Main La nuit de l'Imoko
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La nuit de l'Imoko

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Portraits et scènes de vie prennent, sous la plume de Boubacar Boris Diop, la forme d'un rendez-vous avec l'histoire. Un regard simple et vrai sur les gens et les choses.

Conçues entre 1998 et 2012, les nouvelles réunies dans La nuit de l'Imoko témoignent de la cohérence de l'univers littéraire de l'écrivain sénégalais. Au-delà de la déroute des sociétés africaines, il y donne à voir les tourments d'êtres à la dérive, pris au piège de leurs délires. Loin de de toute vaine luxuriante, ces récits sans fards ni artifices sont ceux d'un observateur lucide et désabusé de notre époque.

Year:
2013
Language:
french
File:
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1

La Maîtresse de Brecht

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 350 KB
2

La mort a ses raisons

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 834 KB
Boubacar Boris Diop





La nuit de l’Imoko





Récits





Mise en page : Virginie Turcotte

Maquette de couverture : Étienne Bienvenu

Dépôt légal : 1er trimestre 2013

© Éditions Mémoire d’encrier





Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Diop, Boubacar Boris, 1946-

La nuit de l’Imoko

(Récit)

ISBN 978-2-89712-078-8 (Papier)

ISBN 978-2-89712-079-5 (PDF)

ISBN 978-2-89712-080-1 (ePub)

I. Titre.



PQ3989.2.D56N84 2013 843’.914 C2013-940570-4



Nous reconnaissons le soutien du Conseil des Arts du Canada.



Mémoire d’encrier

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Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole





Du même auteur



Romans

Le temps de Tamango, Paris, Harmattan, 1981/ Paris, Serpent à Plumes, 2002.

Les tambours de la mémoire, Paris, Harmattan, 1990.

Les traces de la meute, Paris, Harmattan, 1993.

Le Cavalier et son ombre, Paris, Stock, 1993/Paris, Philippe Rey, 2010.

Murambi, le livre des ossements, Paris, Stock, 2000/Paris, Zulma, 2011.

Doomi Golo (roman en wolof), Dakar, Papyrus-Afrique, 2003 (nouvelle édition 2013).

Kaveena, Paris, Philippe Rey, 2006.

Les petits de la guenon, Paris, Philippe Rey, 2009 (version française de Doomi Golo).



Essais

Négrophobie (Avec Odile Tobner et François-Xavier Verschave), Paris, Les Arènes, 2005.

L’Afrique au-delà du miroir, Paris, Philippe Rey, 2007.





La petite vieille




À Jean-Luc Raharimanana, qui comprendra.



Ils avaient rendez-vous à onze heures du matin avec Lucie de Braumberg à l’hôtel Bateke. À leur arrivée, un employé vint annoncer à Lamine Keita qu’il y avait un message pour lui à la réception. Il le parcourut et se tourna vers son compagnon :

– Lucie est retenue au Palais. Son petit-déjeuner de travail avec le Président tire en longueur.

– Quel président? demanda Malick Cissé en fronçant les sourcils, vaguement ; inquiet.

Jeune homme plutôt simple, Malick Cissé ne se sentait pas à sa place dans le monde où Lamine Keita se mouvait, au contraire, avec aisance.

– Je te parle du Big Boss, répondit ce dernier. Qu’est-ce que tu crois? Elle est à tu et à toi avec tous ces gens, notre Lucie.

– Et quand revient-elle?

– Elle propose qu’on se voie dans deux heures.

– C’est bien. On monte prendre un café au premier?

Juste au moment où Lamine Keita allait répondre, son portable se mit à sonner. Le Nokia plaqué contre sa tempe, il disait : « Allô! Allô! » tout en faisant signe à Malick Cissé de ne pas bouger. Vingt minutes plus tard, il était encore en train d’arpenter nerveusement le hall du Bateke en criant :

– J’en ai marre, mon vieux. Le Diamant noir, c’est mon film ou merde? Si c’est comme ça, tu signes la réalisation et on n’en parle plus!

Lamine Keita n’était pas n’importe qui. On ne pouvait ouvrir un journal sans y apercevoir le double menton et la lèvre inférieure pendante de ce colosse d’une trentaine d’années. Une image très prisée des médias le montrait toujours debout derrière un trépied, son éternel bonnet Cabral vissé sur la tête. Visage grave, regard vif et pénétrant, Lamine Keita semblait monter à l’assaut des forces du Mal, prêt à faire feu sur les ennemis de l’Afrique avec sa redoutable caméra de cinéaste engagé.

On parlait beaucoup de son prochain film, Le Diamant noir. Depuis plusieurs semaines, le public était tenu en haleine par d’intenses spéculations sur le nom de l’actrice principale.

Quant à Malick Cissé, il avait à vrai dire peu de respect pour le travail de son ami d’enfance. Il le soupçonnait de dénigrer l’Afrique, comme tant d’autres, pour drainer les fonds de la Coopération française vers son compte en banque et se faire applaudir en Occident.

– Tu cherches à prouver quoi, avec ton cinéma? lui avait-il demandé un jour. Que les Nègres sont juste capables de mutiler les enfants, de tuer et de violer d’innocents civils? Tu penses vraiment que les choses sont aussi simples?

– Bien sûr que non, avait répliqué Lamine Keita. Mais nous ne devons pas passer notre temps à accuser les autres!

Lamine Keita fustigeait de manière quasi rituelle les traditions négro-africaines, jugées rétrogrades, et les violations des droits de l’homme sur le continent. Cependant, dès qu’on l’invitait à se montrer plus précis, il se réfugiait derrière son statut de créateur libre de rester au-dessus de la mêlée. Il lui arrivait de critiquer le Président, mais avec une certaine tendresse, en s’émerveillant presque qu’un si grand homme ait daigné diriger un pays aussi insignifiant. Il venait d’ailleurs de déclarer que Le Diamant noir serait un hommage au Président, « défenseur intraitable de la culture nationale et des valeurs négro-africaines ». Avec de telles phrases, le rusé Lamine Keita arrivait sans peine à s’ouvrir toutes les portes.

Malick Cissé était allé l’accueillir à l’aéroport quelques jours plus tôt. Il l’avait vu signer des autographes pour quelques passagers de son vol et même pour les policiers et les douaniers.

– Tu es sûr qu’ils ont vu tes films? lui avait-il dit en riant.

– Non, mais ils en ont entendu parler! Eh oui, c’est ça notre cinéma! Une soirée de gala au pays pour les connards d’en haut et hop en route pour des festivals à Oberhausen, Milan, Montréal ou Amiens. Les gens vont entendre sur les radios et à la télé que j’ai eu des prix et ils seront fiers de leur grand cinéaste. Je suis un grand cinéaste par ouï-dire!

– En somme, ce sont les autres qui te disent si ton film est bon ou pas. Eh bien…

– T’as rien compris, Malick! C’est le système, mon vieux!

Lamine Keita était cependant un homme très honnête à sa manière. Aimant beaucoup l’argent, il avait trouvé, presque par hasard, un moyen simple – et plutôt gratifiant – d’en avoir. Jamais il ne s’était pris pour un artiste transcendant rongé par les fièvres nocturnes de la création.

Après avoir raccroché, il revint s’asseoir en face de Malick Cissé. Il était essoufflé comme après un effort soutenu :

– Excuse-moi d’avoir été si long. J’étais avec Paris. Il y a des petits problèmes avec le scénario du Diamant. Ce brigand de Jacques Montpensier! Il m’a dit comme ça : « Écoute, Lamine, il y a un seul Français dans ton scénario, ce Robert Doumergue, et c’est un salaud, trafiquant d’armes et de diamants, proxénète, il torture les braves patriotes de ton pays et tout. Tout ça pour lui tout seul? C’est un peu beaucoup, non? » Je lui ai répondu : « Et alors, Jacques? » « Eh bien, mon gars, tout à fait entre nous, ici à Paris personne n’aime ça. » Quand je lui ai dit que c’était cela la réalité, qu’il y avait des Bob Denard et plein d’aventuriers du même genre qui foutaient la merde partout en Afrique, il s’est un peu fâché. « Mais qu’est-ce que nous, on vient faire dans vos histoires? Tu deviens raciste, ma parole! Vos pays sont indépendants, je me suis moi-même battu pour ça, que vous faut-il de plus? Et tu crois qu’on va t’allonger des centaines de millions pour que tu nous insultes? Je ne te reconnais plus, Lamine! »

– Et que vas-tu faire? demanda Malick Cissé, plutôt amusé.

– Ça tombe bien, je vais en parler avec Lucie de Braumberg. Elle les fait tous chier dans leur froc, ces petits Blancs de là-bas. Si je réussis à la convaincre, ça ira.

– Eh bien, bonne chance, fit ironiquement Malick Cissé.

– Bon, mais elle est imprévisible la petite vieille. Tu ne peux jamais savoir à l’avance ce qu’elle va décider. Elle sait être drôlement méchante, en plus.

Il ajouta que, de toute façon, il ne laisserait pas tomber Le Diamant noir. C’était le film de sa vie et il était prêt à quelques sacrifices.

– Par exemple, s’écria-t-il avec une exaltation soudaine, je viens de penser à un compromis. On ne touche pas à Robert Doumergue. Il reste un salopard et tout, mais il a cette femme tellement généreuse que c’est à peine croyable. Marie-Rose Doumergue. Un nom comme ça! Elle est ingénieur agronome et pendant que son mari exécute les ennemis du tyran, elle expérimente de nouvelles variétés de maïs et de mil. Son problème à cette nana, c’est que si elle ne fait rien, les paysans africains vont crever de faim. Alors pour ne pas avoir ça sur la conscience, elle cherche nuit et jour des trucs dans son laboratoire de brousse. Normalement, dès qu’elle apparaîtra à l’écran, les âmes sensibles vont se mettre à chialer, tellement c’est une sainte, Marie-Rose Doumergue!

Les yeux en feu, il avait gesticulé et crié si fort que beaucoup de personnes présentes dans le hall s’étaient tournées vers eux.

Malick Cissé était fasciné par tant de cynisme. Il savait pourtant que Lamine Keita était un homme au grand cœur et un ami loyal. Il lui avait proposé, par exemple, de faire partie du jury de cinéma que venait de monter Lucie de Braumberg.

– Elle a eu cette idée de donner des prix à des films africains, juste comme ça. Je te mets sur le coup, fiston, avait-il dit à Malick Cissé.

– Je ne m’y connais pas! avait protesté ce dernier, un peu affolé.

Timide mais fier, Malick Cissé n’avait aucune envie de se ridiculiser auprès des critiques, des écrivains et des autres grands noms du milieu artistique.

– Ne fais pas l’idiot, mon gars! Qu’est-ce que je comprends, moi, Lamine Keita, au cinéma? On ne va pas laisser ces fumiers rafler tout le fric. Il y a du blé, on le prend et on se tire. Toi et moi, on est des paysans de Bwiti, ne l’oublie pas, mon petit Malick! L’agriculture, y a que ça de vrai, on est venus en ville pour piquer un max de fric à ces enculés et retourner avec au village!

Malick Cissé n’était toujours pas rassuré :

– Je ferais peut-être mieux de me documenter un peu…

– Si tu veux, fit Lamine Keita avec agacement. Mais ne t’avise pas de contrarier Lucie de Braumberg. Elle m’a nommé président du jury et elle a coopté les autres. Tu seras le seul inconnu pour elle. Tu l’écoutes bien, tu fais tes petites contorsions d’intello pour montrer que tu n’es pas une marionnette et en fin de compte tu acceptes, de préférence avec une moue quelque peu ambiguë, que oui, elle a bien raison et que ce putain de film qu’elle adore est le chef-d’œuvre du siècle.

– De quel film parles-tu?

– Wait and see! On le saura bientôt. Je te ferai un clin d’œil.

– Comme c’est compliqué, Lamine! Je ne suis pas sûr…

– Lucie peut changer ta vie, mon vieux. Tu es au fond du trou depuis des années et tu veux refuser la perche qu’un ami te tend?

Tournant par hasard la tête vers la droite, Malick Cissé aperçut sur le trottoir d’en face un chauffeur en train d’ouvrir la portière d’une voiture. C’était une limousine noire escortée par deux motards de la garde présidentielle. Il dit à Lamine Keita :

– Regarde. À travers la vitre. C’est elle, je crois.

– Oui, fit Lamine Keita à voix basse, c’est bien la fameuse Lucie de Braumberg.

Malick Cissé perçut avec étonnement une nuance de crainte et de déférence dans la voix de son ami. En général, celui-ci ne respectait rien ni personne.

Sa première pensée en voyant la vieille femme venir vers eux dans sa robe blanche ornée de fleurs vertes, ce fut : « Cette dame ne marche pas. Elle trotte. » À vrai dire, Lucie de Braumberg sautillait presque en faisant de petits mouvements brusques de la tête dans tous les sens, comme si elle cherchait quelqu’un dans la foule. Derrière de grosses lunettes de myope, ses yeux, d’un gris métallique, pétillaient d’intelligence mais révélaient au premier coup d’œil toute sa dureté de cœur.

En tendant la main à Malick Cissé, elle le fixa intensément :

– Ah, c’est donc toi le seul véritable ami du grand Lamine Keita! Il paraît que vous avez savouré ensemble pas mal de pintades grillées dans la forêt de… C’était quelle forêt, déjà?

La question était adressée à Malick Cissé, mais il ne répondit pas. Lamine Keita dit joyeusement :

– C’était dans les profondeurs du Ndimbo!

