Main La mort a ses raisons
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La mort a ses raisons

CANT1591882
Year:
2016
Language:
french
File:
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1

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File:
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2

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File:
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DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS DU MASQUE

Meurtres en majuscules





Titre original

Closed Casket

publié par HarperCollinsPublishers





© Conception graphique et couverture : We-We

© Design original de HarperCollinsPublishers

et Heike Schuessler, 2016

© Images : Shutterstock.com ; Lonely Planet / Getty

Closed Casket™ is a trademark

of Agatha Christie Limited and Agatha Christie®, Poirot®

and the Agatha Christie Signature are registered trademarks

of Agatha Christie Limited in the UK and elsewhere.



All rights reserved.

Closed Casket :

Copyright © Agatha Christie Limited 2016

All rights reserved.

© 2016, Éditions du Masque, département des Éditions

Jean-Claude Lattès, pour la traduction française.

Tous droits réservés

ISBN : 978-2-7024-4692-8



www.lemasque.com





Pour Mathew Prichard,

James Prichard et la famille,

avec amour





PREMIÈRE PARTIE





1


Un nouveau testament

Face à la porte close, Michael Gathercole hésitait encore à frapper lorsqu’en bas, dans le hall du rez-de-chaussée, la vieille horloge de grand-père sonna l’heure d’une voix un peu enrouée.

Selon les instructions qu’il avait reçues, Gathercole devait se présenter à 16 heures, et 16 heures venaient de sonner. Durant les six dernières années, il s’était bien souvent trouvé ici même, au premier étage de Lillieoak. Et en une occasion seulement, il s’était senti encore moins à l’aise qu’aujourd’hui. Cette fois-là, ils étaient deux à attendre, et il se rappelait encore chacun des mots qu’il avait échangés avec l’autre homme présent, alors qu’il aurait préféré n’en avoir aucun souvenir. Recourant à l’autodiscipline qui lui servait de règle de vie, il chassa cette pensée de son esprit.

Certes, on l’avait prévenu qu’il trouverait la rencontre prévue cet après-midi difficile. Cette mise en garde figurait dans la convocation, ce qui était typique de son hôtesse. « Ce que je m’apprête à vous dire vous causera sûrement un choc… »

Gathercole n’en doutait pas. Mais à quoi bon l’avertir, sans lui donner par ailleurs aucune i; nformation susceptible d’éclairer sa lanterne ?

Son malaise s’accentua encore lorsqu’il regarda l’heure en tirant pour la énième fois sa montre à gousset de la poche de son gilet, pour constater qu’à force d’hésiter, il s’était mis en retard. Il était 16 heures passées d’une minute. Il frappa.

Juste une minute de retard. Elle le remarquerait sûrement, comme toujours, car rien ne lui échappait. Mais avec un peu de chance, elle s’abstiendrait de le souligner.

— Entrez donc, Michael ! lança lady Athelinda Playford, plus pétulante que jamais.

À soixante-dix ans, elle avait gardé une voix cristalline, qui résonnait avec la clarté d’une cloche bien timbrée. Gathercole ne l’avait jamais vue d’humeur pondérée. Elle était dans un perpétuel état d’excitation, pour des raisons qui auraient inquiété plutôt qu’enthousiasmé des personnes plus conformistes. C’était un don chez elle : lady Playford s’amusait de tout et de rien, du futile et de l’agréable autant que de choses plus troubles et discutables.

Gathercole avait admiré ses histoires d’enfants élucidant avec bonheur des mystères que la police locale n’arrivait pas à résoudre, depuis qu’il les avait découvertes alors qu’il était un jeune garçon de dix ans vivant dans un orphelinat londonien. Six ans plus tôt, il avait recontré leur auteur pour la première fois, et l’avait trouvée aussi imprévisible et désarmante que ses livres. Il n’avait jamais compté progresser beaucoup dans la profession qu’il avait embrassée, mais grâce à Athelinda Playford, sa situation était enviable : à trente-six ans, un âge relativement jeune, il était associé chez Gathercole & Rolfe, un cabinet juridique prospère. Et malgré les années, l’idée qu’une entreprise rentable puisse porter son nom le déconcertait toujours autant.

Sa loyauté envers lady Playford dépassait tous les liens qu’il avait pu former dans sa vie, mais ses rapports personnels avec son auteur favorite l’avaient amené à le reconnaître : il préférait les rebondissements et autres péripéties lorsqu’ils se produisaient dans le monde lointain de la fiction plutôt que dans la réalité. Lady Playford, inutile de le dire, ne partageait pas ce point de vue.

— Qu’est-ce que vous attendez ? lui lança son hôtesse alors qu’il entrouvrait la porte. Ah tout de même ! Vous voilà ! Ne restez pas planté là, asseyez-vous, mon ami.

Gathercole obéit.

— Bonjour, Michael, lui dit-elle alors en souriant.

Il eut l’étrange impression, comme chaque fois, que de son regard, lady Playford l’avait soulevé de terre, retourné la tête en bas, puis reposé au sol. C’est là que vous êtes censé me répondre « Bonjour, Athie », reprit-elle. Allons, un petit effort ! Ça ne devrait pas être aussi difficile, après tout ce temps. Pas de « Bonjour, madame », encore moins de « Bonjour, lady Playford ». Un simple « Bonjour, Athie ». Est-ce si insurmontable ? Ah ! Ah ! s’exclama-t-elle en claquant des mains. Regardez-moi cet air de bête traquée ! Vous ne comprenez pas pourquoi je vous ai invité à passer une semaine ici, n’est-ce pas ? Ni pourquoi maître Rolfe a également été invité.

Les dispositions que Gathercole avait prises suffiraient-elles à pallier l’absence d’Orville Rolfe et de lui-même ? Jamais jusqu’à ce jour ils ne s’étaient absentés du cabinet au même moment cinq jours d’affilée, mais lady Playford étant leur cliente la plus illustre, on ne pouvait rien lui refuser. De plus, Gathercole était pour elle d’un dévouement sans bornes.

— J’imagine que vous vous demandez s’il y aura d’autres invités, Michael ? Nous y viendrons, mais j’attends toujours que vous me disiez bonjour.

Il n’avait pas le choix. Le salut qu’elle exigeait chaque fois de lui ne lui venait jamais spontanément. C’était un homme qui aimait se conformer aux usages, et s’il n’existait pas de principes interdisant à quelqu’un de son milieu de s’adresser à une comtesse douairière, veuve du vicomte Playford de Clonakilty, cinquième du nom, en l’appelant « Athie », Gathercole le déplorait. Comme il déplorait le mépris de lady Playford pour les règles, et sa façon de tourner en ridicule ceux qui s’y pliaient en les traitant de « vieilles badernes coincées ».

— Bonjour, Athie.

— Ah ! quand même ! s’exclama-t-elle en écartant les bras, vous avez survécu à l’épreuve. Vous pouvez vous détendre. Pas trop, cependant, car nous avons des questions importantes à régler. Mais d’abord, discutons un peu de ce que j’ai sur le feu.

Lady Playford faisait ainsi allusion au livre en cours d’élaboration, lequel était posé sur le coin du bureau. Elle y jeta un regard noir. C’était un fouillis de pages froissées et écornées, entassées dans le plus grand désordre et n’ayant plus forme livresque.

Lady Playford se leva de son fauteuil placé près de la fenêtre. Elle ne regardait jamais au-dehors, Gathercole l’avait remarqué. S’il y avait un être humain à observer, lady Playford ne perdait pas de temps à contempler la nature. Son bureau donnait pourtant sur un paysage magnifique : la roseraie et, au-delà, une grande pelouse carrée, ornée en son centre de l’ange de pierre que son mari Guy, défunt vicomte Playford, avait commandé à un sculpteur comme cadeau d’anniversaire, pour célébrer leurs trente ans de mariage.

Quant à Gathercole, lorsqu’il était en visite, il ne manquait jamais de regarder la statue, la pelouse, la roseraie, ainsi que l’horloge de grand-père du vestibule et la lampe de la bibliothèque, avec son pied en cuivre et son abat-jour en vitrail en forme d’escargot. Pour lui, c’étaient autant d’éléments de stabilité. Les choses changeaient rarement, à Lillieoak ; entendons par choses les objets inanimés, et non un concept abstrait et général. L’insistance avec laquelle lady Playford s’ingéniait à scruter chaque personne qui croisait son chemin faisait qu’elle accordait par ailleurs peu d’attention à tout ce qui n’avait pas le don de la parole.

Dans son bureau, la pièce où Gathercole et elle se trouvaient en ce moment même, il y avait deux livres retournés dans la grande bibliothèque murale : Shrimp Seddon et le collier de perles et Shrimp Seddon et le bas de Noël. Ils étaient déjà ainsi lors de la première visite de Gathercole, six ans plus tôt ; les voir remis en place l’eût fortement déconcerté. Aucun autre auteur n’était admis sur ces rayons. Seuls les livres d’Athelinda Playford y figuraient, avec leurs dos de couleur vive qui apportaient un peu de gaieté à une pièce aux murs lambrissés, par ailleurs assez austère. Rouge, bleu, violet, orange, ces teintes acidulées censées plaire aux enfants contrastaient singulièrement avec le halo de cheveux argentés qui nimbait le visage de lady Playford.

— Je voudrais vous parler de mon testament, Michael, et vous demander une faveur, dit-elle en se postant face à lui. Mais d’abord : à votre avis, est-ce qu’un enfant ordinaire s’y connaît en chirurgie esthétique ? L’opération qui consiste à se faire rectifier le nez, par exemple ?

— Rectifier le nez ? répéta bêtement Gathercole.

Il aurait de loin préféré qu’elle aborde en priorité les deux sujets qui lui semblaient importants, et n’étaient peut-être pas sans rapport : le testament, puis la faveur qu’elle s’apprêtait à lui demander. Les dispositions testamentaires de lady Playford avaient été établies depuis quelque temps déjà, selon des clauses parfaitement logiques. Se pourrait-il qu’elle veuille y changer quelque chose ?

— Ne soyez pas exaspérant, Michael. C’est une question toute simple. Après un accident de voiture, ou pour corriger une difformité. Une opération chirurgicale destinée à changer la forme d’un nez. Un enfant saurait-il comment s’appelle cette spécialité ? Et vous-même, le savez-vous ?

— C’est de la chirurgie esthétique, je suppose, que ce soit pour le nez ou pour toute autre partie du corps.

— Si ça se trouve, vous connaissez le terme sans en avoir conscience. Cela arrive parfois. Hum…, dit lady Playford en fronçant les sourcils. Laissez-moi vous poser une autre question : vous arrivez dans les bureaux d’une société qui emploie dix hommes et deux femmes. Vous entendez par mégarde certains des hommes parler entre eux de l’une des femmes en la surnommant « Rhino ».

— Très galant de leur part.

— Laissons la galanterie de côté, Michael. Peu après, les deux dames reviennent de déjeuner. L’une d’elle est mince, délicate, douce de tempérament, mais elle a une drôle de frimousse, sans qu’on puisse définir précisément ce qui cloche dans ses traits. L’autre est une espèce de colosse, une femme d’une stature imposante, qui fait deux fois ma taille.

Lady Playford était de taille moyenne, bien enrobée, avec des épaules tombantes en forme d’entonnoir.

— En outre, elle a l’air féroce, ajouta-t-elle. Alors, laquelle des deux femmes que je vous ai décrites est celle qu’on surnomme Rhino, d’après vous ?

— Eh bien, la grande à l’air féroce, répondit aussitôt Gathercole.

— Hourrah ! Vous avez tort. Dans mon histoire, Rhino s’avère être la fille menue à la drôle de frimousse, car voyez-vous, elle s’est fait refaire le nez après un accident, selon un procédé qu’on appelle rhinoplastie !

— Ah. J’ignorais cela, dit Gathercole.

— Oui, et je crains fort que ce nom ne dise rien aux enfants, si même vous, Michael, n’avez jamais entendu parler de rhinoplastie…, soupira lady Playford. Je suis partagée. J’étais si contente, la première fois que j’y ai pensé, mais ensuite, j’ai commencé à avoir des doutes. C’est un peu risqué, de faire tourner l’histoire autour d’une intervention chirurgicale, non ? On n’a pas envie de penser à ce genre de choses tant qu’on n’est pas directement concerné… Les enfants encore moins que les adultes, n’est-ce pas ?

— L’idée me plaît bien, remarqua Gathercole. Vous pourriez préciser dès le début que la jeune femme menue a un drôle de nez, pour mettre vos lecteurs sur la bonne piste. En parlant assez tôt dans l’histoire de l’intervention qu’elle a subie, et de l’étonnement de Shrimp quand elle découvre le nom de cette spécialité chirurgicale.

Shrimp Seddon était l’héroïne des romans de lady Playford, une fillette de dix ans, chef d’une bande de détectives en herbe.

— Et donc, le lecteur est témoin de la surprise de Shrimp, sans être au courant dès le début de sa découverte. Oui ! Peut-être que Shrimp pourrait dire à Podge « Tu ne devineras jamais comment on appelle… », mais juste à ce moment-là, elle est interrompue. Du coup, fin du chapitre et début d’un autre, avec un nouveau rebondissement. La police commet une erreur encore plus grossière que d’habitude, par exemple en arrêtant la mauvaise personne, peut-être le père ou la mère de Shrimp. Juste le temps que le lecteur puisse faire lui-même sa petite enquête en vérifiant dans une encyclopédie le terme en question, s’il en a envie. Mais Shrimp ne tardera pas trop à révéler le pot aux roses. Oui ! Michael, je savais que je pouvais compter sur vous. C’est réglé. Maintenant, venons-en à mon testament…

Elle retourna s’asseoir dans son fauteuil près de la fenêtre et s’y installa à son aise.

