Main La Mondialisation racontée à ma fille. Nouvelle édition entièrement refondue

La Mondialisation racontée à ma fille. Nouvelle édition entièrement refondue

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2016
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french
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La Montagne radieuse

Year:
2015
Language:
french
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Du même auteur

La Politique de la monnaie :

analyses et propositions

Économica, 1976



Sauver l’économie

Calmann-Lévy, 1978



Comment juger son temps

Le Nouveau Journal, 1982



Pour un nouveau libéralisme

Albin Michel, 1982



La Rupture :

le libéralisme à l’épreuve des faits

Économica, 1986



L’Europe et la Coordination des politiques monétaires

(en collaboration)

Sirey, 1991



L’Europe et l’Entreprise :

clés pour le décideur

InterEditions, 1993



L’Économie expliquée à ma fille

(1 re édition)

Éditions du Seuil, 1997 ; 2e éd., 2006



Monnaie unique et Fiscalité de l’épargne :

quelle Europe financière ?

Agora Europe, 1998



Effet de serre : le grand mensonge ?

Éditions du Seuil, 2002



Currency Crises : a Theoretical and Empirical Perspective

(avec R. Franck)

Edward Elgar, 2004





OUVRAGE ÉDITÉ PAR JACQUES GÉNÉREUX

ISBN 978-2-02-118649-9





© Éditions du Seuil, mars 2001

et février 2007 pour la présente édition


www.seuil.com

Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.





Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.





Bis repetita :

Ce livre n’a pas besoin de dédicace,

elle est Claire.



Mais à nouvelle édition, nouvel acteur :

à Paul, dans le sillage de sa sœur.





« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »



Hölderlin





TABLE DES MATIÈRES

Couverture

Du même auteur

Copyright

Dédicace

Préface à la deuxième édition

Prologue - Un voyage au cœur du monde d’aujourd’hui et de demain - Ce cher Anatole

Chapitre 1 - À la recherche des mouvements profonds du monde - Une fleur en hiver

Chapitre 2 - De l’ancienne à la nouvelle mondialisation - Un tremblement de terre permanent

Chapitre 3 - L’inévitable ouverture internationale - Pas de mélancolie !

Chapitre 4 - La montée des multinationales - Le cigare du capitaliste

Chapitre 5 - L’évolution de la puissance américaine et des pouvoirs nationaux - Le beurre et l’argent du beurre ?

Chapitre 6 - Le devenir économique et social de l’Europe - Chi va piano va sano

C; hapitre 7 - L’Europe, future puissance politique mondiale ? - Une « happy end » ?

Chapitre 8 - Jusqu’où réguler la mondialisation ? - Tout le monde il est beau…

Chapitre 9 - Une culture mondiale en construction - De Saint-Georges-les-Groseilles à Rio

Chapitre 10 - Une industrie culturelle en pleine évolution - Amadeus et Charlot, même combat

Chapitre 11 - Le défi de la pauvreté et des inégalités en Occident - Louis XVI et son jardinier

Chapitre 12 - La lutte contre la pauvreté dans les pays riches - Robin des Bois et la forêt de Sherwood

Chapitre 13 - Les causes du sous-développement - L’alpha et l’oméga

Chapitre 14 - Les pays pauvres peuvent s’en sortir - Encore un effort…

Chapitre 15 - L’avenir de l’environnement - Le cheval Consul

Chapitre 16 - La mondialisation et l’écologie - Sacré Prométhée

Chapitre 17 - L’emploi, les délocalisations et le travail de demain - Le vieil Adam

Chapitre 18 - Le vieillissement inéluctable de nos sociétés - Bagatelles

Chapitre 19 - L’irrésistible poussée migratoire - Nos modernes eldorados

Chapitre 20 - L’expansion des marchés et des États en mutation - L’aristo encanaillé

Chapitre 21 - Le nouveau rôle des institutions internationales et des ONG - Le lion du Larzac

Épilogue - À qui le tour ? - Un optimisme raisonné

Références





Préface à la deuxième édition



* * *



Cette deuxième édition est une version profondément remaniée de la première. Non pas que celle-ci n’ait plus d’intérêt, mais écrite juste au tournant du siècle elle a perdu un peu de sa modernité. Et puis le monde change, les livres aussi !

Ce nouveau texte apporte des innovations importantes par rapport au précédent. D’abord, il est plus court. Il entre plus directement dans la chair des débats, et est donc plus incisif et dynamique sans perdre pour cela de sa substance. Ensuite, il introduit de nouveaux sujets (tel celui de l’immigration) et en approfondit d’autres (sur les délocalisations, par exemple). Comme dans tout bon film, cela a demandé un travail de « montage » important pour passer plus vite sur certaines questions adjacentes et couper là où l’auteur s’était fait un peu trop plaisir au détriment du tonus général de l’ouvrage. L’ensemble est plus cohérent et mieux focalisé. Enfin, cette deuxième édition accorde davantage d’importance aux perspectives d’avenir que ne le faisait la première. Elle trace mieux les courbures probables du monde dans les décennies futures, avec les conséquences non moins probables sur nos sociétés.

Dans la masse des livres sur la mondialisation, j’espère que le lecteur continuera d’apprécier, ou découvrira avec intérêt, la démarche de « légèreté sérieuse » chère à l’auteur, et l’éclairage original de cette nouvelle production.



A.F.





PROLOGUE

Un voyage au cœur du monde d’aujourd’hui et de demain



* * *



Ce cher Anatole

Depuis L’Économie expliquée à ma fille qui fit tant pour ta réputation (encore rehaussée par sa deuxième édition, 2006), tu es devenue une jeune femme pleine de ressources, les deux pieds dans la vie même si tu gardes un peu la tête dans les étoiles, et c’est très bien. C’est à cette jeune femme que je m’adresse. Et par ton intermédiaire à tous ceux, de dix-sept à quatre-vingt-dix-sept ans, qui ont envie de participer à ce nouveau périple. Je te propose donc de renouveler nos aventures, mais sur des chemins plus larges et davantage fréquentés que ceux de notre précédente exploration. Ce qui ne veut pas dire moins escarpés.

Pour commencer, laisse-moi préciser notre objectif : y voir plus clair dans le dédale des questions ô combien complexes et sensibles soulevées par la mondialisation et que le brouhaha médiatique simplifie à outrance. Sans parler des doses d’adrénaline et d’émotions pas toujours bonnes conseillères qui les accompagnent. C’est donc à une tentative pour dénicher les lames de fond de nos sociétés que je te convie. Et pour essayer de voir ce qui peut t’attendre dans les décennies à venir. Autrement dit à mieux comprendre où va ton monde – qui j’espère restera le mien pendant encore pas mal de temps.

Plus concrètement, de quoi allons-nous parler ? De la mondialisation, bien sûr, encore et toujours. Elle est sur tous les sentiers, où qu’ils aillent, où qu’ils serpentent. D’où vient-elle, où est-elle, où va-t-elle ? Et surtout, avec les vents du grand large qu’elle entraîne dans son sillage, où nous conduit-elle ? Faut-il la « réguler », comme on dit sur les berges de la Seine, et si oui, comment ? Et les nouvelles technologies, ne vont-elles pas bouleverser nos existences ? Quant aux multinationales et au marché, n’ont-ils pas définitivement pris le pouvoir, reléguant nos États au rayon des accessoires ? Sans parler de toutes ces institutions internationales qui battent en brèche les murs de la citadelle étatique, elles-mêmes sous la grenaille des fameuses ONG et de leurs leaders emblématiques. Mon Dieu, que nos « politiques » rétrécissent à vue d’œil ! Tous dans le même moule, et en avant vers la « société-monde » sans les saveurs et les odeurs de notre bon terroir ? Et notre Europe, quel peut être son rôle dans tout ça, va-t-elle, peut-elle devenir une puissance mondiale ? Et notre Culture, ah ! notre Culture est-elle en train de se faire occire, faut-il la protéger comme un enfant fragile contre les menaces du vaste monde ? Où va-t-on, là aussi ? Et la pauvreté, ce fléau honteux de nos sociétés, peut-on admettre qu’elle s’installe comme un mal endémique ? Dans les pays riches comme dans les pays pauvres ? D’ailleurs, comment faire, priorité des priorités, pour que le Sud se développe ? À quoi s’attendre dans les décennies qui viennent ? Et que faire pour qu’il se développe dans le respect des hommes (y compris femmes et enfants) et de l’environnement, cela va de soi ? Justement, l’environnement, le protéger est aussi un devoir pour nos nations industrialisées, nous sommes toi et moi, et quelques millions d’autres, parfaitement d’accord sur ce point. Mais de quelle manière si l’on ne veut pas tomber dans les utopies verdâtres d’un retour idyllique à la nature ? Alors, va-t-on pouvoir « sauver la planète » ? Et notre travail, et nos emplois, ne sont-ils pas aussi en péril sous les coups de boutoir de la mondialisation, des délocalisations et des nouvelles technologies ? Notre chômage est-il condamné à rester élevé avec tous ces pays à bas salaires qui n’ont de cesse de nous tailler des croupières ? Et l’immigration ne va-t-elle pas déboucher sur des problèmes insurmontables ? D’autant que l’on vieillit, ma fille, et toi avec, et nous n’y pouvons rien, ce qui assombrit un peu nos perspectives.

Tu le vois, d’immenses questions et un avenir incertain. Mais garde ton optimisme, en ce début de troisième millénaire, le futur n’est pas aussi sombre que certains faux prophètes voudraient nous le faire gober. J’espère t’en persuader.

Pas de méprise. Tenter de te convaincre ne signifie pas t’asséner un discours fastidieux, il serait contre-productif. La rigueur intellectuelle que je m’efforcerai de garder n’est pas synonyme d’ennui. Le sérieux dans le raisonnement et le respect des faits n’impliquent pas de jouer au penseur torturé et obscur. Je resterai donc clair, en essayant de faire mentir ce cher Anatole (France) lorsqu’il disait : « Je suis clair comme les petits ruisseaux, clair parce que peu profond. » Clair et simple, ce qui ne veut pas dire simpliste, sans tomber dans la facilité et l’opinion. Ni dans le débraillé et le laisser-aller intellectuel. Bref, léger et convivial dans le ton, sérieux sur le fond. Formulé autrement, je voudrais que l’on « s’amuse sérieusement ».

Bon, assez de discours sur la méthode, un certain Descartes est déjà passé par là. (Au fait, il nous a fait beaucoup de mal celui-là en oubliant un peu trop les faits et l’expérience.) Il est temps de rentrer dans la mêlée. Laisse tes préjugés au vestiaire.





CHAPITRE 1

À la recherche des mouvements profonds du monde



* * *



Une fleur en hiver

« La prophétie est un genre difficile, surtout lorsqu’il s’agit de l’avenir. » Et même lorsqu’elle concerne le présent, aurait pu ajouter le vieil acteur qui lança cette décapante maxime. Alors faut-il en plus se compliquer la vie en cherchant à deviner l’avenir ? Savoir de quoi sera fait demain ne relève-t-il pas de l’illusion ? Si je m’en réfère aux prévisions passées des futurologues de tout poil, un peu de scepticisme intellectuel n’est pas contre-indiqué. L’URSS et le mur de Berlin ne devaient jamais s’effondrer. Le Japon devait dépasser les États-Unis et devenir l’économie dominante dans le monde, les Américains étant, eux, en plein déclin. Quant aux nouvelles technologies et à leurs applications, que de ratages dans les prédictions à leur sujet ! Le laser, cette curiosité physique ne devait servir à rien : il a depuis révolutionné l’industrie du disque, sans mentionner ses non moins révolutionnaires utilisations en chirurgie ou autres techniques de pointe. Et l’ordinateur, qui aurait cru, à ses débuts pas si lointains, que l’on piégerait des puissances de traitement aussi faramineuses dans ces petites boîtes qui recouvrent nos bureaux et remplacent nos jolies secrétaires ?

Tu le vois, prudence et humilité sont indispensables lorsque l’on s’aventure à scruter l’avenir. Une chose paraît quand même sûre : les mouvements profonds de la société ne dépendent pas des querelles politiciennes ni de la couleur de la casaque de ceux qui nous gouvernent. « Quand une fleur pousse dans mon pays en plein hiver, disait Dostoïevski, c’est de la politique. » Heureusement que non ! Ma position est ici péremptoire et je la nuancerai au fil des pages. Mais elle n’est pas si inexacte. Loin de moi l’idée d’affirmer que la marge de manœuvre des gouvernements est nulle. Bien sûr que non. Ils peuvent infléchir, ralentir ou accélérer les évolutions, faciliter ou freiner les adaptations, mais contre la vague de fond des forces en marche il faut être clair, ils sont démunis. Tu peux le déplorer, t’en indigner, te plaindre, vitupérer, c’est ainsi. Dur, je sais. Mais quand même pas déprimant.

