Main La nuit de San Marco

La nuit de San Marco

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 359 KB
Download (epub, 359 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La nuit de Saint-Germain-des-Prés

Year:
1954
Language:
french
File:
EPUB, 411 KB
2

La Maîtresse de mon mari

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 213 KB
Table des Matières





Table des Matières

Page de Copyright

du même auteur

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

La vie des Vénitiens au XVIII e siècle





© Librairie Arthème Fayard, 2009.

978-2-213-64661-9





du même auteur

Leonora agent du doge, Fayard, 2008.





Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le tome premier pour suivre cette nouvelle aventure. Il suffit au lecteur de savoir que Leonora Pucci a été élevée jusqu’à ses dix-huit ans par les ursulines de Vicence, chez qui l’avait placée sa mère, une célèbre courtisane de Venise. Elle en a été sortie par son père, le riche patricien Cesare dalla Frascada, qui l’a accueillie dans son palais du Grand Canal. Avec l’aide de Flaminio dell’Oio, un « courtisan vénitien », sorte d’homme à tout faire, elle a tiré son père des Plombs, la prison du Palais ducal, et contrecarré les activités criminelles d’un noble dévoyé, le sinistre Lazaro Corner.





PERSONNAGES RÉCURRENTS

Cesare dalla Frascada, membre du Conseil des Dix

Soranza Soranzo, sa femme

Leonora Agnela Immacolata dite Pucci, fille adultérine de ser Cesare

Flaminio dell’Oio, courtisan vénitien

Loreta, servante des dalla Frascada

Lunardo Mocenigo, fils du magistrat Alvise Mocenigo

Lazaro Corner, aventurier

Abbondanza Cancanigo, aide officieuse au Palais ducal

Mère Silvana, supérieure du couvent des Ursulines de Vicence

Cornelia, camarade de couvent de Leonora




NOUVEAUX PERSONNAGES

Marco Foscarini, doge

Elisabetta Corner, maîtresse du doge

Saverio Barbaran, Inquisiteur rouge

Dario Dandolo, voisin des dalla Frascada

Tomazo Zen, Bortolo Bon et Benvenuto Tron, employés de ser Cesare

Gasparo Gozzi, écrivain et gazetier

Baldassare Galuppi, compositeur





I

En ce dimanche matin de la fin juin 1762, mille cinq cents patriciens de Venise se pressaient dans l’immense salle du Palais des Doges où se déroulait la séance hebdomadaire du Grand Conseil. C’était une masse grouillante de toges no; ires, de ceintures à boucle d’argent, de perruques à marteaux surmontées de la beretta, une simple calotte de laine. Les électeurs héréditaires tiraient de temps à autre de leurs manches, dont l’ampleur variait avec l’importance de celui qui les portait, les éventails et les confiseries qui les aidaient à supporter ces sessions obligatoires.

En toge bleue ou violette, les plus hauts magistrats s’étaient réparti les stalles qui bordaient les murs. Sur l’estrade, sous la représentation du paradis par Tintoret, les membres du Conseil des Dix, en robes noires ou écarlates, encadraient le nouveau doge, Marco Foscarini, entièrement vêtu de drap d’or étincelant. Le sérénissime prince trônait sur un fauteuil très légèrement surélevé, signe d’une prééminence dépourvue de domination.

Après la lecture des décrets à ratifier, tous rédigés en langue vénitienne afin de ne pas défavoriser les nobles qui ne connaissaient pas le latin, on procéda à la nomi nation de trois ambassadeurs, d’un nouveau capitanda mar destiné à commander la flotte de guerre, de quelques petits gouverneurs de Terre ferme, et, enfin, de huit commandants de galères et de marine à voile.

Cesare dalla Frascada somnolait sur son fauteuil de conseiller ducal. Tout cela manquait d’animation. C’était la quatrième fois consécutive qu’il siégeait à cette place si longtemps convoitée. L’excitation s’était émoussée dès le premier jour. Il n’avait pas accédé à ces hautes fonctions pour superviser d’un œil vague des opérations de vote fastidieuses. Il était bien placé pour savoir que tout se jouait dans les corridors et dans les comités réunis à huis clos les jours de semaine, bien avant l’ouverture des portes à la masse des patriciens venus exercer leur unique privilège, celui d’élire leurs pairs aux deux cent cinquante emplois publics que la Sérénissime République réservait à la noblesse. Il en aurait presque regretté sa charge précédente, qui consistait à organiser le curetage des canaux.

Une rumeur, un brouhaha, des cris s’élevèrent à l’autre bout de la salle. Des électeurs se levèrent, s’apostrophèrent, gesticulèrent. Il se fit un mouvement confus vers la sortie. Saverio Barbaran, l’Inquisiteur rouge – les deux autres étaient en noir –, leva le nez du dossier posé sur ses genoux.

– Que se passe-t-il ? Que signifie cette agitation ?

Le « circonspect1 » Ottoboni, l’un de ses clercs, accourut pour le renseigner à voix basse, tandis que les autres conseillers se penchaient pour entendre.

– Le nobiluomo Zan Pelizzioli a été trouvé mort sur son banc, Excellence !

La propension de ses pairs à s’inquiéter de faits sans intérêt était un perpétuel sujet de perplexité pour l’Inquisiteur rouge, occupé, lui, des véritables problèmes de la République.

– Et alors ? grogna-t-il en replongeant dans ses décrets. Ils croyaient que la noblesse leur conférait l’immortalité ? Ils sont déçus ?

Le secrétaire jeta un coup d’œil aux conseillers intrigués et répondit dans un murmure que le défunt avait un poignard planté dans le dos.

Saverio Barbaran se dressa d’un bond, si bien que ses feuillets s’éparpillèrent sur l’estrade.

– Quel outrage ! Un meurtre ! Dans cette salle ! Au milieu de cette assemblée ! Sous les yeux du sérénissime prince ! Je ne le tolérerai pas !

On crut qu’il allait mettre toute la noblesse vénitienne aux fers. Il se contenta d’ordonner la fermeture immédiate des portes.

– Appelez les arsenalotti ! Qu’ils tirent au mousquet sur ceux qui tenteraient de s’échapper !

Les ouvriers de l’Arsenal, qui assuraient la garde des séances dominicales, n’auraient pas manqué cette occasion de molester les parasites héréditaires. L’Inquisiteur rouge semblait prêt à massacrer la fine fleur de la lagune pour rétablir l’ordre et assurer le respect de l’État. Les robes noires se pressèrent, plus fébriles que jamais, vers la sortie. C’était un vol de corbeaux dans un vent d’orage. Pâle et raide, le doge Foscarini leva la main en un geste qui signifiait : Calmez-vous ou je lâche mon Barbaran !

Lorsque les portes commencèrent à se refermer inexorablement sous la pression des robustes gaillards postés dans le vestibule, les patriciens s’écrasèrent sur les battants, au risque d’envoyer nombre d’entre eux rejoindre le malheureux Pelizzioli dans le paradis où, certainement, une place de choix était réservée aux nobles de Venise, sur le Grand Canal de la Voie lactée, là où des anges aux ailes blanches poussaient à la godille les gondoles célestes. Avant la fermeture complète, les arsenalotti se firent un plaisir de jeter à l’intérieur ceux qui étaient parvenus à fuir, qu’on avait coursés dans les corridors du Palais. Dalla Frascada se pencha vers son propre secrétaire, le patricien Tomazo Zen, venu l’avertir qu’il pouvait s’esquiver par la petite porte :

– Notre Inquisiteur rouge est plus dangereux que l’assassin : du moins celui-ci n’a-t-il tué qu’un seul d’entre nous !

Quand la confusion se fut un peu apaisée et qu’on eut ramassé ceux qui avaient été piétinés par leurs pairs, les électeurs se virent enfermés dans cette salle sinistre, avec un mort allongé sur le sol fait d’éclats de marbre agglomérés. Saverio Barbaran expliquait au doge la nécessité d’empêcher à tout prix la nouvelle de s’ébruiter. Il répéta ses arguments à l’intention des nobles dans des termes moins nuancés, allant jusqu’à menacer les plus démunis de lourdes amendes s’ils omettaient de tenir leur langue.

Cet assassinat constituait une telle offense à la République qu’il valait mieux faire comme s’il ne s’était pas produit. Cela devait rester, en quelque sorte, une affaire de famille. Ce choix n’exemptait pas pour autant le coupable d’encourir les foudres de l’Inquisition vénitienne, dont le propos était justement de réprimer les crimes contre les institutions et de maintenir la morale républicaine.

Une fois que chacun eut bien compris à quoi il s’exposait en cas de bavardage intempestif – et les inquisiteurs avaient démontré chaque année, depuis la fondation de leur instance, trois siècles plus tôt, qu’ils avaient les moyens de remonter à la source de n’importe quelle atteinte à leur autorité –, les nobles furent autorisés à se retirer, ce qu’ils firent dans le silence et l’état d’esprit d’une troupe d’enfants sermonnés par un maître intransigeant.



Le Conseil des Dix se replia dans son cabinet particulier qu’on surnommait « le sanctuaire », situé à l’étage au-dessus. Dès l’entrée, les conseillers furent frappés par un spectacle macabre : les « circonspects » avaient étendu la victime sur une table placée au beau milieu de la pièce. Le doge chercha la main de dalla Frascada. Il se sentait mal. L’état de santé de Marco Foscarini s’était révélé précaire dès son élection, le mois précédent. On pouvait douter que ses frêles épaules soient assez solides pour la charge à laquelle il venait d’accéder. Il fallut se résoudre à le faire raccompagner dans ses appartements.

Saverio Barbaran s’assit le premier dans le fauteuil réservé par tradition à l’Inquisiteur rouge.

– À présent que nous voilà entre gens sérieux, nous allons pouvoir décider des mesures à prendre.

Il contempla le corps qui reposait devant lui, avec la mine d’un convive déconcerté par un mets inconnu.

– Qui c’est, ça ? demanda-t-il en agitant un index méprisant en direction de l’intrus d’environ cinquante ans qui occupait indûment la place d’honneur de leur petit hémicycle réservé à l’élite.

Il apparut que Zan Pelizzioli faisait partie de ces nobles sans fortune auxquels la République assurait un modeste logement dans la paroisse San Barnabà.

– Voilà pourquoi je ne le connais pas, conclut l’inquisiteur.

« Messer Grande », le chef de la police, avait fait mander en toute hâte un médecin pour effectuer un premier examen. Nathanaël de Pomis, homme replet, aux joues habillées d’une superbe barbe de patriarche biblique, s’inclina profondément devant les Dix, puis il se pencha sur le noble pourfendu couché sur la table.

– Un Juif ? s’étonna à voix haute l’Inquisiteur noir Tiepolo. Ne vaudrait-il pas mieux faire appel à quelqu’un de notre religion, sinon de notre caste ?

– Surtout pas ! s’exclama Saverio Barbaran.

Avec un Juif, il estimait le secret garanti. Les ragots, s’il y en avait, ne quitteraient pas les murs hermétiques du ghetto. En outre, ces Levantins excellaient dans la connaissance de la physiologie humaine, que leur avaient transmise les Arabes.

– En temps de crise, mieux vaut choisir l’efficacité, conclut-il.

– Votre clairvoyance illumine notre noble assemblée, comme toujours, répondit Tiepolo.

Il ajouta tout bas à l’intention de son voisin, l’Inquisiteur noir Pisani :

– Un jour, son souci d’efficacité lui fera recommander l’élection d’un Juif au trône ducal.

Saverio Barbaran crut nécessaire de préciser l’origine de ses inquiétudes :

– Ce n’est pas que ce Pelizzioli nous manquera, mais nous ne pouvons tolérer qu’on nous tue nos nobles sous notre nez.

Le plus contrariant, c’était que le patricien n’avait pu l’être que par ses pairs. L’Inquisiteur rouge n’eut pas de mal à faire admettre aux conseillers qu’il s’agissait d’un crime contre l’État commis par des nobles : l’affaire était donc doublement du ressort de l’Inquisition, il s’arrogeait la direction de l’enquête.

À l’issue d’un bref conciliabule, les trois inquisiteurs s’accordèrent sur un nom. Barbaran résuma leurs conclusions :

– Devant un problème aussi épineux, nous nous disons : Il nous faut un dalla Frascada !

Ce fut pour ser Cesare comme si les figures ailées peintes au plafond avaient pris forme pour l’inviter sur le mont Olympe, au son des tambours et des trompettes. Son heure de gloire avait enfin sonné. Il se leva de son siège en bois et s’inclina, fébrile, devant les maîtres du Tribunal suprême, pour leur témoigner son infinie gratitude.

– Je saurai me montrer à la hauteur de votre confiance ! assura-t-il d’une voix qui se voulait ferme et déterminée.

– Je n’en doute pas, ser Cesare. Trouvez votre fille et expliquez-lui de quoi il retourne.

Le son des trompettes se changea en un sifflement indistinct, comme si les oreilles du conseiller ducal s’étaient mises à bourdonner.

– Ma fille ? Quelle fille ? bredouilla-t-il.

– La vôtre, la seule que vous ayez.

– Ma fille est chez les ursulines de Vicence, Excellentissime.

– Eh bien ! Ordonnez-lui de faire une pause dans ses pater et ses ave pour venir démasquer notre insolent meurtrier. En toute discrétion, bien sûr. Nous comptons sur vous.

