Main La mort à ma table

La mort à ma table

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Le party est terminé. D'une fête heureuse entourée de gens que j'aime pour célébrer mon anniversaire naît un drame. La mort vient de rentrer chez moi, elle vient de passer à ma table, sans rien demander, en fauchant tout. En l'espace de cinq minutes, elle a chamboulé ma vie, mon avenir s'est éteint d'un coup, une branche qui se rompt, une rupture franche, définitive, sans retour possible. Une brusquerie si foudroyante, comment est-ce possible? Je m'aperçois que je n'ai d'autre choix que de traverser cette épreuve qui s'abat sur moi laissant mon corps, mon coeur et mon âme en millions de miettes. Je suis anéantie...
Year:
2014
Language:
french
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french
File:
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Marthe Saint-Laurent

La mort

à ma table

Roman





Conception graphique et photo de la couverture : Christian Campana • christiancampana.com

Conversion au format ePub : Studio C1C4



Tous droits réservés

© 2014, BÉLIVEAU Éditeur



Dépôt légal : 1er trimestre 2014

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Canada





ISBN 978-2-89092-652-3





920, rue Jean-Neveu

Longueuil (Québec) Canada J4G 2M1

Tél. : 514 253-0403 / 450 679-1933 Téléc. : 450 679-6648





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Je crois que, lorsqu’on est allé très loin

dans la douleur, on en ressort différent,

avec un sens des valeurs changé.

Aujourd’hui, je trouve presque tout dérisoire.

Sauf l’art, la musique et les rapports

avec certains êtres.



– Jean-Louis TRINTIGNANT,

entrevue au journal Le Devoir,

septembre 2007.





NOTE :

Cette histoire, inspirée d’un fait vécu, demeure une fiction. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, est une pure coïncidence. L’éditeur ne se tient aucunement responsable des propos tenus dans cet ouvrage. Seule l’auteure en assume l’entière responsabilité.





Chapitre un





LA FIN


Samedi, treize heures vingt, un homme meurt. Cet homme, c’est toi, mon mari, mon âme sœur. Tu as quarante ans. Tu es beau. Je t’aime follement. Mercredi je fêterai mes trente-sept ans et ma fille, son septième anniversaire. Ma vie s’arrête. Je meurs avec toi.




Je dois revenir ici, à l’auberge La rose bleue, pour comprendre et écrire notre histoire; . Je m’installe chambre 315, dans notre nid d’amour, et je pleure.




Nos regards ne se sont pas croisés depuis huit ans, lorsque nous nous retrouvons dans une foire culturelle. Nous nous sommes donné rendez-vous près de la scène publique. Comme à mon habitude, je préfère arriver à la dernière minute à mes rendez-vous. Paradoxal quand même que de vouloir repousser ce moment intense, ce rendez-vous tant souhaité. Te faire patienter me procure un certain plaisir, parce que je sais ton désir semblable au mien, et que je te devine tout aussi bêtement anxieux que moi de nous retrouver. Comme si nous avions peur de nous revoir. Comme si nous craignions que l’amour entre nous n’existe plus. Mes horaires surchargés et mon manque d’organisation remplissent ma vie activement folle, et mon emploi du temps est constamment chamboulé. Tu me sais active, indépendante et continuellement débordée de projets, de rendez-vous. Légèrement en retard, je marche vers la scène. Inéluctablement, lorsque je t’aperçois au loin, mon cœur se met à battre la chamade, mes jambes flageolent, comme au premier jour. Je n’arrive pas à le croire, je te retrouve enfin, une énième fois. Nous nous sommes perdus et retrouvés si souvent.

Honnêtement, nous ne nous sommes jamais vraiment perdus. Nous vivions l’un dans l’autre. Tes sentiments pour moi sont réciproques. C’est avec cet amour inexplicable et indéfectible, cette passion dont l’ardeur n’a cessé après toutes ces années, que nous venons à la rencontre l’un vers l’autre. Nos pas, d’abord normaux, s’accélèrent en nous rapprochant l’un de l’autre. Dans la foule, nous ne sommes que deux. Ma vue se brouille, devant mes yeux un voile, un écran de poussière m’empêche de voir clairement. Mes oreilles n’entendent que le silence, mon pas devient machinal. Subitement, une nette impression de me transformer en spectatrice d’un film m’envahit. Je ne fais plus partie de l’action, je perds le contrôle de ma volonté. Mon corps ne m’appartient plus, il réagit par automatisme. Quelqu’un d’autre le guide, bien que cela me laisse indifférente.

Bientôt, l’univers se referme sur nous deux. Ceux qui nous accompagnent disparaissent dans le flou de la foule curieuse qui se métamorphose en une masse sans grand intérêt. Enfin près l’un de l’autre, je respire ton parfum, le même qu’autrefois, je sens ton corps comme si nous nous étions laissés hier. En te faisant la bise, je reconnais ton odeur, et mes lèvres, une fois de plus, sont éraflés par ta forte barbe de deux jours. Tout cela éveille de doux sou-venirs. Précieux souvenirs. Je quitte mon rôle de spectatrice lorsque nous nous plions maladroitement, de manière protocolaire, au jeu des présentations des amis qui nous accompagnent.

Comme nous en avions l’habitude, une fois réunis et seuls, nous offrons un spectacle de gentillesse et de bienséance l’un pour l’autre, mais au fond, tous autour sentent la passion et le désir qui nous brûlent, qui nous dévorent presque. Chez certains, nous provoquons envie et jalousie, tandis que d’autres se sentent rassurés qu’un tel bonheur existe. Chose certaine, notre nervosité mutuelle révèle la difficulté d’être l’un près de l’autre sans pouvoir nous toucher. Cette retenue perceptible crée une situation ridicule à faire rire. La mise en scène des présentations achevée, le rideau se referme, nous sommes enfin seuls au monde. Nous nous réfugions dans un bar à l’étage, et comme rien d’autre n’a d’importance, enfin, nous commençons à boire et à bavarder… comme nous le faisons à chacune de nos rencontres. Pas une minute à perdre, les heures sont comptées. Nous ne gardons que le principal et négligeons les moments inintéressants de nos dernières années de vie. Les nouvelles en bref tissent les liens entre nous et amenuisent la distance et le temps écoulé depuis notre dernier rendez-vous.

Tu viens de mettre fin à une relation de dix ans dans un éclat d’infidélité et tu es las de vivre. Je remarque avec étonnement la rapidité avec laquelle tu enfiles trois verres de bière. Je ressens ton malaise d’être assis près de moi après tant d’années. Je comprends et je partage ce sentiment d’inconfort mêlé au désir et à la timidité. Peut-être ce malaise naît-il de l’insistance de mon regard ? Je te bois, je remplis tout mon être de toi, tous mes sens s’en imbibent. Nous nous aimons depuis le premier jour, nous n’y pouvons rien. Nous n’avons rien demandé, c’est là, c’est tout. Je me sens t’observer, te scruter et j’enregistre chacune de tes mimiques, chacun de tes gestes. Je rattrape le temps perdu. Il y a aussi cette crainte que ce soit la dernière fois que mes yeux se posent sur toi. Absorbée par tes paroles, je suis éblouie par cette force terrestre humaine et anéantie par la rapidité du temps qui passe. Je voudrais arrêter ce moment, là, maintenant, l’immobiliser, le retenir. Me vient tout à coup une scène de Cris et chuchotements, du cinéaste Ingmar Bergman, que nous affectionnons tous les deux. Agnès, le personnage principal, à l’article de la mort, prononce ces paroles : « Je suis si heureuse, je voudrais arrêter le temps ! » Tout se confond, le temps, les mots, les corps, les sentiments. Plus rien n’existe sans l’effort de notre pensée. Vais-je mourir comme Agnès après cet instant de bonheur sublime et parfait ? Apothéose !

Je ne vois pas tes cheveux gris, les cernes sous tes yeux, tes rides. Mes yeux te dévorent tout entier. Petit à petit, je ne t’écoute plus. Mon esprit divague vers notre passé. Mes lèvres brûlent de te dire à quel point tu me manques. Que je ne compte plus les jours où je veux mourir parce que je suis sans toi. Je t’aime encore davantage. Je regrette d’être partie lorsque j’avais dix-huit ans. J’étais jeune, j’étais sotte, je n’avais aucune idée de ce que pouvait représenter ma vie sans toi.

Je ne dis rien. J’étouffe. Les mots s’abîment les uns contre les autres au fond de ma gorge. Ils meurent comme aurait dû mourir cet amour après presque vingt ans. Pourtant, rien n’a changé. Ce sentiment amoureux m’habite toujours, avec une force et une ténacité plus vivantes que jamais. Comme si le temps, traître temps, n’avait fait qu’amplifier cet amour, cette passion qui me consume.

Tout à coup, je ressens un vertige. Je perds pied et je n’arrive plus à trouver appui. Je me sens basculer dans le vide. J’ai peur de cette rencontre, de nos propos. Je veux reculer, rebrousser chemin, je ne veux pas être assise là avec toi. L’idée me vient qu’après cette soirée ma souffrance ne sera que plus profonde, plus lancinante. Ma plaie rouverte ne sera que plus vive, plus douloureuse. Je viens seulement de comprendre que je paierai très cher nos retrouvailles, car la vie ne me laissera pas tranquille.

L’insistance de ta question, que je n’ai pas entendue la première fois, me ramène dans ce bar où tu fumes cigarette sur cigarette, tout en enfilant nerveusement les bières. Je t’écoute et cette sensation de bonheur réapparaît. L’alcool me fait tourner la tête, me berce, et cet état euphorique chasse les sentiments sombres et douloureux qui cherchent à prendre racine en moi.




Nous ne comptons plus les consommations, seuls le plaisir toujours renouvelé d’être ensemble et le bien-être que l’alcool procure nous permettent cette aisance à s’ouvrir à l’autre. Je dois avouer que nous sommes naturellement enclins à nous livrer aux confidences. L’intérêt extraordinaire que nous avons l’un pour l’autre nous plonge à coup sûr dans des nuits blanches à discuter. La connaissance de l’autre va jusque dans les moindres détails. Ce que nous cherchons à taire, l’autre le devine. C’est dans ce même élan de confidences que nous résumons les dernières étapes de notre vie, pour conclure sur notre célibat respectif.

À brûle-pourpoint, je te lance : « Je serai ta prochaine maîtresse. » Désarçonné, tu ris nerveusement. Nous savons que j’ai raison. D’ailleurs, tu as toujours été agréablement surpris par ma facilité à percevoir les choses, l’intuition qui me guide. Les années m’ont appris à ressentir les événements et à anticiper les actions. De surcroît, c’est avec spontanéité et naturel que j’exprime ces pressentiments. J’adore te surprendre, t’impressionner, me rendre intéressante à tes yeux, car tu es tellement brillant, intelligent, doué, cultivé. Ce regard, je l’ai posé sur toi il y a vingt ans, et les années n’ont aucunement altéré l’admiration que je te voue. Aujourd’hui, tes connaissances élargies, tes expériences riches et douloureuses te rendent encore plus doué pour te frayer un chemin à travers les vipères placées sur ta route.

Puis, nous parlons littérature. Je t’avoue qu’il me ferait plaisir de voir tes nouvelles trouver un éditeur. Tes écrits collégiens annonçaient déjà une carrière prometteuse. Tu sais marier rapidité rédactionnelle et créativité, dans un style riche et rempli d’images éloquentes, tu utilises un vocabulaire aussi varié que juste et précis. J’ai toujours senti en toi le potentiel d’un grand écrivain, et seule la peur d’écrire, l’angoisse d’être lu peuvent entraver et même empêcher cette réalisation. Au cours de tes études en littérature, tes textes étaient régulièrement salués et repris à titre d’exemple par les enseignants. Bien que conscient de ton talent, tu perdais ton temps dans des soirées trop souvent insipides. En raison du manque de confiance en toi, tu n’arrivais pas à te projeter dans l’avenir en tant qu’écrivain.

Je comprends parfaitement ce parcours de vie que nous dessinons nous-mêmes et qui se résume par la fuite de nos idéaux. Par manque de confiance en nous-mêmes, nous nous égarons et perdons littéralement notre temps à des choses passablement futiles. Nous gaspillons notre temps à boire, à sortir dans les clubs, à fréquenter bien souvent des gens qui apportent que bien peu de choses à notre évolution et à notre créativité. Nous cherchons à nous étourdir pour oublier ce vide, cette solitude en nous. Nous affublons ce trou noir d’un soleil artificiel… illusions.




Après les fous rires et les regards complices, c’est avec tristesse que, et bien malgré nous, nous réalisons que le temps s’est envolé. Pour ces retrouvailles, il ne faut rien brusquer. Nous devons demeurer sur notre appétit, sur nos blessures. De plus, nous sommes attendus ailleurs. L’impression d’avoir visité quelqu’un en prison me traverse. En deux heures, nous sommes allés à l’essentiel par manque de temps, par l’espacement des visites, par la nécessité de repartir satisfaits.

Je te regarde t’éloigner et même si, au fond, j’aurais voulu te confier autre chose, je suis heureuse et prête à mourir, puisque je viens d’accomplir un acte qui m’obsédait depuis très longtemps. Le simple fait de te revoir et d’avoir discerné que tu m’aimes encore autant me comble. À ce moment précis, je ne sais que demander de plus à la vie. Je vis un moment parfait, un moment de grâce. Je suis enivrée et ravie.

