Main La Maîtresse de Brecht

La Maîtresse de Brecht

Year:
2014
Language:
french
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1

La mort à ma table

Year:
2014
Language:
french
File:
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2

La nuit de l'Imoko

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 279 KB
© Éditions Albin Michel S.A., 2003




ISBN : 978-2-226-30051-5





Centre national du livre





À ma sœur





Des villes



Au-dessous d’elles des égouts

À l’intérieur il n’y a rien et au-dessus de la fumée.

Nous avons vécu là-dedans. Nous n’y avons joui de rien.

Nous nous sommes vite en allés. Et lentement elles s’en vont aussi.

Bertolt BRECHT, Sermons domestiques





Berlin-Est




* * *





* * *





1948





1





IL resta un long moment à regarder défiler les forêts et leurs rousseurs.

À la frontière interzone, Brecht descendit de voiture, entra dans le poste de police allemand et téléphona au Deutsches Theater. Sa femme, Hélène Weigel, se dégourdit les jambes autour de la voiture. Un camion blindé rouillait dans un fossé.

Une heure plus tard, trois voitures noires vinrent chercher le couple. Il y avait Abusch, Becher, Jhering, Dudow, tous membres de la Ligue culturelle. Ils expliquèrent que la presse attendait à la gare et Brecht dit :

– Comme ça, nous en sommes débarrassés !

Il sourit. Hélène sourit, Becher sourit, Jhering sourit un peu moins et Dudow ne sourit pas. Les bras encombrés d’un bouquet de marguerites, Hélène Weigel se tenait droite au milieu des officiels. Tailleur noir, visage osseux, regard sévère, cheveux tirés, elle était souriante et inflexible.

Bertolt Brecht serra quelques mains. Visages blancs. Visages gris. Le couple resta immobile au milieu des manteaux des officiels de la Ligue culturelle.

Tout le monde avait l’air impressionné par ce Brecht au visage rond, avec ses cheveux peignés sur le front à la manière d’un empereur romain.

Voir enfin le grand Bertolt, le dramaturge allemand le plus célèbre revenir sur le sol allemand après quinze années d’exil.

Quand le dernier photographe fut repoussé par un des policiers, Brecht ferma la portière, le convoi de voitures officielles s’éloigna.

Brecht contemplait le goudron de cette route qui menait à Berlin.

On n’entre pas dans la ville mais dans la grisaille.

Graffitis obscènes, arbres, herbes, grandes rivières à ; l’abandon, balcons pendants, plantes inconnues, chicots d’immeubles dressés au milieu des champs.

La voiture pénétra au cœur de Berlin. Des femmes en foulard numérotaient des pierres.

Il avait quitté la terre allemande le 28 février 1933. À l’époque il y avait des étendards et des croix gammées dans toutes les rues… Aujourd’hui, on était le 22 octobre 1948. Quinze années avaient durement passé. Aujourd’hui, les voitures officielles roulaient vite et doublaient des camions soviétiques et des passants rares et mal habillés.

Brecht baissa la vitre et demanda au chauffeur d’arrêter. Il descendit, alluma un cigare et contempla ces ruines. Il y avait un vaste silence, des blancheurs de murailles, des fenêtres noircies, d’innombrables bâtisses écroulées. Le soleil du soir, le vent ; beaucoup de curieux papillons ; des batteries démantelées ; un blockhaus.

Brecht s’assit sur une pierre puis écouta le chauffeur lui dire que si des financiers s’y mettaient, on pourrait reconstruire la ville plus vite et Brecht pensa que, justement, c’étaient des financiers qui avaient flanqué la ville par terre. Il remonta dans la voiture, des murs jetaient de longues lames d’ombre à l’intérieur du véhicule.

Des kilomètres de décombres, des verrières fracassées, des voitures blindées, des barrages, des soldats soviétiques devant des chevaux de frise et des barbelés. Certains immeubles ressemblaient à des grottes. Cratères, énormes étendues d’eau et encore des ruines, des espaces vides, immenses, avec, parfois, quelques passants regroupés autour d’un arrêt de tramway.

Le personnel de l’hôtel Adlon regardait son arrivée par les fenêtres.

Dans la grande chambre, Brecht ôta sa gabardine, sa veste. Il se doucha, choisit une chemise dans la valise. Quatre étages plus bas, la terre allemande.

Il y eut un discours d’accueil dans le salon de l’hôtel. Pendant qu’on le remerciait d’être ici, Brecht s’assoupit légèrement ; il pensait à un conte allemand très ancien qu’il avait lu au lycée d’Augsbourg et qui lui était revenu en mémoire pendant son séjour en Californie. Une servante avait remarqué un esprit familier qui s’asseyait près d’elle au foyer, elle lui avait fait une petite place et s’entretenait avec lui pendant les longues nuits d’hiver. Un jour, la servante pria Heinzchen (elle nommait ainsi l’esprit) de se montrer sous sa véritable identité. Mais Heinzchen refusa. Enfin, après avoir insisté, il y consentit et dit à la servante de descendre à la cave où il se montrerait. La servante prit un flambeau, descendit dans le caveau et là, dans un tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au milieu de son sang. Or, de longues années auparavant, la servante avait mis secrètement un enfant au monde, l’avait égorgé, et l’avait caché dans un tonneau.

Hélène Weigel tapota l’épaule de Brecht pour le sortir de sa torpeur ou plutôt de sa méditation. Il se redressa, fit bonne contenance et pensa que Berlin était un tonneau de sang, que l’Allemagne, depuis son adolescence, en pleine guerre de 14, était aussi un tonneau de sang et qu’il était l’esprit de Heinzchen.

Du sang avait été versé dans les rues de Munich et l’Allemagne moderne avait rejoint les flots de sang qui coulaient dans les vieux contes germaniques. Il était revenu dans la cave et il voulait, avec sa modeste raison, désormais, sortir l’enfant, l’éduquer, laver à l’eau froide ce sang qui restait sur les dalles de la cave. Goethe avait ainsi fait avec son Faust ; Heine avec son De l’Allemagne, la tache était plus large que jamais ; la mère Allemagne était à demi asphyxiée.

Par les fenêtres, il voyait des femmes en grosses chaussures numéroter des pierres. Il n’y avait plus de rues, mais des routes et des nuages.

Plus tard, dans un salon du club de la Ligue culturelle, il y eut un petit discours intelligent de Dymschitz.

Brecht regarda, amusé, Becher, Jhering et Dudow. Quel trio mal assorti et amusant, pensa-t-il à travers la fumée de son cigare. Il avait devant lui ceux qui avaient la mission de guider l’Allemagne de l’Est vers les conceptions grandioses de la Fraternité artistique. Deux d’entre eux avaient été des compagnons de sa jeunesse. Désormais ils étaient devenus des « camarades ».

Imaginez trois hommes en pardessus sombres avec des chemises blanches et des cravates à pois. Eux, dans la grande salle du club de la Mouette, habillés dans des costumes coupés dans un affreux coton soviétique. Dymschitz lisait trois feuillets gris. Il était raffiné comme un professeur d’université qui, passé recteur, surveille sa ligne pour séduire des jeunes femmes.

À ses côtés, Johannes Becher. Il n’avait pas changé. Lunettes rondes aux verres de myope : il avait gardé tendresse et gentillesse. Becher, lui, se souvenait du jeune Brecht, maigre, pas content, le chapeau sur la tête, un cigare noir à la bouche. Les pieds sur une chaise, en train de lire ou plutôt de froisser les journaux berlinois, satisfait d’avoir réussi à gagner très vite beaucoup d’argent avec L’Opéra de quat’sous. Brecht apprenait « l’économie de guerre » dans un petit livre cartonné bleu, se promenait avec des dessins anatomiques, voulait acheter une hache pour fendre les têtes molles qui dirigeaient les grandes scènes berlinoises. Il courait après les tramways, montait sur les toits des théâtres avec une danseuse à chaque bras. Il offrirait au public des luttes sociales gigantesques. Le problème ? Il n’avait pas encore eu le temps de lire Marx, mais il croyait dur comme fer au marxisme, comme à un immense réservoir d’idées pour des comédies. Et Becher, au fond, pendant que Dymschitz lisait son discours d’accueil, se demandait si le vieux Brecht, aujourd’hui, avait caché une hache sous son manteau. Briser le crâne des écrivains officiels de la RDA…

Johannes Becher, devenu haut responsable culturel de la zone, pensait au manteau de cuir impeccable du jeune Brecht. Il se demandait si, maintenant, la peau de Brecht était devenue assez épaisse pour affronter les « camarades » experts en opinions marxistes, les « spécialistes » qui dirigeaient la redoutable Union des écrivains.

Hélène Weigel se souvenait, elle aussi, de Becher. Pour elle, ce qui avait changé chez Johannes, c’était le dos : droit, une surveillance du corps digne d’un officier. Autrefois, il envoyait des noyaux de cerises dans les chevelures des actrices, paresseusement allongé dans un hamac. Hélène pensa : Je m’entendrai mieux avec Becher que Brecht.

Plus pâle, la tête assez ronde, lisse, le regard fouineur, isolé, lucide, raffiné, Herbert Jhering lut un discours bref. Il tournait les feuillets et lisait sa petite écriture ronde avec courtoisie et distance. Le discours était plein de formules aisées, agréables à entendre.

Brecht se souvenait que, jadis, il lisait les critiques théâtrales de Jhering comme on écoute le diagnostic d’un médecin qu’on estime. Jhering était déjà le plus estimé et le plus craint des critiques.

En vieillissant, il avait pris une allure de diplomate. Mais le regard avait perdu de sa vivacité. Il n’avait pas fait longtemps antichambre pour être dénazifié. On manquait d’intelligences d’un tel niveau pour rebâtir une politique d’éducation populaire. Tandis qu’il débitait son compliment à Brecht dans une langue étincelante, l’air resta froid dans la salle. Il acheva de sa voix voilée, calme et douce. Puis il étendit sa main gauche et la posa sur l’épaule de Brecht pour lui rappeler qu’il l’accompagnait depuis ses débuts. De sa main, il touchait la sainte substance de leur jeunesse. Il y eut un autre discours.

Hélène Weigel, qui écoutait, pensive et un peu fatiguée, inclina la tête vers Brecht et lui murmura à l’oreille :

– Qui est ce gros, là, qui garde son chapeau à la main ?

Elle désignait celui qui, massif et le front dégarni, couvert de sueur, portait une veste étroite et mal boutonnée. Il avait des boutons de manchettes énormes de boutiquier vulgaire et se tenait au garde-à-vous, comme s’il voyait la Vertu allemande éclairer la pièce de sa lumière aveuglante.

– Dudow ! cette crapule de Dudow ! répondit Brecht.

Lui aussi, Slatan Dudow, avait travaillé à Berlin dans les années vingt, lui aussi était un compagnon de l’âge d’or. De la Grande Bringue, du miraculeux Berlin des filles faciles, des plaisirs obtenus du bout des doigts dans l’argent frais qui sortait des caisses de théâtres au bord de la faillite.

Ce Bulgare avait travaillé sur le scénario du film Kühle Wampe, vers 1926 ou 1927. Il avait guidé Brecht en 1932, dans un Moscou déjà soumis aux surveillances policières. Brecht pensa : Doit fournir le travail artistique convenable et attendu… ramollissement probable du cerveau… doit être le premier à l’épreuve de la lèche politique…

Il sourit à Dudow. Tout le monde applaudit quand Becher étreignit Weigel et Brecht.

On servit du vin blanc.

Plus tard, à l’Adlon, le téléphone sonna (un énorme et antique appareil qui semblait venir des surplus de l’armée soviétique), mais ce fut la Weigel qui répondit. Tout le monde voulait voir Bertolt : Renn, Becker, Erpenbeck, Lukács.

Un garçon d’étage apporta un plateau couvert de télégrammes de félicitations. Derrière la fumée de son cigare, Brecht gardait un regard ironique et placide.

La nuit tomba.

Brecht resta assis seul dans sa chambre. Il contemplait son nouveau laissez-passer.





2





LES services météo de l’armée soviétique étaient installés dans un ancien hôtel particulier de la Luisenstrasse, pas loin du club de la Mouette où tous les représentants officiels de la culture venaient bavarder, lire les journaux et se donner les nouvelles. Derrière le terrain vague, se trouvaient quatre baraquements de l’administration militaire soviétique. Ils regroupaient à la fois un service des visas, plusieurs bureaux de Radio Moscou et des services annexes qui ne cessaient d’entasser de gros volumes de rapports qui arrivaient, par camions, de l’ancien ministère de la Luftwaffe.

Munie de sa convocation, Maria Eich pénétra dans le second baraquement, celui qui avait des fenêtres grillagées, et poussa une porte en bois, avec une vitre. Elle se retrouva dans un couloir avec des ampoules faibles et plusieurs chariots qui supportaient de vieux magazines Signal et des dossiers usagés avec, dessus, des étiquettes de cahiers d’écolier couvertes d’inscriptions en caractères cyrilliques à l’encre violette.

Maria avança. Elle était vêtue d’un imperméable gris. Pâleur de son visage. Par une porte entrouverte, on voyait une femme en tailleur gris austère, avec un chignon. Elle feuilletait des paperasses.

– S’il vous plaît ? le bureau de Hans Trow ?…

Sans répondre, la femme se tourna vers Maria et indiqua le fond du couloir.

