Main La mort attendra

La mort attendra

Language:
french
ISBN 13:
9782892952773
File:
EPUB, 892 KB
Download (epub, 892 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La peau, seulement

Year:
2011
Language:
french
File:
EPUB, 308 KB
2

La Mort À Marée Basse

Language:
french
File:
EPUB, 346 KB
COLLECTION FONDÉE EN 1984

PAR ALAIN HORIC

ET GASTON MIRON



TYPO EST DIRIGÉE PAR

MARIE-PIERRE BARATHON

ET JEAN-YVES SOUCY





TYPO bénéficie du soutien de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour son programme d’édition.



Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition (PADIÉ) pour nos activités d’édition.



Nous remercions le Conseil des Arts du Canada de l’aide accordée à notre programme de publication.





LA MORT ATTENDRA





ANDRÉ MALAVOY





La mort attendra


souvenirs de guerre


suivi de


Fin heureuse





Éditions TYPO

Groupe Ville-Marie Littérature inc.

Une compagnie de Quebecor Media

1010, rue de La Gauchetière Est

Montréal, Québec H2L 2N5

Tél.: 514 523-1182

Téléc.: 514 282-7530

Courriel: vml@sogides.com

Maquette de la couverture: Martin Roux

Photo de la couverture: © Stockxpert



DISTRIBUTEURS EXCLUSIFS:

• Pour le Québec, le Canada et les États-Unis:

LES MESSAGERIES ADP*

2315, rue de la Province

Longueuil (Québec) J4G 1G4

Tél.: 450 640-1237

Téléc.: 450 674-6237

*filiale du Groupe Sogides inc., filiale du Groupe Livre Quebecor Media inc.



• Pour l'Europe:

Librairie du Québec / DNM

30, rue Gay-Lussac

75005 Paris

Tél.: 01 43 54 49 02

Téléc.: 01 43 54 39 15

Courriel: direction@librairieduquebec.fr

Site Internet: www.librairieduquebec.fr



Pour en savoir davantage sur nos publications,

visitez notre site: editionsvlb.com

Autres sites à visiter: editionshexagone.com • editionstypo.com



Dépôt légal: 2e trimestre 2009

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2009

Bibliothèque et Archives Canada



Nouvelle édition:

© 2009 Éditions TYPO

Tous droits réservés pour tous pays

ISBN 978-2-89295-277-3



Version ePub réalisée par:

www.Amomis.com





À la mémoire de mon père

André Malavoy

mort pour la France

14 mars 1915



; 

Note de l’Éditeur. – Si on a quelque peu revu la ponctuation de ce texte, on a maintenu la façon ancienne qu’avait l’auteur d’utiliser les majuscules. Les notes appelées par des astérisques sont de l’auteur et données en bas de page. Les notes appelées par des chiffres sont de l’éditeur et données à la fin du livre.





Avant-propos

Septembre 1942, Prison de Fresnes1. Un soir, par la conduite d’eau, je parle à mon voisin de cellule, Jezéquel2. Il ne croit pas qu’il puisse sortir vivant de cette aventure; il croit par contre que j’en sortirai: «Il faudra que tu racontes tout cela après la guerre. Tu pourrais même l’écrire. Ces choses-là devront être sues.»

Plus tard, à Mauthausen3, Alfred Peron4, lui aussi conscient de sa mort prochaine, et persuadé en même temps que je survivrai, me confirmera le message: «Tu écriras ce que nous aurons vécu. On aura peine à croire, mais il faudra écrire.»

Mars 1961. Je n’ai rien écrit jusqu’alors et vingt ans ont passé. Je me suis tu. Faut-il se taire encore?

Ce qui m’a retenu de parler ou d’écrire, c’est d’une part le souci (égoïste sans doute) de ne pas réveiller des souvenirs cruels; tant d’horreurs ont jalonné ma route au cours de la guerre, qu’un réflexe de santé a fait tomber le rideau sur la scène tragique; c’est d’autre part une certaine pudeur. «Fais ce que dois et puis tais-toi», pourrait être la règle d’or de l’homme engagé dans l’événement guerrier. Tant d’autres ont écrit, trop écrit!

Et pourtant je brise aujourd’hui mon silence, non sans effort, non sans scrupules. Voici plusieurs années, j’avais consenti à présenter un conférencier qui venait parler à Montréal des camps de concentration allemands; c’était un soir de Jeudi Saint et je disais que ce jour m’apparaissait symbolique pour parler de ceux qui, alors que tant d’autres s’étaient endormis alentour, auront su assumer les souffrances de leur pays. Les prêcheurs de résignation et de passivité dans la France occupée par les nazis prétendaient qu’il fallait éviter au pays un surcroît de souffrance. Sans doute avons-nous le droit, résistants de la première heure, de dire les raisons de notre choix, nous qui n’avons pas eu peur de souffrir.

Au cours d’une soirée de mars 1960, qui nous permit de présenter au public montréalais les «pourquoi» et les «comment» de nos luttes des Forces Françaises Libres, je pouvais conserver un rôle de narrateur, parler des autres sans me mettre en scène. Je fis de même dans une émission télévisée la veille de la venue du Général de Gaulle au Canada5.

En octobre 1960, par contre, une autre émission de télévision, au cours de laquelle on me fit parler de ma vie de prisonnier, nécessitait que le récit prît une tournure personnelle. Quand à la suite de ce programme, Jacques Hébert me demanda un livre pour les Éditions de l’Homme, je n’ai pas refusé.

Je crois somme toute qu’il est bon de porter témoignage. Ce que les Hitlériens perpétrèrent mérite d’être mieux connu du public canadien-français. Méritent de l’être, également, les forces qui permirent notre salut. Quels que soient les avantages de la technique et du confort, arrivés si facilement ici à travers une «frontière poreuse», le goût de l’effort, le sentiment des vraies richesses de la culture, le sens du sacrifice, doivent être maintenus à tout prix, sous peine d’une inévitable déchéance. Toute vie est lutte, et pour affronter toute lutte, il faut savoir «disposer de sa vie».

Sans vanité ni fausse modestie je sais que j’ai une leçon à proposer, un exemple à fournir, un témoignage à déposer. C’est ce que je fais en écrivant ces pages.





1.

Seul dans sa peau

28 février 1942. Quand la porte de ma cellule de Fresnes se referme sur moi, j’ai vite fait d’explorer ma nouvelle résidence: douze pieds sur huit (ce n’est pas si petit), des murs nus et blanchis, un petit lit de fer scellé à la cloison, avec une paillasse et une couverture, une chaise, une planche, scellée également, servant de table; dans un coin, une cuvette de cabinet avec une prise d’eau; une bassine, une gamelle et une cuiller.

Voilà mon univers.

J’oubliais une grande fenêtre, fournissant de la clarté, mais munie d’épais carreaux opaques, qui ne permettent de rien voir; la fenêtre, clouée, ne peut aucunement s’ouvrir; l’air vient d’un vasistas réversible. On m’a enlevé mes menottes et je me sens heureux de pouvoir enfin me servir librement de mes mains. Je viens de passer deux semaines à la prison d’Angers dans une cellule glaciale, menottes aux mains sans interruption jour et nuit (ce qui m’obligeait, à certains moments inévitables, de me livrer à des exercices de souplesse).

J’apprends très vite qu’à Fresnes on va me soumettre au régime le plus sévère, réservé aux prisonniers considérés dangereux pour le «Grand Reich Allemand». Pas de visite évidemment, la solitude absolue jour et nuit en cellule, pas de promenade, pas de tabac, pas de lecture, pas de colis*, pas d’aumônier. Rien, absolument rien. Seul en face de soi-même, seul dans sa peau.

Si je consens à parler de cette expérience extraordinaire, c’est que sa rigueur et sa durée en font une exception. Il y a toujours eu des prisonniers, il y en aura toujours, hélas! Les régimes totalitaires n’ont jamais été tendres pour eux. Des dizaines de milliers de Français ont connu la prison au cours de cette guerre, rares cependant à l’avoir vécue si longtemps dans un dépouillement si total, rares surtout ceux qui en sont revenus, car une telle épreuve débouchait normalement sur la mort, mort au poteau d’exécution, ou mort dans les camps d’extermination. Moi qui en suis revenu et revenu intact, je ne me crois aucun droit, mais peut-être le devoir de porter témoignage.

Me voici seul dans ma petite cellule, tout seul. Solitude, première et pire épreuve. Les deux autres suivent aussitôt: j’ai froid, j’ai faim.

Il n’y a pas le moindre chauffage, les jours et les nuits passent sans qu’un seul moment je puisse me réchauffer les pieds.

La faim devient vite la souffrance majeure. Le matin à sept heures on emplit la gamelle d’une sorte de jus-café-tisane, qui n’a pas la moindre valeur nutritive. À midi le petit guichet s’ouvre à nouveau, pour la soupe: deux louches de liquide où flottent quelques légumes. Le soir, arrive le «plat de résistance»: une grosse tranche de pain avec une rondelle de saucisson ou un petit morceau de margarine ou un petit morceau de fromage. C’est tout. Je ne pensais pas qu’on pouvait survivre en absorbant si peu de nourriture et c’est une leçon. Dans le monde dit occidental, ce monde de privilégiés où nous vivons, qui gaspille et se gorge, entouré d’une humanité affamée (combien de temps cela pourra-t-il durer?), un gros mangeur absorbe facilement en une journée ce qui fait la ration de dix jours pour un Chinois ou un Hindou sous-alimenté et notre ration d’un mois dans les prisons de la Gestapo.

Là c’est réellement le supplice de la faim. Au bout d’environ six mois, à la fin de l’été 1942, le régime s’améliorera un peu, c’est-à-dire que la soupe d’eau claire deviendra une vraie soupe avec quelques pommes de terre, légumes solides ou nouilles. Il paraît qu’on prit la mesure quand on s’aperçut que les prisonniers devenaient si faibles qu’ils ne pouvaient plus même répondre aux interrogatoires. Nous vivrons toujours tenaillés par la faim, mais la moindre amélioration étant bien sensible quand on part de près de zéro, nous nous sentirons moins faibles.

La faim, la faim. Vous qui n’avez pas eu faim dans votre vie, ou si peu, savez-vous bien quelle hantise elle installe en nous, la faim? Jour après jour, nuit après nuit, avoir faim et savoir que rien de prévisible ne viendra calmer votre fringale, que vous aurez faim jusqu’à votre mort, prochaine d’ailleurs. Faim tout seul dans une cellule toute nue, sans dérivatif et sans consolation*. Faim à mordre vos lèvres, à lécher les murs, faim à hurler.

Avec le froid et la faim, la solitude. L’été pourra effacer le froid. Faim et solitude demeureront à leur poste. J’ai connu, en Espagne notamment, des prisons bien plus sales et sombres que les prisons allemandes; il est des prisons plus sanglantes, plus dramatiques que celles-ci n’étaient (je ne parle pas là des camps); je pense qu’il n’en peut être de plus cruelles dans leur univers méthodique et glacé. Tout se déroule de façon logique, sous le poids de la machine inexorable.

Voilà le crime inexpiable, voilà l’œuvre du Malin. Tout est scientifiquement combiné, afin que dans ces cellules pénètrent des hommes, libres encore malgré leurs chaînes, mais qu’en sortent, au bout de quelques semaines, de pauvres bêtes affamées, des bêtes aux abois, prêtes à toutes les déchéances… et aux aveux.

Mais l’homme est créature de Dieu et ses ressources peuvent être infinies. Il y a toujours des hommes que rien n’abat, la Gestapo en aura vu surgir de bien imprévus devant elle, des Français surtout, à la peau de qui colle l’Espérance. On croyait voir sortir de la cellule un squelette ambulant, une loque morale? Voici qu’apparaissait un homme plus que jamais ancré dans sa dignité d’homme, trempé par l’épreuve, régénéré par la souffrance et la vie intérieure, un combattant ceint de lumière.





* Au bout de quelque temps j’eus quand même droit chaque semaine à un colis de linge et à deux livres de fruits, faveur concédée aux parents, mais qui ne pouvait calmer notre fringale.

* Je parle là de la mentalité des premiers jours de cellule. Je dirai plus loin à quel point peuvent abonder ces dérivatifs et ces consolations.





2.

Saint-Jean-sur-Tourbe

14 mars 1942. Il fait encore très froid. D’habitude le printemps parisien commence à tenir ses assises à la mi-mars. Cet hiver 1941-1942 a été terrible et, commencé tôt, finira tard. Ses rigueurs auront arrêté l’offensive allemande dans la plaine grand’russienne, alors qu’à l’automne l’élan de Von Runstedt1 semblait irrésistible. Prisonniers grelottant de froid dans les prisons de la Gestapo, nous pensons à tout cela, qui nous console. Tant pis pour nos souffrances! Ce terrible hiver aura servi la cause des alliés.

J’ai froid, j’ai faim, je suis inquiet. On le serait à moins. Je sais quels dangers pèsent sur moi. Voici un mois qu’on m’a arrêté, deux semaines que je croupis à Fresnes, seul dans cette cellule blanche. Il me faudra des semaines, des mois pour mettre au point ma technique de résistance solitaire en prison. Je suis encore bien novice. Cette journée du 14 mars, je sais cependant à quel souvenir il faut la consacrer. Ainsi ce jour d’épreuve prendra-t-il un sens tout particulier.