Après ton départ, la solitude qui m’habite depuis tant d’années s’est assouvie. Je me sens beaucoup moins seule, tu as repris vie en moi à nouveau. Je sens ta solitude, jumelle à la mienne. Peu importe ce qui me parvient de toi, cela me ramène à moi. Nous sommes siamois, nul doute. Nous parlons le même langage avec cette douleur identique, cette fragilité comparable. Nos guerres, bien que diffé-rentes, se ressemblent. Nos blessures ouvertes à des endroits similaires, nos plaies béantes incurables portent la même empreinte, celle de la souffrance.

Ce soir-là, en un minimum de mots, nous nous sommes compris. Nous avons perçu une détresse chez l’autre, un mal de vivre qui nous appartient malgré tout, malgré nous, un chagrin particulier qui guette les êtres… les êtres différents. Nous sommes d’une race que l’on dit « à part », nous le savons, nous nous reconnaissons. Durant toutes ces années, nous avons négligé notre cœur, nous avons acheté la paix au prix de notre santé, pour ce que nous avons cru et appelé à tort « de l’amour ». Nous avons cherché à plaire, à nous intégrer, à être acceptés, et ce, sans condition. Nous en sommes ressortis immensément blessés, meurtris, le cœur et les mains vides en attente de quelque transplantation.




Entre nous, une relation amicale est née. Durant trois mois, les sujets de nos conversations téléphoniques passent du travail à la sexualité. Tes théories, tes réflexions, tes observations, comme tout ce qui vient de toi, me passionnent. Trois fois par semaine, au téléphone, ta voix grave me fait tressaillir, et, même à distance, me fait palpiter. Cela vient de l’intérieur, je n’ai jamais appris à me contrôler. Lorsque j’entends cette intonation, des papillons bleus viennent enrichir mon cœur. Je n’y peux rien. Tu ne le sais pas. Tu me parles également du roman que tu écris. J’adore te savoir emballé par l’écriture. Impatiente de te lire, je suis heureuse et fière de toi. Je sais d’emblée que ce roman sera superbe. Tu es enfin écrivain. C’était mon rêve avoué et le tien secret.

En très peu de temps, les liens d’amitié se modifient, se développent et se transforment en relation amoureuse. En fait, nous assumons notre amour, décidons de le vivre pour la dernière fois. Dès ce jour, nos rencontres ressemblent à des explications mutuelles, des mises en garde en ce qui a trait à l’évolution de chacun. Frileux, angoissés mais mus par un mélange de désir et de peur de nous unir à nouveau, possiblement pour la dernière fois, nous avançons prudemment. Nous ressentons la nécessité de dénouer enfin cette relation pour en avoir le cœur net et pouvoir vivre norma-lement, passer à autre chose à la limite. Deux avenues s’offrent à nous. Nous sommes faits l’un pour l’autre et notre bonheur s’éteindra avec nos vies, ou nous irons jusqu’à la fin de cet amour, une séparation viendra clore cette union et nous serons enfin affranchis l’un de l’autre. Quoi qu’il en soit, nous sentons l’urgence d’être ensemble et décidons d’assumer notre passion l’un pour l’autre. Rien ni personne ne peut empêcher cette union. Nous serons ensemble envers et contre tous. Tout ce qui nuira à notre couple, à notre bonheur sera, sans autre forme de procès, éliminé.

Nos rencontres passionnelles vont bon train même si, au début, j’essaie de rester distante. J’ai appris à ne pas brusquer l’animal apeuré que j’ai connu vingt ans auparavant, à le laisser venir à moi. Je l’ai si souvent perdu, il filait entre mes mains lorsque je l’approchais en courant. Je le bousculais sans le vouloir. Ma soif de vivre, mon goût de l’aventure, mon impatience à t’aimer, te terrorisaient. À cette époque, je ne comprenais pas la peur que tu avais de moi. Je voulais simplement t’aimer, t’embrasser sans retenue ni relâche, t’enlacer de mes bras trop torrides pour toi. Ma fougue, mon intensité et ma passion me rendaient aveugle. J’étais sous le joug d’une charge émotive trop ardente pour mon âge. Un cocktail idéal pour faire fuir l’être adoré, j’imagine.

Aujourd’hui, tu dois apprendre à faire les premiers pas, à te mouiller, à dire « je t’aime ». À mon tour, j’ai grand besoin d’être courtisée, d’être désirée, adulée, aimée. Je t’observe me faire la cour, c’est délicieux. Je sais chacun de tes mots sincères et inspirés par moi. Tu me le confirmes, tu me confies ne les avoir jamais dits à personne auparavant, et je te crois. Je veux croire que rien de semblable n’a existé avant moi, avant nous. Je ressens la même chose. Je n’ai pas vécu sans toi, je n’ai fait qu’exister.

Lors de notre premier rendez-vous amoureux, dans un café italien, tu me lances :

– Aurélie, le train passe devant moi à nouveau, je ne veux pas le rater. Aujourd’hui, je monte à bord. Je veux être avec toi, à n’importe quel prix.

– J’ai une fille qui a sept ans, nous habitons à deux cents kilomètres l’un de l’autre. Les obstacles sont grands. Es-tu prêt ? Je ne peux plus me séparer de toi. Sois assuré de ce que tu veux avant de sauter dans le train.

– Je veux quitter ma région natale, Aurélie, je veux m’éloigner de mon passé. Tout m’étouffe, j’ai le sentiment profond qu’on attend tout de moi sans cesse. Je veux et je dois partir, je veux être avec toi. À vingt-trois ans, lorsque tu m’as demandé de te suivre, j’ai dit non, j’ai eu peur de m’éloigner du nid familial. Depuis, je n’ai cessé de le regretter. Encore aujourd’hui, je le regrette. Je veux vivre avec toi, comme je le voulais à l’époque. Je suis chanceux que tu m’aimes encore. Personne ne me déviera de ma route.

– Je t’attends depuis mon départ, Antoine. Ma porte, ma vie et mon cœur sont restés ouverts et le seront toujours. Je ne sais faire autre chose que t’aimer. Tu coules, comme mon sang, dans mes veines.

Ce genre de conversations illumine nos soirées. Quelles bêtises, ce temps perdu, cette peur que je n’arrive pas à comprendre. Peur de quoi, de vivre ? Je te crois, je te vois, je te sens regretter ces années flouées. Mais que puis-je y faire ? La révolte n’est d’aucun secours. Je t’attends, je te veux, tu es là, je te prends tel que tu es. Je t’aime. Je t’adore.

Tes manifestations amoureuses s’expriment, entre autres, par les centaines de kilomètres que tu parcours plusieurs fois par semaine simplement pour passer une soirée avec moi. En calculant l’heure de ton arrivée et de ton départ, tu passes presque plus de temps en voiture qu’avec moi. De retour chez toi, tu m’écris des lettres d’amour extraordinaires et me confies les réflexions sur notre avenir que t’inspirent ces longs trajets. Tu ne calcules pas les heures de route pour venir à moi. Par contre, ton manque de sommeil m’inquiète, ton horaire irrégulier me fait craindre pour ta santé, mais tu insistes pour venir aussi souvent que le temps te le permet. Nous passons nos soirées dans les restos à discuter, à nous embrasser, à nous toucher, nous rattrapons le temps perdu. Nous soûler d’amour, de tendresse et d’exaltation, rien d’autre ne nous intéresse. Durant la journée, nous ne sommes qu’automates, nous ne vivons que les soirs où nous sommes ensemble.

Contrairement à plusieurs qui reprennent la vie de couple en tentant de recoller les morceaux d’un vase cassé à répétition, nous ne faisons que reprendre la passion, aussi puissante et entière, là où nous l’avions laissée. Nous étions jeunes et innocents, nous ignorions que cet amour ne se trouvait pas au coin de la rue, dans un marché et encore moins dans un bar. Nous n’avions aucune idée de ce à quoi nous disions « non ».

Les années t’ont transformé. Les femmes qui ont traversé ta vie ont joué un rôle important dans cette métamorphose. Je t’aime davantage et encore mieux, me semble-t-il. Désormais, tu parviens à exprimer ton amour, tu ne le crains plus, tu n’es plus effrayé par ma personnalité intense et passionnée. Ton regard rempli de profondeur et de passion ne porte plus la marque de la peur. « Aurélie, je t’aime comme un fou. Quel temps énorme ai-je perdu, tu étais là, près de moi à m’attendre, je ne le voyais pas ! » Tu ne négliges aucune manifestation amoureuse, ce qui me comble et résonne en moi comme une vérité éternelle, authentique et sans frontières. Je ne respire plus, j’attends la suite telle une enfant qui attend la fin d’une histoire. Jamais on ne m’a aimée aussi passionnément, aussi intensément. Je suis la femme la plus comblée au monde. J’ai des ailes. « Et moi, je t’aime à la folie, tout près du délire », voudrais-je répondre sans relâche. Tu ris de bonheur, et moi je ris aux larmes, larmes de tristesse liées au temps perdu. Nos yeux s’illuminent et notre regard amoureusement passionné se fond dans le regard de l’autre. Ces « je t’aime » puisent leurs racines de nos veines, de notre être tout entier, de nos souffrances, de notre âme, du temps gâché. Nous pourrions mourir l’un pour l’autre, ce n’est ni une image ni une figure de style. Nous avons appris à la dure la signification de ce mot. Pour nous, ce n’est certainement pas un automatisme.




LE WEEK-END. Nous partons à l’auberge La rose bleue à quelques kilomètres de ta résidence. À flanc de montagne, devant un superbe lac, une auberge tout aussi pittoresque que charmante nous attend. Dès notre arrivée, nous nous sentons à l’abri de tous. Isolés, nous ressentons la conviction que personne ne peut nous atteindre à cet endroit. Tu avais découvert ce paradis avec une autre femme, mais la joie de te retrouver enfin dissipe complètement toute jalousie ou crainte chimérique. À peine arrivés à l’auberge, nos bagages aussitôt déposés dans la chambre 315, nous courons, tels des enfants, prendre un verre au pub où longe un canal qui se perd dans le lac. Des dizaines de canards se prélassent, faisant fi du froid et de toute présence humaine. Le défilé de ces palmipèdes fait naître en moi une joie enfantine et un bonheur gratuit devant tant de générosité de la vie. Ton étonnement de me voir aussi comblée me plonge dans une incompréhension et une certaine inquiétude. Je te sens écorché vif par la vie, par ta vie, fatigué également et incapable, désormais, d’apprécier de simples beautés. En même temps, je ressens ta volonté, semblable à un devoir, une obligation, d’apprécier cette scène, ma foi, plutôt banale.

Le plaisir de nous être retrouvés après tant d’années est partagé. L’alcool libère nos inhibitions, en plus de notre complicité de toujours, et c’est ainsi que nous versons rapidement dans des discussions profondes, sincères et, inévitablement, douloureuses. Présentement, ma vie est plus stable et équilibrée que la tienne, si bien que je t’offre mon écoute et ma compréhension généreuses et inconditionnelles. La première fois que je t’ai vu pleurer, c’était lorsque nous nous sommes laissés à la fin de l’adolescence. Aujourd’hui, tu pleures la mort de ton frère jumeau, entre autres. Tu pleures également une vie parsemée d’obstacles, particulièrement d’un manque incommensurable d’amour.

À bout de souffle et à bout de bras, tu tiens un semblant d’équilibre entre profession, amour et famille depuis tant d’années. Je comprends que ces larmes, que tu veux retenir, sont pour toi, pour ta vie, pour ta fatigue de vivre. Elles sont aussi pour ton désespoir, pour l’impression d’avoir fui ce qui comptait le plus dans ta vie : l’amour, donc la liberté. Tu as tellement vécu pour les autres, pour plaire, pour être aimé, que même ces larmes, tu ne peux te les approprier. Je voudrais t’aider, mais je ne sais comment. Mon écoute et mon amour te calment. À ce moment précis, je voudrais percevoir l’avenir, ou du moins quelques indices. Mais je ne pressens rien. Je suis subjuguée par nos retrouvailles et simplement démunie devant ta détresse et ton désarroi. Ce soir-là, nous nous sommes promis de vivre ensemble, envers et contre tous, et d’accepter tout ce qui traverserait notre route. Je me suis endormie apaisée et heureuse. Même malheureux, je te veux à mes côtés, je te veux à moi, près de moi, et ce, sans questionnement. Nous risquons le tout pour le tout.

Le lendemain, au petit-déjeuner, tu me dis : « À partir d’aujourd’hui, je ne pourrai plus jamais vivre avec une autre femme que toi, elle me semblerait bien insipide et fade. » Mon visage s’empourpre, mes yeux deviennent lumineux et comblés, je ne peux retenir mon rire confus. C’est le plus beau compliment que l’on m’a jamais fait. Je t’aime et je t’attends depuis si longtemps. Tu me plais davantage. Tu as mûri, tu as appris l’amour. Enfin, tu m’as reconnue. Je suis folle de toi. Mais j’éprouve toujours cette crainte d’un éventuel rejet, à nouveau, d’un départ sans raison, simplement causé par ta peur devant mon intensité, mon amour passionné. Mon ivresse de vivre t’effraie et t’a déjà éloigné de moi. Nous nous sommes perdus et retrouvés si souvent.