Grillages serrés devant deux fenêtres. Deux soldats soviétiques s’effacèrent pour la laisser passer. Vieilles cartes militaires et plans de Berlin provenant de l’ex-ministère de la Luftwaffe, portes avec de curieux verrous en acier, panneaux de contreplaqué posés contre les cloisons hachurées au crayon gras de menuisier : tout cela suggérait les travaux, l’improvisation, la pauvreté, avec les éclairages insuffisants d’ampoules nues suspendues à des fils torsadés tenus par des clous.

Quand elle pénétra dans la pièce simplement éclairée par la fenêtre grillagée, une fille était juchée sur une échelle et sortait des classeurs d’un panier à linge pour les glisser sur une étagère.

Hans Trow, en pull de montagne à col roulé, blond, d’allure sportive, se massait le cou en feuilletant des rapports rédigés en russe. Il annotait certaines pages à petits gestes précis et rapides. Des odeurs de colle, des reliures séchées. La fille, juchée sur l’échelle, redescendit et scruta le visage de Maria au passage.

Hans tendit la main :

– Maria Eich ?

– Oui.

Il approcha une chaise et la disposa de telle manière que Maria restât face à la lumière de la fenêtre et que lui soit en contre-jour. Puis, après avoir congédié son assistante, il parla d’une voix mi-indolente mi-ironique :

– Mon nom est Hans Trow. Je m’occupe de la circulation interzone des personnes.

Il souleva une liasse de bulletins d’informations économiques et tira du dessous un dossier sous reliure toile qu’il feuilleta. À l’intérieur, agrafés, des feuillets tapés à la machine et des carbones froissés.

Hans Trow se leva, vint s’appuyer sur le devant de la table. Il demeura immobile et souriant.

Puis il leva lentement ses yeux et, se renversant un peu en arrière, scruta cette jeune femme au ravissant visage. Il remarqua qu’elle avait les cheveux bien lavés, le teint très pâle, et surtout qu’elle changeait ses mains de position. Hans Trow n’éprouvait aucun plaisir à mettre dans l’embarras cette jeune femme. Il trouva que, pour une comédienne, ce visage était d’une étonnante clarté. À quoi donc songeait Maria Eich ? Son air modeste et un peu triste surprenait Hans car il ne collait pas avec le dossier transmis de Vienne où l’on parlait de Maria Eich comme d’une comédienne brillante et racée, « pleine de vigueur, avec un grand penchant pour la mondanité ». Enfin, Hans saisit un dossier de toile beige, prit dans un tiroir un gros crayon de bois marron, et feuilleta le dossier en parlant sans affectation ni animosité :

– C’est un beau nom, Maria Eich.

Il n’éleva pas la voix tandis qu’il tournait les pages du dossier en marquant, de son crayon marron, une petite croix devant certaines phrases tapées à la machine. De son côté, Maria Eich répondit à une première série de questions sur son enfance, son passé viennois, les débuts de sa carrière, en se demandant pourquoi cet officier de renseignements parlait d’une voix si monotone, un débit qui ne s’accélérait pas ni ne ralentissait. Elle trouva que sa courtoisie un peu lasse était inquiétante. Elle sentit une pointe de raillerie quand il lui demanda pourquoi elle était la « protégée » d’un homme aussi important que Dymschitz.

– Vous êtes sa protégée, répéta-t-il. Sa protégée… Le camarade Dymschitz dirige tout le secteur culturel… Vous connaissez Dymschitz depuis cinq mois… Où l’avez-vous rencontré ?

Maria, pendant l’interrogatoire, avait l’impression que l’officier qui s’était présenté sous le nom de Hans Trow (comme on claque des talons dans les casernes prussiennes) détenait toutes les preuves de la complicité de sa famille avec le milieu nazi viennois, puisqu’il avait sous les yeux les deux cartes de membre du parti national-socialiste de son père, Friedrich Hieck et de son mari, Günter Eich. Hans Trow avait tourné les pages du dossier en donnant des détails sur la situation précaire de son père, réfugié en Espagne, et de son mari qui résidait, lui, au Portugal sous une fausse identité que les services de renseignements est-allemands connaissaient parfaitement.

Après avoir longuement évoqué le destin d’un père et d’un mari, tous deux qualifiés de « cinglés nazis » dignes d’être enfermés dans un « asile d’aliénés », Hans, de son regard franc, net, droit, lui proposa ce qu’il appelait « une garantie générale sur l’avenir ».

Très posément, au lieu de pratiquer le jeu des questions et des réponses (Hans possédait toutes les réponses sur les feuillets), il proposa à Maria de travailler à « changer l’histoire » de ce pays. Il parla immédiatement citoyenneté, traitement, salaire, protection médicale, approvisionnement, logement décent et promotion artistique. Comme dans un film où un joueur, au casino, place tout ce qui lui reste d’argent sur le rouge, Maria s’entendit accepter tout. Si elle ne le faisait pas, elle serait obligée de fuir à travers ponts, rues, chicanes, et de gagner le secteur occidental pour tout simplement se retrouver devant des officiers américains lui jetant à la figure un amoncellement de preuves accablantes du passé nazi de son père et de son mari. Sa situation serait encore plus précaire dans l’Allemagne de l’Ouest ; elle serait trimbalée d’une caserne à un affreux théâtre aux armées, ne bénéficiant d’aucun appui et d’aucune protection. Elle n’aurait aucune sécurité pour sa petite fille. Elle serait soupçonnée, guettée, surveillée, elle serait la proie des maquereaux. Elle imagina des tentatives de corruption sans fin. Que de scènes humiliantes à nouveau. Elle se voyait sans un sou et la honte attachée à son nom alors qu’ici, Dymschitz, le responsable culturel de la zone soviétique, était son « ami ». Petits bruits vifs du briquet de Hans Trow qui allumait une cigarette et jouait avec. Elle l’entendit dans un brouillard lui assurer :

– Vous avez été la maîtresse de Dymschitz.

Elle tourna une mèche de cheveux autour de son index.

– Vous voulez le savoir ? Non, je n’ai pas couché avec Dymschitz…

– Bien, bien, bien.

Il se racla la gorge.

– Ça viendra…

C’est à ce moment-là que pénétra dans le bureau un homme de trente ans environ, rondouillard, cheveux collés par de la brillantine, le col de chemise froissé, un gilet à l’ancienne avec des boutons qui manquaient. Il épongea la sueur de son front avec un gros mouchoir à carreaux. Il marmonna un vague bonjour à Maria, comme on présente ses condoléances. Il chercha une chaise et en trouva une derrière plusieurs dossiers sur les attributions de charbon et la réutilisation des stocks de gants et de bottes.

Avec son costume froissé et sa cravate noire, genre ficelle sur un col élimé d’un blanc douteux, celui que Hans Trow présenta comme Théo Pilla, son assistant, ressemblait à un portier d’hôtel berlinois d’avant-guerre. Ses cheveux graisseux lui donnaient l’air d’un mort qu’on a retiré de l’eau. D’un ton désenchanté, Théo Pilla, sans prêter attention à la visiteuse, marmonna :

– Les sempiternelles conversations sur le blé et le charbon avec les dirigeants de la CVJM, la Christlicher Verein Junger Männer, commencent à m’épuiser…

Il sortit un papier bleu froissé de sa poche et le déplia en toussotant et dit :

– Connais-tu ce Dietrich Papecke ?

– Non, dit Hans, agacé d’être interrompu.

– Faudra que j’y fasse un brin de causette, sinon il retournera buter les patates du côté de Schwerin.

Hans tapota un doigt perplexe et fit les présentations :

– Théo Pilla, Maria Eich…

– Vous êtes la comédienne ?

– Oui, dit Maria.

Théo considéra cette femme menue avec un foulard sagement posé sur son manteau, ses cheveux délicieusement blonds et frisés. Il se sentit embarrassé devant cette jolie femme qui cachait sans doute son inquiétude par une grande froideur anxieuse. Pendant que Hans parlait, Théo glissa un morceau de carton sous une fenêtre qui laissait passer la pluie ; puis il essuya les filets d’eau avec un coin de sa veste.

Hans reprit :

– Vous n’avez donc pas de relations privilégiées avec lui. Vous savez que nous le savons. La solitude où vous êtes…

– Vous vous trompez, je ne me sens pas seule.

– Mais…

– Non, je ne suis jamais seule.

– Pardon ?

– C’est la stricte vérité, reprit Maria, je ne me sens jamais seule, jamais !

Il y eut un flottement. Hans Trow retint son sourire et se demanda comment on pouvait entrer en contact avec elle, comment briser sa jolie petite armure d’orgueil.

– Vous savez pourquoi vous êtes convoquée ici ?

– Non.

– L’idée que nous avons pourrait se formuler comme ceci : nous devons reconstruire ce pays avec des gens de foi. Nous ne pouvons pas nous permettre de revenir à Weimar…

La pluie diminua progressivement et il n’y eut plus qu’un vague ruissellement dans une gouttière. Théo Pilla rangeait machinalement des tampons en caoutchouc et dit :

– Nous ne sommes pas revanchards. Au contraire, nous pensons que la nouvelle Allemagne doit atteindre une maturité, valider de nouveaux principes et nous voulons que les comédiens manifestent une passion politique, comprennent nos intérêts, soutiennent les éléments positifs contre tout le fatras réactionnaire qui encombre encore les esprits. Vous comprenez ?

Hans reprit :

– L’état d’esprit, le contrôle de l’état d’esprit… Vous comprenez ? Cela va dans le sens de ce que vous souhaitez et de ce que souhaite le camarade Dymschitz… Oui ?… La libération de l’Allemagne… Elle est venue militairement… mais elle se décide aujourd’hui politiquement… elle passe par vous, par nous…

Théo vint s’asseoir près de Maria.

– Nous reconstruisons la vraie Allemagne. Il n’y aura pas de chômeurs, pas de gens humiliés, pas de provocations, pas de dénonciations mais nous devons être vigilants. Vous serez une militante. Vous serez des nôtres. Nous ne reconstruirons pas une Allemagne militariste… Dans l’autre Allemagne, la moitié des nazis criminels préparent la revanche… Ils mangent déjà des bretzels tout chauds avec les généraux américains et sont prêts évidemment à crier justice en brandissant leur tablier de boucher ! Dans notre système, nous avons besoin d’une avant-garde qui influence et éduque nos camarades, rende les cœurs purs, donne du travail, du pain, de la dignité… Vous devez nous aider !… comme vous devez écouter Brecht. Vous serez sa confidente. On finira bien par savoir qui il est !…

– Vous vous méfiez de lui ? dit Maria, interloquée.

– À vrai dire, nous n’avons absolument rien contre lui. Nous aimerions savoir – et nous finirons bien par le savoir – qui il est. Est-il un vrai « camarade » ? Il a choisi les États-Unis…

Théo s’interrompit et sortit un horrible petit cigare.

– Vous avez un enfant à Berlin-Ouest…

– Lotte vit pour l’instant chez sa grand-mère.

– Où ?

– Dans le secteur américain, au-delà de Charlottenburg.

– Oui, j’ai l’adresse. Pourquoi est-elle à l’Ouest ?

– Lotte a de l’asthme. Les Américains ont de bons médicaments… contre l’asthme.

– Alors, c’est bien, dit Hans. Vous pourrez voir votre fille Lotte quand vous voudrez.

Il ouvrit le placard et sortit d’une boîte de craies deux documents. Un laissez-passer de carton gris barré de rouge pâle et un reçu à signer.

Quand Maria signa le reçu avec le stylo de Hans, Théo dit :

– Vous faites partie de la famille, maintenant.

– Vous aurez un logement et une loge personnelle au Deutsches Theater, ajouta Hans.

– Il faut que nous sachions qui est Brecht… À quoi il pense.

Maria leva ses yeux pâles et se troubla.

– Mais… Mais…

– Il suffit que vous vous placiez auprès de Brecht. Vous verrez, Brecht viendra vous chercher le soir dans votre loge, vous n’avez qu’à lui ouvrir la porte… Parfois vous devrez l’écouter, parfois lui poser quelques questions. Vous savez qu’en face, les Américains c’est la guerre, de nouveau, qu’ils préparent. On veut savoir qui il est. Autant de temps passé en Californie… Il a quitté l’Allemagne depuis si longtemps… Il a quitté l’Europe depuis si longtemps… Allez savoir qui il est. Allez savoir. C’est un grand esprit, mais il a pu changer. Sa place est si importante, sa grandeur spirituelle est-elle au niveau de la tâche que nous lui confions, c’est ce que nous voulons savoir. Vous nous aiderez.

– Pourquoi moi ?

– Tout le monde doit avoir une mission dans notre nouvelle société pour éviter le retour des horreurs nazies. La guerre continue, Maria Eich…

– Il n’y a rien de mal à vivre auprès d’un grand homme, dit Théo en rallumant un cigarillo.

– Vous avez quelqu’un dans votre vie ? demanda Hans.

– Personne.

– Bien…

Maria inclina la tête en signe de perplexité.

– Si vous voulez du café, du sucre, du bois de chauffage, des couvertures, de la viande, des couverts d’argent, un joli lavabo, vous demandez…

Théo posa son crayon.

– Il n’est pas question que vous soyez une personne inutile dans notre société. « Des cœurs ardents et purs », répéta Hans Trow, voilà ce qu’il nous faut.

– Tout s’arrange avec de la bonne volonté, ajouta Théo Pilla.