— Je veux que vous en rédigiez un nouveau.

Gathercole en fut surpris. Selon les clauses du testament existant, tous les biens de lady Playford devaient être partagés à parts égales entre ses deux enfants encore en vie : sa fille Claudia et son fils Harry, vicomte Playford de Clonakilty, sixième du nom. Un troisième enfant, Nicholas, était mort jeune.

— Je veux tout léguer à mon secrétaire, Joseph Scotcher, déclara-t-elle de sa voix étonnamment claire.

Gathercole se redressa sur son siège. Impossible de faire comme si ces paroles n’avaient pas été prononcées. Que cela lui plaise ou non, il lui fallait les prendre en compte.

Lady Playford ne pouvait parler sérieusement. C’était sûrement une blague. Oui, Gathercole voyait bien son petit jeu : après ses contes à dormir debout à propos de nez refaits et de rhinoplastie, elle continuait sur sa lancée en lui réservant le meilleur pour la fin. Bref, elle lui faisait une farce.

— Je suis parfaitement saine d’esprit et tout à fait sérieuse, Michael. J’aimerais que vous fassiez ce que je vous demande. Avant le dîner, s’il vous plaît. Pourquoi ne pas commencer dès maintenant ?

— Lady Playford…

— Athie, le corrigea-t-elle.

— Si c’est encore l’un des trucs que vous essayez sur moi pour vérifier si ça pourrait marcher dans votre histoire…

— Croyez-moi, ce n’est pas le cas, Michael. Je ne vous ai jamais menti et je ne vous mens pas. J’ai besoin que vous m’établissiez un nouveau testament. Joseph Scotcher héritera de tous mes biens.

— Mais, et vos enfants ?

— Claudia est sur le point d’épouser une fortune plus grande que la mienne, en la personne de Randall Kimpton. Elle ne manquera vraiment de rien, du nécessaire comme du superflu. Harry a la tête sur les épaules, et une épouse passablement énervante, certes, mais sur laquelle il peut compter. Le pauvre Joseph a plus besoin de mon héritage que Claudia et Harry.

— Je me dois d’insister auprès de vous pour que vous réfléchissiez bien avant de…

— Michael, de grâce, ne soyez pas aussi borné, l’interrompit lady Playford. Croyez-vous donc que cette idée m’est venue quand vous avez frappé à la porte il y a cinq minutes ? Ou bien que cela fait des semaines, si ce n’est des mois, que je la médite ? La circonspection que vous me recommandez n’est plus de mise. Croyez-moi, j’y ai mûrement réfléchi. Bon : allons-nous rédiger ce testament, oui ou non ? Ou préférez-vous que j’appelle M. Rolfe ?

Voilà donc pourquoi Orville Rolfe avait également été invité à Lillieoak : au cas où lui, Gathercole, refuserait d’obéir à son injonction.

— Il y a un autre changement que j’aimerais apporter à mon testament, par la même occasion : la faveur dont je vous ai parlé, rappelez-vous. Vous pourrez me la refuser si vous le souhaitez, mais j’espère que vous accepterez. À l’heure actuelle, Claudia et Harry sont mes exécuteurs littéraires. Or, cette disposition ne me convient plus. Je serais honorée si c’était vous, Michael, qui acceptiez cette fonction.

— Votre exécuteur littéraire ? répéta-t-il, interdit, et un instant, il en resta sans voix.

Oh, mais tout cela n’allait pas du tout. Qu’en diraient les enfants de lady Playford ? Il ne pouvait accepter.

— Harry et Claudia connaissent-ils vos intentions ? finit-il par demander.

— Non. Ils les apprendront ce soir au dîner. Joseph aussi. Pour l’instant, seuls vous et moi sommes au courant.

— Y aurait-il eu un conflit au sein de la famille que j’ignorerais ?

— Pas du tout ! repartit lady Playford d’un air enjoué. Harry, Claudia et moi nous entendons le mieux du monde, du moins jusqu’à présent.

— Je… mais…. vous connaissez Joseph Scotcher depuis seulement six ans. Vous l’avez rencontré le jour où vous avez aussi fait ma connaissance.

— Inutile de me dire ce que je sais déjà, Michael.

— En outre, j’avais cru comprendre que Joseph Scotcher…

— Parlez, mon brave.

— Scotcher n’est-il pas gravement malade ?

Vous aviez l’air de penser qu’il n’en avait plus pour longtemps et donc qu’il partirait bien avant vous. N’est-ce plus le cas ? songea Gathercole en son for intérieur.

Certes, Athelinda Playford n’était plus toute jeune, mais elle débordait de vitalité, au point qu’on avait du mal à l’imaginer mourir un jour.

— C’est vrai, Joseph est très malade, confirma-t-elle. Il s’affaiblit de jour en jour. D’où la décision que j’ai prise. Je ne l’ai encore jamais dit, mais vous devez avoir remarqué que j’adore Joseph. Je l’aime comme un fils, comme s’il était de ma chair et de mon sang.

Gathercole sentit soudain un tiraillement dans sa poitrine. Oui, il le savait. Mais il y avait un monde entre savoir une chose et se la voir confirmer aussi clairement. Cela provoqua chez lui des pensées assez mesquines, qu’il s’efforça de chasser.

— Joseph m’a dit que d’après les médecins qui le suivent, il n’avait plus que quelques semaines à vivre.

— Mais alors… j’avoue que cela m’échappe…, dit Gathercole. Vous souhaitez faire un nouveau testament en faveur d’un homme dont vous savez qu’il ne pourra profiter de son héritage.

— On n’est jamais sûr de rien, Michael.

— Si Scotcher devait succomber à sa maladie dans les semaines à venir, comme vous vous y attendez, que se passerait-il alors ?

— Eh bien, dans cette éventualité, nous reviendrions à la formule initiale : Harry et Claudia se partageraient équitablement ma fortune.

— Veuillez excuser mon impertinence, mais il me faut vous poser la question, dit Gathercole, envahi par une douloureuse angoisse. Avez-vous quelque raison de penser que vous-même mourrez bientôt ?

— Moi ? s’étonna lady Playford, et elle se mit à rire. Je suis forte comme un bœuf. J’espère bien avancer vaille que vaille encore un bon nombre d’années.

— Alors, Scotcher n’héritera de rien à votre mort, lui-même étant décédé depuis longtemps, et le nouveau testament que vous me priez d’établir n’aura fait que semer la discorde entre vous et vos enfants.

— Au contraire : mon testament pourrait susciter quelque chose d’absolument merveilleux, dit-elle avec délectation.

— J’avoue que tout cela me jette dans la plus grande perplexité, soupira Gathercole.

— Naturellement, dit Athelinda Playford. Je n’en attendais pas moins de vous, mon cher Michael.





2


Une réunion surprise

Celer et déceler : ces deux mots contraires riment pourtant l’un avec l’autre, et cela me paraît un heureux hasard. Car, comme le savent tous les bons conteurs, les tentatives de dissimulation, même infimes, peuvent être très révélatrices, tandis que de nouvelles révélations dissimulent souvent autant de choses qu’elles en mettent en lumière.

Tout cela pour me présenter à vous, bien maladroitement, comme étant le narrateur de cette histoire. Ce que vous avez appris jusque-là, sur l’entrevue de Michael Gathercole avec lady Athelinda Playford, vous a été révélé par mon entremise, sans que personne se doute de ma présence.

Je m’appelle Edward Catchpool, et je suis inspecteur à Scotland Yard, à Londres. Les événements extraordinaires dont je viens seulement de vous rapporter les prémices ne se sont pas déroulés à Londres, mais à Clonakilty, dans le comté de Cork, État libre d’Irlande. Ce fut le 14 octobre 1929 que Michael Gathercole et lady Playford se retrouvèrent dans le bureau de Lillieoak, et ce fut ce même jour, une heure plus tard, que j’arrivai d’Angleterre à Lillieoak, après un long trajet.

Six semaines plus tôt, j’avais reçu une lettre de lady Athelinda Playford m’invitant à passer une semaine dans son domaine campagnard. Ma future hôtesse m’y vantait les plaisirs nombreux et variés de la chasse et de la pêche, sans savoir que c’étaient là des activités que je n’avais encore jamais pratiquées et qui ne me tentaient guère, sans par ailleurs m’éclairer sur les raisons pour lesquelles ma présence était requise.

Je reçus cette lettre à mon appartement londonien. Quand j’en eus pris connaissance, je la posai sur la table de la salle à manger, perplexe. Qu’y avait-il donc de commun entre Athelinda Playford, illustre auteur de romans à énigmes pour enfants, et moi-même, célibataire sans épouse ni progéniture ? Rien, aucun point de convergence. Pourtant il fallait bien répondre à cette invitation.

J’avais fort envie de la décliner, ce qui signifiait que j’irais probablement. Les êtres humains sont ainsi faits qu’ils aiment suivre leurs schémas habituels, et je ne fais pas exception à la règle. Or, j’agis rarement par choix, dans ma vie quotidienne, et suis donc enclin à me soumettre quand quelque chose survient que je préférerais éviter.

Un ou deux jours plus tard, j’écrivis donc à lady Playford pour accepter avec enthousiasme son invitation. Je la soupçonnais de vouloir picorer ma substantifique moelle pour en extraire ce qu’elle pourrait utiliser dans ses futurs ouvrages. Peut-être avait-elle enfin décidé d’en apprendre davantage sur les modes opératoires de la police ? Enfant, j’avais lu une ou deux de ses énigmes, et j’avais été sidéré de voir à quel point les officiers de police y étaient présentés comme de complets imbéciles, incapables de résoudre le plus simple des mystères sans l’aide d’une bande de gamins de dix ans, vaniteux et braillards. En fait, ce constat peu flatteur était à l’origine de ma fascination pour les forces de l’ordre, d’où le choix de ma carrière dans la police. Cela ne m’était encore jamais venu à l’esprit, mais je devais en partie ma vocation à Athelinda Playford. Il faudrait donc l’en remercier.

Au cours du long trajet jusqu’à Lillieoak, j’avais lu un autre de ses romans, histoire de me rafraîchir la mémoire, ce qui avait confirmé mon jugement de jeune lecteur : le dénouement montrait la géniale Shrimp Seddon passant un savon au sergent Mollasson et à l’inspecteur Godiche pour avoir séché sur une série d’indices évidents que même Anita, la grosse chienne poilue de Shrimp, avait réussi à interpréter correctement.

J’arrivai à Clonakilty à 17 heures, mais il faisait encore assez clair pour que je puisse contempler tout à loisir les alentours. Depuis mon poste d’observation, devant la grande demeure palladienne de lady Playford construite sur les berges de l’Argideen, j’embrassais un espace naturel tout en bleu et vert qui semblait infini, avec derrière moi des jardins à la française, une prairie sur ma gauche, et ce qui ressemblait à l’orée d’une forêt sur ma droite. Avant mon départ de Londres pour Lillieoak, je savais que le domaine faisait plus de trois cent vingt hectares, mais cette dimension prit alors seulement tout son sens : devant mes yeux éblouis s’étendait un univers sans partage, que rien ni personne ne venait empiéter ni pénétrer, à moins que vous ne le désiriez ; aucune pression extérieure, aucune promiscuité telles qu’on les subit en ville. Comment s’étonner dès lors que lady Playford, souveraine de ce calme royaume à l’écart du monde, ne sache rien de la manière d’agir des vrais policiers ?

En inspirant l’air frais à pleins poumons, j’espérais ne pas m’être trompé sur le motif de ma venue. Je profiterais de l’occasion pour suggérer à lady Playford qu’un peu de réalisme ne nuirait pas à la qualité de ses ouvrages, bien au contraire. Peut-être que dans sa prochaine énigme, Shrimp Seddon et sa bande pourraient coopérer avec des forces de police plus compétentes…

La porte d’entrée de Lillieoak s’ouvrit enfin sur un majordome. Il était de taille et de corpulence moyennes, avec des cheveux gris clairsemés, et des rides profondes autour des yeux qui lui donnaient le regard d’un vieillard, dans un visage par ailleurs lisse et plutôt juvénile. Ce contraste produisait un drôle d’effet.

L’expression du majordome était encore plus étrange. Elle laissait penser qu’il aurait voulu me faire part d’informations capitales pour me protéger d’un danger imminent, mais ne pouvait se le permettre, tant l’affaire était délicate.

J’attendis en vain qu’il se présente, ou m’invite à entrer.

— Je m’appelle Edward Catchpool, finis-je par dire, en désespoir de cause. Je viens juste d’arriver d’Angleterre. Je suis attendu par lady Playford.

Mes bagages étaient à mes pieds. Il les regarda, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, et refit les mêmes gestes par deux fois, sans prononcer un mot.

— Je vais faire monter vos affaires à votre chambre, monsieur, dit-il enfin.

— Merci, répondis-je, fort déconcerté.

Ce cas de figure était plus intrigant que je ne saurais le décrire.

Comment vous dire ? Les propos du majordome étaient des plus banals, mais il les exprimait d’un air de penser « Dans ces circonstances, voilà, je le crains, tout ce que je puis divulguer ». Comme sous-entendant qu’il y avait beaucoup plus important.

— Rien d’autre ? demandai-je en lui tendant la perche, et je le vis aussitôt se crisper.

— Un des… invités de lady Playford vous attend dans le salon, monsieur.

— Parce qu’il y a d’autres invités ? m’étonnai-je, car j’avais supposé que je serais le seul, mais ma question sembla le troubler davantage.

N’en voyant pas la raison, je commençais à perdre patience, quand j’entendis une porte s’ouvrir à l’intérieur de la maison.

— Catchpool ! Mon cher ami ! s’exclama une voix que j’aurais reconnue entre mille.

