Main La peau, seulement

La peau, seulement

EDEN22574
Year:
2011
Language:
french
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1

La pédagogie de l'inclusion scolaire, 3e édition

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 6.93 MB
2

La mort attendra

Language:
french
File:
EPUB, 892 KB
FRANCE HUSER





LA PEAU,

SEULEMENT





GALLIMARD





La nuque des geishas





Elle s’est maquillée avec soin. Elle a recouvert son visage et son cou, le haut de sa poitrine et de son dos d’un épais fard blanc. Ses vêtements somptueux unissent l’éclat du brocart et les glissements souples, lumineux de la soie. Elle avance la main, incline la tête, et chacun de ses gestes est destiné à séduire. Mais, voici qu’elle se détourne. Alors la nuque apparaît.

Elle ne l’a pas maquillée. Encadré de blanc, à mi-nuque jusqu’à la racine des cheveux relevés, un espace nu se découpe. Ni fond de teint ni poudre de riz. La peau seulement, sa vraie couleur, sa vraie texture. Et rien n’est plus troublant, plus saisissant que cette brusque présence. Beaucoup plus que le rouge excessif qui farde ses lèvres ou que les couleurs safran, or, orangées, ou les violets qui la parent, c’est cette nuque nue, sa simplicité, qui devient provocante.





La découverte de la mer





Il a murmuré, et cette question le tourmente : « Comment décrire, quels mots employer pour dire ce qui apparaît sous la surface de l’eau ? La mer est calme, mais sous sa surface lisse, on perçoit un léger frémissement, ou plutôt — comment l’expliquer ? — c’est tout à l’opposé d’une vague, d’un tourbillon ou d’une lame de fond… Ondulation ? Palpitation ? Non, ce n’est pas cela, ce qui apparaît est plus infime encore. À peine perceptible. Comment en rendre compte ? — Il n’y a pas de mot ! » Tu t’irritais donc de ne pas trouver les mots qui correspondaient.

Mais, moi, je ne me soucie guère des noms à donner. « Remous conviendrait-il ? » Non, ce n’est pas le mot juste, et peu m’importe. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la surface des choses, c’est leur peau. Je plonge la tête dans la mer en gardant les yeux fermés. Si je les entrouvre parfois, c’est pour contrôler ma direction — vérifier si je nage dans l’eau la plus claire, loin des algues, à l’écart des rochers. Je jette un coup d’œil. Puis je referme les yeux : il n’y a rien que je veuille voir dans la profo; ndeur de la mer, rien que je désire connaître.

L’intérieur des choses ne me concerne pas. Je veux seulement la peau des choses.

Tu me répondras : « Mais tu nages le crawl, tu plonges la tête dans l’eau froide ! »

Oui, pour sentir le froid qui enserre mes tempes, et la mer tel un bandeau sombre sur les yeux. Ce qui me plaît, ce n’est pas la découverte du monde mystérieux surgi des profondeurs indistinctes. C’est l’alternance entre le froid obscur et la lumière qui m’éblouit lorsque, offrant la joue au soleil, je reçois comme une gifle sa brûlure et ses lames qui traversent mes cils. Je quitte la nuit pour le jour, la glace pour le feu. Ni l’un ni l’autre ne me retient. Je ne m’attarde pas. Ce qui m’intéresse, c’est le passage, cet étroit moment où j’appartiens à l’un puis à l’autre — l’indéfinissable, la subtile limite qui sépare ce qui ne devait jamais se rencontrer : la glace et le feu. Pas de transition. Une impossible délimitation. La superficie, toujours !

La peau, donc. Oui, la peau.

J’aime tout ce qui la rend plus présente : tes caresses d’abord, et tout autant, quand tu dors, sans même que tu en aies conscience, le seul contact de mon corps avec le tien. Couchée sur le côté, contre toi, partageant ta chaleur. L’autre face de moi, celle que tu ignores, n’existe plus.



C’est sans doute à cause de la peau que j’aime tant la rencontre avec la mer et la plage. Le vent qui survient par surprise accentue sa sensibilité, la rend plus vivante encore.

Je suis étendue sur le sable, mon corps reçoit le soleil. Bientôt il le subit. Bientôt son intensité va devenir insoutenable. Mais le vent passe, une légère brise suffit, venue du large de façon inopinée, disparue aussitôt. Pourtant, insidieuse, traîtresse, elle s’est faufilée comme une fêlure. Insolente, elle déchire la fournaise d’une sensation oubliée, qui paraissait exclue à jamais : le froid.

Le froid vraiment ? Ou seulement la crainte du froid, son évocation lointaine ? À dire vrai, ce n’est qu’une fraîcheur. Sa caresse. Je m’y habitue. C’est un apaisement. Un bien-être. Un avant-goût de volupté. Mais le vent s’arrête. La brûlure s’impose à nouveau, plus forte de s’affirmer après avoir été niée : on croirait qu’elle coupe ma peau, la pénètre. Mille entailles, mille pointes de diamant criblent mon corps. Diamant ? L’éblouissement ressenti pourrait le faire croire.

C’est ce tressage de sensations opposées, contradictoires même, qui me séduit. Mais il ne faut pas s’y fier. Rien n’est jamais certain. Ainsi cet été vers la mer. Tu avais conduit un jour et deux nuits continûment. L’Italie traversée par l’autoroute : tu connaissais déjà, tu avais photographié ou dessiné les tableaux, les sculptures, les monuments. La nuit était tombée quand nous nous sommes arrêtés au bord d’une longue plage de sable fin.

Raidie de fatigue, je restais immobile. Peu à peu une évidence s’imposa à moi : le sable, il me fallait sa souplesse. Me coucher contre lui, et qu’il m’enveloppe jusqu’au creux des reins, jusque sous les aisselles. Je voulais m’enfouir en lui, y enfoncer mes bras et mes hanches, qu’il prenne l’empreinte de mon corps et m’enlace. Mais le sable, cette fois-ci, me fut hostile. Il coulait en fines traînées froides, humides, semblables à de longs serpents qui grouillaient autour de moi. Loin d’être mon allié, il se révélait pernicieux, maléfique.

Et le vent ? Nulle raison de lui faire davantage confiance. Le vent léger, la brise qui calme, effleure à peine ? Il peut être le contraire : c’était sur une route de Turquie, dans un camion qui filait, transportant notre voiture en panne où nous étions allongés sur la banquette arrière ; les vitres baissées ne laissaient passer que des rafales de bouffées brûlantes et l’air se faisait plus ardent encore sur la nuque, malmenant mes cheveux, les rabattant sur mon visage. Pourquoi alors — sinon pour échapper à ce vent incendiaire ? — ai-je osé une étrange caresse ?

J’avais soif. Le soleil qui se couchait donnait à la scène une lueur de brasier. Le camion roulait dans un vacarme aigu, métallique, enveloppé de la poussière rouge de la terre qui s’élevait jusqu’à nous, et la sueur la collait à nos corps, chaque inspiration nous la faisait avaler. La route était défoncée, sous la brutalité des secousses le camion vibrait, bondissait d’un cahot à l’autre. Les chaînes qui immobilisaient notre voiture tiraient, grinçaient puis s’entrechoquaient dans un fracas qui s’amplifiait, grondait toujours plus, démesuré, comme le tonnerre d’orages qui auraient surgi de la terre et non du ciel.

Les roues du camion arrachaient la terre. Le vent s’en emparait, la charriait dans des tourbillons. Il l’avait mêlée aux grains durs du sable qu’il avait chassés du désert, et qui nous criblaient de piqûres ou crissaient sous nos dents. La touffeur s’épaississait, l’ordre des choses se disloquait, on aurait pu croire que les éléments déchaînés allaient nous emporter. Alors, tandis que tu me pénétrais et que mes bras se mêlaient à tes jambes, j’ai eu ce geste singulier, mais qui s’imposa à moi, impérieux, comme la nécessité absolue de retrouver le réel et d’affirmer que le sol sur lequel on marche existait encore. Je ressentis le besoin de cette caresse étrange, inattendue : je léchai ton talon.





Je me rappelle l’empreinte de mon pied et du tien sur la plage. La tienne plus large, mais aussi plus appuyée, creusée comme pour revendiquer une prise de possession. La mienne moins profonde, le talon à peine marqué, laissant croire que je m’apprêtais à m’enfuir. Pourtant, je ne cherchais pas à m’échapper. C’est simplement que je pose le pied très vite, pas entièrement — touchant à peine le sable, déjà repartant dans l’effort que je fais pour marcher à ton rythme, me hâtant pour te rejoindre.

Je courais : — pour jouer à mettre mes pieds dans l’empreinte des tiens.

Je courais : — pour m’enfoncer dans le sable, puis le lisser de la main. Supprimer la moindre imperfection, la moindre trace de rayure, toute inégalité. Poursuivre ce rêve de pureté. Ma main frôlait à peine le sable, comme un nuage qui passe dans le ciel rend son bleu encore plus égal, plus limpide. La surface du sable indéfiniment à polir, comme l’apprentissage de la caresse. Des caresses sur ta peau. Toi aussi. Tes mains sur mon corps le polissent, l’épurent.

Je courais : — les pieds nus sur le sol, j’aimais sentir la moindre dénivellation, des bosselures, un creux, le contraste d’une terre sèche, poudreuse avec, quand le chemin était abrité par les buissons et l’ombrage des arbres, la terre brusquement épaissie, la terre fraîche, presque froide, la terre humide qui colle un peu au talon, le retient, et le raclement d’une racine qui accroche, son bois tendre pourtant, puis le tranchant aigu d’une pierre. Il ne suffisait pas de marcher. Pour effleurer afin de mieux sentir, je courais. Je courais, toujours plus vite. Et puis j’arrivais à la plage, le sol mou se dérobait alors, s’effritait sous ma foulée. Si je m’arrête, mes pieds le sculptent, déposent leur empreinte. Mais le sable brûle. Je cours à nouveau, et plus ma course s’accélère, plus le sable se dérobe sous mes pas, coule comme de l’eau, file comme le vent…



Quand j’étais adolescente, j’étais fière de dire que mes pieds étaient larges parce que, enfant, j’avais marché longtemps pieds nus ou en sandales, sans connaître les chaussures.



La peau donc, tu vois bien. Toujours la peau. C’est pourquoi je n’ai que faire de ta question quand tu t’interroges : « Comment trouver le mot pour ce léger “frémissement” de l’eau qui passe sous sa surface…? Rien ne convient, jamais le mot juste… » Peu m’importe, car rien ne m’intéresse, moi, des secrets et des prétendus mystères de l’intérieur : je ne veux que la peau, je ne veux que ce qui s’arrête à la surface.



Je pourrais ajouter ceci qui t’agacerait : tout à l’heure, en nageant, j’ai bien senti un léger courant, une sorte de vibration de l’eau, d’infimes frissons — mais si différents de ceux auxquels tu fais allusion ! Ils fuyaient le long de mes bras, naissaient d’eux, de l’avancée de ma brasse — mon corps donc, ma peau les commandait.





Toi : allongé sur moi.

J’ai plié la jambe, posé mon pied sur ta cuisse. Autrement que si je la touchais avec les mains, je sens ta peau. Tu es mon sol désormais. Le seul territoire que je doive parcourir.





Métro





Dans le métro. Pressés les uns contre les autres. Pour résister aux secousses du wagon, elle s’agrippa à la barre de métal. Derrière son dos, un homme, dont elle ne voyait ni le visage ni la silhouette, recula un peu.

« Merci », lui dit-elle. Étonnée, alors qu’il faisait si froid, de trouver le métal tiède, elle comprit que c’était l’homme qui avait communiqué sa chaleur à la barre de métal. Elle se sentit prise dans son intimité.