Avant qu’elle franchisse la porte du bureau pour sortir, Théo Pilla lui donna une adresse sur Schumannstrasse pour qu’elle passe une radio des poumons. Il y avait tant de tuberculose, le manque de lait, de viande, la misère.





Le lendemain, près d’un canal, à l’abri de l’averse sous un immense tilleul, l’officier Hans Trow entretenait Maria des nouvelles données géopolitiques engendrées par la partition de l’Allemagne et le réarmement catastrophique imminent de l’Allemagne de l’Ouest. Il sortit de sa poche un document officiel en langue anglaise, une copie confidentielle du séminaire qui s’était tenu au monastère d’Himmelrod, dans la région de l’Eifel, au cours duquel d’anciens officiers nazis avaient prévu de mener une « défense » offensive de la RFA vers la zone soviétique….

– Une défense offensive… vous comprenez, Maria ?

Hans disait :

– Tout Berlin marche en haillons ! À la place de tonnes de charbon, quelques maigres planches arrachées aux parquets des anciens ministères du Reich et qui brûlent dans de rares braseros. Tout ce qui touche au charbon, à l’essence, à la circulation et à l’arrivée des denrées alimentaires de première nécessité dépend des Russes. Nous dépendons des Russes. C’est Moscou qui décide.

– Est-ce Moscou qui décidera de notre théâtre ? demanda Maria.

– Pourquoi demandez-vous ça ? C’est la chance inespérée de notre grande et nouvelle fraternité, dit laconiquement Hans Trow.

Assis sur le banc à côté de Maria, Hans était un délicat professeur qui apprend à son élève que le monde est partagé en bons et méchants et que le champ de bataille est là où elle est. Maria doit se convaincre qu’elle est au milieu des meilleures troupes, il ne faut pas que le pays retombe dans les mains d’une bande de criminels et elle doit tenir sa place dans le combat.

– Il ne faut pas avoir peur, ajouta-t-il. Les artistes ont eu une très lourde responsabilité dans l’installation des nazis. Ils ont eu peur devant les braillards SA de la rue, ils ont capitulé et sont restés dans leurs loges à se maquiller. Une génération de marionnettes. Maria, vous ne serez pas une marionnette !…

Il y eut un silence et Hans murmura, comme s’il s’agissait d’une confession improvisée : « Nous sommes toujours prisonniers de la pensée bourgeoise. Cela va changer… »

Hans lui expliqua également que des actions militaires visaient Berlin-Est.

Entre un simple militantisme artistique et être une nouvelle recrue de la Sécurité d’État, il y avait un pas. Elle le franchit.

Sentant que sa future recrue était un « cœur ardent et pur », Hans Trow lui posa l’imperméable sur les épaules. Il sourit. Il la déposa au club de la Mouette.





3





EN pénétrant dans la salle à manger du club de la Mouette, Maria Eich regardait tout avec curiosité. Vêtue d’un long manteau noir avec un col en astrakan, elle se dirigea vers la table du maître. Brecht, lui, ressemblait à un paysan enrichi qui a pendu sa casquette à une branche de pommier.

Il fermait les yeux et dégustait son cigare. Il écouta Caspar Neher, son fidèle décorateur, le plus ancien et le plus fidèle des amis, puisqu’ils s’étaient connus au lycée d’Augsbourg en 1911, et ne s’étaient jamais quittés. « Cas », comme l’appelait Brecht. Pour l’instant, il lui montrait plusieurs photographies de la mise en scène d’Antigone à Coire, en Suisse. Paravents recouverts de toile rouge, accessoires et masques accrochés à un râtelier, impression de vide et lumière plate. Brecht considéra avec une particulière attention les crânes de chevaux en carton bouilli.

– Éclairage net et uniforme.

Il saisit deux clichés où l’aire barbare du jeu était cernée de pénombre.

– Non ! plus net ! plus uniforme !

– La pénombre est mieux derrière les poteaux et les crânes de chevaux, dit Caspar Neher.

– Non. L’éclairage froid aidera les comédiens…

Caspar Neher, d’un geste de l’index, cerna l’arrondi brumeux qui passait derrière les poteaux.

– Et là ?

– C’est déjà trop crépusculaire, précisa Brecht. Le public n’a pas à se poser de questions autres que celles que se posent les personnages sur le plateau. Cas, tu dois ôter ce côté crépusculaire qui cache la toile du fond. Il faut la voir, cette toile. Pas de trou noir. Pas de rêverie. La lumière froide et dure. Dans toute cette pénombre, on pourrait penser qu’il y aura des crimes, des intrigues, des gens cachés. On peut y égorger quelqu’un ou rêver à une forêt en marche. Non !

Brecht se tourna vers Maria et la prit à témoin :

– Les comédiens du théâtre du Globe de Shakespeare n’avaient que la lumière froide de l’après-midi londonien !

La lumière latérale d’une fenêtre baignait le haut du visage de Brecht. Il parlait avec un accent bavarois, assez rocailleux et lent.

Son évocation du futur théâtre réveillait en lui toutes les bonnes choses de l’existence qu’il avait vécue à Berlin dans les années vingt, au temps de sa consécration et du vigoureux succès de L’Opéra de quat’sous. Il reprit :

– Regardez la rue, dit Brecht à la cantonade, comme s’il n’avait pas entendu Neher, c’est si près de nous que beaucoup de gens ne la remarquent pas, la rue… la rue…

Il s’adressa à Maria :

– Pour la connaissance du théâtre, dit Brecht, aucun besoin de poésie.

Il ajouta :

– Il suffit de garder le contact avec les rues. Rues pauvres, rues riches, rues vides, rues pleines !

Plus tard, dans la voiture, Brecht prit quelques notes. Il lui semblait que toutes les Berlinoises avaient vieilli. Sa main tremble, la ville défile, les échappées sur le canal, vitres brisées d’usines, murs sombres, décharge. La voiture, les passants, les avenues, les gares désolées, rejoignent des morts.

– Ton maquillage de scène devrait être plus léger, plus chinois. Moins d’expression dans ton visage. Je t’expliquerai…

Ils atteignirent la Schumannstrasse, proche de la salle de répétition. La Stayr noire s’arrêta devant le portail d’une ancienne clinique.

Quelqu’un sortit un Leica – Caspar Neher. Ils pénétrèrent dans une ancienne cour voûtée, assombrie par une galerie vitrée aux carreaux cassés. Le petit groupe, Brecht aux côtés de Maria, se serra et se tint immobile pour la photo de famille. La brume dorée ciselait les feuillages. Sentiment d’espace chaud. Moments de flottement en groupe. Vacance subite. Vitesse de rotation de la planète à demi morte, elle apporte les rivages dorés du passé, les espiègleries des générations disparues.

– Je vous présente ma prochaine « Antigone » ! dit Brecht. Maria Eich !

Weigel vint vers Maria avec un visage aussi net qu’un mur blanc et dit : « Une Viennoise comme moi. » Jeune, saine, pensa-t-elle. Un agneau pour le loup. L’air coquet, le nez mutin des jeunes femmes qui accueillent avec lassitude les hommages des hommes. Elle a de beaux cheveux souples, moi des cheveux gris. Elle est jeune, moi vieille ! Encore une affaire qui sera vite expédiée… ça ne durera pas longtemps.

Hélène dit sèchement :

– Répétitions lundi !





Pendant trois jours, Brecht présenta Maria à tous ceux qu’il rencontrait :

– Voilà Antigone ! Elle s’appelle Maria Eich…

Champ de gravats. Berlin ressemblait à une plage déserte. Un soir, au café Berndt, Brecht tira un carnet de sa poche et traça au stylomine un cercle avec des poteaux bizarres. Il prit un dessous de verre et crayonna des crânes de chevaux.

– Voici l’aire de jeu d’Antigone.

Il hachurait l’intérieur du cercle.

– Vous jouerez ici. Les autres comédiens seront assis sur des bancs. Là.

Plus tard, en revenant des toilettes, il se rassit, gribouilla un autre dessin, poilu, obscène. Ce genre de dessin qu’on trouve sur les portes des WC.

Il éclata de rire.

Le lendemain, ils remontèrent la Charitéstrasse. Brecht marchait pesamment, le trottoir lui appartenait. C’était un paysan qui revient à sa ferme. Il s’assit soudain sur un banc. Il ferma sa main sur la main de Maria. Le soleil projetait l’ombre de Brecht sur les briques d’un long immeuble crasseux. La silhouette de Brecht était lourde. Il ôta ses lunettes pour les nettoyer avec son mouchoir. Maria prit lunettes et mouchoir. Elle essuya et découvrit la fatigue, les yeux un peu rouges, les cernes qui dénotaient peut-être une maladie cardiaque ou tout simplement l’approche de la vieillesse. Brecht dit :

– Toutes les Antigone, jusqu’ici, appartiennent au passé, parlent du passé. Vous allez être la première qui parle de nous… sans faire d’hellénisme esthétique et petit-bourgeois. Comment enterrer nos fils allemands ? Comment ?

Maria ne comprit rien à ce qu’il disait.





4





TANDIS que Maria se familiarisait avec les salles de répétition du Deutsches Theater, tandis qu’elle aménageait son appartement, qu’elle participait à tous les repas avec les comédiens autour de Brecht au club de la Mouette, Hans Trow, lui, s’était plongé, nuit après nuit, dans les dossiers transmis par le centre de Moscou. Il lui arrivait de monter au dernier étage du bâtiment, de prendre un couloir qui se rétrécissait et qui menait sous les toits à une cellule fermée par un cadenas dont seul Hans possédait la clé. À l’intérieur, murs au papier peint auréolé d’humidité, plâtre délabré, un vieux poste de radio, des piles et des piles de dossiers rédigés en russe que Hans déplaçait, ouvrait, parcourait ou remettait dans une armoire métallique.

Des nuits durant, Hans Trow s’asseyait sur le tabouret et consultait, classait, feuilletait, annotait, épinglait ces notes émises par Moscou. Il y avait un énorme matériel sur les habitudes de Brecht, ses fréquentations, son intérêt si particulier pour le combat des savants atomistes contre l’État, la manière dont il se procurait de l’argent auprès d’une banque suisse qui était aussi celle du cinéaste Fritz Lang, la manière dont Brecht découpait les pages des magazines, ce qui concernait les réformes agraires en Union soviétique, sa méticuleuse vigilance pour noter les actes de corruption des bourgeoisies européennes qui avaient collaboré avec l’Allemagne hitlérienne, sa bizarre fascination pour ce qui concernait les recherches nucléaires, sa manière de découper dans les revues scientifiques ce qui se rattachait à la physique quantique, son inquiétante virulence contre le monopole des militaires, aussi bien en Union soviétique qu’aux États-Unis, et aussi – ce qui faisait sourire Hans Trow – ses notations lubriques sur les comédiennes américaines, sa comptabilité sur les prouesses sexuelles de sa maîtresse suédoise, Ruth Berlau, devenue alcoolique.

Tout était donc rassemblé dans une armoire en fer dont seul Hans possédait la combinaison. Ainsi, en quelques mois de nuits blanches, Hans Trow connaissait tout des différents exils de Brecht. Sa première période au Danemark, à Lindigô, dans la belle maison à toit de chaume, quand Brecht, encore euphorique, optimiste, vantard, consignait dans ses carnets des tas de jugements idiots sur « la clique de Moscou » parce que les grandes scènes soviétiques jouaient des auteurs qui lui déplaisaient dans des mises en scène qu’il qualifiait de « triste camelote ». Puis il y avait eu le déménagement vers la Suède, puis la maison au milieu des bouleaux en Finlande, avec la crainte de ne pas obtenir de visa pour les États-Unis, les nuits sans sommeil à écouter la radio et le speaker qui débitait la propagande hitlérienne tandis que Brecht déplaçait les petits drapeaux du front sur la carte murale.

La seule chose que craignait Brecht était sa traversée de l’Union soviétique pour gagner Vladivostok. Sa hantise d’être arrêté à Moscou était évidente, omniprésente : Trow était stupéfait. Le centre de Moscou décrivait un homme de théâtre au marxisme primitif. Cette montagne de paperasses décrivait un esthète plutôt qu’un homme politique, un artiste fasciné par les pièces de gangsters, les romans policiers, les considérations de Luther sur le diable, les manières d’irriguer la Chine ancienne. Parfois, Hans Trow détachait une note et la glissait dans une serviette en cuir qu’il emportait le matin dans son bureau du second étage. Il la passait à Théo Pilla qui, lui, tapotait à deux doigts le contenu de ces notes sur une machine à écrire à long chariot qu’il avait trouvée dans l’ancien ministère de la Luftwaffe. On faisait un rapport pour Becher qui le remettait à Kubas qui gardait ça trois jours sous le coude avant de faire monter cette paperasse dans le bureau du grand, de l’immense Dymschitz, haut responsable culturel pour l’ensemble de la RDA.

Théo Pilla, lui, crachait sur « tout ce nid de théâtreux, tous ces jolis oiseaux de théâtreux, avec leur goût pour un art révolutionnaire » qui devaient « emmerder la classe ouvrière » en jouant Faust ou Iphigénie en Tauride, pour reprendre ses expressions. Que tout cela est anormalement disparate, pensait Hans Trow, le matin, quand il prenait sa douche dans le bâtiment près du stade devant la cantine. Curieusement, il ne confiait jamais à Théo Pilla les gros classeurs de Moscou qui contenaient les rapports de ceux qui avaient hébergé Brecht en Finlande, ni les invraisemblables notes du FBI accompagnées de photographies floues.