– Oh! Comme je suis bête! C’est cette forêt qui a donné son nom à votre nouvel aéroport de Ndimbo. Avec tout l’argent que j’ai fait mettre dedans, je n’aurais pas dû en oublier le nom.

Dès ce moment, Lucie de Braumberg et Malick Cissé sentirent que leurs relations ne seraient pas faciles. Elle n’arrivait pas à savoir s’il était timide ou arrogant. Lamine Keita lui avait vanté les qualités intellectuelles de l’inconnu, mais d’après son expérience de l’Afrique, de tels individus cherchaient tout le temps à briller de manière irritante. Ils se perdaient dans de grandes phrases tordues et pathétiques qui ne voulaient rien dire, juste pour faire financer des projets ruineux et inutiles et s’en mettre plein les poches.

Malick Cissé n’était pas moins intrigué par ses propres sentiments à l’égard de Lucie de Braumberg. Longtemps après la tragédie, il s’était souvent étonné, seul dans la cellule de sa prison, d’avoir éprouvé tant de haine pour elle le jour même de leur première rencontre.

Pendant tout le déjeuner, la vieille femme raconta son entretien avec le Président.

– Je lui ai dit, hein, Monsieur le Président, la corruption existe partout, chez moi en France, en Australie, en Chine, partout, hein. Ce qui est dangereux, c’est l’impunité. Une société ne peut pas et ne doit pas accepter de consensus autour de la corruption.

– C’est bien dit, ça! s’exclama Lamine Keita, mi-sérieux, mi-farceur. Il faut leur remonter les bretelles de temps en temps à nos politiciens.

– Pour ça oui, je lui ai remonté les bretelles! Je lui ai dit : ça suffit, cette habitude de planquer nos milliards au Luxembourg, au Lichtenstein et en Suisse! On veut voir les puits et les cases de santé sortir de terre, hein! Et il est d’accord aussi, votre Président, qu’il ne peut pas continuer à torturer à mort ses opposants.

– C’est bien vrai, déclara Malick Cissé, juste pour dire quelque chose.

Il voyait à quel point Lamine Keita était gêné et de plus en plus angoissé par son silence.

Lucie de Braumberg prétendait avoir reçu en quatre jours les personnages les plus importants du pays. Malick Cissé l’entendit avec stupéfaction encenser les uns et traiter les autres de paresseux ou d’incapables. Elle semblait avoir une dent contre le Mouvement pour la Démocratie et l’Indépendance qui accusait la France de nommer et de dégommer en coulisse les autorités politiques dans son ancienne colonie. Ardo, le chef de ce petit parti, avait refusé de la rencontrer et elle l’avait plusieurs fois traité d’intellectuel prétentieux.

À part cela, Lucie de Braumberg raffolait des histoires de coucheries dans ce qu’elle appelait avec une moue de dédain « la haute noblesse locale » et se plaisait à en rapporter les détails les plus croustillants.

Elle fit aussi allusion au rapport qu’elle était en train de préparer pour le « Club de Paris ».

– Ce sera douloureux pour ce pays, dit-elle sur un ton mystérieux en faisant une grimace.

– Aïe! Ça va saigner! fit gaiement Lamine Keita en secouant les doigts de sa main gauche comme s’il venait de se brûler. Aie un peu pitié de nous, toi aussi, maman Lucie!

Sur le chemin du retour, Malick Cissé fit remarquer à Lamine Keita qu’ils avaient très peu parlé de cinéma.

– Toi, il va falloir que je m’occupe de ton éducation, jeune homme! Sache que même pendant les sessions de notre jury, on ne parlera pas de cinéma. Elle est têtue comme une bourrique, la petite vieille. Elle a trouvé ce moyen pour filer des millions à un réalisateur à la noix et elle le fera. Et entre nous, les films qui vont passer, tout le monde s’en tamponne. Cela dit, j’imagine que tu as une autre question…

– Ah bon?

– Mais oui, Malick. Tu veux bien savoir si je me la tape, non, cette vieille? Tu dis toujours que nous sommes des monstres, nous autres artistes de génie!

– Je ne t’ai rien demandé, mais quelle est la réponse?

– Bon, la petite vieille, là, c’est le colonel Kanté qui mitraille dedans.

– Le colonel Kanté?

– Le ministre de la Défense soi-même, jeune homme. Garde-à-vous!

Ils rirent de bon cœur.




Le soulevant de terre, le capitaine Solo le projeta violemment contre le mur :

– Tu restes dans cette position, tu m’entends? Au moindre geste, tu es mort.

Malick Cissé s’exécuta docilement.

L’homme se pencha vers lui et il vit que sa bouche était un petit trou noir et puant. Il lui manquait plusieurs dents.

À l’aube, il l’avait extrait de sa cellule pour le conduire à la « Salle des Machines ». C’était le nom, finalement assez bien trouvé, de l’endroit où avaient lieu les interrogatoires. Il y avait dans la pièce obscure une dizaine d’appareils rouillés destinés à effrayer les détenus.

Le capitaine Solo fit mettre à Malick Cissé sa tenue de prisonnier. Le contact de l’habit avec son torse nu faillit lui arracher un cri de douleur. Les brûlures de mégots de cigarette l’empêchaient encore de dormir la nuit.

– Ce n’est qu’un début, lui dit l’officier de sa voix posée.

Parfois, il le faisait enchaîner sur une chaise et tournait autour de lui en vociférant :

– Tu vas parler, mon gars. Tu vas même dire des choses que tu ne croyais pas savoir! J’en ai maté de plus durs que toi.

Il lui arrivait aussi de se montrer caustique :

– Remarque, j’aime bien les gens qui sont prêts à mourir pour leurs idées. Notre siècle ne sait plus rêver! Moi, je te dis chapeau, mon brave, tu en as là où il faut. Mais je ne te ferai pas de cadeau. Vous avez été trop loin, tes camarades et toi. On est en Afrique, mon vieux, on n’égorge pas comme ça le chef de l’État dans son bureau, au milieu de ses dossiers, comme un vulgaire cochon et puis vogue la galère!

Pour Malick Cissé, il y avait clairement maldonne. Il n’avait jamais voulu jouer au héros. Depuis qu’on l’avait jeté dans cette cellule, il n’avait pas arrêté de clamer son innocence. Dès que le militaire s’approchait de lui, il se mettait à pleurer comme une fillette en lui disant d’une voix suppliante :

– Dites-moi ce que vous voulez savoir, Monsieur, et je vais faire un effort. Je ne veux pas mourir, Monsieur. Je suis innocent.

Le capitaine Solo ricanait alors :

– Tu me prends pour un imbécile parce que je n’ai pas fait des études, hein? Je vous connais. Tu te dis : voici un officier de notre armée pourrie qui sait à peine lire et écrire. C’est ça, hein? Tu vas me causer, je te dis.

– Mais de quoi?

– Je veux des réponses, pas des questions!

Et il lui envoyait de violents coups de pied entre les cuisses et au ventre.

Au cours de ces journées, il était souvent arrivé à Malick Cissé de se croire dans un mauvais film. Il ne sortait de la bouche du capitaine Solo que des phrases toutes faites, mille fois entendues dans d’autres navets du même genre. Lui, il était censé être le type idéaliste et téméraire, prêt à mourir sous la torture pour ne pas mettre en péril l’Organisation. Seulement, voilà : on n’était pas dans un film et l’officier allait le tuer pour de vrai. Et lui, il était tout sauf téméraire. En plus, il n’y avait pas d’Organisation. S’il avait fait partie d’un groupe armé, il n’aurait pas hésité à dénoncer ses camarades pour avoir la vie sauve. Il ne s’était jamais cru très courageux, mais il ne se savait pas non plus prêt à tout par crainte de la souffrance.

Depuis plusieurs jours, c’était le même scénario :

– Je ne sais rien, Monsieur.

– Eh bien, on va voir ça de plus près.

Le capitaine Solo étendait alors Malick Cissé à plat ventre sur une plaque chauffante et pendant quelques secondes, celui-ci n’entendait plus que ses propres hurlements.

Dans le pays, chacun savait ceci : les putschs avortés étaient toujours les plus sanglants. Et le Mouvement des Officiers et Patriotes avait quand même outrepassé toutes les limites. Au lieu de se servir du Président comme monnaie d’échange, les militaires lui avaient tranché la tête dans son bureau. Cela avait semé la panique et fait souffler un vent de folie sur les grandes villes. Tous ceux qui croyaient pouvoir remplacer le Président déclarèrent la patrie en danger. Chacun fit ouvrir à la hâte un centre de détention pour liquider ses rivaux. Dans celui où il se trouvait, Malick Cissé entendait les gens hurler toute la nuit. L’un de ses co-détenus était un vrai brave. Il était si coriace que ses geôliers en parlaient avec respect dès leur sortie de la Salle des Machines. Ils s’acharnaient sur lui et il les traitait de soudards corrompus, vendus à des intérêts étrangers. Il prétendait même, entre deux séances à l’électricité, faire leur éducation politique : « Est-ce que les enfants de ces étrangers ont plus besoin que vos enfants de notre pétrole? » leur disait-il. C’était un fou, celui-là. Malick Cissé se demandait dans quelles profondeurs un être humain pouvait trouver une telle force. Il aurait tout donné pour croiser l’homme dans le couloir et lui faire un bref signe d’amitié. Une nuit, Malick Cissé ne l’entendit pas insulter ses geôliers. Il comprit qu’il ne verrait jamais le visage de l’inconnu. Le lendemain, les bourreaux lui parurent un peu tristes et honteux. Il les entendit l’appeler enfin par son nom.

C’était Ardo.

L’après-midi de la tentative de coup d’État, Malick Cissé se trouvait dans le salon Ayinemi de l’hôtel Bateke. Les jours précédents, le jury avait visionné une demi-douzaine de films. Les courts métrages posaient rarement problème. On pouvait se rendre compte très vite si on avait affaire à un débutant prometteur ou à un petit faiseur. Craignant de gêner Lamine Keita, Malick Cissé prenait rarement la parole. Mais Lucie de Braumberg avait des comportements si cavaliers qu’il avait fini par se heurter violemment à elle.

La vieille dame n’arrivait pas à comprendre l’hostilité de Malick Cissé à son égard. Elle avait pu se procurer sans peine son dossier de police. Il n’y avait rien de sérieux là-dedans. Un pauvre type, en fait. Il avait fait, après le bachot, quelques piges dans des journaux douteux. Ses articles sur le théâtre et la poésie étaient pompeux et vides. Dans le quartier populaire où il louait une chambre exiguë, on le prenait pour un grand journaliste et cela lui suffisait. Pourquoi ce jeune homme sans histoire la haïssait-elle à ce point? Elle n’avait qu’une certitude : Malick Cissé n’était pas un ambitieux. Il n’était pas en train de concocter un quelconque projet à faire financer à coups de millions. Était-il fou, alors? La bagarre verbale qu’il lui avait imposée après la projection d’un documentaire sur l’esclavage en Amérique l’inclinait à le penser. Le film avait pour décor les bayous de Louisiane. Des esclaves noirs en fuite étaient cachés par les Indiens Séminoles. Leurs maîtres blancs qui les recherchaient étaient accueillis par des nuées de flèches et tombaient par dizaines. De tous les membres du jury, Malick Cissé avait été le seul à trouver cela drôle. Pendant les débats, il avait fait tout un pataquès sur la solidarité entre les opprimés.

C’était plus que n’en pouvait supporter Lucie de Braumberg. Elle avait grogné :

– Ce n’est quand même par une affaire de couleur de peau!

Malick Cissé était devenu comme fou de rage. Et tous deux s’étaient alors mis à dire n’importe quoi.

– Les Indiens! Les Indiens! s’écria Lucie de Braumberg. Je ne dis pas qu’il fallait les exterminer, mais c’est quand même les pionniers qui ont fait de l’Amérique ce qu’elle est aujourd’hui! Soyons francs! (Murmures d’approbation parmi les autres membres du jury. Ah! Ça, c’est dur à accepter, mais c’est bien vrai, ce que dit madame! Ces Sioux et ces Apaches, ils ne pensaient qu’à se saouler la gueule et à faire des guerres qu’ils perdaient d’ailleurs tout le temps!)

– Et l’Afrique du Sud? fit Malick Cissé, les yeux exorbités. Vous oubliez l’Afrique du Sud, Madame! Là-bas aussi, sans les Boers, quel désastre! Les Boers ont libéré l’Afrique du Sud de ses Zoulous! Et l’Australie donc, avec ses tarés d’aborigènes! Et toute l’Amérique latine! Vive la suprématie blanche!

– Je ne suis pas raciste, Monsieur Cissé!

– Oh que si! Tu es une sale raciste, Madame de Braumberg.

– Mais non…

– En plus, t’es une pétasse totale, toi!

Déroutée par une violence si inhabituelle, elle fut à peine choquée et dit en souriant :

– Une pétasse totale! Ça ne se dit pas, Monsieur. Ce n’est pas du bon français.

– Si tu savais comme je m’en fiche, hé!

Ils avaient continué à se lancer des grossièretés à la figure pendant de longues minutes. Elle disait que c’était trop facile quand même de faire porter le chapeau aux autres ; lui, sortait en vrac les noms de Lumumba, de Sankara, lâchait deux phrases méprisantes sur Mitterrand, sur Elf, bien sûr la corruption, vous ignorez, et la guerre civile au Congo-Brazza, vous n’y êtes pour rien, vous avez appris ça à la télé, comme tout le monde!

