Main La mondialisation et ses ennemis
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La mondialisation et ses ennemis

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Year:
2015
Language:
french
File:
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Table des Matières

Page de Copyright

DU MÊME AUTEUR

Dédicace

Remerciements

Introduction




CHAPITRE I - Naissance de l'axe Nord-Sud

La conquête du monde

LA QUESTION DE YALI

L' axe Nord-Sud

LA TYRANNIE DES AUTRES




CHAPITRE II - D'une mondialisation, l'autre

America, America

La division internationale du travail

L'ÉCHANGE INÉGAL

Retour sur le colonialisme

L'ÉCHANGE MOINS INÉGAL QUE PRÉVU

LES « COTTON MILLS »

L'ESPRIT DU COLONIALISME

CONCLUSION




CHAPITRE III - La nouvelle économie-monde

La troisième mondialisation

LA MONDIALISATION IMAGINAIRE

L'économie post-industrielle

NoLogO

LA « NOUVELLE ÉCONOMIE »

Centre et périphérie

LE PARADOXE DES DISTANCES

Zara ou Barbie

CONCLUSION




CHAPITRE IV - Le choc des civilisations ?

Le choc des populations

What Went Wrong ?

MAHOMET ET CONFUCIUS




CHAPITRE V - La croissance indigène

La quête du Graal

Le modèle japonais

LE RÔLE DU COMMERCE MONDIAL

Les leviers de la richesse

LA THÉORIE DES LEVIERS

Le Développement comme Liberté




CHAPITRE VI - L'Empire, et caetera...

L'hyperpuissance américaine au miroir européen

LE DÉCLIN DE L'EUROPE ?

L'EUROPE, ÉCOLE DE LA MONDIALISATION

L'ordre mondial




CHAPITRE VII - Le sida et la dette

OMC : les malades sont au Sud...

FMI : Drop the Debt

JUBILÉ 2000

Gouverner sans gouvernement

RÉFORME ET RÉVOLUTION

Conclusion





© Éditions Grasset & Fasquelle, 2004.

978-2-246-66409-3





DU MÊME AUTEUR

LES INFORTUNES DE LA PROSPÉRITÉ, Julliard, 1994, réédition Pocket, coll. « Agora ».

RICHESSE DU MONDE, PAUVRETÉS DES NATIONS, Flammarion, 1997, réédition coll. « Champs ».

NOS TEMPS MODERNES, Flammarion, 2000, réédition coll. «Champs ».





Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation

réservés pour tous pays.





A la mémoire de mon père





Ouvrage publié sous la direction de Perrine Simon-Nahum





Remerciements

Je remercie Michel Cohen, Olivier Mongin, Pierre Rosanvallon et Perrine Simon-Nahum pour leur aide précieuse sur le manuscrit, et les élèves de l'E.N.S. qui ; ont participé aux séminaires « D'une mondialisation, l'autre » et « L'économie post-industrielle » pour leur stimulus efficace.





Introduction

Pourquoi les pays pauvres sont-ils si pauvres, et les pays riches si riches? L'explication courante donne à ces deux questions une même réponse : l'exploitation des premiers par les seconds. L'Histoire aurait placé les pays pauvres dans la position qui fut celle des esclaves dans l'Antiquité, ou de la classe ouvrière dans les pays industriels. S'il y a beaucoup à garder de ces rapprochements, le plus simple est néanmoins d'admettre que, pour l'essentiel, l'intuition qui fonde cette comparaison est, en son cœur, radicalement fausse. Ce n'est pas de l'exploitation dont souffrent les pays pauvres. Au risque de paraître paradoxal, mieux vaudrait dire que c'est de ne pas être exploités qu'ils souffrent davantage, d'être oubliés, abandonnés à leur sort. Les pays les plus pauvres ne sont pas semblables aux ouvriers au sein du capitalisme industriel; ils sont dans une situation qui est bien plus proche de celle des RMIstes aujourd'hui, celle d'exclus. «L'Occident n'a pas besoin du tiers-monde », concluait déjà le grand Paul Bairoch, ajoutant : « ce qui est une mauvaise nouvelle pour le tiers-monde 1 ». Dire que l'Occident dépend peu ou pas du tout de l'Afrique ne revient pas pour autant à l'exonérer de la misère du tiers-monde. C'est tout le contraire. Mais la relation qui les unit n'est pas celle de l'exploitant à l'exploité.

Pour saisir la nature de cette relation complexe, suivons la manière dont Germaine Tillion raconte dans L'Algérie en 19572 l'étonnement qui la saisit lorsqu'elle revint, vingt ans après, dans un village des Aurès qu'elle avait visité entre 1936 et 1940. Je suis ici les commentaires lumineux que Bernard Chantebout en a faits dans son livre Le Tiers-monde3. La société des Aurès que Germaine Tillion a connue « équilibrée et heureuse dans sa tranquillité ancestrale » s'est clochardisée en moins de vingt ans. La faute à quoi? « Rien ou presque. » Les Français, croyant bien faire et porter l'œuvre civilisatrice de la France, ont pulvérisé du DDT sur les étangs pour combattre le paludisme et le typhus et construit une route pour casser l'isolement de la région. Puis ils sont repartis chez eux. Ces deux innovations ont alors produit une réaction en chaîne. L'éradication du typhus et du paludisme va d'abord provoquer une explosion de la démographie. En une génération, la population s'est multipliée. Pour y faire face, les pasteurs ont voulu augmenter leur cheptel. Mais celui-ci a rapidement détruit les sols. Grâce à la route, certains ont exporté leur surplus. Quelques-uns se sont enrichis; d'autres se sont endettés et parfois ruinés. Les inégalités sont apparues, les plus riches ont envoyé leurs enfants à l'école du chef-lieu. La tradition coranique s'est vite trouvée dévalorisée. Ainsi, comme une population détruite par une épidémie, « la société traditionnelle s'est-elle désintégrée à ce léger contact, à ce simple frôlement de la civilisation occidentale ».

D'exploitation, pourtant, ici, il n'y en eut pas : « Les Français sont retournés chez eux. » La mondialisation, dans cet exemple si caractéristique, pose des questions qui échappent aux catégories simples du Bien et du Mal. Lorsqu'on construit une route entre le village et la ville, remédiant ainsi à un isolement qui porte sa part de responsabilité dans la pauvreté des Aurès, met-on le doigt dans un engrenage inexorable qui conduit à la contestation des autorités ancestrales et à la montée des inégalités ? Doit-on en venir à regretter que l'isolement ne soit pas resté la règle? Plus complexe encore : en guérissant le paludisme, les Français ont déclenché une explosion démographique. Faut-il laisser mourir les enfants de peur de bouleverser l'équilibre démographique de la vie « ancestrale » ? La seule réduction de la mortalité infantile, qui peut paraître en tant que telle l'un des bienfaits de nos sociétés modernes, emporte-t-elle avec elle tout le modèle de nos sociétés industrielles ? Faut-il l'inscrire irrémédiablement dans un schéma unique, celui qu'on associe en Occident à la « transition démographique », selon lequel la réduction de la mortalité infantile entraîne une baisse de la fécondité, laquelle à son tour s'accompagne immanquablement de la scolarisation des enfants, de l'émancipation des femmes de l'ordre patriarcal, et (finalement) de leur entrée dans la vie « moderne » ? Ce sont des questions complexes, auxquelles on ne peut répondre par oui ou par non, des questions qui viennent de loin...

La mondialisation actuelle n'est que le troisième acte d'une histoire commencée il y a un demi-millénaire. Le premier s'est ouvert par la découverte de l'Amérique au XVIe siècle. C'est l'âge des conquistadores espagnols. Le deuxième se joue au XIXe siècle. C'est l'âge des marchands anglais. La première mondialisation ouvre une séquence proche de la tragédie des Aurès décrite par G. Tillion. Ce ne sont, certes, pas des médicaments qu'emportent avec eux les conquistadores espagnols, mais la variole, la rougeole, la grippe et le typhus. Le schéma est pourtant le même. Une civilisation en détruit une autre, non parce qu'elle est «en avance » sur celle-ci, mais parce qu'elle s'est immunisée contre ses propres virus, contre les effets pervers produit par son système. Aujourd'hui comme hier, bon nombre de pays pauvres se consument du fait qu'ils ne sont pas protégés des effets pervers de nos sociétés industrielles, de l'urbanisation, du style de vie qu'elles entraînent.

Les correspondances entre hier et aujourd'hui sont encore plus frappantes s'agissant de la mondialisation du XIXe siècle. Un grand Empire adepte du libre-échange, la Grande-Bretagne, domine alors le monde grâce à une révolution des moyens de communication : le télégraphe, le chemin de fer et les bateaux à vapeur. Or s'il est une leçon à garder du XIXe siècle, c'est que la réduction des coûts de transport et de communication ne suffit nullement à diffuser la prospérité. L'Inde est aussi pauvre en 1913 qu'en 1820, malgré un siècle passé au sein du Commonwealth. Le paradoxe que les économistes ont tardé à saisir est que la baisse des coûts de communication ne propage pas la richesse, mais favorise bien davantage sa polarisation. Avec le chemin de fer, les bourgs et les hameaux disparaissent, parce qu'ils ne peuvent résister à la concurrence des grandes villes. Lorsqu'un chemin de fer relie deux villes, c'est la plus grande des deux qui prospère tandis que la plus petite disparaît dans bien des cas. C'est exactement le phénomène qu'ont déclenché les Français en construisant une route censée briser l'isolement du village algérien. De même, aujourd'hui, la nouvelle économie de l'information et de la communication favorise bien davantage des majors planétaires qu'elle ne donne leur chance à de nouveaux intervenants. Loin d'accoucher du monde rêvé des économistes de libre entrée et de transparence, la société dite de l'information fabrique ses propres barrières, qui se substituent à celle que la technique fait disparaître.

Les ennemis de la mondialisation se recrutent dans deux camps que tout oppose mais qui se nourrissent chacun de ce témoignage de l'Histoire. Celui, pour simplifier, des Mollahs qui dénoncent ce qu'ils désignent comme « l'occidentalisation du monde ». Et celui des ennemis du capitalisme, qui luttent contre l'exploitation des peuples par le grand capital. Le premier groupe arme la guerre des civilisations, le second, la lutte des classes planétaire. Malgré leurs différences, ces deux camps se retrouvent pourtant dans l'idée que « la mondialisation impose un modèle dont les peuples ne veulent pas ». La vérité est pourtant probablement inverse. La mondialisation fait voir aux peuples un monde qui bouleverse leurs attentes ; le drame est qu'elle se révèle totalement incapable de les satisfaire. Lorsque nous nous émouvons de regarder à la télévision les images d'enfants dont les yeux dévorent les visages, on ignore que ces mêmes enfants, du moins leurs parents, nous observent aussi à la télévision, que leur regard est porté sur notre prospérité matérielle. C'est davantage de routes et de médicaments, et non pas moins, que réclament les pays pauvres, à présent que leur regard a croisé le nôtre. Comprendre la mondialisation actuelle à travers des grilles de lecture familières, la religion ou l'exploitation, c'est passer à côté de ce qui fait sa singularité paradoxale.

La mondialisation aujourd'hui se distingue en effet radicalement des précédentes sur un point essentiel. Elle rend difficile d'en devenir acteur, et facile d'en être spectateur. Les films, par exemple, coûtent toujours plus cher à produire et les médicaments nécessitent des recherches de plus en plus lourdes. Les premiers peuvent pourtant aussi bien être montrés dans les faubourgs du Caire qu'à Los Angeles ; les seconds soignent le corps des pauvres aussi bien que celui des riches. La nouvelle économie mondiale crée un divorce inédit entre l'attente qu'elle fait naître et la réalité qu'elle fait advenir. Jamais, par le passé, les moyens de communication, les médias, n'avaient forgé une telle conscience planétaire; jamais les forces économiques n'avaient été autant en retard sur celle-ci. Pour la majeure partie des habitants pauvres de notre planète, la mondialisation reste une image, un mirage fuyant. Ce qu'on ignore pourtant trop souvent est combien cette image est forte, prégnante.