— Poirot ? Serait-ce Hercule Poirot ? demandai-je, incrédule, au majordome, et comme il restait sans réagir, je poussai la porte pour enfin pénétrer dans la maison, lassé qu’on me fasse attendre dehors, dans le froid.

Du grand vestibule dont le sol dallé était digne d’un palais princier s’élevait un escalier monumental, et de tous côtés partaient des couloirs menant à des portes, trop nombreuses pour qu’un nouveau venu comme moi puisse vite se repérer. Je remarquai une horloge de grand-père, ainsi qu’un trophée de chasse accroché sur un mur. Malgré son triste sort, le pauvre cerf mort et décapité semblait sourire d’un air beaucoup plus accueillant que le majordome.

— Catchpool !

Mon ami belge apparut en trottinant d’un pas relativement rapide, pour lui. En revoyant son crâne d’œuf, ses chaussures luisantes et, bien sûr, ses légendaires moustaches, je ne pus m’empêcher de jubiler intérieurement.

— Catchpool ! Quel plaisir de vous rencontrer ici !

— Tout le plaisir est pour moi. Serait-ce vous qui désiriez me voir et m’attendiez au salon ?

— Oui, oui. C’était bien moi.

— Bon, eh bien dans ce cas, vous allez peut-être éclairer ma lanterne. Que se passe-t-il donc ici ? Est-il arrivé quelque chose ?

— Non, pourquoi ?

— Eh bien…, dis-je en me retournant pour vérifier que nous étions seuls dans la pièce, et je m’aperçus alors que mes bagages avaient disparu. À voir l’attitude du majordome, il y a de quoi se poser des questions. Impossible de lui arracher un mot.

— Ah, Hatton… Ne faites pas attention à lui, Catchpool. C’est dans son caractère de prendre ce genre de mine, sans raison particulière.

— Vraiment ? Quel curieux comportement.

— Oui. Lady Playford m’en a parlé cet après-midi, peu après mon arrivée. Intrigué comme vous par l’air contrit du majordome, j’ai cru qu’il était arrivé quelque chose qu’il ne croyait pas bon de mentionner, et je m’en suis ouvert à notre hôtesse. Je lui ai posé la même question. D’après elle, Hatton sert depuis si longtemps dans cette maison qu’il a fini par estimer qu’il valait mieux en dire le moins possible. D’où sa réserve, et ses airs énigmatiques. Elle-même s’en irrite et s’en est plainte à moi. Si je lui demande à quelle heure le dîner sera servi, ou quand le charbon nous sera livré, m’a-t-elle expliqué, on dirait que je veux lui soutirer des renseignements ultra-confidentiels sur un secret de famille jalousement gardé. Impossible d’obtenir même la plus banale des informations. Par peur d’être indiscret, il a perdu tout esprit critique, et du coup, il s’enferme dans un silence obstiné.

— Dans ce cas, pourquoi n’engage-t-elle pas un nouveau majordome ?

— Là encore, mon ami, je lui ai posé la question.

— Et alors ?

— En fait, elle est si fascinée par la personnalité de Hatton qu’elle a envie de voir jusqu’où cela va le mener.

Je fis une moue exaspérée. Quelqu’un viendra-t-il enfin nous proposer une tasse de thé ? me demandais-je, quand soudain, il y eut une sorte de tremblement, comme si la maison s’ébranlait. J’allais m’en étonner lorsque j’aperçus un homme en haut de l’escalier, une montagne d’homme, plutôt. Jamais je n’en avais vu d’aussi énorme. En proportion, sa tête semblait si petite qu’on aurait dit un caillou posé en équilibre sur un corps éléphantesque. Il était blond, avec un visage bouffi aux joues flasques.

La façon dont les marches craquaient et gémissaient sous son poids à mesure qu’il descendait l’escalier me fit craindre qu’elles n’y résistent pas, et que l’un de ses pieds passe à travers.

— Maudit escalier ! nous lança-t-il d’emblée, sans même se présenter. Décidément, tout fout le camp. Il faut se lever de bonne heure pour trouver de bons artisans, de nos jours. N’est-ce pas votre avis ?

— Certes, convint Poirot en souriant poliment, puis il me prit par le bras pour m’orienter vers la gauche en murmurant : c’est à son appétit qu’il devrait s’en prendre. Ce monsieur est avocat. À la place du pauvre escalier incriminé, je demanderais réparation.

Peu sensible à son humour, je le suivis dans ce que je supposai être le salon, une vaste pièce équipée d’une grande cheminée en pierre située trop près de la porte. Aucun feu n’y brûlait, et il y faisait nettement plus froid que dans le hall. Dans cette pièce tout en longueur, les fauteuils, en grand nombre, étaient disposés en dépit du bon sens, ce qui accentuait encore la forme rectangulaire de l’espace et n’était pas du plus bel effet. Il y avait des portes-fenêtres tout au bout, dont les rideaux n’avaient pas encore été tirés pour la nuit, malgré l’obscurité qui régnait au-dehors. Apparemment, la nuit tombait plus tôt à Clonakilty qu’à Londres, remarquai-je.

Poirot ferma la porte du salon, et je pus enfin contempler mon vieil ami tout à loisir. Il me sembla qu’il avait un peu forci depuis notre dernière rencontre, et que sa moustache était encore plus touffue. Mais alors qu’il se rapprochait, je me rendis compte qu’en fait, il n’avait pas changé d’un poil. Mon imagination l’avait juste ramené à des proportions plus équilibrées.

— Comme je suis content de vous voir, mon ami ! Quand lady Playford m’a informé que vous faisiez partie des invités, je n’en ai pas cru mes oreilles, claironna-t-il.

Sa joie était si manifeste que je ressentis un petit pincement de culpabilité, car mes propres sentiments à son égard étaient plus mitigés. Certes ses démonstrations d’amitié me faisaient chaud au cœur, et j’étais soulagé qu’il ne semble pas le moins du monde déçu en me voyant. Car en présence de Poirot, on peut facilement se sentir dévalorisé.

— Vous ignoriez donc ma venue jusqu’à votre arrivée, aujourd’hui ? demandai-je.

— Oui. D’ailleurs je m’interroge, Catchpool. Pour quelle raison vous a-t-on invité ici ?

— Pour la même raison que vous, je suppose. Athelinda Playford m’a écrit pour me demander de venir. Or, ce n’est pas tous les jours qu’on m’invite à passer une semaine dans la demeure d’un célèbre écrivain. J’ai lu quelques-uns de ses livres quand j’étais enfant et…

— Non, non. Vous vous méprenez. J’ai choisi de venir pour la même raison que vous, même si je n’ai, quant à moi, jamais lu aucun de ses livres. Mais ne lui en dites rien, je vous prie. Ma question, c’est pourquoi lady Playford nous a fait venir, vous et moi ? Je m’étais dit qu’elle m’avait invité moi, Hercule Poirot, parce que je suis la personne la plus brillante et la plus reconnue dans mon domaine, comme elle dans le sien. Mais telle n’est pas la raison, puisque vous voilà ici… J’imagine que lady Playford a dû lire des articles sur les événements du Bloxham Hotel.

N’ayant aucun désir de discuter de cette affaire, je fis dévier la conversation.

— Pour ma part, j’avais pensé qu’elle m’avait invité pour discuter avec moi des méthodes de la police, afin de pouvoir en parler avec plus d’à-propos dans ses ouvrages. Ils bénéficieraient sans aucun doute d’un peu plus de réalisme…

— Oui, oui, sûrement. Dites-moi, Catchpool, avez-vous la lettre d’invitation sur vous.

— Pardon ?

— Celle que vous a envoyée lady Playford.

— Oui, je l’ai là, dans ma poche.

Je la lui tendis, et il la parcourut rapidement avant de me la rendre.

— J’ai reçu exactement la même, constata-t-il. Peut-être avez-vous raison, et souhaite-t-elle nous consulter en faisant appel à nos capacités d’enquêteurs professionnels.

— Mais… vous l’avez vue. Ne lui avez-vous pas posé la question ?

— Mon ami, quel genre de malotru irait demander « Qu’est-ce que vous me voulez ? » à son hôtesse, à peine arrivé. Ce serait d’une grossièreté…

— Et elle ne vous a donné aucune information ? Pas le moindre indice ?

— Notre entrevue fut trop brève. Je suis arrivé juste avant qu’elle aille retrouver dans son bureau son avocat, avec qui elle avait rendez-vous.

— Celui qui a descendu l’escalier ? Le monsieur… corpulent ?

— Maître Orville Rolfe ? Non, non, effectivement, lui aussi est avocat, mais c’était avec un autre que lady Playford avait rendez-vous, à 16 heures. Je l’ai vu également. Il s’appelle Michael Gathercole, et c’est l’un des types les plus immenses que j’aie jamais rencontrés. Il semble d’ailleurs très encombré de sa personne.

— Que voulez-vous dire ?

— Seulement qu’il m’a donné l’impression d’être mal dans sa peau.

— Ah oui ?

Je n’insistai pas davantage, car avec Poirot, quand on cherche des éclaircissements, on obtient en général l’effet contraire.

— Allons, mon ami, ôtez votre manteau et asseyez-vous, dit-il. Cela reste une énigme. Surtout si l’on considère les autres personnes présentes.

— Croyez-vous qu’on pourrait demander à quelqu’un de nous servir une tasse de thé ? dis-je, en regardant autour de moi. J’aurais espéré que le majordome nous envoie une soubrette, puisque lady Playford est occupée.

— J’ai insisté pour qu’on ne nous dérange pas. En arrivant, on m’a offert un rafraîchissement, et l’on nous servira bientôt des boissons dans cette pièce, m’a-t-on dit. Nous n’aurons pas longtemps à attendre, Catchpool.

— Attendre… mais quoi ?

— Vous en sauriez plus, si vous vouliez seulement vous asseoir, me répliqua Poirot avec un petit sourire, d’un air plus posé que jamais.

Je m’assis donc, non sans quelque appréhension.





3


Un intérêt particulier pour la mort

— Laissez-moi vous dire quelles sont les autres personnes présentes, reprit Poirot. Car vous et moi ne sommes pas les seuls invités, mon ami. En tout, lady Playford comprise, nous sommes onze à séjourner en ce moment à Lillieoak. Plus trois domestiques : Hatton, le majordome, une servante nommée Phyllis, et Brigid, la cuisinière. Reste à savoir si nous devons les ajouter à notre liste.

— Notre liste ? Pourquoi ? À vous entendre, on pourrait vous prendre pour un agent venu procéder à un recensement de la population du comté de Cork afin d’établir une étude. Du genre, combien d’habitants par maison…

— Votre sens de l’humour m’a manqué, Catchpool, mais restons sérieux. Comme je vous l’ai dit, nous n’aurons pas longtemps à attendre. Bientôt, dans la demi-heure qui suit, on va nous déranger pour servir l’apéritif ici même. Alors écoutez. À Lillieoak, donc, à part nous-mêmes et les domestiques, il y a notre hôtesse, lady Playford, les deux avocats dont nous avons parlé, Gathercole et Rolfe. Puis le secrétaire particulier de lady Playford, un certain Joseph Scotcher, et une infirmière du nom de Sophie Bourlet…

— Une infirmière ? m’étonnai-je en me perchant sur le bras du fauteuil. Lady Playford serait-elle en mauvaise santé ?

— Non. Laissez-moi terminer. Il y a également les deux enfants de lady Playford, plus l’épouse de son fils, et un jeune homme, ami de sa fille. En fait, M. Randall Kimpton et Mlle Claudia Playford devraient bientôt convoler en justes noces. Elle habite à Lillieoak. Lui vient d’Angleterre. Il est Américain d’origine, mais c’est aussi un gars d’Oxford, d’après ce que m’en a dit lady Playford.

— C’est donc elle qui vous a fourni toutes ces informations ?

— Vous découvrirez quand vous la connaîtrez mieux qu’elle a le don d’en dire beaucoup en un temps record, avec moult détails et de façon très imagée.

— Là, vous m’inquiétez. Néanmoins, après avoir fréquenté le majordome, il est réconfortant de savoir que quelqu’un dans cette maison est doué de parole. Avez-vous terminé votre inventaire ?

— Presque. Je n’ai pas encore nommé les deux derniers. Le frère de Mlle Claudia, fils de lady Playford, s’appelle Harry, vicomte Playford de Clonakilty, sixième du nom. Lui aussi, je l’ai déjà rencontré. Il habite ici avec son épouse Dorothy, surnommée Dorro.

— Très bien. Pourquoi est-ce si important de dresser cette liste avant que tout le monde se retrouve pour boire un verre ? Soit dit en passant, j’aimerais me rendre dans ma chambre pour me rafraîchir un peu le visage avant que la soirée ne commence, aussi…

— Fi donc, mon ami, dit Poirot avec autorité. Vous êtes propre comme un sou neuf. Retournez-vous, et regardez ce qui est suspendu au-dessus de la porte.

J’obéis, pour découvrir une gueule béante remplie de crocs, des yeux pleins de fureur, et un gros museau noir.

— Grands Dieux, quelle est cette horreur ?

— La tête empaillée d’un léopard, œuvre d’Harry, vicomte Playford. C’est un adepte de la taxidermie… si passionné qu’il essaie de persuader les inconnus qu’aucun autre passe-temps ne procure autant de satisfaction, ajouta Poirot en se renfrognant.

— Alors la tête de cerf qui se trouve dans le hall doit être également son œuvre.

— Sûrement. Comme je lui disais que je n’avais ni le matériel ni les connaissances nécessaires pour l’empaillage des animaux, il m’a assuré qu’il me faudrait seulement du fil de fer, un scalpel, une aiguille et du fil, du chanvre et de l’arsenic. J’ai jugé préférable de ne pas lui avouer combien l’idée même me répugnait.

