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La Mer

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1

La mondialisation et ses ennemis

Language:
french
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2

La mer

Year:
2014
Language:
french
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BERNHARD KELLERMAN





La Mer

roman

Traduit de l’allemand par

Georges Sautreau





BOUHET

La Découvrance

éditions

2005





ean e-book 9782842658038





La mer

Nous avions tout ce que le cœur peut désirer. Nous avions des femmes à foison, nous avions à boire, nous avions des tempêtes qui tourbillonnaient à une vitesse de quatre-vingts nœuds. Nous n’avions besoin de rien : merci, passez votre chemin…

Dans notre île, il n’y avait ni arbres ni buissons. Elle avait l’air d’une chaîne de montagnes tombée en ruines, et tout autour, les écueils râlaient dans le ressac. Mais nuit et jour il tonnait, écoute ! C’était la mer. Il ventait ; le vent criait continuellement, et quand un humain passait sur la lande, il ondoyait comme un drapeau en loques. A toute heure du jour et de la nuit, les mouettes stridaient. L’île et la mer leur appartenaient. Parfois l’île s’abîmait littéralement sous leur déchirant bruit de limes. Quand je nageais là-bas près des récifs elles tendaient leurs têtes blanches, inquiètes ; il y en avait trois, cinq, dix, mais dès que j’approchais, il y en avait des centaines, des milliers. Elles tournoyaient en stridant, m’enveloppant comme un nuage grondant d’orage, et j’étais saisi d’une terreur mystique, tant leur nombre était grand. Et souvent encore elles crient dans mes rêves.

En route ! La grande voile fait un bruit de tonnerre et nous filons. Nos muscles sont durs et nos cœurs sont d’acier sonore…

Je ne saurais plus dire quand mon regard tomba sur Roseher pour la première fois. Je sais seulement que c’était un jour de courrier, au printemps : Roseher était l’unique fille blonde de l’île, et il est possible que ce soit justement par là qu’elle fit impression sur moi. A proprement parler elle n’était pas blonde, mais jaune, si l’on peut dire. Toutes les autres par contre étaient noires, et je les connaissais toutes.

De temps à autre, nous entreprenions une expédition : Yann « le petit capitaine », Poupoule mon chien, et moi ; et c’est dans ces explorations que je faisais leur conn; aissance. Il y avait dans l’île trois fois plus de femmes que d’hommes, car les hommes servaient sur les bateaux, et Dieu sait où ils étaient. Tant qu’elles étaient jeunes, elles étaient belles, et, vieilles, nous les évitions. Elles étaient brumes et cuites par le soleil, et le sang flambait sur leurs joues et dans leurs yeux, comme si elles sortaient d’un four incandescent. Elles avaient de fortes dents blanches et des cheveux d’un noir de jais qu’elles portaient dénoués et épars sur les épaules. Elles avaient le cœur simple, elles étaient gaies et bruyantes et elles n’hésitaient pas longtemps car elles n’avaient ni le temps ni le choix.

Yann et moi, nous nous mettions sous pression dans un quelconque petit bar ; puis Yann me regardait avec des yeux brillants et humides, et il me bourrait les côtes :

— Héhé ?

— Bon, disais-je.

Yann et moi nous nous comprenions d’une manière quasi mystérieuse.

— Mais encore un verre ! Hé, patron, encore un verre, vivement !

Nous démarrions. Et aussitôt nous partions à toute allure, comme si c’était une question de vie ou de mort. Nous n’avions pas une minute à perdre.

— Seulement, pas de façons, tu entends ? disait Yann. Elles n’attendent que ça…

— Tiens ! Disais-je, agacé de la perpétuelle tutelle de Yann. Aije fait des façons ? Sacré nom de Dieu !

— Allons, allons ! Yann riait.

Il faisait nuit, tout dormait. Les feux des phares nous poursuivaient comme de gigantesques lanternes sourdes et nous nous glissions comme des voleurs entre les masures. Souvent il fallait nous tapir derrière un mur bas pour ne pas être vus.

— Baisse-toi ! Commandait Yann. Puis Yann frappait à une fenêtre :

— Ouvre, ouvre donc ! Il frappait patiemment une heure durant, en murmurant :

— Ouvre ; c’est moi, Yann !

Enfin le verrou cliquetait et Yann se coulait dans la maison. J’attendais. Les nuages noirs roulaient par le ciel, le vent faisait claquer mon paletot, j’avais froid. Enfin Yann revenait, l’air rassasié et échauffé.

— Rien à faire aujourd’hui avec elle.

— Rien ?

— Non, nous avons choisi un mauvais jour.

— Oh ! Yann !

Et nous gouvernions dans une autre direction.

— Ouvre, ouvre donc, c’est moi, Yann ; Nous prêtions l’oreille, Poupoule grognait.

— Ouvre, ouvre donc !

Dans les masures de pêcheurs régnait une odeur douce et puissante, comme dans une étable.

— Embrasse-le, marche ! Commandait Yann. C’est mon ami — Napoléon — tu n’as jamais entendu parler de lui ?

Puis nous tenions la barre quelques lignes à l’Ouest, et nous frappions à une auberge écartée pour prendre des forces. L’hôte réveillé était frustré de son repos nocturne, mais comme nous avions une magnifique addition de un franc et que nous payions comptant, nous étions les bienvenus.

— Maintenant nous allons à Stiff, disait Yann, une demi-heure. C’est là que demeure Jeanne, mais il faut prendre garde, il faut qu’elle sorte…

Yann était insatiable.

— Crois-tu qu’elle sortira, Yann ?

Yann s’arrêtait et enfonçait sa casquette sur la nuque.

— Quand c’est moi qui frappe ? Hé ?

C’est de la sorte que je faisais connaissance avec les beautés de l’île. Je ne veux pas prétendre que nous souffrions de la disette, ce serait de l’ingratitude rien de moins.

Mais je n’avais pas encore vu Roseher.

Un mercredi je me rendis au port pour voir si le Commissionnaire entrerait sain et sauf. La mer était agitée.

Les pêcheurs se tenaient en haut des rochers qui dominaient la baie comme des tours, et sans un mouvement, ils regardaient le Commissionnaire ; parfois seulement ils crachaient, mais sans bouger. Ils avaient l’air fripés et déchiquetés, desséchés par le soleil, les yeux rodés par le vent. Beaucoup semblaient sortir de l’eau, les cheveux clairsemés collés aux tempes, les bourgerons pendant aux épaules. Près d’eux se tenait Joël, le marchand et le « Roi de l’île », en veston de cuir noir, la longue-vue aux yeux. Son visage rouge-cire-à-cacheter respirait l’aisance, il portait toute sa barbe, une barbe noire qui crépitait de santé.

— Oh la la ! cria-t-il.

Et il secoua la tête d’un air soucieux, car le Commissionnaire lui appartenait. Dans le lointain, — quelques loques de toile au bout de ses vergues — le cutter pataugeait dans la houle mugissante, enseveli sous les paquets de mer. Parfois il s’enfonçait jusqu’à la pointe du mât — adieu ! — non, il émergeait de nouveau. Derrière lui la pluie noirâtre tombait obliquement. Soudain tous les pêcheurs retinrent leur souffle, — si maintenant une voile craquait, ou si le vent cessait une seule minute ! De nouveau ils crachèrent : tout danger était écarté. Dans les niches des roches, les femmes des pêcheurs étaient accroupies par petites troupes, comme des poules que le vent a soufflées dans un coin. Sur elles tout flottait : les chevelures noires dénouées, les rubans des coiffes blanches, les jupes. La brune Jeannette était assise parmi elles, et elle leva les yeux vers moi en souriant. Je me tenais près des pêcheurs, immobile comme eux, et par moments seulement je retirais ma pipe de ma bouche et je crachais, à la manière américaine, entre les dents : j’avais atteint la perfection dans ce genre d’exercice.

Le Commissionnaire amena ses voiles et, avec un bruit de ferraille, il jeta son ancre rongée. Un petit nuage de rouille s’éleva, dont l’odeur parvint jusqu’à moi. Aussitôt, à l’accoutumée, on vit sortir du port ce petit bateau qui se mouvait à la façon d’un têtard, car on le manœuvrait avec une seule rame en poupe. Une demidouzaine de paquets ondoyants (des êtres humains), des ballots, une bande de petits cochons, tout cela fut jeté dans le bateau avec la hâte propre aux gens de mer une fois au travail. En un clin d’œil le canot fut plein à couler.

Les porcs criaient à tue-tête, et dans les niches des rochers, les femmes gloussaient de rire. Mais soudain elles se mirent à appeler. Elles faisaient le moulinet avec leurs bras en criant :

— Roseher ! Roseher !

A la proue du petit bateau dansant sur les vagues se tenait une jeune fille avec des cheveux de cuivre jaune flottant au vent.

Je ne l’avais encore jamais vue. Elle avait des cheveux jaunes ! Et son attitude était si calme !

Les porcs hurlants furent jetés à terre, les ballots, le sac postal, et toute une montagne de grosses miches avec une croûte gris-crasse. Les porcs les piétinèrent, la vague jaune les lécha et en teignit quelques-unes en brun avant que Joël ait pu les garer.

— Attrape, attrape ! criait-il.

Et un galopin à la culotte dépenaillée, le protégé de Joël, sauta au beau milieu de la montagne de pains.

Roseher débarqua adroitement du canot entre deux vagues et grimpa vivement le sentier dans un claquement de sabots. Plus elle approchait, plus ses cheveux devenaient jaunes. Elle était petite et mince, une jeune fille de seize ans ; elle portait une coiffe blanche, un fichu sur les épaules, et elle était vêtue de noir comme toutes les femmes de l’île.

Nous nous tournâmes vers elle. Les pêcheurs le firent sans bouger les pieds, leurs sabots étaient cloués au sol. Kedril retira sa chique de sa bouche et la mit dans sa casquette, sur sa tête.

— Voilà Roseher de retour ! dit-il.

Les autres ne dirent mot. Ils faisaient gicler le jus de tabac entre leurs dents et hochaient la tête avec une affabilité d’enfants. On le voyait bien qu’elle était là.

A ce moment Roseher nous regarda. Ses cheveux jaunes flottaient autour de son petit visage puéril et elle les écarta de la main. Les femmes lui crièrent quelque chose en riant, et elle me considéra de la tête aux pieds avec curiosité. Je retirai ma pipe de ma bouche, mais sans changer de mine. Alors le regard de Roseher revint encore à moi et s’attacha sur ma main où je portais une bague insignifiante. Puis elle me lança droit dans les yeux un regard rapide. Mais qu’était-ce donc que ce regard ?

Les femmes eurent un large rire, caquetèrent et partirent avec Roseher. En un clin d’œil le vent les avait soufflées derrière le coin. Mais avant de disparaître Roseher regarda encore une fois en arrière.

En bas dans la baie, le Commissionnaire se balançait, abandonné ; un matelot en chemise rouge grimpa sur le pont. Le facteur et receveur des Postes se mit au travail. Armé jusqu’aux dents, il se jeta en pleine mêlée. Il portait de hautes bottes de cavalerie et brandissait à la main un ridicule petit panier avec les lettres. Son service était meurtrier. Où qu’il arrivât, il lui fallait boire un petit verre. Mais le soir, il revenait toujours victorieux, baigné de sueur et soufflant comme un hippopotame, s’effondrer dans le bar de Chikel sous l’énorme fardeau de sa responsabilité, de son importance, et d’un service infernal pour lequel il avait rassemblé des forces huit jours durant.

La charrette au bidet blanc vint enlever les sacs et les ballots. Ce bidet, en marche ou à l’arrêt, vivait dans une sorte de constante génuflexion, il avait une bordure rouge autour des yeux et des naseaux, et il était presque complètement glabre. Il s’endormit instantanément et le galopin lui chatouilla l’intérieur des naseaux avec un brin de paille sans le moindre succès.

La charrette partit… le calme était rétabli dans l’île pour toute une semaine.

J’achetai au village pour deux sous de poisson et je retournai à la « Villa des Tempêtes ».

« As-tu vu qu’elle a regardé ta bague ? Me dis-je à moi-même. Elles sont bien toutes les mêmes à travers le monde entier. Comme elle a les cheveux jaunes, oho, ce n’est presque pas permis, hein, Poupoule ? »

Soudain son regard me revint à l’esprit. Singulier. C’était un — comment dirai-je ? — c’était un regard comme en ont les fous.





II

Le chemin passait tout en haut des rochers dans lesquels la mer pompait et raclait sans arrêt.

Jour et nuit elle était au travail. Elle trouvait une fissure et commençait à percer un tunnel. Il fallait qu’il soit fini dans mille ans, et elle se mettait courageusement à l’œuvre. Quelques pas plus loin elle martelait dans une grotte et burinait dans une faille. Dans mille ans la faille devait rejoindre le tunnel. Alors, pendant les grandes tempêtes, elle lancerait en l’air des pics et des pointerolles pour creuser une galerie. Et mille autres années plus tard le plafond était si mince qu’il s’écroulerait sous les averses, et un rocher se dressait, dégagé et tranchant comme une faux. Et la mer se cherchait une nouvelle tâche. Elle avait le temps.

Plus on approchait de la « Villa des Tempêtes », plus la mer devenait bruyante. Car de ce côté c’était le large, l’Océan, et le grand courant se brisait sur les écueils. Sans arrêt les colonnes d’écume montaient à l’assaut des récifs. Parfois, un grondement, comme si une énorme masse de rochers croulait dans la mer : une grosse lame. Je ne m’arrêtais plus, mais souvent encore l’effroi me pénétrait le cœur.