Rien n'illustre mieux cette proximité singulière entre les riches et les pauvres que la transition démographique. Le village des Aurès se désintègre parce qu'il est débordé par la pression démographique résultant de la baisse de la mortalité infantile. Pourtant, de manière imprévue, la transition démographique est en marche aujourd'hui dans l'immense majorité des pays pauvres. Le phénomène le plus important de l'histoire humaine est curieusement le plus méconnu, sinon des spécialistes. Partout dans le monde, et quelle que soit leur religion, les femmes égyptiennes ou indonésiennes, chinoises ou indiennes, brésiliennes ou mexicaines remettent en cause le modèle traditionnel, bouleversant les habitudes ancestrales. Le nombre d'enfants chute à une vitesse vertigineuse : de près de un enfant par femme, chaque décennie, selon l'ONU. Or, ce déclin du taux de fécondité doit peu aux forces économiques. On l'observe dans les villes comme dans les campagnes, que les femmes travaillent ou non. Il doit tout, en revanche, à la diffusion d'un modèle « culturel ». Les jeunes Chinoises veulent imiter les femmes japonaises, lesquelles envient la liberté des jeunes Américaines dont elles empruntent les manières. La diffusion de ce modèle ne signifie pas que les femmes du tiers-monde soient culturellement abruties par les médias occidentaux. Il est plus juste d'y voir l'adhésion à un modèle dont les femmes du monde entier se sont saisies parce qu'elles y trouvent une idée de la liberté. L'enthousiasme suscité parmi les femmes iraniennes par l'attribution du prix Nobel de la paix à Chirine Ebadi vaut de longs discours. Les frontières réputées infranchissables entre les civilisations s'avèrent en réalité bien poreuses.

Comprendre la mondialisation aujourd'hui exige que l'on renonce à l'idée que les pauvres sont abêtis ou exploités par la mondialisation. Lorsque l'Inde, qui en fut membre fondateur, et la Chine entrent à l'OMC, ce n'est pas par naïveté ou par crainte des grandes puissances industrielles; leur attitude ferme face aux pays riches au sommet de Cancun en septembre 2003 l'a démontré. Elles n'ont aucune illusion sur la propension spontanée du capitalisme mondial à diffuser les richesses. Mais si l'histoire du XIXe siècle leur a appris que le commerce ne saurait être en soi un facteur de croissance, le XXe siècle leur a montré que le protectionnisme était une solution pire encore. Tous cherchent aujourd'hui une voie nouvelle, faite d'emprunts à l'étranger et de développement interne. C'est pour mettre le pied dans la porte de notre prospérité matérielle qu'ils s'invitent à nouveau à la table du commerce mondial.

A leur manière, tous les pays cherchent aujourd'hui à combler le divorce qui existe entre l'attente et la réalité du monde. Cela ne doit évidemment pas empêcher de porter un regard critique sur la mondialisation, ni de s'inquiéter des menaces qu'elle fait peser sur l'équilibre écologique et culturel de la planète. Mais la principale erreur à éviter est de considérer comme un fait accompli ce qui reste une attente. C'est parce qu'elle n'advient pas, et non parce qu'elle est déjà accomplie, que la mondialisation aiguise les frustrations. Se méprendre sur ce point, c'est construire la critique du monde sur un formidable malentendu.

1 Paul Bairoch, Mythes et Paradoxes de l'histoire économique, Paris, La Découverte, 1994.

2 Paris, Editions de Minuit, 1957.

3 Paris, Armand Colin, 1989.





CHAPITRE I



Naissance de l'axe Nord-Sud





La conquête du monde

La scène se passe dans la ville de Cajamarca sur le haut plateau péruvien, en 1532. Francisco Pizarro, à la tête de 168 hommes, fait face à l'Empereur inca Atahualpa. Celui-ci, monarque absolu de l'empire le plus vaste et le plus avancé du Nouveau Monde, est lui-même à la tête d'une armée forte de 80 000 soldats. Pizarro capture Atahualpa, exige et obtient le paiement d'une rançon, puis le tue. Le combat entre Pizarro et les troupes de l'Empereur défunt s'engage. Contre toute logique numérique et sur un terrain par définition peu familier, l'Espagnol l'emporte. Comment cela a-t-il été possible? Dans l'un des livres les plus étonnants qu'il ait été donné de lire récemment, Guns, Germs and Steel1, Jared Dia-mond a posé les jalons d'une théorie qui pourrait constituer la base d'un « matérialisme écologique », à même d'expliquer l'origine, sinon la persistance, des inégalités entre les nations.

Revue des forces : Pizarro et ses hommes sont équipés d'épées et d'armures d'acier, de fusils et de chevaux alors que les troupes d'Atahualpa disposent seulement de gourdins de pierre, de bronze ou de bois, de massues, de haches et de lance-pierres; ils n'ont aucune arme métallique.

Deuxième élément d'explication : l'Espagne de Pizarro disposait de l'écriture, ce n'est pas le cas de leur adversaire. Atahualpa était mal renseigné sur les Espagnols. Lorsque Pizarro débarque sur les côtes du Pérou, les Incas ne savent pas que la conquête de Panama, situé à 960 kilomètres au nord, s'est achevée dix-sept ans auparavant. Bien que lui-même analphabète, Pizarro a néanmoins profité des informations qui avaient permis à Cor-tés de s'emparer de l'Empereur aztèque Moctezuma. Comme les Aztèques, l'Empire inca reposait sur une organisation politique totalement centralisée. En capturant Atahualpa et en le mettant à mort, Pizarro désintégrait la chaîne de commandement inca.

Dernier point : les Incas n'ont pas d'animaux à jeter dans la bataille contre les chevaux de Pizarro. C'est un désavantage direct, mais qui recèle une faiblesse infiniment plus importante : l'absence de résistance aux maladies infectieuses. Or les principaux agents tueurs de l'humanité qu'ont été la variole, la grippe, la tuberculose, le paludisme, la peste, la rougeole et le choléra sont tous des maladies infectieuses développées à partir de maladies animales, même si aujourd'hui, et de manière paradoxale, elles ne concernent plus les animaux eux-mêmes. Au fil de l'histoire, les individus porteurs du gène résistant ont eu de meilleures chances de survie. Au bout du compte les populations soumises de façon répétée à un agent pathogène en ont été finalement sauvées. A la veille de la bataille contre Pizarro, une épidémie de variole décima les Incas. La variole, la rougeole, la grippe et le typhus éliminèrent à eux seuls 95 % de la population indigène pré-colombienne.





LA QUESTION DE YALI


Lorsque la conquête des mers au XVIe siècle met à plat les sociétés humaines, le contraste est net entre leurs niveaux de développement techniques. L'Eurasie, c'est-à-dire l'Europe et l'Asie auxquels s'ajoute l'Afrique du Nord, se compose d'Empires ou d'Etats, parfois au seuil de l'industrialisation, qui connaissent tous le métal. Au même moment, les Aztèques et les Incas règnent sur des Empires avec des outils de pierre. L'Afrique subsaharienne est, quant à elle, composée de petits Etats ou de chefferies. Les autres peuples, qu'ils soient en Australie ou en Nouvelle-Guinée, dans les nombreuses îles du Pacifique et dans certaines parties de l'Afrique subsaharienne, vivent sous forme de tribus agricoles, et parfois aussi de bardes de chasseurs-cueilleurs, utilisant aussi des outils de pierre.

« Pourquoi est-ce vous, les Blancs, qui avez mis au point tout ce cargo et l'avez apporté en Nouvelle-Guinée, alors que nous, les Noirs, n'avons pas grand-chose à nous? Une question simple, mais qui va au cœur de la vie. » Elle est posée par un homme nommé Yali au biologiste américain Jared Diamond, venu étudier l'évolution des oiseaux en Nouvelle-Guinée. Deux siècles plus tôt, les Blancs étaient arrivés, imposant un gouvernement à un peuple qui vivait dans des villages, apportant des biens dont les Néo-Guinéens reconnurent la valeur : des haches de métal, des allumettes, des médicaments, des boissons sans alcool et des parasols. En Nouvelle-Guinée, on désignait ces biens sous le nom de cargo. La question de Yali n'a cessé de hanter Jared Diamond. « Je n'avais pas de réponse alors, explique-t-il. Les historiens de métier ne s'accordent toujours pas sur la solution. La plupart ont même cessé de se poser la question. » Vingt-cinq ans plus tard, il s'emploie à donner une réponse. Pourquoi la richesse et la puissance sont-elles distribuées ainsi et pas autrement? Pourquoi, par exemple, ce ne sont pas les indigènes d'Amérique, les Africains ou les aborigènes australiens qui ont décimé, asservi ou exterminé les Européens et les Asiatiques? La réponse à ces questions commande l'idée que l'on se fait du monde et de la mondialisation, si l'on veut bien admettre que celle-ci prolonge, à sa manière, l'histoire « têtue » de l'aventure humaine 2.



L'argument raciste de la supériorité supposée de la race blanche est brillamment déconstruit par Diamond. Parlant ici sobrement à la première personne, il écrit ainsi : « Ma perspective est le fruit de trente-trois années de travail auprès des Néo-Guinéens et de mon immersion dans leurs sociétés intactes. Dès le début de mon travail avec eux, j'ai été frappé de les voir en moyenne plus intelligents, plus éveillés, plus expressifs et plus intéressés par les choses et les gens de leur entourage que l'Européen ou l'Américain moyen. » Et Diamond de suggérer deux explications. La première est d'inspiration néo-darwinienne : pour survivre dans la société traditionnelle néoguinéenne, les individus les plus intelligents ont plus de chances que les autres d'échapper à ces causes de mortalité que sont les meurtres, les guerres tribales ou tout simplement la difficulté de se procurer des vivres. Seconde explication : si le développement de l'enfant dépend de la stimulation et de l'activité au cours de la petite enfance, alors l'enfance d'un jeune aborigène est certainement plus stimulante que celle d'un enfant occidental. Dans un foyer américain, la télévision reste allumée sept heures par jour. « A l'opposé, les divertissements passifs n'ont pratiquement aucune place dans la vie des petits Néo-Guinéens traditionnels : ils passent le plus clair de leur temps en activités, à faire des choses, à bavarder et à jouer avec d'autres enfants ou avec des adultes. » A preuve, s'il en est besoin, chaque fois que l'on donne à un peuple technologiquement primitif - tels les aborigènes d'Australie et les Néo-Guinéens - les moyens de se servir d'une technique industrielle qui leur soit utile, ils n'ont aucune difficulté à la mettre rapidement en œuvre.

Une seconde réponse à la question de l'inégalité de développement, autrefois largement admise, serait donnée par le climat. Peut-être la longueur de l'hiver obligeant les gens à rester longtemps enfermés entre quatre murs les rend-elle plus prompts à penser? Tel est le cas si l'on en croit Pascal. Mais cette explication est facile à contredire. Les peuples de l'Europe du Nord (là où il fait froid) n'ont fait quasiment aucune contribution fondamentale à la civilisation avant le dernier millénaire. Les quatre leviers fondamentaux du développement économique que sont l'agriculture, la roue, l'écriture et la métallurgie ont toutes été découvertes dans les parties les plus chaudes de l'Eurasie. Ce même constat s'observe d'ailleurs dans le Nouveau Monde : les seules sociétés américaines qui aient inventé l'écriture sont apparues au Mexique, au Sud du Tropique du Cancer, et la société généralement considérée comme la plus avancée aussi bien dans les arts qu'en astronomie n'était autre que la société maya classique du Yucatan et du Guatemala tropicaux.

Comment comprendre, dès lors, les inégalités entre civilisations ? La thèse de Diamond est nette, probante. Les écarts entre les continents ne doivent rien aux climats ou aux gènes, et tout à un facteur infiniment plus simple : la présence d'animaux capables d'être domestiqués, l'existence de plantes qui puissent être cultivées. Certaines communautés humaines ont vécu dans des régions où l' agriculture était possible, et d'autres pas 3. L'immense majorité des plantes sauvages ne se prête en effet pas à la culture. L'essentiel de la biomasse est constitué de bois et de feuilles en majeure partie indigeste. Dans le monde moderne, une petite douzaine d'espèces représente plus de 80 % du tonnage annuel des cultures. Ce sont le blé, le maïs, le riz, l'orge et le sorgho pour les céréales; le soja pour les légumes à gousse; la pomme de terre, le manioc et la patate douce pour les racines ou les tubercules ; la banane pour les fruits.

Le Croissant fertile du Proche-Orient, à l'origine de toute la chaîne de développement que furent les villes, l'écriture, puis les Empires, est d'abord une région où les céréales sont tout simplement très productives. En Nouvelle-Guinée, à l'autre bout de la chaîne, la production alimentaire s'est vite trouvée restreinte par l'absence de céréales cultivables et d'animaux. Comme en témoigne l'adoption enthousiaste de la patate douce, les habitants de ces régions sont parfaitement capables de reconnaître les ajouts utiles à leur régime. En Amérique du Nord, les indigènes n'avaient ainsi nullement négligé des cultures potentiellement utiles parmi les espèces sauvages, mais « même les phytogénéticiens du XXe siècle, armés de toute la puissance de la science moderne, n'ont guère réussi à exploiter les plantes sauvages d'Amérique du Nord ».