— Un hobby comprenant l’usage d’arsenic n’est guère attirant, pour un détective qui a résolu des meurtres par empoisonnement, remarquai-je en souriant.

— Justement, c’est de cela que je veux vous parler, mon ami. La Mort. Le passe-temps du vicomte Playford tourne autour de la mort non pas d’humains, mais d’animaux, certes, mais morts tout de même.

— Assurément. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir.

— Vous rappelez-vous que je vous ai parlé d’un certain Joseph Scotcher, tout à l’heure.

— Le secrétaire de lady Playford, oui.

— Il est mourant et invalide. Il souffre d’une insuffisance rénale chronique appelée maladie de Bright. D’où la présence d’une infirmière à domicile. Sophie Bourlet habite ici, afin de s’occuper de lui.

— Je vois. Donc le secrétaire et l’infirmière habitent tous deux à Lillieoak ?

— Oui, confirma Poirot. Cela nous fait trois personnes réunies en ces lieux, qui chacune à leur manière ont un rapport étroit avec la mort. Ensuite, il y a vous, Catchpool. Et moi. Nous avons tous deux rencontré de nombreux cas de mort violente au cours de notre carrière. Quant à M. Randall Kimpton, qui projette d’épouser Claudia Playford, quel métier exerce-t-il, à votre avis ?

— Dans ce même domaine ? Serait-il ordonnateur des pompes funèbres, ou graveur de pierres tombales ?

— Non, il travaille comme pathologiste pour la police du comté d’Oxfordshire. Lui aussi est en relation étroite avec la mort. Eh bien, voulez-vous m’interroger à propos de MM. Gathercole et Rolfe ?

— Cela me paraît superflu, puisque tous les hommes de loi traitent au quotidien d’affaires en rapport avec la mort.

— Oui, mais c’est particulièrement vrai pour le cabinet Gathercole & Rolfe, qui est réputé pour sa spécialité : les dispositions testamentaires et droits de succession des gens fortunés. Alors, Catchpool. Cela ne vous donne-t-il pas une vue d’ensemble ?

— Qu’en est-il de Claudia Playford et de Dorro, l’épouse du vicomte ? Quelle est leur relation avec la mort ? L’une travaillerait-elle dans un abattoir, tandis que l’autre s’occuperait d’embaumer les cadavres ?

— Plaisantez tant que vous voudrez, Catchpool, repartit Poirot avec gravité. Vous ne trouvez pas intrigant que tant de gens ayant un intérêt particulier pour la mort, d’ordre privé ou professionnel, soient réunis ici à Lillieoak au même moment ? Pour ma part, j’aimerais savoir ce que lady Playford a en tête. Je ne puis croire que tout cela soit fortuit.

— Eh bien, peut-être a-t-elle prévu une sorte de jeu de société après le dîner. Et comme tout bon écrivain de romans à énigmes, elle va sûrement faire durer le suspens. Mais vous n’avez pas répondu à ma question sur Dorro et Claudia.

— Je ne vois pas de rapport évident les concernant, admit Poirot après un moment de réflexion.

— Alors qualifions tout ceci de pure coïncidence ! Bon, si je veux faire un brin de toilette avant le dîner…, dis-je en m’apprêtant à quitter la pièce, mais Poirot m’interpella.

— Pourquoi m’évitez-vous, mon ami ?

Je me figeai, à quelques centimètres de la porte. Quel idiot d’avoir supposé qu’il n’aborderait pas le sujet.

— Je croyais que vous et moi étions bons amis, ajouta-t-il.

— Mais oui, Poirot. Seulement, j’ai été terriblement débordé, ces temps-ci…

— Ah, la bonne excuse ! Et vous voudriez que je me contente de cette explication ?

— Bon, je m’en vais tenter de retrouver la trace de ce fichu majordome et le menacer des pires sévices s’il ne se décide pas à me montrer ma chambre immédiatement, marmonnai-je en m’esquivant vers la sortie.

— Ah, vous autres Anglais ! Qu’importe l’émotion qui vous étreint, ou la fureur qui bouillonne en vous, votre désir de n’en rien laisser paraître est le plus fort.

À cet instant, la porte s’ouvrit sur une femme d’une trentaine d’années qui s’avança dans la pièce, en robe de soirée pailletée de vert et étole blanche. En fait, elle ne semblait pas tant marcher qu’onduler, et son allure féline, son air hautain indiquaient qu’elle voulait démontrer sa supériorité sur tous ceux qui se trouvaient dans les parages, en l’occurrence, Poirot et moi.

Elle était aussi d’une beauté frappante : des cheveux d’un brun profond coiffés avec art, un visage à l’ovale parfait, avec de hautes pommettes, des yeux bruns ourlés de longs cils, des sourcils arqués. Elle faisait grande impression, et le savait. Il émanait d’elle et de son regard de chat une sorte de malice affûtée qu’on ressentait avant même qu’elle ait ouvert la bouche.

— Ah, des invités, mais rien à boire, dit-elle en se campant, la main sur la hanche. Si seulement c’était l’inverse ! Je suppose que je suis en avance.

Poirot se leva et se présenta, puis fit de même pour moi. Et nous échangeâmes une froide poignée de main.

De sa part, il n’y eut aucun « enchantée de vous connaître », « charmée de vous rencontrer », ni aucune formule de ce genre.

— Je suis Claudia Playford. Fille de la célèbre romancière et sœur du vicomte Playford. Sœur aînée, devrais-je préciser. Le titre revient à mon frère cadet et non à moi, pour la simple raison qu’il est un homme. Vous trouvez cela normal ? Je ferais un bien meilleur vicomte que lui. Remarquez, ce n’est pas difficile. C’est une telle nullité. Alors, vous trouvez ça juste ?

— J’avoue que je n’y ai encore jamais réfléchi, répondis-je avec franchise.

— Et vous ? s’enquit-elle en se tournant vers Poirot.

— Si l’on vous accordait ce titre, là, tout de suite, diriez-vous « Maintenant que j’ai obtenu ce que je voulais, me voilà comblée » ?

— Non, je ne dirais pas ce genre d’âneries, de peur d’avoir l’air d’une petite idiote qui croit aux contes de fées, répondit Claudia en relevant le menton avec dédain. De plus, qu’est-ce qui vous fait croire que je ne suis pas comblée ? Je suis très heureuse. D’ailleurs il n’est pas question là de bonheur, mais de justice. Qu’avez-vous fait du brillant esprit qu’on vous prête, monsieur Poirot ? L’auriez-vous laissé à Londres ?

— Non, il a fait le voyage avec moi, mademoiselle, et puisque vous êtes l’une des rares personnes en ce bas monde qui puisse déclarer sincèrement « Je suis très heureuse », je puis vous assurer que la vie a été beaucoup plus juste envers vous qu’envers la plupart des gens.

— Je parlais de mon frère et de moi, de personne d’autre, répliqua-t-elle en se renfrognant. Si vous jouiez franc-jeu, vous limiteriez votre jugement à nous deux. Au lieu de ça, vous introduisez sournoisement une foule innombrable de gens obscurs pour soutenir vos arguments, sachant que vous ne pouvez gagner qu’à ce prix, en changeant la donne !

La porte s’ouvrit de nouveau sur un homme en tenue de soirée.

— Chéri ! s’extasia Claudia en joignant les mains, comme pour dire : « J’avais si peur qu’il n’arrive pas, mais le voilà, mon sauveur ! »

Le contraste entre cette dernière attitude et la grossiéreté dont elle avait fait preuve envers Poirot et moi n’aurait pu être plus frappant.

Le nouveau venu était un bel homme brun au sourire engageant, soigné de sa personne, avec une raie sur le côté et des cheveux retombant sur le front.

— Vous voilà enfin, mon adorée ! dit-il tandis que Claudia courait se blottir dans ses bras. Je vous ai cherchée partout. Et voici, j’imagine, deux de nos invités, c’est merveilleux ! Bienvenue à vous…

— Ce n’est pas à vous d’accueillir qui que ce soit, mon chéri, lui dit Claudia en feignant la sévérité. Vous n’êtes pas l’hôte de cette maison, juste un invité parmi d’autres.

— Disons que je l’ai fait en votre nom, alors.

— Je ne l’aurais certainement pas formulé en ces termes, repartit Claudia.

— Mais si, vous nous avez accueillis, et de façon très éloquente, mademoiselle, lui rappela Poirot.

— Vous êtes-vous donc montrée infecte avec eux, comme vous savez le faire avec tant de talent, ma divine ? Ne vous en offusquez pas, messieurs, nous dit-il en nous tendant la main. Kimpton. Dr Randall Kimpton. Ravi de vous rencontrer.

Outre un sourire d’une blancheur éclatante, il avait une façon de s’exprimer étonnante que je remarquai aussitôt, à l’instar de Poirot, j’en étais sûr. À mesure qu’il parlait, il écarquillait les yeux, et son regard étincelait par instant, comme pour donner à ses propos plus d’intensité. Il semblait se délecter de chaque mot qu’il prononçait.

Par ailleurs, Poirot m’avait dit que l’ami de Claudia était Américain. Or, il n’avait pas la moindre trace d’accent, ce qui était aussi très étonnant.

— C’est un grand plaisir de vous rencontrer, docteur Kimpton. Mais…. lady Playford m’a dit que vous veniez de Boston ? s’enquit Poirot à l’instant précis où je m’interrogeais.

— En effet. Vous voulez peut-être souligner par là que je n’ai pas l’accent américain. J’espère bien que non ! À peine ai-je posé le pied à l’université d’Oxford que j’en ai profité pour me dépouiller de tous mes attributs encombrants. À Oxford, on ne saurait parler qu’un anglais châtié, vous savez.

— Randall a un certain talent pour se dépouiller de ce qui l’encombre, n’est-ce pas, chéri ? lança Claudia, sans aménité.

— Oh ! réagit Kimpton, en perdant soudain toute sa superbe.

L’attitude de Claudia aussi avait changé du tout au tout. Elle le fixait telle une maîtrese d’école fustigeant un élève désobéissant et attendant qu’il lui rende des comptes.

— Mon ange, je vous en prie, ne me brisez pas le cœur en me rappelant cette lamentable erreur, déclara-t-il posément. Messieurs, dans un moment d’égarement, après avoir déployé toute mon énergie à persuader cette merveilleuse créature de devenir ma femme, j’ai été assez idiot pour douter de mes propres désirs et…

— Vos regrets et récriminations n’intéressent personne, Randall, l’interrompit Claudia, à part moi, qui ne me lasse jamais de les entendre. Et sachez-le, il vous faudra encore faire amende honorable avant que j’accepte de fixer une date pour le mariage.

— Très chère, je ne ferai dorénavant que battre ma coulpe jusqu’à la fin de mes jours ! promit Kimpton avec ardeur, le regard flamboyant.

Apparemment, ils avaient tous les deux complètement oublié notre présence.

— Bien. Dans ce cas, je n’épouve pas pour l’heure le besoin de me dépouiller de vous, conclut Claudia en souriant, comme si tout ce temps-là elle n’avait fait que le taquiner.

Kimpton sembla retrouver son aplomb, et il lui baisa la main.

— Une date sera fixée pour le mariage, et très prochainement, mon ange !

— Ah oui, vraiment ? remarqua Claudia avec un rire de gorge. Nous verrons. En tout cas, j’admire votre détermination. Aucun autre homme sur terre n’aurait pu me gagner à sa cause, encore moins à deux reprises.

— Aucun ne saurait être aussi obsédé et dévoué que je le suis, ma divine.

— Je veux bien le croire. Je n’imaginais pas que l’on pourrait un jour me persuader de porter cette bague à nouveau, pourtant, la voici, dit-elle en contemplant le gros diamant qu’elle avait au majeur de la main gauche.

Alors la porte s’ouvrit pour la troisième fois, sur une jeune servante, qui resta sur le seuil.

— Je suis venue pour préparer l’apéritif, bredouilla-t-elle en tapotant nerveusement ses cheveux blonds ramenés en chignon.

Claudia Playford se pencha vers Poirot et moi.

— Je ne saurais trop vous conseiller de renifler votre verre avant de le boire. Phyllis n’a pas un grain de cervelle, nous murmura-t-elle, assez fort néanmoins pour être entendue de la domestique. Je me demande bien pourquoi nous la gardons encore à notre service. Elle ne ferait pas la différence entre du porto et du petit-lait.





4


Un admirateur inattendu

Il est un phénomène que j’ai pu remarquer en plusieurs occasions, dans ma vie professionnelle et sociale : quand il arrive qu’on rencontre collectivement un certain nombre de personnes qui nous sont inconnues jusqu’alors, on sait d’instinct avec lesquelles on aura envie de parler et celles qu’on préférera éviter.

Ainsi en fut-il quand, après m’être habillé pour le dîner, je me retrouvai dans le salon, que je vis peu à peu se remplir de monde. Je sus aussitôt que j’aurais envie de me rapprocher de l’avocat que Poirot m’avait décrit, Michael Gathercole. Il était effectivement plus grand que la moyenne et se tenait un peu voûté, comme pour minimiser sa stature.

Poirot avait tout à fait raison : Gathercole donnait l’impression d’être mal dans sa peau. Avec ses bras ballants, il avait une façon de bouger maladroite, presque syncopée, comme s’il essayait de se débarrasser d’une chose qui le gênait considérablement, mais que personne d’autre ne pouvait voir.

Ce n’était pas à proprement parler un bel homme, avec son air de chien battu. Pourtant, il semblait de loin le plus intelligent de toutes mes nouvelles connaissances.