Ce jour-là, Lamine Keita avait eu du mal à reconnaître son ami. Il lui dit en le déposant chez lui dans le quartier Sandika :

– Qu’est-ce qui te prend, mon gars? Nous savons tous que tu as raison, mais pourquoi tu ne la boucles pas comme tout le monde? Tu penses que je ne sais pas dans quoi je suis, moi? Je ne suis pas un imbécile. Il y a juste que ces gens sont les plus forts. On attend notre tour.

Malick Cissé faillit lui répondre que si tout le monde se croisait les bras en attendant notre tour, eh bien, il ne viendrait jamais, notre tour. Il n’en fit rien, de crainte de vexer Lamine Keita. Tout en admirant la franchise de son ami, il en avait par-dessus la tête de cette Lucie de Braumberg.

Elle puait l’arrogance. Elle puait le sentiment de supériorité de celle qui ne doutait pas un instant de se trouver parmi des vaincus.

Après cet incident, Malick Cissé et la petite vieille évitèrent même de se serrer la main.

La tentative de coup d’État eut lieu deux jours plus tard.

Quand la projection du film sur les émigrés ouest-africains d’Italie fut brusquement interrompue, les jurés pensèrent à un simple incident technique. La lumière revint et un employé de l’ambassade de France, qui accompagnait partout Lucie de Braumberg, vint lui dire quelque chose à l’oreille. Dans les minutes qui suivirent, ils étaient tous dans le hall du Bateke. Il y régnait une grande confusion. Les clients de l’hôtel, accrochés au téléphone, tentaient de joindre leur famille ou cherchaient à s’assurer de pouvoir prendre leur vol le soir même. Un cercle s’était vite formé autour de Lucie de Braumberg. Pendant que les autres membres du jury l’écoutaient, Malick Cissé se tint à l’écart. Il la vit le détailler de loin avec insistance puis hocher la tête. Bientôt une Pajero conduite par des militaires français vint se garer devant eux. Lucie de Braumberg proposa à Lamine Keita d’y monter avec elle. Il refusa. En s’engouffrant dans la voiture grise, Lucie de Braumberg ne put s’empêcher de se tourner de nouveau vers Malick Cissé. Celui-ci lui décocha un petit sourire méprisant.

– Ma bagnole est garée près du carrefour Oyo-Oyo, fit Lamine Keita.

– Il paraît que le secteur est bouclé par l’armée loyaliste.

– Oui. Et ces gens sont très nerveux en ce moment.

– On fait quoi? s’inquiéta Malick Cissé. Il reste les bus

– Dépêchons-nous d’aller en attraper un ; même des bus, il n’y en aura plus bientôt.

Les deux amis firent un grand détour pour éviter le palais présidentiel. Ce fut une bonne idée. Quelques minutes plus tard, une fusillade éclatait au même endroit. Une trentaine de passants furent fauchés par des rafales d’armes automatiques.




Il entendit les clefs tourner dans la serrure et tout son corps se raidit. Le capitaine Solo prenait toujours son temps pour ouvrir les trois portes. Il faisait ensuite lourdement résonner ses bottes sur le parquet. Pour Malick Cissé, l’homme faisait exprès de marcher aussi lentement. « Il cherche à me faire peur avant même d’arriver à moi », se disait-il.

Lorsqu’on l’emmenait à la Salle des Machines, le couloir était toujours désert. Il imaginait ses co-détenus en train de se demander qui il pouvait bien être. Lui non plus n’avait jamais vu aucun d’eux. Ils ne se connaissaient en fait que par leurs cris. Assez étrangement, Malick Cissé était presque heureux de voir tant d’inconnus souffrir autour de lui. Il n’éprouvait aucune pitié pour ses compagnons d’infortune et avait même parfois comme des bouffées de fureur contre eux. Le détenu numéro 23 hurlait et lui, accroupi dans sa cellule, ricanait et l’insultait, sale intello, cause toujours mon p’tit gars, t’as encore rien vu, on va te réduire le crâne en bouillie pour t’apprendre à penser, prétentieux va!

– Lève-toi, dit le capitaine Solo debout à l’entrée de sa cellule.

Malick Cissé réussit péniblement à se tenir sur ses jambes. Il faisait attention à ne pas être trop proche de l’officier. Celui-ci lui tendit des habits propres.

Malick Cissé leva les yeux vers l’homme.

– Ne me regarde pas comme ça, maugréa-t-il, lave-toi vite la figure et suis-moi.

Tout cela était bien curieux. « Ce sont peut-être ces gens des droits de l’homme qui sont là. » Allait-il faire un scandale, exhiber ses blessures, ou au contraire leur dire qu’il était bien traité?

Il avait à peine fini de se poser ces questions que le militaire vint lui mettre un bandeau noir sur les yeux.

La voiture roula pendant près d’une heure à travers la capitale.

Les rues de la ville lui semblèrent calmes. Mais il y avait encore des combats en certains endroits entre les insurgés et l’armée régulière. Assis sur le plancher du véhicule, les mains derrière le dos, Malick Cissé entendit plusieurs fois crépiter des armes à feu. On était en train de leur tirer dessus du haut d’un immeuble. Le capitaine demanda par radio s’il pouvait passer sous le pont des Trois-Figuiers. Le feu vert obtenu, il ordonna au chauffeur de tourner à cent mètres sur la gauche. Mais à l’instant même où la voiture allait amorcer le virage, la radio grésilla de nouveau. Après avoir écouté le message, il dit au conducteur :

– Ousmane, file tout droit jusqu’à la rue des Réservoirs. Ces fils de putes sont déjà aux Trois-Figuiers.

– Ah? fit le conducteur.

– Oh! Ils seront bientôt coincés là-bas. Ça va saigner, crois-moi!

Malick Cissé fut frappé de constater que le bandeau sur ses yeux ne le coupait pas totalement du monde. Partout où on ne se battait pas, la vie suivait son cours normal. Leur voiture s’était arrêtée à un feu rouge. Un des militaires de l’escorte avait acheté des oranges et une bouteille d’eau glacée en essayant de draguer la vendeuse.

Ils traversèrent pendant une dizaine de minutes un quartier très calme. En entendant les pneus crisser sur du gravier, il comprit qu’ils étaient arrivés à destination.

Au bord d’une piscine, on lui enleva son bandeau et il vit en face de lui un homme en train de l’observer en silence. L’homme arborait de nombreux galons et des médailles sur le revers de son uniforme. Malick Cissé devina à un certain air de méfiance et d’ennui sur son visage que c’était un militaire important. Il avertit le prisonnier d’une voix presque distraite, sans le regarder :

– Ici, ce sera autre chose que la Salle des Machines.

Malick Cissé resta silencieux.

– Mettez-le à poil.

Il se laissa faire en se demandant avec effroi où il se trouvait. Le luxe discret et raffiné des lieux ne lui disait rien de bon.

– Je suis prêt à parler, dit-il, sans savoir ce qu’il était en train de faire.

– Que peut bien savoir un lâche comme toi? demanda une voix derrière lui.

Il se retourna et vit Lucie de Braumberg.

Il garda la tête baissée, les deux mains lui servant de cache-sexe.

– Enlève tes mains de là où elles sont et regarde-moi dans les yeux s’il te plaît. C’est la pétasse totale qui te l’ordonne.

Malick Cissé obéit sans broncher et même avec un certain empressement.

Lucie de Braumberg se tenait près d’un fauteuil aux coussins verts et rouges. Elle était raide, les bras croisés à hauteur de la poitrine. Seuls ses yeux avaient du mal à rester en place.

L’homme galonné se présenta :

– Je suis le colonel Kanté. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

– Je vais parler, fit Malick Cissé d’une voix tremblante.

– Mais de quoi peux-tu bien parler, gros couillon? Tu reconnais cette femme, n’est-ce pas?

– Oui.

– Demande-lui pardon.

– Oui.

– Oui, quoi? aboya le colonel Kanté. Cette dame vient aider notre pays et toi tu la traites, comme ça, de pétasse. Est-ce que c’est bien?

– Non. Non, mon colonel.

Lucie de Braumberg ne le quittait pas du regard.

Elle lui demanda avec une froideur étudiée :

– Tu te souviens de l’expression « pétasse totale »? Est-ce que ça se dit en bon français?

– Non, fit-il en baissant de nouveau la tête.

Le colonel Kanté lui souleva le menton en plongeant ses yeux dans les siens.

Malick Cissé pensa à Ardo, l’homme qui défiait si hardiment ses bourreaux dans la Salle des Machines. S’il avait été là, Lucie de Braumberg et le colonel Kanté n’auraient pas fait les fiers. Ardo les aurait insultés. Mais lui, tout son corps lui faisait mal et son cœur battait trop fort. Il avait peur de mourir, il n’y pouvait rien.

Il dit, en levant des yeux pitoyables sur Lucie de Braumberg :

– On ne s’était pas bien compris, Madame.

Il y eut sur le visage jusque-là impassible de la petite vieille une vague grimace de dégoût.




Repoussant le portail en bois de la maison, il vit toute la famille dans la cour en train de suivre le feuilleton brésilien du jeudi. Il comprit après-coup pourquoi les rues menant au quartier Sandika étaient si vides. Le testament de Lázaro Fernandes tenait le pays en haleine depuis six semaines. Même pendant la courte guerre qui avait suivi le putsch manqué, les jeunes soldats s’arrangeaient toujours pour savoir si la ravissante Marbella Ferrari allait enfin donner sa chance au pauvre Manoel Oliveira. Quatre ou cinq gamins vinrent s’accrocher à Malick Cissé. Il eut en un éclair l’impression très nette de revenir d’un autre monde, insoupçonné, enfoui très loin dans les profondeurs de la ville.

Penda Ndiaye, sa logeuse, accourut vers lui. Malgré l’obscurité, elle comprit tout du premier coup et dit à voix basse :

– Tu es vivant, c’est l’essentiel.

Il se contenta de secouer la tête en signe de gratitude. Penda Ndiaye murmura encore :

– Les Mauvais, le Bon Dieu les attend là-haut.

En temps normal, feuilleton brésilien ou pas, beaucoup d’habitants de Sandika seraient venus le saluer après une si longue absence. Mais en quelques semaines de tueries, chacun avait appris à ne plus rien faire comme avant.

Après avoir pris une douche et dîné d’un reste de baasi, il prit à l’écart Penda Ndiaye et lui demanda :

– Et Lamine Keita?

– Ah! s’exclama la logeuse, c’est un ami celui-là! Sais-tu qu’il était si inquiet qu’il est allé te chercher dans ton village natal?

Voyant qu’elle peinait à retrouver le nom du village, Malick Cissé vint à son secours :

– C’est Bwiti, vers la frontière avec le Mali. Nous avons grandi là-bas, Lamine et moi.

Penda Ndiaye poursuivit d’une voix émue :

– C’est un être très bon. Il me disait : « Ma sœur, ne t’en fais pas, je te ramènerai ici Malick Cissé. Je le connais bien, ce lascar, il est capable d’aller à Bwiti sans rien dire à personne. »

Malick Cissé sentit chez Penda Ndiaye la fierté d’avoir été en contact avec le célèbre cinéaste qu’elle avait si souvent vu à la télévision.

À son arrivée dans la maison, Lamine Keita trouva son ami au milieu de la cour. Adossé au manguier, les jambes croisées, il lui demanda simplement :

– Pas trop de bobos, petit Malick?

– Ça va.

Malick Cissé sentit une densité nouvelle dans la voix de Lamine Keita. Ce n’était plus l’artiste insouciant et farfelu qu’il avait connu. Il y avait en lui un mélange curieux de haine, de tristesse et de lassitude.

Ils restèrent silencieux un moment et Malick Cissé le taquina :

– Et ton ami Doumergue?

Lamine Keita ne comprit pas du premier coup :

– Doumergue…?

– Oui, ton méchant Français du Diamant noir… Il a fini par épouser sa petite sainte de Marie-Rose ou non?

La question dérida un peu Lamine Keita.

– Pour le moment, je ne pense pas vraiment à ce film. Et puis, tu sais, mon gars, le seul vrai cinéma ici, c’est la vie. Si je te racontais ce que j’ai vu ces temps-ci en te cherchant!

Ils entendirent le générique du journal télévisé de la nuit et tendirent l’oreille, d’instinct. Mais il n’y avait aucune nouvelle intéressante. Le nouveau président, le colonel Kanté, savait son pouvoir encore fragile et essayait de s’assurer des soutiens. Il recevait presque tout le temps des délégations venues de toutes les régions du pays.

– Hier, on a montré le Président Kanté recevant en audience Lucie de Braumberg, dit Lamine Keita. Il paraît qu’elle va remplacer l’ambassadeur de France, notre petite vieille.

– Ah? Ce sera au moins clair, fit Malick Cissé avec un petit sourire.

– Et sais-tu quoi? demanda brusquement Lamine Keita. Je la rencontre demain.

Il se tut un instant, chercha les yeux de Malick Cissé sous la faible lumière de la véranda toute proche et ajouta d’une drôle de voix :

– Si tu veux, nous pouvons y aller ensemble.

Il y eut un autre silence, plus long. Tous deux savaient ce que cela signifiait. Malick Cissé répondit simplement :

– Ma pétasse totale… Bien sûr. Je viens avec toi.

Après avoir dit ces mots, il se sentit un peu mieux dans sa peau et comme soudain libéré d’un lourd fardeau intérieur.





Myriem




Au début, toute cette histoire me faisait un peu rire.

Myriem en prison, cela n’avait aucun sens.

À la police, on m’a posé des questions pour le moins saugrenues. L’inspecteur chargé de l’enquête voulait tout savoir sur notre vie de couple, même ces secrets qu’on hésite parfois à raconter à des amis intimes. Quand j’ai refusé de lui répondre, j’ai vu dans son regard qu’il me soupçonnait de lui cacher quelque chose.