Lourdes comme du plomb, des gouttes détachées tombaient du ciel. Bas et pesants, les nuages se traînaient sur la mer sombre, comme une fumée noire, et la nuit vint vite. Nos deux phares se mirent au travail. Au nord, Stiff. Telle une lune effroyable pompant les ténèbres, il palpitait, surgi derrière la lande noire. Deux fois blanc et une fois rouge. Mais au sud, très haut dans le ciel, un soleil fantomal commença de tourner comme en démence avec ses quatre faisceaux de rayons blafards. C’était Creach. Il dardait ses gerbes de lumière dans la nuit à trente milles de distance. C’étaient de brusques coups d’éclairs doubles. Ils volaient sur la lande noire, les pignons blancs des masures, couraient comme un serpent étincelant le long des rochers de l’autre côté de la baie, attouchaient un récif, une vague, la frange d’un nuage, une voile… disparus, la nuit, le noir… et déjà ils vous éblouissaient de nouveau. Avec la nuit, alors que se taisaient les bruits du jour et que l’ouïe s’aiguise, la mer tonnait d’autant plus fort, et on en arrivait à se figurer vivre dans un orage perpétuel.

Creach illuminait mon chemin. Tous les rochers qui ressemblaient à des crânes d’éléphants polis par l’usure et à des squelettes d’animaux préhistoriques, reprenaient figure et s’emplissaient de vie quand le coup de lumière les balayait. Au milieu d’eux se dressait un moine blême, émacié, qui levait le bras et prêchait les squelettes : « Il n’est pas encore trop tard, ô sauriens ! » Chaque nuit il était là qui prêchait ; le jour, il n’était rien qu’un bloc de roche ordinaire. Moi aussi, il me prêchait, quand je passais devant lui : « Ce qui est vrai pour les sauriens, est vrai pour toi aussi ! » Et il se tournait vers moi, le bras levé : « Il n’est pas encore trop tard, païen ! » La « Villa des Tempêtes » elle-même avait l’air d’un crâne blanchi dont le nez rongé était ma seule entrée.

C’était autrefois une maison de veilleur, mais elle appartenait maintenant à Joël, le marchand, collectionneur de vieilles bicoques qu’il décorait de noms pompeux : « Villa des Tempêtes », « Sanssouci », « Louis XVI ».

Je déballai mes poissons, les écaillai, et les fis griller sur un petit feu dans un papier largement enduit de beurre. Du foie, je fis une sauce avec du beurre, du sel et du vinaigre. Et puis nous avions encore quelques petites pommes de terre. Princier !

Les appartements de la « Villa des Tempêtes » consistaient en une seule et unique petite pièce dont la moitié était prise par une informe cheminée, noire de suie, qui aurait presque pu m’engloutir. J’aimais à m’asseoir là-devant et à regarder le feu.

Les poissons grésillaient et dehors vacarmait la mer. J’avais l’ouïe fine et aiguisée et je distinguais individuellement chaque lame. Avide et sauvage, le courant se ruait contre les écueils ; dans le lointain, j’entendais gronder à intervalles réguliers, comme si des tuyaux de bronze roulaient à la côte. C’était le jusant dans la baie. Et à travers ce bruit, je percevais un lointain crépitement de feu de salve. C’était la mer à Creach. Elle avait broyé les rochers en débris et chaque lame montante et descendante roulait ces boulets de cent kilos. Mais ces éclatements et ces craquements et ces cris, qu’était-ce donc ? Non, je n’ouvrais plus la porte. Je ne voyais plus de noires carcasses de vaisseaux émerger et disparaître, je n’entendais plus crier des gens qui se noient. C’étaient les sombres écueils qui dansaient làbas, et je savais aussi d’où venaient les cris. C’était l’eau qui criait, le vent. Les pierres criaient.

Un heurt à la porte. Je ne me retournais pas. Qui pourrait venir ? Le vent pleurait à la lucarne, il pleurait d’une douleur qui n’a rien de banal, d’une douleur de choix capable de briser le cœur d’un saint. Puis il riait d’un petit rire insensé… et il était parti.

J’étais assis devant mon petit feu et je fumais ma pipe. « Hé, Poupoule, vieux camarade ! » dis-je en lui grattant la tête. Qu’était-il arrivé ? Rien. Mais il y avait dans l’air comme une odeur d’aventures.

Ce farfadet jaune, qui avait surgi de la mer aujourd’hui ! Je me préparais. Prends garde à toi, Yann !…





III

Dès le lendemain je partis à la découverte pour débusquer Roseher. Mais je ne la trouvai pas. Bah, elle pouvait parbleu bien rester où elle voulait, je n’en étais pas réduit à elle. Et le surlendemain je l’avais oubliée.

Les mouettes criaient et les hirondelles de mer passaient à tire d’aile, tintinnabulant et glougloutant. Il ventait. Le ressac tonnait. Nous partions à la pêche. Nous partions pêcher le homard et la langouste, notre bateau était rempli de casiers. Kedril, le pilote n° 1, recevait une dépêche, et nous filions entre les rapides lames noires comme un vaisseau-fantôme. Nous braillions comme des démons pour dominer le tumulte de la mer. Commandement et répétitions du commandement. Je servais la voile de misaine et j’avais à cœur de venir à bout du vent. J’arc-boutais mes pieds sur les membrures de la barque et souvent j’étais suspendu horizontalement au-dessus du bateau pour tendre la voile. J’avais les mains écorchées, les yeux enflammés par l’eau salée et le vent, les cheveux collés au visage. Nous croisions huit heures durant entre les montagnes d’eau, jusqu’à ce que le feu trouble de notre vapeur clignotât dans l’obscurité, et huit heures durant le vent nous égrenait ses trilles dans l’oreille comme une stridente petite flûte. Le pilote grimpait le long de la noire paroi de fer et disparaissait dans les hauteurs. Une fois en haut seulement son visage rougi par l’alcool et sa joue enflée, — c’était là qu’il conservait son tabac — émergeaient de nouveau dans la lumière des lampes. Adieu, pilote ! Le compagnon et moi, nous appuyions de toutes nos forces les gaffes contre le vapeur pour ne pas nous y écraser, et le monstre de fer s’éloignait. Alors nous filions dans la nuit, refaisant tous ces milles pour rentrer. Les paquets de mer crépitaient sur nos vêtements huilés. Nous avions les yeux tendus sur la route noire devant nous, guettant l’écume. Car où il y avait de l’écume il y avait des récifs. Mais par temps de brume, nous nous penchions par-dessus le bordage, le nez froncé, reniflant des tonnes entières d’air pour flairer les récifs.

Nous buvions. Oh ! Comme nous buvions effroyablement. La bouteille à la main, nous titubions le long des murailles et nous buvions, parce que nous étions altérés. Tout ce sel, il fallait bien le faire descendre. Les pêcheurs braillaient par la fenêtre. La mer avait ensauvagé leurs cœurs et qu’y pouvaient-ils faire ?

— Gueule aussi ! criait Yann.

Et je gueulais pareillement par la fenêtre. Cela nous donnait de l’agrément…

Mais durant des jours nous demeurions solitaires là-bas avec le vent et les mouettes, Poupoule et moi.

Devant ma maison, il y avait une pierre, grande et plate comme une table. Elle était grise dans le soleil, mais par temps trouble elle prenait une teinte foncée. C’est sur cette pierre que je m’asseyais pour regarder la mer.

Les nuages couraient dans le ciel et leurs ombres flottaient sur la mer comme des îles sombres. Le vent soufflait, tranchant l’eau d’un vert laiteux, sans discontinuer, et la mer était une armée de vagues aiguës ; l’horizon fumait. Le vent hurlait et cornait, et la mer était tigrée de larges bandes d’écume courroucées qui s’enfuyaient : tonnerre et éclairs.

L’heure passait et la mer était différente.

L’espace m’éblouissait. Je me levais comme si je voulais dire quelque chose, des mots énormes flottaient sur mes lèvres, des blocs de mots, mais leur sens m’était étranger, et je ne disais rien. Je me rasseyais. Le vent soufflait et attisait mon cœur, l’embrasant jusqu’en son tréfonds ancestral. Et je restais assis au milieu de l’étendue et du vide et des choses inconnues qui sont dans l’air. Je restais ainsi du matin au soir et alors je comprenais ce que mon cœur voulait me dire. Oui ! Je regardais en haut. Dieu s’était absenté, il avait provisoirement laissé la terre toute seule, du moment qu’elle était sortie de nourrice, mais les anciens Dieux vivaient encore, eux à qui je sacrifiais quand je venais par les montagnes, la hache de pierre à l’épaule. Entends-tu ? Quel grondement là-haut ! Les anciens Dieux étaient en route là-haut.

Mille kilomètres carrés d’eau, mille kilomètres cubes d’air, tout cela m’appartenait. Non, Ceux d’en haut ne devaient pas s’imaginer qu’ils avaient affaire à un gaillard ingrat et mesquin. J’allais voler la moitié d’une clôture de jardin et j’allumais un feu au milieu des rochers. J’y jetais des poissons que j’avais pris de ma propre main ; avec leurs yeux et leurs entrailles je les jetais dans le feu, et la fumée noircissait mon visage. Ils le verraient, s’ils passaient là-haut à travers l’éther !

Et jour après jour je restais assis sur la pierre devant ma maison.

Là-bas passaient les vapeurs.

Je distinguais le moindre nuage de fumée sous les nuées traînantes ; et même un mât qui cheminait à l’horizon, fin comme une aiguille, ne pouvait échapper à mes yeux. Le nuage de fumée grandissait, une tour grise et fumante se dressait sur la ligne de l’horizon. La tour s’arrondissait, il lui poussait des mâts, des cheminées, des ponts. Les mouettes s’élançaient des récifs et filaient en stridant. Et le vapeur approchait, luttant contre le flot. Sa proue s’enfonçait et disparaissait, longtemps, comme s’il sombrait. Puis la proue se dressait en l’air et la poupe s’enfonçait. Et de nouveau la proue s’inclinait. Et il passait. Les colonnes d’écume montaient verticalement jusqu’en haut de l’éperon, les paquets de mer balayaient le pont. Quand le temps était brumeux, il m’arrivait de perdre le vapeur de vue et j’étais obligé de le chercher plusieurs minutes avant de le retrouver. Dans la tempête ils apparaissaient comme des fantômes désespérés qui se battaient avec la mer. Ils avaient l’air glabres, comme rasés par l’orage. Ils émergeaient et disparaissaient, fumaient, ballottaient, plongeaient, et souvent cela durait une heure avant qu’ils eussent passé le grand courant.

Ils se dirigeaient vers le sud et le sud-ouest. De ma pierre je voyais jusqu’aux villes brûlantes et grouillantes de l’Asie, jusqu’à l’Afrique du Sud, jusqu’au Mexique, jusqu’à l’Amérique du Sud, et parfois jusque-là où les îles couvertes de palmiers sommeillent dans une mer de velours bleu, et les singes grimpaient dans nos cordages aussitôt que nous accostions.

Je guettais le large. Le vent tiraillait mes cheveux, des étincelles s’envolaient de ma pipe et filaient horizontalement sur la lande. Perchée sur un rocher, une mouette aux plumes hérissées guettait le large comme moi.

Poupoule était blotti près de moi et son nez se fronçait à toutes les odeurs qu’envoyait la mer. C’était un chien de navire, en retraite, un grand caniche noir à longs poils, et un vrai diable, et il avait parcouru toutes les mers. Je l’avais échangé là-bas à la côte, contre une bouteille d’eau-de-vie. De temps à autre il faisait une petite excursion, le museau à terre, à la recherche de colimaçons cachés. Il trottinait de-ci de-là et descendait à la mer. Il courait sur trois pattes, ce qui, sans aucun doute, augmentait son plaisir. Il bondissait en avant, puis en arrière, la gueule en biais, et happait la vague. Puis il revenait s’asseoir tranquillement près de moi.

Un trois-mâts se dressait sur la mer. Les yeux jaunes de Poupoule étincelaient vers moi à travers ses touffes de poils grisonnants.

— Oui, Poupoule, je le vois bien.

Mais Poupoule voulait savoir si c’était son bateau.

— Oui, c’est le tien ! Alors Poupoule poussait un hurlement bref et ardent. Je tapotais sa fourrure.

— Viens !

Nous partions. Nous cherchions une plume de mouette pour ma pipe en rôdant parmi les rochers.

— Dieu veuille, Poupoule, que nous trouvions une plume convenable !

La vague clapotait. Je la regardais et lui disais :

— Et toi, que veux-tu donc ?

Parfois je parlais aux grains de sable qui roulaient sur la lande ; car je ne pouvais pas toujours m’entretenir uniquement avec Poupoule. Je parlais aussi aux moutons noirs attachés de place en place à des piquets et qui attendaient qu’un brin d’herbe poussât. Je les saluais et leur exposais mon point de vue.

— Que messieurs vos pères fussent des moutons, avec votre permission, disais-je, cela n’a rien de honteux ! Non, là-dessus nous sommes parfaitement d’accord. Mais que vos descendants ne doivent encore être que des moutons dans des millions d’années, voilà qui vous rend méprisables.

Vous vous êtes fourvoyés dans une impasse, votre situation m’inspire de la pitié. Je vous demande pardon, Messieurs !

Je les saluais et m’en allais. Les moutons me suivaient du regard, grelottants de froid.

Nous avions trouvé la plume et nous retournions à la maison. Ecoute ! Tout autour, le bruit de moulin de mille chutes d’eau… Le grand poumon respirait. La mouette était en campagne, l’hirondelle de mer tintinnabulait.

Trii !… Trii !…

Deu-hi ! Deu-hi ! Goullougoullougoullou… deu-hi !

Le vent balayait la lande, et force m’était, de me cramponner aux pierres.

