Main La Ménopause des fées - L'Intégrale

La Ménopause des fées - L'Intégrale

Year:
2018
Language:
french
ISBN 13:
9791028107949
File:
EPUB, 707 KB
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1

La mentalité américaine

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 324 KB
2

La patience du diable

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 1.01 MB
Gudule


			La Ménopause des fées

			L’Intégrale

			Bragelonne





Le Crépuscule des dieux…





			Mes plus vifs remerciements à Terry Jones et lady Cottington

			pour leur collaboration involontaire à cet ouvrage.

			G.





PREMIÈRE PARTIE


			LE COMBAT POUR LA VIE





1


			OÙ LE LECTEUR APPREND QUI EST M. MERLIN ET LA RAISON DE SES EMBARRAS GASTRIQUES.


			M. Merlin leva sa canette et rota.

			« Enchanté ! » dit-il avec un gros rire.

			C’était son habitude. Une habitude vieille de plusieurs siècles. Lorsqu’il rotait, il disait toujours : « En-chanté », puis il se marrait. À force, Vivi ne l’entendait même plus. Et quand bien même ? Lorsqu’on passe sa vie dans une poubelle, est-on en mesure de faire la leçon aux autres ?

			Dans le meilleur des cas, elle ajoutait : « … rrine de lapin », en soupirant.

			Jadis – à l’époque bénie où les fées portaient voiles de brume sur leur corps diaphane et rayons de lune en diadème –, elle eût réagi différemment. Avec moins de résignation, plus de hargne. Mais, en ce temps-là, la question ne se posait pas : Merlin savait encore se tenir en société. Il avait de la prestance et ne soulageait pas sa panse à tout propos. Vivi se souvenait même – Dieu, que tout cela était loin ! – avoir éprouvé des sentiments pour « le plus grand nécromant de l’univers », comme elle se plaisait à le surnommer. De l’admiration, du respect, et jusqu’à une certaine attirance physique, malgré sa barbe blanche et sa solennité somme toute peu aguichante.

			Puis il y avait eu cette histoire d’Élaine. Le début de la fin…

			Au fait, était-ce bien là le début de la fin, ou celle-ci avait-elle commencé plus tôt ? Allez savoir. Les événements s’enchaînent de manière si étroite, parfois, et leurs conséquences – dérive, déchéance, voire dégringolade – sont le fait de mécanismes si subtils que, toute fée qu’on soit, on n’en perçoit pas toujours clairement le processus.

			Si, donc, la chute s’était amorcée avant, Vivi n’y avait vu que pouic.

			En revanche, après Élaine, oui, là, ç’av; ait été spectaculaire. Nul, fût-il naïf comme un lutin, ne pouvait douter que le Grand Merlin eût chu de son piédestal.

			Du vivant de cette foutue châtelaine (le langage des fées s’était, lui aussi, modifié au fil des ans), rien ne laissait supposer qu’elle devînt, un jour, l’instrument du destin. Elle était exigeante, certes, capricieuse et vorace, mais l’essentiel de sa tyrannie s’exerçait dans la chambre à coucher. (Merlin l’avait confié à ses fées à demi-mot, avec moult allusions entrecoupées de rires salaces, une nuit de beuverie ; cela les avait diverties, sans toutefois les mettre en alerte. Que n’avaient-elles, à cet instant, fait preuve de plus de clairvoyance ! Mais, même en admettant qu’un éclair de lucidité se fût insinué dans les vapeurs d’alcool qui leur embrumaient le cerveau, comment eussent-elles pu juguler le danger, pauvres petites ? Rien n’autorisant une tierce personne à interférer dans l’intimité des amants – à moins qu’elle n’y fût expressément conviée, chose rarissime, Merlin ayant peu de goût pour le triolisme –, elles étaient, comme on dit, hors du coup !)

			Bref, hélas, trois fois hélas, ni Vivi ni ses sœurs n’avaient pressenti le danger.

			Élaine décéda à un âge avancé, laissant Merlin inconsolable. Elle lui avait, auparavant, extorqué une promesse : celle d’ingérer son cadavre afin que, survivant en lui, elle eût, d’une part, accès à l’immortalité, et, en second lieu, qu’ils fussent, elle et lui, unis à jamais.

			Il avait juré (refuse-t-on d’accéder aux dernières volontés d’une mourante, surtout après toute une vie d’amour fou ?), mais, n’étant pas porté sur le cannibalisme, s’était, après avoir longuement tergiversé, résolu à la boire plutôt qu’à la manger. Erreur fatale ! Avait-il eu conscience de commettre l’irréparable lorsque, après l’avoir pieusement incinérée afin de dissoudre ses cendres dans une barrique de vin, il l’avait absorbée jusqu’à la dernière goutte ? C’est peu probable. Il était bien trop soûl pour ça.

			La Révélation ne lui vint que trois jours plus tard, après qu’il eut cuvé : Élaine était furieuse. On ne peut que la comprendre. En soutirant cette promesse à son amant, elle envisageait un départ en fanfare. Un « enterrement » – bien que ce mot soit impropre, quel autre terme employer ici ? Ingérence ? Va pour ingérence –, une ingérence, donc, digne des plus grands fastes de la décadence romaine. Un banquet somptueux auquel fussent invités tous ceux qu’elle avait, de près ou de loin, côtoyés de son vivant. Et tandis que ce beau monde savourerait le menu raffiné du repas funèbre, les cuisiniers eussent apporté, dans un immense plat d’or, le mets réservé au veuf : le cadavre de la défunte, rôti aux petits oignons et agrémenté d’herbes odorantes. Sous les yeux incrédules – horrifiés plutôt ! – des convives, Merlin eût goûté une dernière fois au corps de sa bien-aimée.

			Se fût-il laissé tenter tout d’abord par un sein, garni de son téton comme d’une cerise confite ? Par une joue croustillante ? Par les lèvres, gorgées à craquer du jus de la cuisson ? Ou eût-il, suivant son habitude, été droit au but, en piquant d’office sa fourchette dans le pubis ?

			Eût-il laissé des restes pour le lendemain ? Pour les jours suivants, même, prolongeant d’autant l’ultime acte d’amour ? Délicieuses questions que la muflerie de l’Enchanteur devait à jamais laisser sans réponses, et qui, de toute évidence, allaient hanter Élaine pour l’éternité.

			On devine sans peine la frustration de la pauvre femme.

			Elle décida de se venger. Dès lors, ce qui demeurait d’elle en Merlin, après digestion, n’eut de cesse de lui rendre l’existence impossible. Les gaz dont il souffrait n’avaient d’autre origine.

			À terme, ces rots, pets et autres borborygmes s’avérant incompatibles avec la dignité d’un Mage, le peuple perdit foi en lui. De nouvelles théories, comme le cartésianisme, le rationalisme, le matérialisme et le scepticisme, firent le reste. Dépouillé de son aura prestigieuse, Merlin comprit que le temps était venu de prendre sa retraite. Remballant alchimie, pouvoirs magiques et dons occultes, il siffla ses fées et partit se planquer dans sa forêt natale, Brocéliande.

			Les bulldozers l’en chassèrent, un millénaire plus tard. Le chantier du Songe d’une nuit d’été, vaste cité pavillonnaire accessible à la propriété par emprunt à taux réduit, venait de commencer…





2


			OÙ L’ON APPREND QUE LE CONTENU DES POUBELLES N’EST JAMAIS ANODIN.


			La création de la station de métro Brocéliande, dans le 18e arrondissement de Paris, est intimement liée à la disparition de la forêt du même nom – une manière comme une autre, pour un gouvernement tant soit peu démago, de clore le bec aux mécontents en érigeant un monument à leur colère. Il était donc logique que Merlin s’y réfugiât, avec tout son état-major.

			Cet état-major se composait de trois fées, Vivi, Moorgën et Clochette, créatures ailées de quelque quinze centimètres de haut, entièrement dévouées à leur Seigneur et Maître – dans la mesure, du moins, où ce dévouement n’entravait pas leurs aspirations personnelles dont nous allons, ci-dessous, donner un aperçu.

			Commençons par Vivi, la plus docile des trois.

			D’une rousseur flamboyante, d’un tempérament lascif et frôleur, Vivi avait naguère, nous l’avons vu plus haut, cédé aux charmes austères du « plus grand nécromant de l’univers ». Bien que cette époque fût révolue depuis belle lurette, il lui en restait quelque chose : sa servilité se teintait de connivence, de cette sorte d’indulgence bienveillante et désabusée qui, par-delà les désaveux de la chair, continue à unir ceux qui se sont aimés.

			L’exil avait peu modifié son aimable caractère. Sauf en ce qui concernait les jeux de mots.

			Ah, le jeu de mots, foireux de préférence ! Le monstrueux jeu de mots, bien gras, bien lourd, bien déplacé, quel concentré de jouissance !

			Cette discipline, héritée des intellectuels du XIXe siècle et popularisée à l’extrême au XXe, lui était un jour tombée dessus, sous forme d’un almanach Vermot. Elle ne s’en était jamais remise. Après avoir failli être écrasée par l’opuscule – qu’un usager de la R.A.T.P. avait négligemment jeté dans la poubelle où elle nichait –, elle l’avait tout d’abord feuilleté, puis s’était plongée dedans. Et, enfin, prise d’une passion dévorante pour les traits d’humour qui s’y déployaient à longueur de pages, s’était efforcée d’en assimiler les rudiments. Cela ne lui avait pas demandé beaucoup d’efforts : elle était douée pour. Ainsi découvre-t-on, à plus d’un millénaire, que l’on possède un don caché.

			Vivi entra en calembour comme d’autres entrent en religion et, désormais, s’y adonna avec obstination, foi et ravissement.

			Le parcours de Moorgën – de son vrai nom Morgane – fut bien différent de celui de sa sœur, même si, à l’origine, leur prise de conscience a un vecteur commun : les ordures. Ouvrons ici une parenthèse. Lorsque nos quatre héros élurent domicile au métro Brocéliande, leur premier soin fut de délimiter le territoire de chacun. Les fées investirent les poubelles, par chance au nombre de trois, s’y creusant un petit nid douillet parmi les canettes vides, les mégots, les emballages perdus, les Kleenex usagés. Merlin, pour sa part, prit le banc en bout de quai, le seul qui ne fût pas réservé à l’occupant en titre de la station, un clochard répondant au doux nom d’Anathème. Nous reviendrons plus tard sur ce personnage fondamental dont l’importance, dans notre histoire, n’a d’égale que la brièveté de son apparition.

			Fin de la parenthèse.

			À peine installée, donc, Moorgën – qui s’appelait encore Morgane, en ce temps-là (mais plus pour très longtemps !) – tapissa son petit chez-elle d’un papier journal dont elle ne découvrit la teneur qu’à l’usage. Il s’agissait d’un exemplaire de L’Ordre national, quotidien à tendance néonazie. Séduite par le propos racoleur des articles et ce qu’ils enflammaient en elle d’identitaire – tant il est vrai qu’au fond de chacun de nous, si peu conforme soit-il, sommeille un xénophobe à l’état endémique –, elle voulut en savoir davantage sur la question et, désormais, passa ses nuits dans le kiosque voisin, à lire la presse d’extrême droite. Elle fit bientôt siennes les théories fascisantes dont l’abreuvaient des pisseurs de copie fanatiques, et la découverte de Mein Kampf en édition de poche mit un comble à son exaltation. Elle modifia son nom, qu’elle brandit désormais comme un slogan politique évoquant l’Avenir et l’Espoir : Moorgën, demain… Galvanisée par la perspective de ces lendemains, non qui chantent mais qui hurlent, la petite créature intemporelle ne vécut plus que dans un futur né des cendres du passé. Elle se tatoua une croix gammée sur le sein gauche, salua en criant : « Heil Hitler ! » et vola au pas de l’oie.

			Loin de ces hystéries liées à la chose écrite, Clochette, elle, poursuivait son petit bonhomme de chemin, entièrement vouée à un but exclusif : être aimée des enfants.

			Des petits garçons, plus exactement.

			Entre huit et douze ans.

			Par bonheur, la pédophilie n’est pas un délit, au pays des fées. Gloire en soit rendue aux conteurs de tous poils qui, avec une perversité dont les mômes ne leur seront jamais assez reconnaissants, peuplent les rêves impubères de mignons sex-symbols. Que de suées, d’épanchements nocturnes, d’initiations autoérotiques trouvent leur point de départ (et d’arrivée !) dans telle description émoustillante, tel album délicatement enluminé, tel dessin animé mettant en scène une pin-up ailée fort dévêtue ! Ah, les enfants – dont le monde adulte, pétri de lieux communs, s’obstine à nier les sens pourtant ô combien exigeants ! – seraient bien à plaindre si les légendes ne leur donnaient de temps à autre un coup de pouce !

			Clochette, elle, ne se contentait pas d’un coup de pouce. Elle avait, comme on dit trivialement, le feu au cul ; il lui fallait de l’amour, du beau, du vrai, du frémissant. Afin d’assouvir son coupable vice, la petite fée – dont, rappelons-le, un maillot de bain vert pomme ne dissimulait rien de la luxuriante anatomie – mit rapidement au point une technique imparable. Se posant bien en vue au sommet de sa poubelle, elle attendait, dans une complète immobilité, la rame et sa cargaison de voyageurs. Parmi ceux-ci, il se trouvait toujours quelque moutard pour s’écrier : « Oh, la chouette figurine ! Elle sera super dans ma collec’! » Une fois sur deux, la mère disait : « Laisse cette saleté ! » Mais dans cinquante pour cent des cas, elle ne prêtait guère attention aux réflexions du gosse qui, d’un geste vif, raflait l’objet de sa convoitise et le fourrait prestement dans sa poche.

			Stockée entre une bille, quelques vignettes chiffonnées et un chewing-gum déjà mâché, Clochette se pâmait une première fois, sous les tripatouillages de la menotte impatiente. En attendant que cette menotte l’extirpe de sa cachette, à l’abri du regard irrité des adultes.