La direction que prend le monde dépend beaucoup plus des technologies et des vents du grand large que de la politique proprement dite. Bien sûr, je n’oublie pas le possible « choc des civilisations » et les dangers de nouvelles guerres de religion qui pourraient mettre en péril ce bel agencement. Mais pour ta sérénité et la mienne, gardons ce scénario sous le coude. Ce qui n’empêche pas de considérer que le pouvoir de l’islam politique ne va pas manquer de monter, influant sûrement en cela sur les relations internationales et les contours de la mondialisation.

Je n’oublie pas non plus la poussée inéluctable de la Chine et de l’Inde qui vont devenir dans les décennies à venir des acteurs majeurs sur la scène mondiale. On estime que vers 2020 – demain – la production de la Chine sera juste derrière celle des États-Unis, et celle de l’Inde au niveau de celle des économies européennes. Et d’autres pays en développement, comme le Brésil, pourraient aussi rejoindre prochainement le club des grands pays industrialisés. Cette tectonique des plaques géo-économico-politiques ne va-t-elle pas bouleverser les relations internationales, voire rendre obsolète notre vision traditionnelle entre Occident et pays en développement, entre Nord et Sud ?

Même si cela ne se voit pas toujours, nous voguons vers des horizons où les décisions politiques, économiques, sociales ou culturelles vont être redistribuées entre les puissances mondiales. Elles seront aussi de plus en plus diffuses, avec des États relookés, comme disent les publicitaires. Et avec des acteurs multiples (institutions internationales, ONG, entreprises, opinions publiques) en interactions permanentes qui contribueront aussi à dessiner cette nouvelle carte du monde.

Le nationalisme a vécu, même s’il résiste électoralement et que la mondialisation, ou plus près de notre porte la construction de l’Europe, lui accorde paradoxalement une deuxième jeunesse dans le discours politique. Ces plissements du monde ont relancé les craintes de voir chaque nation – la France en est, et comment ! – perdre sa « personnalité » et se laisser imposer ses choix par les autres, sans parler du grand Satan américain qui nous écraserait de sa domination vulgaire et nous condamnerait à une « McDonaldisation » générale. Et si à cela on ajoute l’islam fanatique, rien de surprenant que la peur rôde et déclenche des réactions de rejet souvent inconsidérées.

En dépit de tout, et sauf catastrophe imprévisible (et que donc je ne prévoirai pas), la mondialisation va poursuivre sa marche en avant, avec quelques hoquets et soubresauts, n’en doute pas quand même.

Qu’arrivera-t-il demain ? Bien malin qui pourrait le dire avec la précision du laser. Mais si tu veux bien admettre que l’éveil de la Chine n’est plus synonyme de « péril jaune », qu’une république islamique ne viendra pas t’imposer le port du tchador, que les Bretons n’étriperont pas les Basques, ni ceux-ci les Béarnais, ou inversement, si tu admets donc que les risques de tels événements sont, espérons-le, à écarter, il ne me semble pas tout à fait absurde d’en conclure que pour la vieille et la nouvelle Europe, y compris celle du Sud, du centre et de l’Est, ainsi que pour la Russie, le continent américain, et, même si c’est à un degré moindre, une bonne partie de l’Afrique et de l’Asie, ce qui fait tout de même pas mal de péquins, il ne me semble donc pas tout à fait absurde d’en conclure sinon à la fin de l’histoire, du moins à un mouvement général des sociétés dans une direction commune, celle qui caractérise pour beaucoup notre fameuse mondialisation, avec toutes sortes de nuances et couleurs locales.

L’histoire est rarement linéaire. Le progrès n’est pas régulier. Des retours en arrière foudroyants sont possibles. L’exquis XXe siècle avec ses catastrophes en est un illustre exemple, pas besoin de te faire un dessin.

Il n’empêche. Le train est lancé. On peut le ralentir, l’accrocher à une machine TGV d’avant-garde ou au contraire à une polluante et antique motrice à charbon, le laisser se prélasser plus ou moins langoureusement le long des quais de gare, mais il serait illusoire de se croire en mesure de le stopper. Ainsi vont les transports ferroviaires. Sauf déraillements catastrophiques heureusement rares.

Alors, où nous mènent ces évolutions ? Vers quels horizons ? Vers quel type de société et d’économie ? Comment vivrons-nous demain ?





CHAPITRE 2

De l’ancienne à la nouvelle mondialisation



* * *



Un tremblement de terre permanent

Contrairement à une croyance fort répandue, la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau datant de la fin du XXe siècle. Point du tout. Retour aux sources.

Si la période noire entre 1914 et la fin des années 1940 a conduit à une quasi-désintégration de l’économie mondiale, il n’en allait pas de même auparavant. Sans remonter quelque cinq siècles en arrière où les premiers assemblages de la mondialisation commençaient à se mettre en place (disons aux alentours de la prise de Constantinople par les Turcs), et aussi surprenant que cela puisse te paraître, entre 1850 et 1914 l’intégration économique de la planète n’a cessé de s’accélérer pour atteindre des niveaux largement comparables à ceux d’aujourd’hui. La part des échanges internationaux (le montant des importations et exportations par rapport à la production totale) entre les grands pays industriels était à peu près la même en 1890 et… en 1990 ! Vers la fin du XIXe siècle, l’ouverture internationale – en matière de commerce, de mouvements de capitaux et d’immigration – a entraîné une convergence remarquable des économies du Vieux et du Nouveau Monde. Avant la Première Guerre mondiale, la liberté des capitaux était largement la règle, reliant les centres financiers de l’Europe, de l’hémisphère Ouest, de l’Océanie, de l’Afrique et de l’Est lointain. On investissait dans les mines d’or d’Afrique du Sud ou dans les chemins de fer américains, on achetait des obligations égyptiennes ou des fertilisants péruviens. La vitesse de signature des contrats fut considérablement accélérée par la pose d’un câble de communication transatlantique en 1866, révolution technologique et performance technique majeures. En 1914 il fallait moins d’une minute pour transmettre un message câblé entre Londres et New York. Le téléphone multiplia les communications et les échanges, et les bateaux, grâce à la vapeur, déplaçaient nonchalamment mais efficacement les marchandises et les personnes à travers le monde. Tous n’étaient pas des Titanic.

Les flux financiers entre l’Europe, l’Amérique du Nord, le Japon, l’Australie et l’Argentine étaient notablement plus élevés, en proportion de la richesse produite, entre 1870 et 1914 qu’entre… 1970 et la fin des années 1990 comme l’a montré Maurice Obstfeld, professeur à l’université de Berkeley. Et ce n’est qu’à partir des années 1970 que la dynamique ascendante a repris. Mais au début du troisième millénaire on n’accrochait pas encore les niveaux d’avant la « der des der », la guerre de 14-18, tu l’auras reconnue.

Pour couronner cette première vague de mondialisation, des flux migratoires d’une importance considérable sillonnèrent aussi le monde, il faut que tu le saches (tu en sauras plus sur le sujet au chapitre 19 consacré à cette question). La liberté de mouvement des marchandises, des capitaux et des hommes était donc largement la règle du milieu du XIXe siècle à la première décennie et demie du XXe.

Que s’est-il passé après ? Je n’aurai pas la cruauté de te rappeler le formidable étripage des deux conflits mondiaux avec leurs millions de sacrifiés. En contrecoup de la Grande Guerre, et en guise de sympathique répétition de la seconde, les années 1920 et 1930 firent florès en matière de barrières aux échanges, de contrôles migratoires draconiens, d’interdictions ou de surveillances on ne peut plus strictes des investissements étrangers, de farouches contrôles des monnaies. Comment s’étonner alors que la mondialisation fût tenue en lisière ? Ce n’est qu’à partir des années 1950 que l’intégration des économies a pu reprendre, avec l’abaissement progressif des barrières entre l’Europe de l’Ouest, les États-Unis et dans une certaine mesure le Japon, rejoints ensuite par l’Amérique du Sud, l’Australie et une partie de l’Asie, sans mentionner la mise en place du marché commun européen dès 1957.

Alors, nouvelle, la mondialisation ? Les faits montrent que non. Mise entre parenthèses pendant plusieurs décennies, c’est tout. Mais la perception qu’en ont aujourd’hui les gens est sans doute fort différente. La montée en puissance des grands médias d’information et de communication, la diffusion du téléphone, du fax, de l’Internet et des ordinateurs à potentiels qui paraissent sans limites (la puissance des microprocesseurs est supposée doubler tous les dix-huit mois ! Et avec les nanotechnologies et autres énergies moléculaires qui se pointent à l’horizon, Dieu sait jusqu’où l’on ira) donnent l’impression d’un tremblement de terre permanent.

À dire vrai, il faut bien admettre que la globalisation de ce début de XXIe siècle est drôlement plus « dense » et ses conséquences sur nos sociétés à la fois plus répandues et plus profondes que sa variante d’antan. La clientèle chinoise ou américaine a davantage les moyens aujourd’hui qu’hier d’imposer ses desiderata à l’entreprise française ou allemande qui cherche à placer ses produits ; les actionnaires étrangers (tu sais, la fameuse veuve écossaise à cheveux bleus ou le non moins célèbre retraité californien avec ses chemises à fleurs) influent par leurs placements en Bourse, et à des milliers de kilomètres de distance, sur la gestion de nos entreprises, chose impensable au temps de la langueur des vapeurs (pour ta gouverne : en 2005, près de la moitié des quarante plus grandes entreprises françaises appartenait à des étrangers) ; il n’existe pas de commune mesure entre les télécommunications modernes nous faisant ingurgiter des cuillerées d’information parfois aussi délectables que l’huile de foie de morue de mon enfance et celles d’avant notre fameuse der des der ; et comment comparer l’impact d’un simple clic de souris pouvant influencer notre mode de vie et notre culture avec celui des antiques télégraphes ? Nous sommes passés de la « globalisation basse fréquence » à la « globalisation haute fréquence ».

L’attention portée aux différences de revenus entre pays et entre catégories sociales au sein d’une même nation est aussi plus prononcée de nos jours que dans le passé. Avec toutes les frustrations et autres revendications ou indignations, parfois justifiées, parfois moins, qui s’ensuivent. Et la mondialisation du troisième millénaire heurte davantage de front les activités économiques, sociales, environnementales et culturelles des États.

Autres changements de taille. D’abord, les délocalisations de certaines productions de l’Amérique du Nord, de l’Europe de l’Ouest et du Japon vers les pays en développement. Ensuite, l’essor inéluctable des services au détriment de l’industrie dans les pays riches. Les productions manufacturières sont maintenant devenues une affaire mondiale. Les produits sophistiqués sont encore principalement (pour combien de temps ?) fabriqués dans les pays développés, les produits banalisés dans le reste de la chaîne de fabrication terrestre. Et ce par des multinationales aux yeux de lynx qui percent en un instant les meilleurs lieux de production.

Effrayant ? À première vue. Mais à condition de bien s’y prendre un potentiel formidable de croissance et pour le Sud et pour le Nord. Le progrès technique et la baisse du prix des transports, qu’ils soient physiques, par fil ou par ondes, stimulent les échanges internationaux et induisent des performances sans cesse améliorées. Faut-il alors chanter en chœur L’Internationale capitaliste : « Manufacturiers de tous les pays unissez-vous, vous n’avez à perdre que vos chaînes nationales » ? Oui, si l’on aborde la question sur la durée et pour le globe dans son ensemble. Moins évident à plus court terme si l’on considère l’impact sur certains secteurs, certaines catégories sociales ou certaines régions. D’où l’implacable besoin d’aider aux adaptations et aux transitions nécessaires plutôt que tenter de bloquer une motion qui paraît inéluctable – et qui nous dépasse. Mais plus facile à dire assis sur sa chaise, charentaises aux pieds, qu’à faire accepter par celui qui souffre et doit s’adapter, s’il le peut.