Mais quand le soleil brillait et que j’étais de bonne humeur, je m’asseyais dans les rochers et je tirais de ma poche ma petite flûte. Je l’avais achetée chez Joël, pour me faire passer le temps ; elle coûtait dix sous, mais elle possédait un son merveilleux. Oh, je ne jouais pas pour vous, ne craignez rien, je jouais pour la petite vague à mes pieds, pour les poissons dans la mer, pour le vapeur dans le lointain, pour Poupoule et pour moi.

Ah ! Quel son magnifique ! Merveilleusement clair, l’écho de la flûte se répercutait dans les rochers. Poupoule dressait les oreilles et me regardait, plein d’admiration.





IV

Pas le moindre événement. La mer cheminait. Dehors se fit entendre un piétinement, je me levai, le cœur battant. Ecoute, Poupoule ! Quel est ce piétinement ? Est-ce qu’on marche dehors ?

— Eh ! Attends donc, noir démon, où vas-tu ? Comme tes cheveux brillent ! Comment t’appelles-tu… Yvonne ? Je voudrais baiser ta nuque brune, Yvonne, à l’endroit où le souffle du vent sépare tes cheveux. Comme ça, tu vois, n’aie pas peur… Arrière, Poupoule ! Hahahaa, tu vois pourtant bien que ce n’est pas un mouton !

De nouveau il se passa plusieurs jours avant qu’un être humain se montrât par là. Je vidais ma pipe. Toc… toc… Le bruit résonna sur la lande. Alors un homme émergea de la lande et mit le cap sur ma maison. C’était Kedril qui venait m’inviter à sa noce.

— Alors, tu te maries, mon vieux ?

— Oui. Je bois trop. Viendras-tu ?

— Si je ne viens pas, c’est que personne ne viendra, pilote !

— Tu peux peut-être apporter ta flûte ? (Ma petite flûte était célèbre dans toute l’île.)

— Certainement, mon cher !

A cette noce je revis la jeune fille aux cheveux jaunes.

Pour ne rien perdre de la fête, j’étais sur les lieux dès le petit matin. Il y avait encore de la rosée sur les chaumes.

J’étais rasé de frais, mon col, encore blanchi en Europe (le dernier) étincelait au soleil. A la main je portais deux bagues, et à mon guet une mince chaîne d’argent que depuis cinq années déjà je traînais dans la poche de mon pantalon. Dieu sait pourquoi. Au milieu de ces pêcheurs j’avais un air de distinction suprême et je fis sensation.

A l’église, les femmes en coiffe blanche étaient agenouillées à gauche, et les hommes à droite. La chevelure blonde de Roseher tranchait sur toutes ces crinières noires comme un louis d’or nouvellement frappé parmi de vieilles monnaies de bronze. Chaque fois qu’elle faisait le signe de la croix, ses lèvres remuaient ; elle ne regardait ni à droite ni à gauche. Le prêtre caquetait comme une poule qui a subi une grande injustice et ne peut pas retrouver l’équilibre de son âme. Il tonnait contre l’ivrognerie. Sans doute, c’était lui qui naviguait sur mer dans le vent et la pluie, et vivait toute l’année de poisson séché et de tabac à chiquer, tandis que les pêcheurs restaient assis dans un fauteuil rembourré et se réchauffaient à l’amitié des Saints. Nous fûmes lentement grillés au feu du Purgatoire, puis un léger zéphir de béatitude passa sur nous, et le sermon était fini. Tous étaient empoignés. Kedril, le marié, qui était ivre dès sept heures du matin, prêtait l’oreille en tirant un bout de langue et l’alcool pur sourdait de ses yeux enflammés. Sa fiancée était à genoux, le dos gras et voûté, la tête penchée, comme prête pour l’exécution.

Pendant ce temps, Poupoule s’amusait royalement avec le perroquet vert de Joël qui faisait sa promenade matinale sur la place de l’église. Je les entendais tous deux qui se disputaient. Au rire éclatant et railleur du perroquet, Poupoule répondait chaque fois par un jappement de fureur.

Après la bénédiction nuptiale, tout le monde s’embrassa. Un homme fit la ronde avec une bouteille et chacun reçut une gorgée de vin consacré et un morceau de pain bénit. La petite place de l’église grouillait de coiffes blanches ; on eût dit qu’on venait de distribuer l’édition spéciale d’un journal.

Roseher se tenait non loin de moi, et de temps en temps elle tournait la tête vers moi. Au premier regard elle avait découvert que je m’étais paré aujourd’hui de tous mes joyaux. Deux vieux pêcheurs s’approchèrent d’elle, ôtèrent leurs bérets de leurs crânes chauves et, courbant les genoux, ils frottèrent contre ses joues leurs visages hirsutes. Roseher me sourit quand les pêcheurs l’embrassèrent.

Maintenant c’était mon tour. J’ôtai ma casquette et m’approchai de Roseher. Elle me regarda avec des yeux pleins d’un étonnement extrême. Ses yeux étaient gris-vert avec des étoiles jaunes au milieu. Ils avaient un tout autre aspect que la dernière fois. Comment avaisje donc pu penser que ces yeux avaient une expression de folie ? Ils me paraissaient seulement vieux. Ses lèvres gercées, d’un rouge intense, restaient ouvertes, pleines d’étonnement. Puis elle partit d’un éclat de rire enfantin. Elle serrait ses mains entre ses genoux et se secouait comme un barbet jaune cuivre qui sort de l’eau.

Tous furent gagnés par sa gaieté contagieuse, même moi ; je ris pour cacher ma défaite.

— Tu n’es pas un pêcheur ! dit-elle dans le français chantant des Bretonnes.

— D’où sais-tu cela ? Attends, attends, si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain !

De nouveau tout le monde rit.

Là-dessus les invités se rendirent au Grand Hôtel, et les non invités y allèrent aussi.

Le Grand Hôtel était une misérable masure jaune qui se trouvait à l’écart du village, à pic sur la baie, et ne pouvait pas se décider à choisir de quel côté tomber. Devant la petite porte gauchie, deux perroquets étaient perchés sur des boîtes à sardines. Sans le moindre signe d’émotion ils se tenaient tantôt sur la patte droite, tantôt sur la gauche, roulant leurs paupières cornées, grinçant du bec, et de temps en temps ils riaient et criaient d’un ton déchirant : voleur, canaille, feignant !

Au Grand Hôtel régnait Mme Chikel, une femme solide — à la bonne heure — au verbe haut, toujours aimable, toujours accueillante, et avec des mains comme des ancres. Dans son ombre, M. Chikel traînait son existence misérable, tel un champignon à l’ombre d’un chêne. Au physique aussi, avec le chapeau de planteur à larges bords qu’il s’était adjoint, avec ses éternels pansements à la tête, aux bras et aux jambes, il rappelait un champignon.

Parfois M. Chikel recevait un coup de bouteille sur le crâne, parfois aussi une simple série des plus ravissantes mornifles. Souvent aussi il était obligé, pour raison de santé, de passer la nuit à la belle étoile. Au clair de lune il apparaissait dans la porte et dégringolait l’escalier comme un ballot. La porte claquait dans la serrure, le verrou grinçait. Attention ! Par la fenêtre volaient des marteaux, des bouteilles, et Chikel était forcé de se retirer dans les rochers, dans une sorte de fort, et il dormait là.

M. Chikel avait une âme de chien. Souriez-lui, que fait-il ? Il tremble de la patte et sourit de retour. Si votre sourire est quelque peu railleur ou amer, il vous sourira railleusement ou amèrement. Froncez les sourcils et transpercez-le de vos regards comme si vous vouliez le tuer… il imitera tous vos gestes. Il était condamné à refléter l’état d’âme d’autrui, et l’on pouvait lui faire grimper et dévaler la gamme des sentiments jusqu’à ce que la sueur lui giclât par tous les pores.

Mme Chikel lui était tellement supérieure en force qu’il devait combattre par la ruse. Il aimait à se défendre avec des objets pointus, aiguilles ou tessons, qu’il mettait dans le lit ; il ne se gênait pas non plus pour verser un peu de pétrole dans la paillasse et laisser tomber une allumette à côté. Dès que Mme Chikel remarquait par exemple qu’un clou avait traversé la semelle de son sabot, ou quelque chose dans ce genre-là, elle frappait sans pitié sur le champignon.

C’est dans cet établissement, le premier de l’île, qu’eut lieu la noce de Kedril.

Les femmes des invités avaient apporté leurs propres couverts et leurs assiettes — car l’établissement n’en pouvait fournir autant — et le festin commença. Un spectre marin tout ébouriffé se leva et parla. Il parlait breton. C’étaient des noms, des noms, une kyrielle sans fin. De temps à autre quelqu’un faisait le signe de la croix et Roseher tressaillait soudain, penchait la tête et remuait les lèvres. Puis elle levait les yeux, un peu pâle et apeurée, tout en essayant de sourire. C’étaient les noms de tous ceux qui étaient partis sur la mer et qui n’étaient pas revenus… On servit les mets et les boissons. Il y avait du poisson, du mouton et un gâteau préparé, suivant une antique recette, avec du sang de porc, de la farine et des pruneaux. Au début ce fut guindé, à la paysanne, puis l’amusement commença. Et ce qui le déchaîna, ce fut un doute général émis sur la fidélité de l’épousée de Kedril. Kedril s’étranglait de rire.

Après le festin, on dansa sur la lande.

Boumba… boumba…, tous formaient un cercle et tapaient du pied avec leurs sabots, comme s’ils montaient un escalier et ils chantaient : Boumba… boumba. Cela dura un temps infini. Mais tout à coup une voix stridente de jeune fille commença à chanter et tout le cercle se mit en mouvement.

C’était Roseher qui chantait. Elle chantait avec une voix de fausset si haute et si stridente que même un grillon en eût été étonné. Elle chantait la chanson de noces bretonne :

« Donne-moi donc, donne-moi donc ton petit cœur, mon amour.

Donne-moi donc, donne-moi donc ton petit cœur tendre… »



En chantant elle dodelinait de la tête et regardait le ciel. Ses cheveux flottaient et la ronde tournait. Les sabots claquetaient, les fichus volaient et les longs cheveux des femmes et les rubans des coiffes blanches. Sur une moitié de la ronde tout flottait vers le centre, sur l’autre vers l’extérieur. Les pêcheurs, avec leurs têtes de noyés et leurs yeux clignotants, trottinaient gauchement, les femmes, avec leurs peaux tannées d’Indiennes, riaient en montrant leurs dents blanches tandis que les jupes se relevaient sur les épais bas blancs. Autour de la ronde se tenaient les enfants, vêtus de couleurs criardes comme des poupées, avec leurs têtes d’étourneaux, des joues rouges et des yeux étonnés et rayonnants.

Tout au fond, en dessous, grondait la mer. La marée montait et le ressac tonnait. Les mouettes stridaient et volaient au-dessus de la ronde, le vent soufflait. C’était Pété, le soleil brillait, mais l’île avait l’air d’un désert désolé hérissé de rochers ; Dans le lointain, sur une bande de mer d’un bleu profond, deux vapeurs glissaient vers le sud ; là-bas passait la route sur laquelle cheminait le Temps.

« Donne-moi donc, donne-moi donc ton petit cœur,

mon amour »



Je suivais la tête blonde de Roseher ; elle tournait en rond comme une cloche étincelante qui tintait. Elle chantait d’une manière touchante…

Près de moi se tenait Yann, « le petit capitaine », car nous étions toujours ensemble. Aujourd’hui la tête de chardon de Yann n’était pas seulement lavée, mais récurée comme un pont de navire. On voyait encore distinctement chaque coup de brosse. Ses yeux bleuclair d’enfant étaient nettoyés comme des fanaux. Il portait, vu la solennité du jour, une vareuse blanche rétrécie, un col chiffonné, des manchettes bleues, des sabots noirs, et une mince canne de bambou. Dans sa cravate il avait planté de biais une épingle avec un brillant géant qui sortait de la longueur d’un doigt. Et avec cela — ha, ha, tu ne sens pas ? — il s’était parfumé, le dandy ! Quant à sa belle casquette bleue de capitaine, il la portait négligemment en arrière sur la nuque comme une chose accessoire et encombrante.

Yann, naturellement, se tenait les jambes écartées, les mains dans ses poches de pantalon, mais c’était bien loin de lui suffire. Les pieds étaient tournés en dedans, surtout le droit, la cuisse contournée d’une manière impossible, qui faisait saillir plastiquement son derrière rond. La hanche gauche était fortement ouverte en dehors, puis la taille de Yann faisait une courbe gracieuse en dedans et la poitrine était parfaitement verticale. Cette position donnait un soubassement élastique, de caoutchouc et d’acier, avec lequel on pouvait, en toute quiétude, tenir debout sur un pont oscillant par la plus grosse mer. Et l’on pouvait tourner et virer à volonté le haut du corps sans avoir besoin de modifier le soubassement.

Yann était capitaine d’un petit vapeur de l’Etat qui était à l’ancre là-bas dans la baie. Sa carrière avait été la carrière habituelle. Mousse sur un cotre de pêche, des gifles et rien à manger ; novice sur différents voiliers, des gifles et peu à manger ; deux campagnes de pêche à la morue sur les bancs de Saint-Pierre, manger de cochons ; une couple d’années de service sur un vapeur faisant l’Amérique, nourriture supportable. A partir de là, il avait rapidement monté en grade. Il était devenu pilote breveté et l’Etat lui avait confié ce cercueil verni de noir chauffé à la vapeur : cent tonnes, six hommes d’équipage. Cette distinction lui était bien due. Les bouts de ses doigts étaient, encore aujourd’hui, déformés d’avoir arisé la voile — et là-bas, au cap Horn, les voiles gelées étaient dures comme du verre, le sang giclait sous les ongles et finalement il fallait employer les coudes — son index droit restait crochu d’avoir coupé des milliers de têtes de morues. Ses doigts avaient de profonds sillons creusés par la ligne, ses mains étaient durcies par les avirons et les éternels cordages.

