Main La Maîtresse de mon mari

La Maîtresse de mon mari

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Year:
2015
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french
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1

La nuit de San Marco

Year:
2015
Language:
french
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2

La maîtrise de soi selon la voie toltèque

Year:
2017
Language:
french
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Table des Matières





Table des Matières

Page de Copyright

DU MÊME AUTEUR

Dédicace





© Librairie Arthème Fayard, 1997.

978-2-213-65071-5





DU MÊME AUTEUR

Un été sans histoire, roman, Mercure de France, 1973 ; Folio, 958.

Je m'amuse et je t'aime, roman, Gallimard, 1976.

Grands Cris dans la nuit du couple, roman, Gallimard, 1976 ; Folio, 1359.

La Jalousie, essai, Fayard, 1977 ; rééd., 1994.

Une femme en exil, récit, Grasset, 1979.

Un homme infidèle, roman, Grasset, 1980 ; Le Livre de Poche, 5773.

Divine Passion, poésie, Grasset, 1981.

Envoyez la petite musique..., essai, Grasset, 1984 ; Le Livre de Poche, Biblio/essais, 4079.

Un flingue sous les roses, théâtre, Gallimard, 1985.

La Maison de jade, roman, Grasset, 1986 ; Le Livre de Poche, 6441.

Adieu l'amour, roman, Fayard, 1987 ; Le Livre de Poche, 6523.

Une saison de feuilles, roman, Fayard, 1988 ; Le Livre de Poche, 6663.

Douleur d'août, récit, Grasset, 1988 ; Le Livre de Poche, 6792.

Quelques pas sur la terre, théâtre, Gallimard, 1989.

La Chair de la Robe, essai, Fayard, 1989 ; Le Livre de Poche, 6901.

Si aimée, si seule, roman, Fayard, 1990 ; Le Livre de Poche, 6999.

Le Retour du bonheur, essai, Fayard, 1990 ; Le Livre de Poche, 4353.

L'Ami chien, récit, Acropole, 1990.

On attend les enfants, roman, Fayard, 1991 ; Le Livre de Poche, 9746.

Mère et Filles, roman, Fayard, 1992 ; Le Livre de Poche, 9760.

La Femme abandonnée, roman, Fayard, 1992 ; Le Livre de Poche, 3767.

Suzanne et la province, roman, Fayard, 1993 ; Le Livre de Poche, 13624.

Oser écrire, essai, Fayard, 1993.

L'Inondation, récit, Fixot, 1994.

Ce que m'a appris Françoise Dolto, Fayard, 1994.

L'Inventaire, roman, Fayard, 1994 ; Le Livre de Poche, 4008.

Une femme heureuse, roman, Fayard, 1995 ; Le Livre de Poche, 4021.

Une soudaine solitude, essai, Fayard, 1995.

Le Foulard bleu, roman, Fayard, 1996.

Paroles d'amoureuse, poésie, Fayard, 1996.

Reviens, Simone, roman, Stock, 1996.

La Femme en moi, essai, Fayard, 1996.

Les Amoureux, roman, Fayard, 1997.

U; n bouquet de violettes, suspense, Stock, 1997.

Les amis sont de passage, Fayard, 1997.

Un été sans toi, Fayard, 1997.





À toutes les femmes trompées,

dont moi.





Dès que j'ai entendu la nouvelle à la radio, j'ai appelé ma sœur : « Tu sais, Andréa vient de mourir. » Claudine m'a répondu : « Ça alors, je n'aurais pas cru ! »

Je sais ce qu'elle entendait par cette exclamation en apparence dépourvue de sens, car Andréa avait largement l'âge de passer de vie à trépas : « Bizarre qu'elle meure avant toi... »

Tout juste si ma sœur n'a pas ajouté : « Que vas-tu devenir sans elle ? » Elle n'a rien dit, mais elle devait le penser.

À croire que nous étions deux jumelles, cette femme et moi, et que c'était elle, plus âgée, plus belle aussi, ma vraie, ma plus proche sœur : Andréa, la maîtresse de mon mari.

Ce n'est pas qu'on s'aimait d'un amour sororal, non, c'était plutôt qu'on fonctionnait en parallèle, et depuis tant d'années...

Vais-je aller à l'enterrement ?

Si oui, j'imagine les réflexions parmi l'assistance : «En voilà une qui doit être contente, elle a eu la peau de l'autre ! »

Si je n'y suis pas - et je peux invoquer mille prétextes, partir en voyage, loin, très loin -, cela ne changera rien aux chuchotements : « Elle doit être en train de faire la fête ! »

Ce qui sera faux.

Je n'ai nulle envie de me réjouir, et à quoi cela rimerait-il, au point où nous en étions, Andréa et moi, de nos existences respectives ?

Avons-nous même été rivales ? Je ne me souviens pas d'avoir éprouvé de la jalousie à son propos. La réalité, c'est que nous étions complémentaires : ce que je ne pouvais pas apporter à Christian, elle s'en chargeait. Et moi aussi, j'avais ma fonction auprès de lui : le préserver contre l'emprise totale que tenterait de prendre sur lui une autre femme...

Même Andréa n'est pas parvenue à le capturer. Elle s'est contentée d'être là, un pas en arrière, comme le protocole l'exigeait autrefois des concubines. Mais toujours présente.

Sans nous l'avouer, nous formions un couple, Andréa et moi.

C'est ma sœur qui a raison, avec sa férocité ordinaire : privée d'Andréa, je risque de me trouver un peu seule. Et même en déséquilibre.

Il me faut maintenant prévenir Christian.

Pour l'instant, je suppose qu'il dort.





Lorsque l'on rencontre l'homme de sa vie, celui destiné à devenir votre légitime époux, il arrive qu'on se hasarde jusqu'à envisager dans un avenir encore lointain qu'on ne restera pas toujours seuls à deux. Le cercle de famille pourra s'agrandir, mettons d'un ou plusieurs enfants. Mais quelle est la femme qui soupçonne que cet homme-là, si amoureux, si prodigue en serments de fidélité, va, dans la suite des temps, vous exhiber tout un harem ? Qu'en vous mariant avec lui en robe blanche et sous les flonflons, vous épousez par avance une joyeuse farandole de personnes du sexe !

Rien que la perspective de cette multiplication vous dégoûterait de vous unir.

Autant l'ignorer, en ce jour de couronnement. Il sera toujours temps de souffrir, de se tourmenter, puis d'aviser !

Parfois, la maîtresse est déjà en place et bien des jeunes épousées découvrent la nuit de leurs noces, ou peu de temps après, qu'il s'en trouve une autre dans le lit de leur mari : la « vraie ».

De récents et royaux exemples viennent d'eux-mêmes à l'esprit. Pour moi, j'en connais un dans ma proche famille. Les protagonistes sont morts, mais on continue à se raconter le fait tant il parut « énorme », alors qu'il n'était que banal.

On a sans doute lu la nouvelle de Maupassant qui lui aussi décrit avec réalisme le drame de la nuit de noces « à trois ». Sans oublier le roman de Barbey d'Aurevilly : Une vieille maîtresse. Chef-d'œuvre !

Ai-je, à ma façon, vécu un chef-d'œuvre ?

Le jour de mes noces, follement amoureuse, c'est dur comme fer que je me croyais la seule, l'unique, l'aimée pour toujours. Christian ne m'avait-il pas juré à maintes et maintes reprises sa foi ? Ma conviction se trouvait renforcée du fait que, pour moi, il n'existait que lui au monde, tout autre être vivant réduit au rôle sans poids de comparse. Lui et moi occupions toute la scène, ne formant qu'un, de corps et d'âme. Aimant ou refusant les mêmes choses, les mêmes gens, accomplissant les mêmes gestes, disant les mêmes mots au même moment. Inséparables et identiques en tout.

Qui eût prétendu s'introduire entre un tel marteau et son enclume se condamnait d'avance à être réduit à rien.

On se sent si forte, le jour de son mariage ! La souveraine incontestée de la cérémonie, et même du monde entier ! Souvenez-vous... Pour moi, il m'arrive d'aller contempler les mariées à la sortie de l'église de mon quartier : jusqu'aux moins favorisées par la nature, toutes, dans leur toilette blanchissime, ont l'air d'impératrices. Elles règnent !

«Attends demain, ma cocotte, pour savoir ce qui te guette ! » me dis-je en applaudissant comme les autres au passage de leur traîne.

Si je m'en vais ainsi contempler la joie d'autrui, c'est que moi aussi je l'ai connue, à ras bord, et que ce spectacle renouvelé me rappelle mon grand jour.

Oui, ce bonheur, cette assomption, cette magnificence, je les ai vécus et nul ne peut m'en retirer le souvenir.

D'autant moins que cette plénitude m'a duré plus qu'un matin : trois ans bien pesés.

N'en déplaise à Andréa - que faisait-elle pendant ce temps où, sans le savoir, elle végétait encore dans l'exil ? -, j'ai vécu avec Christian de longues et radieuses années en unique propriétaire de mon cher bien.

Et puis elle est arrivée !

Elle, la maîtresse de mon mari.





Le soir où nous avons rencontré Andréa, un instinct femelle a dû me tirer l'œil dans sa direction tout en me soufflant que cette superbe femme n'était pas totalement dangereuse. Qu'elle pouvait même, qui sait, être utile à notre couple. Donc la bienvenue...

En somme, la maîtresse de mon mari, je crois que je l'ai choisie !

Je le connaissais si bien, mon Christian, de si loin, depuis notre adolescence...

Nous sommes tous les deux des enfants de la guerre. Est-ce que ceux, plus jeunes, qui ont grandi dans Hanoi, Belfast ou Sarajevo en flammes conserveront cette indestructible fraternité ? Une complicité qui survit à tout, même à l'amour ?

Ce qu'on leur a fait, à ces jeunes-là ! Ce qu'on nous avait fait, à nous !

Ils - les adultes - ont détruit notre sentiment de sécurité pour toujours. Depuis ces années noires, je n'ai plus jamais considéré le monde qu'à l'instar d'un décor, un faux-semblant, un théâtre où je joue mon rôle avec nonchalance, bienveillance, prête à sortir de scène si la pièce ne me convient plus ou si l'on m'y invite.

Je ne me suis jamais battue pour la vie parce que la vie m'avait battue d'avance.

Je ne peux pas avoir d'enfants.

Qu'est-ce que la guerre a à voir là-dedans ? Tout : carences en calcium, en vitamines, en fer. Il n'y avait pas de vaches folles, en ce temps-là, il n'y avait plus de vaches du tout ! Les rutabagas, vous connaissez? Et le faux sucre ? Et le froid qui vous gèle jusqu'aux os ? On finit par ne plus vivre que dans son lit, sous ses couvertures d'avant-guerre, quand on en a.

Mon organisme en pleine puberté n'y a pas résisté : infection, d'où est résultée une stérilité lente à se révéler, mais irrémédiable.

Surtout, une fatigue immense, quasi insurmontable.

J'aurais bien passé le restant de mes jours sous une couette - et peut-être l'ai-je fait, après tout ?

Cette histoire de fatigue n'a pas été sans incidence sur les événements qui ont suivi.

Car le seul qui arrivait à m'en tirer, à me la faire oublier, du moins pour quelques heures, c'était Christian. Je l'apercevais et j'étais sur pied.

Je l' aurais - et je l' ai - suivi partout.

Quitte à tomber sur mon lit, endormie tout habillée, dès qu'il me ramenait à la maison ou qu'il s'absentait.

J'en ai fait, des choses, avec lui, que je n'aurais pas dû faire - d'après les médecins - pendant les années où je n'étais pas encore secondée, doublée par Andréa...

Et du sport, et des voyages, et des sorties !

Le soir venu, étais-je une bonne amante ? Je n'en sais rien. Peut-être un peu vite endormie ?... Mais avec quel amour Christian me contemplait, m'apportant le petit déjeuner au lit, m'embrassant dix fois par minute, me tenant la main partout, dans la rue, au cinéma, chez nos parents, dans les trains, les avions.

Il avait besoin que je sois avec lui.

Quelle femme résiste au besoin d'elle que lui manifeste un homme qui, forcément, surtout quand on n'en a pas, devient son enfant ?

Christian était à la fois mon mari et mon enfant.

Et moi j'étais sa compagne, sa compagnie, sa petite fille aussi, et sa femme.

Quand il me présentait - « Ma femme... » -, je me sentais comme illuminée de l'intérieur.

Ce soir fatidique de l'entrée d'Andréa dans notre vie - nous ne savions ni qui elle était, ni qu'elle serait là -, je m'étais, à la demande de mon mari, habillée de mon mieux. Pour accompagner ma robe claire qu'il aimait, je portais la bague, les boucles d'oreilles qu'il m'avait offertes, et le petit collier de perles qui me venait de ma mère. Je tenais à lui faire honneur à ce dîner privé où, comme partout en ce temps-là, nous savions d'avance que nous serions les plus jeunes.

Je crois aussi que nous étions beaux. Est-ce idiot de le dire ?





Il existait encore à Paris de grands bourgeois, ou se prenant pour tels, qui recevaient avec luxe et finesse.

Le moindre détail de leurs réceptions obéissait à ce code subtil du savoir-vivre et des bonnes manières qu'aucun manuel n'enseignera jamais à personne. Une langue qui ne serait qu'orale, sans transcription écrite. On la parle, ou c'est la gaffe.