En tout cas, sauf nouveau désastre, l’intégration économique de notre bonne et vieille planète est loin d’être terminée. L’économie mondiale va continuer de croître sans doute de façon impressionnante dans les décennies à venir. D’ici 2020 la production du monde devrait augmenter de 80 % par rapport à l’an 2000, et le revenu moyen par individu être de 50 % supérieur. Quant au commerce international, aux mouvements de capitaux et aux mouvements migratoires, difficile de prévoir de combien ils vont croître, mais de beaucoup, sois-en certaine.

Donc, accroche ta ceinture. Car si l’aventure a ses délices elle produit aussi ses poisons.





CHAPITRE 3

L’inévitable ouverture internationale



* * *



Pas de mélancolie !

À l’époque victorienne, un sagace observateur d’outre-Manche, le très distingué Walter Bagehot, remarquait avec une certaine condescendance qu’« il est des périodes où beaucoup de personnes stupides détiennent beaucoup d’argent stupide, et il y a de la spéculation et il y a des paniques ». Que dire aujourd’hui, en cette période bénie où l’argent stupide coule à flots dans les canalisations planétaires et où il y a donc encore plus de risques de spéculation, de paniques généralisées et de conséquences économiques et sociales diffuses ? Quant au nombre de personnes stupides, le temps ne change rien à l’affaire, dis-tu ? Et que penser du sang-froid on ne peut plus relatif de nos grands manipulateurs de la finance internationale, lorsqu’ils propagèrent, en 1997 par exemple, il n’y a pas si longtemps donc, un virus financier à l’origine d’une fièvre économique délétère sur la péninsule asiatique, puis à travers les océans jusqu’à l’Amérique latine et même jusqu’à la toundra russe ? Pas que du bien, tu t’en doutes.

Si ces crises ont frappé les esprits, elles sont loin d’être propres à notre époque. Souviens-toi simplement de la grande crise de 1929 avec l’écroulement de Wall Street, la dépression américaine et celle de notre vieille Europe qui suivit en un jeu de dominos dévastateurs. L’ébranlement eut des conséquences autrement dramatiques que celles de la fin de notre dernier millénaire, en tout cas pour les pays occidentaux. Relis Les Raisins de la colère et tu comprendras. Et puis, mis à part pour cette bien nommée Grande Dépression, les chamboulements économiques de la fin du XXe siècle eurent une caractéristique commune : les pays frappés parvinrent à sortir du marasme relativement vite, et ces crises touchèrent surtout les nations aux structures financières et économiques mal adaptées aux conditions de la globalisation. Et ce n’est pas en cherchant à bloquer cette dernière, exercice aussi vain que celui de ton frère lorsqu’il cherche à soulager sa vessie contre le vent, que l’on réussira à résoudre le problème mais en modifiant les structures en question (avec un certain nombre de nuances selon les pays).

Les échanges mondiaux et les pérégrinations joyeuses des capitaux à la surface de la planète ne vont pas aller en diminuant au fil des ans et des décennies, bien au contraire. Les vagues d’optimisme continueront de faire déferler des masses colossales d’argent sur une place financière, les vagues de pessimisme de les en faire partir tout aussi rapidement et tout aussi colossalement. Dans un sens elles sont et seront un puissant carburant du financement de la croissance, dans l’autre une source tout aussi puissante de marasme. Et cela est d’autant plus vrai que les pays qui doivent faire face à ces flux et reflux sont de petite taille et conduisent des politiques biscornues qui grossissent les vagues et en amplifient les effets destructeurs. « L’émergence des marchés financiers planétaires peut être comparée à l’invention de l’avion à réaction, dit Lawrence Summers, économiste et ex-président d’Harvard. On peut aller où on veut plus rapidement… et généralement, avec plus de sécurité. Mais les accidents sont beaucoup plus spectaculaires. »

Reste que, pour les économistes, globalement, et sur la durée, les avantages de l’intégration des marchés sont supérieurs à ses inconvénients (même si pour les marchés de l’argent quelques bémols peuvent être mis en ce qui concerne les pays du Sud, on le verra). Avantages supérieurs aux inconvénients donc, du moins en termes de niveau de vie global. Ne me demande pas, en tout cas pour le moment, de parler de ceux qui y perdent, car il y en a bien sûr, et encore moins de parler de bonheur, plusieurs vies n’y suffiraient pas. En cette matière chacun voit midi à sa porte. Mais s’il y a un domaine où les économistes sont en règle générale plutôt d’accord c’est sur les avantages de l’échange international et de l’ouverture des marchés qu’il implique. En tout cas de la supériorité du libre-échange sur le protectionnisme.

Pourquoi ces certitudes ? À cause du bon vieux principe de « l’avantage comparatif ». Tu l’as oublié ? Plutôt que de me fatiguer à trouver les arguments pour te l’expliquer à nouveau, autant mettre consciencieusement en pratique l’opportune morale du philosophe espagnol José Ortega y Gasset qui ne fut jamais aussi grand que lorsqu’il nous macéra cette formidable formule que tu partageras, j’en suis convaincu : « Le travail inutile conduit à la mélancolie. » Pour t’éviter une néfaste mélancolie paternelle, tu ne m’en voudras pas de te demander de te référer à une de nos conversations précédentes mise sur la place publique dans L’Économie expliquée à ma fille, 1re et 2e édition (2006), et qui te propulsa dans la carrière… de juriste.

Un mot quand même pour t’éviter une fatigue néfaste. Deux pays gagnent à se spécialiser et à échanger entre eux, même si l’un est meilleur que l’autre dans la production de tous les biens et services. Ainsi, une nation a avantage à importer un produit même si celui-ci pourrait être fabriqué à l’intérieur de ses frontières de façon plus efficace que dans l’autre nation, et cela afin de pouvoir se spécialiser dans la fabrication de ceux où elle est encore plus efficace. Voilà pourquoi notre honneur national n’est en aucune façon bafoué lorsque nous importons des vélocipèdes chinois ou des ordinateurs yankees ! Voilà aussi pourquoi notre niveau de vie est alors supérieur à celui que l’on aurait si l’on empêchait l’importation de ces biens pour les fabriquer chez nous alors que « nous en sommes tout à fait capables ».

Même s’il existe des situations où des encoches au libre-échange sont défendables, s’en écarter procure plus d’inconvénients que d’avantages, la très grande majorité des économistes est d’accord sur ce point. Quoi qu’en disent nos altermondialistes (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne soulèvent pas un certain nombre de questions légitimes, on les rencontrera durant notre périple), le libre-échange constitue un adage de « sagesse pratique » dans le genre que tu trouveras peut-être un peu cucul, mais tant pis, « l’honnêteté est la meilleure des politiques ».

Mais entendons-nous bien. Si la liberté des échanges et le principe de l’avantage comparatif sont source de gains considérables pour l’« économie-monde », rien ne nous force à rester aveugles à leurs inconvénients ou à nous prosterner béatement à leurs pieds comme devant un nouveau totem sacré. L’avantage comparatif n’implique pas des situations figées et gravées dans le marbre une fois pour toutes. Aux pays pauvres, les produits manufacturés et services bas de gamme au fort contenu en travail ou en ressources naturelles, aux pays riches, les produits et services sophistiqués et haut de gamme ? C’est en partie vrai en cette première décennie de millénaire, mais attention, pas si simple. L’avantage comparatif est évolutif et dynamique. Les pays du Sud ne sont pas condamnés au « bas de gamme » ad vitam aeternam. La Chine est de moins en moins « l’atelier du monde » et s’attaque de plus en plus aux produits sophistiqués (l’espace, par exemple, où elle vient juste après les États-Unis et avant l’Europe). L’Inde a des compétences informatiques en accroissement constant, dans les matériels et dans les logiciels haut de gamme. Il ne serait pas surprenant que ces deux pays deviennent dans un futur relativement proche des chefs de file technologiques, tant ils investissent dans la recherche fondamentale dans des secteurs tels que les bio- et les nanotechnologies, les technologies des matériaux ou celles de l’informatique. Et je ne dis rien de tous ces étudiants asiatiques qui se répandent dans les universités américaines et européennes, et qui ne manqueront pas de faire profiter leurs pays de la formation ainsi acquise. Le monde bouge et les spécialisations des différentes zones géographiques évoluent au fil des ans – et continueront de le faire, sois-en certaine.

Que dire en outre des délocalisations engendrées par l’ouverture internationale qui menaceraient l’emploi national ou entraîneraient une baisse des salaires, notamment des moins qualifiés ? L’argument ne doit pas être pris à la légère. Ce qui me donnera l’occasion de t’entretenir de cette question dans un chapitre ultérieur. Patience donc.

Autre question sensible : la globalisation mettrait en péril notre système social, éroderait la protection des salariés et menacerait l’État-providence. Pas tout à fait faux, mais exagéré. S’il est exact que notre petit monde, je veux dire notre France nostalgique de la douceur de vivre des temps anciens (mais étaient-ils vraiment si doux ?), celle des clochers et des campagnes, ne va pas manquer d’être encore davantage secoué dans les années et les décennies à venir qu’il ne l’est aujourd’hui, rien n’indique qu’il doive s’effondrer tel un vulgaire château de cartes et que notre « modèle social », que le reste de l’univers nous envie, bien entendu, soit voué à une nouvelle Saint-Barthélemy même s’il devra largement s’adapter. Aucun doute, la globalisation modifie la distribution des richesses et des revenus, aussi bien (aussi mal ?) au sein d’un même pays qu’entre les nations. Et entraîne des bouleversements économiques et sociaux pas toujours faciles à vivre tant certaines productions locales sont frappées de plein fouet. Le développement du commerce mondial influe aussi sur l’environnement ou la consommation d’énergie, ce qui n’est pas sans impact sur nos sociétés et notre avenir.

Donc des ajustements parfois profonds sont et seront nécessaires pour pas mal de gens, avec la cohorte de douleurs et de problèmes qui vont avec. Ajustements aussi dans l’action que devront conduire les États, c’est l’évidence.

Et les inégalités nationales et mondiales, et la pauvreté, ne sont-elles pas aggravées, dis-tu, par la mondialisation ? Pas si simple et moins manichéen que ne veulent bien le dire les altermondialistes de ton entourage.

Je reviendrai sur ces questions d’ajustements et d’inégalités, pour le moment, suspense.

Pour terminer ce développement sur une note plus positive, je t’invite à considérer l’impact de l’intégration économique sur la stabilité politique et sur la diminution du risque de conflits armés. Il existe pas mal d’évidences en faveur de cette thèse même si elle n’est pas infaillible (je sais, les islamistes extrémistes ne sont peut-être pas tout à fait sensibles à ce genre de considérations ; idem pour les « seigneurs de la guerre » qui mettent à feu et à sang certaines contrées d’Afrique ; mais enfin…). L’entrelacement des intérêts mutuels des pays augmente leur sagesse et diminue leur envie de s’étriper. Oh ! je ne prétends pas que la folie des hommes soit automatiquement contenue par l’intérêt économique, mais enfin on peut penser qu’elle en est mieux contrôlée. L’histoire de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale en est me semble-t-il un bon exemple. Les avantages économiques entremêlés des uns et des autres et la mise en place d’institutions ont consolidé la paix, établi les fondements de la confiance et permis la résolution des conflits par la négociation et la coopération, fût-elle parfois « virile », plutôt que par une nouvelle et encore plus belle grande guerre. Est-il naïf de considérer qu’il pourrait en aller de même au niveau mondial ?

Je te le dis et redis donc, l’ouverture et l’intégration internationales n’ont pas que des avantages. Mais pas que des inconvénients non plus comme on voudrait nous le faire gober. Un équilibre de jugement est nécessaire tant la mondialisation nous est trop souvent présentée par les « altermondialistes » relayés par les médias comme le méchant loup de la fable qui n’a qu’un objectif : avaler et digérer les bons et généreux petits agneaux. Ce qui ne veut pas dire que le loup ne rôde pas ni que les braves agneaux n’ont pas à prendre garde.