Yann était un gaillard bon à tout. Il était tailleur, cordonnier, menuisier, serrurier, cuisinier ; que n’était-il pas ? Il savait tricoter des bas, tresser et rapiécer des filets ; avec un bout de fil de fer qu’il trouvait sur la chaussée, il vous ouvrait toutes les serrures. Ce diable d’homme parlait arabe, malais, chinois, que sais-je encore ! Sans compter ces misérables langues comme l’espagnol, le portugais, l’anglais, etc. De toutes ces langues, il ne savait que cinq mots. Mais avec cela il pourrait dire tout ce qui était nécessaire pour subvenir aux besoins d’un matelot qui descend à terre. Au surplus il savait, de toutes les langues, la plus ignoble injure, qu’il employait quand ses connaissances lui faisaient défaut, ou quand quelque chose n’allait pas à son idée. Sitôt qu’il mettait le pied sur une côte lointaine, il lançait à la face de la racaille cette injure capitale. Ah ! C’est un initié, celui-là, ce n’est pas un bleu ! Les prix baissaient rapidement, car Yann jetait à chaque offre, même la plus modeste, la même énorme injure, et c’était le même mot que recevait à la figure l’heureux mortel à qui il achetait quelque chose.

Tel était Yann ! Il était bourré de devinettes insidieuses, et avec douze allumettes il pourrait venir à bout de problèmes à vous casser la tête. Dans une simple carte à jouer, il pouvait découper quelque chose d’une inconvenance si inouïe que l’eau vous en sortait des yeux. Donnez par exemple votre couteau à Yann. Il le prend dans la main comme un numismate fait d’une monnaie rare.

— Des pivots en cuivre, bon, ça ne rouille pas. Il le plante dans le comptoir de Joël, pèse dessus, coupe une profonde entaille dans la table de Joël.

— L’acier est bon ; en somme un chic couteau ! Il place les deux lames verticalement au manche.

— Si quelqu’un en a envie, je me mets le dos au mur, approchez — pan ! Deux coups à la fois.

Yann ouvre complètement les lames.

— Comme ça, si quelqu’un vient par derrière et un autre par devant — une, deux ! — On balance le bras, celui de derrière reçoit le couteau dans le ventre, celui de devant dans la gorge. Un chic couteau, merci !

Et pourtant Yann avait bon cœur. Il pouvait bien lui arriver de frapper son mousse d’un coup de poing en pleine figure, mais il lui donnait dix sous dès que sa mère était malade. L’émotion pouvait lui mettre les larmes aux yeux à propos d’un petit vin qu’il avait bu quelque part six ans plus tôt, à propos des filles dont il avait joui :

— Ah ! C’était quelque chose ! Douce, savoureuse, et quelle voix délicieuse !…

Tel il se présentait, odorant et pomponné ; de la tête aux pieds un bloc d’écrasante supériorité et de mépris, et sa gueule d’empeigne n’arrêtait pas un moment.

— Hé, ils t’ont donc donné congé aujourd’hui, au cimetière, grand’mère ? disait-il à une vieille ratatinée au visage de cire jaune.

A une jeune fille qui se trouvait dans une position intéressante, il jetait ce salut d’une politesse exquise :

— Bonjour, messieurs-dames !

Pour chacun il avait une petite attention en réserve. Pourtant on ne lui en tenait pas autrement rigueur et on lui rendait la monnaie de sa pièce. Mais Yann avait toujours le dernier mot.

— Ha ! Ha ! Ha !

Et avec un rire retentissant il donnait le coup de grâce à l’ennemi abattu.

Mais maintenant son heure était venue. Il toussota.

— Que diable ai-je de collé dans le gosier ? En avant ! Entrons. Un petit verre, hé !

La ronde m’amusait, je restai. Je regardais Roseher. Yann se mit à rire.

— Comment ça peut-il t’amuser ! Ce sont des sauvages ! dit-il avec mépris. Ne crois pas que ce sont des Français ! Hé ! Non, ce sont des gens du déluge, sans la moindre civilisation ni culture, une race qui meurt. Regarde-les donc ! Boumba, boumba !

Et Yann riait follement pour me prouver son degré de civilisation incomparablement supérieur. Du reste il était de Roscoff, il s’appelait Yann et il était lui-même Breton de la tête aux pieds, le scélérat !

— Connais-tu Roseher ? Lui demandai-je.

— Roseher ? Naturellement, je la connais ! Le regard de Yann glissa sur moi sans s’arrêter.

Il ne dit rien de plus. Hem !

— En avant, marche !

Il voulait boire, et en pareil cas il n’y avait pas de résistance possible.





V

Nous avions tout juste cinq pas à faire, mais Yann maniait son bambou comme s’il s’était promené dans le bois de Boulogne.

Au Grand Hôtel le diapason était déjà haut. Les pêcheurs brandissaient leurs verres dans leurs mains gourdes, ils parlaient comme des tonneaux ou des tuyaux, se donnaient des tapes amicales et s’aspergeaient mutuellement le visage de véritables douches d’eau-devie quand ils éclataient de rire. Tout était en mouvement ; seul Chikel, l’âme de chien, ne remuait pas. Il s’était mis dans la tête de ne pas être de la fête. Son pied bandé posé sur une chaise, il était assis dans un coin et jouait aux dominos avec un adversaire invisible. Sa tête était bandée et seul un petit œil s’agitait derrière le pansement, comme un petit animal brillant dans une cage obscure.

— Hello, Chikel, l’autre jour c’était ton bras qui était bandé, et aujourd’hui te voilà complètement emmitouflé ?

Mais Yann ne dit rien, il se posta devant Chikel et rit insolemment.

— Ce sont les suites de ma mauvaise conduite, répondit Chikel avec un timide haussement d’épaules en poussant les dominos de sa main chétive et sale.

Mais, du bar, Mme Chikel cria qu’il ne fallait pas donner un sou à sa fripouille. Cette nuit sa fripouille avait scié les planches du bois de lit qui s’était effondré.

— Oh ! quelle misérable canaille !

Ici Chikel siffla de malin plaisir, un petit sifflement de souris, mais il se tut instantanément en voyant son épouse faire un geste.

La ronde était terminée et la société de la noce remplissait le bar. La vraie fête commença. Le bar fut noyé sous l’eau-de-vie. On criait et on s’enivrait, hommes et femmes. Un biniou piaulait et on dansait. C’était une sorte de schottisch, mais le principal était de taper avec les sabots pour faire du bruit. Le Grand Hôtel grondait comme l’intérieur d’un grand tambour sur lequel un fou furieux eût tapé à tour de bras. Des nuages entiers de poussière montaient du plancher.

Roseher se trouva dans mon voisinage, je m’approchai d’elle et l’invitai pour une danse.

Son petit visage était couvert d’une rougeur étrange, comme s’il eût été poudré avec de la brique pilée. Elle me rit au nez. Ses dents étincelaient. Elle ne dit rien.

— Eh bien, Roseher ? Tu ne veux pas ? Roseher secoua la tête et continua de rire. Elle était gênée.

— Bien.

Je me détournai et rejoignis Yann pour attendre un moment plus propice à un rapprochement.

Yann s’amusait royalement. Assis dans un coin, il buvait, appliquait de petits coups de pied dans les jarrets des danseurs et pinçait les femmes. Ho ! Ho ! Ho ! Et comme il en riait ! Finalement il s’écorcha la main au sang à son épingle de cravate, et instantanément il arracha sa cravate et son col et piétina ces appendices de la civilisation. De nouveau il se sentit un homme, et chose remarquable, il but alors deux fois plus vite.

A ce moment se produisit un petit incident. Jean-Marie, qu’ils appelaient « Le Roi de la Mer », un petit vieillard à cheveux blancs, s’affaissa sans bruit. On le porta dehors et on l’étendit devant la maison.

Roseher s’approcha de Yann.

— Grand-père est couché devant la porte, dît-elle, un peu inquiète.

Yann se mit à rire.

— Eh bien, et puis après ? demanda-t-il. Crois-tu que quelqu’un va venir le voler ?

Roseher sourit. Non. Elle se sentait rassurée. Yann lui tendit généreusement son verre.

— Voilà mon ami ! cria-t-il en me montrant. Embrasse-le, marche !

Cela parut très comique à Roseher.

— Nous nous connaissons déjà, dis-je en lui tondant la main et en la regardant dans les yeux, mais Roseher ne veut pas avoir affaire à moi, elle est trop fière !

— Fière ? Oh ! Je ne suis pas fière du tout ! cria Roseher d’une voix chantante.

Et elle porta la main à sa coiffe d’un geste embarrassé.

— Pourtant tu ne veux pas danser avec moi, Roseher ?

Elle se mit à rire.

— Danse avec lui, danse tout de suite avec lui, c’est mon ami, cria Yann. Danse avec lui !

Et il le répéta cent fois jusqu’à ce que Roseher consentît.

Je piétinai en rond comme les autres, Roseher dans mon bras. Elle était légère et svelte et ses cheveux tombaient mollement sur ma main.

— Tu es donc allée là-bas à la côte, Roseher ? Oh ! Non, elle n’avait pas été à la grande terre, elle n’avait été qu’à l’île de Molènes.

— Tu avais l’air si jolie, aujourd’hui, à l’église, Roseher. Comme une petite Madone. Tu m’as plu, par Dieu ! Dis-je en la serrant contre moi.

Roseher ne se défendit pas ; elle souriait et me regardait à la dérobée.

Elle avait une masse de taches de rousseur, surtout sous les yeux. Sa bouche était charnue et moelleuse, une de ces bouches qui se donnent toutes dans un baiser. Elle n’avait presque pas de sourcils. Son visage était puéril et pas encore développé, malgré ses yeux étranges et vieux. Sur son front bas et têtu on voyait les lignes creusées par de nombreux plis, comme chez toutes les jeunes filles de l’île et même les enfants. Car, dans la clarté cruelle du vaste ciel, on ne pouvait regarder qu’en fronçant les sourcils.

Nous étions poussés lentement dans la ronde. Chaque fois que nous passions devant Yann il nous piquait de la pointe de son bambou. Puis la danse prit fin.

Roseher avait chaud et s’essuyait le front avec sa manche. Je tirai de ma poche un petit mouchoir bleu et le lui tendis.

— Un joli foulard ! s’écria-t-elle.

Yann examina le tissu en connaisseur.

— Extra ! dit-il.

Je pliai le mouchoir et le mis dans la petite main brune de Roseher. — Et puis ?

— Garde-le si tu veux, Roseher. Je n’en ai pas besoin.

Roseher me regarda, incrédule.

— Allons, prends-le donc, Roseher ! cria Yann. C’est mon ami !

Roseher me jeta un regard reconnaissant.

— Merci ! dit-elle à mi-voix en souriant.

Elle considéra le mouchoir encore une fois dans tous les sens.

— Où l’as-tu acheté ? A Paris ?

C’est à peine si Roseher pouvait se figurer cela. Alors elle se pencha sur ma main et étudia mes bagues.

— Comme elles sont belles, Yann, regarde donc ! Je retirai les bagues et les lui passai aux doigts.

Elle les tint contre la lumière pour les faire briller et ses yeux étaient pleins de convoitise amoureuse. Mais alors il fallut que Yann donnât son approbation. Il tira de sa poche de derrière un couteau grossier, gratta avec précaution et raya les pierres.

Finalement il cracha dessus et les polit sur sa manche.

— Vraies ! dit-il.

Roseher avait soif et voulait boire du cidre.

— Alors, du cidre, la patronne ! Par l’enfer, vivement, six bouteilles !

Yann étudia le cidre. Il le flaira, le lécha, en comprima une petite gorgée entre la langue et le palais, et plus son examen avançait, plus sa mine devenait rayonnante. Ça, c’était du cidre !… Il fallut que Roseher et moi nous le sentions aussi ; Yann fit une mimique expressive et l’instant d’après il accabla Mme Chikel des plus grossiers reproches pour nous présenter une saleté pareille à un tel prix. Mme Chikel fut obligée de diminuer le prix d’un sou par bouteille, bon gré mal gré, Maintenant Yann était heureux.

— Je fais toujours ça, dit-il, ce sont de vrais bandits, ces gens de l’île. Même les prêtres sont des voleurs ici.

Alors il me montra comment on doit boire le cidre.

— Ne pas avaler, pour l’amour de Dieu, ne pas avaler — comme ça — simplement laissé descendre. Si on avale, le cidre perd complètement sa fleur, son âme. Mais quand on a bu, il faut presser la langue contre le palais, ça picote agréablement. Comme ça !

Tout à coup Yann lança vivement son pied sous la table.

— Je voulais seulement voir si vous deux… haha !

Nous nous amusions admirablement. Poupoule aussi. Il semblait que le souvenir de ses meilleurs jours s’éveillât en lui. Il souriait. Parfois il employait avec une grande habileté son truc de la souricière qui consistait à mettre les dents autour d’une jambe et à la tenir solidement sans mordre. La brune Jeannette était debout à côté de nous, souriante, et avec des yeux pleins de désir, nous regardait nous régaler.

— Va te chercher un verre, Jeannette ! Lui criai-je.

Mais alors le visage de Roseher s’empourpra.

— Oh ! Elle peut bien prendre un verre de cidre ? Yann dit :

— C’est l’ennemie de Roseher !

— Ah !

Jeannette revenait avec son verre à la main. Yann la regarda avec un sourire méprisant.

— Tu as été chercher un verre ? demanda-t-il railleusement. Eh bien, reporte-le gentiment. Ho ! Ho ! Ho !