Mars 1915. La guerre ravage l’Europe; on l’appellera la Grande Guerre, persuadé que de tels holocaustes ne peuvent se renouveler (hélas, vingt ans plus tard, nous avons fait mieux encore). Après les mouvements du début, le front s’est fixé, les hommes se sont enterrés. La «guerre de positions», guerre de tranchées, unique dans les annales militaires, a figé face à face les combattants de deux nations valeureuses entre toutes, France contre Allemagne. Jour après jour, des offensives locales, vite bloquées par le feu adverse, ne peuvent prétendre à plus que de gagner quelques centaines de mètres.

6 mars 1915. Un jeune officier commandant une compagnie de première ligne reçoit vers midi l’ordre écrit d’attaquer à 11 heures 30. Il renvoie le papier à l’État-Major avec cette simple mention: «Reçu à midi. J’attaque.» Ses hommes semblent avoir perdu leur humeur combative. Épuisés par de longues semaines dans la boue des tranchées champenoises et par d’incessants bombardements, ils hésitent. Il faut les galvaniser. Alors l’officier bondit seul hors de la tranchée, sabre au clair. Geste fou, mais les hommes suivent et conduits par l’adjudant enlèveront la tranchée ennemie. L’officier, lui, offrant une cible si facile, est retombé aussitôt, atteint de cinq balles dans la poitrine. On l’emporte vers l’ambulance, installée de misère dans l’église du village, que les obus ont éventrée. Inutile de le conduire plus loin; le service sanitaire est demeuré rudimentaire et les évacuations, longues et périlleuses, doivent être réservées aux blessés qui conservent une chance de survie. Celui-ci est un moribond, bien que gardant toute sa conscience; il a perdu la moitié de son sang. Il ne devrait pas durer plus d’une heure. Il tiendra huit jours.

Sa longue agonie commence dans l’église de Saint-Jean-sur-Tourbe, où ne se célèbre plus le Sacrifice divin. Le village est déserté, seuls y vivent les soldats sous le feu. Réceptacle de douleurs, l’église est peuplée de cent agonies, sans cesse renouvelées. On y conduit les hommes pour mourir, assistés d’un médecin et d’un aumônier. Celui-là est impuissant; plus loin, en arrière, on peut vraiment soigner; ici on ne peut guère que distribuer des calmants trop rares. L’aumônier, lui, n’a pas besoin d’installations techniques; un geste, une parole suffisent à répandre la grâce dont il est l’intermédiaire.

Le chanoine Birot2 aurait pu être le plus jeune évêque de France si ses conceptions libérales n’eussent effrayé la hiérarchie. Le voici aumônier de première ligne, administrant les moribonds dans l’église en ruines. Il s’attache à celui qui ne veut pas mourir. Les jours et les nuits passent. Il tient toujours. Il est évident qu’on aurait pu le sauver, mais qui pouvait prévoir une aussi exceptionnelle vitalité?

Les jours et les nuits passent… L’officier se sent faiblir. Il sait maintenant qu’il va bientôt mourir, mais jusqu’à la dernière minute il conservera sa lucidité.

Il accepte ses souffrances et sa mort, bien que ses pensées demeurent rivées à sa famille. Il laisse ses instructions pour elle. Il parle de sa jeune femme, de son tout jeune fils et d’un autre enfant qui va naître dans quelques jours. Quel déchirement! À l’aube du 14 mars la lutte se termine. Il meurt à l’heure où la lumière s’élève.

Cet enfant qui allait naître, c’était moi.



* * *



Le cimetière de Saint-Jean-sur-Tourbe se déploie sur la hauteur qui domine le village. Des rangées de sapins l’encadrent, je les ai vu planter, ce sont aujourd’hui de grands arbres. Deux mille cinq cents tombes toutes semblables, riches et pauvres, puissants et misérables confondus, comme il en est au Grand Jour3, ces tombes à la croix blanche s’alignent et se quadrillent tout au long de la pente. Chacune a son rosier, et les bordures alternent œillets, primevères, iris et pensées. Une procession de fleurs accompagne les morts du printemps à l’automne.

En haut de la butte un grand drapeau français flotte au vent; il y a presque toujours du vent à Saint-Jean-sur-Tourbe, en cette Champagne dite pouilleuse, dont les grands horizons incitent au recueillement.

Cela aussi fait partie de la France; plus que par cette noble grandeur, on peut se sentir séduit par les blondeurs de l’Anjou, les douceurs de l’Île-de-France ou l’harmonie provençale; mais les «marches de l’est» contribuent à notre ensemble et davantage que d’autres ont marqué notre destin. Au cours des siècles il a fallu défendre l’hexagone incomparable contre les convoitises; les autres frontières assez bien gardées par mers ou montagnes, c’est à travers l’échancrure du nord-est que se sont précipités les ennemis, des hordes huniques jusqu’aux brutes mécanisées d’Hitler. Là sont tombés des millions d’hommes, pour que la France devienne et demeure la France.

Je hais la guerre. Elle m’a pris mon père, puis mes meilleurs camarades. Je hais la guerre, mais je ne saurais oublier l’admirable grandeur des cimetières militaires; c’est là que j’aurais voulu être enterré. La nécropole de Saint-Jean-sur-Tourbe a contribué à orienter ma vie. J’y suis venu tout enfant et ce sont là des souvenirs qui marquent pour toujours. Dès la fin de la guerre ma mère nous y conduisit mon frère et moi. Jusqu’à l’âge d’hommes nous y sommes retournés au moins deux fois par an, à la Toussaint et à l’anniversaire du 14 mars. Il faisait froid toujours, la Champagne est rude. Pendant longtemps il ne fut pas question d’automobile; pauvres, nous n’en avions pas. On descendait du train à Somme-Tourbe et nous faisions à pied dans le vent, souvent sous la pluie, les quatre kilomètres qui séparent de Saint-Jean. Je me revois tout petit trottinant dans la boue, puis agenouillé sur la hauteur, au pied de la tombe, où j’allais me confronter avec mes futurs devoirs.

Le culte des morts est inséparable de toute religion, il est inséparable de toute humanité. Là où il s’affaiblit, l’humanité régresse. Quand les anthropologues découvrent des ossements anciens, s’ils trouvent des traces de sépulture, ils savent que ce ne sont plus des bêtes, ce sont déjà des hommes. Notre mère voulut que ce culte des morts prît dans le souvenir de notre père une importance particulière. Le grand exemple qui nous fut proposé là ne devait plus sortir de nos esprits. Il fallait, pour nous former, les leçons de catéchisme, les éléments d’Euclide et les textes classiques; il fallait aussi le souvenir de notre père et de son sacrifice, que nous retrouvions palpable dans l’église de Saint-Jean-sur-Tourbe et devant la tombe blanche.

Quand l’aile du malheur ombragea notre pays, quand le drame prit possession de nous, ma mère, mon frère et moi nous sentîmes prêts à les affronter. Il n’était que de songer à Saint-Jean-sur-Tourbe, si nous voulions que le sens de notre vie s’alimentât aux sources d’une longue agonie.





3.

La mort attendra

Avril 1942. En cellule à Fresnes. Un matin ma porte s’ouvre de bonne heure. Je me sens un peu comme la volaille dont le grillage se soulève; une main s’avance, le pauvre poulet aura bientôt cessé de vivre. Ma porte s’ouvre et un sous-officier m’appelle: «Zur Vernehmung!» («À l’interrogatoire!») Voici arrivé le moment que je redoute depuis sept semaines. Évidemment on doit m’interroger; je présume que ce ne sera pas une conversation enjouée. La torture… son spectre est devant moi. Allons, on verra bien! Pour l’instant on m’offre une promenade.

Menottes aux mains, deux sous-officiers me conduisent à Paris en auto. Celui qui s’assied à côté de moi sur la banquette arrière, me montre son revolver dégainé. «Au moindre geste, me dit-il en français pour que son camarade ne comprenne pas, je serai obligé de tirer. J’espère bien que vous ne m’y forcerez pas, je ne m’en consolerais pas. J’aime la France et je hais cette guerre. Votre cas est très grave, je le sais, mais tenez bon. La mort ne voudra peut-être pas de vous.»

Cette présence humaine à côté de moi me fait du bien. Ce ne sera pas la dernière fois que je rencontrerai des gardiens allemands compatissants. Il en suffirait d’un pour racheter cent brutes. Un seul juste et Sodome aurait été sauvée…

La voiture atteint les faubourgs à toute vitesse… Je suis dangereux! À la Porte d’Orléans, nous frôlons un camion. Ah! comme je souhaite un accident, qui me laisserait une chance!

Le printemps règne sur Paris. Les nuages courent dans le ciel bleu, les premières toilettes claires font des taches dans la rue autour des jeunes filles, les arbustes de Denfert-Rochereau égrènent leurs pétales roses. C’est le printemps pour les vivants. Je n’en fais plus partie, je vais vers ma mort.

Dans une chambre d’hôtel de la rue Caulaincourt, l’interrogatoire commence… sans instrument de torture. L’épreuve m’en sera épargnée, je ne connaîtrai pas cette expérience. Je ne suis pas entre les mains de la Gestapo, mais d’un service militaire de contre-espionnage, la Geheimne Feld Polizei. Différence considérable. Au cours d’interminables interrogatoires (il y en aura 23, en deux séries, en avril puis en septembre), qui deviennent des joutes terribles, on me presse de questions, on me torture moralement («Vous serez fusillé demain matin»), mais on ne me touche pas. Je finis par prendre goût à ce jeu dangereux. Comment aurais-je résisté à la torture? Bien, je l’espère, mais nul ne peut le dire, s’il n’y est passé. En tout cas, je me défends bien au cours de ces interrogatoires qui deviennent des joutes intellectuelles; mon orgueil une nouvelle fois vient à la rescousse. Il faut être «plus fort qu’eux», je serai plus fort qu’eux.

Tout se déroule en allemand, sans interprète. Je préfère cela pour me mesurer directement avec l’adversaire. En face de moi ce sont des hommes libres et bien nourris; vainqueurs arrogants, ils possèdent un grand avantage sur un prisonnier affamé qui attend la mort; mais avec une belle assurance, je me dis: je suis plus intelligent qu’eux, cela suffit à rétablir la balance; ils veulent «m’avoir», c’est moi qui les «aurai».

Il faut avouer toutes les choses dont je suis absolument certain qu’ils les savent, taire tout ce qu’ils ignorent, emmêler les fils, les lancer sur de fausses pistes, faire tant et si bien qu’en sachant beaucoup mais pas assez, qu’en voulant en savoir davantage, ils prolongent l’instruction de l’affaire, fassent gagner un temps précieux, dont peuvent dépendre ma vie et celle de mes camarades.

J’aurai raisonné juste et la chance nous servira. Quand au bout d’un an, les dossiers furent enfin prêts pour le jugement, c’était l’époque où Pierre Laval1 avait obtenu qu’on ne fusillât plus les Français, même pour les cas les plus graves, mais que, condamnés à mort pour la forme, on les déportât dans les camps de concentration. C’était habile vis-à-vis de l’opinion, mais c’était encore plus cruel pour les condamnés, car à la mort rapide par fusillade, on substituait la mort lente dans les indicibles souffrances des camps. Pour ceux qui sont revenus, rares hélas, cela aura quand même représenté le salut.





4.

Es-tu prêt?

Au retour de l’interrogatoire, je suis tout heureux de retrouver l’univers déjà familier de ma cellule. Je peux me recueillir et faire le bilan de la journée. Je ne m’attarde pas trop en conversation (des coups sur le mur) avec mon voisin de gauche qui est bavard. «Toi, m’a-t-il dit un jour, tu as de la chance de n’avoir pas été arrêté pour rien, comme moi.» Chance curieuse… Mais à la réflexion, parole profonde. Lui, incarcéré par erreur, semble-t-il, ne peut trouver les ressources intérieures de ceux qui, en pleine conscience, ont assumé les plus grands risques. Non, on ne m’a pas arrêté pour rien…

Je ne raconterai pas ici les mois que j’ai vécus, comme adjoint du chef, puis comme chef de réseau. Je n’en ai jamais parlé, on ne devrait pas parler de ces choses-là, une certaine pudeur le défend. Et puis tant d’autres ont raconté leurs vies d’espions en France occupée; cela suffirait à renforcer mon silence. J’ai lu plus d’un récit de ceux qui «étaient chargés de surveiller les cuirassés allemands à Brest et de les empêcher de partir». Les Anglais certes, prudents à juste raison, mettaient sur la même piste plusieurs réseaux indépendants, afin de contrôler l’une par l’autre les informations. Ils allaient jusqu’à les noter sur vingt, comme des élèves en classe. On m’a dit après la guerre que ma note était de loin la plus élevée au War Office. J’ai donc rendu service, cela suffit. J’en ai déjà trop dit.

Mais puisque je suis lancé, un peu à mon corps défendant, dans ce récit, il faut bien que j’évoque par quelques souvenirs, cette tranche de ma vie, la plus exaltante de toutes, celle dont je conserve peut-être, malgré tout, la nostalgie.