CHAPITRE 4

La montée des multinationales



* * *



Le cigare du capitaliste

La « World Company » est-elle en train de dominer le monde ? Et d’enlever aux États leur pouvoir sur l’économie et la société ? Ces mastodontes multinationaux apatrides, à la conscience sociale toute relative et mus, c’est bien connu, par la seule tyrannie du profit à court terme ne vont-ils pas finir par boire le sang des peuples en se moquant comme de leur première brouette de l’opinion et des gouvernements ? Brr…

Les inquiétudes et les réactions de rejet provoquées par l’entreprise en général et par la grosse entreprise en particulier, surtout si elle apparaît sans racine locale ou nationale, ne sont pas nouvelles. Pour le gentil Lénine, déjà, l’investissement international caractériserait le stade final du capitalisme. En écho à Vladimir Ilitch et à son petit camarade par procuration Marx, beaucoup craignaient, et continuent de craindre, que par leur insurpassable efficacité les sociétés mondialisées ne concentrent leur pouvoir entre des mains de moins en moins nombreuses. Avec le risque inhérent que cette concentration des pouvoirs ne nuise non seulement au consommateur mais aussi aux États et à la société. Pas tout à fait absurde de se méfier du gigantisme des multinationales et de la concentration possible de la puissance qu’il peut engendrer. Ce n’est pas souvent que je me sens en phase avec nos deux gais lurons du communisme… Quoique, il me plaît bien Karl lorsqu’il nous pond des phrases historiques du style : « Il n’y a que le cigare qui civilise le capitaliste ! »

Bon, la vraie question n’est pas dans les volutes mais dans les concentrations excessives ou les ententes entre firmes sur le dos du consommateur (« Nos concurrents sont nos amis, nos clients sont l’ennemi », aurait joliment dit il y a quelque temps un organisateur de cartel épinglé par la justice).

Alors qu’en est-il réellement de l’omnipotence de ces multinationales ? Sont-elles devenues, ou sur le point de l’être, ces « nouveaux maîtres du monde » imposant leurs vues et redessinant le globe ? Les chiffres dans leur brutalité bestiale donnent un peu la chair de poule. D’après l’ONU, les cent plus grands groupes, emmenés par des entreprises comme General Electric, Ford, General Motors, Shell ou autres Exxon Mobil et EDF (oui, elle est douzième notre « patriotique firme » dans le classement mondial, en termes d’actifs ailleurs qu’en France), détenaient en 2003 presque 4 000 milliards de dollars d’actifs hors de leur pays d’origine, employaient 7 millions de personnes à l’étranger (15 millions dans le monde) et réalisaient des ventes de plus de 3 000 milliards de dollars, toujours hors de leur pays d’origine (5 550 milliards sur l’ensemble de la planète). Crois-tu que ces montants vont diminuer ? Sûrement pas. Un peu étourdissant, non ?

Et ce n’est pas tout. Au-delà de ces grands groupes, il existait, en 2004, 70 000 sociétés transnationales avec plus de 690 000 filiales étrangères. Quant aux investissements directs à l’étranger, c’est-à-dire les outils de la mondialisation de la production et des ventes, ils ont augmenté de façon spectaculaire depuis le milieu des années 1980. Impressionnant, je te l’accorde. Et ce n’est pas la valse continuelle des fusions et acquisitions entre les frontières qui modifiera cet émouvant tableau. D’autant que les entreprises des pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Russie) entrent maintenant dans la danse, et ce n’est qu’un début. Depuis 2005, une nouvelle accélération des fusions-acquisitions les concernant démarre. « Patriotisme économique » ou pas, on ne les arrêtera pas, si ce n’est de façon anecdotique. De plus en plus de firmes d’origine asiatique (et brésiliennes) plutôt qu’occidentale vont acquérir une dimension ou une structure mondiales. La mondialisation va revêtir chaque jour davantage des habits non occidentaux et refléter notamment la montée de l’Asie.

Ces évolutions renforcent potentiellement les risques de concentrations abusives. Mais attention à ne pas tomber dans le panneau : gigantisme ne signifie pas automatiquement position dominante sur le marché. Ce n’est pas parce que Ford et Volkswagen sont d’éléphantesques entreprises internationalisées qu’il faut les casser. Leur marché est le monde et leur secteur très concurrentiel. Le risque d’excès de puissance est donc plus faible que sur d’autres secteurs dont la taille des firmes est moindre mais le marché plus étroit et la concurrence moins intense.

Tu le vois, doigté et perspicacité sont de mise avant de crier au loup à propos des méchantes firmes globales. D’autant que même si la valeur de certaines multinationales (les « Kolossales » : dans l’informatique, l’aéronautique, les armements, l’automobile, la téléphonie, les communications ou le transport aérien) est comparable, voire supérieure, à la production de certains pays – pour frapper ton imagination, la production de la Thaïlande est du même ordre de grandeur que la valeur en Bourse de General Electric –, tant que ces pays demeureront raisonnablement ouverts sur le reste du monde, la concurrence entre ces monstres persistera. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille s’en désintéresser et rester les bras croisés face au risque d’effets pervers.

Mais chaque pays est-il en mesure, seul, de faire appliquer les règles d’une saine concurrence ? Pas évident. Il faut aussi se tourner vers un niveau de contrôle plus élevé. D’abord l’Europe, par l’intermédiaire de la Commission de Bruxelles qui possède un véritable pouvoir en ce domaine et qui n’hésite pas à l’utiliser même si cela fait périodiquement grincer quelques canines nationales. Les États-Unis ont aussi à leur disposition tout un arsenal pour lutter contre les trusts mondiaux. Et ils en usent, voir les ennuis du citizen Gates au début de ce millénaire, dont le bébé Microsoft a failli être coupé en deux et reste en permanence scruté par l’œil de l’Antitrust américain et des Services de la concurrence de Bruxelles. Prions pour le pauvre Bill.

C’est au niveau mondial qu’il faudrait aussi démultiplier les actions. Mais il n’existe pas de structure pour le faire. Pourquoi ne pas l’inventer ? Après tout, la coopération internationale a conduit à la création en 1995 de l’Organisation mondiale du commerce, la fameuse OMC qui fait frétiller les moustaches de nos truculents leaders altermondialistes et agricoles, et dont l’objet, pas des moustaches mais de l’OMC, est de régler les litiges et autres contentieux commerciaux entre les nations – du bœuf aux hormones aux produits transgéniques en passant par la banane et nos goûteux roqueforts – afin de faire respecter autant que possible le libre-échange. En vertu de quoi cette organisation ne pourrait-elle pas aussi participer à la lutte contre les concentrations excessives au plan mondial ? D’autant que sur les 146 membres de l’OMC, seuls 70 pays ont une politique de concurrence en 2006, et avec souvent peu de ressources à lui consacrer. Une bonne coopération et des échanges fructueux entre les États sur ces questions ne seraient donc pas malvenus. Ni des principes communs et transparents pour favoriser la concurrence, au Nord comme au Sud.

Nul doute, du chemin reste à parcourir pour mieux réguler le badinage de nos multinationales. Mais s’il te plaît, ne tombe pas dans la caricature et la diabolisation à tous crins. Elles ne sont pas toutes d’affreuses vilaines qui manipuleraient nos existences comme le marionnettiste ses poupées. Il ne faut pas oublier non plus qu’elles sont le gagne-pain de nombreux salariés des pays pauvres.

Et puis, même si l’importance des multinationales a crû rapidement dans certains secteurs, la majeure partie des activités économiques dépend toujours de petites entités du genre coiffeur, chauffeur de taxi, teinturier, médecin, cartomancienne et autre zinc populaire de coin de rue. La plupart des entreprises opèrent au niveau d’une région, d’un département, d’une commune ou d’un quartier. La proximité, la rapidité d’adaptation à la clientèle, l’innovation sont souvent plus fondamentales que la taille.

D’ailleurs, même si les mammouths laineux (Mammuthus primigenius) et multinationaux des temps modernes sont fréquemment à l’origine des tribulations de l’argent, des marchandises et des services à travers la planète, ils restent davantage localisés sur leurs territoires qu’on ne veut bien le dire. Rares sont ceux véritablement globaux. La World Company existe surtout aux Guignols de l’info. Même si General Motors, Volkswagen et Renault opèrent au plan mondial, leur culture d’entreprise est indéniablement américaine, allemande ou française. En outre, entre une firme installée en France, majoritairement détenue par des capitaux étrangers, et une firme multinationale à capitaux français mais dont l’activité essentielle se trouve à l’étranger, quelle est la « gentille » et quelle est la « méchante » ?

Si nos Gargantuas du XXIe siècle (et, de plus en plus, leurs rejetons beaucoup moins imposants sous la forme de maintes petites et moyennes entreprises) peuvent être attirés par les faibles salaires des zones en voie de développement, ce n’est pas le cas pour tous, loin s’en faut. Vrai dans des industries telles que le textile, la chaussure, le jouet ou les composants électroniques. Mais surtout ne pas généraliser. Pour l’ensemble des entreprises des pays riches, les coûts salariaux représentent moins de 5 % à 10 % du coût total de fabrication (contre 25 % dans les années 1970, du moins pour ce qui concerne les grandes multinationales). Et quand une entreprise tient compte de l’ensemble des coûts de production, l’économie réalisée en délocalisant est bien moindre (0,6 % pour une entreprise high-tech, 13 % pour une firme de prêt-à-porter), dixit une étude récente du Massachusetts Institute of Technology. Difficile donc d’expliquer la croissance de ces firmes globales par la seule recherche de main-d’œuvre sous-payée. D’ailleurs, comment justifier l’« asiatisation » de la mondialisation par ce facteur : les entreprises chinoises et indiennes ne se répandent-elles pas sur l’ensemble du globe alors que les salaires dans leurs pays d’origine sont parmi les plus faibles ?

Donc, nuances, nuances. Si les bas salaires attirent certaines entreprises, c’est loin d’être le cas pour toutes et dans tous les secteurs. Quant à leur impact sur l’emploi, là aussi, méfie-toi du prêt-à-penser souvent simpliste (reste avec moi jusqu’au chapitre 17 et tes frustrations sur la question seront levées, du moins je l’espère).

Méfie-toi de ce même prêt-à-penser quant aux autres maux dont elles sont accusées, du genre pollution, travail des enfants, ou corruption. Cela dit, prétendre qu’elles sont toujours d’une pureté de lac de montagne en ces matières serait excessif…

Une dernière remarque. Nous avons discuté du risque de monopolisation ou de concentration de pouvoir que pouvait entraîner la globalisation. Et de la nécessité d’y faire face. Mais l’impact peut aussi être inverse. Autrement dit, intensifier la concurrence en ébréchant le pouvoir de certains petits malins sur les marchés nationaux. Le consommateur a tout à y gagner. Qui s’en plaindra, hormis les propriétaires et peut-être les salariés des entreprises mises sur le gril ?

La taille des marchés internationaux a aussi d’autres atouts. Elle incite les firmes à investir davantage dans la recherche, donc dans l’innovation. Et, comme les abeilles avec le pollen, elles disséminent ces innovations aux quatre coins de la planète contribuant ainsi beaucoup plus qu’on ne l’imagine au développement des pays en retard. Il faut te sortir de la tête l’idée selon laquelle la mondialisation serait un jeu à somme nulle, autrement dit que les gains d’un pays sont obligatoirement associés aux pertes d’un autre. Rien de plus faux. L’économie n’est pas un grand jeu de poker où les uns s’enrichissent en appauvrissant les autres. Tous y gagnent. Le gain est partagé sous la forme d’emplois, de prix meilleurs, d’innovations et d’avancées technologiques. Résultat final ? Une amélioration du niveau de vie. Pas trop mal notre Grand Système, non ?

Le marché mondial, avec ses échanges en tous sens, ses évolutions technologiques et sa concurrence plus ou moins effective, n’est pas toujours d’une perfection d’horloge atomique. Mais, la perfection n’est pas de ce monde, tu le sais maintenant, il y a des avantages et des inconvénients à tout. La question est de savoir si les premiers l’emportent sur les seconds. Et les États eux-mêmes sont loin d’être parfaits. Il est donc indispensable de mieux cerner leurs évolutions possibles et leurs politiques pour mieux comprendre le mouvement du monde qui t’accompagnera pendant les décennies à venir.





CHAPITRE 5

L’évolution de la puissance américaine et des pouvoirs nationaux



* * *



Le beurre et l’argent du beurre ?

Mondialisation, échanges, technologie. Ce trio infernal peut-il assurer durablement la stabilité et les progrès économiques et sociaux ? Et les États, leur reste-t-il une petite place dans ce monde de brutes économico-technologiques ? Quelle est la marge de manœuvre laissée aux nations dans la conduite de leurs politiques internes ?

Vastes questions, tu t’en doutes. Et les réponses sont loin d’être évidentes. Ce n’est qu’au fil des chapitres que je pourrai, du moins je l’espère, satisfaire ta curiosité. Et je te demanderai d’attendre la fin de notre discussion pour « boucler » la question et la mettre en perspective. Suspense !