Dalla Frascada se demanda si l’on comptait sur lui pour transmettre cet ordre à sa fille ou seulement pour la discrétion. En tout état de cause, ce n’était pas pour résoudre l’énigme.

– Elle veut prendre le voile, marmonna-t-il, le sourcil froncé.

– Elle prendra le voile quand la République n’aura plus besoin d’elle, répliqua Barbaran d’un ton tranchant.

L’inquisiteur déclara la réunion terminée et pria le médecin de lui remettre ses observations dès qu’il aurait terminé son examen.



Dalla Frascada quitta le Sanctuaire en même temps que ses collègues des Dix. La plupart se dirigèrent vers les arcades de la piazzetta, où les patriciens avaient l’habitude d’ôter leurs robes d’apparat. Le seul espoir de ser Cesare était que leur mauvaise humeur les pousserait à contester les diktats de l’Inquisiteur rouge.

– Pour combattre un méchant, il choisit une petite fille ! s’insurgea l’un d’eux.

– Il y avait mille cinq cents hommes d’âge mûr dans cette salle, et nul n’a empêché ce crime, rétorqua un autre. Voyons donc ce que pourra faire une petite fille.

Ser Cesare comprit qu’il avait sous-estimé leur soif de tranquillité. Elle les poussait à laisser agir quiconque se montrait capable d’endosser la responsabilité de décisions risquées. Paresse, lâcheté et indécision étaient les meilleures alliées des ambitieux.

– Et d’abord, protesta-t-il, d’où vient cette lubie d’engager une gamine inconnue, qui n’a même pas été élevée chez nous ?

Les méandres de la pensée inquisitoriale n’étaient pas si difficiles à suivre. L’inquisiteur Pisani se chargea de les préciser pour le malheureux conseiller, dont l’esprit était embrumé par la déception et l’humiliation.

– Mon cher cousin2, nous savons que vous lui devez beaucoup. Nous aimerions lui devoir autant, nous aussi.

– Mais, mon cher cousin, Venise regorge de policiers aguerris qui connaissent notre cité par cœur !

– Justement. Ils la connaissent un peu trop. Il nous faut une personne inconnue, transparente, dont la fidélité n’a jamais été prise en défaut, qui n’a encore fait allégeance à aucune faction.

« Et dont nous pourrons nous débarrasser sans faire de remous », compléta en lui-même dalla Frascada. Il venait de saisir l’attrait ultime que présentait sa fille aux yeux de ces hiérarques sans scrupules. En plus de la compétence dont elle avait déjà fait preuve, on pourrait la sacrifier à la moindre difficulté, afin de préserver un secret gênant ou d’étouffer un scandale. Il prit peur pour elle.

– Inutile de déranger ma fille : vous pouvez compter sur moi.

– Dalla Frascada, dit Son Excellence Pisani en repliant sa toge noire, je compterais sur vous s’il s’agissait de curer nos canaux. Pour l’heure, j’ai un problème d’une autre importance à traiter.

Ser Cesare devint plus cramoisi que sa robe.

– Vous ne me parlez pas comme il convient ! J’occupe l’une des plus hautes charges de l’État, tout de même !

– Ce qui importe, ce n’est pas la hauteur de la charge, c’est la manière de l’occuper. Faites vos preuves au sein du Très Haut Conseil et nous verrons. En attendant, je préfère m’en remettre à une jeune fille de dix-huit ans qui a déjà montré son utilité.

Restait à la faire revenir de Vicence. Ser Cesare rappela à son confrère que les jeunes filles de 1762 n’étaient plus celles d’autrefois : elles avaient du caractère, il arrivait même que certaines s’insurgent contre les mariages arrangés ou les prises de voile forcées.

« Surtout celles qui ont un mollusque pour père », songea son interlocuteur.

Heureusement, il n’était pas d’injonction paternelle à laquelle le sceau du Très Haut Conseil ne pût donner valeur de commandement sacré.

1 Titre des secrétaires de l’administration ducale.

2 Au XVIII esiècle, quarante-deux familles se partageaient les emplois importants de la République.





II

Depuis son retour chez les ursulines de Vicence, Leonora n’était plus considérée comme une élève, on ne l’astreignait plus aux fastidieuses leçons de broderie. On avait en revanche remplacé les lectures pieuses par les récits de ce qu’avait vu et fait la jeune fille pendant son séjour dans la Dominante. Ces aventures changeaient agréablement les brodeuses du Nouveau Testament, et les turpitudes vénitiennes valaient bien celles décrites dans l’Ancien.

Aux religieuses, Leonora affirmait vouloir s’établir parmi elles. Mais, sans se l’avouer tout à fait, elle attendait que le nobiluomo ser dalla Frascada la fasse redemander. Elle voulait être sollicitée, il lui était impossible de retourner chez ces gens sans avoir la certitude qu’ils voulaient toujours d’elle, et même plus : qu’elle leur était indispensable.

Peu convaincue par les protestations de foi de sa pupille, mère Silvana mettait à profit ses talents pour affronter les innombrables petits tracas auxquels une abbesse se voyait exposée.

Le tracas du jour devait les conduire au siège du gouvernement local. La municipalité de Vicence, une réunion d’échevins près de leurs sous, avait osé supprimer les mille sequins qu’elle allouait depuis toujours à l’éducation des orphelines. Or l’abbesse, dépourvue de grandes prédispositions pour la diplomatie, avait de mauvaises relations avec le podestat en titre, qu’elle décrivait comme « un petit jeune homme imbu d’un rang qu’il tient du hasard de sa naissance ».

– Il est assez ennuyeux de se voir contredire par un freluquet qui n’a pas vingt-cinq ans, qui ne connaît rien à la vie ni à la gestion d’un couvent, et qui vous regarde de haut parce que ses ancêtres ont été inscrits au Livre d’or.

Zaccaria Trevisan était, à son avis, un paltoquet de fort mauvais esprit. Voyant l’affaire mal engagée, leur bibliothécaire lui avait suggéré de faire appel aux talents de « la petite Pucci ». Les nonnes étaient promptes à user de moyens détournés pour parvenir à leurs fins ; en cela, elles étaient très vénitiennes. Puisque Pucci avait un certain flair pour débusquer les secrets d’autrui, il convenait de l’utiliser.

– Nous devons abattre tous nos atouts ! affirma la bibliothécaire.

C’était dans des moments comme celui-ci que resurgissait son passé de joueuse invétérée, un mal très répandu dans les cités de Vénétie.

Le problème venait du fait que le podestat changeait tous les trois ans. Les patriciens de la Sérénissime ne se bousculaient pas pour occuper, dans ce qu’ils appelaient « le domaine », des charges ternes et sans avenir. On envoyait aux habitants de Vicence des rejetons de grandes familles encore au tout début de leur carrière, pour qu’ils se fassent les dents sur les gens de province. Autant dire qu’ils étaient aussi prétentieux qu’inexpérimentés, tout ce que la mère supérieure détestait.

Zaccaria Trevisan les reçut dans la Ragione, la basilique profane édifiée au centre de la ville sur des plans de Palladio. Il était d’autant plus mal disposé à leur égard que leur visite l’avait obligé à endosser sa vilaine robe noire de patricien, à peine agrémentée de discrètes broderies ici et là, et à se coiffer de cette haute perruque passée de mode que les vieux magistrats forçaient leurs successeurs à arborer comme eux.

En entendant mère Silvana lui présenter sa protégée, il se demanda si elle prenait son cabinet pour un lieu d’éducation à l’usage des jeunes filles. Heureusement, l’abbesse coupa court aux salamalecs pour en venir immédiatement au sujet de la visite, qui consistait bien sûr à réclamer des sous.

– Comment veut-on que nous élevions nos pauvres orphelines sans le secours de la bonté publique ?

– On m’a dit que vous fabriquiez de jolies broderies, répondit ser Trevisan sur un ton badin, en agitant la manche surpiquée de fil d’or de sa veste, visible dans l’échancrure de sa toge.

Seuls ses vœux de patience et de non-violence retinrent mère Silvana de l’étrangler.

Son Excellence avait, hélas, bien d’autres soucis en tête. Il s’était produit le matin même un incident qui risquait de lui valoir une sanction plus désagréable encore que sa nomination dans cette ville sans canaux ni gondoles. Il eut une idée.

– Révérende mère, on m’a vanté récemment l’étonnante ingéniosité de nos chères ursulines. Il paraît que l’esprit saint a si bien imprégné votre communauté qu’aucune intrigue ne vous résiste. Si cela est vrai, je vous propose de résoudre un léger ennui qui frappe mon administration. Si vous y parveniez, je devrais bien être à même, de mon côté, de toucher le cœur de nos échevins. Dans le cas où je me montrerais moins efficace que vous, je m’engage à vous remettre vos mille sequins sur ma cassette.

– Votre Excellence n’est pas sérieuse…, s’indigna mère Silvana.

– Mais si, bien sûr. Vous voulez vos sequins, je veux ma tranquillité. Échange de bons procédés ne peut pas nuire.

– Je me plaindrai au Collegio !

Leonora posa la main sur le bras de la supérieure. Leurs regards se croisèrent.

– Nous acceptons avec joie l’offre généreuse de Votre Excellence, déclara l’abbesse d’une voix redevenue si calme que Zaccaria Trevisan en fut presque inquiet.

Il pria son secrétaire d’informer ces pieuses dames de l’inconvénient en question et retourna à ses affaires, certain qu’il était d’être débarrassé pour longtemps de ces importunes.



Le secrétaire mena les deux femmes à l’hôtel du représentant de Venise, de l’autre côté de la place. Le « léger ennui » qui contrariait le podestat était la disparition d’un messager à l’intérieur même de sa résidence. L’homme s’était présenté à l’aube avec un pli urgent. Mais le destinataire n’en avait jamais eu connaissance : lettre et porteur s’étaient évanouis sans que quiconque pût dire où ils étaient passés.

– C’est une grosse contrariété, conclut le secrétaire. Non qu’on écrive jamais de choses importantes à notre maître, mais la Sérénissime Seigneurie se fâchera si elle attend une réponse.

L’homme s’était présenté au lever du soleil pour remettre ses plis en main propre. Comme Son Excellence était loin de se lever de si bon matin, on avait fait entrer le messager pour qu’il se repose un peu de ses fatigues.

– Si je comprends bien, résuma Leonora, le courrier a disparu entre ce porche et votre bureau. Il ne devait pas penser que ce serait là la partie la plus difficile de son trajet !

Elle essaya de se mettre dans la peau du messager. Il était arrivé très tôt, il était fourbu, il avait donc voyagé de nuit. Après une si longue route, il avait dû vouloir se rafraîchir et se restaurer.

Elle traversa le rez-de-chaussée et pénétra dans la cour intérieure, où se trouvait une fontaine. L’homme avait pu procéder à quelques ablutions. Une pièce de tissu pliée avait été abandonnée dans un coin. C’était une couverture de laine, telle qu’en utilisaient les cavaliers pour faire une pause quand le sommeil les empêchait de tenir en selle. Une odeur de soupe s’échappait d’une porte entrouverte. Leonora suivit l’effluve jusque dans les cuisines, le petit groupe derrière elle.

Il y avait là un unique cuistot, chargé d’allumer ses fourneaux avant l’aube pour revigorer les gardes d’un bon risi e bisi, une soupe de riz aux petits pois, que la parcimonie des échevins n’empêchait pas encore qu’on l’agrémentât d’une livre de viande grasse.

– Vous avez sans doute vu l’homme qui s’est lavé là-bas, dit Pucci, en indiquant la porte ouverte.

Le cuisinier prétendit n’avoir remarqué aucune tête nouvelle. C’était surprenant, puisqu’elle avait la preuve que le messager s’était tenu à deux pas, dans la cour, où il avait dû se dévêtir en partie pour se nettoyer à grande eau. De même, il était curieux qu’ayant senti l’odeur du riso le voyageur ne soit pas venu s’en faire servir un bol. À sa place, elle n’aurait pas hésité.

L’homme lui parut nerveux. Il avait fini de couper ses légumes et restait les bras ballants au lieu de les mettre à cuire.

– Je vous en prie, ne vous interrompez pas pour nous. Je m’en voudrais de retarder le déjeuner de Son Excellence.

La gêne du cuisinier était à son comble. La jeune fille regarda autour d’eux.

– Il vous manque un fait-tout de la bonne taille, n’est-ce pas ? Où les rangez-vous donc ?

Les yeux inquiets du cuistot furent attirés malgré lui vers un placard fermé. Leonora saisit les deux poignées et l’ouvrit en grand.

Un homme était accroupi à l’intérieur, coincé sous les étagères où s’entassaient les marmites. Quand on voulut l’en extraire, il s’effondra, inerte, sur le sol poisseux.

– Assassin ! s’écria le secrétaire du podestat.

Le cuisinier tomba à genoux sur le dallage et tenta en vain d’agripper les mollets en bas blancs de son accusateur. Il bredouilla qu’il n’avait voulu tuer personne : il avait gratifié le visiteur d’un bol de riso et l’avait vu s’effondrer dès les premières cuillerées. Horrifié à l’idée que son plat pût être avarié, il avait tout jeté et s’était mis en retard dans son travail.

Leonora fouilla le pourpoint du défunt. Elle en retira divers papiers pliés en tout petit, qu’elle parcourut minutieusement. De son côté, l’abbesse ouvrit la bouche du mort et en extirpa la langue, qui était d’une teinte bleu-noir.

– Il a été empoisonné, conclut-elle avant de replacer l’organe dans son logement.

