. Je n’ai jamais imaginé...

Il se tut. Il fit quelques pas et se laissa tomber sur le lit. Il n’allait pas encore dormir, mais il tâcherait de se reposer, de chercher un peu de paix dans les environs de son oreiller.

— Du calme, lui dit une voix depuis la photo. Tu sais bien que tu as besoin de dormir. Et tu es là. Ne pense pas à cette femme pour l’instant.

Il se redressa et regarda par la fenêtre. Son corps allait exploser. Il sentait un feu qui montait quelque part. Là-bas, au-delà de toutes les maisons, se trouvaient ce visage, et sa voix, mes enfants, il faut que je retrouve mes enfants.

Il aperçut alors quelque chose dans le ciel. C’était la sphère crue, blanche, tachée de la lune. Elle était là. La lune qui s’était cette nuit libérée de tous les nuages qui la recouvraient, et luisait, seule et heureuse. C’était un corps solide, qui soufflait son propre vent. Ángel sentit la lumière courir sous sa peau, tel un sang neuf dans la noirceur.

C’était un message. Ángel se dit qu’il avait de la chance.

Le sort était généreux, il lui avait envoyé cette femme une nouvelle fois.

Il fit les cent pas dans la chambre, s’approcha de la fenêtre.

La chercher, lui parler, lui dire ce qu’il avait à lui dire. C’était un appel du destin.

Sa vie n’avait pas été la plus heureuse mais elle avait certains avantages, pensa-t-il. Pouvoir s’étendre sur un lit, avoir un plafond à regarder quand il était seul, chantonner quelque chose, se parler à lui-même, gagner assez d’argent pour pouvoir manger des brochettes de temps en temps, s’imaginer au milieu des collines de genêts, comme quand sa mère était en vie, quand ils habitaient là-bas.

Mais une nouvelle vie s’ouvrait soudain devant lui. Une vie dont le premier événement était cette apparition. Il devait la laisser tranquille mais il avait aussi quelque chose à lui dire ou à entendre de sa bouche. Si elle l’avait retrouvé, il devait lui parler. C’était sa chance.

Si elle me disait je vais bien, je suis en paix après ces événements, si je l’entendais dire cela... tu m’as tiré dessus, tu m’as blessée mais je ne suis pas morte. Je me suis levée et j’ai marché. Une famille m’a trouvée et m’a sauvée.

Était-ce impossible ? Pouvait-il espérer entendre ces mots ?

Soudain il vit la lune. Très distinctement. La voix.





II





Le lendemain, il se leva, se déshabilla rapidement et entra dans la douche.

Il se frotta longuement tout le corps avec sa serviette. Il avait le sentiment d’être en retard à un rendez-vous.

Il était sept heures lorsqu’il gara sa camionnette devant la maison de la femme. La façade blanche, les géraniums bleu ciel, la rue Alipio Ponce.

À sa surprise, il n’eut pas à attendre longtemps. La porte s’ouvrit lentement et elle apparut.

C’était elle, oui. Elle marchait sur le trottoir à grandes enjambées, l’air décidé.

Les longs cheveux qui retombaient comme un voile, la jupe noire aux genoux, les chaussures à petits talons. Mais quelqu’un était à ses côtés. Elle tenait par la main une fillette portant une veste bleue, un gilet à carreaux et un béret. La fillette s’agrippait à sa main, elle s’efforçait de tenir son rythme.

Elles parvinrent au bout de la rue. La femme jeta un rapide coup d’œil des deux côtés. Ángel la vit attraper un trousseau de clés. Elle ouvrait la porte d’une maison à deux rues de chez elle. La façade était en briques peintes en noir. Ángel entendit le bruit que fit la porte en se refermant.

Il resta immobile, laissant tourner le moteur. Soudain, il se rendit compte que quelqu’un klaxonnait derrière lui, à plusieurs reprises. C’était un chauffeur de taxi au visage allongé, une voiture blanche qui ressemblait à une ambulance. Ángel démarra. Il accéléra de nouveau.



*

Ce jour-là, en sortant de la boutique, il rentra chez lui, près de la place donnant sur l’avenue Inca dans le quartier de Surquillo. À l’angle, le menuisier avait sorti ses planches et sciait du contreplaqué. Une brise tiède courait d’un mur à l’autre. Les jeunes arbres s’inclinaient vers lui. Une femme vêtue d’un costume noir avançait en se couvrant la gorge.

Il entra dans un bar. Des tables en bois, des chaises rustiques et de la paille entassée. Des étagères couvertes de bouteilles poussiéreuses.

Ángel s’assit et frotta plusieurs fois la nappe en plastique. Le serveur lui apporta une bouteille et un verre.

Ángel versa la bière, vit les bulles tournoyer et avala une gorgée. Le liquide tournait sur le bois branlant.

À côté de lui se trouvait un groupe d’hommes.

— Regardez, entendit-il. Qu’est-ce qu’il a, ce con ?

Il eut envie que les hommes s’approchent de lui. Il aurait volontiers démoli la figure d’un d’entre eux.

Les voix se calmèrent. Puis on entendit un murmure et des éclats de rire fusèrent.

Il resta là, buvant à petites gorgées. Il vit le visage de la femme qui se cramponnait à la main de la fillette.

Il vida la bouteille.

La bière lui laissait un goût amer dans la bouche. Il sentit qu’il plongeait dans un état silencieux.

Les hommes à l’autre table échangeaient en criant mais Ángel se sentait très loin de ce qui se passait autour de lui. Il contemplait les bulles au fond du verre.