Hans Trow rassemblait et classait aussi les documents fournis par une hôtesse de l’air britannique. Il y avait aussi des papiers qui ne concernaient pas directement Brecht, mais qui avaient été centralisés à Boston par le FBI. Il y avait beaucoup de notes sur les exilés soupçonnés d’appartenir en secret au parti communiste et notamment Frantisek Weiskopf qui avait été membre du PC tchèque.

Pendant deux semaines, la cravate desserrée, Hans éplucha à mesure les notes d’un certain Johnny R. qui avait passé sa vie à courir les cocktails et les « parties » des cinéastes d’Hollywood, surtout Charlie Chaplin et Fritz Lang. Il se faisait passer pour un assistant stagiaire, ce qui ne trompait personne, et s’enfermait dans les toilettes pour noter sur un carnet ce qu’il entendait de ces exilés qui s’étaient tous connus pendant la république de Weimar. Il y avait eu Anna Seghers, l’écrivain communiste, le metteur en scène Erwin Piscator, qui avait toujours eu du mal à s’entendre avec Brecht du temps de L’Opéra de quat’sous, et Ferdinand Bruckner, qui avait traduit La Dame aux camélias et travaillé avec Hélène Weigel sur une pièce de Hebbel en 1926.

Ce qui faisait sourire Hans Trow, en feuilletant ces notes, c’était d’imaginer Fritz Lang, Brecht, Hélène Weigel descendant Sunset Boulevard. Le soir, ils papotaient sur des toits-terrasses en regardant le crépuscule tomber. Interminables coulées lumineuses de belles voitures… Hans Trow prenait une cigarette et en tirait une profonde bouffée, puis se replongeait dans ces notes. Il voyait Chaplin et Brecht marcher le long du Pacifique. Les ailes blanches de voiliers glissaient à l’horizon. Puis Chaplin et Brecht rejoignaient Groucho Marx et ils écoutaient les résultats de la réélection de Roosevelt tandis que le soleil se couchait sur l’océan.

Ici, la nuit tombait, Berlin bleuissait dans ses lumières tremblotantes. Hans prit une dernière lettre dactylographiée qui se trouvait dans le dossier « Les exilés », et la déplia méthodiquement en tirant de longues bouffées de sa cigarette. Il recopia dans un calepin tous les chiffres des emprunts considérables de Barbara, la fille de Brecht, auprès des banquiers américains. Il acheva sa soirée en dispersant les cendres du cendrier dans le poêle à charbon et en méditant sur les blagues antisémites qui circulaient, selon l’agent du FBI, parmi les artistes. Il éteignit les trois lampes du bureau, puis le couloir, et salua le planton au bas de l’escalier.

Dehors, il pleuvait. La neige fondait.





5





APRÈS avoir terminé de taper le rapport sur sa machine à écrire à long chariot, le gros Théo Pilla sortit la feuille du rouleau. Il relut : « Déjà culpabilisée d’être tombée amoureuse d’un nazi juste bon à faire du bois de chauffage, Maria Eich s’est réfugiée dans le travail et n’a de cesse de devenir la seule et grande comédienne du Deutsches Theater par une sorte de consolation dans le labeur acharné. »

Il eut l’impression d’avoir rédigé une très subtile note de synthèse puis dévora un petit pâté en croûte badigeonné de moutarde. Il but aussi deux verres de bière avec des soupirs de bien-être. Le visage rougeaud, les yeux humides, il observa le crépuscule. De la fenêtre il pouvait voir les phares des camions qui roulaient dans le secteur américain. Pour se détendre, Théo feuilleta Neues Deutschland et tomba sur une photo de Brecht prise devant le Deutsches Theater en compagnie de quelques comédiens. Il pensa : Un paysan comme on en trouve dans les Contes de Grimm. Il vous échange une oie borgne contre une vache, en vous faisant croire qu’il s’agit d’une bonne affaire pour vous.

Théo ouvrit sa serviette noire et glissa les derniers numéros du Neues Deutschland qui chantaient les louanges de la jeunesse communiste, fer de lance de la nation.

Il sortit. Vent subit chargé de pluie, peuplier malmené par le vent. Il devint spectral dans un tourbillon de feuilles ; le soir, les ruines s’allongent et vident la terre de sens.





C’était après un déjeuner au club de la Mouette que Brecht avait emmené Maria visiter la villa du Weissensee. Cette résidence isolée en forêt, au bord du lac, était construite dans un style néoclassique, avec fronton grec, colonnes, un perron couvert par une marquise qui retenait les feuillages pourrissants chaque hiver.

La Stayr noire roulait dans un chemin boueux.

Ils pénétrèrent à l’intérieur de la demeure après avoir longtemps cherché la bonne clé dans un trousseau.

Une odeur de moisi, très forte, les surprit. Ils repoussèrent les volets intérieurs couverts de toiles d’araignées, marchèrent sur des parquets couverts de mouches mortes, ils prirent le grand escalier de marbre qui menait au premier et traversèrent de multiples salles obscures. Ils parlaient en baissant la voix, parcouraient les grandes pièces en manteau, restèrent dans le salon d’en bas, assis un moment à regarder les branchages par la fenêtre, à travers d’anciens voilages. C’est alors que Maria l’embrassa. Il s’écarta :

– Ne m’embrasse pas !

Ils se tenaient l’un en face de l’autre. Pas de passé commun. Ce qui se passe sous nos yeux n’est absolument pas ce qui se passe dans nos cœurs. Je vais dormir, marcher, vivre, dormir avec cet homme, pensa-t-elle. Pour Maria Eich, l’Allemagne était un nouveau pays, une suite de collines vertes bordées de forêts de bouleaux, autoroutes détruites, nuages ; pour Brecht, c’était un pays à reconstruire avec de l’argent. Un champ d’expérience, un laboratoire pour une révolution idéologique destinée aux jeunes générations. Ni l’un ni l’autre n’avaient en commun ce pays.

Alors que, parmi les nombreuses pièces vides, tout baignait dans une teinte grise faite de poussière et d’après-midi morne, Brecht s’appuya sur le marbre d’une cheminée. La magnificence assombrie de cette demeure néoclassique, l’or profond et détérioré des vieilles tentures lui prouvaient que Dymschitz et les autres avaient décidé de faire les choses en grand et de le traiter comme l’artiste officiel du pays.

Puis il regarda Maria Eich en train de déguster des quartiers d’orange ; elle avait quelque chose de troublant ; les tranches d’orange disparaissaient dans sa bouche et il pensa : Une petite squaw solitaire. Elle doit vite se recroqueviller dans un divan dès qu’on la déshabille. Il se sentit un somptueux fakir et se dit qu’il était agréable que les comédiennes autour de vingt-cinq-trente ans soient très nombreuses et qu’on puisse les confondre et les baiser, toutes.

Il alluma un cigare. Sa générosité consisterait à utiliser Maria Eich dans une esthétique théâtrale qui la rendrait plus intéressante que la plupart des autres comédiennes. Il n’était jamais honnête au lit (il pensa : « Plumard »), mais il était toujours généreux sur le plateau bien éclairé d’un théâtre et ferait de ce bibelot viennois une formidable Antigone. Elle était le charme même, tous deux mangeraient à la même table, dormiraient dans le même lit et ne penseraient jamais la même chose au même moment. Ce qui serait provisoirement délicieux. Souriante, légère, blonde, le visage pâle, le charme même…

Il fit quelques pas vers le vestibule. Elle avait ôté son manteau pour simplement le jeter sur les épaules. Elle marchait elle aussi, découvrit un ancien débarras au fond d’un couloir. Il y avait des assiettes anciennes qui représentaient des asperges en relief dans la faïence. Il y avait aussi des fourchettes et des petites cuillères dans les tiroirs d’une table de cuisine et, curieusement, des plumes de poule, comme si un enfant, jadis, les avait collectionnées.

Brecht restait silencieux devant une fenêtre et regardait les frênes. Le monde avait changé ; il ne restait de l’Allemagne que des villes ouvertes à tous les vents et des bonnes volontés.

Maria revint avec une assiette bleue.

– Regarde comme elle est belle…

Brecht répondit vaguement.

– Elle est très belle.

– Qui habitait là avant ?

– Avant quoi ?

– Avant nous.

– Avant nous ? répéta-t-il.

Il alluma son cigare.

– Sans doute des crapules nazies.

La remarque étonna Maria. Bertolt Brecht était déjà en train de cogner au carreau pour attirer l’attention de quelqu’un qui circulait dans le jardin.

Soudain, l’après-midi ternit, Maria n’en ressentait qu’un sentiment de décomposition. Elle était inutile, déplacée, une robe qui pend sur un cintre. Elle entendait des paroles, voyait des objets, marchait, mais tout était désordonné, et si on lui avait demandé de parler de ce qu’elle éprouvait, elle se serait décrite comme un être qui vagabonde dans un monde sans consistance.

Brecht remarqua qu’elle était pâle. Un afflux de tendresse le submergea quand il la vit si fragile, si désarmée, là-bas devant la fenêtre. Il la rejoignit alors qu’elle posait sa chaussure gauche dans un rayon de lumière, comme pour en éprouver la solidité.

– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Il posa ses lèvres sur le col de son chemisier.

– Vous n’êtes pas devant un tribunal, Maria !…

Plus tard, ils burent du thé après avoir trouvé une bouilloire culottée de calcaire.

Brecht gardait sa casquette vissée sur sa tête. Maria se sentait emportée par des événements qui la laissaient démunie. Lui pensait qu’il était tombé sur une comédienne compliquée. Ils eurent froid. Ils regagnèrent un café isolé non loin de la gare de Friedrichstrasse, un de ces endroits mornes avec une seule grande table ronde, recouverte d’une nappe blanche immaculée. Cette blancheur portait un secret message.

L’endroit était désolé et réconfortant avec son poêle qui ronflait. Brecht sortit un stylo de son manteau, un bloc de papier et dessina un cercle : il était de nouveau avec son Antigone. Maria regardait sa main tracer l’aire de jeu. Dans une ville détruite, il y avait une main qui dessinait, détachée de tout. Le stylo de Brecht allait lentement et formait des lignes parallèles qui se révélèrent être des poteaux ; le stylo resta suspendu. Brecht dit :

– Caspar Neher saura dessiner les crânes de chevaux, moi je ne sais pas.

Ensuite, il but son café, n’attendit pas que Maria ait terminé le sien et dit :

– Nous avons rendez-vous au Deutsches Theater…

Il faisait abominablement froid dehors mais Maria fut soulagée de n’être plus dans la petite salle où flottaient des relents de cigare.

Des colonnes de camions soviétiques défilaient, puis des carrefours, un canal, des ombres, des charrettes, un dépôt de gravats, énorme. Le soir se resserrait lentement, un grondement orageux, un seul, roula au-dessus de la ville. Brecht ralentit et stoppa la voiture devant le porche d’une cour restée à peu près intacte. Quelques manteaux devant un brasero. Une femme agitait un carton pour écarter la fumée âcre et faire rougir les braises.

– Regarde ces pauvres gens, dit Brecht, regarde-les, regarde-les !… Réfugiés dans leur pays, réfugiés dans leur vie dégueulasse, presque étrangers à eux-mêmes… Ce sont des Allemands, ils parlent ma langue… Ce n’est pas rien, parler une langue aussi belle, et ils ne savent pas combien elle est belle… Dans mon théâtre, ils retrouveront au moins leur langue…

Il redémarra.

Non loin du pont de Glienicke, il y eut un contrôle de routine parfaitement anodin mené par quelques soldats soviétiques. Un sous-officier russe traduisit de l’allemand en russe ce que dit Brecht et du russe en allemand ce que lui-même dit. Maria ne put s’empêcher de penser que l’allemand s’avilissait à être traduit en russe et se transformait en un vocabulaire garde-chiourme. Le regard inquisiteur d’un soldat soviétique qui inspectait le contenu de la voiture, le soin méticuleux que mettait le sous-officier à confronter les papiers de la Stayr avec la plaque minéralogique, au lieu d’agacer Brecht, le rendirent de bonne humeur, comme s’il se sentait protégé par ces soldats policiers. Mais pour Maria Eich, ce contrôle lui en rappela d’autres, notamment lorsque son père, dans le petit théâtre Weiss, était entré dans la loge de sa fille pour lui arracher sa chaînette d’or et la croix qui oscillait.

Revenu dans la grande villa de Bad Voslau, vers minuit et demi, il avait perquisitionné la chambre de Maria, retournant le matelas, jetant les tiroirs de la commode sur le tapis, dans une crise d’hystérie, à la recherche de la Bible, des volumes cartonnés des cantiques de Heine. Il avait hurlé qu’il en avait assez d’avoir une fille « ca… ca… ca… tholique », comme « son oie bigote de mère », puis il avait pressé le visage de Maria entre ses mains. Il l’avait obligée à se regarder dans le miroir et lui avait demandé si elle ressemblait plutôt à une sainte ou plutôt à une pute. Ensuite, dans un grand geste théâtral, il avait jeté un missel et un minuscule chapelet dans la cuvette des WC et dit qu’il n’accepterait jamais que sa fille vive agenouillée en train de marmonner des paraboles dans lesquelles le genre humain était considéré comme un troupeau de crétins bêlants, prêts à être menés à l’abattoir.