Sa protégée se promit de lui demander un jour d’où elle tenait cette science des poisons.

– Notre homme était affligé d’une arythmie du cœur, annonça Leonora. Cela durait depuis des années.

Le secrétaire s’émerveilla de la voir tirer tant d’informations d’un simple examen à vue de nez.

– C’est écrit sur cette prescription médicale, ajouta-t-elle en montrant l’un des feuillets qu’elle venait de lire.

– Il est mort de maladie ! s’écria le secrétaire, soulagé. Voilà qui explique tout !

Déjà le cuisinier remerciait sainte Rita, patronne des causes désespérées, de l’avoir tiré d’un si mauvais pas. Leonora reprit son raisonnement, sans pitié pour la tranquillité d’esprit des deux hommes.

– Bien sûr, cause naturelle. Le signor Marconi souffrait d’un mal bénin qui l’a foudroyé dans cette cuisine, alors qu’il s’apprêtait à livrer des lettres confidentielles à Son Excellence. Cela tombe sous le sens.

Elle retira d’une autre poche une petite fiole en verre bouchée avec du liège. Elle l’approcha de ses narines pour la humer, puis la tendit à la mère supérieure, qui s’y connaissait si bien.

– Cyanure, affirma celle-ci avec autant d’assurance qu’un maître de la Faculté.

– J’ai une bonne nouvelle pour vous, déclara Leonora aux deux serviteurs catastrophés. Le signor Marconi a bien été empoisonné, mais pas par quelqu’un de Vicence : il s’est intoxiqué lui-même avec quelque médicament qu’on lui aura donné à son départ de Venise. Il ne l’a consommé qu’une fois arrivé ici, quand il a enfin pu se restaurer en paix. Sans cela, l’assassin aurait pris soin de faire disparaître la petite bouteille, afin d’égarer la force publique. Vous n’êtes donc pour rien dans ce qui est arrivé.

Une épouvantable idée frappa soudain le secrétaire. Il agrippa le cuisinier par le col :

– Comment espérais-tu te défaire du cadavre ? En nous le servant en musetto aux lentilles ?

L’autre jura qu’il avait agi sans réfléchir, sous l’effet de la panique. Ce qui intriguait Leonora, c’était le mobile du meurtre. Elle était curieuse de connaître le contenu de la sacoche.

Dès que le cuisinier eut été remis aux mains des gardes en attendant qu’il fût statué sur son sort, le secrétaire ramena les deux femmes dans le cabinet du podestat. Celui-ci fut très surpris d’être à nouveau dérangé.

– Avez-vous trouvé mes messages ?

– J’ai fait mieux, Excellentissime Seigneur : j’ai trouvé le messager.

Le corps suivait sur une civière. Zaccaria Trevisan vit avec horreur deux valets déposer sur ses tapis un cadavre déjà livide, à la figure grimaçante, une sacoche posée sur le ventre. Il la fit vider sur son bureau et jeta un rapide coup d’œil aux quelques écrits qu’elle contenait.

– Tout finit bien ! Ce courrier n’était pas pour moi !

– Pour qui était-il, Excellentissime Seigneur ? demanda Leonora.

– Pour vous, ma chère.

Il lui tendit une lettre, heureux de se débarrasser à la fois du billet et de celle qui l’avait récupéré.

Le pli émanait du Conseil des Dix. La première moitié du feuillet contenait la partie officielle du texte :



Le Très Haut Conseil vous commande de nous envoyer sans délai la pensionnaire des ursulines connue sous le nom de Leonora Agnela Immacolata Pucci dalla Frascada.



Un peu plus bas, sous le sceau frappé d’un lion ailé, la même main avait tracé ces mots :



Reviens tout de suite, cara mia. Nous avons besoin de toi. Ton père.



Très rares sont les journées, au cours d’une existence, où un être humain obtient exactement ce qu’il souhaitait depuis longtemps. Ce sont des occasions fugaces que nul n’est disposé à laisser filer, surtout pas une jeune fille aussi sensée que l’était Leonora. Mère Silvana comprit que l’usage que ses sœurs et elle faisaient de ses petits dons allait cesser.

Il cessa même dans l’instant. Le message ordonnait à Son Excellence Trevisan de faciliter le transfert de cette personne sans perdre une minute. C’était presque un ordre d’enlèvement.

Le podestat promit d’appuyer de toute son influence leur requête auprès du conseil municipal, d’abord parce qu’il avait perdu son pari, ensuite parce qu’il n’allait pas se fâcher, pour mille malheureux sequins, avec une novice qui recevait ses ordres des plus hautes autorités. Étant donné le niveau de démocratie pratiqué dans les cités de Vénétie, le renouvellement de leurs subsides était pour ainsi dire voté d’avance.



Dès que la confortable voiture aux armes des Trevisan s’arrêta devant le porche, le bruit courut que Leonora les quittait à nouveau. Tout le couvent vint voir de quoi il retournait.

– Notre chère Pucci est rappelée à Venise, confirma mère Silvana.

La déception se peignit sur les traits des pensionnaires comme sur ceux des religieuses.

– Nous n’y pouvons rien, ajouta-t-elle : ce rappel a été décrété par le Très Haut Conseil en personne.

L’accablement laissa la place à un grand enthousiasme. On ne pouvait douter qu’elle aurait, à son retour, sa besace pleine de nouvelles anecdotes extraordinaires.

– Pour te dire le vrai, lui confia l’abbesse, je n’ai jamais cru que tu prononcerais tes vœux. Tu es trop remuante pour tenir dans un cloître. Pourtant, je n’imaginais pas que l’on te rappellerait si tôt. Je comprends mal ce que ces Vénitiens voient de si précieux chez une demoiselle dont les qualités principales sont l’honnêteté et le bon sens.

Leonora n’osa pas lui répondre que c’était la rareté qui faisait la valeur des choses, à Venise comme ailleurs.

– Si tu n’entres pas en religion, au moins marie-toi ! lui recommanda la supérieure. Il n’y a pas d’entre-deux pour une honnête femme.

Pucci promit d’examiner l’éventualité de remplacer une prison par une autre.

Son amie Cornelia la rejoignit dans le vestibule, ses balluchons à la main. Les deux jeunes filles s’étaient promis de s’entraider dès que l’une des deux serait à même de quitter cet endroit. Sa camarade rayonnait de bonheur.

– Tu es un ange de respecter notre accord !

– Tu te trompes, répondit Leonora. Tu risques fort de mourir à ma place le jour où l’on te confondra avec moi. On a déjà tenté trois fois de me tuer.

Son ironie fit s’effacer le sourire béat de sa compagne.

– Tes plaisanteries deviennent grinçantes quand tu parles de Venise.

– C’est parce que tu ne la connais pas, Cornelia. Et ce n’était pas une plaisanterie.

Les orphelines de tous âges et de toutes tailles recueillies par les bonnes sœurs les regardèrent monter dans ce bel équipage. L’intérieur était tendu de satin bleu outremer, la couleur des Trevisan. Le cocher donna une secousse aux rênes et lança ses chevaux. Elles allaient voyager toute la nuit. Ainsi, la demoiselle des dalla Frascada serait à pied d’œuvre au petit matin pour apprendre ce que la Sérénissime République exigeait d’elle.





III

Il faisait encore nuit noire quand la voiture du podestat les déposa sur le quai de Fusina. Elles étaient parvenues à s’assoupir par intermittence sur les banquettes bien rembourrées des Trevisan, malgré les cahots de la route et l’excitation d’un voyage impromptu. Le cocher négocia les services de deux bateliers qui les menèrent en barque jusqu’au canal de la Giudecca. Après qu’elles eurent traversé la lagune à la lanterne, Cornelia découvrit la ville flottante dans les premières lueurs du jour. Les ténèbres se dispersèrent alors que les voyageuses atteignaient la pointe du Dorsoduro où se trouvait la dogana da mare. Venise parut naître de la mer en même temps que le soleil se levait sur le monde. Les premiers rayons firent doucement sortir de l’ombre l’imposante masse rose pâle du Palais ducal, les colonnes immaculées de San Giorgio Maggiore, la brique rouge des campaniles et les façades ocre, jaunes ou crème des maisons particulières. L’effigie de la Fortune sur son globe doré qui surmontait la douane de mer se mit à briller comme un astre.

– Tu m’as conduite au paradis ! s’extasia Cornelia.

– Exactement. Tant qu’on n’a pas rencontré le serpent, on y est très bien.

Elles mirent pied à terre sur les larges dalles du môle. Tout ravissait l’ancienne pensionnaire de Vicence.

– Et ces deux colonnes, avec ces statues !

– C’est là qu’on décapite les assassins, commenta Leonora, que la perspective de renouer avec les Vénitiens, et surtout avec sa propre famille, inquiétait un peu.

– Je n’ai jamais vu un campanile de cette taille ! dit Cornelia, la tête renversée pour en contempler le sommet.

– On y suspend les condamnés dans une cage jusqu’à ce qu’ils meurent de froid.

– Tu dois avoir besoin de manger. On jurerait que tu as un compte à régler avec cette ville.

C’était un peu des deux. La tour des Maures sonna six heures.

– Jamais je n’ai vu une si belle horloge !

– C’est normal, dit Leonora. Il paraît que les commanditaires ont crevé les yeux des horlogers pour les empêcher d’en créer une autre ailleurs.

La collation devenait urgente. Une pléthore de cafés se serrait sous les arcades, certains ouvraient déjà. Elles en choisirent un à l’enseigne de la « Venegia Trionfante », d’où sortait une bonne odeur de chocolat chaud.

Au fond de la salle, un homme très bien vêtu, les cheveux soigneusement poudrés, faisait courir sa plume avec frénésie devant une pile de livres neufs, entre plusieurs tasses vides d’aqua negra. À voir ses yeux cernés, Leonora devina qu’il ne s’était pas couché. Le garçon qui apporta leur collation leur expliqua qu’il s’agissait de Gasparo Gozzi, un écrivain célèbre, auteur de plusieurs livres et œuvres théâtrales. Cornelia en fut tout excitée, elle ne pouvait en détacher les yeux : c’était le premier qu’elle voyait.

– Je vous en prie, il ne faut pas déranger il signor conte, prévint le serveur.

Gasparo Gozzi avait établi là ses quartiers pour l’élaboration de sa nouvelle gazette, L’Osservatore veneto, dont il avait réduit les frais de personnel en s’en instituant unique rédacteur. Il avait acquis le statut d’un saint aux yeux du peuple de la lagune depuis la publication de son Histoire de la littérature vénitienne, où il faisait l’apologie de la langue locale. L’effort était d’autant plus louable qu’il n’y avait guère de « littérature vénitienne ». De la peinture, de la musique, autant qu’on en voulait ; de belles lettres, guère. L’imagination permet heureusement tous les miracles, y compris celui de composer un traité sur ce qui n’existe pas.

Dès que Leonora eut terminé son chocolat et sa gubana, délicieuse brioche aux raisins de Damas imbibés de rhum, le garçon l’avertit qu’un émissaire du Palais attendait devant la porte.

– Dans une heure, devant le porche, lança-t-elle à Cornelia. Ce palais n’est pas un endroit pour les jeunes filles.

Son amie se demanda ce qu’elle allait y faire, dans ce cas. Elle commanda de nouveaux gâteaux et se replongea dans la contemplation fascinée de la littérature en cours d’élaboration.



Le fante en cape et chapeau noirs conduisit la Frascadina au deuxième étage du bâtiment gouvernemental, où l’attendait l’Inquisiteur rouge.

– Je pensais trouver mon père ici, s’étonna la jeune femme.

L’huissier lui répondit que les grandes obligations du conseiller l’empêchaient d’être parmi eux de si bon matin – on l’avait laissé ronfler au fond de son lit.

Saverio Barbaran était, lui, bien réveillé, propre et rasé de frais, drapé dans sa toge écarlate et le visage encadré des rouleaux de sa perruque grise. Tandis qu’elle faisait la révérence devant l’un des personnages les plus puissants de la Dominante, ce dernier jaugea la jeune fille d’aspect insignifiant que les circonstances lui avaient dicté d’employer.

– Vous êtes-vous bien plu, chez nos ursulines de Vicence ? demanda-t-il en guise de bienvenue.

– Voyons…, dit Leonora. Nous avons beaucoup brodé, beaucoup prié, un peu jardiné. Puis j’ai trouvé un cadavre dans les cuisines de votre podestat.

– Vous ne serez pas dépaysée, dans ce cas, conclut l’inquisiteur sans un cillement.

Elle le suivit dans les dépendances les plus fraîches du Palais ducal, la prison des Puits, située de l’autre côté du pont des Soupirs. Une angoisse animale l’étreignit lorsqu’ils traversèrent ces corridors humides, où les bruits, les ronflements et les odeurs diverses laissaient deviner des cellules pleines de malheureux. On avait entreposé le cadavre dans l’une de ces petites pièces sinistres où brillaient trois chandelles.

– Je vous présente le patricien Zan Pelizzioli, notre problème, déclara Barbaran.

Il était sur le dos.

– Cela, c’est son bon côté, expliqua l’Inquisiteur rouge avec un geste pour le geôlier.

Ce dernier retourna le corps inerte. Leonora vit ce qu’avait voulu dire son hôte : le manche d’un couteau dépassait des omoplates. Le rapport du médecin ne leur avait rien appris de bien intéressant. L’examen des vêtements et des parties visibles du cadavre, auquel se livra la jeune femme, ne fut pas plus concluant. Elle souhaita interroger ceux qui avaient découvert le meurtre.

