Main La nuit de Saint-Germain-des-Prés

La nuit de Saint-Germain-des-Prés

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Paris, été 1957. Nestor Burma enquête pour le compte d'un client dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Manière pour le détective de nouer quelques connaissances parmi les cercles artistiques et intellectuels qui semblent avoir élu domicile dans ce secteur de Paris : écrivains, critiques, musiciens. C'est sur les traces de l'un deux, justement, que Burma est lancé :Charlie Mac Gee, batteur de jazz talentueux, et sans doute aux prises, aussi, avec les milieux de la drogue et de la délinquance qui gravitent autour de ce genre d'artiste. Avec le concours de Marcelle, compagne de circonstance, Burma parvient finalement à loger son client, dans un hôtel de la rive gauche. Il n'y a qu'un seul ennui : il est mort.

Ebookeur/Posteur : benhenda89 - FRBoarD
Year:
1954
Language:
french
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1

La mort a ses raisons

Year:
2016
Language:
french
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2

La nuit de San Marco

Year:
2015
Language:
french
File:
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Léo Malet





La Nuit de Saint-Germain-des-Prés


Les Nouveaux Mystères de Paris

(VIe arrondissement)





C’est sous le titre

LE SAPIN POUSSE DANS LES CAVES

que ce roman a paru pour la première fois en 1955.

© Léo Malet, 1973.





AVIS AU LECTEUR



Ceci est un roman.

Et pas à clefs.



Veuille le lecteur s’en souvenir et ne pas commettre de regrettables erreurs judiciaires. Les personnages, sortis tout armés (pour certains le mot convient parfaitement) de la machine à écrire de l’auteur, ne sauraient en aucun cas être confondus avec tel ou tel autre habitué de Saint-Germain-des-Prés.



Exception faite, toutefois, pour Messieurs :

Paul Boubal, propriétaire du Café de Flore ; Pascal, garçon dans le même établissement, et Henri Leduc, gérant de L’Échaudé, personnages réels, bons et bien vivants, que nous nous sommes permis de compromettre dans cette sanglante histoire où ils tiennent, avec tout le talent et la gentillesse qu’on leur connaît, des rôles peut-être de second plan, mais qui n’étaient pas moins nécessaires au bon déroulement de l’action.





Chapitre Premier

DE L’ÉCHAUDÉ AU REFROIDI


LE métro me cracha à Saint-Germain-des-Prés.

Je sortis du wagon pour ainsi dire à la nage, tellement je transpirais. C’était une moite nuit de juin, avec, suspendu sur la capitale, un orage de Marseille qui menaçait toujours sans jamais passer aux actes.

À la surface, il faisait encore plus chaud que dans le souterrain.

J’émergeai sur le boulevard à l’ombre de l’église et me frayai un chemin à travers la bruyante foule des promeneurs cosmopolites qui ondulaient sur le large trottoir, le long des grilles du petit square, indifférents à la vaisselle historique que le camelot de bronze Bernard Palissy, du haut de son socle, leur propose inlassablement.

L’atmosphère était imprégnée d’une stagnante odeur composite, où les vapeurs d’essence et le goudron liquéfié se conjuguaient au tabac blond et aux parfums de prix. Tout à fait Montmartre en 1926, château caucasien en moins. Sur la chaussée, de somptueuses ; bagnoles, aux carrosseries éclaboussées par les reflets mourants de l’enseigne au néon d’un grand café de la place, roulaient lentement, cherchant sans beaucoup d’espoir un espace libre pour se ranger.

La terrasse du Mabillon, qui s’étendait jusqu’au caniveau, et celle de la Rhumerie-Martiniquaise, contenue vaille que vaille dans l’espace de son plancher surélevé, rivalisaient d’animation, avec le pourcentage requis de viande soûle. Entre les deux bistrots pétant aux jointures, l’étroite rue de l’Échaudé, chère à Alfred Jarry, qui y avait situé sa station-service de décervelage, m’apparut comme une oasis de fraîcheur et de tranquillité. Par-dessus les toits des voitures à l’arrêt, la rampe lumineuse de l’Échaudé, le snack-bar que tient Henri Leduc, formée d’une succession d’ampoules électriques multicolores, dans la meilleure tradition populaire des illuminations de 14 Juillet, me fit signe.

Je mis le cap dessus.

Il n’y avait presque personne dans le minuscule établissement, ce qui était aussi bien, vu la température et ce qui m’y amenait. Mais il ne fallait pas s’inquiéter. Je connais l’endroit. D’ici une heure ou deux, ça allait rappliquer de partout.

Je jetai un coup d’œil à angle droit, la disposition des lieux n’en permettant pas de circulaire. Un couple cinématographique, vestimentairement parlant, occupait une table et cassait la croûte. Un peu plus loin, un type très digne, genre gravure de modes, l’air prétence d’un cachet d’aspirine qui se prendrait pour du maxiton, d’épais cheveux blancs surmontant son visage maigre de poète ravagé par l’inspiration – ou les soucis –, mangeait délicieusement, avec des gestes maniérés, quelque chose qui me parut ressembler à un plat de lentilles. Les yeux braqués sur l’affiche 1900 qui lui faisait face et vantant la supériorité de la bougie à cinq trous sur ses rivales, il rêvait plus ou moins à son droit d’aînesse.

Au comptoir, Louis, le barman, impeccable et correct dans sa veste immaculée, disputait une partie de dés avec un client barbichu, aux sons d’une musique douce issue d’un poste de radio invisible, et Henri, l’œil vif derrière ses lunettes cerclées d’or, faisait des comptes, à la caisse, un verre embué à portée de sa main, celle qui ne tenait pas le crayon1.

Je m’approchai et l’interrompis dans ses calculs :

« Salut, Duc », dis-je.

Il leva la tête, me tendit la main, me souhaita la bienvenue et demanda ce que je devenais.

« Pas plus, dis-je.

— Les macchabées, ça donne ? Je parle de la quantité.

— Je n’ai pas buté, si j’ose dire, sur un depuis deux mois. »

Leduc fronça les sourcils :

« Mauvais, ça. Tu devrais voir un toubib.

— Légiste, de préférence. Je connais la réplique. Dis donc, ça ne t’altère pas, de débloquer comme ça ?

— Si. Qu’est-ce que tu offres ?

— J’ai besoin d’un reconstituant maison.

— Louis, appela-t-il, en repoussant bloc et crayon dans un tiroir, vous avez entendu ? Passez-nous les godets. Monsieur Nestor Burma a l’air en fonds. Ce n’est pas si souvent. Il faut en profiter. »

Louis laissa tomber son 421 et roula dans notre direction, porteur de tout ce qu’il fallait pour la gorge :

« Bonsoir, m’sieu Nestor Burma, dit-il, en faisant le service. Ça gaze ?

— Comme ça. »

Je sortis mon mouchoir et m’épongeai : « …Sacré Bon Dieu ! J’ai du mal à m’y faire.

— À quoi, m’sieu ? À la chaleur ? C’est un temps de saison.

— Parlez donc pas comme un coiffeur. Je veux dire ce trêpe, sur le boulevard. Cette foire, cette kermesse permanente…

— Ah ! pour ça, dit Henri, nous avons connu le village plus tranquille, hein ? »

Il simula un chevrotement très réussi : « …De notre temps… » Il reprit sa voix normale :

« Tu vois, moi, je jacte comme un académicien. À la tienne. »

Nous choquâmes nos verres et les vidâmes aussi sec. Louis était retourné à ses bobs. Henri alla chercher une bouteille et servit la seconde tournée.

« Tu revois des copains de l’ancienne équipe, des fois ? demandai-je.

— Assez souvent. Forcément, ici, c’est un lieu de rencontres. Et toi ?

— Presque jamais. Avec mon boulot… » Il haussa les épaules :

« Nous avons chacun le nôtre, de boulot. On a pris de nouvelles habitudes. Les uns sont mariés, pères de famille…

— Certains sont arrivés et d’autres définitivement partis. Mieux vaut ne pas savoir où », fit une voix ricaneuse derrière moi. Je me retournai sur le type qui venait d’entrer dans le bar et se mêler ainsi à la conversation. C’était un homme encore jeune, mais au visage flétri, fatigué, mal rasé et au front dégarni. Vêtu très pauvrement, il mâchouillait un mégot jauni. Les yeux embués par l’ivresse, il oscillait sur ses jambes maigres.

« Tintin ! m’exclamai-je.

— T’auras du boudin, répliqua-t-il. Ça fait une paie que nous ne nous sommes pas vus, hein ?

— Oui, en effet. »

C’était un peu court, mais je me trouvai subitement en panne d’éloquence. Je regardai le type, embarrassé. Martin Burnet ! Je l’avais perdu de vue depuis cinq ou six ans, et il ne restait plus grand-chose du copain que j’avais connu si jovial. Je lisais dans ses yeux une détresse de mauvais aloi :

« Oui, oui, répétai-je.

— Te fatigue pas à me plaindre, grogna-t-il. Je vous emmerde tous.

— Déconne pas, Tintin, intervint Henri, conciliant. Tu cherches quelqu’un ? ajouta-t-il, histoire de dire quelque chose.

— Exactement, fit l’autre. M. Germain Saint-Germain, qui doit avoir des propositions malhonnêtes à me faire.

— Il est en train de bouffer dans le fond.

— Excellent. Ma vue lui coupera peut-être l’appétit. »

Tintin pivota, manqua de se casser la figure à la marche traîtresse qui, on n’a jamais su pourquoi, coupe en deux l’établissement de Leduc, se rattrapa au portemanteau, et se dirigea vers le dîneur solitaire. Je vidai mon verre.

« Remets-moi ça, Duc », dis-je.

Il s’exécuta, sans s’oublier dans la distribution.

« Eh bien vrai ! fis-je, après avoir bu, qu’est-ce qui lui est arrivé ? »

Henri ôta ses lunettes et entreprit de les fourbir. Il se pencha sur le comptoir : « Suzy Desmoulins.

— Oui, Suzy Desmoulins. Je sais. Ils couchaient ensemble, n’est-ce pas ?

— Rien n’échappe à Nestor, ricana-t-il. Maintenant, entre elle et lui, il y a cent cinquante ou deux cents millions. Oui, mon vieux.

— Qu’est-ce que ça peut lui foutre ? Tintin n’était pas envieux, dans le temps. Il le serait devenu ?

— C’est plus compliqué que ça. Tu as jamais vu Tintin se conduire simplement ? Voilà comment ça s’est passé, mon pote. On dirait un mélo. Raides comme des passes tous les deux, ils couchaient ensemble et puis voilà qu’à force de frimer dans des films de second ordre, un producteur la remarque, elle.

— Elle a une jolie gueule.

— Paraît que ce n’est pas la gueule que le producteur a remarquée en premier.

— Ça ne fait rien. Le coup est le même.

— Ouais, le coup est le même. D’emblée, le producteur lui file la vedette dans le film qu’il préparait. Tu crois aux miracles, toi ?

— Plus ou moins.

— Moi, depuis ce jour, j’y crois. Parce que, bon Dieu de bon Dieu, je sais de quoi elle était capable, cette Suzanne qui n’était pas encore Desmoulins, comme Camille, mais Dupont comme Tout est Bon, et j’aime mieux te dire qu’elle était mauvaise… Mais alors là, vachement. Comme trente-six cochons. Mais nous nous gourions. Dès qu’on lui a eu filé sa chance, avec un rôle qu’elle sentait, elle a fait un malheur…

— Je sais. Maintenant, elle vient en tête des vedettes françaises, elle a tourné un film à Hollywood…

— Deux.

— Et on ne parle que d’elle, partout.

— Et elle doit bien avoir deux cents millions à son compte en banque.

— Et Tintin ? là-dedans ?

— Il fait tintin. »

Je secouai la tête :

« Il doit s’en foutre des millions. Je connais Tintin. Ce n’est certainement pas ça qui lui a tapé sur le cigare.

— Moi aussi, je le connais, dit Henri. Mais toi, ça fait plusieurs années que tu ne l’as pas vu. Moi, je le vois plus souvent. Et ce ne sont pas les millions de son ex-copine qui l’ont ravagé. Ce n’est pas qu’il n’aurait pas besoin d’un peu de pèze, et d’autres que lui seraient allés trouver la Suzy et l’auraient tapée et la môme n’aurait certainement pas refusé de les lâcher, mais lui, il n’a rien fait. Il est trop fier et trop compliqué. Il joue les enfants du malheur. Ça fait mal au bide, mais c’est comme ça. J’ai biglé le truc tout de suite. À mesure que Suzy montait, lui, il descendait d’un cran dans la mistoufle. Volontairement ou tout comme. Il se prend pour un raté. Il n’a peut-être pas tort, mais il ne bouge pas un arpion pour changer le diagnostic. Il se complaît dans son état de lessivé, rincé comme un verre à bière. Je te dis ça avec ma petite tête de limonadier, mais je ne crois pas me gourer.

— Hum, graillonnai-je. Tu n’as pas joué un mélo avec Roger Blin et Georges Vitsoris, toi, avant-guerre ?

— Si. Marie-Jeanne ou la Fille du Peuple. Mais ce n’est pas là que j’ai puisé l’inspiration. Des mélos, il s’en fabrique plus qu’on ne croit, dans la réalité ! Ce n’est pas à toi que je devrais apprendre ça.

— Bon Dieu ! Tintin n’est pas Russe, pour gamberger comme ça.

— Il est d’Asnières. Mais russe ou pas russe, je te dis ce que j’ai remarqué. »

À ce moment, Tintin revint vers le comptoir. Un pied sur la fameuse marche, l’autre en contrebas, il prit appui contre le portemanteau, et claironna, le bras tendu :

« Monsieur Germain Saint-Germain, vous êtes un sale con. »

Puis, il passa devant nous, exactement comme si nous n’existions pas, franchit la porte et se perdit dans la nuit lourde et épaisse. Dans le silence brusquement tombé, une fourchette heurta une assiette. Un glouglou de bouteille m’apprit que quelqu’un se versait a boire avec nervosité. Avec un bruit doux de rôdeur, les dés roulèrent sur le feutre du petit tapis vert. Il n’y en eut que pour le poste de radio qui marchait en sourdine et le ronronnement soyeux du ventilateur. Henri rompit le charme :

« Et je sors par le fond. Rideau, glapit-il, avec des intonations de père noble. Monsieur Martin Burnet vient de se donner la comédie.