Les autres personnes étaient plus ou moins telles que Poirot me les avait décrites. Lady Playford était entrée dans la pièce en racontant une anecdote apparemment compliquée, sans s’adresser à personne en particulier. Comme je l’escomptais, elle me fit grande impression, avec sa voix aux sonorités mélodieuses et ses cheveux remontés en une sorte de spirale légèrement inclinée. À sa suite venait Orville Rolfe, l’avocat éléphantesque ; puis le vicomte Harry Playford, un jeune homme blond au visage sans relief et au sourire un peu mélancolique, comme s’il courait après un bonheur perdu. Son épouse Dorro était une grande femme à tête d’oiseau de proie, une créature au long bec et au long cou, doté à sa base d’un creux profond où une tasse de thé aurait pu se nicher.

Les deux derniers arrivants furent Joseph Scotcher, le secrétaire de lady Playford, escorté d’une femme brune qui poussait le fauteuil roulant dans lequel il était assis. Ce devait être l’infirmière, Sophie Bourlet. Elle affichait un sourire aimable et un air de modeste efficacité, parfaitement adaptés à son rôle et aux circonstances. De toute cette société, c’était vers elle qu’on se tournerait en cas de problème pratique. Elle portait des papiers sous le bras, qu’elle déposa dès qu’elle le put sur un petit bureau situé près de l’une des fenêtres. Ensuite, elle s’approcha de lady Playford pour lui dire quelque chose. Lady Playford jeta un regard aux papiers et hocha la tête.

Je me demandai si Sophie avait endossé certaines des tâches qui revenaient à Scotcher, dont les forces déclinaient. Sa tenue était celle d’une secrétaire plus que d’une infirmière. Toutes les autres femmes présentes étaient en robe de soirée, mais Sophie s’était juste habillée avec une sobre élégance, comme pour une réunion de travail.

Physiquement, Scotcher était aussi blond que son infirmière était brune. Ses cheveux dorés, sa peau translucide, ses traits délicats, presque féminins, et son extrême minceur lui donnaient un air éthéré, celui d’un ange qui s’étiolerait peu à peu. Je me demandai s’il était plus robuste avant que sa santé ne se dégrade.

Je réussis à me rapprocher discrètement de Gathercole, et nous nous présentâmes l’un à l’autre. Il s’avéra plus chaleureux qu’il ne le paraissait de prime abord. Il me raconta qu’il avait découvert les livres d’Athelinda Playford à l’orphelinat où il avait pratiquement passé son enfance, et qu’il était à présent avocat. Il parlait d’elle avec une admiration mêlée de révérence.

— Vous semblez l’aimez vraiment beaucoup, lui fis-je remarquer.

— Comme tous ceux qui ont lu ses livres, répondit-il. Pour moi, c’est un génie.

Songeant aux peu convaincants sergent Mollasson et inspecteur Godiche, je m’abstins pourtant de critiquer ouvertement la veine créatrice de mon hôtesse alors qu’elle se trouvait à quelques pas de moi.

— Parmi les grandes demeures appartenant à des familles anglaises, beaucoup ont été incendiées ces derniers temps, durant les regrettables événements qui se sont déroulés ici.

J’acquiesçai, pourtant ce n’était pas un sujet qu’un Anglais venu passer une semaine de vacances avait envie d’approfondir.

— Mais personne ne s’est approché de Lillieoak, poursuivit Gathercole. Les livres de lady Playford sont si appréciés que même ces hordes sans foi ni loi n’ont pu se résoudre à attaquer son foyer, ou bien ils en ont été empêchés par des gens qui valent mieux qu’eux, pour lesquels le nom d’Athelinda Playford signifie quelque chose.

Cela me sembla fort improbable. Quelle horde sans foi ni loi irait annuler ses plans de destruction par respect pour Shrimp Seddon et ses petits copains ? La jeune Shrimp avait-elle réellement autant d’influence ? Se pouvait-il qu’Anita, sa grosse chienne à longs poils, attendrisse un rebelle en colère au point de lui faire oublier sa cause ? J’en doutais fort.

— Je vois que vous êtes sceptique, remarqua Gathercole. Vous oubliez que les gens ont lu et aimé les livres de lady Playford dans leur enfance. Ce genre d’attachement est difficile à rompre, quelle que soit votre appartenance politique.

Gathercole était orphelin, me rappelai-je. Pour lui, Shrimp Seddon et sa bande étaient sans doute ce qui se rapprochait le plus d’une famille.

Un orphelin…

Encore un lien étroit entre un invité de Lillieoak et la mort. Les parents de Michael Gathercole étaient morts jeunes. Poirot le savait-il ? Certes l’avocat était déjà lié à la mort de par son métier ; et puis chacun en ce bas monde a perdu un proche ou un être cher. Non, décidément, cette idée de soirée à thème tournant autour de la mort qu’avait eue Poirot était aussi ridicule que macabre, estimai-je.

Gathercole me laissa pour aller remplir son verre. Derrière moi, Harry Playford discutait avec enthousiasme de taxidermie avec Orville Rolfe. Je ne me souciais guère de l’entendre exposer tous les stades de sa technique, aussi, je traversai la pièce pour écouter Randall Kimpton et Poirot, en grande conversation.

— J’ai entendu dire que vous faisiez grand cas de la psychologie, dans la résolution des crimes, est-ce exact ? lui demanda Kimpton.

— C’est exact, reconnut Poirot.

— Ah ! Eh bien, si vous le permettez, j’aimerais exprimer mon désaccord. La psychologie est une pseudo-science si intangible. C’est à se demander si elle est un tant soit peu fondée.

— Elle l’est, monsieur, je puis vous l’assurer.

— Ah oui ? Je ne nie pas que les gens soient mus dans leurs actes par des pensées, évidemment, mais de là à croire qu’on peut tirer des déductions de vagues suppositions sur ce que sont ces pensées et à quoi elles mènent… Cela ne me convainc guère. Même lorsqu’un meurtrier confirme que vous avez raison et déclare : « C’est tout à fait ça. Je l’ai fait parce que j’étais fou de jalousie, ou parce que la vieille dame que j’ai étouffée avec son oreiller me rappelait une gouvernante qui était cruelle envers moi… » Comment savez-vous que ce type dit la vérité ?

Tout cela était accompagné par de nombreux éclairs de triomphe qui passaient dans les yeux de Kimpton à mesure qu’il parlait, pour mieux attester la supériorité de ses arguments. Le docteur semblait tenir son sujet et ne pas avoir envie d’en changer. Je songeai à Claudia disant de lui qu’il l’avait gagnée par deux fois à sa cause, et je me demandai s’il n’était pas entré une part d’intimidation ou de harcèlement dans son entreprise de séduction. Certes, Claudia ne semblait guère le genre de femme à se laisser intimider, mais tout de même… Il y avait quelque chose d’effrayant dans l’arrogance de Kimpton, ce besoin qu’il avait de gagner, de l’emporter, d’avoir raison.

Peut-être, après tout, serait-il plus distrayant d’écouter Harry décrire par le menu comment il avait décervelé la tête du léopard.

Je fus sauvé par Joseph Scotcher, que Sophie Bourlet avait fait avancer jusqu’à moi.

— Vous devez être Catchpool. J’étais si impatient de vous rencontrer, me dit-il chaleureusement en me tendant une main que je serrai aussi délicatement que possible.

Sa voix était plus ferme et assurée que son apparence physique ne le laissait supposer.

— Vous semblez surpris que je sache qui vous êtes, reprit-il. C’est que j’ai entendu parler de vous, bien sûr. Les meurtres du Bloxham Hotel à Londres, en février dernier.

Ce fut comme si j’avais reçu une gifle. Pauvre Sotcher, il ne pouvait se douter que ses paroles auraient cet effet-là.

— Désolé, j’ai omis de me présenter. Joseph Scotcher. Et voici la lumière de ma vie. Mon infirmière, amie et porte-bonheur, Sophie Bourlet. C’est grâce à elle, et à elle seule, si je suis encore de ce monde. Un patient qui a Sophie pour veiller sur lui peut pratiquement se passer de médicaments.

Ces éloges parurent bouleverser l’infirmière, au point qu’elle détourna le visage. Elle l’aime, pensai-je. Elle l’aime, et elle ne supporte pas de le voir partir.

— Sophie se montre assez fûtée pour me garder en vie en refusant de devenir ma femme, déclara Scotcher en me faisant un clin d’œil. Comprenez-vous, il est inconcevable pour moi de mourir tant qu’elle n’aura pas accepté.

Sophie se retourna vers moi, les joues encore rosies par l’émotion, mais elle avait retrouvé son sourire de circonstance.

— Ne l’écoutez pas, monsieur Catchpool, dit-elle. La vérité, c’est que Joseph ne m’a jamais demandée en mariage. Pas une seule fois.

Scotcher se mit à rire.

— C’est seulement parce que si je me mettais à genoux, je ne m’en relèverais pas. Pour le soleil, il est facile de se coucher et de se lever à nouveau, mais pas pour moi, dans mon état.

— Lever ou pas, Joseph, vous brillez plus fort que le soleil ne le fera jamais, murmura l’infirmière.

— Vous voyez ce que je veux dire, Catchpool ? Elle mérite qu’on s’attarde en ce bas monde, même si je dois lutter contre ceux que j’ai surnommés mes rognons du diable.

— Excusez-moi, messieurs, dit Sophie, et elle nous laissa pour se diriger vers le petit bureau afin de consulter les papiers qu’elle y avait déposés.

— Quel égoïste je fais ! déclara Scotcher. Je devrais plutôt parler de vous que de moi-même et de mes histoires de reins, qui n’intéressent personne. Cela doit être terriblement difficile pour vous, dit-il en indiquant Poirot d’un signe de tête. J’ai été désolé de voir la cruauté avec laquelle on vous a ridiculisé dans la presse. On aurait dit que ces maudits journalistes n’avaient pas remarqué le rôle que vous avez joué pour boucler cette vilaine affaire du Bloxham. J’espère que vous ne m’en voulez pas de l’évoquer ?

Je fus contraint de répondre par la négative.

— J’ai tout lu à ce sujet, comprenez-vous, poursuivit-il. Toute l’histoire. Je l’ai trouvée fascinante, et sans votre brillante déduction dans le cimetière, l’affaire aurait pu n’être jamais résolue. Cet aspect de la question a échappé à tout le monde, semble-t-il.

— En effet, marmonnai-je.

Scotcher ne me laissait pas le choix : j’étais forcé de repenser à la découverte de ces meurtres, qui resteraient certainement dans les annales du crime sous le nom de « Meurtres en majuscules ». L’affaire avait été résolue de façon ingénieuse par Poirot, mais elle avait aussi suscité beaucoup de mauvaise publicité, surtout à mon égard. Poirot en était sorti la tête haute, mais je n’avais pas eu cette chance. Les journalistes m’avaient accusé d’être un inspecteur incompétent, qui se reposait trop sur Poirot pour se sortir d’une mauvaise passe. Naïvement, lors d’interviews, j’avais fait quelques remarques un peu trop honnêtes, insistant sur l’aide de Poirot sans laquelle je me serais fourvoyé, et elles avaient été citées dans la presse. Quelques lettres avaient été publiées, demandant pourquoi Scotland Yard employait cet Edward Catchpool, un inspecteur incapable d’enquêter sans faire appel à un ami qui n’était même pas policier. Bref, j’étais devenu l’objet de moqueries durant quelques semaines, jusqu’à ce que tout le monde m’oublie.

Depuis lors, comme je me surpris à l’expliquer à Joseph Scotcher, qui semblait compatir sincèrement à mes malheurs, mon travail m’avait confronté à une autre affaire de meurtre, que j’avais finalement été incapable de résoudre. Pourtant, cette fois, on avait loué la ténacité dont j’avais fait preuve dans ma recherche de la vérité. J’avais lu avec stupéfaction dans les pages des journaux consacrées au courrier des lecteurs que j’avais l’étoffe d’un héros ; dans ces circonstances, personne n’aurait pu être plus brave ni plus consciencieux que moi, selon l’opinion générale.

J’en avais tiré la conclusion qui s’imposait : il valait mieux pour moi échouer seul, que réussir avec l’aide d’Hercule Poirot. Voilà pourquoi je l’avais évité (je m’abstins de faire part de cette confidence à Joseph Scotcher) : parce que je me méfiais de moi-même, et craignais de ne pouvoir m’empêcher de lui demander son aide pour le meurtre que je n’avais pas réussi à élucider. Il n’y avait tout simplement aucun moyen d’expliquer ma réserve à Poirot sans qu’il exige de connaître tous les détails de cette dernière affaire.

— Je suis certain que beaucoup de gens auront remarqué l’indigne façon dont la presse vous a traité, et qu’ils auront trouvé que c’était parfaitement injustifié, dit Scotcher. En vérité, je regrette de ne pas avoir écrit moi-même une lettre au Times à cette fin. J’en ai eu l’intention, mais…

— Ne vous souciez pas de moi, lui dis-je. Vous devez avant toute chose veiller sur vous.

— Eh bien, je tenais à ce que vous sachiez combien je vous admire, dit-il en souriant. Je n’aurais jamais pu ajouter cette dernière pièce au puzzle comme vous l’avez fait. Cela ne me serait pas venu à l’idée. Vous avez de toute évidence un esprit hors du commun. Poirot aussi, bien sûr.

Embarrassé par tant d’éloges, je le remerciai. Je savais que mon esprit n’avait rien de spécial, et que Poirot aurait résolu les meurtres du Bloxham Hotel avec ou sans mon éclair de lucidité, mais je n’en étais pas moins grandement réconforté par les paroles de Scotcher. Le fait qu’il soit mourant rendait tout cela encore plus touchant. J’avoue sans honte que j’en fus très ému.

Comme le silence se répandait dans la pièce, je me retournai et découvris Hatton, le majordome, planté sur le seuil. Il nous regardait comme s’il était porteur d’une nouvelle importante qu’il ne devait en aucun cas nous révéler.