Devant les propriétaires de l’auberge, avec qui nous sympathisons, nous jouons au vieux couple retrouvé… ce que nous sommes. Il est si bon de dire à qui veut bien l’entendre que nous sommes amoureux, que nous venons de nous retrouver après vingt ans de séparation ! Nos premiers complices ne cessent de répéter que nous respirons le bonheur et sommes tout à fait assortis. Mis à part le fait de nous rendre heureux, cela ne fait que renforcer la déprimante impression d’avoir gaspillé de précieuses années dans l’errance et l’incertitude. Ma joie se mêle à mon désarroi. Mon bonheur me semble irréel et se perd dans une forme de ressentiment, et je ne peux m’avouer que je t’en veux d’être demeuré loin de moi si longtemps. Le temps perdu, j’en ressens toute la force et l’importance couler dans mes veines, comme un poids sur mes reins. Ton absence prolongée embrouille ma vue, paralyse mon corps. Je ressens dans chaque particule de mon être la résonance, l’écho, le son de cette perte de temps. Telle une inutilité, une obligation de vivre l’absurde, je me révolte intérieurement et j’éprouve le même sentiment que toi dans toute son intensité et sa violence. Ta fatigue de vivre se dissimule derrière l’urgence de vivre. À ce moment précis, je ne comprends pas ta course folle.

Notre escapade de trois jours se transforme en un intense séjour passionnel. Nous repartons à contrecœur avec la ferme impression d’avoir établi notre avenir. D’avoir coulé dans le béton l’obligation, la nécessité de devenir des inséparables pour être enfin heureux. Nous le souhaitons et avons signé le pacte de ne jamais nous trahir. Une expérience que nous avons déjà connue et savons qu’elle n’est pas pour le couple que nous sommes. Remplis de promesses, de désir et de détermination, nous avons la conviction d’être sur la bonne voie, ce qui nous rend incontestablement heureux malgré la douleur. Notre implication et notre bonne volonté sont totales. « J’ai l’impression d’être avec la bonne personne, au bon moment, pour une fois dans ma vie. » Cette phrase que tu me dis souvent m’étonne et, encore une fois, ce n’est qu’aujourd’hui seulement que je peux en comprendre toute la profondeur, comme une confession. « As-tu, tout comme moi, couru après un bonheur éphémère, un bien-être inventé toute ta vie ? pensais-je. As-tu cru au bonheur par dépit ? »




Les allers-retours entre ta maison, ton travail et les restos de ma ville ne se calculent plus en kilomètres, mais en heures de sommeil perdues. Cet horaire s’impose depuis cinq longs mois, trois fois par semaine. Notre épuisement n’a d’égal que notre bonheur d’être ensemble. À travers ces mois qui nous semblent interminables, nous courons les restaurants et les hôtels de la ville. Nous attendons impatiemment de nous installer dans notre maison. L’attente de nous asseoir seuls, sans personne autour, de ne plus devoir trouver un endroit où dormir, de vivre normalement et simplement est devenue notre rêve le plus cher. Nous parlons de notre future vie commune remplie de projets et de plans. Nos discussions amoureuses, philosophiques et intellec-tuelles enflamment notre cœur.

Le printemps venu, je pars quinze jours à Paris pour le travail. J’habite un petit hôtel près de la Seine, très chouette et très français, aucune trace américaine dans ces lieux. Tu m’appelles tous les jours, me fais livrer des fleurs et m’envoies des télécopies débordantes d’amour. Ce qui ne manque pas de faire rire le standardiste. Tous les matins, on m’apporte tes mots d’amour pudiques de peur que quel-qu’un d’autre que moi puisse les lire. Tu as assurément raison : l’amour intéresse tout le monde, même ceux et celles qui traversent des épisodes amoureux pénibles. L’amour est au cœur de toutes les vies, même chez ceux qui l’ignorent.

Je longe la Seine en fredonnant les chansons de Barbara et de Reggiani. Les chansons de nos vingt ans que nous entonnions ensemble. Je suis amoureuse dans Paris, tu m’habites à tel point que je t’entends respirer à mon oreille la nuit venue et, dans un même souffle, tu me dis : « Je t’aime, Aurélie. » Inlassablement, tu vis en moi. Peu importe la distance et le temps, nous ne formons qu’un à présent. L’être humain, lorsqu’il est amoureux, tel un animal en rut, est beau et désirable sans chercher à l’être. Il dégage une telle beauté, une splendeur incommensurable, une énergie sexuelle qui attire. Pour tant de raisons, ce séjour se résume à une série d’expériences fascinantes, énigmatiques, romanesques, mais toujours tu m’habites. N’es-tu pas à l’origine de mes yeux pétillants ? de mon cœur repu d’amour, de joie et d’euphorie ?

Dès mon retour, nos rencontres nocturnes reprennent de plus belle. Les nombreux restaurateurs où nous passons nos soirées deviennent témoins de notre amour fou et de nos conversations passionnées. C’est d’ailleurs dans un resto belge que je te confie : « Je me suis mariée une fois, jamais je n’ai désiré me remarier. Par contre, tu es le seul homme avec qui j’accepterais de me marier à nouveau. » Tu me réponds spontanément : « C’est la même chose pour moi. » Il n’en faut pas plus, et nous voilà partis dans des préparatifs de mariage assez hallucinants. Quels fous sommes-nous ! Tu te mets en tête de faire annuler nos mariages respectifs, la réalité nous rattrape. Impossible dans un avenir rapproché, en plus de demander l’autorisation des ex-conjoints, il faut attendre la permission du pape. Le pape… très peu pour nous. Pas le temps ! Alors, oublions l’annulation de mariage et allons-y avec un mariage civil lors d’une croisière, voilà ce qui sera suffisamment original. Nous amorçons le projet et progressons dans ce sens.

LA FIN DE L’HIVER. Heureux, mais à bout de souffle, nous savons que cette étape fera place à une autre, beaucoup moins active. Du moins le croyons-nous… Nous n’avons jamais cessé de courir à droite et à gauche. Le week-end de ton emménagement, je dois à nouveau partir à l’extérieur du pays pour mon travail. Seul avec un ami français de passage chez moi, tu t’installes alors dans la maison, dont tu as acheté la moitié. Tu prends place dans notre maison sans moi. Cette histoire échevelée n’est que le reflet des événements étranges ou peu communs de notre vie. Nous n’avons jamais appris à faire les choses normalement. Tout nous rappelle que nous sommes des êtres différents, marginaux certainement.




Il nous arrive souvent de profiter des terrains de tennis derrière la maison. Un samedi après-midi, sous un soleil ardent, afin de nous détendre et de faire autre chose que des tâches ménagères, nous décidons de jouer au tennis. Tu gagnes comme toujours, car je ne prends rien au sérieux, je pratique tous les sports pour m’amuser et en rire. La compétition ? Une interaction bien loin de ma nature profonde. Alors, je ris aux éclats et je m’amuse comme toujours. Au début, ton impatience prend le dessus, pour ensuite rire avec moi. C’est la seule manière de nous amuser, tu le sais. Il n’y a rien à faire avec moi. Je suis indomptable. Je possède ce côté léger et intense à la fois… selon les circonstances. Après mes nombreux coups ratés, nous rentrons à la maison, et la fraîcheur du sous-sol nous attire comme un aimant. Je me dirige vers la douche, mais tu m’entraînes dans tes bras. Tu me retiens et me souffles : « Je t’aime comme un fou, Aurélie. Je te désire, je te veux. » Je réponds dans un soupir : « Je suis à toi. »

Nos corps unis, luisants de transpiration, glissent lentement sur le tapis, là où s’entremêlent nos caresses et nos baisers. Je me grise de ton sel, je me délecte de ton corps et je ne sais, à ce moment précis, comment exprimer cet amour parfait que j’éprouve pour toi. Tu me tiens entre tes larges mains, ton regard pénètre le mien et jamais je n’ai senti autant d’amour, jamais. Je comprends que nos sentiments mutuels sont aussi intenses et démesurés. Il n’en faudrait que très peu pour que nous basculions, en emportant l’autre. Nous faisons l’amour avec autant de passion, d’authenticité que d’intensité. Nous restons étendus l’un près de l’autre, nos regards s’accrochent et l’amour qui en émane me permet de croire que tu seras toujours là à mes côtés.




Ma fille, Noha, ressent notre amour et accueille avec joie l’idée de notre mariage. Comme tout le reste, il devient aussi urgent que notre union. Une date s’arrête au début de l’été pour la célébration. Nous effectuons les réservations nécessaires et, très rapidement, nous nous préparons pour la plus belle croisière de notre vie. Imaginer les préparatifs est une joie sans nom. Tu rédiges la lettre d’invitation :





L’INVITATION AU VOYAGE



Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble ! 1





Il est des rencontres qui nous invitent au voyage, à l ’ailleurs, des rencontres qui éveil-lent en nous ce désir de pays superbes. C’est vers ces contrées magnifiques, pays de cocagne, que nous hissons les voiles.

Nous souhaitons votre présence pour larguer les amarres d ’une nouvelle vie et glisser sur les eaux […] avec nous deux. Nous voguerons calmement tous ensemble, nous festoierons et le soleil se couchera sur nos rires, nos joies.

Aurélie et Antoine



1. L’invitation au voyage. Charles Beaudelaire.



Cependant, lorsque nous annonçons la nouvelle, quelques membres de ma famille préfèrent ne pas venir, pour des motifs tout aussi farfelus que blessants pour nous. Mais la vraie raison repose sur un jugement de valeur. On considère que ce mariage arrive trop tôt, personne n’est prévenu, la pérennité et le sérieux de notre union laisse à désirer aux yeux de quelques-uns. Certains membres seulement de ma famille se déplaceraient avec plaisir ; les autres, sans grande joie, davantage par obligation.

Attristés et blessés, nous décidons d’annuler la croisière pour partir en vacances afin de nous marier à l’étranger… avec des étrangers. Nous ne pouvons forcer les gens à croire en notre amour. De plus, nos esprits indépendants et libres nous dirigent vers des décisions parfois tranchantes et souvent controversées, puis contestées. Nous sommes ainsi. Comme des têtes de mules, nous continuons d’avancer vers ce en quoi nous croyons. Je te suis, encore et toujours, sur la voie de l’urgence de vivre. Je te suis en permanence, avec ce sentiment de nécessité que tu me transmets. Sans vraiment comprendre pourquoi, j’embarque dans cette course folle. J’emboîte le pas, je commence à foncer vers cette sortie dont j’ignore tout.

Du coup, je me rends compte que notre vie ressemble à un marathon sans fin. La course à l’école de ma fille le matin et l’après-midi, le travail, le repas du soir, les devoirs, puis le repos à des heures impossibles. Les week-ends sont généralement réservés aux emplettes de toutes sortes. L’amour nous tient et l’espoir de nous reposer un jour nous habite. À travers ce sprint fou, nous arrêtons une autre date pour les vacances, notre voyage et notre mariage. Depuis tant d’années, tu n’avais pris de réelles vacances, voilà enfin une chance de partir loin de tout. Ne plus plaire à personne. On n’attendra rien de toi, pour une fois.




Noha comprend que nous partons seuls pour nous marier. Nous célébrerons avec elle à notre retour. Elle restera avec son père.




ENFIN LES VACANCES. Un avion s’envole vers les Caraïbes avec, à bord, deux fous d’amour l’un pour l’autre, délivrés d’une longue attente qui ressemble à la fin de l’éternité. Finalement, après vingt ans d’attente, d’amour refréné et refoulé, de souffrance et de douleur, nous serons mariés. Précautions faites, certificats de naissance et actes de divorces sont traduits, et une entente verbale de la réservation d’un juge de paix pour la cérémonie est convenue avec les propriétaires de l’auberge qui nous accueillent. Tu sais très bien que je n’ai jamais ressenti le désir profond d’échanger des vœux au bord de la mer… je ne possède pas cette forme de romantisme féminin. Non, jamais cette idée ne m’a effleurée, je suis et nous sommes beaucoup trop anarchiques pour cela. Il s’agit d’un concours de circon-stances, d’une urgence de nous marier et rien d’autre. D’ailleurs, la cérémonie en fait foi par son absence de traditionalisme. Ni robe blanche, ni tuxedo, ni amis, ni parents.




Les aubergistes nous reçoivent avec délicatesse et dévouement. Petite chambre coquette au deuxième étage, vue sur la mer à l’infini, jardins époustouflants avec fleurs tropicales, arbres fruitiers, manguiers plein le terrain, courts de tennis… le paradis terrestre, quoi ! Les seules distractions dans notre nid d’amour : le ventilateur et, à l’occasion, la visite de lézards sur les murs, ainsi que l’intensité de nos ébats amoureux toujours enflammés. Nous faisons l’amour avec passion du matin au soir. Dans les périodes d’accalmie, je dors et tu lis. Boire, manger, se baigner, rire, faire l’amour… boire, manger, se baigner, rire, faire l’amour… Des esprits libres, sans contrainte, voilà ce que nous sommes. Nous sommes soûls d’amour à perpétuité.