Il devait écouter sa mère. Ne pas la revoir. Il devait la laisser faire son chemin. C’était le chemin sur lequel il l’avait laissée cette nuit-là. Pourquoi lui importait-elle, après tout ? Il y avait eu tant de morts à Ayacucho pendant ces années-là. Personne ne se souviendrait d’elle, ne le lui reprocherait ni ne lui demanderait des comptes. Rentrer chez lui. Continuer de travailler à la boutique, compter l’argent pour le remettre au patron, déjeuner d’une patasca et avaler le matin un petit pain, du café ou un soda aux côtés de Tania, faisant gonfler son corps de graisse, et ses poches d’un peu d’argent, rendre visite à son frère de temps en temps, parler à ses photos. C’était sa vie pendant la journée. Et certains soirs, pour annuler tout ce qui avait précédé, il rangeait les vêtements dans son sac et partait pour le ring, pour démolir la figure d’un type, ou attendre qu’on lui démolisse la sienne. Ce n’était pas la meilleure des vies mais c’était celle qu’il avait, et ce n’était pas non plus la pire après tout. Il n’y avait pas de raison d’en changer pour suivre une femme qui était revenue.



*

Cette nuit-là, il a un sommeil agité. À peine réveillé, il saute de son lit et va à la salle de bains.



*

Il se rend à la boutique et dit à Paco qu’il doit aller voir son frère pour une urgence. Il reviendra ensuite.

Peu après, il arrive chez son frère Daniel.

Il est huit heures, l’heure où Daniel parcourt les journaux en buvant son deuxième café, qui est selon lui le seul qu’il puisse apprécier.

Ángel le rejoint à la table de la cuisine.

— Bonjour, Ángel. Tu veux un café ?

— Non, pas à cette heure-ci. Merci.

— Bon. Qu’est-ce qui t’amène ?

— Tu te souviens que je t’ai parlé d’une femme ? Une femme qui était passée par la caserne. Et ensuite je l’avais laissée par terre, avec plein de cadavres.

— Oui, ça me rappelle quelque chose. Mais ça fait longtemps. Je pensais que tu avais oublié.

— Il y a quelque chose que je ne t’ai pas raconté.

Daniel but une gorgée.

— Je ne sais pas pourquoi tu ressasses cette histoire. Tu m’as déjà raconté ces machins bien souvent. Tu es sûr que tu ne veux pas de café ?

— Oui.

— Comme tu veux.

Ángel s’installa plus confortablement dans son siège. Il se frotta le visage et regarda son frère.

— J’étais chargé d’emporter son corps. Mais...

— Tu étais dans une situation merdique. Tu exécutais des ordres.

— Mais elle s’est réveillée et soudain elle était là, elle me parlait. Je l’entendais à peine.

Daniel se tourna vers lui.

— Et alors ?

Ángel faisait tourner le verre entre ses mains.

— Elle m’a dit qu’on se connaissait. Et elle m’a demandé de rechercher ses enfants. Ensuite je lui ai tiré dessus, ça tu le sais déjà.

La voix d’Ángel resta en suspens entre eux.

Daniel se frotta les yeux. Puis il contempla Ángel.

Tous deux étaient silencieux. Ángel ignorait si son frère en avait assez entendu ou s’il ne savait pas quoi lui dire.

Soudain Vanessa et Jorge, sa nièce et son neveu, entrèrent dans la pièce. Tous deux souriaient en disant son prénom. Ángel les serra dans ses bras. Je pensais que vous étiez déjà à l’école, comment ça va. Tout va bien, mon oncle. Mais il faut que tu viennes plus souvent. On ne te voit plus beaucoup.

Marissa, sa belle-sœur, arriva, toujours aussi mince, les cheveux courts, un sourire lui mangeant le visage. Ángel se leva et l’embrassa.

— Bonjour, ça va ? Je vais faire quelques courses pour ma mère, Danny. On se voit après. Salut, Angelito.

Après le départ de Marissa et des enfants, un silence s’installa.

— Qu’est-ce que tu disais ?

— Cette femme dont je te parle. De cette nuit-là à Ayacucho.

— Et donc ?

— Je l’ai vue récemment.

— Quoi ?

— Elle est venue à la boutique.

Daniel but une gorgée. On entendit le bruit d’une voiture passant à toute allure. Les vitres tremblèrent un instant.

— Tu es sûr que c’était elle ?

— Oui, j’en suis sûr.

— Et elle t’a reconnu ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas. Elle ne m’a rien dit. Mais depuis que je l’ai vue, je suis retourné une fois ou deux devant chez elle.

Ángel se leva et se servit un autre verre d’eau. Il se rassit. Un moineau était venu se poser derrière la fenêtre.

— Pourquoi tu fais ça ?

— Quoi ?

— Aller devant chez elle. Ne fais pas ça.

Un camion avait déclenché la sirène d’une voiture garée. Le bruit continua un moment.

— J’ai repensé à cette sale histoire, sans m’en rendre compte. Pendant tout ce temps.

— Bon, pas de bol. Mais ne te rends pas malade à cause de ça. Au moins maintenant, tu sais que tu ne l’as pas tuée.

— Enfin, je ne sais pas ce qui est pire.

— Tout cela est bien horrible mais on ne peut rien faire maintenant. C’est arrivé il y a longtemps. Et la vie continue, mon frère.

Les conseils de Daniel relevaient d’une habitude. Ángel lui en était reconnaissant. Mais parfois ils l’exaspéraient.