La foule descendit, elle lâcha la barre, n’ayant plus à craindre d’être bousculée. L’homme fit un pas en avant et posa sa main à l’endroit exact qu’elle venait de quitter. En faisant cela, le visage incliné, l’esquisse d’un sourire au bord des lèvres, il la regardait avec l’air impudent de celui qui ose un acte indécent : il s’emparait de sa chaleur, la faisait sienne.





Serrer la main ?





L’insolite et scandaleuse coutume qui consiste à serrer la main par politesse, machinalement, oubliant la vraie beauté de ce geste. Offrir ma peau si négligemment ? Toucher celle d’un autre qui ne m’est rien, dont je ne veux rien savoir ? Certains déjà en vous serrant la main laissent filer leur regard ailleurs.

Utiliser diverses parades pour y échapper, plusieurs facteurs intervenant, la rapidité ou la lenteur, la tension des muscles ou leur relâchement :

1. Se dérober dans le geste même où je feins une rencontre : je glisse ma peau contre celle de l’autre, mais ma main est une anguille. Impossible à saisir. Quand elle feint de se donner, déjà elle se retire : effacer, faire oublier l’ossature pour ôter toute possibilité de prise.

2. Toucher à peine les doigts de l’autre, les frôler seulement, l’air passant entre nos deux mains.

3. Ne donner que le bout des doigts — ceux-ci rigides, aussi secs que des bouts de bois — ou, dans un mouvement vif, à l’image d’une figure de surf, n’effleurer que la paume, là où la peau épaissie a une sensibilité atténuée.

4. Ganter la main d’insensibilité. Anesthésier toutes ses facultés. La rendre indifférente, annihilée, neutre, sans dialogue. À l’opposé de la poignée de main qu’on appelle franche : paume contre paume, s’offrant et acceptant l’autre.

5. La rapidité peut être garante d’indifférence : la poignée de main se fait si rapide que la sensibilité n’a pas le temps d’agir.

6. Poignée de main musclée : serrer très fort, donner toute leur présence aux muscles. Broyer presque l’autre main : ainsi violentée, elle ne sentira que cette pression, cette menace sans pouvoir goûter à ma peau.



Mais je suis amoureuse : ma main alors ondoyante, souple, qui se prétend timide, mais s’allonge et s’abandonne. Elle s’attarde le plus longtemps possible dans celle de l’autre. Le frôlement devient prélude à la caresse. Donner à goûter toute ma main, la paume comme le dessus, de même que l’on se retourne, dans son lit, contre son amant.





Rire





Il y a deux sourires : celui qui étire seulement les lèvres et ne montre rien de moi, et celui que j’accentue et qui laisse pénétrer le regard de l’autre à l’intérieur de moi-même — deux aventures très différentes, l’une où je me dérobe, l’autre où je m’offre.



Je n’ai enlevé aucun vêtement, mon attitude est parfaitement correcte. Mais je ris. Je prolonge mon rire plus longtemps qu’il n’est nécessaire, je renverse la tête en arrière, j’outre encore ce rire, je l’étire…

Ainsi je me montre, je m’exhibe. Les gencives et la langue, l’intérieur de la bouche. La chair rouge, brillante de salive. Chacun de mes éclats de rire te provoque. Ici je dévoile, je t’apprends ma peau la plus cachée, la couleur de ses plis, sa moiteur, sa douceur. J’annonce, je suggère d’autres chairs, rouges aussi, et humides.

Rire à gorge déployée, dit-on : je t’offre, je te présente, je déploie l’intérieur de mon corps, comme si déjà s’ouvraient pour toi mes lèvres les plus dissimulées. S’abandonner à ce rire, s’y complaire. Volupté qui prélude à une autre. Il y a dans le rire cette audace. Rire encore plus longuement, plus largement. Oser montrer encore davantage. Exhiber. Faire parade de cette peau luisante, humide, d’une sombreur qui se devine, à laquelle on n’ose donner un nom. Dire le rouge, le rouge violacé, le rose, le rose-brun, la peau humectée de ma bouche. La chair rouge, son indécence : déjà nos peaux secrètes se rencontrent, se mêlent.

Je ris. Je t’apprends ma peau la plus secrète.





La peau, elle, ne ment pas





Raide, sèche, ma tante s’était penchée vers moi, et elle menaçait : « Tu ne travailles pas assez le piano. Dorénavant, tu prendras des cours de harpe. Tu seras bien obligée de travailler ! On le verra aussitôt ! Impossible de raconter des histoires : il suffit de montrer tes mains, s’il n’y a pas de la corne au bout de tes doigts, si la peau n’a pas durci, c’est la preuve que tu n’as pas assez travaillé ! »



Ma peau m’a trahie : je rougis. J’ai réussi à ne pas pleurer, j’ai caché mon étonnement, ma peur, ma douleur. J’ai contrôlé ma voix, calculé mes paroles, contraint mon attitude, mais le rose qui monte, malgré moi, à mes joues m’a surprise et dénonce mon émotion ou mon mensonge.



Je ne commande pas à ma peau. Son extrême vulnérabilité, l’afflux du sang à mes joues ou son retrait, une moiteur sous la chaleur ou sous la peur expriment ce que je ressens à l’intérieur. Ma peau dit la vérité. Elle me dément, ne tient aucun compte ni de mes actes, ni de ma volonté.



J’ai froid : son aspect change, elle n’est plus lisse — on dit « avoir la chair de poule », elle paraît épaissie, grumeleuse.

J’ai peur : la voici comme hérissée, les pores creusés, serrés.

Je suis intimidée : je rougis.

Je suis en colère. Blanche ou rouge, la colère. Je blêmis ou deviens écarlate.

Je te désire : électrique, tendue, ma peau. Même à un mètre de toi, je te sens, je sens ta présence, presque autant que si je te touchais.



Non, la peau ne trahit pas, elle. Elle dit la vérité. Ainsi, je t’avais quitté, j’avais décidé de ne plus te voir. J’étais allée chez un autre homme. Pendant plusieurs jours, près de deux semaines sans doute, je suis restée enfermée, prisonnière volontaire. Les clefs ôtées, mises dans un tiroir ; sûre que si j’avançais le pied sur le seuil, je ne pourrais plus résister, je me retrouverais dans la rue, sous les feux rouges, verts et les phares des voitures, étourdie par la foule et les klaxons, mais avançant toujours, et mes pas me reconduiraient chez toi sans que je le veuille, contre ma décision. Je ne pourrais rien empêcher, je monterais l’escalier, sonnerais à ta porte, elle s’ouvrirait, et déjà je tendrais la main vers toi…

Enfermée, donc. Me privant du monde afin d’être sûre d’oublier un homme. Je ne parlai pas, je ne pleurai pas, je ne criai pas, mais ce désespoir qui m’habitait, ma peau l’exprima. Le second matin qui suivit notre séparation, des marques rouges envahirent tout mon corps, de légères plaques enflammées sur mon torse, mon ventre, mon dos : partout où je souffrais que tu ne me touches pas. C’était ma peau qui t’appelait, c’était ma peau qui criait sa solitude : un tatouage de l’absence.





Cicatrice





J’ai couru très vite ; je pensais au désir que j’avais de toi, et je courais jusqu’à perdre haleine comme pour tenter de lui échapper.

Je n’ai pas vu la moto à l’arrêt, le guidon m’érafla tout l’avant-bras. Une blessure boursouflée, qu’on aurait pu croire envenimée. Elle m’a paru dénoncer, proclamer tout ce que je devais craindre de toi. Je devais rompre. Ma peau le disait, l’ordonnait.

Dans les jours qui suivirent, je surveillai le gonflement de la peau, son irritation, me demandant ce qu’il fallait en conclure, espérant qu’elle resterait ainsi malmenée. Elle me dicterait alors un « non » et m’obligerait à le maintenir.

Mais, à mon grand étonnement, la blessure finit par s’apaiser. La peau redevint intacte, aussi lisse qu’auparavant — à peine une légère ligne rosée —, et je n’eus plus rien à t’opposer, quand tu téléphonas et demandas à me revoir. J’acquiesçai et vins au rendez-vous que tu me fixais.

Longtemps j’ai préservé la cicatrice que, sans le vouloir, tu m’avais faite. Tant qu’elle était encore présente, vivante, j’avais la preuve que nous nous étions aimés, la certitude que notre amour était toujours vivace.





Le silence de la peau





On la croit silencieuse. En effet, elle peut être entaillée, trouée d’une balle même, sans qu’on entende rien.

Pourtant, elle est toujours là. Et si elle devient insensible — je ne la sens plus ! ai-je dit au médecin —, je m’inquiète, cela n’est pas normal.

Il arrive parfois que la peau crie. Une telle demande qui émane d’elle, ou un tel refus.

L’art de la caresse consiste à susciter ce cri. Ma main, ou ma langue, parcourt son corps, sa poitrine, son ventre. Le plaisir, oui, mais à côté, là où je ne le touche pas, tout près, le manque, l’attente, sa peau qui crie, qui m’appelle. Ma main avance, je joue à susciter l’absence : ne pas le toucher, au contraire, pour éveiller ce manque, cette impatience de caresses.

Je dessine sur sa peau une cartographie minutieuse, des lignes qui circonscrivent l’absence, annoncent qu’elle n’est qu’attente.

Alors, lui, il a posé ses mains sur mes hanches et les infléchissements qu’il commandait, dans une succession de positions différentes, par le passage rapide de l’une à l’autre, abolissaient l’absence. Chaque plaisir s’enchaînait à l’autre à la façon des innombrables statues qui composent les façades des temples hindous. Ma peau alors ? Je ne la ressentais plus fragile, ni délicate : elle était celle, vivante, chatoyante, du grès rose des statues sous le soleil. Un grès rose qui s’empourpre encore au coucher du soleil.





Caresses





Mes mains, je les refuse. Je t’ai tant caressé que je ne veux plus m’en servir. Je ne te touche pas, je m’interdis de te toucher. Je reste immobile, les bras étendus le long de mon corps, mais les jambes fermées l’une contre l’autre, les chevilles croisées, je te serre, je t’emprisonne en moi.





Cachée





Les gants de Gilda : noirs pour souligner la lumière de sa peau, outrer son éclat, sa nudité. Le contraste du satin avec la peau si claire. Les gants montent très haut sur le bras. Gilda fait descendre l’un d’eux lentement, très lentement. Elle s’arrête, attise l’attente des spectateurs. Elle feint d’enlever le gant. De son autre main gantée, elle le plisse, dévoile davantage le bras, la blancheur de sa peau, sa vulnérabilité sous le satin noir qui évoque le cuir, sa rudesse. Elle s’interrompt, recommence, procède avec une lenteur infinie, par effleurements, glissements presque imperceptibles. Elle révèle sa peau, elle révèle l’envers du gant. La peau du gant, plus épaisse, semble caresser celle qu’elle recouvre, plus délicate, à sa merci. Deux peaux en contact, qui se frottent l’une contre l’autre. Cette indécence qui en annonce, en promet d’autres. Et brusquement le gant — un seul — arraché, jeté. Gilda est toujours habillée de sa robe du soir : c’est seulement sa main, la peau d’une de ses mains qui apparaît. Une mise à nu plus provocante, plus lascive qu’aucune autre.





Les gants de Dora Maar : quand Picasso la vit pour la première fois, elle avait ôté l’un de ses gants noirs, brodés de roses rouges. Puis elle posa sa main nue sur la table. Elle jouait à lancer entre ses doigts écartés la pointe d’un couteau pour la planter dans le bois. Il arriva que la lame frôla de trop près la chair, l’entailla. Quelques gouttes de sang déjà. Que promettait-elle à l’homme qui la regardait en se blessant ainsi devant lui ?