Les animaux donnent un autre exemple frappant de l'idée de Diamond. Si l'on compte tous les « gros » mammifères (ceux qui pèsent plus de 45 kg), on n'en dénombre sur toute la planète que quatorze espèces domestiquées avant le XXe siècle, neuf « mineures » (c'est-à-dire à rayon de diffusion limitée) et cinq seulement proprement universelles susceptibles d'être exportées. Les cinq espèces à s'être répandues à travers le monde sont la vache, le mouton, la chèvre, le cochon et le cheval 4. L'histoire du cheval, qui est aux civilisations du passé ce que fut le chemin de fer aux sociétés industrielles, corrobore parfaitement cette théorie. Le cheval est domestiqué dans les steppes au nord de la mer Noire autour de 4000 av. J.-C. Il n'est présent qu'en Eurasie; les premiers Américains par exemple n'en ont jamais vu. Il suffit pourtant d'une seule génération aux indigènes d'Amérique du Nord et du Sud pour adopter les chevaux en s'emparant des animaux échappés des colonies de peuplement européennes. Le cheval a été le principal agent de l'expansion, à partir de l'Ukraine, des populations de langue indo-européennes, lesquelles ont fini par se substituer aux langues ouest-européennes antérieures, à l'exception du basque. Lorsque les chevaux ont été attelés à des chars de combat, autour de 1800 av. J.-C., ils ont révolutionné l'art de la guerre au Proche-Orient 5. En Afrique de l'Ouest, l'arrivée du cheval domestique a transformé la région en un ensemble de royaumes tributaires de la cavalerie. S'il ne s'est pas répandu au-delà, c'est parce que le trypanosome transmis par la mouche tsé-tsé l'en a empêché. Les zèbres, si proches en apparence du cheval, ne se prêtent absolument pas à la domestication. Ils sont d'un caractère naturellement ombrageux, ont tendance à mordre, et deviennent terriblement mauvais en vieillissant...

1 Trad. fr. : De l'inégalité parmi les sociétés. Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire, Paris, Gallimard, 1997.

2 Pour reprendre une formule de Jean Baechler, Esquisse d'une histoire universelle, Paris, Fayard, 2002.

3 On ne dispose de la preuve formelle d'une invention indépendante que pour cinq régions : le Croissant fertile, au Moyen-Orient, la Chine, la Méso-Amérique, les Andes de l'Amérique du Sud, l'Est des Etats-Unis. Quatre autres, le Sahel, l'Afrique occidentale tropicale, l'Ethiopie et la Nouvelle-Guinée, « pourraient » également avoir été à l'origine de l'agriculture.

4 Les premiers pasteurs africains ont ainsi pris un immense avantage sur les chasseurs-cueilleurs, qu'ils ont rapidement évincés.

5 En 1647 av. J.-C., les chevaux ont permis à un peuple totalement étranger, les Hyksos, de conquérir l'Egypte qui en était alors dépourvue. Pendant cinq siècles ce peuple a imposé ses dynasties à l'Empire égyptien avant d'être brutalement détrôné. Plus tard encore, les selles et les éperons permirent aux Huns de terroriser l'Empire romain et ses successeurs.





L' axe Nord-Sud

La plupart des innovations venues du Croissant fertile se sont propagées dans le Sud jusqu'aux montagnes fraîches d'Ethiopie. Puis elles se sont arrêtées. Le climat quasi méditerranéen de l'Afrique du Sud aurait pourtant parfaitement convenu aux cultures du Proche-Orient. Mais, pour se diffuser, celles-ci auraient dû franchir l'obstacle de taille qu'est le Sahara. Au sud du Sahara, les plantes cultivées sont donc restées les plantes locales, le sorgho, les ignames africains. L'essor vers le sud des animaux domestiques a été ralenti ou empêché pour la même raison. La progression du bétail, des moutons et des chèvres a ainsi stagné pendant près de deux mille ans à la lisière nord des plaines du Serengeti. Le même processus se vérifie en ce qui concerne l'axe Nord-Sud des Amériques. La distance entre l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud n'excède pas 1 900 kilomètres, à peu près celle qui sépare la Mésopotamie des Balkans. Ceux-ci reçurent pourtant en moins de deux mille ans toutes les espèces domestiquées en Mésopotamie auxquelles ils ont offert des conditions climatiques idéales. De la même façon, les hautes et fraîches terres du Mexique convenaient parfaitement à l'élevage des lamas et des cobayes ou à la culture des pommes de terre, tous présents dans le climat frais des Andes en Amérique du Sud. Leur progression vers le nord a cependant été stoppée par les plaines chaudes de l'Amérique centrale. Cinq mille ans après la domestication des lamas dans les Andes, les sociétés indigènes du Mexique ne disposaient d'aucun mammifère comestible en dehors du chien.

Une dimension naturelle essentielle explique donc la différence entre l'Eurasie et les autres continents. L'Eurasie est dominée par un axe Est-Ouest alors que les Amériques ou l'Afrique se développent selon un axe Nord-Sud. Or l'axe Est-Ouest se développe, par définition, sur une même latitude, ce qui veut dire que les régions partagent les mêmes variations saisonnières. Le rythme de propagation des inventions touchant à l'agriculture y est par conséquent beaucoup plus rapide. L'Italie du Sud, l'Iran et le Japon ont beau être distants de 6 400 kilomètres, dans la mesure où ils sont situés à la même latitude, l'agriculture y possède des caractéristiques climatiques communes. A l'époque du Christ, les céréales originaires du Croissant fertile poussaient sur une longueur de 16 000 kilomètres de l'Irlande au Japon ! Peu après sa découverte vers 8000 av. J.-C., l'agriculture s'est propagée vers la Grèce, Chypre et le sous-continent indien vers 6500 av. J.-C., l'Egypte vers 6000 av. J.-C., l'Espagne méridionale en 5200 av. J.-C., l'Angleterre vers 3500 av. J.-C. Sa propagation a été suivie par d'autres innovations du Croissant fertile : la roue, l'écriture, la métallurgie, les arbres fruitiers, la bière et le vin.

Diamond anticipe la critique qu'on ne peut manquer de lui adresser : l'histoire humaine ne serait-elle que le développement mécanique de dotations écologiques ? Les êtres humains ne sont-ils que des robots passifs et sans ressources, programmés par le climat, la faune et la flore? La mondialisation se limite-t-elle à une manifestation imprévue de phénomènes naturels ? « Ces craintes, répond-il, sont bien entendu hors de propos. Sans l'inventivité des hommes, nous en serions encore tous à découper la viande avec des outils de pierre et à la manger crue... Le fait est simplement que certains environnements offrent plus de matériaux de départ que d'autres. » Diamond pousse en fait plus loin son avantage conceptuel. Il note que bon nombre de découvertes fondamentales n'ont été inventées qu'une seule fois. C'est le cas de «la roue à aube, la meule, l'engrenage, le compas magnétique, le moulin à vent et la chambre noire... », l'invention la plus géniale étant de loin celle de l'alphabet, dont il semble bien qu'il ne soit apparu qu'une seule fois dans toute l'histoire humaine ! Elle est due à des locuteurs de langues sémitiques, vivant dans une région comprise entre la Syrie moderne et le Sinaï, au cours du deuxième millénaire avant notre ère. Les centaines d' alphabets qui ont existé ou existent encore aujourd'hui sont tous dérivés de cet alphabet sémitique ancestral. En montrant que les plus grandes inventions sont rares, voire uniques, Diamond suggère que le hasard des découvertes de l'esprit tient ici aussi un rôle au moins aussi important que celui joué par le hasard écologique. L'alphabet n'était pas « nécessaire » aux sociétés agricoles, pas davantage que ne l'était le cheval : le génie humain, dans tout ce qu'il a d'imprévisible, est seul en cause...





LA TYRANNIE DES AUTRES


Une leçon simple de ce travail fascinant est que la «mondialisation» fait tout simplement partie depuis toujours de l'histoire humaine. La diversité des cultures, qu'elle résulte des hasards de l'écologie ou de l'esprit humain, rend irrépressibles, dès l'origine, les apports et les emprunts croisés entre les civilisations. Seuls les mers et les déserts semblent faire durablement obstacle à cette marche têtue. Dans un article du Quarterly Journal of Economics de 1993, qui eut un certain retentissement parmi les économistes, Michael Kremer avait déjà noté qu'à l'heure des grandes découvertes du XVIe siècle, les territoires les plus vastes étaient paradoxalement plus densément peuplés que les plus petits 1. L'Eurasie compte ainsi davantage d'habitants au kilomètre carré que l'Amérique, laquelle en compte davantage que l'Australie, l'Australie que la Tasmanie et ainsi de suite. Armés des théories que nous venons d'exposer, nous comprenons mieux pourquoi. Les vastes territoires disposent d'une variété écologique qui leur permet de créer un processus autocatalytique : plus de population, plus d'inventions, plus de population... Michael Kremer en tirait un constat encourageant du point de vue de la « mondialisation ». Plus un territoire est vaste - on dirait aujourd'hui plus un marché est vaste -, plus ce phénomène autocatalytique, que les économistes désignent sous le nom de « croissance endogène », a de chances de se produire.

Rien ne permet pourtant d'y voir une victoire du bien sur le mal. Les sociétés « en avance » ne sont pas plus « heureuses » que celles qu'elles délogent. La vie en Chine n'est pas plus heureuse que la vie à Tahiti. C'est la démographie, la densité de la population, qui y sont beaucoup plus fortes. Tahiti pratique l'infanticide à grande échelle, les Chinois ont, au contraire, découvert les moyens de nourrir une population abondante. Cela ne fonde nullement la supériorité du second modèle sur le premier, mais rend indiscutablement la seconde civilisation plus menaçante que la première. Ce n'est pas par la persuasion mais plus souvent par la destruction que les sociétés agraires remplacent les sociétés de chasseurs-cueilleurs qu'elles rencontrent. Quand une invention comme le cheval ou l'écriture se présente, elle est soit adoptée par la société qui y est confrontée, soit celle-ci est rapidement anéantie par les sociétés qui s'en emparent. On apprend toutefois de Diamond une autre leçon sur la manière dont s'est diffusée la « richesse ». La densité des sociétés « en avance » leur permet de développer les anticorps aux virus qu'elles ont elles-mêmes créés, et de décimer les autres. Plus une société est complexe, plus elle détruit sur son passage les sociétés moins avancées, en vertu du fait qu'elle a immunisé ses membres contre les effets pervers du système technique qu'elle a elle-même produit. La tragédie des Aurès ne s'explique pas autrement. Les colonisateurs, même lorsqu'ils croient bien faire, apportent des réponses à des questions qui ne se posaient pas. Ce faisant, ils créent aussi les problèmes auxquels ces réponses étaient destinées. Ce constat n'enlève rien à la portée révolutionnaire de l'apparition du riz ou du blé, du cheval ou de l'alphabet. Apprendre que les Indiens d'Amérique, qu'on ne peut imaginer autrement qu'à cheval, ne l'ont découvert que grâce à Christophe Colomb laisse déjà pantois. Le fait que les Indiens n'aient pas succombé à la civilisation du cheval mais bien davantage aux maladies que celui-ci véhicule est tout simplement stupéfiant.

Une première leçon pourrait donc s'énoncer ainsi : toutes les sociétés humaines sont, dès l'origine, soumises à ce qu'on pourrait appeler « la tyrannie des autres ». Claude Lévi-Strauss montre, dans un autre contexte, comment les mythes ont bien souvent une matrice commune, laquelle se rapporte au regret d'un âge d'or qui s'éloigne ou à l'attente d'un temps messianique. «Aux deux bouts du monde, aux deux extrémités du temps, le mythe sumérien de l'âge d'or et le mythe andaman de la vie future se répondent, rejetant dans un futur ou dans un passé hors d'atteinte la douceur éternellement déniée à l'homme social d'un monde où l'on pourrait vivre entre soi2.» C'est bien ce monde « entre soi » qui est constamment dénié à l'homme dès l'origine.

La transposition de ces questions à celles qui sont posées par « notre » mondialisation semble aller de soi. Les sociétés moins avancées que les nôtres ne sont pas immunisées contre les effets pervers de notre monde technique. Le capitalisme, pour autant, ne serait pas particulièrement coupable. Dans les termes particuliers qu'il imprime, n'est-ce pas l'histoire éternelle de l'humanité qui se poursuit? Question complexe et passionnante, mais qui n'est pourtant pas la première qui se pose. Car le paradoxe central de la mondialisation ne tient pas dans le fait qu'elle propage trop vite ou trop brutalement ses effets. A l'échelle de temps, il est vrai courte, du capitalisme, ce qui frappe est bien davantage sa faible capacité à diffuser le progrès technique dont il est porteur, que sa propension inverse à l'imposer partout.