— Ah ! Hatton est venu annoncer que le dîner est servi, ou plutôt me prévenir de le faire à sa place, déclara lady Playford, qui se trouvait près de Sophie, installée devant le petit bureau. Merci, Hatton.

L’air mortifié, le majordome fit un petit salut et se retira. Comme tout le monde se dirigeait vers la porte, je restai en arrière. Dès que je fus seul dans la pièce, je me rapprochai du petit bureau. Les feuilles qui y étaient posées étaient écrites à la main et presque illisibles, mais je discernais le mot « Shrimp » en plusieurs endroits. Il y avait deux couleurs d’encre, bleu et rouge : des cercles rouges autour de mots écrits en bleu. Sophie effectuait bien des travaux de secrétariat pour lady Playford, semblait-il.

Une ligne disait quelque chose comme « Shrimp… Podge… cheville… les parasols ». Ou était-ce « parasite » ?

Je renonçai à comprendre et m’en fus rejoindre la salle à manger.





5


Des larmes avant le dîner

Je sortis du salon sans savoir vers où me diriger, pourtant l’écho de rires et de voix lointaines m’indiqua le chemin, et je m’en rapprochais quand j’entendis, venant de l’autre côté de la maison, un son plus troublant : quelqu’un sanglotait à fendre l’âme.

Je m’arrêtai, hésitant. Certes j’étais affamé après ce long voyage, d’autant qu’on ne m’avait rien offert à mon arrivée pour me sustenter, mais je me voyais mal ignorer une personne dans la détresse, tout près de l’endroit où je me trouvais. La gentillesse que Scotcher m’avait manifestée m’avait remonté le moral. C’était réconfortant de savoir qu’un complet inconnu comme lui me tenait en haute estime ; peut-être n’était-il pas le seul dans ce cas. Bref, j’étais de bien meilleure humeur que tous ces derniers temps. Je décidai donc d’aller témoigner à mon tour un peu de compassion à la personne éplorée.

En soupirant, je partis à sa recherche pour découvrir qu’il s’agissait de Phyllis, la jeune servante que Claudia avait taxée d’écervelée. Assise sur une marche de l’escalier, elle séchait ses larmes d’un revers de manche.

— Tenez, dis-je en lui tendant un mouchoir propre. Ce n’est sûrement pas si grave que ça.

— Elle prétend que c’est pour mon bien, dit-elle en levant les yeux vers moi d’un air chagrin. Elle me crie dessus du matin au soir, pour mon bien, qu’elle dit ! J’en ai assez ! Puisque c’est comme ça, je veux rentrer chez moi !

— Êtes-vous nouvelle dans cette maison ? lui demandai-je.

— Non. Ça fait quatre ans que j’y travaille. Et ça devient de pire en pire ! Elle me traite de plus en plus mal !

— Mais de qui parlez-vous ?

— De Brigid, la cuisinière. « Sors de ma cuisine ! » qu’elle me hurle, alors que j’ai rien fait de mal.

— Pauvre petite. Eh bien…

— Après elle me poursuit, comme si je m’étais enfuie alors que c’est elle qui vient de me chasser ! « Qu’est-ce que tu as encore fichu, hein ? Le dîner ne va pas se servir tout seul ! » Elle me harcèle sans arrêt. Vous allez voir, je parie qu’elle va bientôt rappliquer !

Phyllis était-elle censée nous servir le dîner ? Elle ne semblait guère en état de le faire. J’avoue que cela m’inquiéta plus que ses pleurs et grincements de dents. J’avais si faim que la tête me tournait un peu.

— Je serais partie depuis longtemps s’il n’y avait pas Joseph ! déclara Phyllis.

— Joseph Scotcher ?

— Oui. Vous êtes au courant, monsieur… ?

— Catchpool. Vous voulez dire, de son état de santé ?

— Il n’en a plus pour longtemps. C’est tellement injuste !

— En effet.

— C’est la seule personne qui se soucie de moi. Si seulement un des autres mourait à sa place ! Aucun d’eux ne m’a jamais regardée.

— Allons, courage. Ne prenez pas les choses trop à…

— Que ce soit cette snob de Claudia ou cette despote de Dorro, elles me croisent comme si je n’existais pas, ou alors elles me parlent comme si j’étais une moins que rien ! Je vous le jure, dès que Joseph ne sera plus là, je partirai aussi. Je ne pourrais pas rester ici sans lui. Heureusement qu’il est là. Il me dit tout le temps : « Phyllis, vous avez une grande force et une grande beauté en vous. Cette vieille rosse de Brigid ne vous arrive pas à la cheville. C’est pour ça qu’elle vous crie après. C’est une preuve de faiblesse. »

— Il y a une part de vérité là-dedans.

J’entendis alors Phyllis glousser, à mon grand étonnement.

— Ai-je dit quelque chose de drôle ?

— Non, pas vous. C’est Joseph qui me fait rire, quand je pense à sa façon de parler. Par exemple il me dit : « Phyllis, si un jour je deviens l’heureux propriétaire d’une cuisine digne de ce nom, je jure solennellement que je ne vous en chasserai jamais. Au contraire, j’exigerai que vous y passiez vos journées, pour la bonne raison que je ne sais même pas me faire cuire un œuf ! » Vous voyez ? C’est comme ça qu’il parle ! Je vois bien que ce pompeux de Randall Kimpton essaie de le copier, mais il aura beau essayer, il n’a pas le charme de Joseph et il ne l’aura jamais. Il est si gentil, Joseph. Je ne reste qu’à cause de lui.

Décidément, ce Joseph Scotcher semblait être doué pour trouver les mots qui font du bien. C’était vraiment généreux de sa part de se donner cette peine avec des inconnus de passage comme moi, et avec de simples domestiques.

Quant à l’affirmation de Phyllis selon laquelle Randall Kimpton s’efforçait de copier Scotcher, elle me laissa sceptique. Kimpton m’avait frappé comme étant une personnalité construite d’un bloc, le genre de gars décidé et guère influençable. D’après le peu que j’en avais vu, je l’imaginais mal changer de cap pour complaire à quelqu’un. À la rigueur à sa bien-aimée Claudia, mais certainement pas à Joseph Scotcher. Pourtant, Phyllis connaissait sans doute mieux ces deux hommes que moi.

Je me demandai combien de vagues ou de tempêtes dans un verre d’eau Scotcher avait pu apaiser depuis qu’il était arrivé à Lillieoak. Comment les autres habitants de la maison se débrouilleraient-ils après sa mort ?

Certaines personnes sont indéniablement plus vertueuses et altruistes que d’autres. Claudia Playford, en revanche, m’avait l’air d’une femme qui ne ferait jamais rien pour personne sinon pour elle-même.

À cet instant, le sol se mit à trembler et Phyllis se leva d’un bond.

— La voilà ! murmura-t-elle, paniquée. Ne lui dites pas que je vous ai parlé, sinon elle va m’étriper !

Une femme trapue et ronde comme une barrique avançait vers nous à pas pesants. Elle avait le teint rougeaud et des cheveux gris, qui formaient comme une couronne de fer autour de sa tête.

— Ah te voilà ! lança-t-elle en s’essuyant les mains sur son tablier. J’ai mieux à faire que de te courir après ! Tu crois peut-être que le dîner va aller tout seul des cuisines à la salle à manger, hein ?

— Non, madame Brigid.

— Alors remue-toi un peu, ma fille !

Phyllis s’empressa de s’éloigner. Je tentai moi-même de m’esquiver, mais Brigid me bloqua le passage.

— Se retrouver seule à seul avec un type dans votre genre au pied de l’escalier quand il n’y a personne alentour, vous trouvez ça convenable pour cette jeune fille ! vitupéra-t-elle après m’avoir scruté des pieds à la tête. Elle n’en a que pour ce Scotcher, et c’est rien qu’une perte de temps, si vous voulez mon avis. Mais la prochaine fois, évitez de la coincer alors que j’essaie de faire servir le dîner, ne vous déplaise.

J’en restai bouche bée et n’eus pas le temps de protester, car Brigid était repartie d’un pas martial vers les cuisines, en faisant trembler le sol sous ses pieds.





6


La déclaration

Je pensais être le dernier à regagner la salle à manger, mais quand je les eus rejoints, tous les convives s’interrogeaient sur l’absence d’Athelinda Playford. La place d’honneur qui lui était réservée en bout de table était vacante.

— N’étiez-vous donc pas avec elle ? me demanda Dorro Playford d’un ton impérieux, comme si cela allait de soi.

Je lui répondis que j’avais parlé avec Phyllis, mais n’avais point vu lady Playford.

— Dorro, cessez donc de faire la mégère, dit Randall Kimpton tandis que je m’asseyais entre Orville Rolfe et Sophie Bourlet. Un petit conseil, Catchpool : ne répondez jamais aux questions de Dorro, car elle a la manie de vous en bombarder. Contentez-vous de siffloter en regardant ailleurs. C’est la seule attitude à adopter.

Je bus une gorgée d’eau pour éviter d’avoir à répondre. J’aurais préféré du vin, mais il n’avait pas encore été servi.

— Eh bien, j’aimerais juste savoir où elle a bien pu passer ! repartit Dorro, tout empourprée. N’était-elle pas avec nous dans le salon ? Vous l’avez tous vue ! Quelqu’un a-t-il remarqué qu’elle nous faussait compagnie ?

— Surtout ne répondez pas, me glissa Kimpton, toujours tourné vers moi, sans baisser la voix.

À cet instant, la porte s’ouvrit sur lady Playford, qui s’avança. Elle avait changé de coiffure. L’actuelle était difficile à décrire, aussi je ne m’y risquerai pas. En tout cas, l’élégance de notre hôtesse s’accordait à celle de la pièce où nous nous trouvions, une salle à manger carrée avec un haut plafond, des lustres, des rideaux rouge et or. C’était un cadre beaucoup plus charmant et agréable que le salon. L’architecte avait sûrement cherché à en faire la pièce principale de la maison, pensai-je.

Sa mère était à mi-chemin de la table quand Harry l’interpella.

— Ah, la voilà ! Coucou, Maman !

— En effet, la voilà, dit Claudia. Heureusement que personne n’a paniqué.

— Paniqué ? s’étonna lady Playford en riant. Qui aurait paniqué, et pourquoi ?

— Ne vous voyant pas venir, je m’inquiétais, dit Dorro d’un air crispé. Le dîner est retardé, et nous n’avons eu aucune explication.

— Eh bien, c’est facile, répondit lady Playford. La raison de ce retard n’est pas nouvelle : Brigid et Phyllis se sont encore disputées. De loin, j’ai entendu Phyllis pleurnicher, et sachant que le repas ne serait pas servi de sitôt, j’en ai profité pour changer de coiffure.

— Quelle drôle d’idée ! Pourquoi donc ?

— Encore une question, Dorro, remarqua Kimpton. Vous allez bientôt battre votre record.

— Vous vous croyez drôle, Kimpton ?

— Allons, cessons de nous égratigner, intervint Joseph Scotcher. Nous avons des invités, dont certains viennent pour la première fois à Lillieoak. Monsieur Poirot, monsieur Catchpool, j’espère que vous appréciez votre séjour.

Je fis la réponse qui s’imposait. Certes je ne m’ennuyais pas à Lillieoak, et puis j’étais content de retrouver Poirot, maintenant que le premier choc était passé, mais est-ce que j’appréciais cette soirée ? Il m’aurait fallu prendre un certain recul pour pouvoir répondre en toute sincérité à cette question.

Poirot déclara quant à lui qu’il passait de merveilleux moments, et que ce n’était pas tous les jours qu’on était invité par un célèbre écrivain.

— Je n’aime guère le mot célèbre, commenta lady Playford.

— Elle préfère d’autres adjectifs tels que populaire, estimé, ou réputé, dit Kimpton. N’est-ce pas, Athie ?

— Je suis bien certain que tous conviennent, remarqua Poirot en souriant.

— Il en est un plus simple, qui a ma préférence, intervint Scotcher.

— L’usage de mots compliqués aggraverait-il l’état de vos reins ? lui demanda Claudia.

Quelle remarque déplaisante ! songeai-je. Méchante, même. Pourtant, à ma grande stupéfaction, personne ne réagit.

— La meilleure, voici ce qu’est lady Playford dans son domaine, tout simplement, continua Scotcher comme si de rien n’était.

— Oh, Joseph ! répondit cette dernière d’un petit air de reproche, tout en étant visiblement ravie du compliment.

Je m’aperçus alors que Claudia me fixait avec insistance, ce qui me donna la désagréable sensation d’être coincé dans une machine infernale d’où je ne sortirais pas indemne.

— Joseph nous a précisé à tous qu’il ne souhaitait pas être considéré comme un invalide. Je lui réserve donc le même traitement qu’à tout le monde, dit-elle.

— C’est-à-dire odieux à souhait, renchérit Kimpton avec un petit sourire en coin. Désolé, très chère, vous savez que je n’en pense pas un traître mot. Qui suis-je pour me plaindre, alors que j’adore les mauvais traitements que vous m’infligez.

Claudia lui décocha un petit sourire charmeur.

Non, décidément, tranchai-je, je n’appréciais pas du tout cette soirée.

Tandis que Scotcher expliquait humblement à Poirot quel honneur c’était pour lui d’être le secrétaire particulier de la grande Athelinda Playford, Claudia se tourna vers Kimpton pour lui parler en aparté. Dorro en profita pour réprimander Harry de ne pas avoir pris sa défense quand Kimpton l’avait attaquée.

— Tout de suite les grands mots ! Allons, ma fille ! Ce n’étaient que des taquineries sans méchanceté ! lui répondit celui-ci, et bientôt, au lieu d’un seul grand groupe, les convives furent séparés en plusieurs petits, menant des conversations parallèles.