Saverio Barbaran nota avec satisfaction que ses raisonnements relevaient jusqu’ici d’une parfaite logique. Il avait précédé ses désirs. On avait parqué les témoins dans une antichambre du Tribunal suprême, de manière à les mettre en condition de ne rien celer aux autorités. De retour dans la partie civilisée du bâtiment ducal, on présenta à Leonora un petit groupe de patriciens hirsutes, à qui les deux nuits passées sur ces bancs de bois conféraient un air pitoyable.

Elle découvrit avec surprise que ces hommes n’étaient pas des proches de la victime. Fille de patricien, elle savait que les électeurs dépourvus de charge officielle avaient coutume de choisir une place dans la salle selon leurs affinités. Les petites conversations avaient le mérite de faire paraître moins longues ces séances de vote sans fin. Il apparut donc que Zan Pelizzioli n’était pas, ce jour-là, à sa place habituelle.

– Pour qui a-t-il voté ? demanda-t-elle.

N’étant pas de ses amis, ceux qui l’entouraient ne s’étaient pas préoccupés de ses actes. À un moment, cependant, celui assis en face avait cru remarquer qu’il omettait de donner sa boule blanche au ballotino qui passait dans les rangs avec ses « boîtes à voter ». Il en avait déduit que leur confrère s’était assoupi. Puis le corps s’était affaissé et cela avait été l’affolement.

– Pardonnez, dit un autre, il a voté au moins une fois. Je l’ai vu mettre sa boule dans la case blanche à l’élection du capitan da mar. J’ai jugé curieux qu’il élise un personnage qui avait proposé de diminuer l’allocation versée aux nobles démunis.

Saverio Barbaran en déduisit que Pelizzioli était encore vivant au moment de l’élection de ce capitan. Leonora remarqua un flottement chez les témoins. Certains jetaient des coups d’œil embarrassés à l’un d’entre eux.

– Vous êtes conscients, bien sûr, que ce détail vous rend tous suspects d’assassinat, dit-elle avec détachement.

Une brusque bourrade arracha un cri à celui vers qui convergeaient les regards.

– Très bien, j’avoue ! s’écria-t-il. Mieux vaut être condamné pour fraude que pour meurtre !

C’était le voisin direct de Pelizzioli. Croyant qu’il dormait, il avait jeté la boule à sa place, ce qui lui avait permis de voter deux fois au cours du même scrutin. L’œil sombre de l’Inquisiteur rouge s’appesantit sur lui avec la brièveté d’un battement d’aile, ce qui suffit néanmoins à donner le frisson au groupe tout entier.

– Cela change tout, conclut la Frascadina. On peut donc supposer que Zan Pelizzioli était inanimé dès l’ouverture de la session. Nous changeons de suspects.

Tout le monde se transporta à l’entrée de la salle du Conseil, où Leonora reconstitua le déroulement du meurtre. Les électeurs avaient l’habitude de s’entasser dans le vestibule en attendant l’ouverture des portes. Dans les derniers instants, il leur arrivait d’être serrés les uns contre les autres. Pelizzioli avait pu être frappé d’un coup mortel au moment où ils pénétraient dans la salle. Deux assassins l’auraient soutenu à droite et à gauche pour le déposer à l’emplacement libre le plus proche.

Le sourcil gauche de l’Inquisiteur rouge se haussa très légèrement, signe d’une intense satisfaction.

– Vous avez déjà débusqué trois imbéciles myopes et un tricheur. Nous avons bien fait de vous arracher à Vicence. Encore un petit effort et vous nous livrerez le nom de notre coupable.

– Pour accéder à votre demande, je devrai parcourir ce palais, y compris dans ses parties réservées.

– Au moins le ferez-vous de jour et avec notre permission, répondit Barbaran.

Il savait donc qu’elle était allée rencontrer le précédent doge, la nuit, en secret, pour plaider la cause de son père, à son précédent séjour. Elle se demanda s’il existait à son sujet quelque chose que cet homme ignorât et s’il n’en savait pas davantage qu’elle-même sur sa propre vie.

Ils abandonnèrent les témoins à l’étage du Grand Conseil et remontèrent à celui de l’Inquisition d’État. Une fois dans l’escalier de marbre, Saverio Barbaran ordonna à son fante de montrer « le papier ».

Le service des dénonciations avait reçu, par l’intermédiaire de la bocca di leone, une lettre où il était question du drame.

– Cela n’a rien d’étonnant, dit Leonora : plus de mille personnes étaient présentes.

Elle avait parlé trop vite.

– Cette lettre a été déposée le vendredi, précisa Barbaran, c’est-à-dire l’avant-veille du meurtre.

Le message ne revenait par sur le meurtre : il l’annonçait. Il y était écrit noir sur blanc qu’un assassinat allait être commis au Palais ducal. L’information paraissait si peu sérieuse que Leurs Excellences n’en avaient pas tenu compte.

– Je pensais que l’administration détruisait sur-le-champ toute dénonciation anonyme, s’étonna la Frascadina.

– Oh, mais celle-ci ne l’est pas. Observez mieux. Je suis sûr que vous parviendrez aux mêmes conclusions que nous.

On avait apposé, dans un angle, un sceau représentant une chimère, une sorte de tigre à tête d’aigle. Les magistrats en avaient conclu que la missive émanait d’une de ces femmes qui faisaient profession de dire l’avenir par des moyens que l’Église, la raison et les bonnes mœurs réprouvaient.

Saverio Barbaran s’arrêta sur le palier. Le bâtiment était encore presque vide, à cette heure matinale. Ils étaient seuls, hormis le « circonspect » qui attendait à quelques pas.

– Comprenez-vous pourquoi je désire que cette enquête soit menée par quelqu’un d’autre que mes agents ? Une sorcière prévient les inquisiteurs qu’un meurtre sera commis sous leur nez ! Certes non, rien de cela ne s’est jamais produit, mais je veux tout de même mon assassin. Parviendrez-vous à me le livrer ?

Elle remarqua qu’il ne lui demandait pas si elle acceptait la mission.

– Votre père nous a beaucoup vanté votre perspicacité, insista-t-il.

Elle supposa que le cher homme avait obtenu quelque avantage pour sa carrière, qui l’occupait bien plus que la perspicacité de son enfant. Elle promit de faire de son mieux.

– Faites davantage, lui recommanda Barbaran.



Dans l’antichambre du Sanctuaire, les fanti avaient étalé sur une table les menus objets trouvés sur le défunt. Il y avait là deux grosses clés, un peigne en ivoire, un petit éventail en papier imprimé et une flasque d’alcool en prévision de la séance, ainsi qu’un papier arraché à un carnet, où l’on avait écrit un poème qui parut à la jeune femme de médiocre qualité.

– L’Illustrissime Zan Pelizzioli était-il féru de poésie moderne ?

Barbaran n’en savait rien et s’en fichait. Leonora demanda l’autorisation de conserver le feuillet et annonça son intention d’interroger les proches de la victime.

– Il faut aussi que je détermine qui a empoisonné le messager que vous m’aviez envoyé à Vicence.

– Oh ! fit l’Inquisiteur rouge avec lassitude. Encore un sous-fifre !

– Vos sous-fifres tombent comme des mouches sur le pavement de vos belles institutions, il faudrait tout de même savoir pourquoi.

Les détails d’intendance n’intéressaient pas l’inquisiteur. Il lui fit remettre l’arme la plus efficace de Venise, la seule dont l’usage ne fût ni interdit, ni même réglementé : une lourde bourse remplie de sequins d’or à l’effigie de Marco Foscarini, le doge en titre, qu’on venait d’envoyer chercher à la Zecca.

Un bruit de pas se fit entendre dans le corridor. Cesare dalla Frascada surgit, essoufflé par sa course dans les escaliers et gêné de se montrer si tard.

– Je vous rends à votre père, le conseiller, conclut Saverio Barbaran.

Ser Cesare s’inclina à contrecœur devant l’inquisiteur. S’il s’efforçait de monter dans la hiérarchie, c’était, entre autres choses, pour s’épargner les courbettes. Hélas, plus il s’élevait, plus il avait affaire à des gens très haut placés, et les courbettes semblaient ne devoir jamais finir. Un seul poste garantissait de ne plus avoir à s’incliner devant quiconque, mais plus il s’en rapprochait, plus le corno ducal semblait le fuir.

Quant à Leonora, si elle était encore « la fille du conseiller », ser Cesare sentait qu’il risquait de n’être bientôt plus que « le père de la Frascadina ». Il se montra un peu plus chaleureux qu’il n’aurait dû. La sympathie était à son répertoire et les bateleurs n’ont pas toujours la main légère.

– Ma chère fille ! s’écria-t-il en l’étreignant sous les yeux de l’effroyable Barbaran comme s’il l’avait rachetée sur le marché aux esclaves de Tunis. Ces événements sordides me procurent au moins la joie de t’embrasser !

– Je vous promets de revenir chaque fois qu’il se produira un événement sordide, répondit-elle.

– Nous nous verrons souvent, dans ce cas, lui glissa-t-il tout bas.

Dès que la grosse araignée rouge eut regagné son antre, il engagea vivement sa fille à satisfaire les désirs du premier policier de l’État.

– Et si je n’étais pas à la hauteur, père ?

– Oh ! Je n’ai pas d’inquiétude. Il y a deux mois, j’étais accusé des pires trafics et tu as réussi à leur faire admettre mon innocence. C’est probablement ce qui fonde leur opinion, d’ailleurs.



Ils retrouvèrent Cornelia au bas des marches, en train d’admirer les géants de pierre. Le conseiller les entraîna vers sa gondole, dans laquelle ils remontèrent le Grand Canal jusqu’à la volta, le coude où s’élevait la façade blanche de Ca’Civran, édifiée trente ans plus tôt. Le barcarol les déposa sur le perron de marbre avant de s’amarrer à l’un des poteaux bleu et blanc, les couleurs du blason familial.

– Notre petite colombe est revenue ! clama ser Cesare dès qu’ils eurent mis le pied dans le portego qui traversait le rez-de-canal.

Autant sonner le tocsin dans un village en feu. Les serviteurs accoururent de tous côtés pour voir l’origine de ces clameurs.

– Et regardez : elle a amené du renfort ! ajouta le maître de maison en poussant devant lui la seconde orpheline de Vicence.

Entourée de gens qu’elle n’avait jamais vus, celle-ci serra contre elle son paquet de vêtements, l’air effaré. Donna Soranza fendit le groupe de domestiques, suivie d’un sigisbée élégant et poudré qui ne la quittait pas plus que son ombre.

– C’est trop, il ne fallait pas…, déclara-t-elle en considérant la nouvelle venue comme si elle venait de recevoir ses étrennes.

Elle décida de la former tout de suite à tenir la maison à sa place.

– Que t’a-t-on appris, au couvent, mon enfant ?

– Je sais coudre toutes les parties d’une robe, empeser et aplatir les dentelles, repriser comme il faut, gâter une sauce…

La réponse affligea Leonora. Elle avait oublié de mettre en garde son amie sur les risques particuliers de la vie à Ca’ Civran.

– C’est le Ciel qui t’envoie ! s’exclama donna Soranza tandis que la demoiselle se demandait, pour sa part, si elle pouvait raisonnablement attribuer son arrivée dans cette demeure à son ange gardien.

La famille était en joie. Leonora s’étonna que son retour suscitât un tel bonheur, jusqu’au moment où les dalla Frascada lui révélèrent la vraie raison de leur satisfaction : ils venaient d’apprendre que le nouveau doge était encore souffrant. Ils ricanaient et se frottaient les mains par avance en échangeant des regards réjouis.

– Tu m’as amenée chez les Borgia, murmura Cornelia.

– Pourquoi voulez-vous tant être doge, père ? s’enquit Leonora.

– À Venise, expliqua le conseiller ducal, les nominations se font pour une durée d’environ un an. Le chancelier et les procurateurs de Saint-Marc mis à part, seul le doge est élu à vie. Je recherche la sécurité de l’emploi.

Donna Soranza avait entendu dire que leur chère enfant allait devoir courir Venise pour répondre aux désirs du Tribunal suprême. Comme il ne seyait pas à une dame noble de déambuler toute seule, elle lui recommanda de se faire accompagner d’un sigisbée.

– Il faut respecter les convenances, comprends-tu, conclut-elle en désignant le monsieur bien mis attaché à ses pas.

Son mari approuva du menton. Cette assertion avait, chez eux, quelque chose d’incongru.

– C’est prévu, leur assura Leonora. Voyons, il est bientôt l’heure de déjeuner, il ne va pas tarder.

Flaminio dell’Oio arriva juste avant les hors-d’œuvre, alors que les demoiselles rejoignaient la salle à manger en compagnie de Loreta, la servante qui les avait aidées à s’installer. Avec sa taille fine, ses boucles brunes et ses yeux bleus, c’était l’un des plus beaux jeunes hommes que Cornelia eût jamais vus, mais il est vrai qu’elle n’en avait pas vu beaucoup. Leonora le lui présenta :

– Ne t’inquiète pas, ma chère : sior Flaminio n’a cure de demander en mariage les charmantes jeunes filles qui peuvent croiser sa route. Il t’enseignera tout ce qu’il sait contre argent comptant et te respectera comme si tu étais en marbre de Carrare.

L’acidité de cet exposé parvint à refroidir l’appétit du courtisan vénitien.