Et Jeannette, ébahie, ouvrit la bouche, fit très haut et de bon cœur, et reporta le verre.

Elle se consola promptement. Un petit matelot à nuque de taureau lui avait passé le bras autour de la taille et elle sortit avec lui. Dans la porte elle nous regarda en riant et en montrant ses dents.

— Tu vois, dit Yann, la voilà qui sort, elle n’a vraiment pas honte.

Le bar houlait. On aurait pu y faire travailler un marteau-pilon, personne ne l’aurait entendu. Ha ! Ha ! Ha ! Hoo ! Le vacarme produisait des vibrations hurlantes et par moments on eût dit que le Grand Hôtel s’envolait en l’air. Ces gens calmes, silencieux, qui dans la solitude des vagues travaillaient parmi le fracas de la mer, braillaient aujourd’hui pour toute une année. Dans un coin il y en avait un debout, la tête appuyée au mur, les yeux fermés dans l’extase, qui ouvrait la gueule et criait comme un forcené.

Les têtes fumaient, les bras tournoyaient. Les yeux incandescents comme du plomb en fusion, étincelaient dans les visages rouge-feu. Les femmes piaillaient et glapissaient. Il régnait là une saoulerie qui depuis longtemps a disparu en Europe. Seul Chikel était assis dans son coin et jouait aux dominos.

Je dois avouer qu’ici je me sentais chez moi. Je n’aime pas les réunions calmes. Par moments l’air s’amasse dans mes poumons et alors cela me fait plaisir de gueuler. L’excédent d’énergie bat dans mes muscles et ils deviennent soudain durs comme des pierres, et alors il fait bon briser une assiette. Vois donc ! Si, en bonne compagnie, un idiot m’ennuie, il me faut en sourire, mais ici, je puis lui dire sur-le-champ d’aller au diable. Oui, je vous en prie ! Et ici on pouvait boire, sans passer tout de suite pour un babouin, et mettre une distance de mille bons milles entre soi et son entourage.

Ha ! Ha ! Ha ! Hoo !

Kedril avait tout lieu d’être satisfait de sa noce. Et il l’était. Enveloppé dans un nuage d’alcool, avec des yeux de spectre, il circulait, une bouteille à la main, comme une voiture d’arrosage. Et de plus cet homme parlait une langue absolument nouvelle ! Etait-ce l’esprit d’un habitant de l’enfer qui s’était emparé de l’âme de Kedril et la chevauchait ?

— Que diable raconte-t-il donc ? Yann le savait.

— La langue de la lune, dit-il.

Et il commença un dialogue avec Kedril dans cet idiome. Kedril était ravi, il comprenait, il répondait. Mais, moi j’étais un étranger, Kedril s’en rendait compte.

— Où se cache ta femme, Kedril ?

— Femme ? Femme ? Femme ?

Kedril dansait avec sa bouteille. Oh ! Il avait complètement oublié…

— Comme le prêtre a bien parlé aujourd’hui, hein ? Continua-t-il : il ne faut pas te saouler, hahaha, il a dit de si belles choses, si touchantes. Demain passe la Lady of Ireland, demain soir, viendras-tu avec moi ? Une promenade. Oui, je disais, mon petit requineau…

Il racontait une histoire embrouillée sur son requin, un requin qu’il avait capturé l’été précédent.

— Mon petit requin, je le vois, il s’avance, viens ici, mon petit, avec tes jolies quenottes… n’aie pas peur, fais-moi l’honneur.

On eût dit qu’il l’avait pris à la main et l’avait tiré par les dents… dégoûtant !

— O Kedril ! pilote n° 1, pêcheur de requins, je te le dis, mon frère, ce requin qui t’a rendu célèbre, aura été ta perte. Tu étais l’homme le plus rangé de l’île, maintenant tu cours à l’abîme. Tu t’es marié, tu feras des enfants, des hydrocéphales, tu boiras ton bateau, et ta femme te battra comme plâtre. Il n’y a plus à y revenir.

Kedril fut touché de mon allocution. Il me prit dans ses bras et me couvrit de baisers.

— Merci, mon ami, toi, tu me veux du bien. Je lui glissai à la dérobée une pièce de cinq francs dans la main.

— Il faut qu’on s’amuse à ta noce, pilote ! Kedril éprouva la pièce entre ses doigts ligneux, et s’enfonça avec sa bouteille dans la muraille de dos qui entourait le bar.

Une nouvelle époque de la fête commença. Ses caractéristiques étaient un cliquetis de verres dans tous les coins et la déflagration de courtes altercations, tôt noyées dans une sentimentalité débordante. Les deux perroquets que l’on avait rentrés, faisaient de la gymnastique sur leur perchoir et criaient d’enthousiasme.

— Et maintenant tu vas jouer ! cria Yann. Tu as bien ta flûte ?

— Certainement !

— Alors joue-nous quelque chose.

Je sortis la flûte de ma poche, m’humectai les lèvres et laissai galoper mes doigts sur les trous. Et ma petite flûte chanta :

Joui-issez de la vie, quand enco-or la lam-ampe brûle Cue-eillez la rose avant qu’e-elle se fane… »



Hoho ! Bravo ! Bis !… Bis !

Et de nouveau ma petite flûte chanta :

« Joui-issez de la vie…



Le biniou piaulait et les sabots frappaient le sol. La brune Jeannette aussi était revenue. Elle était avec un jeune pêcheur et nous regardait.

— La revoilà ! dit Yann avec mépris. Vraiment elle ne se gênait pas le moins du monde.

Je dansais continuellement avec Roseher.

— Dansez donc, dansez donc ! criait Yann.

Et nous dansions. Nous étions cabossés et piétinés, mais on s’amusait. La petite poitrine de Roseher respirait avec animation. Le cidre lui empourprait le visage. Chaque fois que je la serrais contre moi, elle levait les yeux vers les miens et me souriait. Martine me tira par le bras et me dit :

— Hallo !

Mais je ne fis nullement attention à elle. Il y avait là quelques jeunes filles qui me montraient une grande amabilité et me faisaient des avances, mais qu’étaient-elles au prix de Roseher ? Elles avaient toutes de gros ventres, comme si elles étaient enceintes ; Roseher, au contraire, ha !

— Peut-être qu’un jour je te donnerai une de mes bagues, Roseher, lui dis-je à l’oreille.

Comme sa petite coiffe blanche était jolie, et son corsage était attaché avec une cinquantaine d’épingles de couleur.

Mais soudain quelque chose dansa dans l’air, dansa, et me dansa juste au milieu du front. Un verre à vin. Cela me fit une petite éraflure dans la peau et je saignai. Je me redressai. Au cas où ce serait l’usage dans l’île de se bombarder avec des verres, je ne me pliais pas à cet usage, non, merci !

— Qui a jeté ce verre ? Criai-je. Roseher me tira par le bras et je compris. C’était Yann. Il riait, et dans son petit œil bleu clair d’enfant, je vis juste s’éteindre la dernière étincelle de colère.

— Ta dernière heure est venue, petit capitaine. Tous les Saints du calendrier ne pourraient plus te sauver !

— Héhé !

Yann riait à se tordre.

— Tu ne vas pourtant pas ! Héhéhé, il faut enfin que vous cessiez de danser.

— Mais il saigne, dit Roseher. Et elle me tendit le petit mouchoir dont je lui avais fait cadeau.

Cela me calma instantanément. Yann bénéficia des circonstances atténuantes, la vie lui fut une seconde fois accordée. Ma bonne humeur revint, car n’était-ce pas touchant de voir Roseher avec le mouchoir à la main ? Mon âme, sur laquelle venait de tourbillonner un typhon, était unie comme un miroir. Je me mis à rire. Oui, il faut bien rire d’une brute de ton calibre, Yann ! Je le plaignais même un peu. Il avait fait deux colossales fautes de stratégie. Premièrement, par son tir prématuré, il m’avait dévoilé sa position, et secondement il avait montré à Roseher qu’il était jaloux. Et c’était la pire des fautes.

Yann se leva et mit solennellement la main sur son cœur. Ses candides yeux d’enfant étaient pleins de larmes.

— Je voulais seulement jeter quelque chose, canarder un brin, mon ami.

Je lui tendis la main. Moi aussi j’avais les larmes aux yeux. Nous nous accolâmes et nous embrassâmes ainsi qu’il sied, et l’affaire fut réglée.

Mais Roseher restait muette et son front bas était froncé en mille petits plis, comme la mer quand la brise se lève.

Je lavai l’éraflure avec du cidre et commandai du vin.

Nous allons monter en pression ! Ris, Roseher !

Roseher sourit.

Maintenant tout était dans l’ordre.

Il me sembla qu’il n’était que juste et normal de rendre une politesse à Kedril pour son invitation, en contribuant à rehausser la fête par quelque chose de tout à fait extraordinaire. En conséquence, je les régalai d’un cake-walk. Je me mis à marteler le sol de mes semelles comme un enragé — hang it all —

Da was no ha’r on de top of his haid

De place whar de ha’r ought to grow !

And he had no teef fo’to eat de hoe-cake

So he had to let de hoe-cake go !

Hang up de fiddle and da bo-oo-ow.



O — oo — ooh ! Hahaha ! Quel succès ce fut ! Poupoule tournait autour de moi en jappant, il craignait pour ma raison.

Take down de shovel and de hoe…



Kedril me remercia, très touché. Puis il bégaya que Mme Chikel ne donnait rien à crédit, et je rassemblai ma monnaie. Pas de merci, Kedril ; pour cause de cessation de commerce, on liquide à perte.

Une nouvelle époque de la fête commença, plus brillante encore. Mais Roseher ne dansa plus avec moi.





VI

C’est grand dommage que la noce de Kedril, qui s’était déroulée en grand style et si brillamment, dut se terminer par une dissonance : Chikel, cet hôpital ambulant, gonflé de rage par son martyre volontaire, commença la dispute à propos de rien. Les gens de la noce s’amoncelèrent en un nuage menaçant et sinistre, mais alors Mme Chikel sortit de derrière le comptoir, pareille à un vent d’orage. Le sang lui monta à la tête, elle eut un accès de rage et nous jeta tous à la porte. Les perroquets s’éveillèrent au bruit et ils criaient à pleins poumons : « Voleur ! Canaille, voleur, voleur… »

Ainsi finit le jour de gloire de Kedril.

J’en riais encore en rentrant chez moi. J’aboyais de rire, car j’étais complètement enroué. Hoho, comme nous avions tous giclé de la porte et roulé dans la lande ! Kedril roulait avec une bouteille qu’il élevait en l’air ! Yann, Yann, où es-tu passé si subitement ? Ah ! Ce n’était pas l’ennuyeuse et prudente Europe, c’étaient des gens de l’âge de pierre qui faisaient tout à corps perdu.

Le rire me secouait au point qu’il m’était impossible de me tenir debout. Je rampais à quatre pattes, et comme j’aboyais, ce faisant, Poupoule me prit pour un de ses pareils. Il dansait devant moi comme un fou et par moments il me léchait le visage. Je me tournai et tendis l’oreille. Derrière moi, le village entier braillait. Je ne me rafraîchis que lentement. La nuit était noire comme une mine de houille ; et droit au milieu se dressait Creach comme un spectre incandescent qui crachait le feu par tous ses os.

Poupoule s’arrêta. Il se dressa sur les pattes de derrière, me posa les pattes de devant sur les épaules et se mit à japper. Je le pris dans mes bras et le couvris de baisers :

— Poupoule, mon âme, nous voilà tous les deux des chiens !

Et de sa langue suceuse Poupoule me léchait le visage de bas en haut. Mais il n’avançait plus. Alors je remarquai que nous avions jeté l’ancre devant un abîme : c’était cette gorge qu’ils appelaient la Gorge de Poupon.

Mon front se glaça. Je passai la langue entre les dents et je fis des efforts désespérés pour penser. Longtemps. Oui ! Au fait, pourquoi devais-je ramper à quatre pattes ? C’était la question. Je me mis debout. Mais alors l’ile se déroba sous mes pieds comme une plaque tournante et je me métamorphosai de nouveau en quadrupède. Rien à faire là-contre. J’avais sous-estimé la force de pénétration des boissons de Chikel, voilà tout.

Au reste, mes ancêtres ne marchaient-ils pas également à quatre pattes, alors qu’ils portaient encore des poils par raison de simplicité ? Peut-être qu’avec un peu de propagande je réussirais à remettre à la mode ce moyen de locomotion. On pouvait piper les hommes avec n’importe quelle nouveauté. Hein ? En route, Poupoule !

Quand je passai près du moine qui se tenait debout et sermonnait les sauriens, mon âme fut saisie d’ébranlement. Je dis : « Je m’approche dans le plus profond respect, sur les genoux, mon père ! » Mais le moine me repoussa du bras et me jeta à terre. Longtemps je restai étendu sans connaissance et Poupoule fit des tentatives désespérées pour me rappeler à la vie.

Combien de temps nous fallut-il, Poupoule, pour arriver à la maison ? Mais finalement j’étais étendu sur mon lit. Alors un des Sauriens de la lande entra, saisit mon lit avec sa trompe et le lança en l’air, très haut. Le lit dansa et tournoya, puis s’écrasa à terre avec fracas. Je m’éveillai. Mais alors une comète d’un rouge incandescent siffla dans l’air et vint m’éclater au visage. Héhéhé ! Deux mille grillons étaient installés dans ma tête et stridulaient : « Donne-moi donc, donne-moi donc… » Puis la mélodie m’entraîna lentement dans la ronde et je m’endormis.

