Main La patience du baobab

La patience du baobab

Year:
2018
Language:
french
File:
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1

La patience du diable

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 1.01 MB
2

La Passion dans l'histoire de la musique

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 5.55 MB
La patience du baobab





		 			La collection Regards d’Ici

est dirigée par Manon Viard





			Dans la même collection :

			Breuskin, Snowdonia Vertigo

			Martine Gengoux, Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab

			Hélie Harty, Tilt

			Julien Jouanneau, La Dictature du Bien

			Aurore Py, Lavage à froid uniquement

			Aurore Py, L’art de vieillir sans déranger les jeunes

			Hugues Serraf, Comment j’ai perdu ma femme à cause du tai chi

			Hugues Serraf, Les heures les plus sombres de notre histoire





			© Éditions de l’Aube, 2018

			www.editionsdelaube.com





			ISBN 978-2-8159-2688-1





		 			Adrienne Yabouza





La patience du baobab




roman





			éditions de l’aube





		 			De la même auteure

			Romans

			La défaite des mères, Oslo, 2008

			Bangui… allowi, Oslo, 2009

			Le bleu du ciel biani biani, Oslo, 2010

			Co-épouses et co-veuves, Cauris, 2015

			Albums jeunesse

			Comme des oiseaux, Biboquet, 2015

			Le rire du chien, Cauris, 2017

			L’histoire du chasseur, Élan vert, 2017

			Biaka sauvée !, Élan vert, 2018





		 			À la demande de l’auteure, l’éditeur a choisi de conserver les « belles fautes » de son langage métissé par un français africain local, inventif dans son vocabulaire et jusque dans sa syntaxe.





		 			La vie, c’est pas facile, les vivants savent ça et les morts n’ont pas oublié. La vie est probablement plus vivable si tu respires au-dessus du seuil de pauvreté, même si ceux qui ont la chemise, la cravate et la veste, et l’épiderme blanc, disent que l’argent ne fait pas le bonheur. Ils disent ça avec la langue bien droite, alors toi, avec tes deux oreilles grandes ouvertes, tu entends. Entendre, c’est gratuit, rire aussi. Bon, tu écoutes en toute impunité, tu comprends dix sur dix, et tu ris jaune de toutes tes dents sans rien payer.

			Ici, il y en a qui ne connaissent pas le prix de la bassine de gozo1 ; ailleurs, au Nord, dans les environs du château de Versailles par exemple, les mêmes ne connaissent pas le prix de la baguette;  de pain blanc.

			C’est comme ça. C’est pas facile.

			C’est la vie.

			Amen. Inch Allah.

			*

			L’amour, c’est pas plus facile que le reste de la vie. C’est vérifiable à vingt ans ou plus, sous les tropiques comme autour du cercle arctique. Pas parce que c’est top chaud ici et top froid là-bas. C’est pas ça. C’est à cause des bâtons dans les roues, sous toutes les latitudes.

			Trop gros ou trop maigre, ça peut être une cause de bâton dans les roues, comme trop intelligent, trop blanc, trop noir, trop zyeux bridés ou cheveux roux, blonds, crépus ; si en plus on compte les bâtons courbés ou à genoux dans l’ombre d’une religion, l’amour, c’est vraiment le parcours du combattant. Ce n’est pas tout, parce qu’il y a bien pire que la loi divine écrite sans fautes par Moïse sous la dictée. Pas tout du tout, puisqu’il faut se plier aux lois des hommes, affublées de décrets et règlements sans oublier les pièces justificatives nécessaires, les témoins de moralité à sponsoriser, plus le certificat de baptême à exhumer, le tout officialisé à coups de tampons encreurs plus efficaces que des gris-gris à poils, à plumes ou à écailles.

			Pour deux gouttes d’eau, deux gouttes de sang ou deux gouttes de lait, l’amour, c’est pas facile dans la vie d’aujourd’hui. Alors si tu compliques en aimant le sang quand tu es lait ou le vice et versa de ça, c’est comme demander au sel d’être sucré, ni plus ni moins.

			« Aimez-vous les uns les autres », répètent des naïfs. Facile à dire, parce que les autres, là, en plus, c’est jaloux et compagnie !

			C’est comme ça de nos jours, partout : la tradition orale s’écrit à présent en langue officielle, sur papier timbré, par des fonctionnaires lèche-cul du Ministre Délégué aux Dictatures Passées et à Venir. Bref, c’est du grotesque tropical endémique pour la première moitié, du grotesque tropical colonial pour la deuxième moitié et du grotesque tombé d’une planète inconnue pour la troisième moitié.



* * *



			 				 					1. Bouillie épaisse de manioc.





1

Début


			«Ambroisine se mariera le mois prochain, juste avant la saison des pluies ! »

			La nouvelle avait très vite fait le tour du quartier Seïdou, parce que c’était une nouvelle extra­ordinaire, vraiment. Ambroisine, vingt-sept ans, presque vingt-huit, native de la Lobaye et vivant à Bangui, allait se marier avec un Blanc de France âgé exactement de vingt-deux ans. Un Blanc de Dijon pas plus fier que ça d’être bourguignon et heureux comme tout d’épouser une belle fille fessue couleur café.

			Vingt-deux ans, comme moi. J’aurais aussi bien pu le rencontrer.

			Ambroisine, c’est une amie. Elle fréquente l’église catholique, alors que moi je prie à la mosquée de Lakouanga. Je suis son invitée pour la fête de Noël, elle est mon invitée pour la tabaski2.

			C’est comme ça. Ça fait presque dix ans qu’on se connaît ! C’est facile de s’en souvenir, c’est juste avant l’entrée triomphale, avec armes et bagages (armes surtout !), de Boz Yangouvonda à Bangui, qu’on s’est parlé pour la première fois. Elle vendait du crédit pour Télécel à cette époque. C’était avant qu’elle suive sa formation en fraude électorale pour le parti du président Boz, le Kwa Na Kwa (« le travail, rien que le travail ! »), avant qu’elle devienne assez riche, donc. Son Blanc là, elle l’a connu lors des élections présidentielles, comme quoi ça peut servir à quelque chose de suivre une formation et d’organiser des élections. Il était là, dans notre capitale, au titre de l’Union des coopératives avicoles de France, l’UCAF, pour apprendre aux paysans-éleveurs des rives de l’Oubangui à produire des poulets blancs à grande échelle. Blancs et à grande échelle, vraiment ! C’est un spécialiste sorti diplômé du lycée agricole français Félix-Kir.

			Il aurait pu se choisir une Africaine en France ou en Belgique, ça ne manque pas là-bas. À Paris, c’est toute l’Afrique ou presque que tu peux croiser ; à Bruxelles, c’est principalement des Zaïroises. L’amour n’a pas de frontières de nos jours, et encore moins de nos nuits. Déjà les colons et les militaires avaient découvert ça, aussi les moundjou gozo3 de tous les âges ne manquent pas à Bangui.

			Aujourd’hui, si je vois assez souvent Ambroisine, c’est pas seulement parce que c’est moi qui la tresse, c’est pour l’informatique en plus. Elle possède un ordinateur. Elle m’a déjà appris à m’en servir à fond et donc à me brancher sur les réseaux sociaux, pour avoir des amis. Les réseaux sociaux, ça complète mes cours du GSPI – Groupe scolaire préparatoire international – où je fréquente4 pour la dernière année. Les réseaux, c’est excellent pour l’éducation générale.

			*

			Ambroisine habite pas loin du bar Nzété. J’y arrive.

			« Ma sœur, c’est comment ?

			— Aïssatou, ça va.

			— Radio kéké5 a fait savoir la nouvelle. Avant ce soir toute la ville sera informée. Beaucoup ne vont pas y croire…

			— C’est vrai. Moi-même j’ai du mal à y croire !

			— C’est décidé alors, tu as fini avec les Noirs, c’est seulement les Blancs qui t’intéressent ?

			— C’est décidé dans ma tête, dans mon cœur, et même là ! »

			En précisant « même là », Ambroisine se pose les mains sur les fesses et elle arrose ses paroles d’un rire si fort que toute sa personne en est ébranlée.

			« Aïssatou, j’ai besoin que tu m’aides. Je dois tout préparer. Pierre m’envoie le début de l’argent aujourd’hui par Western.

			— Pierre ?

			— Il s’appelle Pierre, non ? Et c’est lui qui paie tout… La robe, la bénédiction à la cathédrale, les papiers de la mairie, le vin d’honneur et le repas.

			— Un Blanc qui a l’argent… Tu as payé un nganga6 pour gagner ça ou quoi ?

			— Aïssatou, pour l’amour, une belle fille n’a pas besoin de nganga, n’oublie pas ça. »

			Elles s’assoient l’une et l’autre sur un barimbo7, et là, dans la cour à l’ombre du manguier, elles commencent à préparer le mariage concrètement et à le rêver. Aïssatou sera demoiselle d’honneur, comme la petite sœur d’Ambroisine. Ses grandes sœurs mariées seront simplement près d’elle.

			Avant de quitter son amie, Aïssatou lui demande :

			« Tu vas devenir une Française, avec des papiers et du J’adore sur tout le corps ?

			— Oui, mais pas tout de suite. Quand le mariage sera traduit en français de France par l’ambassade et leur ministère, j’aurai mon visa pour partir, mais je devrai attendre un peu pour être une vraie Française.

			— Un peu ?

			— Oui. Un peu seulement. Trois ou quatre ans. J’aurai déjà eu trois ou quatre enfants, même plus si je fais des jumeaux.

			— Tu vas chanter Allons enfants de la Patrie en faisant l’amour…

			— Pourquoi pas ? Mais peut-être que lui chantera Bêafrïka, mbeso tî abantu…

			En retournant à pied chez elle, à Lakouanga, Aïssatou dans sa tête faisait le tour de la France : Paris, la tour Eiffel, la Vache qui rit, le métro…

			Ce soir-là, comme tous les soirs, il y eut la coupure, et dans chaque cour les petites flammèches des lampes se mirent à trembloter. C’était bien pour Aïssatou qui ne voulait pas que ses sœurs, une fois de plus, la voient seule avec elle-même et la questionnent sur ses rêves.

			La paupière de la nuit, ici, a l’habitude de cacher la misère du monde. Aïssatou pensa : Ambroisine et Pierre, ils vont se dire hey biani biani8…

			Elle mit beaucoup de temps à s’endormir sur sa mousse, enroulée dans un vieux pagne. Dans le grand lit de la chambre, pas loin d’elle, ses sœurs Khadidja et Mariama dormaient depuis longtemps, à peine à moitié couvertes d’un tee-shirt comme s’il n’y avait rien à craindre des moustiques ! De l’autre côté de la cloison, leur maman était serrée au milieu des deux petits garçons, les fils des deux sœurs, Amara et Djibril.



* * *



			 				 					2. C’est, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, la fête du mouton, qui commémore le sacrifice d’Abraham (Aïd el-kébir) de la religion musulmane.



				 					3. Métis né d’une femme centrafricaine et d’un Blanc, littéra­lement « Blanc mangeur de manioc ».



				 					4. En République centrafricaine, et plus largement en Afrique, « fréquenter », sans autre indication, veut dire : « aller à l’école ».



				 					5. Équivalent de « radio-trottoir ».



				 					6. Féticheur, guérisseur traditionnel.



				 					7. Tabouret rond traditionnel.



				 					8. Oui, pour toujours.





2

Mariage


			L’amour, ça peut faire courir aussi vite que la diarrhée ! Une preuve de plus de ça, c’est que le mariage a lieu après après-demain. C’est officiel. Pas de temps perdu, et tant pis pour ceux qui, au Nord, veulent laisser du temps au temps. Pierre arrive sur le vol d’Air France avec des amis et sa famille. Côté amis, il y a deux hommes et une femme, côté famille, son père et sa mère. Son père et sa mère, ça c’est bon signe. Ça veut dire que pour lui, son mariage, c’est sérieux. Ses parents ne connaissent rien à l’Afrique, c’est des ruraux, ils habitent un village. Sa mère est institutrice, son père est vendeur spécialisé chez Bât-Mat. On peut lui acheter tout le nécessaire pour construire sa maison, il paraît. Il aura peut-être mis dans ses bagages, en soute, quelques belles tôles ondulées ? Si c’est le cas, il va se faire aimer, parce que ici, à Seïdou comme à Lakouanga, il y a de nombreuses toitures malades de la rouille. Tellement malades qu’elles laissent passer la pluie sans résister.

			Le marié et sa délégation de France logeront au National Hôtel, c’est pas cher et c’est pas loin de chez Ambroisine. Je m’en suis occupée. Si tu es du pays et que tu réserves, c’est mieux. Tu as un prix pays. Si tu débarques et que tu es Blanc, tu as un prix blanc un peu et beaucoup multiplié.

			Pour l’instant, c’est de l’énervement. Moi-même, je me suis fait coudre. C’est Ambroisine qui a payé le pagne et qui paiera la couture, vu que moi je n’ai même pas assez de monnaie pour m’acheter des garnitures. J’ai prévenu ma styliste du quartier, je lui ai répété que le modèle de ma robe devait être unique. Elle a posé sa question :

			« Pourquoi ça, Aïssatou ? »

			J’aurais pu répondre « parce que dans mon genre je suis unique et je veux le rester », mais non, j’ai dit la vérité :

			« Tous les invités des deux sexes vont aller au Km5 acheter le même pagne que moi, bleu à fleurs. On va tous se ressembler dans notre uniforme. Moi je veux me distinguer et pas seulement avec mes faux cils, mes faux ongles et mes cheveux lisses made in China.

			— Aïssatou, tu es belle, tu as assez de formes pour te distinguer.