Oui, tandis que les Russes contrôlaient leurs papiers, prenant leur temps, Maria pensait à cette crise d’hystérie paternelle, au calendrier pendu près de la hotte de la cuisine, au-dessus du vieux radiateur, avec les fêtes catholiques rageusement barrées au gros crayon rouge.

À ce père qui voulait supprimer tout ce qui lui rappelait le monde féminin, les recommandations bibliques, les appels à la vertu et au bien. Quand la voiture redémarra, Brecht demanda à Maria si elle avait envie de jouer aux échecs. Elle n’en avait aucune envie. Elle revivait encore la sauvagerie de son père, les deux heures passées à pleurer dans la salle de bains, comme si la douceur et la solidité du monde étaient parties avec ce qu’il avait jeté dans la cuvette.





6





PARFOIS, après les répétitions d’Antigone, Brecht se dégourdissait les jambes en marchant vers le Märkisches Museum. Il observait les transformations du parc qu’il traversait, jeune feuillage acide, chemins d’ombre, branches cassées. Il se disait que la transformation de la société devait être un acte aussi joyeux que la transformation de la nature à chaque saison.

Il se souvenait de la route qu’il aimait, à Svendborg, au sud du Danemark, son ciment mal joint qui menait à une plage lissée par le vent, et l’énigmatique question de la beauté des dunes. Les toutes premières années de l’exil, entre 1933 et 1939.

Il s’abritait dans un creux et mâchonnait une herbe. Un nuage venait, violaçait une partie de la mer ; le ronronnement d’un autocar au loin puis un passage si lent d’autres nuages venus de la Baltique ; de jeunes papillons batifolaient et virevoltaient parmi les bouquets d’ajoncs. Des mouettes piaillaient autour d’un paquet de plumes disséminées par le vent. Le ciel plus vaste, limpide, annonçait un changement de temps…

Il se souvenait des premiers mois de l’exil, au Danemark. Ils avaient été marqués par deux événements heureux : l’achat d’une jolie maison au toit de chaume, face à la plage du village de Svobostrand, et surtout, c’était l’année au cours de laquelle il avait connu la flamboyante Ruth Berlau, épouse d’un riche industriel de Copenhague qui avait fondé un théâtre ouvrier communiste. L’époque des soirées parmi les pins, les criailleries des enfants, les verres levés, la longue table de chêne sur l’herbe, les « peuples frères », les amis artistes qui revenaient de Moscou, les chansons à boire. Sur le sable de Svobostrand, il avait chanté à la guitare, bu un schnaps au pied d’un prunier, relevé la robe de cette magnifique brune, tiré négligemment l’élastique de son soutien-gorge.

Hélène Weigel cuisait de la compote de prunes et s’appliquait à confectionner des gâteaux en oubliant la présence de Ruth. Brecht la poussait doucement contre un tronc d’arbre. Dans des odeurs de résine, ils faisaient l’amour. Ensuite, ils bavardaient. Quoi ? Hitler et sa bande. À Berlin, on parlait de paix, mais il suffisait de voir fumer les cheminées des fonderies Krupp, de voir les milliers de tonnes de béton qui se déversaient en plein champ pour former des autostrades, il suffisait de voir les ateliers où s’assemblaient les ailes de Stukas pour savoir que la guerre serait longue, à la mesure du courage littéraire de Brecht qui, chaque matin, près d’un poêle qui ronfle, noircissait du papier. Il rédigeait des poèmes-tracts, inventait des chants allemands en grattouillant sa guitare.

Face à cette guerre, l’esprit énergique de Brecht, ses expressions drôles, sa faim sexuelle, sa manière de faire grincer les matelas entre deux baignades, sa veste de cuir noir, sa chemise grise, ses randonnées en voiture parmi les vastes herbages le long de la mer, tout faisait de lui un héros.

Hitler proclamait, postillonnait, mettait son peuple au pas de l’oie, toujours plus vite, Brecht faisait crépiter sa machine à écrire. Poèmes-mitraillettes. Enfin, le grand combat était arrivé. La grande, l’inouïe, l’inédite manière de faire couiner la langue allemande pour arrêter les cortèges, les défilés bottés, les banderoles et les mots d’ordre des nazis criés dans le silence des stades.

Brecht, dès le matin, en train de se savonner ; le torse nu, il parlait à Ruth Berlau de la façon de rassembler la classe ouvrière contre « cette bande de criminels ».

L’après-midi, photos prises sur le perron, dans la voiture, près du prunier, devant la table de jardin. Ruth Berlau marchait avec ses talons-aiguilles dans le bureau du maître, tandis que, dehors, Hélène Weigel débarrassait les assiettes. La casquette du rôdeur sur le coin du visage, gueule de voyou, le verbe ardent, Brecht parlait. Brecht pissait sur les braises dans un coin du jardin. Il éteindrait le nazisme comme ces braises, uniquement en ouvrant sa braguette. Voilà le genre de déclaration qu’il aimait faire devant ses femmes. Elles, prises entre amusement, stupeur, inquiétude, se demandaient si le nazisme n’était pas la circonstance, l’occasion qu’il attendait pour donner la mesure de son intelligence.

Souvent, le soir, il s’emballait. Il éclatait de rire, accablait ses invités et sa famille de propos grinçants. Il perçait du regard son auditoire, la voix blanche, lisait des appels, des discours ouvriers, un interminable texte sur les nécessités de la propagande, vociférait pour écrabouiller la sainte messe nazie. Plus tard, il glissait derrière la maison, filait par un trou dans la haie rejoindre Ruth Berlau. Elle l’attendait dans la voiture, le chemisier déboutonné.

Hitler, qu’il appelait « le peintre en bâtiment », et sa bande d’hurluberlus ne seraient-ils pas balayés par la joie terrestre, communicative, la poudre, l’éclat de ses poèmes ? Il jetait ses discours tapés à la machine par-dessus le toit de chaume de sa maison ; ils s’éparpillaient dans le vent, emportés par les longs nuages calmes de la Baltique jusqu’en Union soviétique.

La pestilence brune serait chassée par le vent de son inspiration. C’était tout simple, implacable, évident.





Quand il revenait dans l’immense demeure glacée du Weissensee, il entendait Maria. Elle rangeait du linge puis, le silence se faisant, il entrouvrait la porte. Maria dormait ou faisait semblant de dormir.

Brecht se préparait une infusion dans la cuisine. Il retournait dans sa chambre où l’air était plus froid. Il s’étendait sur les couvertures. Le rideau brodé de glands, la cheminée de marbre, les jeux d’épreuves de son théâtre, ses notes sur Antigone et La Cruche cassée de Kleist, les cahiers, les crayons bien taillés. Toutes ces notes que Maria avait soigneusement photographiées en cachette pour Hans Trow.

Reflets brillants de la petite lampe sur le montant du bois du lit laqué de blanc. Son alourdi et profond d’une cloche qui lui rappelait que Svobostrand était une presqu’île, et baignait, irrévocable, dans son sérieux théologique…

Parfois, Maria frappait à la double porte, ou plutôt c’était une sorte de grattement. L’appareil photo, un Zirko dont se servait Maria pour espionner Brecht, restait caché sous les lainages d’une valise.





7





DEPUIS l’incroyable triomphe de Mère Courage, en janvier 1949, Théo Pilla était chargé par Hans Trow de surveiller tout particulièrement la Mouette, le club soviéto-allemand qui abritait aussi les bureaux d’Hélène Weigel. Théo Pilla, l’air de rien (croyait-il), interrogeait les serveuses, les cuisiniers, les peintres et même le serrurier qui huilait les nouvelles serrures du bureau de Hélène Weigel. Il posait des questions avec balourdise, empochait des morceaux de sucre qui traînaient, exigeait du plombier qu’il siphonne un lavabo parce qu’il avait cru voir Maria se débarrasser de notes rédigées à la hâte sur du papier-toilette.

Tout le monde remarquait sa balourdise et se méfiait de ce petit brun râblé, agile, qui menaçait la moindre femme de ménage de « révéler son passé nazi au tribunal du Peuple ».

Hans s’amusait de ce fils d’un marchand de bouchons de la Forêt-Noire qui avait passé la moitié de la guerre dans un sous-marin patrouillant dans l’Atlantique, coin cuisine. Théo n’avait aucun sens de la mystique politique mais, apprenti cuisinier dans son adolescence, il avait fait preuve d’un sens remarquable de la dénonciation. C’était chez lui une maladie : il se méfiait de tout le monde, rapprochait des détails qui n’avaient rien à voir entre eux et, sous couvert de « justice de classe », enveloppait chacun d’une méfiance congénitale, absurde, inattendue. Mais, curieusement, il établissait des rapports d’une précision technique admirable, apportant sans le vouloir des preuves qui permettaient à Hans Trow d’aboutir à des résultats pour classer un grand nombre d’affaires.

Théo Pilla avait pris en grippe les comédiens de théâtre, surtout ceux qui étaient populaires, qui s’amusaient de tout, qui parlaient sexe avec grossièreté et qui, visiblement, ne souffraient pas de la faim comme le reste de la population.

Lui, Théo Pilla, entre deux surveillances, plantait une fourchette dans un pâté, dans quelques feuilles de chou laissées au fond d’une casserole, dès que les cuisiniers du club de la Mouette avaient le dos tourné. Ainsi, il traînait sa silhouette rondouillarde, soit pour mouiller son doigt dans une sauce, soit pour rester derrière une cloison, faisant semblant de lire le journal, en écoutant ce qui se disait à la table proche. Il notait tout ce que disait Ruth Berlau sur le projet de Brecht de monter Le Précepteur de Lenz avec un beau rôle pour Maria. Elle fit aussi allusion à Vladimir Semionov, le commandant soviétique de la zone, qui avait été si enthousiasmé par le jeu de la Weigel dans Mère Courage, qu’il avait décidé d’augmenter son salaire et son cachet pour chaque représentation. Théo Pilla savait, en outre, que Semionov avait signé de sa main grassouillette une feuille d’augmentation des frais de fonctionnement de la troupe du Berliner Ensemble.

En sortant de la Luisenstrasse, Pilla avait rejoint les bureaux de la Schumannstrasse. Puis, de là, il s’était rendu dans le hall de l’ancien théâtre impérial, pour retrouver Hans Trow. Il lui avait confié, mystérieux, que « le roitelet Brecht deviendrait l’aigle impérial du régime ». Hans Trow feuilletait le Neues Deutschland, tout en demandant à Pilla ce qu’il lui prenait avec ses histoires d’oiseaux. Il se foutait bien que Brecht soit un bouvreuil, un pinson, un chardonneret.

Une fois de plus, Hans Trow s’aperçut que Théo Pilla emplissait l’air autour de lui d’une odeur de cuisine, douceâtre. Le plus grand fléau d’un service de renseignements est de choisir des imbéciles en croyant qu’ils sont plus proches de la majorité des gens, parce qu’ils pensent et qu’ils agissent comme les plus stupides. C’est ainsi qu’un système s’écroule, pensa Hans. Un bon Prussien n’accepte pas de travailler en compagnie d’un fils de marchand de bouchons de la Forêt-Noire. Cependant, il continua de sourire et montra un peu de gratitude pour ne pas décourager son adjoint, ou – pire – étouffer son enthousiasme naturel pour la dénonciation.

Ce soir-là, dans le hall de l’ancien théâtre impérial, il y avait beaucoup d’enfants, quelques ouvriers, vers le grand escalier, et surtout des bureaucrates. Ils se ressemblent : habillés de sombre, manteaux mal coupés. De ces gens qui passent leur temps à donner ou à obtenir des autorisations, toute la bureaucratie qui parasite le travail artistique. Ils ont des têtes de professeurs. Ils parlent de l’abus du mercantilisme et du goût des ouvriers pour la pure gaudriole. Hommes à mâchoires carrées et coupe militaire, petites-bourgeoises aux yeux écarquillés devant les dorures impériales : ils viennent se régénérer. Lentement, ils montent l’escalier, laissant des traces de semelles mouillées sur le tapis. Linge mal repassé et propos sur la déficience du système de distribution de denrées.

Hans Trow revint avec les billets à la main. Ils furent placés au huitième rang sur le côté. Hans reconnut la grosse Hella Wuolijoki qui avait accueilli Brecht dans son domaine finlandais. Bouille ronde, grosse tresse de cheveux blonds torsadée sur le haut de la tête, fourrure autour du cou ; elle se penchait sans cesse du balcon pour regarder quel était celui qui portait une chemise rouge, là-bas, au premier rang. C’était le comédien Leonard Steckel, celui qui jouerait bientôt le rôle de Puntila, la pièce que Brecht avait justement écrite, chez elle et avec elle…

Hans Trow laissa passer Théo Pilla pour qu’il s’installe dans le fauteuil. Lui, Hans, prenait le strapontin qui grinçait. Les lumières s’éteignirent, les bavardages aussi. La lumière du plateau éclaira un paysage lunaire. Lande. Chariot de la Mère Courage. Et des seaux et ustensiles de cuisine qui s’entrechoquent.

– On rentre pas comme ça sur scène, dit Théo tout bas. C’est con !…

– Tais-toi…

Deux heures et demie plus tard, ils quittaient le Deutsches Theater, tandis que de nombreux groupes papotaient sur le trottoir.

– Elle est gracieuse sur scène, dit Théo Pilla, on dirait une fille de dix-sept ans. On dirait une adolescente.