– Vous ne m’avez pas dit adieu en quittant Venise, rétorqua-t-il. J’ai pensé que je ne vous verrais plus.

– Comme je n’avais plus d’argent à vous donner, j’ai pensé la même chose.

– Vous savez mieux dire bonjour qu’au revoir, nota-t-il.

– Et vous, mieux prendre que donner.

– Quand votre vocation religieuse se relâche, vous vous rappelez mon existence.

– Quand le son des sequins se fait entendre, vous répondez à l’appel.

Loreta s’approcha de Cornelia.

– Ils sont ravis de se revoir, lui souffla-t-elle.

– Un ducat la journée et l’usage de nos gondoles, annonça froidement la Frascadina.

– La semaine payée d’avance et un repas par jour dans cette maison, négocia dell’Oio.

– C’est beau de voir comme ils s’entendent, reprit la servante.

Ils demeurèrent un moment sans parler.

– N’allez-vous pas discuter de votre mission ? s’étonna Cornelia.

– C’est inutile, expliqua son amie. Je vais demander à sior Flaminio s’il sait pourquoi j’ai besoin de lui.

Le courtisan vénitien eut un petit sourire satisfait.

– Je répondrai que c’est pour la grande affaire que nul n’est censé connaître et dont tout le monde cause. Je demanderai si la demoiselle a des détails.

– Je répondrai que si j’en savais plus que lui je n’aurais pas besoin de ses services. Et nous partirons interroger la veuve Pelizzioli, dont il connaît sûrement l’adresse. Tu vois, Cornelia : nous gagnons du temps en ne nous disant rien.

Elle voulait y aller sur-le-champ, bien qu’il fût l’heure de passer à table.

– Vous voyez, lança dell’Oio à la nouvelle venue, avant de suivre à regret son employeuse dans l’escalier : les brimades commencent !

– Ils s’adorent, conclut Loreta avant de conduire la jeune fille à la salle à manger.





IV

Flaminio dell’Oio emmena sa patronne dans la partie du Dorsoduro où la République logeait à ses frais les nobles tombés dans le dénuement. Le barcarol les déposa au petit campo San Barnabà, devant la jolie église à façade blanche qui donnait son nom au quartier et à ceux qui l’habitaient, les barnabotti.

On y trouvait un curieux mélange de cantines bon marché, des furatole où l’on mangeait sa soupe dans la fumée des lampes à huile, des fritolini où l’on servait de la polenta sur un carré de papier épais, tout cela autour du Casindei Nobili, la maison de jeu où les nobles démunis se retrouvaient pour disperser le peu qu’ils avaient réussi à grappiller. Des dames « pauvres mais dignes » cachaient leur misère sous de grands châles. Des jeunes filles confinées guettaient les passants à travers les persiennes, en attendant un prétendant qui ne se présenterait sans doute jamais, faute de dot. Tout ce petit monde voisinait avec une calle vouée à la prostitution des filles musulmanes.

De toutes les catégories sociales qui se côtoyaient à Venise, les barnabotti formaient la plus méprisée, celle des malchanceux qui auraient dû être quelque chose et n’étaient rien. En bon roturier à qui la noblesse resterait à jamais fermée, dell’Oio contempla ce spectacle pitoyable d’un œil plein d’allégresse :

– J’aime venir ici. Cela me rappelle que toute gloire est provisoire.

Cela lui rappelait surtout que la suprématie des nobles ne durerait pas toujours. Cette idée réjouissait les cittadini originari qui constituaient la bourgeoisie héréditaire.

Ils trouvèrent sans peine le logement qu’ils cherchaient : un lourd dais de taffetas noir aux armes de la Sérénissime encadrait la porte de l’immeuble. En haut d’un escalier étroit, les Pelizzioli occupaient deux pièces dont les fenêtres donnaient sur un rio sombre qui sentait le ragoût. On avait fait un semblant de ménage en prévision des visites. Tandis qu’ils attendaient leur tour, Leonora et son courtisan assistèrent à un défilé de noms illustres portés par des malheureux, c’était un vrai rendez-vous de fantômes. Une fille du quartier s’était improvisée camériste pour annoncer et placer les invités, mais on sentait bien qu’elle n’était qu’une servante de l’auberge du coin engagée pour l’occasion. Tandis que Flaminio lorgnait sur le vineto piccolo de même origine proposé aux visiteurs, Leonora nota quelques signes d’une récente rentrée d’argent. Il arriva un plateau de tasses de chocolat comme le troquet n’en servait sûrement pas. Donna Pelizzioli envoya chercher des cichetti, hors-d’œuvre et amuse-gueule à grignoter. Tout ce petit monde était assis sur des chaises d’appoint en bois doré qui cadraient mal avec le reste du mobilier. Un valet en livrée se tenait debout derrière la veuve, mais celui-là avait certainement été prêté par la Seigneurie dans le même lot que les taffetas. De toute évidence, ce semblant de grand deuil était subventionné par les autorités.

Donna Pelizzioli était la barnabotta typique. Le couple n’avait pas eu d’enfant pour ne pas compromettre la petite pension que la République accordait à ses protégés s’ils s’engageaient à ne pas se reproduire ; il s’agissait de laisser s’éteindre ces lignées dont on ne savait que faire. La camériste et le valet lui distribuaient de l’« illustrissime » à tout propos, ce qui sonnait bizarrement dans ce décor étriqué.

– L’illustrissime nobildonna Livia Querini !

Leonora s’approcha de Flaminio :

– Les Querini Stampalia ?

– Non, ceux de San Geremia. Il en existe une dizaine de rameaux, c’est là la branche la moins brillante.

Quand ce fut leur tour, Leonora prit un ton de circonstance pour présenter les condoléances de la casada dalla Frascada. La veuve fut à peine surprise de voir un membre du Conseil des Dix s’intéresser à son sort. Le gouvernement éprouvait une passion pour son mari depuis qu’il n’était plus de ce monde. La mort le parait, semblait-il, de qualités qu’il ne possédait pas de son vivant. Elle pria les visiteurs de s’asseoir et dit tout bas à la demoiselle :

– Vous direz au conseiller que l’argent de la Sérénissime a été bien investi.

La phrase était sans ambiguïté. Ser Pelizzioli avait coutume de vendre son vote, madame avait vendu son mari.

– Mes parents sont très affligés par le malheur qui vous frappe, affirma la Frascadina.

– Ah ! fit la veuve. Voilà ce qui arrive quand on est mal chaussé !

Officiellement, Zan Pelizzioli était tombé dans l’escalier en quittant le Grand Conseil. On était prié de s’en tenir à cette version. Le Palais s’était bien gardé de rendre la dépouille, pour éviter toute surprise lors de la toilette funèbre. Les hiérarques avaient eu la bonté de la conserver jusqu’au jour de l’inhumation.

– C’est bien petit, ici, expliqua la veuve.

Les autres dames assises de part et d’autre se firent un plaisir d’en rajouter dans le pathos :

– C’est si dangereux, ces degrés de marbre, quand il a plu.

Plusieurs d’entre elles levèrent les mains au ciel pour exprimer leur horreur devant la cruauté du destin et la duplicité des marches polies par les siècles.

– Votre mari a été victime du devoir, en fin de compte, conclut Leonora. J’espère que la Seigneurie reconnaîtra ses mérites à leur juste valeur.

La veuve admit qu’on n’avait pas mégoté avec la mémoire du martyr de la cage d’escalier. Sa « glissade » avait été compensée en monnaie d’or. En fait, le malheureux avait gagné en mourant bien plus que dans n’importe laquelle des activités – elles n’étaient pas nombreuses – auxquelles il s’était attelé au cours de sa triste vie.

– L’État s’est occupé de tout. Leurs Excellences ont été très bien. Je ne peux pas me plaindre.

C’était bien dans ce but qu’on avait fait pleuvoir la manne céleste sur sa modeste demeure. À l’image d’un enterrement ducal, le défunt partirait directement du Palais pour les funérailles simples mais dignes que lui offrait la République.

Leonora ne comprenait pas pour quelle raison on avait assassiné Zan Pelizzioli, noble sans fortune, sans emploi, sans importance, et pourquoi ce crime avait été perpétré en pleine assemblée et non au détour d’une rue sombre, contrairement aux habitudes. Elle profita d’un creux dans le défilé des pleureuses.

– Je pense que votre mari était un homme d’une grande probité, d’une parfaite rigueur morale, et qu’il tenait son rang avec dignité.

– Oui ! approuva la veuve entre deux reniflements dans son mouchoir. Et aussi d’une grande ardeur au jeu, à la boisson et à la fréquentation des étrangères de la rue d’à côté. C’était un homme qui savait vivre, tout le monde vous le dira.

Ce bon chrétien n’avait rien fait pour susciter de grands regrets chez ceux qu’il laissait derrière lui. Leonora devina que la Pelizzioli jouait le jeu de l’affliction pour justifier les largesses de la Sérénissime. Belle cérémonie et veuve éplorée, tel était le contrat. Leonora lui demanda si elle savait dans quelle affaire Pelizzioli avait pu se fourrer pour finir sa vie avec un tel éclat.

– Vous voulez dire : dans l’escalier du Palais ?

– Oui, avez-vous une idée de ce qui a pu causer ce faux pas ?

– Mon mari était coutumier de ce genre d’aléas. Disons qu’il marchait souvent de travers.

La Frascadina en déduisit qu’il était de tous les mauvais coups.

– Mais cette glissade en particulier… voyez-vous d’où elle a pu venir ?

– C’est que je n’aimerais pas glisser moi aussi…, dit la veuve en lui jetant un coup d’œil par-dessus son mouchoir.

Il était temps de mettre les pendules à l’heure. Leonora fit voir les reflets dorés du magot confié par la Zecca.

– Illustrissime nobildonna, laissez-nous compatir à votre perte cruelle. Il commence à faire chaud, à Venise. Sans doute aimeriez-vous aller prendre le frais à la campagne.

– Certes, les pavements du Frioul sont beaucoup moins glissants, reconnut la veuve en mettant la main sur quatre pièces d’or.

Elle expliqua que son regretté Zan occupait depuis peu un petit emploi à la douane de mer qu’un de ces grands seigneurs plus chanceux lui avait procuré par protection. Leonora l’écoutait d’une oreille distraite. Elle venait de remarquer deux épées pendues au mur, près de la porte. Que Zan Pelizzioli en ait possédé une, c’était normal. Mais à qui appartenait la seconde ?

– On m’a dit que votre cher disparu était aussi un fin lettré.

– Oui, oui, fit la veuve en reprenant ses reniflements.

Leonora lui mit sous le nez le papier trouvé sur le cadavre.

– Voici un poème qu’il avait écrit.

– Lui ? Pas du tout. Ce n’est pas son écriture et sa pratique de la versification se bornait aux chansons à boire.

La sérénité de leur petite causerie fut troublée par l’intrusion d’une grande femme noire longiligne enveloppée dans un immense châle rouge vif. Avec son chignon crépu, elle dépassait tout le monde d’une tête. Elle parcourut la pièce avec des gestes étranges qui paraissaient s’adresser au mobilier plutôt qu’aux personnes présentes. Après avoir gratifié l’assemblée d’invocations où le mauvais latin se mêlait à quelque idiome inconnu, elle sortit chasser les mauvais esprits dans le couloir.

Le curé de San Barnabà entra bientôt après, l’air peu ravi : une femme exaltée et malpolie se livrait à des atrocités sataniques sur le palier.

– Ne vous inquiétez pas, dit la veuve : c’est une amie.

Cette allégation fut loin de satisfaire le prêtre. C’était inviter le diable à la veillée funèbre.

– Padre, reprit donna Pelizzioli, malgré tout le respect que je dois à son souvenir, il me faut bien admettre que mon mari n’était pas un bon chrétien. Si nous devons intercéder auprès de quelqu’un pour alléger son sort, je crains que ce ne soit pas auprès du Bon Dieu, si vous voyez ce que je veux dire.

Les jeunes gens laissèrent les foudres de l’Église s’abattre sur la veuve impassible. Comme ils quittaient la maison, Leonora informa Flaminio qu’elle l’avait vu prendre un sequin pour lui.

– C’est que moi aussi je risque les glissades, à traîner chez des malchanceux qui ont le pied peu sûr ! expliqua-t-il.

Elle lui demanda ce qu’on faisait, à Venise, des jeunes patriciens sans fortune. Il répondit qu’on les faisait éduquer à l’Accademia dei Nobili, sur l’île de la Giudecca.

– Il est à la Giudecca ! s’exclama la jeune femme.

– Qui est à la Giudecca ?

– N’avez-vous pas compris ? Les Pelizzioli ont deux épées, c’est une de trop. Je suis sûre qu’ils ont un fils. S’il n’est pas ici, c’est qu’il est là-bas.





V

Leonora et Flaminio traversèrent à pied le sestiere du Dorsoduro et débouchèrent sur le quai des Zattere inondé de soleil. Plusieurs barques assuraient la traversée vers l’île oblongue dont l’interminable rive s’étendait en face.

Un quart d’heure plus tard, alors qu’ils mettaient le pied sur le quai de la Giudecca, Flaminio attira l’attention de son employeuse sur un petit personnage indiscret et bedonnant qui ne les avait pas quittés d’une semelle depuis la paroisse San Barnabà. Son allure rappela vaguement quelque chose à la jeune femme.