			Le reste n’était qu’un jeu d’enfant, si j’ose dire…





3


			OÙ L’ON ASSISTE EN DIRECT À LA RENAISSANCE D’UN MYTHE.


			Revenons à Anathème.

			Chaque station de métro a, par tradition, son clodo. Celui de Brocéliande occupait les lieux bien avant l’arrivée de Merlin et de sa clique, mais, n’étant pas hostile à un peu de compagnie il ne s’opposa pas à leur installation. Cette cohabitation relégua au second plan son partenaire habituel, un vieux chien borgne, pelé, et affligé d’un constant priapisme.

			Anathème était bon vivant, bien que la vie n’eût pas été bonne pour lui. Il aimait manger, boire et, ayant bien bu, proférer des insanités – ce qui est le minimum pour un bon vivant. Il ne pouvait que s’entendre avec Merlin dont l’ivrognerie latente trouva en lui mentor à sa (dé)mesure. Durant, donc, les quelques mois où ils se côtoyèrent, l’Enchanteur ne dessoûla pas. Ayant touché le fond, il s’y trouva bien, et, lui qui avait plané dans les plus hautes sphères de la théurgie, dormit dans son vomi sans en être affecté.

			En quelques semaines de ce régime, le déclin amorcé depuis une dizaine de siècles s’accéléra jusqu’à l’effondrement total. Merlin y laissa le peu qui lui restait de prestance, mais y gagna, en revanche, une trogne bleuâtre, un œil bouffi et glauque, une odeur de vinasse à couper au couteau, et surtout – nous l’allons constater dans les pages qui suivent – une sensible altération de ses facultés mentales. Cela, on s’en doute, au grand dam des fées, spectatrices impuissantes de la métamorphose.

			« Comment a-t-on pu, se demandait chacune d’elle par-devers soi, transformer notre Maître à ce point ? De mémoire d’elfe, aucune formule cabalistique n’a jamais eu de prise sur lui… Faut-il que cet Anathème soit un grand Magicien… ou le Diable en personne ! »

			Or, Anathème n’était ni l’un ni l’autre, mais un simple employé de la R.A.T.P. démis de ses fonctions et ne l’assumant pas. Quelques années auparavant, une cinquantaine de voyageurs avaient trouvé la mort dans un accident dont, l’erreur humaine ayant été formellement reconnue, il fut jugé coupable. Depuis, il végétait sur les lieux de son crime. Quant à sa formule : « Une ‘tite lichette de pichtegorn, môssieu Merlin ? », elle n’avait rien de magique, sinon dans l’esprit confus d’un soûlot.

			Arriva ce qui devait arriver : une rupture d’anévrisme. Un beau matin, une patrouille de vigiles dénicha son cadavre déjà raide dans un couloir. Son chien était couché près de lui, la tête sur les pattes, l’unique œil larmoyant, l’oreille basse, la queue en berne…

			— Et le vit ?

			— Le vit ? Oh, long ! 1

			Le malheureux animal ne débanda même pas lorsque les pompiers emmenèrent son maître. Par contre, il faillit mordre.

			Les vigiles appelèrent aussitôt la fourrière.

			Bien que torché de fraîche date, Merlin, pris de pitié, réagit aussi sec (preuve que l’alcool, s’il abêtit, ne déshumanise pas).

			— Ce chien est à moi, déclara-t-il avec aplomb.

			On lui lança un regard suspicieux.

			— Quel est son nom ? s’enquit un vigile plus futé que ses collègues. (Et comme Merlin hésitait :) Si cette bête vous appartient, vous devez bien savoir comment elle s’appelle ! ajouta-t-il finement.

			Or, de nom, le chien n’avait point. Anathème se contentait de le siffler. Mais allez répondre ça à un individu rompu aux rites du gardiennage, dont le pitbull se prénomme forcément Rex (ou Devil, ou Killer, au choix), et qui vous a dans le collimateur !

			Merlin lança le premier nom qui lui venait à l’esprit :

			— Excalibur !

			Le chien comprit-il, à cet instant précis, que de sa réaction dépendait sa survie ? Même les êtres les plus stupides – ce qu’il était, ô combien ! – ont parfois des éclairs de génie quand leur existence en dépend. Il remua la queue et poussa un petit jappement que le vigile, qui se targuait de psychologie canine, prit pour une marque de reconnaissance. De fait, c’en était une, ce baptême impromptu ayant déterminé, dans le cerveau primaire dudit Excalibur, une soudaine et vibrante notion d’appartenance.

			Dès lors, il s’attacha aux talons de l’Enchanteur, mit ses pas dans les siens, vécut dans son ombre. Et n’en banda pas moins, de jour comme de nuit, ce qui fit dire à Vivi (qui, décidément, n’en ratait pas une !) : « Pauvre animal, Satan t’habite ! » À quoi Merlin, qui ne crachait pas sur une petite contrepèterie de temps à autre, ajouta sentencieusement : « Sa bite t’attend ! »

			En fait, c’était tout autre chose qui attendait Excalibur : un rôle déterminant dans l’élaboration de l’Œuvre. Mais n’anticipons pas…



* * *



			 				 					1. Le mot, on s’en doute, est de Vivi !





4


			OÙ LES COÏNCIDENCES SE SUCCÈDENT ET, N’ÉTANT PLUS PERÇUES COMME TELLES, PASSENT POUR UN SIGNE DU CIEL.


			Si Merlin détestait un moment entre tous, c’était bien l’heure de pointe. LES heures de pointe, plutôt, celles-ci revenant, comme la marée, deux fois par jour, avec une régularité que seule troublait la relâche hebdomadaire du week-end. Entre huit heures et neuf heures trente, le matin, et de cinq à sept, l’après-midi, l’Enchanteur voyait donc la foule envahir son domaine. Une foule compacte et vociférante dont le flot l’éjectait de la station, pour aller chercher refuge dans le silence (relatif) des couloirs interdits au public.

			Assis à même le sol, son chien à ses côtés, il attendait, avant de regagner ses pénates, que la horde sauvage eût pris d’assaut les rames et se fût évanouie. Les fées, quant à elles, s’enfonçaient au plus profond de leurs poubelles jusqu’au retour du calme.

			Un jour donc, revenant sur le quai après le déferlement de masse biquotidien, Merlin y ramassa avec stupeur… une Carte orange.

			La mer, en se retirant, abandonne derrière elle des alluvions de toute sorte. La cohue également. Ce fait était donc, en soi, fort banal. Anathème n’avait-il pas, outre les gants, parapluies, boîtes de préservatifs et paquets de clopes d’usage, récupéré un jour une petite culotte, dont la perte mystérieuse l’avait longtemps fait fantasmer ?

			Mais – et c’est ici que se situe l’effet de surprise –, cette carte comportait un nom : « Linda Graal ».

			Les fées, consultées, admirent que, oui, la coïncidence était drôle, en effet. Mais bon, il n’y avait pas de quoi en faire un fromage.

			— Coïncidence ? s’emporta Merlin. Coïncidence ? Hors de ma vue, créatures sans cervelle ! Le Destin se manifeste avec ostentation, et vous invoquez le hasard ? Êtes-vous donc aveugles ?

			On ne contredit pas un homme dans cet état, a fortiori un enchanteur. Et bourré, de surcroît.

			— Vous avez raison, dit Vivi, s’érigeant en porte-parole, y a sûrement un truc.

			Ses sœurs, prises à témoin, hochèrent la tête sans conviction.

			— Ouais, comme une sorte de signe…, risqua Clochette.

			— Un signe, ouais…, approuva Moorgën, l’esprit ailleurs.

			Linda Graal avait vingt ans et, à en juger par sa photo, une tête de parfaite idiote. Elle habitait Le Raincy. Les informations transmises par la carte s’arrêtaient là.

			— Il faut la retrouver, et vite ! décréta Merlin, avec l’air qu’il avait dû prendre, autrefois, pour enjoindre à ses disciples de découvrir – et vite ! – la pierre philosophale.

			Les fées acquiescèrent. Leur laissait-on le choix ?

			Toutes trois tinrent conseil dans la poubelle de Clochette, moins pleine que les deux autres. Après avoir longuement épilogué sur le délabrement cérébral de leur Maître – trois noms, mythiques certes, mais n’ayant franchi le fossé du temps que pour s’abattre ici, tels des météorites redevenus cailloux, sur les éléments les plus minables qui soient : une station de métro, un vieux chien, une pépète de banlieue, avaient suffi à le faire décoller ! –, elles se répartirent le travail. Vivi et Moorgën surveilleraient les rames, chacune sur un quai. Clochette, pendant ce temps, se posterait au point de vente des billets, passage obligé de tout usager ne possédant pas (ou plus) de Carte orange. Ce serait bien le diable si, guettée de la sorte, Linda passait entre les mailles du filet !

			Tandis qu’elles mettaient au point ce plan tactique, Merlin, lui, réfléchissait – en s’aidant d’une ch’tite lampée de pif, par-ci par-là.

			« Quoi qu’en pensent ces trois sottes, se disait-il, un tel concours de circonstances ne peut être fortuit. Le Destin ne rassemble pas au même endroit Merlin, Brocéliande, Excalibur et le (enfin… la) Graal, sans avoir un but bien précis. Et ce but, je le devine, je le pressens, je le suppute, c’est le Renouveau, la Grande Résurgence… »

			Il s’emballait. Buvait.

			« La Légende va renaître, tel le Phénix en rut, pour féconder ce siècle impie ! Ce qui fut jaillira, lave incandescente, des entrailles du temps, et cette Apocalypse de feu et de métal aura un artisan : moi, Merlin, le plus grand nécromant de l’univers, en exil dans une époque sans Foi, sans âme et sans attraits ! »

			Buvait et s’emballait. S’emballait et buvait, en alternance puis simultanément.

			« Et l’on verra de nouveau fleurir, sur les collines, l’ombre des châteaux forts. Et les chevaliers en armes s’affronteront, lance contre lance, en des joutes mortelles. Et les armées en marche ébranleront le sol d’un fracas de tonnerre. Et montera vers le ciel le chant guerrier des preux, hurlant à la mort avant le carnage. Et les loups s’entre-dévoreront pour la plus grande gloire du Très-Haut ! »

			Quand, enfin, il tomba ivre mort, la rame de dix-huit heures douze arrivait.





5


			OÙ L’ON SUIT PAS À PAS LE PRÉMICES DE L’ENQUÊTE (DU GRAAL).


			Nos guetteuses en furent pour leurs frais : Linda ne se manifesta pas, ce soir-là. Le lendemain, par contre…

			Il était neuf heures et des poussières. Depuis l’aube – si tant est que la notion d’aube, cette limpidité céleste à l’éclat de perle, eût une signification sous terre –, le métro éjectait, à intervalles réguliers, sa cargaison de travailleurs ensommeillés. Cargaison qui, suivant l’implacable logique dont il est fait mention précédemment, devenait plus dense d’instant en instant. Soudain, Vivi poussa un cri : « Là ! Je la vois ! » et s’en fut à tire-d’aile prévenir le Maître. Ce dernier, bien qu’ayant la foule en horreur, y plongea aussitôt et, guidé par sa fée, la remonta à contre-courant. Quiconque eût prêté attention à ce vieillard barbu, jouant des coudes en fixant un point, quelque part dans l’espace, n’eût pu qu’évoquer Melchior, le Mage en quête de Messie, suivant l’étoile du Berger dans la nuit d’Orient.

			À l’exemple de l’Étoile, Vivi mena son Mage droit au but.

			Décrire l’émoi de Merlin face au – pardon, à la – Graal est chose impossible. Les notions d’extase, de félicité semblent ici dérisoires. Mieux vaut parler, à la rigueur, de transes cosmiques – l’image, bien qu’audacieuse, étant, du fait de son outrance, la seule apte à exprimer l’inexprimable.

			Et pourtant…

			Peu de gens sont beaux, au réveil. Joue terne, paupière fripée, valoches, résidu d’écume blanchâtre aux commissures des lèvres affectent d’ordinaire les laborieux du petit jour. Linda, que son rôle de premier plan dans l’Œuvre ne préservait pas de la disgrâce commune, arborait, en outre, une courte chevelure d’un blond suspect, retenue sur le front par une armée de barrettes et garnie d’un épi du plus navrant effet, ainsi qu’une tenue réellement affligeante : caleçon à impressions panthère, doudoune rose bordée de fourrure synthétique, tennis à semelles ultracompensées, sac plastique orné de Mickey fluorescents.

			Sa rencontre avec l’Enchanteur transfiguré ne la troubla pas.

			— Il me veut quoi, le pépère, là ? se contenta-t-elle de grogner, comme il tentait de l’aborder.

			Un remous dans la cohue les éloigna l’un de l’autre avant que « le pépère » eût le temps de s’expliquer. Linda fut emportée vers la sortie tandis que Merlin restait en rade. D’un geste, Vivi lui fit comprendre qu’elle prenait la jeune femme en chasse. Il ne restait au vieillard qu’à regagner son banc sous lequel l’attendait Excalibur, dormant d’un seul œil et triquant d’une seule queue.

			Embusquée derrière le portillon, Clochette veillait toujours. Vivi lui fit le V de la victoire au passage.

			Un éblouissant soleil de printemps l’accueillit, à l’extérieur de la station. Elle qui, depuis des mois – voire des années, comptabilise-t-on le temps qui passe quand on a l’éternité devant soi ? – n’avait pas mis le nez dehors, cligna des paupières.

			— Putain, j’ai l’impression d’être miraude…, grommela-t-elle, en mettant sa main en visière.

			Linda arpentait déjà le trottoir d’un pas vif. Vivi la rejoignit en trois battements d’ailes.