Dès cinq heures, tu te lèves discrètement pour lire sur le balcon. Tu attends l’ouverture de la cuisine de l’auberge pour prendre quelques cafés accompagnés de tes nombreuses cigarettes, pendant que je dors à poings fermés. Lorsque j’ouvre les yeux, tu es toujours là, dans la lumière du soleil, jambes croisées, à dévorer un livre. Ce matin, tu lis, pour la énième fois, Soie d’Alessandro Baricco, que tu m’as offert pour le voyage. Je t’admire et je ne peux croire que tu es ici avec moi, que nous serons mariés, que tu m’aimes et que nous serons ensemble pour toujours cette fois. Je t’appelle : « Mon amour », et tu viens vers moi. Tu m’embrasses amoureusement, puis nous faisons l’amour.

Notre projet de mariage plaît aux propriétaires, et c’est pourquoi ils contribuent à rendre cette journée inoubliable. Ils se prêtent volontiers au jeu des témoins. Rien ne manque, ils ont tout planifié. Sans connaître les détails des préparatifs, nous ressentons bien que tout a été pris en charge et nous leur faisons confiance aveuglément. Le conducteur de l’auberge parle un français impeccable, ce qui nous facilite la vie. Dans une petite camionnette, nous nous rendons dans le village voisin, à quelques kilomètres de l’auberge, pour aller chercher le maître de cérémonie, le juge de paix, qui, ma foi, a visiblement et franchement abusé de la bouteille avant notre arrivée.

Deuxième arrêt, un bistro-bar afin d’emprunter quelques chaises blanches en plastique et une table ronde. Le suspense est total, nous apprenons au fur et à mesure les différentes étapes qu’il nous faut franchir avant d’arriver à des-tination : la plage sauvage où nous pourrons nous unir enfin. Nous rions comme des fous de cette situation cocasse qui nous sied bien. Nous sommes heureux, nous sommes ensemble, plus rien ne compte. Dans quelques minutes, nous serons mariés, le reste à vau-l’eau ! Notre confiance est absolue, aveugle, presque naïve. Même s’il m’est arrivé fréquemment de me retrouver dans des situations où je risquais de perdre le contrôle, tantôt avec une certaine angoisse tantôt avec désinvolture, cette fois-ci je me retrouve devant l’inconnu et j’en suis fière. Tu es là, je découvre une agréable sensation, celle d’avoir l’assurance que rien ne peut m’arriver. Non pas que tout repose sur tes épaules, au contraire, car je suis aussi volontaire que toi. Peu importe la situation, ensemble nous sommes invincibles. Je suis persuadée qu’ainsi soudés, d’un commun accord sans même nous parler, nous saurons comment agir pour sauver notre peau. Étrangement, nous avons naturellement cette communication non verbale qui nous permet de saisir l’idée de l’autre dans un accord absolu. Non par soumission, mais par intérêts similaires, par intelligence communicante et par connaissance parfaite de l’autre.

En y pensant bien, rien ne peut nous arriver sinon un bonheur insoupçonné, un amour incommensurable. La grâce du parfait est là, il nous attend. Très souvent, la vie est généreuse et donne sans limites. Elle veille sur moi. Il n’y a rien à craindre. Nous avons eu l’idée, la grand-route est à nous, inconnue.

Après quinze minutes à rire, à nous embrasser, à nous dire que nous sommes heureux, que ces moments sont magiques et uniques, la camionnette s’immobilise près de la route. Nous devons emprunter un sentier pour arriver à une mirifique plage sauvage. À l’horizon d’immenses cumulus. Ce ciel non parfait, non uniformément bleu, non stéréotypé, nous plaît. Déjà, nous pensions nous marier à l’auberge, simplement, mais les propriétaires ont concocté un événement un peu plus bohème, plus agréable. Nous sommes heureux et enchantés que quelqu’un puisse croire enfin en notre amour. Vive les voyages, vive les étrangers ! Sur la plage, les propriétaires nous attendent : musique [Un thé au Sahara], bouquet de fleurs, appareil photo et sourires plein le cœur.

Pendant les préparatifs, nous emmagasinons dans notre âme et nos yeux cette beauté, cette grâce, cette bonté et cette béatitude que la vie nous offre sur un plateau d’argent. Nous n’avons qu’à le prendre, ce cadeau de la vie. Je me plais à regarder la mer avec tes yeux. Mon regard balaie l’horizon, scrute la beauté, questionne le destin… et toi à mes côtés, que demander de plus ? Je tente de me convaincre que ce n’est pas un rêve. La gratitude monte en moi, prend tout l’espace et je suis là, parfaitement heureuse. C’est étrange, une sensation de naissance m’envahit. Je n’ai pas de passé, je n’ai pas d’avenir, je suis, simplement. Je vis intensément le moment présent, car je ne peux faire autrement. Je te regarde, tu me plais, et je t’aime de manière pure, intègre et totale. Je n’ai connu de bonheur plus parfait, il me semble que je ne pourrai connaître rien de plus intense. Si l’extase existe sur cette terre, la voici. Je suis prête à mourir !




Notre chauffeur traduit le discours du juge de paix titubant. Ce moment précieux, celui d’échanger enfin des vœux avec toi, pour toi, mon amoureux, est sans nom. Cette allégresse, je ne l’ai jamais connue auparavant, cette joie d’accomplir un rêve qui me tient à cœur relève presque de la folie ou du surréalisme. On dirait de l’obsession, mais pourtant non, c’est une puissance occulte… un incontournable, un état de fait. J’obtiens enfin ce que je veux, ce que je désire depuis toujours, depuis la nuit des temps. Tu es à moi. Je suis à toi. Tu manifestes la même euphorie. « Je suis à toi, Aurélie. » « Je suis à toi, Antoine. » Nous sommes là, au bon endroit, au bon moment avec la bonne personne, comme tu te plais si bien à le rappeler. Enfin, je comprends et je vis la profondeur de ces mots. Je savoure de tout mon être ce doux moment de grâce.

De retour à l’auberge, un généreux repas nous attend. Le troubadour vient sérénader à notre table, chancelant lui aussi. En temps normal, ce spectacle à la limite du mauvais goût nous aurait semblé anachronique. Pourtant, ce soir, nous y prenons plaisir et participons à l’énergie de la fête. Ce soir, ce spectacle est parfait, c’est tout. La nuit d’amour nous enveloppe, nous recouvre de sa douceur bienveillante, complice de notre passion, témoin de notre détermination, de notre accomplissement sur nos esprits libres. Nous sommes les amants de la liberté.

Je ne suis plus la même femme. À présent, je suis ta femme. Malgré mon premier mariage controversé qui se voulait davantage comme la réplique d’une enfant mal élevée, j’avais toujours fui l’attachement et avais refusé le conformisme. Je m’étais unie sur un coup de tête et sentais au plus profond de moi que ce mariage n’était que temporaire. Je ne jurais que par la liberté d’être, de vivre et de penser, surtout lorsque j’avais quitté mon mari après deux années de mariage seulement. Me voici, ce soir, heureuse d’être unie à toi pour toujours. Étrangement, ces mots « pour toujours » m’effrayaient depuis ma jeunesse à un point tel que je les repoussais du revers de la main avec dédain. L’idée même de la permanence me donnait la nausée. Tout en moi rejetait ce principe, il me répugnait. Voilà que maintenant j’aurais voulu trouver les mots pour t’exprimer ma fierté et mon bonheur d’être mariée à toi « pour toujours ».




Au matin, je m’éveille et tu lis, comme tous les matins, sur le balcon. Devant toi, au loin, la mer te surveille. Je t’appelle, tu viens m’embrasser, nos désirs ne nous résistent pas. Encore au lit, tu me racontes tes lectures. Tu lis à une vitesse folle, un livre chaque matin. Nous discutons littérature, ta vaste culture me charme, m’obnubile. Je jubile. J’admire ces connaissances que tu emmagasines.

Du balcon, nos yeux regardent dans la même direction : la mer.

– Regarde, Antoine, comme c’est beau. N’est-ce pas fabuleux cette immensité d’eau, cette force et cette puissance-là, devant nous. C’est pour toi, je te l’offre.

– Comme je t’aime, Aurélie, je suis si heureux avec toi. Je peux enfin être moi-même sans être jugé, sans être critiqué. Merci de m’avoir attendu, merci d’y avoir cru durant toutes ces années. Je te remercierai en te donnant tout ce que je n’ai pas offert à aucune autre. Je t’offrirai mon amour et mon dévouement au centuple.

– Rien ni personne ne peut nous séparer, notre union est plus forte que tout et nous saurons traverser les épreuves.

Puis, nous décidons de jouer au tennis alors que la canicule ne s’est pas encore abattue sur nous. En prenant mon soulier de course près du mur, j’aperçois un minuscule lézard, encore transparent, transformé en une peau sèche aplatie. Tu regardes cette chose et tu me rappelles que la veille j’avais lancé mon soulier après l’avoir retiré. La scène nous touche, et tu ris une fois de plus de mes nombreuses gaucheries innocentes. Tu les adores. Tu me serres dans tes bras et m’embrasses spontanément avec amour et compréhension. « Comme tu es gaffeuse, ma douce, mais c’est ainsi que je t’aime. »

Après le lunch, nous partons à la piscine. Dans l’eau, mes jambes s’accrochent à ta taille, nous nous baladons ainsi longtemps. Je ris à en perdre haleine, tu ne cesses de me demander ce que j’ai. Pourtant, je n’ai rien. Je me laisse envahir par l’euphorie que provoque un immense bonheur jamais expérimenté auparavant. J’ignore les raisons de ce fou rire si subit et persistant. Tu te laisses prendre au jeu et tu ris également en me disant : « Ce sont les tomates du lunch qui font effet ! »

Ton humour me charme, il accentue ma joie et je repars de plus belle dans une cascade de rires jusqu’aux larmes. Nous demeurons tout l’après-midi dans l’eau à rire et à nous promettre bonheur, honnêteté et complicité jusqu’à la fin des temps.

MERCREDI. Nous partons en randonnée à cheval dans les montagnes avec un petit groupe. Ton cheval est indiscipliné et tu tiens difficilement en selle. Nous partons avec une guide française installée dans ce pays depuis de nombreuses années, accompagnée de quelques-uns de ses amis. Quelle journée formidable ! Les montagnes, la forêt tropicale, nous sommes emballés et ravis par nos découvertes. Arrivés à destination, nous nous asseyons en cercle au milieu d’un immense champ enclavé de montagnes pendant qu’un cheval sauvage tente de se rapprocher de nos chevaux domestiques. Nous partageons une bouteille de rhum, le soleil frappe dur, nos esprits s’échauffent et notre plaisir s’accentue. Nous croyons faire partie intégrante d’une carte postale. La splendeur de cette région nous enchante et nous manifestons le désir d’y rester pour toujours.

À dire vrai, nous n’avons aucune envie de rentrer au pays. Nous commençons à penser au retour, ce qui jette un nuage d’inquiétude sur nos esprits. Puis, nous reprenons la route vers l’auberge avec le groupe avant la brunante.




Tu veux vivre chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. Tu ne fais des plans que pour un avenir presque immédiat. Tu abordes la cinquantaine avec réserve. Tu ne cesses de dire à qui veut bien l’entendre : « Je ne sais si je serai encore vivant à soixante ans. »




Comme toute bonne chose a une fin, c’est avec tristesse et bonheur mélangés que nous rentrons au pays. Noha nous attend pour célébrer avec nous cet amour qu’elle ressent comme elle le peut dans son cœur d’enfant de sept ans. Il me semble que les enfants sentent d’instinct reconnaître le bon du mauvais.

Le samedi, après les courses, lorsque Noha est chez son père ou des amies, nous prenons enfin du temps pour nous. Aujourd’hui, nous avons décidé de faire un pique-nique dans la chambre à coucher. Nappe sur le tapis, devant les portes de la garde-robe en miroir, pain, vin, fromages et raisins, nous nous installons. Tu suis mes idées assez farfelues avec patience et plaisir. Nous en profitons pour parler du passé, lorsque nous étions au collège. Nous avions également fait un pique-nique dans le salon. Étudiants en litté-rature, nous rédigions la nuit, précisément la veille des remises de travaux. Une nuit, vers les deux heures, après plusieurs cigarettes et un nombre appréciable de bières et de cafés, nous avions décidé de faire un pique-nique pour calmer la faim qui nous tenaillait : quelques hamburgers, avec une grosse grenouille en peluche installée sur le coin droit de la nappe, un ventilateur sur pied sur un autre et, sur le troisième coin, une plante verte assez inerte, afin de conserver le ton exotique et saisonnier de l’événement.

Nos souvenirs nous amusent énormément et nos yeux lumineux accompagnent nos rires. Cette période de la fin de notre adolescence reste un des moments les plus forts et les plus vivants dans notre mémoire. Le pique-nique d’aujour-d’hui se termine par une scène d’amour et de passion torride. Tes paroles me chamboulent : « J’aime que ce soit toi, j’adore faire l’amour avec toi, Aurélie. Je suis tellement heureux de te retrouver. Dans mes fantasmes, j’imaginais un corps, et c’était le tien. Celui que j’ai connu à nos vingt ans. Tes belles fesses rondes me rendaient fou. Et encore aujour-d’hui, je les adore. »




L’hiver venu, nous partons avec Noha pour Paris. Nous louons l’appartement d’un ami et larguons les amarres pour le temps des Fêtes. Les cadeaux, les familles, les soirées ennuyantes obligées, basta ! Nous partons le cœur léger, heureux, en chassant toute culpabilité à l’égard des familles. Trois semaines à découvrir Paris ensemble, un quartier après l’autre, les cimetières, les musées, les cafés.