— Je pensais qu’elle était morte, Daniel. Je croyais l’avoir tuée.

Ángel avait haussé le ton.

Daniel ne bougeait pas.

— Je ne sais pas pourquoi tu continues à t’accabler. À quoi bon ?

— C’était moi.

— Je sais bien.

— Elle se tenait là, presque nue, ou avec ses vêtements déchirés. Et alors je ne sais pas ce qui s’est passé. Elle s’est mise à bouger. Moi j’étais presque fou aussi. J’avais picolé toute la journée. Je picolais pour ne pas voir ce que faisaient les autres. Je m’imaginais n’importe quoi. Je m’imaginais que quelqu’un allait arriver et tous nous tuer à un moment ou un autre. Tu comprends ? Mais le capitaine m’a ordonné d’emmener les corps. Et alors elle, elle s’est relevée du néant et s’est mise à parler et j’ai tiré.

— Mais...

— Je sais pas ce qui m’a pris. Je suis devenu fou. J’ai cru que j’allais mourir d’un instant à l’autre. Et je lui ai tiré une balle, comme on m’avait ordonné de le faire.

Daniel resta muet. Un filet fumant montait de sa tasse.

— Ángel, je crois que tu serais incapable de faire ça. Tu inventes. C’est impossible que tu aies fait une chose pareille, enfin.

— Mais ça s’est passé comme ça.

— Je ne sais pas. Ce que tu racontes là me semble impossible. Tu n’es pas comme ça. De toute manière, le passé, c’est le passé, voilà tout. On n’y peut rien. Qu’est-ce que tu veux y faire ?

Ángel était sur le point de taper contre la table.

— Je sais pas. C’est un truc qui me poursuit. C’est ça la merde, Daniel. Elle est là en permanence. J’ai l’impression de l’entendre de nouveau. Je sens qu’elle me parle de nouveau.

Daniel se redressa et enfila sa veste.

— Putain, depuis que tu es revenu de là-bas, tu es une merde. Mais tout ça est derrière toi, mec. Écoute, je te le répète. Maintenant ils ont attrapé Abimael Guzmán, tu comprends ? Ça fait longtemps que la guerre est finie. Le terrorisme, c’est fini. Maintenant la nouvelle année arrive. Il faut qu’on se reprenne. On peut pas continuer à penser à cette merde.

— J’ai pas demandé que ces événements arrivent, dit Ángel en se levant.

Daniel le regardait tranquillement.

— Je vais te dire une chose que je ne t’ai jamais dite, murmura-t-il. Écoute, mon frère. En vérité, tu as été bien courageux d’y aller, de te battre. J’ai beaucoup de respect pour ce que tu as fait.

Ángel s’éloigna. Il souriait.

— Je ne veux pas que tu aies du respect pour ce que je te raconte, lui répondit-il. C’est pas là pour te plaire ou te déplaire.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

— Je sais pas. Que ça t’emmerde.

Un oiseau venait de se poser sur une branche devant la fenêtre. On aurait dit qu’il épiait l’intérieur de la maison, à la recherche de quelque chose à manger.

— Bon.

— Je veux te raconter ce que je ressens et que tu m’écoutes, et que ça t’emmerde.

Daniel prit son frère par l’épaule et s’avança avec lui jusqu’à la porte.

— Écoute, Ángel. Je vais te dire quelque chose. Samedi on fait une fête pour la Sainte-Marissa, tu te souviens ? Jacky va venir, la jolie fille que tu as rencontrée l’autre jour, tu te rappelles ?

— Oui. Je me rappelle.

— Bon, sache qu’elle est folle de toi. Elle l’a dit à Marissa. Elle est folle de toi. Donc... on t’attend samedi.

— Je sais qu’il faut aller de l’avant.

Daniel lui tapa dans le dos.

— Bon, je ne sais pas quoi ajouter. Nous sommes là. Nous sommes vivants. Et il faut profiter de la vie. Ou autant que possible, en tout cas.

— T’en fais pas.

Daniel ouvrit la porte.

— Tu es prévenu, dit-il en levant un doigt. Fais pas le con, on t’attend samedi pour la fête.

Il y eut un long silence. Ils se regardaient mutuellement.

— D’accord. Merci.

Avant de sortir, Ángel entendit encore Daniel dire quelque chose.

— Promets-moi que tu ne retourneras pas voir où cette femme habite. En réalité, tu as eu de la chance. Tu aurais pu mourir à Ayacucho. Alors arrête avec ces conneries.

— Je sais bien.

— Réjouis-toi d’être en vie, au moins. Promets-moi que tu n’y retourneras pas.

Il sortit dans la rue. Il entendait toujours la voix de son frère. Oui, bien sûr. Il avait raison. Réjouis-toi d’être en vie. Au moins.



*

Lorsqu’il arriva à la boutique, Paco l’attendait. La matinée avait été avare en ventes et ils se mirent à discuter. Paco avait un temps été footballeur, puis chauffeur de taxi, puis était entré dans l’armée, avant de devenir conducteur pour les transports municipaux. Il était veuf et vivait avec sa fille. Il parlait de toutes ces étapes de sa vie de la même façon. Il allait avoir soixante-dix ans.

— J’ai fait de tout, lui dit-il. Et je continuerai comme ça. J’ai jamais été doué pour quelque chose. C’est pour ça que j’ai eu une vie tranquille. N’être doué pour rien et vivre tranquillement, c’est ce qui me plaît le plus. Et plus tard, un jour, je mourrai tranquillement, comme ça. Ce sera une réussite, tu verras, sans une plainte ni rien.