En attendant, et pour ouvrir le bal, je commencerai par une provocation, tu adores, et je ne déteste pas : et si la domination américaine, si domination il y a, tant vilipendée dans notre cher et vieux pays (et ailleurs), était nécessaire à l’équilibre du monde ? Et si l’ouverture et la stabilité internationales exigeaient un État hégémonique pour éviter les jeux destructeurs entre nations ? Et bien évidemment qui d’autre aujourd’hui que les États-Unis pour jouer ce rôle ?

Au XIXe siècle la Grande-Bretagne exerçait une sorte d’hégémonie sur une bonne partie de la planète. Ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si cette hégémonie a été associée à un développement de la mondialisation des marchés, le tout combiné à la stabilité économique et politique, du moins en Europe. Boum ! la guerre de 14-18 fit s’écrouler ce bel édifice dans un orage de fer et de feu. La montée du protectionnisme et les entraves à la mobilité des capitaux et des marchandises dans les années 1920-1930 minèrent les fondations de l’économie internationale, avec l’instabilité et les crises qui en découlèrent.

Ironie de l’histoire, beaucoup ont alors reproché aux États-Unis de ne pas avoir pris le relais de la « perfide Albion » pour garantir l’ouverture et la stabilité économiques mondiales. Les States eurent au contraire tendance à se recroqueviller sur eux-mêmes et érigèrent des barrières à leurs frontières. Résultat ? La pire crise internationale qui fut et qui coûta si cher à l’ensemble du monde, celle de 1929, bien sûr.

Au sortir du deuxième conflit mondial les Yankees changèrent leur fusil d’épaule. Ils œuvrèrent dans le sens d’un commerce mondial plutôt ouvert, avec la mise en place du GATT (« accord général sur les tarifs douaniers et le commerce », in French) qui déboucha sur une baisse progressive des barrières aux échanges érigées dans les années 1920-1930, et permirent une stabilisation du système monétaire international. D’aucuns considèrent, et sans doute pas à tort, que cette suprématie américaine a largement contribué à créer les conditions et d’une croissance économique forte et régulière des pays industrialisés, et du formidable décollage de pays tels que le Japon ou la Corée du Sud.

Nouvelle modification du décor dans les années 1960-1970. La guerre du Vietnam, plutôt délectable celle-là aussi, tu l’avoueras, et certains choix de politique intérieure américaine déstabilisèrent le système monétaire international et attisèrent la flambée des prix. L’hégémonie américaine en fut ébranlée. Ce qui ne manqua pas de susciter l’inquiétude des responsables de la vieille Europe quant aux conséquences sur la stabilité et l’évolution de l’économie mondiale. Eh oui ! les temps changent. Depuis, ces inquiétudes semblent non seulement avoir disparu mais s’être inversées. La suprématie de l’Amérique paraît excessive à beaucoup, surtout après la disparition de l’Union soviétique. Et les aventures américaines en Irak et plus généralement au Moyen-Orient n’ont pas arrangé l’image de l’oncle Sam aux quatre coins de la planète.

En dépit de tout, la puissance yankee n’est pas en voie de régression. Non seulement en raison de son dynamisme scientifique, technologique et culturel qui n’est pas près d’être battu en brèche, mais aussi en raison de sa démographie qui restera plus jeune, donc plus vigoureuse, et notablement plus, que celle de notre Europe vieillissante et quelque peu rhumatismale. Et même si la Chine va prendre toute son ampleur, il lui faudra quand même un certain temps avant d’avoir quelques chances de supplanter l’Amérique. Mais, à terme, qui sait ?

Si je n’affirme pas mordicus que la stabilité mondiale ne peut exister sans une puissance dominante (en l’occurrence les États-Unis), la thèse ne doit pas non plus être balayée en un tour de main, du moins tant que des institutions internationales plus fortes et crédibles n’ont pas pris le relais. Ce qui n’est pas encore le cas, tu en conviendras. On peut donc parier que le rôle de Washington dans la formation de l’ordre international ne va pas décroître au cours des deux ou trois décennies à venir. Après, tu en jugeras.

Les institutions internationales justement, parlons-en. Leur importance semble devenir de plus en plus grande, même si elle reste encore très en deçà de celle des États. Les Nations unies (l’ONU) et l’OTAN pour la diplomatie et le militaire, le Fonds monétaire international (le fameux FMI), la Banque mondiale, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour l’économie, toutes ces organisations internationales vivent leur propre vie, non pas entièrement en dehors des États (serait-ce d’ailleurs justifié, du moins dans la situation actuelle de leur fonctionnement ?) puisqu’elles ont été créées par eux et sont en principe sous leur contrôle. Mais elles ont prouvé comme toi qu’elles savent se libérer de la tutelle paternelle, fût-elle celle du « plus fort ». L’OMC, par exemple, tant décriée par nos altermondialistes. Très facile de tomber à bras raccourcis sur cet organisme qui ne serait que le cheval de Troie « d’une politique stratégique de domination mondiale menée par les États-Unis ». Bigre ! Pourtant, elle a su démontrer à maintes reprises qu’elle était loin d’être un instrument de politique commerciale à l’usage exclusif de l’Amérique.

Les institutions donc. Et leur fonction, déjà considérable, qui pourrait demain s’avérer primordiale en matière de stabilisation (certains disent de déstabilisation) économique mondiale. Regarde l’importance du FMI, même si elle est controversée et peut avoir des effets pervers, dans le règlement des crises financières internationales ou dans leur prévention. Et celle de l’OMC comme instance de résolution des conflits commerciaux entre pays et demain peut-être comme instrument d’amélioration de la concurrence entre les mammouths multinationaux.

L’avenir est-il donc aux instances supranationales pour « réguler » l’économie mondiale et en assurer la stabilité ? Va-t-on vers un modèle économique et social unique ? Vrai et faux à la fois.

Vrai que la mondialisation influe sur les politiques nationales et pousse à un degré accru de convergence, c’est une banalité que de le dire. Partout dans le monde les objectifs de la politique économique et financière tendent à se rejoindre, en tout cas dans les discours sinon toujours dans la réalité. Mais les mots ne sont jamais innocents, ne crois-tu pas ?

Vrai aussi que le pouvoir des États de prélever à leur guise des impôts ou autres contributions (mot plus chaste à l’oreille du ponctionné meurtri), ou de diriger l’activité des entreprises est moindre aujourd’hui qu’hier ; ce sera sans doute encore davantage le cas demain. Pour une raison simple : l’argent et les activités sautent allègrement les frontières à la recherche des cieux cléments pour leurs poumons fragiles. N’ont-ils pas eux aussi droit à un peu d’air pur ? Ironie des choses, sais-tu que beaucoup d’Américains hurlent après la mondialisation qui échapperait au contrôle de leur pays ? Vérité au-delà de l’Atlantique, erreur en deçà. Même eux, les méchants Yankees, sont soumis à la contrainte croissante des forces globales. S’ils ont fait sortir la globalisation de sa lampe, ils ne peuvent plus maintenant la maîtriser. Certains le déplorent, d’autres s’en félicitent, mais nul ne le nie.

Mais en maints domaines les choix nationaux restent prépondérants, la suite va te le prouver. En fait le rôle de l’État s’est déplacé, les pays cherchant à l’utiliser davantage comme un bouclier de protection contre certaines menaces exercées par la mondialisation, autrement dit comme un moyen d’en tirer le maximum d’avantages tout en en atténuant les inconvénients, si possible. Mais il n’est pas toujours facile d’avoir le beurre et l’argent du beurre, encore moins le sourire de la crémière en prime, tu le sais maintenant.

Les hommes politiques peuvent donc défendre maints de nos « intérêts nationaux », ou jugés comme tels car on trouve tout dans cette nouvelle auberge espagnole. Les gouvernements sont loin d’être devenus impuissants dans les grands domaines comme ceux de l’emploi, du social, de la fiscalité, de l’éducation, de la recherche ou de la culture. Ce qui ne veut pas dire qu’ils peuvent faire n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment. En tout cas pas en gardant l’œil rivé sur on ne sait quelle nostalgie d’un passé révolu. Mais en tenant davantage compte de l’environnement international, de ses contraintes et de ses opportunités.

Donc rassure-toi, les politiques nationales ne sont pas près de disparaître. Mais il convient de les adapter aux nouveaux défis du large monde. Et l’Homo politicus doit cesser, vœu pieux, d’utiliser la mondialisation, ou sa petite sœur l’intégration européenne comme les boucs émissaires de nos problèmes alors que ceux-ci sont plus souvent la conséquence de ses erreurs passées ou présentes – je n’ose pas ajouter « et à venir » – que des « forces hostiles venues de l’étranger ». Associations de mémoire : l’excellente prescription, même si son à-propos demanderait ici quelques ajustements, du petit père Queuille qui fut président du Conseil sous la joviale IVe République : « L’important en politique n’est pas de résoudre les problèmes mais de faire taire ceux qui les posent. » Pas mal comme pharmacopée, non ? Mais il sera difficile de faire taire la globalisation.

À partir de ces observations, comment peuvent évoluer les choses ? Sans doute que davantage de pouvoir sera accordé aux institutions internationales telles que le FMI ou l’OMC, voire d’autres en matière de défense de l’environnement ou de questions liées aux nouvelles technologies par exemple. Et je ne te dis rien pour le moment du rôle des ONG, tu sais ces organisations non gouvernementales qui viennent de plus en plus souvent troubler le jeu non seulement de ces organismes mais aussi des nations.

Bref, les accords internationaux entre tous ces acteurs dans des domaines tels que la stabilisation financière et bancaire, ou la sécurité alimentaire et sanitaire, ou la pollution de l’air iront très certainement en se développant pour ne rien dire de la défense et de la lutte contre le terrorisme, et du façonnement de l’ordre politique international. Avec des hauts et des bas et toutes sortes de psychodrames internationaux, mais, bon an mal an, la marche des progrès, déjà sensibles, continuera. Et puis s’exerce aussi, et s’exercera de plus en plus, « la persuasion morale » entre pays. Des institutions comme le G7 (le G8 depuis l’entrée de la Russie), qui réunissent périodiquement les grands responsables politiques dans quelques recoins pas trop désagréables de la planète, joueront un rôle accru pour « persuader » certaines nations de l’intérêt de suivre telle voie plutôt que telle autre. Une autre option consistera à développer ou à renforcer les liens institutionnels entre pays, surtout s’ils sont géographiquement et culturellement proches. Mais reste convaincue que toutes ces évolutions seront plus ou moins « chapeautées » par les États-Unis dont le rôle restera primordial, que ça plaise ou non.

En matière de développement ou de renforcement des liens entre pays, fussent-ils institutionnels, politiques, économiques, sociaux, environnementaux, culturels ou diplomatiques, l’Union européenne est un exemple évident. De quoi s’occuper pendant quelques décennies. Et nous donner du « grain à moudre » pour les chapitres à venir.





CHAPITRE 6

Le devenir économique et social de l’Europe



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Chi va piano va sano

L’Europe, une créature du troisième millénaire génétiquement fabriquée et formatée dans les laboratoires de Bruxelles, et refermée sur elle-même ? Ou bien un espace uni dans la diversité et la pluralité, ouvert sur le monde mais rassemblant ses forces avec des objectifs communs pour peut-être devenir une puissance politique mondiale ?

Un petit retour aux racines pour bien situer la question. L’Europe, c’était d’abord et avant tout, pour ses fondateurs, une union de pays qui voulaient éviter une nouvelle tuerie qui eût été cette fois-ci l’exacte « der des der ». Pour tous. L’objectif n’était pas mince et l’on peut admettre qu’il a été atteint. Qui aujourd’hui pourrait imaginer une nouvelle déflagration entre Français et Allemands ? Impensable, tu me l’accorderas. Et pourtant notre dernier étripage fraternel n’est pas si lointain, tes grands-parents l’ont vécu. Et c’est grâce à la construction européenne que cet impensable le demeure, impensable.

Donc l’Europe, c’était d’abord ça : la paix. Puis l’économique et le social, en pleine évolution, et la monnaie. Puis la défense et la diplomatie, encore à l’état embryonnaire.