Il parlait de Maria Eich.

Hans Trow allumait un petit cigare. Il se demandait quelle était la différence entre une comédienne, une prostituée, une fille de banquier, une institutrice. Le visage maquillé de Maria l’avait troublé. Il se demandait si les comédiens finissaient par être corrompus par les cachets qu’ils recevaient, les cadeaux, les médailles, les compliments, les admirateurs. Ces comédiens étaient invités partout, comme des enfants à Noël. Il se souvint que l’un d’eux s’était tué d’une balle dans la bouche pendant les répétitions de Mère Courage à Munich. Théo Pilla dit :

– Ce Berliner, quel asile de fous…

Bercé d’arrière-pensées ironiques, Hans ne dit rien et regarda la fumée de son petit cigare.

– Les salutations, reprit Théo Pilla, quand ils reviennent à la fin, sur le devant la scène…

– Oui…

– Ils saluent, cassés en deux, encore maquillés, défigurés… un asile de fous… On dirait des marionnettes… des malades…

– Ah… Vraiment ? fit Hans qui aimait abandonner Pilla aux caprices d’une pensée frénétique et sans issue.

– Tu ne trouves pas ?

– Non.

– Ils saluent, ils se tiennent la main… La rampe lumineuse devant comme s’il y avait de la neige qui les éclaire. Un asile de fous, des fantômes. Ils se tiennent la main, avancent et reculent, et avancent et se sourient et nous sourient… un asile de fous… des fous…

– Et nous des malades, dit Hans en souriant.





Plus tard, un immense fleuve de nuages dérivait avec douceur vers le Reichstag.

– Elle était très bien, Maria, avec le sergent recruteur, dit Théo.

– Très bien, dit Hans.

– Gaie, à l’aise…

– Très…

Théo se mit à renifler.

– Tu sens l’odeur de bois… de bois printanier…

– Oui.

– L’odeur de sous-bois… toute mon enfance…

Théo reprit :

– Quand ils se cassent en deux pour saluer, ils ont l’air de marionnettes mortes… est-ce que je me trompe ?

– Non, tu ne te trompes pas, dit Hans.

– Des marionnettes fardées et éclairées qui jouent les paysans, les adjudants, les filles de joie… voilà, c’est tout le théâtre allemand, dit Théo.

Hans posa sa main sur l’épaule de Théo qui s’exaltait.

– Tais-toi.

Ils écoutèrent. Il y avait un léger grincement régulier derrière une ancienne baraque d’attraction, avec des bouleaux derrière. Hans fit le tour de la baraque. Une simple balançoire de fer gémissait au vent. Des anneaux rouillés grinçaient sur un axe.

Théo reprit :

– Quand j’étais môme (Hans détestait quand il disait « môme »), quand j’étais môme, mon père m’a emmené voir Wallenstein de Schiller. C’était dans l’annexe de mon lycée. Wallenstein déjà, c’était des cantinières, des histoires d’adjudants, des camps, des empereurs, des soldats, des tambours et des flûtes, des bouffes, des pendus, de la tambouille et des pendus, le théâtre allemand, ce n’est que ça ? Des tables, des soldats, des putes, des cantinières. Déjà Schiller… que ça le théâtre ? Des orphelins, des pendus. Un pichet d’étain, des recruteurs qui chatouillent des fesses de putes ? C’est ça le théâtre allemand pendant des siècles… merde alors…

– Non, dit Hans, ce n’est pas ça…

Il y avait déjà un moment que Hans marchait sans trop prêter attention aux bavardages de Théo. Cet intarissable bla-bla lui rappelait la corvée de l’épluchage de pommes de terre devant la maison de ses parents à Wittenborg. La cuisinière Lisbeth submergeait ainsi le petit Hans de tout ce qui lui passait par la tête. Éplucher les pommes de terre poussait son inspiration fantasque. Elle anticipait sur l’avenir du monde, rêvait aux futures énormes machines à éplucher les patates, les carottes, les navets ; le peuple libéré de la corvée de légumes. Le propos s’élargissait : les poules plumées automatiquement, les volailles vidées à la chaîne, la domesticité de la maison Trow à l’abri de toute famine dans les siècles des siècles, amen !

Au fond, Pilla, comme cette cuisinière, se laissait porter par son imagination d’autodidacte. Ses déclarations abondantes et souvent quelconques, ses hypothèses interminables et sinueuses ressemblaient à ces épluchures qui s’accumulaient dans le papier-journal. Tandis que le père de Hans, plongé nuit et jour dans des paperasses juridiques, dans son immense bureau qui donnait sur des champs de patates, avait, lui, perdu la parole à l’université. Tout se passait comme si la brique gothique des bibliothèques l’avait rendu muet, triste, d’une tristesse sans fond. Le père de Hans s’était replié sur des ruminations secrètes, était devenu réfractaire à l’échange humain banal. Il ne laissait tomber que quelques paroles pauvres, mesurées, à la table familiale. Il faisait réciter à Hans, le cadet de la famille, la série de dates de la guerre de Trente Ans.

Hans se souvenait des mutismes de son père, les uns solennels, les autres ternes, comme s’il s’agissait de reprocher à la famille son existence. Les rares éclats de rire venaient de la cuisine. La table, les chaises, le poêle, le spectral soleil blanc sur les champs nus parlaient mieux à ce père. Il mangeait sa soupe froide et ne supportait en littérature que les pénombres forestières de la Chanson des Nibelungen. Il faisait régner sur le domaine entier une ambiance de tribunal au moment de la sentence.

Hans s’était toujours demandé comment son père avait pu retirer son pantalon pour faire trois enfants à son épouse. Ce père qui ajournait toute discussion contemplait, par la fenêtre, les champs de pommes de terre du Mecklembourg. Voyait-il déjà une patrouille SA envahir le grand escalier de chêne et marteler de ses bottes les parquets du couloir pour entrer sans frapper dans son bureau et décrocher, entre autres, le grand tableau du Jugement dernier pendu entre deux commodes ? Le regard fixé vers les rangs de peupliers, lisait-il à l’horizon les malheurs du Troisième Reich ? Voyait-il dans le ciel bas les douzaines de Stukas qui montaient en ronflant entre les nuages, les fuselages brillants d’acier ? Voyait-il tous les soldats de plomb de son fils Hans tomber dans la neige de Stalingrad ? Devinait-il l’enfer douceâtre des services secrets ? Centaines d’étagères le long de couloirs, gestion inusable des faits et gestes de l’humanité, frénétique recherche de la trahison idéologique, vagabondage diabolique dans le fumier des rapports moins sur des groupes politiques… voilà ce qui préoccupait Hans Trow tandis que Théo Pilla bavassait à perte de vue.

Il parlait de ces « comédiens vaniteux dont le jeu ne cassait pas trois pattes à un canard ».

– Tu te rends compte, dit Théo, tu te rends compte ? Depuis Schiller jusqu’à Brecht, on n’a pas bougé ? On est dans le même camp militaire… la même guerre de Trente Ans ? Avec les mêmes sergents recruteurs, les mêmes putes…

– Eh oui, sourit Hans en s’asseyant sur un banc.

Hans sortit les billets de théâtre et les émietta sur la neige.

– Des pichets d’étain et des claques sur les fesses des cantinières… le théâtre, c’est l’art du désordre qui regarde l’art de l’ordre… tu ne trouves pas, Hans ?

– Non, je ne trouve pas.

Théo Pilla ôta son cache-col, ouvrit son col, tapota la neige sur son manteau et poursuivit :

– S’habiller, se déshabiller, mentir, se maquiller, se démaquiller, mentir. Se déshabiller, se démaquiller, bavarder, réciter, déclamer, se redémaquiller, répéter toujours la même phrase idiote… c’est quelque chose. Venir saluer comme des marionnettes macabres qui cherchent à effrayer les gens du premier rang avec cette lumière d’en dessous… tu trouves ça comment ? C’est une vie, ça ? Les comédiens, ils effraient les gens…

– Ils les font rire aussi, dit Hans.

– Ouais ? Effrayer les gens ? Les faire rire ? Saluer, faire rire, effrayer, tu trouves que c’est une vie… tout est truqué, ils doivent s’emmêler entre faire rire, mentir, leur prose, la poésie, ce qu’ils pensent, ce qu’ils disent. Leur vie privée, elle est où ? Ils doivent tout mélanger, non ?…

– Brecht ne mélange rien, crois-moi…

– Mais Maria ? Notre Maria ?…

– Je ne sais pas, dit Hans qui avait posé son mégot de cigare sur une latte du banc.

– Ils doivent s’emmêler les pinceaux ; ils doivent s’effrayer et se faire rire sans savoir pourquoi ni comment… Tu n’es pas d’accord, Hans ?

– Non, dit Hans en soufflant sur la braise de son cigare. Peut-être… que…

– Ils sont racoleurs, ajouta Théo.

Il se leva et secoua son manteau.

– Moi, je les foutrais en cabane. On n’en a pas besoin… C’est pour ça qu’on est là…

– Non, dit Hans. On n’est pas là pour ça.

Plus tard, quand Pilla eut fini de grogner, quand Hans eut cessé d’être évasif, les deux hommes se levèrent, les minutes s’écoulèrent ; ils marchèrent vers la Spree, plus large à cet endroit.





8





QUAND Brecht n’avait pas inscrit le nom de Maria Eich au tableau des répétitions d’Antigone, celle-ci se rendait dans le secteur américain. Grâce au laissez-passer barré de rouge que Hans Trow lui avait fait établir, elle pouvait rejoindre sa fille Lotte. Tramways bondés, péniches à la queue leu leu sur la Spree, chariots emplis de pommes de terre, panaches de fumées noires des cheminées d’usine, sourds-muets en train de vendre des bibles, veuves proposant des souliers vernis du défunt, cris d’un marchand de journaux proposant quelques bonbons : ce Berlin-là défilait, bariolé, argenté.

Maria prenait plusieurs tramways qui traversaient le quartier de Steglitz, puis Lichterfelder vers le Wannsee. Ramifications d’ombres le long des interminables murailles de briques d’anciennes casernes, bois de frênes à l’abandon pour les lapins de garenne, pins sylvestres et pins cimbro formant silence en approchant du Wannsee.

Maria descendait du tramway, marchait vite, coupait à travers des terrains sableux et longeait des villas abandonnées aux broussailles. Elle contournait un ancien bassin de natation empli d’eau saumâtre, entendait un saut de grenouille tandis que, sur des marches, les jours de soleil, quelques lézards se chauffaient sur les pierres.

La mère de Maria, Lena Zorn, qui gardait Lotte, vivait dans une immense villa jaunasse avec un péristyle ensablé, des nids d’oiseaux dans les encoignures. La seule chose qui paraissait vivante autour de ce bâtiment aux volets écaillés, c’étaient les herbes d’une prairie avec des plantes montées en graines, des lilas.

À l’intérieur de la villa, le salon ressemblait à un wagon de chemin de fer avec des tentures lourdes, des banquettes prises à la Bundesbahn, des vitraux en cul de bouteille et toute une vaisselle en étain posée en pile sur un buffet bismarckien. La grand-mère flottait dans une robe grise. Sur ses épaules, un châle noirâtre à franges et autour d’elle des verres à whisky. Elle se promenait avec son portefeuille à la main. Elle pestait contre le prix de la pénicilline. Elle ne se levait de sa banquette que pour appeler Lotte qui jouait dehors.

Mère et fille se parlaient peu. Elles évitaient d’évoquer le passé. « Mais oui ! mais oui ! répétait Lena à sa fille, tu as parfaitement raison, mets-toi du côté du plus fort ! Je sais que tu es une antifasciste de première ! je sais ! antifasciste de la première heure ! ni ton père ni ton mari ne l’avaient remarqué ! ni moi !… » Elle soupirait, reposait ses mains (la gauche tenait toujours le portefeuille) sur ses cuisses, comme épuisée par la déclaration, puis restait collée au dossier de cuir de la banquette, immobile, comme si le moulin aux souvenirs s’était arrêté le 8 mai 1945 à huit heures du matin, quand elle avait entendu à la radio que l’Allemagne nazie avait capitulé sans conditions.

Depuis, elle élevait Lotte. Elle soignait son asthme, recomptait ses billets de banque froissés. Logées dans le portefeuille, elle extirpait parfois comme des documents du temps passé, de vieilles photographies de Vienne.

Puis il y avait un thé morne, des bretzels durs comme de la pierre. Dans la pénombre, un lustre enveloppé dans une toile de parachute était suspendu, menaçant, fantomatique au-dessus de la table… Une voisine toute rose apparaissait, ample et pleine de fanfreluches, et se mettait à couvrir l’enfant de baisers, à la serrer et à l’ensevelir sous des câlineries exagérées. Silence quand on versait le thé.

– Et ses crises d’asthme ? demandait Maria.

– Elle n’en a pas avec moi, répondait sa mère.

La gêne s’installait. Le regard de Maria errait vers les bibelots et les porcelaines d’une étagère. Il s’attardait sur une photographie ancienne, entourée d’un cadre d’argent terni : deux visages moqueurs, celui de Maria et celui de son mari avec son calot et ses cheveux coupés très courts. Maria se disait qu’il y avait eu une période claire et insouciante ; maintenant, tout était sombre, inexplicable, en apesanteur.

– Tu travailles avec ce Brecht ?…

– Oui.