1 Michael Kremer, « Population Growth and Technological Change : 1 000 000 BC to 1990 », Quarterly Journal of Economics, août 1993. L'article de Kremer n'est toutefois pas cité par Diamond. Le livre de Diamond en revanche n'est pas passé inaperçu parmi les économistes. On pourra lire la revue qu'en donne Brad DeLong, économiste historien, sur son site http ://econ161.berkeley.edu, où l'on trouvera également un commentaire de Joel Mokyr, spécialiste des techniques.

2 Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949, rééd. Mouton, 1967 (cité par Catherine Clé-ment, Claude Lévi-Strauss, PUF, coll. Que sais-je?, 2002).





CHAPITRE II



D'une mondialisation, l'autre





America, America

Rien ne paraît plus favorable à la diffusion des savoirs, des techniques qu'un monde où les distances seraient abolies, où chacun pourrait communiquer sans difficulté avec qui il voudrait. La validité de cette idée, qui semble caractériser notre mondialisation, est déjà en partie réfutée, dans les livres d'histoire. La révolution des communications, présentée aujourd'hui comme la grande nouveauté du XXIe siècle, s'est en effet déjà produite une première fois au XIXe siècle. Le télégraphe, le chemin de fer, le téléphone ont, en leur temps, bouleversé les distances de manière beaucoup plus radicale qu'Internet aujourd'hui. A l'époque de l'Empire romain, le temps moyen pour qu'une information passe de Rome à Alexandrie était de une heure par kilomètre. Au XVIIIe siècle il fallait encore 4 jours pour qu'une lettre parvienne de Londres à un destinataire situé à une distance de 300 kilomètres. A partir de 1865, Londres et Bombay sont reliés par des câbles sous-marins et terrestres. Une information prend alors 24 heures pour être transmise d'un bout à l'autre de la chaîne. A la fin du XIXe siècle, Bombay, Calcutta, Madras, Shanghaï, Hong Kong sont connectées à Londres à un coût qui n'est pas substantiellement plus élevé que celui qui devait être payé pour envoyer un message de Londres à Edimbourg. Si l'ère des conquistadores marque le premier acte de la mondialisation moderne, le second se joue au XIXe siècle, dans les comptoirs anglais.

Une première liaison transatlantique régulière est inaugurée en 1838. Une innovation fondamentale, le réfrigérateur, permet d'exporter vers l'Europe, à partir de 1871, du bœuf congelé en provenance des Etats-Unis ou d'Argentine. A partir de 1876, on exporte aussi du beurre néo-zélandais. Le canal de Suez est ouvert le 17 novembre 1869, réduisant de moitié la distance entre Londres et Bombay. L'intégration des marchés financiers et des marchés de matières premières est quasiment parfaite. K. O'Roorke et J. Williamson ont calculé par exemple qu'en 1870 le prix du blé à Liverpool reste de 57 % supérieur aux prix affichés à Chicago alors qu'en 1913 l'écart n'est plus que 15 % 1. De même le prix du coton est de 60 % plus cher à Liverpool que celui affiché à Bombay en 1870. La différence tombe à moins de 20 % en 1913. On pourrait multiplier les chiffres : le prix du riz variait du simple au double entre Rangoon et Londres en 1870; l'écart n'est plus que de 20 % en 1913. En matière de taux d'intérêt, de mobilité financière, les résultats sont tout aussi spectaculaires. « Quel extraordinaire épisode dans les progrès de l'humanité que celui qui s'est interrompu en 1914! L'habitant de Londres peut commander par téléphone, tout en buvant son thé le matin, toute la variété des produits du monde 2... » Cette phrase écrite par Keynes au lendemain de la Première Guerre mondiale illustre l'enthousiasme pour un monde aux dimensions nouvelles. Mais c'est celui d'un Anglais. Le versant Sud est très différent. Deux histoires totalement divergentes s'écrivent en effet au XIXe siècle. Celle, pour simplifier, de l'habitant de Londres qui passe ses ordres au téléphone, et celle des peuples auxquels ses commandes sont adressées. Deux axes totalement différents de mondialisation vont se dessiner. Un axe Nord-Nord principalement porté par la mobilité des personnes et qui va favoriser la convergence des niveaux de vie ; et un axe Nord-Sud que définit le commerce des marchandises et qui accélérera la divergence des destins.



Le premier axe est ouvert par la formidable migration de masse à destination des nouvelles terres de peuplement que deviennent des pays comme les Etats-Unis, le Canada, l'Argentine ou l'Australie. Dans son beau film America, America, Elia Kazan raconte les souffrances que dut endurer son oncle pour quitter son village turc et rejoindre New York où, gagnant sa vie comme cireur de chaussures, il put ensuite faire venir sa famille 3. En chemin de fer ou en bateau à vapeur, des millions de personnes ont traversé le monde. Les Chinois ont parcouru l'Asie et atteint la Californie. Les Indiens se sont embarqués vers l'Afrique et les Caraibes. La Suède, l'Irlande, le sud de la péninsule Italienne ou l'Europe de l'Est ont envoyé en masse des émigrés vers les Etats-Unis. Au total, ce sont presque 60 millions d'Européens qui ont quitté le Vieux Continent surpeuplé pour gagner les terres abondantes du Nouveau Monde. Aucune autre migration dans l'histoire du monde ne se compare à celle qu'a connue le XIXe siècle, si l'on excepte toutefois la migration forcée des quelque 8 millions d'esclaves africains vers les Amériques et les Caraïbes, dont la mobilité n'est pas de même nature... Le caractère massif de l'esclavagisme est tel qu'il faut néanmoins attendre 1840 pour que les flux de la nouvelle vague d'émigration dépassent ceux de la précédente 4.

Cette mobilité des personnes, qui est la marque du XIXe siècle, a pour origine le grand déracinement de l'exode rural. Comme une dent arrachée à sa mâchoire, l'espèce humaine interrompt brutalement - en quelques décennies dans le cas extrême de l'Angleterre, plus lentement, sur un siècle, pour les autres pays industrialisés - les dix mille ans de sédentarité rurale qui se sont écoulés depuis l'invention de l'agriculture. L'Ancien Monde est riche en hommes et pauvre en terres. La France est « pleine comme un œuf » dès le XVIIe siècle pour reprendre l'expression d'E. Le Roy Ladurie. Les hommes émigrent vers le Nouveau Monde où la situation est exactement inverse. L'influence de ces migrations a été considérable, à la fois pour les pays d'origine et les pays de destination. Le prix de la terre s'effondre en Europe, il explose dans les nouvelles terres de peuplement tandis que les salaires suivent un mouvement rigoureusement opposée 5. Selon les travaux de O'Roorke et Williamson, cette mobilité des personnes explique l'essentiel de la convergence de revenus qui s'esquisse entre les pays à la périphérie de l'Europe, tels l'Irlande ou la Suède, et le pays à l'époque le plus riche du Continent, l'Angleterre.

Si le parallélisme entre la mondialisation présente et celle du siècle passé est tentant, on tient ici une différence fondamentale qui rend en partie périlleuse la comparaison entre les deux. La mondialisation d'aujourd'hui est « immobile ». Les marchandises s'échangent aux quatre coins de la planète, mais c'est à la télévision, ou pendant les quelques semaines de vacances des touristes venus des pays riches, qu'on rencontre les autres peuples. La mondialisation d'hier était très différente, du moins en ce qui concerne les nouvelles terres de peuplement européen. Elle portait non sur les choses ou les images mais principalement sur les personnes, qui quittaient physiquement, « réellement » et non « virtuellement », un monde pour un autre. On estime ainsi à 10 % le chiffre de la population mondiale formée d'immigrés en 1913. Le chiffre aujourd'hui est trois fois moindre.

La mobilité des hommes entraîne dans son sillage celle du capital. Les ordres de grandeur sont à nouveau hors de proportion par rapport à la mobilité actuelle du capital. Si l'on mesure par exemple la part de l'épargne britannique investie à l'étranger, on aboutit à des chiffres qu'on jugerait aujourd'hui ahurissants. A la veille de la Première Guerre mondiale, la moitié environ de l'épargne anglaise se trouve investie outre-mer. A la même époque, la France exporte un quart de son épargne. La destination du capital anglais est presque pour moitié formée du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et des Etats-Unis. A l'inverse, le pays le plus peuplé du Commonwealth, l'Inde, ne reçoit que la portion congrue des capitaux anglais 6. La nature des investissements confirme le parallélisme avec le mouvement des hommes. Les inves-tissements anglais financent en effet pour l'essentiel les grandes infrastructures, notamment les nouvelles lignes de chemin de fer, dont les terres d'émigration ont besoin pour accueillir la main-d'œuvre européenne. Pour les théoriciens de l'époque comme Rosa Luxemburg, l'exportation de capital apparaît comme l'une des conditions d'existence du capitalisme. Pour certains historiens actuels, une partie du déclin britannique tient en revanche à cet attrait de la City pour les placements étrangers, qui priveront l'Angleterre des fruits de son épargne. En toute hypothèse, la comparaison avec la situation actuelle est étonnante. L'ampleur des flux de capitaux ou de main-d' œuvre est beaucoup plus limitée aujourd'hui. Ce qui fait dire à certains économistes que la mondialisation d'aujourd'hui est en réalité de bien moindre ampleur que celle du XIXe siècle.

1 K. O'Roorke et J. Williamson, Globalization and History, Cambridge, MIT Press, 1999.

2 J. M. Keynes, Les Conséquences économiques de la paix, Paris, Gallimard, coll. Tel, 2002.

3 Les migrations se sont élevées à 300 000 personnes par an au début du XIXe siècle, pour culminer à près de un million par an au début du XXe siècle. Presque 30 % des émigrants finlandais ont ainsi voyagé avec des tickets pré-payés par leur famille déjà installée sur place. Ce fut le cas de 50 % des Suédois, 40 % des Norvégiens.

4 Sur tous ces points, on se reportera au livre de K. O'Roorke et J. Williamson, Globalization and History, op. cit.

5 Entre 1870 et 1910, le prix de la terre australienne augmente de 400 % ; aux Etats-Unis, il grimpe de 250 %. Pendant la même période, la valeur de la terre baisse d'environ 50 % en France et en Angleterre. Pour les deux pays où elle atteint des proportions les plus considérables, l'Irlande et la Suède, les migrations expliquent, à elles seules, l'évolution du salaire ouvrier. Les salaires irlandais croissent de 85 % entre 1870 et 1913, les salaires suédois de 250 %. Les jugements qui furent portés à l'époque sur les mouvements migratoires ne sont pas sans écho avec les débats contemporains. On a alors craint que l'émigration ne prive les pays sources de leurs meilleurs éléments, rendant inexorable leur retard économique. Incapables de s'industrialiser, notamment parce que leur marché intérieur était trop petit pour bénéficier des économies d'échelle, ces pays étaient condamnés au déclin. Voir O'Roorke et Williamson, op. cit.

6 En 1913, selon Alan Taylor, la moitié du capital argentin est détenue par des investisseurs étrangers; c'est aussi le cas de 40 % du capital canadien, de 20 % du capital australien, du quart du capital des Etats-Unis.





La division internationale du travail

Ce qui rend la mondialisation du XIXe siècle si inquiétante aux yeux de ceux qui l'ont analysée est le fait qu'elle ait permis à l'Europe de poursuivre son travail d'asservissement du reste de la planète. Au cœur du débat actuel sur les effets de la mondialisation, se pose la question des raisons pour lesquelles les grandes civilisations eurasiennes du passé - l'islam, l'Inde ou la Chine - ont si brutalement perdu pied vis-à-vis de l'Europe, alors même que de « nouveaux venus » - telles l'Amérique du Nord ou l'Australie - pourtant si loin du « centre », connaissaient une croissance fulgurante.



Pendant toute la première moitié du XIXe siècle, l'Inde a été administrée par une compagnie privée, la Compagnie des Indes orientales, ce qui est peu banal dans l'histoire des civilisations. Pour ceux, parmi les économistes, qui attribuent les problèmes du tiers-monde à une mauvaise « gouvernance », on tient ici un formidable test, grandeur nature, des effets d'une administration privée sur la richesse d'un pays. La Compagnie devra certes passer la main à la Couronne britannique au milieu du XIXe siècle, mais l'expérience n'en sera que plus parfaite. Le libre commerce sera laissé à sa transparence de cristal, toute barrière, tarifaire ou autre, étant prohibée. Un contrat signé à Bombay aura la même valeur qu'un contrat signé à Londres. Qu'advient-il de l'économie indienne sous l'effet du libre-échange le plus pur? Le résultat est accablant. L'écart de richesse entre un Indien et un Anglais est multiplié par cinq, passant de 1 à 2 en 1820 à 1 à 10 en 1913. Que s'est-il produit?