			Rien ne distinguait la rue de Brocéliande des rues voisines dont elle partageait l’aspect sordide et délabré. Un désintérêt chronique des entreprises de voirie affectant, par tradition, les quartiers populaires, celui-ci était jonché, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours par semaine, de papiers gras, crottes et détritus divers (ce dont, par ailleurs, les riverains se fichaient comme d’une guigne). Les immeubles aux façades crasseuses, aux fenêtres souvent murées – en attendant une conjecturale flambée de l’immobilier, justifiant leur démolition – alternaient avec les palissades taguées et couvertes de lambeaux d’affiches. Quelques commerces de proximité : un snack turc, une épicerie arabe, un Paris-pas-cher, un Lav-o-matic, avaient fleuri, par Dieu sait quel hasard, dans ce paysage morose. Ainsi, suprême raffinement, qu’un salon de coiffure dénommé Jolie Môme, au numéro 23.

			Ce fut là que pénétra Linda.

			Vivi, n’osant l’y suivre de crainte d’être repérée, se dissimula dans les entrelacs de l’enseigne au néon, éteinte à cette heure. De ce poste d’observation, elle jouissait d’une vue imprenable sur la vitrine et, par conséquent, sur ce qui se passait dans la boutique – sans toutefois entendre les conversations.

			Le film était muet, mais l’action, par chance, explicite. Et en couleur.

			Un homme en blouse lilas trônait derrière le comptoir. Ombre de moustache, coupe gominée, légère touche de fard autour de l’orbite, accentuant avec subtilité la profondeur du regard, fin treillage de ridules trahissant une quarantaine houleuse, sous la triple couche d’anticerne. Menton en voie d’avachissement. Sourire mordant, un rien lippu.

			D’un index agacé il désigna sa montre, puis se lança dans un long monologue – une engueulade, de toute évidence. Linda arrondit le dos, eut une moue proche de celle de l’enfant qui va pleurer, menton chiffonné et lèvres tremblantes, puis s’éclipsa par une porte dérobée. Le temps que Vivi s’inquiète de sa disparition, elle réapparaissait, ayant troqué sa doudoune contre une blouse semblable à celle de son patron, maintenue à la taille par une ceinture dorée.

			La discussion reprit et cette fois, elle y prit part.

			L’arrivée d’une première cliente permit à Vivi de saisir, dominant la sonnerie, une bribe de phrase.

			— … pas ma faute, j’ai perdu ma Carte orange !

			— Et alors ? Ce n’est pas une excuse valable pour arriver en ret…

			Un double sourire de bienvenue interrompit net l’altercation. Dans une seconde sonnerie, la porte se referma, et avec elle la bulle de silence. Remettant à plus tard leurs griefs, Linda et le beau ténébreux (ainsi le surnomma Vivi, en son for intérieur) s’affairèrent instantanément.

			Dix minutes plus tard, lavée, rincée et ornée de bigoudis, la tête de la cliente disparaissait sous un casque-séchoir.



			***



			Il était près de deux heures quand Vivi revint dans la station. Clochette, Moorgën et Merlin l’attendaient avec impatience.

			— Alors ? s’écrièrent-ils d’une seule voix, dès qu’ils l’aperçurent.

			La petite fée ramenait des renseignements précieux : le lieu de travail de Linda et l’adresse de sa cantoche.

			— J’ai profité qu’elle bouffait son sandwich pour venir vous prévenir, précisa-t-elle. Mais dans cinq minutes, j’y retourne.

			La réaction de Merlin les laissa sur le cul, elle et ses congénères.

			— Montre-moi le chemin, je vais avec toi.

			L’Enchanteur allait sortir de sa retraite ? Ça, pour une grande première…

			— Vous… vous êtes sûr ? bredouilla Clochette. Vous ne serez pas trop dépaysé ?

			— C’est très différent du Moyen ge, vous savez ! insista Vivi.

			— Y a plein d’étrangers de toutes les couleurs ! grimaça Moorgën.

			Merlin leur rappela qu’il n’était pas né de la dernière pluie, ajoutant qu’en tant que Devin, il avait, depuis près d’un millénaire, une idée assez nette des teneurs de l’avenir.

			— Qui, d’après vous, avait prédit les premiers pas de l’homme sur la Lune ? laissa-t-il tomber négligemment.

			Les fées se consultèrent du regard.

			— Euh… Nostradamus ? risqua Clochette.

			Le teint couperosé de Merlin s’empourpra.

			— Moi, insecte stupide ! Et la conversion des ondes en sons et en images ? Et l’utilisation de l’énergie dégagée par l’eau, le vent, les marées et la foudre ? Et le pourrissement des airs, de la terre et du ciel ?

			— Euh… vous ?

			— Oui, moi, moi, toujours moi ! Alors, vos mises en garde, hein !

			Les petits fées, vexées, s’égaillèrent, le menton haut.

			— Larves sans jugeote ! leur cria Merlin d’une voix éraillée – ce qui fit se retourner quelques voyageurs présents sur le quai. (Des occasionnels, les habitués étant rodés depuis longtemps aux extravagances de leur clodo qui, lorsqu’il ne parlait pas aux poubelles, lançait des imprécations en direction du plafond.) 2

			— Aux pieds, Vivi ! hurla l’Enchanteur, décidément furieux.

			Excalibur, prenant l’ordre pour lui, rampa humblement vers son maître.

			— Pas toi, crétin ! Viviii ! Alors, on y va, oui ou merde ?

			Trente secondes plus tard, précédé de sa fée, il gagnait la surface.

			Le soleil l’agressa, lui aussi, de plein fouet.

			— La vaaache ! grommela-t-il, s’abritant de ses paumes.

			Et Vivi de commenter :

			— On est devenus des taupes, hein, à force ! Et les taupes…

			Petit ricanement revanchard, la main en cornet autour du nez.

			— … Y n’en bourrent !

			Un tic d’énervement crispa furtivement les traits de l’Enchanteur. Il ouvrit la bouche pour tancer l’impudente, mais se retint et, dans un bref soupir, se contenta de demander :

			— Où allons-nous ?

			— Par ici…

			À quelque vingt mètres, sur la droite, s’ouvrait l’impasse des Camelots. Ils s’y engagèrent.



* * *



			 				 					2. L’auteur ne croit pas inutile de signaler que, bien que parfaitement visibles, les fées, de par leur incongruité même, passaient inaperçues. Cependant, de nombreux voyageurs se plaignirent à leur ophtalmo de scintillances suspectes au niveau rétinien. L’on mit ce phénomène sur le compte de phosphènes dus au rayonnement des ordinateurs dont ces personnes faisaient quotidiennement usage.





6


			OÙ, COMMENT ET DANS QUELLES CIRCONSTANCES UNE TENANCIÈRE DE TROQUET DEVINT REINE.


			Si la rue de Brocéliande était sordide – et elle l’était à outrance, nous l’avons vu plus haut –, que dire de cette impasse où toute la misère du monde semblait s’être cristallisée ? Quelques masures branlantes aux façades lézardées, aveuglées de parpaings… Un entrepôt désert… Un chantier abandonné où, dans une végétation revenue à l’état sauvage, pourrissait doucement, carcasse au long cou de saurien préhistorique, une grue à demi dépouillée… Et un bistrot : Le Celtic.

			— C’est là qu’elle est, dit Vivi, tendant le doigt vers la vitrine – si tant est qu’on pût donner le beau nom de vitrine à ce carreau crasseux qu’opacifiait à demi une dentelle trouée.

			L’instant d’après, Merlin pénétrait dans l’établissement.

			Saisi à la gorge par une odeur de bière rance, il toussota, ce qui attira sur lui le regard des consommateurs, à savoir : Linda, terminant son sandwich rillettes-cornichons devant un café froid, et, accoudé au bar, un type d’une trentaine d’années, rasé, balafré, et le lobe de l’oreille droite percé d’une multitude de trous dont l’un, seulement, portait un anneau. Au vu de son polo rayé, Merlin le prit pour un marin 3, d’autant que, par l’échancrure, on devinait l’extrémité d’une rose des vents tatouée sur sa clavicule.

			— M’sieurs-dames ! salua l’Enchanteur à la cantonade.

			Derrière le comptoir trônait une forte quinquagénaire qui l’accueillit d’un sourire distrait.

			— Vous désirez ?

			— Une bière, s’il vous plaît.

			— Tu m’en remets une aussi, Geneviève, lança le marin 4 avant de se tourner vers son voisin de zinc.

			— Ça boume, papy ?

			C’était gentiment dit, Merlin en fut touché. Rassemblant en hâte toutes ses connaissances linguistiques, il rétorqua du tac au tac :

			— Impec’, et toi… la matelas ? (Ce qui n’était pas mal pour un début, et digne d’une Vivi dans ses meilleurs jours.)

			Le marin ne s’en offusqua pas, bien au contraire.

			— À la tienne, Étienne ! s’exclama-t-il, en levant sa mousse.

			Mais, foin de mondanités, Merlin n’était pas venu pour ça. Plantant là l’aimable soiffard, il se dirigea, le verre à la main, vers la table de Linda.

			— Vous permettez, mademoiselle ?

			Déjà, il saisissait le dossier de la chaise, la tirait à lui, faisait mine de s’asseoir. La jeune femme l’arrêta d’un geste.

			— Y a pas assez de place ailleurs ?

			Désarçonner un Enchanteur n’est pas donné à n’importe qui. À nouveau, Merlin se sentit rougir. « Je vieillis ! » se reprocha-t-il furtivement. Par chance, le marin vola à son secours.

			— En voilà des façons de traiter un noble vieillard ! Tu t’es lavé le cul aux orties, ce matin, ma gueule ?

			L’image était osée mais non dépourvue de charme. Merlin la rangea dans sa boîte à répliques pour la ressortir, à l’occasion.

			Peu sensible au langage pittoresque de son interlocuteur, Linda tendit le médius.

			— On t’a pas sonné, tête de nœud !

			— Sans blague ? Et ça, j’en fais quoi ? Je me torche avec ?

			Entre le pouce et l’index, il brandissait un petit dé de matière brunâtre que l’Enchanteur ne put identifier. Linda, aussitôt, se radoucit.

			— Libanais ? souffla-t-elle, béate.

			— Je veux !

			— Combien ?

			— Pour toi, dix keuss. Y a six grammes bien pesés.

			En trois enjambées, il la rejoignit, s’assit à sa table, invitant, d’un signe, Merlin à l’imiter. Cette fois, Linda ne protesta pas. Elle fixait le dé comme une bienheureuse la vision du Christ.

			— Donne !

			— Ttttt, pas touche !

			Il sortit son briquet, en promena la flamme sur l’étrange matière, puis glissa celle-ci sous le nez de la jeune femme.

			— Alors ?

			L’extase transfigurait Linda.

			— Géniaaal…, murmura-t-elle avec ferveur.

			Déjà, elle plongeait dans son sac en quête de son porte-monnaie.

			Le marin prit le temps d’avaler une gorgée.

			— Je peux te faire un prix, si ça t’arrange…, lâcha-t-il négligemment.

			Interrompant ses fouilles, Linda leva la tête, les yeux rétrécis.

			— À condition que tu me sautes, c’est ça ?

			— T’as tout compris, ma gueule !

			— Rêve pas, pauv’ mec, chuis pas à vendre ! Ton teuch, tu peux te le mettre là où je pense, et même te branler avec, si ça peut te consoler !

			Derrière le bar, un lent applaudissement se fit entendre.

			— Voilà ce que j’appelle une réplique ! dit la taulière. T’as de l’avenir, ma p’tite !

			Merlin, que cette conversation laissait désemparé – le Magnus Liber Signorum ne faisant mention ni des termes employés, ni du petit cube de crotte apparemment précieux –, crut déceler dans sa voix un concept familier : la jalousie.

			— Venez donc boire un coup avec nous, tavernière ! proposa-t-il, bonhomme.

			La grosse acquiesça d’un sourire.

			— Je te remets un café, Linda ? C’est ma tournée.

			— Bien tassé, steup.

			— T’en reprends une, papy ? s’empressa le marin. Je t’invite… La même chose pour nous, Geneviève !

			Armée d’un plateau contenant deux tasses et deux chopes, Geneviève s’adjoignit donc au cercle. L’on trinqua. Puis le marin se pencha vers Linda, reprenant la conversation où il l’avait laissée :

			— Si je comprends bien, c’est non ?

			Linda montra les dents.

			— T’es futé quand tu te forces !

			— Et si je te le fais gratoche ? Tu…

			Un coup de coude dans les côtes lui coupa la parole.

			— Un peu de dignité, Arthur ! grinça la patronne.

			Le nom atteignit Merlin comme un coup de poing dans le ventre. Il s’étrangla, toussa, cracha, répandant à foison une pluie de postillons mousseux qui fit reculer les convives.

			— Respire à fond, papy ! s’écria le marin, moins arrosé que les autres de par sa position de voisin immédiat.

			Et de taper dans le dos du malheureux vieillard avec une vigueur à le démanteler, avant de lui fourrer le bord du verre en bouche.

			— Allez, avale cul sec, c’est bon pour c’que t’as !

			Ayant bu, rebu, respiré et rerespiré, Merlin, à nouveau maître de son œsophage, put enfin articuler :

			— Arthur ? Tu t’appelles Arthur ?

			— Ouais, Arthur Lancelot, pourquoi ?

			La toux de Merlin reprit de plus belle, couronnée, cette fois, d’un rot somptueux.

			— Enchanté !

			C’en était trop, Linda se leva d’un bond.

			— Mais il est dégueulasse, ce vieux !

			Jetant un billet sur la table, elle empocha le chichon.

			— De toute façon, faut que je me casse. Combien je te dois, Geneviève ?

			— Deux et un, trois euros, ma poule.

			Deux pièces de deux euros roulèrent sur le formica.

			— Garde la monnaie. Tchao, tout le monde !

			Dans un tintement aigrelet, la porte se referma sur elle. Un peu pensive, Geneviève la suivit des yeux à travers la vitrine.

			— C’est pas encore cette fois que tu tireras ta crampe, mon pauvre bichon !

			— Arrête, elle me fout les boules, cette morue !

			— Et à moi, donc !

			Leurs regards se croisèrent, chargés d’un double regret. D’une défiance réciproque.

			« Ces deux-là seraient-ils rivaux ? » se demanda Merlin, surpris.