– Je croyais qu’il était mort, celui-là ! s’étonnait la voisine.

– Non, il n’est pas mort.

– Il a fui le pays il y a longtemps… un communiste…

La conversation retombait. Tout le monde se levait. La voisine disait :

– J’en connais une qui ne va pas se coucher tard ce soir…

Sur le perron, Maria cherchait sa fille des yeux. La petite fille jouait dans son coin. La solitude de Lotte était évidente. Maria s’avançait vers l’enfant, l’embrassait, s’éloignait, quittait la maison.

Dix minutes plus tard, Maria se retrouvait dans un tramway grinçant et brinquebalant, dépossédée et submergée de chagrin. Elle devenait étrangère à sa propre vie.

Alors, elle se réfugiait dans un café blanc et voûté de la Würmlingerstrasse. Le poêle de faïence ronflait et jetait des lueurs. Une lourde table ronde en chêne… un verre de bière pétillait puis ne pétillait plus… La paix et le silence de l’endroit lui permettaient de se calmer. Son visage glissait, elle s’endormait.

L’aubergiste glissait parfois une bûche dans le poêle et contemplait cette jolie jeune femme endormie.

Dans son rêve, Maria jouait dans la forêt viennoise. Elle cueillait des fleurs, puis glissait dans un sous-bois. Elle était attaquée par des guêpes et piquée. Les guêpes disparaissaient en grappes gluantes sous son chemisier.

Quand elle sortait, Maria était étourdie : des gens parlaient, des voitures passaient, des manteaux circulaient. Elle s’appuyait contre une grille. Le soleil jaune, dans le soir, l’apaisait.





9





FIN novembre 1950, pendant les dernières répétitions d’Antigone, Maria Eich remarqua que les services de la Culture multipliaient les coups de téléphone, les visites, les questionnaires aux comédiens. Elle avait le sentiment qu’il circulait de drôles de rapports du côté du ministère.

On entendait la sonnerie stridente interrompre les répétitions ou le téléphone grelotter au pied de l’escalier de la demeure du Weissensee. Un dimanche matin, dans la salle de répétition de la Reinhardtstrasse, visite d’un bureaucrate. Il interrompait l’exercice ou cassait la joyeuse ambiance que Brecht avait suscitée. Et ceux qui s’adonnaient à des exercices d’assouplissement (lente pirouette face à la salle, pieds prestes, jambes tendues, bras en couronne puis repos) continuaient à travailler, mais en regardant en coin le curieux visiteur.

Le membre de la commission culturelle gardait son chapeau à la main, gabardine triste, nuque épaisse. Il fermait ostensiblement le couvercle du piano et repoussait les partitions de Dessau. Alors, il souriait comme sourit quelqu’un qui espionne, ce qui signifiait – Brecht le savait – un rapport posé sur le bureau de Dymschitz, copie à la Ligue culturelle, paperasse alambiquée, tortueuse pour dénoncer la dérive esthétique et formelle de la troupe du Berliner Ensemble, son élitisme, son jargon. Brecht était présenté comme un artiste désinvolte marmonnant des fables et donnant des exemples consternants d’insolence. Il était répété pour la énième fois que le ministère de la Culture populaire attendait « un solide art prolétarien », qui soit sain et utile comme une bonne casserole, comme une brouette, comme un marteau. Mais Brecht affublait, déduisait, bavardait, émettait des opinions, disait tout et son contraire sous prétexte de dialectique. Cet homme-anguille donnait l’impression de ruser avec tous et toutes. Il développait chez certains un complexe de supériorité. Il multipliait les remarques ironiques, parlait haut et fort, tournait en ridicule les discussions psychologiques que les comédiens exigeaient, citait à tout bout de champ Shakespeare avec lequel il s’identifiait d’une manière obsessionnelle. Bref, il faisait le malin, avait le chic pour ridiculiser les pièces du répertoire, expliquant que c’est par le sacrilège qu’on maintient les grandes œuvres et non pas par une « poussiéreuse vénération ».

Maria comprenait qu’on était en train d’encombrer les bureaux du ministère avec des rapports inspirés par des écrivains jaloux, membres éminents de la Ligue culturelle. Elle-même n’y comprenait parfois plus rien, trouvant assommantes certaines dissertations de Brecht sur le théâtre grec, comme ce jour où il avait longuement fait la distinction entre la haine d’Achille contre Hector et la haine d’un travailleur contre son patron.

Le soir, changement de ton : toujours la même chose. Il ôtait le pull-over de Maria, lui arrachait sa jupe.

Elle se sentait alors humiliée comme si elle passait une visite médicale.

Ensuite, Maria faisait fondre des comprimés dans un verre d’eau. Problèmes cardiaques du maître.





Un mardi soir, Brecht et Maria se retrouvèrent à une soirée de l’Union des écrivains. Grande foule. Hélène Weigel vint dans le dos de Brecht lui murmurer :

– On dirait que Maria Eich s’est diluée dans l’air. Elle passe et s’évanouit, disparaît, revient ; c’est un fantôme, ta petite protégée, tu vis avec un fantôme. J’espère que tu auras assez de mémoire pour te souvenir où tu l’as mise, assez de mémoire pour savoir où est passé ton ravissant courant d’air.

– Elle ne te plaît pas ? dit Brecht en piquant avec sa fourchette un cornichon dans son sandwich.

Il ajouta :

– Quelqu’un m’a déjà fait cette remarque.

– Quelle remarque ?

– Que Maria joue les courants d’air et qu’un jour elle disparaîtra.

Brecht emplit son assiette d’une terrine genre tête de veau avec fragments cartilagineux qui craquent sous la dent ; il aurait voulu se retrouver en pyjama, dans l’immense cuisine carrelée de la villa du Weissensee et regarder la chevelure de Ruth Berlau chatoyer sur ses épaules… Oh, pas la vieille femme d’aujourd’hui, mais la jeune Suédoise de 1941, avec son maillot de bain à carreaux rouges et blancs, sa gaieté quand elle prenait des bains dans la Baltique. Maria était une fille intéressante mais ne valait pas Ruth…

On vint vers lui.

Brecht posa son assiette, alluma un cigare. On l’entraîna vers le centre de la salle. Il se demanda si son signe astrologique convenait à Moscou. Néron régnait là-bas…

Il répondit avec humour, et même finesse, aux toasts qu’on portait. Il le fit surtout pour Hélène qui était devenue un personnage populaire et heureux. Il ne voulut pas lui « casser la baraque », selon ses termes, ni l’inquiéter, mais les nouvelles de Moscou n’étaient vraiment pas bonnes. Le temps se gâtait. Il demanderait à son décorateur d’ajouter un long trait d’un pinceau chargé d’encre de Chine noire. Comme ça, prestement, une signature.

Un jour, il irait en Chine. Une vallée dans la montagne. Une maison minuscule, le cliquetis de sa machine à écrire, le brouillard dans les ravins, visibles de la cuisine, le chant du coq. Parfois, un petit grognement pas méchant en lisant les journaux venus d’Allemagne. Lui tracerait un cercle de craie et, dedans, mettrait deux coqs, un enfant, puis il regarderait ; il boutonnerait sa veste. En début d’après-midi, sieste, rognons de veau, quelques coups de ciseaux dans un poème trop long, puis visite dans l’atelier d’un menuisier chinois. Marche dans les copeaux. Essai de son nouveau bureau, table de bois clair. Pattes de chien, moineaux, rideaux, escabeau, terrine, bière. Poèmes à l’encre de Chine…

L’été, il se laverait dans un pot d’émail. Un doigt dans un compotier pour goûter la compote. Groseilles, fatigue, sommeil, cancans. Il sifflerait son chien puis viendrait jouer aux osselets avec le fils du menuisier. Toute la soirée, il bâillerait dans la cour en regardant les fusains dans le brouillard. Il fumerait un cigare.

Voilà à quoi il pensait tandis que le patron de l’Académie de Moscou, Sergueï quelque-chose, lui tenait la main, l’enfermait dans les siennes, s’exaltait sur la Fédération de la libre jeunesse…

Un ancien ami, un certain Rudolf Prestel, soi-disant camarade du lycée d’Augsbourg, vint avec son assiette de bœuf en sauce lui chuchoter :

– La bouffe d’abord ! la morale ensuite… Hein, Bertolt !… Hein ?…

Langhoff et Dymschitz, avec leurs costumes bien coupés ressemblaient à des notaires. Leurs femmes portaient des robes affreuses. Il y avait aussi, dans un angle de la salle, Arnold Zweig et Johannes Becher qui avaient eu l’honneur de voir leur prose jetée dans le brasier par des SA rubiconds, poèmes se consumant sur une place pavée cernée de chemises brunes…

L’autre revint, l’ami d’enfance :

– Ici, c’est la morale d’abord ! la bouffe ensuite… en montrant avec sa fourchette le contenu de son assiette.

Brecht fit alors semblant d’être appelé par un groupe de jeunes gens et prit un air enjoué. Il saisit par l’épaule une étudiante :

– Restez dans votre rôle ! souriez ! je vous trouverai un rôle dans Puntila ! Promesse de Brecht !…

Avant que la jeune fille ait répondu, le maître avait passé deux doigts derrière le dos de Maria pour la chatouiller. « La bouffe d’abord, la morale ensuite », chuchota-t-il. Il fut soudain pénétré d’un sentiment indéfinissable devant cette société provinciale, ce tourbillon de vêtements gris… Ils possédaient la raideur académique de la nouvelle bureaucratie de Moscou…

Il refusa de reprendre la parole, enfila son manteau, marcha vers la voiture officielle. Se retrancher du monde et se coucher dans le tourbillon du néant. Puis il corrigea sa pensée : Le monde est en ruines et il a faim, comment puis-je me plaindre d’être ici ?

Le chauffeur lui demanda à quelle heure il devait le prendre le lendemain. À sept heures et demie !… Ensuite, dans sa chambre, il s’allongea et écouta un 78 tours, un enregistrement de Bruno Walter que lui avait offert Paul Dessau.





10





CINQ jours après le début des répétitions générales, Brecht monta dans la loge de Maria. Elle lavait ses sous-vêtements dans le petit lavabo. Il lui tourna autour puis s’installa dans un fauteuil de velours cramoisi bordé de dorures baroques.

– Vous n’êtes pas assez légère, Maria.

Maria savonnait son soutien-gorge.

– Pourrais-tu me rendre un service ?

Maria crut qu’il s’agissait d’un service sexuel.

Mais Brecht poursuivit :

– Pourrais-tu être plus légère ?

Il reprit :

– Je me suis dit que si tu faisais moins de gestes avec tes bras, tu serais plus légère.

– Oui, bien sûr.

Silence.

– Tu comprends ?

Brecht alluma un cigare et, comme toujours quand il éprouvait de la gêne, il s’enveloppait de fumée et prenait un air narquois et artificiel.

– Peux-tu me passer la serviette ? demanda Maria.

Brecht tendit la serviette.

– Plus légère… comme cette fumée… plus légère…

Maria examina sous la lumière ses sous-vêtements et commença à les étendre sur le fil de fer tendu du paravent à l’étage des chapeaux.

– En faire moins, murmura Brecht, non ?

– J’ai compris.

Il y eut un silence.

– Tu ne devrais pas le prendre comme ça.

– Désolée.

Brecht tourna son cigare pour faire tomber la cendre dans l’assiette d’étain qui servait de cendrier.

– Quelqu’un m’a déjà fait cette remarque.

– Qui ?

– Hélène Weigel.

– Tu es sûre ?

– Absolument !

Brecht avait faim, envie de lard. Maria enfilait sa jupe de ratine rouge sang. Comme sa fermeture était coincée, Brecht se leva pour l’aider à la fermer.

– Tu as grossi !

– Non, dit-elle.

Elle boutonnait son chemisier lorsqu’elle s’aperçut qu’un bouton de nacre était près de tomber. Elle tira sur le fil et le bouton tomba sur la chaise, rebondit, roula sous le fauteuil de Brecht. Il se courba vaguement pour voir où il était.

Maria se mit à quatre pattes pour le chercher.

– Tu veux que je t’aide…

– Non, merci. J’y arriverai.

– Tu ne veux pas que j’appelle une habilleuse ?

– Non, merci.

Il y eut un silence.

– Je blague. Excuse-moi, dit Brecht.

Il pensa qu’il devrait ajouter un long trait de pinceau noir sur la longue toile de coton beige qui fermait la scène. Maria était en train de recoudre le bouton, debout, tirait avec nervosité sur l’aiguille et le fil.

Enfin, elle mordit le fil avec ses dents, acheva de boutonner son chemisier et regarda Brecht qui éteignait son cigare en l’écrasant d’une manière obstinée. Brecht avait vieilli. La lèvre inférieure tombait un peu. Elle était molle. Il s’était rasé en oubliant un coin sous l’oreille gauche.

– Je suis désolé de ce que je viens de dire.

– Tu n’as rien dit.

– Si, j’ai dit que…

– Je sais ce que tu as dit…

Brecht pensa : Délicieux poison du comédien. Puis, son désir de réconciliation avec elle tourna soudain à la haine : pour qui se prenait-elle, cette conne ?

Maria avait enfilé une veste et demanda :

– Tu peux aller me chercher mon texte ?