* * *



Janvier 1942. Il pleut sur Brest, comme dans la chanson1. De la pluie, la chère Bretagne en est prodigue. Il pleut aussi des bombes et du feu. Au cours de l’hiver 1940-1941, les Allemands ont aménagé autour de Brest la plus puissante «défense contre avions» du continent. Il s’agit de protéger dans la rade les trois navires les plus précieux de leur marine. Il s’agit pour nous de ne pas les laisser sortir. Ils se sont réfugiés là, après avoir reçu quelques mauvais coups en mer et, sitôt réparés, doivent repartir en mission. Comme ils représentent une force considérable, l’Angleterre, attentive à maintenir avant tout ses communications maritimes, veut empêcher à n’importe quel prix que les cuirassés ennemis sortent de leur refuge breton; ils ne seront jamais aussi vulnérables qu’immobilisés en rade de Brest.

Dès que les réparations sont terminées (à nous de le savoir), vite on commande un bombardement. La R.A.F. arrive la nuit, en escadrilles puissantes et bombarde au but, en piqué, plongeant entre les saucisses (ballons captifs de forme oblongue) qui ceinturent le port. Ce ne sont pas des bombardements à l’américaine, comme on en verra plus tard sur les villes européennes, ennemies ou alliées, qui détruisent et rasent tout à la ronde; ainsi aux moindres risques l’objectif a une chance d’être atteint, les civils en ont dix.

Il pleut sur Brest, du feu, du fer et du sang. À l’annonce des Anglais, dont déjà les moteurs vibrent très haut dans la nuit, des milliers d’engins antiaériens lancent leurs charges en gerbe. Balles traçantes et obus partent à l’assaut du ciel, tandis que d’immenses projecteurs trouent la nuit. J’assiste ce soir-là au spectacle tragique, embusqué sur les pentes du Menez-Hom qui domine la rade de Brest, et je me souviens que j’ai passé naguère, tout près de là, des vacances heureuses. Finis la paix et les jeux innocents sur les plages! La guerre a pris possession de nos vies. Il faut faire la guerre et frapper l’ennemi. Je suis venu vérifier l’arrivée des Anglais, je veux assister à mon bombardement.

Le ciel d’hiver est clair, il fait froid. Voici plusieurs nuits que je ne dors guère, je me sens fatigué et las. Je me sens aussi fragile, seul dans la nuit, entouré d’ennemis invisibles. Je serai arrêté un jour plus ou moins proche, je le sais; ce soir j’ai peur des souffrances, j’ai peur de la mort. Je songe à ma mère, à toute ma famille, aux plaisirs de la paix. Je songe à tous ceux qui, sans se compromettre avec l’occupant, se sont placés dans l’actuel Gouvernement de la «zone libre», ont passé des concours (que la raréfaction des candidats rend plus faciles), qui préparent leur avenir dans les cadres de l’État. Le jour venu, ils seront les gagnants de la guerre, il leur aura suffi de donner des gages au bon moment, du bon côté. Je ne sais pas encore quelle somme de souffrances m’attend d’ici la fin du conflit, ni quelle liste d’amertumes au lendemain de la libération, mais je pressens ce soir que tout cela ne sera pas gai, je laisse un peu de découragement me mordre sur les bords, la lâcheté m’effleure. Je suis un grand garçon perdu dans la nuit hostile, je voudrais être un petit garçon dans les bras de sa maman. Venez vite, avions alliés, venez me donner du courage.

Ils arrivent, je les entends au loin, ils m’ont obéi. La D.C.A. allemande se met à tonner, le ciel s’embrase. C’est beau et ce sera utile. J’ai eu mon mot à dire là-dedans. Je n’ai plus peur, ni froid, je me sens de nouveau, toute énergie rassemblée, prêt au combat. Qu’il pleuve sur Brest! Tombez vite, tombez bien, chères bombes amies! Qu’il pleuve du feu, tant pis pour le sang, c’est un sang impur. S’il y a aussi du sang pur, offrons-le en holocauste. Embrasez le port, l’arsenal, les cuirassés, mes chers avions, détruisez tout et que de ce repaire maudit il ne reste plus rien!



* * *



Le jour est gris sur Concarneau. La tempête vient de se lever à l’aube et les vagues moutonnent. La côte rocheuse s’éclabousse d’écume. Sale hiver, sale journée! Béret sur la tête, pipe à la bouche, ma bicyclette rangée le long du chemin, je me suis assis sur un rocher et je regarde un petit bateau de pêche qui sort de la rade de Concarneau: il danse sur les vagues. Pourquoi diable affronte-t-il la mer par un temps pareil? Moi, je le sais. Cette tempête est malencontreuse, mais qu’y faire? Le rendez-vous est donné, qu’il faut bien tenir.

Depuis plusieurs semaines Robert Alaterre2 est brûlé. La Gestapo a fini par repérer le bon gros. Plusieurs hommes du réseau ont été arrêtés, ils ont pu parler, on craint la trahison d’un autre. On ne sait pas très bien ce qui se passe, mais nous nous sentons traqués, le cercle se referme lentement sur nous. Il faut bien continuer à travailler, l’enjeu est trop lourd, mais Alaterre est obligé de se cacher et à la première occasion on va le renvoyer à Londres.

Nul ne lui reproche son départ, il ne peut plus servir ici, il doit servir ailleurs. Un sous-marin britannique viendra le chercher de nuit au large des côtes, à un endroit précisément fixé. Il s’y rendra à bord d’un bateau de pêche. Les marins bretons, comme tous les Bretons, connaissent leur devoir, nous pouvons compter sur eux, ils acceptent d’emblée et sans mots inutiles les missions dangereuses. J’ai embarqué Robert à la nuit, à bord du bateau; il emporte une pleine valise de documents. (Nous ne pouvons transmettre par radio que les messages simples et urgents.) Entre-temps la tempête, imprévisible, s’est levée.

Le navire sort du port, déjà fortement secoué. Un patrouilleur allemand, intrigué que les pêcheurs partent au-devant de cette tempête, l’arraisonne à la sortie de la rade. Bigre, cela va mal. Les minutes me paraissent longues. Grâce au ciel, les Allemands quittent le bateau sans avoir rien trouvé. J’ai su plus tard qu’on avait caché mon ami dans la glacière et que les soldats n’avaient pas eu l’idée de remuer les blocs de glace. Nos pêcheurs s’éloignent en tanguant, avec leur précieux chargement. Je suis le chef maintenant, je relèverai directement de Londres. On a choisi le plus jeune pour tenir la barre. Quelle fierté! Quelle responsabilité aussi! Nous sommes menacés, chaque jour un peu plus, le drame se précise. Je resterai à mon poste et je tiendrai bon.



* * *



Marcel Le Roy3, un de mes radios, entre dans ma chambre d’hôtel, tout troublé. Il y a quelque chose de grave, je le sais avant qu’il n’ait parlé. En ce moment même, c’est son temps d’émissions, je lui ai préparé les messages tout à l’heure. Dès la fin de 1942 la technique des postes clandestins de radio aura fait de grands progrès et ils ne seront plus aussi vulnérables, mais nous travaillons encore dans des conditions d’insécurité terribles. Nos postes sont assez vite repérés par la radiogoniométrie. Même en changeant constamment de lieu d’émission, le risque est grand. Nous nous savons sacrifiés, à plus ou moins brève échéance.

Marcel commence son émission quand le bloc d’immeubles où il opère est cerné par des camions allemands. Prévenu par des voisins, il s’est aussitôt interrompu, puis il est parti, après avoir caché le poste de radio. Il vient me prévenir, plein de remords d’avoir abandonné son appareil. Je le rassure, il a bien fait, c’eut été folie de partir sur-le-champ avec une valise suspecte.

Il n’en reste pas moins qu’il faut récupérer notre radio. Nous en avons besoin et surtout les Allemands vont fouiller méthodiquement toutes les maisons incriminées. J’irai moi-même chercher la précieuse valise. Ce n’est pas mon rôle normal de chef, je le sais bien et je commets là une grave imprudence, mais il faut agir vite et j’ai confiance en moi. Je pars avec Michel Thoraval4; les camions allemands et les voitures gonio sont parties, mais devant chaque entrée de maison un soldat en armes monte la garde.

Ce n’est pas difficile d’entrer les mains vides; ce le sera sans doute davantage de ressortir chargé. Je remarque que le soldat qui garde la porte, par où il faudra sortir, a une bonne tête un peu niaise. Celui d’à côté a l’air moins facile; la chance veut qu’au moment où je tente ma sortie, la valise si compromettante à la main, celui-ci se soit éloigné. Je me trouve seul en face du niais, qui marque cependant un moment d’hésitation. Songe-t-il à me fouiller? Je lui demande du feu en allemand et fais avec lui un brin de causette, oh un tout petit brin, je ne me sens pas très à l’aise… Vite je m’éloigne, la sentinelle m’accompagne d’un bon sourire: voilà enfin un Français gentil, doit-il penser. Très gentil mon vieux, je t’assure.

Je rentre à l’hôtel avec Michel, en faisant plusieurs détours. J’ai eu très peur; l’essentiel c’est de ne pas l’avoir montré, c’est surtout de revenir avec mon précieux fardeau.



* * *



J’avais maintenant trois postes de radio fonctionnant en permanence, l’un en Bretagne, le deuxième à Paris, le dernier volant. L’activité du réseau s’était élargie.

Nous veillions toujours sur Brest, où les cuirassés demeuraient captifs, mais nous couvrions toute la Bretagne, Paris, la Normandie (où mon cousin Jean Malavoy, ingénieur des mines à Rouen, me fournissait des renseignements importants) et le Sud-Ouest jusqu’à Bordeaux; j’avais partout des répondants et des alliés et je passais trois nuits sur quatre dans le train, sur des banquettes de 3e classe.

Les renseignements m’arrivaient de tous côtés; que de gens, amis ou inconnus, saisissaient l’occasion que je leur offrais, heureux de servir la cause commune! La guerre s’amplifiait en Europe, les Allemands, renonçant à «séduire la France», resserraient leur emprise, la lutte devenait inexpiable. La mort rôdait à chaque carrefour, le pays, ô doux pays de France, flambait et saignait. Mais il ne fallait pas lâcher, il ne fallait pas courber la tête, plus que jamais il fallait résister.

Les bonnes volontés, les dévouements ne nous manquaient pas. Nos émissions radiophoniques clandestines demeuraient notre plus grave problème, il fallait varier sans cesse les lieux d’émission, faute de quoi on serait vite repéré. Ceux qui nous abritaient pour ce travail dangereux entre tous, connaissaient fort bien ce qu’ils risquaient, mais nous nous trouvions rarement en peine. Si nous l’étions, on allait trouver le curé du village et l’émission se faisait du presbytère. Les prêtres savaient à quel point notre combat était une croisade.

Le plus difficile était de trouver des radios-hommes. Il fallait là, en plus du courage, une qualification technique très poussée, les émissions devant se faire vite et bien. Je me revois dans ma chambre de l’hôtel Armor à Rennes, faisant passer un examen à une recrue; je parle d’un examen moral, je n’étais pas qualifié pour le reste. Aux questions que je posais à ce jeune garçon, il lui fallait répondre par des «je veux», «je renonce», «je crois». Je ne pense pas sacrilège d’évoquer un baptême.

Crois-tu qu’il faut résister aux Allemands? que nous menons un bon combat? que la France et le monde libre ont besoin de nous?

Renonces-tu à ton plaisir, à ta tranquillité, à toutes tes habitudes? Renonces-tu, écoute-moi bien, renonces-tu à ta vie? Ce n’est pas une petite affaire ce que je te propose, il ne s’agit pas de se distraire en jouant à l’espion, de jouer un petit jeu dangereux. Ce n’est pas un jeu et c’est un grand danger. Je ne te dore pas la pilule, la mort est au bout de notre chemin – et quelle mort! Toi surtout, comme radio, tu risqueras chaque jour d’être pris et tu seras, selon toute probabilité, bien pris un jour. Nous sommes menacés d’une façon très précise, entourés, traqués. Les Allemands veulent nous avoir, ils en possèdent les moyens, ils nous auront. Ils nous ont repérés, ils cherchent des trahisons pour en savoir davantage, ils le sauront. Je ne veux pas, je ne peux pas arrêter la marche du réseau, me cacher, vous cacher. On a besoin de nous, aujourd’hui même, demain encore, pour un combat qui ne saurait s’arrêter. Il faut tenir bon jusqu’au jour «où nous passerons à la casserole». Alors d’autres prendront notre relève. Es-tu prêt?





5.

Mort ou vif

14 février 1942. Je quitte l’appartement de ma mère à Paris, pour me rendre comme chaque semaine en Bretagne. Je suis en retard et risque de manquer le train de nuit; faisons vite.

Au moment de franchir la porte, un pressentiment m’étreint. Brusquement, sans signe extérieur, mais par une conviction certaine, je me sens perdu. Rien de plus grave que d’habitude ne s’est produit les derniers jours. J’ai bien été suivi dans les rues de Rennes et je ne peux plus y retourner, j’y ai envoyé ma mère, elle s’y trouve en ce moment, pour accomplir une mission à ma place. Ce soir, au moment de quitter ma maison, je sens tout à coup que je ne la reverrai plus, que je vais à ma perte. Vite, avant de partir, je vais dans la chambre vide de ma mère, j’ouvre l’armoire, je respire une dernière fois l’odeur de ses robes (j’ai toujours été très sensible aux odeurs) et je pars dans la nuit froide.