Le grand théoricien des échanges internationaux, David Ricardo, expliquait que le commerce entre les nations est à l'image du commerce entre les personnes : il pousse à la division du travail. Un individu normalement constitué exerce un seul métier. On est boulanger ou cordonnier et rarement les deux à la fois, même si l'on peut parfaitement avoir des prédispositions pour les deux carrières. Appliqué à l'échelle des nations, ce principe explique, selon Ricardo, qu'un pays doive choisir le secteur où il excelle, non pas dans l'absolu, mais relativement aux autres options qui s'offrent à lui. A l'aube du XIXe siècle, ce choix paraît clair. L'Angleterre doit se spécialiser dans l'industrie, et notamment l'industrie textile, où elle est en avance sur les autres nations. Celles-ci, doivent, en toute logique, faire le choix exactement inverse qui consiste à se « désindustrialiser » et à se spécialiser dans les secteurs, agricoles ou miniers, où elles disposent, vis-à-vis de l'Angleterre, d'un avantage comparatif. C'est effectivement ce qui advint. L'industrie textile indienne représentait, comme dans toute société traditionnelle, entre 65 à 75 % de l'ensemble des activités manufacturières du pays. Les textiles indiens, notamment les calicots, très prisés à Londres, représentaient, au début du XIXe siècle, jusqu'à 70 % des exportations totales de l'Inde. Dans la première moitié du XIXe siècle, la Compagnie des Indes orientales interdit à l'Inde de rivaliser avec les firmes anglaises sur le territoire britannique. Avec la consolidation de l'avantage industriel de l'Angleterre et le libre-échange qui prévaut dans la seconde moitié du siècle, les textiles anglais affluent vers l'Inde, et détruisent entièrement l'artisanat local 1. L'Inde perd alors pied dans le domaine industriel, et se spécialise dans les produits où elle dispose bel et bien d'avantages comparatifs : le jute, l'indigo ou l'opium, ce dernier produit étant destiné à la Chine à qui l'on demandera du thé... C'est de cette expérience traumatisante que naîtra l'immense ressentiment des pays pauvres à l'endroit de la « division internationale du travail ». Pour s'enrichir, il leur semblera aller de soi, au regard de l'histoire, qu'il faille d'abord s'industrialiser. Et pour ce faire, face à un rival aussi dangereux que l'Angleterre, les protections commerciales paraissent s'imposer aussi. C'est d'ailleurs la voie que choisissent spontanément l'Allemagne, les Etats-Unis ou la France au moment de s'engager dans le processus d'industrialisation. Au moment de l'Indépendance, l'écrasante majorité des pays «en voie de développement» s'engageront à leur tour, comme un fait évident, dans la voie du protectionnisme.





L'ÉCHANGE INÉGAL


L'identification mécanique de l'agriculture à la pauvreté et de l'industrie à la richesse, qui allait hanter les pays du tiers-monde, fait toutefois l'impasse sur l'Australie, la Nouvelle-Zélande ou le Danemark, pays agricoles qui se sont pourtant hissés au niveau de revenu des pays les plus industrialisés. Comment comprendre que « l'Angleterre ruine l'Inde quand elle en fait son fournisseur de coton, mais enrichisse l'Australie quand elle en fait son magasin de laine 2 » ? Pourquoi, dans les cinq anciennes colonies britanniques que sont les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud, les quatre premières figurent-elles parmi les pays les plus riches du monde, tandis que seule la dernière est demeurée pauvre ? Une réponse affreusement cynique vient à l'esprit : dans un cas, on a exterminé les indigènes, dans l'autre on les a conservés et exploités à bas prix. Dans le premier cas, on a donné aux Blancs les moyens d'être riches, dans l'autre on a seulement cherché à utiliser les Noirs. Comme dit un vieux dicton sud-africain : « Rien ne change si peu que le salaire de l'homme noir. » Nul n'a été aussi loin dans la tentative de suivre cette intuition dans toutes ses implications qu'Arrighi Emmanuel, dans un livre intitulé L'Echange inégal3, qui eut en son temps un retentissement considérable.

Ce n'est pas le fait qu'ils soient (mal) spécialisés dans une tâche ou dans une autre qui explique la pauvreté des pays du tiers-monde, mais exactement l'inverse, selon Emmanuel: c'est parce qu'ils sont pauvres et dominés qu'on les exploite dans des tâches ingrates. Le scandale parmi les économistes marxistes, qui allait accueillir la publication du livre d'Emmanuel, tient moins au constat qu'aux conséquences qu'il devait en tirer. Si l'ouvrier du tiers-monde est exploité, ajoute-t-il en effet, il semble que le mobile du crime désigne les coupables: les capitalistes. Or les calculs présentés par Emmanuel, et qui seront confirmés beaucoup plus tard par les économistes de toutes tendances, sont sans équivoque. Il n'y a aucune preuve convaincante que les profits du capital soient supérieurs dans les pays pauvres à ceux que l'on observe dans les pays riches. Loin d'observer d'ailleurs une tendance des capitaux internationaux à affluer vers le Sud, on observe que les capitaux ont bien davantage tendance à quitter le Sud pour aller vers le Nord. Ce qui pose une question redoutable. S'il y a exploitation des «nations prolétaires », mais que celle-ci ne se retrouve pas dans les profits du capital, où la plus-value a-t-elle bien pu passer? Autre façon de se demander: à qui profite l'exploitation du tiers-monde?

La solution offerte par Emmanuel est directe. Si le coût du travail est beaucoup plus bas au Sud qu'au Nord et que les taux de marge sont identiques, il n'y a, d'un point de vue comptable, qu'une seule issue. Il faut que la marchandise fabriquée au Sud soit vendue à très bas prix. Qui en profite? Il ne reste qu'un coupable possible: le consommateur final, c'est-à-dire celui des pays riches, c'est-à-dire encore (puisque les taux de marge ne bougent pas) les ouvriers du Nord! La réponse donnée par Emmanuel est donc simple: par l'échange international, «un ouvrier du Michigan peut acheter par une heure de son travail le produit d'une journée entière de son collègue vivant au Sud ». C'est la classe ouvrière des pays riches qui exploite la classe ouvrière des pays pauvres. Découverte qu'Emmanuel met en regard d'une citation d'Engels: « Le prolétariat anglais est de plus en plus bourgeois... Pour une nation qui exploite le monde, cela est compréhensible en un sens 4. »

Pourquoi les salaires dans les pays riches sont-ils si élevés, alors qu'ils sont si faibles dans les pays pauvres? La réponse est à nouveau directe. Au Nord, la lutte des classes a tourné à l'avantage des ouvriers, ce qui n'est pas le cas au Sud. «L'issue de la négociation collective ou individuelle en général entre salariés et patrons dépend dans une grande mesure du rapport des revendications ouvrières à ce que la société considère, à un certain endroit et un certain moment, comme la norme des salaires, à un certain acquis, qui est lui-même le résultat de luttes et d'évolutions passées. » Et il ajoute: «Une fois qu'un pays a pris une avance, par un accident historique quelconque, ne fût-ce qu'en raison d'un climat plus dur ayant créé des besoins supplémentaires à l'homme, ce pays commence, par le truchement de l'échange inégal, à faire payer l'excédent de ses salaires aux autres pays. » En d'autres termes, ayant plus d'exigences pour des raisons données par l'histoire et confortées par le mouvement syndical, les ouvriers du Nord peuvent s'organiser pour faire payer, à travers le commerce international, ceux du Sud.

Il faut donc inverser la manière dont on pose habituellement le problème du commerce mondial. Ce n'est pas parce qu'elle exporte du bois que la Suède a le plus haut niveau de vie d'Europe. Il faut dire au contraire que le bois est cher parce qu'il est produit dans un pays où la classe ouvrière - à la suite de circonstances historiques et politiques données - a réalisé des conquêtes sociales remarquables. A la question de savoir pourquoi, des cinq anciennes colonies anglaises, seule l'Afrique du Sud est restée pauvre, Emmanuel répond que l'explication procède directement de sa théorie. En Afrique du Sud, la main-d'œuvre est demeurée indigène, prolétariat des Blancs relégué dans les ghettos. « Supposons, ajoute-t-il avec une ironie cruelle, que demain les Sud-Africains exterminent les Bantous au lieu de les employer comme ouvriers à bas salaires et les remplacent par des colons blancs à hauts salaires. Il y aura certes, dans la mesure où l'opération se fera plus ou moins brutalement, des bouleversements, des faillites, des frictions de conversion et d'ajustement, une période transitoire très difficile à passer, mais le résultat final sera un bond en avant de l'Afrique du Sud5 ... »

Cette théorie est évidemment un anathème absolu. Mal comprise, elle peut précipiter, et a de fait précipité, bon nombre de pays qui ont essayé d'accroître unilatéralement les salaires dans le précipice de l'inflation, du déficit de leur balance des paiements et de la crise financière. Il y a pourtant, au cœur de l'intuition d'Emmanuel, un diamant à ne pas jeter. « Tout se passe comme si, écrit-il, à la place des forces centrifuges prévues par la science économique pour diffuser le progrès du centre à la périphérie, des forces centripètes imprévues avaient agi, aspirant toutes les richesses vers certains pôles de croissance. » Si l'on excepte le fait que la «science économique» a depuis changé d'avis, le jugement reste impérial.

1 Vers la fin du siècle, de 55 à 75 % de la consommation intérieure indienne de textile était importée selon Paul Bairoch in Mythes et Paradoxes de l'histoire économique, op. cit..

2 Arrighi Emmanuel, L'Echange inégal, Paris, Maspero, 1969.

3 Ibid.

4 Cette thèse fit bondir Charles Bettelheim, directeur de la série «Economie et socialisme » chez Maspero, qui publia l'ouvrage. Bettelheim s'y prit à deux fois, dans une préface et dans une postface, pour attaquer cette thèse, la qualifiant dans son introduction de « petite-bourgeoise » (en ajoutant que cette terminologie n'a rien de « péjoratif » : « Elle vise, dit-il, à mettre en rapport une notion idéologique et une position sociale »...) et en précisant en postface qu'elle brise le fondement de l'internationalisme prolétarien, qu'elle est insensible à la coupure épistémologique inaugurée par Marx qui fixe la « contradiction fondamentale du capitalisme au niveau de la lutte des classes, celle qui oppose prolétariat et bourgeoisie » et non évidemment celle qui opposerait prolétariat du Nord et prolétariat du Sud...

5 La liste donnée par Emmanuel pour étayer sa thèse est fascinante. « La Nouvelle-Zélande ou l'Australie, indique-t-il, sont tout autant exportateurs de produits "primaires" que le Niger ou la Colombie. Le cuivre de la Rhodésie ou du Congo, et l'or de l'Afrique du Sud ne sont pas plus primaires que le charbon, qui étaient encore hier un des principaux produits d'exportation anglais. Le sucre est à peu près aussi "manufacturé" que le savon ou la margarine et certainement plus "manufacturé" que le whisky d'Ecosse ou les grands vins de France. Le café, le cacao et le coton doivent subir, avant d'être exportés, un usinage aussi important, sinon plus important que le bois de Suède ou du Canada. Le pétrole exige des installations aussi coûteuses que l'acier. Les bananes ou les épices ne sont pas plus primaires que la viande ou les produits laitiers. Pourtant, conclut-il, les prix des uns baissent, ceux des autres montent, et la seule caractéristique commune des uns et des autres c'est qu'ils sont respectivement les produits des pays pauvres et ceux des pays riches. »





Retour sur le colonialisme

Arrighi Emmanuel décrit les relations entre le Nord et le Sud comme un rapport économique, un rapport d'exploitation. Ce faisant, même s'il s'en défend, il répète les mêmes erreurs que celles commises à propos du colonialisme, que l'on a également présenté comme un moyen pour les puissances coloniales d'exploiter les peuples colonisés. Un premier fait contredit pourtant la théorie selon laquelle le colonialisme aurait été un facteur significatif de la richesse occidentale : les puissances coloniales ont toutes connu une croissance plus lente que les puissances non coloniales. « La corrélation est presque parfaite 1 » selon Paul Bairoch. L'Allemagne ou les Etats-Unis, tard venus sur la scène coloniale, ont connu une crois-sance plus rapide que la France et le Royaume-Uni ; la Suède et la Suisse ont un développement économique plus rapide que les Pays-Bas ou le Portugal. Mieux, si l'on ose dire : la Belgique voit sa croissance ralentir à compter du moment, au tournant du XIXe siècle, où elle devient une puissance coloniale. Inversement, les Pays-Bas voient leur croissance rebondir lorsqu'ils perdent leur empire colonial. De même, selon Bairoch, «il est très probable que l'une des causes de la relative absence du Royaume-Uni dans le domaine des industries "nouvelles" à la fin du XIXe siècle soit précisément cette trop grande facilité d'accès à des empires coloniaux ».