Le lendemain de notre arrivée, nous courons, tels des enfants privés d’espace vert, au café Les deux magots et au Café de Flore. Nous connaissons Paris par cœur grâce à nos lectures. La Seine et son histoire, les noyades, tous les arrondissements, tu les connais mieux que quiconque. Nous parcourons les rues sans retenue, foulons les vieux trottoirs de pierre, découvrons les vitraux aux scènes érotiques des vieilles églises. Nos conversations sont illuminées, nos échanges, intelligents et rassurants. Tes yeux brillent de contentement et de ton immense bonheur de découvrir enfin Paris. La ville de notre littérature, les lieux que nous avons lus, les scènes que tu as imaginées sont là, devant nous. Noha découvre cette ville avec ses yeux d’enfant… elle s’adapte sans problème et s’amuse avec nous. Les voyages font partie de sa vie depuis sa naissance. Déjà, à trois mois, elle voyageait en avion.

L’appartement loué se trouve dans le 14e arrondissement. Bien que petit comme la plupart des logements parisiens, il est particulièrement chouette. Nous dormons tous les trois dans la salle de séjour. Debout toujours très tôt, tu dévores un livre chaque matin, et cela me rappelle le Sud et notre mariage. Lorsque nous nous levons, Noha et moi, nous déjeunons ensemble avant de quitter le 14e pour la journée. Chaque jour, nous découvrons un quartier différent. Vers quinze heures, c’est la pause chocolat chaud et goûter pour Noha tandis que nous optons pour un « p’tit coup de rouge ».

Ce qui est fabuleux et si rare, c’est que nous sommes habités, presque de manière permanente, par une énergie remplie de paix, de béatitude, de grâce. Notre entente est parfaite, tout glisse, les événements vont de soi, aucun besoin de marchander, de négocier. Aucun compromis à faire, pas le moindre soupçon de tension ni de frustration. Notre vie à trois est naturelle, en harmonie avec nos tempéraments, nos aspirations, nos goûts. C’est dans cette énergie apaisante que nous parcourons Paris, en marchant surtout, guide touristique littéraire à la main, et courons d’une adresse à l’autre pour corroborer ce que nous avions lu d’un Paris tout littéraire. Par contre, le froid intense et l’humidité malsaine nous transpercent jusqu’aux os. De retour à l’appartement le soir venu, nous avons peine à nous réchauffer. Nous n’avons jamais rien connu de tel. Malencontreusement, tu attrapes un cruel rhume vers la fin de notre séjour.

Ce soir-là, après un excellent souper dans un petit resto, nous parcourons les Champs-Élysées dans la Beetle décapotable conduite par notre ami français présent lors de ton déménagement dans notre maison. Très près l’un de l’autre, vous vous entretenez sur la politique française et la littérature, entre autres sujets.

Trois jours plus tard, nous suivons la Seine à bord d’un bateau-mouche qui se déplace à une vitesse folle, ce qui ne manque pas de nous amuser abondamment et de t’inspirer quelques blagues bien placées mélangées à ta vivacité d’esprit et ton sarcasme. Je me questionne souvent sur la provenance de cet humour décapant, spontané et si brillant ! Le bateau se déplace si rapidement que tu imites un guide touristique qui a consommé de la cocaïne et, en plus, tu inventes les sites touristiques, car, bien sûr, tu n’as pas le temps de tout reconnaître. Noha et moi rions, les crampes au ventre… Quelle expédition cocasse !

À la place du Tertre, Noha en profite pour se faire croquer… toujours dans un froid saisissant. Par ailleurs, elle nous épargnera une longue file d’attente sous une pluie glaciale un dimanche alors que nous désirons visiter un musée. Nous sommes surpris lorsqu’une dame vient nous prévenir que les couples accompagnés d’enfants peuvent passer devant tout le monde pour entrer. Nous remercions Noha qui ne manque pas de s’en glorifier et de nous le rappeler tout le long de notre visite. Du coup, cette opportunité devient pour elle une monnaie d’échange, acceptée par nous trois, tout au long du voyage pour arriver à ses fins, ce qui ne fait qu’ajouter à notre complicité.

Le seul problème survient lors de notre excursion à la tour Eiffel. Après une heure d’attente, et déjà après la base de la tour, lorsque nous devons changer d’ascenseur, c’est le vertige, l’inconfort, les malaises autant pour toi que pour moi. Noha est triste et tente tant bien que mal de nous convaincre que nous pouvons le faire. Malgré notre bonne volonté, nos malaises nous empêchent de poursuivre notre visite. Noha déplore la mauvaise idée d’avoir créé deux ascenseurs. Nous descendons, en agrippant la main courante, titubant dans les escaliers pendant que ma fille ne cesse de grogner, de nous dire que nous venons de lui faire rater l’expérience de sa vie. Nous lui promettons de revenir au prochain voyage avec des amis qui pourront l’accompagner jusqu’en haut. L’idée lui plaît, nous sommes sauvés.

Sur l’invitation d’un couple d’amis poètes, nous partons pour la Normandie à bord d’un TGV. Nous découvrons ensemble les campagnes de France, et je peux lire le bonheur sur ton visage. Tu me rappelles régulièrement que tu es enchanté de découvrir les lieux que la littérature t’a décrits à travers d’innombrables heures de lecture. Nous arrivons enfin à Trouville où nous sommes accueillis. Le tour guidé débute. Nous descendons dans un magnifique restaurant de Deauville où un repas gargantuesque digne d’une réception mémorable nous attend. Le rouge coule à flots, les plats se succèdent, la table est garnie, nous ne savons où donner de la fourchette, des poissons aux fruits de mer en passant par les fromages et, bien repus, nous avalons un dessert succulent par simple appétence. Que d’amour et de bonheur inconditionnels, gratuits, sans aucune pensée de retour d’ascenseur. Noha s’amuse, tu me contemples de tes yeux toujours amoureux et si heureux, nous respirons le bonheur à travers l’abondance et la générosité de la vie.

Par un froid sibérien, nous parcourons rapidement la plage de Deauville devant laquelle Marguerite Duras, dans un petit appartement, a passé les dernières années de sa vie, rêve que nous caressons.

Entre nous, il suffit d’un regard pour comprendre ce que l’autre ressent, ce qu’il désire, ce qu’il imagine. Nous n’avons qu’à nous regarder pour partager le rêve de l’autre et comprendre que nous avons le même. Après ce moment empreint de magnificence, nous parcourons les trottoirs et les gens nous saluent avec respect et dignité. Tout dans le regard, les gestes et les paroles du poète remplis de bonté et de douceur font que les mendiants se transforment en des êtres supérieurs et resplendissants. Le couple d’amis les informe qu’un repas chaud et copieux attend ces gens au resto pour le jour de l’An. Telle est l’âme d’un poète libre, sincère et intègre, car sa poésie, comme bien peu d’ailleurs, déborde de la page blanche tachée de lettres noires qui flatte l’orgueil égoïste de l’artiste. Enfant des camps de concentration, notre ami a appris l’amour de son prochain : « Aimer l’autre encore plus que soi-même », voilà son adage et il ne manque pas de nous donner la preuve de son implication quotidienne. Nous avons l’expérience sous les yeux de sa loyauté et de son authenticité. Sa poésie ne se résume pas en mots vides, mais démontre l’expérience véritable d’un humanisme rare de nos jours et d’un apprentissage à la dure de l’amour universel qui traverse les frontières, les langues et fait fi du racisme.

Puis, on nous conduit à la résidence du couple, qui règne fièrement au faîte d’une falaise, surveillant la ville et ses alentours. Pendant que notre amie s’attelle à la préparation du repas et que Noha se prélasse devant le téléviseur, le poète poursuit fièrement la visite guidée des lieux, qui se termine dans son bureau. Verre de rouge à la main, conscients de notre chance, nous pénétrons dans l’univers magique rempli d’amour, de complicité et de ténacité d’un grand poète et de sa muse. Il a toujours vécu de son art, la poésie. Il récitait ses poèmes sur les terrasses des cafés, dans les restos, sur les scènes du monde entier. Dès leur rencontre à la fin de l’adolescence, sa compagne et lui avaient choisi la route des troubadours à la découverte du monde, ouverts à toute aventure, ne craignant aucun péril, avec leur fils dans un landau.

Assis derrière sa table de travail, nous devant tels de nouveaux initiés, nous écoutons les sages paroles du poète sur un ton de confidence, comme un chuchotement, presque un murmure. Obnubilés par ses propos, nous écoutons notre ami nous livrer exactement ce que nous avons besoin d’entendre à ce moment précis. Il a ce don de percevoir, de sentir les gens et d’être à l’écoute de leurs besoins. C’est ainsi qu’il nous ouvre son cœur sur l’amour authentique, le don de soi, la complicité et l’amour pour l’autre plus grand que pour soi-même. Il laisse échapper des confidences, nous nous sentons privilégiés de l’entendre raconter de telles splendeurs. Peut-être ne sommes-nous pas les seuls avec qui il partage ainsi ses états d’âme, mais néanmoins c’est ce que nous ressentons. En tout état de cause, nous sommes des élus et nous le savons.

Muets, nous buvons ses paroles et attendons la prochaine phrase, tout en tentant de capter chaque idée, de plonger dans la profondeur de ce qui nous semble être des révélations. Puis, ses mains sur les nôtres, le regard vif et perçant bien fixé tour à tour dans le nôtre, il nous dit : « Mes enfants, je vous aime et soyez heureux ensemble. » Nous venons de recevoir l’absolution d’un sage, nous sommes profondément émus. Il quitte le bureau et nous restons là, tentant de revenir de notre voyage, de retrouver une certaine réalité en nous accrochant au concret autour de nous, aux objets de la pièce. Tu me prends dans tes bras :

– Aurélie, nous venons de vivre un moment de grâce, le sens-tu comme moi ?

– Oui, absolument. Quel être fabuleux !

– Je suis choyé de prendre ce poète dans mes bras, c’est un être comme on en rencontre peu dans une vie. Ses révélations resteront imprégnées en moi.

– Je suis si contente que tu l’aimes. C’est un être particulièrement important dans ma vie. Et je l’aime davantage lorsque je le regarde avec tes yeux. Je le redécouvre d’une autre façon. Merci, mon amour.

Après le repas, Renardo, un renard apprivoisé par le couple, vient manger un peu de viande que nos amis lui donnent tous les soirs de l’autre côté de la terrasse. Je sais que l’amour parvient à tout, même à apprivoiser un animal sauvage. Gracieuseté du poète, nous passons la nuit dans une auberge au cœur même de Honfleur. Ce n’est qu’au matin que nous retournons au manoir pour prendre le petit-déjeuner tous ensemble. Sur la route, nous bouquinons et trouvons de vieux livres de Colette, entre autres, et achetons des reproductions des quais de Honfleur. Nous jubilons. Dans les petits cafés, le froid nous assaille, mais ton euphorie parvient à nous réchauffer… le cœur, du moins.

Nous sommes si heureux et Noha s’amuse, parle à tous ceux qui veulent bien la saluer et profite de tout. Les enfants savent mieux que quiconque vivre dans le présent, le passé et l’avenir étant de simples concepts pour aider l’adulte à ne pas perdre pied. Le passé et l’avenir ne sont que des béquilles sur lesquelles nous nous appuyons. Le passé nous permet de justifier de vieilles peurs ou de nous dire simplement que c’était beaucoup mieux avant, et l’avenir, à croire que nous serons plus heureux que nous l’avons été jusqu’à maintenant. Ce dernier nous permet de nous accrocher à la vie en imaginant des jours meilleurs. Toutefois, les enfants savent d’instinct que tout cela n’est que foutaise. Ni le passé et encore moins l’avenir n’existent… sinon dans notre tête. Seul le présent compte. Malheureusement, l’adulte perd cette notion pourtant fondamentale.

De retour à Paris, le caviste bordelais, près de notre appartement, nous attend tous les soirs. Bouteille de bordeaux sous le bras, quelques trucs à grignoter, nous rentrons préparer le repas et discutons de nos découvertes de la journée. Tes analyses, tes observations et tes commentaires sont virulents par moments, mais toujours très justes. Nouveau projet : habiter Paris. Évidemment, le plus tôt possible. C’est vrai que nous y sommes chez nous. C’est entendu, un projet de plus, rien ne nous effraie, il n’y a qu’une route, c’est celle qui va droit devant. Plus de temps à perdre pour les carrefours, pour les questionnements, les repos, les hésitations. Nous empruntons la voie rapide. Ceux qui ne roulent pas à la même vitesse n’ont qu’à s’écarter !