Brecht se leva, ouvrit la penderie et prit le texte sur l’étagère. Maria l’ouvrit à la page marquée par une carte postale de Bad-Voslau, que lui avait envoyée son père, en vacances dans cette station thermale autrichienne, lorsqu’elle avait huit ans. Elle lut son rôle, cocha des passages. Brecht se mit à l’examiner. Parfois, il la regardait à la dérobée et se disait qu’il émanait d’elle une curieuse solitude, quelque chose qui caractérisait les enfants oubliés pendant des années au fond d’un pensionnat. Cette solitude l’auréolait d’un mystère, d’une absence-présence si bizarre qu’on se disait que Maria Eich était privée de destinée, qu’elle vivait un éternel et unique jour. Si elle était montée sur une scène, si elle avait voulu mettre sa silhouette sur un plateau de théâtre, c’était pour bien exhiber ce jour unique et monotone qu’elle vivait depuis son adolescence. Les comédiens, ainsi, ressemblent à des convalescents qui se soignent, comme si les choses importantes s’en étaient allées avec la santé et que, depuis, sortant de leur pensionnat, de leurs années d’isolement, elles ne peuvent plus regagner cette santé venue de l’enfance. Oui, se dit Brecht, plus de destinée, cette femme n’est qu’un sac de voyage posé sur un plateau de théâtre.





11





LES nuits qui précédaient ses rendez-vous avec Hans Trow, Maria Eich dormait mal. Elle avait allumé la radio en sourdine et avait appris qu’il y avait eu un échange de notes désagréables entre Staline et les Occidentaux. Dans la matinée, elle avait essayé de se réveiller avec du thé fort puis elle s’était rendue à la répétition d’Antigone. Comme elle n’avait pas de scènes qui la concernaient directement, elle s’était installée au huitième rang, parmi les fauteuils vides. Brecht avait subitement interrompu ses conseils aux comédiens et il était venu droit vers Maria qui était en train de fouiller dans son sac à la recherche d’un bracelet.

Il avait murmuré dans un seul souffle comme s’il n’avait pas respiré :

– La plupart des gens ne sont pas conscients, Maria, des conséquences que l’art peut avoir sur eux, des conséquences bonnes ou mauvaises. La représentation apporte une image du monde, une idée du monde évidente ou confuse, vous devriez le savoir et, si votre attention n’est pas soutenue, elle ne laissera personne intact, même pas vous ! L’art qui n’est pas considéré compris, regardé, dégrade ! Est-ce que vous pouvez comprendre ça ?

Ensuite, il avait bizarrement rabattu le col de la veste de Maria, comme dans un geste puritain pour cacher les seins de la comédienne. Il était remonté sur les planches.

Les comédiens attendaient, se demandant ce qui se passait dans l’obscurité de la salle. Comprenant au visage fermé de Brecht, à son expression froide qu’il était d’une humeur de chien… la scène avait repris. Les poteaux et les crânes de chevaux, la table de travail s’étaient métamorphosés en objets incongrus qui clapotaient dans une lumière sale. Le court-circuit d’un projecteur n’arrangea rien.

En début d’après-midi, Maria se promena dans le parc. Elle fut frappée par la solitude du lieu. Vers les sapins, il y avait un cinéma, le Métropole, avec une large marquise jaune enneigée. Elle s’assit sur les marches après avoir glissé un Berliner Tagblatt sous ses fesses et oublia sa mauvaise humeur en regardant des soldats en capote qui ne cessaient de bavarder et de taper des pieds pour se réchauffer. Le ciel prenait des allures de couchant kitsch avec ses traits rouges sur les ruines. Maria se sentit calmée. Elle se leva et rejoignit l’adresse donnée par Hans Trow. Elle arriva avec une dizaine de minutes d’avance.





L’Auberge du Cygne était basse, voûtée, avec des soupiraux arrondis à petits carreaux colorés. Lourdes tables rectangulaires de bois sombre. Près de la fenêtre, dans un nuage de fumée bleue, un jeune homme extrêmement élégant feuilletait un carnet et déplaçait parfois un papier-calque en mesurant quelque chose avec une réglette. Maria avait commandé du thé et attendait dans cette demi-obscurité.

Hans Trow arriva. Ils parlèrent de Brecht et du Berliner Ensemble, dont l’enseigne désormais tournoyait, ronde comme une enseigne Mercedes au-dessus du Deutsches Theater. Maria se sentait libérée et se laissait entraîner par les mots. Elle se savait écoutée. Elle se dit : Personne ne m’écoute comme lui. Elle se demanda si ses informations secrètes étaient favorablement accueillies et étudiées dans le service.

Hans raconta qu’il avait connu un bon théâtre à Stettin pendant la guerre et que les officiers, ses amis, s’y rendaient souvent. Il y eut un trou dans la conversation, un silence, mais quelque chose de frais, de calme, les liait. Tout semblait clair, tranquille, familier, comme cela n’avait jamais été depuis des années. Elle avait envie de le tutoyer. Hans déposa alors un objet métallique et froid dans sa main. C’était un tout petit appareil photo Kodak, importé de l’Ouest. « J’ai l’impression qu’on nous regarde. Que tout le monde nous regarde », dit-elle, tandis que Hans payait.

Ils firent quelques pas et Maria ne savait pas quoi faire, quoi dire. Elle remarqua que le soir laisse un curieux contour clair au-dessus de certaines ruines. Ils marchaient et enjambaient une clôture. Tous les actes, toutes les disputes avec Brecht, tous les malentendus firent partie d’un monde ancien qui était à l’agonie. Sans trop savoir ce qui la submergeait, Maria sentit confiance, certitude, l’envie de faire l’aveu qu’une grâce particulière l’avait envahie, une légèreté. Elle avait envie d’un café brûlant, d’une journée à marcher sur un trottoir tout droit qui sortait de Berlin. Elle voyait le dôme d’une église et un avion qui atterrissait vers Tegel.

À quel moment avait-elle dérivé de ce monde originel et frais qui revenait dès qu’elle était en présence de Hans Trow ?

Il suffisait de marcher à côté de lui. Il suffisait de l’écouter expliquer comment se servir du Kodak pour que disparaissent les doutes, les anxiétés, les mauvais rêves, les ombres, les craintes ; il suffisait qu’il parle doucement pour que le genre humain cesse d’être de plomb. Pourquoi y avait-il soudain espérance et drôlerie ? Même ce marchand, sous le métro aérien, qui, avec ses peignes et ses deux volumes reliés de Goethe, ses colifichets et un ruban de dentelle, était un messager. Marchands, doux messagers… Il fallait y penser… Hans acheta un peigne.

Puis, il avait étalé son imper parmi les sapins noirs et s’était mis à parler.

Il parlait de sa mission comme s’il avait voulu rejouer une partie de sa vie qu’il avait annulée après un événement qu’il gardait secret. Mais la fatigue, le désarroi se lurent sur son visage quand il déclara avec une sorte de douloureux mépris :

– Maintenant, je sais ce que je veux !

Il s’était mis à parler plus fort. Et, sous ces sapins, c’était un curieux message ambigu que cette phrase répétée :

– Je sais ce que je veux ! Maria.

Ils se quittèrent près du Deutsches Theater. L’emblème lumineux du Berliner Ensemble tournait dans le soir, se reflétait dans le canal. Hans s’éloigna le long du quai. Maria se dit : Tout croupit dans la torpeur, le sommeil, le monde dort. Une péniche verdâtre, plombée, glissait, profonde, dans l’eau.





Le lendemain, malgré des bonnes résolutions (Je dois paraître toujours enjouée, je suis Antigone, je suis légère, je suis un ange), Maria eut un début de panique. On gratta à la porte pendant qu’elle prenait sa douche. Elle répéta :

– Oui ?… Oui ?

Et Brecht répondit :

– Pourquoi tu ne fermes pas la salle de bains avec le verrou ? Tu attends quelqu’un ?

Elle sentit ensuite ses doigts, la serviette, la poussée vers le lit puis le tapis.

Pendant l’étreinte, il murmura :

– Pour qui ?

Il mordit plus fort. Et Maria était troublée par cette morsure.

– Pour qui ? Pour qui tu as remué du derrière ce matin ?

La lampe de chevet était tombée.

Il la quitta en claquant la porte. Maria se sentit « Maîtresse Courage » d’avoir ainsi excité sa jalousie et éteint ses ardeurs au milieu de ce qu’il appelait son « thriller érotique ». Quand il revint dans la chambre, il n’y eut qu’un homme et une femme qui cohabitaient, se déplaçaient, parlaient, apparemment décontractés, mais qui avaient, l’un et l’autre, perdu leur assurance. Les paroles étaient, entre eux, détimbrées. Un briquet brilla dans l’obscurité. Mentalement, il se répéta : L’une prend, l’autre donne, l’une donne, l’autre prend.

Il s’assit sur le lit, ouvrit un roman américain. Il ne lut pas mais pensait qu’avec Ruth il glissait sur le tapis, qu’avec Helli il le faisait dans l’escalier, avec Greta, assis sur la bordure de fer d’un massif de fleurs. Avec Ruth, il arrêtait la Stayr noire et le faisait sur le talus, sans même se déshabiller.





12





LA générale d’Antigone eut lieu en avril ; bien que la pièce reçût l’hommage automatique des organes officiels, on glissa assez vite sur la performance de Maria. Maître Brecht avait combattu toute idée de hiérarchie dans une troupe.

Mai et juin passèrent. Déplacements, rencontres. Préparation des Fêtes pour la jeunesse. Maria s’était mise à sucer des pastilles au miel, sa voix se fatiguait vite. Fin juillet, elle partit avec Brecht et sa bande sur les bords de la Baltique.

Ahrenshoop. Sur une longue bande de sable, une petite ville digne d’être conservée dans un musée, avec de jolies maisons étroites, des bois sculptés, des perrons, des escaliers intérieurs, quelque chose de tranquille qui vient du début du XIXe siècle. Plus loin, les dunes, puis les étendues de sable mouillé, puis les brise-lames rongés par l’eau de mer, quelques cabines de bain, grandes étendues plates. Plaines d’eau salée…

Des photographes vinrent prendre des clichés de Brecht.

Maria fut logée dans une pension de famille près d’une église en bois. Parfois, elle était invitée le soir, pour l’apéritif. Le reste du temps, elle flânait dans les dunes. Journées claires qui donnent le sentiment que la Terre ne tourne plus. Des enfants râpeux, pelés, anguleux, avec des membres grêles et des frissons, plongent dans des vagues trop vertes qui cognent le long de la jetée. Elles lavent tout, ces vagues, elles oxydent tout, les dos et les genoux, la fiente des mouettes et les balises. Maria plongeait dans cette eau froide pour oublier.





Elle s’éloignait de la troupe brechtienne. Journées de vent, de lumière, longues et parfaites. Les marées endorment, soumettent. Maria trébuchait parfois dans les vagues, regardait des enfants et pensait à sa fille. Des familles étendues sur des serviettes de bain la laissaient mélancolique. Elle oubliait sa lassitude en nageant avec obstination.

L’après-midi, silence bleu pâle du ciel. Les baigneurs devenaient des points minuscules, la mer scintillait. Étendue, nuages… Quelque chose d’une divine douceur emplissait Maria. Les forces marines semblaient engloutir les silhouettes dans les brillances du large. Maria se demandait pourquoi vouloir expliquer des choses incompréhensibles par des choses compréhensibles. Elle restait sur un banc pour admirer les longues vagues du soir qui venaient des pays scandinaves et blanchissaient la côte avec tant de régularité.





Un soir qu’ils étaient réunis, alors que Maria clignait de l’œil gauche puis de l’œil droit en direction d’un pin, Brecht lui demanda :

– Mais à quoi jouez-vous, Maria ?

– Oh, je m’amuse…

Le silence s’accrut et les têtes se tournèrent vers Maria.

– Mais encore…

– Je mesurais le décalage qu’il y a entre la vision de l’œil gauche et de l’œil droit

Hélène Weigel approcha de la table avec une lampe à pétrole et la posa entre les tasses et les verres.

– Et alors ? demanda Brecht

– Alors rien, dit Maria.

Elle ajouta :

– Je me demandais ce qui explique le Mal… et si Dieu existait…

Il n’y eut aucun commentaire. On entendit Hélène Weigel craquer une allumette. Elle ôta le verre de la lampe à pétrole, alluma la mèche, régla la flamme. Quelques gouttes d’eau noircirent la nappe sur la table basse. Un orage se perdait au loin sur la mer. Brecht dit :

– Réfléchir sur des problèmes que vous ne pouvez pas résoudre, on peut s’en dispenser.

Hélène Weigel l’interrompit en demandant à Maria :

– Qu’avez-vous fait cet après-midi ?

– Je suis allée voir la vieille église des pêcheurs. Je me suis baignée.

Une tasse heurta un verre, Brecht but du schnaps, Ruth Berlau enfonça sa main droite dans sa chevelure sombre. Brecht dit :

– Parler d’affaires qui ne peuvent pas trouver de réponse, on peut s’en dispenser.

Il alluma son cigare.





Il arrivait que Brecht convoquât Maria dans sa petite chambre-bureau. En général, les choses se déroulaient ainsi : Maria s’étendait, était déshabillée lentement. Après la phase érotique, le maître prenait une douche. Maria photographiait en cachette les documents sur la table de bois.

Parfois, elle fouillait aussi dans la corbeille à papiers et dépliait des brouillons de poèmes.

Cet été-là, elle remit à une jeune employée des postes quatre rouleaux de négatifs qui furent envoyés à Berlin. On y apprenai