			— Alors, comme ça, tu t’appelles Arthur Lancelot ? continua-t-il à voix haute, avec tout le naturel dont il était capable.

			— Mouais, une lubie de ma mère…

			— Raconte-moi ça… Holà, tavernière, resservez-nous, je vous prie !

			— Et reste pas plantée comme une souche, viens poser tes miches !

			Certains après-midi sont propices aux confidences, et celui-là plus que tout autre. Le houblon, un rayon de soleil traversant la vitrine, une agréable compagnie, en faut-il plus pour s’épancher ? Ils s’épanchèrent. Ainsi l’Enchanteur, allant de surprise en étonnement et d’effarement en stupéfaction, tomba-t-il pour de bon dans le piège que lui tendait le Destin.

			À la quinzième bibine, il savait tout de la famille Lancelot.

			Mme Lancelot mère en était à son huitième mois de grossesse lorsqu’on donna Les Chevaliers de la Table ronde au cinéma voisin. Étant d’une nature romanesque, elle adorait les films de chevalerie. Elle sortit cependant de la salle fort troublée, car si Mel Ferrer, sublime roi Arthur, l’enthousiasma plus que de raison, Robert Taylor, en revanche, lui déplut fortement. Cela l’affecta d’autant plus qu’il jouait le rôle de Lancelot. Dans cette homonymie, elle vit un signe du Ciel. (De par leur état, les femmes enceintes sont volontiers enclines à la superstition. N.D.L.A.) « L’enfant que je porte, se dit-elle avec angoisse, va ressembler à ce fat, j’en suis sûre ! » Afin de conjurer le sort, elle décida de l’appeler Mel, mais l’employé de mairie, n’étant pas anglophone, refusa le prénom, jugé trop féminin. Force fut à la malheureuse de se rabattre sur Arthur, moins prestigieux mais tout aussi conjuratoire.

			— J’en ai pris plein la tronche, au bahut, quand on a étudié le Moyen ge, conclut Arthur. Mais en dehors de ça, c’est plutôt cool, comme nom. Ça sonne bien…

			— Ouais, cool…, éructa l’Enchanteur, hilare. Surtout pour la, hips, conquête de la Graal…

			— Hein ? De quoi tu causes ?

			— Linda… Linda Graal… T’essaies pas de te la taper, peut-être ?

			— Je vois pas le rapport !

			— Tu ne sais pas que Lancelot est parti conquérir le, hips, Graal pour le compte du roi Arthur ?

			Il s’effondra en gloussant sur la table.

			— Toi, t’as trop picolé ! fit remarquer Arthur qui ne valait guère mieux.

			— Manquerait plus que l’autre, là, la grosse, s’appelle Gue… Guenièvre !

			Geneviève avait l’alcool susceptible. Attrapant Merlin par la peau du cou, elle le redressa à la force du poignet.

			— Tu sais ce qu’elle te dit, la grosse ?

			— D… D… Dame Guenièv… re ! rectifia dignement l’Enchanteur, tandis qu’elle le secouait.

			— Ce petit surnom te va comme un gant ! pouffa Arthur en se collant contre elle.

			Il avait, lui, l’alcool lubrique.

			Lâchant sa victime, elle se laissa empaumer les seins, puis les fesses, avec un grognement chaviré.

			— Bordel, j’ai la gaule !

			Trente secondes plus tard, ayant confié le rade à Merlin qui ronflait à moitié, ils s’éclipsaient tous deux par la porte du fond.



* * *



			 				 					3. Dans les prédictions du Magnus Liber Signorum, référence absolue en ce qui concerne la symbolique du XXe siècle, ce look correspondait à deux catégories d’individus : les hommes de mer et les apaches. Mais la vêture de ces derniers comprenant de surcroît la casquette et le foulard rouge – accessoires dont notre homme était dépourvu –, Merlin écarta d’office la seconde hypothèse.



				 					4. Par la suite, Merlin découvrit qu’Arthur Lancelot n’était ni marin ni apache, mais chômeur Rmiste et dealer occasionnel. Bien que cela ne change rien à l’histoire, la chose méritait d’être précisée, dans un simple souci d’authenticité.





7


			OÙ L’ON ENTREVOIT L’ŒUVRE DANS SA GLOBALITÉ.


			La Révélation n’eut lieu que le lendemain, en pleine gueule de bois. Elle jaillit, tel l’éclair transperçant les nuages, du cerveau nébuleux de Merlin.

			— Par les Sept Cercles Infernaux, j’ai compris !

			Les voyageurs, clairsemés à cette heure, purent le voir se dresser sur son banc, en proie à une fièvre quasi hystérique.

			— L’Enfant ! criait-il. L’Enfant ! Le Sauveur !

			Clochette, aussitôt, jaillit de sa poubelle.

			— Un enfant ? Où ça ?

			— Un sauveur ? Quel sauveur ? embraya Moorgën, surgissant de la sienne.

			— Qu’est-ce qui se passe ? bâilla Vivi, brutalement arrachée à sa grasse matinée.

			Elle s’estimait en droit de récupérer, s’étant coltiné tout le boulot, la veille. Car, tandis que Merlin faisait, au Celtic, les surprenantes découvertes que l’on sait, elle montait la garde. Aux aguets dans un coin de la vitrine, elle avait vu, heure après heure, son patron s’engluer dans l’ivresse jusqu’à l’embourbement total. Durant l’absence de Geneviève et d’Arthur, il était tombé dans une sorte de coma éthylique dont le couple, à son retour, n’avait pu le tirer. Ils l’avaient donc laissé là, affalé sur sa table, jusqu’à la fermeture.

			Fort inquiète quant à la suite des événements, Vivi, au crépuscule, s’était résignée à aller chercher du renfort. Hélas, hormis Excalibur se léchant le bas-ventre avec application, la station était vide. Clochette, elle le sut plus tard, avait découvert un môme formidable, un rouquin pervers plus morveux qu’un faune, dont elle s’était entichée sur-le-champ. Le coup de la figurine n’ayant pas marché, elle l’avait suivi jusque dans sa chambre. Là, une fois seule avec lui, elle avait déployé ses charmes, voletant avec grâce, bombant le torse et la croupe, jouant de la cuisse et du jarret selon le rituel d’une parade amoureuse aussi vieille que le monde. Le garnement, en apparence sensible à ses efforts, s’était empressé de la capturer. Mais pas pour la bonne cause, hélas, POUR L’ÉCRASER. C’était un tueur d’insectes redoutable, dont les armes – doigts, paume de la main, élastiques, magazines, et j’en oublie – avaient dû faire passer bon nombre de mites de vie à trépas. Clochette ne dut son salut qu’à une fuite éperdue et, depuis, elle pleurait. Car l’affreux vaurien, non content de la vouloir détruire, avait ravi son cœur…

			Moorgën, pour sa part, avait profité de l’absence de Merlin pour parfaire sa culture. Ayant repéré une librairie-papeterie à l’angle de la rue de Brocéliande et du boulevard Isaac-Litote, elle s’était empressée de la visiter. Captivée par une biographie romancée de Heinrich Himmler, elle avait lu jusque tard dans la nuit, ne regagnant sa poubelle qu’au petit jour.

			Bref, Vivi s’était retrouvée seule pour assumer le problème. Elle en avait conçu une grande amertume et, ayant regagné Le Celtic, avait assisté, impuissante, au désintérêt d’Arthur et Geneviève pour son Maître, puis à l’éjection de ce dernier.

			Éjection qui, d’ailleurs, ne s’était pas déroulée sans mal.

			La discussion avait eu lieu sur le pas de la porte, si bien que Vivi avait pu la suivre – et en être édifiée.

			— Ben quoi, disait Arthur, laisse-le pioncer, ce pauvre vieux ! Il ne te gênera pas beaucoup, je viendrai le récupérer demain matin.

			— J’suis pas l’Armée du Salut ! rétorquait Geneviève.

			— Ce ne serait pas le premier paumé à passer la nuit sous ton toit, pourtant !

			— Confonds pas parasite et client, je te prie !

			— Ah, c’est une question de fric ? Tu veux qu’il raque, c’est ça ?

			Il avait sorti une poignée de billets chiffonnés de sa poche.

			— Tiens, sers-toi, je paie pour lui ! Même la passe, je paie, si tu veux t’le faire !

			Ça, Geneviève ne l’avait pas supporté. Ce petit con dépassait les bornes ! La troncher de temps en temps – et ni mieux ni moins bien qu’un autre – ne lui donnait pas tous les droits, merde, qu’est-ce qu’il croyait ? Hors d’elle, elle s’était mise à hurler :

			— Va te faire foutre, toi et ton clodo, dégage, je veux plus te voir ! Si tu remets les pieds chez moi, gaffe à tes couilles !

			Et, récupérant Merlin par son paletot, elle l’avait fichu dehors manu militari.

			Là, Vivi s’était carrément affolée. Car il dormait, le bougre. Il dormait, paisible, le nez sur le pavé.

			Arthur, bien emmerdé, s’était accroupi près de lui et l’avait secoué :

			— Ho, papy, réveille-toi ! Tu ne peux pas rester là, les keufs vont t’embarquer !

			Que dalle : Merlin ronflait.

			— Dis-moi où tu crèches, que je te ramène ! insistait Arthur.

			Autant parler à une pastèque.

			À force, le gars s’était lassé. Vivi l’avait vu se redresser, fixer le bout de l’impasse d’un air inquiet, puis hausser les épaules et s’éloigner lentement, comme à regret.

			Que faire, lorsqu’on mesure quinze centimètres de haut – et qu’on a le sens des responsabilités –, face à un pachyderme de quelque cent kilos ratatiné face contre terre, à ramener d’urgence au logis ?

			« Si j’utilisais mes pouvoirs magiques ? »

			Grave décision ! Après avoir longuement hésité, pesé le pour et le contre et envisagé toutes les conséquences de son acte, Vivi s’était résolue, de guerre lasse, à se sacrifier. Car c’était bien d’un sacrifice qu’il s’agissait, et quel sacrifice ! Les pouvoirs magiques des fées sont comparables aux ovules des femmes : le stock, qu’elles possèdent en naissant, s’épuise sans se renouveler. Elles en usent donc avec parcimonie, tout gaspillage aboutissant, à plus ou moins court terme, à l’incapacité d’accomplir des prodiges – qui est leur ménopause à elles.

			La dévotion au Maître justifiait-elle que Vivi payât ainsi de sa personne ? Elle estima que oui, tout en maudissant ses sœurs dont l’inconséquence la poussait à cette extrémité.

			Une fraction de seconde plus tard, Arthur, assailli par un souvenir qui n’était pas le sien (il ne mettait jamais les pieds dans le métro, ne se déplaçant qu’en scooter) « voyait » nettement Merlin dans la station voisine. Sans se poser de questions sur l’étrange phénomène, il était revenu sur ses pas, avait relevé le vieillard, puis, l’ayant soutenu jusqu’en son antre et allongé sur son banc coutumier, était reparti, l’âme en paix. Non sans avoir, au passage, flatté Excalibur, que cette marque de sympathie avait laissé pantois.



			Le sommeil de l’Enchanteur dut être réparateur – fécond, en tout cas – puisqu’au réveil, IL SAVAIT.

			— L’Enfant ! Le Sauveur !

			Ce cri s’accompagna d’un pet grandeur nature qui ébranla la station.

			La théorie de Merlin était simple, lumineuse – visionnaire, pour tout dire. Digne des Grands Prophètes qui ont forgé l’Histoire.

			— Le passé cherche à renaître, j’en ai la conviction. Il bouillonne avant que de jaillir, telle la lave du volcan en fusion. Les termes légendaires qui s’accumulent autour de nous ne sont que les signes avant-coureurs de l’éruption. Je le sentais, je le savais : ces signes avaient un sens, une logique imparable. Mais j’ignorais laquelle, aveugle que j’étais. Or, cette nuit, mes yeux se sont dessillés. J’ai enfin compris le Message du Ciel. Tout comme, dans la Judée antique, où une succession d’événements préétablis a donné lieu à la naissance du Christ, ce qui se passe aujourd’hui a un but : la venue de l’Élu…

			— Quel Élu ? risqua Clochette, impressionnée par la passion mystique qui vibrait dans la voix du Maître.

			— Celui qui, balayant les ignominies de ce siècle par le feu, le sang et les larmes, rétablira l’Ère de la Chevalerie !

			La phrase était belle et lourde de sens. Un silence respectueux lui succéda, que troubla seule la réflexion d’un usager : « Te foutrais tout ça en asile, moi ! Et à coups de pompe, encore ! Pauvre France… » ; réflexion qu’interrompit fort à propos le grondement du train entrant en gare.

			Sur le quai redevenu désert, Merlin se dressait, bras ouverts, front levé, comme jadis lorsqu’il commandait aux Éléments et dialoguait avec les Forces Célestes. N’eussent été sa dégaine de clochard, sa trogne rutilante et le léger hoquet ponctuant son discours, les fées eussent pu se croire revenues en arrière, au temps de leur splendeur.

			Elles ne purent s’empêcher d’applaudir, ce qui plut à l’Enchanteur. Il eut un petit sourire empreint de modestie.

			— Merci, mes mignonnes…

			— Mais d’où viendra-t-il, cet Élu ? objecta Moorgën. De Germanie ?

			— DU VENTRE DE LINDA !

			Il y eut un remous parmi les petites fées.

			— Hein ?

			— Et qui le fécondera, ce ventre ?

			— Vous ?

			— Que non point ! Souvenez-vous de la légende : qui partit conquérir le Graal ?

			— Euh… des chevaliers… Sire Gawain… Sire Bors… Sire Lionel…

			— Lancelot du Lac…

			Vivi saisit le nom au passage.

			— Lancelot ! s’écria-t-elle, comme illuminée. Arthur Lancelot ! Vous voulez qu’Arthur se farcisse la coiffeuse et lui colle un lardon, c’est ça ?

			Le sourire de Merlin se teinta de condescendance.