DÉBUT DU PRINTEMPS. Nous sommes épuisés. Notre course folle ne connaît pas de répit, sans pitié pour les exténués que nous sommes devenus. Tu proposes de partir à La rose bleue, ce que j’accepte avec empressement. Les propriétaires nous reçoivent avec cette même chaleur, cette douceur si rassurante. Cette fois, nous avons besoin d’être cajolés, maternés, enveloppés, voire protégés. Même parcours qu’à notre première escapade : course pour déposer nos bagages dans la 315, accolade amoureuse devant la fenêtre pour admirer le lac, puis terminus au pub pour prendre un verre et regarder les canards défiler sous nos yeux… seulement pour nous, évidemment. Une forme d’équilibre s’installe en nous, semblable à une jouissance ravivée. C’est le retour aux sources, celles que nous nous sommes inventées. Notre tanière privée, secrète. Ici, nous sommes en sécurité. Personne ne peut nous atteindre, nous joindre, nous observer, nous retrouver.

Ce soir, nous sommes particulièrement près l’un de l’autre, comme en communion. Au pub, nous en profitons pour faire le point et repenser à l’avenir, réviser tous nos projets. Nous refusons de parler du travail, des soucis d’argent, de la fatigue ; nous sommes parfaitement conscients que nous écartons des sujets qui risquent de susciter des émotions négatives. Après nos nombreuses bières, nous achetons une excellente bouteille et rentrons. La bouteille de rouge, les bougies, un bain très chaud. Je t’invite à venir te reposer, appuyé contre moi. Depuis que nous habitons ensemble, nous prenons des bains régulièrement. Tu me confies n’avoir pas pris de bain, te semble-t-il, depuis ta tendre enfance.

Tu laisses, avec grand plaisir, ton corps se détendre contre le mien. Ta tête entre mes seins, je te caresse. Tu me parles de ton amour, de ton engagement total dans notre relation. « Je suis prêt à tout perdre pour toi, Aurélie. Pour une fois, je mets tous mes œufs, même les bruns (pour tes yeux), dans le même panier. Je joue le tout pour le tout. Après toi, je ne peux plus aimer. Je te donne tout ce que j’ai. » Je pleure en silence, je respire à peine, je ne veux pas interrompre ce moment de complicité. Je bois tes paroles, toujours, tout le temps. Mes larmes se mêlent à l’eau du bain, je caresse tes cheveux bouclés de mes mains trempées, j’embrasse ta tempe gauche et nous restons ainsi, une éternité. Que puis-je ajouter à cela qui n’aurait pas l’air puéril, futile, frivole ? Je me contente de laisser mes lèvres collées sur ta tempe, que je lèche également. Ma main te caresse obsessionnellement la tête. Nous réchauffons l’eau du bain car nous savons que changer de lieu briserait l’atmosphère, modifierait l’état dans lequel nous nous trouvons. Moment de symbiose, d’allégresse, d’unicité parfaitement absolue. Les mots… les mots deviennent futiles, vides. Que peut-on dire qui ne ressemble qu’à un fatras de lettres sans grand intérêt, sans signification aucune ? Lorsque tout a été dit de manière impeccable, le silence est de mise.

Avec toute la tendresse du monde, je caresse ton visage, je le découvre, je le contemple, je le convoite de mes mains désireuses et envieuses d’être toi… Je te parle doucement et t’exprime pour la énième fois mon amour pour toi. Je te hume, je t’absorbe et te vole à toi-même. C’est la plus parfaite fusion entre deux êtres qui puisse exister, même le coït représente bien peu comparé à cette extase. Un moment que je n’aurais jamais pu soupçonner avant de le vivre, le ravissement sans artifice.

Ce bain merveilleux, ce baptême régénératif, restera gravé dans ma mémoire à tout jamais. Nous sommes soudés de corps, de cœur, d’esprit et d’âme. Tout est là. Tout est dit. Jamais l’amour n’a été partagé à la même intensité, au même diapason. Je reste là, à vouloir, une fois de plus, arrêter le temps sur ce sentiment d’accomplissement ultime. Du coup, je me dis : « Je compte parmi les privilégiés du bonheur réel. Tu es mon âme sœur. Dieu que je t’aime et que je suis heureuse. » Même les mots ne peuvent décrire la profondeur, l’intensité de ce sentiment. Les paroles ici sont bien inutiles ! J’embrasse sans relâche ni fatigue ta tempe, je t’aime, tu le sais. Je te sais heureux, tu me le répètes sans cesse.

– Tu seras récompensée de m’avoir attendu.

– Je n’ai besoin d’aucune récompense, je veux simplement vivre avec toi pour toujours. Antoine, tu sais, t’attendre n’a pas été un choix délibéré. Je savais au plus profond de mon être que nous allions nous retrouver. Mon âme le criait. Je n’avais ni à me convaincre, ni à y croire, ni à le vouloir. C’est difficile à expliquer, mais c’est ainsi, irrévocable comme une femme qui accouche lorsqu’elle est enceinte. C’est tout. Je n’ai jamais choisi de t’aimer, pas plus que je n’ai choisi de t’attendre.

Je ne sais comment expliquer ce qui nous lie. Les mots sont bien dérisoires. De toute façon, je sais que tu sais.




Pour ton anniversaire, des amis viennent passer la soirée avec nous. Lorsque la maison se vide, nous débarrassons la table et décidons de marcher sous les étoiles pour refaire le plein d’énergie et en profiter pour discuter. Lorsque nous allons au lit, tu tombes immédiatement dans un sommeil si profond que je me retrouve à parler seule. Ton épuisement m’inquiète. Par ailleurs, je comprends que, debout à cinq heures chaque matin, trois cents kilomètres à parcourir quotidiennement pour le travail, en plus de tes fonctions, contribue à un état certain d’extrême fatigue. Par contre, tu ne souffres plus d’insomnie comme par le passé. Tes nuits sont meilleures et tu te dis beaucoup plus calme. Il semble qu’une paix intérieure s’installe lentement et que le poids sur tes épaules pèse moins lourd. D’ailleurs, tu me fais remarquer que, depuis ton arrivée dans notre maison, tu as grandi. Maintenant, tu peux prendre les verres sur la dernière tablette de l’armoire, ton dos est moins voûté. En effet, j’ai remarqué et j’en suis très heureuse.




À mon travail, les choses se gâtent. L’atmosphère se détériore d’une semaine à l’autre. La rumeur persistante d’éventuelles coupures de personnel ne fait qu’aggraver l’ambiance devenue malsaine. Au sein des micros sociétés qui forment la grande entreprise, bon nombre d’employés se doutent de ce qui se prépare. Je constate plus que jamais la précarité de mon emploi, alors je compte les heures qu’il me reste à travailler pour cette entreprise. Nous convenons que je resterai à la maison pour trois mois, le temps de refaire mes forces. Une fois bien reposée, je chercherai un nouveau boulot.

Finalement, le couperet tombe sur quelques têtes, dont la mienne.




Nous avions prévu le coup. Nous sommes plus près l’un de l’autre et nous débutons des rénovations dans la maison. Nos liens amoureux deviennent encore plus serrés, c’est ainsi que nous décidons de nous reposer et de prendre beaucoup de temps pour nous. Rénover la maison, travailler ensemble, refaire les pièces dont la décoration nous déplaît depuis fort longtemps ; des projets dans lesquels nous nous lançons corps et âme. En plus de ta vie professionnelle, tu travailles ardemment aux travaux de rénovation. Je ne peux que constater que tu t’épuises davantage au lieu de te reposer. Je tente de te faire comprendre que nous avons trois mois minimum pour parachever les travaux, mais ton tempérament te conduit à terminer tout ce que tu entreprends dans les plus brefs délais, voire en un temps record. Les rénovations mineures tirent à leur fin et nous pourrons partir bientôt en vacances. Tu me proposes de retourner dans le Sud pour me demander en mariage de nouveau. Je dis encore et toujours « oui ».

– Je veux que l’on se marie chaque année.

– Je répondrai toujours oui avec le même bonheur, la même joie et la même intensité.

À brûle-pourpoint, tu me demandes souvent :

– N’as-tu pas le désir de devenir meilleure ?

– Qu’entends-tu par « meilleure » ? Est-ce que tu veux dire « être mieux dans ma peau » ? être plus compétente devant la vie ?

– Non, simplement être meilleure.

Je ne comprends pas le sens de la phrase ni ce questionnement répété. C’est étrange, c’est la seule chose que tu n’arrives pas à expliquer, une énigme que j’aimerais résoudre. Assez avisée pour comprendre toutes tes explications, même les plus complexes, je ne sais pas pourquoi tu ne réussis pas à trouver les mots pour que je puisse saisir la profondeur de cette question. Pourtant, c’est une préoccupation cruciale pour toi, car tellement récurrente.

Nous partons un samedi matin dans une petite chapelle à deux cents kilomètres de notre domicile où nous décidons de nous remarier en attendant les vacances. Nous échangeons de nouveau nos alliances et nos baisers enflammés viennent confirmer notre vœu le plus intense de mourir ensemble et de ne jamais nous quitter. Cet endroit, où nous allons souvent, représente la paix et le calme que nous tentons de trouver en nous. Nous ne sommes pas tenus aux règles des religieux, mais nous reconnaissons cette force supérieure qui habite chaque être humain. Ces endroits spirituels nous attirent d’une manière inexplicable.

Notre intimité et notre complicité sont telles que nous sommes fusionnés. À la maison comme à l’extérieur, lorsque nous sortons prendre un verre, nous ne sommes que deux. Nous nourrissons une intimité, une proximité, une sorte de bulle que personne ne peut pénétrer sauf Noha qui s’imbrique comme par magie dans notre forteresse. Notre regard complice se fond dans celui de l’autre. Nous nous aimons, nous nous trouvons beaux, notre désir pour l’autre est permanent, constant. Nous avons hâte de rentrer pour nous toucher, nous faire l’amour. Mon corps étendu sur le tien, j’adore te regarder, je tente de percer la profondeur de tes yeux bruns, pour sentir jusqu’au plus profond de mon être le « je t’aime comme un fou » que tu me répètes sans attente. Je suis folle de toi.

– Aurélie, sais-tu que je donnerais ma vie pour sauver la tienne ?

– Ne dis pas ça, je ne veux pas que tu donnes ta vie à personne, je veux que tu restes toujours avec moi. Je peux aussi mourir pour toi. Je t’aime comme une folle, oui tout près de la folie, pour vrai.

Sans mentir, nous sommes sincères, il ne reste que cela, l’amour. La souffrance nous a enseigné qu’il faut vivre le moment présent avec gratitude. Nous sommes fous. Moi davantage. Tu me suis dans toutes mes folies, et Dieu sait que j’en ai, tu t’amuses et tu vibres.

Lorsque Noha part chez des amies, nous discutons sans cesse, nous pouvons pendant plusieurs jours passer du lit à la table, à la baignoire, au lit, à la table… sans même nous laisser rattraper ni par l’heure ni le temps. Ce qui est extrêmement rare, c’est que ni l’un ni l’autre ne cherche à fuir cette intimité qui, pour certains, deviendrait étouffante, insupportable ou menaçante. Nous avons cet intérêt sans borne l’un pour l’autre. Si bien qu’avec le temps nous refusons de nous séparer. Même visiter des amis nous importune. Nous recevons de moins en moins, et notre précieux temps s’écoule davantage entre le travail, Noha et nous-mêmes. La vie sociale se désagrège de manière tout à fait entendue.

Nos ébats amoureux se consomment partout dans la maison et ailleurs, j’adore te prendre et tu aimes me prendre. « Je suis à toi, fais de moi ce que tu veux, dispose de mon corps comme bon te semble, je t’appartiens », me dis-tu souvent. Je te répète la même phrase. Depuis nos retrouvailles, nous vivons avec cette offrande, ce don que chacun de nous fait à l’autre. Jamais nous ne refusons l’autre. Désir et passion guident notre quotidien, nos baisers, nos discussions, nos câlins, nos tâches ménagères, tout s’effectue avec intensité. Nous faisons l’amour avec amour. Tu rattrapes le temps perdu, tu n’as plus peur d’exprimer tes sentiments, tes émotions. Lorsque tu me dis « je t’aime » avec ton regard perçant et intense, d’un ton grave, des frissons me parcourent le dos. Tout comme toi, je n’ai jamais été aimée de la sorte, avec autant d’amour et de profondeur.

En ce vendredi, nous écoutons la musique de Peter Hammill, souvenir de notre jeunesse, et terminons avec Reggiani. Assis sur le plancher, près de la chaîne stéréo, nous oublions de nous installer confortablement sur le canapé. Depuis combien de temps sommes-nous là ? Deux heures, ou trois peut-être ? Il est extrêmement difficile d’expliquer cet état, nous tombons en transe et oublions tout, plus rien autour n’existe. Tu me dis que la chanson L’Italien, interprétée par Reggiani, te fait penser à moi, à nous ; cet homme qui revient à la maison après dix-huit ans d’absence. Je pleure. Cette relation, cette liaison, ce lien jusque dans le sang, je ne peux l’inventer ; comment savoir que quelque chose d’aussi exceptionnel puisse exister, sinon de le vivre ? Bien sûr, notre relation amoureuse durant ces vingt ans laisse présager qu’une telle intensité entre deux êtres est possible, mais nous étions de jeunes fous à l’époque. Je ne croyais pas que cette intensité pouvait perdurer jusqu’à la quarantaine. J’ai toujours eu l’impression que l’âge apportait un certain désenchantement, une forme de désabusement, comme une désillusion inévitable. Une passion qui s’éteint parmi la braise de la jeunesse.