			— Tu me trouves en formes ?

			— Ça ! »

			Je me suis occupée du repas de mariage, qui sera préparé par les cousines d’Ambroisine et dégusté dans la concession de ses parents. J’ai loué les chaises et les tables. Un petit repas, trente personnes officiellement – donc j’ai prévu cinquante couverts parce qu’il y a toujours les impondérables, et les impondérables ça mange beaucoup. Heureusement qu’il y a internet pour se mettre d’accord. Internet ça abolit les distances et j’ai négocié le menu et la dépense par personne directement avec Pierre. Deux entrées, deux grillades, deux plats au choix, soit yabanda9 ou ngoudja10, et en accompagnement riz gras et yorongo fondo11, plus gâteau à l’ananas pour le dessert. Le gâteau viendra de chez Phénicia, c’était plus simple de l’acheter là-bas. Un peu de bière locale, un peu de vin de France, et du gbako12 bien sûr.

			Pierre sait ce qu’il veut, et ce qu’il veut, c’est Ambroisine. Pour le reste, il a dit : « Restons simples et de bon goût. »

			Je ne lui en veux pas, c’est un Blanc et il ne connaît pas les traditions africaines. Pourtant, pour Ambroisine, ça aurait été mieux s’il avait loué une Mercedes blanche pour la journée, ou un quatre-quatre Patrol. Mais il a dit non. Il a ajouté : « On va se remarier… Enfin, on fera une fête en France quand Ambroisine arrivera et ça fera des frais supplémentaires. Je dois tout mesurer. »

			Mesurer ? Ça c’est blanc. Qui d’autre qu’un Blanc saurait mesurer l’amour ? Il va avoir de quoi mesurer avec Ambroisine, parce que le soir de leurs noces, il va partir du kilomètre zéro et le lendemain à l’aube il aura déjà dépassé le kilomètre mille !

			Mais Pierre, c’est un Blanc qui sait se renseigner quand même. Il a payé la dot, rien à dire, c’est tout très bien. Ses père et mère vont certainement apporter des cadeaux de France, en plus, qui s’ajouteront aux pagnes en bazin riche, aux marmites, aux lampes-tempête, aux draps, au café, au sucre, au manioc et aux billets de banque. Pierre aurait donné trois cent cinquante mille francs. Des francs africains, des CFA. C’est moins que des francs suisses, répètent les jaloux, mais quand même, c’est bien.

			Oui, ils arrivent tout à l’heure, sur le vol d’Air France. C’est plus cher que la RAM13 mais c’est direct. On a prévu deux taxis pour les accueillir. Les taximen, Ambroisine et moi on leur a fait la leçon. On a expliqué que ce serait des personnalités qu’ils allaient transporter et que s’ils roulaient bien – surtout pas trop vite –, on ferait encore appel à eux et pas seulement le jour du mariage.

			Bangui Mpoko, l’aéroport, il faut bien l’avouer, c’est pas ça. C’est trop petit, ça ne fait pas international, et les militaires qui contrôlent les valises ne savent pas comment ça se passe dans le reste du monde. Ils chamboulent tout mais en fait ne vérifient rien. Ils cherchent l’argent, comme tout le monde dans le pays, et si tu sais payer un peu ou plus, tu peux passer vite fait comme un kota zo14 qui revient de Paris, de Londres ou de New York chaque semaine.

			J’ai donné cinq mille et cinq mille à deux porteurs pour qu’ils prennent en charge la famille et les amis dès la salle des bagages. J’ai promis deux autres petits billets si tout se passe bien. Espérons.

			« Aïssatou, mets ta main là. »

			Ambroisine, avant que je réagisse, prend ma main droite et se la pose sur le sein gauche. Un vrai sein de princesse, gros, long et dur.

			« Tu sens ça ?

			— Quoi ?

			— Mon cœur qui bat !

			— Heureusement qu’il bat. Tu es vivante, non ?

			— Je suis trop vivante même. Il bat à toute vitesse comme pour battre un record.

			— Le record de l’amour, c’est possible ça. Mais, Ambroisine, t’es pas la seule dans le monde à aimer et à être aimée. Heureusement quand même, non ?

			— Je ne sais pas, mais j’en tremble de le retrouver. Et son papa et sa maman… Je suis leur fille à présent.

			— Tu es leur fille, c’est ça, c’est Allah le Miséricordieux qui a voulu ça !

			— Il m’aime, Aïssatou, et il revient pour m’épouser. Vraiment, Dieu est grand, oui. »

			*

			C’était la bordellerie ordinaire à l’aéroport. Question de connaître vite fait l’Afrique mystérieuse, difficile de trouver mieux que notre aéroport. Bangui M’Poko, c’est du concentré.

			« J’espère qu’ils ne vont pas avoir peur et qu’ils vont sortir de là sains et saufs.

			— C’est chez nous, Ambroisine. C’est l’Afrique. T’es une Africaine comme moi. On va les rassurer. »

			On avait choisi d’être seulement toutes les deux pour l’accueil. Les vieux parents d’Ambroisine attendront demain matin pour rencontrer les parents du mari de leur fille. C’est les étrangers qui viendront tranquillement faire une visite de courtoisie pour que tous les nouveaux parents se connaissent.

			L’avion s’était posé depuis plus d’une demi-heure et les premiers voyageurs quittaient l’aéroport.

			Le soir arrivait et avant que le dernier des passagers ne sorte, la nuit serait là. Il se passa encore trente ou quarante minutes avant que je sente la main d’Ambroisine me serrer le poignet et que j’entende sa voix murmurer :

			« Le voilà… Là, les voilà. »

			Pierre ouvrait la marche. Il était en terrain connu, lui. Il surveillait d’un œil les deux bagagistes et de l’autre il cherchait sa chérie dans la foule. Juste derrière lui, ses parents étaient reconnaissables. Ils restaient collés l’un à l’autre comme s’ils avaient peur de se perdre. Avec eux, un couple et un homme. Ces trois-là tournaient la tête de tous les côtés, comme pour découvrir en un instant toute l’Afrique qu’ils avaient vue à la télévision, l’Afrique des Blancs, couleurs safari et couleurs sable du désert, les mêmes que les dunes dorées de leurs vacances au bord de la mer. Et voilà qu’ils tombaient dans l’Afrique des Noirs, la vraie Afrique criarde que personne n’avait désinfectée pour leurs yeux et leurs narines. L’Afrique avec ses taxis pourris jusqu’à la moelle, qui offrent mille gaz de pots d’échappement en lieu et place des senteurs d’oasis lointaines.

			La délégation française avec futur marié, papa et maman plus les trois amis de la famille avait décidé que tout serait beau et bien à Bangui. Alors, ils trouvèrent tout beau et tout bien. Ouf. Il faut dire qu’au milieu de toutes ces émotions, Ambroisine, de la tête aux pieds, occupait avec sa beauté naturelle tout l’espace. Et elle ne fit aucune fausse note. Quand les parents de Pierre s’avancèrent vers elle, avant même que Pierre ne l’embrasse, elle les prit tour à tour dans ses bras et leur fit la bise avec premièrement un « bonjour maman » et deuxièmement un « bonjour papa ».

			Je m’occupai des porteurs qui traînaient deux chariots de bagages, surchargés plus encore que n’importe quel taxi-brousse, et je les menai vers nos deux taxis réservés.

			Après les premières présentations, Ambroisine me désigna moi et précisa : « C’est ma meilleure amie, disponible pour régler n’importe quel problème qui surgirait pour l’un ou l’autre le temps de votre séjour. »

			Heureusement que ma mémoire a de l’entraînement ! Je retins tout du premier coup, soit que le père et la mère se prénommaient Émile et Marie-Hélène – ce qui faisait Milo et Marilène pour les intimes, dont je fis immédiatement partie. Le couple, c’était Emma et Jules, des amis d’enfance et d’école de Pierre. Ils vivaient ensemble depuis deux ans. Le beau garçon seul avec sa casquette bleue et blanche plus maillot aux mêmes couleurs de l’AJ Auxerre, c’était Rémi. J’appris tout de suite que ce n’était pas un fouteboleur malgré l’apparence, mais un boxeur, un poids moyen. Il était heureux d’accompagner son meilleur ami pour être le témoin de son mariage, parce que venant au cœur de l’Afrique, il marchait sur les traces de Georges Foreman et de Mohamed Ali qui s’y affrontèrent pour le combat du siècle. Ali boum yé… Il connaissait la chanson, mais il se trompait de capitale, Bangui la Coquette n’étant que la toute petite sœur de Kinshasa.

			Tout ce détail concernant Rémi, je l’appris dans le taxi numéro un qui nous menait vers le National Hôtel. Il y avait Rémi, donc, assis devant près du taximan, et à l’arrière j’étais entre Emma et Jules. Dans le taxi numéro deux, nous suivaient Ambroisine, son chéri et les parents de son chéri.

			Je laissai tout ce beau monde s’installer. J’imagine facilement les premiers gestes d’Ambroisine et de Pierre quand ils se retrouvèrent seuls derrière la porte fermée de la chambre. Inutile que je précise qu’ils prirent leur douche ensemble, vite fait.

			Pendant qu’ils étaient tous sous l’eau pour se rafraîchir, je vérifiai que le petit repas prévu serait servi à l’heure. Pas de problème. J’avais bien joué mon rôle jusqu’à présent, tellement bien que je me sentais prête à solliciter la présidence pour devenir chef du protocole ou réceptionniste en chef des hôtes étrangers.

			J’étais seule, là, à attendre. D’un coup, après l’excitation de l’aéroport, je me sentis un peu vide, un peu triste. Pourquoi ? Tout allait bien. Je n’étais pas plus pauvre qu’hier. Pas malade. C’était quoi ? Je me suis levée pour marcher un peu. Marcher, c’est bon pour la circulation du sang. Je ne voulais pas laisser mon corps et ma tête prendre le pouvoir sur moi-même. J’eus le temps de faire quelques pas seulement. Je m’entendis interpeller. C’était Rémi. Il n’avait plus de maillot de foot, plus de casquette. Il était simplement en bermuda bleu avec un tee-shirt blanc.

			« Aïssatou, merci encore pour l’accueil. C’est la première fois que je mets le nez en Afrique. Je m’en souviendrai, crois-moi.

			— De quoi ? De l’accueil ? De ton arrivée en général ?

			— De l’arrivée en général parce que pour récupérer sa valise, c’est pas si simple, il faut être costaud ! Mais après ça, tu étais là et tout était bien.

			— Vraiment ?

			— Oui. Pierre n’a pas pris le temps de te complimenter parce qu’il avait son Ambroisine qui l’attendait et qu’il était impatient de la retrouver. Moi, c’est toi que j’ai vue la première.

			— Tu m’as vue ?

			— Oui, Pierre m’avait dit “Ambroisine, c’est la plus belle de la ville”, et quand il a presque crié “elle est là, là-bas”, j’ai regardé, et c’est toi que j’ai repérée.

			— Tu m’as repérée… moi.

			— Toi. Pas une autre. Toi. Exactement.

			— Exactement ? »

			Je suis restée avec eux tous pour manger. Ils étaient fatigués mais heureux d’être là. Ambroisine était assise près de son chéri, en face de ses nouveaux parents. J’étais près d’elle et de l’autre côté de moi, devinez qui s’était placé là… Rémi. Il me serrait de près depuis son arrivée. Pas besoin d’une longue explication en sango15 ou en français pour comprendre ce que ça voulait dire. Il faut croire que l’attirance, c’est tout pareil en Europe qu’en Afrique. Emma et Jules, qui s’étaient placés en bout de table, remarquèrent tout de suite la géographie du groupe. Emma dit, en se moquant un peu : « Rémi, si tu es trop serré près d’Aïssatou, tu peux changer de place avec moi. »

			Il ne répondit pas. Il se trouvait bien, près de moi…

			*

			Cette nuit-là, si j’avais posé ma mousse dans la cour, j’aurais eu le temps de compter les étoiles du ciel avant de m’endormir. J’étais énervée. Est-ce que moi aussi je pouvais avoir la chance d’être aimée par un Français ? D’aller là-bas, en France, vivre normalement ? Faire une formation ? Manger au moins une fois par jour, et ne plus avoir besoin de tricher avec la faim ?

			*

			Les jours se suivent et quelquefois se ressemblent, mais ce n’est pas toujours vrai. Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir tout noté, aube après aube, soir après soir, pour ne pas oublier.

			L’avant-mariage s’est bien passé. Les parents ­d’Ambroisine ont reçu des petits cadeaux. Milo a offert deux bouteilles de vin, du bon, a-t-il précisé : « Un pommard et un pouilly-fuissé ; c’est ce que les Français font de mieux… le vin ! »

			Milo a dit cela en lançant un coup d’œil au vieil Arthur, qui a remercié en serrant les bouteilles dans ses bras. Eugénie, la maman d’Ambroisine, eut un flacon d’eau de parfum Kenzo Jungle, pas moins.

			J’ai emmené Emma et Jules, plus bien sûr Rémi, passer une journée à Boali. On a laissé Pierre et Ambroisine à leurs occupations obligées. Le mariage était pour le lendemain et ils avaient beaucoup à faire. À Boali, les chutes ou le pont tressé sur un seul câble, c’est de l’exotisme, alors ça leur a plu. On a même mangé du serpent boa pour les uns et du caïman pour les autres. Un repas pareil, ça fait des choses pittoresques à raconter aux amis en France, pour une année. En revenant, pendant une heure de route, Rémi a serré ma petite main dans la sienne. On a roulé presque en silence, heureusement. J’avais vraiment rien à dire aux autres. Parler avec moi-même, sans ouvrir la bouche, ça me suffisait.