Pourtant je ne trouvais pas le repos. Mon sang bouillait. La sueur me coulait à torrents sur le visage. Je me levai. La porte était ouverte. Il faisait frais, par Dieu oui, c’était une nuit fraîche comme un suaire. Je sortis et je sentis ma tête devenir fraîche et claire. Le clair de lune s’épandait sur la lande, dense comme la neige, et entre les herbes flottaient de délicates trames de lumière argentée qui se dissolvaient à mesure qu’on avançait. Je descendis à la mer.

Elle s’étendait comme de l’argent liquide, ondulante et étincelante, mais au bord, elle était noire et polie comme du jais. Elle respirait à la dérobée comme un voleur dans sa cachette et à chaque inspiration subreptice, un serpent d’argent se déroulait dans le sable. Mes semelles brûlaient, j’avançais et mes pieds s’enfonçaient dans de l’argent luisant. L’argent me montait jusqu’à la poitrine, jusqu’au menton… ah ! Voilà qu’il touchait mes paupières, il se refermait par-dessus moi. Maintenant il faisait sombre tout autour de moi, mais moi, j’étincelais de la tête aux pieds. Comme un spectre lumineux je me mouvais dans la mer noire. Des perles d’argent se levaient sous mes semelles. J’éternuai, et j’éternuais de l’argent, une pluie de gouttelettes d’argent qui montaient rapidement. Je regardai en haut. Là l’argent s’étendait en une couche épaisse. Toutes les lourdes boules d’argent que soulevaient mes pas montaient en dansant avec la rapidité de l’éclair et s’y confondaient.

— C’est le clair de lune sur la mer, me dis-je.

Et je continuai d’avancer. Comme c’était merveilleux tout de même au fond de la mer !

Y avait-il du bruit avant ? Non. Pourtant c’était maintenant mille fois plus silencieux. Quel silence ! Je m’arrêtai et prêtai l’oreille. Ce silence me saisissait. Alors je restai debout au fond de la mer, la tête penchée, prêtant l’oreille, et j’étais heureux.

— C’est le Nirvana ! Me dis-je en hochant la tête. Alors nous sommes… !

Je continuai d’avancer en souriant. Je passais sur des dunes sans fin, du sable, du sable, mon pied enfonçait. La mer était d’un vert noir comme dans les forêts vierges où le soleil ne pénètre jamais. Puis j’errai dans une forêt de grands cristaux de glace fantasmagoriques. Ils se dressaient comme des flammes pâles et ne me touchaient pas. Mais soudain ils oscillèrent, se séparèrent, et je vis briller devant moi deux grandes fenêtres rondes. Il y eut comme un bruit de meules, et je vis que les deux grandes fenêtres rondes étaient les yeux d’un poisson monstre qui me fixait curieusement en faisant mouvoir ses mâchoires d’arrière en avant et d’avant en arrière. Héhé ! Je fis claquer mes doigts. Le monstre déploya sa nageoire dorsale, manœuvra et se retira.

J’étais au bout de la forêt de cristaux et je me trouvais de nouveau devant une plaine de sable sans fin.

Je cherchais quelque chose. Qu’était-ce donc que je cherchais, au nom du ciel ? Alors je butai contre quelque chose de dur. C’était un petit canon de navire qui gisait dans le sable. Il était couvert d’une épaisse couche de vert-de-gris, je la grattai de l’ongle, et voilà que des morceaux entiers s’en laissaient arracher. Je continuai ma marche. Que cherchais-je donc ici ? Je secouai la tête, je ne le savais pas. Dans le sable gisait un petit poisson mort. Je le regardai longtemps. Il gisait là plein de mystère, et son ventre blanc semblait me dire qu’il m’avait attendu longtemps, trop longtemps.

Je creusai un petit trou, j’y ensevelis le poisson selon les rites, et je répandis du sable par-dessus. Et au sommet de la petite tombe, je posai un coquillage. Il fallait que tout soit dans l’ordre.

Puis je continuai d’avancer. L’inquiétude s’empara de moi. Je regardai autour de moi, puis en l’air. Tout autour c’était la mer, sombre, infinie. Et soudain une angoisse effroyable me saisit, parce que j’errais ici en bas dans la grande mer comme un petit grain de sable sans savoir pourquoi. Je me mis à courir. La terreur me poussait. Les mains étendues, les cheveux dressés d’effroi, je me précipitais à travers la mer en criant.

Mais tout à coup je m’arrêtai, frappé de stupeur, et mon cœur devint tout à fait calme : devant moi était une épave, d’un gris verdâtre comme la mer elle-même.

C’était un vieux vaisseau marchand, haut comme une maison, ventru, avec une rangée de lucarnes carrées, avec de lourdes superstructures et des tronçons de mâts brisés. Du haut en bas, il était couvert d’une couche visqueuse de vase et des mousses vertes pendaient de tous côtés. Curieusement je fis le tour de l’épave. A la proue il y avait une figure de bois mutilée, à la poupe on lisait le nom : Maria. A. D. 1730.

J’aperçus en haut une silhouette grise qui se penchait sur le bastingage et m’interpellait :

— Hallo, te voilà, vieux pilleur de cadavres ?

Et l’homme se mit à rire.

A son rire je le reconnus ; c’était Kerhuel, un pêcheur qui s’était noyé avec deux autres, quelques semaines plus tôt.

— Ah ! Kerhuel, c’est toi !

— Viens à bord ! As-tu du tabac sur toi ? Voici l’échelle, attention !

Une échelle de corde dégringola.

Une grande surexcitation s’empara de moi.

— J’ai du tabac, Kerhuel ! criai-je.

Et je montai rapidement le long de la paroi visqueuse de l’épave.

— En avant ! cria Kerhuel dont les yeux étaient surnaturellement clairs. Ils sont tous là, Léman, Bec, une jolie bande ! Il y a déjà longtemps que Roseher t’attend !

Roseher ! Ah ! C’était pour chercher Roseher que j’étais sorti ! Comme j’étais stupide, maintenant cela me revenait. « Tu vas aller chercher Roseher, » m’étais-je dit quand j’étais descendu dans la mer.

— Hallo ! hurlait Kerhuel, les mains en porte-voix. Patron ! Un nouveau qui arrive ! Hallo, Roseher, le marié est là !

De tous les côtés des têtes affolées sortaient des lucarnes.

Je vis devant moi une pyramide de poils gris. C’était le patron.

Ses cheveux, ses sourcils, sa barbe pendaient comme de la mousse jusqu’au pont. Sa moustache ondulait, sa barbe flottait au vent, il y avait déjà longtemps qu’il avait refermé les lèvres quand je compris ce qu’il disait :

— Sois le bienvenu au fond de la mer !

Cent mains se tendirent vers moi pour me saluer, cent visages curieux, luisants d’une joie enfantine, m’entourèrent. Ils avaient tous des yeux clairs larges ouverts et leurs cheveux pendaient comme du varech humide sur leurs visages livides.

— Bienvenu au fond de la mer !

Je reconnus Léman ; comme toujours il avait dans la bouche un court bout de pipe en terre ; Bec avait son bec-de-lièvre… Hallo ! Deux pêcheurs, le père et le fils, que je n’avais jamais vus, me secouèrent rudement la main.

— Voici le père de Roseher, et voici ton beau-frère, embrasseles ! cria Kerhuel.

— Roseher est ici ! dirent-ils tous deux. Et ils me baisèrent sur les deux joues.

Ici j’étais en bonnes mains, je me sentais chez moi ! Alors je perçus un petit choc à l’épaule et je me retournai instantanément. C’était Roseher ! Elle me regardait et riait comme quelqu’un qui s’était caché et qu’on a fini par débusquer.

— Tu as donc trouvé le chemin ? demanda-t-elle. Où sont les bagues.

Je ne lui répondis pas. J’avais couru à travers des forêts d’algues, des déserts et des montagnes de racines. Je poussai un cri sauvage, je la saisis et la soulevai très haut au-dessus de ma tête. Puis je me mis à courir. Je courais en grimpant l’étroit escalier du gaillard d’arrière, autour des paquets de cordages, en descendant, le long du bastingage, en escaladant le gaillard d’avant. Je courais comme un démon, et derrière moi vacarmait la chasse sauvage. Roseher se cramponnait à mes cheveux et elle poussa un cri de joie, un cri pénétrant. Je sautai avec elle dans une écoutille, dévalai, prompt comme l’éclair, les marches roides et me précipitai dans un étroit couloir. Un essaim de minuscules poissons effarouchés partit devant nous. La chasse sauvage hurlait derrière nous, que tout en grondait ! Avec Roseher dans mes bras je courais à travers un labyrinthe de couloirs et d’appartements et je me trouvai finalement dans une vaste pièce à la poupe. Il n’y avait plus d’issue. La chasse sauvage entra en fracas. Je râlais.

— Noce, noce ! criaient-ils.

Et ils agitaient leurs bonnets, en nous entourant.

— Ne voulez-vous pas me faire un peu de place ! Dis-je en riant.

Et j’essuyai la sueur de mon visage. Non, ils ne voulaient pas.

— Arrachez-leur les vêtements du corps, ho ! Ho !

Ils hurlaient et nous serraient de plus près. Ils étaient là, tête contre tête, cent visages livides et curieux, avec des cheveux humides et de clairs yeux de verre. Ils voulaient tout voir.





VII

Je m’éveillai au bêlement plaintif d’un mouton. La porte était ouverte et le soleil donnait à l’intérieur. Déjà il léchait ma noire cheminée, il était passé midi. Je me levai d’un bond. Poupoule entra pour être présent à mon lever. J’avais un peu honte devant lui et lui adressai quelques timides clins d’yeux. Mais sa vénération et son attachement n’avaient en rien souffert. Alors je descendis à la mer, et je nageai si longtemps que je me sentis glacé jusqu’aux os. Maintenant, j’étais frais et de bonne humeur. J’avais cette nuit atteint un des plus profonds trous de sonde de mon existence… maintenant j’allais, conformément à la loi, monter, m’élever toujours plus haut, Dieu sait jusqu’où.

La journée était magnifique et attisait mon courage.

La mer était unie comme une glace et bleue comme de la soie. Le ciel était complètement libre de nuages et d’une merveilleuse couleur bleu foncé. Il étincelait et de place en place il était transparent comme du cristal : c’était là que soufflaient les courante du vent. Mais sur l’île halenait seulement une brise à peine sensible. Elle effleurait la mer et déployait sur elle un grand éventail bleu d’acier qui tantôt s’ouvrait et tantôt se fermait. Un essaim de petites voiles éblouissantes se tenaient là-bas. Tous les pêcheurs qui hier roulaient ivres devant le Grand Hôtel, étaient au travail. Le soir vint, le ciel se teinta de vert. La mer devint rouge comme du vin et la brise, légère comme une haleine, touchait la mer de taches frangées d’un vert métallique, qui voyageaient.

Les petites voiles, rentrant au port, glissèrent sur la baie ; elles étaient devenues pâles.

Je descendis au port et montai dans la barque de Kedril. A la brune nous hissâmes la voile. Et le bateau s’éloigna d’un glissement insensible, silencieux comme un grand oiseau, et ce ne fut qu’après une heure que nous eûmes la baie derrière nous. La faucille de la lune brillait. Toutes les grosses étoiles scintillaient au ciel, les petites étaient invisibles. Il y avait mille étages d’espace au-dessus de nous. La faucille de la lune oscillait au plus profond de la mer et les grosses étoiles étincelaient dans la profondeur. Il y avait mille étages audessous de nous. Entre le Haut et le Bas il y avait une mince vitre et c’était là-dessus que nous glissions.

Le grand silence de la nuit nous rendait silencieux et chacun suivait ses pensées. A l’horizon, au sud, une étoile jetait des étincelles, à demi dans la mer, comme un feu flottant. Elle m’envoyait des rayons crépitants… elle parlait avec moi. Vous, les êtres qui vous chauffez à ce feu, comment nommez-vous ce soleil ? Hala ? Ai-je erré jadis sous les rayons de Hala, ou bien est-ce ma destinée d’y passer un jour dans mon grand voyage ?

O toi, Grand Esprit sur les Eaux ! : Fais-moi un jour errer sous Hala, fais passer mon âme dans le corps du bison ou du singe hurleur, peu importe… ne la fais pas mourir…

Kedril éternua. Kedril, être impur, pourquoi éternuer au moment inopportun et mélanger ta sanie à l’encens que je fais monter vers le Grand Esprit ?

Nous nous arrêtâmes et attendîmes le Lady of Ireland de Queenstown. Dans le lointain, Creach faisait tournoyer son moulin de lumière à travers la nuit et toutes les sept secondes son feu nous éblouissait deux fois coup sur coup. On eût dit alors que nous en étions à cent pas et que nous regardions en plein milieu de la lentille étincelante qui nous aveuglait.

La mer frappait au flanc de la barque et le reflet du croissant lunaire se contournait et souvent se brisait en mille éclats. Les grosses étoiles étincelaient dans les profondeurs, tels des diamants gros comme le poing ; parfois elles se désagrégeaient en une scintillation fragmentaire de tremblantes étincelles qui tout aussitôt se refondaient en une seule. A travers la matité de mon propre reflet, mon regard plongeait dans le jais noir et brillant ; parfois il se bombait sans bruit comme s’il respirait. La mer, vue en profondeur, avait un aspect hostile et sinistre… on glissait là-dedans sans bruit, on y descendait… plus bas… plus bas encore… c’était obscur et mou, et jamais les pieds ne sentaient le fond… Soudain le songe de cette nuit me revint en mémoire. C’était là-dessous que je célébrais mes noces avec Roseher… Je me mis à rire doucement.

— Vois-tu la lumière ? demanda Kedril. J’aiguisai mon regard. Un petit point rougeâtre scintillait à l’horizon, cent fois plus fin que la mèche expirante d’une chandelle dans une pièce obscure.

— Tu as des yeux diablement perçants, pilote !