Au cours de la nuit, dans le train, les pressentiments reviennent et, me réveillant, je me surprends à pleurer, comme un enfant perdu. Allons, un peu de courage! Le train arrive à Morlaix au petit matin, alors qu’il fait encore nuit noire. À la sortie de la gare, mon ami Chateau, notre chef local, m’attend et sans m’adresser la parole me fait signe de le suivre. Fichtre, en effet, il y a quelque chose. Je le suis vers l’église toute sombre où quelques fidèles assistent à la première messe. Il m’entraîne vers un confessionnal; j’ai tout à fait l’impression de vivre un film.

À l’automne de 1939, lors de ma première patrouille en territoire ennemi, j’avais déjà eu l’impression d’être à la fois acteur et spectateur d’un film.

Chateau me lit le télégramme qu’il a reçu cette nuit de Londres: nous sommes trahis, tout est perdu pour le réseau, on me donne l’ordre de tout interrompre, de me cacher. Suivent quelques mots aimables à mon endroit, qui sonnent comme un éloge funèbre. Mes pressentiments ne m’avaient pas trompé.

Ni Chateau ni sa vieille mère ne sont de ceux qui reculent, j’irai chez eux comme d’habitude et je prendrai vingt-quatre heures pour aviser. On enverra de Morlaix les derniers messages, on préviendra les amis alentour, puis j’irai à Quimper prendre d’autres dispositions pour le réseau local.

On m’a reproché de n’avoir pas aussitôt disparu; certes je pouvais me sauver, mais ne fallait-il pas d’abord songer à prévenir tout le monde?

Une autre nouvelle m’attendait à Morlaix, me confirmant que ma mission s’achevait. «Mes bateaux» avaient quitté Brest! Par tante Yvonne (Madame Le Roux1), j’avais su trois jours plus tôt que les cuirassés allemands allaient partir au cours de la deuxième nuit et j’avais fait transmettre le message, avant de me rendre à Paris. Les Anglais devaient de toute urgence revenir bombarder Brest. La demande paraissait invraisemblable et le parut hélas!

La semaine précédente un violent bombardement avait triplement atteint son but; les trois navires gravement touchés, ils ne pourraient de sitôt tenter une sortie. Et pourtant, s’en tenant à des réparations sommaires, les Allemands voulaient tenter la sortie, comptant justement sur ce qu’elle était déraisonnable pour déjouer leur ennemi. À Londres on voulut confirmer mes nouvelles par l’avis des autres réseaux. Il semble que tous, au contraire, l’infirmèrent: les cuirassiers n’étaient pas en état de reprendre la mer.

On avait confiance en moi, mais cette fois tante Yvonne m’aurait trompé. Les avions de la R.A.F. ne vinrent pas, le Scharnhorst, le Gneisenau et le Prinz Eugen, tous trois sortirent de la rade pour se réfugier en Mer du Nord. Ils étaient déjà hors d’atteinte quand Londres apprit leur départ. Hélas, j’avais eu raison.

Bien d’autres renseignements requéraient mon attention, mais les cuirassés de Brest demeuraient le plus grave de mes soucis. Nous avions fait tout notre possible, on ne nous avait pas crus, nous ne pouvions rien nous reprocher. Une bonne partie de notre raison d’être disparaissait. Allons, tout cela sonnait notre glas.

Le 16 février quand j’arrivai à Quimper, descendant de l’autocar devant le café de Mme Le Gorn, Jeannette, la petite servante bigouden, la courageuse Jeannette, me fit signe, comme Chateau la veille, de la suivre. Là non plus les choses n’avaient pas l’air de marcher très bien. Elle me dit que plusieurs amis, dont sa patronne, venaient d’être arrêtés l’après-midi même, que la Gestapo avait perquisitionné le café et qu’elle avait tout juste eu le temps de sauter par une fenêtre de la cour avec une valise infiniment précieuse et compromettante; elle l’avait cachée chez des voisins. Cette valise était bourrée de documents que je devais transmettre par le prochain sous-marin.

Sans liaison avec l’Angleterre après nos arrestations, les voisins brûlèrent le tout. Que pouvaient-ils faire d’autre? Aujourd’hui encore mon cœur se serre à la pensée des renseignements importants, fruits de combien de travail et de combien de risques, qui se trouvaient contenus dans cette valise. Il y avait notamment les plans complets du nouveau prototype d’avion allemand le Focke-Wulf, que les alliés ne devaient se procurer que bien plus tard.

En quittant Jeannette, j’éprouvai la tentation terrible de m’enfuir sur-le-champ. Mais non, il fallait courir chez les Benoit, qui n’avaient pas encore été inquiétés, les prévenir et cacher ailleurs ce qui se trouvait de compromettant chez eux. Mon P.C. de Bretagne se tenait chez ces admirables amis. Ceci fait, je commis l’imprudence de vouloir prévenir d’autres amis dans la même rue et c’est là que je fus cueilli.

Le chef du contre-espionnage à Quimper, personnage courtaud à l’œil mauvais, éclata d’une joie grossière quand on me traduisit devant sa gracieuse personne. J’essayai bien de faire l’imbécile, arrêté par erreur; je me rendis compte sans tarder qu’il savait parfaitement à quoi s’en tenir. Imprudemment d’ailleurs, il se montra trop heureux de m’assommer avec un certain nombre de précisions sur mes activités et celles de mes camarades. Cela me servit plus tard, quand il fallut jouer au plus fin au cours de mes interrogatoires à Paris. Il me fit enchaîner sur-le-champ, mains bouclées derrière le dos et jeter au cachot, après m’avoir annoncé que mon compte était bon et que je recevrais sans tarder ma ration normale de douze balles dans la peau – ce qui m’apparaissait en effet d’une évidence parfaite. Bonne nuit!

Elle fut la pire nuit de ma vie, véritable nuit d’agonie. Cette fois-là (cette fois-là seulement, grâce au Ciel), je connus le désespoir, la peur affreuse qui tenaille les entrailles et donne le vertige. J’étais perdu, les dés une bonne fois jetés. Finie la belle aventure, on allait me fusiller, aucune autre issue ne pouvait être envisagée. Toute ma jeunesse, toute ma santé, toute ma joie de vivre se heurtaient à cette inexorable certitude. J’allais mourir…

Je m’endormis cependant. Je m’endors toujours. Mais il fallut s’endormir plusieurs fois, car chaque fois je me réveillais, couvert d’une sueur froide, la sueur d’agonie. Les murs du cachot se rapprochaient, se rapprochaient à me toucher, se fermaient en cercueil. J’étais perdu, j’allais mourir. À diverses reprises je dus me contenir pour ne pas crier. Merci, mon Dieu, de m’avoir par la suite, abreuvé de grâces spéciales. Sauf pour de rares intervalles, la peur ne m’a plus repris au cours de mon long calvaire, mes journées furent résignées et paisibles mes nuits. Même cette première nuit je finis par trouver un sommeil convenable et le lendemain matin, quand les geôliers ouvrirent la porte pour m’apporter, avec quelques injures, un jus nauséabond, baptisé café, je m’étais retrouvé, je m’étais réveillé tout neuf, tout propre et lavé des angoisses de la nuit.

La santé morale ne devait plus me quitter, sauf une fois pendant 39 mois de captivité. Je savais ce que je risquais, mais ne le savais-je pas au moment de mon engagement? N’avais-je pas «disposé de ma vie»? Alors de quoi nous plaignions-nous? Et puis malgré tout, malgré l’évidence, je m’étais repris à espérer. Oui, «chère Petite Espérance»! Je pouvais «m’en sortir», je «m’en sortirais»; chaque jour un peu plus, cet espoir fou s’ancrait davantage en moi. Il ne m’abandonnerait plus jusqu’au soir du printemps 1945, où j’ai retrouvé ma vie.





6.

Nous avons la guerre

Juin 1942. Il fait chaud; depuis plusieurs semaines le froid a disparu de ma vie, c’est déjà quelque chose. Voici quatre mois que je demeure seul en face de moi-même, quatre mois depuis mon arrestation, douze semaines que j’attends la mort en cellule.

18 juin 1942. Il ne faut pas laisser passer cet anniversaire sans une pensée spéciale. Cette journée doit être toute vibrante, en songeant à «l’Appel». Plus tard, Charles de Gaulle, le temps des Mémoires venu, donnera au premier tome ce titre-là: L’appel.

Je vais me souvenir aujourd’hui du début de cette guerre. Voici que les images, fidèles, obéissent au commandement de la mémoire.

1er septembre 1939. Je me souviens sans effort, ce jour est proche encore. L’été fut beau et se termine en beauté. Par un clair matin nous déchargeons notre matériel près d’une voie de garage, quelque part dans les Vosges. L’escadron a quitté Strasbourg hier soir, sur pied de guerre. Les nouvelles ne sont pas bonnes et quoiqu’on espère toujours, la guerre devient un mot chaque jour plus familier. L’an dernier à pareille époque, alors que je terminais mon stage à l’École de Cavalerie de Saumur, la crise tchécoslovaque nous avait menés bien près du conflit. Après douze mois de répit, voici que la crise polonaise ranime les inquiétudes. Malgré tout, on espère.

Douceur du matin, la rosée vient tout juste de sécher; douceur de l’été finissant, dans la forêt voisine les premières taches de rouille jalonnent les frondaisons. Je me sens calme, heureux de vivre sous le soleil du Bon Dieu. Un adjudant bedonnant arrive en courant, tout essoufflé; je surprends un sourire sur le visage de mes hommes. Oh mes amis, effacez vite ce sourire, ce que va nous mander le gros sous-officier, ce n’est pas drôle du tout: ce matin à l’aube, les divisions blindées allemandes ont envahi la Pologne, les Polonais se défendent, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne. Vous savez ce que cela signifie. Levez les mains, tous ceux dont le père, un oncle, un grand frère fut fauché au cours de la première guerre mondiale; il ne restera plus beaucoup de bras ballants. Maintenant, mes amis, à notre tour.

«Nous avons la guerre… Alors nous la ferons et nous la ferons bien.» Je m’entends encore prononcer pour moi, à voix basse, ces premiers mots de réaction. Je les répéterai ce soir dans une lettre à ma mère. Nous avons la guerre et Dieu sait si nous ne l’avons pas voulue! Notre seule faute – combien grave d’ailleurs! – fut de ne pas en assumer le risque plus tôt, alors qu’il était encore temps d’arrêter les conquêtes allemandes. Nous n’avons pas voulu cette guerre, l’Histoire n’en pourra douter. La responsabilité de la première guerre mondiale peut se discuter. Aujourd’hui en 1939, les positions apparaissent indubitables. L’Allemagne seule veut la guerre et l’impose.

Eh bien, nous la ferons cette guerre et nous la ferons bien. Que la France ne faiblisse pas! Pour moi, je me sens prêt et fort, je sais ce que nous avons à défendre. Quand nous aurons tous perdu notre liberté, neuf mois plus tard, quand beaucoup d’entre nous auront perdu leur fierté, quand certains auront perdu leur honneur, on réalisera bien dans les larmes tout ce qu’il y avait à défendre, que nous n’aurons hélas pas su défendre. Je le sentais déjà, en ce matin où le drame se dessina par-delà l’horizon vosgien, je sentais derrière moi tout ce patrimoine français, une nouvelle fois menacé. Allons, en guerre!

Un nouveau voisin dans la cellule de droite me distrait de mes évocations. Il connaît déjà le code des coups sur le mur et engage sans tarder la conversation. Il me parle de sa femme, de ses enfants; je comprends son angoisse. Je comprendrai mieux, rétrospectivement, la souffrance des hommes mariés et pères de famille, quand après la guerre je le serai à mon tour. À l’époque, je suis jeune célibataire. C’est mieux ainsi.

Mon voisin a terminé ses confidences, je reprends les souvenirs. Quelques mois ont passé depuis ce jour de l’été finissant, où la guerre a pris possession de nos vies. Décembre 1939. Il fait très froid. Le premier hiver ne ménage pas ses rigueurs. Mais ce n’est encore que la petite guerre. Quelques patrouilles et coups de mains allemands troublent seuls le front fixé aux frontières. On s’observe, on attend. L’attente des Allemands est synonyme d’espoir, leurs chefs savent ce qu’ils attendent; les nôtres ne le savent guère, vieux généraux ancrés dans les eaux du passé.

Mon escadron tient un front de deux kilomètres autour de Breitenbach, en Lorraine du Nord, là où la frontière ne s’étaie d’aucun élément naturel. Par petits paquets d’une dizaine, nos hommes sont enterrés aux avant-postes. On attend. Nos artilleurs tiraillent par derrière, les artilleurs allemands ripostent et nous recevons quelques obus, ce qui n’est jamais plaisant.