On accumule alors à son insu les faux pas, les faux gestes, petites bavures qu'un valet, une femme de chambre ou vos hôtes eux-mêmes prévoient ou réparent sans que vous vous rendiez compte de leur sollicitude. Comme on prend sous le coude une personne un peu âgée, légèrement impotente ou malvoyante, à l'approche d'une invisible marche...

De par notre éducation, notre passé, celui de notre famille, ou je ne sais quelle intuition du jeu social - était-ce le ciment de notre union ? -, Christian et moi savions si bien ce qu'il en était de ce langage crypté qu'il nous arrivait d'en malmener exprès la grammaire. Comme un écrivain s'amuse à commettre quelque impropriété ou accouche, pour déconcerter son lecteur, d'un néologisme qui le prendra de court.

C'était bien avant soixante-huit. Toutefois, la jeunesse, dont nous étions, éprouvait déjà, comme un constant prurit, un besoin diffus de transgression. Surtout dans des réunions comme celle-ci où le respect des usages tournait à l'obsession.

Christian - signe chez lui de bonne humeur - adorait surprendre, pénétrant dans les salons sans avoir abandonné son pardessus aux mains du maître d'hôtel, lequel le suivait, déconfit. Ou se servant de l'écharpe de soie blanche qu'il portait toujours pour attraper la maîtresse de maison par la taille ou le cou, eût-elle le double de son âge, et l'attirer à lui aux fins d'un chaste baiser sur le front.

Ce soir-là, dès qu'il eut rangé notre voiture juste devant la porte cochère de cet ancien et précieux hôtel du faubourg Saint-Germain, je devinai qu'il y avait de la badinerie dans l'air.

Tout était si terriblement en place, chez ces gens prestigieux, propriétaires de l'un des quelques grands journaux qui refaisaient surface sous d'autres noms depuis la guerre. L'hôtesse, légèrement plus âgée que son époux - la fortune, c'était elle -, la mise en plis impeccable, arborait un collier de perles à trois rangs sur un long tailleur de soirée en velours bleu roi valorisant ses yeux clairs assortis à son clip saphir et diamants. Lui, notre hôte, les cheveux argentés, mince et disert, avait la phrase simple et étudiée destinée à mettre chacun à l'aise. Sans doute pensait-il que la somptuosité du cadre, fait de boiseries de chêne, de meubles du dix-huitième, de parquets lambrissés, d'objets de collection sous vitrines, ne pouvait que chambouler ses invités.

« Entrez, mon bon » - telle était à peu près la formule qu'il leur susurrait - « et voici ma femme, qui va s'occuper de Madame... »

Dans la haute, on appelle sa femme « ma femme », alors que dans les classes inférieures, on la désigne comme « Madame ». Encore une de ces subtilités qu'il vaut mieux savoir qu'avoir à apprendre.

À vrai dire, je ne me préoccupais que d'une chose : suivre Christian pas à pas pour le regarder, l'écouter. La façon mi-sévère, mi-insolente dont il passait d'un groupe et d'une personne à l'autre m'était un régal.

J'en oubliais d'examiner les autres invités, sans intérêt pour moi. Tous des « vieux », sans doute richissimes, ou bien aristos, ou encore appartenant à l'entreprise de presse de Melchior Maillart, lequel traitait son directeur et son rédacteur en chef, présents ce soir-là, pour ce qu'ils étaient : des employés.

C'est Christian qui me le fit remarquer, le lendemain : « Tu as vu la morgue ? Je ne sais pas comment on peut travailler pour ce type-là... Reste qu'il les tient, et bien ! »

Cette coexistence d'une furieuse envie de bousculer les vieilles lunes alliée à un respect éperdu pour la force et l'autorité, c'était tout Christian.

Ce qui faisait son charme, son dynamisme fragile, son irrésistible allant.

Il s'escrimait à déstabiliser son interlocuteur dans l'espoir puéril que celui-ci allait lui résister. Une sorte de bras de fer verbal à l'issue duquel, ayant perdu, il avait gagné : il s'était trouvé le père après qui - pour n'en avoir pas eu, je le compris plus tard - il ne cessait de courir.

Ce soir-là, une seule personne réussit le test : Andréa !





Andréa jouissait de la réputation d'être belle, mais je dois avouer que je ne m'en rendis pas compte lors de notre première rencontre. Pour deux raisons.

La première, c'est qu'elle avait une dizaine d'années de plus que moi et j'étais encore à l'âge où l'on ne s'intéresse bêtement qu'à son strict millésime.

La deuxième étant que sa façon de s'habiller n'était pas la mienne.

Que portait-elle ? Sans doute une petite robe noire décolletée et agrémentée d'un clip en diamants, l'uniforme de la Parisienne qui se voulait zéro défaut. Mais, que ce soit en tailleur, en robe du soir, en maillot de bain ou en survêtement, Andréa - je le découvris par la suite - avait toujours l'air d'être en uniforme. Était-ce elle qui se débrouillait pour choisir chez les grands faiseurs des vêtures d'un style si dépouillé qu'elles en devenaient quasi militaires ? Ou était-ce sa détermination à vaincre qui transformait tout ce qu'elle portait en tenue de combat ?

Pour moi, c'était le contraire. Inconscient besoin de transgression? Même si j'arborais une toilette de prix, des bijoux de valeur, je m'en servais comme d'accessoires mal accrochés, mal boutonnés, enfilés de travers. Que de fois, avant de sortir, Christian me faisait rectifier la couture de mes bas, m'aidait à remettre en place un pan de mon col, à agrafer correctement ma jupe ?...

« Viens ici que je t'habille, mon Pussy. »

C'était dit si tendrement que je ne me sentais pas en faute, ni mal jugée. Oui, j'étais un peu laxe avec mon habillement, comme avec ma coiffure. Non que j'y attribuasse aucune importance - j'adorais l'élégance et même la sophistication, voire l'excentricité -, mais je crois qu'il fallait imputer cette négligence à ma fatigue.

Immense. Insigne !

Qui me faisait malgré moi économiser mes gestes et chercher une chaise dès que j'avais été un peu trop longtemps debout.

Andréa, elle, était en acier.

Est-ce parce qu'elle avait une bonne circulation - je lui ai toujours connu la cheville fine - et que sa petite taille faisait que la station debout ne lui coûtait guère ? Ou était-ce son ambition, si accrochée à elle qu'elle en était presque visible, comme un succube ? Elle ne s'asseyait jamais.

C'est dans cette attitude que je la remarquai pour la première fois, moi alanguie sur le sofa de velours où je m'étais laissée tomber, mon verre de jus d'orange à la main, elle le visage levé vers Christian, lui souriant de toute sa personne.

Oui, tout arrivait à sourire chez cette femme : la bouche, bien sûr, les dents, les joues, le front, les mains, le corps - tout sauf les yeux. Je n'ai jamais vu sourire les yeux d'Andréa, sans doute parce qu'ils étaient en permanence occupés à voir, juger, jauger.

Car, tout en parlant à mon mari - que se disaient-il ? -, son regard, à temps régulier, venait m'effleurer. Ce qui, instinctivement, me fit croiser plus haut mes jambes, que je savais belles. La coquetterie des femmes ne s'adresse pas qu'aux hommes, loin de là !

Vint le moment de passer à table et c'est là que se produisit un événement incroyable, du moins dans le contexte.

Christian refusa tout bonnement de s'asseoir à la place que lui avait réservée la maîtresse de maison : il voulait, dit-il, être aux côtés d'Andréa avec laquelle il avait commencé une conversation qu'il n'abandonnerait sous aucun prétexte !

Avec quel charme il supplia Ginette Maillart ! C'était à elle qu'il faisait maintenant la cour pour obtenir ce qui pouvait apparaître comme un caprice et qui était, sans qu'aucun de nous ne s'en doutât, le début d'une passion.

Bien sûr, il obtint gain de cause. Parce qu'il était jeune, beau, convaincant ; mais aussi parce que la maîtresse de maison avait dû percevoir qu'il ne céderait pas. Il était capable de partir sur-le-champ, moi à un bras et Andréa à l'autre, pour nous emmener dîner chez Lipp... Je le savais ! Ginette, qui était fine, l'avait également compris. Si elle voulait que son dîner eût lieu, autant accorder ce que Christian lui demandait et qui, à tout prendre, n'était pas une affaire. Elle déplaça donc le rédacteur en chef, lequel s'inclina avec déférence pour concéder sa place à Christian.

Auprès d'Andréa...

Non, je n'étais pas jalouse ! Pourquoi l'aurais-je été ?

De temps à autre, Christian regardait dans ma direction, proférait du bout des lèvres un « Je t'aime », pas difficile à déchiffrer, ou bien m'adressait un signe tendre de la main.

Quand on en arriva au champagne, servi avec le dessert - habitude que j'ai toujours détestée : j'aime le champagne seul, sans repas ! -, c'est vers moi qu'il leva sa coupe. À notre bonheur, à notre indéfectible amour...

Le reste n'étant que broutilles, nous le savions tous deux. Affaire de circonstances. Amusette..

Passion.

La passion - et ceux qui l'ont connue ne me démentiront pas -, qu'est-ce, sinon un feu de paille qui brûle plus qu'il ne réchauffe ?

À la fin du dîner, Andréa était « prise », comme on peut le dire d'une bête plus ou moins sauvage attrapée au filet ou tombée dans un piège.

Et moi, j'étais fière de mon chasseur !

Nous sortîmes amoureusement au bras l'un de l'autre.





Sans savoir que ce bonheur allait se révéler provisoire, nous jouissions du Paris d'après-guerre, si lumineux, avec sa circulation clairsemée, ses arbres épanouis, ses quais réservés aux promeneurs, son fleuve étincelant.

Dans les beaux quartiers, on nous avait trouvé un appartement, non loin de nos familles respectives. Sur les larges trottoirs que n'avaient pas rognés les contre-allées se pressaient des femmes élégantes habillées par Dior et Fath, les nouveaux couturiers alors jugés scandaleux, devenus désormais des classiques.

En cette période de fragile retour à la conscience que vivait le pays, comme chez un grand traumatisé qui sort du coma, un rien secouait tout l'organisme : la variation d'une longueur d'ourlet, la nudité pourtant bien décente d'une jeune starlette, l'apparition d'une voiture à la portée de toutes les bourses, un crime passionnel inédit, tout fait nouveau provoquait dans la France entière un raz-de-marée d'intérêt, de commentaires, de réactions. C'était l'époque où un livre pouvait se vendre spontanément à des millions d'exemplaires. Sans l'aide de la télévision, encore presque inexistante. Par la seule force du bouche à oreille et d'une curiosité d'affamés.

Nous avions tant manqué de tout, de nourriture, de moyens de locomotion, de chauffage, mais aussi de ce qui est le pain quotidien de l'esprit : de nouvelles !

Christian, quant à lui, voulait tout savoir.

Le matin, son premier mouvement consistait à descendre au kiosque à journaux et à ramener ceux du jour. Bientôt, il s'arrangea avec le vendeur pour qu'on les lui livrât dès l'heure de parution - pas de code d'immeuble, à l'époque - et les déposât sur le palier de notre appartement. En pyjama, il allait ouvrir et, le sourcil froncé, ramenait sa brassée fraîchement imprimée dans notre lit où je calfeutrais ma fatigue.

Là, il lisait jusqu'à ce que la bonne, une jeune Corrézienne, nous apporte le petit déjeuner.

Nous n'étions pas richissimes, nous vivions du salaire que lui procurait son poste au sein de l'entreprise familiale, mais, dès qu'on s'élevait un peu au-dessus du niveau d'ouvrier ou d'employé, on pouvait alors avoir une personne à son service, parfois deux. Même des couples d'enseignants étaient servis à table ! Ce qui fait rire aujourd'hui, tant cela paraît saugrenu : monsieur le professeur bousculé, chahuté, mis plus bas que terre sur son lieu de travail, et, à la maison, traité en seigneur? Qu'on se remette : cela n'a plus cours...

Les jeunes femmes de province ne voyaient pas d'inconvénients à être domestiques : pour avoir facilement trouvé une place en ville, elles avaient pu quitter leur campagne, c'est-à-dire le plus souvent la ferme, ses travaux encore manuels et rudes. Elles bénéficiaient désormais d'une vie plus clémente, d'un jour de congé, d'un cadre agréable. Aujourd'hui, les mêmes sont au chômage et, fût-ce à des loyers prohibitifs, ne trouvent plus que rarement les fameuses « chambres de bonnes » qu'on leur accordait gratis.

Si j'évoque ces détails qu'on peut juger sans importance pour ce qui va suivre, c'est qu'ils rappellent des temps en apparence tranquilles où la jeune femme que j'étais pouvait à loisir, sans se reprocher à elle-même de faire montre d'indifférence, se pencher sur les seuls mouvements de son cœur. Voguant de mon lit à un divan, un fauteuil, je passais des heures à m'introspecter et à disséquer ce qui me venait des autres, cependant que Christian lisait sa presse ou que je l'attendais.

Quand il rentrait, c'était encore avec d'autres journaux, ceux du soir, et tandis qu'il les parcourait devant le petit feu que la bonne nous avait allumé dans la cheminée - il y avait dans chaque quartier des bougnats pour livrer du bois à l'étage -, je continuais à méditer sur la matière dont est faite l'espèce humaine. Ou bien je lisais. Des romans, encore des romans...

Le corps facilement las, je me donnais de l'air par l'imagination. Et où était le mal ? Mes réflexions, mes conclusions amusaient Christian, lequel ne se souciait guère d'analyse psychologique. Ni de littérature.

Pour lui, il s'agissait d'avancer. Dans quoi ? Mais dans la société !