— Il est dingue », dit Louis. Il lança les dés.

« Encore un godet ? » proposa Leduc. Je consultai ma montre : « J’ai peut-être le temps d’en écluser deux… » J’allais continuer en lui posant une question, lorsque, succédant à un bruit de chaise remuée, un type apparut à mes côtés, venant du fond de la salle. C’était le mec aux tifs blancs, le bouffeur de lentilles. Un tic nerveux faisait battre sa paupière gauche dans son visage émacié de poète en transe. Il sourit, découvrant une éclatante denture pointue.

« Excusez-moi, dit-il, avec une belle voix aux graves sonorités, mais il est difficile, dans un espace aussi restreint, de ne pas être indiscret sans le vouloir. J’ai entendu prononcer votre nom et… Vous êtes Nestor Burma ?

— Lui-même. » Il s’inclina :

« Germain Saint-Germain, dit-il.

— Germain Saint-Germain ? » répétai-je. Son sourire s’accentua :

« M. Martin Burnet vient de me traiter publiquement de sale con, prononça-t-il, suave. Ceci pour mieux me situer, si nécessaire.

— Franchement, rigolai-je, ce n’est pas à cette appréciation un peu vive que je songeais. Je réfléchissais simplement que ce nom de Germain Saint-Germain me semble bizarre.

— Il ne vous dit rien ?

— Rien tu tout.

— Voilà bien la gloire, soupira-t-il, avec une ironie qui sonnait faux. J’ai écrit un roman qui s’est vendu à cinq cent mille exemplaires et monsieur Nestor Burma m’ignore.

Quel roman ?

— Juste un quart d’heure pour s’aimer.

— J’en ai peut-être entendu parler… »

Son tic nerveux, qui l’avait abandonné, le reprit :

« Ne vous mettez pas en frais, c’est inutile. Peut-être que mon vrai nom…

— Bergougnoux, lança Henri, qui avait repris ses comptes, mais ne perdait rien de la conversation.

— Bergougnoux ? fis-je, en écho.

— C’est mon véritable patronyme, approuva Germain Saint-Germain. Bergougnoux. Albert Bergougnoux. Non seulement le nom est moche, mais ces deux identiques syllabes qui se suivent ne l’améliorent en rien. Avouez que Bergougnoux, c’est peu reluisant et qu’il me fallait trouver autre chose pour signer mes œuvres. »

« Mes œuvres » sonnèrent d’une façon particulière. Il en avait tellement plein la bouche qu’on se demandait s’il pourrait encore respirer.

« Attendez », dis-je, faisant semblant, par politesse, de fouiller dans mes souvenirs.

Il ne devait pas avoir le temps. Il enchaîna :

« Nous fréquentions le Flore ensemble. Nous nous sommes rencontrés quelquefois à la même table et nous devons avoir des quantités d’amis communs.

— Possible, admis-je, sans conviction.

— C’est certain », trancha-t-il.

Il me cita quelques noms. Louis Chavance, les Prévert, Loris, Christiane Lénier, Jean Rougeul, Tony Gonnay, etc. Je me contentai de hocher la tête. Il dit :

« En tout cas, moi, je ne vous ai pas oublié… »

Il ajouta :

« …Et que devenez-vous, dans cette chienne d’existence ?

— Vous ne le savez pas ?

— Pas du tout. »

Je me mis à rire :

« Alors, nous sommes quittes, monsieur Saint-Germain. J’ignorais que vous fussiez… C’est ainsi qu’on dit, n’est-ce pas ?

— Si l’on veut. Je ne suis pas puriste.

— J’ignorais que vous fussiez un auteur de best-sellers, mais il ne semble pas que ma réputation soit parvenue jusqu’à vous. Je suis également célèbre, vous savez ? Enfin, plus ou moins. Et dans un autre domaine, évidemment.

— Lequel ?

— Nestor Burma est détective privé », glissa Henri, jouant les utilités avec beaucoup de talent.

L’écrivain s’exclama :

« Détective privé ? Mais ce doit être passionnant.

— Très. Jusqu’au coup de matraque, inclusivement.

— Ça vous arrive souvent ?

— Assez. Je n’ai pas à me plaindre. »

Il ouvrit les bras, comme s’il voulait m’y attirer :

« Mon cher, souffrez qu’en souvenir du bon vieux temps, je vous invite à ma table. Ne refusez pas le verre des retrouvailles. »

À nouveau, je consultai ma montre :

« Je puis vous accorder quelques minutes, dis-je. La personne que j’attends devrait déjà être là.

— Vous l’attendrez aussi bien en ma compagnie, dit Germain Saint-Germain. Et cette personne vous trouvera toujours. L’Échaudé n’est pas un endroit où l’on puisse se perdre.

— Tu attends quelqu’un ? s’enquit Leduc.

— Marcelle.

— Marcelle ? Laquelle ? La brune ou la blonde ?

— La brune. Avertis-moi quand elle sera là. »

Je suivis l’écrivain et m’installai à sa table. Elle était jonchée de boulettes de pain nerveusement pétries et des taches de vin décoraient la nappe. Mon hôte appela le loufiat chargé du service de la salle, et le gars s’empressa de prendre la commande et de nous l’apporter. À côté de nous, le couple aux allures cinématographiques jouait la scène du baiser jusqu’à essoufflement. Apparemment, ni l’un ni l’autre n’étaient asthmatiques. La lumière d’une applique tombait en plein sur le visage de Saint-Germain et je l’examinai mieux. Je n’avais rien à en fiche, mais ce fut machinal. Tout un réseau de minuscules rides couraient sur son front et ses tempes et il avait des pattes d’oie. Ses yeux gris, comme proche des larmes, et aussi mobiles que ceux d’un oiseau nocturne, reflétaient une sorte de désarroi indéfinissable. Il se droguait peut-être, à l’exemple de beaucoup de ses confrères. Dire que je me tamponnais complètement du personnage, ne serait pas exact. Je n’étais pas, ce soir-là, venu traîner mes lattes dans le quartier à cause de lui, et un boulot un peu plus important qu’entendre un écrivain vantard se griser de ses propres paroles m’attendait, mais je n’aurais pas été fâché de savoir pourquoi Tintin, d’un naturel extrêmement distingué et courtois, du moins jadis, s’était laissé aller à l’injurier publiquement et avec une telle ardeur. L’ivresse n’expliquait pas tout. Il devait y avoir autre chose. Dans un sens ou un autre, ce Saint-Germain devait avoir passé la mesure. J’apprendrais peut-être comment et pourquoi, au cours de la conversation. De toute façon, ça ferait passer le temps. Je me sentais moi-même un peu nerveux. Un peu nerveux et pas loin d’être paf. Tout ce que je m’étais tapé au comptoir, ce que je suçais à cette table, la chaleur suffocante et la perspective du boulot qui m’attendait, tout cela commençait à produire son effet. J’étais un peu cloche de m’être laissé ainsi aller à mon penchant pour le bouchon, à quelques heures d’une difficile partie. Je me promis, avant de débarrasser le plancher, d’arranger ça à l’aide de pas mal de café noir bien fort. En attendant, autant bavarder gentiment avec mon hôte. Justement, il m’interrogeait sur mon travail :

« J’ai souvent entendu parler de détectives privés, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en voir un d’aussi près, fit-il. C’est peut-être impardonnable pour un écrivain, mais le fait est là. Et nous ne pouvons pas tout savoir et connaître. En quoi consiste exactement votre tâche ?

— Nous filons surtout des maris pour le compte de leur femme et des femmes pour le compte du mari, expliquai-je. Parfois, ça va plus loin. Quand on commence une enquête, on ne sait jamais dans quelles ramifications elle va vous entraîner.

— Je vois… »

Il prit brusquement un air aussi concentré que le lait qui fait les plus beaux nourrissons du monde :

« … Des cas psychologiques intéressants ? Vous comprenez, je suis écrivain et…

— La vie est certainement plus compliquée et fertile en péripéties que tout ce que vous pouvez accumuler dans vos livres, dis-je. Mais elle est aussi plus secrète. Alors, n’est-ce pas ? Vous, avec votre imagination, vous concluez. La vie ne conclut pas.

— Très juste », opina-t-il.

À ce moment, il me fallut me pousser contre la table pour permettre à une demi-douzaine de touristes ou assimilés, qui venaient d’envahir l’établissement en parlant haut, de prendre place derrière moi. Je me mis à rigoler.

« Qu’est-ce qui vous fait rire ? demanda le romancier.

— La vue de ces Américains. Je songeais, qu’en somme, le nez de Cléopâtre de Saint-Germain-des-Prés, c’est un falzar d’homme porté par une fille. »

Il s’exclama :

« Mais c’est pardieu vrai, ce que vous dites là !

— N’est-ce pas ? Ça a suffi pour changer, sinon la face du monde, en tout cas l’atmosphère de ce quartier, plutôt familial et bourgeois, et le rendre célèbre dans les contrées les plus reculées de la planète. Tout cela du jour où une jeune fille qui n’avait pas plus de fric pour aller chez le coiffeur que pour s’acheter une jupe à l’Uniprix de la rue de Rennes a emprunté le grimpant d’un copain. »

Il me contempla en souriant : « Vous avez une conversation intéressante, dit-il. Ils sont tous comme ça, les détectives privés ? » Je lui retournai son sourire : « Je suis un peu exceptionnel.

— Et comment expliquez-vous le phénomène troglodyte ? Je veux dire ce besoin qu’ont éprouvé ces jeunes gens de se réunir dans des caves, d’abord pour y discuter et ensuite y faire de la musique ? »

Il croyait me prendre de court. Je répliquai : « Par la nostalgie des alertes ou quelque chose comme ça. Les descentes à la cave, en pleine nuit, au son lugubre des sirènes, c’était parfois bien pratique pour peloter sa voisine de palier ou lui découvrir certains charmes jusqu’alors jalousement cachés. Ils ont voulu revivre le bon temps. Là-dessus, des journalistes ont rappliqué, tartiné, et allez donc. Le quartier nouvelle manière était lancé. »

Il appuya sur la table ses mains fines et blanches, aux doigts effilés et aux ongles brillants, et se carra sur la banquette. Ses cheveux de neige caressaient les seins de la bonne femme qui, sur l’affiche du Bec Auer, les avait mis à l’air sans raison précise.

« Je ne regrette pas d’avoir renoué avec vous, articula-t-il, avec une emphase comique. Vous êtes amusant.

— Je vais ajouter quelque chose, dis-je. Quelque chose que je tourne depuis longtemps dans mon ciboulot et que je n’arrive pas à placer, mon boulot se prêtant peu à ce genre d’exercice. Peut-être que vous, vous pourrez l’utiliser dans un de vos bouquins. »

Il fronça les sourcils. Subitement, il eut l’air fâché et soupçonneux.

« Ne croyez pas que je veuille vous donner des idées, protestai-je. Vous devez en avoir à revendre. Mais j’ai découvert quelque chose qui me semble assez joli. Et je ne résiste pas au besoin de vous le communiquer. Je suis comme ça, moi. Savez-vous que le VIe arrondissement est celui où Ton compte le plus de filles déguisées en hommes et d’hommes habillés en femmes ? Je ne parle pas des Écossais, bien entendu.

— J’avais compris. Les prêtres ?

— Exactement.

— Très drôle ! s’esclaffa-t-il. Ma foi, je ne dis pas que je ne resservirai pas le propos.

— Comme il vous plaira.

— Hep, Nestor ! appela Henri, en se penchant par-dessus le comptoir. Ta souris est là.

— J’arrive. »

Je me levai :

« Excusez-moi, mais je me vois obligé d’interrompre là mes brillants exercices. »

Je tendis la main à Germain Saint-Germain. Il y plaça la sienne :

« Au revoir, monsieur Burma. Amusez-vous bien. Et encore très heureux de vous avoir revu. »

Sans lâcher sa main, je demandai : « Peut-on savoir pourquoi Martin Burnet vous a traité si rudement, tout à l’heure ?

— Je lui offrais de l’argent.

— Et il l’a refusé, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Il s’est toujours foutu du fric, dis-je.

— Il a bien de la chance, grogna l’écrivain. Au revoir, monsieur Burma.

— Au revoir. »

Je rejoignis Marcelle qui m’attendait au comptoir devant une fine à l’eau. C’était une petite brunette mal peignée, comme on en trouve des tonnes dans le coin, sauf que chez elle c’était naturel. Elle avait une tignasse de ce genre, en perpétuelle rébellion. Son visage pas maquillé était dur. La vie ne lui avait pas souri et elle ne voyait pas pourquoi elle se montrait en frais à sens unique. C’était une bonne môme qui se débrouillait tant bien que mal en chassant le cacheton dans les studios. Elle n’était pas moche du tout et relativement bien balancée. Je la connaissais depuis environ deux ans. J’avais dû la voir pour la première fois à l’Échaudé même. Après être resté huit ou neuf mois sans la rencontrer, j’avais repris le contact la veille. Elle demeurait depuis toujours, ce qui était une veine pour moi et faisait bien augurer de la suite, au Diderot-Hôtel, derrière la statue de l’encyclopédiste, sur le boulevard, où nous nous rendîmes en sortant du snack-bar.

Dehors, il continuait à faire tiède, mais quelques grosses gouttes de pluie commençaient à s’écraser sur les trottoirs. Avec un peu de chance, l’orage éclaterait bientôt. Sauf les bagnoles en stationnement, le boulevard était presque désert. Les terrasses des cafés regorgeaient toujours de consommateurs en nage.

Nous traversâmes la chaussée et pénétrâmes dans le Diderot-Hôtel. Le vestibule était plongé dans la pénombre. Derrière une banque à mi-hauteur, un veilleur de nuit somnolait, son crâne chauve constellé de gouttes de sueur qu’irisaient les rayons anémiques d’une ampoule de faible voltage fixée au-dessus du tableau des clefs. Marcelle prit la sienne sans que le type fît un mouvement et s’aperçoive de quoi que ce fût. J’avais peut-être fait un tas d’embarras pour rien. On entrait la-dedans comme dans un moulin.