À cet instant, une femme assez âgée entra dans la boutique et s’intéressa aux caisses de casseroles. Elle avait les yeux verts, la peau couverte de taches de rousseur et des cheveux blancs séparés par une raie nette au milieu de la tête.

— Je suis intéressée par les casseroles, dit-elle. Mais il m’en faut plusieurs. On m’a dit que vous faites aussi la livraison. C’est possible ?

— Ma camionnette est garée juste là, lui répondit Ángel.

La femme regarda les prix, inspecta le fond des casseroles et dit qu’elle en prenait quatre caisses. C’était pour une cantine populaire, à Villa El Salvador.

Ángel porta les caisses jusqu’à la camionnette.

Il partit.

En route, il parla à peine à la femme. Arrivé à destination, il empocha l’argent et repartit pour le centre de Lima. La route était dégagée.

Soudain, il vit le panneau indiquant la route secondaire. Il tourna à droite. C’était là. C’était la rue Alipio Ponce.

Il se gara à proximité de la maison. C’était mieux. De là, on ne pouvait pas le voir. À l’angle, il y avait un kiosque. Il descendit, acheta un journal et remonta dans la camionnette. Il se mit à le feuilleter.

Il aperçut le centre paroissial où il avait déposé la livraison avec elle la première fois. Il descendit de la camionnette et s’approcha de la porte. C’étaient ses jambes qui décidaient.

Une bonne sœur souriante et aimable l’accueillit.

— Pardon, lui dit-il. Je cherche la demoiselle avec qui j’ai fait une livraison il y a quelque temps.

La bonne sœur l’observait.

— Voulez-vous un exemplaire du catéchisme ? Ils ne sont pas chers, cinq soles.

— Non merci. Je cherche une femme. Bon, tant pis.

Ángel sortit. Il monta à nouveau dans la camionnette.

Il se dit à de nombreuses reprises qu’il ne voulait pas la déranger. Il voulait seulement s’assurer qu’elle allait bien. La voir sortir, aller chez les voisins, revenir. Ce serait tout.

Il était garé devant la façade blanche, là où il l’avait vue entrer.

Tout en lisant le journal, il écoutait les voix à la radio. C’était la fin de l’année. Quelques auditeurs appelaient pour faire part de leurs vœux. Le présentateur faisait des plaisanteries, et le temps passait.



*

Ángel se changea les idées en écoutant les voix. Il y eut une publicité, puis des informations, et une chanson. Il écoutait tout en lisant.

Soudain, derrière un coin du journal, il la vit sortir. Elle portait un pantalon noir, un chemisier bleu, et ses cheveux détachés tombaient sur ses épaules.

Elle tenait une fillette par la main.

Alors, sans trop y réfléchir, il descendit de voiture.

Il s’arrêta, se plaça devant elle. D’abord, la femme ne le remarqua pas. Mais il fit un pas en avant.

— Excusez-moi.

La femme ne parut pas surprise et le contourna avec la fillette. Ángel la suivit et se plaça à sa hauteur. Elle hâta le pas, il marchait à côté d’elle.

— Excusez-moi, s’il vous plaît. Vous ne vous rappelez pas ? Vous ne me reconnaissez pas ? Je m’appelle Ángel Serpa.

La femme se retourna sans s’arrêter. Son front se plissait.

— Écoutez, qu’est-ce que vous voulez ?

— Je suis...

La femme pressa le pas. La fillette à côté d’elle courait presque.

— Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu ne te souviens pas ? Tu es venue à la boutique. Et aussi... Tu me connais. Je ne sais pas quoi faire. Je veux seulement... Pardonne-moi. Je n’ai pas...

— Qu’est-ce qui se passe, monsieur ? Écoutez, vous dites n’importe quoi.

La femme marchait toujours. Ángel sentait le martèlement de ses pas. Il la rattrapa. Elle se retourna.

— C’est que...

— S’il vous plaît, laissez-moi. Qu’est-ce qu’il y a ? On ne peut même plus marcher dans la rue maintenant.

— Je croyais que tu étais morte. Mais non...

Elle continuait d’avancer. Sous l’effet du vent, son chemisier était soulevé par de rapides vagues. Un homme arrivait en sens inverse. La femme accélérait toujours. Elle tirait sur la main de la fillette, forçant cette dernière à faire de grandes enjambées. Ángel comprit qu’elle l’avait reconnu. Elle voulait seulement lui échapper.

Il marchait derrière elle.

— Tu ne te souviens pas ? demanda Ángel, de nouveau à côté d’elle.

— Me souvenir de quoi ? S’il vous plaît, monsieur. Laissez-moi tranquille.

— J’étais soldat à Ayacucho. Tu m’as dit de retrouver tes enfants. Je t’ai tiré dessus. Tu ne te souviens pas ? Je ne sais pas...

La femme s’immobilisa. Elle le regarda en face. Le vide de ce visage, le profond éclat de la peau, et le fond liquide de ses yeux.

Derrière elle, la rue continuait d’exister, les voitures et les passants, les hauts lampadaires, une rangée de jeunes arbres courbés. Ils étaient tous deux debout, à s’observer, sous le ciel glacé, à côté de la colline de cadavres.

— Je veux juste savoir si tu vas bien, dit-il.

Elle baissa la tête, la hocha de droite à gauche, le regarda. Soudain elle s’immobilisa.