Il se sentait l'étoffe d'un premier rôle dans ce monde en recomposition qui bourgeonnait autour de nous comme le désert après l'orage.

Nous ne formions qu'un, je l'ai dit ; pourtant, je n'ai jamais autant touché du doigt qu'à cette époque la différence entre les hommes et les femmes.

Je ne pensais qu'à rester à la maison, Christian n'aspirait qu'à être dehors. Je m'intéressais, en entomologiste, aux soubresauts des humains ; lui voulait agir sur eux.

Qu'elle soit politique ou industrielle, personne ne crée une entreprise sans s'allier ou s'adjoindre la force d'autrui. Ce sont les autres qui vous portent, qui vous servent, qui vous aident à réussir. Je ne l'ai compris que plus tard. Christian, lui, sans doute pour avoir combattu dans les Forces françaises libres, le savait d'emblée : sans armée, pas de chef! Pour le devenir, il n'éprouvait pas le besoin de connaître à fond ceux dont il comptait s'entourer, seulement de les charmer et, si possible, les retenir.

« Sais-tu ce que m'a dit Andréa ? Que je perds mon temps chez mon oncle, que je n'ai rien d'un industriel. D'après elle, je devrais rédiger mes réflexions sur la politique et les envoyer aux journaux. Qu'en penses-tu ? »

Il me demandait toujours mon avis, et cela dura tout le temps que nous vécûmes ensemble. Cette fois, je commençai par m'étonner :

« Andréa t'a dit ça ? »

C'est ainsi que j'appris qu'il avait revu la belle femme. Où ? Chez qui ? Quand ?

Et à quel moment était-elle devenue sa maîtresse ?

L'était-elle d'ailleurs ?

Je ne le lui demandai pas et Christian ne m'en fit pas la confidence.

Moi, la psychologue en herbe, je ne me fis pas non plus la remarque que mon mari était plus enjoué qu'à l'ordinaire, plus tendre à mon égard.

C'est seulement maintenant que je me le dis.

Aurais-je dû m'en alarmer ?

Nous nous aimions si fort l'un l'autre !

Et aussi nous avions peur.

Moi, surtout.





La peur, c'est ce que la guerre nous avait inculqué, puis, après une maigre victoire, laissé. Nous avions peur de tout, Christian comme moi. (Ce qui n'empêche pas le courage, au contraire.) De l'avenir, bien sûr, mais aussi des autres, de la nouveauté, de l'inconnu.

Ainsi ces nouveaux créateurs, devenus par la suite des maîtres incontestés de l'art de la couture, mon premier mouvement fut de les critiquer, de les refuser, de vilipender le newlook! Qu'est-ce que c'était donc que « ça » ?... Que ce soit en couture ou dans les autres arts - Picasso, Giacometti, Léger... - le jamais-vu commençait par me déstabiliser, troublant le fragile équilibre que j'avais réussi à établir en moi comme chacun, entre des îlots de certitudes et un océan d'ignorances, de doutes, d'incompréhensions. Il n'y avait qu'en littérature que je supportais le dérangement. Sans doute parce qu'un livre se présente immuablement sous la même forme : un objet d'aspect connu, donc rassurant, que je pouvais à mon gré prendre, lâcher, jeter ou feuilleter, tout en restant à l'abri chez moi et dans mon lit !

La menace des petits signes noirs sur fond blanc était maîtrisable.

Mais ce qui se passait dehors, sur les trottoirs, dans les lieux de rendez-vous de la nouvelle jeunesse ! On ne me vit pas au Tabou, je le regrette, et les films de la «Nouvelle Vague » n'eurent pas d'emblée mon approbation. Quant aux rassemblements populaires, aux « manifs », je les ignorais comme étant - ne riez pas ! - « mal élevés »... Pour moi, on ne criait pas dans la rue, pas plus qu'on ne devait y manger ou y fumer !

Non que je fusse foncièrement conventionnelle, mais j'avais peur des autres. Quels qu'ils fussent.

Christian aussi, à sa manière. Je m'en aperçus quand il vida manu militari une employée qui lui avait manqué, et qui, pour autant, ne voulait pas s'en aller. Il déposa brutalement sa valise dans l'escalier, puis referma le verrou. Comme la pauvre fille osait protester en tambourinant, je vis le moment où il allait appeler la police.

La guerre, celle que nos parents avaient commencé par perdre, puis jamais vraiment gagnée, nous avait donné le sentiment que nous ne pouvions compter sur personne, que nous étions entourés de dangers latents, de dénonciations possibles, d'agressions imprévisibles, de forces mauvaises - que pouvait-il y avoir de plus redoutable que celle qui nous avait écrasés quatre ans durant ?

Aussi que la mort - la nôtre - était imminente.

Longtemps j'ai vécu dans le sentiment de la mort, la mienne ou celle de Christian, ce qui revenait au même. Eût-il disparu que je ne lui aurais pas survécu.

J'en étais convaincue.

Et lui ?

Il se trouve que je ne lui ai pas posé la question, ce qui fait que je ne peux pas répondre.

Il me semble qu'en plus d'un amour considérable, lequel était notre refuge, notre rempart, nous partagions une angoisse immodérée.

Plus exactement, que nous étions l'un pour l'autre une source continuelle d'angoisse : et si nous allions nous arrêter de respirer ?

Après tout, j'étais malade. Lui pouvait l'être, qu'en savait-on ?

Surtout, notre « accroche » à la vie n'était pas très sûre. Ni bien définitive. Les écrivains que je lisais, les anciens comme les modernes - Sartre, Beckett, Malraux, Camus... - n' étaient pas des fabricants d'optimisme, loin de là.

En revanche, Andréa, elle, l'était.

Étaient-ce son physique court et carré, ses seins généreux, son sourire perpétuel, sa voix qui se voulait joyeuse même quand il n'y avait pas de quoi? Elle vous entraînait dans un mouvement qui vous faisait oublier les affres de l'existence.

Andréa était un moteur.

Christian s'en était aperçu le premier.

Je finis par le reconnaître à mon tour.

Tout allait mieux, quand elle était là.

Elle, la maîtresse de mon mari...

Au diable alors le conformisme !





Brune au teint mat, elle arborait constamment de grosses boucles d'oreille en toc ou en or véritable. Comme elle ne s'était pas fait percer les oreilles, elle en ôtait une de temps à autre, sans doute pour soulager son lobe, trop longtemps pincé, et jouait avec.

Pourquoi se souvient-on précisément, chez autrui, d'infimes gestes qu'on n'a pas cru remarquer sur l'instant ? Toutefois, cette mise en mémoire n'a lieu que si la personne vous touche de près, pour une raison ou une autre. Les suppliciés, s'ils en réchappent, se rappellent ainsi certains tics de leurs bourreaux. Je revois les doigts de ma mère, surtout vers la fin, s'activer pour former, défaire et reformer un petit pli, sur son genou, avec le tissu de sa robe, crêpe ou lainage... Ces êtres cherchent-ils à nous faire passer un message, au-delà des mots ? Que me « disait » Andréa en ôtant et remettant ce qui servait à la parer ? Qu'elle était plus belle sans rien, toute nue ?

Le printemps nous sortait avec précaution de l'hiver. Nous étions à une terrasse de café où Christian, après nous avoir invitées toutes deux à boire un verre au soleil pâle, venait de nous laisser pour regagner son bureau. Assise en face de moi, Andréa se servit de ses deux mains pour remettre en place sa boucle d'oreille. Clic !

«Béatrice, voulez-vous que nous allions déjeuner à la campagne ? Il fait si beau, un peu d'air vous fera du bien... »

Ce n'était pas la première fois qu'Andréa m'invitait à prendre un repas sans Christian, chez elle ou au restaurant. Cette fois-là, il s'agissait de sortir de Paris pour aller dans une auberge que je ne connaissais que de nom, en lisière de la forêt de Rambouillet.

J'acceptai tout de suite.

Rien que la voiture d'Andréa, un petit coupé rapide, me plaisait. Et puis, quitter la ville ! Était-ce ma maladie qui voulait ça ? J'avais toujours le sentiment de manquer d'air...

Quel plaisir représentait alors le fait de rouler en automobile ! Comme elles étaient encore rares, la circulation restait fluide, les pompes à essence étaient nombreuses, les feux de croisement quasi inexistants, le parking sans problème... Pendant des années, alors que les bureaux de Christian se situaient aux Champs-Élysées et que nous habitions tout près, je me payais le luxe de m'y rendre à bord de la voiture qu'il m'avait offerte, sachant que je trouverais toujours où me garer. Contre le trottoir des Champs-Élysées, ce qui était alors permis, ou bien dans la petite rue transversale.

Nous étions d'immenses privilégiés. Être vivant c'était déjà l'être ; profiter de ce que le sort vous octroyait par surcroît n'était pas considéré comme un abus. Puisque c'était possible, dû à la chance, c'eût été péché que de refuser d'en jouir, et de ne pas donner par la même occasion aux autres, qui n'en étaient pas encore pourvu, l'exemple d'un bonheur accessible.

Sans que ce fût formulé explicitement, il était de notre devoir de nantis - tel fut longtemps le rôle de la bourgeoisie montante - de faire nous-mêmes la publicité en faveur de la consommation, du mieux-vivre, dans une société qui laissait encore ce soin aux personnes privées. Avant que de gros malins - dont l'État - ne se l'arrogent pour en tirer de juteux profits.

Il était d'autant plus aisé de parader - beaux costumes, beaux bijoux, voitures, grands airs... - qu'on ne percevait pas la jalousie ambiante, devenue depuis lors si haineuse et comme palpable ! Elle devait pourtant exister, mais je crois que la plupart des êtres étaient encore des animaux blessés en train de lécher leurs plaies, ce qui ne dispose pas à l'attaque... Plus tard, quand on sera cicatrisé, on lèvera les yeux sur les lieux et gens alentours, et si quelqu'un possède un os qu'on n'a pas, alors, tous crocs dehors, on foncera !

Mais, en ce temps-là, quand vous quittiez ici ou là votre voiture, vous laissiez la clé de contact sur le tableau de bord. Verrouiller les portières, ne rien abandonner à l'intérieur du véhicule, ce genre de précautions ne venait à l'idée de personne. Des gestes de méfiance dont on aurait eu honte : entre soi à nouveau, entre Français, n'est-ce pas... Voler était considéré comme une infamie, pire : une indignité, et peu s'y risquaient. Au reste, les transports publics s'étaient remis à fonctionner correctement, le métro était peu encombré, on trouvait agréable et même poétique de prendre l'autobus. Les vélos, si appréciés pendant l'Occupation, qui nous avaient forgé des cuisses et des mollets de coureurs, continuaient à rouler. Les premières Vespa allaient faire leur apparition. Après ce qu'on avait enduré, les marches sans fin d'un quartier à l'autre, affreusement risquées après le couvre-feu, c'était la fête!

Aussi, les gens appréciaient de travailler désormais pour eux et non plus pour l'occupant.

Se réjouir de ce que la Libération nous avait rendu, tout en déplorant la perte de ce que la guerre et l'Occupation avaient anéanti, tel était le but premier. Car jamais on n'en reviendrait à ce que l'avant-guerre considérait comme normal. Ce deuil inexorable du passé était plus douloureux qu'il y paraissait. C'est pourquoi voir passer de belles voitures, de jolies femmes dans de séduisantes toilettes, des hommes élégants et soignés, avait, entre autres mérites, celui de laisser entendre que, même lente, une guérison était possible.

Moi aussi, j'avais envie de mieux me porter, de voir du pays, ne i'ut-ce que l'espace d'un après-midi !

Déjà, sortir de Paris par l'avenue Foch, le bois de Boulogne encore champêtre, et prendre l'autoroute de Saint-Cloud, tout juste ouverte, si bellement ombragée, me réchauffa le cœur.

Andréa conduisait vite, quoique un peu nerveusement, et, à un carrefour, nous faillîmes nous faire emboutir.

Je me suis souvent demandé ce qui serait advenu si nous y étions restées, ou l'une ou l'autre, voire toutes les deux.

Alors ce récit n'aurait pas lieu d'être.

Pour le reste, je n'en sais rien, et est-ce si important ?

L'auberge, dont la renommée commençait à se faire, était comme un hameau au cœur du village. Dans un petit parc, des bâtiments bas accolés les uns aux autres, couverts de vignes vierges, adorablement meublés, offraient, en plus de la salle à manger et des terrasses, des chambres ouvrant directement sur le jardin, le potager, un clapier, un poulailler. Cette simplicité étudiée - on en était encore aux hôtels dignes et guindés - me fit l'effet d'un de ces rêves qui ramènent à l'enfance. Du Walt Disney avant la lettre. Je m'y sentis tellement à l'aise - j'aurais aimé pouvoir passer ma vie dans un tel décor - que j'y revins par la suite avec des amis, et même y coucher seule, une mauvaise semaine où j'avais le cafard...

Mais c'est de ce premier déjeuner en compagnie d'Andréa que je garde le plus vif souvenir.

Que me voulait-elle ? Me connaître? Me sonder ? Assurer ses arrières ?

Je ne me posais pas la question.

Elle était intelligente, je l'étais aussi, quoique d'une autre manière, plus intérieure, et quand nous fûmes installées côte à côte sur la banquette de la meilleure table - peu d'entre elles étaient occupées -, avec vue sur un massif de roses grimpantes, le bonheur m'effleura du bout de son aile.