Picasso garda, enfermés dans une vitrine, les gants que Dora Maar avait portés ce jour-là. Des années après la mort des deux amants, on les exposa dans un musée.





Quand Toulouse-Lautrec dessina au fusain la chanteuse Yvette Guilbert, il la représenta debout, les mains comme appuyées sur l’air. Ses bras sont gantés de noir, bien au-dessus du coude. Ainsi parés, ils sont tendus, prenant toute leur longueur, occupant la moitié de celle de l’affiche. Le reste du corps s’oublie, il est à peine tracé, prêt à disparaître, croirait-on. Il ne subsiste d’elle que ses bras habillés de noir et l’éclat meurtri de ses yeux.

Dans un autre dessin, pour évoquer la force de sa présence sur la scène du Moulin-Rouge ou de l’Éden-Concert, il ne dessine que ses gants : occupant cette fois tout l’espace, sans rien montrer d’autre qu’eux, souples, vivants, presque amusés ou spirituels dans les mouvements qui semblent les animer encore : on croirait une peau qui n’est plus habitée par le corps, mais par l’âme, seulement.





La jupe





L’enfant entendit le rire de sa mère. Elle se retourna et l’aperçut, là-bas, étendue sur un banc. Un homme était près d’elle. Il s’étirait, à demi allongé dans son fauteuil, afin d’atteindre avec son pied la cuisse de la mère. Il ne la regardait pas, et parlait à quelqu’un d’autre, que l’enfant ne pouvait voir et qui était sans doute caché par le buisson, de l’autre côté de la table où la lampe diffusait un faible halo de lumière ; mais son pied montait très lentement sur la cuisse, relevait la jupe, se glissait dessous.

Dans la semi-obscurité, la jupe formait une tache claire qui, insensiblement, diminuait.

La mère s’arrêtait parfois de rire, mais, dès que la jupe se plissait davantage, elle riait de nouveau.

La petite fille ressentit un malaise qu’elle ne comprenait pas. Déjà ce rire l’inquiétait. Rien ne le justifiait. Il y avait autre chose encore : ce qu’elle voyait était incongru, dérangeant. Un talon, la plante du pied, c’était fait pour être posé au sol ! Non pour agir ainsi. Et la preuve que cet acte contrevenait à l’ordre habituel et qu’il n’aurait pas dû avoir lieu, c’est que l’homme se tenait de trois quarts, sans interrompre sa conversation, le visage détourné, comme s’il n’était pas responsable des agissements de son pied. Elle était sûre qu’il se serait immédiatement redressé et tenu normalement s’il avait pensé que quelqu’un — elle en l’occurrence — le voyait.

Sa gêne s’augmentait encore de ceci : ce pied nu maintenant contre la cuisse de sa mère, c’était le pied qu’elle avait vu tout à l’heure dans une sandale ou ce matin, marchant sur le bord de la piscine, appuyant fermement son talon à la peau épaissie, dure, peut-être calleuse. Très différente de celle qui était si fine, sur les cuisses de sa mère, plus haut que le genou, sous l’abri du tissu. Deux peaux si différentes qu’elles n’avaient rien à faire ensemble, et n’auraient jamais dû se rencontrer ! Ce devait être un contact rude, râpeux. Rien d’agréable en somme. Alors, pourquoi sa mère riait-elle ?

Mais il y avait quelque chose de pire, qui l’obligerait à faire semblant de ne pas avoir assisté à cette scène et à n’en parler jamais à personne, puisqu’elle devait protéger sa mère. Si celle-ci avait été vêtue d’un maillot de bain et que l’homme eût posé son pied sur la peau nue, c’eût été différent. Ce qui constituait un scandale et provoquait ce malaise que la petite fille éprouvait pour la première fois, c’était que le pied ne s’était pas contenté de monter toujours plus haut, il s’était glissé sous l’étoffe qui préservait la chaleur du corps de la mère. Et, plus il montait, plus le rire de la mère devenait excessif, outré de façon inexplicable. L’homme pourtant se carrait dans son fauteuil comme si de rien n’était, l’une de ses mains tenant son verre, et l’autre posée négligemment sur l’accoudoir. Mais il ne lui suffisait pas de caresser au risque de blesser avec son talon rugueux et sans doute encore poussiéreux — il restait parfois immobile, s’attardant, comme pour savourer la tiédeur qui se dégageait de la peau. Et c’était là, la petite fille en était consciente, ce qui était interdit.





Cravache





Elle caressait de la main l’extrémité de la cravache. Sous le cuir, se devinait la pointe dure, acérée du métal. Il y avait un surprenant, un voluptueux contraste entre cette dureté et la douceur, cette sorte de réconfort moral que procurait le cuir. Le fait même qu’il ne soit pas lisse, mais granuleux comme une peau vue à la loupe, ses pores devenus apparents, très grossis, dépourvus de tout artifice, rassurait encore. Tel un talisman, cette peau évoquait la force, la tranquillité de l’animal dont elle avait été l’enveloppe. Quelque chose de protecteur émanait d’elle, tout à l’opposé du fer qu’elle abritait.

Cela me rappelait le canapé de cuir, à la fois confortable et ferme. Un de ces canapés anglais anciens à larges accoudoirs. Il me renversait sur l’un d’eux, lui restant debout. En sorte que nos amours sont toujours associées pour moi à l’odeur de cuir que je respirais, à demi allongée sur cet accoudoir. Une odeur d’animal puissant qui semblait correspondre à la couleur du canapé et naître des flancs brun-roux d’un fauve ou d’un buffle. Une odeur obstinée, âcre et rêche qui prenait à la gorge comme si on l’avalait. Elle disait l’excès, la férocité. Parfois, parce qu’il y avait en elle une séduction qui échappait à tout raisonnement, j’essayais de recourir à un autre registre pour tenter de la définir, et je pensais alors à un violoncelle, à sa note la plus basse. Oui, il y avait quelque chose qui s’apparentait au violoncelle, dans cette odeur-là. En la respirant, une gravité sourde résonnait dans tout mon corps, accédait au plus profond de mon ventre — elle s’étendait là maintenant, large, ample, étale. Une possession totale. L’odeur s’accentuait, devenait insoutenable, presque suffocante quand le corps pressé, la joue écrasée sur l’accoudoir en cuir, je la respirais. Elle était de plus en plus forte, de plus en plus dense, presque tangible, comme la peau tendue des fauves au moment où ils s’étirent, toutes griffes dehors, cambrés déjà pour un bond meurtrier. Et cette fureur qui allume leur regard, je la retrouvais alors, elle devenait la nôtre, celle de la main qui pesait sur ma nuque et qui me faisait sentir encore davantage l’odeur du cuir, tandis que, de sa peau la plus douce, il éveillait en moi la partie la plus inconnue de ma peau.





Fragile, la peau ?





Si fine, elle ne pèse que trois kilos huit cents grammes chez un adulte de soixante-dix kilos. Mais elle peut supporter tout son poids, et même beaucoup plus, s’il se met à grossir.

Elle est élastique, s’étire.



On a pu en faire des abat-jour, des reliures de livre.



Elle n’a pas partout la même consistance : 1,5 mm d’épaisseur pour la plante du pied, 0,05 mm pour les paupières. Trois tissus superposés la constituent : le plus profond, l’hypoderme, puis le derme et l’épiderme, le plus externe, le plus mince. Mais elle peut devenir fine, incroyablement fine. Une infime séparation d’avec les autres, cette part de moi qui s’offre aussi aux autres, à leur vue, à leur toucher.





Au Québec, pour signifier qu’une femme est susceptible, on dit : « elle a la peau mince ».





Voyage





Les différentes sortes de peau, le voyage que je fais tout au long de toi : tout ton corps à découvrir, avec ma langue, avec mes mains, avec mon corps. Il y a cette autre peau, à l’intérieur de moi, que je ne peux connaître que par toi, grâce à toi. Comme lorsqu’on retourne l’intérieur d’un gant, ma peau la plus intime, la plus sensible, que toi seul peux atteindre.





Le hâle du soleil





Des artistes ont voulu peindre l’intérieur du corps ou cette sensation que représente Bacon : à côté du corps, indistincte, sans contours définis, une forme qui s’échappe ; mon corps qui fuit en dehors de moi, se vide de lui-même, sa forme qui change, ondule, se répand. Je ne suis plus protégée. Une faille est là, dans mon corps, par laquelle je sens que toutes mes entrailles, mon sang, ma chair me quittent.



Dans la peur aussi, sensation de plomb, extrême pesanteur du corps, et la peau si fragile, je ne la sens plus, comme si elle avait disparu, n’était plus là pour me protéger. Le corps qui pèse, soumis brusquement, plus que jamais à la pesanteur, le moindre geste exigeant un effort.



Parfois je sens qu’elle n’est qu’une enveloppe, je suis angoissée, j’ai la sensation d’être ce personnage de Bacon dont la peau n’est plus étanche. Or heureusement, elle me retient, me maintient.



Ces secondes peaux qui me protègent : le jean, le cuir, la fourrure… Protection ou séduction ? Si je refuse de les emprunter, je peux prendre celle que me donne le soleil, son hâle.





Une livre de chair





Paul Klee, qui souffrait d’une maladie de la peau, la sclérodermie, s’intéressa avant tout à la peau du tableau, à sa matérialité : inventant, cherchant à composer de nouvelles textures.



Dans Le marchand de Venise, l’usurier Shylock réclame une livre de chair. Mais s’il s’était limité à la peau, seulement à la peau, sans préciser quelle partie il réclamait, comment aurait-on fait ?

Car cinq centimètres de peau sur le corps ou sur un visage, cela n’a pas la même valeur. Admettons qu’on oublie le visage, et qu’on se réfère seulement au corps — sur les seins ? Sur les cuisses ? L’intérieur des cuisses ? Dans le dos ? Sous les pieds ? Un même individu n’est pas fait d’une seule peau, mais de différentes sortes de peau.





Le collectionneur





C’était en novembre 1675. La nuit. Un homme rôdait dans les rues, son pas résonnait sur les pavés. Dehors, il n’y avait que lui. Personne n’osait sortir dans la ville. Chacun avait peur. Chacun s’enfermait dans sa maison, verrouillait sa porte, se claquemurait. On savait que, depuis plusieurs mois, un fou sillonnait la ville. Un fou qui sévissait la nuit. Parfois il se calmait, puis il recommençait et, au matin, on trouvait dans la rue le cadavre d’une jeune fille couverte de sang. Une nuit, il y en eut deux. On savait que c’était lui parce que, comme une signature qu’il aurait laissée, il y avait cet indice révélateur : un carré de peau avait été découpé sur le cadavre. À des endroits différents : sur la cuisse, la nuque, le ventre, l’avant-bras, sur la chute des reins… Voulait-il comparer ces différents morceaux, étudier toutes les variétés de peau que peut comporter un corps ?





Séparée





Face au monde, il n’y a que ma peau qui me protège. Sensation de vide, d’un effroyable vide autour de moi !





Le nouveau-né crie quand, pour la première fois, il est confronté à ce vide.

Les nourrissons des Esquimaux, eux, ne crient jamais : les mères les portent, nus, sur leur dos nu. Pour les nettoyer, elles les lèchent. Jamais de séparation, jamais de sensation de vide. Pour toujours ils en gardent un sentiment de plénitude.