Je me suis alors emporté :

– Vous croyez vraiment que je vais parler ici de ce que je fais la nuit avec ma femme?

Il n’a pas paru surpris par mon attitude. Je suppose même qu’il l’avait prévue.

– La liberté de votre épouse est en jeu, professeur Dembélé.

– Je ne vois pas le rapport.

– Il y en a bien un, a-t-il répliqué aussitôt. Votre femme a livré des enfants de la rue à ces vieux salauds du camp de vacances de Strindgahm. Trafic d’êtres humains… C’est du sérieux. La justice de notre pays doit tout savoir sur la personne qui a osé faire cela.

J’ai pensé : « Comment ce type peut-il être si sûr de la culpabilité de Myriem? » C’était vraiment à devenir fou.

De toute façon, je n’étais pour l’inspecteur de police qu’un numéro dans un dossier. Sydia Dembélé, professeur à la Faculté de Médecine. Il fallait bien plus que ça pour l’impressionner.

Il avait souvent interrogé, au cours de sa longue carrière, des hommes politiques ou des gens riches et célèbres. Les premiers jours, ces personnages puissants refusaient d’accepter la situation. Ils s’imaginaient que leurs amis viendraient les tirer de là ou que leurs admirateurs étaient en train de mettre le pays à feu et à sang pour exiger leur libération. Rien de tout cela ne se passait et ils finissaient par craquer.

Je comprends qu’on ait confié l’enquête à cet homme d’expérience. Il sait prendre son temps et tout le bruit fait autour de « l’affaire Myriem Dembélé » ne semble guère le perturber. Dans les autobus, sur les « grand’places », partout dans le pays on continue à parler de ce réseau pédophile démantelé par la police. Les mêmes absurdités voyagent d’une bouche à l’autre :

– Myriem Dembélé? Cette grosse femme qui parle tout le temps à la télévision?

– Oui, celle-là même. Elle livrait les enfants à des vicieux, là-bas… dans la ville de…

– Quelle hypocrite, hein! Et dans quelle ville, dis-tu, mon brave?

– J’ai oublié le nom de la ville, mais l’histoire est vraie!

– Ah?

– Oui, son association devrait être dissoute. Les Mamans de la Rue! Drôles de mamans!

– Tu as vu sa maison?

– C’est un palais!

Et il y a toujours dans le lot un prétendu patriote pour laisser éclater son indignation :

– On est un pays pauvre, d’accord, mais on tient à se faire respecter!

Comment faire comprendre à l’inspecteur de police que Myriem n’est pour rien dans cette histoire? J’ai plongé mes yeux dans les siens pour lui faire sentir que je voulais lui parler enfin d’homme à homme :

– Vous ne savez rien de Myriem, Monsieur, et vous allez gâcher notre vie. Nous avons des enfants…

– Bien sûr, a-t-il fait en hochant doucement la tête, vos chers petits, Alseyni et Kadia, deux gamins adorables… Eux ne vivent pas dans la rue. Pour eux ça va, il n’y a aucun risque qu’on les retrouve dans la cale d’un bateau en partance pour...

Apparemment, lui aussi avait de sérieux problèmes pour prononcer le nom de cette foutue ville.

Je ne l’ai pas laissé continuer :

– Mais de quel bateau parlez-vous?

J’ai hurlé si fort que le second policier, celui qui prenait ma déposition, a suspendu pendant quelques secondes ses mains au-dessus de sa vieille machine à écrire pour m’observer d’un air stupéfait.

– Vous m’obligez à me répéter, a dit l’inspecteur. Votre femme a fait embarquer une trentaine d’enfants, le 23 novembre dernier, à bord du Palomero.

– Une trentaine… Vous dites n’importe quoi!

– Évitez de me parler sur ce ton, Professeur.

Il y avait une colère contenue dans sa voix. J’ai compris que l’homme était capable de tout.

Cela ne m’a pas empêché d’insister :

– Une trentaine, c’est vague quand même. Vous devriez au moins pouvoir donner un chiffre précis, vous ne pensez pas?

– Un peu plus, un peu moins, on le saura bientôt. Nous ne sommes qu’au début de cette enquête et chaque jour apporte son lot de révélations. Je vous le répète, professeur : c’est une affaire très grave.

– Myriem a consacré toute sa vie à ces enfants de la rue, personne ne les a autant aidés qu’elle, elle n’en dormait plus. Elle est innocente. Elle ne peut pas avoir fait une chose pareille.

Il a fait comme s’il ne m’avait pas entendu :

– Savez-vous quoi, professeur Dembélé?

J’ai levé les yeux sur son crâne chauve et ses petites oreilles. Quand il a compris que j’attendais qu’il réponde à sa propre question, il a lâché :

– Nous nous sommes permis de fouiner dans votre compte bancaire. Votre ménage s’en tire plutôt bien, à ce que j’ai vu. Félicitations!

– Ça ne prouve rien. J’ai de l’argent, moi.

Il a eu une moue amusée :

– C’est bien la première fois que j’entends un enseignant parler ainsi…

– Je suis spécialiste des maladies cardio-vasculaires, je fais des conférences partout dans le monde. On me paie pour ça et pour mes consultations, si vous voulez le savoir.

– Bravo. Votre épouse aussi a beaucoup voyagé ces trois dernières années. Elle était récemment à Strindgahm, si mes informations sont exactes.

– Elles sont fausses. Vos informations sont fausses, inspecteur. Nous n’avons jamais entendu parler de cette ville.

Il s’est un peu troublé, mais n’a pas voulu lâcher prise :

– Et pourquoi donc avez-vous un compte commun?

– J’aime ma femme et nous partageons tout.

Il a souri :

– Vraiment, professeur Dembélé? Dans ce pays, aucun mari ne dit à sa femme combien il gagne par mois et vous… Vous êtes l’oiseau rare, en somme. Vous feriez mieux de me dire la vérité.

C’est à ce moment que je me suis rendu compte avec une indicible terreur que Myriem était foutue. Nos dix-neuf années de vie commune étaient en train de nous sauter littéralement à la figure. Notre avenir ne dépendait plus de nous, mais de l’idée que ce flic se faisait de la vie humaine en général. Myriem et moi, nous allions devoir nous expliquer sur des choses simples, des choses du passé que nous avions faites parfois sans même y penser et qui pouvaient à présent nous précipiter dans l’abîme.

Quand je suis sorti du bureau de l’inspecteur, j’ai roulé au hasard des rues sales et encombrées du centre-ville. Je ne savais où aller. Au carrefour dit des Trois Voleurs, un vieux vendeur de journaux s’est approché de ma voiture. Je lui ai tendu un billet de mille francs en lui faisant signe de me donner quelques journaux. Il a voulu savoir lesquels et je lui ai demandé, toujours par des gestes, de décider à ma place. Je n’avais aucune envie d’ouvrir la bouche. Je me suis garé sous un manguier dans le quartier de l’Escale et j’ai parcouru les titres de La nation. Rien de nouveau : ce jeudi aussi, il est question dans la presse de « L’affaire Myriem Dembélé ». Je dois dire que j’ai du respect pour ce journal, La nation. Ces journalistes, au moins, ils ne me flanquent pas la trouille dès que j’aperçois leurs titres dans la rue. Ils parlent de notre histoire avec une certaine retenue, sans donner l’impression de chercher à détruire coûte que coûte Myriem. C’est d’ailleurs le seul quotidien à avoir interviewé les enfants de la rue. Bien sûr, tous les petits ont déclaré, les larmes aux yeux, qu’ils voulaient seulement revoir Maman Myriem. Mais le monde serait trop beau s’il n’y avait que des journaux sérieux. Un autre quotidien, Le progrès, ne rate aucune occasion de cracher son venin pourri sur Myriem. La semaine dernière, un individu qui signe ses articles « Le Zèbre » a osé la traiter de femme frustrée. J’ai ainsi découvert avec stupéfaction que je me payais du bon temps dans ma garçonnière avec une certaine S.B., avocate célèbre, au moment où ma douce moitié prétendait soulager les souffrances des enfants de la rue. Quand j’ai lu cela, je suis allé au siège du journal. Je n’étais même pas en colère, j’étais simplement malheureux. Je voulais demander pardon à ces gens, me rouler par terre, chanter des trucs hip-hop comme un vieillard ivre, faire tout ce qu’ils voulaient, leur dire qu’ils m’avaient à leur merci et que j’implorais leur pitié. Mais devant l’entrée du petit bâtiment minable, j’ai senti mon corps secoué par de légers tremblements et j’ai fait demi-tour. Je savais que je n’allais pas pouvoir garder mon sang-froid. Je n’allais rien leur dire, j’allais juste chialer comme un enfant.

Quelques heures plus tard, j’ai revécu comme dans un cauchemar le drame qui n’avait pas eu lieu. Je trouvais tous ces pisse-copie assis autour d’une table dans leur salle de rédaction mal éclairée. J’essayais de les intimider, mais il était clair au bout de quelques secondes que personne ne me prenait au sérieux : j’avais les lèvres sèches et la gorge nouée, mes gestes étaient désordonnés et j’étais tout en sueur. Ils me regardaient d’un air narquois, puis se mettaient à rigoler. Leur photographe n’arrêtait pas de me mitrailler. Je pensais alors à tous les articles qu’ils allaient publier le lendemain. J’étais cuit, de toute façon. Je commençais à tirer dans le tas. La grosse panique! Ils couraient dans tous les sens et me suppliaient de leur laisser la vie sauve, mais c’était trop tard. Je hurlais comme un forcené, feu, feu et feu encore sur les chacals immondes, rata-ta-ta-ta et leurs entrailles se répandaient sur les ordinateurs, sur les blocs de papier, sur les ampoules électriques, au plafond, partout. Puis je sortais d’un pas fier de leur trou à rats, couvert de sang, à bout de souffle mais heureux. Bien sûr, je n’ai jamais tenu à la main une arme à feu de toute ma vie. Je ne sais même pas à quoi ça ressemble, une arme à feu. Ils vont finir par me rendre dingue.

Je me demande parfois si j’aurai toujours assez de force pour opposer le même silence méprisant à leurs calomnies. J’en suis de moins en moins sûr. Les attaques se font chaque jour plus virulentes. C’est une vraie campagne de dénigrement et, bien sûr, elle coûte cher. Je ne sais pas qui leur file tout cet argent ni pourquoi il le fait.

Je me suis garé devant l’école des enfants. Comme chaque jour depuis le début de cette histoire, les autres parents me jettent des coups d’œil furtifs en passant devant la voiture.

Pendant que Kadia et Alseyni se disputent joyeusement pour s’asseoir à mes côtés, je repense aux paroles de l’inspecteur de police. C’est vrai : eux, ils ont de la chance. Ils ne crèvent pas de faim dans la rue, nos deux petits. Mais n’est-ce pas justement cela le mérite de mon épouse?

Rien n’obligeait Myriem à renoncer à son salaire de secrétaire médicale pour s’occuper de ces gamins lâchés dans la ville. Elle aurait pu, comme tant d’autres, leur jeter parfois quelques pièces de monnaie aux feux rouges en détournant les yeux et en se bouchant le nez. Elle a au contraire choisi de passer le plus clair de son temps avec eux. Il y avait toujours des médicaments à acheter pour un de ces enfants. Impossible d’attendre. Elle payait de sa poche. Et lorsque l’un d’eux venait à mourir, dans la fleur de l’âge, elle était presque seule à le pleurer. Il m’est même arrivé de penser, à la fois admiratif et vaguement contrarié, que sa passion pour les enfants de la rue lui faisait quand même un peu oublier Alseyni et Kadia. Par la suite, Myriem a été moins seule auprès de ses jeunes protégés. À force de patience, elle avait réussi à réunir beaucoup de monde, surtout des femmes, autour d’elle. J’ai découvert à cette occasion que même des personnes qu’on croit moralement délabrées peuvent se montrer très généreuses du jour au lendemain. Je veux dire que la plupart des gens ont envie de se rendre utiles mais hésitent à se remettre en question. Il suffit que quelqu’un leur donne le bon exemple pour qu’ils se décident à consacrer le meilleur d’eux-mêmes à une cause noble. Tout le monde connaît aujourd’hui le nom de l’association fondée par Myriem : Les Mamans de la Rue. Seuls ceux qui ne veulent rien savoir peuvent ignorer que de braves femmes ont ouvert une infirmerie pour ces gamins abandonnés et loué une maison où un instituteur bénévole vient leur donner des cours de grammaire et d’arithmétique.

Myriem est une femme simple. Son credo ne l’est pas moins : « Ces petits aussi ont droit à un bon départ dans la vie. » En très peu de temps, elle est devenue une vedette des médias. Les radios et la télé adoraient son franc-parler. À plusieurs reprises, elle avait eu des mots très durs contre le gouvernement. Pour elle, c’était un ramassis d’individus incompétents, corrompus et bavards.

Il fallait les oublier, car dans ce domaine aussi, le salut viendrait de l’engagement de citoyens désintéressés. Ses prises de position avaient valu à Myriem une réputation de tête brûlée.

– Tu dors ou quoi, papa?

J’ai sursauté en entendant la voix d’Alseyni, assis à l’arrière de la voiture.

– Que se passe-t-il? ai-je demandé.

– Et notre…?

Il n’a pas eu besoin de terminer sa phrase. Je me suis brusquement aperçu que nous venions de passer devant la pâtisserie Laziza. Ah, oui : le goûter de ces chers petits… Je l’avais complètement oublié.