Andréa semblait avoir deviné mes désirs les plus secrets, ceux d'une vie à la fois protégée et bucolique. Pour les avoir exaucés ce jour-là - ce que ne faisait pas Christian, qui détestait la campagne -, qu'allait-elle me demander en échange ? Ma bénédiction ?

Dès le premier plat - salade verte avec rondelles d'œufs durs et jambon fumé, que devait suivre une volaille aux petits pois, sans vin ni alcool -, nous commençâmes une conversation comme nous allions en avoir ensuite des dizaines, des centaines d'autres. Abordant de multiples sujets, échangeant toutes sortes d'impressions, de commentaires sur les gens, l'art, les livres, les idées, la mode, sans toutefois aborder ce qui nous unissait : sa liaison avec Christian.

Sans non plus croiser le fer.

Je n'ai jamais cherché l'éclat avec Andréa - pour quoi faire ? Je n'avais rien à exiger, rien à négocier.

Elle était là. J'étais là.

Deux faits acquis.

Avec, entre nous, ciment ou barrière, un homme.

C'est de lui que nous parlâmes par priorité, comme nous en avons parlé à chacune de nos rencontres, et ce, jusqu'à la fin.

Comment était Christian, ses défauts, ses qualités. Ce qu'il faisait, ce qu'il ne faisait pas, ce qu'il aurait dû faire...

Andréa jouait avec l'une de ses boucles d'oreille posée sur la table. À l'époque, je n'en portais pas. À mon annulaire gauche, ma lourde bague de fiançailles cerclée d'or, telle que la voulait l'époque, me pesait suffisamment.



Avec le recul, je me demande comment un même homme peut se révéler un sujet de conversation aussi inépuisable entre deux femmes, l'une son épouse, l'autre sa maîtresse.

Fallait-il que nous l'aimions, toutes les deux !

Ou que nous ayons besoin de lui !

Ou qu'il soit parvenu à nous donner le sentiment que nous lui étions, ensemble et séparément, indispensables !

Je connais d'autres exemples de ce qu'on a coutume, chez nous, d'appeler un « ménage à trois ». Généralement, les deux femmes s'ignorent, ce qui constitue déjà un acte de haute civilité. Si, pour leur déplaisir, elles se retrouvent à la même réception, au même spectacle, dans le même magasin, une brève inclinaison de tête de part et d'autre entend montrer à la curiosité de l'assistance qu'elles ne sont pas en guerre.

Même si, à part soi, elles égrènent un chapelet d'injures sans fin à l'adresse de la « rivale ». Si mal coiffée, si mal fagotée, si mal embouchée, la pute, la salope...

Ai-je jamais formulé choses pareilles à propos d'Andréa, ne fût-ce que dans mon for intérieur ? Je me serais blessée moi-même.

Dès ce moment-là, Andréa et moi - je crois pouvoir parler pour elle - nous admirions réciproquement pour ce que chacune avait que l'autre n'avait pas.

J'irai jusqu'à dire que nous nous aimions.

Du moins est-ce ce que je crus percevoir ce jour-là et qui me fis me précipiter sur Christian dès mon retour à la maison où, rentré avant moi, il m'attendait.

« J'ai déjeuné avec Andréa hors de Paris ! lui lançai-je presque victorieusement.

- C'est bien, et de quoi avez-vous parlé ?

- De toi ! »

Il sourit, satisfait :

« Il n'y a pas beaucoup à en dire...

- Mais si ! Elle trouve que tu devrais fonder un journal.

- Elle me l'a conseillé, en effet. Qu'en penses-tu ? »

Ce que j'en pensais ? Que j'étais bien incapable d'en juger.

« Pourquoi pas, si tu en as envie, si ça t'amuse...

- Je ne le ferai que si elle consent à travailler avec moi. Elle est si intelligente. Et douée...

- Alors, vas-y ! »

Peu de mots nous ont toujours suffi, et Christian venait d'obtenir ma permission de s'allier professionnellement à Andréa.

Je me demande si tel n'avait pas été le but de cet impromptu et charmant déjeuner en tête à tête à la campagne. M'amadouer, me séduire ?

Contrairement à moi, Andréa poursuivait des objectifs. Elle tenait à faire carrière, et elle l'a fait.

Pas moi.

Mon mari ne me reparla plus de son projet de fonder un journal.

Avec l'appui d'Andréa, il le fit.





Tout avait commencé par une poursuite à tombeau ouvert entre un homme et une femme. Je peux en témoigner, j'étais là, terrorisée, quoique indifférente : l'affaire, croyais-je, ne me concernait pas.

Tout de même, je devais pressentir que si nous ne nous fracassions pas, les uns ou les autres, notre vie serait bouleversée, car je me souviens plan par plan du déroulement de la séquence. Étrangement forcenée chez des adultes de ce calibre. Comme au cinéma.

Je revois tout : les quais de la Seine, rive gauche, le pont de l'Alma, l'avenue du Président-Wilson ; j'entends le crissement des pneus dans la nuit, les brusques changements de régime des moteurs, haletants comme des chiens de meute sur les brisées d'un cerf.

Sans doute croyaient-ils jouer, autant l'un que l'autre. Et fuir leur destin, qui sait ?

C'était le fameux soir de la réception chez les Maillart ; à peine étions-nous remontés dans notre voiture, garée devant l'hôtel particulier, que Christian démarra en trombe. Son entraînement de pilote de chasse pendant la guerre lui avait inculqué des façons de faire avec la mécanique qu'il n'arrivait pas à perdre : c'était toujours casse ou passe ! Comme pour un avion de combat.

Au premier croisement, un véhicule plus léger nous dépasse. Une main gantée de noir - on portait encore des gants, à l'époque - s'agite par la vitre abaissée : c'est Andréa !

Christian ralentit pour répondre au salut. Sur quoi, un bruit d'accélérateur poussé à fond nous avertit que la conductrice a l'intention de nous laisser sur place.

Défi ? Provocation ?

Christian - je le perçois en même temps que lui - est sommé d'y répondre.

Notre voiture étant plus puissante, il rattrape, puis dépasse l'audacieuse. Ayant pris la tête, il freine, l'obligeant elle aussi à ralentir, car il tient le milieu de la chaussée et la bloque. (Il m'avait expliqué comment se pratique l' entraînement au duel aérien : au risque d'un fatal accrochage, celui qui veut être classé premier - il le fut - ne cède pas sa place en formation. Aux autres d'en tenir compte !)

La poursuivante zigzague derrière nous, mais sans succès. Christian la mène un moment le long des quais, heureusement déserts à cette heure de la nuit. Ses canines luisent dans son sourire que j'aperçois de profil.

Puis il se rabat sur le côté, dégageant la route à Andréa qui prend les devants dans un train d'enfer.

C'était le but : Christian accélère et se déchaîne afin de la dépasser à nouveau.

Accrochée à mon siège - point de ceinture de sécurité à l'époque -, je hurle d'effroi : « Arrête ! Ralentis ! »

Christian ne tient aucun compte de mes cris. (Le fit-il jamais ?) Il s'amuse trop.

De plus, il se sent le plus fort et tient à le prouver.

À qui ? À Andréa, bien sûr (avait-il déjà son numéro de téléphone dans sa poche ?), mais peut-être aussi à moi.

Qu'on se le dise, chez les femmes : le chef, c'est lui.

Roulant trop vite, nous approchons de chez nous et, d'un rapide coup de volant, Christian quitte la grande artère pour virer dans la petite rue qui y mène. Semée par la brusquerie de la manœuvre, l'autre voiture poursuit seule et droit son chemin.

Dans l'ascenseur, mon mari et moi n'échangeons aucune parole.

Je me remets de ma peur sans me rendre compte que, dans cette course violente, quelque chose de mon propre destin vient ainsi de se sceller.

Et moi qui me croyais libre ! Amoureuse mais libre, alors que je dépends d'autrui, de ces deux-là.

Comme eux de moi.

Si je n'avais pas été dans la voiture, Christian n'aurait-il pas suivi Andréa jusque chez elle ? Ne serait-elle pas devenue sa maîtresse cette nuit-même ? (Beaucoup plus tard, et peut-être en écho, il m'est arrivé de céder à un homme que je venais juste de rencontrer et qui m'avait plu.)

Mais j'étais là.

Est-ce la frustration de ce premier soir qui les a ensuite incités à se surpasser? À faire plus qu'ils n'en auraient eu l'envie s'ils avaient pu, sur-le-champ, se satisfaire l'un de l'autre ?

Leur exaspération les conduisant à créer L'Essentiel ?

J'ai donc eu mon rôle.

Cette pensée me console de bien des choses.





Quand vous vivez aux côtés de personnes pour qui le mouvement ascensionnel semble être un jeu d'enfant, vous trouvez tous ceux qui n'en font pas autant bien lourds, pour ne pas dire balourds, en tout cas peu doués.

Longtemps, sans penser à me regarder moi-même dans la glace, j'ai jugé les autres dépourvus de talent, d'audace, de courage, d'ardeur au travail, bref, de toutes les qualités que je voyais Andréa et Christian déployer journellement sous mes yeux.

J'avais tort. Il n'y a pas qu'une façon de bien faire, de s'exprimer, de réussir, et certains de ceux que j'ai considérés de haut sont parvenus à des résultats tout aussi remarquables que mes deux « cocos » (terme que Christian aimait utiliser, à l'instar de Pierre Lazareff, autre grand directeur de journal, pour désigner ceux qu'il appréciait). J'admire d'autant plus les épouses des grands hommes, qui savent garder la mesure et considérer autrui pour ce qu'il est, dans ce qu'il est, sans le comparer sans relâche à leur maître... étalon !

Par ailleurs, et mieux qu'à l'école, je me formais l'esprit. Rien n'est plus bénéfique que de voir des gens de haut niveau en pleine action, de fréquenter leur laboratoire, leur forge, de pénétrer les secrets de leur fonctionnement par la méthode bien connue des essais et des erreurs : on s'autorise soi-même à émettre des prévisions pour découvrir ultérieurement ou bien qu'on a eu raison, ou bien qu'on s'est trompé. On tente alors d'analyser pourquoi une tentative réussit ou avorte, et, ce faisant, on progresse.

J'appris aussi la rigueur. Rien, jamais, nulle part, ne doit être laissé au hasard. Il n'y a pas de «petit détail ». Tout doit être vérifié par soi-même, une, deux, trois fois. Sinon, ça foire !

Quant aux avis, ils sont importants, il faut savoir les écouter, les oreilles et les yeux grands ouverts - y compris ceux qui émanent des grincheux, des pleurnicheurs professionnels, des jamais-contents... Ces «conseillers du prince » prolifèrent autour des entreprises qui réussissent, et que de critiques n'ai-je pas recueillies ou essuyées : ce qu'on n'osait dire à Christian ou à Andréa, on me le disait à moi. Dans l'espoir que j'allais transmettre...

Je pus constater qu'averti de tous côtés et dans tous les sens, un véritable chef prend finalement sa décision seul.

Aujourd'hui que je vis souvent à la campagne, dans mes jardins, face à mes bêtes, avec des gens simples, travailleurs, compétents et attentifs à la fois – loin de la presse, en somme -, il m'arrive de me dire : « Ta façon de faire et de raisonner, de décider aussi, qui te sert aujourd'hui, tu l'as apprise sur le tas, à L'Essentiel. Tu peux lui en être reconnaissante ! »

Je n'ai pas été la seule à profiter de cet enseignement. Pour avoir fait leurs débuts à L'Essentiel, qu'ils soient restés journalistes, devenus depuis lors écrivains, entrés en politique ou ailleurs, nombre de femmes et d'hommes en restent marqués et me le confient à l'occasion.

Cela va si vite, un journal, même s'il est hebdomadaire. Ce constant balayage remue tant de choses, d'idées, de gens. Son action finit par modifier le paysage. Dix ans après la sortie du premier numéro de L'Essentiel, la France n'était plus du tout la même.

Avions-nous changé la France ? Pas tout seuls, bien sûr ! Mais quel levier que ce journal pour faire sauter certains vieux préjugés, bouger les mentalités, ancrer de nouvelles notions comme celle, première, que tout est bon à dire !

On m'objectera : quel journal a jamais tout dit? Ni d'ailleurs qui? (Un analysant, peut-être, et encore...) L'Essentiel avait ses tabous, ses amitiés, ses secrets, ses non-dits. Il n'en a pas moins jeté sur la place publique bien des choses jusque-là interdites de révélation. Ainsi, la torture en Algérie qui nous valut censure et plasticage.

L'Essentiel mit en avant et grandit des hommes encore peu connus ou ignorés. Pour en oublier d'autres ou ne vouloir retenir que leurs mauvais côtés : si injuste fut sa partialité envers de Gaulle ! N'était-elle pas prémonitoire ? La France, quinze ans plus tard, finit par la partager. Pour en revenir...

Même Christian le reconnaît aujourd'hui : « Ce bonhomme, c'était quand même quelqu'un ! »

Il faut assister à ces revirements, les avoir vécus au jour le jour, pour savoir ce qu'il en est de l'opinion, affermir et affirmer son quant-à-soi face à elle.

Quand on dit devant moi (c'est la mode) : « La presse est dangereuse, elle ne doit pas tout dire... », je m'insurge : « Mais si, la presse doit tout dire ! C'est à nous, ses lecteurs, de nous forger chacun des défenses, un esprit critique - un esprit. »

Est-ce ce qui m'est arrivé ?