Nous montâmes un escalier recouvert d’un tapis réclamant par endroits un remplaçant d’urgence. Dans le couloir du premier étage, nous croisâmes un trio de nègres qui paraissaient peu se soucier du sommeil des voisins. Dire qu’ils jactaient à haute voix serait au-dessous de la vérité. Ils trimbalaient sous le bras des instruments de musique. Ils devaient sortir d’une participation à une espèce de jam-session dans la carrée d’un de leurs copains. Lorsqu’ils arrivèrent au rez-de-chaussée, l’un d’eux éprouva le besoin de réveiller le gardien en lui filant près des esgourdes une note aiguë de trompette bouchée. Quelques jurons éclatèrent, puis ce fut le silence. Entre-temps, nous étions parvenus au troisième étage, où habitait Marcelle.

Elle créchait dans une pièce proprette, mais impersonnelle. Le décor banal d’une chambre d’hôtel. Elles se ressemblent toutes. La copine fit la lumière, puis tira les rideaux. Ensuite, elle s’assit sur le lit qui grinça sous son poids et entreprit de dégrafer son corsage. « Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.

— Je me déshabille.

— Refrusque-toi. On va ressortir presque tout de suite. »

Je puisai dans mon portefeuille un talbin de cinq raides que je lui tendis. Elle le prit avec hésitation et, la tête baissée :

« Je ne comprends pas. » Je lui saisis le menton :

« T’es une brave môme, dis-je. Te casses pas le bonnet. »

Elle se dégagea. Je lui tapotai la joue et me dirigeai vers la porte :

« Où vas-tu ? » interrogea-t-elle. Je me retournai :

« Je vais voir mon client, tiens ! Je croyais t’avoir suffisamment affranchie, hier.

— Oh ! je m’imaginais que c’était un prétexte.

— Pas du tout, mon petit. Tel que tu me vois, je suis en service commandé. Je fais des heures supplémentaires nocturnes au taux de majoration le plus élevé et je t’ai choisie pour collaboratrice occasionnelle.

— Bon. Alors, qu’est-ce que je dois faire ?

— Attendre mon retour. Quand j’en aurai terminé avec mon zèbre, je te rejoins et on met les bouts. Je pourrais peut-être tenter de repasser tout seul devant le cerbère, mais il suffit qu’il soit réveillé… Allez, à tout à l’heure. »

Je sortis dans le couloir obscur, le longeai jusqu’à l’escalier et montai à l’étage au-dessus. Un silence total régnait dans la maison, mais dès que j’eus posé le pied sur le palier, des ronflements retentirent comme si je les avais déclenchés moi-même. C’étaient des ronflements puissants, d’une majestueuse ampleur, se terminant parfois en sifflet de locomotive, avec des intermèdes de gargouillis et des essais de corne de brume. Les ronflements d’un ivrogne cuvant son vin, faisant consciencieusement et avec ardeur la nique à la Ligue nationale contre l’Alcoolisme, dont le siège social est à deux zigzags. Une veilleuse solitaire permettait de distinguer plus ou moins les numéros des portes. Chambre 42. C’était celle que je cherchais. Je collai l’oreille au battant et écoutai. Les ronflements emplissaient tout l’hôtel, déferlaient en une houle, mais impossible de les localiser. Il n’y aurait rien eu d’extraordinaire, cependant, à ce qu’ils fussent produits par M. Charlie Mac Gee. M. Charlie Mac Gee devait s’ennuyer comme un croûton derrière une malle, dans sa carrée. Alors… on débute par un verre et puis le litre y passe. Toutefois, je lui aurais supposé plus de sérieux.

Il n’y avait pas de clef fichée dans la serrure. Je grattai légèrement à la porte. Personne ne répondit. Correspondant vraisemblablement à un mouvement du corps du dormeur, les ronflements changèrent de ton, marquant une nette tendance à l’aigu. Une nouvelle fois, je frappai. Zéro. Même les ronflements s’en moquèrent. Ils continuèrent, égaux, précis et monotones. Alors, j’employai les grands moyens. Après tout, j’étais attendu. Mon cure-pipe spécial, avec tige-annexe pour serrures, entra dans la danse. Un déclic m’apprit que je pouvais entrer.

Cela schlinguait bigrement, là-dedans. Un mélange de renfermé, de tabac froid, de suif et d’effluves rances de parfum à bas prix. Avec, brochant sur le tout, une autre odeur, indéfinissable, plutôt dégueulasse, à vue de nez. La chaleur, qui n’arrangeait rien, pesait sur mes épaules. Je percevais toujours les ronflements, mais atténués. Quelque part, très près, le robinet d’un lavabo fuyait en chuintant. Des borborygmes secouèrent la tuyauterie et firent vibrer l’immeuble de la toiture à son soubassement.

Ni la lampe de chevet ni le plafonnier n’étaient allumés. Mais l’obscurité était rompue à intervalles réguliers par le bref rayon sanglant que projetait à travers la pièce, à la faveur d’un interstice du rideau mal tiré sur la fenêtre close, l’enseigne extérieure de l’hôtel, qui s’éclairait et s’éteignait alternativement. À la lueur d’un de ces traits écarlates, j’aperçus un homme étendu tout habillé sur le plumard, le bras droit pendant jusqu’à toucher la descente de lit, tellement il était long.

Je m’approchai du locataire de la chambre 42. Ce n’était pas lui qui ronflait. En admettant que cela lui soit jamais arrivé, cela ne se renouvellerait plus. Jamais plus.





Chapitre II

CHOU BLANC


SUR la pointe des pieds, et veillant à ne rien catapulter du bout de mes godasses, je m’en fus à la fenêtre assujettir strictement les rideaux, puis je manœuvrai l’interrupteur, en prenant soin de ne pas y laisser batifoler mes empreintes digitales. Mes yeux clignèrent sous l’effet de la brusque clarté que répandit le plafonnier.

Ma chemise collait à ma peau. Je respirais avec difficulté. Mon col était à tordre. J’épongeai la sueur qui dégoulinait sur mon visage et revins au macchabée, la gorge sèche.

Il avait rejoint les verts pâturages depuis un certain temps. Sa large face au nez épaté et aux lèvres lippues d’un rose douteux, virait au gris. Il était aussi raide qu’un morceau de bois et sa main aux ongles cendrés se crispait sur la crosse d’un revolver de fort calibre, agrémenté d’un silencieux. C’était le canon de ce pétard qui affleurait les poils de la descente de lit en simili-tigre et lui faisait un bras anormalement long.

Qu’il se soit suicidé (comme tout voulait le laisser supposer), ou qu’on l’ait buté (ce qui était plus probable), le noir n’avait pas poussé l’humour de même couleur jusqu’à succomber sous les coups d’une arme blanche. N’empêche que c’était une détestable plaisanterie pour moi. M. Jérôme Grandier ne serait pas content, lorsqu’il apprendrait cela. Pas du tout.

Le nègre avait stoppé un pruneau dans le citron et un second dans le buffet. Le médecin légiste, parce qu’il émarge au budget pour déterminer ce genre de choses, dirait lequel des deux avait entraîné le décès, mais c’était un point qui m’importait peu. M. Charlie Mac Gee était lessivé. Cela seul comptait pour mézigue.

Lessivé ! Et ce qu’il détenait ne devait plus se trouver dans sa chambre. J’entrepris tout de même une perquisition.

Une penderie contenait une paire de costards, d’assez bon goût pour un fils de Cham. Plusieurs chaussures, toutes d’un jaune agressif, elles, occupaient le rez-de-chaussée du placard. Dans un coin du meuble, j’avisai un paquet d’aspect fort innocent. Trop innocent. Je l’ouvris. Tu repasseras, Nestor ! Un relent nauséabond me sauta aux narines. Du linge sale. Très sale. Merci bien. J’en ai aussi à la maison, et moins envahissant. Je refermai la penderie.

Au pied de la table de nuit, à même le parquet, s’érigeait une pile de disques, à proximité d’un phono. Je regardai l’étiquette du disque de dessus. Un enregistrement de Dizzy Gillespie. Une marche funèbre eût été plus indiquée. Je soulevai le couvercle du phono. Rien. Juste un peu de poussière. Je me mis à quatre pattes et biglai sous le pucier. L’assassin ne s’y réfugiait pas. Il n’y avait pas non plus d’autre cadavre. C’était toujours ça. Mais j’aperçus des fragments de disque cassé, repoussé là-dessous par un pied négligent, semblait-il, et une valise. Je dédaignai les morceaux de disque et tirai la valise à moi.

Elle débordait de journaux froissés et de feuilles de papier d’emballage – ce genre de papier bruyant – également roulées en boules lâches. Je la vidai. Rien de plus que du papier et une longue ficelle pourvue à une extrémité d’un lourd cendrier de céramique.

Pas d’erreur. M. Charlie Mac Gee était bien un truand et de la plus méfiante espèce. Je venais de dégoter son dispositif d’alerte, confectionné à l’instar d’un gangster de son pays dont j’avais jadis lu l’histoire quelque part. Il ne devait jamais se coucher sans répandre dans sa chambre tous ces papelards froissés, afin de ne pas être surpris dans son sommeil, et il avait encore perfectionné le système en ajustant à la porte cette ficelle qui, fonctionnant lorsqu’on poussait l’huis, provoquait la chute en fanfare du cendrier. Tout cela était ingénieux, mais ne lui avait pas été d’une grande utilité.

Je renfournai tout ce bazar dans la valise, glissai celle-ci sous le lit et passai dans le cabinet de toilette. Par la fenêtre ouverte sur la nuit, me parvinrent les roulements sourds d’un tonnerre lointain. L’averse creva, crépitant sur un toit de zinc proche. Sans me faire aucun bien, une brise presque fraîche me caressa le visage. Je suais toujours à grosses gouttes. Je fis la lumière. Un gobelet à moutarde plutôt crado et une demi-douzaine de flacons de parfums aussi disparates que possible, et qui, mélangés, devaient engendrer des étincelles, se battaient en duel sur l’étagère de verre. À part cet assortiment de saloperies, le cabinet de toilette était aussi nu que ma copine Yvonne Ménard, des Folies-Bergères. Le robinet du lavabo qui fuyait me conseilla vivement de l’imiter. J’éteignis et revins dans la chambre.

Je me campai devant le macchabée et le contemplai, me retenant pour ne pas l’injurier. Il ne savait pas l’oseille qu’il me faisait perdre, ce corniaud. C’était bien la peine de s’entourer de tant de précautions, de fignoler un scénario à la gomme pour le contacter. D’autres s’étaient moins cassé la tête, avant de la lui casser, à lui.

Surmontant ma répugnance, je me résolus à le fouiller. Ce que je cherchais était trop volumineux pour qu’il le trimbalât sur lui – et d’ailleurs, je ne conservais plus aucun espoir de ce côté – mais je pouvais peut-être tomber sur un indice, un début de piste, je ne sais pas, moi. J’explorai les poches de son falzar. L’une était désespérément vide, l’autre recelait un mouchoir parfumé. Enfin, oui, ce genre de parfum. Son veston Prince de Galles n’était pas plus garni. La pochette de soie mauve exhalait aussi une odeur, mais différente de celle du mouchoir. Ça faisait plus riche. Il y avait vraiment nauséabondance. Les poches, tant intérieures qu’extérieures, ne contenaient rien, sauf un portefeuille. D’une platitude de ligne haricot vert, il n’hospitalisait qu’un passeport au nom de Charles Mac Gee, quarante-cinq ans et toutes ses dents. S’il les avait eues longues, elles ne lui feraient plus mal. Un vrai petit prudent, M. Charlie Mac Gee. Rien de compromettant sur lui, à moins qu’on ne lui ai tout barboté. En tout cas, rien d’utile pour Nestor rien qui puisse m’aiguiller dans une direction ou une autre. Je jurai in petto, remis le portefeuille en place, éteignis et caltai, laissant la porte entrebâillée.

Ma retraite, le long du couloir, fut saluée par le ronfleur, poursuivant sa musique nasale, et la cataracte d’une chasse d’eau, brusquement déclenchée. L’ensemble était fort réussi. Il n’y avait pas à dire. Tout allait avec tout.

La môme Marcelle m’attendait bien sagement, en fumant une cigarette, allongée sur son lit. À mon entrée, elle s’assit et braqua sur moi ses grands yeux étonnés :

« Eh bien ? remarqua-t-elle. Tu en fais une bouille !

— C’est cette enfant de garce de chaleur, répondis-je. Je l’aime bien, mais il y a des fois où je la supporte mal. C’est une question d’artères. Je me fais vieux.

— Tu as vu ton client ?

— Oui. »

Elle fourragea dans sa tignasse, qui n’avait vraiment pas besoin de ce traitement :

« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

— Tu vas ressortir avec moi… Nous pourrions peut-être aller bouffer un morceau chez Henri.

— Je ne dis pas non… »

Elle se mit sur ses guibolles et sourit :

« … Mais c’est tout de même un peu vexant pour moi, tout ça. »

L’heure n’était pas au marivaudage :

« On verra ça un joui où il fera plus frais… Grouillons-nous, pressai-je. J’étouffe ici. Mets un imper. Je crois qu’il flotte.

— Oui, et pas mal. Il faudrait être sourd pour ne pas l’entendre… »

Elle enfila un trench-coat :

« …Je n’ai pas de pépin à t’offrir. Ce n’est pas un article courant dans le quartier.

— Ça ne fait rien. »

J’aspirais à être trempé. L’eau du ciel chasserait peut-être les odeurs vulgaires de maison de passe qui régnaient dans la chambre du mort et dont il me semblait être imprégné jusqu’à l’os.

Nous quittâmes l’hôtel sans anicroche.