24 décembre. Ce soir le Christ va naître. La nuit de Bethléem ne sera pas marquée de messe de minuit ni de festins familiaux. C’est la guerre. On nous a dit de redoubler de vigilance; l’ennemi pourrait bien profiter de la veillée de Noël pour nous surprendre. Le dieu Mars, païen toujours, n’a que faire des fêtes chrétiennes. Les ruffians de Mussolini n’ont-ils pas cette année même envahi l’Albanie le jour du Vendredi Saint? En fait, nos vis-à-vis allemands resteront calmes toute la nuit. Pour moi j’ai décidé d’aller seul, de poste en poste, visiter les hommes de mon peloton et ceux des pelotons voisins. Ma famille, mes amis et quelques marraines de guerre m’avaient inondé de cadeaux dont il fallait faire profiter les autres. Je n’avais point averti mes chefs, on m’aurait aussitôt interdit l’équipée.

Je voulais rendre visite aux hommes et que mes cadeaux leur apportent quelque joie. Je voulais aussi leur montrer que je n’avais pas peur, le prouver surtout à moi-même. En réalité j’avais très peur, tout seul dans la nuit noire, malgré mon pistolet, mon poignard et mes grenades; à chaque pas dans la forêt les arbres se montraient fantômes et derrière chaque arbre je craignais un ennemi embusqué. Il fallait précisément dominer cette peur et je garde un souvenir vivace de ce premier exercice d’ascèse guerrière. On ne doit pas attendre le danger, c’est en allant au-devant de lui qu’on peut le surmonter.

Je tremblais réellement en parcourant les quelque deux mille pieds qui séparaient les postes, mais je dominais la peur pour arriver souriant et détendu, distribuer mes cadeaux et parler de Noël. Assez rapidement je me sentais porté par la confiance que j’inspirais.

L’hiver se passera aux avant-postes, puis au repos, sans incident notable. On attend, on attend. Nous sommes assez nombreux à ne pas partager l’optimisme officiel. Le régime hitlérien tombera de lui-même, affirme-t-on… Voire. On a dit cela aussi du régime soviétique. On le dira plus tard du communisme chinois.

L’armée française attend à la frontière. Cette attente serait-elle assoupissement?

10 mai 1940. Il faut bien se réveiller. Finie la guerre d’attente, la petite guerre. La force militaire de l’Allemagne hitlérienne (la plus puissante sans doute qu’on ait jamais rassemblée) se jette sur la France dans un assaut qui se veut décisif. Je me revois sur ces routes cruelles du nord de la France, avec mes hommes; les Français ne sont pas devenus lâches, mais que pouvons-nous faire, entraînés et équipés pour une guerre révolue, en face de cette armée motorisée, soutenue par une aviation implacable?

L’armée française s’effondre en six semaines devant un ennemi trop nombreux, trop bien armé, trop bien équipé. La grande nation orgueilleuse de l’Occident n’est plus qu’un pauvre pays désemparé, désolé, ruiné. Le glas de la France sonne-t-il?

Je revis ce désarroi de mai-juin 1940, ce «ciel blanc de la colère» (tel que l’évoquera Aragon1), blanc de la peur aussi, rouge des incendies et de notre honte. La France est abattue, on dépèce la France, tandis qu’un printemps éclatant, oh cruelle ironie, chante la joie aveugle de la nature. Paris va se rendre malgré «les lilas et les roses2».

17 juin 1940. Je connais la honte d’être fait prisonnier, honte que l’évasion seule peut effacer. C’est ce que je fais dès le lendemain.





7.

Le choix

18 juin 1940. Je me suis évadé. Me voici avec Duprat traversant le bocage normand, vert, fleuri, d’apparence paisible dès qu’on quitte les routes. L’espoir s’accroche à moi. Tout va mal, très mal, mais je me dis que rien n’est perdu, que rien n’est jamais tout à fait perdu.

Le soir, après une rude journée de marche (nous avons dû faire quarante kilomètres à travers champs, bois et chemins creux), une ferme isolée nous accueille. La fermière qui écoute anxieusement les nouvelles à la radio, nous apprend ensemble deux nouvelles, l’une d’hier soir, l’autre de ce soir. Double message, un choix à faire. Je me revois, je me reverrai toujours dans ce bocage normand, à l’heure où les ombres s’allongent recueillant ensemble ces deux messages, invraisemblable distique de notre France écartelée.

L’un est terrible. Le gouvernement français, estimant toute résistance impossible, a demandé l’armistice.

L’autre est admirable: un jeune général de brigade, presque inconnu, qu’une mission fortuite a conduit à Londres, ose dire non à la défaite, non aux dirigeants pusillanimes. Il ose dire, sublime folie: «Dorénavant, la France, c’est moi.» Quelques jours plus tard nous savions déjà par cœur son message du 18 juin:



La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre!

Des gouvernements de rencontre ont pu capituler, cédant à la panique, oubliant l’honneur, livrant le pays à la servitude; cependant, rien n’est perdu!

Rien n’est perdu, parce que cette guerre est une guerre mondiale. Dans l’univers libre, des forces immenses n’ont pas encore donné. Un jour ces forces écraseront l’ennemi. Il faut que la France, ce jour-là, soit présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. Tel est mon but, mon seul but!

Voilà pourquoi je convie tous les Français, où qu’ils se trouvent, à s’unir à moi dans l’action, dans le sacrifice et dans l’espérance.

Notre patrie est en péril de mort. Luttons tous pour la sauver!

Vive la France1!

Général Charles de Gaulle



La nuit est tombée sur la campagne normande. Avant d’aller dormir dans la grange, je veux marcher un peu, malgré la fatigue. Espérance, si bien chevillée à nos cœurs de Français, tu ne nous quitteras plus. Petite flamme vacillante sous la tempête de 1940, nous saurons te protéger, te conserver. Ton feu ne s’éteindra pas, il va s’étendre au contraire, d’homme à homme, de ville à ville, de province à province. Ton feu embrasera tout le pays et plus tard, à l’heure de la victoire finale, nous pourrons dire: cette victoire est la nôtre, parce que nous n’avons jamais désespéré.





8.

Sang et or

9 novembre 1940. Mon cousin Paul de Champvallier et moi arrivons au col de Banyuls. D’ici quelques pas, la France que nous voulons quitter, la France malgré tout familière, va cesser; ce sera l’Espagne, inconnue, hostile. Il fait très beau, chaud encore, sur les pentes des Pyrénées Orientales. Nous frayons notre chemin au milieu des plantes et arbustes embaumés par la magie méditerranéenne. Voici le col, mon cœur se serre; je quitte la France, exilé volontaire. Je me penche et ramasse une poignée de terre sèche, que je conserverai précieusement dans mon mouchoir, terre de mon pays. Que me réserve la grande aventure? Je sais qu’elle sera dure et longue, probablement cruelle. Bandons nos énergies et en avant!

Je suis jeune, fort, d’une santé éclatante; je saurai résister à tout. Enfant déjà, ma mère m’a contraint aux exercices physiques, j’ai connu la vie dure, je me suis toujours défendu du monstre-confort, monstre avenant et souriant, qui attire et séduit, mais monstre quand même, car le confort généralisé tarit en l’homme la source, le goût de l’effort, cet effort quotidien, effort physique, effort moral, sans lequel il n’est aucune grande chose possible, sans lequel nous ne pouvons poursuivre sur terre notre mission d’homme.

Voici plusieurs mois que j’essaie de quitter la France et ce n’est pas facile. Il aurait fallu aller en Bretagne, mais je ne le savais pas. Enfin, j’ai trouvé une filière et de Figueras (en Espagne) on doit me conduire vers Gibraltar. J’ai fait mes adieux à ma mère. Loin de me retenir, elle m’a dit qu’elle était heureuse que je choisisse, comme mon père l’avait fait, le chemin dangereux, qui est aussi celui de l’honneur.

Les bonnes paroles de Vichy ne m’ont pas trompé. Mois après mois, le régime de l’État Français va descendre la pente du déshonneur pour se terminer couvert d’opprobres.

Les apparences dignes du début ont pu tromper beaucoup de Français. Faut-il leur jeter la pierre? Je l’ai fait en 1940 et ne peux le regretter. Avec le recul du temps, admettons l’indulgence et gardons-nous d’exclure tous ceux qui ont cru voir placé ailleurs leur devoir. «Le monde ne vaut que par les extrêmes et ne dure que par les moyens.» Si nous transposons cette sentence de Paul Valéry, nous pouvons admettre que notre petit groupe extrême de Gaullistes se trouva debout pour la valeur de la France, tandis que tous les tenants des positions moyennes visaient à sa durée du moment. Fallait-il que les deux existassent? Je n’en suis pas encore persuadé, mais admettons-le. Précisons simplement qu’il n’était pas difficile de trouver une masse résignée, et qu’il fallait plus de courage, plus de clairvoyance pour se rallier à la cause extrême, apparemment si compromise.



* * *



Mon équipée espagnole ne fut pas très brillante. Le soir même du jour où nous franchissions clandestinement la frontière, nous nous retrouvâmes à la prison d’Espolla. De prisons en camps, je passai de façon misérable tout cet hiver 1940-1941. Nous étions loin de l’aventure glorieuse de la France Combattante. Je ne réussis qu’à accumuler épreuves et souffrances. Il suffit de les accepter, de les sublimer, pour se rendre compte très vite que toute souffrance peut avoir son sens, doit apporter son bénéfice. Combien de fois me suis-je redit cette admirable strophe de Baudelaire:



Soyez béni, Mon Dieu, qui donnez la souffrance

Comme un divin remède à nos impuretés

Et comme la meilleure et la plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés!



L’Espagne du Général Franco demeure parée de toutes sortes de prestiges aux yeux d’une certaine bourgeoisie. On y fait étalage des meilleurs sentiments, des messieurs très dignes occupent le pouvoir et suivent les processions, le clergé est riche et tout-puissant, l’ordre règne, les pauvres savent se taire, on distribue les contrats profitables aux amis de la morale, il est interdit de montrer ses fesses sur les plages, bref c’est un pays modèle. Sans pousser si loin l’admiration et bien que l’amitié entre Hitler et Franco me gênât un peu, j’abordai l’Espagne franquiste avec un préjugé favorable. Ne nous avait-on pas appris au cours de la guerre civile que les rouges accumulaient les crimes et que Franco libérait son pays de toutes les influences néfastes, communisme, paganisme et beaucoup d’autres ismes?

Ah! mes amis, qu’elle était différente la réalité que j’appris dès les premiers jours à connaître! Mon dessein n’est pas ici de conter en détail mon hiver espagnol, il y faudrait un livre; je ne le signale qu’en passant. Ce qui peut se cacher derrière les beaux sentiments, quelle cruauté anime les bien pensants, de quels crimes inexpiables ils chargent leurs consciences, j’en eus en Espagne la première révélation et je ne devais plus l’oublier. En sortant de ces geôles maudites, où l’on assassinait des innocents entre deux signes de croix, je pouvais répéter les mots que Musset prête à Lorenzo, tandis qu’il réfute la vision idéaliste du monde à laquelle se tient le bon vieux Philippe Strozzi: «J’ai vu les débris des naufrages, les ossements et les léviathans.»

Pour comprendre jusqu’où peut aller un certain cléricalisme, il faut avoir connu dans les camps espagnols la messe obligatoire, où l’on se rend encadré de taloches, à laquelle on assiste en plein air, grelottant sur la neige, tandis que le bâton vous guette à chaque mouvement que vous faites pour vous réchauffer. Sang et or, couleurs de l’Espagne. Or des galions d’Amérique, des retables surchargés, des notables repus. Sang du combattant, sang du pauvre, sang du Christ.

Une foi chrétienne solide résiste à toutes les épreuves, même à la pire d’entre elles, celle du cléricalisme. J’avais honte cependant pour les non chrétiens qui se trouvaient parmi nos compagnons de misère. Ce que doit être le prêtre dans une société chrétienne, il suffit de lire l’Évangile pour le savoir. C’est simple. À la pratique des hommes, les choses ne demeurent pas si simples. Ce que doivent être nos prêtres, le clergé féal de Franco me l’a enseigné pour la vie, a contrario. Malgré toutes les nuances et toutes les graduations, malgré tous les emplois divers et les méthodes variables, il ne peut y avoir que deux conceptions du prêtre dans une société. L’une d’entre elles gravitera toujours autour de l’état de sorcier dans la tribu primitive, le sorcier gardien d’un secret auquel il ne croit guère, le sorcier personnage lointain, privilégié, redoutable, qui exploite à son profit la crédulité des masses et s’enrichit de leur misère. Les prêtres hébreux dont parle l’Évangile, ces prêtres et leurs alliés pharisiens, qui crucifieront le fils de Dieu, ils ressortissent, sans doute aucun, à cette conception de sorcier. L’autre conception, celle du Christ, est toute simple, aussi simple que difficile en son application dans un monde incarné; c’est celle du prêtre, humble parmi les humbles, pauvre parmi les pauvres, fort de sa seule foi et de sa filiation spirituelle, riche de sa seule charité… «Si je n’aime, je ne suis rien.»