– Au retour, je vous achèterai tout ce que vous voudrez.

Kadia a protesté :

– Pourquoi au retour?

J’ai continué à regarder droit devant moi. Pas question de leur dire que je devais aller rendre visite à leur maman en prison. Ils le savent, bien sûr, qu’elle est là-bas, dans une petite cellule de la maison d’arrêt, mais il est quand même difficile d’en parler avec eux.




Ils voulaient me briser. Ils ont échoué.

Un gros titre dans un de ces torchons à leur solde : « Un réseau de trafic d’enfants démantelé au quartier Montagne ». Nos flics, les meilleurs du monde, avaient, une fois de plus, fait du bon boulot. Et les belles âmes se sont mises à vociférer : « Des noms! Des noms! » Le mien leur a été donné en pâture.

C’est parti comme ça.

Myriem Dembélé.

Mon nom à toutes les sauces de la calomnie.

Mon nom en sirotant le thé, le soir, sous l’arbre de la grande cour.

Quelques jours avant les fêtes de Noël, ils m’ont jetée en prison. Je suis sûre qu’ils ont choisi exprès cette date. C’est le moment de l’année où un vent froid souffle sur la ville. Les petits sont blottis près des immeubles, sur des morceaux de carton posés à même le sol. Ils ne font pas de cauchemars. Ils dorment mal, c’est tout. Ils aiment alors penser que je viendrai les gronder un peu au milieu de la nuit. J’ai plus souffert pour eux que pour moi-même.

Il y a aussi Kadia et Alseyni. Je voulais qu’ils viennent me voir en prison. Sidya a refusé. Je n’ai pas insisté. Après tout, c’est pour lui que c’est le plus dur, c’est lui qui doit affronter leurs regards douloureux. Je ne sais toujours pas ce que nos enfants pensent de cette histoire. Le monde des adultes doit leur paraître si compliqué… Il leur arrive peut-être de se dire qu’il y a un peu de vrai dans toutes ces accusations. Je ne sais pas non plus comment ils font face aux moqueries de leurs camarades. J’ai juste eu vent d’une dispute entre Kadia et sa maîtresse. Une femme méchante et bien contente de me savoir là où je suis. Elle a fait allusion à mon affaire, toute la classe s’est mise à rire et Kadia l’a traitée de menteuse. Je vois ça d’ici : Kadia, ses neuf ans et sa voix fluette. Elle a déjà du caractère, hein, ma petite! Après cela, elle est restée alitée pendant quelques jours avec un peu de fièvre.

C’est mon avocat, Maître Sylla, qui m’a tout raconté. Nous étions assis côte à côte sur le banc en bois du parloir. Dès qu’il a commencé à évoquer le sujet, mon cœur s’est gonflé de haine et je lui ai demandé avec aigreur :

– Tu crois vraiment que j’ai besoin de savoir, en plus, que Kadia est en train de souffrir?

Maître Sylla est un homme réfléchi. Il m’a regardée pendant quelques minutes puis a dit de sa voix posée :

– Ton mari te cache ces choses pour te ménager. C’est normal, mais ce n’est pas forcément bien.

– Ah?

J’avais du mal à le suivre.

– Oui, il vaut mieux, Myriem, que tu saches à quel point ton choix est difficile. Les coups viendront de partout et si tu ne peux pas les supporter, tu devras abandonner la partie. C’est tout.

Dès qu’il a dit cela, je me suis sentie un peu mieux. Maître Sylla, c’est quelqu’un de bien, le genre de personne qui vous réconcilie avec la vie.

Ça, c’était au début, quand je m’attendais à être libérée à tout moment. Je me croyais juste de passage dans cet endroit répugnant. Comme j’étais naïve!

Trois mois déjà.

Je me souviens de ma première nuit ici. J’ai passé de l’insecticide sous le lit. Au bout de quelques minutes, des cafards sont sortis de partout. Les cafards et leur drôle de façon de crever. Ils dansent couchés sur le dos et il paraît qu’ils poussent des cris que nous ne pouvons pas entendre. Il y en avait des centaines ou peut-être même des milliers. Je les ai fourrés dans des sachets en plastique. C’est alors que Fatim Sow a poussé la porte de la cellule. Elle a pris un cafard, juste un, elle l’a porté à sa bouche et a commencé à le croquer sous mes yeux. Pour moi, la prison ce ne sont pas des odeurs fétides ou les vexations et les coups de fouet des gardiennes. En fait, on ne m’a jamais battue dans cette maison d’arrêt. Pour moi, la prison ce sera toujours la seconde où Fatim Sow, ma codétenue, s’est mise à croquer un cafard en me regardant d’un air de défi.

Depuis hier, tout est en train de changer. Le juge m’a fait venir dans son bureau. Quand il m’a dit : « Madame Dembélé, je viens de rejeter la demande de liberté provisoire introduite par votre avocat », j’ai eu une curieuse sensation de soulagement. Normalement, j’aurais dû être furieuse ou triste. En fait, j’ai surtout remarqué l’embarras du juge. Il n’a même pas osé soutenir mon regard. Il avait honte de ce qu’il était obligé de faire.

Je l’ai d’ailleurs vu changer au fil des semaines, le juge Konaté. Au début, il a essayé de me coincer sans pitié. Sa voix éraillée était à peine audible. Il a je ne sais quelle maladie de la gorge. En plus, il est un peu dur d’oreille. C’était presque comique : je devais me pencher vers lui pour pouvoir entendre ses questions idiotes et y répondre.

Malheureusement pour lui, dès les premiers jours, il s’est rendu compte d’une chose terrible : j’étais accusée d’un crime qui n’avait été commis par personne.

Tout bêtement.

Oui, il a compris cela très vite. On l’avait embarqué dans une sale histoire. La rumeur publique s’était amusée à écrire un roman sans queue ni tête, à partir de faits totalement imaginaires. Seulement voilà : toutes ces fantaisies avaient fini par exciter l’opinion et les politiciens de tous poils étaient entrés dans la danse. Il est par exemple question dans mon affaire – « l’affaire Myriem Dembélé »! – de la mystérieuse ville de Strindgahm. Eh bien, personne ne sait où elle se trouve. Des bandes de jeunes voyous ont donc incendié à tout hasard plusieurs ambassades puis molesté des étrangers après un match de football.

Mettre le feu à des ambassades, c’était de la folie. Le Président avait dû faire une allocution télévisée pour calmer les esprits. Ses courtisans n’avaient finalement eu d’autre choix que de lui avouer la vérité : « Excellence, madame Dembélé n’a commis aucun crime et d’ailleurs, il s’agit, heu… Excellence, d’un crime que personne n’a commis. On nous a roulés dans la farine, Excellence, mais vous, le géant intellectuel, vous le plus grand chef d’État du monde… », etc. Le Président s’était alors mis à vociférer, la bouche remplie de bave, les yeux en feu : « Je vais vous tuer tous! Pauvres imbéciles, vous avez couvert notre pays de ridicule! »

Le Président était d’autant plus furieux qu’il savait très bien qu’il ne pouvait tuer personne. Cela ne se faisait quand même plus, c’était toujours ça de gagné. Mais que pouvait-il bien faire? Ce n’était pas possible de me remettre en liberté et de dire comme ça : c’était une erreur, il n’y a jamais eu de bateau du nom de Palomero, aucun enfant de la rue n’a jamais été porté disparu et la ville de Strindgahm n’existe nulle part sur cette terre. Le président était complètement coincé. Je suppose qu’il s’est alors mis à maudire le jour où, par faiblesse ou par calcul, il avait pleuré devant le pays tout entier. Voici comment est arrivée cette chose peu ordinaire. Une jeune journaliste du Républicain venait de l’interroger sur le nombre exact d’enfants « vendus par Myriem Dembélé au réseau pédophile de Strindgahm ». « Que voulez-vous donc que je vous dise, Madame? avait tonné le Président en levant les bras au ciel. Un enfant ou mille, c’est pareil, c’est le même scandale, Madame! »

Après une brève pause, ses yeux s’étaient voilés de tristesse et on avait vu une grosse larme s’échapper de son œil droit. Il l’avait discrètement essuyée avant de se composer aussitôt une attitude plus normale. La scène n’avait duré qu’une fraction de seconde, mais la promptitude du Président à essuyer sa larme fut généralement perçue comme la preuve d’une extrême pudeur. Ses laudateurs clamèrent partout que, sous ses apparences de dur, l’homme avait un cœur d’or et que plus personne ne pouvait douter de son amour pour les enfants de la rue. La larme du Leader bien-aimé fut plusieurs fois exhibée à la télévision et commentée, au cours de débats fort savants, par une foule de politologues, de sociologues et de psychologues. En dépit de leurs nombreux désaccords, les experts s’entendirent au moins sur un point : la larme du chef de l’État étant sortie de son œil droit et non de son œil gauche, la situation économique allait forcément s’améliorer. On avait vraiment frôlé la catastrophe.

Revenons à notre juge. D’après ce que j’ai pu en savoir, cette seconde d’émotion présidentielle a eu en son temps un effet foudroyant sur le juge Konaté. C’est à ce moment-là qu’il s’est rendu à l’évidence : innocente ou coupable, cela ne faisait aucune différence, je devais rester en prison. Cet idiot s’est alors remis à faire du zèle pour offrir ma tête au régime sur un plateau d’argent. Décidé à s’accrocher au plus petit indice, il a fait faire des investigations dans le monde entier. Partout on lui a dit la même chose : il n’y a jamais eu de bateau du nom de Palomero, aucun enfant de la rue n’a jamais été porté disparu et la ville de Strindgahm n’existe nulle part sur cette terre.

Je sais toutes ces choses parce que Djeneba Diallo, une de mes gardiennes, m’a prise en sympathie. Elle a le corps souple et fin, Djeneba, elle a du chien, comme on dit, et le juge Konaté, qui l’aime à la folie, n’hésite pas à lui faire des confidences. La vie, quoi. Djeneba m’a également appris qu’un type de la présidence a conseillé au juge de ne surtout pas se comporter comme un gamin. Il lui aurait dit :

– Je vais te parler franchement, mon vieux Kona, nous nous sommes plantés avec cette affaire Myriem Dembélé. C’est plus grave que tu ne le crois, des services étrangers nous ont manipulés. Notre pays commence à être la risée du monde entier et si ça continue ainsi...

– Les investisseurs?

– Oui. Notre stabilité aussi.

– Eh bien, les investisseurs, la stabilité et toutes les élections passées et à venir, je m’en tamponne, a dit le juge Konaté. Ce sera un non-lieu.

– Tu sais bien que non, Kona, a répliqué l’autre avec assurance.

Le juge a alors baissé la tête. Après m’avoir rapporté cela, Djeneba Diallo a conclu sur un ton désabusé : « Ils les tiennent tous, Myriem. » J’ai pensé : « C’est le système, chacun tient l’autre et tout le monde la boucle. Une vraie mafia. » Ai-je besoin d’ajouter que Djeneba joue avec le juge Konaté? Elle le chauffe à blanc, le laisse tourner autour d’elle, parce que ça peut arranger ses affaires, mais elle le méprise. Ça aussi, c’est la vie.

Pas un mauvais bougre, pourtant, le juge. Il a sûrement fait des saletés au cours de sa carrière, mais il lui reste au moins un petit bout d’âme. Après cette conversation avec l’émissaire de la présidence, il a commencé à raser les murs. Les rares fois où il m’a convoquée – pour la forme –, il a évité de me regarder. À plusieurs reprises, il a été sur le point de me dire quelque chose mais s’est ravisé. Puis un jour – il avait sans doute un peu bu –, il s’est jeté à l’eau :

– Je suis sûr que vous connaissez la situation…

– Elle est claire, oui, ai-je fait calmement.

Je me savais en position de force. J’ai attendu que le juge Konaté ajoute quelque chose. Il a murmuré :

– Ce pays est devenu dingue. Je ne m’y retrouve plus.

– Moi non plus, Monsieur le juge. Vous devriez me laisser rentrer chez moi, c’est la seule chose à faire.

Il a commencé à paniquer :

– Pas si vite, Madame! L’enquête suit son cours, hé!

C’était le moment d’enfoncer le clou. Je n’ai pas hésité une seconde :

– Vous savez bien, Monsieur le juge, que cette histoire est totalement imaginaire. Il n’y a aucune faute à avouer, c’est plutôt à vous, le juge, d’avouer que je suis innocente et de classer cette affaire.

Je crois bien que mes propos l’ont libéré pour de bon. Il a dit avec un sourire ambigu :

– J’ai bien compris cela. Mais si je le fais, le pays va basculer.

– Que voulez-vous dire?

– Justement, personne ne sait ce qui peut arriver. Notre Président est un homme tellement imbu de sa personne! Ses adversaires ne lui feront aucun cadeau. Et l’opinion, qui a été si dure avec vous, se retournera contre le pouvoir!

– Et si je promettais de me taire une fois sortie?

– Vous le feriez? a-t-il demandé, plein d’espoir. Vous le feriez vraiment?

– Non, ai-je répondu froidement. Je les ferai tous chier, le Président, ses ministres et tous ces gens qui m’ont traînée dans la boue.

– Je suis bien d’accord avec vous, Madame Dembélé.

Puis il s’est passé une chose bizarre : le juge Konaté est entré dans une colère aussi violente que subite. Croyez-le ou non, mais il a déversé pendant quelques minutes sa bile sur le Président, « un vieux rigolo qui se prend pour le centre de l’univers » – textuel! – et sur les gens du gouvernement et du parti au pouvoir :

– Ce sont tous des crapules de la pire espèce! Quand je pense que le peuple les a librement choisis! À présent, ils ont l’air de dire à leurs électeurs : Vous vous êtes fait baiser avec ce machin démocratique, tant pis pour vous, essayez d’être moins cons la prochaine fois!