			— Ttttt, vous n’y êtes pas du tout. Quel fut le grand vainqueur de la quête ?

			Trois doigts se levèrent, dont deux hésitants. Tout cela était si loin !

			— Oui, Clochette.

			— Euh… Galahad le Pur ?

			— Faux ! Galahad est mort au cours de sa quête. Moorgën ?

			— Perceval le Gallois !

			— Perceval, bravo ! C’est lui le vainqueur, c’est de sa semence que doit naître l’Élu !

			Merlin s’attendait à un triomphe, il fut déçu.

			— Mouais, émit Vivi, résumant la pensée générale. Tout ça, c’est bien joli, mais y a quand même un hic.

			— Lequel ?

			— On n’a pas de Perceval sous la main.

			— Il ne tient qu’à nous d’en trouver un !

			Sentant poindre la galère, les fées s’entre-regardèrent.

			— Et on ferait comment, d’après vous ?

			— Ça, je l’ignore encore… L’une d’entre vous a-t-elle des suggestions ?

			Trois petites têtes oscillèrent de gauche à droite.

			— Eh bien, va falloir cogiter ! En attendant, voici ce que je vous propose : toi, Vivi, tu vas déménager…

			— Hein ? !? Et pour aller où ?

			— Dans la poubelle de Jolie Môme. Chaque soir, tu viendras au rapport : je veux connaître tous les faits et gestes de l’entourage de Linda, O.K. ?

			— Ben… si vous voulez…

			— Parfait. Clochette, tu te chargeras de la surveillance du Celtic. Je dois être au courant des allées et venues de chaque client. Quant à toi, Moorgën, je te garde sous la main comme agent de liaison éventuel. Nous sommes bien d’accord ?

			Il y eut trois hochements de tête pas convaincus.

			— Et vous, vous faites quoi, pendant ce temps-là ?

			— Je supervise.

			— Comment ?

			— Grâce à ça.

			Du menton, Merlin indiqua les quatre écrans de contrôle, permettant d’inspecter le quai sous tous ses angles.

			— Je ne comprends pas, dit Vivi. Qu’est-ce que vous en avez à foutre, de cette putain de télésurveillance ?

			Sans un mot, l’Enchanteur claqua des doigts. Zapping instantané. Sur le premier écran apparut la devanture du salon de coiffure, sur le deuxième, l’intérieur du lieu. Les troisième et quatrième montraient le bistrot, dedans et dehors.

			— Nous communiquerons par ces intermédiaires, dit-il à Vivi et Clochette, visiblement épatées. S’il y a du nouveau, vous me faites signe, et je vous envoie Moorgën. En cas de besoin, j’interviendrai personnellement.

			Le plan était sans faille, il fallait bien l’admettre. Merlin avait l’étoffe d’un ponte des R.G.

			— Exécution ! déclara-t-il. Et que renaisse la Chevalerie !

			— Que renaisse la Chevalerie ! approuvèrent les fées avec accablement.





DEUXIÈME PARTIE


			LES PÉRÉGRINATIONS DU MYTHE





1


			OÙ L’ON OBSERVE AUTRUI À SON INSU, À TRAVERS LE REGARD LIMPIDE DE L’INNOCENCE.


			Ainsi fut fait. Quoique sans illusions et grandes gueules à leurs heures, les fées étaient soumises. Elles se rendirent donc où l’ordonnait le Maître et, après le passage du camion de la voirie, s’installèrent bien au chaud dans leurs poubelles respectives. Grâce à ce stratagème, elles se retrouvèrent dans la place dès que les propriétaires desdites poubelles les eurent rentrées.

			Cela leur permit – et à nous, par la même occasion – de découvrir en live les différents protagonistes de cette histoire.



			Jolie Môme était un endroit, ma foi, fort convivial, selon le vœu de son créateur, Max Courtois – le beau ténébreux à la blouse lilas. Décoré de teintes pastel, dans des camaïeux de mauve essentiellement, et parfumé au déodorant « Violette impériale » de chez Sanitex, le salon de coiffure était, en outre, équipé d’un haut-parleur diffusant en boucle l’Adaggio d’Albinoni, ainsi que d’une collection complète de Dynasty Revue, mise gracieusement à la disposition de la clientèle.

			Les mémères du quartier y avaient leurs habitudes.

			Mme Leboutan, par exemple, emmenait son yorkshire avec elle. Pendant toute la durée des soins, pratiqués par Linda, Max s’occupait du chien. Il le bichonnait, le papouillait, lui faisait mille agaceries dont l’animal sortait éperdu d’affection. Sa maîtresse, ravie, chantait sur tous les toits que « M. Max était un chou », ce en quoi elle n’avait pas tort. M. Max était réellement un chou, et même une choute.

			Mme Chardenois, pour sa part, souffrait de fréquentes bouffées de chaleur qui l’obligeaient à se dévêtir, tout ou partie, aux moments les moins opportuns. Ses exhibitions n’ayant, dans la plupart des cas, que les deux coiffeurs pour témoins, ceux-ci en avaient pris leur parti, attendant placidement que les vapeurs de la brave dame se dissipassent avant de reprendre leur travail. Linda en profitait, en général, pour balayer, Max pour boire un café.

			Mlle Zamfir cachait, sous sa perruque, une calvitie totale, mais, s’obstinant à nier cette disgrâce, continuait à exiger sa mise en plis hebdomadaire – le plus difficile étant, pour Linda, de ne pas déplacer la moumoute en y posant les bigoudis. Dans le même ordre d’idées, Mme Bufflot, peu chevelue mais barbue à l’excès, confiait à Max ses joues plutôt que son crâne, et Mme Mongendre née Koutoubia, que la moindre pilosité mettait en transe, exigeait, outre une coupe au rasoir, l’épilation des jambes, des dessous de bras et de la foufoune, cette dernière opération se pratiquant dans la réserve, à défaut de cabine individuelle.

			La liste serait longue s’il fallait détailler ici les petites manies de chacune, et la place nous manquerait. D’autant que là n’est point notre propos, ce dernier se bornant à ce que le lecteur, à travers l’un ou l’autre exemple pris au hasard, appréhende l’atmosphère générale du salon, non qu’il s’attarde sur des cas particuliers.

			C’est donc dans cette ambiance ouatée et bon enfant que se lova Vivi, et elle s’y trouva bien.



			Dans le même temps, Clochette découvrait l’intimité brûlante de dame Guenièvre – car, depuis vingt-quatre heures, dame Guenièvre il y avait.

			Bien qu’elle s’en défendît, la patronne du Celtic, Geneviève Henriette Rose Gloadec pour l’état civil, n’était pas restée insensible aux paroles de Merlin. Sitôt seule, elle s’était ruée sur le dictionnaire, et ce qu’elle y avait lu l’avait comblée d’aise.

			Dame Guenièvre : épouse d’Arthur Pendragon, chef légendaire gallois qui anima la résistance des Celtes à la conquête anglo-saxonne (fin Ve siècle, début VIe) et dont les aventures ont donné naissance aux romans courtois du cycle d’Arthur, appelé aussi cycle breton ou cycle des Chevaliers de la Table ronde. On retiendra surtout, de la reine Guenièvre, sa liaison tumultueuse avec le plus vaillant de ces chevaliers, Lancelot du Lac, qui valut à ce dernier d’être banni de la cour et fut, à terme, cause de sa mort.

			Geneviève Gloadec avait plusieurs raisons de trouver ce surnom à son goût. Primo, elle était native de Lorient et bretonne dans l’âme – la dénomination de son établissement en témoignait. Secundo, elle avait été une petite fille rêveuse, sensible au merveilleux et vivant dans un monde imaginaire, peuplé de princesses et de princes charmants. Or, malgré les aléas de l’existence, ce goût ne l’avait jamais quittée. Que de fois, en songe, elle s’était vue, vêtue de somptueux atours et coiffée d’un hennin, chevaucher un destrier caparaçonné d’or… Tertio, elle éprouvait, pour le dénommé Arthur Lancelot, un petit faible qui menaçait, à la longue, de devenir envahissant. Elle avait bien tenté de juguler ce sentiment, mais sans véritable conviction : à tous les arguments, si raisonnables soient-ils, son cœur faisait la sourde oreille. Elle s’était obstinée, pourtant. Avait lutté. Jusqu’à ce que la plume de l’encyclopédiste, estampillant d’une double identité d’amant et de mari l’homme de ses pensées, vouât brutalement ses efforts à l’échec. On ne combat pas la Fatalité. Telle la reine maudite de la légende, Geneviève se soumettait au pouvoir de cet amour bicéphale, dût-il, à terme, créer une rupture entre Arthur et Lancelot. Après tout, il ne serait ni le premier ni le dernier à souffrir de dualité et à entrer en concurrence avec lui-même. La chose était courante, en ces temps psychotiques. Ce qui l’était moins, en revanche, fut qu’une femme utilisât à son profit – et dans un but exclusivement lubrique – les deux tendances contradictoires d’un partenaire : possessivité inébranlable de l’époux et flamboiements éphémères de l’amant.

			Geneviève Gloadec serait cette femme, cette dame Guenièvre surgie du fond des âges avec un alibi – d’une parfaite mauvaise foi et si furieusement jubilatoire –, aux plus extravagants embrasements de la chair. Reniant sans regret celle qu’elle avait été jusqu’alors, la patronne du Celtic prit solennellement ce surnom prestigieux et, tant qu’à faire, le pan d’histoire qui allait avec.

			C’est dans cet état d’esprit qu’elle guetta, dès l’aurore, la venue de son client favori.

			Bien qu’ayant été expulsé la veille au soir, il vint ; l’on sait tacitement, de certaines querelles, qu’elles sont sans lendemain. Dame Guenièvre s’était maquillée pour l’occasion, coiffée avec un soin tout particulier, et vêtue de même. Arthur n’y vit que du feu mais fut, par contre, sensible au petit verre de marc cinq ans d’âge qu’elle lui servit.

			La bouteille y passa. Au quatrième verre, il remarqua le regard qu’elle lui lançait, lourd, sous la double barrière de cils rimmelisés. Au cinquième, il la trouva collante. Au sixième, fouineuse. Au septième, presque appétissante.

			Au huitième, il bandait.

			La partie de jambes en l’air qui s’ensuivit posa à Clochette un cruel dilemme : regarder ou non. Les pratiques sexuelles des adultes l’écœuraient. Elle les trouvait laides, bestiales, et eût préféré, à un tel spectacle, observer les mœurs des fleurs, des abeilles, des papillons ou des oiseaux. Ah, les mœurs des oiseaux, voilà qui lui plaisait ! Les accouplements-ballets en plein vol, en pleine lumière, dans un chant d’allégresse ! C’était autre chose que ces ébats de bas étage…

			Mais n’était-elle pas là pour mater ? N’avait-elle pas une mission à remplir, quels que soient, par ailleurs, ses goûts et ses couleurs ? Ne faut-il pas, parfois, faire abstraction de soi-même au profit du Devoir ?

			Elle resta. Et faillit gerber.

			Dame Guenièvre, par contre, sortit de la joute éblouie. Jamais au grand jamais, de toute sa chienne de vie, elle n’avait éprouvé de semblables émois !

			Arthur, pour sa part, n’eut qu’un mot, un seul, en allumant sa clope. Non, deux :

			— Et Linda ?

			— Quoi, Linda ? ronronna Guenièvre, encore dans les vapes.

			— Quand est-ce je l’aurai, cette satanée pouffe ?

			Cette réflexion, pourtant bien anodine, consterna la petite fée.

			Car si Merlin, dans son admirable intuition de pochtron, avait (bien involontairement mais avec tant d’adresse !) généré en Guenièvre une passion exclusive pour Arthur, la réciproque n’était pas vraie, hélas. Arthur désirait toujours Linda Graal. Or, il ne fallait pas qu’il l’ait, la conception de l’Élu en dépendait. Et Clochette était là pour ça, pour empêcher que de triviaux élans ne court-circuitent la légende.

			Elle avait du pain sur la planche.

			Un instant, elle songea à castrer l’encombrant mâle, mais y renonça bien vite. Comment eût-elle pu soulever un couteau, des ciseaux, un scalpel ? Les manier, elle, si frêle ? S’en servir pour percer, trouer, trancher, hacher menu ? Et répandre ce sang, tout ce sang… Non, une telle prouesse n’était pas dans ses cordes. Mieux valait demeurer simplement vigilante et prévenir qui de droit en temps utile.





2


			OÙ DEUX UNIVERS BIEN DISTINCTS MENACENT DE FUSIONNER, ET LES DÉSASTREUSES CONSÉQUENCES QUI EN RÉSULTENT.


			— Me la faut, bordel de merde…, marmonna Arthur en se reboutonnant.

			Dame Guenièvre eut un petit rire de gorge – l’un de ces rires de femme forte évoquant, à s’y méprendre, les vocalises des divas de l’opéra-comique italien.

			— Que dis-tu, mon chéri ?

			— Rien qui te concerne… Tu sais où elle crèche, toi, la petite Graal ?

			Le roucoulement s’arrêta net.

			— Pourquoi tu me demandes ça ?

			— J’ai de la dope à lui remettre.

			C’était faux : Linda avait acheté la veille sa dose de shit pour la semaine. Mais, ce trafic étant le seul lien tangible qui les unissait l’un à l’autre, Arthur s’était dit : « Plus elle consomme, plus je la vois », et un plan machiavélique avait germé sous son crâne glabre : rendre la jeune femme accro à de nouvelles substances, plus pernicieuses que l’innocent cannabis, et l’avoir, ainsi, à sa botte. Car on peut être bon garçon – ce qu’il était sans conteste – et se révéler, dans certaines circonstances, d’une crapulerie frisant l’abjection. (L’être humain, alternance de zones d’ombre et de lumière, à la fois ignoble et suave, gouffre et sommet, turpitude et pureté de cristal, a su pousser si loin son propre paradoxe qu’à le disséquer, on chope le vertige. N.D.L.A.)