Le Lady of Ireland arriva sur nous. Sans un son. Le ding-ding de la cloche sur le pont retentit clair dans le silence. Un couple d’ombres se penchèrent. Kedril monta à bord.

Nous échangeâmes quelques mots avec les ombres de là-haut. Les voix humaines ont un son étrange la nuit sur la mer ! Nous étions comme des fantômes.





VIII

Tout se passa comme je l’avais prévu. Par une trouble après-midi j’entendis devant ma porte un piétinement, comme si un poulain eût passé au galop, et quand j’ouvris, je vis une jeune fille en coiffe blanche debout sur la lande. Elle conduisait deux moutons noirs au bout d’une corde. Je voyais ses dents d’ici, elle riait. Le vent faisait voltiger ses jupes, on eût dit qu’elle était soufflée vers moi.

— C’est ici que tu demeures ? me cria-t-elle de loin.

Et le vent emporta sa voix dont le son était lointain et ténu comme un fil.

— Oui, ici ; ne le savais-tu pas ? Où vas-tu ? Roseher se tourna et rit.

— Je rentre mes moutons à la maison.

— Que dis-tu ?

— C’est mes moutons que je rentre à la maison !

Je m’approchai.

— Comment t’es-tu portée depuis la noce de Kedril ? Rien de nouveau ?

Nous marchions côte à côte en luttant contre le vent. Roseher me regarda à travers le treillis de ses cheveux jaunes flottants et elle rit.

— Yann m’a secouée. Il était en colère parce que je dansais avec toi.

— Yann ? Mais c’est lui qui t’a dit de danser avec moi ?

— Oui, mais c’est parce que tu as dansé avec moi comme ça.

— Comme ça ? Et comment donc devais-je danser avec toi ? On danse toujours comme ça avec une jeune fille.

Roseher en convint.

— Yann est toujours de mauvaise humeur, continua-t-elle à raconter. Il veut que nous nous mariions. Mais Jean-Marie ne donne pas son consentement, et sans cela, ce n’est pas convenable. Je suis encore trop jeune, dit grand-père.

— Ça ne te presse pas tant, toi ? Roseher secoua la tête.

— Oh ! Non. Une fois que je l’aurai épousé, il se mettra à boire et à me battre, comme ils font tous.

— Non, Yann a bon cœur. Roseher approuva de la tête.

— Son cœur est bon, oui. Mais c’est un marin, malgré tout.

Roseher raconta mille bagatelles que j’écoutais toutes avec plaisir. Sa voix enfantine et haute montait et descendait, et le vent l’emportait. Roseher tout entière ondoyait comme un drapeau. A chaque pas ses petits talons ronds s’échappaient de ses sabots. Ses yeux étaient rapprochés et dirigés, perçants, contre le vent, comme les yeux d’une mouette. Elle ne battait même pas des cils quand les gouttes de pluie glacée lui frappaient le visage.

— Ta peau est brune comme la terre, Roseher, tes cheveux sont jaunes comme les fleurs de la lande, et pour le reste, tu es faite de vent et de pluie et de sel.

Nous allions par la lande déserte, montant et descendant. Ça et là il y avait des blocs de pierre désagrégée et des tas de varech en couches superposées. On n’entendait rien que le bêlement plaintif des moutons grelottants, attachés de place en place à des piquets, et le cri strident d’une mouette quelque part. Une vache noire affamée se tenait au bord du chemin et beugla mélancoliquement quand nous passâmes. Elle n’était pas plus grosse qu’un veau, une vache naine. Aucune des rares vaches de l’île n’était plus grosse. Ici, même les animaux ne faisaient que ce qui était absolument nécessaire ; les poules pondaient de minuscules œufs de pigeon. A terre tremblaient quelques fleurs à courte tige. Le vent ne les laissait pas croître en hauteur. Comme elles redoutaient les vents du nord, elles s’étaient établies seulement sur le bord sud des levées de terre. Là elles étaient couchées sur le nez et frissonnaient. Chaque fois que nous sortions d’un creux, nous apercevions la sombre mer fumante et les rochers écumeux. Le nord de l’île était enveloppé dans un banc de brume qui rampait lentement vers nous.

Roseher ne savait rien de plus, et ce fut mon tour de lui raconter tout ce qui m’était arrivé en bas, au fond de la mer. J’y entremêlai une foule d’aventures horrifiantes avec des requins et des pieuvres, pour flatter son imagination.

Soudain Roseher s’arrêta et me regarda avec effroi. Ses yeux étaient verts comme l’écume de la mer.

— Tu as vu Père et Frère ? m’interrompit-elle.

— Mais ce n’était qu’un rêve, Roseher !

Le regard de Roseher flottait, et elle rougit.

— Ils se sont noyés tous les deux, dit-elle à voix basse.

Du doigt elle montra un point au delà de la lande et son front se fronça en plis hostiles.

— Là-bas !

Un moment elle me parut étrange et beaucoup plus vieille, puis elle secoua la tête et se remit à marcher.

— Et qu’est-ce qu’ils disaient ?

— Roseher est ici. Rien de plus. Roseher sourit.

— Ils ne disaient rien de plus ?

— Non.

Et je racontai qu’ils « étaient tous en cercle et hurlaient, et ce que je faisais avec elle. Alors Roseher me regarda avec de grands yeux étonnés et rieurs et elle éclata d’un rire sonore, un rire d’enfant.

— Quel rêve… hahaha !… comment un être humain peut-il rêver de pareilles choses.

— Oui, qu’en dis-tu, Roseher ? M’écriai-je.

Et je me mis également à rire et lui passai le bras autour de la taille.

— N’était-ce pas une folle histoire ? Roseher jeta un regard autour d’elle et tenta de s’échapper.

— Si quelqu’un nous voyait !

— Qu’est-ce que ça fait ?

Elle me regarda avec étonnement :

— Yann te tuerait !

— Haha ! Je riais.

— Qu’est-ce que ça fait ?

Sa présence m’enivrait complètement. A travers le corsage je sentais la chaleur de son corps et ses petites côtes délicates. Ses cheveux me fouettaient le visage. Sur sa joue brune il y avait une goutte de pluie qui se mit à couler. Je posai un baiser juste sur cette goutte de pluie. Sa joue était froide comme glace.

— Oh ! Comme tu es méchant ! s’écria Roseher, le visage empourpré.

— Que dois-je faire, puisque tu me plais, Roseher ?

Elle riait et vaillamment elle luttait pour avancer dans le vent.

— Tu as embrassé Jeannette aussi ?

— Jeannette ? Jeannette la noire ?

— Oui, elle l’a raconté. Et on dit que tu as visité Martine, et une fois on t’a vu la nuit à Stiff devant la maison de la veuve Bec…

J’avais mon paquet. Ma réputation n’était pas des meilleures.

— Hahaha, Roseher, Roseher, ce que les gens peuvent accumuler de mensonges ! A part cela on ne t’a rien dit, hein ?

Le banc de brume était juste devant nous. Il rampait par la lande sur des roues de fumée moutonnante. En un instant nous fûmes enveloppés. La corde dans la main de Roseher devint invisible et les petits moutons trottinaient derrière nous, formes grises indécises. La fumée collait à leur laine.

Soudain un son effroyable ébranla l’air et nous chancelâmes. Le son était pareil au beuglement d’un taureau d’airain haut comme une maison. Son souffle déchira un trou dans l’espace, un tuyau dans lequel le beuglement roula jusque là-bas sur la mer ainsi qu’un gros boulet grondant, loin, toujours plus loin. Puis le taureau d’airain poussa un nouveau beuglement et le sol trembla.

— Maintenant personne ne nous voit plus, Roseher ! Dis-je.

Et je baisai ses joues glacées, et ses cheveux humides me vinrent entre les lèvres.

Roseher ne se défendait plus, mais elle riait comme si elle eût trouvé risible que je l’embrasse.

— Si mes bagues te plaisent, Roseher, dis-je, je te les donnerai. Viens chez moi, je te les apporterai dehors, tu n’as pas besoin d’entrer dans la maison.

— Mais pourquoi veux-tu me faire cadeau des bagues ? demanda Roseher.

— Parce que tu es la plus belle de l’île !

— Hahaha !

— Viendras-tu ? Roseher me regarda.

— Pourquoi ne viendrais-je pas ? dit-elle, surprise. Mais il ne faut plus que tu fréquentes Jeannette, tu entends ? Je la déteste. Et puis, il ne faut pas que Yann le sache.

— Yann n’apprendra jamais rien.

— Alors, adieu !

Roseher se mit à courir. Toutefois, après quelques pas elle s’arrêta de nouveau.

— Dis donc ! cria-t-elle dans le brouillard, peux-tu me prêter deux sous ?

Je lui prêtai deux sous…

Toute la nuit durant la sirène de Creach beugla. Toutes les trois minutes son beuglement ébranlait ma maison deux fois coup sur coup. Et pendant les pauses, le silence était si angoissant, comme si tout eût prêté l’oreille, la mer, les rochers… Et là-bas aussi, sur les navires, ils prêtaient l’oreille ; ils se penchaient sur les passerelles, aiguisant leur ouïe, ils comptaient les minutes, et le cœur leur battait.

J’étais assis devant mon petit feu, je fumais ma pipe et je pensais à ce que j’allais dire à Roseher quand elle viendrait.

« Ecoute, Roseher, douée petite Madone, dirais-je, prends place, c’est toi que j’ai attendue de tout temps, et mon cœur est rempli de joie à ta vue… »

Je tendis l’oreille. Un vapeur cornait. Très loin. Il cornait, anxieux et effarouché, comme s’il eût avancé en tâtonnant, pas à pas, avec précaution. La brume coulait comme de la fumée à travers les fentes de la porte. Je mis du bois dans le feu.

« Tout cela est absurde ! Dis-je à haute voix. Je lui parierai tout autrement. Comme quand on parle à une fille de pêcheurs. Basta ! »





IX

Mais quand elle vint, je ne dis rien du tout.

— Ah, te voilà !

— Oui, me voilà, répondit-elle en montrant ses dents.

— Ne veux-tu pas entrer ?

Elle guigna curieusement à travers la porte.

— Non, oh non. Le soleil brille si beau !

Et Roseher, la petite fleur de l’île, était assise sur une pierre devant ma porte et travaillait à un bas blanc bien épais. Ses sabots pendaient à ses orteils, par moments elle écartait de son visage une mèche de cheveux. Elle bavardait et sa bouche fraîche, sa bouche de seize ans n’arrêtait pas un moment.

Je fumais et je regardais ses adroites mains brunes aux ongles clairs, et les aiguilles à tricoter qui s’entrechoquaient comme le faisceau de mâts des barques de pêche à l’ancre par grosse mer.

A quelques pas de distance se tenaient les deux moutons de Roseher, noirs comme le diable. Le vent jouait dans leur laine. Des heures durant, ils pouvaient, sans faire un mouvement, nous fixer comme hypnotisés, nous autres animaux fabuleux, avec, dans leurs yeux d’ambre à fente noire, un éclat de pure anxiété et de vénération. Parfois ils reniflaient de leurs tendres mufles de chameaux suffisants et reculaient, effarouchés, car ils avaient peur de tout : du vent, des insectes, et même des choses que les hommes ne voient pas. Quand Poupoule s’étirait ou bâillait, cela suffisait pour les faire courir, fous de peur, autour de leur piquet. Sans doute leur apparaissait-il comme un ours effroyable, haut comme une maison, capable de les avaler avec la peau et les poils, sans être le moins du monde rassasié. Puis de nouveau ils s’arrêtaient sur leurs minces jambes élégantes, pour ainsi dire sur les orteils et nous regardaient avec une curiosité anxieuse.

Sur la mer passait un vapeur. De minuscules fanions grimpaient tout en haut de ses cordages : il parlait avec notre sémaphore. J’aiguisais mon regard et épiais le lointain : là un pêcheur ramait désespérément dans son petit canot pour ne pas être broyé. Non, c’était un récif noir, et rien d’autre ; je pouvais encore m’y tromper à chaque fois. Les vagues passaient devant nous sans fin, toujours autres, toujours les mêmes. De la mer se levait une griffe blanche qui frappait les rochers.

Il faisait chaud, les insectes bourdonnaient. Dans ces derniers jours, devant la « Villa des Tempêtes » avaient fleuri de petites fleurs que je n’avais encore vues nulle part. Elles avaient l’air de minuscules cierges torses ; tout autour couraient de petits boutons, des clochettes de cire. Nous étions bien ici, et comme la fumée de ma pipe était d’un bleu magnifique !

Roseher balançait ses sabots au bout de ses orteils et chantait à mi-voix. C’était comme le son ténu du vent qui pleure, et parfois comme le pépiement des petits oiseaux qui vivaient dans l’île et chantaient seulement à mi-voix et timidement, comme si cela ne valait pas la peine.

— Ne veux-tu pas me dire ce que tu chantes, Roseher ?

Roseher réfléchit longtemps, puis elle chanta à mi-voix et rapidement strophe après strophe, d’abord en breton, puis en français. Elle hésitait :

— Oh ! On ne peut pas dire ça en français, ça ne ressemble à rien.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est une fille de pêcheur qui entre au couvent à Quimper. Le pêcheur lui rend visite et frappe à la fenêtre. « Ouvre, ouvre ! dit-il, regarde dehors. Tu n’as qu’à ouvrir la main et j’y mettrai une pomme et une poire. »

Elle savait une petite chanson triste qu’elle chantait souvent, et je ne l’oubliai plus jamais. Il suffit que souffle une légère brise pour que j’entende cette chanson dans mes oreilles. Car la chanson et le vent, c’est tout un. Une fille veut épouser un pêcheur, mais les femmes disent : « Ne fais pas cela. Tu n’auras rien que du chagrin, enfant, et puis après, il mourra et tu seras seule. » — « Peut-être pas », dit-elle, et elle l’épouse. Le pêcheur part à Saint-Pierre pour la pêche à la morue, durant de longs mois. Puis vient une nuit, eyo ! Comme elle est sauvage et sombre ! Soudain on frappe à la fenêtre de la femme du pêcheur. « Ouvre, c’est moi, ton mari aimé. » Elle ouvre la fenêtre. Et il est là, et dans sa main il porte son cœur. Elle crie et se lamente et court chez les voisins : « Mon mari aimé est mort. »

— Etait-il réellement mort, crois-tu ? Roseher me regarda avec des yeux étonnés.