La paix faite, comment cette Europe a-t-elle occupé la seconde moitié de son XXe siècle ? Je ne te rappellerai pas toutes les étapes franchies depuis le traité de Rome en 1957, où furent édifiées les fondations de la maison, avec des règles du jeu dont beaucoup sont toujours en vigueur, même si le nombre de participants est passé de 6 à 15 puis à 25 (en 2004) et à 27 (en 2007). Durant cette période elle a ouvert son espace économique et social en supprimant les principales barrières aux échanges avec, dans la ligne de mire, la liberté de mouvements des marchandises, des services, des capitaux et des personnes entre les nations qui la composent. Et en 1999 elle a mis au monde l’euro, notre commune monnaie. Reste pas mal à accomplir pour construire un espace unifié, harmonisé comme il faut, mais pas plus, où les corporatismes, rentes de situation et autres prés carrés disparaîtront. Mais « chi va piano va sano », dit-on du côté du Tibre.

Une précision. Espace unifié ne signifie pas tous dans le même moule, harmonisés jusqu’à la moelle de nos os. Pas du tout. Nos histoires, nos traditions, nos manières de vivre l’économique et le social sont trop personnelles pour que nous allions jusque-là. Du moins pas avant l’an 2080. Jusqu’où harmoniser ? Jusqu’où harmonisera-t-on ? Impossible de te fournir une réponse absolue et définitive. Cela dépendra des domaines et des nécessités. Et de la plus ou moins grande facilité à agir étant donné, justement, les traditions et situations particulières des partenaires.

En revanche, il est clair que les décisions communautaires joueront un rôle accru dans des domaines qui transcendent les intérêts nationaux directs et que chaque État ne peut traiter isolément tant les répercussions sur les autres sont fortes. Exemples : divers problèmes de pollution, de protection de la santé ou de sécurité alimentaire – ou de sécurité tout court. Tout cela ne se fait pas et ne se fera pas toujours dans le calme et la volupté, comme pourraient en témoigner nos palombes et autres canards migrateurs ainsi que nos placides bovidés transformés il y a quelques années en carnivores foldingues par un tour de passe-passe farineux.

Autre domaine où l’Europe ne peut pas ne pas déchirer les habits protecteurs fabriqués sur mesure dans l’après-guerre, surtout en France, et qui ne sont guère plus adaptés au monde moderne. Je veux parler des services publics, ces bastilles réputées imprenables dans le transport aérien ou ferroviaire, le téléphone, le gaz et l’électricité. Le ciel est à peu près ouvert à la concurrence depuis les années 1990, le monopole du téléphone largement entamé. Le gaz et l’électricité tentent de résister, mais leur combat est perdu d’avance. Bref, pas mal de nos structures économiques et sociales qui paraissaient gravées dans le marbre sont bousculées, et continueront de l’être.

Europe anglo-saxonne, diront certains. Excessif, même si un pas dans cette direction a été fait et que d’autres suivront. Le « modèle social » de chacun de nos pays est trop enraciné pour être balayé comme un vulgaire résidu du passé. Mais il ne pourra pas ne pas s’adapter, et rondement, c’est la force des choses.

Bon, sans être anglo-saxonne l’Europe sera sans doute dans le futur une économie de marché davantage ouverte, ou ne sera pas. Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Avec toutes les variations plus ou moins « de gauche » ou plus ou moins « de droite ». Mais la mondialisation et les technologies, sans oublier le pouvoir des idées (souviens-toi de nos anciennes discussions et de lord Keynes, le fameux économiste britannique lorsqu’il nous apostropha : « … les idées, justes ou fausses, des philosophes de l’économie et de la politique ont plus d’importance qu’on ne le pense en général. À vrai dire le monde est exclusivement mené par elles. Les hommes d’action qui se croient parfaitement affranchis des influences doctrinales sont d’ordinaire les esclaves de quelque économiste passé. Les visionnaires influents, qui entendent des voix dans le ciel, distillent des utopies nées quelques années plus tôt dans le cerveau de quelque écrivailleur de Faculté ». Voilà qui est dit, et bien dit.), la mondialisation, les technologies et les idées donc poussent inexorablement dans le sens d’un libéralisme bien compris.

Notre bonne Europe ne devrait-elle pas quand même nous servir de « bouclier » contre la mondialisation ? Et surtout contre cette « concurrence déloyale » que nous livrent les pays à bas salaires, voire contre ces affreux, ces vilains, ces galeux, je veux parler des Américains, bien sûr ?

Il y a bouclier et bouclier. Si l’on croit pouvoir faire au niveau européen ce que l’on ne peut plus faire au niveau national, autrement dit passer du « nationalisme national » au « nationalisme européen », en érigeant des barrières aux frontières, en se calfeutrant dans notre cocon, fût-il européen, pour se mettre à l’abri des vents du large, ce sera peine perdue. C’est tout simplement impossible étant donné les forces en jeu. Et indésirable si l’on souhaite récolter les fruits mûrs de l’échange international (un petit retour au chapitre 3 sur les justifications du libre-échange ?). Sais-tu que le coût des barrières au commerce – biens, services, agriculture – a été estimé, certes par un institut de recherche américain (Institute for International Economics) mais, tout n’est pas perdu, également par un chercheur bien de chez nous et professeur à Sciences Po, Patrick Messerlin, que ce coût a donc été estimé à quelque chose comme 7 % du revenu de l’ensemble de l’Europe, soit environ 600 milliards d’euros en 2005 ; pour donner un ordre de grandeur c’est grosso modo le montant du budget annuel de la France. Pas mal, non ? Autrement dit, 600 milliards d’euros qui sortent de la poche du contribuable ou du consommateur européens. Et si cette politique protège quelques emplois – peu, Messerlin les estime à environ 200 000 pour toute l’Europe –, elle le fait à un coût faramineux qui autoriserait l’achat d’une Rolls Royce tous les ans à chacun de ces travailleurs ! Dommage, tu n’en fais pas partie, tu ne l’auras donc pas, ta Rolls. Si cela peut contribuer à diminuer ta frustration, sache que le coût de ces protections est sans doute aussi élevé outre-Atlantique. Et que là-bas non plus ils n’achètent pas de Rolls Royce.

Exit donc ce bouclier moyenâgeux. Mais si notre bouclier, plus moderne, consiste à mieux faire entendre notre voix dans les grandes négociations internationales ou à accroître notre pouvoir contre le protectionnisme des autres, alors oui cette armure est et sera utile. Mais dans le grand tournoi qui se joue chaque jour aux quatre coins de la planète, construire des filets de maille n’est plus vraiment l’arme moderne et efficace de la réussite. Et le sera de moins en moins. L’Europe n’est pas et ne sera pas une « forteresse », accusation qui fut un temps portée contre elle par les Américains, et que certains portent encore.

En fait, l’Europe est à peu près aussi ouverte que le sont les États-Unis. Les protections commerciales existent de part et d’autre, même si elles ne sont pas liées aux mêmes secteurs. En cette première décennie du nouveau siècle, les droits de douane sur les produits industriels atteignent 5 % ici, contre 3 à 4 % là-bas, avec une concentration forte sur un petit nombre de secteurs chez ceux-ci et une répartition plus large chez celle-là. Match nul donc entre les deux zones. Quant aux protections agricoles, si elles sautent aux yeux sur notre Vieux Continent, elles existent également au pays des grands espaces, bien que moins apparentes. Mais en dépit de cette situation, là aussi le mouvement vers des marchés plus ouverts et moins protégés a été lancé.

Donc, mouvement général vers la chute des murs protectionnistes, mouvement que l’euro renforce et accélère en dépit de velléités nationalistes récurrentes. Les institutions et structures politiques pour aller de l’avant sont, sinon entièrement en place, du moins sur les rails.





CHAPITRE 7

L’Europe, future puissance politique mondiale ?



* * *



Une « happy end » ?

« Pour comprendre l’Europe, il faut être un génie ou être français », déclara Madeleine Albright, la secrétaire d’État américaine de l’ex-président Clinton. Relève la tête et sois fière de cette promotion au grade de génie européen. En fait, que voulait signifier la battante ministre ? Que l’Europe est tellement compliquée et tortueuse que seul un Einstein de la politique ou un esprit gaulois bien sinueux peut en saisir les tenants et les aboutissants. Peut-être était-ce aussi un hommage à l’un de ses pères fondateurs, Jean Monnet, indubitablement français puisqu’il débuta dans le cognac, et dont le génie stratégique contribua largement au démarrage de l’aventure du Vieux Continent. Objectif paix. Atteint. Et, à terme, une sorte d’États-Unis d’Europe. On n’en est pas là. Y arrivera-t-on jamais ?

Le doute est aujourd’hui permis. C’était jouable à six, les six pays originels, mais beaucoup plus difficile à quinze et encore plus à vingt-sept. Quoiqu’il y ait bien cinquante États aux USA. Mais les conditions historiques de formation sont fort différentes.

Je te propose maintenant d’abandonner nos petites combines économico-sociales et de nous lancer dans la grande stratégie politique au sujet de laquelle en règle générale les meilleurs esprits se trompent au moins une fois sur deux, pour ne pas dire deux fois sur trois, mais avec toujours beaucoup d’assurance, surtout lorsqu’il s’agit d’un de nos génies français, merci Madeleine. Je vais par conséquent essayer de ne pas tomber du mauvais côté, donc de ne pas te présenter le plan définitif, fini et grandiose de l’Europe de l’an 2099, tant pis pour mon image glamour. L’efficacité avant la gloire – référence fine à cette phrase, délice des délices pour nous pauvres tâcherons de l’économie, de l’ancien Premier ministre israélien Shimon Peres : « La politique est pour ceux qui recherchent la gloire, l’économie pour ceux qui recherchent des solutions. » Un grand homme à n’en pas douter.

L’enjeu de l’élargissement à vingt-sept pays (voire plus, quid de la Turquie ? et des Balkans ? et pourquoi pas de la Russie et de tous ses pays satellites ?) ? Dans le jargon, « l’Europe espace » ou « l’Europe puissance ». Autrement dit, notre continent politique devra-t-il se contenter de constituer une vaste zone de libre-échange ou peut-il devenir une puissance à part entière, comme le fut la Grande-Bretagne avant la guerre de 1914, ou comme le sont aujourd’hui les États-Unis ? Le libre-échange au sein de cet ensemble, avec ses nuances et ses « exceptions », est non seulement inévitable mais indispensable à un minimum d’union politique. Je ne t’assènerai pas à nouveau les arguments en sa faveur, cela deviendrait lassant. Mais quelles que soient les limites de la nouvelle Europe, la liberté de mouvement des marchandises, des services, des capitaux et des hommes ne pourra pas ne pas être la règle, même si les résistances nationales ne manqueront pas.

La liberté de mouvement des marchandises est grosso modo acquise. Celle des services l’est moins, souviens-toi des craintes nationales vis-à-vis du dangereux plombier polonais supposé venir voler nos emplois. À nouveau, ce type de craintes est exagéré. En fait, diverses études récentes font ressortir que les pays européens les plus ouverts à la liberté de mouvement des personnes au sein de l’Europe (en 2006, les Britanniques, les Irlandais et les Suédois) bénéficient de cette ouverture, en termes d’emploi et de croissance. Quant à la liberté de mouvement des capitaux, eh bien elle est aussi régulièrement mise à rude épreuve, surtout lorsqu’elle implique le rachat d’entreprises nationales par quelques méchants étrangers, fussent-ils européens. Bref, on est encore loin de l’Europe de la liberté pour le travail et le capital. En tout cas, il sera difficile de promouvoir l’unité politique de l’Europe tout en élevant des barrières à ces libertés. Je te le rappelle, le beurre et l’argent du beurre sont difficilement compatibles. Et la mise en place d’un « vrai » grand marché d’où le protectionnisme serait définitivement banni est loin d’être une petite entreprise, et demandera encore pas mal de temps.

D’ailleurs, certains considèrent que réussir ce vrai grand marché serait déjà un bel accomplissement – et suffisant pour les deux ou trois décennies à venir. Surtout ne pas aller plus loin, disent-ils, souverainetés nationales obligent.

D’autres font grise mine à la perspective d’une union uniquement économique. Ils veulent plus. Ils veulent de la puissance, du muscle, c’est-à-dire des actions en commun, bien sûr dans l’économique et le social mais aussi en matière de grands choix de société, notamment de défense et de diplomatie ou de culture. Bref, un projet politique avec la conscience d’une communauté de destin. Vaste ambition exigeant une intégration politique avancée, avec des institutions solides et efficaces. Pour sûr, du pain sur la planche, tu l’imagines. Mais pas impossible à pétrir si l’on s’y prend bien.

Les conditions de réussite d’une telle entreprise ?