			— T’as qu’à faire comme d’hab’ quand elle vient déjeuner.

			Certes, certes… Mais, Arthur le sentait confusément, la présence de la tenancière ne favorisait pas le rapprochement. Bien que n’ayant pas encore pris conscience de la passion subite dont il était l’objet, certaines modifications de comportement, durant le coït en particulier, l’avaient mis en alerte. Bref, il se demandait, dans son langage simple de bon garçon capable du pire, si c’était là du lard ou du cochon.

			— Je ne suis pas libre, à cette heure-là.

			— Tu veux que je la lui donne de ta part ?

			— Nan.

			— Pourquoi ? T’as pas confiance ?

			— Y a des commissions qu’on ne peut faire que soi-même, comme d’aller aux chiottes.

			Dame Guenièvre leva les yeux au ciel.

			— En voilà des histoires, pour quelques grammes de shit !

			— C’en est pas, justement !

			— Ah ? Quoi alors ? Du crack ? De la coke ?

			— Si on te le demande…

			Il lui tourna le dos. Elle en fut blessée mais ne le montra pas. Le goût du sang excite les fauves, et elle ne tenait pas à être déchiquetée. Mieux valait, au contraire, feindre l’indifférence.

			— Tu peux toujours passer à son travail…

			— Elle bosse où, au fait ?

			Dame Guenièvre se mordit les lèvres. Quelle conne, non mais quelle conne ! Jusqu’alors, les deux jeunes gens ne se rencontraient qu’au Celtic, c’est-à-dire sous son contrôle. C’était là qu’ils s’étaient connus, là qu’avaient lieu leurs transactions. Elle venait, inconsidérément, d’ouvrir la cage.

			— Dans un salon de coiffure, fit-elle, évasive.

			— Où ?

			Le ton était sec. Inquisiteur, presque. Ne manquait que le projo dans la gueule. Elle soupira.

			— Chez Jolie Môme, rue de Brocéliande.

			L’instant d’après, l’oiseau s’envolait.

			Clochette eut un instant de panique : devait-elle le suivre ou rester à son poste ? Oh, et puis après tout, Vivi prendrait le relais. Merlin, dans sa station, avait dû capter le départ d’Arthur sur l’écran « Celtic », et, dans quelques minutes, il retrouverait le fugitif sur celui d’à côté. L’affaire était en main, pas la peine de se biler.

			L’esprit apaisé, la petite fée regagna sa poubelle où elle s’endormit, s’offrant en songe aux sévices exquis du gamin roux.



			***



			La sonnerie aigrelette fit lever quatre têtes. Celle de Max dont l’œil, subrepticement, s’alluma, celle de Linda – « Tiens ? Quesse tu viens foutre ici, toi ? » –, celle de Mme Mongendre née Koutoubia qui, n’ayant été mue que par réflexe, replongea aussitôt dans son magazine, et celle de Vivi, qu’une montée d’adrénaline électrisa.

			Point de mire, donc, de ce faisceau de regards, Arthur s’avança, comme une star sur scène.

			— Que puis-je pour vous, monsieur ? s’empressa le patron, tout sourire.

			Ce faisant, il inspectait en pro le crâne du nouveau venu qui, de toute évidence, ne requérait pas ses services.

			— Je…

			— Laisse, c’est pour moi, coupa Linda. Tu me remplaces une minute, steup ?

			C’est avec un regret non dissimulé que Max hérita de la pilosité, pourtant peu fournie, de sa cliente. Tout en maniant tondeuse et ciseaux, il suivait rêveusement le couple des yeux.

			Or, ce couple, ayant quitté la boutique par discrétion, se retrouva sur le trottoir. Les spectateurs, à présent au nombre de deux (Mme Mongendre, captivée par un article sur les déboires conjugaux de la princesse héritière du Danemark, était définitivement hors jeu), les virent chuchoter, puis discuter, puis se disputer, puis se séparer sèchement, tout cela en l’espace de trente secondes, à la montre.

			Quand Linda rentra, elle était furax. La coupe de Mme Legendre en fit les frais.

			Max, pour sa part, demeura pensif le reste de la journée.



			***



			— Tiens, te revoilà ? tressaillit la troquetière. Je te croyais occupé…

			— J’ai changé d’avis, ça te dérange ?

			Réveillée en sursaut – et ce, en pleine jouissance : le gamin roux, d’une pichenette, venait de l’assommer –, Clochette tendit l’oreille. Crotte, le grand escogriffe était revenu…

			Elle se hissa en bâillant au bord de sa poubelle, d’où elle avait une vue d’ensemble sur le rade, et reprit son guet.

			Arthur, décidément d’une humeur de dogue, s’était assis à une table pour se rouler un joint.

			— Tu veux boire quéque chose ?

			— Mmmm.

			L’inversion des rôles est toujours troublante, or, c’était bien de cela qu’il s’agissait ici. Geneviève, devenue dame Guenièvre, n’était plus que douceur. Elle, si peu encline aux dolences de l’amour, usant des hommes avec un détachement qui n’avait d’égal que son mercantilisme, se soumettait, en esclave comblée, aux caprices d’un petit queutard sans envergure. Lui, en revanche, sublimé par une fantasmagorie dont il ignorait tout – mais dont il abusait d’instinct –, faisait montre d’une arrogance qui ne lui ressemblait guère.

			Elle apporta un verre comme on offre son corps. Il le vida avec un détachement extrême. Elle lui en proposa un second, il l’accepta sans sourciller. Sur ces entrefaites, treize heures sonnèrent : l’heure de Linda.

			Dès que s’ouvrit la porte, dame Guenièvre changea de figure.

			— C’est pour quoi ? glapit-elle d’une voix rauque.

			La coiffeuse ouvrit des yeux ronds.

			— Ben… pour grailler, tiens, c’te question !

			Vivi, sur les dents, ne perdait pas une miette du spectacle – omettant de veiller à sa propre sécurité, si bien qu’elle ne vit pas la patronne vider son perco et disparut sous un terril de marc de café. Arthur, feignant un détachement qu’il était loin d’éprouver, s’absorbait dans son pét’. Dame Guenièvre rinçait sa cafetière en silence.

			— Ben, vous en faites, une tronche, tous les deux ! constata Linda, mal à l’aise. Je suis de trop ou quoi ? Je peux m’en aller, si je dérange !

			— Tire une latte au lieu de déconner, frémit Arthur en lui tendant son mégot. Alors, Geneviève, il vient, ce sandwich ?

			— Dame Guenièvre, s’il te plaît.

			— Ah oui, j’oubliais… Il t’a traumatisée, dis donc, le clodo d’hier !

			— Il ne m’a rien du tout, je trouve ça joli, point. T’es contre ?

			— Bon, d’accord, tu vas pas nous faire un caca nerveux… Et le sandwich ?

			— J’ai plus de rillettes.

			Linda recracha lentement sa fumée.

			— Mets-moi du pâté.

			— J’en ai plus non plus, il ne me reste que du camembert.

			— Va pour le camembert ; de toute façon, j’ai pas le choix.

			Seconde taffe, savourée l’œil mi-clos, la nuque légèrement rejetée vers l’arrière.

			— Pfou, ça fait du bien…

			La coiffeuse semblait avoir oublié l’engueulade du matin. Arthur y vit un signe.

			— T’as réfléchi à ma proposition ? lui glissa-t-il tout bas.

			Elle sourit, coquette.

			— P’têt’ bien…

			Ô versatilité des femmes ! Un frisson de joie à fleur d’échine, Arthur lui rendit son sourire. Il fit même plus : sous la table, son genou chercha celui de son interlocutrice et, l’ayant trouvé, y imprima une pression complice, puis un léger mouvement de va-et-vient.

			Linda ne moufta pas.

			Encouragé, le genou intrépide changea d’objectif et, écartant les jambes d’une pression, s’introduisit entre elles.

			Linda fit glisser son bassin vers l’avant d’un centimètre ou deux, et ouvrit grand les cuisses.

			La voie étant libre, le genou plongea en direction du chaud rayonnement de la fourche et, ce faisant, obligea Arthur à une contorsion peu discrète. La chose n’échappa pas au regard suspicieux de dame Guenièvre qui beurrait sa baguette.

			— Vous gênez surtout pas, les tourtereaux ! beugla-t-elle.

			Linda devint cramoisie et se redressa d’un bond.

			— Non mais, de quoi je me mêle ? Occupe-toi de tes fesses !

			Arthur – qui, lui, était vert de rage – suivit le mouvement.

			— Allez, viens, on se barre ! Je t’offre un dönner au Turc.

			— Et mon sandwich ? écuma dame Guenièvre.

			— T’as qu’à t’en faire un gode !

			La porte claqua, laissant la tenancière et Vivi aussi éperdues l’une que l’autre – et ce, pour des raisons étrangement semblables. Craignant le pire (chambre d’hôtel, plumard et tout le toutime), elles pleurèrent beaucoup, l’une de s’être laissé doubler comme une débutante, l’autre d’avoir failli à sa mission et tué dans l’œuf le futur Rédempteur.

			Merlin, pour sa part, expédia illico Moorgën sur la trace des fugueurs – en fait, dans un boui-boui ayant nom Chez Ali, et situé au 80 bis de la rue de Brocéliande. On y mangeait des ventrées de kébab gras, agrémentées de frites molles, d’oignons crus et de laitue, dans un petit pain rond tout à fait délectable. L’odeur de graillon qui s’échappait du lieu fit reculer la fée. « Nourriture de sauvages ! », feula-t-elle, et elle en conçut un grand élan nationaliste (parfaitement injustifié, d’ailleurs, le cuisinier étant natif de Perpignan).

			Ce que se dirent les jeunes gens durant le repas demeurera toujours un mystère, Moorgën ayant radicalement refusé de pénétrer chez Ali. Tout ce qu’elle put constater, de loin, fut qu’ils chuchotaient, que leurs chuchotis se muèrent maintes fois en fous rires, et que ces fous rires les projetèrent, à plusieurs reprises, dans les bras l’un de l’autre.

			Après le repas, Arthur reconduisit Linda jusqu’au salon de coiffure.

			— Donc, nous sommes bien d’accord, conclut-il, comme ils se séparaient. Tu passes chez moi vers sept heures… Tu verras, c’est de la bonne !

			— No problemo… au prix convenu, hein !

			Il rit, « Y a pas de lézard ! », puis s’éloigna à grandes enjambées, suivi par le regard appuyé de Max qui l’observait derrière sa vitrine.



			Au même moment, dame Guenièvre dévalisait sa propre pharmacie, s’enfournant pêle-mêle dans le gosier : somnifères, analgésiques, antidépresseurs, anti-inflammatoires, pastilles pour la toux et pilules contraceptives. Un p’tit coup de jaja pour faire passer tout ça, puis elle s’écroula sur le lit – dont le fumet d’amour la prit à la gorge – et, la tête dans l’oreiller, attendit la mort en sanglotant.





3


			OÙ L’ON SE MARRE BIEN (MAIS C’EST PURE MÉCHANCETÉ DE NOTRE PART).


			Dans le courant de l’après-midi, une discussion pour le moins curieuse eut lieu à Jolie Môme. Abandonnant les joues râpeuses de Mme Bufflot, Max Courtois se planta devant son employée – qui achevait de shampouiner l’ersatz capillaire de Mlle Zamfir – et lui annonça tout de go :

			— Linda, j’ai une faveur à te demander.

			Un je-ne-sais-quoi vibrait dans sa voix qui surprit la jeune femme.

			— Une faveur ? s’étonna-t-elle.

			— Oui, mon petit. Une grande faveur. Très grande.

			Le ton était de plus en plus grave, de plus en plus pathétique.

			— Laquelle ?

			Max prit son élan et tourna sept fois sa langue dans sa bouche avant d’articuler :

			— Cède-moi ta place, ce soir…

			— Ma place ? Quelle place ? Je vais pas au cinoche.

			— Ta place dans le lit d’Arthur.

			Il aurait exigé la Lune que Linda n’en eût pas été plus stupéfaite.

			— Pour quoi faire ? s’enquit-elle bêtement.

			Et lui, avec suavité :

			— L’amour.

			Certaines réalités vous font l’effet d’une bombe lorsqu’on les touche du doigt. Linda connaissait l’homosexualité de son patron mais, le salon de coiffure n’accueillant quasiment que des dames, celle-ci restait toute théorique. Jamais la jeune femme n’avait surpris chez Max le moindre élan de concupiscence, le plus petit signe d’appétit charnel. Elle en était donc arrivée à le considérer comme une sorte de moine dépourvu de toute forme d’appétit sexuel. Or, là, il parlait d’amour. Il parlait de sexe. Il convoitait une place dans le lit d’un garçon. Sa place à elle.

			Cela demandait réflexion.

			Réflexion il y eut, et fort longue.

			Mlle Zamfir repartit, la moumoute fringante, fut remplacée par Mme Dupidou qui voulait un brushing, puis par Mme Ouadidi, pour un défrisage, sans que Linda eût donné sa réponse. Max attendait. Attendait et espérait, patient mais non résigné. Le regard, qu’il posait parfois, brièvement, sur son employée, était empreint d’une vertigineuse confiance.

			« Si j’accepte, se disait la jeune femme, ma poudre me passe sous le nez (enfin, façon de parler). Si je refuse, je paume mon boulot. De toute façon, quoi que je décide, je l’ai dans le fion. La seule question est : qu’est-ce qui fait le plus mal ? »

			Elle finit par décider que c’était la perte de son job. Sniffer, c’est bien joli, mais faut aussi grailler.

			— Bon, d’accord, finit-elle par admettre, en étirant les mèches de Mme Ouadidi à les lui arracher. Quoique, à mon avis, Arthur va vous envoyer paître. C’est moi qu’il veut, pas vous.

			— Il n’y verra que du feu !

			— Faudrait qu’il soit miro !

			— Ou moi très adroit !