Le grand danger de l'amour, c'est qu'on « fusionne ». L'un phagocyte l'autre, lui pompe l'air tout en l'entourant de mille soins attentifs. (Le parasité a besoin de son parasite pour se sentir au complet.) Il n'y a que le fœtus pour avoir le cran de se débiner sans crier gare : « Ça suffit comme ça, nous deux, Ciao ! »

Entre Christian et moi, c'est grâce à Andréa que le décollement put se faire sans dommage. Je ne dis pas que je me récupérai – m'étais-je jamais possédée ? -, mais je me hasardai à explorer le terrain qui me revenait. À me tâter. À « compter mes abattis », comme on disait, à l'époque, de celui qui se relève d'une chute un peu rude.

Qui étais je ? Où ? Dans quel monde, et pour y faire quoi ?

Allais-je y arriver ?

Et où en étaient mes partenaires, quant à eux ?

La psychanalyse n'était pas encore banalisée, on la croyait réservée aux fous en liberté (ou alors aux maîtres de la discipline, tel Jacques Lacan dont le comportement plus qu'insolite n'allait pas sans faire question). Pris dans les rets d'un silence obligé, nous ne nous confiions pas, gardions chacun pour soi nos problèmes intimes, fussent-ils de l'ordre permanent du malaise. (Point de tranquillisants dans les pharmacies, Henri Laborit en était encore à en expérimenter les prototypes dans ses laboratoires.) À part le suicide qui nous tentait tous peu ou prou – relire les écrivains de l'époque comme Michel Leiris, ou les fous de vitesse ou d'alcool comme Huguenin, Nimier, Blondin... -, ce qu'on connaissait comme réponse, remède, honorable panacée à tous les troubles de l'âme, c'était le travail.

Andréa et Christian y plongèrent la tête la première.

Pour moi, je lisais sans arrêt. Ou composais des poèmes.

Sur ces entrefaites, L'Essentiel « explosa ».

On ne peut concevoir, si on ne l'a personnellement ressenti, les conséquences individuelles d'un succès fulgurant, qu'il soit d'ordre artistique, intellectuel, professionnel ou politique. Les Beatles, Françoise Sagan, Brigitte Bardot, pour citer les gloires d'alors, cherchent encore à se l'expliquer, à s'en remettre. Pris par la peau du cou, projeté sur le devant d'une scène dont vous ne voyez pas la dimension, ébloui que vous êtes par les projecteurs, assourdi par les hourras, vous ne pouvez que replier le bras sur vos yeux.

En attendant que ça passe...

Le succès de L'Essentiel ne passa pas – il dure encore -, mais il s'amplifia, se renforça, nous emportant bien loin, tous trois, de ce que nous étions au départ.

Les Tibétains, le Dalaï-Lama en tête, enseignent que la vie ne cesse d'évoluer, qu'hier n'a rien à voir avec aujourd'hui ni avec ce que sera demain. Il nous fallut nous habituer - nous adapter - à ce que le téléphone sonne sans arrêt, à l'afflux du courrier, des sollicitations, des invitations, etc. À l'irruption dans notre vie quotidienne de célébrités, de grands personnages.

Quand je décrochais, j'avais au bout du fil aussi bien ma mère ou mon père, ma sœur ou une amie – nous ne disions pas « copine » -, que des gens que je n'aurais jamais imaginé rencontrer. Encore moins recevoir chez moi. (Devine qui vient dîner...) J'ai ainsi ouvert ma porte à des individus souriants, un bouquet de fleurs à la main, qui n'étaient autres que François Mauriac, Albert Camus, Maurice Merleau-Ponty, François Mitterrand, Pierre Mendès France, le très impressionnant Jacques Lacan, le jeune Valéry Giscard d'Estaing, et des personnes qui, pour ne pas être encore connues, du moins de moi, n'en étaient pas moins de grosses pointures.

À qui faire part de mon étonnement ?

Car c'est la première idée qui vous vient à l'esprit lorsqu'il vous arrive quelque chose d'hors normes : le faire savoir !

Les miens n'étaient malheureusement pas très friands de ces récits auxquels, n'étant ni snobs, ni très avancés dans les idées modernes, ils ne comprenaient pas grand-chose. Lorsque je tentais de leur raconter qu'Untel ou Untel avait dîné ou déjeuné à la maison, la seule question qui leur venait aux lèvres, c'était : « Et Andréa, elle était là ? »

Alors que je ne leur confiais rien sur ma vie privée - par prudence, mais aussi faute de mots et de notions -, ils « savaient ».

Les histoires de mœurs courent plus vite que les faits divers, et ce qui fascinait, bouleversait ma famille, ce n'était pas la réussite du « petit journal » – ainsi appelaient-ils L'Essentiel -, mais le fait que mon mari me trompait.

Ouvertement, publiquement, alors même que je ne paraissais pas le savoir, ou, le sachant, m'en affecter.

« Pauvre innocente, devait-on chuchoter de divers côtés, quand elle apprendra la vérité sur ces deux-là... »

Se serait-on autant intéressé aux affaires de mon ménage si le succès du « petit journal » n'avait pas été aussi grand ?

Sûrement pas, car on n'aurait d'abord pas eu autant d'échos ni de documents à se mettre sous la dent, telles ces photos de mon mari aux côtés d'Andréa qui paraissaient dans L'Essentiel – toujours le sens de la publicité cher à Christian ! -, mais aussi dans d'autres publications, les montrant ensemble au marbre, à une réception, à leur bureau...

L'incompréhension des miens, leur curiosité sournoise camouflée en compassion m'irritèrent et achevèrent de m'enfoncer dans ma solitude.

Un jour, comme ça, pour me distraire, en quelque sorte, je fis même une toute petite tentative de suicide. J'en porte les marques aux poignets.

Le temps de la cicatrisation, j'évitai de revoir ma famille. Une fois les points de suture retirés, tout le monde - dont moi - oublia ce bref passage à l'acte, en forme de sursaut, qui ne voulait pas se donner d'importance.

N'en avait pas.





Dans les années cinquante, la France se préparait à la prospérité. Durable? provisoire? Nul ne savait, mais l'élan était joyeux, vif, irrépressible, vers le tout-nouveau, donc le tout-beau.

Pas plus que les S.D.F., la jalousie ne hantait alors les trottoirs, et les hommes politiques n'étaient pas mis en examen comme on a tendance à le voir ailleurs que dans des républiques dites bananières.

Ce qui fait que les mots fidélité, loyauté, courage, progrès, liberté, richesse, travail, amitié revêtaient encore une certaine valeur et faisaient vibrer ceux qui les prononçaient ou les entendaient en avançant sur ce que Sartre venait de baptiser les « chemins de la liberté ».

Une foire à tout où les grands enfants que nous étions baguenaudaient d'un stand à l'autre au gré de leur préférence pour une monstration de phénomènes, pour les loteries, le tir à la carabine ou la grande roue. Dans un mouvement de fête où l'on pouvait s'abandonner à une attraction, puis à une autre, tout en pourléchant son cône glacé ou sa barbe à papa en sucre véritable.

Écrivains et artistes donnaient l'exemple en se livrant à des excentricités de propos ou de tenue qui divertissaient, choquaient ou sidéraient. Alors qu'aujourd'hui, voir tel ou tel animateur en pyjama sur un écran ou se répandre en grivoiseries ou même en grossièretés n'incite même plus à battre d'un cil.

Seule la violence étonne encore un peu et fait du chiffre.

J'ai l'air d'une vieille marquise d'après la Révolution, ayant échappé par miracle à la guillotine et qui vante au coin du feu les manières exquises d'un siècle où elle était aimée... Il est vrai que c'était aussi l'époque où être une femme signifiait qu'on avait droit à quelques égards. Des fleurs, des baise-mains, des portières tenues, des cadeaux. Même si l'on travaillait soir et matin et d'arrache-pied.

L'arrivée d'Andréa dans les bureaux du journal en était le plus bel exemple. Parfumée, chaussée d'escarpins fabriqués sur mesure dans le cuir le plus fin, portant fourrure s'il faisait froid, des robes de jersey de soie de Pucci en été, sa mise en plis remodelée tous les trois jours, poudre, rouge à lèvres, un rien de brillant sur ses longs cils, elle était une gravure de mode.

Le sourire éclatant.

L'esprit au top-niveau de sa vigilance.

Tout le monde le pressentait et ceux qui n'étaient pas à jour dans leur travail, ou satisfaits de ce qu'ils allaient lui soumettre, en tremblaient d'avance.

Christian pouvait être cassant. Andréa, jamais. C'était pire. Elle accentuait encore son sourire en fixant le coupable dans les yeux :

« On ne peut pas publier votre papier dans cet état, vous en êtes bien d'accord? Vous voulez le reprendre, ou vous me laissez faire ? »

On la laissait faire, bien sûr, et, avec une dextérité qui relevait du miracle, en quelques instants, tout en répondant au téléphone et en continuant à recevoir les visiteurs, elle rectifiait le travail du collaborateur relâché ou peu doué en réécrivant le tout.

Il m'est arrivé d'entrer dans son bureau dans ces moments-là (sa porte n'était jamais fermée). Elle avait posé sa minuscule machine à écrire sur une planchette disposée à angle droit par rapport à sa table de travail, et tapait avec une vigueur qui me donne à penser que ses mains étaient aussi méritantes que sa tête !

Pour l'avoir aperçue les réenfiler, je savais qu'elle avait ôté ses chaussures sous la table. (Les chausseurs de luxe coupent parfois un peu juste.) Elle se délivrait aussi de ses bagues, comme de l'une de ses boucles d'oreille, voire des deux, et c'est un regard de biche apeurée qu'elle levait sur moi :

« Ah, Béatrice, vous voilà ! »

C'est lorsqu'on la surprenait en plein travail d'écriture qu'on avait peut-être la véritable Andréa devant soi. Celle qui était en relation directe avec son être profond. Cela ne durait qu'une ou deux minutes, le temps qu'elle se reprenne, endosse le personnage qu'elle croyait convenir à son interlocuteur et à l'instant présent.

Requête, demande, sollicitation, critique, plainte, colère, elle faisait alors face à tout ce qui peut assaillir un rédacteur en chef ou un directeur de journal. Démêlant à toute vitesse – le jour et l'heure de la « tombée » du journal approchant inexorablement - le pourquoi de l'irruption, le fond caché de la revendication : une impuissance à exécuter le travail? une jalousie à l'encontre d'un confrère ? un mal-être ?...

Elle y réussissait avec une virtuosité confondante et elle aurait pu se faire « psy » si elle-même n'avait pas tant désiré...

Quoi, au juste ?

Se mettre en avant ? Être connue ? Admirée ?

Être aimée par admiration, me semble-t-il.

Car je crois qu'elle n'a jamais ajouté foi à l'amour tout cru, tout court, donné comme ça : parce que c'est toi, parce que c'est moi...

Elle travaillait avec acharnement pour reconquérir chaque jour celui de Christian, l'arracher à la noyade dans l'indifférence qui menace toute liaison. Je la voyais faire, même si je ne me le formulais pas avec autant d'exactitude à l'époque.

Je devais me dire quelque chose de vague, comme : « Au moins, en voilà une qui en met un coup ! »

Et, au lieu de m'inciter, moi aussi, à me battre, sa combativité me renvoyait encore plus à ma lassitude, à cette infinie et incorrigible envie de m'abandonner à mes rêves et à ce qui en résulterait.

C'est que je savais, depuis la première heure de notre rencontre, que, pour être aimée de Christian, je n'avais rien à faire, rien à prouver : il me suffisait d'être là.

D'exister.

Immense injustice séparant ceux qui sont - nul ne sait pourquoi, pas même Lui - à la droite du Seigneur, de ceux qui n'y sont pas.





Quand je pense à la création de ce qui s'appela – et s'appelle toujours – L'Essentiel, il m'arrive de me représenter l'un de ces immenses puzzles à l'anglaise sur lesquels on se penche à plusieurs pendant des jours. Chacun, selon son talent, sa perspicacité, sa patience et sa chance, y met en place un petit morceau prédécoupé, jusqu'à ce que l'image complète apparaisse. La confirmation remplaçant alors la surprise, c'est fini. On passe à autre chose.

Ce légendaire hebdomadaire ne mit pas plus d'un an à s'imposer, tant il fascina aussitôt, s'attirant les suffrages de la génération montante, la collaboration des esprits les plus brillants et se procurant, de ce fait, une nuée de jaloux et d'ennemis.

Pendant plus d'une décennie, L'Essentiel rayonna, terriblement influent, fut adoré, critiqué, redouté, redoutable, puis, fatigué, alourdi par son succès, l'argent gagné, ralentit sa marche, se rangea, tomba presque en quenouille, pour se stabiliser en tant qu'institution de presse aussi intégrée à nos mœurs et habitudes que La Tribune Desfossés, Le Monde ou Marie-Claire. Dès lors, peu importe qui en sont ou seront les collaborateurs et dirigeants : quoique prospère, l'affaire est morte.

C'est par du bavardage que commença L'Essentiel, entre seulement deux personnes : Andréa et Christian. En fait, donc, une conversation d'amoureux.

N'est-ce pas ainsi que naissent les enfants ? Un regard, quelques mots échangés, suivis d'un corps à corps tendre ou violent. (Même les enfants conçus in vitro sont le fruit d'un duo d'amour.) Comme je n'étais pas impliquée dans l'affaire - la presse, je ne la lisais pas -, je ne m'aperçus pas de grand-chose...