Quelque chose sembla passer sur son front, comme si elle cédait à une révélation.

— Je ne sais pas ce que vous avez, monsieur, dit-elle.

— Tu ne te souviens pas ?

— Laissez-moi tranquille. S’il vous plaît.

La femme se remit en route. La fillette à côté d’elle tâchait de la rattraper.

— Je veux savoir, c’est tout.

— S’il vous plaît, partez.

On entendit soudain une voix.

— Qu’est-ce qui se passe, tante Eliana ? C’est qui, lui ?

La fillette la regardait.

— Ne t’en fais pas, lui répondit-elle en lui serrant la main. Suis-moi, c’est tout.

— Tu le connais ?

— Je ne veux pas te déranger, je t’assure, dit Ángel. On peut se voir un de ces jours, pour parler ? Je veux savoir comment tu t’es reconstruite. Tu as survécu. Comment c’est possible ? Tu ne peux pas imaginer comme je me réjouis que...

— Nous n’avons rien à nous dire, je vous en prie, dit-elle.

Une bourrasque de vent s’abattit sur eux. Dans la rue, des enfants jouaient au ballon. Elle se hâtait toujours, tirant la fillette.

— Mais...

— Je ne sais pas qui vous êtes. Je vais appeler la police si vous ne partez pas, monsieur.

Soudain Ángel la vit s’élancer, les cheveux lâchés, jusqu’à l’arrêt de bus. Un bus s’arrêtait au coin. La fillette courait derrière elle.

Ángel resta sur place. Il avait mal au dos. Il était seul dans la rue.

Il vit une file de lampadaires, et des ombres qui s’avançaient.

La fillette avait prononcé son prénom.

Eliana.

Ángel resta immobile pendant quelques secondes. Il finit par revenir lentement vers sa camionnette.

Il démarra. Il se dit qu’il lui faudrait raconter les événements à sa mère.



*

En milieu de journée, un groupe de touristes entra dans la boutique. Tous étaient grands, blonds et dodus, et ils parlaient fort. Ils ne voulaient rien acheter. Ils prirent seulement des photos des casseroles, des étiquettes et des verres. Quelques jours plus tard, ils retrouveraient tous leurs proches à Washington, Copenhague ou Londres. Ils montreraient ces photos lors d’un événement social en expliquant : un marché à Lima. Des bus dans la rue, des fruits sur les chariots, des casseroles et des verres suspendus à des câbles. Regardez. Un des touristes souleva une casserole, se la posa sur la tête en guise de chapeau, prononça quelques mots incompréhensibles, et les autres se mirent à rire.

À cet instant, Ángel prit une décision.

Après le départ des touristes, il y eut un long silence.



*

L’après-midi passa ; quelques clients examinèrent des articles en posant mille questions.

Peu avant dix-huit heures, Ángel se leva.

— Je sors un petit moment, dit-il à don Paco.

— Aucun problème, je fais la fermeture, répondit-il.

Il monta en voiture. Il distinguait clairement la route derrière le pare-brise. Les tours de volant le menaient vers San Juan de Miraflores. C’était comme si ses mains guidaient le reste de son corps.

Il avait décidé de changer de stratégie. Il se dit qu’il avait commis une erreur en l’abordant. Il devait vérifier quelque chose à son sujet. Connaître ses occupations, si elle travaillait ou si elle appartenait à la communauté religieuse installée à proximité de chez elle. Vivait-elle seule ou avec un membre de sa famille ? Il lui fallait tout savoir.

Il tourna dans une rue. Voilà la porte. La façade blanche, les planches de bois, le jardin aux géraniums bleu ciel. Au coin, une place de stationnement l’attendait.

Il gara la camionnette, en descendit en heurtant le ciment, acheta le journal au kiosque et revint sur ses pas. Il s’assit derrière le volant. Il attendrait ici, en lisant. Les gens passaient près de lui et le regardaient. Il mettait parfois de la musique, puis l’éteignait. Il ne fallait pas user la batterie.

Le soir tombait. Il lui fallait rentrer.

Il attendait toujours.

Alors il la vit sortir.

C’était elle. C’était Eliana et c’était comme s’il la voyait pour la première fois. Il y avait une impatience dans ses vêtements bleus, ses jambes minces, ses longs cheveux mouvants. Elle était avec quelqu’un. C’était une jeune femme, les mains croisées, portant un livre qui ressemblait à la Bible.

Ángel démarra et avança lentement, les suivant de loin.

Il les vit traverser la rue. Les deux femmes pénétrèrent dans une maison. C’était l’endroit où il avait livré les verres le premier jour.

Au moment où la porte s’ouvrit, Ángel entendit de la musique et des voix. Une femme aux cheveux blancs sortit leur dire bonjour. À l’intérieur, un groupe les accueillit en levant les bras. Cela semblait être une fête.

Depuis sa voiture, Ángel percevait le bruit qui provenait de la salle. Des cantiques religieux s’élevaient. Quelques personnes supplémentaires se présentèrent à la porte.

Ángel resta là, à regarder la façade. Des enfants jouaient au foot sur la route, de l’autre côté. Au coin, une lueur filtrait par la porte du restaurant. Par la fenêtre s’élevèrent des chants, puis des prières, et de nouveau des chants.

Les gens qui arrivaient devant la maison portaient une veste ou un costume.

Ángel descendit de la camionnette et avança lentement vers le restaurant. Il aurait voulu observer les événements se déroulant à l’intérieur de la maison, mais on avait tiré le rideau. Dans le restaurant, il acheta une cannette de bière. Il retourna s’asseoir.