C’est beau, un juge en train de se lâcher. Ça ne lui était sans doute jamais arrivé. Il venait de se libérer d’un seul coup de toute une vie de misérables silences et de frustrations. Mais je n’étais pas dupe. C’était un accès de rage pour rien, les hurlements du juge. Des mots et rien d’autre.

Pendant qu’il criait, j’ai presque eu pitié de lui. J’ai failli lui dire : OK, je suis prête à rester ici aussi longtemps qu’il le faudra, l’intérêt du pays est plus important que ma petite vie. Un président qui verse une larme à la télé, ça vaut tous les sacrifices. Vrai, j’ai failli lui dire cela. Mais quand je me suis souvenue de Sydia et des souffrances de mes enfants, ma soif de vengeance est revenue en force.

Moi, Myriem Dembélé, je sortirai d’ici un jour et ils m’entendront.





Retour à Ndar-Géej




À la mémoire d’Almamy Matteuw Fall.



Deborah s’est tournée vers moi. Dès que nos yeux se sont croisés, j’ai tout compris. Son regard disait clairement : « C’est donc cela, la ville dont tu m’as rebattu les oreilles pendant des années? » Nous étions aussi embarrassés l’un que l’autre. Depuis notre mariage, c’était la première fois que nous séjournions ensemble chez moi et nous avions longtemps rêvé de ces vacances.

– Soukeyna a beaucoup toussé cette nuit, a-t-elle fini par dire.

– C’est la chaleur, ai-je bredouillé, elle fait un peu de fièvre.

La chaleur! Et moi qui lui avais tant de fois vanté le doux climat de Saint-Louis! Un climat plus agréable, lui faisais-je remarquer en riant, que celui de son île Maurice natale… Je n’ai pas osé lui dire que c’était la faute de la grande sécheresse des années 1970. Les journalistes parlaient sans cesse, dans des reportages pompeux, de « l’inexorable avancée du désert » et les hommes politiques soupiraient : c’est la fatalité, nous n’y pouvons rien. Je connais bien Deborah. Sarcastique comme ce n’est pas permis. Je n’ai pas osé faire la moindre allusion à tout cela. Je n’avais aucune envie de l’entendre me jeter à la figure que l’avancée du désert était en train de torturer notre fille et qu’il était temps de retourner à Marrakech.

Deborah ne voyage jamais sans noter ses impressions sur un petit carnet. Sa mémoire est peuplée de noms de villes lointaines et elle garde un souvenir impérissable de Madras et de Byblos. Je me demande quelles horreurs elle est en train d’écrire sur Saint-Louis. Il y a peu de chance que Ndar-Géej – littéralement Saint-Louis-sur-Mer – vienne s’ajouter à sa liste des villes adorées. Mais nous en avons vu d’autres, Deborah et moi. Nous avons fait le tour du monde, au gré de nos affectations avec l’UNESCO. Tout finira peut-être par s’arranger.

Cela avait pourtant bien commencé. Un peu après Louga, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Louis, j’ai montré à Deborah les coquillages au bord de la route nationale. Lorsque, jeune étudiant, je revenais de Dakar, je les cherchais des yeux, ces coquillages. Ils annonçaient la mer. Dès que je les apercevais, je me sentais déjà chez moi, à Ndar-Géej. L’air devenait soudain plus frais et moins étouffant. Certes, nous n’avons pas pu faire le pittoresque voyage par train que j’avais promis à Deborah. Le train, ça n’existe plus. Il paraît que la Banque mondiale, jugeant la ligne peu rentable, a exigé sa suppression. Le gouvernement a fait semblant de résister un peu, puis a lâchement cédé, comme à son habitude.

Sur le chemin de la maison, Madièye, le cousin venu nous accueillir, a fait passer notre taxi devant l’ancienne gare ferroviaire. J’imaginais celle-ci déserte et triste. Elle est au contraire devenue un immense souk plein de vie. Mais cette vie-là n’est pas la bonne. Il en est de même pour toute la ville. Où sont donc passées ses rues? Elles sont si noires de monde qu’il est impossible de les voir pour ainsi dire à l’œil nu. Au lieu de marcher lentement, les gens courent dans tous les sens, essoufflés et luisants de sueur.

Pendant que je cherche des yeux quelques traces de mon enfance, Madièye nous observe avec une certaine impudeur et nous bombarde de questions. Il se force à parler français pour être compris de Deborah. Comme il aurait cependant aimé me chambrer en wolof! À quarante-trois ans, Madièye n’a jamais douté que Saint-Louis fût le centre de l’univers. Il ne se rend d’ailleurs que rarement à Dakar, pour s’occuper de son avancement d’instituteur au ministère. Dans ses lettres, Madièye a toujours mis un point d’honneur à appeler notre ville natale Ndar. Je me souviens d’avoir dû expliquer à Deborah, il y a quelques mois, que dire Ndar ou Saint-Louis, c’est du pareil au même, mais que ce n’est pas du tout la même chose! Je crois bien que c’est son air stupéfait qui m’a fait prendre conscience pour la première fois, en un éclair, de l’insoutenable charge émotionnelle du mot Ndar. Je ne suis pas sûr de l’avoir convaincue ce jour-là, mais elle aurait tort de prendre ces deux mots pour de banals synonymes. On ne parle absolument pas de la même ville selon qu’on la désigne par son nom wolof – Ndar – ou par celui, plus connu dans le reste du monde, qu’elle doit depuis le XVIIe siècle au roi de France Louis XIV. Les deux espaces, mentalement disjoints, n’en constituent pas moins un lieu unique, fait de larges bandes de terre léchées de toutes parts par le fleuve et par l’océan Atlantique. En effet, si Saint-Louis est, parfois jusqu’à la caricature, une « province française », le creuset où se formèrent les élites africaines, Ndar se veut, elle, l’expression sublime de la sénégalité. Vous avez dit paradoxe?

À en croire la légende, le mot dont est dérivé Ndar désigne le canari destiné à tenir au frais l’eau avec lequel on souhaite la bienvenue à ses hôtes. La ville serait donc née sous le signe de quelque chose comme : « À Ndar, l’étranger est roi. » Enfant, je comprenais à de subtils signaux que nous étions bien les seuls au monde à nous donner tant de peine pour les inconnus débarquant tard le soir chez nous. Plus tard, j’ai trouvé normal d’entendre les musiciens du Super Eagles Band de Banjul puis Youssou Ndour entonner le même refrain.

Proche géographiquement et culturellement de la Mauritanie et du Maroc, Saint-Louis a été convoitée au cours des siècles par les Anglais et les Français qui l’ont occupée à tour de rôle. Cette position de ville-carrefour et son histoire tumultueuse expliquent peut-être notre réputation de tolérance, même si on peut parfois soupçonner les autres de chercher seulement à nous flatter.

D’ailleurs, pour faire bonne mesure, j’ai dit à Deborah d’un air détaché que ceux qui vantent notre ouverture d’esprit se gaussent aussi en douce de notre vanité. Je crois que cet aveu l’a un peu calmée. Elle commençait à être sérieusement agacée par les déclarations d’amour des Saint-Louisiens à leur ville.

Nous sommes arrivés à l’entrée du pont Faidherbe.

– Je viens avec toi? a demandé Madièye.

La question n’avait pas de sens, mais Madièye avait dû sentir que j’avais envie d’une petite balade amoureuse dans la ville.

J’ai répondu, un peu gêné :

– On se retrouve dans deux heures chez le vieux Baay Kamara.

En traversant le pont, j’ai pensé à la mort de Mbagnick Sèye, un de nos amis d’enfance. En quelle année était-ce? Je ne sais plus. Bizarrement, je ne me souviens que du jour. C’était un mercredi 29 janvier. Nous jouions au bord du fleuve. Il s’est avancé pour faire quelques brasses dans l’eau et nous ne l’avons plus revu. Un fameux nageur pourtant, Mbagnick, le meilleur de nous tous. Quelques jours plus tard, on retrouvait son corps à moitié dévoré par les poissons du côté de la Langue de Barbarie.

Du Saint-Louis colonial, il reste les vestiges de maisons à balcons de bois et arcades et les petites rues droites rayonnant à partir de la place principale. Je me souviens du petit peuple de fonctionnaires paisibles, conformistes et discrètement satisfaits de leur sort. Par temps brumeux, on aurait pu facilement confondre Saint-Louis avec quelque ancienne cité médiévale, comme y invite du reste, aujourd’hui encore, sa célèbre « Tour crénelée » (dite de Maurel et Prom) dont on ne sait presque rien. Les rues se nommaient Blaise Dumont, Adanson ou Victor Duval. Très peu d’entre elles portaient, à l’instar de la rue Lieutenant Pape Mar Diop, le nom d’un Saint-Louisien.

Après avoir tourné en rond pendant quelques heures, j’ai compris mon malaise : je cherchais une ville introuvable. Une seconde ville, malsaine et chaotique, s’était superposée à celle d’hier, sereine et lumineuse. Le Saint-Louis d’aujourd’hui, c’est la foule compacte et affairée, la fumée noire des pots d’échappement et ce garçon d’une vingtaine d’années qui manque me renverser en pétaradant sur sa moto. Des bruits. Des odeurs très fortes. Une ville aux espaces bouchés. Une ville-souk sur le modèle de la capitale, tristement coincée entre la mer et le fleuve.

Hier, la douceur de vivre, aujourd’hui la débrouille vulgaire et bavarde.

Les belles signares ne toisent plus la populace nègre du haut de leurs balcons. Elles sont, elles aussi, des figures du passé. Il est difficile d’imaginer que pendant très longtemps elles ont été la clé de toute réussite sociale ou politique. Je me suis souvenu de Nini, mulâtresse du Sénégal d’Abdoulaye Sadji et de Signare Anna de Tita Mandeleau. Deux romans qui exhibent des plaies que l’on aurait bien voulu garder à tout jamais secrètes. Il me revient aussi que c’est seulement en 1916 que le premier Noir a réussi à être maire de la ville. Avant cette date, les élections opposaient les mulâtres ou les métis entre eux, tandis que les maisons de commerce bordelaises, toutes-puissantes, tiraient les ficelles dans la coulisse. Une ville coloniale, on vous dit. La disparition des signares est le signe d’un profond chambardement culturel. Dans le Saint-Louis de l’an 2000, elles sont perdues dans la masse et même leurs noms de famille sonnant bien français ne les empêchent pas d’être perçues et de se considérer elles-mêmes comme des citoyennes tout à fait ordinaires.

J’ai retrouvé Deborah parmi mes cousines. Elles s’y étaient mises à plusieurs pour lui faire des tresses. Manifestement, elles avaient réussi à apprivoiser ma redoutable moitié. Tout le monde l’appelle Daba. C’est plus simple et plus… normal. J’ai cru deviner à certaines allusions qu’on lui en avait déjà appris un bout sur les armes fatales des Saint-Louisiennes – ceintures odorantes de perles, petits pagnes ajourés et encens – destinées à sauver notre couple de l’ennui nocturne.

La petite Soukeyna trotte dans la cour avec les enfants de son âge. Elle va mieux. Bref, tout le monde est content.

À l’heure de la prière, Madièye m’a demandé en riant – mais plaisantait-il vraiment? – si j’étais resté un bon musulman, après ces nombreuses années d’absence. Je n’ai pas eu le temps de répondre. C’est la voix presque indignée du vieux Baay Kamara qui m’a tiré d’affaire :

– Aas Malick est un pur Doomu Ndar. Comment peux-tu lui poser une question pareille?

– Je vais diriger la prière, ai-je dit d’un air de défi.

Je n’oublierai jamais le regard plein de fierté de Baay Kamara, mais aussi la profonde perplexité de Deborah. Elle ne me connaissait pas ce talent-là. Je sens que je vais devoir m’expliquer sur le sujet quand nous serons seuls.

Comprendra-t-elle que tout vrai Doomu Ndar est tenu d’apprendre très tôt le Coran par cœur et d’en faire l’exégèse? J’ai donc, bien avant de fréquenter l’école française, reçu une excellente formation islamique. Après tout, le pays Diabollé, cher à Cheikh Hamidou Kane, n’est pas bien loin de Ndar. C’est par là que l’islam est entré au Sénégal entre le Xe et le XIe siècle. Les chefs de toutes les confréries religieuses ont été bien accueillis à Saint-Louis, ce qui leur a permis d’y dispenser en toute liberté leur enseignement. On l’aura compris : les catholiques ne s’y sont jamais sentis à l’étroit, eux non plus.

D’ailleurs, tout à l’heure, au cours de ma promenade, je me suis arrêté chez Serigne Thierno Bâ, notre maître coranique de jadis. Il nous en faisait baver, mais ce n’était pas un méchant homme. C’était pour notre bien qu’il nous envoyait mendier de très bonne heure chez les riches Saint-Louisiens. Serigne Thierno Bâ… Il est mort il y a longtemps, comme tant d’autres. Pour retrouver un peu de mon passé, je devrais me rendre au cimetière de Marmyal.

C’est le soir. Le ciel est clair. Nous sommes assis sur le seuil de la maison, Baay Kamara et moi. J’ai bien observé le vieil homme. Notre présence à Saint-Louis lui a redonné de la force. Pendant la journée, il suit la petite Soukeyna des yeux d’un air ému. Notre fille réveille en lui Dieu sait quels souvenirs familiaux.