Le pacte





Parce qu’elle avait été séparée de sa fille, pour compenser le temps perdu, elle la porta longtemps dans ses bras, trop longtemps — dès qu’elle était sûre qu’on ne pouvait pas les voir par la fenêtre de la maison, elle la prenait dans ses bras. Entre elles la convention était tacite. Sitôt leur immeuble franchi, la fillette s’arrêtait comme si elle devenait incapable de marcher. La mère se penchait. Son enfant était grande maintenant, potelée, et avait largement dépassé l’âge d’être portée. Il était donc difficile de la soulever, mais justement, ce poids même interdisait de laisser le moindre intervalle entre elles deux : elle devait la tenir avec tout son corps, torse contre torse, les jambes de l’enfant basculées de part et d’autre de sa taille, l’enserrant de façon à prendre appui sur ses hanches. Lourdement, en faisant un effort — et elle s’essoufflait encore en lui parlant à l’oreille —, elle la portait ainsi jusqu’à l’école, mais il y avait encore une autre convention : elle la déposait au sol, un peu avant d’arriver au coin de la rue qui menait à l’école, afin qu’aucune de ses camarades ne soit témoin de leur pacte.





Blessures





La peau sous le soleil : sensation cuisante. Une brûlure. Pourtant, au début, c’était agréable, mais un sourire maintenu trop longtemps se transforme aussi en grimace. Comment trouver cette limite où la peau aime, puis refuse, rejette ?

Le feu de la cheminée : sa chaleur plus insidieuse.

La plage : la peau râpée, criblée par les grains de sable.

La vague m’a roulée sur la grève : la peau de la hanche éraflée.

Je suis tombée de vélo : la peau écorchée.

Une piqûre de guêpe : une pénétration aiguë, comme une aiguille enfoncée dans la chair. Très différente de la piqûre de la méduse, tout aussi brusque, mais aux multiples pointes. Autre chose encore : la brûlure des orties — d’abord diffuse, flamboyante soudain.

Je suis tombée, les mains en avant : la paume arrachée par le macadam. Brûlure encore.



D’autres épreuves : une coupure.

Différentes coupures : entaille, estafilade, un mince fil semblable à celui d’un rasoir. La coupure profonde.



Une égratignure — parce qu’elle sentait si bon, comme pour m’emparer de son parfum, j’ai voulu cueillir la fleur. Une épine m’a piquée, distincte de la piqûre d’une aiguille quand je couds, autre douleur. J’ai allongé le bras au-dessus du buisson, une ronce m’a égratignée. Plus agressive que le verre qui coupe, son entaille nette, ou que le couteau qui pénètre, transperce uniformément la peau. Rien à voir non plus avec le raclement du bois, ses échardes, ou une éraflure.

L’idée de ronce. Mais quand il y a des ronces, on pense à la rose, donc rien n’est inquiétant dans l’égratignure. Une douceur masque la légère douleur, l’allège même en quelque sorte : l’idée qu’une rose est là, le velouté de ses pétales qui attendent, m’attendent, son parfum délicat.



Égratignure : quel que soit le risque, un certain plaisir s’y mêle. La douleur, oui, mais sans danger. Un peu de sang, si peu. Il ne coule pas, il ne fait que perler. Un rouge qui resplendit de son contraste avec le blanc de la peau. Le sentiment de l’avoir échappé belle, j’aurais pu être blessée et finalement je n’ai presque rien, la peau simplement éraflée, une ligne discontinue avec quelques gouttes de sang seulement. En somme un jeu de cache-cache avec la douleur : elle est là, elle n’est pas là ? La ligne de la blessure est rompue, le sang affleure, mais en même temps, je suis rassurée, il n’y a pas vraiment de mal, l’entaille n’a aucune profondeur, elle permet juste d’admirer l’éclat du sang.



D’autres épreuves encore : écorchure, brûlure ; picotement, pincement, pinçon ; démangeaison, chatouillis, chatouillement.

Griffes, griffures, des ongles labourent la chair, la strient ; morsure.

Le froid entame, fendille, gerce, coupe aussi ; les bords de la peau se durcissent.

Les lèvres d’une plaie, la chair à vif.



Il m’a dit : « Je veux te donner quelque chose. Quelque chose de moi que tu porteras sans cesse contre toi, sur toi — qui t’obligera à ne jamais m’oublier. Ainsi tu ne pourras cesser de penser à moi, à chaque moment, comme un rappel à l’ordre, à cet ordre : toi et moi, moi et toi, unis pour toujours. » Il m’a donc offert une chaîne, à porter non pas autour de mon cou, mais autour de ma taille — personne d’autre que lui ne devait la voir. Elle n’était pas en or, mais d’un métal quelconque. Peu à peu, le doré disparut par endroits, révélant une matière plus sombre, assez terne. Les maillons épais, rectangulaires de la chaîne frottaient contre ma taille, l’irritant parfois. Ils accrochaient mes vêtements, risquaient même de déchirer un tissu trop fin. Tel n’était pas son souci, et moi je voulais seulement sentir cette chaîne à tout instant. Il suffisait d’un pas un peu plus rapide, d’un vêtement plus serré pour que la chaîne pèse sur la peau, l’éraflant presque.

Pour un peu, elle m’aurait fait mal, mais cette presque-douleur me plaisait et provoquait mon trouble — elle confirmait sa présence, me rappelait à chaque moment que je l’aimais, qu’il m’aimait.





Mémoires





Si je m’étais perdue moi-même, si j’avais oublié qui je suis, elle pourrait tout dire de moi, raconter ma vie. Je parcours mon corps, je l’examine. J’y vois différentes cicatrices : certaines correspondent à celles que j’ai dans l’âme — je veux les garder, elles sont mes témoins. Elles me sont chères parce qu’elles prouvent un accord entre l’intérieur et l’extérieur. Chaque fois que je les regarde, ou que je sens leur légère trace sous ma main, je ressens mon émotion d’alors : j’ai la preuve que je n’ai pas rêvé — ce souvenir est réel, il n’est pas une simple construction de l’esprit, un fantasme. Ma vie se double alors, s’enrichit de celle que j’avais autrefois.



Ma peau a changé, le temps l’a griffée, marquée, coupée, entaillée… Elle est ma compagne, pas question de m’en séparer jamais, c’est elle qui me prouve mon identité.

La mémoire de la peau, comme un palimpseste qui pourrait dire à qui saurait décrypter son écriture, ou plutôt ses écritures, toute mon histoire : des rides qui racontent mes rires, d’autres mes pleurs, ou les positions dans lesquelles j’ai dormi. Cette cicatrice à mon genou rappelle la petite fille que je fus, qui sauta à pieds joints sur un tas de sable. Un seau de fer-blanc y était enfoui. Son bord déchiqueté coupa le genou, pénétra profondément dans la chair. Je saignai longtemps.

Une autre cicatrice : une lettre que j’ai ouverte si précipitamment que le canif glissa. Sa lame blessa l’index. Ma peau se souvient, moi, j’ai oublié : qui m’envoyait cette lettre que je désirais tant lire ?

Sur la hanche, l’empreinte inégale des graviers sur lesquels je fus renversée par une vague — des griffures presque effacées, qui se révèlent plus au toucher qu’à l’œil.

Au poignet, là où les veines sont très apparentes, un trait fin, la coupure d’une lame de rasoir : avec une autre petite fille, pour échapper à des leçons de tennis forcées, nous avions décidé de feindre de nous suicider. Puis, ayant trouvé cet exercice trop douloureux, nous avions cessé de cisailler nos poignets. Nous avions alors mêlé nos sangs, nous jurant une alliance éternelle ; aujourd’hui je ne me souviens pas du nom de cette compagne, et à peine de son visage.

Une autre cicatrice : une chute de cheval, la cheville cassée. On m’avait opérée, deux cicatrices le long de la cheville.

Des vergetures qui font surgir une autre image de moi : adolescente, j’étais grosse, je maigris brutalement, la peau fut striée de lignes pâles.

Sur le visage des cicatrices un peu creuses, un dixième de centimètre sur deux dixièmes de centimètre : elles sont dues à la varicelle — mon visage était couvert de boutons, mais je n’ai gardé que ces traces-là. Je me souviens : ma mère me tenait les mains pour m’empêcher de me gratter, elle disait que sinon je serais défigurée. Après la fièvre, malgré les démangeaisons dont je souffrais, j’attendis patiemment que les croûtes tombent d’elles-mêmes.

Mais je pris le train. J’avais treize ans, je voyageais seule — une petite fille installée dans le wagon qui lisait un livre. Un jeune militaire entra, je me souviens encore de l’uniforme vert sombre qu’il portait et de son profil seulement, car je ne le vis jamais de face. Il s’était mis près de la fenêtre et fixait le paysage. J’eus beau me lever, m’asseoir, prendre mon sac de voyage, feindre d’y chercher un autre livre, remonter mon sac dans le porte-bagages, puis le descendre à nouveau, il ne se tourna jamais de mon côté, je ne rencontrai jamais ses yeux. Pourtant je ne pouvais accepter le risque qu’il aperçoive mon visage encore marqué par la varicelle. Donc, rouge, essoufflée par l’émotion, voyant qu’il ne me remarquait toujours pas, mais finalement heureuse que ce ne soit pas encore le cas, je me dressai d’un bond et fis très vite glisser la porte vitrée du wagon. Dans le couloir, je courus jusqu’aux toilettes. Là, devant le miroir du lavabo, j’hésitai un instant, puis glissai l’ongle sous chacune des croûtes épaisses et marron foncé. Elles n’étaient pas prêtes à se détacher, je savais qu’il ne fallait pas faire cela, que j’aurais des cicatrices, mais je les arrachai. L’une d’elles, située en haut de la joue, sous l’œil, était particulièrement visible. Il fallait l’ôter avec précaution, plus je la soulevais, plus elle se détachait avec difficulté. À la fin je dus forcer, tirer, et la peau qui apparut alors dans un creux était rosée, trop fine, pas encore reconstituée. J’aurais donc des cicatrices, mais pour le moment, cela m’importait peu puisque, de la distance où le soldat se tenait par rapport à moi, il ne pourrait pas distinguer ces légères rougeurs. Peu m’importait l’avenir, et d’être ensuite enlaidie à vie. Je voulais bien payer ce prix-là. Tout ce qui comptait pour moi, c’était de retenir son regard. Ne serait-ce qu’une seconde, une fraction de seconde, cela valait la peine. Et même si je savais qu’il devrait tôt ou tard quitter le train, que je ne le reverrais plus, je ne voulais pas le décevoir dans cet unique instant. Je me hâtai dans le couloir, j’avais peur qu’il ne soit déjà parti. Mais il était là, je pouvais le voir de trois quarts, le train ralentissait. J’attendis de nouveau, pleine d’espoir, si affolée que je sentais les battements de mon cœur jusque sur mes lèvres. Le train s’arrêta. Le soldat prit sa valise et passa devant moi sans me regarder. Je restai seule, avec ces marques que je garde encore aujourd’hui.





Satan





En 1482, dans un village de Lorraine. Une vieille femme court à travers des rues étroites. Elle est échevelée, son châle glisse sur ses épaules, elle a dû s’habiller vite, sans avoir le temps d’ajuster ses vêtements. Elle se faufile d’un coin à l’autre. Haletante, à bout de forces, elle titube. Elle s’appuie quelques minutes contre un mur. Mais elle entend à nouveau des cris, un brouhaha qui se renforce : ils arrivent. Elle s’enfuit, elle trébuche, elle va tomber. Elle fait un détour, pousse un portail qu’on ne voyait pas, enfoui dans la verdure. Elle pénètre dans un jardin, se hâte malgré la terre molle qui alourdit ses pas. Un dernier effort : elle s’effondre contre la porte d’une maison, franchit le seuil. Une jeune femme est penchée sur une table, occupée à préparer son repas. Des légumes sont étalés devant elle. Un couteau à la main, elle coupe avec soin, en menus morceaux, des carottes, des oignons. Au grincement de la porte, elle lève la tête, voit la vieille femme. Elle s’effraie, laisse tomber son couteau et recule : « Tu ne dois pas venir ici, pars, chuchote-t-elle, il ne faut pas qu’on sache que je te connais, personne ne le sait. » La vieille femme essaie en vain de lui répondre, tant elle est essoufflée. Ses yeux prient, supplient, tandis qu’elle ouvre la bouche sans parvenir à articuler un mot. Seulement sa respiration étranglée. Elle finit par s’arracher un murmure : « Tu dois me cacher. » Elle aspire l’air dans un grand sifflement rauque. Encore un effort démesuré : « Sauve-moi, rappelle-toi, halète-t-elle, d’une voix étranglée, c’est grâce à moi que ton enfant n’est pas mort. » Elle s’arrête, gémit : « Je lui ai donné des herbes, je l’ai guéri.