Le gardien roupillait toujours à son poste, sous la lueur de la calbombe miteuse, le sommet du crâne constellé des mêmes perles de sueur que précédemment. Une sorte de bulle d’air fusa d’entre ses lèvres lorsque Marcelle le frôla pour remettre sa clef au tableau, mais il n’y avait aucun rapport de cause à effet. Il devait en émettre une comme ça de temps en temps, au plus fort de son sommeil, et sans que cela le compromît en rien. Ça faisait partie de son hygiène physiologique. Autant dire, donc, qu’aussi bien à l’aller qu’au retour, j’aurais pu passer devant lui sans dommage, mais il aurait fallu connaître ses habitudes. Et maintenant, si je recherchais la compagnie de la jeune germano-pratine, c’était pour une autre raison que camoufler ma présence dans l’hôtel. Je ne voulais pas qu’elle soit chez elle, lorsqu’on découvrirait le macchabée du quatrième. Sous le coup de l’émotion, et en présence des flics, elle aurait risqué de laisser échapper d’imprudentes et compromettantes paroles. Aussi, ce qu’il fallait – et ce que j’allais faire –, c’était la tenir éloignée du Diderot-Hôtel, sinon jusqu’à ce que ça se tasse, du moins jusqu’au lendemain midi. Sans écarter totalement le danger d’une incartade de langage, cette tactique l’amoindrirait dans une certaine mesure. Et voilà ! Parce que cette andouille fumée de Charlie Mac Gee s’était fait descendre, j’allais employer ma nuit à jouer les andouilles à mon tour.

Nous traversâmes le boulevard, portés par une rafale de pluie. Chez Leduc, c’était plein comme un œuf. Louis nous ménagea une vague place pour une personne et demie à l’extrémité du comptoir. M. Germain Saint-Germain ne figurait plus parmi l’honorable société, ce dont je me réjouis. Je me sentais inapte à soutenir une conversation, même idiote. Suffisamment de sujets de réflexions solitaires se heurtaient dans ma petite cabèche de détective de choc, spécialiste du ramassage de denrées périssables. Nous essuyâmes quelques vannes anodines de la part d’Henri et torchâmes une portion de je ne sais quoi, mais particulièrement salé. Pour faire descendre ces aliments, Marcelle et moi éclusâmes pas mal. Mon auxiliaire occasionnelle commençait à avoir son pompon et ne plus très bien savoir quel jour nous étions, mais je n’étais pas encore parvenu au résultat souhaité. Je me demandais quelle suite donner à la soirée, lorsqu’un type vêtu d’un blue-jean étriqué et d’une chemise à carreaux plutôt vaste, me tira d’embarras. Il expliquait à un de ses copains que les éliminatoires pour l’élection de Miss Poubelle se poursuivraient cette nuit même dans une cave du passage Dauphine, dite Cave-Bleue. Il promettait d’y avoir du sport, les organisateurs essayant d’enterrer définitivement le Tabou, et ne reculant devant aucun sacrifice pour arriver à leurs fins. Miss Poubelle, ça ne m’excitait pas bésef (j’ai parfois l’esprit rétrograde, moi ; je penche plutôt pour les filles bien briquées), mais cette festivité m’aiderait sans doute à noircir ma compagne à zéro. Dans l’atmosphère enfumée et raréfiée d’une cave, ça serait du millefeuille. Des invitations étant nécessaires pour assister à cet événement artistique (je parle de l’élection), j’eus recours à l’inépuisable Henri. Il me colloqua illico deux cartons, qu’il pécha dans son tiroir-caisse.

Avant de partir pour la Cave-Bleue, je m’enfermai dans les waters de l’Échaudé et le tout-à-l’égout emporta au diable une feuille portant descriptions et reproductions d’objets rares et une sorte de lettre d’ambassade auprès de Charlie Mac Gee, tous documents désormais inutiles et qu’il n’était pas souhaitable de conserver sur moi.





Chapitre III

LA NUIT DE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS


LE chemin conduisant à la fameuse Cave-Bleue était semé d’embûches. On butait d’abord contre les boîtes à ordures qui attendaient les boueux sous le porche du passage Dauphine. Ensuite, on se tordait les ripatons sur les habituels pavés inégaux qui font le charme de ce genre d’endroits. Ce n’était pas tout. Le plus dur restait à faire : atteindre l’entrée de la cave. Devant la porte basse, au fronton de laquelle Cave-Bleue était tracé en une typographie chaotique sur une plaque de bois flanquée de deux lanternes de forme bizarre, une foule compacte se massait, vociférant et poussant des cris d’animaux. Il pleuvait sur tout ce monde, mais comme ça ne semblait pas suffisant, de temps à autre, d’une fenêtre d’un étage supérieur, le contenu d’un seau de flotte, dans le meilleur des cas, venait apporter sa note fraîche, accompagnée des malédictions de l’expéditeur qui aurait bien aimé dormir un peu. Deux femmes en peau, originaires du Nouveau Monde, et plus ou moins contemporaines d’Abraham Lincoln, déjà victimes d’une de ces cataractes supplémentaires, trouvaient ces intermèdes très drôles et exciting, et réclamaient à tue-tête une nouvelle aspersion. Généralement, ça ne se faisait pas attendre. Qu’est-ce qu’ils devaient payer comme note de flotte, les locataires du coin. Il paraît que rien que dans ce quartier, la Compagnie de Distribution a réalisé de tels bénéfices, qu’elle a pu entreprendre, pratiquement pour rien, la réfection des canalisations dans d’autres arrondissements.

Jouant des coudes et gueulant pour imiter tout le monde et ne pas nous faire remarquer, nous abordâmes bientôt au seuil de l’entrée du saint des saints. Là, un cerbère baraqué en armoire normande, son faciès de boxeur flapi aussi amoché que sa casquette galonnée, et pas manchot de la langue non plus, attrapait les cartes d’invitation dans son énorme patte, puis de l’autre vous poussait à l’intérieur. On descendait alors un escalier étroit. Ensuite, on suivait les méandres d’un boyau humide, laissant des souvenirs suspects aux épaules qui en heurtaient les parois. Au terme de ce voyage, on débouchait dans une pièce assez vaste, voûtée, emplie d’une fumée à couper au couteau. Ça sentait nettement le moisi. Décidément, ce jour-là, mon tarin n’était pas à la noce.

Ça sentait le moisi, c’était plein de fumée et ce n’était pas pour autant silencieux. Aussi bien au bar, qui s’érigeait dans un angle, qu’aux tables de bois grossier disposées en désordre autour d’un espace réservé à ceux que chatouillait le jitterburg, s’encaquaient comme des harengs des consommateurs des deux sexes et de différentes conditions, allant du bohème moderne au cinéaste nanti, en passant par la starlette à l’affût et la touriste mûre en quête de sensations inédites. Tout ce tas, les fesses posées sur des tabourets rembourrés avec des plumes d’oursin, fraternisait et discutait à haute voix, produisant un inimaginable brouhaha. Pour compléter l’ambiance une formation de jazz panachée, mi-blanche mi-noire, reléguée sur une petite estrade, se déchaînait, menaçant non seulement de faire dégringoler des plâtras de la voûte, mais la voûte elle-même. Dominant le bousin, une trompette filait une interminable note gratte-ciel du plus sensationnel effet. Lorsque le musicien décolla de ses lèvres l’embouchure de son instrument, quelques connaisseurs applaudirent frénétiquement. Ils n’avaient pas tort. Cela représentait une belle performance. Ce mec-là enfonçait Armstrong.

Montre en main, l’orchestre s’octroya trois secondes de répit, le temps d’en engloutir un derrière le plastron, et entama un autre morceau trépidant, be-bop en diable. Des couples envahirent la piste de terre battue et donnèrent au profane l’impression de vider une querelle de ménage. Les gars empoignaient les filles, les attiraient à eux brusquement, les repoussaient avec la même douceur. Elles reculaient en tournoyant, la jupe à l’horizontale – pour celles qui en portaient, évidemment – découvrant des horizons insoupçonnés et prouvant la supériorité de ce vêtement féminin sur le hideux falzar. Ensuite, elles revenaient à la charge, agressives, le buste tendu avec arrogance, au risque de faire péter le soutien-gorge.

Marcelle et moi réussîmes à nous insérer sur un banc, entre un quidam à faux air d’Alexandre Astruc (encore un que je ne vois plus souvent), et un autre qui se trémoussait, scandant la mesure de son corps tout entier. Lorsqu’un loufiat, suffisamment dégourdi pour s’y reconnaître dans toute cette pagaille eut déposé devant nous un assortiment de boissons fortes, je quittai ma place difficilement conquise et partis à la recherche d’un téléphone. Il fallait faire ce qui devait être fait.

On avait aménagé une cabine derrière le bar. Je m’y enfermai et consultai l’annuaire.

« Diderot-Hôtel »… Dragon 35-09.

Je composai le numéro. La sonnerie retentit deux fois dans le vestibule enténébré. La troisième fut interrompue par le gardien qui se décida à décrocher :

« Ici, Dide… »

Il bâilla :

« … rôtel, compléta-t-il. J’écoute.

— M. Charlie Mac Gee, dis-je.

— Oui, m’sieur. B’soir, m’sieu. Et qu’y a-t-il pour votre service, m’sieu Mac Gee ?

— Je ne suis pas Mac Gee. Charlie Mac Gee est un de vos clients. Je désirerais lui parler.

— Ah ! oui… oui… »

Derechef, il bâilla.

« …Savez-vous l’heure qu’il est, m’sieu ?

— Mieux que vous. Mais l’heure importe peu. Il me faut parler à M. Charlie Mac Gee de toute urgence. Il attend ma communication. Il occupe la chambre 42. Ceci pour vous prouver que je sais de quoi je parle. Appelez-le, s’il vous plaît.

— Bien, m’sieu. »

J’entendis le bruit que fit le combiné lorsqu’il le reposa sur son burlingue. Des sons vagues, indistincts, suivirent. Le gardien se débattait maintenant avec le téléphone intérieur. À mon oreille libre parvenait le boucan de la cave, jazz et conversations mêlées.

« Allô.

— Allô.

— M. Charles Mac Gee ne répond pas, monsieur. Il ne doit pas être chez lui.

— Ça m’étonnerait, dis-je, sans pouvoir réprimer un accent sarcastique. Il m’attendait. Il attendait mon coup de fil. C’est très important. Consultez votre tableau. M. Mac Gee doit être chez lui. »

Un silence :

« Vous avez peut-être raison, m’sieu, fit le gardien. Sa clef n’est pas au tableau.

— Vous voyez bien. Il est possible qu’il se soit soûlé la gueule et la sonnerie du téléphone est trop faible pour le réveiller. Écoutez, mon vieux, montez voir le secouer un peu. J’ai des informations capitales à lui communiquer et il ne se montrera pas chien. »

Une courte hésitation :

« Vous croyez ?

— Mais voyons !

— Eh bien, m’sieu… euh…

— Destournelles.

— Eh bien, m’sieu Destournelles, ne quittez pas. Je reviens tout de suite.

— O.K. »

Je sortis ma pipe, ma vieille bonne vache de pipe à tête de taureau, que je délaissais un peu, cette nuit-là, la bourrai, l’allumai, et attendis en déchiffrant les graffiti qui décoraient la cabine téléphonique : DEMANDEZ UN ARSENIC-MENTHE POUR APAISER VOTRE SOIF D’ÉTERNITÉ… EXISTENTIALISTES ! AYEZ DU SARTRE SUR LES DENTS ! Altruisme : SI VOUS NE VOUS SENTEZ PAS BIEN, FAITES-VOUS SENTIR PAR LES AUTRES… Je fus interrompu dans mon inspection des Inscriptions et Belles-Lettres par le raclement que fit le bigorneau, là-bas, au Diderot-Hôtel, traîné sur le bois du bureau, abandonné, repris par une main qui sucrait vraisemblablement les fraises. Au bout du fil mon correspondant soufflait comme un bœuf :

« Al… allô, gémit-il, enfin, de la voix faiblarde, bouleversée, émue de la vierge qui défaille. Al… allô… »

Maintenant, il n’y avait pas que son crâne déplumé qui suait. Il devait transpirer de la tête aux pieds, ceux-ci marinant déjà dans une petite mare :

« Allô, m’sieu… »

Je raccrochai, sans bruit. Une bonne chose de faite. Discrètement. En loucedé. Sans douleur. À une portée de chique, rue de l’Abbaye, au commissariat, les flics qui goûtaient aux joies innocentes de la belote coinchée allaient être obligés de se hasarder sous la pluie vers un truand de couleur lesté de plomb.

Je sortis de la cabine, fendant la foule qui s’agglutinait au bar. J’aperçus, entre deux épaules, la belle tête d’intellectuel de M. Albert Bergougnoux, alias Germain Saint-Germain, accoudé au comptoir. L’écrivain, pas sa tête. Je manœuvrai pour l’éviter. Des clous. Il m’avisa et me héla.

« Mon cher, lorsque vous revenez dans le quartier, vous semblez vous y plaire, me dit-il, ses yeux gris pétillant d’un éclat insolite.

— N’est-ce pas ? »

Il se tourna vers le type qu’il avait à sa droite. Ils buvaient quasiment tous deux dans le même verre. Il me désigna à son compagnon :

« Mon cher Rémy, voici un vieux copain de l’époque héroïque. Nestor Burma. Un détective.

— Un détective ? fit l’autre. Eh ben, merde. »

Il ne cherchait pas à dissimuler ses sentiments. Je ne l’aurais pas cru si franc, à examiner sa tirelire de gars qui ne dort jamais son content. C’était un jeune homme au visage empâté d’une mauvaise graisse, le teint cireux, les yeux fiévreux. Le nez un peu fort, rond et poilu, en perpétuel frémissement, surmontait de gourmandes lèvres rouges. Des tifs noirs et raides lui descendaient dans le cou. Il portait un blue-jean, comme tout le monde, et une chemise à carreaux, déboutonnée sous une veste américaine ample garnie d’une pièce de cuir aux coudes, comme j’en ai vu à certains habitués de bars.