DEUX SEMAINES PLUS TARD. Nous invitons des amis à bruncher à la maison pour l’anniversaire de Noha et le mien. La chaleur et le beau temps sont au rendez-vous. Noha invite une cousine et une voisine, sa meilleure amie. En attendant les invités, tu m’aides à préparer le repas. La nuit dernière, tu as été victime d’un malaise. Je suis inquiète. Tu me rassures. Tu me dis bien aller. Tu me fais jurer de n’en parler à personne. À contrecœur, j’obtempère. En échange, tu me promets que tu iras consulter un médecin après le week-end. Je te crois. Tu me demandes régulièrement si je t’aime. Je te rassure, mais je te sens étrange. Cette volonté de te coller à moi, le plus près possible, j’en suis ravie, mais ce comportement n’est pas habituel. Tu te rapproches de moi au-delà de la normale. Tu cherches mon attention, mon affection. Je te sens dépendant de cet absolu besoin d’être près de moi, je te répète « je t’aime » régulièrement. Loin de m’agresser, ton état m’inquiète, mais tu persistes en me répétant que tu vas très bien. Je t’enveloppe à répétition de mes bras amoureux et t’embrasse très volontiers, te chuchote à l’oreille que je t’aime, que je t’adore, et ce, sans relâche. Étrangement, je ne te sens pas rassuré.

Les invités arrivent et ne remarquent rien d’anormal. Nous avons probablement l’air fatigués, comme à l’habitude. Nous n’avons pas appris à nous reposer, toujours mille choses à faire tout aussi importantes les unes que les autres. Lorsqu’une amie déplace des pierres de la terrasse à sa camionnette, nous lui en avons fait cadeaux, tu te lances pour aider, comme toujours. De la cuisine, je te vois travailler. Je bondis dehors pour te retirer la lourde pierre des mains. Étonnamment, tu ne protestes pas, ce qui m’inquiète davantage. Habituellement, lorsque je tente de te ménager en te libérant de tâches quelconques, tu t’opposes et t’entêtes à continuer. Aujourd’hui, je sens un soulagement de ta part à la suite de mon intervention.

De retour à l’intérieur, un ami me questionne sur cette attitude protectrice envers toi. Dans mon immense inquiétude et par besoin de parler, je brise notre entente et lui explique l’événement de la nuit précédente et ma crainte que ce soit ton cœur.

La veille. Vers onze heures trente, lorsque nous allons au lit, nous faisons l’amour et tu tombes de fatigue, comme toujours. Quinze minutes après minuit, tu te réveilles en sursaut en me disant que tu n’arrives pas à digérer. Nous sortons sur la terrasse arrière, tu enfiles une eau Perrier, et il semble que la digestion s’effectue rapidement. De retour dans la chambre, tu me demandes si je peux prendre ton pouls. Évidemment, je veux bien, mais je ne sais trop comment faire. Dans mon énervement, je n’entends rien, je ne sens rien. Je veux composer le 9-1-1. Tu refuses carrément. Plusieurs amies de Noha restées après la fête d’enfants dorment au sous-sol.

– Je vais téléphoner aux voisins, ils viendront sans problème. J’ai peur, il faut aller à l’hôpital, ce n’est pas normal, j’insiste !

– Non, Aurélie, tout va bien. C’est simplement ma digestion. J’ai froid, serre-moi dans tes bras.

– Antoine, il fait 25 oC, tu es complètement congelé. Je ne peux pas te réchauffer. Viens, allons à l’hôpital.

– Non, je te dis. Prends-moi dans tes bras, dis-moi que tu m’aimes. Réchauffe-moi, j’ai tellement froid. Tu ne me laisseras jamais, dis ?

– Non, jamais. Mais toi, tu ne mourras pas ? Nous devons mourir ensemble, tu te souviens de notre promesse ?

– Je t’ai promis, je ne vais pas mourir, j’ai simplement froid.

– Laisse-moi appeler le 9-1-1.

– Non, je te le répète !

C’est la première fois que tu me parles sur ce ton. Saisie, je t’écoute. Je te prends dans mes bras, t’enveloppe de couvertures aussi chaudes que lourdes. Je te rassure que je t’aime, que tu es l’homme de ma vie. Je te répète que je ne veux pas que tu meures. Tu me jures que non. « Je resterai toujours avec toi. Nous mourrons ensemble, t’inquiètes. Je t’en fais la promesse. » Je te crois et ça me rassure. Je crois tout ce que tu me dis. Tu te rendors assez rapidement.

Après une kyrielle de questions sur les malaises fréquents inhérents à un AVC, auxquelles je réponds par la négative, mon ami me rassure à son tour en me disant que c’est plutôt la fatigue et les longues heures de route que tu parcours. Néanmoins, il abonde dans le même sens que le mien, l’urgence de voir un médecin. Il est vrai que tu n’as jamais ressenti aucun des symptômes associés à une crise cardiaque. Jamais tu ne t’es plaint de douleurs dans la poitrine, de douleur irradiante dans le bras gauche, la main, qui s’étend au cou, à la mâchoire et au dos, ni d’aucun autre malaise qui aurait pu nous mettre la puce à l’oreille. Du moins, tu ne m’en as jamais fait part.

Les tâches extérieures terminées, le repas débute dans la joie et les rires. Pourtant, ta santé m’inquiète, mais je tente de me calmer, tes affirmations et ceux de mon ami aidant. Je veux croire que tu iras mieux demain. Nos amis à notre table, ma fille heureuse, toi à mes côtés, je suis comblée. Ton entrain et nos rires me font presque oublier l’incident de la veille. Après le repas, quelques invités s’emploient à desservir pendant que d’autres s’empressent d’allumer, plus ou moins discrètement, les bougies du gâteau. Une amie prépare le café. Noha et moi soufflons ensemble les bougies. Je fais le vœu d’être toujours heureuse avec toi. Je reviens prendre place à tes côtés pendant qu’un invité s’apprête à couper le gâteau. Une amie de longue date lance une très bonne blague, à mon sujet évidemment, ce qui provoque un fou rire général.

Sous les éclats de rire, ta tête tombe sur mon bras gauche. Je te sens sursauter. Finalement, les rires s’éteignent, puis tu restes là, appuyé sur mon bras. Je te dis que tu peux te redresser, que la blague est terminée. Lorsque je relève tes épaules, je vois ton visage. Tes yeux sont complètement révulsés, de ta bouche coule de la salive et ton corps tremble toujours. J’oublie la présence des enfants et je hurle :

– Antoine, Antoine, arrête… C’est son cœur… aidez-moi !

– Appellez le 9-1-1 ! lance une amie.

– Transportons-le dehors sur la terrasse, il lui faut de l’air, ajoute un autre ami.

Ton corps est fortement contracté en position assise et nous te transportons ainsi. Pendant que quelqu’un attend la communication pour une ambulance, une amie rassemble au sous-sol les enfants paniqués qui crient et pleurent. Elle les rassure. Elle tente, j’imagine, de leur changer les idées, de faire un peu de diversion.

Tant bien que mal, nous réussissons à t’allonger sur le dos sur la terrasse arrière. Je pratique la respiration artificielle, tu vomis. Je te tourne sur le côté, puis je reprends de plus belle. Je pleure. Je te regarde, je te parle, je te supplie de rester avec moi. Je caresse ton front obsessionnellement sans le voir, sans te voir. Ce mouvement automatique me rassure. Je me sens basculer dans un délire que seuls les fous peuvent connaître. Je deviens autiste, mon univers vient de se rétrécir et de se refermer sur lui-même, comme un ballon crevé, pour ne devenir que douleur, MA douleur, MA folie. L’irréalité qui vient de s’installer entraîne avec elle un monde inconnu dans lequel je devrai me caser pour tenter de ne pas mourir. La raison, ici, n’a plus sa place, la normalité encore moins, et pour ce qui est de l’équilibre émotionnel, niet… zéro. En moi, la sonorité continue et la ligne horizontale sans fin m’indiquent que la machine cardiaque vient de s’arrêter. Ma vie sera ainsi. Le rideau vient de tomber sur ma vie, la pièce est terminée. Maintenant coincée dans mon nouvel univers, je te parle :

– Ne pars pas, Antoine, j’ai besoin de toi. Je t’aime. Je t’aime. On s’est dit qu’on mourrait ensemble, tu ne peux pas me faire ça. Ne meurs pas. Je ne veux pas. On n’a pas fini de vivre ensemble. T’aurais dû me laisser téléphoner aux ambulanciers la nuit dernière. Pourquoi me fais-tu ça ? Je t’en supplie, ne meurs pas. Je ne peux pas rester seule. Je ne sais pas vivre sans toi. S’il te plaît. Tu m’avais promis.

Pourtant, autour de nous deux, la vie continue, poursuit son cours. Nous n’en faisons désormais plus partie. Nous nous sommes retirés : toi, dans un univers bien subtil, une autre dimension, et moi, dans la folie, dans l’irréalité, en parallèle à cette vie-ci. Pendant ce temps, notre voisin infirmier vient prendre la relève. J’en profite pour courir à l’avant de la maison, je crie aussi fort que je le peux : « J’ai besoin d’aide, mon mari va mourir. » Entretemps, les ambulanciers arrivent. Je me précipite avec eux près de ton corps. On m’identifie, puis on me demande de retourner à l’intérieur. Je ne dois pas voir la scène des électrochocs. On me tient à l’écart, loin de toi. On m’éloigne de ton corps.

Comme une enfant blessée, assise dans les marches de l’escalier de l’étage, je pleure. Le mur de miroir devant moi. Je me regarde, je ne vois rien. Je suis devenue fantôme. Je sens mon corps se bercer sur un air que je viens d’inventer. Je me berce dans ma folie, mon univers me tient le bras, tente de me calmer. Ma berceuse me berce. Je me regarde dans la glace, je vois ma vie. Ma vie ratée, ma vie détruite, ma vie pétrifiée par ta mort, par la mort de nos rêves, la mort de notre avenir. Mon avenir n’a plus de nom. La rage se marie à la fatalité, j’hésite entre briser tout ou me coucher par terre en position fœtale. La disparition de mes illusions me berce, le rideau de scène m’étouffe… je veux hurler, mais mes larmes m’étranglent. Je pleure, me regarde et ne vois rien. Je tangue, assaillie par un vertige indescriptible.

Je vois notre voisine qui m’observe. Illusion ? Je viens de comprendre ce que veut dire « arrêter le temps ». Je pleure, je tremble, j’ai froid. La panique m’envahit. Je ne cesse de te parler. Tout à coup je te sens avec moi. Illusion ? Non, nous sommes deux. Tu me demandes pardon, tu me demandes la permission de partir.

– Aurélie, je suis fatigué de vivre. Tu dois me laisser partir. Je suis allé aussi loin que j’ai pu. Je t’ai donné le meilleur de moi-même. Je n’ai plus rien à offrir. Il faut que je parte. Je t’aime et de là-haut je te protégerai. Je protégerai Noha.

– Je ne veux pas être protégée, je te veux avec moi. Je veux vivre avec toi à mes côtés. Je veux faire l’amour avec toi, je veux te parler, je veux rire avec toi. Ne pars pas.

– Je dois partir. Je serai toujours avec toi.

Subitement, je ne sens plus rien. Ni mon corps, ni mon cœur, ni ma tête. Je ne suis plus. Je fixe le miroir devant moi. Je regarde les meubles du salon. Je deviens spectatrice d’une scène atroce pour laquelle je n’ai plus d’émotions. Je n’ai plus le courage d’y participer. Je me retire de la vie active autour de moi, je tente d’être plus près de toi une dernière fois. Je te parle encore, je te dispute, je refuse et maudis ton départ. Je te supplie désespérément de rester avec moi sur cette terre.

De nouveau, et pour la troisième fois, la voisine vient me sortir de ma folie. « A-t-il respiré ? » En essuyant ses larmes, elle baisse la tête, elle sanctionne. Elle semble me dire : « Tu dois être courageuse. » Finalement, je comprends que tu ne respireras plus jamais, le temps a passé, peut-être dix minutes, vingt, trente, cinquante, je ne sais pas. J’ai la certitude cependant que, si tu ne pars pas, tu ne seras plus comme avant. Et cela, tu ne peux pas le vivre, et moi non plus. Alors, je te chuchote simplement :

– Si tu dois garder des séquelles, ne reviens pas, mon amour. Pars, je te laisse partir. Je t’aimerai toujours.

Au tréfonds de moi-même, je sais que tu n’étais plus là depuis un bon moment déjà. Tu m’as quittée à la table. Je me fais des chimères pour croire… pour me faire croire… que l’amour est plus fort que la mort. Que notre histoire ne peut se terminer aussi bêtement. Que c’est un sale tour du destin jaloux de notre amour. On n’a pas le droit de nous faire ça. Il y a tellement de couples qui s’endurent, qui s’emmerdent, pourquoi nous ? Pourquoi pas les vieux, pourquoi pas les malades, pourquoi pas les couples qui se détestent, qui se déchirent sans cesse ? Pourquoi briser notre amour, notre avenir, nos projets ? Tant de questions se mélangent à ma haine, à ma rage, à ma soumission, à ma résilience, à ma mort lente… à ma déchéance.