			C’est ce soir-là, alors qu’il faisait presque nuit, que Rémi m’a prise dans ses bras, comme pour vérifier si j’étais complète, avec une tête, deux mains, deux jambes et tout le reste qui compte encore plus pour l’amour. Il m’a embrassée et il a recommencé encore et encore ! Je l’ai laissé faire et je l’ai fait aussi, par politesse et de bon cœur, yeux fermés, sans même me rendre compte qu’il était tout blanc. Sans y penser.

			Il m’avait seulement embrassée de tous les côtés, mais j’étais certainement aussi énervée qu’Ambroisine qui se mariait le lendemain.

			Là, j’étais seule. Allongée sur ma mousse, une fois de plus, et dans la cour pour être tranquille. Je ne dormais pas. J’avais fermé mon téléphone. Je rêvais, et quand on rêve les yeux grands ouverts dans la nuit, c’est pire.

			Quand j’entendis le premier appel à la prière, je n’eus aucun mal à me réveiller complètement. Pourtant, c’est à peine si je m’étais enfin endormie. C’était un jour comme les autres pour beaucoup, mais pour Ambroisine, c’était le Grand Jour, “le jour J”, disent les moundjous16, grand jour donc pour moi aussi.

			C’était Khadi, ma grande sœur, qui m’avait tressée.

			Je suis allée chercher l’eau et j’ai porté le seau à la main. Dans la cour, je me suis lavée tranquillement. C’était agréable. L’eau fraîche caressait mon corps et c’était comme si elle me répétait « je t’aime ».

			De son côté, ma mère a allumé le feu et vite l’eau a commencé à chauffer dans la casserole : chicorée pour elle, Nescao bien sucré pour moi. On était seulement toutes les deux et on a mangé un reste de riz. Mes sœurs et leurs enfants dormaient toujours.

			Le quartier se réveillait à peine. On entendait aussi bien les musulmans qui avaient déjà prié que les catholiques ou les apostoliques qui, après avoir discuté avec saint Antoine, allaient peut-être à la recherche de leur temps perdu.

			« Tu vas te faire belle, ma fille !

			— N’na, ils disent que je suis belle toujours…

			— Qui dit ça ?

			— La couturière… Et Ambroisine, et même les Blancs qui sont arrivés.

			— Hum… Est-ce qu’un Blanc présentement sait dire la vérité ?

			— Oui, les Blancs savent dire ça. Pierre qui marie Ambroisine, il l’aime, il le lui a dit et c’est la vérité.

			— Hum… Ce Pierre, là, c’est pas tous les Blancs ! »

			Elle prit son éponge pour se laver. Moi, j’allai chercher ma robe et mes chaussures. C’est le petit bénéfice que j’ai fait sur les frais d’organisation qui a payé mes chaussures. Je les ai achetées à la friperie. Là, c’est plus cher, c’est que du griffé ! J’ai choisi des sandales noires. Des sandales qui enveloppent les pieds avec des fines lanières de cuir lisse et souple. La marque : Bronx. Ça vient de chez Obama, de Nouillorque. Peut-être qu’il a offert la même paire à sa Michelle !

			*

			Le mariage ne se tiendra pas à la mairie de Bangui, qui est en réparation, mais dans la salle municipale du jardin du 50tenaire, à Lakouanga. Le taxi est là, il m’attend comme convenu.

			Heureusement, je suis à l’aise dans ma robe parce que la journée va être longue et sportive. J’ai des responsabilités. C’est un peu comme si j’étais le chef du mariage et pas seulement le premier témoin d’Ambroisine.

			Le taximan a mis une chemise bleue et noué une cravate aussi jaune que le soleil. Bien. Il a compris que pour la journée, il va être chauffeur de première classe. Pour commencer, direction la concession d’Ambroisine, je dois constater qu’elle est toujours vivante après les émotions qui ont pénétré son corps depuis l’arrivée de Pierre, constater qu’elle est toujours prête à se marier.

			Je laisse le chauffeur écouter les informations sur Ndéké Luka17 et j’entre chez elle comme chez moi. Elle est là, complètement vivante, et ses sœurs finissent de l’habiller. Quelle robe ! Ça !

			« Ma sœur, ta robe, là, c’est du à peine croyable ! Même Chantal Biya18 n’était pas aussi belle le jour de son mariage. »

			Elle n’ose pas bouger. Ses deux sœurs fixent des brillants sur sa perruque à cheveux longs et bouclés. Je me mets à rire.

			« Aïssatou, c’est quoi ?

			— C’est que… ton Pierre, là, il va faire comment pour te déshabiller ? Ta robe, c’est combien de tours de dentelles ?

			— Ça ira, me déshabiller, il sait faire ça, crois-moi… »

			J’ai ri, mais elle était très belle. Ses gros seins s’imposaient, la robe les offrait, mais sans trop les montrer. Et puis, autour de son cou, un collier de perles blanches laissait deux perles tomber à la naissance de ses seins justement, comme s’ils voulaient jouer les curieux… Elle portait un voile sur l’arrière de la tête. Il flottait avec légèreté sur ses épaules. Elle enfila devant moi des gants en dentelle qui montaient comme des manchettes presque jusqu’à ses coudes. Un parent commença à prendre des photos.

			Il faisait chaud, je bus un jus bien frais. Ambroisine lança :

			« J’ai soif moi aussi, je veux un jus. Pamplemousse pour moi. »

			J’intervins :

			« Ambroisine, il ne faut pas trop boire. Tu sais ça ?

			— Mais pourquoi, puisque j’ai soif ?

			— Boire ça fait pisser, et comment tu vas pisser avec cette robe kilométrique qui descend jusqu’à tes pieds ? »

			Elle baissa la tête et constata qu’elle ne voyait pas ses pieds.

			« Tu as raison, mais j’ai soif. Je veux boire. Tu m’aideras pour pisser si besoin, tu tiendras ma robe levée. Je ne vais pas mettre de culotte. Celle que j’ai, viens, aide-moi à la retirer. »

			Je dus presque me glisser sous sa robe pour l’aider à retirer sa culotte. Elle n’y serait pas parvenue seule. Quand ce fut fait, nous avons éclaté de rire.

			Le vieil Arthur et la vieille Eugénie se préparaient de leur côté.

			« Ambroisine, puisque tout va bien, je te laisse. Je dois aller chercher le marié et les autres, et les amener ici, avec le pick-up.

			— Vas-y. »

			Je retrouvai le taximan, qui fonça dès que j’eus posé mes fesses sur le siège. Il savait où aller, je le lui avais déjà dit. C’était un as du volant, capable, m’avait-il précisé, de réparer n’importe quelle panne. En changeant de vitesse, il me glissa à l’oreille :

			« Moi, je ne suis pas marié, mais j’ai une femme que je veux garder jusqu’au bout de ma jeunesse et après, jusqu’au bout de ma vieillesse.

			— Vraiment ?

			— Oui. C’est comme ça. À chacun sa chance, et la chance je l’ai eue. »

			Quand nous arrivâmes au National Hôtel, je vis Rémi juste devant. Il surveillait à droite, à gauche et devant et derrière. J’étais à peine descendue du taxi qu’il se précipita pour m’enfermer dans ses bras. Comme ça, là. Il me fit prisonnière.

			« Rémi, tu fais quoi ? »

			Je craignais que quelqu’un vienne avec violence à mon secours parce que c’était pas moins qu’une agression en pleine rue, en plein jour.

			J’articulai :

			« Rémi… Mais tu me bagarres ou quoi…

			— Oui, exactement. Tu es ma prisonnière d’amour. Je ne peux pas attendre. L’amour, c’est comme ça. Aïssatou, je dois te parler. Tout de suite. C’est urgent, c’est une question de vie ou de mort. »

			Je me mis à trembler dès qu’il me libéra, mais je réussis à faire deux pas vers le taxi, sur lequel je m’appuyai. Le taximan me regardait en souriant.

			Rémi, sans même me laisser dire un seul mot, partit dans un discours qu’il prononça avec une rapidité surprenante. C’était une déclaration TGV qu’il me faisait, en langue française et avec des gestes en plus. C’était difficile pour moi de tout retenir, de bien comprendre, mais je compris quand même, sauf les nuances. Mais est-ce qu’il y en avait, des nuances ? Pas sûr. Comme un illuminé, comme un enchanteur, comme un nganga qui se serait trop dopé au gbako, il débita une déclaration d’amour-toujours qui disait à peu près : « Aïssatou, avant d’avoir réfléchi, j’ai senti que je t’aimais à fond ; après avoir réfléchi, j’ai compris que c’était de l’amour pur et dur, du pour toujours, pas moins ! Aïssatou, je vais repartir en France après-demain, soit dans quarante-huit heures chrono. Ça ne fait pas beaucoup de temps pour se comprendre et tout se dire. Je suis KO d’amour. Il faut que tu me dises si tu m’aimes de ton côté, si tu veux vivre avec moi huit rounds, c’est-à-dire jusqu’à la fin de ta vie et de ma vie. Si oui, on arrête tout et je reviens ici même pour t’épouser. Aïssatou, je ne t’ai pas choisie comme ça au hasard parce que tu es belle, non. C’est plus grave. Tu t’es imposée dans mon cœur comme un uppercut qui change la vie. Aïssatou, tu as changé ma vie. »

			Autour, tout autour de moi et de nous, la vie de Bangui, elle, continuait comme si de rien n’était. Les manguiers poussiéreux étaient, comme hier, hautains, sûrs d’eux, et ne prêtaient aucune attention à ce qui se passait là dans l’avenue, devant le National Hôtel, à leur pied.

			« Aïssatou, tu m’as compris ?

			— Je crois.

			— C’est bien. Tu dis quoi ? Es-tu d’accord pour être ma femme et la femme de ma vie ? »

			Il me posait là à peu près les questions que le maire de l’arrondissement allait poser tout à l’heure à Ambroisine.

			« Je suis presque d’accord, Rémi, mais il faut quand même qu’on se parle un peu, pour en savoir un peu plus l’un sur l’autre.

			— C’est vrai. Je vais te parler toute la journée et toute la nuit, et toi aussi tu vas me parler.

			— Rémi, je dois aller. Il faut que je m’occupe en détail du mariage d’Ambroisine et de Pierre. Je suis la cheffe du mariage, tu sais ça, non ? »

			À ce moment-là débarquèrent sur l’avenue Emma et Jules. Elle portait une petite robe rose à bretelles, assez courte, et lui un pantalon noir et une chemisette rouge éclatant. Tellement rouge qu’on pouvait croire qu’il avait sacrifié un poulet et trempé sa chemise dans le sang.

			« Vous avez bien dormi ? Pas trop de moustiques ?

			— Bien dormi, la moustiquaire est une bonne cachette, les moustiques ne nous ont pas trouvés », me répondit Jules.

			Emma me glissa à l’oreille : « C’est la première fois que je fais l’amour sous une moustiquaire. Ça m’a fait de l’effet ! »

			Je questionnai :

			« Le marié, il est prêt ?

			— Oui, il est prêt. Il attend. Il a déjà téléphoné deux ou trois fois à Ambroisine. Ses parents sont avec lui, ils sont tous sur leur trente et un.

			— Leur trente et un ? C’est quoi, ça ?

			— Ils se sont faits beaux. Ils sont habillés de neuf, lui élégant comme le prince Charles, elle élégante comme Camilla ».

			Le prince Charles ? Camilla ? Ceux-là étaient des inconnus pour moi, mais ils étaient probablement très bien. Enfin, je pénétrai dans l’hôtel. Ils m’attendaient. J’avais mon monde et j’avais vu le pick-up de location se garer devant le taxi, un pick-up double cabine.

			Après avoir embrassé le futur marié, et son père et sa mère, à la mode française, trois fois sur les deux joues, je les invitai à me suivre. Ils étaient vraiment bien habillés, avec une certaine discrétion, pas du tout comme des sapeurs qui font les clowns. Le marié avait un costume gris et en regardant de près, on pouvait distinguer des carreaux sur le tissu, un tissu prince-de-galles on dit. Chemise blanche et cravate gris-bleu. Pas mal. La maman avait une belle robe blanche et noire, en fait une robe noire avec des fleurs blanches imprimées. Un vrai métissage. Bien. Le papa, un costume beige léger et une chemise bleue, col ouvert, pour mieux respirer sans doute.

			Sans perdre de temps, j’installai tout ce beau monde dans le pick-up. Le futur marié près du chauffeur, et ses parents derrière dans la cabine. Les autres et moi, nous nous installâmes dans le taxi. Emma devant, moi à l’arrière entre Rémi et Jules. Rémi me serrait de près une fois de plus et il me tenait la main une fois de plus : il avait peur que je m’envole, sans doute, comme un kaya19 ou un koukoulou20 !

			Il fallait être à l’heure, sinon, comme toujours, il faudrait payer une amende. Monsieur le maire, quel qu’il soit, n’aime pas attendre et puis, ce n’était pas le seul mariage ce matin-là, bien sûr.

			Le deuxième taxi retenu stationnait devant chez Ambroisine et il portait un petit drapeau centrafricain attaché sur son antenne radio. Pas mal. Après tout, Ambroisine était membre du parti présidentiel, et ce parti c’est le pays. C’est ça la vérité, même s’il y a quelques dizaines d’autres partis qui font semblant de faire de la politique.

			Mon cœur battait pour Ambroisine et pour moi. Quelle journée !

			Enfin, j’installai les futurs mariés à leur place : à l’arrière du pick-up, dans les fauteuils spécialement fixés sur le plateau. On se serra dans les deux taxis et en route.