« Oh ! mais Nestor Burma n’est pas un détective ordinaire, ricana le romancier. Il a de la conversation. Et puis, c’est un détective privé, pas un flic…

— Enchanté tout de même, fit le jeune gars. (Il me tendit une main molle.) Faut bien s’attendre à rencontrer un peu de tout, dans le coin, n’est-ce pas ? »

Bien sûr ! J’y rencontrais bien des macchabées, moi. Cependant, Germain Saint-Germain, avec peut-être un léger retard, procédait à la suite des présentations. J’entendis : « Le poète. » Et puis un nom. Quelque chose comme Grindel. Grindel. Le vrai nom de mon défunt ami Paul Éluard. Je demandai s’ils étaient parents.

« Qui vous parle de Grindel, fit le romancier. Brandwell. Rémy Brandwell. Comme le frère d’Emily Brontë.

— Ah ! oui », dis-je.

J’avais de la conversation, paraît-il. J’essayai de le prouver. Frangin d’Emily Brontë ou cousin d'Éluard, qu’est-ce que cela pouvait bien me foutre ?

« Très bien, poursuivis-je. Tout le plaisir est pour moi. Mais excusez-moi, il me faut rejoindre la personne avec laquelle je suis venu ici.

— On se reverra peut-être tout à l’heure, susurra Saint-Germain. J’organise une petite réunion, chez moi, un peu plus tard. Si le cœur vous en dit…

— Oui, peut-être. »

Je quittai mes deux acrobates et rejoignis la môme Marcelle. Bien entendu, la place que j’avais désertée était prise, mais en se serrant un peu ça fit la rue. Marcelle bombardait comme un sapeur et levait lestement le coude. C’était parfait ainsi. Le jazz marchait toujours à plein tube. Brusquement, il cessa de jouer. Un escogriffe mal rasé, en blue-jean et maillot de corps, la dégaine générale d’un garçon de bains de vapeur, grimpa sur une table et réclama le silence. Sans lui donner entièrement satisfaction, l’assistance mit la sourdine.

« Et à présent, annonça-t-il, les mains placées en porte-voix, nous allons céder la parole…

— À poils ! coupa un ivrogne.

— …La parole a Chrysis…

— De La Grange ? demanda quelqu’un.

— De L’Étable », répliqua-t-on, de l’extrémité du bar.

Des rires déferlèrent.

« Chrysis tout court, nom de Dieu ! rugit l’annonceur. Accompagnée au piano-casserole par le compositeur Ted Tapage Michelson, l’auteur bien connu de la Symphonie endommagée… »

Le pianiste ainsi présenté manifesta sa présence, son contentement et sa science musicale en plaquant quelques accords à arracher les dents.

« … elle va nous chanter Je tapine en tapinois ou La complainte de l’irrégulière.

— À poils ! s’entêta le soûlot.

Chrysis tout court nom de Dieu, une ravissante rouquine avantagée côté balconnet, fut hissée par des mains empressées sur la table d’où le garçon de bains disparut. Un micro descendit du plafond comme par enchantement. La chanteuse l’agrippa avec l’énergie du désespoir et psalmodia d’une voix rauque :

Plaignez Nana la clandestine,

la tapineuse en tapinois

qui fait des mines de minois

aux chrétiens de la rue Christine.

Je me débats dans la débine,

l’âme passée au brou de noix.

Pas de galette au galetas.

Plaignez Nana la clandestine,

la tapineuse en tapinois…

Six couplets ejusdem farinae. Après quoi, la Chrysis s’éclipsa et on passa aux affaires sérieuses : l’élection tant attendue de Miss Poubelle. À écouter mon voisin de table – le pseudo Astruc – qui paraissait très au courant des habitudes de la botte, ce n’était pas encore aujourd’hui que cela se déciderait. L’attraction s’avérant d’un excellent rapport, les organisateurs prolongeaient le plaisir. Combine et compagnie.

Un sonore coup de cymbale retentit. Toutes les lumières s’éteignirent à l’instant précis où un projecteur s’allumait, braquant son pinceau lumineux, dans lequel la fumée bleutée des cigarettes et des pipes dansa une sarabande infernale, sur deux tables juxtaposées, placées à proximité de l’orchestre, et vides de tout occupant.

…Le lit de la chambre 42 ne l’était pas, vide. Charlie Mac Gee y reposait toujours, le bras droit encore pendant, mais certainement débarrassé du revolver. Les grosses godasses de la Loi, accourues à toute pompe, avaient dû laisser des traces humides sur le parquet. Le flic en tenue qui veillait le nègre devait fumer pour combattre l’odeur ambiante et il avait peut-être ouvert la fenêtre…

Des barrissements de joie éclatèrent de toutes parts. Trois filles sorties on ne savait d’où sautèrent sur les tables où elles prirent la pose. Des flashes de photographes explosèrent.

…Charlie Mac Gee n’était pas un truand ordinaire. Ni un sauvage. Civilisé. Très civilisé. Les oiseaux du quai des Orfèvres ne tarderaient pas à rappliquer, suivis de tout le bazar de l’Identité Judiciaire. Un petit boulot peinard pour le commissaire Florimond Faroux, de la Section Centrale Criminelle…

Les trois grâces étaient bizarrement accoutrées. Des poireaux, des navets, des carottes et autres légumes d’une fraîcheur douteuse remplaçaient le régime de bananes de Joséphine Baker, et les bracelets ou les diadèmes des candidates au titre envié étaient constitués par des boîtes de conserve évidées. L’escogriffe au tricot de corps, émergeant de la masse, prit place aux côtés du trio :

« Trois merveilleuses beautés fatales, trois, glapit-il. Permettez que je vous les présente. Veuillez noter les noms, s’il vous plaît… À ma droite : Mirey Tagada…

— À poils ! » lança le brindezingue de tout à l’heure.

…Peut-être était-il déjà à la Morgue, Charlie Mac Gee, nu comme un ver, au frigo, à l’abri de la canicule…

« À ma gauche : Dinah Fifty…

— Crochet ! Sortez-la ! Pas de ça chez nous ! protesta la majorité de l’assistance.

— Et devant moi, poursuivit le bonnisseur, devant moi… »

Il attrapa une blonde, la plus jolie du lot, à l’opulente chevelure dorée cascadant sur les épaules, et la tint contre lui fortement, des fois qu’elle s’envole : « Taxi… Taxi tout court. »

Il affectionnait cette formule. Des applaudissements nourris crépitèrent. La blonde appelée Taxi, blanche comme un linge propre, véritable champignon de couche ou endive poussée dans la cave germano-pratine, salua, en manquant de se casser la binette. Le gars se racla la gorge.

« Et maintenant, la parole est au jury. » Il y eut un silence brusque.

« Le jury, nom de Dieu ! Où est le jury ? s’étrangla le garçon de bains.

— Le jury n’est pas là, constata quelqu’un.

— Les membres du jury sont noirs comme des vaches, annonça un autre.

— Le jury avait soif, ricana un spectateur à l’accent russe.

— Noir ou pas, il faut que le jury délibère, s'époumona le maillot de corps. Qu’on m’amène ces pignoufs-boys. »

Le copain de Germain Saint-Germain, Grindel, Brandwell ou Brin-d’aile, un nom comme ça, se dressa devant lui et étendit les bras comme s’il flanquait sa bénédiction à l’assemblée :

« Le jury, brailla-t-il, a fait la preuve de son impéritie et de son manque total de sang-froid. Faisons appel à la vox populi.

— Vox populi, vox populi, scanda tout le monde, comme s’il s’agissait d’appeler un citoyen de ce nom, occupé dans le voisinage.

— Va pour la vox populi, accepta l’annonceur. Alors, braves gens, qui désignez-vous ? »

Un seul nom jaillit de deux cents bouches : « Taxi ! »

Dinah Truc et Mirey Machin furent éjectées comme des malpropres, ce qui était plutôt paradoxal, considéré le caractère de la manifestation, mais il faut s’attendre à tout de la part d’intellectuels, et la blonde et diaphane Taxi resta seule sur son piédestal, avec ses affûtiaux maraîchers, toujours l’air d’avoir bu un sérieux coup de gorgeon pour affronter la compétition. Le mec au maillot de corps, ruisselant de sueur, l’embrassa, puis, s’adressant au public :

« Taxi s’est qualifiée aujourd’hui pour participer aux éliminatoires finales qui se dérouleront ici même, dans quelques jours… Nous l’opposerons à Jasmin et à Criquet, triomphatrices des séances précédentes… Pour le titre mondial de Miss Poubelle… Hip, hip, hip…

— Hourra !

— Merci à tous. »

Il fit un geste et s’escamota. La môme Taxi, flageolant sur ses guibolles, sauta dans les bras de Rémy, le poète chevelu. La pleine lumière revint. Le jazz remit ça de plus belle, mais pas mal de gens en avaient leur claque et il se produisit quelques remous et départs. Marcelle était ivre. Pas comme je l’eusse voulu, toutefois. Elle conservait sa présence d’esprit et manifestait l’intention de rallier son hôtel. M. Germain Saint-Germain, surgissant à mes côtés, me tira d’embarras :

« Mon invitation tient toujours, dit-il.

— Votre invitation…

— Nous allons chez moi fêter le succès de Taxi. Vous venez ?

— O.K. », acceptai-je, en mon nom et celui de Marcelle.

J’espérais que, chez lui, il y aurait de quoi la tordre à zéro.

*

* *

Il y avait.

Dans son bel appartement de la rue Guynemer, dont les fenêtres donnaient sur le Jardin du Luxembourg, on trouvait tout ce que le plus exigeant des éthyliques pouvait désirer en matière de spiritueux et de boissons fortes. Ce qui était très gentil et hospitalier de la part de l’hôte, car lui ne buvait pas, sinon de l’eau minérale. Ça me parut être une attitude, du chiqué, du tape-à-l’œil. Une fois seul, l’hypocrite devait se biturer à mort. Je le lui dis. Il secoua la tête, sa belle tête d’intellectuel torturée par le feu sacré et couronnée d’une crinière à la blancheur Persil garantie.

« Et pourquoi diable me soûlerais-je ? »

Il parlait avec une douceur poisseuse.

« Je ne sais pas. Mais sans vous poivrer, vous pourriez peut-être boire plus sec… »

J’attrapai une bouteille au hasard, sur le plateau le plus proche, et me versai une copieuse rasade de son contenu :

« Généralement, les littérateurs boivent plus sec », dis-je.

Il sourit. Un sourire fin, intelligent, narquois et supérieur :

« Les imbéciles, oui. Je ne suis pas un imbécile… »

Il regarda dans la direction d’un de ses invités, un jeune homme, presque un gosse, qui, affalé sur un canapé, était secoué de spasmes :

« Un imbécile comme ce petit Deladoire, par exemple. Regardez-moi ça, Burma. Ça mélange le gros rouge et le rhum. Ça se drogue aussi, je crois, parce que Cocteau s’est drogué. Et parce que Rimbaud était plus ou moins pédé, ça finira par l’imiter. Mais coco, soûlographie et amours contre-nature ne confèrent aucun talent à qui en est dépourvu. Et, nom de Dieu ! je dirai mieux : toutes ces saloperies tuent le talent où il existe… »

Insensiblement, il s’exaltait. Sans picoler, puisqu’il ne picolait pas. Du moins, ne l’avais-je pas vu picoler. Quoique… Il ne buvait pas de la flotte, chez Leduc. Il prétendait aussi ne pas se droguer. Mon œil, qu’il ne se droguait pas. Ou alors, il connaissait des combines, des secrets, un genre de yoguisme…

« Mais je vous en prie, regardez-moi ce porc ! s'esclaffa-t-il. N’est-ce pas magnifique ? »

Le gamin ivre qu’il avait appelé Deladoire, la tête soutenue par une fille guère moins âgée et paf que lui, vomissait tout ce qu’il savait, malade comme un chien. À part mon hôte, la fille et moi, personne ne s’intéressait à son sort. La douzaine de jeunes gens, mâles et femelles, invités par Germain Saint-Germain, vaquaient à leurs petites occupations, vidant les bouteilles, dansant au son du phono ou écoutant simplement la musique, dodelinant du chef comme des bovidés.

« Magnifique ? ricanai-je. Si l’on veut. C’est souvent que vos tapis dégustent comme ça ?

— Je me fous pas mal de mes tapis. J’ai assez de pognon pour les changer tous les jours, si je veux. Je suis un raffiné, moi, Burma. L’auteur de Juste un quart d’heure pour s’aimer…

— À propos… Je n’ai pas eu le plaisir d’être présenté à la maîtresse de maison. Il y en a une ou vous êtes comme Rimbaud ? »

Il ne se fâcha pas. Il prit l’air songeur :

« J’ai une femme. J’avais, devrais-je dire. Un prix de beauté, mon cher. Miss je ne sais plus quoi…

— Poubelle ? »

Il haussa les épaules :

« Ne débloquez pas. Une vraie Miss quelque chose. Un vrai prix de beauté. Je ne suis vraiment à la hauteur qu’avec un prix de beauté. Je suis un raffiné, je vous dis. Mais elle s’est enfuie dans la nature en compagnie de mon ex-valet de chambre, je crois. Brandwell a voulu se la taper… Tenez, visez-le, là-bas… Il écluse, lui aussi. Il ne devrait pas… je l’aime bien… c’est mon admirateur préféré… il ne devrait pas boire… »

Il ne perdait pas un mouvement de ses invités. Il suivait leurs moindres gestes. Il les épiait, eût-on dit. Comme un entomologiste surveille des insectes, pour leur arracher les plus intimes secrets de leur comportement. Et avec, parfois, dans le regard, un éclair de cruauté, auquel succédait sans transition une lueur désespérée, comme si quelque chose lui échappait. Un drôle de mec, vraiment. Qui devait se droguer, quoi qu’il prétendît, mais qui, en tout cas – j’étais témoin de ce phénomène – se noircissait à l’eau minérale. C’est moi qui devais avoir mon pompon. Bientôt, je verrais des rats.

« Rémy, appela-t-il.

— Quoi ? aboya le jeune type à la mine de papier mâché.

— Où est Taxi ?

— Elle dort. Je lui ai collé un somnifère. »

Le romancier se tourna vers moi :

« Les chers enfants, modula-t-il. Cher Rémy ! Il a publié un recueil de poèmes. J’ai eu droit à un exemplaire de luxe, agrémenté d’une flatteuse dédicace, mais je crois que les poèmes étaient secrètement dédiés à Cora, en tout cas inspirés par elle…

— Cora ?