Au lieu de se diriger tout droit vers l’Accademia dei Nobili, ils empruntèrent l’une des longues rues rectilignes qui s’enfonçaient dans le cœur de l’île. Dell’Oio frappa à la porte d’une des maisons basses au crépi rouge. Là vivait une couturière qui travaillait de temps en temps pour sa mère. Une fois qu’on les eut fait entrer, ils virent à travers les rideaux que leur crampon stationnait à quelques pas de là, adossé au mur d’en face. Ils le laissèrent attendre. Pleine de compréhension – il ne pouvait s’agir que d’un problème de créancier collant –, la couturière les fit sortir par la porte du petit jardin, qui donnait sur la rue adjacente.

– Je me demande quelle bande de malfrats nous fait suivre, dit le courtisan vénitien. Cela peut aussi bien être Messer Grande que des voleurs.

Leonora avait une idée assez précise du genre de malfrats que c’était, mais elle la remisa pour en conférer avec le malfrat en chef à son retour à Ca’ Civran.

L’Accademia dei Nobili occupait une grosse bâtisse au milieu de la fondamenta qui courait sur toute la longueur de l’île. Ils se présentèrent au concierge et demandèrent à voir « le jeune Pelizzioli ».

– Ah ! Le glisseur ! répondit l’employé avec un sourire dénué de compassion pour les malheurs familiaux du pensionnaire.

Il l’avait vu s’éloigner dans la calle avec ses amis ; sans doute ne seraient-ils pas difficiles à rattraper, ils avaient l’air de chercher un lieu tranquille où vider un différend.

Leonora et Flaminio aperçurent, un peu plus loin, dans un renfoncement de la ruelle, un groupe de jeunes gens d’environ quinze ans, dont l’un était l’objet de lazzis sans pitié. Ils en déduisirent que cette histoire de glissade au Palais était loin de valoir à l’orphelin la sympathie de ses camarades. Le courtisan se planta devant eux, les mains sur les hanches.

– Vous avez cru à cette histoire d’accident ? Que vous êtes donc naïfs ! C’est un conte que la Seigneurie a inventé pour étouffer le scandale ! La vérité est tout autre.

Leonora fut soudain incapable de se rappeler si elle avait indiqué à son employé qu’il était interdit de faire mention du meurtre. Flaminio pria les jeunes gens de se rassembler autour de lui. Après avoir vérifié que nulle oreille indiscrète ne les espionnait, il leur fit jurer le secret sur ce qu’il allait dire et se lança dans un récit héroïque digne d’une chanson de geste. Zan Pelizzioli, principal agent de la Sérénissime, avait péri au cours d’une action d’éclat vitale pour les intérêts de la République. Il avait bien glissé, mais c’était du toit du Palais ducal, alors qu’il poursuivait un espion du sultan Moustapha, qui s’enfuyait avec des documents d’une importance majeure : les plans de défense des dernières places fortes tenues par la flotte vénitienne en Méditerranée !

Les nobili de l’Accademia en restèrent bouche bée. Leonora et Flaminio en profitèrent pour enlever leur souffre-douleur. Nul doute que cette aventure allait arranger les affaires du gamin et faire de lui, du même coup, leur obligé jusqu’à la fin de ses jours.

– Je suis heureuse de savoir que nos places fortes de Méditerranée sont toujours en sûreté, plaisanta Leonora tandis qu’ils s’éloignaient. Et aussi que nous disposons d’un plan de défense si brillant que la Sublime Porte le convoite.

Ils emmenèrent leur protégé picorer des seiches à l’ail et des sardines marinées dans une furatola du quai qui sentait la friture. Nilo Pelizzioli se montra surtout intéressé par le décolleté de sa bonne fée. Flaminio lui prit le menton pour lui faire tourner la tête de son côté et annonça l’objet de leur visite : ils voulaient des renseignements sur les véritables activités de feu son père.

– C’était un héros, répondit le garçon. Il est mort en sauvant la République.

Le courtisan sentit les épices du Levant lui monter au nez.

– Nous ne te demandons pas de nous répéter les fariboles que je viens d’inventer. Nous savons tous, ici, que ser Zan était un bon à rien embarqué dans des activités qui le dépassaient.

Leur témoin était buté comme un gamin de quinze ans.

– Tout ce que je sais, c’est que mon père vendait sa voix au Grand Conseil. J’ai de la peine à le dire, mais c’est ainsi, il faut bien l’admettre.

Flaminio résista à l’envie de l’étouffer avec son assortiment de cichetti.

– Ce n’est pas cela qui l’a fait « glisser » dans l’escalier ! Il avait bien d’autres ressources, pour entretenir son rejeton dans cette école d’élite !

Il froissa entre ses doigts la belle veste en soie de Padoue dont était vêtu cet élève d’une institution charitable. Son chapeau de feutre était impeccable, ses manchettes de la bonne longueur, sa culotte large, et le tout orné de galons incarnats qu’on ne se procurait que chez les bons faiseurs.

– Ce tissu vaut bien six mois de ta pension. Ton père avait forcément eu des rentrées. D’où lui venaient-elles ?

Nilo Pelizzioli se renfrogna. Leonora comprit qu’ils n’arriveraient à rien en le braquant. Elle tira sur sa robe de manière à élargir l’échancrure du corsage.

– Mon petit Nilo… Un gentilhomme comme toi aura à cœur de ne pas laisser dans les ennuis une faible demoiselle comme moi…

– Oui, madame !

Flaminio dell’Oio assista avec horreur à la transformation de la chaste et pure pensionnaire des ursulines en mante prédatrice. Fasciné, l’élève de l’Accademia se mit à répondre à toutes les questions comme un automate.

– Tu ne voudrais pas que j’aie du chagrin, n’est-ce pas, carino ? demanda-t-elle en remuant ses épaules nues comme si quelque chose la démangeait dans le dos.

– Non, madame, fit le pauvre moucheron pris dans la toile de l’araignée.

Ce qu’il savait, c’était que son père avait récemment réglé tous les frais de son entretien grâce à une bourse providentielle qu’il prétendait avoir gagnée au jeu. Si cela était vrai, restait à savoir d’où lui venait sa mise de départ.

Leonora rajusta son décolleté. Ils avaient tiré du petit bavard tout ce qu’ils pouvaient en attendre. Celui-ci, de son côté, formula une dernière requête.

Ils le raccompagnèrent à l’Accademia dei Nobili, devant laquelle traînaient ses mauvais camarades. Au moment de prendre congé, Leonora le caressa et l’embrassa comme s’il était son filleul et même bien davantage. Cette démonstration acheva d’établir la réputation de leur protégé : le fils du héros se doublait d’un séducteur de grande classe. Il passa devant ses compagnons avec autant de fierté que s’il venait de couler la flotte turque à Lépante.

– Gageons que les mésaventures de son père viennent de passer au second plan dans leurs préoccupations, conclut Leonora lorsqu’ils furent assis dans la barque du traghetto.

– J’ignorais que la vie au couvent préparait à la manipulation des puceaux, nota Flaminio avec aigreur.

– Le couvent prépare à tout, mon cher, dit placidement la Frascadina. Les bonnes sœurs ne sont pas plus bêtes que les gens ordinaires.



Ils se rendirent au Casin dei Nobili, à San Barnabà, là où Pelizzioli avait miraculeusement connu les faveurs de la fortune. Ils s’engagèrent dans un sottoportego obscur, l’un de ces passages couverts sous lesquels on s’attendait toujours un peu à se faire rançonner par un vagabond.

– Nous allons devoir jouer, prévint le courtisan vénitien.

Il se chargerait volontiers de cette corvée, pourvu que Leonora fournît les liquidités nécessaires. Elle s’étonna qu’il ne fût pas obligatoire d’être noble pour s’amuser là.

– Vous plaisantez ? Depuis quand les renards affamés refusent-ils l’entrée de leur terrier au poulet bien gras ?

Ils se présentèrent à la porte de la maison de jeu, où on les jaugea brièvement avant de les laisser pénétrer dans un vestibule aux tapisseries aussi usées que les fonds de culotte des fantômes qui s’y pressaient.

– À présent, prenez un air de dignité austère et désargentée, nous nous mêlerons plus facilement, recommanda Flaminio.

Comme elle s’estimait douée d’une dignité naturelle et qu’elle n’avait pas le sou, Leonora estima tout effort inutile.

Le casin se composait de deux grandes salles tendues de tissu rouge, où l’on pariait autour de grandes tables rectangulaires. Dans une pièce plus petite, les perdants pleuraient sur leurs déboires et s’assommaient de vin bon marché. Dans une autre, des valets en livrée servaient des en-cas de pain et de saucisses.

C’était le lieu où les barnabotti oubliaient dans un tourbillon de cartes la dureté des destinées sans espoir. Les jeunes gens avaient pénétré au sein d’une triste réunion d’individus sans utilité, condamnés à la médiocrité par leur appartenance à la première classe de l’État, piégés par un statut qui leur interdisait de déroger sans pour autant leur offrir le moyen de gagner leur vie. Ils étaient les déchets du système nobiliaire, les ombres de la République. Contrairement à son courtisan, Leonora éprouva pour eux de la pitié. Elle avait en fin de compte de la chance de n’être qu’une fille adultérine coincée entre deux mondes. Il était plus facile de trouver sa propre voie quand celle-ci n’avait pas été tracée d’avance, de temps immémoriaux, selon des considérations étrangères au bien de ceux à qui elles s’appliquaient.

Par bonheur pour les deux témoins de la détresse aristocratique, les mises étaient dérisoires, le budget alloué par le Tribunal suprême n’allait pas s’en voir trop écorné. Flaminio contempla d’un œil alléché les tables à jouer.

– Mes gains sont pour moi, mes pertes, pour vous ! décréta-t-il.

Elle le prévint que s’il perdait plus de trente ducats, ses gages lui seraient versés sous forme d’un bol de soupe à Ca’ Civran.

– Le visiteur aimerait-il affronter quelques adversaires au pamphile ? demanda un employé cauteleux qui recrutait pour le compte de Satan.

– Bonne idée ! C’est mon jeu !

À l’intention de sa patronne, dell’Oio ajouta tout bas : « J’adore jouer contre eux, la malchance leur colle à la peau ! »

Elle se félicita de sa propre prudence en le voyant rejoindre des barnabotti habitués à mêler les cartes dix heures par jour. À chaque levée, la corbeille se garnissait d’articles en tout genre en lieu et place des sequins, doublons et philippes qui auraient dû y pleuvoir. À court de monnaie, on misait des bagues, des boîtes, des montres, des boucles d’oreilles et tout ce qu’on avait sur soi.



Il semblait que la chance fût réellement du côté des roturiers, en ce siècle des Lumières.

– Vous dissimulez bien, signor, grogna l’un des nobles attablés avec lui.

– Je n’ai pas de mérite, Illustrissime : je suis le seul, ici, dont on ignore exactement d’où il vient et où il va ! répondit dell’Oio avec une impertinence un peu cruelle.

Au bout d’une heure, après avoir remporté levée sur levée, il se vit à la tête d’un fourbi qui lui aurait permis d’ouvrir une boutique. Ses adversaires ruinés, le moment était propice à la négociation. Leonora le somma de prolonger la partie en échange d’informations, ce qu’il fit avec force gémissements.

Les autres joueurs se concertèrent un instant pour la forme avant d’accepter de troquer les secrets d’un mort contre une chance de se refaire. La première partie leur apprit que la mise de fonds de Zan Pelizzioli venait de la vente de certains renseignements, qu’il était parvenu à se procurer on ne savait comment ; la deuxième, qu’il les avait négociés auprès de l’administration du Palais ducal ; la troisième, qu’il trafiquait dans les importations de sel. Quelques tours de table supplémentaires et l’on aurait appris le nom de son coiffeur et l’âge de sa nourrice.

Flaminio était parvenu à limiter les dégâts. Le tout ne leur avait coûté que trois tabatières en émail dont l’intérieur était orné de vues indécentes, deux montres en argent rehaussées de pierres semi-précieuses, une jolie boîte qui vous interprétait La Petite Blonde sur la gondole à chaque ouverture, une pipe de Hollande en ivoire de mer et un sceau des Procuratie, Bureau des biens communaux, dont personne ne savait ce qu’il faisait là.



Munis de leurs nouvelles informations et d’un barda suffisant pour concurrencer les antiquaires de la Sensa, ils repassèrent par la maison Pelizzioli, convaincus que la veuve leur indiquerait avec plaisir quelles mystérieuses indiscrétions son cher disparu avait tenté de vendre au groupe de requins assis à la tête de l’État.

Il n’y avait plus le moindre visiteur dans l’escalier, ni sur le palier. L’appartement était fermé à clé et nul ne répondit à leurs coups. Une voisine, qui finit par mettre le nez dehors par curiosité, leur apprit que « la courageuse éprouvée » était partie cacher son chagrin sur la Terra ferma.

Sa bourse désormais pleine, donna Pelizzioli n’avait pas jugé prudent de patienter jusqu’à l’inhumation. Nul doute qu’on ne la reverrait qu’après que les marches du Palais seraient devenues moins glissantes. Selon la voisine, elle s’était d’autant plus hâtée qu’une voyante lui avait prédit un grand malheur si elle passait l’été à Venise.

– Un malheur plus grand que de perdre son mari ? s’étonna la Frascadina.

La veuve pouvait d’évidence imaginer des événements plus funestes que son veuvage.

– Ce doit être la sorcière que nous avons vue, supposa Flaminio. Elle avait une tête à prédire la fin des orgies aux Romains de la décadence !