La nuit était tombée. On entendait des bruits de moteur monter de l’avenue.

La musique résonnait toujours. Ángel avait écouté ces chansons religieuses il y avait bien longtemps, peut-être pendant son enfance. « Fidèle enfant, je veux t’aimer et pour toi seul vivre, et chanter ta gloire avec, pour récompense, la mort te glorifiant. » Il avait chanté cela. Quand donc ?

La porte s’ouvrit. Des groupes sortirent. Les gens riaient.

Eliana se trouvait parmi eux, à l’extrémité de la file. Son profil marqué, ses longs bras, les mèches brunes sur les épaules. Elle embrassait la dame âgée qui l’avait accueillie.

Ángel la vit sortir dans la rue. Elle rentrait chez elle, en compagnie de la femme avec qui elle était venue. Il les regarda marcher d’un pas lent et assuré sur le trottoir.

Il les regarda sans bouger. La distance était seulement de deux rues.

Il se dit qu’Eliana s’était aperçue de sa présence. Il se dit qu’elle réfléchissait à ce qu’elle allait faire, l’affronter, appeler la police ou poursuivre son chemin. Oui. Elle était en train de décider de ce qu’elle allait faire. Pendant un moment, il eut la certitude qu’Eliana allait sortir une arme de son sac à main et lui tirer dessus. Il resta où il était. Il la vit arriver chez elle. Une lampe, l’éclat d’une clé, le bref heurt de la porte. Le vide longtemps après, la rue marquée par sa silhouette.

Ángel démarra. Il allait passer la nuit seul. Avec la photographie de sa mère. Et avec Eliana.



*

Il se réveilla à plusieurs reprises et toujours avec le visage d’Eliana au-dessus de son lit.

Il arriva à la boutique de bonne heure. Le ciel était couvert mais l’air était dense et humide.

Quelques clients arrivèrent. Don Paco était chargé de les recevoir pendant que lui faisait les additions et encaissait. Cette après-midi-là, le patron, don Ginés Alana, passa pour récupérer les recettes.

Le soir, il avait un combat. Cette fois-ci, son adversaire était Gómez le Killer, un type chevelu qui portait une fine moustache de mousquetaire. Le Killer était le seul à monter sur le ring après avoir bu une demi-bouteille de rhum. Il avait des yeux de poisson vides, et sa bouche émettait de brefs sons gutturaux. Peut-être était-ce la raison pour laquelle Reina la Courge et Gutarra le Boss l’adoraient.

Ángel arriva à la salle, enfila son short et s’enduisit tout le corps de crème, avec des gestes rapides. Au moment de passer le grillage, il se jeta sur le Killer et parvint à l’atteindre à la joue. Puis il le bombarda de coups de poing. Il le frappait sur les côtés, remarquant qu’il cédait progressivement. Il lui régla son compte en trois rounds et les parieurs se mirent à crier. Les longs hurlements se transformèrent en gueulements, puis redevinrent hurlements. Ángel resta là, à haleter auprès du corps de sa victime. La Courge s’approcha pour le réanimer et l’emmener. Il allait le remettre sur pied.

Ce soir-là, Ángel toucha de l’argent. Un de ses yeux était gonflé mais cela irait mieux avec de la glace et peut-être une tranche de viande crue.

Il arriva chez lui au petit matin. Il appliqua de la glace, prit un calmant et dormit d’un trait.

Le lendemain, peu avant huit heures, il était devant la maison de la rue Alipio Ponce. C’était l’heure à laquelle elle sortait pour emmener la fillette à l’école.

Il vit la porte s’ouvrir. Eliana apparut. La tête haute, des vêtements longs et gris, la fillette dans son uniforme composé d’une jupe et d’un chemisier tenus par des bretelles.

Elle avançait vers le coin de la rue. Il se demandait que faire. S’approcher d’elle, lui parler ? Il ne savait pas quoi lui dire. Mais peu importait. Il était prêt à ce qu’elle l’insulte ou le frappe.

Dans un soudain accès de témérité, il s’approcha.

Lorsqu’il fut à proximité, il la vit se tourner vers lui.

Ses cheveux noirs, son front lisse et les deux rides verticales, sans appel, sur ses pommettes. Ses perles immobiles aux oreilles, semblables à des graines.

Elle était raide, dressée, une main tendue et l’autre tenant la fillette.

— Monsieur, vous... Mon Dieu. C’est pas possible. Qu’est-ce que vous avez au visage ? Mon Dieu, partez.

— Je veux te donner quelque chose.

— Qui êtes-vous, monsieur ?

Ángel se rendit compte qu’il lui avait saisi le bras. Elle se libéra d’un coup.

— Lâchez-moi. Qu’est-ce que vous avez ?

Il aperçut un instant ce même regard de terreur. Il recula.

— Je m’appelle Ángel. J’ai été soldat là-bas, officier. Mais je ne voulais pas... Je... Tu ne te souviens pas ? Tu m’as demandé de retrouver tes enfants. Et je t’ai fait quelque chose de terrible. Mais écoute. Je t’en prie. Voici...

Ángel tendit l’argent qu’il avait reçu après le combat de la veille. Les billets étaient rangés dans une enveloppe blanche et sale. La femme s’éloigna. Mais la fillette regardait Ángel.

Eliana marchait en toute hâte. Un policier passait à proximité. Ángel la vit s’approcher et lui signaler son comportement.