— Le prix de beauté en question. Ma putain d’épouse. Rugit le cœur. C’est le titre. Du verbe rugir. C’est bourré de jeux de mots de ce genre. Il aurait aussi bien pu, dans ces conditions, intituler la plaquette : Le corps à Cora. Mais le corps à Cora, il ne l’a pas eu. Vous comprenez, la poésie et le génie, elle en avait plein le dos, Cora. Elle leur préfère un solide valet de chambre, un de ces larbins qui, non seulement, présentent le camembert sur un plateau, mais en ont un également dans le crâne. »

Il se tapa un grand verre de Vichy :

« Excusez-moi, mon vieux, mais on dirait que je suis en train de m’attendrir. Ne vous méprenez pas, surtout, je me fous royalement qu’elle m’ait plaqué. Je la comprends. Elle s’est lassée. Vivre avec un génie, c’est fatigant à la longue. »

Je me mis à rire :

« Attention. Cette réflexion n’est pas de vous. C’est Rita Hayworth qui a dit quelque chose comme ça, à propos de son Orson Welles de mari. »

Il me coula un regard en biais : « Je le sais. J’allais citer mes sources. Nom de Dieu ! Je ne vais tout de même pas aller chercher mes idées dans le crâne de Rita Hayworth.

— Heureusement pour vous. Paraît qu’il n’y en a pas des tas.

— Ça, observa-t-il, ce n’est pas très galant. » Qu’avait-il besoin de me le faire remarquer ? Je le savais bien et je m’en voulais de ma muflerie. Je n’ai pas l’habitude de tenir de semblables propos. Mais je vivais une drôle de nuit. « Traiter sa femme de putain, non plus, dis-je.

— Je vous en prie, ne nous disputons pas, fit-il. Elle m’a assez pris de pognon. Si, en plus, elle me fait perdre mes amis retrouvés…

— Le pognon, elle ne doit pas l’aimer tant que ça, si elle est partie avec un valet de chambre. Ils ne sont pas tellement aux as, ces larbins. »

Il s’étonna :

« J’ai dit qu’elle était partie avec un valet de chambre ? Mon cher, ne faites pas attention à ce que je raconte. C’est mon métier, d’inventer des histoires… »

Il égrena un petit rire douloureux. Il se secoua, abandonna son siège :

« On va faire un peu de cinéma, dit-il. Ça nous changera les idées. »

Il alla tirer sur un rideau, découvrant un écran d’assez bonne dimension. « Venez voir mon ingénieux dispositif, Burma. » Au-dessus d’un divan, à l’intérieur d’un meuble, un appareil de projection était installé. Germain Saint-Germain s’allongea sur le divan. Au niveau de sa hanche, un petit levier saillait du meuble. La main de l’écrivain en caressa la tête polie. Il expliqua :

« Lorsque je suis fatigué, lorsque j’éprouve le besoin de me détendre, je n’ai pas recours comme certains de mes confrères à l’alcool ou à l’opium, moi. J’ai le cinéma. Ou plutôt, un film. Un chef-d’œuvre dont je ne me lasse pas. La copie est un peu mauvaise, mais il reste de bonnes choses, les meilleures séquences. La Chasse du comte Zaroff. Connaissez ?

— Oui. Mais il y a longtemps que je ne l’ai pas vu. Je le reverrais volontiers.

— Vous aimez ce film, vous aussi ?

— Il ne me déplaît pas. À l’époque de sa sortie, 1932 ou 33, je crois, il a fait beaucoup gueuler, mais ce n’était pas le navet que les critiques ont dit. Du moins, à mon avis.

— C’est un chef-d’œuvre. Exactement un chef-d’œuvre. Ils me font rigoler, les critiques. C’est un chef-d’œuvre dont je ne me lasse pas. Alors, vous voyez, je m’allonge… Tenez, asseyez-vous là… »

Je m’assis sur la chaise basse qu’il me désignait.

« … Je m’allonge, et presque sans bouger, en abaissant ce levier, je déclenche la projection en faisant l’obscurité du même coup… »

Avant de passer aux actes, il ordonna en hurlant d’arrêter le phono. Quelques protestations avinées s’élevèrent, mais le phono se tut. L’écrivain appuya sur le levier. Toutes les lumières s’éteignirent. Un jour pâle pénétra dans la pièce par les interstices des rideaux tirés sur les fenêtres donnant sur le Luxembourg. L’aube pointait. Les oiseaux la saluaient d’un gai pépiement. L’appareil de projection, avec un doux ronronnement soyeux, commença à dévider sa pellicule.

On connaît l’histoire du comte Zaroff, un raffiné, lui aussi. Il a poussé l’amour, le goût et la philosophie de la chasse jusqu’à ses ultimes conséquences. Il a chassé d’abord le petit gibier, ensuite le gros et, pour finir, il chasse l’homme. Des êtres humains sans méfiance acceptent l’hospitalité qu’il leur offre dans l’île dont il est le propriétaire. Le jour venu, on leur apprend la vérité. Ils tentent alors de fuir. Fusil au poing, tout vibrant de volupté cruelle, le comte Zaroff les poursuit, les traque, comme il ferait d’un cerf ou d’un sanglier. La fin heureuse, car on se doute que ce Nemrod spécial est puni de tant de cruauté, n’existait pas dans la copie possédée par Saint-Germain. Celle-ci, toute rayée, usée, ne montrait que les scènes de chasse. Je dois dire qu’ainsi séparées du contexte, elles acquéraient une certaine grandeur horrifique.

« Et voilà, fit le romancier, lorsqu’il eut arrêté la projection. C’est assez fameux, non ? »

Un jeune type s’approcha :

« Je commence à en avoir soupé, de La Chasse du comte Zaroff, dit-il.

Il tenait debout parce que c’était la mode et les mots se bousculaient au portillon.

« Vraiment ? fit l’écrivain.

— Oui, m’sieu. Peut-être que, maintenant, toujours pour changer, nous allons jouer au jeu de la Vérité.

— Et pourquoi pas, monsieur Vérodat ?

— Vous ne me prendrez plus à ce jeu de cons, crachota le jeune ivrogne. On parle, on parle, on ne sait plus ce qu’on dit, il faut rester objectif, comme vous dites, et ça tourne mal pour tout le monde. Il y avait une fille… »

Quelque chose comme un sanglot lui monta à la gorge :

« … une fille que j’aimais. Je l’ai perdue, à ce jeu. Ce jeu de salauds. Vous êtes un salaud, monsieur Saint-Germain.

— Et vous un foutu imbécile, monsieur Vérodat, répliqua l’autre. Et je vais vous dire une chose : vous êtes peut-être le petit-fils, l’enfant adoptif ou le neveu, je ne sais plus, de… »

Ici, Germain Saint-Germain prononça le nom d’un académicien célèbre.

« … mais vous êtes bien content de venir vous soûler chez moi, avec mes liqueurs, mes alcools, etc.

— Va te faire foutre », gronda le jeune homme.

Un sourire suave gambada sur les lèvres de l’écrivain :

« Vous me l’avez déjà dit l’autre jour. Je vous ai répondu que j’étais un peu vieux pour vous satisfaire, mais que pour vous, de ce côté, si j’ose dire, tous les espoirs étaient permis. Vous êtes parti en me traitant d’ordure et jurant que vous ne refoutriez plus les pieds chez moi. Or, vous êtes revenu, puisque nous avons le plaisir de nous engueuler une nouvelle fois. »

Blême, le jeune homme dit :

« Ordure !

— Vous vous répétez, monsieur Vérodat.

— Et toi aussi, tu te répètes, glapit une fille, pas à jeun non plus, elle. Ça marche, ton best-seller.

— Ne vous occupez pas de mon art, mademoiselle Agnès.

— Mon art… mon art… »

Rémy, le poète au visage empâté de mauvaise graisse, attrapa la fille par le bras et l’envoya dinguer à l’extrémité de la pièce :

« Ferme ta gueule, dit-il.

— Merci, mon cher ami, articula pompeusement le maître de céans, mais je m’en serais bien débarrassé tout seul. »

Il s’ensuivit une engueulade générale qui se termina dans la plus grande confusion. Vraiment, pour un raffiné du genre de Saint-Germain… On se serait cru au Marché aux Puces de Saint-Ouen. Ces incidents mirent un terme à la réunion… Amicale ne serait pas le mot propre. Les uns après les autres, les invités se débinèrent. Je récupérai la môme Marcelle, complètement dans le cirage, à présent, et je pris congé à mon tour.

« Vos petites manifestations artistiques se concluent toujours avec un égal bonheur ? ricanai-je.

— J’ai vu mieux », répondit le fabricant de best-sellers.

Rémy-au-visage-soufflé, se tenait à ses côtés, comme un garde du corps.

« … Une pendaison de crémaillère avec envoi d’un type à l’hôpital. Une réussite extraordinaire.

— Dites-moi. Ce Vérodat, c’est vraiment un parent de…

— Est-ce que je sais ? À les en croire, ils sont tous neveux, cousins ou frères de lait de généraux, industriels, littérateurs ou hommes politiques. Ils sont surtout fauchés, ratés, ivrognes, paresseux… et bien contents, les bougres, de venir ici se chauffer en hiver, se rafraîchir en été et se soûler la gueule en toutes saisons. Mais, franchement, je les aime bien.

— Tout est donc pour le mieux », dis-je.

Et soutenant Marcelle qui dormait debout, je chassai.

Je n’étais pas précisément joyeux. J’avais assisté à une série de spectacles plutôt déprimants, tout compte fait. Chambre 42, Cave-Bleue, domicile de Germain Saint-Germain. Mais ce dernier personnage, avec son raffinement à la noix, son dandysme de pacotille et son snobisme en contreplaqué, me serait peut-être utile. Déjà, pour cette nuit, il me fournirait un alibi… au cas où les flics auraient vent de ma présence dans le quartier.

J’eus la chance de tomber, au coin de la rue de Fleurus, sur un taxi en maraude. Le chauffeur accepta de nous charger, en dépit de ma bouille défaite et de l’état de Marcelle. Celle-ci s’écroula sur la banquette et ronfla aussi sec, concurrençant le moteur du bahut. Quelque chose qu’elle dissimulait dans son trench-coat roulé en boule, dégringola entre nous deux. C’était un disque et un mince petit bouquin. Auteur du bouquin : Rémy Brandwell. Titre du bouquin : Rugit le cœur, poèmes. Encore une qu’il n’était pas souhaitable d’introduire dans le monde, Marcelle. Avec ses doigts crochus, alors… Rendu à destination, je demandai au chauffeur de m’aider à transporter la germano-pratine poivre à mon étage. Il ne refusa pas le coup de main, mais, en prime, me gratifia d’un drôle de coup de châsse ; il devait me prendre pour le satyre du bois de Clamart, auquel, paraît-il, je ressemble. Quelque part dans l’immeuble, une sonnerie de téléphone stridulait, plus distincte à mesure que nous approchions de mon appartement. C’était chez moi que ça sonnait. Je fis la sourde oreille. Je connaissais l’impatient du bout du fil : M. Jérôme Grandier. Que le diable l’emporte. Il n’aurait qu’à lire les journaux, tout à l’heure. Il en saurait autant que moi. Nous étendîmes Marcelle sur un divan, je la recouvris d’un vieux pardingue, dédommageai le taxiteur et il se tira. Je passai dans ma chambre. Le téléphone s’était tu. Je me déshabillai et me couchai, la tête bourdonnante de bribes de musique de jazz et le blair peuplé d’un tas d’odeurs louches. J’étais trop énervé pour trouver le sommeil. Je ne le cherchai pas. J’entrepris de parcourir la plaquette de poèmes de M. Rémy Brandwell. Pendant ce temps, je ne penserais pas à autre chose. J’admirai la dédicace à Germain Saint-Germain, tracée d’une écriture anguleuse et conçue en termes dithyrambiques. Il avait raison, Germain Saint-Germain. Il y avait là une série de plaisanteries poétiques à base de jeux de mots renouvelés de la période Rose Sélavy, de Marcel Duchamp et Robert Desnos.

A, c’est le cas A ; c’est le cas un

c’est le cas un, cas A.

C, c’est le feu.

Il continuait à avoir raison, Bergougnoux Saint-Germain. C., c’était peut-être le feu, mais sans aucun doute aussi, Cora, son prix de beauté d’épouse. Je lus encore :

Dressée pour mon calvaire

au carrefour des désirs

avec au creux des mains offertes

des roses sanglantes en guise de clous

et sur sa poitrine

les deux larrons palpitants…

C’était d’inspiration gentillette. Il y avait encore deux ou trois petites choses assez charmantes. Dommage que celui qui les avait écrites ait une aussi sale gueule. Mais autant avoir cette gueule-là que pas de gueule du tout. Charlie Mac Gee n’était pas beau à contempler, non plus. Je laissai tomber la poésie et me mis à songer aux affaires sérieuses.





Chapitre IV

MANŒUVRES SOUTERRAINES


À SIX heures, je descendis me procurer les journaux du matin. Aucun d’eux ne mentionnait la découverte, dans un hôtel de Saint-Germain-des-Pirés, du plus infime cadavre, noir, jaune ou blanc.

À partir de sept heures, le téléphone remit ça, rageur et impatient, ne s’interrompant pratiquement pas. Je le laissai rager et s’impatienter.

Aussi indifférente que mézigue aux sonneries répétées, Marcelle continuait à cuver gentiment son alcool sur le divan, sans un mouvement, poussant juste de temps à autre de frêles soupirs témoignant des rêves qui la hantaient. Une fameuse gueule de bois l’attendait au réveil, mais qui ne serait rien à côté de celle que j’éprouvais moi-même. Pour la chasser, je cassai une croûte arrosée de café fort sans sucre, et tout en me sustentant je reparcourus ma collection de quotidiens, des fois que l’information que je cherchais se cache dans un petit coin de dernière minute et ait échappé à mon premier coup d’œil. Nix. Rien de surprenant à cela. Les canards étaient déjà bouclés, sinon prêts à tomber, lorsque les flics en avaient eu terminé avec leurs constatations.