— Tais-toi, tais-toi. Personne ne le sait », chuchote la jeune femme. Dans sa terreur, sa voix n’est plus qu’un souffle, et, en même temps, elle regarde partout dans la pièce, s’il y a une cachette, un endroit sûr. Mais déjà la clameur approche, s’amplifie : toute une foule s’amasse là, avec des armes, sans doute, parce que le vacarme s’augmente de crissements aigus, de chocs métalliques. La jeune femme tourne la tête vers la fenêtre, elle aperçoit des soldats, des villageois vociférants qui se bousculent pour entrer. Alors elle soulève une tenture et désigne du doigt à la vieille femme une étroite porte qui ouvre sur une ruelle — pour la sauver, ou bien parce qu’elle craint qu’on les trouve ensemble ?

À nouveau la vieille femme court dans les rues. Un enfant l’aperçoit, il crie, il appelle. Les soldats viennent, elle ne peut plus s’enfuir. C’est trop tard.

On a ligoté ses poignets. Maintenant ils sont tous autour d’elle à la questionner. On veut qu’elle avoue. Elle dit seulement qu’elle connaît bien les plantes, qu’elle s’en sert pour soigner, qu’elle n’a fait que du bien avec ces plantes, jamais de mal. Elle a guéri des gens, les délivrant de leurs douleurs. Non, elle n’a jamais eu de rapport avec Satan, elle ne l’a jamais vu, ne lui a jamais parlé. Non, jamais. Aucun pacte, aucune union avec lui.

Ils attachent la vieille femme à des anneaux scellés dans le mur. Ils l’obligent à boire plus de quinze litres d’eau. Ils recouvrent ses jambes avec des pièces de bois qu’ils resserrent progressivement avec des coins et des cordes. Ils glissent des pointes de fer sous ses ongles. Ils s’amusent à promener une torche enflammée sous la plante de ses pieds.

Elle n’avoue pas.

Dans la pièce voisine, des femmes crient. Elle pense que d’autres tortures, plus cruelles encore, l’attendent.

Elle n’avoue rien.

« Le jugement de Dieu, réclame quelqu’un, le jugement de Dieu ! »

Alors on l’agenouille devant la croix, on lui ôte ses vêtements jusqu’à la taille, on met à nu son dos de vieille femme. Une peau blanchâtre, fripée. On cherche la marque de Satan. Il n’y en a pas.

« Avoue, lui commande-t-on encore.

— Non, je n’ai pas parlé à Satan, je ne l’ai jamais vu. »

Un homme s’approche qui brandit une longue tige de métal.

Elle a peur. Elle frissonne. Elle a froid aussi. Elle a peur, que va-t-il lui faire, quelle partie de son corps va-t-il transpercer ?

On l’oblige à s’incliner. Il va la tuer, elle hurle. Mais elle sent simplement l’appui de la pointe de fer qui trace avec soin des lignes, des jambages de lettres sur son dos. En appuyant fort, mais sans traverser la peau, sans la blesser. Que fait-il ? Elle ne comprend pas.

Sur le dos, en grandes lettres, pour que tous puissent bien lire, il a écrit un nom : Satan.

Tous se sont tus. Il y a eu un temps d’attente. Elle aussi est restée silencieuse. Elle a cessé de sangloter, espérant que quelque chose surviendrait et la sauverait.

C’est alors que se produisit ce fait étrange que chacun put voir et que personne, jamais, ne put démentir : sur le dos nu, sur la peau si blanche, trop blanche de la vieille femme, chaque lettre du mot tracé se mit à flamboyer : un rouge écarlate — la couleur du feu de l’enfer — donnant à lire le mot Satan.

Ainsi Satan reconnaissait sa créature !

Une clameur terrible retentit, un déferlement de haine, de fureur qui annonça à la vieille femme qu’elle était condamnée. Un froid terrible la pénétra, elle ne gémit plus, ne supplia plus. Elle était morte déjà, elle savait qu’elle devait mourir.

On l’emmena sur le bûcher qu’on avait préparé, on l’attacha au centre, et on y mit le feu.





Nombreuses furent celles qui furent accusées de sorcellerie et brûlées vives parce que le mot Satan apparut sur leur corps. On appelle « dermographisme » cette sensibilité particulière de la peau, une forme d’urticaire. Il suffit de passer un objet ou l’ongle, ou même simplement le doigt sur une partie quelconque du corps pour provoquer tout au long du tracé une rougeur. Quelques minutes plus tard cette raie écarlate gonfle, forme un bourrelet qui peut prendre, par la suite, une couleur blanche, rosée, encadrée d’un trait rouge. Le résultat est encore plus spectaculaire si on utilise une pointe métallique. Quand le sujet est ému ou angoissé, la saillie s’accentue, dure plus longtemps.





Le goût de la peau





Parfois il me semblait que ses traits s’effaçaient, son sourire se brouillait, je me souvenais mal de la couleur de ses yeux (bleu-gris ? gris ? bleu-vert ? ou peut-être toutes ces couleurs à la fois, mais changeantes selon l’intensité de la lumière). J’avais oublié ses gestes, son corps.

Mais intacte, vivante en moi, je gardais la saveur de sa peau.





Tyrannies





Il n’aimait d’elle que sa peau. Non pas elle, son sourire ou ses yeux, mais sa peau seulement. Le goût, l’odeur de cette peau et cette extravagante douceur qui était la sienne. Il parvenait d’autant moins à rassasier son désir de la toucher qu’il ne réussissait pas, malgré toute son attention, à définir le plaisir qu’il ressentait alors. Cette peau veloutée, plus douce que la soie, plus voluptueuse que le satin, il avait beau la caresser, il la sentait glisser sous ses mains, comme de l’eau, comme le fin duvet d’un oiseau qui s’échapperait.





Nous avions rompu, décidé de ne plus nous revoir. Un jour, par hasard, nous nous sommes rencontrés. Nous marchions côte à côte, un peu gênés, guettant la rue suivante pour nous quitter à nouveau.

Le trottoir était étroit. Un passant nous obligea à nous rapprocher. Mon bras a frôlé le tien. Ma peau, la tienne se sont reconnues. Alors malgré nous, sans que nous l’ayons voulu, nos mains ont repris leur dialogue. Elles se sont cherchées. Nos doigts se sont entrelacés.





Douceur





Dans son livre Learning to love, Harry Harlow relate l’une des expériences qu’il a faites sur les singes. À leur naissance, on les enlève à leur mère pour les mettre en présence de deux nourrices artificielles. L’une d’elles est faite de fils de métal, sa tête est en bois, elle se tient inclinée. À l’intérieur de la grille qui la constitue des biberons sont placés de façon à permettre de les téter. Le bébé singe va d’abord vers cette nourrice qui lui donne du lait. Mais, sitôt rassasié, il la quitte pour rejoindre sa seconde nourrice qui, elle, est recouverte d’un tissu à poils très doux. Il reste avec elle. S’il en est séparé, il s’inquiète, ne joue plus. Bientôt il dépérit. C’est elle qui est vraiment sa mère et non pas celle qui le nourrit.





Baiser





Avant de partir tu t’es penché vers moi, tu m’as pris le visage entre les mains et embrassée sur la bouche. Toute la journée, j’ai gardé ce baiser sur les lèvres. Je m’efforçais d’en préserver le goût, la chaleur. Je le portais comme un talisman pour me protéger des mauvaises pensées, de la peur, de l’attente. Tant que j’en conservais le goût, j’étais sûre que tu reviendrais.





Plaisir et soumission





Je dors encore, j’ai tiré le drap au-dessus de ma tête.

Je sens le poids léger du drap. Il préserve la chaleur de ma peau, l’accroît. Le plaisir d’une sorte d’avarice où je veux tout garder de moi-même, m’assurer, me protéger.





Oui, ai-je dit. Mais le soleil pesait sur ma nuque, sa chaleur. Et je ne pouvais penser à rien d’autre. De sorte que mon acquiescement n’était qu’une soumission au soleil, et non une réponse à la question qu’on m’avait posée.





Le train





Cette fois-ci nous avions pris le train. J’étais assise en face de lui. Son visage se reflétait sur la vitre de notre compartiment. Je n’osais pas le regarder en face, mais j’examinais son reflet.

Subrepticement, je me glissai près de la fenêtre, et, de côté, pour que mon reflet ne cache pas le sien, j’étendis le bras sur la vitre, du bout des doigts je l’effleurai. Je caressai sa joue, fis glisser ma main le long de son cou, sur son poignet puis posai toute ma paume, le plus largement possible, sur sa main.

Mais, au lieu de la chaleur de son corps, la vitre était glacée, ce froid me pénétra, m’effrayant, présage de mort, de disparition, ou qu’il ne répondrait pas à mon amour, et que tout était vain, inutile.

Derrière la vitre, du givre, des flocons blancs collés. La buée recouvrit son visage, l’effaça.





Morsures





La température de la peau est inférieure à celle de l’intérieur du corps, variant donc habituellement de 28° à 36°.

Les émotions agissent sur la température du corps, et donc de la peau : la colère la fait monter de quelques millièmes de degré. La peur, au contraire, fait baisser sa température. Le sommeil aussi.





La morsure du froid, proche de celle des dents, mais si différente pourtant.



J’ai incliné la tête pour découvrir cette part de moi qu’abritent mes cheveux. Un léger froid m’apprend que cette peau est sans protection. Puis je sens déjà, comme un baiser, ton souffle sur ma nuque. Mais le baiser ne suffit pas, je veux, j’attends la pointe aiguë de tes dents.





Dans L’ange rouge, film de Masumura Yasuzo, les amants savent qu’ils sont cernés par les troupes chinoises. Cette nuit est leur première nuit d’amour et sans doute la dernière. À l’aube, ils viennent de s’aimer, ils se rhabillent. Ils vont se quitter. Il faut un gage. Chacun se penche vers l’autre et le mord profondément à la poitrine, au-dessus du cœur. Elle ferme les yeux pour ne pas crier, tant les dents de son amant pénètrent loin dans sa chair.





Glace





La fillette hurla, elle se débattait, elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas embrasser cet homme étendu là sur un drap blanc, entre des fleurs, ce n’était pas son père. Non, cette face blême n’était pas son père ! Elle ne voulait pas le toucher. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Elle reconnaissait ses traits, mais cette peau d’une couleur inconnue, d’un blanc jaunâtre, plombé de vert, ne pouvait être celle de son père. Déjà en s’approchant, sans même y poser les lèvres, elle avait senti l’exhalaison du froid.





Claude Monet, quand sa femme Camille mourut, la veilla pendant des heures sur son lit de mort. Quel que fût son chagrin il ne put se retenir de la peindre, oubliant son deuil, émerveillé par les tonalités bleutées, un gris perlé, un blanc nuancé de violets, de mauves qui se succédaient sur le visage et ses voiles à mesure que le jour avançait.