— Cet homme m’embête, dit-elle. Je ne sais pas ce qui lui prend.

Le policier s’approcha lentement. Il avait d’épais favoris, des yeux de crapaud, un gros grain de beauté sur la bouche.

— Attention, lui dit le policier. Laissez la demoiselle tranquille.

Soudain, une ombre apparut. C’était la silhouette d’un homme. Il était sorti d’une des maisons de la rue. L’homme venait vers lui à toute vitesse. Il sortit peu à peu de l’obscurité et s’immobilisa, brusquement dans la lumière.

C’était un type d’une cinquantaine d’années, les cheveux en désordre, et le regard fixé sur lui.

Ángel remarqua son expression de gorille, accentuée par ses traits assombris.

— Qu’est-ce qui vous arrive, là ? Qu’est-ce que vous voulez à ma fille ?

Il haletait devant lui.

— Rien, je ne veux pas la déranger, je vous assure. C’est personnel.

— Personnel ?... Je suis son père. On dégage, maintenant. Dégage.

Ángel fit un pas de côté. Une voiture passa dans la rue à toute allure.

Le policier s’avança.

— Vous en faites pas, chef. Je m’occupe de lui, dit l’homme.

Le policier haussa les épaules.

— Je ne veux pas d’histoires, dit-il.

— Excusez-moi, je ne veux pas poser de problème, dit Ángel.

Un vendeur de glaces en tricycle s’était arrêté et les regardait. Il avait de petits yeux et le regard dur, et semblait prêt à intervenir.

— Partez, dit l’homme qui disait être le père d’Eliana. Laissez-la tranquille. C’est ma fille et personne ne l’approche. Compris ?

Ángel recula d’un pas.

— Dégage, dit l’homme.



*

Ángel resta debout dans la rue. Il se retrouvait soudain seul. Il se tint là un moment, s’efforçant de ne pas perdre l’équilibre, tentant d’opposer son immobilité à ce que ce type lui avait dit. Puis il perdit de vue ce qui venait de se passer. Il y eut un moment où il ne savait plus où il se trouvait.

Une famille s’attroupait autour d’une voiture au coin de la rue. La portière s’ouvrit. Une mère aidait son enfant à monter à bord.

Eliana et l’homme se présentant comme son père avaient disparu.

Ángel aperçut le bar. C’est pas vrai, pensa-t-il.

Il entra. Une femme au visage complètement ridé le regardait depuis le comptoir. Elle portait un tablier blanc et lui adressait un sourire.

Il commanda une bière et la femme le servit aussitôt.

— Merci.

Ángel resta là à observer la femme. Il parla un peu de la météo. Il commanda de nouveau à boire.

— Avec plaisir, lui dit-elle.

— J’ai une question, madame. Vous connaissez cette femme qui passe par ici, celle qui accompagne une petite fille à l’école ? Je crois qu’elle s’appelle Eliana.

Ángel se versait à boire, sans la regarder. Il perçut un mouvement du bras de la femme en direction de la porte.

— Ah, c’est Mlle Eliana. Oui, elle emmène sa nièce à l’école tous les matins. Très gentille, cette demoiselle.

— Eliana. Vous connaissez son nom de famille ?

— Non. Parfois elle vient acheter quelque chose.

— D’accord. Vous ne connaissez pas son nom ?

— Non. Non, monsieur. Je crois que la famille s’appelle Huarón. Huarón, je crois. Mais je ne sais pas. Vous ne voulez pas un biscuit ?

— Je veux bien, merci.

La femme se mit à chercher parmi les étagères.

Ángel prit quelques gorgées. Les bulles montaient lentement et éclataient à la surface. Il venait d’apprendre quelque chose.

La femme nommée Eliana vivait ailleurs et venait ici rendre visite à sa nièce. Et peut-être son nom de famille était-il Huarón.

Mais pourquoi faisait-elle semblant de ne pas se souvenir de lui ni de ce qui s’était passé ? Sans doute l’avait-elle reconnu et ne voulait-elle rien avoir à faire avec lui. C’était prévisible. Mais il devait insister. Devant lui se dressait un nouvel obstacle à dépasser. Un homme aux tendances violentes prétendait être son père. Il devait lui expliquer à lui aussi qu’il n’était pas malintentionné.

Tout en mâchant les biscuits, Ángel nota le nom de la communauté religieuse installée au coin de la rue. Puis il ajouta : « Eliana Huarón ».

À peine rentré à la boutique, il regarda le nom de la communauté qu’il avait écrit sur le reçu. Il lança une recherche sur Google et y ajouta le prénom d’Eliana. Aucun résultat avec ce prénom n’apparut.



*

Dans l’après-midi, il appela Palacios le Cholo. Cela faisait un bon moment qu’il ne l’avait pas vu, mais il avait pensé à lui.

Ils avaient été ensemble à Ayacucho, sur la même base, à discuter pendant quelques nuits et à se relayer pour monter la garde.

Ángel se souvenait de ces nuits passées ensemble dans la peur et le froid, cherchant à déchiffrer un bruit menaçant et sursautant aux cris des oiseaux. Mais ils n’avaient pas fait que se battre à cette époque. Parfois, avec le Cholo, ils étaient partis chasser du gibier et cueillir les fruits sucrés que l’on appelle tumbos. Ils avaient goûté quelques plats locaux : la soupe de chuño préparée à base de pommes de terre déshydratées, la patasca, la puca picante, cette recette traditionnelle de viande épicée, en dessert la mazamorra de maïs et de courge. À force d’en manger si souvent, ils en étaient venus à aimer ces plats. Ils avaient aussi découvert le soleil de Huamanga, avec ses oiseaux multicolores : les perroquets, les moqueurs, les crécerelles. La nuit, ils entendaient les ailes de quelques hiboux en vol, au sang brûlant. Ils avaient aussi vu arriver à la garnison les prostituées que l’on appelait les « charlis ».