Puisque ce qui m’intéressait ne se trouvait sur aucun journal, je lus ce qui ne m’intéressait pas, histoire d’abréger le temps. M. Bergougnoux, alias Germain Saint-Germain, était vraiment un type envahissant. Il s’imposa à moi en guise de pousse-café, ce dont je me serais passé. Une rubrique littéraire m’apprit qu’il préparait un livre dont le succès éclipserait, sans erreur possible, celui de son autre best-seller. Je soupirai. Ils étaient bien heureux, des gars comme Saint-Germain, d’être aussi sûrs que ça, à l’avance, de la réussite de leurs entreprises. J’aurais aimé pouvoir les imiter.

Trois plombes s’écoulèrent, longues et vaseuses. Je me secouai et repiquai au kiosque. J’étais un bon client pour la marchande de papier imprimé, aujourd’hui. J’achetai les journaux du soir qui en étaient déjà – je ne m’explique jamais ce phénomène – à leur troisième édition vespérale. Le Crépuscule, France-Soir et Pans-Presse titraient tous, en gras, à la une :

DRAME À SAINT-GERMAIN DES PRÉS

Je lus :

On a découvert cette nuit, au Diderot-Hôtel, boulevard Saint-Germain, en plein fief existentialiste…

Qu’est-ce que cela peut bien vouloir signifier, cette expression : fief existentialiste ? Enfin, passons… le cadavre d’un Noir d’origine américaine, descendu depuis peu dans cet établissement…

Doublement descendu.

… Il s’agit d’un homme qui s’était inscrit sous le nom de Charles Mac Gee, mais qu’Interpol connaissait depuis longtemps sous différentes autres identités. Charles Mac Gee – nous lui laisserons momentanément ce nom – semble avoir été victime d’un règlement de comptes. Ne quittant pratiquement pas sa chambre, il se méfiait…

Suivait la description de son dispositif d’alerte, avec commentaires ad hoc.

… La main de Mac Gee serrait le revolver dont sont issus les projectiles qui ont mis un terme à son existence. Mise en scène, destinée à accréditer l’hypothèse du suicide, mais qui a fait long feu. La disposition des blessures écarte tout doute à ce sujet. Charles Mac Gee a été assassiné.

D’après le toubib légiste, le Noir avait pris sa dose de somnifère percutant vers vingt-deux heures. Personne, dans l’hôtel, ne se souvenait avoir perçu un quelconque bruit suspect, à aucun moment de la soirée. En outre, des congénères du macchab – au-dessus de tous soupçons – participaient, environ le même temps, au début d’une jam-session dans la chambre d’un de leurs camarades. Ça devait faire un peu de barouf, à la faveur duquel celui de la détonation avait pu se perdre, d’autant qu’un silencieux était adapté à l’arme du crime. D’autre part, les employés se montraient incapables de préciser si des individus étrangers à l’hôtel s’y étaient introduits, en raison du continuel va-et-vient des locataires. Ça la foutait mal pour l’organisation de l’établissement, ça. Mon gardien déplumé, à qui j’avais causé tant d’émotion, je le voyais déjà au chômage. Les bourres avaient relevé le nombre requis d’empreintes qu’ils mettent un point d’honneur à faire figurer à leur tableau de chasse, même lorsqu’il n’en subsiste aucune. Mais ils y tiennent, comme s’ils étaient payés à tant la ligne papillaire, et, après tout, la tactique en vaut une autre : ça flanque parfois les jetons aux coupables.

Le Crépuscule, sous la signature de mon vieux copain Marc Covet, se fendait d’une brève biographie du défunt :

…Charles Mac Gee a connu, sous ce nom, une notoriété d’assez bon aloi, en qualité de drummer dans la formation de jazz dirigée par Big Shot Mosey. Il avait depuis longtemps abandonné la carrière artistique pour se consacrer, entre autres trafics, à celui des stupéfiants. On sait que certains musiciens de jazz affectionnent la marihuana…

Petite documentation jointe, certainement erronée, mais d’intention louable.

…En mars dernier, alors que la Sûreté méridionale enquêtait sur l’audacieux cambriolage du Château Miramas, à Grasse, au cours duquel les bijoux, véritables pièces de collection, de la marquise de Forestier-Cour-non, évalués à plus de 150 millions de francs, disparurent – remarquable exploit criminel qui est encore dans toutes les mémoires, les voleurs n’ayant, à ce jour, pas encore été identifiés, ni le butin récupéré en dépit des nombreuses pistes suivies –, un indicateur, mort depuis, avait, paraît-il, prononcé, sinon le nom de Charles Mac Gee, mais un autre, cachant le même hors-la-loi. Malheureusement, Charles Mac Gee – dont on ne précisait pas le rôle – était demeuré introuvable. On vient de le retrouver, mais dans un état qui décourage tout interrogatoire…

Très drôle !

…Le mystérieux assassinat de Saint-Germain-des-Prés fera-t-il rebondir l’affaire Forestier-Coumon, déjà particulièrement fertile en sensations ? Le commissaire Florimond Faroux, de la Section Centrale Criminelle, qui s’occupe du drame du Diderot-Hôtel, est rigoureusement muet sur ce point.

Il ressort de notre enquête personnelle que le veilleur de nuit qui a alerté la police, avait lui-même été alerté par un correspondant téléphonique inconnu qui insistait beaucoup, vers deux heures du matin, pour entrer en conversation avec Charles Mac Gee. Nul doute que cet anonyme (relatif, puisqu’il a prétendu se nommer Desfourneaux, ce qui doit être faux), était au courant de la surprise qui attendait l’employé dans la chambre 42. Le fait qu’il ait choisi, pour se présenter au gardien, le nom, soulignons-le, de l’exécuteur des hautes œuvres de la République, laisserait supposer qu’on se trouve en présence du tueur lui-même, un tueur, tout bien considéré, non dépourvu d’humour…

J’admirai le hasard qui permettait au journaliste éponge de terminer son papier sur un mot en utilisant une erreur de nom. Encore un verni, celui-là. À propos d’éponge, il était temps de réveiller la môme Marcelle et de l’affranchir. Je la secouai. Elle grogna, gigota, bâilla, se mit sur son séant, se prit la tête à deux mains et ouvrit enfin les paupières, chose que je désespérais de lui voir faire. Elle promena alentour un regard vitreux, me dit bonjour sans excessive conviction, se plaignit d’un violent mal au cassis et me demanda où elle était.

« Chez moi.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ici, rien. »

Je lui tendis Le Crépu.

Elle le prit :

« Drame à Saint-Germain-des-Prés, lut-elle.

Elle laissa tomber le journal et bâilla :

« …’est-c’ que ça’ eut dire ?

— Pas plus. Passe dans la salle de bain et prends une douche. Ça te remettra peut-être les yeux en face des trous.

— Oui, c’est ça… »

Entre deux bâillements, elle égrena un léger rire assez idiot :

« …Et après, on racontera qu’on ne se débarbouille jamais, hein ? »

Je lui indiquai le lavoir. Elle s’y rendit en titubant. Je me dirigeai vers le téléphone qui, pour changer, se rappelait à mon bon souvenir. Maintenant, je pouvais décrocher :

« Allô.

— Mon Dieu ! Patron, quelle voix ! »

C’était la douce Hélène, ma secrétaire.

« La voix mêlé-cass’ d’un noceur, dis-je.

— C’est du propre !

— ’jour, chérie.

— Ne gaspillez pas vos moyens de séduction, je vous en prie. Gardez-les donc pour affronter M. Grandier. Vous en aurez besoin. Ce client est légèrement furibard. Toutes les dix minutes, il se pend à l’appareil pour me demander si j’ai enfin de vos nouvelles…

— Et entre-temps, il me sonne ici. Et vous aussi, sans doute ?

— Exactement.

— J’ai la cafetière comme un chaudron, avec tout ce tintamarre. Dites à Grandier, à sa prochaine manifestation, que je le rappellerai bientôt.

— Très bien… hum… ça n’a pas l’air d’aller, on dirait.

— Ça va on ne peut mieux, ricanai-je. Je me suis torturé, tous ces jours-ci. Je m’interrogeais sur le meilleur emploi possible du fric dont allait me gratifier Grandier. Maintenant, je ne me torture plus.

— Vous avez trouvé ?

— Il n’y a plus de fric, mon cœur. Dommage. J’aurais tant aimé vous payer de chouettes vacances. Mais le fric, c’est une denrée que j’apprivoise mal, sans doute. À plus tard, mon amour.

— Voyons, il ne faut… »

Je raccrochai, lui coupant la parole. Même les mots gentils et consolateurs m’étaient intolérables. Surtout les mots gentils, tout compte fait. Le combiné reposait à peine sur ses fourches que la sonnerie se mit en branle. Je laissai faire.

Complètement nue, sortant de la douche, et toute dégoulinante de flotte savonneuse, Marcelle se précipitait dans la pièce et ramassa le journal qu’elle avait abandonné. Elle venait de réaliser qu’il était question du Diderot-Hôtel, là-dedans. Elle aurait pu attendre encore un peu ou le faire plus tôt. Mon parquet s’en serait aussi bien porté.

« Mais c’est… c’est où j’habite que ça… ça s’est passé ! bégaya-t-elle.

— Ben oui.

— Bon sang ! qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

— Un combat de nègres, sans doute, mais pas dans un tunnel, quoique ce soit également mystérieux.

— C’est… »

Elle me lança un drôle de regard :

« …C’est le type que tu devais voir ?

— Non. Je ne porte pas la poisse à ce point, dis-je, d’un ton aussi détaché que si l’on venait de le tremper dans une cuve de trichlore. Mais tu fais bien d’amener la conversation là-dessus, ajoutai-je. Inutile de raconter à tout le monde que j’ai fait un séjour chez toi, cette nuit, et que j’avais un autre client de l’hôtel à visiter, tu comprends ? Tiens ta langue. »

Elle ouvrit des yeux effrayés :

« Ce n’est pas… pas toi qui…

— Non. Ce n’est pas moi qui l’ai tué, rigolai-je. Rassure-toi. Les heures ne concordent pas.

— Les heures ?

— Celle du décès du type et celle de ma présence chez toi.

— Ah ! oui, bien sûr, c’est vrai.

— C’est heureux que tu veuilles l’admettre… Et maintenant, rince-toi, enfile tes frusques et rentre là-bas. Boucle-la et écoute. Écoute, écoute, comme dit Roger Nicolas. (J’imitai la voix perchée du fameux fantaisiste.) Et si des courants d’air te paraissent bizarres, rapporte-les-moi. Je dispose de quelques loisirs, pour le moment. Autant les meubler. Les crimes mystérieux, j’en vis, moi… quand je peux coiffer les flics officiels au poteau. »

Je la lestai d’un viatique supplémentaire pour prendre un taxi et elle se débina. Rien au monde ne l’empêcherait de bavarder, si l’envie l’en démangeait, mais je ne pouvais tout de même pas lui couper la langue. Elle était déjà loin, lorsque je m’aperçus que le produit de ses rapines de la nuit était resté chez moi. Bien mal acquis ne profite jamais… Je rangeai la plaquette de vers dans ma bibliothèque, et glissai le disque dans un tiroir où patientaient déjà des aiguilles de phono. Il ne manquait que le phono, mais Paris ne s’est pas fait en un jour.

Là-dessus, j’attrapai le téléphone, par extraordinaire silencieux, et composai un numéro. Une voix de femme dit :

— Allô.

— Ici, Nestor Burma. M. Grandier, s’il vous plaît. »

Il devait avoir donné des ordres précis. Il ne fallut pas des heures pour le joindre. Il vint, la seconde d’après, m’envoyer dans les esgourdes un de ces : « Alors ? », dont mon tympan vibre encore.

« Vous avez lu les journaux ? dis-je.

— Évidemment, je les ai lus… »

On aurait facilement ouvert une boîte de conserve avec son accent.

« … Mais je ne vous ai pas engagé pour que vous me demandiez si j’ai lu les journaux, que je sache. Tout cela exige explications, je suppose.

— Je m’apprêtais à venir vous les fournir.

— Eh bien, le plus tôt sera le mieux. Vous n’avez qu’une quinzaine d’heures de retard.

— J’arrive tout de suite.

— Attendez ! Pas à mon bureau. Chez moi.

— Boulevard Raspail ?

— Oui.

— Je n’aime plus beaucoup ce quartier. »

Il balaya l’objection :

« Il ne s’agit pas de savoir ce que vous aimez ou non. »

Et il raccrocha.

*

* *

Il créchait à proximité de l’hôtel Lutétia, au dernier étage d’un immeuble cossu, avec vue plongeante sur la prison militaire du Cherche-Midi, ce qui me fit, d’emblée, préférer mon appartement au sien. Midi, il ne le chercha pas à quatorze heures. Dès que je fus devant lui, il attaqua : « Burma, je ne suis pas content de vous ! – Eh bien, rétorquai-je, c’est que vous n’êtes pas un type dans le genre de Napoléon, voilà tout ! »

Et je m’assis sans attendre d’invitation. M. Jérôme Grandier resta bouche bée. C’était un bourgeois trapu, un peu court sur pattes, portant allègrement la soixantaine et la moumoute de Charles Boyer, auquel il ressemblait plus ou moins, lorsqu’il retirait ses lunettes à grosse monture d’écaille, par exemple. Je l’avais toujours vu vêtu comme s’il s’apprêtait à présider un conseil d’administration. Il y avait de ça, d’ailleurs. Il occupait une bonne place. Il représentait pour la France la célèbre Compagnie Internationale d’Assurances, que tout le monde sait être surtout anglaise. En général, il témoignait d’une profonde maîtrise de soi, d’une exquise correction. Ce n’était pas le cas aujourd’hui. Ce n’avait pas été le cas non plus en mars dernier. Il n’avait pu s’empêcher de frissonner, de sentir un filet de sueur froide lui courir le long de l’échine et de jurer comme un charretier, à l’annonce du vol commis au Château Miramas de Grasse chez la marquise de Forestier-Cournon, une économiquement faible fréquentant les mêmes soupes populaires que l’Aga-Khan. Comme une fleur, plus de 150 millions de bijoux venaient d’être barbotés à la noble dame et ce lot de bimbeloterie était assuré pour une somme égale à la Compagnie de M. Grandier. C’était un sale coup pour la fanfare. Les assurances aiment bien recevoir du fric, mais pas le lâcher. Grandier avait essayé de s’en tirer au mieux. C’est-à-dire qu’il avait chargé le petit Nestor de prendre le vent, tout seulabre, parce que, les flics privés de la Compagnie, on ne voulait pas les mouiller ouvertement dans une entreprise hautement contraire aux principes moraux. Oui, c’était un boulot délicat, avec toujours les bourres officiels dans les guibolles. Aussi, le petit Nestor n’avait-il pas produit les étincelles habituelles. J’en convenais sincèrement.