Deborah vient se joindre à nous.

– Il paraît que tu apprends le wolof, Daba, plaisante Baay Kamara.

– Waaw! s’écrie-t-elle avec conviction.

Pour le moment, c’est à peu près tout ce qu’elle sait dire en wolof. Waaw : Oui… Comme le jour où nous sommes passés devant monsieur le maire. Elle a encore beaucoup de chemin à faire, Debbie. Le vieux sourit :

– Le plus difficile pour toi, ce sera d’avoir l’accent des Doomu Ndar!

Il est vrai que nous avons une façon spéciale de faire traîner les mots. Pour n’importe quel Sénégalais, le parler des Doomu Ndar, sujet de douteuses plaisanteries, se reconnaît dès les premiers mots.

Au cours de la conversation, Baay Kamara en vient à évoquer avec nostalgie l’époque où Saint-Louis était la capitale de l’Afrique Occidentale française. Les archives en témoignent : pendant l’occupation coloniale, tout partait de Saint-Louis et tout y aboutissait. Il égrène ses souvenirs. De nombreux hommes politiques et des intellectuels célèbres y ont fait leurs études. La ville était alors submergée par une population scolaire souvent venue de lointains villages d’Afrique sous domination française. Elle fut donc parfois, pour ces jeunes gens au seuil de la vie, le premier contact avec les turbulences de la modernité, qui donnaient à Saint-Louis l’image d’une métropole dynamique, fière de son passé, mais résolument tournée vers l’avenir. Les jeunes lycéens étaient toujours bien accueillis et même adoptés par les familles saint-louisiennes.

Deborah, qui est spécialiste de littérature africaine, veut à tout prix faire dire à Baay Kamara qu’il a bien connu Alioune Diop de Présence africaine :

– Oh! Ils étaient si nombreux ici, fait le vieil homme après de vains efforts pour se souvenir.

– Et Keita Fodéba?

– Celui qui s’occupait de théâtre et qui est devenu ministre de Sékou Touré?

– Waaw, s’écrie Deborah, il est mort en prison.

– Il a beaucoup aidé notre syndicat. Il faisait répéter ses comédiens à la pointe Nord, je suis souvent allé le voir là-bas.

Saint-Louis est également la ville d’adoption de beaucoup de chefs d’État militaires d’Afrique francophone. Le prytanée Charles Ntchoréré se trouvant par hasard dans les environs, ces futurs putschistes et « Pères de la Nation » ont vécu à Saint-Louis pendant de nombreuses années. Quand ils viennent en visite officielle au Sénégal, ils y font un petit tour. On peut les imaginer déjouant la nuit la vigilance de leur service de sécurité pour arpenter seuls, comme autrefois, la rue Repentigny ou la bien nommée avenue des Grands Hommes.

Il ne reste au milieu du marasme économique que ces somptueux souvenirs. On vous dira : « Nous, nous étions des citoyens français à part entière. » Drôle de titre de gloire, quand même.

Le passé n’en finit pas d’éblouir le présent.

La rue André Lebon. Un symbole! Elle ne paie pas de mine et d’ailleurs elle a été débaptisée, ce qui a fortement déplu à quelques Doomu Ndar enragés. Là, assis sur son banc, un vieux retraité perclus de rhumatismes peut vous dire de sa voix chevrotante : « J’ai vu le saint Cheikh Ahmadou Bamba franchir la porte de ce palais-ci, à cet endroit-là, pour aller dire ses quatre vérités au gouverneur toubab. C’était un homme de courage et de foi. » Un autre vous assurera, dans le quartier de Sindoné, avoir hébergé pendant des années l’enfant de troupe Jean-Bedel Bokassa, futur tyran et, plus tard, empereur complètement cinglé. « Un drôle de paroissien », ajoutera-t-il même en brandissant furieusement sa canne en l’air, car, à Ndar, les petits vieux, qui se promènent le chapeau sur la tête et la canne à la main, se flattent aussi de parler le français à l’ancienne, le vrai français de France. On vous dira peut-être à mots couverts que le Lillois Faidherbe fut sur le point de se loger une balle dans la tête pour les beaux yeux de quelque foudroyante signare. Si le plus ancien lycée du Sénégal s’est longtemps appelé Faidherbe, tout comme aujourd’hui encore le pont (ce dernier est pour le Saint-Louis des cartes postales ce que le Big Ben et la tour Eiffel sont à Londres et à Paris), c’est que le nom du célèbre officier est associé à la réorganisation administrative des colonies d’Afrique noire, menée à partir de Saint-Louis. Une incroyable histoire d’ailleurs, que celle de ce pont : il se raconte que, destiné à l’origine aux Autrichiens ou peut-être même aux Cambodgiens, il aurait abouti à Saint-Louis par suite d’une erreur de navigation… Mais, comme toujours, la vérité historique est bien moins drôle que ces anecdotes fantaisistes. Il semble, en fait, que les Autrichiens n’en aient simplement pas voulu, pour des raisons techniques. Inauguré en 1897 par André Lebon, ministre des Colonies de l’époque, le pont Faidherbe est l’âme de la ville. Les rumeurs que l’on colporte à son sujet, bien évidemment fausses, ne peuvent que combler le goût bien connu des Saint-Louisiens pour la dérision. À l’hôtel de la Poste, juste en face du fleuve, la chambre 219 où séjourna régulièrement Jean Mermoz, le héros de l’Aéropostale, est conservée intacte. C’est aussi à Saint-Louis, dans le quartier de Lodo et nulle part ailleurs, que l’on trouvera l’« arbre de Pierre Loti ».

L’histoire récente de Saint-Louis n’est pas aussi paisible que pourraient le faire penser ces douces images. La ville a, en effet, vu converger sur les bords du fleuve tout ce que le pays comptait dans les années 1970 de jeunes militants révolutionnaires radicaux, aux obédiences marxistes innombrables et, à vrai dire, fort confuses. Jamais chef d’État ne s’est fait aussi rudement malmener que Léopold Sédar Senghor par ces potaches assoiffés de Grand Soir et par ces pédagogues imberbes, à peine sortis eux-mêmes de l’adolescence. Le poète-président profitait de toutes les occasions pour déclarer avec fierté que, lors des États généraux de 1789, les citoyens de Saint-Louis furent les seuls Nègres d’Afrique à avoir présenté, très humblement on s’en doute, leur Cahier de doléances à Sa Majesté le roi de France Louis, seizième du nom… À force de se vanter sans arrêt de ce curieux épisode historique, le président Senghor avait fini par irriter beaucoup de monde. En fait de doléances, nos râleurs protestaient surtout contre l’abolition de l’esclavage! Pas de quoi pavoiser… En vérité, les habitants de Saint-Louis n’aimaient pas beaucoup se faire si souvent rappeler par Senghor qu’ils avaient longtemps été des Français à la peau sombre. De toute façon, la controverse n’avait aucun sens. Le fameux cahier de doléances avait été présenté aux États généraux par les métis et les mulâtres de Saint-Louis. Le pouvoir politique tenait alors surtout aux nuances de la peau, ce qui évoque irrésistiblement les Antilles. C’est un point que Deborah n’a pas manqué de relever. Et de fait, par son organisation sociale autant que par son climat et une partie de sa flore, Saint-Louis fait souvent penser à un morceau de Caraïbe planté au cœur du continent africain.

Cette politisation précoce a mis les Saint-Louisiens, pourtant furieusement francophiles comme on l’a déjà vu, aux avant-postes de la lutte anticolonialiste. Si le Parti africain de l’indépendance, la toute première formation politique marxiste-léniniste d’Afrique subsaharienne, n’y a pas été créé, c’est là qu’il a connu ses heures de gloire. Les souvenirs de Baay Kamara sont du reste plus sûrs quand il s’agit de cette période de sa vie. Il a dirigé la grève des employés de la Compagnie française de l’Afrique occidentale. Il fallait un courage fou pour cela : la CFAO était la seule vraie force politique de la colonie. Il nous parle avec émotion des élections municipales de 1961, mémorables entre toutes. Après avoir défenestré le maire, abattu un policier et neutralisé le gouverneur, de jeunes militants communistes tinrent pendant quelques heures le pouvoir entre leurs mains. Ils n’eurent pas le temps de réunir les conseils ouvriers pour proclamer le pouvoir des Soviets. L’indolence bien connue des Saint-Louisiens leur avait fait échapper de justesse à la dictature du prolétariat. C’eût d’ailleurs été le suprême paradoxe dans une ville où la politique a toujours été plus qu’ailleurs un simple jeu. Rien ne le montre autant que les fameuses soirées de « fanals ». Elles ne laissent de traces que dans la mémoire des nostalgiques du Saint-Louis de jadis. On sait toutefois ce que certaines brillantes carrières politiques doivent à ces parades nocturnes, en apparence si innocentes, à travers les rues de la ville. Comme dit Baay Kamara, on se serait cru à Rio de Janeiro un soir de carnaval. Chaque groupe de fanal chantait les louanges de son politicien favori qui se trouvait toujours être, par pur hasard sans doute, son bailleur de fonds. Les attelages richement décorés et illuminés affichaient également les portraits géants de tous les saints sénégalais d’un islam déjà très vivace à cette époque.

Tàkkusaanu Ndar. Une expression magique, surgie des profondeurs de ma mémoire.

Le jour de notre départ approche. Mes cousines ont décidé d’organiser une fête d’adieu sur le terrain vague en face de la maison. Je ne suis pas sûr que cela plaise aux gamins qui vont devoir disputer leur interminable partie de foot ailleurs, dans une ville où peu d’aires de jeux sont laissées à leur disposition. Mais je me fais du souci pour rien. Ce sont eux-mêmes qui déblaient le terrain avec enthousiasme et installent les chaises.

Deborah veut encore des explications. Il lui faut absolument tout savoir sur cette fête qui met tout le monde dans un tel état d’excitation. Je m’efforce d’être aussi précis que possible.

– L’expression désigne une après-midi saint-louisienne, dis-je d’une voix hésitante.

C’est fou, le nombre d’expressions qui, à Saint-Louis, ne signifient jamais tout à fait ce qu’elles sont censées signifier.

Deborah fronce les sourcils :

– Ah… Rien que cela?

– Oui, mais c’est une après-midi pas comme les autres…

– Ça, je l’ai bien compris, mon grand.

Je fais semblant de n’avoir pas remarqué son ton railleur.

Je lui parle du raffinement des Saint-Louisiens et de leur amour des belles et bonnes choses. Excédé par son regard narquois, je me jette carrément à l’eau :

– Il n’y a rien de tel nulle part au monde. Ça te gêne qu’on soit des gens si bien?

– Bon, ne t’énerve pas, explique-moi juste cette affaire.

– En vérité, lui dis-je, l’expression Tàkkusaanu Ndar doit sa magie à son imprécision même.

Ces réunions amicales ne sont pas l’apanage des jeunes Saint-Louisiens, mais nulle part elles ne sont aussi riches en discrets signes de ralliement et de ce désir de tenir les autres, tous les autres, loin de soi. On peut s’en étonner, car rien n’est plus contraire aux lois de l’hospitalité que cette volonté de ne laisser personne d’autre faire partie du cercle.

J’avertis Deborah qu’elle sera perdue en ce lieu où les messages d’amour et les marques d’hostilité se distillent par des clins d’œil ou par d’autres signes tout aussi obscurs. Elle ferait mieux de se préparer à y voir plus que de joyeuses retrouvailles, un peu avant le coucher du soleil, entre les jeunes gens des deux sexes prêts à toutes les excentricités pour se faire remarquer. Ce sera l’occasion pour les griots de chanter de nobles lignées au rythme du tama, le petit tambour d’aisselle. Et puisqu’on va leur distribuer avec ostentation des billets de banque, ils ne se gêneront pas pour en rajouter. Mais les griots que Deborah verra s’égosiller sont avant tous des poètes. C’est dire qu’il ne faut pas les prendre au mot : l’important pour eux est d’inventer, au gré d’une fantaisie bien plus sérieuse qu’il n’y paraît à première vue, l’idéal humain du groupe. Deborah sera la seule à ne pas savoir que c’est un simple jeu. Il ne viendra à l’idée d’aucun vrai Doomu Ndar de se fier à des apparences aussi grossièrement trompeuses. C’est que, si l’essentiel au cours du Tàkkusaanu Ndar est de se montrer dans l’éclat des couleurs les plus vives, le terme lui-même vaut d’abord par les échos qu’il peut éveiller en chacun. Qui n’a entendu parler des dryankés, belles femmes aux formes généreuses, et des ndaanaan, que l’on peut comparer à ceux que, sous d’autres cieux, on nomme des dandys? Au cours de cette véritable foire aux vanités, on se cherche et on se jauge. Le décor est planté pour de rudes batailles amoureuses qui auront leurs héros et même leurs martyrs. Ici se définissent les canons de la beauté et les règles de la vie en société, sur fond de commérages et parfois de sordides magouilles politiciennes. Aujourd’hui encore, la dryanké reste le symbole de l’idéal féminin sénégalais. Personne ne l’a sans doute mieux compris qu’Ousmane Socé Diop. L’écrivain voit en Saint-Louis du Sénégal une « vieille ville française » – ce qui est plutôt gênant! –, mais ajoute qu’elle est aussi un « centre d’élégance et de bon goût ».