Ils marchèrent jusqu’à la dogana da mar qui occupait la pointe du Dorsoduro. C’était là que Zan Pelizzioli occupait, selon son fils, un petit emploi honnête, et là aussi que, selon ses compères, il se livrait à des activités bien plus rémunératrices.

Cet édifice bas en marbre blanc, flanqué de colonnes et visible de toutes parts, indiquait fort bien d’où les Vénitiens avaient tiré leur richesse ; et au-dessus, la statue de la Fortune, qui tournait avec le vent, exprimait aussi nettement les vicissitudes des activités commerciales dont ils souffraient à présent. Il y avait beau temps que cette girouette n’indiquait plus que rafales, bourrasques et tempêtes.

Ils errèrent un moment autour des entrepôts avant de trouver le Bureau des enregistrements du sel. Quand Leonora se fut présentée aux deux clercs présents comme la « demoiselle des dalla Frascada », l’un vérifia que la porte était bien close, l’autre posa une bourse sur son guichet.

– Voici la prime. Votre Illustrissime Seigneurie pourra dire au « Rameau1 » que tout s’est déroulé selon ses désirs.

Flaminio réagit le premier. Tandis que sa patronne considérait la bourse avec stupéfaction, il lui murmura à l’oreille :

– Rameau… C’est le nom secret de leur…

– J’ai compris, répondit-elle, le visage figé par la honte.

Les deux fonctionnaires véreux expliquèrent avec un bon vouloir déconcertant ce qui se tramait dans ce local. L’emploi de Zan Pelizzioli avait consisté à tamponner les certificats de taxation du sel qui transitait par la dogana. Les jeunes gens ne furent pas longs à comprendre qu’on l’avait nommé là pour qu’il ait soin d’oublier une partie des sacs. Puisqu’il leur manquait un comparse, le courtisan vénitien s’offrit à assister les clercs un moment et passa une demi-heure à pratiquer la contrebande à coups de tampon. Il était radieux.

– Un sac de sel pour le doge, un sac de sel pour Flaminio… Voilà une activité facile et lucrative comme je les aime !

Sa journée de travail terminée en quelques minutes, il empocha les sous dus au « Rameau » et suivit sa patronne, sortie respirer sur le quai avec les mouettes et les gens honnêtes.

– Voilà un bien beau système, se réjouit-il.

Dans un État en difficulté, chacun tirait son épingle du jeu comme il le pouvait. Venise était devenue la République des trafiquants, la Sérénissime des magouilleurs, le sanctuaire des tripoteurs, un paradis régenté de haut par quelques pères la Vertu qui avaient combat perdu. Né avec la décadence, le Tribunal des inquisiteurs ne servait qu’à masquer la réalité sous un vernis de bienséance désuète. Sa raison d’être ne consistait qu’à sauver tant bien que mal les apparences, au prix d’une surveillance contraignante, injuste et peu subtile.

De retour à Ca’ Civran, la Frascadina monta directement au cabinet de son père, au premier étage, à côté des petits appartements d’hiver. La porte du réduit mitoyen était ouverte ; ce qu’elle y vit la conforta dans ses résolutions.

Ser Cesare parut fort heureux de la voir.

– Ah ! Tu viens me faire ton rapport ! Très bien !

Elle ne se souvenait pas qu’on eût chargé son père de recueillir le résultat de ses recherches, mais cela ne changeait rien. Elle lui annonça que son enquête avait bien avancé : elle était sur le point d’identifier un gros malfrat lié au meurtre. Ils avaient par ailleurs réussi à se défaire d’un homme louche qui les suivait.

– Un homme louche ? répéta ser Cesare.

– Celui qui tient vos livres de comptes dans le cabinet d’à côté, précisa-t-elle.

Elle avait parfaitement identifié Bortolo Bon, un affidé du patricien, qui lui servait de comptable et, semblait-il, de bien autre chose.

– Je crains pour ta sûreté, expliqua le conseiller ducal avec une expression de père inquiet assez bien imitée. Bon te suivait pour ta protection.

Si ce Bon était aussi brillant dans les combats que dans ses filatures, Leonora voyait mal en quoi il pouvait lui être utile. En revanche, son intérêt en tant qu’espion sautait aux yeux.

– Pardonnez-moi, mais je ne trouve pas bon d’être suivie par Bon.

– Si Bon n’est pas bon pour te suivre, je peux t’en donner un meilleur, répondit son père.

Elle se promit de noyer Bon à sa prochaine sortie, ne fût-ce que pour ne pas subir d’autres mauvais jeux de mots. Le petit air satisfait de son géniteur s’évanouit lorsqu’elle mentionna les trafics de sel dans lesquels avait trempé Zan Pelizzioli.

– C’est bien ce que je craignais, dit-il, la mine soucieuse. Voilà pourquoi je te faisais protéger, mon enfant. Tu mets le nez dans des affaires qui te dépassent. Tu vas déranger des gens haut placés qui ne plaisantent pas avec la discrétion.

Leonora commençait à s’habituer à découvrir peu à peu les innombrables facettes de l’être protéiforme qui lui servait de père. Elle lui décrivit la réaction des employés du sel lorsqu’elle s’était présentée. Voyons, « Rameau » se disait « frasca », comme dans « dalla Frascada ». Qui donc pouvait avoir pris pareil pseudonyme ?

Puisqu’il persistait à lui jouer la comédie de l’honnêteté outragée, elle l’informa que son courtisan vénitien en avait profité pour ramasser la prime.

– Le petit serpent ! s’écria l’honnête patricien. Bon !

Leonora fut à peine surprise de voir le comptable surgir dans le cabinet, armé d’un couteau beaucoup plus grand qu’il n’était nécessaire pour décacheter les lettres. Un instant plus tard, Bortolo Bon filait dans les escaliers, résolu à mettre la main sur plus roué que lui.

Aussi agacé par la mise au jour de ses petits mensonges que par la perte de ses bénéfices de la semaine, ser Cesare jura que ces « innocentes manipulations » n’avaient aucun lien avec la mort de Zan Pelizzioli : il n’était pas un assassin et n’avait aucun ennemi dans cette ville.

Leonora observait le somptueux paysage qui se déployait devant leurs fenêtres.

– Avez-vous vu, père ? Le Grand Canal vient d’être pavé. Les carrosses y roulent désormais comme sur toutes les avenues du monde.

1 En français. « Rameau », dans le sens de « petite branche », se dit en italien « frasca »





VI

Au sortir du cabinet de son père, Leonora alla s’asseoir dans la galerie de l’étage noble pour réfléchir. La longue pièce servait de salon d’été en cas de grosses chaleurs et de salle d’attente les jours de réception. On y avait disposé une série de coffres de la Renaissance en bois sombre et ouvragé, dont le dessus était garni de coussins moelleux. Les murs étaient décorés de faux marbre en stuc peint. Du plafond, un char céleste entouré de dieux ailés fondait sur les visiteurs. Chaque extrémité de ce corridor était percée de hautes fenêtres à petits carreaux hexagonaux. Bortolo Bon rôdait, la canne à la main, l’œil aux aguets, aussi grotesque que le Pulcinella de la commedia dell’arte.

Peu après qu’il eut disparu, le couvercle d’un des coffres se souleva légèrement.

– Il est parti ? demanda Flaminio.

Le courtisan quitta son abri, s’efforça de défroisser ses vêtements et ôta les toiles d’araignée dont il était couvert.

– L’appât du gain vous perdra, prédit Leonora.

– Mais, au moins, je mourrai riche !

Elle avait pour l’heure d’autres préoccupations que les petits travers de son sigisbée.

– Si Zan Pelizzioli ne s’intéressait pas à la poésie, c’est donc qu’il s’intéressait au poète.

Il leur fallait un spécialiste. Flaminio était sec sur ce sujet : il connaissait un lustrafero, un nònzolo, un oreso et même un tagia calze, c’est-à-dire un lustreur de fer, un sacristain, un orfèvre et un tailleur de pierre, mais, de poète, point. Leonora se souvint de l’homme occupé à écrire, au café Florian, celui que le petit personnel couvait d’un soin jaloux parce qu’il avait composé une somme sur la glorieuse langue vénitienne.

Ils retournèrent à la bottega del caffè à l’enseigne de la « Venezia Trionfante ». Venise n’ayant guère triomphé de quiconque depuis longtemps, Leonora demanda à Flaminio s’il s’agissait d’un vœu.

– C’est le nom de l’établissement, mais tout le monde l’appelle « Da Florian », du nom du propriétaire.

L’homme d’environ cinquante ans qu’elle y avait vu la fois précédente était de nouveau en pleine rédaction de son Osservatore veneto. Il portait une élégante perruque courte poudrée. À la différence des patriciens de Venise, dépourvus de titres mais plutôt oisifs, c’était un comte travailleur, qui s’était investi dans un nouveau métier à la mode : celui de gazetier. Assis derrière sa grosse pile de livres, il composait des résumés et des critiques de toutes les pièces qui se jouaient sur la Terre ferme, les théâtres de Venise n’ouvrant qu’en période de carnaval. Grâce à une technique de lecture rapide de son cru, il rédigeait des commentaires sur toutes les nouvelles parutions, qu’il se faisait prêter par les libraires de la Dominante.

Gasparo Gozzi accepta volontiers de livrer son expertise du poème en échange d’une gratification. Leonora s’apprêtait à sortir un ducat, mais il fit claquer sa langue.

– Non, je vous en prie, je ne suis pas un marchand. Votre père siège au Conseil des Dix, je crois ?

Il voulait se faire payer d’un menu propos, d’un potin, d’une rumeur ou, même, d’un témoignage. Elle lui proposa une indiscrétion sur « l’accident » du Palais ducal. Il refusa, c’était impubliable. Il lui fallait du piquant, mais non du scandaleux – Venise n’aimait pas les scandales –, ni rien d’attentatoire à la dignité de la Seigneurie, ou bien on lui ferait fermer boutique. C’était ce qui était arrivé à son journal précédent, la Gazetta veneta, interdite après un fâcheux écart irrépressible. La dernière édition avait fini dans un rio bien boueux avant d’avoir pu parvenir entre les mains de ses lecteurs.

– À Venise, nous jouissons d’une totale liberté, à condition de ne pas chercher à en repousser les limites, expliqua-t-il.

À ce compte-là, les vaches étaient, elles aussi, en « totale liberté » dans leur enclos.

– Et une histoire de sorcière, ça vous plairait ?

Elle lui conta l’anecdote du meurtre annoncé par une lettre revêtue d’un signe cabalistique. Peut-être la divulgation de ce détail ferait-elle même avancer son enquête. Tandis que Gasparo Gozzi notait tout cela d’une plume enthousiaste, elle se demanda quelle serait la réaction des magistrats. Quand il eut tracé les grandes lignes de son article, le comte Gozzi s’intéressa au poème.

Ces vers étaient tout à fait dans le style du feu doge Grimani. Gozzi le connaissait d’autant mieux que Grimani occupait le trône à l’époque où il écrivait son anthologie et qu’il avait dû flatter les prétentions littéraires du souverain pour faire subventionner sa publication.

– C’est fou ce que j’ai dû écrire comme compliments sur le bestiaire marin ! Grimani s’était imaginé que « poésie vénitienne » signifiait forcément « fantaisies aquatiques ». Ses rimailleries sentaient les algues, la vase et tout ce qu’on trouve à marée basse.

Il relut le texte.

– Tout cela n’est pas de la meilleure eau, mais comme nos Vénitiens ne s’étaient guère intéressés à la poésie jusque-là, il convient d’être indulgent.

Leonora aurait bien aimé savoir pourquoi Zan Pelizzioli, homme peu cultivé, sans goût pour les belles lettres, avait sur lui, le jour de sa mort, un texte d’un doge mort dix ans plus tôt. Y avait-il un message codé à l’intérieur ? Les sirènes représenteraient-elles le Conseil des Dix et les requins les Turcs ? Quelle famille de Venise avait-elle une sirène dans son blason ? Une bonne dizaine, sûrement ! Sans compter les soles et autres rascasses !

– Ah, mais c’est un autographe, dites-moi, reprit le comte Gozzi en y regardant de plus près.

Le dernier mot s’achevait en forme de poisson, c’était là une petite manie du feu doge.

– Ce papier vaut-il de l’argent ? s’enquit Flaminio.

– Moins que les légumes que vous pourriez emballer avec, répondit Gasparo Gozzi en laissant tomber avec dédain le document sur la table en bois verni.



Sous les arcades du Liston, de l’autre côté de la place, Cesare dalla Frascada avait justement avec ses pairs une conversation dont il se serait bien passé. Les uns le raillaient de s’être vu préférer sa propre fille aux yeux des inquisiteurs. Les autres lui reprochaient les vagabondages de cette même demoiselle à travers tous les quartiers de Venise.

– Il paraît que votre chère enfant fait campagne pour se faire élire dogaresse ?

– On dit l’avoir vue tout à l’heure à l’Accademia dei Nobili, au Casin de San Barnabà, chez une veuve du Dorsoduro et je ne sais où encore. Dites-moi, combien avez-vous de filles, ser Cesare ?

Le conseiller en fut aussi jaloux que mortifié. Il fallait que cela cesse. Sa décision fut bientôt prise.



Flaminio réclama son repas contractuel à Ca’ Civran. Il était temps d’aller souper.

Ils trouvèrent la casada réunie autour de la grande table de la salle à manger. On venait de servir le potage.