M. Jérôme Grandier reprit son souffle et joua avec ses lunettes :

« Ne vous fâchez pas, dit-il. Mais, vous admettrez…

— Ce n’est pas ma faute, plaidai-je. Un cadavre, par-ci par-là, je ne suis pas contre. C’est même nécessaire à mon hygiène, mais je vous avoue très franchement que, cette nuit, j’aurais préféré rencontrer Mac Gee vivant. »

Il remit ses lunettes sur le nez :

« Racontez-moi.

— Ça a marché au poil, tant que ça n’a présenté aucune importance… (Je sortis ma pipe, la bourrai et l’allumai, sans solliciter de quelconque permission)… Comme je vous l’ai exposé l’autre jour, le hasard…

— Qualifié, un peu hâtivement, de bienheureux », observa-t-il, assez sèchement.

Je haussai les épaules :

« … le hasard a voulu que je connaisse, au Diderot-Hôtel, une jeune personne susceptible de me servir d’alibi…

— Oui… et ça nous a fait perdre du temps. C’est cela que je vous reproche, Burma. Pas le cadavre. Le cadavre, vous n’y êtes pour rien. Mais si vous vous étiez pressé un peu plus…

— Je ne pouvais pas aller plus vite que la musique. Nom de Dieu ! éclatai-je, il existait un moyen simple de régler ça en cinq sec. Mac Gee, de retour a Paris depuis peu, se cachait, se cloîtrait dans cet hôtel. Il craignait quelque chose ou quelqu’un. C’est vous-même qui avez recueilli ces informations. Plus exactement, on vous les a apportées… »

Il acquiesça, muettement. Je poursuivis :

« Une petite sortie, un voyage en taxi n’aurait pas aggravé les dangers que courait le nègre. Vous n’aviez qu'à le recevoir, ici ou à votre siège social.

— Pas question, protesta-t-il, avec fougue. Ma Compagnie doit rester rigoureusement en dehors de toutes ces transactions… »

Je ricanai :

« Ouais… et c’est Nestor qui se tape le sale boulot. Car c’est un sale boulot, monsieur. Les flics, je les emmerde, j’ai passé ma vie à les emmerder et leur faire des vacheries, mais ils peuvent me briser les reins quand ils voudront et m’empêcher de gagner mon avoine, et c’est ce qu’ils feront s’ils me chopent marron sur le tas dans cette combine. Alors, je suis bien obligé de prendre des précautions, non ? Je ne suis pas un ancien bourre qui fait dans le privé, moi, et qui peut espérer l’indulgence de ses ex-collègues. Je me suis établi détective, un peu comme je me serais installé poète. Sauf que j’ai une plaque à ma porte, au lieu d’avoir une plaquette dans un tiroir. Je suis un franc-tireur. Je gagne mon bœuf au jour le jour, sans l’aide de personne ou presque, semblable à celui qui s’enfonce dans la jungle, un fusil aux pognes, pour chasser ses deux repas et son paquet de gris quotidiens. Vous voyez, je fais abstraction du petit déjeuner. Oh ! je ne me plains pas de mon sort. Je l’ai voulu ainsi. Mais je dois faire un peu gaffe quand même. Pour pouvoir durer.

— Ne vous exaltez pas ainsi, fit l’homme des Assurances, en me regardant avec une légère inquiétude.

— Ça va, dis-je, soulagé. J’ai épuisé ma veine lyrique pour aujourd’hui. Revenons à Charlie Mac Gee. On ne pouvait le contacter qu’à son hôtel, et il fallait y aller mollo, aussi bien dans votre intérêt que dans le mien. Ma présence devait passer inaperçue. Il n’était pas question de le demander à la réception ou de s’introduire en douce au Diderot, au risque de se faire interpeller par un larbin zélé. Mon stratagème n’offrait que des avantages. Il compromettait bien un tantinet la réputation de ma copine, mais c’est une fille qui en a vu d’autres… »

M. Grandier ébaucha un geste significatif. La réputation d’une souris de cave qui vivait avec trente sacs par mois, et encore pas toujours, dire qu’il s’en foutait ne correspondrait à rien de réel.

» … Seulement, voilà ! Mac Gee était mort.

— Vous auriez pu m’informer tout de suite du résultat de votre démarche, comme convenu. Même pour m’annoncer ce contretemps fâcheux.

— Et ça vous aurait avancé à quoi, en l’occurrence ? Il était plus urgent de distraire mon auxiliaire et de l’éloigner du lieu du drame… »

J’expliquai pourquoi.

« Oui, bien sûr, approuva-t-il. C’est vous qui vous êtes arrangé pour faire avertir la police ?

— Oui. Plus tôt on découvrirait le macchabée, mieux cela vaudrait.

— Évidemment, vous avez inspecté la chambre ?

— J’y suis resté un quart d’heure et il me faudra faire désinfecter mes loques. Pas trace des bijoux, si c’est ce que vous voulez savoir. Au cas contraire, ils seraient déjà sur votre bureau. »

Il soupira :

« Les possédait-il seulement ? »

Deux jours auparavant, il ne se posait pas la question. Pour lui, c’était du tout cuit. Mais, depuis, Mac Gee s’était fait cuire.

« Hier, je n’en aurais pas juré, dis-je, mais maintenant, je suis certain qu’il les détenait. On ne l’a tué que pour les lui faucher.

— Que de complications… »

M. Grandier retira ses binocles et se passa la main sur le visage, en un geste las :

« … Cette affaire me rendra fou.

— Il existe un moyen de ménager votre santé. Raquez les cent cinquante briques à la vieille. »

Il sursauta :

« Monsieur Nestor Burma, vous jouissez d’un renom d’intelligence. Ne le compromettez pas par des propos aussi stupides. Il est absolument exclu que nous versions cent cinquante millions à la marquise, tant qu’il subsiste un espoir de faire autrement. Avec le dixième de cette somme, nous pouvons récupérer le lot de bijoux. Tôt ou tard – mais le plus tôt serait le mieux, évidemment, car notre cliente commence à s’impatienter – les voleurs seront obligés de nous contacter. Leur butin n’est pas négociable…

— Polop, ricanai-je. J’ai connu un truand que la valeur brute des pièces de collection n’impressionnait pas. Les colifichets de Mme de Forestier-Cournon, il en aurait fabriqué je ne sais quoi, mais vous ne les auriez plus revus, sous leur forme primitive. Et il se serait débrouillé pour en tirer malgré tout un bénéfice supérieur à la prime que vous offrez. Et sans avoir à se démasquer, ce qui est appréciable2.

— Je me refuse à le croire, s’écria le magnat des Assurances, perdant peu à peu la sienne, d’assurance.

— C’est pourtant vrai. Toutefois, rassurez-vous, ce type est mort.

— J’aime autant. Voyons… à votre avis, qui peut avoir supprimé Mac Gee ?

— Je n’en sais rien.

— Vous avez vu la dernière édition du Crépuscule ?

— Non.

— Il y a du nouveau. Un étrange départ… »

Une pile de journaux s’érigeait sur le coin de la table. Il me tendit celui du dessus. Son index à l’ongle soigneusement manucuré me désigna un court entrefilet. Je lus :

… Les inspecteurs sont intéressés par le fait qu’un autre locataire de l’hôtel, un Blanc du nom de Roland Gilles, qu’on dit avoir été un ami ou une connaissance du Noir assassiné, a quitté précipitamment le Diderot, la nuit même du crime. Si cet homme ne se présente pas au quai des Orfèvres, ou dans un poste de police ou de gendarmerie quelconque, après les appels lancés par radio, on sera en droit de le considérer comme éminemment suspect.

« Hum, commentai-je. Ce Roland Gilles, c’est bien l’homme qui vous a tuyauté sur Mac Gee, en accord avec le nègre, et de sa part, d’ailleurs ?

— Oui », fit M. Grandier.

Il replaça Le Crépu sur le tas :

« … Que pensez-vous de ce départ ?

— Ma foi, c’est peut-être l’assassin. À moins qu’il n’ait fui par trouille du véritable. À moins que tout cela ne soit coïncidence et compagnie.

— Nous aimerions que vous examiniez cela de plus près. »

Je secouai la tête :

« Désolé, monsieur, mais il m’est impossible d’aller fouiner dans cet hôtel. Le commissaire Florimond Faroux mène l’enquête. S’il me rencontre à un tournant de celle-ci, il comprendra sans le secours d’un dessin. C’est un ami, mais c’est un flic. Ça sera moche pour tout le monde.

— Hum… »

Il émit un curieux bruit de langue, passa mon objection sur la balance, puis :

« … Vous avez peut-être raison… Alors ?

— Je suis d’avis d’attendre. Les flics sont sur l’affaire. S’il y a quelque chose à trouver, ils le trouveront plus facilement que moi.

— Ils ont erré depuis le début, grogna-t-il. Depuis l’instant du vol. Il n’y a pas de raison qu’ils ne continuent pas. »

M. Grandier, par définition et position sociale, n’était pas contre la police, mais il n’avait pas en elle une confiance aveugle. C’était assez marrant.

« D’autre part, poursuivis-je, Roland Gilles, s’il a tué son copain pour s’emparer du magot et palper la prime tout seul, va certainement vous donner de ses nouvelles. Au cas où il aurait fui pour échapper à celui ou ceux qui ont buté le nègre, il peut vous en donner également.

— Et si nous n’entendons plus parler de rien ni de personne ?

— Patientons quelques jours. Si ce Roland et son corps ne se sont pas manifestés, disons lundi prochain – et si aucun événement notable n’est intervenu d’ici-là –, je reprends l’affaire en main… Mais pour le moment, avec tous les bourres qui doivent rôdailler dans Saint-Germain-des-Prés, j’aime mieux me tenir peinard. »

M. Grandier se leva en soupirant.

« D’accord, accepta-t-il. D’ailleurs, quelques jours de plus ou de moins, maintenant…

— Oui, ça ne fera ni chaud ni froid. »

Nous n’avions plus rien à nous dire. Je le quittai.

Je rentrai chez moi. Il me fallait dormir, dormir un sacré bon coup, d’un épais sommeil de brute.

Je me couchai en souhaitant que, d’ici lundi, Florimond Faroux mette la main sur l’assassin, les bijoux de la marquise, et encore tout ce qu’il voudrait pour faire bon poids, et que le diable emporte cette affaire et qu’on n’en parle plus. À l’évoquer, un étrange malaise me submergeait.

C’était peut-être l’effet de la fatigue et de la gueule de bois, ou le souvenir, encore présent en mes narines, de l’odeur de la chambre du mort. Rien ne me paraissait très propre, ni très franc, dans ce micmac. Je flairais quelque chose de profondément dégueulasse, de supérieurement visqueux. Il y a des jours comme ça où le cafard s’en taille une tranche.





Chapitre V

LE DORMEUR ÉVEILLÉ


ON ne se refait pas. Je n’attendis pas le fameux lundi suivant pour me remettre en mouvement. C’était pourtant un lundi qui méritait considération, possédait tout pour plaire, et j’aurais pu montrer l’élégance de patienter jusque-là. Il portait le chiffre 13 et le calendrier des Postes et Télégraphes le signalait comme étant la fête de saint Antoine de Padoue, le gars qui fait retrouver les objets perdus. C’est dire. Mais le vendredi 10, dans l’après-midi – deux jours après mon entrevue avec M. Grandier –, alors que je lisais les journaux, je reçus un coup de fil. Il émanait de la môme Marcelle :

« J’ai peut-être quelque chose pour toi, dit-elle.

— En rapport avec ?

— En rapport avec ? Que… Ah ! oui, que je suis bête ? Je ne comprenais pas. Oui, en rapport avec.

— Intéressant ?

— Je crois. »

Cela ne sonnait pas avec la sincérité requise. Sacrée mal peignée ! Je la voyais venir avec ses gros sabots. Elle désirait sans doute les troquer contre de plus élégantes chaussures. Enfin…

« Quel genre de chose ?

— On ne peut pas se voir ? »

Évidemment, par téléphone, le pèze est difficilement transmissible. Elle préférait m’avoir en face d’elle.

« Si tu veux.

— Je serai à l’Échaudé, à six heures.

— Bon. Tu n’as pas eu d’ennuis ?

— Non.

— Tant mieux.

— À ce soir ?

— Oui. »

Intéressant ! Tu parles ! Elle pouvait toujours poireauter !

Je repris mes canards. J’en consommais beaucoup, depuis le mercredi 8 juin. L’enquête sur le drame du Diderot-Hôtel marquait le pas. On ne parlait plus des empreintes digitales relevées. Elles avaient dû s’égarer, entre le boulevard Saint-Germain et la Tour Pointue. En revanche, les journalistes envisageaient comme de plus en plus probable que les bijoux de la marquise aient tenu un rôle dans le coup. On chuchotait que Charlie Mac Gee avait volé le magot aux voleurs et que ceux-ci l’avaient descendu pour récupérer ce qu’ils estimaient être leur bien. Florimond Faroux n’avait en rien subodoré ma présence au sein du micmac. Il ne m’avait honoré ni de sa visite, ni d’un appel téléphonique, ni d’une convocation. C’était Ο.K.

Je tins bon jusqu’à cinq heures en compagnie de mes jou