Prison d’Espolla, pouilleuse à souhait, camp de Figueras où nous dormions sans couvertures sur le pavé glacé, prison de Cervera, obscure et malodorante, prison de Saragosse, inhumaine entre toutes, camp de Miranda aux baraques lamentables sous le rude hiver castillan, j’ai connu là ma première expérience de la misère avec ces trois compagnons inséparables: froid, faim, angoisse. J’ai connu aussi ma première résistance, j’ai appris qu’un homme fort, fortifié de sa vie intérieure, peut résister à tout et sortir de l’épreuve, comme un acier du feu, trempé.

À Cervera, où la surveillance était moins appliquée, je préparai une évasion. S’évader, rêve éternel du prisonnier, comme la santé demeure le rêve du malade! J’avais réussi mon évasion en juin 1940, je n’en réussirai plus aucune autre. Faut-il récapituler les évasions manquées, plus cruelles que les amours impossibles? Dans le wagon à bestiaux qui nous emporte de Figueras à Barcelone, les gardiens ont déposé leurs armes et laissé ouverte la porte à glissières. Nous sommes quinze contre trois, on en viendra bien à bout. Nous nous concertons Paul et moi avec nos deux voisins. Il s’en faut de quelques secondes, peut-être un peu de décision nous manque-t-elle. En tout cas nos gardiens semblent découvrir des regards inquiétants et aussitôt ferment la porte et reprennent leurs armes, qu’ils garderont jusqu’à l’arrivée braquées sur nous.

À bord d’un autre train qui nous emmène le lendemain, de Barcelone à Cervera, nous nous trouvons cette fois dans un compartiment de voyageurs. Je profite d’un tunnel, le compartiment n’étant pas éclairé, pour enlever mes menottes (j’avais remarqué qu’elles n’étaient pas assez serrées), j’ouvre la fenêtre et je m’apprête à sauter; le train roulait assez lentement et voilà que précisément un autre train arrive en sens inverse, du côté où j’allais sauter. Je n’ai que le temps de reprendre ma place et de fermer ma fenêtre avant la fin du tunnel. Encore une occasion perdue, qui ne se retrouvera plus.

Plus tard, dans une voiture cellulaire (le panier à salade), qui me ramènera d’un interrogatoire à Paris vers la prison de Fresnes, les hommes sont enfermés chacun dans leur compartiment, mais on a laissé des femmes dans le couloir. À celle qui se trouve devant ma porte je demande d’ouvrir ma targette et celle de mon voisin, qui m’a signifié son accord. À nous deux nous aurions pu maîtriser l’unique sentinelle du couloir. Seulement, cette dame n’a pas osé. On ne peut pas trop le lui reprocher.

Plus tard encore, au Kommando de Wiener Neudorf, Soubieux, Bertola et moi, avec un quatrième compagnon, dont je ne trouve plus le nom, robuste gaillard décidé à tout, nous serons bien près de réussir une évasion, qui nous aurait permis, peut-être, peut-être, de rejoindre en Yougoslavie les maquis de Tito (quel rêve, je ne m’en consolerai jamais!). Depuis trois semaines nous préparons cette évasion. Notre faiblesse la rend hasardeuse, mais cela vaut quand même la peine d’être tenté. Un civil français, «déporté du travail», qui est tourneur dans l’usine souterraine de Schwechat, nous a promis, à la nuit dite, d’ouvrir pour nous une porte communiquant avec l’extérieur. Le moment arrivé, il se dégonfle. Là encore, faut-il le lui reprocher? Il risquait la mort. Nous nous donnions une chance sur dix de réussite, mais tout valait mieux que cette mort lente qui gagnait chaque jour un peu plus de terrain parmi nous.

À Cervera j’avais été plus près de la réussite. On nous confinait pendant la nuit dans des cellules obscures, mais on pouvait le jour se tenir dans la cour à la recherche du soleil rare; je pouvais même, trompant la surveillance, gagner par un escalier délabré une pièce dont la fenêtre donnait sur un jardin, au-delà du mur. Au bout de quatre jours, avec un clou et une pierre, j’avais descellé un barreau. En découpant ma chemise en lanières et en tressant celles-ci, je possédais une corde suffisante, tout au moins pour amortir la chute. Un soir à la nuit tombante, je réussis à rejoindre ma fenêtre; mon cœur battait très fort, mais j’étais décidé. Au moment où je commençais ma descente, je fus repris… Quelques secondes de liberté, maigre résultat!

Normalement une tentative d’évasion de prison franquiste est punie de mort immédiate. J’eus la chance que le commandant de la prison de Cervera se montrât très humain. Je fus seulement roué de coups et envoyé tout pantelant au cachot, où je demeurai quasiment sans nourriture pendant un temps que je sus ensuite être de deux jours et trois nuits; j’avais perdu la notion du temps dans ce réduit humide, totalement obscur («… noir illimité, ce frère du silence éternel1»). Les rats grouillaient et m’empêchaient de dormir. Cette épreuve-là dépassait les autres. Je ne savais pas qu’elle serait dépassée à son tour. Malgré sa brièveté, elle m’a bien aguerri. Quand j’ai retrouvé la lumière et mes camarades, comme une libération, je sentis que j’étais plus riche.

Un jour de la fin de l’hiver, l’Espagne nous libéra. Nous laissâmes à leur triste sort nos compagnons espagnols. On affirmait qu’il se trouvait alors près d’un million de prisonniers politiques dans les camps et prisons de Franco, tués à petit feu, certains en punition de crimes réels, beaucoup d’autres en représailles de ce péché majeur: vouloir vivre et penser librement; bien d’autres encore, par erreur. Qu’importe la mort d’un innocent si le régime survit!

Dieu retrouvera bien les siens. Il les retrouvera en effet, mais pas parmi les bourreaux, fussent-ils bardés de chapelets. Nous, on nous libérait. Ceux d’entre mes camarades français qui avaient eu l’astuce de se déclarer Canadiens furent dirigés vers Gibraltar et échangés contre un sac de blé (l’Espagne crevait littéralement de faim). Les imbéciles, comme mon cousin Paul et moi, qui avions simplement déclaré qui nous étions, on les dirigea vers la frontière française où nous fûmes accueillis en grande pompe par la police vichyssoise – et le soir même nous dormions sur une paillasse dans la prison de Pau… Accueil de la Patrie! La réalité était dure, mais il suffisait de penser que ce pays asservi n’était plus notre pays, que la Patrie était dans nos cœurs, que la Patrie vivait dans les paroles du Général de Gaulle.

Le régime de Vichy, s’il avait été libre, comme le prétendaient ses partisans, aurait pu nous relâcher. En fait notre patriotisme nous rendait coupables de sanctions graves, auxquelles beaucoup n’échappèrent pas, passant plus tard des prisons françaises aux prisons allemandes, puis des prisons allemandes à un monde qu’on espère meilleur.

À Pau, nous eûmes la chance de nous trouver en face d’un juge d’instruction sympathique. Plus exactement, m’a-t-on dit ensuite, il obéissait à une petite amie charmante et très gaulliste. Toujours est-il qu’il nous fit libérer après avoir signé une déclaration; nous déclarions en effet que nous avions franchi par erreur la frontière espagnole, au cours d’une innocente promenade dans les Pyrénées.

Nous éprouvâmes quelque scrupule devant ce petit reniement, mais après tout, la liberté et ce que nous comptions en faire méritait bien cela. Pour ceux qui, comme nous, avaient été cueillis pas très loin de la frontière, l’astuce était à la rigueur plausible. Elle l’était moins pour deux compagnons qui avaient pu parvenir jusqu’en Andalousie avant de se faire prendre. Ils avaient parcouru mille kilomètres en Espagne, mais ils se croyaient toujours en pique-nique dans les Pyrénées Françaises!





9.

Résister

«Cela ne t’a pas découragé au moins? Tu vas repartir?» Ce furent les paroles de ma mère quand je la retrouvai à la campagne et lui expliquai que «l’aventure héroïque» où l’on me croyait parti, s’était soldée par des poux et des coups de bâton dans les prisons espagnoles. Non, cela ne m’avait pas découragé, oui je voulais repartir.

Après bien des essais et bien des déceptions, je me trouvais en Bretagne à la fin de l’été 1941, sur le point de m’embarquer, ayant enfin trouvé une filière. J’allais pouvoir me joindre aux forces combattantes!

C’est à ce moment précis que je fus mis en rapport avec Robert Alaterre, qui avait été envoyé de Londres pour organiser en Bretagne un réseau de renseignements. Avant lui, le commandant d’Estienne d’Orves avait fondé le premier réseau. Cela l’avait conduit en prison puis au poteau d’exécution. Sa mémoire demeure; rien ne fut plus pur au cours de cette guerre que la figure d’Estienne d’Orves1, volontaire pour la mission la plus dangereuse, prisonnier modèle qui força l’admiration de ses bourreaux, victime héroïque, qui marcha vers la mort avec le sourire, après avoir obtenu de servir la messe et de communier. Les communistes ont choisi comme nom-emblème Gabriel Péri2 parmi les victimes de la Gestapo. Les chrétiens ont adopté celui d’Estienne d’Orves.

J’ai souvent songé à lui dans ma cellule. La sainteté de sa mort avait tellement frappé les Allemands, qu’ils en parlèrent; dès juin 1941 nous avions sur nos lèvres ce beau nom compliqué. Les hommes ont toujours besoin d’un modèle, auquel il faut humblement se confronter, vers lequel on doit courageusement s’élever. Les magazines modernes proposent à toutes les petites jeunes filles qui se croient belles, l’exemple des starlettes, stars et superstars dont les poses alléchantes remplissent les pages illustrées. À tous les jeunes garçons rêvant de leurs forces, on présente l’image des belles brutes de la boxe, gorilles au nez camus.

Il est des exemples plus hauts; le temps de paix ne doit pas en être privé. En guerre leur présence s’impose. Ainsi d’Estienne d’Orves représenta-t-il le modèle pour toute une génération de jeunes résistants. Vous comprenez à quel point ceux qui, après avoir fait ce qu’il avait fait, attendaient comme lui la mort dans leurs cellules, pouvaient s’attacher à ce modèle.

Bon vivant, fin gourmet, joyeux compagnon, Robert Alaterre ne semblait pas destiné à l’action héroïque. Son physique n’évoquait pas combat ni chevauchées. Mais il avait refusé la défaite et il répondit tout de suite à l’appel du 18 juin. Il s’embarqua en juillet 1940 dans un petit port de pêche de Bretagne. À bord d’un canot il voulait traverser la Manche avec trois compagnons, dont aucun n’était marin. Les vents et les courants les déportèrent en plein Atlantique, où huit jours plus tard les retrouva, moribonds, un bateau ravitailleur de l’Angleterre. Ils s’inscrivirent aux Forces Françaises Libres. Au printemps de 1941, on demanda un volontaire pour remplacer d’Estienne d’Orves. Alaterre se présenta et l’on choisit ce bon gros gourmand à la mine réjouie, dont l’apparence quasi sphérique ne devait pas éveiller les soupçons.

Un soir de brume un petit bateau de pêche quitta la côte anglaise, emmenant notre Robert et deux compagnons, des armes et un poste de radio. Il y avait cette fois des marins, mais pour aiguiser leur courage, on avait placé un baril de rhum dans l’embarcation. Ô fâcheuse précaution! Au milieu de la Manche les marins étaient ivres morts et le bateau clandestin dont la réception était prévue du côté de Concarneau, accosta près de Roscoff… Ceux qui connaissent la région voient que ce n’est pas tout à fait la même chose. Et voici, à l’heure incertaine où la nuit va mourir, le petit groupe débarqué au pied des dunes, tout à côté d’un poste allemand! De l’autre côté il y a une maison de pêcheurs, le salut peut-être. Avec leur radio et leurs armes ils rampent jusqu’à la maison, frappent; une vieille femme ouvre. «Madame, nous sommes envoyés par le Général de Gaulle. Pouvez-vous nous cacher?» Et sans un mot d’étonnement, sans un geste de crainte, sans paroles pompeuses, sans une hésitation, la vieille répond: «C’est bien, Messieurs, asseyez-vous. Je vais vous préparer du café.» Oh! Combien de dévouements de la part des humbles avons-nous rencontrés au cours de ces années! Ces humbles qui savaient ce qu’ils risquaient en nous aidant: la mort et les pires tortures – mais qui n’hésitaient pas à faire leur devoir, comme la chose la plus naturelle.

Robert monta en Bretagne tout un réseau de renseignements. L’un des buts de sa mission devait être de télégraphier au jour le jour la position des trois cuirassés allemands, le Scharnhorst, le Gneisenau et le Prinz Eugen, qui s’étaient réfugiés dans la rade de Brest. Il fallait diriger les bombardements pour maintenir au port ces bateaux éclopés et libérer ainsi les convois de ravitaillement essentiels à la survie de l’Angleterre.