– Nous ne sommes pas restés les bras croisés, pendant que tu te promenais, déclara donna Soranza.

– Pendant que je tâchais d’éclaircir l’affaire du Palais ducal, rectifia Leonora.

– Nous avons bien avancé, en ton absence, insista son père.

– Vous avez élucidé l’énigme ? supposa-t-elle tandis qu’on remplissait son assiette d’une soupe grasse de riso à l’os à moelle.

– Grande nouvelle ! annonça donna Soranza. Nous t’avons trouvé un mari !

La jeune fille ignorait qu’on lui en cherchât un.

On n’était pas allé le pêcher bien loin. Le propriétaire du palais voisin était un noble âgé, sans femme ni enfant encore en vie. C’était un parti inespéré pour une jeune fille comme elle. Le projet plongeait donna Soranza dans le ravissement :

– Ce mariage est rempli d’avantages. Nous pourrons percer une porte vers le milieu de la galerie. J’ai commandé un devis. Cela nous permettrait de réunir les deux maisons pour la plus grande commodité de chacun.

Leonora ne se voyait pas recevoir un chambranle en guise de cadeau de noces.

– Je ne vais pas épouser une porte ! objecta-t-elle.

– Pas seulement une porte, ma chérie : tout l’étage qui est derrière !

Il était évident que son mode de vie ne pouvait durer bien longtemps sans susciter la réprobation publique. Hors du mariage, point de salut. Elle sentit qu’elle n’y couperait pas. Une femme mariée pouvait aller partout, suivie d’un sigisbée ou d’une servante. Les demoiselles étaient censées n’aller nulle part. Il se trouvait en outre que l’Illustrissime Dario Dandolo avait un peu d’influence au Palais ; il présentait donc un intérêt aux yeux du conseiller, nonobstant la porte.

Alors qu’elle traversait la galerie, après souper, Leonora vit des menuisiers qui mesuraient un espace rectangulaire entre les coffres.

« Voilà mes fiançailles en route », se dit-elle.





VII

Comme la lumière de ce soir d’été s’estompait, Leonora éprouva l’envie d’aller respirer un air plus pur. Elle pria Loreta de lui donner sa capeline et sa coiffe de dentelle.

– Il ne sied pas à une demoiselle de vagabonder dans Venise la nuit, l’avertit la servante. Vos parents ne seront pas d’accord.

– C’est pourquoi nous n’allons rien leur demander. Loreta, la porte du jardin grince. Va donc huiler les gonds. Et prie le sior dell’Oio de m’attendre en bas.

C’était l’occasion de se dépouiller du lourd fardeau de la Frascadina. Un moment plus tard, vêtue en fille du peuple, c’est-à-dire d’une simple robe à mi-mollet, elle se glissa dans la calle avec son courtisan vénitien. Celui-ci était satisfait et repu.

– Avez-vous bien conscience que nous sommes passés au tarif de nuit, chère patronne ?

Avec ce qu’il avait gagné grâce à elle au Casin dei Nobili, elle estima qu’il pouvait bien lui offrir la promenade.

Ils venaient de déboucher sur le campo San Polo quand des cris attirèrent leur attention vers les fenêtres d’une demeure patricienne :

– Au voleur ! Soccorso ! Par San Todoro et San Pantaleon ! Attrapez cette marionnette de pilori !

– Dites-moi que je rêve, dit Leonora. Je vais croire que je suis maudite.

Flaminio jeta un coup d’œil autour d’eux.

– Où est-il, votre voleur ? Il n’y a personne sur le campo !

« À part nous », songea-t-il.

– Il est monté là-haut ! répondit le domestique à sa fenêtre.

Ils levèrent le nez et virent une ombre qui marchait à pas prudents sur les tuiles obliques.

– N’êtes-vous pas lasse de vous déplacer au ras du sol ? demanda dell’Oio.

Comme un valet en livrée quittait en hâte la maison pour aller chercher le guet, le courtisan entraîna sa patronne à l’intérieur. Ils montèrent les marches quatre à quatre jusqu’au dernier palier. Une échelle était posée contre la cloison, sous une trappe ouverte. Flaminio s’élança à l’assaut du toit comme un ramoneur vers sa millième cheminée. Leonora se félicita d’avoir changé de costume.

On y voyait juste assez, à la lumière de la lune, pour discerner l’arête des toits. Le voleur venait de se hisser sur celui de la maison voisine. Le courtisan vénitien s’arrêta pour ôter ses chaussures et recommanda à la jeune fille d’en faire autant si elle voulait éviter de glisser.

– Comment savez-vous ça, vous ? dit-elle, accrochée d’une main à la souche d’une cheminée en forme d’entonnoir pour retirer avec peine ses escarpins.

– On voit que vous n’avez jamais été pourchassée par les créanciers d’ici !

Il coinça ses souliers dans sa ceinture et s’élança à nouveau sur la piste du fuyard. Elle le suivit en protestant qu’il lui faisait commettre des actes insensés.

– Pas plus que ceux dont vous faites votre ordinaire ! répondit-il en la haussant jusqu’au toit suivant.

Ils réduisirent suffisamment l’écart pour voir que le fugitif était un homme assez grand, mince et agile. La question de son arraisonnement risquait de se poser bientôt, car, à deux, ils progressaient plus vite que lui, qui n’avait personne pour lui faire la courte échelle d’un toit à l’autre. Le ruffian était néanmoins plein de ressource. Il piocha dans son sac et jeta un collier sur les tuiles, presque sous leurs pieds. Flaminio ne put résister à l’appel du joyau. Leonora le vit pivoter comme un âne qui suit une carotte. Le temps de rattraper le bijou, qui menaçait de glisser jusque sur le campo, le fugitif avait disparu.

Dell’Oio semblait avoir oublié jusqu’à son existence. Il contempla longuement les trois rangs de perles fines à la lumière de la lune, qui les faisait briller d’un éclat chatoyant, puis il les fourra dans la poche de son pourpoint. Leonora comprit mieux sa hâte à endosser le manteau de la justice. Elle se promit de bien recompter ses breloques chaque fois qu’il aurait l’occasion de promener ses doigts dessus. Le seul regret de son courtisan était qu’au juger de cette prise le reste du butin devait être splendide.

– Quel dommage de l’avoir manqué ! dit-il avec un soupir de justicier dépité par la vigueur du crime organisé.

Leonora put enfin admirer le paysage qui s’offrait à eux depuis ces hauteurs.

– Sur l’eau, sur les toits… On se déplace rarement comme dans le reste du monde, à Venise !

Les coupoles se découpaient en ombres chinoises. Les campaniles surgissaient comme des branches hors du feuillage. L’astre nocturne se reflétait sur l’eau de la lagune, autour d’îlots fantomatiques plantés de cyprès. Venise était un diamant noir posé sur un brocart brodé de fils d’argent.

Lorsqu’ils eurent enfin regagné le sol, grâce à une lucarne restée ouverte, elle exigea de retourner au campo San Polo pour restituer le collier.

– Donnez-moi une seule bonne raison ! s’insurgea dell’Oio, peu accoutumé à voir ses efforts si bien récompensés.

Sa raison était qu’un bref instant d’honnêteté valait mieux qu’un long séjour dans les Puits humides. La peur du bâton fit pencher la balance du côté de la probité.

Un sbire de la Sérénissime barrait le porche de la maison où avait été commis le forfait.

– On n’entre pas ! Il y a eu un vol !

– Nous le savons, répondit la Frascadina : voici l’objet de ce vol.

Flaminio fut prié de montrer les perles.

Elles appartenaient aux Renier de San Polo, grand nom, riche famille. Rentrés en toute hâte de leur souper en ville, les Renier étaient en train d’accabler de reproches leurs domestiques. Ceux-ci tâchaient tant bien que mal d’exposer les faits au représentant des Seigneurs de la Nuit, sorte de tribunal d’instance chargé des faits divers. La cassette aux bijoux de mariage, celle que les casade fortunées s’échangeaient à l’occasion des nouvelles alliances, avait été vidée. Le magistrat était d’autant plus ennuyé que c’était le troisième larcin de ce type perpétré en un mois. Le retour des perles fut une maigre consolation au regard des pierreries envolées. Donna Renier était très affligée.

– Mon ami, n’oubliez pas de récompenser ces braves gens, recommanda-t-elle à son mari avant de se retirer.

L’Illustrissime ser Renier jaugea brièvement leurs vêtements simples et froissés.

– Bien sûr.

Il ordonna à son valet de leur remettre un peu de monnaie et les quitta sans ajouter un mot.

Une fois dehors, Leonora contempla avec indignation les cinq misérables ducats que le domestique lui avait glissés. La récompense était insultante.

– Je ne leur avais rien demandé ! Quand je pense que j’ai risqué ma vie sur leurs tuiles ! Un simple merci m’aurait suffi !

– Bienvenue dans le petit peuple ! dit Flaminio en empochant les pièces d’argent.

Alors qu’ils approchaient de Ca’ Civran, ils entendirent une cavalcade derrière eux. Un gamin les dépassa en courant, poursuivi par un petit détachement d’esclavons, des soldats de Dalmatie qui assuraient les rondes de nuit.

– On s’amuse de tout côté, ce soir ! nota Leonora, toujours furieuse.

Dell’Oio avisa un journal sur le sol. C’était le dernier numéro de L’Osservatore veneto. Le colporteur semait ses exemplaires dans sa fuite. Ils se postèrent sous la lanterne de l’éclairage public pour voir ce qui suscitait l’ire des autorités. Le périodique s’ouvrait sur les habituels commentaires des œuvres littéraires récentes.

– Ce n’est pas pour avoir écrit du mal de La Pensée chrétienne à l’usage des jeunes filles, tout de même ! supposa Flaminio. Si les moralistes font arrêter ceux qui les moquent, les Plombs ne seront pas assez vastes !

Il retourna le feuillet. On y avait imprimé en chapeau :



Une ressource nouvelle pour Venise : nous possédons les plus grandes devineresses du monde

Un grand bonheur vient de toucher le siège de notre administration. Notre glorieux Tribunal suprême peut désormais compter sur la magie pour réprimer le crime. On trouve maintenant dans les bocche di leone des indications sur les faits divers non encore avenus. Ainsi, nous apprenons de source sûre que le tragique faux pas du patricien Zan Pelizzioli en plein Palais ducal avait été annoncé aux inquisiteurs, avec deux jours d’avance, par l’une des remarquables pythies qui officient sur notre lagune. Il est dommage que des mesures n’aient pas été prises pour éviter de trop lustrer les sols que foule notre auguste noblesse chaque dimanche de scrutin. Si cette fatale glissade venait à se reproduire, notre Palais deviendrait plus célèbre par ses décès fortuits qu’il ne l’est par ses peintures des maîtres anciens. Gageons que, dorénavant, la Sérénissime Seigneurie aura à cœur de consulter les astres avant de faire cirer ses escaliers.



– C’est la guerre ! commenta dell’Oio.

Il se demanda quel mauvais génie avait soufflé à cet inconscient l’idée de tourner son article de manière si insultante pour les inquisiteurs. Leonora pensa pour sa part que, tant qu’il y aurait des inconscients, il y aurait des choses à lire dans les journaux.

Flaminio se débarrassa de la gazette dans le premier rio venu ; il ne souhaitait pas aller dormir à l’auberge de la République pour payer les audaces d’un autre.

– Si les voyantes ont le moindre don pour prédire l’avenir, elles feront leurs bagages cette nuit même ! conclut-il en regardant les feuillets dériver au fil de l’eau ténébreuse.





VIII

Le jour était levé depuis deux heures quand Loreta, n’y tenant plus, bondit dans la chambre de Leonora, encore endormie. Venise ne bruissait que de l’incroyable cambriolage perpétré la veille au soir.

– Le voleur s’est enfui par les toits ! expliqua la servante, assise au bout du lit.

Elle avisa la robe tachée de suie qui reposait sur une chaise.

– On l’a vu courir sur les tuiles…

Ses yeux tombèrent sur les souliers griffés qui gisaient çà et là sur le tapis.

– C’était à San Polo… À peu près à l’heure de votre promenade…

Une paire de bas blancs tachés traînait sur la commode. Elle interrompit son récit, que sa maîtresse n’écoutait pas et qui n’avait plus de raison d’être.

– Une paire de boucles d’or et je suis muette ! déclara-t-elle sans ambages.

Leonora lui conseilla de ne pas se faire d’illusions : elle s’était contentée de participer à la traque du voleur, non au vol lui-même. Loreta en fut fort déçue.

– C’était trop beau. J’aurais enfin pu réclamer des gages décents !

La Frascadina s’assit à sa toilette pour brosser ses longs cheveux sombres. Elle demanda ce qu’on disait de tout cela dans les gazettes.

– Il n’y a pas de gazette, ce matin. J’ai entendu dire à l’Erberia1 que les imprimeurs n’ont plus d’encre.

« Et s’ils s’obstinent à vouloir imprimer contre les inquisiteurs, ils n’auront plus de papier, plus de presse, plus de commis, et finalement il n’y aura plus d’imprimeurs du tout », compléta pour elle-même Leonora.

Les Vénitiens avaient, par bonheur, d’autres ressources pour faire circuler les nouvelles de sestiere en sestiere. L’intérêt pour cet événement venait de ce que les familles riches conservaient des fortunes en bijoux, lesquels constituaient le gros des dots apportées par les jeunes mariées. C’était une sorte de placement auquel on ne touchait jamais. Si cette vag