Elle ne répondit rien.

Mais ce qui me plaisait le plus, c’était la chanson que les femmes des pêcheurs chantent à leurs enfants.

Dès que Roseher la commençait, j’étais forcé de sourire. Roseher chantait :

— La femme du pêcheur fait cuire la bouillie et elle dit : « Ah ! Si je pouvais savoir où est mon bon homme. Ça fait toute une année que je n’ai pas de ses nouvelles. »

Le gnome est assis dans la cheminée et la contrefait…

Mais Roseher ne disait pas « Gnome », elle disait « Lutin » et cela avait un tout autre son. Lutin, lutin. Et pour le lutin, elle chantait d’une voix haute et stridente :

Le lutin est assis dans la cheminée et la contrefait : « Ah, si je pouvais savoir où est mon bon homme. Ça fait toute une année que je n’ai pas de ses nouvelles. »

La femme du pêcheur soupire et dit : « Ah, mon bon homme, viens donc m’aider. »

Le lutin la contrefait : « Ah, mon bon homme, viens donc m’aider. »

La femme du pêcheur dit : « Ah, mon bon homme, le lutin est assis dans la cheminée et me contrefait. »

Le lutin la contrefait : « Ah, mon bon homme, le lutin est assis dans la cheminée et me contrefait. »

La femme du pêcheur dit : « Lutin, lutin, je n’ai pas peur de toi. »

Le lutin la contrefait : « Lutin, lutin, je n’ai pas peur de toi. »

La femme du pêcheur dit : « Ah, mon bon homme, aide-moi donc, le lutin a jeté une pierre noire dans ma bouillie ! »

Le lutin la contrefait : « Ah, mon bon homme, aide-moi donc, le lutin a jeté une pierre noire dans ma bouillie ! »

Ici la voix de Roseher prenait un ton aigu et sarcastique. Je riais.

— Je voudrais avoir cette petite chanson en breton, dis-je ; veuxtu me la copier ?

— Oui.

— Entre donc.

Roseher me regarda avec des yeux gais pleins de sous-entendus. Elle secoua ses cheveux jaunes.

— Non ? Roseher, que vas-tu penser là !

Je lui apportai un morceau de papier, elle se pencha et griffonna : Rose… her.

— Mais, la chanson ?

Roseher se mit à rire. Elle ne savait pas écrire. Le soir vint et Roseher détacha ses moutons. Puis elle prit son tricot sous son bras et se sauva.

— Kenavo !

— Kenavo !

Les rubans de sa coiffe blanche flottaient. Tu es vive et charmante comme la souris des champs, Roseher…





X

Mainte après-midi Roseher vint à la « Villa des Tempêtes » avec ses moutons. Yann était parti en mer.

Et elle racontait des histoires de lutins : jadis ils frappaient aux fenêtres des pêcheurs, la nuit, et criaient : mairri ! mairri ! Roseher miaulait comme un chat. Et même, un lutin avait fendu la margelle d’un puits, il l’avait fendue par le milieu, parce qu’il était en fureur. Ils attiraient aussi les pêcheurs dans les grottes près de la mer, ils disaient : « Viens, viens avec moi dans la grotte, je te donnerai de l’or, de l’or, des monceaux d’or. » Mais alors la marée montait et les pêcheurs se noyaient misérablement.

Avait-elle jamais vu un lutin ?

Roseher secouait la tête.

— Non, disait-elle.

Et elle regardait le ciel, la bouche ouverte.

— Une fois, je crois, j’ai vu des lutins, trois, accroupis l’un contre l’autre, qui me faisaient des grimaces. Mais je dois avoir eu la berlue. Car il n’y a plus de lutins. Les prêtres sont venus et ont aspergé les rochers avec de l’eau bénite, alors les lutins sont partis sur la mer, par essaims entiers. Il ne reste plus qu’un esprit dans l’île, c’est Poupon, l’assassin.

— Poupon l’assassin ? Roseher fit oui de la tête.

— Oui, dit-elle gravement, il habite dans la gorge profonde, tu passes tous les jours devant. Quand la mer est en furie tu peux l’entendre hurler. Méfie-toi de lui !

— Me méfier ?

— Oui. Ici personne ne passe devant. Car Poupon a mauvais caractère. Il en a déjà tiré beaucoup en bas. Tout le monde fait un détour. Poupon, c’était un pêcheur, et il avait une jeune femme. Une fois il partit pour la grande terre, et il vint de grandes tempêtes et il dut attendre trois semaines. Puis il revint. Et un lutin s’assit sur son oreille, et il lui disait sans cesse : « Quelqu’un est venu ici. » Sa femme mit sur la table la soupe de poisson, et elle lui tapota la joue, mais il la repoussa et dit : « Qui est venu ici ? » Elle répondit : « Personne ! » et se mit à pleurer.

Mais Poupon devenait de plus en plus furieux ; et rien n’est plus terrible qu’un pêcheur quand il est jaloux. « Femme ! dit-il, si ça n’a pas de conséquences, alors je dirai : Femme, je te pardonne. Mais si ça en a, alors je dirai : Sale vache ! Et je te tuerai. » Mais elle se trouva enceinte et Poupon la poignarda. Il vint au village avec un couteau ensanglanté, et il dansait devant les maisons, et les gens avaient peur. Alors, oui alors, il courut par la lande jusqu’à Stiff où les falaises sont hautes comme deux clochers et il se jeta en bas. Mais la mer ne voulut pas de lui et le rejeta. Alors il fit le tour de l’île en courant et en criant si terriblement que tout le monde l’entendait et fermait les portes. Il se jeta à la mer là, dans la gorge, mais la mer ne le prit pas. Depuis, il habite dans la gorge. Et sitôt que vient la tempête, il se jette à la mer en hurlant plus fort que la tempête, mais la mer ne le prend pas. Il ne peut pas mourir.

Moi aussi je savais maintenant pourquoi Roseher décrivait toujours une grande courbe dès qu’elle approchait de la gorge de Poupon.

— Mais pourquoi ne peut-il pas mourir ? Demandai-je, en faisant la bête.

Roseher eut le plus joyeux des éclats de rire.

— Parce que la femme était innocente ! Le lutin l’avait trompé. Ne te fie jamais à un lutin, ce sont de mauvaises créatures…

J’allai au village et me fis présenter toutes les magnificences que Joël possédait en fait de fichus. Je choisis un fichu de soie bleue avec des roses rouge vif dans les coins. Dans la boutique de Joël je rencontrai Martine. Ensuite elle m’interpella devant la boutique de Joël, comme je voulais passer mon chemin.

— Il y a si longtemps que tu n’es pas venu ? dit-elle.

Et je vis que malgré tout elle avait de beaux yeux noirs.

Je regardai là-bas vers la mer sans arrêter mes yeux sur elle.

— Et je ne reviendrai plus ! Répliquai-je. Martine ne dit pas une parole, elle me regarda avec étonnement et s’en alla.

Ha ha, quelle joie va avoir Roseher quand je lui montrerai le fichu ! Et sa joie fut grande en effet.

— C’est pour moi ? dit-elle en montrant son cœur. Oh non, oh non ?

J’avais un petit couteau. Il plut à Roseher et je le lui donnai. Mon crayon lui plut aussi, une vieille monnaie de cuivre, un mouchoir. Tout avait de la valeur pour elle, et je lui donnai tout. Le visage de Roseher était assombri d’un chagrin ancien et profond. Elle devait dix sous à Joël et il ne donnait plus rien sans qu’elle payât d’avance. Et Roseher me montra sa petite bourse de cuir, il n’y avait que trois sous dedans. Si des fois je pouvais lui prêter dix sous ? Et maintenant Roseher était joyeuse, elle se sentait si allégée qu’elle ne cessait de montrer ses dents étincelantes.

— Roseher, dis-je, ne veux-tu pas maintenant avoir les bagues que je t’ai promises ?

Elle sourit et secoua la tête.

— Non ?

— Non. Car si je les ai, personne dans l’île ne croira que tu me les as données comme ça.

— Mais tu n’as pas besoin de les montrer.

— Qu’ai-je à faire de bagues que personne ne voit ?

— Et Roseher… ?

Roseher se mit à rire. C’était une enfant.

Mais je sentais que je n’avais aucune prise sur elle. Je n’avais aucun moyen de faire impression sur elle. J’étais pourtant brun comme un pêcheur et ma voix était aussi rauque que celle d’un matelot. Parfois aussi elle disait que j’avais des yeux égarés. Je soulevai un peu la pierre sur laquelle elle était assise pour lui montrer que j’étais fort Je frappai sur ma poitrine et dis que cela me ferait plaisir de combattre contre une soixantaine de démons pour un seul de ses cheveux blonds. Rien n’y fit.

Roseher, que dois-je faire, dois-je cracher du feu et lancer des blocs de roche dans la mer comme défunt Polyphème ? Hé hé, Roseher, ou bien dois-je te montrer que je suis plus fort que toi…





XI

Le vent soufflait, des voix confuses et des cris caverneux flottaient dans l’air. La mer inquiète se jetait d’un côté à l’autre et grondait. Les colonnes d’écume montaient verticalement au flanc des rochers et le vent les rabattait contre la pierre en sifflant.

Je vis Roseher arriver par la lande, mais soudain elle disparut, et ce ne fut qu’après un moment que je découvris sa coiffe blanche là-bas entre les rochers.

Elle était assise sur une pierre, désœuvrée, et elle regardait la mer, fixement.

— Bonjour, Roseher ! Elle ne répondit pas.

— Ne veux-tu pas venir chez moi ?

Roseher fronça le front en mille petits plis, puis elle me regarda. Ses yeux avaient l’air éteints et malades. Je compris ce qu’elle voulait dire et la laissai seule.

Une fois je vis Roseher se prendre la tête entre les mains et la bercer comme quelqu’un qui pleure. Le vent flûtait dans les rochers et fouettait la mer grise. Elle était assise sous la pluie battante.

Je m’approchai. Elle ne pleurait pas, elle chantait d’une voix haute et triste et berçait sa tête en cadence.

Je l’appelai. Elle tourna la tête. Ses joues semblaient avoir fondu, elle avait l’air d’avoir vieilli. Ses yeux étaient tout changés et leur regard était tout étrange, comme si elle ne me reconnaissait pas.

— Pourquoi restes-tu sous la pluie, Roseher ?

Elle remua les lèvres et sourit, un sourire sans bruit, un sourire malade. Elle ne dit rien.

Je m’en allai. Je commençais à comprendre qu’il devait y avoir chez elle quelque chose qui n’était pas normal.

Elle resta dehors sous la pluie jusqu’à la brune. Plus tard je sortis pour jeter un coup d’œil sur elle. Elle était partie par un autre chemin.





XII

Il est encore nuit. Tout est vide, les dieux dorment, les bêtes et les hommes ; moi seul suis éveillé. Comme un fantôme j’erre dans l’aube obscure. Silence. Seul mon pas retentit ; c’est comme le frappement sourd d’un marteau sous le sol. Une brise silencieuse se traîne, saturée d’âcres senteurs par la sueur nocturne de la mer. Les astres de l’île éclairent encore, ils ont l’air fatigués par leur veille. Livide, la lune de Stiff palpite, blanc, blanc, rouge ; Creach, à perte d’haleine, lance circulairement ses pâles faisceaux de rayons. A l’est la nuit se troue et le matin monte à travers la fente, telle de la chair sanguinolente. Un frémissement court sur la mer, comme si elle frissonnait. Les coups de lumière de Creach s’envolent comme des voiles minces laissant apparaître les couleurs livides de l’île, la mer se colore. Creach s’éteint. Au nord Stiff éclate encore une fois, rouge, puis sa lumière ne revient plus.

Là-bas au large stride une mouette. Un cri lui répond, et soudain s’élève sur les rochers un bruit confus de limes. Ce cri avide, issu du bec des oiseaux de proie, salue la lumière à la même heure sur des milliers de récifs glabres parmi les mers.

Dans la vapeur du port les pêcheurs se mouvaient comme de lourds fantômes au pas mal assuré. Une voile géante monta en l’air et entra dans la brume. Je saluai Jean-Marie, le « Roi de la Mer » et en silence nous préparâmes le départ. Nous écopâmes l’eau et rangeâmes les lignes, l’appât, la voile. Le ressac tonnait. La vague rejaillissait, la barque se frottait au quai en grinçant. Un aviron dégringola, des chaînes cliquetèrent, une voix cria des injures dans la brume. Quelqu’un lâcha un juron. Gela sentait l’eau croupie et le poisson. Puis nous grimpâmes le sentier de Chikel pour déjeuner rapidement. Jean-Marie se versa une chopine d’eau-de-vie dans le gosier et avec cela il fut paré. En mer il ne mangeait plus de toute la journée qu’un morceau de pain et le soir il buvait de nouveau une chopine de goutte, puis il s’endormait. C’est ainsi qu’ils vivaient.

Nous partîmes. Une couple de voiles fantomales allaient devant nous dans la brume. L’eau glacée fumait. Sur les nuages bas et grumeleux pass