L'idée selon laquelle les pays riches se seraient enrichis grâce à l'exploitation des matières premières importées des pays pauvres est fausse pour une raison simple : les pays riches ont longtemps fabriqué eux-mêmes lesdites matières premières. Le destin du tiers-monde est déjà scellé lorsque l'importation de matières premières devient la règle du monde riche. Comme l'explique à nouveau Paul Bairoch, à la veille de la Première Guerre mondiale, alors que le monde développé possédait déjà une production manufacturière sept à neuf fois supérieure par habitant à la moyenne mondiale de 1750, 98 % des minerais métalliques, 80 % des fibres textiles provenaient des pays industrialisés eux-mêmes. L'énergie n'échappe pas à la règle. Jusque dans les années trente, le monde développé produisait plus d'énergie qu'il n'en consommait et dégageait un gros excédent, grâce notamment au charbon. Le plus gros exportateur d'énergie était en fait le premier pays industrialisé, l'Angleterre. Ce n'est qu'avec le rôle joué par le pétrole du Moyen-Orient après la Seconde Guerre mondiale que le schéma s'est inversé. Même dans ce cas, il faut attendre 1957 pour voir les Etats-Unis devenir importateurs nets. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, l'autosuffisance était quasiment assurée en Occident 2. D'où la formule de Bairoch déjà citée en introduction : « Les pays riches n'ont pas besoin des pays pauvres, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les pays pauvres. »





L'ÉCHANGE MOINS INÉGAL QUE PRÉVU


Si le mécanisme décrit par Emmanuel était juste, il devrait se traduire par une baisse continuelle du prix des produits fabriqués par le Sud, relativement à ceux fabriqués par le Nord, puisque c'est en vendant cher et en achetant bon marché que les riches s'enrichissent, ce que les économistes appellent une baisse tendancielle des termes de l'échange. Emmanuel soutient de fait sa démonstration par une telle analyse, issue d'une étude des Nations unies publiée en 1949. Les séries calculées par l'ONU montraient une détérioration de 40 % des termes de l'échange des pays producteurs de produits primaires, de la fin du XIXe siècle jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Cette étude de l'ONU eut un écho considérable. C'est en utilisant ses résultats que bon nombre d'auteurs, en Amérique latine notamment, avaient conclu comme le fera ensuite Emmanuel, que le protectionnisme était la seule façon d'enrichir un pays pauvre 3. Le problème - on n'ose dire hélas! - est que le fait statistique est faux. Il n'y a pas eu de baisse tendancielle des termes de l'échange. Paul Bairoch, à qui l'on doit l'explication la plus convaincante de ce malentendu, dévoile la source de l'erreur de la manière suivante. Le prix d'une matière première inclut deux termes, ce qui est gagné par les producteurs eux-mêmes et les coûts de transport qui s'y ajoutent. Or c'est ce deuxième terme qui s'est en fait effondré au cours de la période considérée. En corrigeant par ce facteur, la conclusion doit être inversée : pour la période couverte par les Nations unies, les termes de l'échange des pays pauvres ne se sont pas détériorés, mais améliorés. Une tonne de coton égyptien achetait par exemple 7 tonnes de blé américain 1870; elle en achète 11 en 1929 et 40 en 19504! La seule exception majeure à cette règle moyenne est l'évolution du prix du sucre, ce qui explique, toujours selon Bairoch, les raisons pour lesquelles la thèse de l'échange inégal a été si populaire en Amérique latine. Selon ses calculs on enregistre entre 1876 et 1990 une multiplication par trois des termes de l'échange, en faveur des pays pauvres ! Si l'on exclut les pays exportateurs de pétrole, la hausse est beaucoup moins spectaculaire, l'amélioration n'étant que de 30 % seulement. Et il y eut bien, hors pétrole et après guerre, une dégradation des termes de l'échange des pays pauvres de l'ordre de 25 %. C'est une baisse trop tardive pour expliquer le grand schisme entre les zones pauvres et riches, même si elle pose aujourd'hui des problèmes redoutables à nombre de pays pauvres.





LES « COTTON MILLS »


Il faut donc revenir au moteur de l'échange inégal. Pourquoi, au XIXe siècle, les pays pauvres ne parviennent-ils pas à concurrencer les pays riches? Si les Anglais s'enrichissent en produisant du textile, pourquoi les usines de coton indiennes (les «Cotton Mills ») n'ont-elles pu détrôner leurs rivales anglaises, alors même que les salaires anglais étaient, à l'aube du XXe siècle, plus de six fois supérieurs aux salaires indiens? En d'autres termes, pourquoi les usines de textiles indiennes n'ont-elles pas été plus rentables? Cette question, à laquelle aujourd'hui les industriels anglais répondent en délocalisant en Inde leur production textile, est longtemps restée mystérieuse. Gregory Clark a consacré à cet exemple un article fondamental, paru en 1987 dans le Journal of Economic History, qui contredit les idées reçues 5.

Le manque de capital et les carences d'une main-d'œuvre insuffisamment qualifiée sont les deux raisons auxquelles on pense pour expliquer que le travail ait été beaucoup moins productif en Inde qu'en Angleterre. Comme le montre Clark, dans le contexte industriel qui est celui du XIXe siècle, il n'en est rien en réalité. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, aucun obstacle n'empêchait un entrepreneur indien ou chinois d'acheter des machines anglaises ou américaines. Certaines entreprises, telle Platt, exportaient jus-qu' à 50 % de leurs machines (des « Ring Frames »). Celles vendues par Platt en Angleterre sont à peine plus nombreuses que celles qui sont vendues au Brésil ou au Mexique, en Inde ou au Japon. La Russie est en fait le premier marché de Platt, devant l'Angleterre elle-même. Dans les années 1840, tout problème de fonctionnement d'une machine anglaise demandait jusqu'à 10 mois avant que le fabricant n'y apporte une solution. Grâce au télégraphe ou aux câbles sous-marins, Platt fut en mesure d'offrir un service après-vente efficace. A partir de cette date, les machines exportées deviennent en fait quasiment aussi productives que celles qui sont utilisées en Angleterre. Pour chaque machine utilisée, la production indienne de filés est d'à peine 15 % inférieure à celle qui est enregistrée en Angleterre.

Le travail est le second facteur dont les carences viennent à l'esprit pour expliquer la faible performance des firmes indiennes. Ce n'est que tardivement que les ouvriers indiens ou chinois commencent à entrer en usine. L'expérience professionnelle leur fait défaut. Si l'on considère ensuite le pourcentage d'illettrés, les chiffres sont totalement déconcertants. En 1950, 80 % de la population indienne est toujours illettrée, alors qu'en 1850, soit un siècle plus tôt, les Etats-Unis comptent déjà moins de 20 % d'illettrés. La France, qui est le plus en retard du groupe de pays « industrialisés », en comporte à la même date 40 %. En 1900, ce chiffre sera abaissé à 17 %. Cette explication, qui joue aujourd'hui un grand rôle, n'est pas davantage primordiale à l'aube du XXe siècle. A cette époque, les Etats-Unis ont eu recours aux mêmes technologies en utilisant des fermiers au chômage venus du Sud du pays. Le fait que ceux-ci n'avaient eu aucune expérience industrielle n'a nullement freiné l'industrialisation américaine. De même, au Japon ou en Angleterre, les ouvriers étaient des jeunes, qu'on employait en général avant leur mariage, sans aucune expérience professionnelle particulière. Dans les usines de coton, rares étaient d'ailleurs les tâches qui exigeaient une formation préalable. En Nouvelle-Angleterre, plus du quart des travailleurs occupés dans ces usines étaient en fait des Polonais, des Portugais, des Grecs ou des Italiens dont l'expérience industrielle et la formation étaient maigres. Les données rassemblées par la Commission sur l'immigration du Sénat américain en 1911 montrent que les salaires des immigrés étaient très proches les uns des autres, égaux par exemple au salaire d'un immigré venu d'Angleterre, alors même que la productivité de ces mêmes ouvriers, dans leurs pays d'origine, pouvait varier du simple au quadruple. Ainsi, un immigré grec gagnait 80 % du salaire d'un immigré anglais, alors qu'à domicile sa productivité était quatre fois plus faible que celle d'un ouvrier travaillant en Angleterre. Ce n'est donc pas leur aptitude « intrinsèque » au travail ou autres traits «naturels» qui expliquent la faible productivité des travailleurs indiens.

Il faut par conséquent chercher ailleurs. Si ce n'est ni le capital, ni le travail qui, pris isolément, donnent la clé du mystère, c'est tout simplement la combinaison des deux qui le fait. Chaque travailleur anglais actionnait en moyenne quatre métiers à tisser à la fois. Au début du XXe siècle, l'enjeu des conflits sociaux anglais est de faire passer l'ouvrier à six métiers. Au même moment, en Inde, les ouvriers ne font fonctionner qu'un métier à la fois et refusent obstinément de passer à deux. Ecoutons ce qu'en dit l'un des contremaîtres : «Les travailleurs ne font rien; ils pourraient travailler davantage - mais refusent de le faire... » Et il ajoute ce commentaire qui révèle en réalité le pot aux roses : « ... sauf à être payés davantage! » Les grandes grèves de Bombay seront déclenchées en 1928 pour empêcher l'encadrement local d'accroître les cadences. Parce que les managers indiens refusent d'augmenter leurs salaires, les ouvriers indiens refusent de s'aligner sur les cadences anglaises. L'une des ironies de l'Histoire est que le nouvel Etat soviétique ne fera pas mieux. La tentative pour obliger les ouvriers tisserands russes à faire fonctionner trois métiers à la fois, au lieu de deux, échouera. En France, qui est en « retard » sur l'Angleterre, la négociation porte à la même époque sur le passage de trois à quatre métiers 6. Il est possible de retrouver ici, en partie, l'intuition qui fondait le raisonnement d'Emmanuel. Il y a une différence fondamentale entre les revendications salariales au Nord et au Sud. Au cœur du capitalisme, en Angleterre ou dans les terres de peuplement européen, les hauts salaires ouvriers font partie intégrante du capitalisme: ils poussent ou accompagnent ses métamorphoses. Dans les pays du Sud, les revendications salariales sont d'emblée illégitimes. Elles ne font pas évoluer le capitalisme : elles le bloquent, le poussent vers d'autres contrées ou tout simplement le font refluer.





L'ESPRIT DU COLONIALISME


Contrairement à ce que pensait Emmanuel, ce n'est pourtant pas la plus grande combativité des ouvriers anglais qui explique que ceux-ci soient plus riches. Au risque de pousser le paradoxe, il est possible de dire que c'est exactement l'inverse qui est vrai : c'est leur tolérance à de plus fortes cadences qui a compté davantage. Les ouvriers indiens ne sont pas passivement exploités : ils refusent de l'être. Ils ne rejettent pas non plus le capitalisme, ils en attendent des salaires plus élevés. Pourquoi les capitalistes indiens ont-ils été incapables de faire par eux-mêmes cette découverte a priori simple, à savoir que le travail humain ne peut être rendu productif sans considération pour ce que l'homme dit de ses aspirations? Les experts étrangers étaient pourtant légion. Mais là est précisément le problème. L'Inde était à cette époque habitée par ce qu'on pourrait appeler « l'esprit du colonialisme », qui tient l'indigène pour quantité négligeable. Albert Memmi a parfaitement expliqué, dans son Portrait du colonisé7, en quoi consiste cet esprit.

Ecrit en 1957 pour décrire la situation coloniale en Tunisie, ce texte touche au cœur de la question qui nous occupe. Tel que le décrit Memmi, le colon se sent inutile, il sait qu'il doit tout à la métropole, qui le nourrit et le soutient. « La France est écrasée sous le poids de l'Algérie et nous sa-vons à présent que nous abandonnerons la guerre, sans victoire ni défaite, quand nous serons trop pauvres pour la payer », résumait pour sa part Jean-Paul Sartre dans sa préface au livre. Pour donner un sens à son existence, le colon doit impérativement diminuer celle du colonisé, en lui rappelant son infériorité, dans tous les détails de la vie. Toute tentative de révolte de ce dernier est non seulement matée, mais attendue : elle donne au colon l'occasion unique de prouver au colonisé sa supériorité et celle de la « civilisation» qui l'a installé. « Un effort constant du colonialiste consiste à expliquer, justifier et maintenir, par le verbe comme par la conduite, la place et le sort du colonisé, son partenaire dans le drame colonial [...]. Pour que le colonisateur soit complètement le maître, il ne suffit pas qu'il le soit objectivement, il faut encore qu'il croie à sa légitimité. » Ce mépris existentiel du colonisateur éclaire parfaitement, dans le cas indien autant que tunisien, les raisons pour lesquelles il était inconcevable d'entendre comme légitimes les revendications salariales des ouvriers indigènes. On voit à quoi tient « l'échange inégal » : non à une exploitation des ouvriers pauvres par les ouvriers riches, comme le pensait Emmanuel, mais au refus des premiers d'être traités autrement que les seconds, à l'affirmation qu'ils appartiennent à la même humanité.