Heureusement, l’entrée arriva peu après, servie de façon pitoyable par une Phyllis aux yeux rougis. Je remarquai que Scotcher interrompait ses échanges avec Poirot pour la remercier quand elle lui servit de ce « bon vieux bouillon de mouton à l’ancienne », comme l’avait présenté lady Playford, en semblant dire qu’il n’y avait rien de meilleur au monde. En effet, il sentait délicieusement bon, et j’y plongeai ma cuillère dès que les convenances le permirent.

Le brouhaha des conversations s’atténua peu à peu comme les convives commençaient à manger. À côté de moi, Orville Rolfe remua sur son siège, qui craqua dangereusement sous son poids.

— Ça va, votre chaise, Catchpool ? me demanda-t-il alors. La mienne est bancale. Autrefois les artisans construisaient du solide, des meubles faits pour durer. Mais c’est du passé. Aujourd’hui rien ne dure, tout se jette.

— C’est un avis que partagent bien des gens, répondis-je avec tact.

— Et alors ? me lança Rolfe, qui avait la manie d’exiger une réponse quand on venait de lui en donner une.

— Je le partage aussi, répondis-je avec gêne, en espérant que cela allait clore le sujet.

Quant à lui, il semblait parfaitement à l’aise et il eut vite fait d’engloutir sa soupe.

— En reste-t-il ? lança-t-il à la cantonade, puis il revint à moi en remuant sur sa chaise, produisant des craquements de plus en plus inquiétants. Je me demande pourquoi on fait des bols si petits de nos jours. Pas vous Catchpool ?

Je me contentai d’opiner du chef en priant pour que sa chaise tienne au moins le temps du dîner. Joseph Scotcher parlait toujours avec Poirot des livres de lady Playford.

— En tant que détective, vous devriez y prendre plus de plaisir que quiconque, disait-il.

— J’ai hâte de m’y plonger durant mon séjour ici, lui répondit Poirot. J’avais l’intention d’en lire un ou deux avant mon arrivée, mais hélas, je n’ai pas pu.

— J’espère que vous n’avez pas eu d’ennuis de santé, au moins, s’enquit Scotcher avec sollicitude.

— Non, rien de la sorte. On a réclamé mon avis sur une affaire de meurtre dans le Hampshire et… disons qu’elle s’est révélée complexe et particulièrement déroutante.

— Je suis certain que vos efforts auront fini par aboutir, dit Scotcher. Quelqu’un de votre envergure ne connaît surement pas l’échec.

— Quel roman de lady Playford me recommanderiez-vous en premier ? demanda Poirot.

Intéressant, songeai-je. Comme Scotcher, je ne pouvais imaginer Poirot échouant à résoudre une affaire, et j’attendais qu’il dise quelque chose sur l’issue du meurtre du Hampshire, mais au lieu de ça, il avait changé de sujet.

— Oh, vous devez absolument commencer par Shrimp Seddon et la Dame de pique, répondit Scotcher. Ce n’est pas le premier, mais c’est le plus abordable et, à mon humble avis, la meilleure façon de faire connaissance avec Shrimp. C’est aussi le premier que j’ai lu, aussi a-t-il pour moi une valeur toute sentimentale.

— Non, dit Michael Gathercole en s’adressant à lady Playford et à Sophie Bourlet, puis il se tourna vers Poirot. On doit les lire par ordre chronologique, lui déclara-t-il.

— Oui, je pense que je préférerais procéder ainsi, confirma Poirot.

— Alors, comme Michael ici présent, vous devez être terriblement conventionnel, dit lady Playford, l’œil pétillant de malice. Selon la théorie de Joseph, que je trouve très pertinente, il vaut mieux lire les livres dans le désordre, quand ils forment une série. Il dit…

— Qu’il nous expose lui-même sa brillante théorie, puisque nous avons encore le plaisir de sa compagnie, intervint Claudia. Il ne sera pas toujours là, et nous aurons ainsi tout le loisir de méditer sur ses sages paroles après sa mort.

— Claudia ! dit sa mère en la rappelant à l’ordre. Tu dépasses les bornes !

Sophie Bourlet se couvrit la bouche avec sa serviette et cligna des yeux pour chasser ses larmes. Quant à Scotcher, il semblait prendre la situation avec humour.

— Franchement, cela ne m’atteint pas, au contraire, même. Rire des choses aide à les dédramatiser. Claudia et moi nous comprenons fort bien.

— Oh, ça ne fait aucun doute, confirma Claudia en lui souriant.

Il y avait quelque chose dans son sourire que je n’aurais su définir. Non pas de la séduction, mais… une sorte de complicité. Comme si tous deux comprenaient un sous-entendu qui échappait au reste de l’assistance.

— En fait, les médecins et les malades en phase terminale plaisantent tout le temps au sujet de la mort, dit Scotcher. N’est-ce pas, Kimpton ?

— En effet, répondit Kimpton avec froideur. Pour ma part, je m’en abstiens. J’ai tendance à croire que la mort mérite d’être prise au sérieux.

Rabrouait-il Scotcher pour s’être moqué de l’idée de sa propre mort, ou pour s’être montré trop familier avec Claudia ? C’était difficile à dire.

— Ma théorie est simple, expliqua Scotcher à Poirot : en prenant les aventures de Shrimp Seddon dans le désordre, on rencontre l’héroïne, Podge et sa bande non pas à leurs débuts, mais alors que certains événements leur sont déjà arrivés. Et donc, si l’on veut en savoir plus, il faut lire les livres précédents. D’après moi, c’est un procédé bien plus fidèle à la vie réelle. Par exemple, voici que je rencontre aujourd’hui pour la première fois le grand Hercule Poirot ! Pour l’instant, je connais seulement de lui ce que je vois et ce qu’il me dit. Mais s’il parvient à piquer mon intérêt, ce qui va de soi dans son cas, j’aurai envie d’en savoir plus sur ses aventures passées. C’est ce que j’ai ressenti à l’égard de Shrimp Seddon après avoir lu La Dame de pique. Cette intrigue-là est terriblement ingénieuse, Poirot, et on y voit Shrimp au sommet de son art, lorsqu’elle découvre que la Dame de pique dont il est question depuis le début n’est pas une simple carte à jouer, mais un véritable personnage !

— Vous venez de révéler la clef du mystère, intervint Gathercole avec agacement. Pourquoi M. Poirot irait-il lire ce livre maintenant que vous lui avez gâché le plaisir ?

— Voyons, Michael, ne soyez pas idiot, le tança lady Playford en balayant sa remarque d’un geste. Cette intrigue est un tel méli-mélo qu’il reste encore des tas de choses à découvrir dont Joseph n’a rien dit. Et puis j’espère qu’on ne lit pas mes livres uniquement pour leur dénouement. M. Poirot n’a pas l’esprit aussi borné, j’en suis certaine. Ce qui compte, c’est le déroulement des faits, ainsi que la psychologie des personnages.

— Oh non, pas vous, Athie ! grommela Kimpton. Seriez-vous aussi une adepte de ce hobby pour dégénérés ?

Mais Scotcher semblait regretter d’en avoir trop dit.

— Gathercole a tout à fait raison, reconnut-il. Comme c’est stupide de ma part d’avoir révélé la clef de l’énigme. Quelle tête en l’air je suis ! Je me suis laissé emporter par mon enthousiasme pour l’œuvre de lady Playford, dit-il d’un air contrit, tandis que Gathercole, à l’autre bout de la table, secouait la tête d’un air dégoûté.

— Je ne suis pas étroit d’esprit, mais j’apprécie un mystère, et je préfère effectivement tenter de découvrir la solution par moi-même, reprit Poirot. Est-ce si mal, lady Playford ? C’est sûrement tout l’intérêt d’un mystère, non ?

— Eh bien, certes mais…, répondit-elle en hésitant. J’espère qu’on va bientôt nous servir le poulet, ajouta-t-elle en lançant un coup d’œil vers la porte.

— Joseph ne fait jamais rien de mal. Contrairement à moi, déclara Dorro d’un air stoïque, sans que l’on sache au juste si c’était une autocritique, ou un reproche voilé adressé à sa belle-mère.

— Personne n’aime voir un mystère éventé avant l’heure, c’est une évidence, dit Scotcher en battant sa coulpe. Cela gâche tout le plaisir. Quelle négligence de ma part ! Mille excuses, monsieur Poirot. Je suis impardonnable.

Claudia se mit à rire à gorge déployée.

— Oh, Joseph, vous êtes impayable !

— Si seulement Phyllis voulait bien débarrasser le premier plat et apporter la suite, dit lady Playford. J’ai une déclaration à faire, mais je préfère attendre que le plat de résistance arrive.

— Ah, ah… une déclaration qui exige d’avoir le ventre plein, c’est ça ? la taquina Kimpton.

Dès que Phyllis eut servi le plat en question, du poulet en sauce rose, la grande spécialité de Brigid, lady Playford se leva.

— Je vous en prie, commencez à manger. J’ai quelque chose à vous dire à tous. Il se peut que certains n’apprécient guère la nouvelle, et les contrariétés sont en effet déconseillées sur un estomac vide.

— Tout à fait d’accord, dit Orville Rolfe en s’attaquant à son poulet avec un féroce enthousiasme.

Quand les convives eurent tous bien entamé le plat de résistance, lady Playford se décida enfin à parler.

— Cet après-midi, j’ai établi un nouveau testament.

Dorro faillit s’étrangler.

— Un nouveau testament ? Pourquoi ? En quoi est-il différent du précédent ?

— Nous n’allons pas tarder à l’apprendre, la tança Claudia. Dites-nous tout, Maman chérie !

— Seriez-vous déjà au courant, Claudia ? s’insurgea Dorro. On le croirait, à vous entendre !

— Ce que je m’apprête à dire va certainement causer un choc à plusieurs d’entre vous, commença lady Playford. Mais je vous demande à tous de me faire confiance. Je suis certaine que ce sera pour le mieux.

— Finissez-en, Athie, la pressa Kimpton.

Dans le silence qui suivit, qui ne dura qu’une dizaine de secondes même s’il parut considérablement plus long, je perçus les respirations oppressées des convives qui attendaient, assis autour de la table. Dorro surtout tenait à peine en place, et son long cou se contractait nerveusement.

— Selon les dispositions de mon nouveau testament, établi cet après-midi par Michael Gathercole et attesté par lui-même et par Hatton, tout ce que je possède ira à Joseph Scotcher après ma mort, déclara lady Playford d’un ton assuré, qui laissait penser qu’elle avait répété ces paroles.

— Hein ! s’exclama Dorro d’une voix tremblante, les traits déformés par la peur, comme face à un spectre effroyable qu’elle seule pouvait voir.

— Qu’entendez-vous par tout ce que vous possédez ? intervint Claudia sans se départir de son calme.

Kimpton et elle donnaient l’impression d’assister à une amusante pantomime.

— Tout, répondit lady Playford. C’est-à-dire le domaine de Lillieoak, les maisons de Londres. Bref, tout ce que j’ai.





7


Réactions en chaîne

Scotcher se leva d’un bond, si soudainement que sa chaise bascula et tomba en arrière avec un grand fracas.

— Non, protesta-t-il, livide, je vous en prie… Jamais je n’ai voulu… Ce n’est pas nécessaire…

— Joseph, est-ce que ça va ? s’enquit Sophie en se levant, prête à se précipiter vers lui.

— Tenez, donnez-lui ça, lui dit Kimpton en lui tendant son verre d’eau. Il semble en avoir besoin.

Une fois auprès de Scotcher, l’infirmière glissa une main sous son coude, comme pour l’aider à tenir debout.

— C’est tellement éprouvant de découvrir qu’une immense fortune va vous revenir un jour, remarqua sèchement Kimpton.

— Ma parole, vous êtes tous devenus fous, intervint Dorro. Joseph est mourant. Il sera mort et enterré avant d’avoir eu l’occasion d’hériter de quoi que ce soit ! Qu’est-ce que c’est que cette blague de mauvais goût ?

— Je suis on ne peut plus sérieuse, affirma lady Playford. Michael le confirmera.

— C’est la vérité, acquiesça Gathercole.

— J’aurais dû le deviner, remarqua Claudia en souriant. J’imagine que cette idée vous trotte dans la tête depuis un bon moment, Maman. Pourtant je suis surprise que vous déshéritiez Harry, votre petit préféré.

— Je n’ai pas de préféré, Claudia, et tu le sais pertinemment.

— Disons, pas dans la famille, murmura sa fille.

— Mince alors ! Si je m’attendais ! s’exclama Harry, les yeux ronds, sans autre commentaire.

Quant à Poirot, il restait figé comme une statue.

Orville Rolfe saisit l’occasion pour me donner un coup de coude dans les côtes, qui me fit l’effet d’un coup de battoir.

— Ce poulet est excellent, Catchpool. Il faudra féliciter Brigid. Qu’en dites-vous ? Attaquez, mon vieux, ne vous gênez pas, hein ?

Je ne pus me résoudre à répondre.

— N’est-il pas absurde de laisser son argent à quelqu’un qui va mourir, quand on a toutes les chances de lui survivre un bon nombre d’années ? demanda Kimpton à lady Playford.

— Randall a raison, intervint Scotcher. Vous connaissez tous mon état. De grâce, Athie, vous vous êtes toujours montrée si… Ce n’est vraiment pas nécessaire…

On aurait dit qu’il était trop anéanti pour formuler une phrase complète. Sophie releva la chaise qu’il avait fait tomber et, après l’avoir aidé à se rasseoir, elle lui tendit le verre d’eau.

— Buvez-en autant que vous le pourrez, le pressa-t-elle. Vous vous sentirez mieux.