Quand on vient me voir aujourd'hui pour me dire : « Mais vous étiez là, à l'origine ! Vous avez tout vu ! Racontez-nous la naissance de L'Essentiel », je réponds : « Vous savez, je lisais, je rêvais, je composais des poèmes, je me promenais dans Paris. C'était si beau, le Paris d'après la guerre... Alors, le reste... »



Ce que je me refuse à confier, parce que c'est trop subtil, trop personnel, et me touche peut-être encore trop, c'est que, sans chercher à connaître le détail de l'accouplement qui avait lieu si près de moi et qui allait présider à la naissance de L'Essentiel – la pudeur était ce qui caractérisait le plus notre trio, et fit qu'il put durer –, je devinais qu'entre Christian et Andréa il se passait quelque chose d'important et de plus fort qu'une mutuelle attraction chamelle.

Je ne me souviens pas du jour où, pour la première fois, mon mari me déclara :

« Je serai absent ce week-end. Je vais travailler avec Andréa. Et toi, mon Pussy, que vas-tu faire ? »

J'avais de la famille, ma mère, ma sœur, et puis je m'étais fait quelques amies qui s'intéressaient comme moi à la peinture – je dessinais depuis toujours –, aux robes, aux livres et aux jeunes hommes de la petite espèce qui, eux, n'ambitionnaient rien et donc avaient du temps pour nous faire la cour. L'une après l'autre ou en bloc, ce qui est plus drôle.

Je m'étais mise à aller régulièrement au cinéma, où l'on se rendait peu pendant la guerre, et à fréquenter ce que Christian abhorrait : les cafés, leurs banquettes de moleskine, leurs terrasses ouvertes comme des balcons sur le spectacle de la rue.

« Ne t'inquiète pas, j'irai voir Maman. Et il y a ce film qui est sorti...

– C'est bien, mon Pussy, je te téléphonerai tous les jours pour savoir comment tu vas. »

Il le faisait soir et matin. Rien que le son de sa voix revigorait ce qui avait pu s'affaisser en moi, se déliter, se décourager.

Me croira-t-on si je dis qu'aujourd'hui encore, c'est le cas ?

« Béatrice ! » me lance-t-il en guise d'introduction quand il m'appelle. (Vers mes trente ans, il a cessé de m'appeler son « Pussy »...) Je réponds de même : « Christian, chéri, comment vas-tu ? – Raconte-moi, toi : que fais-tu, où es-tu ? »

Il a composé mon numéro de téléphone et, en même temps, il ne sait jamais où je suis ! Mais je suis près de lui, bien sûr, encore et toujours...

J'aimais et je comprenais - j'aime et je comprends – ses façons de faire et ses goûts, bien que je ne les partage pas ! Ainsi, son choix exclusif des grands hôtels et des établissements de très haut niveau. Lui était-il imposé par son angoisse, sa perpétuelle crainte d'être dérangé, abordé ?

Andréa dut en tout cas percevoir que ces forteresses du luxe étaient alors le cadre que cet homme préférait ; le seul, en fait, qu'il supportât quand il se trouvait hors de chez lui. Habile, ce n'est pas une auberge à la campagne qu'elle aurait choisie pour emmener son amant en week-end, mais l'un de ces magnifiques palaces qui existaient encore autour de Paris comme dans la ville elle-même.

C'est dans l'un d'eux - qu'on se le dise ! – que fut donc conçu puis développé L'Essentiel.

Je m'en étonne comme vous, ou plutôt cela me fait rire : ce journal, réputé révolutionnaire dans sa conception, son format, son style, son ton, ses idées, eut donc pour berceau un lieu princier ? Et des parents de grand style. Jeunes, beaux, brillants, éperdus l'un de l'autre ?

On va m'arrêter : « Mais qu'est-ce que vous avez à vous étendre avec une telle complaisance sur ce qui se passait entre votre mari et sa maîtresse ? Au lieu de tenir lâchement la chandelle, vous auriez dû vous tirer en vitesse et haut la main ! ... »

Ah bon, et pour quoi faire ? Je n'avais aucun projet ; en ce qui me concernait, je vivais au jour le jour.

Par ailleurs, Christian, je le savais, je le sentais - il me le disait, me l'écrivait : je possède de lui une infinité de petits billets doux laissés sur mon oreiller, dans mes poches, partout – avait besoin de moi.

Pour quelle raison ?

Aujourd'hui, après avoir observé sur la longueur bien des couples autour de moi, je sais que nombre d'hommes considérés comme « forts » couvent à la maison une « faiblesse ». Leur femme, le plus souvent : impotente, malade, enfantine, gibier d'hôpitaux psychiatriques, d'opérations incessantes - et c'est de s'occuper d'elle qu'ils semblent tirer un surcroît de vigueur pour mener à bien leurs ambitieuses entreprises. Fût-ce tard dans la nuit, sitôt rentrés à la maison après avoir réglé quelque affaire d'État, ils se précipitent dans la chambre de l'« enfant malade » pour câliner, rassurer, voir si l'on va mieux, si l'on va toujours. Ils interrompent n'importe quelle réunion importante pour téléphoner à leur « Pussy », quel qu'il soit ! Est-ce qu'on a bien pris son médicament, est-ce qu'on s'est bien amusée, est-ce qu'on l'attend ?

Paradoxe, faiblesse et grandeur du mâle humain : il a son talon d'Achille et en a besoin pour être à la hauteur de ses entreprises. Un grand exemple, entre autres : celui du général de Gaulle, si viscéralement attaché à Anne, sa fille handicapée, qu'il ne la quitta jamais.

Je n'étais pas handicapée, du moins sur le plan intellectuel, mais je vivais ailleurs, dans « mon » monde. Est-ce à cause de mon éloignement, mon détachement, que Christian avait besoin de moi pour arriver à s'inscruster, lui, dans la plus dure des réalités (ou des irréalités) : la politique ?

Il lui fallait ma présence, ma frivolité occasionnelle, mes réflexions à l'emporte-pièce, surtout quand elles interrompaient les siennes. Tout le temps de notre mariage, j'eus le droit absolu d'entrer à tout instant dans le bureau où il travaillait, et, sans tenir compte de sa plume courant sur le papier, de lui faire part d'une remarque qui m'était venue, de poser une question farfelue, de l'embrasser. Quand il passa le plus clair de ses journées non plus à la maison, mais au bureau, j'avais le numéro de sa ligne directe et m'en servais quand bon me semblait.

Jamais, au grand jamais Christian ne m'a dit : « Rappelle-moi plus tard, j'ai quelqu'un... »

Qu'en pensait Andréa lorsqu'elle était présente à nos échanges ?

Si je me permettais toutes les intrusions au journal, ou par téléphone, en revanche je n'appelais jamais Christian chez elle, je respectais son territoire.

De son côté, si elle devait d'urgence (raison de travail ou autre) le contacter à la maison, et si elle tombait sur moi, avec quelle douceur, je dirai même quelle tendresse elle me demandait la permission de lui parler ! Je me précipitais pour appeler mon mari, au besoin le tirer de sous la douche, et lui passais sa maîtresse...

Bien sûr, ce n'est pas en ces termes que je me formulais les choses. Je savais, je sentais que Christian avait besoin de cette femme pour avancer sur son chemin qui n'était pas le mien.

Que se serait-il passé si j'avais déclaré, comme le font tant d'épouses trompées : « Maintenant, tu choisis : c'est elle ou moi ! »

Je ne l'ai pas fait. Non par crainte qu'il me répondît : « Dans ce cas, je pars avec Andréa », mais pour la raison strictement inverse. Je sentais instinctivement que si Christian m'avait répondu : « Je romps avec cette femme, mon amour, et je ne te quitterai plus d'un instant », j'en aurais été accablée !

C'est que je m'étais mise à l'aimer, cette vie libre, à ma mesure – à celle de ma fatigue –, que la liaison de Christian et Andréa me ménageait.

Une vie d'enfance et de poésie. De gâteries, aussi. On me donnait ce que je voulais – peu, car je n'avais pas de gros besoins ni de désirs de « choses », mais, quand même, quelques cadeaux, des fleurs, des livres, de l'argent pour mes robes et mes sorties.

Moi qui si longtemps avais été malheureuse, me considérant même comme « inviable », j'appréciais pour la première fois mon existence quotidienne. La sérénité, jusque-là, n'avait pas été mon fort, or je pouvais jouir presque tranquillement de mes «jouets », mes livres, et de mon enfance continuée.

Grâce à ces deux-là, qui, tellement plus actifs et motivés que moi, travaillaient à mettre au monde une machine à transformer la société, et un instrument de pouvoir !

C'est ainsi que naquit L'Essentiel !

D'un arrangement tacite entre trois personnes...

Si différentes.





Rien ne dure.

Mariée, c'est-à-dire engagée par contrat à Christian, j'avais aliéné une partie de ma liberté. La création de L'Essentiel me subtilisa le reste.

Car il n'y a pas que l'amour pour vous mettre des fers aux pieds ; il y a ce que l'on entreprend.

Christian, Andréa et moi fûmes pris dans une sorte de substance en voie de durcissement qui me fait penser... à du lait caillé ! Chaque élément du liquide encore fluide peut se croire « libre », indépendant ; mais, le temps passant, l'action s'accélérant, le lait, baratté ou non, se caille, devient crème, beurre, éventuellement fromage, et c'en est fini de la liberté de ses particules ! Désormais coagulées, elles appartiennent à un bloc dont il n'est plus question qu'elles se séparent.

C'est bien ce qui nous arriva.

Comme à tant d'autres dont la vie finit par se confondre avec l'entreprise à laquelle ils se sont consacrés, jusqu'à lui donner parfois leur nom.



Pour nous, la solidification commença le soir même de notre rencontre chez Melchior Maillart, instrument inconscient du destin. Plus tard, il devait s'en vanter : « C'est chez moi que fut fondé le journal... » Dans une affaire qui marche, chacun tient à avoir eu un rôle, primordial si possible...

Si L'Essentiel démarra si vite et si fort, c'est qu'il se plaça d'emblée et se maintint longtemps sur le fil du rasoir. Ce qu'il publiait était inédit, jusqu'à l'invraisemblance.

Quoique véridique.

Jamais encore on n'avait autant sorti de vérités sur des gens haut placés, sur la vie politique, les faits-divers, les grands sujets de société - à commencer par les « colonies », la consommation encore dans les limbes, l'avortement, tabou autant qu'illégal, les despotismes en tout genre, la prévarication, l'armée, l'argent, les revenus, les salaires, les impôts... Quoi encore ?

Numéro après numéro, L'Essentiel se jouait des interdits et se payait des têtes.

Choc, scandale pour les uns. Soulagement, épanouissement pour les autres : nos fidèles lecteurs.

Enfin on parlait vrai dans un journal !

Que de fois on me l'a raconté : « Le jour de la sortie de L'Essentiel, je me précipitais au kiosque et j'arrivais avant même qu'il ne soit là... »

Certains de ceux qui ont vécu à l'époque en Algérie me confient qu'ils attendaient qu'il n'y eût personne dans les parages pour l'acheter - quand il n'était pas interdit –, dissimuler le brûlot sous leur veste, courir le lire à la maison, puis, par prudence, le jeter au feu : point de poubelle pour L 'Essentiel !

La censure fit le reste, c'est-à-dire confirma le succès.

En Afrique du Nord, pendant cette guerre affreuse camouflée sous le nom de « pacification », l'hebdomadaire n'arrivait que caviardé, aussi troué que l'encéphale d'une « vache folle » ! C'est dire l'intérêt accru qu'il suscitait : on se hâtait de combler les « blancs » par l'imagination.

Ici, dans ce qui n'était pas encore réduit au seul hexagone, les procès succédaient aux procès. Mais les tribunaux ne couraient pas assez vite pour enrayer l'échappée belle ! Une révélation suivait l'autre à la vitesse de la lumière...

Rien que le ton, le style, la mise en pages du journal déplaçaient les esprits, modifiaient la façon de poser les problèmes, donnaient envie d'en avoir plus.

Chacun de nos lecteurs appelait L'Essentiel « mon journal ». Il était devenu pour certains l'air sans lequel ils n'auraient plus pu respirer.

Moi non plus.

L'Essentiel avait fait souffler autour de moi, chez moi, en moi, comme un vent de fronde, c'est-à-dire de libération.

J'avais du mal à me remettre en l'état d' « avant ». Quand tout autour de moi était cloisonné, tranquille, sans mouvement. Et moi, n'envisageant rien.

Désormais, le changement était hebdomadaire et lorsqu'on me parlait d'un article publié la semaine précédente, j'avais envie de répondre : « Ah oui, mais c'est une vieille lune... Dans le numéro à paraître, vous verrez, on dit que... »

Merveilleux !

Mais peu propice aux retours sur soi.

Qu'on se représente ce qui se passe dans la tête de ceux qui pilotent une voiture de course, quand chaque virage abordé en annonce un autre, que les bas-côtés emplis de spectateurs défilent à une vitesse sidérale... Le pilote n'a pas à penser, il agit.

Lorsque certains s'offensaient de virages pris un peu vite ou protestaient contre des tête-à-queue, il était déjà trop tard, L'Essentiel, à son train d'enfer, était passé ailleurs.

Rien n'avait le temps d'attacher au fond de la casserole !

Ses créateurs n'ayant même pas la possibilité ou le goût de rendre compte de leurs paroles et de leurs actes, puisque à peine dits ou faits, ils étaient déjà périmés... Comme le numéro précédent.

D'autant qu'eux-mêmes se sentaient perpétuellement dans l'exploit, le « tirage » – mot qui évoque l'aspiration – augmentant sans désemparer.