			Sur ses paroles sibyllines, Max s’engouffra dans la réserve. Il en ressortit deux heures plus tard, métamorphosé. Maquillé, la moustache rasée, portant perruque blonde, caleçon panthère, doudoune rose, tennis…

			Linda qui balayait – sa dernière cliente venant de partir – en resta trente secondes bouche bée, avant de murmurer :

			— Mais… mais… mais… C’EST MOI !

			Le « moi » eut un petit rire parfaitement ravissant.

			— Merci, tu es gentille… Ça fait des semaines que je m’exerce !

			— Vous vous exercez À ME RESSEMBLER ?

			— Exactement. Je n’allais pas prendre nos rombières de clientes comme modèle ! Tu as du sex-appeal, tu plais – la preuve ! –, et je t’ai sous les yeux à longueur de journée. Que demander de plus ? J’ai tout noté de toi : tes attitudes, tes tics, ta manière de marcher, de rire, de parler. De t’habiller. Et, soir après soir, lorsque la boutique est fermée, je m’efforce de te copier. En fait JE DEVIENS TOI. Tu comprends maintenant ?

			Si elle comprenait ! Sur le cul, elle était !

			— Ben vous, alors…, répétait-elle. Ben vous, alors… C’était tout ce qui lui venait à l’esprit, ce « ben vous, alors » de disque rayé, parfaitement horripilant.

			Comme Mme Chardenois se présentait à la porte, une flamme malicieuse s’alluma dans le regard de Max, et il fit signe à Linda de se cacher. Puis, déguisant sa voix, il se précipita.

			— Bonsoir, madame Chardenois.

			— Bonsoir, ma petite Linda, tu es en beauté, aujourd’hui !

			Elle lui tapota la joue.

			— Tu peux m’inscrire pour demain matin ? Vers dix heures et demie, par là…

			Le test était on ne peut plus concluant. S’il restait un dernier doute à Linda, cette confrontation le dissipait.

			— Vous avez gagné, boss, déclara-t-elle en fermant la boutique. Arthur est à vous… et sans regrets, c’est pas mon type. Par contre…

			— … Par contre, tu voudrais bien que je te ramène ta coke…

			— Euh… ah, vous savez ?

			— Non, je suis aveugle. T’inquiète, j’y toucherai pas, je suis trave mais pas drogué. On ne peut pas tout avoir… T’avais fait quoi, comme deal ?

			— On couche, il me file un gramme.

			— Par coup ?

			— Il a pas précisé.

			— Bon, j’aviserai. Il se peut que je t’apporte trois ou quatre grammes, si je m’y prends bien. Tu me donnes son adresse ?

			— Au 77, l’immeuble en face du Turc. Troisième étage, côté rue. Vous verrez, c’est un squat, on y entre comme dans un moulin.

			— Il vit seul, au moins ?

			— Il m’attend…

			Max virevolta devant la glace.

			— Je suis belle ? Tu crois que je lui plairai ?

			— Vous lui plaisez déjà… enfin, JE lui plais…

			— Je suis excitée, tu peux pas savoir !

			— Ça se voit, vous bandez.

			Rire évaporé. Des deux mains en coque, Max cacha coquinement l’objet du délit, bien visible en ronde-bosse dans le caleçon en lycra. Ce relief, salace s’il en est, et propre à susciter d’égrillardes connivences, acheva de détendre l’atmosphère. Linda brandit un doigt faussement grondeur.

			— Vilain libidineux ! susurra-t-elle, goguenarde.

			Et Vivi de s’esclaffer, au fond de sa poubelle :

			— Bas si vilain que za ! Et bas zi bidi !

			Bref, ça se marrait sec, ce soir-là, au 23, rue de Brocéliande…



			Au 77, en revanche, ça trimait dur. Arthur avait entrepris de ranger sa piaule afin d’y recevoir dignement sa dulcinée. Et ce n’était pas une mince affaire ! Après avoir changé les draps du lit (un matelas à même le sol), passé l’aspirateur (emprunté à la voisine), vidé un plein flacon de désodorisant et viré canettes vides, cendriers pleins et barquettes de hamburgers, il s’était attelé à la vaisselle. Puis il était descendu chez l’Arabe acheter des boissons, quelques tranches de jambon, du pain de mie, du fromage, et avait installé un « buffet campagnard » sur la planche à tréteaux qui lui servait de table.

			Après quoi, satisfait, il s’était roulé un stick.

			On frappa à sa porte comme il le terminait, et ces petits coups discrets résonnèrent dans son ventre tel un roulement de tambour. Le souffle court, il s’empressa d’ouvrir, se gobergeant lui-même de ses transes de collégien. Mais bah, le cœur a ses raisons…

			Elle était là, plus souriante, plus blonde, plus désirable que jamais. Elle était là. Il en fut ébloui. Jusqu’au dernier instant, il avait redouté qu’elle ne changeât d’avis…

			— Entre, murmura-t-il, trop ému pour la prendre dans ses bras.

			Elle obtempéra, gaie et chavirante.

			— C’est trognon, chez toi !

			Avisant le lit, elle s’y laissa tomber, jouant des jambes en virtuose. Le feu aux tripes, Arthur l’y rejoignit. Ils s’enlacèrent.

			— Embrasse-moi, grand fou ! roucoula la jeune femme (!)

			Leurs bouches s’unirent avec violence. Choc des dents, jeu de langues, échange de salives. Simulation coïtale. Dévoration. Vertige.

			— Pfou ! commenta Arthur dès qu’il put reprendre haleine.

			— Mmmm… répondit sa compagne, les lèvres entrouvertes sur d’obscènes frétillements.

			Elle tendit ses seins – ou du moins ce qui en tenait lieu : d’admirables prothèses vendues en sex-shop au prix compétitif de trente euros la paire. Arthur les empauma, les malaxa, les tritura, trouvant, dans leur troublante élasticité, matière à exacerber encore une libido déjà à vif. Il serrait les mâchoires, dans la rage du désir. Son pénis se tendait, ample, prêt à éclater. Linda (!), elle, comprimait le sien, tout aussi redondant, entre ses cuisses serrées. L’heure n’était pas encore aux aveux de cette sorte.

			Quand Arthur voulut y porter les mains, elle l’en empêcha.

			— Chaque chose en son temps, mon chéri…

			Le jeune homme ignorait tout de l’art du prélude, mais ne demandait qu’à apprendre. Il n’insista pas, laissant sa partenaire diriger l’action à sa guise. Elle ne s’en priva pas, et l’amena, en artiste, aux frontières de l’extase, sans avoir retiré un seul de ses vêtements.

			Au bout d’une demi-heure de ce régime, il cria grâce. Le jugeant à point, elle entama alors un mirifique strip-tease, lequel s’acheva en apothéose. (« Avec panache », eût dit Vivi.)

			La surprise fut totale, le suspense ayant été ménagé jusqu’au bout. Quand le caleçon panthère, glissant le long des hanches, laissa apparaître la supercherie, Arthur faillit tourner de l’œil.

			Prenant son malaise pour une reddition, Max se penchait sur lui, armé de sa triomphale imposture, lorsqu’il comprit brutalement son erreur. Un coup de pied bien placé (ou mal, selon l’angle où l’on se situe) l’envoya au tapis, plié en deux et se tordant de douleur.

			— Salope ! hurla Arthur, en sautant sur ses pieds, car il était furieusement, inconditionnellement, intégristement hétéro.

			Le temps de ramasser ses vêtements épars, le pauvre Max giclait (non, je rectifie, le mot est mal choisi), le pauvre Max était viré sans ménagement du squat. Et rentrait chez lui, profil bas, queue en berne, maquillage en déroute.

			Il pleura toute la nuit. Arthur, lui, se branla, ce qui revient au même, chacun dégorgeant ce qu’il avait de plus lourd : l’un son cœur, l’autre ses couilles.



			L’on s’amusa beaucoup, dans la station de métro. Car, sur les conseils avisés de Vivi rapportant fidèlement les nouvelles du jour, Merlin avait fait apparaître le logement d’Arthur à l’écran, et nos héros – ainsi que les voyageurs, sur le quai, à cette heure – suivirent l’aventure en direct. (Bon, O.K., sans le son, mais était-ce bien utile ? Les gestes se suffisaient amplement à eux-mêmes !)

			Cet épisode, finement intitulé Quéquette du Graal par une Vivi hilare, changea radicalement l’image de marque de la R.A.T.P. À son avantage, je précise. Avec comme conséquence immédiate, une augmentation de plus de vingt pour cent du taux de voyageurs. L’Institution y gagna des clients, la couche d’ozone, mise à mal par les gaz d’échappement, un sursis. Mais, au grand dam des amateurs et des curieux, la station pilote où avait lieu cette expérience n’était pas située sur les grands axes. Elle se trouvait même en bout de parcours, et dans un quartier mal famé. L’emprunter n’étant le privilège que d’une minorité, l’on s’en lassa et, dans les mois qui suivirent, la fréquentation des transports en commun revint progressivement à la normale.

			Ainsi va la vie.





4


			OÙ LES CHOSES SE CORSENT, CE QUI EST LE COMBLE POUR UNE LÉGENDE CELTE.


			Le gamin roux avait un défaut de prononciation. Cette constatation – qu’elle faisait pour la première fois, ne l’ayant jamais entendu parler auparavant – mit Clochette dans tous ses états. « Il est merveilleux, se répétait-elle, l’émoi à fleur de ventre. Meeerveilleux… »

			Jugeant toute surveillance au Celtic superflue, elle s’était accordé une journée de congé sans même en référer à qui de droit. Le bar était fermé, Arthur, abruti par une dose de drogue compensatoire, pionçait dans son squat, et Linda bossait, sous l’œil vigilant de Vivi. En quoi sa présence eût-elle été utile ?

			La petite fée était donc partie en vadrouille, la conscience en paix.

			Pas exactement en vadrouille, en fait. Là où convergeaient tous ses désirs : vers l’immeuble du gosse, sis au 24, rue Claude-Forain, à une centaine de mètres à peine de la station. Elle s’était planquée à l’angle d’une fenêtre, ET L’AVAIT VU !

			Il pinçait sa petite sœur qui se sauvait en poussant des cris aigus.

			— M’man, m’man, y a Sylvain qui m’embête ! (Il s’appelait Sylvain, grâce soit rendue au Ciel !)

			— Ch’est même pas vrai, elle ment, m’man, elle ment comme elle rechpire ! Cha, tu vas me le payer, chale punaije ! (Et il chuintait, alléluia !)

			— Arrêtez de vous chamailler, les enfants ! Courez plutôt chercher du pain, pour le déjeuner.

			— Oui, m’man !

			Quelques instants plus tard, frérot et sœurette sortaient en trombe de l’immeuble. Clochette, contenant à grand-peine les battements de son cœur, les suivit sans se faire remarquer.

			La boulangerie se trouvait au bout de la rue, sur le même trottoir. Pour y parvenir, il fallait longer un grand mur aveugle bordant l’ex-chemin de fer de la Petite Ceinture. Or, devant ce mur se trouvait un vieillard – bonnet rayé, queue-de-cheval blanche, petites lunettes rondes, salopette rapiécée et mitaines –, et ce vieillard taguait.

			Parvenus à sa hauteur, les enfants ralentirent. Clochette également. Sous le jet d’une bombe de peinture verte, un paysage s’ébauchait.

			Les enfants s’arrêtèrent tout de bon. Le petit garçon mit son doigt dans son nez, la fillette, son pouce en bouche, et ils regardèrent naître le miracle urbain.

			Le crépi lépreux se couvrit peu à peu d’arbres, de vergers, de collines, jusqu’à disparaître totalement. Le dessin était maladroit, certes – on pourrait même, sans malveillance aucune, le taxer de barbouillage –, mais une magie incontestable s’en dégageait. Quelque chose comme un rêve qui se matérialise. Exige-t-on des rêves qu’ils soient réalistes, précis, talentueux, et qu’ils respectent les règles de la perspective, dites voir ?

			Les enfants, qui dans ce domaine sont de grands spécialistes, n’en demandent pas tant, en tout cas !

			— Ch’est joli che que vous faites, père Cheval ! On a envie de ch’y promener !

			Le vieillard se retourna, sourit .

			— Tiens, bonjour Sylvain, bonjour Olivia ! Que faites-vous là ?

			— On va chercher du pain. D’ailleurs, faut qu’on che grouille, chinon maman va gueuler !

			Embarquant sa sœur, le rouquin repartit à toutes jambes. Mais sans Clochette, cette fois. En proie à une vive émotion, la petite fée s’était posée au faîte du mur.

			Avait-elle bien entendu ? Ce vieillard s’appelait-il réellement « Perceval » ?

			Elle résolut de s’en assurer par elle-même et, tandis qu’il se remettait au travail, se laissa doucement glisser le long de la fresque.

			Le tagueur l’aperçut tout de suite. Comment eût-il pu en être autrement ? Quelqu’un qui fait naître des prés et des bois sur les murs des villes n’est pas aussi aveugle que le commun des mortels !

			— Putain…, ânonna-t-il, déviant juste à temps son jet coloré.

			— Non, fée. Et toi, tu es Perceval, c’est ça ?

			— Père Cheval, oui…

			« Décidément, tout le monde chuinte, dans ce quartier, pensa Clochette. Ça doit être l’accent du coin. »

			— Attends-moi, je reviens ! s’écria-t-elle tout haut. Ne bouge pas, surtout !

			Il n’en avait nulle intention. Cloué au sol par la stupeur, l’émerveillement, l’éblouissement, le sentiment exaltant d’avoir atteint le sommet de son art, d’être passé « de l’autre côté du miroir », là où les artistes deviennent des créateurs – deviennent Le Créateur ! –, il se fût laissé massacrer sur place plutôt que d’interrompre l’œuvre en cours.

			Clochette regagna la station en un temps record.

			— Patron ! Patron ! J’ai trouvé Perceval !

			Elle était hors d’haleine et si surexcitée que Merlin crut, tout d’abord, avoir mal compris.

			— Qu’as-tu trouvé ?

			— Per-ce-val ! Il n’est pas très loin, faut que vous veniez tout de suite !