CONCLUSION


L'échec de l'industrialisation indienne tranche avec la manière dont celle-ci s'est diffusée aux Etats-Unis et en Australie. Faut-il en conclure cyniquement, avec Emmanuel, que l'extermination des indigènes eût été la seule manière de diffuser le «progrès»? On retrouverait ici un point commun avec la manière dont J. Diamond a décrit la manière dont les sociétés agraires ont remplacé, par anéantissement, les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Ce n'est pourtant pas la faute des indigènes eux-mêmes, ou bien on ne comprendrait pas pourquoi un immigré indien travaillant en Nouvelle-Angleterre gagne autant qu'un ouvrier anglais travaillant dans les mêmes conditions. C'est bien davantage celle du capitalisme indien lui-même. Le principe qu'Henry Ford mettra en application en ce qui le concerne au début du XXe siècle, qui repose sur l'idée qu'on peut faire un plus gros profit en augmentant les salaires ouvriers et obtenir ainsi leur assentiment, leur coopération, reste hors d'atteinte dans l'Inde du XIXe siècle.

On tient ici une explication qui permet de comprendre en quoi la diffusion de l'agriculture et celle du capitalisme obéissent à des lois radicalement différentes. Lorsque les sociétés de chasseurs-cueilleurs découvrent l'agriculture, elles l'adoptent car elles y voient un levier utile pour leur alimentation, ou la rejettent parce qu'elle incarne à leurs yeux un risque pour leur mode de vie. Dans le premier cas, elles déclenchent ce faisant une série d'effets imprévus, parfois pervers, qui bouleversent leur conditions d'existence, dans l'autre, elles s'exposent à la menace des sociétés qui ont fait le choix inverse. La diffusion de l'agriculture procède ainsi par un couple étrange fait d'adhésion et d'extermination. Le capitalisme se diffuse autrement; dans son cas l'aliénation précède l'adhésion. Les ouvriers n'enfourchent pas d'abord un cheval qui leur fait parcourir des distances inédites. Ils viennent en usine, fuyant bien souvent la misère, pour obtenir un emploi qui leur paie tout juste un salaire de subsistance. L'adhésion vient ensuite, et dépend bien souvent de conditions qui échappent au capitalisme : la santé, l'éducation, plus tard la Sécurité sociale. C'est faute d'avoir saisi l'importance des aspirations ouvrières que le capitalisme indien a raté le coche de l'histoire, tout comme, suivant les prédictions de Marx, le capitalisme anglais aurait sans doute été anémié s'il n'y avait pas fait droit.

A l'heure de leur Indépendance, bon nombre de pays pauvres auront tendance à croire qu'il leur suffira de substituer des planificateurs indigènes à des capitalistes étrangers pour allumer l'étincelle de la croissance économique. Après un bref XXe siècle au cours duquel ils vont essayer la voie protectionniste que leur ont indiquée les théoriciens de l'échange inégal, ils vont déchanter. Le rattrapage des pays riches ne se produira pas davantage à l'ombre du protectionnisme qu'au cœur du libre-échange. C'est pourquoi, de la mort de Mao à la chute du mur de Berlin, les pays pauvres vont revenir s'asseoir, l'un après l'autre, à la table du capitalisme mondial. Toute la question est de savoir s'ils iront du Charybde protectionniste au Scylla mondialiste. Question qu'on ne peut aborder sans comprendre que le capitalisme dans les pays riches a, une nouvelle fois, profondément changé de nature.

1 In P. Bairoch, Mythes et Paradoxes de l'histoire économique, op. cit.

2 Au cours du XIXe siècle et du début du XXe siècle, seuls 17 % en moyenne des exportations des pays riches étaient à destination des pays colonisés; comme les exportations à l'époque ne représentaient guère plus de 8 à 9 % du PNB des pays riches, il reste que les exportations à destination des pays pauvres n'absorbaient que 1,3 à 1,7 % du volume total de la production de ces pays, dont seulement 0,6 à 0,9 % pour les colonies. Les chiffres correspondant aux Etats-Unis sont plus bas : de 0,5 à 0,9 % du PNB à destination des pays pauvres; plus hauts pour l'Europe : 1,4 à 1,8 %; mais le diagnostic n'est pas fondamentalement différent. Le véritable contre-exemple à l'idée que les pays riches ont eu besoin des débouchés du tiers-monde est celui de l'Angleterre. 40 % des exportations britanniques sont à destination du tiers-monde ; comme les exportations y représentent une part plus élevée, le chiffre pour le Royaume-Uni porta à 4,6 % du PIB le volume des exportations vers le Sud.

3 L'opinion dominante, avant la publication de cette étude, allait exactement dans la direction opposée. On pensait en effet

que les produits manufacturiers, bénéficiant de l'apport des techniques nouvelles, verraient leurs prix baisser par rapport aux produits primaires qui, eux, en profitent peu ou pas. En 1942, le grand économiste historien Colin Clark prévoyait ainsi une amélioration de 90 % des termes de l'échange en faveur des produits primaires à l'horizon de 1960. La conclusion des économistes « orthodoxes » devant ce paradoxe ne fut pas très originale. Si les prix des marchandises augmentent par rapport aux produits primaires, c'est parce que la demande est plus forte pour les premiers que pour les seconds. Ce qui leur valut cette réponse cinglante d'Emmanuel : « Si nous acceptions ce principe, nous serions obligés d'admettre que rien n'empêche qu'un jour le niveau général des salaires des Etats-Unis tombe en dessous de celui de l'Inde, si, par exemple, les élasticités de la demande internationale, respectivement pour les voitures américaines et les cotonnades indiennes, se renversent au détriment des Etats-Unis, et si cette situation dure assez longtemps pour produire ses effets! Toute notre expérience, toute notre intuition, toutes nos connaissances, le fait statistique et le simple bon sens contredisent pareille conjecture. »

4 Le coton passe, de 1880 à 1929, de 300 à 570 dollars la tonne tandis qu'au cours de la même période le blé américain augmente de 44 à 51 dollars.

5 G. Clark, «Why Isn't the Whole World Developped? Les-sons from the Cotton Mills », Journal of Economic History, 1987.

6 Cette intelligence du capitalisme n'est certes pas originelle. Dans les premières années du XIXe siècle, les ouvriers anglais restent payés à leur salaire de subsistance. «Le salaire quotidien d'un manœuvre urbain britannique vers 1780 représentait l'équivalent de 6 à 7 kg de blé. Il est probable qu'ailleurs, en Inde ou dans le tiers-monde, le ratio correspondait à 5 et 6 kg. Vers 1910, le salaire anglais est passé à l'équivalent de 33 kg de blé; alors qu'il a probablement stagné en Inde. » (P. Bairoch, Victoires et Déboires, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1997.)

7 Albert Memmi, Portrait du colonisé, précédé de « Portrait du colonisateur », préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, 1957.





CHAPITRE III



La nouvelle économie-monde





La troisième mondialisation

Un siècle a passé. Après s'être noyé dans la grande crise des années trente, le commerce international retrouve son dynamisme dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En l'espace de cinquante ans, de 1950 à 2000, la part du commerce dans le PIB a plus que doublé, la montée des échanges internationaux ne connaissant quasiment aucune interruption au cours de cette période 1. Malgré cette croissance spectaculaire, il faut néanmoins attendre 1973 pour que les chiffres du commerce mondial retrouvent, en pourcentage du PIB, leur niveau de 1913. Dans le cas anglais, les chiffres ne seront rétablis à leur niveau de début de siècle qu'au début des années quatre-vingt. C'est dire l'ampleur de la récession des années trente. C'est voir aussi que le capitalisme mondial ne retrouve que tardivement l'intensité du XIXe siècle. Au vu de ce constat statistique, il est possible de dire que les années quatre-vingt ouvrent un nouveau cycle de mondialisation. La grande puissance marchande d'hier, l'Angleterre, laisse aujourd'hui la place à une nouvelle puissance mercantile, les Etats-Unis. A la révolution des moyens de communication qu'ont représentée hier le télégraphe puis le téléphone se substitue aujourd'hui la révolution de l'Internet qui connecte en temps réel l'activité industrielle de la planète 2.

Cette analogie est pourtant trompeuse, du moins jusqu'à une date récente. La nature du commerce international après guerre est très éloignée de ce qu'elle était au XIXe siècle. En 1913, l'Angleterre - la grande nation commerçante de l'époque - importe du blé ou du thé et exporte du textile. Elle commerce pour l'essentiel avec des pays lointains et dissemblables 3. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.



1850 1880 1913 1950 1973 1985 1995

Monde 5,1 9,8 11,9 7,5 11,7 14,5 17,1

Le commerce est devenu principalement une affaire de pays riches. L'Europe est à cet égard un cas exemplaire. L'Europe des 15 représente à elle seule près de 40 % du commerce mondial. Or les deux tiers de ses exportations et de ses importations sont à destination ou en provenance de ses membres. La France, l'Italie, les Pays-Bas et l'Angleterre sont les principaux partenaires commerciaux de l'Allemagne, première puissance exportatrice européenne. Le commerce entre l'Allemagne et les Etats-Unis est inférieur au commerce de l'Allemagne avec la Belgique et le Luxembourg. Et les marchandises échangées au sein de l'Europe sont également quasiment identiques! On échange des Renault contre des Volkswagen, des Saint Laurent contre des Prada... Le gros du commerce mondial se présente donc comme un commerce de voisinage, tant sur les produits que sur les partenaires commerciaux.

Quiconque aurait appris la théorie du commerce mondial à l'école du XIXe siècle ne pouvait imaginer que deux pays identiques, disons une France A et une France B en tout point pareilles, trouveraient le moindre intérêt à commercer entre elles. La grande intuition de David Ricardo part d'un constat simple, qui semble universel: ce qu'on vend est, quasiment par définition, différent de ce qu'on achète. Le boulanger achète des chaussures au cordonnier qui, en retour, lui achète du pain. De même, explique-t-il, l'Angleterre vend des textiles au Portugal et lui achète du vin. Plus les pays diffèrent, dans leur dotation et leur expertise, plus ils devraient trouver matière à commercer. Quelle ne serait la surprise de Ricardo et de ses disciples de découvrir que le commerce mondial aujourd'hui, loin de tisser des liens entre des pays a priori éloignés, est d'abord et principalement le fait de pays que tout rapproche.

Pourquoi la France A et la France B semblent-elles, contre toute attente, plus intéressées à commercer entre elles qu'avec des pays lointains et donc a priori différents? Pourquoi l'Europe fait-elle sept fois moins de commerce avec l'Amérique du Nord, ou avec l'Asie tout entière, qu'au sein de ses frontières? La réponse exige que l'on revienne aux raisons pour lesquelles un individu choisit d'être boulanger ou cordonnier et, jamais, les deux à la fois. Ricardo explique que l'on hérite toujours d'un avantage comparatif dans l'une ou l'autre de ces activités, et que cet avantage justifie qu'on se spécialise dans une seule tâche. Admettons toutefois qu'il n'en soit rien. Considérons deux personnes totalement identiques vivant dans le même village, lequel a besoin d'un boulanger et d'un cordonnier. Indépendamment de la question de savoir si l'une ou l'autre dispose d'un avantage intrinsèque l'orientant vers telle ou telle activité, chacun aura intérêt à se spécialiser, quitte à lancer une pièce en l'air pour savoir qui fera quoi. Le raisonnement qui permet d'en comprendre la raison est simple, mais n'a rien à voir avec l'intuition de Ricardo. Il tient à ce que les économistes appellent des «économies d'échelle ». Plutôt que d'être à mi-temps cordonnier ou boulanger, mieux vaut se spécialiser à plein temps dans une seule activité. On n'a qu'un métier à apprendre, une seule boutique à acheter: on fait des «économies d'échelle », en amortissant ses frais fixes et ses investissements sur un volume d'affaires plus important. Chacun gagnera un avantage comparatif qui résultera de la spécialisation induite par le marché, au lieu d'en « hériter ».

C'est cette idée qui est aujourd'hui au cœur des « nouvelles théories du commerce international 4 ». En raison des « économies d'échelle », une entreprise installée sur un territoire gagne toujours à étendre sa zone d'influence au-delà de ses frontières naturelles. Le boulanger du village A essaiera de réaliser des économies d'échelle en vendant son pain aux villages B et C alentour. Qu'advient-il des boulangers des villages B et C? Certains vont disparaître. Si le boulanger A est plus agressif, il prendra des parts de marché qui lui permettront de mieux amortir encore ses coûts. Mais si, pour réaliser à plein des économies d'échelle, le boulanger A ne vend que des baguettes, les boulangers B ou C peuvent essayer de vendre d'autres types de pain: du Poilâne, pour l'un, du pain brioché pour l'autre. C'est la diversité de l'offre qui alimentera le commerce entre pays proches.