			« En voiture Simone ! » lança Emma, qui semblait plus heureuse que si c’était son mariage.

			Quand on arriva, les invités étaient déjà dans la salle. Ils détaillèrent tout le monde, mais surtout Pierre et ses parents et les autres Blancs. Pierre était l’attraction. Un Blanc, pas plus militaire que ça, jeune et beau, et de bonne famille semblait-il, qui épousait Ambroisine. On en parlait plus que de la rébellion qui avait encore avancé vers Bangui, laissant déjà Sibut loin derrière elle.

			En fait, se marier là, au jardin du 50tenaire, c’était mieux qu’à la mairie. La salle était plus vaste, plus lumineuse, ce qui était très bien pour les photos, avec les jardins alentour qui sont on ne peut plus accueillants. Tout se passa comme prévu. Ambroisine et son chéri se dirent « oui » et ils furent applaudis par tous, moi y compris. Les témoins, dont j’étais, avaient signé le registre comme s’il s’agissait d’une nouvelle loi électorale. Avec grand sérieux, donc. Mais ce qui fut le plus applaudi, les battements de mains accompagnant les youyous des femmes, ce fut le « non » de Pierre quand on lui demanda officiellement s’il comptait dans l’avenir être polygame. Son « non » fut spontané. Est-ce qu’il venait du fond du cœur ou du fond de la raison, sachant bien que son mariage aurait des difficultés à être transformé en mariage français s’il avait dit « oui » ? Les Français sont comme ça, ils veulent bien être polygames, je crois, mais ils ne souhaitent pas que ce soit officiel sur le papier.

			Combien il y eut de photos prises dans la salle et ensuite dans les jardins ? Difficile à dire, mais des centaines, pas moins. Ce qui est certain, c’est que je fus, moi, photographiée autant qu’Ambroisine. Tout d’abord par Rémi qui me voulait de la tête aux pieds et dans toutes les positions… vraiment ! Photographiée avec lui, qui prêtait son appareil aux uns et aux autres pour qu’ils nous prennent ensemble.

			Est-ce qu’une photo bien prise peut voler ou le cœur ou la raison de quelqu’un ?

			Il me fallut trente minutes pour réunir mon monde et mener les uns et les autres à la cathédrale Notre-Dame-de-l’Immaculée-Conception pour le deuxième mariage. Après avoir dit oui devant les hommes, ils allaient se dire oui devant Dieu. « Bénédiction nuptiale », on appelle ça.

			L’avantage de la cathédrale, c’est qu’il n’y fait pas trop chaud. Un peu seulement. L’air y circule assez bien. La messe commença avant même que tous fussent arrivés. Les habitués chantèrent. Les hommes d’Église étaient très bien, habillés en femmes avec de la dentelle blanche et des étoles rouge et jaune. Ces couleurs sur leur peau noire semblaient voler toute la lumière de la cathédrale. Les mariés se dirent « oui » aussi bien que la première fois et ils s’embrassèrent sur la bouche en montrant à tous qu’ils avaient déjà beaucoup d’entraînement pour ça.

			Quand je me retrouvai à l’air libre, Emma et Jules étaient déjà sortis.

			« Vous êtes là, dehors…

			— On est sortis avant la fin, ce genre de carnaval, ici ou en France, c’est pas trop notre affaire… »

			C’est Jules qui avait parlé. Emma compléta :

			« Nous, les Blancs, on a bien réussi la colonisation, pour preuve on vous a donné la religion et les curés, qui, eux, sont restés. C’est beaucoup ça, aussi, le néo-colonialisme ! »

			Les Blancs, vraiment !

			*

			Voilà.

			C’était fait. Quelques privilégiés avaient le droit d’aller à un vin d’honneur. J’avais réservé au bar-restaurant de l’Amitié. C’était pas très loin, facile à trouver pour tous. Il suffisait, à partir du rond-point Boganda, de prendre l’avenue David-Dacko, et c’était là, à moins de cent mètres. Une sélection des mêmes, après avoir siesté, était invitée au repas du soir qui déjà se préparait dans la concession des parents d’Ambroisine.

			C’est pendant le vin d’honneur, où tous se régalaient de brochettes, d’épis de maïs, d’arachides et d’olives, que Rémi qui ne me quittait pas me dit :

			« Aïssatou, après ça, on se reposera ensemble et on parlera un peu dans ma chambre. »

			Ça, il était pressé, il voulait déjà m’essayer, je le devinai.

			Emma, qui avait tout compris, me murmura à l’oreille :

			« Rémi, c’est un bon gars, mais Aïssatou, ne t’emballe pas. T’as toute la vie devant toi pour choisir. »

			Emma, c’était bien une Française ! Elle croyait que, comme elle, n’importe quelle Africaine avait toute la vie pour choisir, et re-choisir si nécessaire. C’est pas du tout comme ça. Si ta chance passe, tu la saisis, tu réfléchis après. Si tu ne fais pas ça, ta chance elle risque bien de ne jamais revenir ou alors trop tard. La chance, ça ne connaît rien à l’espérance de vie ou à la maladie qui t’efface tellement de la vie que plus personne ne te regarde parce que tu es devenue invisible.

			Le matin, j’avais vaporisé sur tout mon corps du Bouquet de Paris, mais le matin était loin… Pourtant, Rémi se pencha sur moi, un peu comme s’il voulait me faire de l’ombre, et ajouta à toutes ses paroles que j’avais bien entendues :

			« Aïssatou, j’aime te respirer, j’aime ton odeur. »

			Il me tendit la moitié d’un verre de jus et ajouta :

			« Bois ça, vide mon verre, tu connaîtras mes pensées.

			— C’est vrai ça ?

			— Nous, en France, on dit ça.

			— Vous avez des féticheurs vous aussi ?

			— Un peu oui, des féticheurs et des forticheurs ! »

			Je disposais d’une heure, pas plus, pour prendre un repos bien mérité entre le vin d’honneur et les ultimes préparatifs de la soirée. Il fallait que je sois en pleine forme. J’avais chouchouté chaque membre de la délégation française, veillé à ce que chacun des invités boive un peu et mange un peu… et pas seulement ceux qui savent prendre la place des autres en repoussant derrière ceux qui sont aussi affamés qu’eux, j’avais fait le disc-jockey afin que tous profitent de Lakouanga Musica, d’Ozaguin et de Bibi Tanga.

			Ce soir, il faudrait que je vérifie que le groupe marche et que le carburant nécessaire soit là. Pour cette soirée de mariage, on avait prévu de la lumière électrique, dix ampoules de cent vingt watts, pas moins, et il fallait aussi de l’électricité pour la musique. Et puis, surtout, il fallait que je veille sur les assiettes, sur les plats. Chacun devrait manger dans l’ordre prévu, et pas question d’avaler le dessert avant le reste !

			J’eus du mal à convaincre Rémi que, vraiment, je serais mieux seule à la maison à me reposer calmement. Je lui promis de rentrer avec lui dans la nuit pour qu’on se délasse ensemble et qu’on parle.

			Emma me laissa tomber à l’oreille :

			« Bien joué, Aïssatou. Il faut le faire patienter un peu… »

			Le taximan me ramena à la maison, avec mes deux sœurs. Lui aussi avait droit à une bonne heure de repos. Il dormirait, comme souvent, dans sa Toyota. Quand on fut dans la cour, avant même que je n’enlève ma robe pour me passer un seau d’eau sur le corps, Khadidja et Mariama me dirent des agaceries genre : « Attention ! tu vas devenir toute blanche s’il te serre de trop près… », « Madame moundjou, quand est-ce que tu pars en France ? Est-ce qu’il t’a dit I love you ou je t’aime ou mbi yémo21 ? »

			Je m’allongeai sur ma natte, sous le manguier, dos tourné, et je les laissai parler bas avec notre maman. Je voulais faire le vide en moi, me retrouver avec moi-même, mais impossible, j’avais toujours Rémi qui me revenait dans la tête : il m’avait ou ensorcelée ou envoûtée. Je n’étais plus moi-même. J’eus des larmes, comme ça… alors que je n’avais pas du tout envie de pleurer. Il m’arrivait quoi ? Il était blanc de France, moi j’étais noire de Centrafrique, il aurait certainement fallu un médecin sans frontières pour faire le bon diagnostic me concernant.

			*

			Deux seaux d’eau, pas moins, furent nécessaires pour me remettre sur pied. Mes sœurs s’amusaient de moi et de mon énervement. Mama, elle, m’observait, se demandant si j’étais toujours sa fille.

			Je partis pour la deuxième fois de la journée en direction de la concession des parents d’Ambroisine, quartier Seïdou. Il faisait doux. Le soleil, qui avait tant brûlé le pauvre monde toute la journée, commençait à aller voir ailleurs s’il avait de bonnes ou mauvaises actions à commettre.

			La cuisine, c’est une histoire de femmes, et toute la cour de chez Ambroisine était la preuve de ça. Il n’y avait pas moins de sept marmites qui noircissaient leur cul sur des foyers de trois pierres, encerclés par des parleuses, et là, comme du côté des tables et des chaises, c’était des songui songui22 à propos des Blancs qui allaient enfin goûter de la bonne cuisine africaine, et surtout du Blanc jeune marié qui avait déjà goûté au meilleur de l’Afrique en se frottant le corps contre le corps d’Ambroisine ! Au large de la cour, de nombreux curieux, surtout des enfants, regardaient par-dessus la clôture avec envie.

			J’avais dans ma culotte l’argent pour le groupe, pour le carburant et pour le technicien. Il avait tout bien installé. Je l’invitai à rester pour le repas. C’était très bien pour lui, et pour moi c’était l’assurance d’être tout de suite dépannée s’il y avait un problème. Après avoir accepté mon offre, il m’assura :

			« Il n’y aura pas de panne. L’électricité, c’est magique si le magicien est là. Le magicien, c’est moi. »

			Je le fis répéter sa phrase parce que j’avais entendu « magichien ». Il répéta, mais je ne fus pas certaine d’avoir compris. Tout semblait bien se préparer. Les chaises louées avaient été essuyées et elles étaient assez propres pour accueillir n’importe quelles fesses. Je fis mettre le groupe en route et dès qu’il ronronna derrière la maison, les lampes s’allumèrent. Il faisait sombre, mais pas encore nuit. Je mis la musique. Willy le technicien, que j’avais définitivement baptisé « technichien », connaissait son matériel et les branchements étaient bien faits. La musique gicla d’un coup et tout le quartier en bénéficia. Arthur et Eugénie vinrent s’asseoir dans leur cour, près de la porte d’entrée, prêts à accueillir leurs invités. Face à eux, deux chaises attendaient les parents de Rémi. J’avais du crédit, alors je téléphonai au taximan numéro deux. Il était en route et arrivait avec papa blanc et maman blanche…

			Les autres membres de la délégation plus les mariés suivraient un quart d’heure plus tard dans le pick-up.

			La vie est belle quand elle est belle. Ce soir tout me semblait beau, bien… Plusieurs fois dans la journée, j’avais entendu parler des rebelles, mais ce soir je n’y pensais pas. Ambroisine allait bientôt partir en France retrouver son mari qui était venu lui dire oui à Bangui, moi j’avais un moundjou qui voulait m’aimer. Après la chance de ma meilleure amie, c’était peut-être ma chance.

			Petit à petit les invités arrivèrent et ils furent salués par les parents des mariés. Moi j’étais là, à côté, pour la politesse oui, mais surtout pour vérifier que ceux qui voulaient entrer étaient bien des invités. Sans moi pour faire la policière, tout Lakouanga serait rentré, plus tout Benz-vi et toutes sortes de caïmans affamés.

			Voir danser un Blanc, c’est un spectacle qui fait rire. Même Emma qui pourtant a une paire de fesses à la mode de chez nous n’était pas dans le bon rythme pour le montenguéné ou le dombolo.

			Je réussis à prendre Ambroisine à part deux minutes. Nous entrâmes dans sa chambre et je lui racontai tout ce qui s’était passé pour moi. Elle me laissa parler et éclata de rire. Elle me répondit :

			« Je sais tout. Rémi est fou de toi, il en parle à tout le monde.

			— À tout le monde ?

			— Oui…

			— Alors il est fou, c’est vrai, parce que moi je ne lui ai rien promis.

			— C’est comme ça, il t’aime, il te veut. Si tu ne lui dis pas oui, il va t’enlever sans doute, et il ne demandera aucune rançon. »

			Elle éclata encore de rire. Elle était énervée et un peu fatiguée, normal. C’était son grand jour.

			« Bon… Je lui dirai oui. On verra bien. Peut-être donc qu’il m’épousera, que ce sera mon tour.

			— Aïssatou, tu es plus belle que moi. Tu sais ça, non ? »

			Tout alla si bien, ce soir-là, que je mangeai le yabanda et aussi la banane dans la même assiette que Rémi. Souriante, je lui posai la question :

			« Est-ce que manger dans la même assiette, c’est comme boire dans le même verre ?

			— Oui, c’est ça et… dormir dans le même lit, c’est aussi la même chose mais en plus fort encore. Ça fait plus d’effet. Aïssatou, il faut essayer ça, dormir dans le même lit. »

			Ceux qui disent que les Blancs sont comme ceci et les Noirs comme cela n’ont jamais entendu un Blanc ou un Noir parler à une belle fille, parce que c’est du tout pareil, avec les mêmes mots et les mêmes envies plein la bouche !