Le sultan et les orties





Il était le sultan le plus célèbre d’Arabie. Son harem ne comptait pas moins de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf femmes. Chaque nuit, il changeait de compagne, aucune ne lui convenait : elles n’avaient pas, se plaignait-il, la peau assez douce. Avant d’aller le voir, elles étaient soumises pourtant à de nombreux préparatifs : bains de lait d’ânesse, massages à l’huile d’argan ou à l’huile d’amande, ponçages avec des pierres poreuses, onctions faites à partir de préparations d’herbes, de concoctions diverses, dont des baumes de concombres écrasés et macérés. Mais jamais le sultan ne trouvait la peau assez douce, toujours un grain de peau un peu épais, râpeux, au coude par exemple, le blessait pendant une étreinte ou quand il se retournait dans son sommeil la nuit. Il se lassait, s’irritait. Alors on chercha autre chose — jusqu’à ce que finalement on pense à ceci : la peau des animaux, le cuir tanné, afin de l’assouplir, est-ce qu’on ne le battait pas ? Alors, pourquoi ne pas faire de même avec la peau des femmes ? Les fouetter, adoucir cette peau en la frappant longuement, avec méthode. Il fallait bien calculer la force et la fréquence des coups. Suffisamment pour l’attendrir. Pas trop pour ne pas entailler, faire des marques qui plus tard s’épaissiraient. Ne pas agir non plus trop longtemps à l’avance, mais juste avant que la nouvelle épouse se glisse dans le lit du sultan, la chair presque à vif encore, délicate, affinée, mais sans avoir eu encore le temps de se reconstituer, ce qui la durcirait.

Il y avait un autre élément qui séduisait le sultan : la peau était chaude, brûlante des coups reçus.





La Castiglione avait une peau si belle, si blanche que, pour la mettre en valeur, elle recevait ses amants allongée, nue sur des draps de satin noir.





Il parcourait les prés, ramassant des brassées d’orties. Avant l’amour, il les prenait par la tige, et, longuement, il lui fouettait les lèvres du sexe et les cuisses.





Lisse





À Versailles, sous Louis XIV, les visages étaient recouverts d’un emplâtre blanc et de poudre pour cacher les rougeurs, les furoncles, les tavelures, les imperfections d’une peau mal ou jamais lavée. Chaque jour, une nouvelle couche de fard accentuait le masque. Lamiel, l’héroïne d’un roman inachevé de Stendhal, pour prendre la diligence sans qu’aucun homme ne l’importune, frotte l’une de ses joues d’un onguent fait de feuilles de houx pilées qui donne l’aspect purulent et squameux des dartres ; elle devient alors repoussante et voyage tranquillement. Dans La face d’un autre, roman de Abé Kôbô, une jeune fille a la moitié du visage brûlé ; ceux qui la voient de côté admirent sa beauté jusqu’à ce qu’ils découvrent avec horreur son autre face. Elle ne supporte plus le changement de leur regard, la compassion qui l’envahit, et, pour y échapper, verse de l’acide sulfurique sur son profil intact. Ingres ne peignait que des peaux parfaites ; un jour que se promenant avec sa femme il rencontra une mendiante à la peau grêlée, il ne put s’empêcher de prendre un pan du châle de sa femme et de s’en couvrir les yeux. Au cinéma, on mettait parfois un voile devant la caméra pour rendre les visages plus lisses.

Le rêve d’une peau invulnérable, qui échapperait au temps, aux failles des maladies ? Que la peau devienne du marbre — le matériau de l’éternité !





Douleur





Quelle qu’elle soit, coup, brûlure, blessure ou simple pincement, la douleur m’ancre dans la réalité. Elle me rappelle que je suis d’abord un corps, et que ma place est ici, à ce point précis dans le monde. Elle atteste ma présence au monde.

Son exigence s’impose, l’emporte sur tout le reste. Elle en devient rassurante, réduisant ainsi tous mes soucis, toutes mes préoccupations à ces quelques centimètres ou millimètres carrés qui circonscrivent ma douleur. Ses limites établies, en contrepartie, elle démontre que le reste de mon corps est en bonne santé. La voici donc garante de mon intégralité.



Mieux : ces deux centimètres, ou parfois millimètres carrés de peau seulement accaparent entièrement mon attention. Plus ma douleur est intense, plus elle est bénéfique. Elle seule existe. Loin des souffrances de l’âme, si difficiles à résoudre, elle est si facile à délimiter, à soigner, à supprimer ! Je vois un peu de sang, une meurtrissure, la peau rougie, bleuie, ou brunie. Pas grand-chose, en fait ! Ce mal va bientôt se calmer. Ma guérison est certaine. Rien en elle n’est inquiétant. Il y a même une certaine quiétude à l’accueillir. Je m’abandonne. Elle s’empare de moi, m’entraîne. Quel apaisement, ma douleur ! Elle me protège, dispense l’oubli.

Elle est mon abri. Elle dresse une frontière entre le monde et moi. Le temps s’arrête. C’est une halte, une parenthèse, un répit. Je suis là, réduite à ma peau.

Elle est ma mémoire. Comme si elle avait jeté un charme, elle fait surgir, impose l’écho de toutes sortes de petites douleurs insignifiantes, traçant une cartographie de mon enfance : le jour où une guêpe m’a piquée, le jour où un canif m’a entaillé le pouce, le jour où une camarade de classe m’a tirée par les cheveux, le jour où mon père m’a giflée, le jour où je suis tombée d’une balançoire...

Autre raison de faire l’éloge de la douleur : elle me délivre des convenances et des pudeurs, elle ouvre ma liberté. D’où la gratitude que j’éprouve pour elle : non seulement elle me donne accès à une part de moi trop négligée, mais elle m’autorise même à la montrer. Enfin je peux crier ou gémir. Enfin je cesse de juguler l’animal qui m’habite. J’accepte sa sauvagerie : je me découvre, voyage ainsi à travers des terres aussi inconnues que si je sillonnais l’Amazonie ou l’Arizona. Tant de violence ! J’explore une force annihilée en moi : la source vive de ma vie. Elle est ma complice, cette douleur qui renforce mon identité, brise les conventions. D’où le possessif, pour parler d’elle, et la revendiquer, lui exprimer ma reconnaissance : « ma douleur », dit-on avec effusion.





La femme tatouée





Dans La femme tatouée du cinéaste Takabayashi Yoichi le maître tatoueur a une manière particulière de procéder : la femme dont il incise le dos doit s’étendre sur le corps nu d’un jeune homme qui la pénètre au moment des piqûres les plus douloureuses. Parvient-elle à les supporter à cause de la jouissance ressentie, ou celle-ci est-elle si intense à cause de l’excès même de cette douleur ?





Incohérences





La peau : son enveloppe autour de moi. Si fragile pourtant, une épine suffit à l’entamer !

Elle me protège, mais elle m’emprisonne aussi. Elle est séparation. Interdiction.

Je regarde ce paysage, je suis bouleversée, je veux me pénétrer de lui, me fondre en lui, tant l’émotion m’envahit. Je voudrais dépasser la barrière de ma peau, sortir de moi, aller très loin, au-delà des limites où elle me circonscrit. À Rome, une sculpture du Bernin représente Daphné, dont les mains et les cheveux déjà se métamorphosent en feuillages — tel est mon désir.

Mais ma peau me retient. Elle m’enferme, me resserre, me rétrécit. Je suis réduite à mon corps. Impossible de m’échapper de moi-même, impossible de quitter l’étroite enveloppe de ma peau.



Lui, face à moi, il me regarde : il essaie de lire sous ma peau.





L’abeille





Il y a La métamorphose de Kafka, la femme qui se transforme en renarde chez David Garnett, celle dont la peau s’étire, se gonfle de graisse et qui devient une truie chez Marie Darrieussecq. L’héroïne de La féline de Jacques Tourneur voit surgir en elle de plus en plus souvent, puis définitivement, une panthère noire. Il y a La mouche de David Cronenberg…

Mais elle, cette nuit-là, rêva qu’elle devenait une abeille. Sa peau, somptueuse, resplendissait. Elle avait la couleur du miel, l’éclat du soleil. Par endroits, un peu plus foncée, elle évoquait le caramel, ou la pâte croustillante des croissants. On aurait cru encore du brocart ou un lamé fait d’une matière insolite.

Elle volait dans le vent, et quel soulagement elle ressentait en se laissant porter par lui ! L’impression de respirer enfin totalement. Comme elle se sentait libre ! Elle traçait dans l’air des volutes, des arabesques… toute une danse pour exprimer sa joie. Plus de vulnérabilité de la chair, en effet ! Mais une peau dure, presque une armure en dépit de son apparence cristalline. Elle recueillait, gardait chaque rayon du soleil qui l’effleurait : c’était de l’or qui la recouvrait, l’auréolait tout entière. Et elle savait que, quand elle se réveillerait, elle serait protégée à jamais par le rayonnement de ce soleil.





Gros plan





Une photo en très gros plan de la peau révèle son accord avec la nature : démesurément grossies, les rides, les veines, les griffures de la peau paraissent les nervures d’une feuille d’arbre, des ramifications, les branches, les feuillages d’un paysage végétal. Les pores deviennent les cratères d’un paysage lunaire.





Le corps comporte trois sortes de tissus. Il n’est pas indifférent de savoir que la peau est née du même feuillet embryonnaire, l’ectoderme, que le cerveau et le système nerveux.





Téléphone





La peau : l’effleurer, la caresser. Mais aussi la brutaliser, la meurtrir. L’entailler, la pénétrer, la trouer. Ses différentes couleurs : elle pâlit, blêmit, ou rosit, s’enflamme, devient d’un rouge écarlate, se strie de balafres, de marques, de bleus qui s’assombrissent encore dans des violets, puis s’éclaircissent et virent à l’orangé, au jaune… Ce n’est pas tout, elle a aussi cette particularité : qu’on puisse agir sur elle à distance :

— Tu me téléphones, et il suffit de ta voix pour que ma peau frémisse, aussi vibrante que si tu me touchais.

— On m’a dit que dans la mer où je m’étais baignée, cet après-midi-là, quelques heures après mon retour, un requin avait été signalé. Plus encore que par cette information, je fus surprise par le frisson qui me saisit. Incontrôlable, il naquit au creux de mes reins, fila le long de l’échine, mordit la nuque.





Métamorphoses





Ce serait une erreur de croire que la peau est toujours semblable, comme un vêtement qu’on porte reste identique, reconnaissable. Ses métamorphoses au contraire sont infinies. Subtiles aussi.

Sans la regarder, je la sens vivre différemment autour de moi.

Ce que je n’aime pas : être engoncée dans ma peau. Elle est devenue un costume trop étroit, serré, mal taillé, qui me gêne aux entournures.

Parfois, elle ne protège plus, je ne sens plus que sa dangereuse finesse, sa vulnérabilité.

Au contraire, dans la douleur, il arrive qu’elle s’épaississe, durcisse, finissant par acquérir une sorte de rigidité. Le moindre mouvement devient difficile. Je dois forcer, tirer, agir par saccades, secousses, tant elle me contraint, me paralyse. Si durcie qu’elle craquerait presque si j’étirais le bras.

Ou cette variante : la peau solidifiée, aussi minérale et insensible que du béton. Moi, enfermée à l’intérieur, j’ai beau crier, hurler, personne n’entendra rien. Murée. Définitivement. Hors les autres.

La voici qui durcit encore, si excessivement qu’elle semble se hérisser, se barder d’épines qui me séparent, me protègent de tout le mal qu’on pourrait me faire. Mais — que se passe-t-il ? — ma peau, ou plutôt son cuir de porc-épic, s’est maintenant retournée comme un gant. Toutes ses épines sont désormais dirigées contre moi, pénétrant au plus profond de ma chair.