N’oublions pas que sur cette Angleterre reposait, en des «minutes grosses d’un siècle», la liberté et l’espérance du monde. Les Anglais n’ont pas toujours été sympathiques. Le mythe de la «perfide Albion» a bien pu recouvrir une réalité. Combien de fois au cours de l’histoire de France ne nous sommes-nous pas heurtés à l’hostilité anglaise, à l’ambition, aux intrigues britanniques! La France, dans son désir d’unité comme dans ses recherches d’expansion, trouva toujours l’Angleterre pour barrer la route, l’Angleterre en armes ou plus souvent – et c’est pire – l’Angleterre payant des mercenaires, nouant des alliances, suscitant des ennemis européens. C’est bien là le reproche le plus grave qu’on puisse faire à la politique anglaise, d’avoir constamment, sciemment, entretenu la discorde en Europe, divisé le continent pour y régner. Aujourd’hui même ne voit-on pas les Anglais se tenir en marge d’une Europe réconciliée et intriguer à nouveau pour ménager des divisions3?

Ainsi la propagande allemande eut-elle beau jeu pendant la guerre pour animer contre l’Angleterre une faction de Français. Au Canada français, le complexe anti-anglais, si justifiable sur le plan historique, contribua à entretenir la défiance envers les tenants de De Gaulle et la sympathie envers les partisans de Pétain. Il faut avoir une vue élevée des situations, il faut dégager les grandes perspectives, il ne faut pas que les arbres cachent la forêt. Le réflexe anti-anglais, quelles que fussent ses justifications historiques, était, dans la France occupée par l’armée hitlérienne, un réflexe absurde, un réflexe de suicide. L’Allemagne nous opprimait, nous exploitait; se débarrasser d’elle devait être l’objectif essentiel. Parler, agir contre son ennemi l’Angleterre, ne pouvait que la favoriser. Toute parole, tout acte anti-anglais, contribuaient à servir l’ennemi, prenaient figure de trahison. Il ne s’agissait pas de se transformer en valets de l’Angleterre. On sait maintenant quelle lutte quotidienne contre les efforts, déclarés ou sournois, d’assimilation, le Général de Gaulle dut mener à Londres, afin de maintenir son indépendance française. Tant qu’il ne posséda pas, en France ou dans les possessions d’outre-mer, une base territoriale assez solide, c’est quand même à Londres qu’il devait demeurer, puisque là se trouvaient la tête et le nerf du combat de libération contre l’oppression allemande.

Le recul de l’histoire nous permet aujourd’hui de considérer comme guerres civiles, guerres fratricides, les derniers conflits européens, notamment les luttes franco-allemandes qui conduisirent le vieux continent tout près de sa ruine pour le plus grand bénéfice des Russes… et des Américains. La rencontre du Général de Gaulle et du Chancelier Adenauer, fixés tous deux dans une même perspective, peut avoir, aura bientôt des conséquences surprenantes. Cette réconciliation nécessaire entre les deux grands peuples de l’Europe ne ferait-elle pas apparaître absurde notre résistance anti-allemande des années 1940? Aucunement. L’Allemagne d’Adenauer s’est lavée des crimes nazis. Ses dirigeants ont été les premiers résistants et les premières victimes du régime hitlérien.

Parmi tous les régimes sanguinaires que l’histoire de notre planète peut dénombrer, celui de l’Allemagne hitlérienne occupe une place de choix. Jamais la cruauté, la torture n’auront pris des formes aussi réfléchies, systématiques, raffinées. Il ne s’agissait plus d’exactions ou de crimes de primitifs, ni de ceux que la colère et l’emportement du combat peuvent expliquer, si elles ne les justifient guère. Il s’agissait de crimes voulus et perpétrés à froid, selon une effroyable logique, avec une organisation diabolique. Chevaliers du combat contre ces forces-là, nous n’étions plus seulement des Français défendant leur pays, des nationaux engagés dans l’une de ces interminables (et souvent vaines) luttes nationales, nous devenions les chevaliers du combat contre les forces obscures, nous partions en guerre contre l’esprit du mal et nous pouvions emprunter à l’Archange ses armes de lumière.



* * *



Nous avons résisté. Résistance, quel beau mot! Une œuvre forte, un acier solide résistent. Une âme bien trempée résiste. Un Français pendant la guerre se devait de résister. Les Canadiens, résistants de deux siècles, ne pouvaient-ils nous comprendre? Beaucoup d’entre eux ont tout de suite compris la dignité de la France Libre et ne lui ont pas ménagé son appui. Je songe par exemple au Général et à Madame Georges Vanier4 et au Père Georges-Henri Lévesque5.

Notre résistance se situa au-delà de toute politique, en pleine mystique de Français crucifiés.

Les communistes français, au début de la guerre réticents, puis traîtres dans un combat qu’ils ne devaient pas approuver, puisque leur larron Staline s’entendait alors à merveille avec le larron Hitler, ces communistes français se sont retrouvés placés dans la communauté nationale, lorsque, la rupture consommée entre les deux larrons, ils reçurent l’ordre de combattre l’occupant allemand.

Ils le firent avec courage. Que leurs chefs aient bénéficié d’une coïncidence fortuite et agi sans perdre de vue les implications politiques, qu’ils aient voulu à la fin du conflit exploiter par tous les moyens, souvent peu scrupuleux, la part qu’ils avaient prise à la libération, cela n’est que trop certain. Il n’en demeure pas moins que, parmi la masse des combattants communistes de la Résistance, un très grand nombre a retrouvé dans ce combat ses réflexes nationaux, a lutté, a souffert pour la France, souvent est mort pour elle. Ceci dit, même au cours de l’action commune, les difficultés se manifestaient nombreuses entre Résistants communistes et non communistes, ceux-là recherchant les actes politiques et tirant la couverture à soi. À la fin de la guerre, l’obédience moscovite des communistes les a retranchés à nouveau de la communauté française; les jeux étaient clairs, ils le sont demeurés.



* * *



Revenons à Robert Alaterre et à ce jeune Français que je connais bien, qu’il rencontra en août 1941. «Ne partez pas, me dit-il, votre devoir n’est pas là. Si vous parvenez en Angleterre on vous renverra en France occupée, pour y accomplir une mission secrète, à laquelle tout vous destine, ne serait-ce que votre connaissance de l’allemand. Restez en France avec moi. Si vous recherchez le danger, c’est là qu’il est le plus grand.»

J’obéis, mais avec quels regrets! Ainsi ne serais-je pas le combattant au grand jour, l’officier lancé à la tête de ses hommes dans les sables de Libye ou pour un Kommando sur les côtes de France, ni plus tard le Français libérant son pays les armes à la main. J’obéis, après m’être fait promettre cette satisfaction morale d’être au moins inscrit officiellement parmi les rangs des F.F.L., promesse qui fut tenue.

On me promit aussi qu’après un certain temps de mission, je pourrais rejoindre Londres et les forces combattantes. Cette promesse-ci me semblait illusoire, car un pressentiment, tenace déjà, me faisait penser que je disparaîtrais dans l’action clandestine. Celle qu’on me demandait de mener était singulièrement dangereuse. Il était clair qu’un jour ou l’autre (après combien de semaines, après combien de mois?) je me ferais prendre, torturer, fusiller. Je songeais à mon père, mort en fonçant sur l’ennemi, son épée à la main. Moi, je connaîtrais les tortures dans les laboratoires de la Gestapo, puis la mort à l’aube sous les balles du peloton d’exécution.

Allons, va-t’en mon grand rêve des combats héroïques, on n’a plus besoin de toi. On a besoin d’une vie de termite, rongeant et sapant dans l’ombre. J’ai su dire non à Vichy, il faut savoir désobéir quand l’honneur l’exige; je dirai oui à l’envoyé de De Gaulle, il faut savoir obéir quand le devoir le commande. Je serai un espion; après tout, pourquoi pas? Les romans et les films nous ont fourni de l’espionnage une image assez excitante, mais mon nouveau chef me l’annonce tout de suite: dans notre réalité c’est beaucoup moins passionnant, c’est beaucoup moins drôle.

Nous avons déjà vu ce qui en est advenu. Et me voici, depuis des mois déjà dans ma cellule de Fresnes.





10.

Mon petit navire

Le jour même de mon arrivée dans la cellule de Fresnes j’avais appris le code pour communiquer avec les voisins en frappant sur les murs. Mon voisin de droite m’avait envoyé son premier message: «J’ai faim.» Moi aussi, mon vieux. Puis: «J’ai quinze ans.» Pauvre gosse! «Je suis là depuis un mois, sans bouger.» Et je me suis dit: bigre, on peut rester un mois ainsi, emmuré dans le froid et la faim, tout seul, sans lecture, sans rien? Un mois… de quoi devenir fou. J’allais demeurer là onze mois.

Tout était parfaitement combiné par la police allemande pour que les étiquettes rouges, les isolés absolus, demeurassent coupés de toute communication avec le monde extérieur. Nous avons tous lu des romans d’aventure, des récits de prisonniers, où l’homme enfermé parvenait à se mettre en liaison avec l’extérieur. Ici plus guère d’espoir. On était vraiment emmuré chacun dans sa cellule. Le monde n’existait plus.

Mais la technique la plus rigoureuse et la plus cruelle ne saurait malgré tout empêcher les prisonniers de communiquer entre eux, encore moins des Français. On pouvait d’abord frapper sur le mur avec le manche de la cuiller; il n’était pas question d’alphabet Morse, les coups longs ne se distinguaient guère des coups courts et puis la plupart ignoraient le Morse. Notre code était beaucoup plus simple… et bien long. On suivait l’ordre de l’alphabet: a, un seul coup; b, deux coups, etc.

Cela prenait du temps, dix minutes au moins pour un petit bout de phrase. Tant mieux, le temps ne nous manquait guère, il s’agissait au contraire de le tuer. Les communications s’établissaient avant tout avec les voisins immédiats, sur le même étage, mais on pouvait aussi communiquer avec ceux du dessus et du dessous; l’oreille vite exercée reconnaissait bien la différence du son. On pouvait même, avec un système de relais, entrer en contact avec des encellulés plus lointains.

Une autre liaison bien précieuse (car celle-ci utilisait la voix) pouvait s’établir avec un des voisins du palier, dont la prise d’eau communiquait avec la mienne. C’est bête, mais il m’a fallu six mois pour découvrir qu’en dévissant le bouton, le voisin en faisant autant, l’un collant la bouche au trou et l’autre l’oreille, on se comprenait très bien. J’eus alors de longues conversations chuchotées avec mon cher ami Jean Jézéquel, homme exemplaire, qui mourut à Mauthausen en véritable saint.

Il y avait aussi les vasistas qu’on pouvait manœuvrer d’en bas. L’hiver, nous les maintenions clos, le froid suffisait comme cela; l’été par contre, ouverts, ils laissaient passer la voix, à condition qu’on criât très fort, mais je suis assez doué pour le coup de gueule. On m’entendait de très loin, surtout les soirs où mes interrogatoires à Paris me permettaient de glaner quelques nouvelles. On se les transmettait en relais.

Le service d’information fonctionnait assez bien l’été, grâce surtout aux nouveaux prisonniers qui comprenaient tout de suite leur rôle de «hérauts du vasistas» et fournissaient des nouvelles fraîches. C’est ainsi que le soir même du débarquement canadien à Dieppe1 la nouvelle fit le tour de la prison, redonnant à chacun un fol espoir.

Toutes ces communications étaient strictement interdites, cela va sans dire. Celui qui se faisait surprendre risquait une aggravation de son sort (on n’en avait vraiment pas besoin): plus de paillasse, plus de nourriture pendant quelques jours (alors on crevait littéralement de faim) ou changement de cellule, ceci représentant un bouleversement inimaginable dans les habitudes; tout le réseau d’amitiés silencieuses, tout le petit monde humain que le prisonnier solitaire recréait autour de lui, c’était fini.

Il ne fallait donc pas se laisser prendre, surtout pour les communications orales des vasistas, nécessairement bruyantes. À chaque bruit insolite, un sbire se précipitait vers la porte soupçonnée. Il ne l’ouvrait pas, le système interdisait d’ouvrir les portes, sauf en de rares occasions, les fouilles bimensuelles par exemple. Une porte ouverte, c’était un homme en face de nous, un homme se présentant sous la forme ni très avenante ni très aimable d’un gardien, un homme malgré tout. Nous étions retranchés du monde, nous ne devions pas voir de figure humaine. Il faut dire à ce sujet que mes vingt-trois interrogatoires d’avril et de septembre (pour pénibles qu’ils aient été) m’ont néanmoins aidé à briser ma solitude.

La nourriture en cellule nous était apportée par un guichet sitôt refermé et les rondes utilisaient un judas. On ne voyait rien qu’un œil, encore fallait-il se trouver près de la porte pour le voir. Les gardiens faisaient des rondes fréquentes, toutes les heures au moins, ce me semble, et, en plus, à chaque bruit suspect ils venaient regarder. Ils circulaient à pas feutrés, chaussés de pantoufles; on ne les entendait absolument pas venir. Cependant toutes les rondes régulières se faisant en un sens giratoire, cellule après cellule sur un même étage. Il suffisait pour se garantir de mettre au point un système de guet. Les coups au mur n’auraient pas été assez rapides. Il fallait un indicatif sonore, chanté ou sifflé à la fenêtre; il se retransmettait de vasistas en vasistas et faisait vite le tour de l’étage. Ainsi chacun attendait-il l’ouverture du judas dans la posture la plus innocente.