			Le milieu de la nuit était loin derrière moi, derrière Rémi et Emma et Jules, quand le dernier invité quitta la cour. Les vieux parents de Pierre et d’Ambroisine étaient partis depuis longtemps mettre leurs yeux à dormir. Les mariés avaient réussi à disparaître sans se faire remarquer. Ils étaient pressés de se serrer une fois de plus, même s’ils avaient toute la vie devant eux pour faire ça. Seulement la vie, on sait jamais… Depuis toujours, la vie c’est plein de surprises, quelquefois bonnes mais souvent mauvaises – même dans les pays du Nord, m’avait confié Emma.

			Les taximen étaient toujours là, sérieux. C’est vrai qu’ils attendaient encore la moitié de leur argent. Rémi et moi nous prîmes le taxi numéro un, Emma et Jules le numéro deux. Direction le National Hôtel.

			« Le mariage s’est bien passé, la suite c’est seulement Ambroisine et Pierre qui vont se l’imaginer. »

			Rémi me serra très fort, avant de m’embrasser et de me chuchoter :

			« La suite de leur mariage, de leur vie, ils sont déjà à la fabriquer, crois-moi ! »

			Le taximan, qui avait été très discret depuis le matin, dit, pour nous et pour lui-même :

			« Les rebelles ont encore avancé. Dans pas longtemps, s’ils continuent aussi vite, ils seront à Damara, et même au PK 12. »

			C’était toujours la nuit quand je me retrouvai seule à seul avec Rémi, dans sa chambre. Certaines nuits sont beaucoup plus longues que d’autres, je savais ça depuis longtemps. Les nuits, quelles qu’elles soient, on les mesure bien seulement quand on est réveillé, quand la flamme de la lampe éclaire un margouillat sur le mur ou un cafard peureux qui fuit. Quand on dort et que l’on rêve, c’est pas la même chose, on peut pas mesurer le temps qui ne passe pas. Qui sait la durée d’un rêve ? Personne. Personne ne sait ça, pas même un féticheur.

			Je fis exactement ce que Rémi me demanda. Je m’installai sur le lit, les deux oreillers derrière le dos pour rester assez droite. Il prit l’unique chaise et s’assit presque face à moi, pas trop près. Ça ne lui ressemblait pas. Il avait passé la soirée collé à moi…

			« Aïssatou, l’heure est grave tu sais. »

			L’heure ? Mais je ne savais pas du tout quelle heure il était. Trois heures du matin ? Quatre heures du matin ? Je savais que le soleil n’était pas encore là pour réveiller les bons et les méchants, c’était tout. Je ne dis rien. Rémi continua :

			« Aïssatou, je n’ai pas beaucoup de temps parce que je suis là seulement une journée encore et je repars vers la France.

			— Je sais ça.

			— Oui, tu sais. Écoute. »

			Il allait certainement me proposer un petit ou grand moment de cogné-collé23. Je ne faisais que ça, écouter. Comment écouter mieux, écouter plus ? Ce n’était pas possible.

			« Aïssatou, voilà. Je t’ai vue, je t’ai connue, je t’ai serrée, je t’ai embrassée, et il faut que je te le dise et que je te le répète tout de suite parce que je vais m’envoler vite : je t’aime. »

			Je crois ne pas avoir changé de visage, mais il reprit :

			« Oui, je t’aime et fort et c’est la vérité. Je t’aime même si je te connais peu. C’est comme ça. C’est arrivé sans prévenir. Aïssatou, il faut m’aimer, un peu et beaucoup. Tu peux faire ça ? »

			Je n’avais jamais aimé en langue française encore, et puis mes amours, c’était depuis longtemps des petites amours de rien du tout, des fantaisies même si c’était du cent à l’heure… Qu’est-ce que je pouvais répondre là ? Oui, quoi répondre parce que c’est pas si facile. Je me contentai de reprendre ses mots, et yeux ouverts je dis :

			« Je peux faire ça… »

			C’était le même Rémi que celui que je connaissais depuis trois jours, mais c’était aussi un peu un autre. Il ne faisait plus le malin. C’était comme s’il avait un peu peur, lui le boxeur. Il continua :

			« Si tu m’aimes, je reviens à Bangui, on se marie et tu deviens ma femme. Je vais avoir bientôt un appartement. Aujourd’hui j’habite encore avec ma mère, mais dans trois mois j’aurai mon appartement. C’est prévu. Les services de l’habitat m’ont prévenu.

			— C’est bien…

			— Et puis tu sais, j’ai un boulot là-bas.

			— Tu fais la boxe.

			— Oui, mais la boxe c’est en plus, pour le plaisir. Je suis un amateur, c’est tout. Un bon amateur. Les poids moyens, on est nombreux et les grands champions ne manquent pas ! »

			Il me regardait à cent pour cent, c’était comme s’il ne voulait pas perdre une miette de moi. Il continua :

			« Mon boulot, en fait, c’est agent de propreté, tu vois ?

			— C’est bien. »

			Il répéta encore dix fois qu’il m’aimait, qu’il était KO d’amour. Je n’avais pas bougé du lit, lui n’avait pas bougé de sa chaise. Je me levai, je fis glisser le drap du lit et après ça je lui ai demandé de se lever.

			« Il faut te lever de là, pour que je pose ma robe sur la chaise. »

			J’ai enlevé ma robe. À lui de piétiner le mur24 s’il le voulait… On s’est retrouvés sur le lit. Je lui ai seulement dit :

			« À toi de me mettre KO. »

			À l’oreille il m’a murmuré :

			« Oui. »

			Il a dit oui, et il l’a fait : il m’a mise KO.



* * *



			 				 					9. Plat de poisson fumé (le plus souvent) et de feuilles koko.



				 					10. Plat à base de feuilles de manioc hachées, très connu et très apprécié. On le connaît au Congo sous le nom de saka saka.



				 					11. Banane plantain frite (aloko, en Afrique de l’Ouest)



				 					12. Alcool de manioc fermenté.



				 					13. Royal Air Maroc.



				 					14. Cadre, haut fonctionnaire, et… tout personnage important.



				 					15. Langue nationale de Centrafrique, parlée par tous.



				 					16. Hommes blancs.



				 					17. Littéralement, « L’oiseau voyageur ». Nom d’une radio très écoutée à Bangui.



				 					18. Seconde épouse du président du Cameroun, Paul Biya.



				 					19. Petit oiseau commun à Bangui.



				 					20. Perroquet.



				 					21. Je t’aime.



				 					22. Commérages.



				 					23. Expression populaire à Bangui pour dire faire l’amour… rapidement !



				 					24. Expression familière à Bangui pour dire « faire l’amour ».





3

Le chamboule-tout


			J’avais vu l’avion de près. Avec Ambroisine on était collées à la grille de clôture, comme des prisonnières qui espèrent enfin devenir invisibles ou assez minces pour passer de l’autre côté des barreaux. C’était hier. L’avion s’est depuis longtemps posé à Paris, aéroport Charlie di Golle comme disent les anciens, après avoir survolé une bonne partie du monde, dont le grand désert.

			Quand il a roulé doucement sur la piste pour aller prendre son envol, j’ai eu une des grandes peurs de ma vie. J’ai cru que c’était pas possible, qu’il n’allait pas s’élever, que sa grosseur et sa lourdeur allaient le faire basculer cul par-dessus tête avant même qu’il prenne la moindre hauteur. Mais non, à toute vitesse il est monté au ciel pour disparaître dans de gros nuages.

			On a pleuré, Ambroisine et moi. Il ne nous était rien arrivé de pire depuis toutes petites. La faim du matin au soir et du soir au matin, les nuits dans la peur sans dormir à cause des mutineries et de tous les fouteurs de merde habillés, c’était rien, pas de quoi fouetter un caméléon… Alors que là, l’envol de nos chéris, c’était le drame absolu. Je crois bien que je pleurais plus qu’elle des deux yeux. Nos larmes, c’était le genre pluie des mangues, bref, sur notre passage la poussière rouge mouillée ne risquait plus de voltiger avant longtemps.

			Heureusement, il y a Orange pour se parler d’amour au téléphone. Oui, Orange comme la couleur du parti d’Ambroisine, le parti du président. Orange téléphone. Ça ! Il y a Télécel avec ses allowi aussi, et Moov, mais moi c’est Orange. Rémi m’a téléphoné déjà quatre fois. Quatre fois en vingt-quatre heures. D’après mes sœurs Khadidja et Mariama, c’est très bien. Ambroisine, qui a de l’expérience et qui a fréquenté jusqu’en classe de terminale, a même affirmé devant ma mère que sur le baromètre de l’amour, quatre communications de France en si peu de temps ça voulait dire ou tempête ou violente tempête.

			Elle a ajouté, pour moi seule :

			« Aïssatou, c’est fait. Toi, c’est comme moi : présentement tu n’as plus à t’inquiéter pour ton demain. »

			Hum… mon demain… mon demain, même s’il ne semblait pas loin, n’était pas encore là et le téléphone plus mon adresse Yahoo plus son adresse Hotmail, ce n’était pas le paradis sur terre quand même.

			Ambroisine, sans perdre un jour, porta ses documents à l’ambassade de France pour faire enregistrer et officialiser son mariage. Là, les employés du consulat en première ligne sont des Noirs-pays. Ensuite, derrière eux, pour les décisions, il y a les Blancs. Avec les Noirs, ce fut plus que facile pour elle, elle n’était pas kwa na kwa pour rien. Les rebelles n’étaient pas très loin, paraît-il, mais pas très loin, c’était encore trop loin pour enrayer la belle mécanique du parti du président. Son dossier arriva au bureau de l’état civil, juste à côté du bureau principal, le jour même de son dépôt et la secrétaire administrative blanche comme du manioc séché en parla au consul immédiatement. C’est pas un nganga qui a fait le nécessaire pour ça, c’est la numéro deux du parti, la grosse bedonnante Kota Kota Ngoroyo. Trois mots d’elle au téléphone et voilà, ce fut comme sésame ouvre-toi – c’est vrai qu’il y a dix fois et vingt fois quarante voleurs très puissants, des voleurs manches longues et mains larges, à la tête du parti du président. Tous plaisent beaucoup aux Blancs. C’est comme ça. C’est la vie.

			Kota Kota Ngoroyo connaît tout ce grand monde blanc de Bangui depuis longtemps. Elle écrit le français sans fautes, même des poèmes qui ne sont pas politiques. Les attachés d’ambassade, le consul et beaucoup d’autres font la conversation avec elle presque chaque jour.

			Vingt-quatre heures plus tard, Ambroisine était convoquée. Elle fut bien reçue, rassurée. Tout allait se faire très vite, pas plus de deux mois et ce serait réglé. La France si accueillante lui ouvrirait les bras, et c’est son chéri qui la serrerait à l’aéroport. Oui, elle aurait un beau visa et pourrait aller… Avec un peu de chance elle serait française officiellement avant les prochaines élections présidentielles et pourrait voter pour choisir le président blanc ! Oui, voter, mais une fois seulement, pas dix ou quinze fois comme ici quand on est devenu expert en fraude électorale.

			*

			Ambroisine était si énervée par ces jours d’attente, alors que son dossier suivait la bonne route de bureau en bureau et de signature en signature, qu’elle avait des difficultés pour m’entendre quand je lui parlais. Bon, je comprenais. J’étais même à la meilleure place pour être compatissante, mais de temps en temps ça m’énervait parce que moi aussi j’avais un Blanc, là-bas en France, région Bourgogne, et comme je n’étais pas encore mariée, moi, la France était géographiquement bien plus loin du bout de mon nez, même si présentement on respirait toutes les deux, au même endroit, la poussière de Bangui.

			Le temps passa un peu un peu et les nouvelles se multiplièrent. Des nouvelles qu’aucun gros gras grand gri-gri ne pouvait changer : les rebelles, presque tranquillement, venaient d’arriver à Damara. Il y avait un brin de panique dans la ville. Les grands chefs du monde blanc découvraient tout à coup où était mon pays sur la grande carte de l’Afrique et les petits chefs de la sous-région trouvaient presque tous cela assez mauvais. Ils pensaient à eux-mêmes qui avaient déjà eu à vaincre une rébellion, à eux-mêmes qui pouvaient être mis en danger si un des leurs, voisin de derrière la frontière, était éjecté de son siège de président chèrement acquis après une grande kermesse électorale…

			Ouf, alors que toute la ville pouvait s’enflammer d’un instant à l’autre, à Libreville (quel joli nom…) au Gabon, exactement là où dans la forêt Tarzan avait connu Jane, il y eut des accords pour tout arranger ; des accords pour retarder le pire, en fait. Le président du pays, grand féticheur du kwa na kwa, le parti d’Ambroisine, avait fait semblant de céder, d’accepter les autres pour partager un peu le butin…, bref, de créer un beau gouvernement d’unité nationale, un gouvernement neuf, démocratique, biblique, islamique, symétrique, et même patriotique. Il prit un peu de temps pour réfléchir encore, le président, afin de mieux faire le malin peut-être, mais après cela il y eut un vrai nouveau gouvernement avec des ministres anciennement rebelles et enturbannés qui se mirent la cravate autour du cou. Bien, très bien… Sauf que ce gouvernement de transition ne devait vivre que jusqu’aux prochaines élections, ce qui ne laissait à chaque ministre qu’une année à peu près pour voler à son aise. Une année, c’est pas beaucoup. Les Blancs, vraiment, quand ils exigent ceci ou cela en Afrique, ils devraient réfléchir deux fois au lieu d’une. Comment un ministre peut-il s’occuper de redresser le pays s’il ne dispose que de si peu de temps pour voler pour lui-même ?

			En tout cas, le président présidait et les ministres ministraient, à ce qu’il paraît.