Un ami accompagne les ambulanciers. Évidemment, on ne veut pas de moi dans l’ambulance. Donc, je prends place avec une amie à l’arrière de la voiture que conduit son mari. Mon amie me parle, elle caresse mes cheveux, embrasse mon front et pleure autant que moi. Je lui explique ma théorie sur les séquelles que tu risques de garder si tu reviens. Elle opine de la tête en me répétant que je ne suis pas chanceuse. Que dire d’autre en pareille circonstance ? Le monde entier sait que je t’ai attendu pendant vingt ans. Le monde entier sait que je suis folle de toi. Le monde entier a peur pour ma vie, pour ma santé psychologique. Le monde entier sait que je me laisserai mourir pour te rejoindre. Le monde entier, maintenant, craint pour moi. Et moi aussi.

Dans la voiture, j’appelle une amie à qui une détresse semblable est déjà arrivée. Son père s’en était bien tiré. La situation n’est pas la même, pourtant. Je cherche du réconfort, une âme sœur dans cette tragique expérience que la vie me balance au visage. Elle n’est pas à la maison. Je regarde dehors sans voir. Encore cette sensation d’être dans un film. Je vois défiler une ville que je ne reconnais pas. Il n’y a d’ailleurs plus de ville, plus rien. Ni dedans ni dehors. Le néant, sans l’être. L’absolu. Désir persistant de vouloir mourir aussi. Les yeux sans émotion, je regarde mon amie et tente de trouver une forme de vérité. Questions sans réponse : « Pourquoi nous ? Pourquoi moi ? Pourquoi toi, Antoine ? » Tu es ma vie, mon unique raison d’être, mon avenir. Situation absurde. Pitié. Je suis trop anéantie, ma colère se meurt comme mon être tout entier.

HÔPITAL. L’ami, assis dans l’entrée, tes lunettes à la main, se lève et vient vers moi. Nous nous tenons serrés les uns contre les autres. Une infirmière nous dirige dans une salle isolée. Elle tente de me rassurer et me confirme que trois médecins s’occupent de toi, puis elle quitte la pièce. Seuls mes sanglots transpercent le mur du silence. Mon amie et son mari pleurent. Les murs de la déplorable pièce en béton semblent se refermer sur moi. D’un blanc de lait, je me dis que cela t’aurait déplu. Toi qui avais appris l’art des couleurs, de l’agencement et de la décoration. Que du mépris pour cette pièce.

Finalement, un jeune médecin s’avance et me sort de mes réflexions. C’est le temps du protocole, chacun décline son identité et ses liens avec toi. Debout, à droite de la porte, il voudrait être ailleurs. Exercer un autre métier. Être en congé aujourd’hui. Il fait peine à voir. Avec courage, il prend la parole.

– J’ai le regret de vous annoncer que votre mari est décédé.

– Nooooooooon ! je hurle à m’en étouffer. Noooon…

Puis, l’homme au long sarrau blanc, encore blanc, pour-suit :

– Son cœur s’est arrêté de battre. Nous ne pouvions rien pour le sauver. Son cœur était très fatigué, il en a abusé. Il avait le cœur d’un homme de soixante-dix ans. Nous sommes vraiment désolés.

– La nuit dernière, il a ressenti un malaise. Il ne voulait pas que nous appelions les ambulanciers. Si nous étions venus, auriez-vous pu le sauver ? lui demandé-je.

– Je ne peux répondre à cette question, mais je peux affirmer que son cœur était usé. Il est plus difficile de sauver les hommes plus jeunes en état de crise, car la force de l’attaque est très violente, plus intense. Il est plus facile d’intervenir, étrangement, sur des hommes plus âgés, car la crise est moins sévère. Quoi qu’il en soit, votre mari a probablement entamé sa crise la nuit dernière pour atteindre son paroxysme ce midi.

– Donc, si nous étions venus hier…

– Nous ne le saurons jamais. Son corps était très fatigué. Je suis désolé. Avez-vous d’autres questions ?

– Non, merci.

Il quitte la pièce presque sur la pointe des pieds, comme il était arrivé, nous laissant là, quatre abîmés. Le mari de ma copine retire ses lunettes et s’essuie les yeux. Sans énergie, je pleure. J’ai la confirmation que tu as préféré partir. Une infirmière entre à son tour, elle m’offre un cachet.

– Vous devriez prendre ceci. C’est un tranquillisant. Ça va vous aider.

– Non, merci, je ne veux rien prendre, lui dis-je.

– Tu devrais peut-être le prendre. Ça te ferait du bien, Aurélie, conseille mon amie.

Pendant que j’avale le minuscule cachet, l’infirmière poursuit :

– Souhaitez-vous faire un don d’organes ?

– Non ! Je crois que ses organes ne sont plus en très bon état, ce n’est pas un cadeau à faire à qui que ce soit.

– Vous pouvez venir le voir, il est dans la salle à côté.

Avons-nous longé un corridor ou simplement franchi une porte ? Je ne saurais le dire. J’entre dans la salle, doucement, presque sur la pointe des pieds, pour ne pas te réveiller. Tu es là. Étendu sur le dos, un drap blanc remonté jusqu’aux aisselles, tes bras sont sortis et reposent de chaque côté de ton corps. Ton thorax est démesurément gonflé… certainement les électrochocs. Mes amis sont derrière moi. Nos sanglots percent le pénible silence. Je te regarde, des cris meurent au fond de ma gorge. Je te sais déjà très loin. Tu n’es plus avec moi. Nous ne formons plus un. Nous ne sommes plus. Tu es désormais dans ton monde, dans l’au-delà, au paradis. Tu n’es plus avec les vivants. Je te touche et je sais que c’est la dernière fois. Tes mains, tes bras et ton visage glacés ne m’empêchent pas de t’embrasser. Quelle étrange sensation de ne plus sentir tes lèvres vibrer avec les miennes. Cette inertie me confirme que tu es mort. Tu es mort. Je dois me répéter sans cesse ce mot : MORT, MORT, MORT, MORT ! TU ES MORT. Vais-je le comprendre un jour ? MORT !

Comprendre la mort. Comprendre mon destin. Comprendre la réalité qui me happe de plein fouet. Comprendre ! Les mots « comprendre », « mort », « injustice » cavalcadent dans ma tête. Comme un tourbillon, ils tentent de m’étourdir davantage. Je prends ta main… aucune réaction. J’entends mon amie me répéter : « Pauvre Aurélie… ». Pour toute réponse, mes yeux hagards implorent de l’aide. Comme si elle avait le pouvoir de m’envoyer avec toi ou de te ramener à moi. Comme si quelqu’un pouvait me délivrer de ce mauvais sort. Est-ce possible que cette mauvaise plaisanterie s’achève ? Je vais me réveiller enfin, et tout sera comme avant ! Je ne sais qui ni quoi implorer. Je suis seule et désemparée, les sentiments de solitude, de détresse et de désespoir s’installent. Combien de temps vont-ils m’habiter, je l’ignore. Heureusement.

AVENIR. Quelque chose de tout à fait abstrait. Il n’existe plus de temps. Hier, aujourd’hui et demain se transforment en une immense douleur dans ma poitrine. Que des sentiments laids, lourds, négatifs s’emparent de moi. Le beau, l’espoir, la lumière, tout s’éteint à l’intérieur et autour de moi. Mon regard devient gris. Mon corps devient mort. Je ne veux pas sortir de cette pièce, je veux demeurer avec toi. Te parler et attendre, attendre un mot, un sourire, un regard de tes yeux brun foncé, de tes billes brunes que tu avais placées dans le même panier, pour moi. Je ne veux pas que tu meures, pourquoi personne ne m’entend ? L’histoire s’est trompée. Ce n’est pas ce que nous avions écrit. Ce n’est pas le bon scénario. Je ne veux pas. Je dois quitter la pièce avec beaucoup de regret. Je couvre ton visage de mes multiples baisers, les derniers. Je te fais également plusieurs recommandations, comme d’être heureux et de ne pas m’oublier. Je te fais mes adieux.

Ce que j’ignore, c’est la suite. La suite encore plus pénible que ta mort. Rester avec les vivants. Quelle punition beaucoup plus atroce que te voir mourir. Quel châtiment ! Une morte parmi les vivants. La suite, je dois l’ignorer pour ma propre survie. Noha. Mon enfant. Ma fille. Ma toute belle. Ma raison de vivre, de survivre. Je m’accrocherai davantage à elle, comme si cela est possible. Près d’elle, je respire à nouveau, faiblement.

Les quatre épaves rentrent à la maison. Dans mes mains, tes lunettes, ta montre et ton alliance. Voilà ce qui me reste de toi, un petit sac en plastique transparent. Par la vitre de la voiture, je regarde notre maison. Sans vie. Terne. Grise. Tout est gris. Une voisine qui a assisté à la scène de l’après-midi passe près de l’automobile et me regarde sortir. « Est-ce que ça va ? » me demande-t-elle. « Non. »

Je me sens flouée par les années perdues à t’attendre, à t’aimer. À cet instant même, je ne comprends pas mon destin. Trois mois plus tard, cette voisine m’avouera que mon regard éteint et misérable ne l’avait jamais quittée depuis. Elle en a été profondément marquée. « Je n’ai jamais ressenti une telle détresse humaine. Le soir, je ferme les yeux et je revois ton regard, ça me donne la chair de poule, j’ai eu peur pour toi. »




À l’intérieur, le père de Noha est là, me tendant les bras. Muette, je pleure. Nos amis viennent se blottir contre moi et m’offrent leurs condoléances, comme la coutume l’exige. Deux de nos amis décident de demeurer avec moi pour la nuit.

Le party est terminé. D’une fête heureuse entourée de gens que j’aime pour célébrer mon anniversaire naît un drame. La mort vient de rentrer chez moi, elle vient de passer à ma table, sans rien demander, en fauchant tout. En l’espace de cinq minutes, elle a chamboulé ma vie, mon avenir s’est éteint d’un coup, une branche qui se rompt, une rupture franche, définitive, sans retour possible. Une brusquerie si foudroyante, comment est-ce possible ? Je m’aperçois que je n’ai d’autre choix que de traverser cette épreuve qui s’abat sur moi laissant mon corps, mon cœur et mon âme en millions de miettes. Je suis anéantie.

D’autres amis doivent partir. Spontanément, je leur remets toutes les bouteilles d’alcool. Je m’assure qu’il ne reste plus rien dans la maison. Ne pas me noyer dans l’alcool. J’anticipe les effets sur mon équilibre psycholo-gique précaire. Je désire parcourir ce chemin de croix le plus sobre possible, surtout avec la médication qu’on m’oblige à prendre durant les trois prochains jours. Cet état dans lequel je me retrouve est difficile à décrire. Mélange de souffrance et d’indifférence, de froideur et de misère. Je veux mourir et en même temps je n’en ai pas l’énergie.

Au milieu de la chambre, notre lit glacial sur lequel mon corps devenu souffrance, plaie béante, se meurt. Mes larmes à peine tombées sur l’oreiller s’assèchent par l’intensité de la journée. Ces sensations de vide, de vertige, d’inutilité s’imprègneront dans les pores de ma peau en permanence pour les années à venir.

LE JOUR D’APRÈS. On m’accompagne dans ta famille pour discuter des modalités pour l’enterrement. Je réclame que ton corps ne soit pas exposé, conformément à ta volonté. « Tout cela, ce sont des singeries », disais-tu. Tu ne veux personne qui pleure sur tes restes, que l’on vienne se repaître de ce spectacle morbide. Je nourris les mêmes convictions devant ce rituel stupide. Par contre, à la demande des tiens, tu ne seras exposé qu’une journée seulement pour les familles, aucun ami. Par la suite, tu seras incinéré et les amis pourront venir s’épancher sur l’urne. C’est mon choix, ma décision dans le respect de ta volonté. On se connaît par cœur. Les heures passées à discuter nous ont appris la position de l’autre sur tous les sujets, spécialement sur la mort, l’amour et la sexualité. La mort qui t’obsédait et qui a été encore plus présente dans ta vie que la vie elle-même.




Mon frère habite avec moi et Noha maintenant. Je ne peux demeurer seule avec ma fille, l’envie de mettre fin à mes jours devient une éventualité presque concrète. Même sous médication, je ne suis pas en sécurité. Je ne peux conduire non plus. Je suis devenue muette, le silence et les larmes m’habitent jour et nuit. Ma fille passe le plus clair de son temps avec sa meilleure amie à deux maisons de la nôtre. Son père et mon frère s’occupent très bien d’elle. Je suis devenue incapable d’assumer mon rôle de mère. Durant trois jours, les funérailles s’organisent. Probablement en raison des médicaments, je suis dans un état second, je ne suis plus avec les vivants, je n’habite plus cette terre. Période nébuleuse, presque absente d’une réalité irréelle. De ces jours resteront des souvenirs inventés ou racontés par mes proches. Je tente de faire du mieux que je peux, le plus possible pour que tout se déroule selon les convenances.

LA VEILLE DE NOS ANNIVERSAIRES À NOHA ET MOI. Ton corps est exposé pour nos familles respectives. À ma demande, tu portes les habits de notre mariage. Tu es toujours aussi beau. Je reste près de toi, je ne te quitte pas des yeux. Je ne cesse de te regarder, de t’admire