Heureusement que ma peau est là ! Quelles que soient mes émotions, elle me maintient. Des larmes ont beau sourdre partout, à l’intérieur de moi, elle est mon armure.



— Timidité ? Rétractile, ma peau s’est rétrécie. Elle se réduit — elle me réduit.

— Appréhension ? Une fièvre court sur mes jambes, mon torse, ma nuque. Sur tout mon corps. On croirait de multiples points d’interrogation qui frappent, grignotent. Sous ce frémissement, à l’intérieur de cette enveloppe devenue indéfinissable : un bloc, une lourdeur — la chair, toute ma chair ! — transformée en plomb. Cette masse solidifiée, si pesante, fait contraste avec la légèreté, l’incroyable finesse de ma peau. Ainsi dissociée, je suis encore plus vulnérable.



— Angoisse : sous la peau, tout contre elle, à sa lisière, le bourdonnement affolé de milliers de petites bêtes. Insectes de couleur caramel, frelons, scarabées à la carapace épaisse qui cognent, se cognent. Ils s’emparent de la moindre parcelle d’espace, battent des ailes, piétinent, arrachent. Acidité de leur présence insidieuse, perfide. Écorchée vive, je suis. Ma peau se détache de moi. Ma peau arrachée, la chair à vif.

Des insectes ou du fer ? Une limaille de fer, qui longe et ronge l’intérieur de ma peau, se frotte contre elle, la racle, la lime. Ou des oiseaux ? Des oiseaux m’habitent, serrés, pressés les uns contre les autres. Une nuée d’oiseaux dont le bec arrache mes entrailles : la peau rougie, sanguinolente, entaillée par l’intérieur.



— Sous la peau une palpitation, comme une veilleuse allumée, le faible halo d’une lumière qui risque à tout moment de s’éteindre. La peau, si étrangement amincie, est devenue une ligne de feu. Elle commence à se grumeler, à s’effriter. Dépecée ?

Je ne sens plus ce qui touche ma peau à l’extérieur — je sens, et c’est cela qui est effrayant, l’intérieur de la peau. Ma peau, ma peau à l’envers, comme dans le supplice chinois le plus redouté, le « lingchi », où le dépeçage est exécuté avec la plus extrême lenteur.

Pourquoi Titien qui a peint tant de chairs resplendissantes, épanouies, à la carnation lumineuse, a-t-il voulu représenter à la fin de sa vie Marsyas, pendu par les pieds à un arbre, écorché vif parce qu’il a eu l’audace de défier Apollon dans un concours de musique ? Était-ce pour montrer ce qu’il ressentait lui, maintenant, du fait de sa vieillesse ?



— La peur : elle m’étrécit, et me serre, m’enserre, m’étouffe. Le souffle me manque, j’ai du mal à respirer. À la troisième vertèbre, le souffle a disparu. Je ne peux pas, je ne peux plus respirer. La peur m’enserre, m’amenuise. Ma taille est maintenant aussi fine que la taille étranglée d’un sablier, je disparais peu à peu.



— Je t’aime. Ma peau irradiante. Souple, vivante, elle se gorge de lumière. Dilatation. Extension. Avant même que tu me touches, sa capacité de sentir s’exaspère.



— Désir. Magnétique, ma peau. Elle est l’aimant qui t’appelle. À l’intérieur de moi, un lac, des ombres, le silence le plus absolu : j’ai fait taire tout ce qui n’est pas elle. Mon seul être au monde, c’est ma peau : je ne suis que ma peau. Anéantissement en moi de tout ce qui n’est pas elle. Pourquoi ? Parce que c’est elle qui me relie à toi. Elle n’est là que pour toucher la tienne.



— Ennemis. Quand tu m’approches, ma peau se ferme : elle empêche toute sensation. Même si tu me frôlais, elle ne sentirait rien, je t’échapperais encore.



— Tu pars. Un gouffre s’ouvre devant moi. La bourrasque d’un vent aigu cisaille ma peau.





Le peintre





Pendant des mois, il s’était enfermé dans son atelier. Il s’était juré de n’en sortir que le jour où, enfin, il serait parvenu à rendre l’éclat de la peau, la lumière qui irradiait d’elle, ce velouté dont son regard ne pouvait se rassasier. Il voulait faire mieux que Vermeer, aller plus loin que n’avaient été Titien ou Ingres.

Il demeurait insatisfait. Il mélangeait ses couleurs avec un soin d’alchimiste, ajoutait à son blanc des ocres divers, des jaunes pâles, parfois de l’orange de cadmium. Il avait été tenté de rompre le ton avec de la garance, mais s’était souvenu que chez Fragonard qui l’utilisait, elle avait fait craquer sa peinture. Il s’en était donc abstenu, s’en était servi seulement pour un glacis sans la marier à d’autres pigments. Chaque jour il cherchait, osait de nouvelles compositions, insolites, risquées. Un après-midi, quand le soir, commençant à tomber, adoucit la lumière, il lui sembla que, pour la première fois, enfin, il était arrivé à rendre l’incarnat de la peau et sa transparence. Le lendemain matin, il se leva avec hâte, impatient de vérifier qu’il avait atteint son but ; mais quand il arriva devant la toile, il constata que les ingrédients qu’il avait mêlés s’étaient défaits, avaient coulé, non seulement la peau était ternie, tavelée et comportait des sortes de pustules, mais elle semblait si flasque que les traits du visage en étaient brouillés et paraissaient avoir coulé eux aussi, défigurant la jeune fille, un sourcil descendant trop bas, tout près de l’œil, et l’une de ses narines se retrouvant au bord de la lèvre.

Mais rien ne pouvait le décourager. Il recommença ses recherches. Il oublia la garance, pensa au rouge d’érythrine. Ce qui l’obsédait de plus en plus, c’était cette transparence de la peau qu’il n’était pas arrivé à saisir. Comment réussir ? Les moyens traditionnels avaient échoué. Il les avait tous tentés en vain. Il voulut inventer autre chose. Une obsession le tenaillait : le sang — il voulait conquérir la tonalité qu’il donnait à la peau, sa vraie présence, savoir la suggérer. S’il arrivait à le voir vraiment, alors, oui, il pourrait peut-être parvenir à montrer comment il éveillait la peau. Il était sûr qu’il pourrait enfin déceler avec certitude la composition du glacis qui rendrait la légèreté d’une nuance rosée qu’on devinait à peine, si subtile, si délicate, à peine perceptible, irradiant sous la peau comme le halo d’une lampe sous un abat-jour en parchemin. Il se souvint que, pour La Joconde, Léonard de Vinci ne superposa pas moins de quatorze couches de glacis. Elles étaient plus fines que la moitié de l’épaisseur d’un cheveu, certaines ne dépassant pas deux millièmes de millimètre. Afin de travailler dans le demi-frais et d’affiner le voile du glacis, il chercha les pinceaux les plus souples, en poils de martre et de putois. Pour obtenir davantage de transparence, il dosa différemment l’huile de lin et l’essence de térébenthine, ajouta du cuivre bleuté, du manganèse. En vain.

Il n’avait plus que cette pensée en tête : le sang. Le voir. Connaître sa vraie couleur. Ce désir le hantait. Déceler, examiner le sang sous la peau. Le voir vraiment, le connaître enfin. Mais pas n’importe quel sang, pas le sien en tout cas. Celui de la jeune fille qui aurait les joues les plus veloutées, le teint le plus lumineux, le plus translucide.

Il choisit donc des modèles de plus en plus jeunes dont la peau gardait une fraîcheur d’enfance. Un matin on lui amena une très jeune fille. Ses cheveux étaient d’un blond très pâle, et la lumière paraissait sourdre de son visage. Il n’avait jamais vu, jamais rêvé même qu’il puisse exister une telle matière, presque étincelante, nacrée. Il pensa que, cette fois, le modèle était si parfait qu’il était sûr de réussir. Cette peau-là était telle qu’en l’étudiant il saurait, il découvrirait tous les secrets dont il était affamé. Il travailla avec ardeur, sans s’arrêter. Si longtemps que des cernes apparurent sous les yeux de la jeune fille, leurs nuances bleutées. La peau aussi avait pâli, ternie non pas en elle-même, mais à cause du soir qui tombait. Mais lui, il ne voulait pas que cet assombrissement abîme le souvenir qu’il en gardait et l’émotion qu’il avait ressentie devant la magnificence de cette peau. Il arrêta donc la séance.

Le lendemain, la jeune fille revint, et sa luminosité l’éblouit encore davantage. Au point qu’à un moment, elle lui fut insoutenable. Désespéré de ne pouvoir rivaliser avec elle, il posa son pinceau et s’avança vers la jeune fille.

« Permets-moi, dit-il, ne crains rien », et il se pencha, lui enfonça dans le bras, d’un seul coup, une aiguille. Il agit si rapidement et, en outre, la blessure était si peu profonde que la jeune fille eut à peine un tressaillement, de surprise surtout, et n’eut pas le temps de crier : la douleur, déjà, avait cessé. Mais il ne remarqua pas, il était déjà loin, ailleurs : la vue de ce sang tout à la fois épais et cristallin, de ces quelques gouttes qui perlaient, le ravissait.

Il prit donc ce sang, le recueillit avec soin. Il s’émerveilla de la transparence du rouge, de la lumière qui l’habitait : à l’intérieur du rouge, il y avait quelque chose de souple et de vivant, une étrange brillance qu’aucune des couleurs de sa palette ne lui donnait. Comme celles-ci lui paraissaient ternes en comparaison de la luminescence de ces gouttes de sang !

Il essaya de les mêler à la peinture, et n’obtint pas l’éclat qu’il souhaitait. Et pas davantage le velouté, qu’il désespéra encore plus de rendre. La matière restait lourde, plâtreuse — fade, presque blafarde.

Il confrontait le portrait installé sur son chevalet et le visage de la jeune fille en face de lui : sur le tableau, le blanc était plombé — mort, aurait-on dit —, alors que sous les joues de la jeune fille on sentait le sang, le sang qui coulait, une sorte de frémissement. La vie en somme ! Qui ne se montrait pas, mais qui se devinait. Maintenant il était fou de désir, et même quand le modèle fut parti, et même en dormant, il pensait à ce sang. Il imaginait des veines gonflées, un flot de sang tumultueux, devenu un fleuve magnifique qui reflétait les tourmentes et les tempêtes du ciel ou la brûlure du soleil. Une coulée somptueuse, éblouissante, mais effroyable aussi. Il en rêvait, et une nuit, pour ne pas crier, il dut se mordre les lèvres et enfoncer ses ongles dans ses paumes. À son réveil, en prenant son pinceau pour peindre, il vit leurs traces rouges à l’intérieur de ses mains.

Le lendemain, il demanda à la jeune fille cette faveur : accepter qu’il érafle son bras très légèrement avec une aiguille ou avec la pointe d’un canif pour recueillir de nouveau un peu de son sang. Effrayée, elle refusa. Retrouvant sa colère de la nuit, il s’approcha d’elle, la prit par le bras, serrant fort, scrutant ensuite la marque rougie de son étreinte. Mais ce n’était pas le même rouge ! Il serra plus fort. En vain.

La jeune fille ne revint pas. Il en choisit une autre, plus jeune, et sa peau était plus translucide encore. En la regardant, il se désespérait. Car il y avait autre chose encore dont il voulait s’emparer et qu’il avait découvert en posant la main sur le modèle précédent : le velours de la peau, sa douceur inconcevable, si excessive qu’elle paraissait échapper à toute prise. Il fermait les yeux, essayant de se rappeler à quel point le contact avait été suave, voluptueux, d’une volupté exquise, jamais ressentie, ni même imaginée jusqu’alors. Ce contact-là, il ne pouvait l’oublier, il voulait en examiner tous les aspects, le connaître, s’y attarder.