Le Tàkkusaanu Ndar, c’est l’affaire exclusive des Doomu Ndar, littéralement les « fils de Saint-Louis ». Il va de soi que ce rare privilège n’est pas donné à tout le monde et que tout être humain normal serait fier de le mériter. On soupçonne de nombreux imposteurs de vouloir, contre tout bon sens, être admis parmi les meilleurs des hommes. Prétention d’autant moins légitime qu’il ne suffit pas d’être né à Saint-Louis, de père et de mère saint-louisiens pour être un authentique Doomu Ndar. Il faudrait pouvoir justifier de racines très anciennes, ce qui du reste peut s’avérer au bout du compte une condition nécessaire, mais loin d’être suffisante. C’est pourquoi les habitants des nouveaux quartiers de la ville peinent à accéder à cette suprême dignité. Pourtant rien ne semble simple ici, je le sais depuis mon enfance. Être un Doomu Ndar, c’est savoir ce que parler par habiles sous-entendus veut dire, c’est avoir un accent traînant et une gestuelle racée. Est-ce tout? Bien sûr que non, il faut en outre savoir faire preuve de retenue, avoir de l’allure et une grande générosité de cœur. Je sens qu’à vouloir dire, coûte que coûte, ce que recouvre l’expression Doomu Ndar, je frôle dangereusement le je-ne-sais-quoi et le presque rien. Peut-être serait-il plus sage de la définir comme une certaine attitude face à la vie? Il importe ainsi pour le fils de Saint-Louis d’éviter en toutes circonstances la vulgarité et de savoir se montrer solidaire de ses « compatriotes », surtout en terre étrangère. Mais le hic, c’est que pour un Saint-Louisien digne de ce nom, le reste du monde connu commence presque aussitôt après le pont Faidherbe…

L’esprit frondeur de ceux qu’on nomme aussi parfois les Nordistes ou, assez étrangement, les Canadiens, s’est singulièrement manifesté quand, en 1957, il a été décidé de transférer la capitale de Saint-Louis à Dakar. C’est une histoire dont on parle très peu de nos jours mais qui, en son temps, avait profondément traumatisé la population saint-louisienne, en particulier les fonctionnaires et les commerçants. Sans doute, la mesure, qui consacrait la victoire définitive de Dakar sur son éternelle rivale, était-elle justifiée. Le résultat fut un désastre complet : du jour au lendemain, Saint-Louis devint une ville comme les autres. Toute son existence tournant autour de l’administration, le « transfert de la capitale » a été pour elle le commencement de la fin. La grande sécheresse, une quinzaine d’années plus tard, a été comme le coup de grâce. Toutefois, même s’il leur est reproché de constituer un danger pour l’environnement, les barrages de Diama et de Manantali ont paru ouvrir, au début des années 1980, une nouvelle ère pour Saint-Louis et toute sa région. Une ou deux fois tous les dix ans, à l’occasion des campagnes électorales, les politiciens promettent de mettre en valeur des centaines de milliers d’hectares de tomate et de riz. Dans une scène classique, debout sur une estrade de fortune, un candidat crie avec force : « Si vous m’élisez, je ferai exploiter les riches terres du Delta, grâce à moi Saint-Louis deviendra la Californie de l’Afrique! » Personne n’a jamais pris ces gens vraiment au sérieux, mais ils ont fini par donner des idées à quelques associations villageoises. Les effets de l’activité agricole de ces dernières – elles s’adonnent surtout à la riziculture – ont modifié le rythme de la vie à Saint-Louis. Voilà pourquoi, moi, Doomu Ndar, j’ai été si dérouté par cette nouvelle folie urbaine. Le fait est que Saint-Louis tend à devenir, avec le parc aux oiseaux du Djoudj tout proche, un pôle d’attraction touristique : des hôtels se sont installés sur le bord de mer et les organisations non gouvernementales, toujours plus nombreuses, sont de plus en plus visibles dans la ville. Autant de choses qui contribuent depuis quelques années à la tirer de sa torpeur. Mais à dire vrai, le seul endroit de la ville qui ait réussi à rester lui-même sans se priver des avantages de la modernité est Gett Ndar, le quartier des pêcheurs. La modeste pêche au filet a été supplantée par la pêche industrielle. Grâce, hélas, à des complicités en haut lieu, les bateaux-usines coréens ou russes se livrent à un pillage systématique des ressources halieutiques. Les jeunes pêcheurs de Gett Ndar n’ont plus d’autre choix que d’embarquer avec eux pour gagner misérablement leur vie ou, trop souvent encore, mourir en haute mer. Ils sont ensuite enterrés dans un cimetière probablement unique en son genre : les tombes y sont toutes recouvertes de filets de pêche… Ces bateaux-usines sont devenus un problème politique national, car il semble bien que les licences de pêche leur permettant de se livrer à leur trafic meurtrier leur ont été cédées dans des conditions pour le moins suspectes. Malgré cela, Gett Ndar garde son âme intacte. C’est un autre monde, en même temps très proche et très différent de celui des habitants de l’île. Sans doute parce qu’ils sont moins rudes, ces derniers n’ont pas réussi à se tirer d’affaire. Les services administratifs concentrés sur l’île n’étant plus d’aucune utilité après le déménagement de la capitale, l’espace laissé vacant est squatté depuis quelques années par des bonimenteurs de tous poils et par des marchands ambulants de plus en plus agressifs. On peut dire sans exagérer que le cœur de la ville s’est brusquement mis à battre plus fort. Les paysans venus du Fouta y trouvent des opportunités et s’y fixent au lieu de continuer leur exode vers Dakar où ils risqueraient de ne même pas trouver un coin de trottoir où mendier. La capitale sénégalaise, polluée et sale, étant devenue quasi invivable, on assiste à une sorte de renaissance, encore assez timide il est vrai, de Saint-Louis. Il est des signes qui ne trompent pas : les activités culturelles tendent à se développer, une maison d’édition a choisi de s’y installer, le quai des Arts attire de plus en plus le monde de la culture et la bonne réputation internationale du Festival de jazz de Saint-Louis se confirme au fil des éditions. L’université Gaston Berger, inaugurée en décembre 1990, commence à tirer profit de sa position géographique pour tenir la dragée haute à celle de Dakar, surpeuplée et turbulente.

Mais tout cela a un prix que l’on peut juger tout de même exorbitant : un cosmopolitisme qui fait de Ndar un lieu de pure mémoire, existant davantage dans les esprits et dans les cœurs que dans la réalité. Elle n’en est pourtant que plus belle…

Pour toutes ces raisons et pour quelques autres moins spontanément avouables, Saint-Louis est une ville qui vous colle à la peau. Il en reste toujours des marques, discrètes mais indélébiles, tapies dans un recoin secret du souvenir. Une ruelle étroite et ombreuse entre des maisons centenaires. La majesté du pont Faidherbe et, du côté du quai Henri Jay, la danse nocturne de longues colonnes de lumière sur le fleuve.

Comme sa lointaine cousine martiniquaise, Saint-Louis est digne, on l’imagine aisément, de réguliers retours au pays natal. Comment y revenir cependant sans le sentiment obsédant d’avoir trahi ou d’avoir été trahi par ses propres fantasmes? Les Tàkkusaanu Ndar ne sont assurément plus ce qu’ils étaient. Et ces dryankés, je ne les ai pas non plus reconnues. Maigres comme un jour sans ceebu suweer, le fameux riz au poisson-fantaisie – spécialité typiquement saint-louisienne –, elles parlent l’anglais commercial avec un drôle d’accent américain. Ne sachant même plus l’art de trainer les pieds pour remplir l’air du parfum de leur gongo, elles s’en vont à grandes enjambées à leur travail. C’est qu’il faut se hâter désormais pour gagner sa vie, puisque cela ne vaut plus rien de la vivre.

En vérité, même si l’on ose à peine se l’avouer, à Saint-Louis aussi la fête est finie. Signe patent de cette mutation qui ressemble à une blessure de l’âme : Sor, quartier populaire, désarticulé et bavard, dépourvu du cachet traditionnel du village des pêcheurs de Gett Ndar. Sor qui semble s’enfuir du côté de Dakar, la sœur ennemie… De façon étrange, ce quartier du « nouveau Saint-Louis » paraît bien plus archaïque que la bonne vieille île de Ndar. Il lui manque peut-être des ruines, cet attribut, pour toute ville, de l’éternelle jeunesse. Il lui manque peut-être une mémoire éparpillée aux quatre vents du monde…





Me Wade

ou l’art de bâcler son Destin…




« Le Vieux, il est fini! »

Au moment où Medun Ba, chauffeur de taxi dakarois, lâche ce cri du cœur, nous sommes loin de la soirée du 25 mars qui a vu des millions de Sénégalais déferler dans les rues pour célébrer la victoire de Macky Sall. C’est que Medun est un citoyen bien informé : branché en permanence sur Walf ou Zik FM, il sillonne la ville de l’aube au crépuscule et en profite pour limer sa cervelle à celle de ses passagers de toutes conditions. Alors, il sait de quoi il parle, Medun Ba. Mais rien n’est simple sous les cieux de la politique sénégalaise. Mon compagnon de voyage déteste le président Wade, c’est entendu. Il y a pourtant dans sa voix un reste de tendresse pour le « Vieux » au moment même où il lui prédit, avec une intense jubilation, la plus humiliante raclée de sa vie. Sans doute a-t-il, comme tant d’autres, cru en Abdoulaye Wade au début, l’ami Medun. Je l’imagine très bien se tournant vers des passagers un peu trop critiques à son goût pour leur lancer gaiement : « Ah! Vous aussi, laissez donc Góor gi travailler! » Et voilà qu’à la fin des fins il ne lui est même plus possible de faire confiance à ce président qui a tout promis et tout trahi. Il ne le voit pas, même dans ses rêves les plus fous, céder un jour le pouvoir à son adversaire, juste parce que ce dernier aura totalisé plus de misérables bulletins de vote que lui. Medun veut-il que je le rassure quant au fair-play de Wade? J’en serais bien incapable, car moi non plus je ne l’imagine pas un seul instant en train de se plier au verdict des urnes, ce politicien si imbu de sa personne qu’il s’est présenté une fois sans rire comme « L’Africain le plus diplômé du Caire au Cap ». Medun et moi ne sommes pas seuls à redouter un passage en force de Wade à la fin mars suivi d’une explosion de colère aux conséquences irréparables. En vérité, tout le pays est assis sur un œuf, espérant un ultime sursaut de bon sens d’un homme qui n’a jamais su se montrer raisonnable.

Mais n’étions-nous pas, d’une certaine façon, en train de jouer à nous faire peur? Le naufrage moral de Wade était tel avant le second tour que tout ce qui pouvait lui arriver le jour du scrutin – défaite ou triomphe électoral – allait être forcément anecdotique…

À mon avis, c’est la révolte du 23 juin qui a précipité Maître Wade dans le néant, le faisant soudain ressembler à un clown surpris en coulisse, visage lunaire, encore à moitié grimé et d’une insoutenable mélancolie. Ses proches les plus lucides et les plus courageux auraient dû lui dire dès ce jour-là : « Monsieur le président, partez avant qu’il ne soit trop tard. Pensez à votre place dans l’Histoire. »

À votre dignité d’être humain.

Et, plus simplement, à la tranquillité de vos enfants lorsque vous ne serez plus de ce bas monde.

Il suffit d’un rapide flashback pour se rendre compte que depuis bientôt un an le peuple sénégalais n’en finit pas de le pousser vers la sortie avec une infinie douceur, par des moyens légaux et pacifiques. Nous pouvons être fiers d’avoir réussi à nous débarrasser ainsi d’un autocrate bien plus dangereux qu’on pourrait le croire à première vue. L’opposition a accompli une sorte de miracle que certains qualifient d’ailleurs volontiers de « printemps démocratique sénégalais ». L’expression peut surprendre à propos d’un pays où, à l’inverse de la Tunisie et de la Libye, chaque citoyen jouit depuis toujours d’une entière liberté de parole. Il ne me semble pourtant pas excessif de soutenir que le soulèvement du 23 juin 2011 est de même nature que celui du peuple tunisien. Ce que ce dernier a fait pour aller de l’avant, nous l’avons fait, nous, pour éviter un grand bond… en arrière. Et au Sénégal le risque de régression était réel avec un homme dont Maître Ousmane Ngom, son ancien ministre de l’Intérieur, a dit un jour qu’il « parle en démocrate et agit en monarque ». Abdoulaye Wade nous est souvent apparu plus comique et fantasque que cruel, mais nous devons garder présent à l’esprit que c’est bien malgré lui qu’il s’est résigné à un système pluraliste et ouvert. Il est en effet certain qu’au temps de la Guerre froide, par exemple, il se serait comporté exactement comme Mobutu et Omar Bongo pour peu qu’il eût bénéficié des mêmes protections extérieures que ces deux tyrans sanguinaires. Il faut tout de même rappeler que nous parlons avec Wade d’un leader de l’opposition ayant eu à son tableau de chasse un vice-président du Conseil constitutionnel. Rien de moins. Quelques années plus tard, chef d’État vieilli et usé, il se sait au plus profond de l’abîme et essaie de se tirer d’affaire par des modifications quasi surréalistes de la Constitution. Le « non » des Sénégalais est si retentissant qu’il ne peut y rester sourd et, toute honte bue, retire en catastrophe son projet de loi. C’est de ce jour, très précisément, que date la lente et pénible marche vers l’échafaud de Maître Wade. La mise à mort du grand-père de la nation a été patiente et, pour ainsi dire, d’une implacable délicatesse. Ce sang-froid s’est avéré peut-être plus décisif en fin de compte que les poussées de fièvre épisodiques sur la place de l’Indépendance et à Colobane.

Voilà pourquoi quelques jours avant sa chute, Maître Wade, pareil à un individu en état d’errance