Scotcher étant à peine capable de tenir le verre, Sophie dut l’aider à le porter à sa bouche.

Je trouvai toute cette scène fort intrigante. Bien sûr, la déclaration de lady Playford avait provoqué un choc, mais pourquoi accablait-elle Scotcher à ce point ? Une phrase du style, « Voyons, c’est idiot, chacun sait que je mourrai sans doute bien avant vous », aurait semblé mieux convenir aux circonstances.

Dorro se leva et resta un instant bouche bée, comme voulant parler mais ne trouvant pas ses mots.

— Pourquoi me détestez-vous, Athie ? lança-t-elle enfin en tirant nerveusement sur sa robe. Vous devez savoir qu’Harry et moi serons les seuls à souffrir de votre décision, et je ne puis croire que vous haïssiez votre fils ! Est-ce une façon de me punir pour ne pas avoir eu d’enfant ? Claudia n’aura pas besoin de votre argent, puisqu’elle va bientôt entrer dans une famille richissime.

Kimpton s’aperçut que je le regardais. Il sourit comme pour dire, vous ne vous en doutiez pas, hein ? Eh bien oui, figurez-vous, je suis riche comme Crésus.

— Donc, c’est sûrement à moi que vous cherchez à faire du mal ! poursuivit Dorro. À Harry et à moi. Vous nous avez déjà cruellement spoliés de ce qui nous revenait de droit. Je sais que ce fut de votre fait, et non selon la volonté du défunt père d’Harry, Dieu ait son âme.

— Quel tissu d’absurdités, répliqua lady Playford. Qu’est-ce que vous allez chercher ! Vous détester, vraiment, quelle idée ! Quant à votre allusion au testament de mon défunt mari, s’il vous a causé de la déception, n’allez pas tout confondre en m’accusant de cruauté.

— Dorro, si Scotcher vient à mourir avant Athie, tout ira sûrement à Harry et à vous comme prévu précédemment, argua Kimpton. Alors pourquoi vous en faire ?

— Est-ce que Randall dit vrai, maître Gathercole ? demanda Dorro.

L’allusion au testament du défunt vicomte de Playford m’avait laissé perplexe. Mais au beau milieu de ce drame familial où chacun exposait ses griefs, j’aurais pu difficilement chercher à en savoir plus en interrogeant Dorro.

— Oui, confirma Michael Gathercole. Si Scotcher devait prédécéder lady Playford, les termes de l’ancien testament redeviendraient valables.

— Vous voyez, Dorro ? dit Kimpton. Ne vous faites donc pas de bile.

— Je souhaiterais comprendre pourquoi on a procédé à ce changement, insista Dorro en tirant toujours farouchement sur sa robe au risque de la déchirer. Pourquoi tout laisser à un homme qui pourrira bientôt sous terre ?

— Quel mauvais goût ! remarqua Scotcher.

— Parfaitement, cela me laisse un goût amer, et il y a de quoi ! Que deviendrons-nous, Harry et moi ? se lamenta Dorro en s’adressant à lady Playford. Vous devez dès maintenant revenir sur votre décision !

— Quant à moi, je suis contente d’en avoir enfin la preuve, dit Claudia.

— Tant mieux pour vous, mon ange, mais la preuve de quoi, si je puis me permettre ? lui demanda Kimpton.

— Du peu de cas que notre mère fait de nous.

— Il n’y a que lui qui compte pour elle, renchérit Dorro en pointant un doigt accusateur sur Scotcher. Et il n’est même pas de la famille !

À cet instant, mon regard tomba par hasard sur Gathercole, et je fus saisi de stupeur. Son visage était marbré de taches rouges, ses lèvres tremblaient. Était-ce de rage ou d’angoisse ? Manifestement, il s’efforçait de réfréner une émotion puissante. Jamais je n’avais vu un homme si près d’exploser. Personne d’autre ne semblait l’avoir remarqué.

— Je suis une vieille dame, et vous, Joseph, un homme relativement jeune, dit lady Playford. Je ne souhaite pas vous survivre, et je n’en ai pas l’intention. Je suis habituée à obtenir ce que je veux, comprenez-vous. Ma décision est prise. Le facteur psychologique influe grandement sur l’état physique, les meilleurs médecins en conviennent, et donc je vous ai donné une raison de vivre, une chose pour laquelle certains seraient prêts à tuer.

— Et c’est reparti ! grommela Kimpton. Voilà maintenant qu’une bonne humeur retrouvée peut guérir des reins tout racornis ! Bientôt on considérera l’intervention de la vraie médecine comme secondaire et superflue !

— Vous êtes vraiment dégoûtant, Randall, dit Dorro. Que vont penser nos invités ?

— Voudriez-vous nous expliquer en quoi mes propos sont plus choquants que les vôtres, Dorro ?

— Taisez-vous ! s’écria Sophie Bourlet. Si vous pouviez vous entendre ! Vous êtes des monstres, tous autant que vous êtes !

— C’est la nature humaine qui est monstrueuse, et non les personnes assises autour de cette table, remarqua lady Playford. Demain, vous viendrez avec moi consulter mon excellent médecin, Joseph. Si quelqu’un peut vous guérir, ce sera lui. Ne protestez pas ! Tout est arrangé.

— Mais il n’y a pas de guérison possible, dans mon cas. Vous le savez, chère Athie. Je vous l’ai expliqué.

— Je n’y croierai pas tant que mon médecin personnel ne me l’aura pas confirmé. Les docteurs ne sont pas tous de même niveau, Joseph. Cette profession compte aussi des individus attirés de façon malsaine par la faiblesse et la maladie.

— Je sais comment régler le problème, intervint Dorro en joignant les mains. Joseph doit établir un testament nommant Harry et Claudia comme ses bénéficiaires. Maître Gathercole, maître Rolfe, vous y veillerez, n’est-ce pas ? Cela peut-il être fait rapidement ? Je ne vois pas ce qui l’empêcherait ! Vous ne souhaitez sûrement pas dépouiller cette famille, Joseph, et ce serait rien de moins que du vol, si vous permettiez que ce qui nous revient de droit vous soit légué sans qu’on y mette bon ordre…

— Ça suffit, Dorro, l’interrompit lady Playford avec fermeté. Joseph, ne faites pas attention. Du vol ! Non mais, quelle idée !

— Et Harry et moi dans tout ça ? reprit Dorro. Comment survivrons-nous si vous nous mettez sur la paille ? Où irons-nous ? N’avez-vous donc pris aucune disposition à notre égard ? Oh, ne prenez pas la peine de répondre, surtout ! Cela vous plaît, n’est-ce pas, de me voir ramper devant vous et vous supplier !

— Voilà qui n’est pas banal, observa doucement lady Playford.

— Tout ça, c’est à cause de Nicholas ! bredouilla Dorro, l’œil farouche. Dans votre esprit, Joseph a pris la place de Nicholas, votre fils mort prématurément, et revenu à la vie sous ses traits ! La ressemblance est évidente : deux blonds aux yeux bleus, faibles et maladifs. Mais ce nouveau testament ne fera pas sortir Nicholas du tombeau ! Nicholas est mort et enterré, et il le restera !

Tous les convives se figèrent. Quelques secondes plus tard, lady Playford se levait sans un mot pour quitter la salle à manger en refermant la porte derrière elle.

— Si vous voulez mon avis, Dorro, les enfants que vous n’avez jamais eus sont de sacrés veinards, déclara Kimpton.

— Vous imaginez ? Rien que d’y penser, j’en ai le frisson, renchérit Claudia.

— Maître Gathercole, maître Rolfe, je vous en prie, allez la rejoindre, gémit Dorro en faisant un geste frénétique vers la porte. Ramenez-la à la raison !

— Je crains de ne pouvoir accéder à votre requête, répondit posément Gathercole en évitant Dorro du regard, comme si elle offrait un spectable trop lamentable. Lady Playford assume entièrement sa décision, et je suis convaincu qu’elle est parfaitement saine d’esprit.

Apparemment, la crise intérieure qui l’avait assailli était passée, et il semblait avoir retrouvé son calme.

— Maître Rolfe, vous devez tenter au plus vite de l’en dissuader, puisque maître Gathercole n’a pas le cran de le faire, insista Dorro.

— De grâce, n’allez pas déranger lady Playford, intervint Poirot. Elle préfère sûrement qu’on la laisse seule un moment.

— Écoutez-le ! lança Claudia en riant. Il est arrivé cet après-midi, mais voyez comme il parle de Maman avec autorité.

Harry Playford se pencha en avant pour s’adresser à Scotcher.

— Et vous, comment prenez-vous cette nouvelle, mon vieux ? Plutôt farfelue, non ?

— Harry, vous devez me croire. Je n’ai ni réclamé ni espéré cela, jamais. Je ne veux pas en entendre parler ! Bien sûr, cela me touche profondément d’apprendre que cette chère Athie se soucie autant de moi, mais jamais je n’ai imaginé…, dit-il, puis il fit la grimace et changea de sujet. J’aimerais vraiment comprendre ce qu’il y a derrière tout ça, voilà tout. Je n’arrive pas à croire qu’elle puisse envisager un nouveau traitement pour un cas aussi désespéré que le mien.

— Vous dites que vous ne voulez pas en entendre parler ? Eh bien dans ce cas, couchez donc vos souhaits sur le papier ! s’exclama Dorro. Rien de plus simple ! Écrivez que vous désirez que tout revienne à Harry et à moi, et nous signerons comme témoins.

— À Harry et à vous ? remarqua Claudia.

— Je voulais dire à Harry et Claudia, bien sûr, rectifia Dorro en rougissant. Veuillez me pardonner. Je ne sais plus ce que je dis ! Tout ce que je veux, c’est remettre les choses dans le bon ordre !

— Vous parlez de mes souhaits, Dorro, dit Scotcher. Mon seul souhait, le voici. Je m’agenouillerais si je le pouvais, mais j’avoue que je ne me sens pas très bien, après toute cette émotion. Sophie… Voudriez-vous me faire le grand honneur d’accepter de devenir ma femme, dès que les démarches préalables seront remplies ? C’est tout ce que je désire.

— Oh ! s’exclama Sophie en reculant d’un pas. Oh, Joseph ! Êtes-vous certain de le vouloir ? Vous venez d’avoir un choc. Peut-être devriez-vous attendre d’être un peu remis…

— De ma vie, je n’ai jamais été plus sûr de moi, mon ange.

— Mon ange, c’est ainsi que je m’adresse à Claudia, marmonna Kimpton. Soyez gentil, Scotcher, trouvez autre chose, comme mot tendre.

— Que savez-vous de la gentillesse ? s’indigna Sophie en se tournant vers lui. Qu’en savez-vous, tous autant que vous êtes ?

— Nous devrions tous vous laisser seuls, monsieur Scotcher et vous-même, mademoiselle, intervint Poirot. Venez, ils ont besoin d’un peu d’intimité.

Un peu d’intimité ! Pas mal, venant de Poirot, que j’avais vu bien souvent intervenir dans les affaires de cœur d’autrui en y mettant son grain de sel.

— Vous prenez donc cette demande en mariage au sérieux, monsieur Poirot ? demanda Claudia. À quoi bon, alors que Scotcher n’a plus que quelques semaines à vivre ? Dans ces circonstances, un invalide doté d’un peu de bon sens préférerait sûrement s’épargner tous les efforts qu’exigent des préparatifs de mariage.

— Vous ne valez pas mieux que Randall ! Vous êtes tous les deux des gens cruels et sans cœur ! lança Sophie en fixant Kimpton et Claudia d’un regard chargé de haine.

— Sans cœur ? dit Kimpton. Mais non. Comme vous, j’ai un cœur avec valves, oreillettes, veines caves et artères. Mon sang circule dans mon corps de la même façon que le vôtre, déclara-t-il, puis il se tourna vers Poirot. Voici les effets de votre psychologie, mon ami, nous parlons tous d’un muscle comme s’il était capable des sentiments les plus subtils. Croyez-moi Sophie, quand vous aurez ouvert autant de cadavres que moi et vu ce qu’ils contiennent…

— Allez-vous cesser ! Il y a de quoi nous dégoûter de manger ! s’insurgea Dorro en repoussant son assiette.

Les uns et les autres, nous n’avions guère touché à la nourriture, à part Orville Rolfe, qui avait englouti tout ce qu’on avait placé devant lui, le temps de dire ouf.

— Sophie, mon ange, dit Scotcher, Randall et Claudia ont raison : je n’ai pas beaucoup de temps devant moi. Mais j’aimerais passer celui qui me reste à vivre avec vous, avec toi, comme ton mari aimant et dévoué. Si tu m’acceptes, évidemment.

On entendit un cri étouffé, et tout le monde leva les yeux.

— Quelle est donc l’oreille indiscrète qui écoute aux portes ? lança Kimpton en haussant la voix, intervention qui fut suivie d’un bruit de pas précipités, s’éloignant au plus vite.

— Joseph, vous savez que je vous aime plus que tout au monde, dit Sophie d’un ton implorant, qui me parut étrange. Vous savez que je ferais n’importe quoi pour vous.

— Eh bien alors ! répondit Scotcher avec un sourire chagrin.

— Mais M. Poirot a raison, dit Sophie. Nous devrions discuter de ça en privé.

Deux par deux, nous quittâmes donc la pièce. Claudia et Kimpton sortirent les premiers, suivis d’Harry et Dorro. Devant Poirot et moi allaient Gathercole et Rolfe. J’entendis par mégarde Rolfe se plaindre qu’on lui avait promis un gâteau chiffon au citron. Maintenant qu’on l’obligeait à quitter la table, quand pourrait-il y goûter ? M. Scotcher n’aurait-il pu avoir la courtoisie de remettre sa demande en mariage à plus tard afin de ne pa