Emportée par cet appel d'air, rabrouée par Christian - « Plus tard... », disait-il quand je tentais de poser une question sur ce que je comprenais mal ou à demi -, je finis par considérer que tout, autour de moi, n'était que décor provisoire.

Fête, en somme.

Cinéma.

Un film en cours de tournage dans lequel Christian et Andréa jouaient les rôles-titres.

Pour moi, je me contentais, avec d'autres, de faire de la figuration.

Aux premières loges du tourbillon de leur vie.





D'où vient que, sans prendre le temps de regarder les gens en face, je sais d'emblée qui ils sont? Est-ce cette qualité que Christian appréciait en moi ? Il ne cessait de me demander mon avis sur tel ou tel : une personne qu'il souhaitait engager, ou l'un de ces hommes politiques, ces énormes bêtes de pouvoir, qui venaient, seuls ou en bande, à la maison ou au journal.

Je percevais, je sentais, je jaugeais, je m'exprimais. Ce que mon mari faisait de mon opinion, je ne l'ai jamais très bien su, car il continuait à fréquenter, parfois à courtiser des gens que j'avais jugés faux et pernicieux, qui l'étaient et qu'il finit par devoir condamner lui aussi, non sans les avoir pressés et en avoir extrait le «jus»...

Aucune entreprise n'existe sans un patron, c'est-à-dire une personnalité hors normes qui va imposer sa loi et ses névroses aux autres. Faut-il citer Boussac, Prouvost, Dassault, Floirat - pour ne parler ici que des disparus - dont Christian si souvent me commentait les faits et gestes ? C'est une manie, chez les grands patrons, de se jauger, se critiquer, se comparer entre eux à longueur de temps, comme des petits garçons en cours de récréation ou des conscrits à la caserne : qui possède la plus grosse et qui s'en sert le mieux ? Conversations pour moi fastidieuses, qui pourtant n'étaient pas sans me former. D'autant que j'avais ce don pour juger vite et « à cœur » les individus, comme certains fromagistes estiment une meule de gruyère ou de cantal sans même y avoir foré et prélevé une « carotte » !

Aussi Christian m'amenait-il avec lui à certains déjeuners, dîners, réunions, dont je me serais volontiers dispensée.

Andréa était là, bien sûr, et me jetais un regard en biais.

Elle devait se demander à quoi je « servais ».

Quelque temps plus tard, c'était elle qui me conviait à déjeuner et s'enquérait de ce que j'avais pensé de tel ou tel.

Cherchait-elle à savoir jusqu'où allait mon influence sur Christian ?

Ce que je m'en fichais, de mon influence ! J'assistais bon gré mal gré à un grand spectacle que je considérais comme du «cirque» et qui était en fait de l'Histoire en train de se faire. Cirque et Histoire sont peut-être la même chose, sauf que les conséquences de la seconde sur la vie de tout un chacun peuvent se révéler considérables. Meurtrières ou bénéfiques. Irréparables.

À ce propos, ce que possédait Andréa plus que Christian et, bien entendu, que moi, c'était le sens de la responsabilité.

Que de fois ne lui ai-je pas entendu dire :

« Mais enfin, Christian, vous ne pouvez pas faire ça !

– Pourquoi donc ?

- Parce que ça ne se fait pas. Parce que c'est dangereux. Parce que vous allez au mieux vous faire mal voir, au pire vous casser la figure.

– Vraiment ? »

Je savais quand il allait le faire malgré tout : un petit sourire spécial lui venait aux lèvres et au coin des yeux, celui du défi.

Souvent, la tentative réussissait.

Christian avait-il de la chance, ou une intuition formidable de ce que l'époque permettait, attendait, souhaitait ? Et jusqu'où l'on pouvait aller trop loin ?

Quand il avait tout de même commis une gaffe, ou une bêtise – autrement dit quand son audace ne passait pas, ou pas encore -, alors Andréa s'activait à « réparer ». Qu'elle était diplomate, doucereuse, même, s'il le fallait, maniant l'essuie-tout – j'allais dire comme une mère, en fait comme une femme amoureuse - sur les dégâts commis par le bien-aimé !

Pour moi, j'aurais plutôt reversé de l'huile sur le feu et, souvent, Christian me disait :

« Tais-toi, quand il y a du monde !

- Pourquoi?

- Parce que tu dis ce que tu penses !

- Et alors ?

- Ce n'est pas toujours bon en politique. »

S'il en était ainsi, j'avais raison de ne pas aimer la politique. Pourtant, j'en vivais, comme nous tous. Et bien.

Mais j'anticipe...





Avant de s'imposer et de se rallier un vaste public et une clientèle de fidèles supporters, L'Essentiel dut batailler.

Se faire connaître.

Le pronostic politique n'était pas le seul génie de Christian ; il avait aussi celui de la publicité, notion alors quasi inexistante. À moins que les deux domaines - politique et publicité - n'en forment qu'un seul, comme certains hommes d'État, dans son sillage, ont eu abondamment tendance à le prouver.

L'Essentiel n'était pas né qu'on en parlait déjà !

Ce que savait Christian, c'est que, pour exister, il faut s'opposer. Et c'est par défi envers Melchior Maillart, le grand patron de presse chez qui il avait rencontré Andréa, qu'il se campa d'emblée en adversaire.

Dans les salons - lesquels comptaient à l'époque pour diffuser, faire connaître et prévaloir une conception -, il ne cessait de critiquer les opinions et les manières de faire de Maillart, c'est-à-dire sa façon de gouverner son monde et ses publications, quotidiens et hebdomadaires, à Paris et en province. À l'entendre, c'était de la pensée vieillie, pourrissante et même puante. Il fallait s'exprimer autrement, dire autre chose, instituer de «vraies» valeurs, rassembler la jeunesse française autour d'une nouvelle croissance et aussi d'une éthique.

L'éthique, ce dont manquait forcément ce vieux requin !

Requin ou pas, Maillart finit par bouger. Non qu'il s'inquiétât vraiment, mais ses narines avaient fini par être irritées par ce fumet distillé à son sujet et qui n'était pas d'encens.

Il convoqua Christian, commença par le tancer, puis, voyant que la manière forte ne menait à rien – et même lui faisait plaisir : c' était donc que Maillart le prenait au sérieux ! -, il chercha à le séduire, à l'engager, lui offrit un pont d'or, échoua...

C'est dans ce climat d'attente bien préparée que parut le premier numéro de L'Essentiel.

Je l'ai encore.

Il est exactement comme un nouveau-né, faible, si l'on veut, mais ses traits futurs sont là, caractéristiques et bien présents.

Oui, dès son premier numéro, L'Essentiel apparut tel qu'en lui-même.

C'est qu'ils en avaient conçu des maquettes, Christian et Andréa, chez elle ou dans l'un de leurs grands hôtels.

Je revois le sourire à la fois triomphant et perplexe de Christian lorsqu'il me ramenait les dernières sous son bras, dans une chemise en carton :



« Qu'est-ce que tu en penses, Pussy ? »

Ce que j'en pensais ? Mais que je l'aimais, mon Dieu ! Oui, ce que je l'aimais, ce bel homme si jeune – il n'avait pas trente ans –, si anxieux et en même temps si actif, si sûr de lui, si fier, si courageux, si prometteur... Voilà quelqu'un auquel, contrairement à la plupart des autres, je n'avais rien à reprocher.

Je le trouvais tout simplement merveilleux.

Pourvu que personne ne lui fasse de mal ! J'y veillerais personnellement, le défendrais au besoin. (Hé oui, je me voyais me jeter devant lui pour le protéger de tous les malheurs possibles.) Pourvu que moi, du moins, je ne lui fasse pas de mal, fût-ce involontairement ! Plutôt mourir...

Je crois ne lui en avoir jamais fait.

Et je ne suis pas morte non plus.

Quand il me tendait ses gribouillages – avez-vous déjà vu une maquette de journal crayonnée à la main de rouge et de bleu ? –, cela me semblait un dessin d'enfant et je m'empressais, comme on le fait pour un tout-petit qui vous tend ses œuvres, de l'en féliciter :

« C'est bien, c'est très bien... »

C'était infiniment mieux que ça.

C'était neuf.

Percutant !

La future révélation de la presse d'après-guerre.

Ce petit journal allait être un grand.

Le plus grand, même, de son époque.

Et ses deux fondateurs, Christian et Andréa, s'imposer pour ce qu'ils étaient : des personnalités de premier rang.





Si je n'étais guère férue de journaux, c'est que j'aimais trop les livres. À l'époque, beaucoup étaient encore imprimés à la presse à bras, sur beau papier, et vendus non coupés. Introduire un coupe-papier de bronze, d'ivoire ou d'écaille entre leurs pages était un plaisir sensuel qu'accompagnait le petit geste machinal d'en brosser les rognures sur ses vêtements.

Oui, ouvrir un livre relevait du dépucelage.

Quant à l'odeur, celle d'une encre d'imprimerie de qualité, alliée au parfum du vélin, elle vous entraînait d'ores et déjà dans l'enchantement de l'imaginaire.

Le journal aussi vous prend par le nez, mais son parfum est de moins bonne qualité. Quant à son toucher... Pour faire d'un journal un torchon, surtout s'il pleut, il ne faut que quelques secondes...

Cette différence, je la savais sans trop me la formuler, et heureusement que des prévoyants s'employèrent à conserver puis à relier pour moi les premiers numéros de L'Essentiel, car, sitôt lus, je les jetais à la corbeille !

Toutefois, sans le rechercher, et au début sans m'en apercevoir, je fus bientôt saisie et emportée par une irrésistible griserie. Tous ceux qui ont approché la presse la connaissent : c'est une véritable ivresse analogue à toutes les ivresses de l'extrême, celles des grandes profondeurs, des sommets, de l'espace, de la vitesse...

Quel plaisir violent que de tenir entre ses mains un journal qui vient de tomber des rotatives. Un journal tout juste né !

Christian s'en faisait livrer quelques exemplaires encore « chauds » à la maison, qui ne seraient en vente que le lendemain. Nous en prenions chacun un, et, assis l'un en face de l'autre, sans nous regarder, nous tournions les feuillets, d'abord à toute allure, afin de prendre une vue de l'ensemble, pour revenir plus lentement sur chaque page, parcourir les titres, les légendes, les sous-titres, lire certains articles ligne à ligne...

Quiconque nous aurait découverts alors, absorbés, insoucieux du reste du monde, ne songeant ni à dîner ni à quoi que ce soit d'autre, aurait eu une idée de ce que peut être la passion journalistique. Une totale jouissance dans l'exercice suraigu de son esprit critique et de sa lucidité.

Des phrases brèves nous échappaient :

« La trois est trop compacte...

– La photo de Mendès est bonne.

- La légende, trop longue...

– Oui, mais l'article aussi...

- Andréa m'avait dit qu'elle le couperait... Que penses-tu du titre de mon édito ?

- Tu n'y vas pas de main morte !

– Eux non plus... »

Andréa en faisait-elle autant de son côté ?

Au bout d'un moment, Christian l'appelait. Et c'était entre eux deux un autre dialogue, fait de commentaires et de mots techniques, auquel quiconque n'était pas de la partie n'eût rien compris.

Il ne s'agissait pas de s'entre-congratuler, mais de préparer, à partir des erreurs de celui-ci et des améliorations qu'il leur suggérait, le numéro suivant.

On s'évertuait à remanier la une – perpétuel souci - afin de la rendre plus lisible, plus percutante, en changeant la couleur de la bande qui la cadrait, passant du rouge à l'orangé, au jaune, pour revenir au rouge, selon les semaines et l'opinion – importante - des kiosquistes.

Christian ne cessait d'inventer et de réinventer la présentation de son journal : clarification de la mise en pages, grossissement des titres et sous-titres, multiplication des photos, des légendes, des encadrés...

Il travaillait aussi sur la vente et la distribution : abonnements, affichettes, publicité, chaque détail lui était soumis, chaque ligne d'un texte à usage commercial, revue et corrigée par lui.

Sur le fond, il se donnait à plein : coups de poing des affirmations, succession des révélations, informations inédites et bouleversantes pour le grand public.

Le secret d'État régnait alors en maître et Christian, s'il pouvait soupçonner un manquement à la clarté, se faisait un devoir d'y aller droit et d'attaquer.

De la lumière, messieurs, de la transparence !

Andréa le modérait :

« Christian, vous n'êtes pas encore sûr du fait, vous n'avez pas tous les éléments !

– On a été les premiers à déterrer l'affaire, il ne faut pas que les autres nous la soufflent... »

Les échanges avec ses autres collaborateurs, tout aussi enfiévrés que lui par cette guerre qu'on pouvait dire des « jeunes » – peu avaient plus de trente ans - contre les « vieux », restaient brefs. Comme ceux, j'imagine, de combattants montant en ligne. L'une des formules favorites de Christian était d'ailleurs : « C'est la guerre... » (Ne l'avait-elle donc jamais quitté ?)

Entre Andréa et lui, point de « bonjour », moins encore de « Chérie » ou de «Bien dormi ?... » L'heure n'était pas à se mignoter ni à se faire la cour. Mais peut-être s'agissait-il quand même, par-dessus et par-dessous tout, d'un langage d'amour ?

Ce que je sais, c'est que les entendre parler entre eux me berçait, me réchauffait, me réconfortait, me faisait oublier ma propre existence.

J'étais emmaillotée dans le filet rapide et dense de leurs paroles.