			*

			C’est un mardi matin, alors que je coupais des feuilles de koko25 pour les vendre, que mon téléphone vibra sur mon sein gauche. C’est là que je mettais mon téléphone pour ne pas le perdre et pour que personne ne le vole. Sur mon sein, côté cœur. Je suis certaine que mon chéri en France sentait ma douceur et ma chaleur quand, de son côté, il entendait la sonnerie. Ce n’était pas lui, mais Ambroisine. Elle criait presque. Il me fallut un petit moment pour la calmer et comprendre. Elle répéta, en mêlant le français et le sango. C’est comme ça, quand l’émotion est trop forte, le sango prend sa revanche et se met à la première place.

			« Aïssatou, c’est fait. Tout est fait. J’ai mon dossier complet. Il est signé et j’aurai mon visa dès demain. Je pars en France avec le prochain Air France. C’est mon tour. »

			Je restai sans voix. J’étais partagée entre son bonheur et mon attente. Heureuse pour elle, je l’étais oui, mais son bonheur, là, avec son départ annoncé, mettait de l’huile sur le feu de mon amour et faisait peser encore plus mon attente à moi.

			Bon, Rémi préparait les papiers de son côté et il devait revenir à Bangui pour me marier au mois d’avril. Il aurait la possibilité de prendre huit jours de congés. Il arriverait avec le vol du jeudi et repartirait le jeudi suivant. C’est pas facile, je crois, d’avoir du congé quand on est agent de Propriété.

			Ambroisine se fit coudre quatre robes. Je l’accompagnai au Km5 pour choisir des pagnes. Elle me confia :

			« Tout le reste je le trouverai là-bas en France, les chaussures, le parfum, les crèmes, mais pour les robes mieux vaut un peu prévoir, même si je m’habillerai aussi à la mode française. »

			Tout acheter, tout vérifier, ça fait passer le temps à grande vitesse. Le petit matin du départ arriva sans prévenir… J’avais dormi chez Ambroisine, plus précisément j’avais passé la nuit chez elle, parce que le sommeil ne voulait ni d’elle ni de moi. On était trop énervées sans doute.

			C’est un parent à elle qui nous emmena à l’aéroport. Ses sœurs et ses parents l’embrassèrent et la serrèrent mille fois !

			« La France, c’est pas si loin en avion. J’y serai ce soir ! Je reviendrai vite vous voir avec des cadeaux… »

			On chargea les trois valises et le sac dans la voiture et difficilement on s’en alla. C’était comme s’il fallait saluer tous ceux du quartier qui s’étaient agglutinés devant la concession pour voir Ambroisine partir. Un tel événement, c’est pas tous les jours… Ambroisine était plus agitée que si elle s’était soûlée au gbako ! Moi, j’avais seulement du mal à cacher mes larmes. Je pleurais parce qu’elle me quittait, mais je pleurais aussi sur moi-même. Je lui avais donné des mangues et deux papayes pour mon chéri, plus une chemise que j’avais fait coudre à sa taille. Il m’avait laissé un modèle.

			À l’aéroport, tout alla si vite que c’est à peine si j’eus le temps de l’embrasser et de lui répéter « à bientôt ». Celle qui accompagne doit rester à l’extérieur, et d’un seul coup, comme ça, le voyageur que tu as tenu contre toi disparaît. Elle disparut. Mes derniers mots furent :

			« Embrasse mon chéri pour moi et dis-lui que je l’aime follement… »

			Je repartis tout de suite avec son parent, qui me ramena chez moi à Lakouanga. Là, je restai assise dans la cour jusqu’au moment où l’avion fit assez de bruit dans le ciel de Bangui pour que chacun sache qu’il venait de décoller en direction de la tour Eiffel.

			Je savais exactement à quelle heure il atterrirait, je savais exactement combien il fallait de temps pour aller de l’aéroport CDG à Auxerre. Je passai la journée à suivre Ambroisine dans les airs et sur terre, à l’imaginer.

			Avant son départ, elle avait mouillé la barbe26 d’un ministre, un peu un peu, pour que j’obtienne un petit emploi à l’accueil d’Écobank. J’étais gâtée pour continuer mon attente, parce que mon emploi me donnait un mini-salaire, un salaire d’essai. Par ailleurs, Ambroisine m’avait laissé son ordinateur en cadeau. Elle m’avait dit :

			« Puisque je ne serai pas là à ton mariage avec Rémi, je te laisse l’ordinateur. Tu pourras me faire suivre les photos pour que je partage un peu la fête. »

			*

			Tout allait bien. Les mangues mûrissaient dans les arbres. Mon téléphone me ligotait avec bonheur à la France, et sur mon ordinateur que je ne quittais plus, je faisais l’apprentissage de la Bourgogne, où la principale richesse est le bon vin. Chaque soir j’apprenais un peu un peu les grands crus. C’est comme cela qu’ils disent, les Français : « grands crus ». Je dressai dans un gros cahier la liste de tous les jolis mots du vin. C’était un bon début pour devenir française et ça ferait une surprise pour Rémi si je savais parler du vin avant même de le goûter. Pour chaque mot, une grande page sur laquelle j’ajouterai tranquillement des informations. Chambertin… Chablis… Aligoté… Pouilly-Fuissé… Passe-tout-grains… et ainsi de suite.

			Bon, j’avais un peu oublié le Prophète en acceptant la bénédiction future à l’église alors, si je buvais un peu de bon vin, ça ne serait pas grave. Et puis, le Prophète, s’il avait eu la possibilité de goûter les grands crus d’aujourd’hui, probable qu’il aurait trinqué et répété tchin chin ou lakoué lakoué.

			C’est sans doute parce que mon mariage prévu début avril approchait que j’aimais de plus en plus les mots français. Mon mot préféré dans la liste, c’était aligoté ! Ce mot-là, c’était comme des chatouilles, il me faisait rire. Pourtant je n’étais pas soûle, du vin aligoté je n’en avais encore jamais bu. Je prévins Rémi par mail que je voulais en boire le jour de notre mariage et qu’il devait mettre une bouteille dans sa valise.

			J’avais régulièrement des nouvelles d’Ambroisine qui vivait sa nouvelle vie avec grand bonheur. J’attendais qu’elle m’annonce l’arrivée prochaine d’un bébé, mais peut-être qu’elle se goinfrait de pilules chaque jour, avant de faire l’amour matin et soir avec son Pierre… et encore plus le week-end.

			Je vivais sans écouter les mots de l’un des quatre vents du ciel. J’avais tellement à faire avec ma petite personne secouée par le destin que le monde autour de ma vie se bousculait le plus souvent sans moi depuis le mariage d’Ambroisine.

			Pourtant, le monde avait chaud. Le président, de son côté, voulait, je crois, garder pour lui-même les richesses du pays, et les ministres rebelles voulaient probablement exactement la même chose. Ça ne pouvait pas durer ce gouvernement, c’était comme le mariage d’un ndaramba27 et d’un tilapia28. Ça ne pouvait aboutir qu’à du chamboule-tout, pas moins !

			Et voilà qu’un grand ministre rebelle était resté dans la forêt après consultation de ses amis ! Pire, Radio kéké qui ne se trompe jamais affirmait que les rebelles avaient déjà quitté Damara où ils étaient restés en vacances et marchaient présentement sur Bangui.

			Des nouvelles comme ça, c’est grave comme une épidémie d’Ebola, parce que ça fait des morts.

			On était le 23 mars. J’étais pressée de rentrer. Avec ma mère et mes deux sœurs, on avait quitté la maison familiale où on avait vécu trop serrées et on avait pris un logement pas très loin de chez les parents d’Ambroisine, quartier Séïdou. Avec un peu un peu de monnaie du côté de Khadidja, un peu un peu du côté de Mariama et un peu un peu de mon côté, à présent que j’avais mon travail à Écobank, on pouvait payer un loyer et aussi manger.

			Quand je suis rentrée, j’avais battu mon record ! J’étais essoufflée et j’avais avalé trop de poussière. Notre maman avait acheté de l’eau et en plus rempli un bidon. Elle avait aussi acheté du pain, du riz et un peu d’huile. Acheter, ce n’était pas facile. C’était déjà la fin du mois et l’argent était presque fini.

			Ça paniquait de partout ! Des militaires couraient en jetant leur veste d’uniforme. Plusieurs allaient vers le fleuve pour traverser et se réfugier à Zongo. Avec deux oreilles on n’avait pas le temps d’enregistrer toutes les nouvelles : les rebelles qui étaient déjà au PK 12, le président qui s’était envolé, le manioc qui manquait ! Les allowi ne cessaient pas, les parents téléphonant aux parents, les amis aux amis…

			Ma maman et mes sœurs et moi, on avait déjà connu les balles perdues, en 1996, en 2001 et en 2003. En 2001, on avait fui dans la forêt, échappant de peu à la mort qui nous avait frôlées deux fois alors que c’était la chasse aux Yakomas29.

			On a mangé un peu de gozo ce soir-là et on s’est enfermées dans la maison. On entendait les tirs de kalachnikov. J’ai bipé mon chéri, et dans le noir du début de la nuit il m’a rappelée. On s’est répété des mots d’amour-toujours comme si c’était possible que la mort m’attrape et nous sépare alors que notre mariage était prévu exactement dans pas longtemps ! Il a promis de m’appeler encore à minuit et encore à quatre heures du matin. J’ai légèrement ouvert la fenêtre et je lui ai fait écouter le bruit des tirs dans la ville.

			Rien à faire pour dormir. Ni maman ni mes sœurs n’envisageaient de trouver le sommeil. Les deux petits, eux, après avoir écouté une histoire de téré30, étaient entrés au pays des rêves.

			Maman, mes sœurs et moi, nous sommes restées comme ça à dormir sans dormir, la peur au ventre. On allait perdre le président qui avait eu le temps de bouffer et de faire bouffer ses enfants, ses femmes et quelques parents. Le perdre pour qui ? Un autre bouffeur ? On dit qu’il vaut mieux au pouvoir un vieux lion rassasié qu’un jeune lion affamé. On dit ça, mais est-ce que c’est vrai ?

			L’aube n’était plus très loin sans doute quand on entendit rugir un moteur devant la concession. Aussitôt des cris, et tout de suite des coups contre le portail. Maman, qui avait vécu plus de mutineries que nous, plus de coups d’État, nous cria :

			« Les filles, vite, cachez vos cartes Sim. On est attaqués ! »

			On tremblait, mais vite chacune de nous a glissé la carte Sim de son téléphone dans son sexe. Moi j’ai jeté mon vieux Nokia dans le sac de riz. Il en restait à peine la moitié… Combien de milliers de grains ?

			Le portail a été défoncé et on a cogné à notre porte.

			Tout a été vite. Est-ce que c’était des rebelles ? Simplement des bandits qui profitaient de la situation ? Ils parlaient sango.

			Deux petits garçons et des femmes, nous ne pouvions rien faire. La douzaine d’agresseurs qui débarquèrent en hurlant, ça faisait douze kalachnikov, plus des poignards de guerre. On s’était tous blottis dans un coin, les deux petits s’étaient enfouis la tête dans le pagne de leur maman. Les rebelles voulaient tout d’abord de l’argent ou des bijoux… Des bijoux, nous n’en n’avions pas. De l’argent, hum… Il n’en restait presque plus. Des jetons31 un peu, des billets un peu moins. Ils prirent toute notre fortune, ce qui ne permettait guère d’acheter plus qu’un sac de riz, une bouteille d’huile et trois boîtes de sardines… Peut-être un peu de gozo en plus. Ils prirent le réfrigérateur, qu’ils chargèrent sur un pick-up. Quand ce fut fait, en moins de cinq minutes, sept ou huit des hommes revinrent en riant. Ils n’avaient pas eu assez, à présent ils nous voulaient nous, les femmes.

			Que faire ?

			Crier ?

			Nous n’avions pas d’armes, nous n’étions rien… Que des femmes. S’il y avait eu un homme, ils l’auraient tué probablement. Ils sautèrent sur nous comme des bêtes sauvages. Je réussis à faire un écart et je tentai de fuir. Je savais la fenêtre de la chambre entrouverte. Mais je ne fus pas assez rapide. Je reçus un coup de crosse dans le dos et je tombai, là. C’est à peine si je pouvais respirer tant j’avais mal. Un instant je crus que ce n’était pas un coup mais une balle qui m’avait atteinte. Ma petite sœur, qui avait griffé le visage de son premier agresseur, était tenue par cinq ou six mains et elle hurlait.

			Alors que l’on vivait la fin de notre vie ou le début de notre mort… d’autres cris arrivèrent à nos oreilles, et aussi des tirs. Nos agresseurs en trois secondes s’enfuirent. C’était vrai ou pas vrai ? Nous étions où ? Il se passait quoi ? Il me fallut un long moment pour bien comprendre. D’autres rebelles étaient arrivés et ceux qui nous avaient agressés avaient pris peur… et s’étaient enfuis !

			Un peu après, quand le calme fut revenu, mes sœurs m’aidèrent à me relever. Nous n’avions rien eu de grave. J’étais la seule blessée. Le dos me brûlait.

			Miracle… Mon téléphone, que j’avais jeté dans le riz, était encore là, il n’avait pas été volé !

			C’est à peine si les voisins des autres concessions prirent de nos nouvelles. Tous avaient peur et se cachaient chez eux.

			Nous séchâmes nos larmes. Après tout, ce n’était pas si grave. Nous avions échappé au pire de justesse, mais échappé quand même.

			Les deux petits, les garçons, ne bougeaient pas. Ils attendaient en observant les gestes de chacune de nous. Nous, les filles, on tremblait encore, maman était comme une branche d’arbre cassée. Elle semblait épuisée, c’est à peine si elle bougeait, si elle pouvait parler.