			L’injonction était sans réplique. Tout Enchanteur qu’il fût, Merlin obtempéra.

			Lorsque, guidé par sa fée, il rejoignit le père Cheval, ce dernier peignait dans un état second. Jouant de ses bombes avec une dextérité de prestidigitateur, il maculait fiévreusement non seulement le mur, mais également les façades alentour. Et les voitures. Et les vitrines des magasins. Et même les passants qui, par malheur, se trouvaient à sa portée. On eût dit, au vu de ce vert qui recouvrait tout, que la nature bafouée se vengeait, subitement. Telles les jungles reprenant vie au cœur des ruines, une végétation tentaculaire – et cent pour cent acrylique – assaillait, avec une virulence quasiment cannibale, ces quelques mètres carrés d’orgueilleuse métropole, menaçant, à terme, d’anéantir toute trace de civilisation.

			— C’est lui ? demanda Merlin, en fronçant les sourcils.

			Clochette, toute fiérote, acquiesça.

			— Mais… il est vieux ! Et fou !

			Cette appréciation plus que mitigée atteignit la petite fée comme une gifle.

			— J’ai pris ce que j’ai trouvé ! cracha-t-elle, en partant bouder dans son coin. S’il ne vous convient pas, cherchez-en un autre !

			L’Enchanteur, convaincu d’avoir fait fausse route, faillit rebrousser chemin. Mais après réflexion, et partant du principe qu’aucune piste, si incongrue soit-elle, n’était à négliger, il se résigna quand même à affronter la brumisation verte.

			— Salut, ami, mon nom est Merlin.

			Cet être qui s’avançait dans le brouillard d’émeraude, l’allure altière et la voix ample, stoppa net les débordements de l’artiste. Il leva le doigt du pressoir et, comme par magie, le brouillard se dissipa. Ne restèrent, de ces instants de démence créatrice, que les traînées poisseuses d’une cochonnerie de peinture que les riverains – puis la Propreté de Paris, appelée d’urgence – eurent toutes les peines du monde à nettoyer. « Une fois de plus, les écologistes pètent les plombs », titrait L’Ordre national, le lendemain, en couverture. « Après s’en être pris à nos vaillants chasseurs, voilà qu’ils salopent nos rues. Va-t-on supporter encore longtemps que ces bouffeurs de poireaux fassent la loi chez nous ? » Et d’agrémenter un article – ma foi fort adroitement tourné – d’une photo pleine page des dégâts. Le mois suivant, les Verts perdaient trois points dans les sondages.

			— Veux-tu participer à l’Œuvre, Perceval ? poursuivit l’Enchanteur – qui, de près et en pleine lumière avait nettement moins de majesté qu’il n’y semblait à première vue.

			— Père Cheval, rectifia le vieillard. Et de quelle œuvre s’agit-il ? Un graff collectif ?

			— Non, mon ami, la conception de l’Élu…

			Tout en parlant, Merlin examinait son interlocuteur d’un œil critique. Ce visage ruiné, ce dos voûté, ces mains arthritiques… Était-ce là l’apparence du Conquérant du Graal, même si ce Graal en était une ? « Bah, combien de patriarches engendrèrent, à l’âge où les sens lancent leurs derniers feux, une honorable descendance ? se raisonnait-il dans le même temps. Moïse était plus que centenaire, si ma mémoire est bonne, quand son épouse conçut… » S’étant de la sorte vaguement rassuré, il entraîna le tagueur au troquet le plus proche, afin de discuter le bout de gras devant une chope.

			Deux heures plus tard, ronds comme des queues de pelle, ils hurlaient de rire en se racontant leurs meilleurs coups.

			Le père Cheval, ancien facteur ajaccien, s’était découvert sur le tard une vocation de peintre. Montmartre étant, par tradition autant que par folklore, la patrie de tout rapin digne de ce nom, il avait sans regret quitté l’île de Beauté pour la butte parisienne où, depuis près de dix ans, il vivait de mendicité, dormant dans la rue (ou au poste car, ô ironie du sort, son activité, qui ne visait pourtant qu’à embellir le monde, était assimilée à de la déprédation de lieu public) et n’ayant pour toiles que des murs lépreux.

			— Je ne me plains pas, remarque : les fées sortent de mes tableaux. Même Van Gogh n’aurait pas pu en dire autant !

			— Veux-tu te taper un joli petit cul ? lui proposa Merlin à brûle-pourpoint.

			Le père Cheval n’avait rien contre.

			— Vraiment joli ?

			L’Enchanteur dessina une courbe, dans les airs.

			— Et il est où, ce cul ?

			Merlin sortit quelques pièces jaunes de son froc (les usagers de la R.A.T.P. se soulageaient souvent les poches en sa faveur), les répandit sur la table sans les compter, se leva, émit un rot mousseux « Enchanté ! », un pet sonore « idem », et fit signe à son compère de le suivre. L’un derrière l’autre, ils gagnèrent la porte en titubant. Le garçon les regarda s’éloigner d’un œil torve.

			Un quart d’heure après, ils parvenaient, bras dessus, bras dessous, et beuglant des refrains de corps de garde, devant la vitrine de Jolie Môme.

			Linda était seule dans le salon de coiffure. Elle shampouinait une cliente. Le père Cheval écrasa son nez contre la vitre, y générant un halo de buée.

			— C’est elle ?

			Merlin hocha la tête en souriant.

			— Elle te plaît ?

			Dans le « oui » qui lui parvint chantait le chœur des anges.

			— Bon, alors amène-toi.

			Au tintement de la sonnerie, Linda se retourna et, devant l’aspect des deux arrivants, eut une imperceptible crispation.

			— C’est pour quoi ?

			— Une coupe, dit Merlin, montrant son compagnon.

			— Eeeh, ça va pas ? se rebiffa ce dernier.

			Il tenait à son catogan, emblème de sa condition d’artiste, comme à la prunelle de ses yeux.

			Merlin leva un sourcil courroucé.

			— Faudrait savoir ce que tu veux, mon pote !

			— Ce que je veux, c’est sauter la gonzesse, pas me faire ratiboiser !

			— Ils ont quoi, comme problème, les papys ? gronda Linda, délaissant sa cliente pour leur foncer dessus, les poings sur les hanches.

			Les deux vieillards se consultèrent du regard. Celui de l’Enchanteur avait un éclat magnétique.

			— Une coupe, soupira le père Cheval, vaincu. Mais pas trop courte, hein !

			— Bon, je vous laisse, dit Merlin. À plus, Perceval, et bonne chance !

			— Cheval, che !

			— Asseyez-vous, je suis à vous dans trente secondes, couina Linda en retournant à son shampoing.

			Le tagueur émit un gloussement ravi.

			— Si vite ? Laisse-moi quand même le temps de me préparer psychologiquement, cocotte !

			Il la suivit au bac, la paume entreprenante.

			— T’as de belles fesses, tu sais !

			La main de Linda partit toute seule.

			— Fous le camp, espèce de satyre ! Allez, barre-toi, va faire tes dégueulasseries ailleurs !

			Attiré par le bruit, Max qui, n’ayant pas dormi de la nuit, piquait un roupillon dans la réserve, réapparut.

			— Qu’est-ce qu’il se passe, ici ?

			— Y se passe que ce vieux répugnant me tripote, voilà ce qu’y se passe !

			— Mais je croyais…, se défendit maladroitement le coupable.

			— Tu croyais quoi ? Que j’allais tomber sous le charme ? Que j’allais te dire : « Tu veux mon fion, vas-y, sers-toi, fais comme chez toi », c’est ça que tu croyais, crème de zob ?

			Un voile passa dans le regard bleu de Max. Cette scène lui rappelait à peu de chose près celle de la veille, et il en conçut une immense indulgence.

			— Laisse-le, Linda, je m’en occupe. Voulez-vous retirer votre bonnet, monsieur ?

			Une demi-seconde plus tard, avec des gestes d’une douceur extrême, il savonnait la longue chevelure blanche de son protégé.

			Ce dernier, les yeux fermés, savourait la caresse. Il apprécia également le passage du peigne, dans ses mèches décrassées. Et les mains aux doigts écartés, s’y insinuant pour les aérer.

			— Vous sentez-vous plus détendu, maintenant ? chuchota le coiffeur.

			Le père Cheval rouvrit les yeux. Max, debout dans son dos, se reflétait dans le miroir lui faisant face. À l’expression de son visage, il sentit que cet homme-là était un vrai ami.

			— Oui, vous avez des doigts de fée ! Mais j’aurais quand même mieux aimé sauter la petite…

			— Vous êtes en manque d’amour, c’est ça ?

			— Ben, c’est-à-dire qu’y a au moins vingt ans que j’ai pas…

			— Vingt ans ! ? !

			La compassion de Max ne connut plus de bornes.

			— Je vais vous arranger ça !

			Peine perdue : il eut beau parlementer avec Linda, celle-ci demeura intraitable.

			— J’en ai rien à battre, moi, de ce vieux débris ! Il a qu’à se pignoler s’il a peur de rouiller !

			— Une si grande misère te laisse donc insensible ?

			— Je les préfère de taille moyenne. D’ailleurs, s’il vous fait tellement pitié, pourquoi vous ne vous en occupez pas vous-même ?

			— Mais c’est toi qu’il désire !

			— Et alors ? Vous êtes une « moi » très convaincante, quand vous le voulez !

			Un courant électrique traversa le corps de Max.

			— Oh, Linda, tu penses vraiment que… ?

			Il prit une large inspiration.

			— Deux exclus qui s’unissent, c’est si… comment dire ? beau…

			— Allez vous préparer, sourit la jeune femme, je le fais patienter. Quand vous aurez fini, frappez à la porte de la réserve. Je vous rejoindrai sous un prétexte quelconque, vous prendrez ma place, et votre Roméo n’y verra que dalle. Ça vous va, comme ça ?

			Max chancela.

			— Allez, dépêchez-vous ! le houspilla-t-elle gentiment. Ne laissez pas à sa grande misère le temps de rétrécir !

			Puis, revenant au tagueur.

			— Mon patron doit s’absenter, mais n’ayez crainte : je finis ma cliente et je m’occupe de vous. (La bouche en cœur.) Je m’occupe VRAIMENT de vous !

			Devant un tel revirement, on perd tous ses moyens. Une rougeur de puceau aux joues, le père Cheval bafouilla :

			— Je… vous… c’est vrai ?

			Merlin qui, de retour dans la station, suivait la progression des événements sur son écran, sentit à cette rougeur que l’affaire était dans le sac. Aussi, lorsqu’une vingtaine de minutes plus tard, Linda revint lentement vers le vieil homme, laissa-t-il éclater son allégresse.

			Sur le quai, quelques personnes sursautèrent, et une mamma camerounaise, chargée d’un sac Tati et de trois lardons dont un dans le dos, s’approcha de l’écran avec curiosité. En sa compagnie, Merlin vit Linda masser, d’une main légère, légère, le cuir chevelu du père Cheval, tout en lui chuchotant des petites choses à l’oreille. Elle ne semblait plus ni en colère, ni effarouchée, mais plutôt en état d’attente. L’Enchanteur en augura beaucoup de bien pour l’avenir.





5


			OÙ L’ON APPREND QU’IL EST SOUVENT VAIN DE SE FIER AUX APPARENCES.


			Deux petits coups discrets, à la porte de la réserve, vinrent tirer Linda de son rôle de composition.

			— Excuse-moi, poussin, je reviens tout de suite…

			Abandonnant le père Cheval sur les sentiers de la gloire, elle courut, avec soulagement, pratiquer l’échange prévu. Et cela fut fait avec tant d’habileté qu’aucun œil, si exercé soit-il – et celui de Merlin l’était plus que tout autre ! –, n’eût pu soupçonner que la jeune femme, entrée subrepticement dans la petite pièce, et celle sortie une fraction de seconde plus tard, ne fussent pas la même personne.

			Les papouillages reprirent sans que le papouillé se doutât qu’il avait changé de mains.

			Un long moment passa en effleurements divers avant que Max ne chuchote, d’une voix que l’émotion enrouait :

			— Si nous allions chez moi ?

			— C’est loin ?

			— Deux cents mètres à peine, sur le boulevard Litote.

			Ils sortirent, enlacés comme il se doit. La dernière image que Merlin eut d’eux fut celle de deux futurs amants courant vers le bonheur, dans le tintement d’une porte qui se referme.

			— Et voilà le travail ! dit-il à Moorgën, perchée sur son épaule.

			— Chawmant pwogwamme ! approuva la mamma, prenant la réflexion pour elle.

			Puis, n’ayant plus rien à regarder qu’une boutique vide, tous deux s’éloignèrent sur le quai, elle et sa descendance vers la rame qui arrivait, lui et sa fée en direction du banc le plus proche.

			— M’enfilerais bien un ’tite canette pour fêter ça, moi !

			Or, la boutique n’était point vide, et si Merlin n’eût, à cet instant, levé le coude, il eût pu voir, sur le deuxième écran à gauche, la porte de la réserve s’ouvrir et Linda traverser le salon de coiffure pour sortir à son tour.

			Il était midi vingt-neuf, et la jeune femme avait faim. Les nourritures terrestres ont ceci de supérieur aux divines qu’un besoin impérieux s’en fait ressentir trois fois par jour.

			« Où je vais aller grailler, moi, maintenant ? » se demanda-t-elle, une fois dans la rue.

			Le Celtic lui manquait cruellement, ainsi qu’une autre nécessité non moins cruelle : sa dope. Car, dans toute cette histoire, qui avait été le dindon de la farce, hein ? Qui avait payé les pots cassés, et au prix fort ? Elle, elle, toujours elle. Résultat : elle avait tout perdu, sa cantoche et son fournisseur.

			« Quand je pense qu’en ce moment, si tout s’était passé comme prévu, je pourrais être en train de m’offrir un p’tit snif… »

			Elle voua Max aux gémonies, d’autant que finalement, bien qu’Arthur ne fût pas sa tasse de thé – elle les préférait plus distingués ! –, le