– Premièrement, la flexibilité dans la démarche. Tous les partenaires ne sont pas obligés de progresser au même pas et d’entreprendre au même moment les mêmes politiques. Après tout, en 1999, l’euro a été porté sur les fonts baptismaux par seulement onze des quinze pays de l’Union. Il y en a douze depuis 2001, un autre entrera en 2007 (la Slovénie), d’autres suivront.

Il en va de même pour la défense. Et qui dit défense commune dit politique étrangère et diplomatie communes. À quel rythme ? J’avoue mon ignorance. Je te dirai simplement qu’il y faudra des trésors de patience et des montagnes de volonté.

En tout cas, sans une capacité militaire propre, encore embryonnaire avec l’Eurocorps, comment l’Europe pourrait-elle élargir sa sphère d’influence et mettre en place une politique étrangère et de défense cohérente, attributs de toute grande puissance ? Et cette capacité militaire est technologiquement à sa portée. Mais à quel coût ? me murmure à l’oreille l’économiste qui contrôle mes synapses. Pense que si les États-Unis consacrent près de 3,5 % de leur production nationale à la défense, l’Union européenne est en dessous de 2 %, tu vois le chemin à parcourir. Bref, tu peux rengainer ton antimilitarisme, tu en verras passer des décennies avant que notre continent possède les biceps de l’oncle Sam.

– Deuxième condition au succès de l’Europe puissance : des procédures de décisions politiques simplifiées et équilibrées entre les partenaires. Je ne vais pas te barber et te faire bâiller avec un grand laïus sur le fonctionnement des instances qui constituent « Bruxelles » dans le jargon journalistique, avec des histoires belges peu hilarantes de pondérations de votes, de majorités qualifiées ou de nombre de commissaires.

Quand même, laisse-moi te dire que, en dépit des efforts accomplis depuis quelque temps, il faudra encore clarifier le pouvoir respectif des pays membres et les procédures de décisions, améliorer l’efficacité des institutions et la transparence démocratique, bref effectuer une bonne révision d’un moteur un peu grippé et qui pourrait se bloquer si l’on n’y prend garde. C’était l’objectif de la Constitution européenne que d’améliorer quelque peu cette efficacité institutionnelle. Tu connais le sort funeste que lui ont accordé les Français (et les Hollandais) en 2005.

Il faudra aussi redéfinir le rôle respectif de l’Europe et des pays membres (la fameuse et jolie « subsidiarité ») pour introduire davantage de cohérence et d’efficacité dans le fonctionnement de la machine, afin d’entrer de plain-pied dans le monde moderne, plutôt que poursuivre des politiques encore trop fondées sur les nécessités de la reconstruction de l’après-Seconde Guerre mondiale.

L’Europe doit-elle continuer à soutenir à robinets ouverts une politique agricole commune fondée sur les pénuries de l’après-guerre ? Ne ferait-elle pas mieux de davantage favoriser la recherche et l’innovation, et l’éducation ? Jusqu’à quel point est-elle dans son rôle en matière de politique sociale, de stabilisation économique, de fiscalité ? Où sont les limites d’action des uns et des autres – Europe « centrale » et État membres ? Ne serait-il pas judicieux de renforcer l’« européanisation » des politiques de sécurité publique, de lutte contre le terrorisme, d’immigration, de défense et de politique étrangère ? Bon, nul besoin d’insister, tu imagines bien les montagnes à déplacer.

– Troisième condition à la réussite de cette Europe puissance mondiale : l’adaptation de son État-providence, de ses réglementations sur les différents marchés, notamment celui du travail, et de son éducation aux nouvelles conditions du monde, comme on en discute tout au long de ce livre. Il faudra bien trouver un traitement à la démographie vieillissante de notre continent et à sa population au travail qui se réduit comme peau de chagrin. Ce qui pose et va de plus en plus poser de lourds problèmes de retraite et de protection sociale (y compris la couverture santé). Si ces questions ne sont pas résolues, difficile d’imaginer une économie et un emploi florissants et dynamiques. Je te donne rendez-vous un peu plus loin pour en savoir plus.

– Quatrième condition, reliée à la troisième : traiter la question de l’immigration, commune à tous les États membres même si c’est avec une acuité variable. En 1950 l’Europe de l’Ouest hébergeait moins de 4 millions de migrants. Au début des années 1970 leur nombre atteignait les 11 millions. Au premier virage du XXIe siècle ils sont plus de 35 millions pour l’Europe élargie, et les perspectives ne vont pas dans le sens d’une diminution. Il faudra donc les intégrer peu ou prou tous ces immigrants, de même que ceux des deuxième et troisième générations, par des politiques de l’emploi et de l’éducation adaptées. Pas facile, d’accord. Car si cette immigration peut nous aider à atténuer l’impact du vieillissement de notre population, elle ne va pas et n’ira pas sans soulever de grands défis économiques, sociaux, politiques et culturels. Il faudra y répondre si l’Europe veut accéder au statut de puissance politique respectée par le reste du monde.

– Cinquième et dernière condition à la réussite de l’Europe « du muscle » : limiter d’une façon ou d’une autre le nombre de convives invités aux agapes européennes, on est déjà allé très loin, pour des raisons légitimes d’ailleurs. Mais pour faire adhérer un peuple à une entreprise collective il faut sans doute en connaître les limites. L’Europe ne serait-elle pas d’une autre nature si la Turquie était invitée ? Et la Russie ? À méditer. Si tu as une réponse absolue et définitive à cette question, je suis tout ouïe.

Et puis, ne jamais oublier ce grand philosophe que fut Groucho Marx : « Je n’entrerai jamais dans un club assez stupide pour m’admettre comme membre. »



À l’aube de ce troisième millénaire (quel coup de vieux !) l’Europe se trouve à un tournant. Si dans les années à venir elle le négocie convenablement elle s’orientera vers un devenir de puissance majeure, avec une économie et une monnaie au moins égales à celles des États-Unis, une union politique renforcée avec un certain nombre d’attributs communs (des souverainetés partagées) dans les domaines de l’économique, du social, de la monnaie, de la sécurité intérieure (justice, police – à quand un FBI européen avec de beaux feuilletons à la télé sur ses exploits ?), de l’immigration, de la défense et de la diplomatie. Elle pourra alors accroître son poids sur la scène internationale et peut-être avoir la capacité de proposer aux puissances montantes un modèle de gouvernance régionale et mondiale. Si elle refuse de se donner les moyens de cette démarche elle deviendra une large zone économique et monétaire (ce qui ne sera déjà pas si mal mais demandera encore pas mal d’efforts) où le libre-échange régnera, avec un certain nombre de politiques et de choix communs, mais avec moins d’autonomie sur le plan international et moins d’efficacité dans les grandes parties de bras de fer mondial, ce qui ne nous empêchera pas, il ne faut pas tout de même exagérer, de distribuer de grandes leçons de morale à la terre entière. À toi de juger en ton âme et conscience ce que tu préfères.

Lequel de ces deux scénarios l’emportera ? Aux gourous politique de s’exprimer. En tout cas de l’eau coulera sous les ponts avant que n’existe une vraie citoyenneté européenne, avec un peuple conscient de son identité en dépit de ses différences et racines culturelles et régionales diverses, surtout avec l’élargissement. « Nous ne coalisons pas des États, nous unissons des hommes », est supposé avoir lancé Jean Monnet (je dis bien « supposé » car le grand homme n’a jamais autant parlé que depuis sa mort en 1979 : c’est le danger de mourir, on ne contrôle plus ses dires). On verra.

En tout cas sache que ton drapeau non seulement français mais aussi béarnais n’est pas incompatible avec cette unité dans la diversité. Autant terminer ce chapitre dans le grandiose d’une citation de ton humble serviteur qui l’utilise à l’occasion de ses croisades modernes : « Je suis né béarnais, j’ai été élevé français, je vis européen. » Et quand je suis prêt à dépasser toutes les limites de la déraison j’ajoute : « Et je pense mondial. » CQFD. Ce qui nous ramène inexorablement à cette satanée mondialisation et aux différentes manières de l’apprivoiser.





CHAPITRE 8

Jusqu’où réguler la mondialisation ?



* * *



Tout le monde il est beau…

« Le monde n’est pas une marchandise. » « La mondialisation est l’ennemie du monde. » « Le monde n’est pas à vendre. » « À bas la dictature économique mondiale. » « Menaces sur la démocratie et la liberté. » « La fin du social. » « Le règne des inégalités. » « La destruction de l’environnement. » « La malbouffe. » « La mort de la culture. » « Un monde inhumain. » Autant de formules-chocs jetées à la face de cette mondialisation qui inquiète, indigne et en fait trembler plus d’un.

Que faut-il en penser ? Quelle est la part de vérité dans ce foisonnement d’anathèmes et de réactions passionnelles s’il en est ? Mais aussi la part d’ignorance ? Et celle de la démagogie ? Pour faire court, en quoi la mondialisation peut-elle influencer notre mode de vie, et plus généralement nuire à notre culture ? Va-t-on vers une homogénéisation des modes de vie, vers une « société-monde » d’où les diversités auraient disparu, une société sans saveur ni odeur ? Autant de questions qui demanderont plusieurs chapitres pour y répondre.

Il ne fait aucun doute que la globalisation bouleverse et nos habitudes politiques, économiques, sociales et culturelles, et nos schémas de pensée. L’essor des multinationales, les nouvelles technologies, la montée en puissance des « souverainetés partagées », de l’Europe et des institutions internationales donnent l’impression d’un dessaisissement de nos destins au profit de quelques entités lointaines, mystérieuses et peu démocratiques. Bref, la perte de nos repères traditionnels, un déracinement individuel et collectif, avec toutes les craintes et angoisses qui les accompagnent. Mais que de confusions ! Et que d’amalgames !

Essayons de ne pas nous laisser emporter par cette vague de passions et de peurs. De garder le cœur chaud mais la tête froide.

Nous rêvons tous d’une planète idéale où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », où il n’y a plus de pauvres, où chacun est généreux, épanoui, libre et cultivé, où l’air, l’eau et la terre sont d’une pureté diaphane. En fait, depuis deux olibrius du nom d’Adam et Ève, cette perfection n’existe plus. Dommage, mais c’est ainsi. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faille pas se battre les flancs pour essayer de l’améliorer ce monde-là, et de le rendre plus viable. Mais comme toujours, pas n’importe comment. Ni à grands coups de « yaka » ou de philosophie de café de commerce. Tu vaux mieux que cela.

Beaucoup associent la mondialisation et le libre-échange avec la domination des grandes entreprises, le travail des enfants, les inégalités, les menaces sur la protection sociale, la destruction de l’environnement, l’uniformisation culturelle et autres joyeusetés qui hantent notre début de millénaire. Certes tout n’est pas faux dans ces critiques, mais elles sont souvent exagérées et caricaturales. Et si les inconvénients sont mis en avant, les avantages sont fâcheusement oubliés ou considérés comme des acquis immuables. Normal. Humain. Mais malheureusement pas toujours possible. Et souvent contradictoire.

Faut-il alors « réguler » la mondialisation pour, justement, sinon éliminer du moins atténuer ses inconvénients tout en en gardant les avantages ? Faut-il élaborer des normes sociales et environnementales communes pour mettre tout le monde sur un pied d’égalité afin que l’échange soit « juste » et « équilibré » ?

Si tu n’as pas oublié les raisons de l’intérêt du libre-échange, tu te souviendras que c’est grâce aux avantages comparatifs que globalement l’échange profite aux pays qui y participent. Et parmi ces avantages, c’est justement pour certains un coût du travail plus faible, avec des canons sociaux ou environnementaux moins contraignants, qui leur permet de s’ébrouer dans la grande foire internationale et d’en tirer parti. C’est notamment le cas des nations en développement qui seraient étouffées si on leur imposait des normes communes, normes qui ne manqueraient pas bien sûr d’être celles des pays riches. D’ailleurs, les pays du Sud soupçonnent ceux du Nord d’utiliser ce type de revendications pour se protéger de la concurrence qu’ils pourraient leur faire – et ils n’ont peut-être pas tout à fait tort… Ce n’est pas le fruit du hasard si le Sud est le plus acharné contre des normes sociales et environnementales internationales.

Alors, où est le « juste », où est le « moral » en cette affaire ? Faut-il, pour des raisons, de très bonnes raisons, sociales ou environnementales freiner le développement de maintes zones défavorisées et aggraver leur pauvreté ? Je te laisse méditer sur cette question en attendant que j’y revienne, car elle est fondamentale pour l’avenir de ces pays.