			Nous n’avions toujours eu que très peu à la maison mais à présent nous avions encore moins. Et moi je n’avais plus d’ordinateur. Notre vie était toujours là, mais quelle vie ?

			Il me restait un peu de crédit. Je bipai mon chéri en France. Il venait de sortir de la douche. Il s’apprêtait à aller au travail. Je voulais lui cacher un peu les choses mais ce fut plus fort que moi. Je me mis à pleurer comme une enfant. Je pleurais, je me regardais pleurer, c’était comme si ce n’était pas moi, comme si les larmes ne coulaient pas de mes yeux, mais non : c’était ma tête et mes larmes et moi-même.

			Les mots d’amour au téléphone, c’est mieux que rien mais quand même c’est pas ça. Il m’a rappelée et rappelée encore. Et puis, il y avait urgence, alors par amour pour moi il a cassé sa tirelire, c’est ce qu’il a dit. Il a complété en précisant : « Je vais vider à moitié mon compte épargne et je t’envoie tout de suite l’argent pour partir avec tes sœurs et la maman et les petits. » C’est de l’amour, ça. Donner de l’argent pour nous, pas seulement pour moi. C’était un peu comme s’il versait la dot, ou comme si on était déjà mariés, comme s’il était absolument déjà de la famille.

			Deux heures plus tard, il faisait grand jour. Chaud. Le soleil n’était pas du tout dérangé par l’arrivée des rebelles et les pillages et tous les débordements sauvages. C’est en pleine lumière que la ville était toute séismée.



* * *



			 				 					25. Feuilles de la forêt, légume très apprécié.



				 					26. Équivalent de verser un « pot de vin ».



				 					27. Lièvre. Personnage de nombreux contes centrafricains.



				 					28. Nom vernaculaire de poisson, qui désigne le plus souvent la carpe.



				 					29. Ethnie de République centrafricaine.



				 					30. Araignée. Elle est une des grandes héroïnes des contes en langue sango de Centrafrique.



				 					31. Terme qui, en Afrique, désigne toutes les pièces de monnaie.





4

Derrière la frontière


			On appelle ça baptême de l’air. C’est voyager pour la première fois au-dessus des nuages, en fait. On s’envola, maman, mes sœurs et les petits. C’est eux, Amara et Djibril, qui étaient les plus heureux. C’était un petit vol, sur TAG. Un vol pas cher jusqu’à Brazzaville. Là-bas, on serait accueillis par un parent qui avait émigré un peu avant que les rebelles ne rentrent à Bangui. Il cherchait du travail. C’était plus facile d’être esclave là-bas, on disait ça, et il avait trouvé un bon emploi d’esclave chez des Blanches originaires de Belgique mais qui avaient installé un grand magasin là, de ce côté du fleuve Congo.

			Dans l’avion, il n’y avait pas un seul Blanc. Autant dire que si on s’était crashés dans la grande forêt, ça n’aurait pas eu grande importance : que des morts noirs… Pas de quoi faire des gros titres dans les journaux.

			L’avion, ça me faisait rêver. Un jour, je prendrais un avion plus grand et j’irais en France, et même, après, dans d’autres pays comme la Normandie ou les antipodes. Présentement, dans mes rêves j’étais avec mon chéri qui m’embrassait de tous les côtés et même ailleurs. Les rêves, c’est pas banal, parce que dans mes rêves je n’étais ni noire ni blanche et lui il n’était ni blanc ni noir. On était absolument sans couleur, sans problème. C’est quand l’avion a eu la tremblote que j’ai cessé de rêver. On avait commencé à descendre. L’atterrissage était pour presque tout de suite. C’était la première fois que j’allais mettre les pieds dans un autre pays, derrière une frontière.

			L’avion s’est posé. On était tous vivants, ce qui n’étonna ni Djibril ni Amara.

			Maya-Maya, c’est le nom de l’aéroport. Du luxe. M’poko, qu’on avait quitté, c’était de l’insalubre, de la charge et décharge publique, mais ici on aurait pu vendre du parfum français dans les couloirs. On sortit de là sans être bousculés et personne n’ouvrit nos valises. Vraiment !

			Yokaya, notre parent, était là. Il semblait heureux de nous revoir. Il avait prévu deux taxis et nous embarquâmes pour le quartier Kissoundi.

			Comparaison n’est pas raison, ce proverbe était écrit sur la couverture de l’un de mes cahiers quand je fréquentais. C’est un proverbe du pays de mon chéri, comme mes cahiers de l’époque. Je veux bien croire cela, mais je comparais quand même. Brazza et Bangui, ce n’est pas du pareil au même. Brazza, c’est trop de voitures, même si les rues ont du goudron. Alors ça coince partout, et si ton taxi a beaucoup moins fait le tour du monde que ceux de Bangui, il n’empêche, tu avances moins vite. C’est comme ça. On finit par arriver, c’était la fin de l’après-midi. Bon, on ne s’était pas enfuis à la manière d’un chef d’État, avec une escorte qui n’en finit pas et une belle résidence de triple luxe qui nous ouvre ses portes dans un pays voisin. On n’avait pour tout bagage que quatre sacs, deux bleus et deux roses en plastique, des « Vuitton chinois32 » comme on dit chez nous, et pas de compte en banque, pas de liasses où sont mélangés les dollars, les euros et les CFA, pas le moindre diamant non plus.

			Yokaya nous avait réservé une pièce, qu’il avait louée pour nous. On avait un toit, c’était déjà ça, d’autres réfugiés n’avaient pas cette chance et dormaient au bord du fleuve ou dans des églises. Demain on pourrait, en piochant dans le reste de l’argent, acheter quelques nattes pour y allonger nos corps. On pouvait faire la cuisine dans la cour, Yokaya était équipé, il avait même deux marmites. Une petite avait préparé pour nous une bassine de riz avec un reste de poisson fumé pour donner du goût. Tout de suite après nous être lavés à l’eau bien fraîche, on mangea. On était dans un nouveau pays, mais c’était pas des vacances. Je savais bien qu’en vacances dans un pays tu n’es jamais un vrai étranger, alors qu’ici on était des étrangers, c’est à dire des pas bienvenus. On peut faire une comparaison entre Brazza et Abidjan et Bangui et d’autres capitales sans se tromper, et on a raison, malgré la force des proverbes ! On peut, oui, parce que quand la crise est là, c’est pas des bras ouverts qui t’accueillent.

			Pour mon chéri en France qui me téléphonait déjà, c’était comme si j’avais émigré au sommet du Kilimandjaro ou dans une brousse sans père ni mère. Il me croyait coupée du monde, tombée dans le grand trou de la couche d’ozone et arrivée sur une autre planète ! Le pauvre, il s’en était fait des soucis pour moi. Là j’avais mesuré son amour, et dans le grand désordre de ma vie, le grand malheur du départ, j’avais quand même cette chance-là, moi. J’avais quelque part là-bas quelqu’un qui m’aimait plus que n’était aimée n’importe quelle Première dame !

			Nous, ici, avec mes sœurs et ma mère, on s’aimait comme à Bangui, mais c’était comme si on s’aimait plus encore. Les attaques que nous avions subies nous avaient rapprochées les unes des autres.

			Heureusement, Yokaya savait ne pas trop montrer qu’il était un étranger, un voisin de Centrafrique immigré officiel. Il amena maman dès le lendemain matin chercher un logement. Elle parlait lingala depuis toute petite, mais elle ne le montra pas. Ça lui permettait de comprendre les autres sans qu’ils le sachent et de mieux savoir comment se conduire. Il leur fallut quatre jours pour trouver, louer – et donc finir l’argent qui restait. Heureusement, mon chéri continua à nous adresser de quoi survivre. Et puis on allait et venait pour être tous enregistrés comme réfugiés. Ce ne fut pas facile. Le HCR33 à Brazza est protégé par des militaires congolais qui font la loi, et le grand jeu c’est de salir les réfugiés, ça veut dire les humilier. Ils étaient heureux chaque fois qu’ils pouvaient verser la honte dans les yeux des demandeurs que nous étions. C’est comme ça, quand t’es réfugié, quand t’es étranger, tu n’es plus un être humain et c’est pas les beaux discours du Nord ou du Sud qui changent quelque chose à ça. C’est pas non plus les Églises qui peuvent sucrer ça. Presque tous ceux qui ici sont maquillés par une religion te maltraitent comme les autres. Étranger, t’es rien d’autre qu’une calebasse ébréchée, et étrangère c’est pire. C’est toujours pire quand t’es une fille ou une femme.

			Mais bon, on réussit à être des officielles réfugiées, après beaucoup de larmes, et on participa comme d’autres aux réunions où nos frères congolais officiels du HCR magouillaient de manière si professionnelle qu’ils avaient certainement obtenu leur diplôme de magouilleur avec la mention très bien. Ils vendaient à leur famille ou à leurs amis des droits à l’immigration dans des pays du Nord, droits qui auraient dû revenir gratuitement à des familles réfugiées. Mais à qui se plaindre ?

			Quand une réunion du HCR durait un peu, chacun et chacune bénéficiait d’une boîte de sardines à l’huile, des sardines africaines made in Maroc, et aussi d’un morceau de pain. C’est bien, pour les sardines à l’huile, cette possibilité de voyager d’un pays à l’autre sans problème, sans même avoir besoin d’un passeport de réfugié.

			La vie avait repris le dessus puisqu’on était toujours vivantes. On essayait de trouver un travail, mes sœurs et moi. Mais travailler c’est pas facile, sauf pour servir dans un bar. Presque n’importe quelle fille peut trouver ce genre de travail… Servir dans un bar. Hum, pas besoin d’être rusée comme Téré l’araignée pour comprendre ce que cache ce travail-là !

			La vie, c’était du goutte-à-goutte. C’était un petit événement de rien du tout plus un autre, et les jours passaient. On avait des nouvelles du pays par la radio, par le téléphone, par d’autres qui venaient dans notre cour. Tout allait très mal, c’était pillages et carnages et violages partout dans Bangui notre capitale, là-bas. Entre les morts qu’on retrouvait et qui étaient comptabilisés par les Blancs missionnés pour la paix et les morts perdus à tout jamais au fin fond des quartiers ou dans des fosses communes, il n’y avait pas de grande différence. Un mort c’est un mort, c’est tout.

			Le temps passa, et il s’étira tout en longueur !

			Mais j’eus enfin une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle. Il m’arriva ce qui pouvait m’arriver de mieux. Non… je n’attendais pas un enfant ! Si Rémi m’avait enceintée, ce qui aurait pu arriver, je l’aurais su depuis longtemps. Non. Mais mon jour était programmé. Voilà que mon chéri, mon Rémi, avait pris sa grande décision et qu’il venait de fixer la date de son voyage à Brazza pour m’épouser. Pour me marier… moi. En vrai, à la mairie. Quand il m’avait précisé tout cela au téléphone, j’étais restée sans voix. J’avais fait un effort et répondu que oui, bien sûr j’étais d’accord, qu’il le savait, que c’était bien… Entre ce qui est prévu et ce qui tout d’un coup est là, pas loin, prêt à se réaliser, il y a tellement d’espace pour le mensonge, pour le malentendu et l’erreur humaine, que bon je le savais qu’il voulait m’épouser, que ça aurait dû se faire à Bangui même. Mais ça avait malgré nous été reculé, c’était devenu presque irréel et là ça devenait du vrai, du oui, du je t’aimerai toujours et tous les jours…

			Je versai la bonne nouvelle dans l’oreille de mes sœurs et c’est elles qui donnèrent l’information à ma mère, qui ne connaissait pas Rémi. Elle savait depuis longtemps qu’il existait, qu’il avait envoyé l’argent pour le voyage, pour le manioc et la sauce au moment où on dormait dans la faim. Je lui avais raconté à demi-mot mon histoire d’amour. Mais là, au téléphone, il lui demanda lui-même la permission de venir à Brazza pour faire gendre avec elle. Elle lui répondit simplement : « Tu peux venir. » Pas un mot de plus, mais bon, c’était suffisant.

			À partir de ce moment-là, ce fut comme si j’avais trouvé un travail à plein temps. Préparer mon mariage en pays étranger, c’était beaucoup à faire, et pas seulement à la mairie. Les papiers pour se marier, c’est plus simple que les papiers de réfugié, mais c’est des papiers, et il y a toujours partout le chef des papiers, le sous-chef des papiers, la secrétaire du sous-chef des papiers, et même le planton qui garde le bureau de la secrétaire du sous-chef des papiers. D’autres encore, et aucun ne souhaite te faciliter la vie. Non, ce serait trop simple d’être un peu disponible, d’avoir de la bonne volonté. On le sait, chez nous, d’un côté ou de l’autre de la frontière, la bonne volonté ça s’achète et c’est pas ceux qui chantent « aimez-vous les uns les autres » qui diront le contraire.

			Mais oui, mais ouf, mais vraiment, mais malgré tout et surtout mon état de réfugiée, je réussis avec un peu d’aide à venir à bout des formalités, en un mois de trente jours, et il arriva que je pris mon téléphone pour appeler la France et dire :

			« C’est fait. Tu peux venir. Tu peux me marier, j’ai même la date.

			— La date ?

			— Oui, et c’est dans pas longtemps, ça correspond avec la semaine que tu voulais.

			— Quand ?

			— Le 26 octobre.