Ángel et le Cholo s’entraînaient tous les matins avec les autres : en armes et sans armes ; avec le froid tu es paré à tout ; courir en serrant les dents te prépare à ce qui t’attend.

Le souvenir des horreurs banales avait institué un pacte entre eux. Ils s’étaient fait des promesses pour le jour où ils sortiraient de là. À leur retour, Lima leur avait semblé être une ville neuve. Ils n’avaient passé qu’une année à Ayacucho, mais ils contemplaient les avenues du centre-ville en les trouvant belles et étranges.

Le Cholo était le seul de ses années de caserne qu’il voyait de temps en temps. Il travaillait au bureau de l’état civil. Dans les archives à sa portée, il avait déjà trouvé des vétérans de guerre, parmi lesquels beaucoup étaient morts dans un accident de la route ou d’un cancer précoce. Incapables de supporter les souvenirs, beaucoup s’étaient suicidés ; il lui avait parlé de plusieurs cas.

Tu sais que l’autre jour quelqu’un a demandé de tes nouvelles aussi, lui dit-il. Qui cela pouvait-il bien être ? Bon, peu importe. J’ai besoin que tu m’aides pour quelque chose.

Sa voix au téléphone était aussi joviale que d’habitude. Ils décidèrent de se voir.

À l’heure du déjeuner, Ángel arriva au bureau du Cholo. Au mur étaient accrochés un calendrier, un crucifix et quelques informations des services publics. Son ami était assis devant une table. Il n’avait changé en rien depuis la dernière fois. C’était un type aux larges épaules, au visage rond avec de petites oreilles de poupée. Sur son bureau étaient alors posés un pot à crayons, un carnet et un ordinateur couvert de poussière.

Ils se prirent dans les bras pour se dire bonjour.

— On va aller manger un ceviche, lui dit le Cholo.

— Bien sûr, reprit Ángel. Mais j’ai un grand service à te demander.

— Quoi donc ?

— Un nom.

— Tu recherches quelqu’un ?

— J’ai une adresse et je cherche à savoir qui vit dans cette maison.

L’instant d’après, il avait le nom du propriétaire des lieux où elle vivait. L’adresse était celle d’un certain Alfredo Domínguez, marié à Otilia More.

— Ils apparaissent là aussi. Voici le couple. Regarde. Tu les connais ?

Ángel s’approcha de l’écran.

— Non. Je ne les ai jamais vus. Il n’y a pas une famille Huarón aussi ?

— Je ne trouve aucun membre d’aucune famille Huarón.

— Ils font quoi, les Domínguez ?

Le Cholo regarda l’écran.

— Ils ne font rien. Ils sont morts. Famille Domínguez. Ça dit « civils tués lors d’une incursion du Sentier lumineux. Incident enregistré à Vilcashuamán ». Rien d’autre.

Ángel se pencha de nouveau. Seulement quelques phrases. Civils tués lors d’une incursion du Sentier lumineux. Neuf mots. C’était là le terme de la vie de ces gens.

— Tu ne sais pas qui habite à l’adresse de la rue Alipio Ponce en ce moment ?

— Un proche. Ou un locataire. Mais l’information n’a pas été enregistrée.

— Bon, je ne sais pas ce que je vais faire.

— Mais si tu veux, il y a un bureau dans le centre de Lima où on peut consulter les noms des cas d’Ayacucho. C’est celui du Défenseur des droits.

— Parfait. Tu as l’adresse ?

— D’abord un ceviche. Oublions ça pour l’instant, mon frère.



*

Au restaurant, ils trouvèrent des tables en bois, des palmiers en plastique et des serveuses en chemisier bleu qui faisaient des allers-retours. Ils s’assirent. Le motif imprimé de la nappe, en forme de triangles, avait déteint. Le Cholo lui dit :

— Putain, tu m’as fait remonter toutes ces histoires. Parfois, je ne sais pas comment faire.

— Moi j’en parle à personne, sauf à toi.

— Je veux plus m’en souvenir.

— Mais je n’arrive pas à oublier cette femme, Fortunita Quispe.

— C’était qui ?

— Une femme du coin. Ils ont trouvé un mouchoir rouge sur elle. Et vlan, ils l’ont accusée d’être terroriste. Guerra nous a dit que c’en était une. Et tu te souviens bien de ce qu’ils lui ont fait.

Le Cholo regardait de côté.

— Parfois je comprends pas cette méchanceté, tu sais. C’est quelque chose qui m’échappe. Ou alors, c’est de la folie. Toi, tu crois que plein de gens dans un même pays peuvent devenir fous en même temps ?

Il y eut un silence.

— Ces fois-là, j’ai refusé de participer aux viols, dit enfin le Cholo. Et toi aussi.

— Mais moi, on m’a demandé d’emmener les corps et c’est là que j’ai vu cette femme.

— Quelle femme ?

— Celle que je recherche, dit Ángel en levant une main. Il s’est passé quelque chose avec elle.

Une serveuse maigre aux yeux cernés passa à proximité en murmurant : « Bonjour, je reviens tout de