Les jours où Christian décrétait haut et fort : « Il ne faut pas le dire », « Ça, c'est top-secret !... », « Personne ne doit savoir que... », « Ça relève de la haute trahison, il va s'agir de... », j'entendais tout sans qu'on se souciât de ma présence.

Je faisais donc partie du secret, de leurs secrets (l'Affaire des généraux, celle de l'Observatoire, etc.) ? J'étais à eux. Ou est-ce eux qui étaient à moi ?

D'avoir assisté à la mise au monde renouvelée d'un journal à ce point aimé, maintenu à bras levés, surveillé à la virgule près, j'ai, là, je crois, puisé mes plus grands bonheurs d'être.

Je me sentais emportée et mise en orbite à bord d'une fusée spatiale - moyen de transport alors inexistant - d'où l'on finissait par voir les étoiles de tout à fait loin pour mieux les admirer encore.

Grâce à ces deux-là, le monde trouvait un ordonnancement presque religieux, il prenait sens, et, en plus, épatait !

L'Essentiel sidéra l'intelligentsia de l'époque par son courage, sa justesse, son insolence, quelque chose qui tenait de l'évidence. J'en tirais un plaisir de vanité et d'orgueil dont je pouvais jouir et me repaître d'autant plus tranquillement que je ne m'en sentais pas la responsable, à peine un accessoire.

Toutefois indispensable.

L'Essentiel et moi étions, à égalité, les enfants de Christian, et il nous chérissait d'un même amour.



Tout en nous adjoignant Andréa.

Tous trois - faut-il dire tous quatre, avec le journal ? -, nous ne formions qu'un tout.

Je le sentais si fort, cela marchait si bien, au-delà de toute espérance, que ce que les autres pouvaient penser de notre aventure, aussi inédite que celle de L'Essentiel, me devenait, en ces moments-là, absolument égal...

Je ne connaissais pas la jalousie – je veux dire : pas encore.

Si je l'avais explorée comme j'ai eu le loisir et la douleur de le faire depuis, j'aurais déclaré que le monde extérieur était infiniment jaloux de ce qui se passait autour de L'Essentiel, comme aussi entre nous. Ce lien mystérieux, ingouvernable, qui intrigua jusqu'à Lacan (il me le dit quand il vint vers moi).

Et que c'était bien fait pour le monde !





Quand je vois mon chien creuser à toute barde et des deux pattes, parfois des quatre, un trou ou un tunnel dans la terre où il a deviné quelque piste, senti une trace, flairé comme un indice, je lui crie : « Journaliste, va ! »

Tout journaliste a le goût de la chasse au ragot, au racontar, aux choses cachées depuis les commencements du monde... C'est obligatoire ! Ceux qui n'ont pas cette disposition à l'enquête, à ce qu'on peut aussi appeler l'inquisition, n'ont qu'à changer de métier. Mais, tels les magistrats instructeurs chez qui c'est également une passion nécessaire, un journaliste, à la moindre occasion, au premier fumet, « gratte »...

Et aussi grandes dames que nous feignions d'être, Andréa et moi étions avant tout des journalistes. Dans l'âme. Les faits divers qui forment la trame des rapports humains étaient notre manne. L'air de ne pas y toucher - plus lévriers dans notre style que chiens tout-terrain -, nous forions à grande allure des terriers dans la vie de chacun. Avec une alacrité, une drôlerie, un goût de l'hypothèse qui eût permis d'alimenter une chronique hebdomadaire dans L'Essentiel et suffi à le faire vendre.

Tout le monde y passait, et de belle manière !

Qui couchait avec qui constituant l'élément premier de l'entreprise. Mais pourquoi le faisait-on ? Dans quel esprit? Par goût sensuel du lit ou par ambition sociale, à moins que ce ne fût pour embêter ? Mais qui ?... Quelqu'un qui le savait ou qui l'ignorait, qui s'en léchait les babines ou s'en désolait ?

Tout en s'adonnant furieusement à cette quête de la vérité d'autrui, Andréa le prenait de haut, se récriait. Quelque chose en elle et malgré elle laissait constamment entendre : « On ne se conduit pas comme ça... » Ce qui signifiait : «On ne se laisse pas aller à ses instincts, on sait garder les formes, on fait gaffe aux apparences, on ménage sa famille, son entourage, sa dignité, le respect de soi-même... »

Chez moi, la curiosité l'emportait : « C'est donc ainsi que se comportent les humains ? Dès qu'il s'agit d'amour, les plus respectables mentent, trompent et se prétendent aux yeux de tous ce qu'ils ne sont pas : bons époux, bons pères (ou mères) de famille, alors qu'ils sont, comme tout un chacun, en quête du plaisir ? De l'accomplissement exclusif et sans merci de leur désir. »

De là me vint l'idée que, tant qu'on ne connaît pas la sexualité d'un être, ses ressorts, sa puissance ou son impuissance, on ne sait pas vraiment qui il est. De quoi il est capable. Jusqu'où il ira, en cas de manque ou d'obstacle, pour la satisfaire.

L'homosexualité n'avait pas alors pignon sur rue ; nous sortions de la guerre et les relents de l'ordre moral continuaient d'empester. Une censure frappait même l'érotisme et la pornographie dans les livres et les publications. Pour mon compte, préservée par mon milieu, je ne savais pas percevoir qu'un homme était «pour hommes », comme on disait alors, ni une femme «pour femmes ». Andréa, si ! Elle m'ouvrait donc les yeux, m'instruisait.

C'est que, plus âgée, elle connaissait l'histoire ancienne des uns et des autres, sachant qui avait été avec qui, marié ou en concubinage, avant de se retrouver dans sa situation actuelle. Elle s'appesantissait sur l'origine sociale, l'abondance et le manque de fortune qui, pour elle, expliquaient bien des choses.

A propos des femmes, surtout, elle se révélait assez cynique, accusant l'une ou l'autre de coucher par intérêt. Je n'arrivais pas à y croire, je croyais même l'inverse : que c'est par pure sensualité que certaines femmes se jettent dans les bras des vieux, des gros, des moches, parce qu'elles se sentent désirées et que le désir d'autrui est le meilleur déclencheur de son désir à soi. Par ailleurs, le fait que ces hommes fussent banquiers, patrons, ministres, apportait un « plus », du piment à l'aventure. Mais c'est l'aventure amoureuse d'abord, croyais-je, qui déterminait le choix...

Je n'ai jamais senti, chez Andréa, ce goût de l'érotisme brutal que je devais avoir en moi sans qu'il s'exprimât alors dans les faits. Le percevait-elle, et ma capacité d'abandon à la sexualité - que je ne connaissais pas moi-même – était-elle l'une des raisons qui lui faisaient rechercher ma compagnie ?

Quand deux femmes se racontent les coucheries des uns et des autres, sait-on au juste ce qui se passe entre elles à cet instant ? Ce que cet étalage complaisant des turpitudes d'autrui met en jeu de désirs personnels refoulés que l'une comme l'autre pressentent chez leur interlocutrice sans se le formuler ?

Je sais seulement que l'irruption dans la conversation d'un garçon ou d'un maître d'hôtel venus apporter un plat, s'enquérir de notre bien-manger, nous horripilait.

Qu'on ait la délicatesse de respecter nos confidences, si feutrées qu'elles paraissaient ne pas en être !

J'appris en ces occasions que ce sont les personnes du meilleur ton - au cours d'un goûter à La marquise de Sévigné, par exemple – qui, l'air de ne pas y toucher, se disent les pires choses sur le comportement d'autrui !

Et Andréa me révéla la première qu'il pouvait y avoir de bien étranges assemblages, amoureux et sexuels, entre personnes par ailleurs éminemment respectables. Comment le savait-elle ? Je ne le lui demandais pas : puisqu'elle l'affirmait, c'est qu'elle en était sûre. N'étions-nous pas journalistes, elle plus que moi, et ne savions-nous pas que toute fausse nouvelle fait courir le risque d'être démenti ?

« Le roi Midas a des oreilles d'âne... » C'est en secret que le bruit commence à courir parmi les herbes folles...

L'extravagance de la situation étant que nous ne parlions jamais, mais jamais de notre affaire. A croire qu'elle n'existait pas ou que nous étions favorisées par une grâce d'état : un silence universel recouvrant notre « arrangement ».



Puisqu'il fonctionnait, n'est-ce pas ?

Bien plus tard, je rencontrai Françoise Dolto. Cette grande analyste avait partie liée avec la vie, et c'est du côté de ce qui permet et entretient la vie qu'elle glanait les éléments de sa morale, laquelle, pour être rigoureuse, n'en était pas moins non conformiste : «Puisque ça fonctionne », me disait-elle de situations qu'en compagnie d'Andréa j'aurais trouvées choquantes.

En définitive, il n'y a que ce qui apporte la mort, fût-ce au cœur le plus secret d'un être, m'apprit Dolto, qui est scandaleux.

Sans Andréa, ma maladie aurait sans doute pris le dessus sur ma fragile envie de vivre, sans compter que mon couple avec Christian se serait encore plus vite dissout.

Et elle ?

Il suffit de comparer des photos d'Andréa prises à cette époque avec celles qui ont suivi, jusqu'aux toutes dernières, où elle apparaît pourtant bien belle, quoiqu'un peu absente, pour deviner avec qui, où, comment elle s'est le plus abandonnée à un puissant courant de vie et de fécondité.

De bonheur aussi, j'espère.





L'Histoire nous l'apprend : il suffit que l'ennemi attaque et, toutes les dissensions personnelles oubliées, on n'est plus qu'un seul peuple en armes.

Il en va de même dans la vie privée : la persécution rapproche et, dès que nous perçûmes la critique, la désapprobation, peut-être même le mépris, Andréa, Christian et moi fîmes front.

L'attaque était toujours subtile, car, étant donné le pouvoir qu'avait acquis Christian à la tête d'un journal en expansion accélérée, personne n'osait aborder en face la question épineuse de sa vie privée. Qui sait comment il saurait s'en venger, par quel article révélant ce qu'on préférait tenir caché ? Pis encore pour des personnalités politiques ou artistiques : par le silence, ce caveau de toute prétention à la célébrité.

Mais, quand on a l'âme sensible, il suffit d'un regard, d'une façon de ne pas vous avoir vu dans un lieu public, ou seulement à retardement, d'un sourire pâle et d'une main à demi tendue, pour qu'on subodore l'opprobre.

Lâche, en plus.

Sans nous consulter, nous prîmes tous trois l'habitude de nous serrer les coudes. Que de fois nous sommes arrivés dans un cocktail, une réception organisée ou non par le journal, Christian nous tenant chacune par un bras. Ou, s'il s'agissait de s'asseoir à table, « Béatrice, mettez-vous là », me disait Andréa en m'indiquant un siège non loin du sien.

Mes père et mère étaient furieux de cette situation qu'ils se formulaient ainsi : « Le mal que Christian fait à Béatrice ! »

Je le savais par des racontars, car jamais je ne leur laissai l'occasion d'exprimer leur mécontentement devant moi.

Je me demande encore comment je m'y suis prise, d'où me venait cet ascendant sur les miens, qui faisait qu'on la « bouclait ». Sans doute de mon orgueil : je n'aime pas me trouver en tort. Encore aujourd'hui, être en faute m'est intolérable. Ce qui fait que je serais prête à assassiner en secret plutôt que de me trouver ouvertement coupable d'un oubli, d'une négligence ou d'un comportement méprisable ! Paradoxe de l'être humain, des femmes en particulier.

Andréa partageait-elle mon état d'esprit ?

Je me demande laquelle, en cas de ménage à trois, se sent la plus vulnérable : la femme, la maîtresse ? L'une est « trompée », porte les cornes, comme on dit dans notre beau pays. L'autre a honte de n'être ni élue, ni légitimée ; elle est la back-street, la femme de l'ombre. Celle que même sa bonne regarde de haut.

Tout au long de ma vie, alors que je me suis successivement trouvée dans l'un et l'autre rôles, je les ai violemment rejetés.

Maintenant que je n'ai plus l'âge de m'en faire, je me dis que ce ne sont là que des « images » - la « femme trompée », la « femme abandonnée » - qu'une société encore profondément antiféministe tente de vous coller sur le dos pour mieux vous réduire.

Avec moi, c'était raté : jamais je ne me suis reconnue dans ces stéréotypes qui sont ce qui vous fait souffrir plus que la situation elle-même.

Ce qui ne m'a pas empêchée d'être malheureuse, ô combien, du fait d'hommes et de l'amour que je leur portais. Mais ce n'était pas parce que j'étais trompée en tant que femme ou que maîtresse, mais parce qu'ils ne m'aimaient pas assez.

À mon goût, à mon gré.

Christian, lui, m'aimait totalement, c'est-à-dire à ma suffisance. Du coup, n'en déplaise aux miens et même aux siens, cet homme-là ne m'a jamais rendue malheureuse.

Et Andréa, avant même qu'il ne la quitte, l'a-t-elle été ?

Elle était plus sensible que moi à ce qu'on appelle les apparences.

Moins rebelle ?

Peut-être, au fond, moins férue de solitude.

Pour moi, j'ai été, je suis toujours, fût-ce au milieu d'une compagnie nombreuse, et même si l'on me célèbre et me fête comme, avec le temps, cela devient de plus en plus le cas, une femme en exil.

Presque une autiste.

Peu appréciée par ma propre famille qui a dû prendre l'habitude, depuis cette époque-là, de me considérer comme un être à part, imprévisible, incontrôlable, et fort désagréable dès qu'on veut, pour son bien, le lui laisser entendre.

Alors je pense à Andréa.

À nos beaux jours.

C