Alors il ne put se retenir. Il s’approcha de la jeune fille, et posa ses mains autour de son cou parce que la peau y paraissait encore plus soyeuse. Mais la sensation de douceur se déroba. Il serra, serra encore plus pour la retenir. Mais elle filait toujours, fuyante, insaisissable, inaccessible. Alors il serra encore plus fort sa texture si fine : il lui semblait avoir entre les doigts une anguille qui risquait de disparaître et qu’il fallait maîtriser.

Étrangement, il avait beau serrer, il la sentait encore moins. Il serra encore, et voici que, très loin d’être lisse et veloutée, elle devint à la fois sèche et flasque. Il serra davantage, parce qu’il voulait retrouver cette douceur, qu’elle cesse de s’esquiver. Mais il ne sentait rien. Il serra davantage. Encore. La retrouver, qu’elle cesse de fuir ! La sentir de nouveau ! C’est cela qu’il voulait. Toujours plus fort, il serra le cou, attentif seulement à la soie de la peau. Ce qu’il voulait, c’était saisir la lumière qu’elle possédait.

Quand on enfonça la porte pour pénétrer dans l’atelier, le corps sans vie de la jeune fille était étendu sur le sol. Quant au peintre, il ne détourna pas les yeux et continua à peindre.





Les bavardages de la peau





L’exaspérante franchise de la peau. On ne lui demande rien, mais elle raconte, bavarde sans contrainte. Elle peut parler du soleil que je viens de recevoir, exhaler un parfum de mangue, de cannelle ou de chèvrefeuille… Il y a quelque chose d’effronté dans son odeur, qui, quand elle est maligne, en dit plus parfois qu’on ne voudrait savoir. Ne respectant aucune censure, elle trahit ce que je voulais cacher. Fade, elle dénonce une fatigue. cre, elle révèle la maladie, la fièvre. Pigmentée, sucrée, elle indique ce que j’ai mangé. L’odeur aigre de la sueur : j’ai couru, j’ai joué au tennis, il faisait très chaud dehors. L’odeur acide de la peur. Au matin, née du sommeil, c’est une senteur lourde, râpeuse, qui accroche.

L’odeur des vêtements qui a recueilli et distille maintenant celle de la peau. Elle peut m’indiquer qui est venu, qui est resté un moment dans la pièce.





Dans le berceau de l’enfant, elle laissait un foulard ou un chemisier déjà porté la veille pour qu’il la croie encore là, assise à son côté, veillant sur lui, ne cessant de le protéger.





Toucher sa peau — la caresser avec la mienne, ou plutôt avec mes peaux si différentes. Ou avec mes ongles. Ou avec mes cheveux. Mes doigts, humides de salive, pour mieux les faire glisser.

Sa peau ? L’effleurer, ou, au contraire, toute la pesée de mon corps sur le sien.





Sous sa main, ma peau parlait, énumérait, se remémorait tout ce qu’elle avait ressenti. J’aimais les tonalités graves que donnait la nuque quand il la caressait, les notes plus aiguës sur les seins.

Toutes les mémoires de ma peau s’éveillaient, résonnaient, chuchotaient une sensation, puis une autre. Je voulais les rassembler, en faire un seul bouquet, comme on cueille toutes les fleurs d’un champ.





Le froid. Ses doigts gourds, raidis et leur peau qu’elle ne sentait plus, qui ne disait plus rien, glacée, cartonnée, aurait-elle cru. On lui avait donné un étroit galet de métal qu’on avait fait chauffer en le mettant dans de l’eau bouillante, pour qu’elle le tienne pendant tout le trajet qui la menait à son professeur de piano. Elle le prit, le serra entre ses mains pour rendre ses doigts plus déliés.





Trahison





Elle se tenait droite, raide même. Une façon de montrer qu’elle entendait rester en retrait, à l’écart. Outre son attitude, plusieurs éléments contribuaient à la mettre à distance : ses lunettes, ses gestes mécaniques, la perfection de son travail et même son assiduité — elle était toujours là, aussi indéfectible que les tables et les chaises de l’agence, et toujours dans la même position, traçant des lignes identiques dans l’espace, pliée ou dressée dans un angle précis par rapport à la table, travaillant sans s’interrompre jamais.

Mais, un jour, un incident vint remettre en question tout ce qu’on pensait d’elle. D’un geste maladroit, elle heurta un crayon qui roula sur la table et tomba au sol. Elle s’inclina, le buste toujours aussi droit, étira sa main, allongea au maximum son bras. La ceinture de sa jupe retint le chemisier dont la manche, ainsi tirée, remonta légèrement sur l’avant-bras. La soie rosée, couleur de pêche, découvrit alors un tatouage, un entrelacs de lignes bleues et rouges, foisonnement de queues et de griffes de dragon, de serpents qui paraissaient prêts à s’échapper.

Avait-elle fait tomber le crayon intentionnellement, puis tenté de le prendre avec cette maladresse si bien calculée pour dévoiler cette partie d’elle-même qu’elle cachait habituellement ?





Entaillée





Une gravure ancienne. Elle représente une femme nue, agenouillée, de profil. Son dos est sanglant : on lui a arraché des lanières de peau. Maintenant ces lanières sont enroulées autour de ses mains et la ligotent.

Ainsi, en face de toi, je suis prisonnière de ma peau, du besoin affamé, insatiable qu’elle a de toi, d’être tout contre ton corps, au plus près, dans ta chaleur.





Didon





Quand Didon, fuyant son pays, arriva sur les côtes d’Afrique, elle demanda qu’on lui donne des terres. Cela lui fut accordé, à la condition que leur étendue ne dépasse pas celle d’une peau de bœuf. Didon, qu’on appelait « l’errante », déclara s’en contenter. Mais, découpant cette peau en très fines bandes qu’elle mit bout à bout, elle entoura toute une colline et y bâtit Carthage. Avec ma peau, toute ma peau déployée, quels territoires choisirais-je pour qu’ils soient les miens ?





Peau contre peau





Ma peau voulait rencontrer la sienne. Oui, c’était simplement cela : ma peau qui voulait rencontrer la sienne. Qui ne s’apaiserait que si elle était entièrement recouverte de la sienne.





Il s’approche, et je ne connais pas encore sa peau.



Il a ouvert mon chemisier. J’ai senti d’abord le vent, puis la tiédeur de sa main.



Il s’est allongé sur moi. Quand il écartait un peu son ventre, l’air à nouveau filait entre nous deux.



Il s’est levé, mais sur tout mon corps encore, je gardais sa présence. Je n’étais pas nue : je restais vêtue de sa tiédeur, de l’empreinte de ses mains.



Même quand il m’a quittée, je lui appartenais encore : ma peau avait recueilli l’odeur de la sienne.





La beauté d’un champ de lave. Les flots immobiles, durcis de cette matière noire et mate, s’inclinant dans des directions opposées, tumultueuses, imprévisibles. L’insolite beauté de ce chaos de ténèbres. Impossible d’y marcher avec des chaussures, les semelles glissent, les chevilles se tordent. J’ai ôté mes sandales, marché pieds nus sur ces roches déchiquetées, dangereuses encore, qui cisaillaient la peau. Des brisures, leurs griffes, une faille étroite se succédaient. Une crevasse survenait de façon inattendue, fendant à l’improviste la roche. La plante du pied assouplie, adhérant au rocher, comme si c’était une main ; une sûreté de la marche alors. On pouvait tomber, prendre sa cheville dans une fissure effilée, étranglée. On hésitait, cette masse noire, épaisse, figée, paraissait toujours en mouvement, prête à se déchaîner à nouveau. La lave avait recueilli les rayons du soleil. Elle était chaude comme si elle venait seulement de s’éteindre. Il n’y avait aucune concession, aucune tentative de séduction dans sa force. Renonçant à toute couleur, elle était noire, déclinant toutes les variétés de ce noir, jusqu’à la plus sombre, excessive et menaçante.





Ta main avance, se pose sur moi : la forme de mon corps s’accomplit.





Ma langue, mes mains, mes cheveux parcourent toutes les parties de ton corps. Ton corps est ma terre, et sous tes mains, mes seins sont ses collines, mon ventre est le sable, mes cheveux sont un fleuve. Sous ton corps, sous son poids, ma peau a la fluidité de l’eau, elle devient la lueur furtive de la lune, l’avancée du sable sous la vague, les lettres écrites sur la plage et que la mer efface.





Je t’ai caressé non pas avec la paume, mais avec le dos de la main, sa peau extérieure, t’effleurant à peine. C’était ma façon de te dire que je ne te prendrais rien, que tu n’avais rien à craindre de moi.



Ta peau la plus douce est la plus cachée, celle que je suis seule à connaître, à toucher.





Mes doigts s’ouvrent malgré moi, ta main m’échappe.

Toi, à mon côté. Mais déjà je ne sens plus la légère palpitation de ton corps, sa respiration : je m’endors. Je dors. Ma peau se soulève plus lentement, s’alourdit, se ferme. Je dors. Ma peau a perdu ses pouvoirs.





Table des matières

La nuque des geishas

La découverte de la mer

Métro

Serrer la main ?

Rire

La peau, elle, ne ment pas

Cicatrice

Le silence de la peau

Caresses

Cachée

La jupe

Cravache

Fragile, la peau ?

Voyage

Le hâle du soleil

Une livre de chair

Le collectionneur

Séparée

Le pacte

Blessures

Mémoires

Satan

Le goût de la peau

Tyrannies

Douceur

Baiser

Plaisir et soumission

Le train

Morsures

Glace

Le sultan et les orties

Lisse

Douleur

La femme tatouée

Incohérences

L’abeille

Gros plan

Téléphone

Métamorphoses

Le peintre

Les bavardages de la peau

Trahison

Entaillée

Didon

Peau contre peau





GALLIMARD





5 rue Sébastien Bottin, 75007 Paris

www.gallimard.fr



© Éditions Gallimard, 2011.





Elle est le parchemin sur lequel s’écrit notre vie.

Baisers des amants, brûlure des orties ou du soleil, morsure du froid ou du temps, souvenirs d’enfance et d’amour, caresses du vent : la peau nous enveloppe autant qu’elle nous expose.

Ce voile singulier est notre présence la plus évidente et la plus secrète.





		 			 				 					DU MÊME AUTEUR





				Aux Éditions Gallimard



				LA FILLE À LÈVRE D’ORANGE, 2006.



				LA TRICHE, 2010.





				Aux Éditions du Seuil



				LA MAISON DU DÉSIR, 1982 (« Points », n° P1176).



				AURÉLIA, 1984 (« Points Roman », n° R241).



				LA CHAMBRE OUVERTE, 1986 (« Points Roman », n° R313).



				LES LÈVRES NUES, 1988 (« Points Roman », n° R385).



				LA COLLINE ROUGE, 1992 (« Points Roman », n° R635).



				LE MURMURE DES SABLES, 2004 (prix Amerigo Vespucci).





				Aux Éditions Fayard



				LA NUIT DE L’ICEBERG (avec Bernard Géniès), 1995 (« Le Livre de Poche », n° 14096).



				LES RESCAPÉS DU « TITANIC » (avec Bernard Géniès), 1999.





				Aux Éditions Robert Laffont



				CHARLOTTE CORDAY OU L’ANGE DE LA COLÈRE, 1993 (« Pocket », n° 4267, prix des Librairies de Normandie).





Cette édition électronique du livre La peau, seulement de France Huser a été réalisée le 16 mai 2011 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782070132867).

Code Sodis : N48604 - ISBN : 9782072439322

181377





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à partir de l'édition papier du même ouvrage.