			— Le 26 octobre… Bon. Je confirme tout de suite ma réservation. Je serai là. Je serai là… »



* * *



			 				 					32. Grand sac en matière plastique, souvent rose ou bleu, avec fermeture éclair.



				 					33. Haut commissariat aux réfugiés.





5

Mariage


			Il arriva. Pas en jet privé mais avec beaucoup d’autres dans un gros avion qui se moqua des nuages pour atterrir exactement à l’heure prévue. J’étais seule à l’aéroport, seule au milieu des autres qui blaguaient. Aucune de mes sœurs ne m’avait accompagnée. Je tremblais, j’étais intimidée, je n’étais pas moi-même. J’espérais quand même qu’il me reconnaîtrait !

			C’était la fin de l’après-midi et le soir s’apprêtait à envelopper l’aéroport avant même que ceux qui arrivaient de France ne récupèrent leur valise.

			Je sentinellais, on ne peut pas mieux dire. Mon regard estampillait les gros comme les maigres, les Noirs comme les Blancs, et les autres. Pas un passager ne sortait du côté « Arrivée » sans passer au rayon laser de mes yeux. Et puis, il fut là, lui, à quelques mètres de moi. Je mis quatre secondes avant de faire un pas en avant. Il était là des pieds à la tête et j’y croyais pas. Quand on a pensé à quelque chose très fort et que ce quelque chose se réalise pour de vrai… on n’ose pas. J’étais émue, intimidée : je n’étais plus moi-même. Lui, en boxeur bien entraîné, il avait encaissé ma présence, nos retrouvailles, sans aller au tapis. Il souriait. Et puis arriva ce qui devait arriver, il me serra dans ses bras et sa bouche commença à aller venir comme s’il voulait me déguster, m’avaler tout entière, exactement comme il l’avait fait à Bangui. Pourtant, dans l’avion, un repas lui avait été servi, non ?

			Je ne sais combien il se passa de temps avant que nous retrouvions nos esprits, avec aussi des mots à la bouche, mais certains qui avaient profité du même vol étaient déjà chez eux quartier Bakongo à raconter leur voyage, c’est sûr.

			J’avais loué une chambre dans un petit hôtel de notre quartier. Pas du luxe avec des étoiles. Non. Un petit hôtel simple, avec des chambres pas chères, l’hôtel Cap Sud. Une terrasse, un jardin, un petit restaurant où certainement on pouvait aussi bien manger un maboké du fleuve qu’un poulet à la mwambe ou qu’un saka-saka. Mais Rémi n’avait besoin que de moi comme nourriture terrestre. C’est comme ça, l’amour. Et sans traîner sous la douche où nous partageâmes les mêmes gouttes d’eau, nous nous retrouvâmes sur le drap rose du lit. Le lit grinça, gémit-ci et gémit-ça ! Une bonne natte ne semble pas souffrir quand, bien déroulée, elle accueille un homme et une femme pour une partie d’amour de courte ou de longue durée… Combien de fois on l’a fait ? Je ne sais plus, mais lui et moi on est allés au bout de nos forces. C’est seulement quand la ville s’est réveillée avec le petit jour qu’on s’est endormis, serrés comme deux moitié de cola.

			Mon téléphone indiquait dix heures dix quand je me suis levée, soit un peu plus de cinq heures de retard sur mon heure quotidienne officielle. Rémi se rasait. Il avait laissé la porte ouverte et je l’apercevais.

			« Rémi… »

			Il se retourna, du savon à barbe sur la moitié du visage. Il souriait complètement, mais à cause du savon je ne voyais qu’une moitié de sourire.

			« Aïssatou, tu es réveillée, enfin !

			— J’ai encore sommeil.

			— Il faut faire vite, la journée va être longue, tu sais. La douche va te faire revivre. »

			Un quart d’heure après il mangeait une tartine de pain avec de la confiture de mangue et buvait un café noir. Moi, j’avais choisi un bon chocolat crémeux, pas plus.

			La maison où j’habitais avec ma mère, mes sœurs et leurs fils n’était pas très loin. Dix minutes de marche, seulement. C’était notre première étape de la journée.

			« J’ai le trac…

			— Quoi ?

			— Le trac. J’espère que ta mère va m’aimer un peu. Que je ne vais pas lui faire peur. Qu’elle ne va pas me prendre pour un voleur de fille !

			— Elle va t’aimer, mais elle prendra son temps. Ici, on sait bien que celui qui aime beaucoup le lundi peut avoir changé d’avis et d’amour à la fin de la semaine. »

			Je lui tenais la main. Je menais mon boxeur vers ma mère et mes sœurs. Moi-même j’étais un peu craintive.

			Les premiers à nous apercevoir attendaient depuis longtemps à la porte de la cour, c’était Amara et Djibril. Ces deux-là, dès qu’ils nous virent, se mirent à courir à notre rencontre. Ils n’étaient pas du tout intimidés par le moundjou que j’amenais. En fait, ils étaient intéressés… Les enfants savaient qu’ils auraient un cadeau. Eux qui regardaient du matin au soir les avions qui décollaient ou atterrissaient à Maya Maya, allaient recevoir chacun une belle maquette, A 340 pour l’un, 747 pour l’autre… En ce qui les concernait, l’idéal aurait été que j’amène à la maison chaque jour un nouveau mari avec un nouveau cadeau. Ils reçurent leur petit paquet et sprintèrent vers la maison. Mes sœurs nous attendaient et maman aussi. Elles étaient, il faut le dire, un peu nerveuses. Rémi n’en menait pas large, c’est ce qu’il m’avoua, mais je ne compris pas. Il embrassa tout le monde. Après les embrassades… rien !

			Ma mère ne parlait pas et Rémi était bloqué. Il aurait fallu que l’une de nous ait le talent de Yéyé Mou Nyama34 pour que les sourires reviennent, et les mots de bonne humeur. Heureusement, les enfants avec leurs avions miniatures rivalisaient avec les divers atterrissages et décollages de Maya Maya, ce qui permit quelques commentaires des uns et des autres. Après un quart d’heure sans véritable palabre, je compris que si Rémi et moi on s’était parlé du premier coup pour tout se dire, c’était à cause de l’amour fou qui nous avait donné la fièvre. C’est par délire d’amour fou que notre histoire avait commencé. Mais là, mes sœurs qui avec leur langue droite s’étaient moquées mille fois de moi et de mon moundjou et de mes enfants métis à naître… qui seraient peut-être même plus blancs que noirs… n’osaient pas dire un mot… C’était comme si elles avaient peur que le français leur écorche la bouche. Maman, elle, c’était autre chose. Elle se méfiait de tous les Blancs du monde, et pas seulement parce que ses parents avaient grandi avant les indépendances. Non. Les Blancs elle croyait tous les connaître, depuis l’époque où les militaires français étaient basés à Bangui, bien avant et bien après l’opération Barracuda35, donc. Les Blancs habillés, là, avaient enceinté de nombreuses filles, et rares étaient celles qui avaient suivi ensuite leur beau militaire au pays du Tour de France. C’était des militaires de passage qui vivaient des amours de passage ici avant d’en vivre ailleurs.

			On avait beaucoup à faire Rémi et moi, et « beaucoup à faire » ce fut un bon prétexte pour partir à l’ambassade et à la mairie. Pas de problème, j’avais fait tout très bien et notre mariage était déjà programmé pour le samedi.

			Pour que tout soit parfait, il faut la robe, la robe blanche. On n’est plus des sauvages, nous les Africaines, et on sait très bien que pour qu’un mariage soit réussi, il faut une robe blanche.

			Les femmes blanches portent pour l’occasion une robe blanche, est-ce qu’une femme noire devrait porter une robe noire ? Je pose la question pour rire, parce que moi c’est une robe blanche que je voulais, un point c’est tout. Je me mariais pour la première et dernière fois de ma vie, j’en étais sûre. Aussi j’avais dit à Rémi : « La robe, on va la louer, ce sera moins cher et elle sera aussi belle, crois-moi. »

			J’avais repéré le magasin de location M&M, soit Mille Mariages. On y est allés en fin d’après-midi. Une autre cliente faisait son essayage, elle parlait le lari et un peu le français. J’ai eu affaire à la patronne du magasin, une doyenne qui avait probablement vu passer là les trois quarts des mariées de la ville ! Elle me regarda de haut en bas et décida pour moi :

			« J’ai exactement ce qu’il te faut pour être belle. Une robe que personne d’autre n’a portée, elle vient d’arriver de Paris, une robe bustier en satin perlé blanc. »

			Je savais ce que je voulais, une robe en taffetas et tulle blanc, mais la patronne ne m’avait pas laissée parler. Elle se dirigea vers un mannequin qui portait la robe qui venait d’arriver de Paris. Super ! Bon, le mannequin était blanc-rose et non noir-noir, mais la robe donnait envie de se marier tous les jours de la semaine !

			La patronne ajouta :

			« Je peux te le confier, ma fille, elle arrive tout droit de chez Tati. Une robe comme ça, à Paris, pour l’acheter il faut dépenser au moins deux cents euros. Moi, je peux te la louer quarante-huit heures pour… »

			Elle hésita, et là je compris mon erreur. J’étais entrée avec Rémi, un Blanc ! Autant dire avec un riche. C’est comme ça, t’es blanc alors t’es riche, et difficile de faire croire le contraire à un Bantou ou à un Mandingue, je le savais bien, moi qui avais une mère yakoma et un père malinké. Je pris les devants :

			« Maman, si c’est cher, c’est pas possible. Le voyage en avion a pris tout l’argent de mon chéri. »

			Elle se tourna vers Rémi et durement lui demanda :

			« Mais c’est quoi ça ? Cette petite, là, il faut l’hono­rer quand même. Elle ne va pas se marier trente-six fois dans sa vie. Il lui faut cette belle robe là. »

			La maline ajouta sur le ton de la confidence :

			« Quand tu vas la déshabiller… Quand tu vas lui enlever cette robe-là précisément, tu vas devenir fou. Est-ce que tu as déjà déshabillé une princesse ? »

			Rémi tenta de répondre hardiment mais il ne trouva que :

			« Non, une princesse, jamais !

			— Alors tu lui prends cette robe-là, et le soir de ton mariage tu connaîtras l’amour pimenté d’une princesse. Crois-moi, c’est une robe fétichée. »

			Heureusement, j’ai une bouche africaine et avec la patronne, on a parlé et parlé et on a réussi à se mettre d’accord sur un prix convenable. Je suis même partie avec la robe, après que mon Rémi eut laissé la caution et réglé pour deux jours. Ça me donnait le temps de l’essayer devant mes sœurs, de les rendre un peu jalouses et de m’habituer. Certaines filles disent que ça porte malheur de mettre sa robe en avance. S’il fallait tout croire, on arrêterait de respirer sans doute.

			Quand on est repassés à la maison, ma maman et mes sœurs étaient là. Maman préparait et mes sœurs lavaient à grande eau les enfants qui étaient aussi nus que le jour de leur naissance. Des enfants ! J’étais bien partie pour en avoir à mon tour, mais peut-être que j’attendrais un peu…, le temps de changer de nationalité.

			*

			La nuit venait d’arriver, Rémi s’assit près de maman, sur la marche d’entrée. La cuisine était dans la cour et bénéficiait par la fenêtre du salon de l’éclairage intérieur.

			Ils parlèrent un peu un peu cuisine. Rémi raconta que le midi en semaine il mangeait au restaurant municipal avec des collègues, mais que le week-end, il se faisait lui-même à manger, des pâtes surtout, sauf quand il s’achetait une pizza ou qu’il était invité chez sa mère ou chez sa sœur.

			Mama écoutait sans rien dire. Quand Rémi demanda :

			« C’est quoi vos spécialités ? »

			Elle mit un petit moment avant de répondre :

			« J’en ai pas de spécialité. Je ne suis pas assez riche pour ça ! »

			Il fallut que j’emmène ma bouche dans leur conversation pour parler du yabanda, du goundja, des feuilles koko et des chenilles.

			Ma mère fit une longue phrase ensuite :

			« Si un jour tu arrives en France, tu mangeras comme les Blancs et tu deviendras grosse. Tu regretteras tout ce que tu as connu ici. Même, tu regretteras les nuits où tu as dormi dans la faim. »

			Je comprenais un peu ce qui se cachait derrière ses mots. Tout d’abord la tristesse de me voir partir bientôt derrière mon mari, même si elle comprenait que j’avais saisi ma chance ; la tristesse de me voir épouser un Blanc qui donnerait probablement la moitié de sa blancheur à ses petits-enfants…

			C’est comme ça, les mères sont inquiètes, elles savent que c’est bien pour leurs filles de se marier, mais elles pensent aussi que tous les maris sont des voleurs, des profiteurs, des malfaiteurs, des bouba zo36, comme dit si bien la langue sango.

			On resta moins d’une heure et on rentra à l’hôtel. On se passa sous l’eau fraîche, qui enleva une partie de notre fatigue, et on descendit manger simplement un poulet braisé et de l’aloko37. Pas de vin de Bourgogne pour accompagner notre dîner mais de l’eau cachetée, une grande bouteille de Mayo.

			Après le repas, nous fîmes de nouveau grincer le lit, avant de nous endormir dans une sorte d’imbroglio corporel. Oui, imbroglio corporel, ça existe puisqu’on venait de l’inventer. On dormit dans de l’embrouillamini, tellement serrés que difficile de dire si j’étais moi ou si j’étais lui, s’il était lui ou s’il était moi.

			*

			Le jour J était là et l’heure H n’était pas loin. Je m’étais levée à cinq heures du matin et j’avais passé au moins quinze minutes sous la douche. Celui qui a inventé l’eau n’a pas perdu son temps, parce que l’eau ça réveille, ça apaise, ça caresse et encore plus. Je suis descendue boire deux grands cafés et manger un gros morceau de pain. J’avais à peine fini mon petit déjeuner que mes sœurs arrivèrent. Elles venaient me chercher, pour m’hab