Chaque étage possédait son indicatif, sa chanson d’alerte. J’avais choisi celui du mien: Il était un petit navire. Dès que la brute en pantoufles parcourait le palier, mon petit navire partait de bouche en bouche et ceinturait l’étage de sa sauvegarde. Il était un petit navire, chanson de notre enfance, pauvre petit navire qui n’avait ja-ja-jamais navigué, pauvre petit mousse qui allait être mangé! Depuis lors, chaque fois que j’entends cette ritournelle simple, elle dégage pour moi un pouvoir d’émotion extraordinaire. Elle m’apporte une bouffée de souvenirs, souvenirs de ma misère, souvenirs de ma lutte.

Je ne l’avais pas choisie par hasard, ma chanson. Outre qu’elle nous arrivait avec un relent d’enfance, toujours chère aux âmes souffrantes, elle symbolisait très bien et notre danger et notre espérance. Oui, chacun dans sa cellule, nous étions ce petit navire lancé sur une mer mauvaise; oui, nous étions ce petit mousse qui ne veut pas mourir. «Vierge Marie, ô ma Patronne, faites que je, je, je n’sois pas mangé.»

On ne m’a pas mangé. Merci, Bonne Mère.





11.

Les vraies richesses

La plupart des séjours en cellule, au secret absolu, demeuraient relativement brefs, terminés soit par une libération (bien exceptionnelle), soit par le procès et la mort, soit par la déportation.

L’instruction de notre affaire ayant traîné presque un an, mes camarades et moi connûmes le triste privilège de demeurer tout ce temps-ci dans de telles conditions. La règle de l’ordre monastique le plus strict apparaît comme une suite de plaisirs à côté de cette vie. Or, nous n’avions pas la vocation; il s’agissait de la trouver.

Comment avez-vous pu tenir? Question souvent posée. Je réponds: avec beaucoup de prières (les miennes et celles des autres), beaucoup de santé, beaucoup de culture, beaucoup d’orgueil.

Je ne me sens pas digne de professer un cours de vie intérieure. Non sum dignus1, vraiment. J’aime trop les plaisirs de la vie. Il s’est trouvé que, placé dans des circonstances exceptionnelles, j’ai laissé faire la Grâce et réagi de façon exceptionnelle; c’est tout.

Une religion formelle, réduite à des rites et à des obligations d’apparence, ne peut être d’aucun secours en des conditions dramatiques. Sans nier la valeur de ces rites, la nécessité de ces apparences (nous ne sommes pas des purs esprits, nous sommes incarnés), il est évident, pour qui a traversé l’épreuve, que la vraie Foi est intérieure. Que la vie intérieure reste bien solide, qu’elle fleurisse chaque jour en nous, alors, dans une large mesure, qu’importe le monde et ses souffrances?

Je serai bref sur ce chapitre, car, je le répète, je me pose très mal en prêcheur. Il est arrivé qu’au cours d’une expérience terrible, j’ai vécu de ma vie intérieure; j’en apporte simplement la constatation.

Les étiquettes rouges n’avaient même pas droit à l’aumônier. Il est inconcevable dans un État chrétien, de laisser sans secours spirituel des hommes qui attendent la mort. Mais l’État hitlérien n’était pas chrétien, il était même, au moins autant que l’État soviétique, le règne de l’Antéchrist. Ne sont guère davantage chrétiens (persécution en moins, hypocrisie en plus) certains États qui sauvegardent seulement l’apparence chrétienne et s’en servent pour maintenir leur fameux ordre. Les messieurs gras et bien pensants approuvent, moutonnent et bêlent par derrière. Ce ne sont pas là des chrétiens, quand bien même un clergé servile les aura du berceau à la tombe arrosés d’eau bénite. Un de Gaulle, contre qui ces Messieurs jetaient l’anathème naguère et que beaucoup d’entre eux n’ont pas encore admis aujourd’hui, voici le type du véritable homme d’État chrétien.

Ainsi à Fresnes, on ne voulait même pas d’aumônier pour moi. Les prisons de la Gestapo en comptaient un cependant, qui pouvait assister tous les prisonniers dont le cas était moins grave. Admirable figure de prêtre, cet Allemand réussit avec des complicités catholiques parmi les geôliers, à rendre visite au cours de 1942 à beaucoup de pestiférés.

Pour moi, par exemple, profitant de ce qu’au printemps mon sous-officier d’étage était un Bavarois catholique, il se fit trois fois ouvrir ma porte. Oh! c’était là de bien brèves visites, la prudence l’exigeait. Il ne devait pas rester plus de trente secondes dans ma cellule; cela lui suffisait pour donner quelques mots de réconfort, une absolution et la Communion.

Il fit cela pour des centaines de prisonniers, pouvant même dans certains cas leur apporter des nouvelles de leurs familles. Un beau jour, la Gestapo, mise au courant, l’arrêta et le fusilla. Il se nommait l’Abbé Stock2. Que sa mémoire soit vénérée.

Lors de sa première visite, il m’avait laissé un petit livre de messe et le Nouveau Testament en format de poche. Pendant cinq ou six mois, je réussis à les soustraire aux fouilles. J’avais décloué une plinthe à côté de la porte, creusé le mur de pierre avec ma cuiller et aménagé là une cachette assez profonde; la plinthe replacée, on ne s’apercevait de rien. C’était ma bibliothèque, au sens étymologique: là où on met la Bible.

Ces livres m’auront apporté un réconfort immense; j’avais le temps de les apprendre par cœur. Chaque matin je pouvais lire la messe en cachette. Le Memento des Vivants prenait une résonance particulière si je songeais à toute la maison de souffrance qui m’entourait, à tous ceux, aux centaines de mes compagnons inconnus, rassemblés là et qui luttaient pour une Foi… «Tous ceux qui nous entourent: vous connaissez bien leur Foi, vous avez mesuré leur attachement…»

Je ne veux pas dire que seuls les chrétiens ont su résister; ce serait parfaitement faux. La résistance des autres m’était bien peu connue en cellule, mais je l’ai mesurée dans les camps de concentration. Dans un cas comme dans l’autre, les mêmes lacunes conduisaient au désarroi, les mêmes forces guidaient vers le salut. Beaucoup de chrétiens, ne le cachons pas, n’ont su affronter l’épreuve, soit que les qualités physiques leur manquassent, soit surtout que leur religion, pratiques apprises pour la forme, n’eût pas pris possession de leur vie intérieure.

Par contre, tous ceux qui croyaient à quelque chose, qui avaient lutté pour un idéal, qui savaient sublimer leur souffrance pour l’offrir en sacrifice à une cause, tous ceux-là ont résisté au secret de la cellule, comme ils ont résisté à la mort des camps, pour autant du moins qu’ils en aient conservé une chance physique. Quand on vous fusille, quand on vous massacre à coups de bâtons, quand on vous fait égorger par des chiens, aucune foi ne peut plus sauver le corps.

En parlant de ces résistants dénués de foi chrétienne, je songe avant tout aux communistes convaincus et là toutes les expériences sont venues corroborer la mienne. La conviction communiste peut prendre figure de foi véritable. C’est là sa force, c’est là son danger. Si l’on n’avait à opposer à cette montée de périls, que des capitalistes repus, aux convictions chancelantes, le sort de la planète serait vite conclu. Ce n’est ni dans son argent ni dans son confort que l’Amérique trouvera la force de s’opposer au danger oriental.

Seul en face de soi, seul pour des mois avec son âme et son passé, on ne se trouve pas beau, on se sent humble et repentant et chaque souffrance quotidienne apparaît comme une expiation méritée. L’épreuve passée, combien d’entre nous ont-ils su demeurer dignes d’une telle épreuve? Moi le premier…

La prière, une prière méthodique (il faut tout faire méthodiquement) me prenait trois ou quatre heures par jour. Je parvenais à reconstituer pas mal d’oraisons apprises naguère, oubliées depuis lors; trois rosaires me permettaient à chaque grain d’évoquer une intention particulière, la plupart du temps incarnée par une personne, parent, ami, victime, ennemi. Je fouillais dans ma mémoire pour retrouver tous les saints possibles et les embrocher en litanies. J’avais besoin de tous pour me défendre.



* * *



Je ne pouvais me contenter de la seule prière, je le reconnais franchement. Même dans le dépouillement de l’épreuve, je ne me sentais pas l’âme assez sainte pour concentrer toutes mes attentions sur le spirituel. Je demeurais malgré tout très attaché à la vie, à toutes les beautés de la vie.

Il me plaisait d’évoquer les plaisirs passés et, tandis que le présent m’apparaissait comme une suite de journées toutes grises, toutes pareilles, il fallait se remémorer de belles journées défuntes, leur rendre vie et les goûter à nouveau. On laissait seulement les péchés de côté; savourer les péchés passés n’aurait guère cadré avec cette élévation spirituelle à laquelle je prétendais. Je ne les oubliais pas pour autant, je les réservais pour des prières d’expiation.

Lavées donc de leurs scories, les journées d’antan semblaient belles et ce passé concourait à mes motifs d’espoir. J’avais réussi à recomposer jour par jour tout mon passé, de 1937 à mon arrestation. Pourquoi 1937? Il fallait bien fixer une limite et je choisissais celle d’octobre 1937, fin de ma jeunesse proprement dite, alors que je quittai la maison maternelle pour partir au service militaire.

J’ai toujours bénéficié d’une très forte mémoire, pouvant réciter un texte poétique après trois ou quatre lectures; je possède principalement une mémoire du vécu qui me permet, après des années, de retrouver le détail d’un événement ou d’une conversation. Ainsi pus-je, à quelques erreurs près sans doute, reconstituer les quatre années précédentes de ma vie. Chaque jour du mois que je vivais présentement, mettons le 15 septembre, je revivais par la pensée les 15 septembre 1938, 1939, 1940, 1941, mais aussi, quoiqu’avec moins de détails, la 15e journée de tous les mois de ces années. Cela me faisait une belle occupation et requérait un effort à lui seul bénéfique.

L’essentiel dans une situation semblable, c’est de ne pas se laisser aller. Plus le moment présent paraît difficile et dangereux, plus il faut rassembler ses énergies. Vivre c’est lutter; cette vérité, cette constatation, patentes dès le simple domaine biologique, deviennent, sur le plan moral de toute vie humaine, d’une parfaite évidence.

Ce film intérieur de mon passé, que je me projetais par tranches journalières, me remettait en contact vivant avec ma mère, ma famille, mes amis, tous les êtres chers, me rappelait toutes les belles et bonnes choses de la vie qui pénétraient dans ma cellule blanche et nue avec leurs couleurs, leurs sons et leurs parfums et la transfiguraient. Il me fournissait l’exemple de tous les caps difficiles que j’avais déjà passés depuis trois ans de guerre, et heureusement passés, la santé et l’énergie aidant, la chance aussi, que je n’appelais plus chance, mais protection de mon Dieu et de mes saints.

Ma reconstitution systématique du passé se limitait donc aux quatre années précédentes; cependant, de fréquentes plongées me remettaient en contact direct avec mon univers enfantin. «Je veux que mes enfants aient une enfance heureuse», avait dit mon père au chanoine Birot. Notre mère, malgré qu’elle ne fût pas riche, nous la donna, cette enfance heureuse, trésor de l’homme futur, trésor d’images inépuisables.



* * *



Il faut dire aussi quelles ressources immenses j’ai puisées dans l’évocation des trésors de notre culture occidentale. J’ai mesuré nos vraies richesses, toute cette culture qui baigne notre vie, oriente nos idées, guide nos actions, cette culture venue du fond des âges, des balbutiements préhistoriques aux éclatantes réussites des civilisations méditerranéennes. Depuis que l’intelligence logique des Grecs a pour la première fois dominé l’univers, depuis que l’ordre latin a permis d’affermir et de diffuser cette pensée, nul pays plus que la France n’a tant fait pour le triomphe de l’esprit. Chacun de nous doit se sentir obscurément porté par des milliers et des milliers de vies précédentes, d’intelligences-mères. La pensée en devient plus claire si l’homme se trouve apparemment seul et nu, en butte à l’ennemi. On cherche des armes, on cherche des secours.

Plus émouvant, car d’une résonance plus large, que l’appel héroïque du chevalier d’Assas3, criant sous les poignards ennemis «À moi d’Auvergne!» appelant et prévenant ainsi ceux de son régiment, notre cri d’alarme, notre cri de secours se voulait irradié vers toutes les gloires culturelles de la France. À moi Pascal et Racine, à moi Balzac et Baudelaire! Rameau et Debussy, Delacroix et Cézanne, vite à mon secours! Accourez pour m’aider et sauver mon esprit, me sauver donc, accourez Auguste Rodin et les sculpteurs de Chartres, érudits de Saint-Germain-des-Prés, poètes de la Pléiade, romanciers, architectes, essayistes et savants!

La vraie richesse d’un peuple est dans sa culture, pensée évidente jusqu’à la banalité. Du temps que les masses demeuraient illettrées, on utilisait pour leur instruction des formes orales ou des moyens plastiques, mais on les instruisait. Il y avait aussi une élite lettrée et sur elle reposait alors l’avenir du pays.

Là où des élites nombreuses lisaient beaucoup, comme en Grèce et en France, la nation se voyait promise à un grand destin. Aujourd’hui que chacun sait lire, la valeur de tel ou