Cela dit, faut-il laisser nos mammouths multinationaux s’égailler sans aucune règle aux quatre coins de la planète ? Bien sûr que non. Mais « jeter le bébé avec l’eau du bain » n’est pas non plus la solution. Le marché, contrairement à ce que certains de nos babillards cherchent à nous faire croire, ce n’est pas « le renard libre dans le poulailler libre », le plus fort qui écrase le plus faible. Certes ce danger demeure tant les pulsions de domination des hommes et des institutions sont sûrement sans limites. Mais notre civilisation a créé des règles de droit pour empêcher ce genre de dévoiement. Même si elles ne sont pas toujours parfaites, ces règles existent (droits de l’homme, droit des contrats, de la concurrence, etc.). Et elles peuvent être améliorées. Ne crois donc pas que les multinationales font ce qu’elles veulent, quand elles veulent et comme elles veulent. C’est d’une banalité affligeante que de le dire, mais enfin… Elles sont soumises aux lois des pays où elles opèrent, et souvent à leurs us et coutumes en matière d’activités, d’emplois et de commerce. Il est alors évident que si les lois et traditions de ces contrées sont « relâchées », les molosses des temps modernes auront tendance à se fondre dans le moule. Ils peuvent aussi, dans certaines régions, « mettre la pression » sur les pouvoirs politiques locaux en faveur de tel ou tel intérêt particulier. Ce ne sont pas des anges. D’où la demande de standards internationaux aussi dans des domaines sensibles comme ceux des relations de travail, des droits de l’homme et de l’enfant, de la sécurité du travailleur et du consommateur. Mais plus facile à dire qu’à faire tant les intérêts des différentes parties prenantes – gouvernements, consommateurs, employés, tes ONG favorites, et le public – sont divergents. Le mouvement est lancé, et une institution comme l’OMC dont je t’ai déjà parlé, et ce n’est pas fini, en dépit de toutes les critiques qui lui sont faites, notamment par tes chers altermondialistes, pourrait, devrait en cette matière avoir un rôle significatif à jouer.

Mais les choses ne sont pas simples. Considère par exemple les questions liées à l’éthique des affaires (oui, oui, cela existe) ou aux droits de l’homme qui te sont précieux. Ne crois pas que les multinationales ne doivent pas s’en préoccuper. Mal leur en prendrait. Avec des retours de bâton très douloureux, car elles aussi sont des petits êtres sensibles, surtout du côté de leur porte-monnaie. Dans notre monde sur-médiatisé, les informations télévisées du soir, et les messages qui circulent à la vitesse de la lumière sur l’Internet ont tôt fait de détruire la réputation des sociétés sans foi ni loi, ou un peu trop rapaces, ou un peu trop négligentes. Shell et TotalFina ont perdu beaucoup de leur superbe (et d’argent !) après les marées noires dont elles furent tenues responsables. Et Union Carbide, comment oublier les plus de 8 000 morts provoquées par l’explosion de son usine indienne au milieu des années 1980 ? Même si rien ne peut racheter les pertes de vies humaines, ce dramatique accident a coûté les yeux de la tête à la société américaine. Et puis, plus près de nous, te souviens-tu du boycott mondial que dut subir Reebok lorsque fut révélé que ses ballons de foot étaient fabriqués par des enfants pakistanais de douze ans ? La firme en tira vite les conclusions pour redorer son blason et son image : elle monta de toutes pièces une nouvelle usine de fabrication, avec observateurs indépendants, et lança une gigantesque campagne de publicité sur ses nouveaux ballons « fabriqués sans le travail des enfants ». Et Nike, le clone de la précédente, n’a-t-elle pas également subi les foudres des organisations non gouvernementales pour les salaires de misère qu’elle versait dans certains pays en développement ? Elle a depuis ajusté ses positions. Nike, toujours, et Shell considèrent maintenant de leur mission d’améliorer les conditions de travail, non seulement dans leurs usines mais aussi dans les pays où elles produisent. Et elles n’investissent plus que dans les endroits où les gouvernements font des efforts pour améliorer leurs systèmes de santé et d’éducation. Qu’on se le dise !

Pas de malentendu donc. Les mammouths internationaux sont surveillés, parfois de très près. Ils ne peuvent pas ne pas en tenir compte.

Oh ! ce n’est pas la pure philanthropie ou le pur sentiment humanitaire qui les animent, mais leur intérêt bien compris pour être acceptés et prospérer dans leurs pays d’accueil et dans la communauté internationale. Il n’empêche, et c’est l’essentiel, de plus en plus de sociétés élaborent des « codes de conduite » où elles s’engagent à « bien se comporter » dans des domaines tels que l’environnement, le recyclage des produits dangereux, le travail des enfants, la corruption, les interactions avec les communautés et associations locales. Une étude d’un centre de recherche international démontre que, vers l’an 2000, 85 % des multinationales européennes et 90 % des américaines avaient élaboré ce type de code pour ce qui concerne le traitement de la corruption au plan international. Ce n’est qu’un début, continuons le combat.

Non, je ne suis pas complètement naïf pour croire que nos boy-scouts multinationaux respectent obligatoirement ces beaux engagements. Mais leur existence est déjà une preuve de la prise de conscience en cours. Et ces nouveaux chiens de garde que sont les diverses ONG veillent au grain ; un certain nombre travaille d’ailleurs en collaboration avec les entreprises sur ces problèmes. Amnesty International a par exemple élaboré avec Shell une charte de comportement en cas de violation des droits de l’homme dans les pays où la firme est installée.

Tu le vois, tout espoir n’est pas perdu. Et la diabolisation à outrance de ces monstres froids que sont les multinationales n’est pas toujours de mise.

Maintenant, un problème crucial qui mérite que l’on s’y arrête un moment : le travail des enfants. En soi, choquant et monstrueux, nous sommes en phase. L’Organisation internationale du travail estimait récemment à 75 millions le nombre d’enfants entre cinq et quatorze ans effectuant un travail dangereux en 2004. Ce chiffre passe à plus de 125 millions pour ceux qui ont entre cinq et dix-sept ans. Mais indice encourageant : la baisse depuis une cinquantaine d’années de la proportion d’enfants de moins de quatorze ans au travail, environ 30 % en 1950, dans les 15 % en l’an 2004, avec une forte diminution depuis l’an 2000 (de près de 10 %) – et sur la même période une réduction de 33 % du nombre d’enfants, toujours de moins de quatorze ans, effectuant un travail dangereux. Bonnes nouvelles, non ?

La réaction naturelle et spontanée face au travail des enfants est de l’interdire purement et simplement, ou au moins d’interdire l’importation des produits fabriqués grâce à leur activité.

Bel et bon. Et bien intentionné. Mais des recherches conduites par un chercheur de l’université de Cornell et de la Banque mondiale donnent à réfléchir. Il montre, notre économiste perturbateur (pléonasme), que l’interdiction d’importer des produits fabriqués à l’aide du travail des enfants peut détériorer la condition des enfants en question, tout simplement en les coupant de toute source de revenu ou, pis, en les incitant à la prostitution. Une étude de l’UNICEF va d’ailleurs dans le même sens, révélant que de 5 000 à 7 000 jeunes Népalaises sont tombées dans la prostitution à la suite de l’interdiction de production des tapis et carpettes qu’elles fabriquaient !

Comment alors traiter ce douloureux problème ? D’abord en faisant un effort de mémoire. Il faut se souvenir que nos vieux pays industrialisés l’ont eux-mêmes connu : au XIXe siècle, une forte proportion d’enfants de dix à quatorze ans trimaient, et dans des conditions peu ragoûtantes (en Grande Bretagne, 37 % des garçons et 21 % des filles, 1,5 million aux États-Unis en 1890). Et ce n’est que vers la seconde moitié du XXe siècle que le phénomène a à peu près disparu. Ensuite, il faut bien comprendre que, comme lors de temps pas si anciens chez nous, les familles des pays pauvres d’aujourd’hui ont besoin du salaire de leur progéniture pour simplement survivre. Interdire leur travail peut faire sombrer maintes de ces familles dans la famine si aucune mesure financière ne vient prendre le relais. Dans des pays tels que l’Éthiopie où quelque 40 % des dix-quatorze ans sont à la tâche, une cessation soudaine de leur activité aurait le même effet qu’une de ces terribles famines dont ce pays est malheureusement, et honteusement pour nous, coutumier.

La solution ? Il n’en est pas de miraculeuse, mais la moins mauvaise est sans doute d’autoriser un travail allégé pour les enfants, tout en assurant leur scolarisation. Car c’est aussi pour beaucoup là que le bât blesse.

Mais pas évident à réaliser, je me dois de te le dire. Même lorsque des lois sur la scolarisation obligatoire existent, et c’est le cas dans beaucoup de pays pauvres, elles sont très difficiles, à financer d’abord, à faire respecter ensuite, surtout dans les zones rurales et les quartiers déshérités des grandes villes. En raison de leur grande pauvreté les parents préfèrent souvent que leurs petits turbinent plutôt que de les envoyer à l’école. Que faire ? La meilleure politique est sans doute la mise en place d’incitations financières par l’État pour les familles dont les enfants fréquentent régulièrement l’école, avec la faculté pour ces derniers de garder une activité à temps partiel qui ne nuise pas à leur scolarisation. Certains pays n’ont pas hésité à le faire, comme le Mexique et le Bangladesh, avec des résultats encourageants. Et l’augmentation significative de la scolarisation depuis l’an 2000 suggère que les choses changent rapidement, et dans le bon sens. Pourvu que ça dure !

Sur la durée, la vraie réponse est bien entendu dans le développement et l’augmentation du niveau de vie. On verra comment tout à l’heure.

En attendant, pour se rafraîchir les neurones je te propose de nous lancer dans un exercice un peu plus ludique, ce qui ne veut pas dire moins périlleux tant il est capital, surtout pour nous, privilégiés des pays riches, et tant il soulève de passions : celui de l’impact de la mondialisation sur notre Culture, allez faisons dans le grandiose, sur notre Civilisation. Là aussi, la « régulation » de la mondialisation n’est-elle pas nécessaire, surtout pour faire face aux menaces du mouton noir américain ?





CHAPITRE 9

Une culture mondiale en construction



* * *



De Saint-Georges-les-Groseilles à Rio

La culture est-elle une marchandise comme une autre et devant être traitée comme telle ? Poser la question frise déjà le crime de lèse-majesté et d’obscurantisme, surtout pour nous Français à la susceptibilité culturelle en papier de soie, tant la réponse ne fait aucun doute. Bien sûr que non, la culture n’est pas une denrée semblable à la confiture ou aux couches-culottes ! Et pourtant, quitte à choquer les esprits bien-pensants, l’économie n’est pas démunie d’outils pour aborder cette question. Car la culture est aussi un objet (horreur !) économique et industriel. Crois-moi, ni Hollywood ni nos chaînes de télévision ou éditeurs favoris ne me démentiront. Et puis j’ai dans mon camp l’icône des icônes en matière culturelle, rien moins que M. André Malraux lui-même dans sa chute d’un article fameux sur le septième art : « Par ailleurs, le cinéma est une industrie… »

Entendons-nous bien. La Culture, c’est bien sûr une valeur spirituelle supérieure, ce qui fait la spécificité unique et irréductible d’un individu, d’un groupe, d’une région, d’une nation, ce qui distingue radicalement de l’Autre. Le fameux « ce qui reste quand on a tout oublié » d’Édouard Herriot, nos gestes, nos actes, nos pensées propres, nos manières d’être, de voir, de sentir, de respirer presque. Pour l’honnête homme du Grand Siècle elle est faite des œuvres littéraires, musicales, picturales les plus nobles de l’humanité. Le champ culturel s’est aujourd’hui élargi avec le cinéma et la télévision, la chanson et même la cuisine pour les fins gourmets que tous les Français sont, c’est bien connu.

Faut-il alors à tout prix, sans se poser la moindre question, se battre bec et ongles pour préserver la diversité, comme il est de bon ton de le clamer sur les toits parisiens, au risque autrement de passer pour un rétrograde, qui plus est américanisé ? Le besoin d’universalité existe aussi. « L’uniformisation des modes de vie n’est pas forcément négative, écrit Jorge Semprun, ancien ministre de la Culture et écrivain espagnol (mais aussi tellement français, au bon sens du terme). Personne ne force les jeunes à écouter les musiques qui viennent des États-Unis. Ils le font parce que cela correspond à un mode de vie qui leur plaît. Cela dit, à ce besoin d’universalité, celui d’appartenance fait toujours pendant. »

Alors la diversité