LA MONDIALISATION IMAGINAIRE


Telle est pour l'essentiel la nature du commerce aujourd'hui. Il porte sur des produits proches, naît de l'échange entre pays voisins, dont les consommateurs ont des goûts qui se rejoignent. La mondialisation à «l'ancienne », entendue au sens du XIXe siècle d'un commerce au long cours entre pays dissemblables, a crû beaucoup moins vite que la mondialisation de «proximité ». Une fois éliminé le commerce avec les autres pays européens, la France échange moins de 10 % de son PIB avec le reste du monde, ce qui inclut les Etats-Unis ou le Japon... L'économiste Jeffrey Frankel a proposé à cet égard un calcul simple5. L'économie américaine représente environ un quart de l'économie mondiale (le même calcul s'appliquerait à l'Europe dans son ensemble). Si elle était parfaitement intégrée au monde, au sens trivial où ses achats et ses ventes seraient totalement indifférents à l'origine ou à la destination de son partenaire commercial, elle achèterait ou vendrait trois quarts de ses biens à l'étranger. Or les achats et les ventes ne correspondent qu'à 12 % de son PIB. En faisant le ratio entre le chiffre théorique et le chiffre réel, on obtient un facteur de 1 à 6. La réalité est six fois plus petite que la fiction d'un monde parfaitement intégré. Paraphrasant Robert Solow, on pourrait dire que l'on voit la mondialisation partout, sauf dans les statistiques. On «voit» des McDonald's au coin de chaque rue, des films américains dans tous les cinémas, des Coca-Cola dans toutes les cafétérias, mais pas les milliers de cafés où l'on prend un sandwich jambon-beurre, ni les bouteilles d'Evian ou de Badoit, PPDA ou Gérard Depardieu; on ne voit pas que dans la presse régionale la big news reste l'élection du conseil municipal... Pour nous, pays riches, la mondialisation est en grande partie imaginaire, elle est peut-être « notre» imaginaire.

1 Dans la moyenne des pays de l'OCDE, elle passe de 12,5 % en 1960 à 20 % en 2000.

2 Exportations mondiales de marchandises (en % du PIB)

3 Tout au long des années d'après-guerre, la part du tiers-monde dans les exportations d'Europe occidentale s'est effondrée, passant de 28 % en 1955 à 14 % en 1972. La disproportion est frappante entre le Nord et le Sud : les exportations des pays riches vers les pays pauvres ne représentent que 2 % de leur PIB. Les exportations des pays pauvres vers les pays riches représentent un pourcentage 5 fois plus important.

4 Les deux principaux auteurs sont Elhanan Helpman et Paul Krugman ; voir leur Market Stucture and Foreign Trade, Cambridge, MIT Press, 1985.

5 Jeffrey Frankel, « Globalization and the Economy » in Governance in a Globalizing World, edité par Nye et Donahue, Washington, Brookings Institution, 2002.





L'économie post-industrielle

On ne comprend pas pourquoi la mondialisation est à ce point présente dans les esprits alors qu'elle est si faible dans les statistiques si l'on ne saisit pas qu'elle est en fait concomitante d'une transformation essentielle : le passage d'une économie industrielle à une économie post-industrielle. Un chiffre illustrera le contraste étonnant entre les chiffres du commerce mondial et la composition de l'emploi. Le commerce porte à 80 % sur des produits industriels ou agricoles et à 20 % seulement sur les services. La réalité de l'emploi dans les pays riches est rigoureusement inverse. L'emploi industriel et agricole représente en effet moins de 20% de l'emploi total; les services presque 80 %. Le commerce international porte sur la portion désormais congrue de l'emploi1. On tient ici le seul parallélisme réel qu'on puisse établir entre la mondialisation d'hier et celle d'aujourd'hui2. Au XIXe siècle, la mondialisation a hâté, davantage qu'elle n'a créé, le passage d'une société agraire à une société industrielle. Aujourd'hui, la mondialisation accompagne pareillement le basculement d'une société industrielle vers un âge post-industriel.

Rien n'est plus lourd d'ambiguïté que cette notion d'économie post-industrielle. On doit à Jean Fourastié d'avoir souligné, très tôt, l'importance des services. Aucune nation « industrielle », à une exception près, n'a jamais été principalement industrielle. Les Etats-Unis et la France en donnent une bonne illustration. Au début du XXe siècle, les deux pays comptaient une majorité d'agriculteurs, l'autre moitié se répartissant à parts égales entre ouvriers d'usine et employés des services. Au moment où l'industrie est à son apogée, dans les années cinquante, la part des emplois industriels n'excède pas le tiers de l'emploi total. Dès 1949, la France compte déjà davantage d'employés dans les services que d'ouvriers dans les usines. Aujourd'hui, 85 % de la population américaine travaille dans les services; en France ce chiffre s'élève à 75 %. Le seul pays dans toute l'histoire du monde où la part de la population employée dans l'industrie ait frôlé les 50 % est l'Angleterre au XIXe siècle. Dès 1913, toutefois, cette part est déjà devenue minoritaire. Il peut donc paraître cocasse de parler de sociétés post-industrielles, alors même que l'emploi industriel n'y a jamais été dominant. Les activités de services sont quasiment toujours là, dès le début. Si leur importance quantitative a crû, cela signifie-t-il qu'il y ait rupture? Bon nombre de malentendus planent habituellement sur cette question.

Daniel Bell, qui en a fixé l'usage, a voulu interpréter la société post-industrielle comme une société de la connaissance. Ce terme est utile pour mettre en perspective ce qui peut apparaître comme «un troisième âge » de l'économie. Au premier âge rural où la terre est le principal facteur de production, s'est substituée l'ère industrielle où les hommes sont, dans leur force physique, le premier moteur de l'activité économique, ère que Marx définit par l'extraction de la plus-value humaine. Nous vivons aujourd'hui un troisième âge, celui où la connaissance est le principal facteur de production. Cette description a le mérite de donner à la société post-industrielle une dimension historique, qui n'est d'ailleurs pas éloignée de l'équivalent de la « fin de l'histoire », car on voit mal ce que pourrait être un quatrième âge des sociétés humaines 3.

William Baumol est un autre auteur essentiel à avoir théorisé la tertiarisation de l'économie. L'économie est constituée, selon lui, de deux secteurs. Il y a d'abord un secteur « productif » où le progrès technique, l'automatisation des tâches, permettent d'être de plus en plus économe en travail humain, la machine se substituant à l'homme. Et un secteur « stagnant» qui inclut des activités comme jouer du violon, soigner un patient ou livrer des pizzas - lesquelles devront toujours utiliser principalement du temps humain. Le secteur « stagnant » comprend, selon Baumol, les services aux particuliers, les services publics, la santé, l'éducation, les loisirs. Les emplois dans les secteurs ainsi définis occupaient un quart de la population active après guerre, plus de la moitié en 1980, et près des trois quarts aujourd'hui. Cette manière de voir les choses rejoint la théorie du «déversement» d'Alfred Sauvy. L'emploi quitte les tâches mécanisées, pour se «déverser» vers celles qui ne peuvent pas l'être, et où le travail humain reste indispensable. On est proche également de ce que Jean Fourastié appelait le «grand espoir du XXe siècle », à savoir l'avènement d'une économie où le travail dans les «services », prenant la place de l'emploi industriel, rendrait de ce fait l'économie enfin humaine.

Ces deux façons de définir l'économie post-industrielle - comme une économie de la connaissance, à la façon de Daniel Bell, ou une économie des services à la personne, selon Baumol ou Fourastié - ne sont pas antagoniques. Elles s'accordent en effet toutes les deux pour signifier la fin d'un monde où le travail de l'homme sur les objets, ce qui peut apparaître comme le propre de l'activité industrielle, est essentiel. Ce n'est pas à proprement parler notre désintérêt pour le monde des objets que désigne la société post-industrielle. Baumol note au contraire que jamais la quantité d'objets que nous manipulons n'a été aussi grande qu'aujourd'hui. Mais ce qui a désormais de la valeur, ce qui compte dans le prix d'une marchandise, n'est plus le temps qu'il faut pour la fabriquer. Ce sont les deux activités en amont et en aval que sont la conception et la prescription qui occupent désormais la place essentielle.

Au premier bout de la chaîne de valeur, il y a la production d'un bien « immatériel » : une formule chimique dans le cas d'un médicament, une chanson pour un disque, une marque ou une image pour une chaussure de sport ou un vêtement. Le médicament n'est rien pourtant sans le docteur qui le prescrit, la marque d'un article de sport compte peu sans le grand magasin où l'on va le désirer, le comparer aux autres et éventuellement l'acheter. A l'autre bout de la chaîne de valeur on trouve des activités « de face à face », F2F (face to face) comme disent E. Leamer et M. Storper, paraphrasant le B2B (business to business). Ce sont des activités qui servent de relais, de compléments, aux biens immatériels qu'elles prescrivent. Ces activités de F2F sont locales. Elles paient un lourd tribut à la rente foncière, dépendent des lieux où vivent des hommes. Elles se nichent dans les quartiers, vont de l'épicerie qui ferme à minuit au médecin qu'on veut savoir à proximité. Le terme de « mondialisation » ne se comprend bien que si l'on saisit qu'il scelle l'unité de deux termes qui semblent contradictoires : un enracinement dans le local et un déracinement planétaire.

1 L'intensité du commerce mondial est impressionnante lorsqu'on rapporte le commerce aux seuls produits industriels. Les deux tiers de leur production industrielle est exportée en France et en Angleterre, la moitié aux Etats-Unis. Au début du siècle le chiffre correspondant était de 23 % en France, de 13 % aux Etats-Unis; voir « Is Globalization Today Really Différent than Globalization a Hundred Years ago? », M. Bordo, B. Eichengreen et G. Irwin, NBER, juin 1999.

2 On se reportera aussi sur ce point à R. Baldwin et P. Martin, «Two Waves of Globalization: Superficial Similarities, Fundamental Differences », NBER, Working Paper, n° 6904, 1999.

3 L'OCDE s'est livrée à un exercice quantitatif qui éclaire la portée de cette idée, en redéfinissant les tâches exercées dans notre économie à partir d'une grille cherchant à déterminer si une profession mobilise ou non des connaissances. Elle parvient à une grille où 50 % des emplois seraient concernés.





NoLogO

Rien ne caractérise mieux la nouvelle économie-monde que l'exemple de la célèbre paire de Nike. Conçue aux Etats-Unis, fabriquée en Indonésie, commercialisée partout, la Nike est la cible désignée des No Logo, No Global... Elle a été brillamment mise en scène par le cinéaste Mike Moore pour dénoncer les sweatshops, le travail de l'enfer en Indonésie. Considérons en détaille prix d'une paire appelée «Air Pegasus ». Elle est vendue 70 dollars, à peu près autant d'euros. Première question: combien gagne celui - plus probablement celle - qui la fabrique? Réponse 2,75 dollars. On comprend à la lecture de ce chiffre la stupéfaction de ceux qui ont mis en évidence l'écart entre le prix que l'on paie cette paire de baskets à Paris ou New York et le salaire que reçoit, quelque part au Maroc ou en Indonésie, celui ou celle qui la fabrique. Quoi que l'on apprenne du reste de la structure des coûts, rien n'empêchera de faire le calcul simple: qu'est-ce que cela coûterait au consommateur final de doubler le revenu de ceux qui fabriquent les chaussures? Serait-ce si grave d'acheter 72,75 dollars au lieu de 70 dollars la même paire de chaussures?

Continuons de décliner la structure des coûts, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Pour fabriquer une chaussure, il faut non seulement du travail mais de la matière première: du cuir, du caoutchouc... Il faut également acheter des machines, louer des entrepôts, rémunérer les capitaux investis. Il faut ensuite l'exporter. En chiffres bruts, la paire de baskets coûte finalement à Nike 16 dollars. Le mystère reste, à ce stade, quasiment intact. Comment passe-t-on d'un coût de fabrication qui s'élève à 16 dollars aux 70 dollars vendus au client? La réponse vient en deux temps. Nike, tout d'abord, engage des campagnes de publicité phénoménales. Le coût de la promotion par paire de chaussures (qui inclut le salaire des stars et les campagnes de publicité proprement dites) s'élève à 4 dollars. S'y ajoutent le travail des agents de l'entreprise Nike stricto sensu (l'administration, les représentants...), ainsi que les dépenses en capital de la firme, paiement des investissements, coûts de stockage et rémunération d