Main La Nuit De Lampedusa

La Nuit De Lampedusa

Year:
2010
Language:
french
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1

La maîtrise de soi selon la voie toltèque

Year:
2017
Language:
french
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2

La Nuit de la Saint-Barthélemy

Language:
french
File:
EPUB, 1.51 MB
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© DANIEL PICOULY ET EDITIONS ALBIN MICHEL 2011

ISBN 978-2-226-22355-5





à Martine





1

« Le général Bonaparte est mort. L’Égypte aura été son tombeau. Il repose dans un faubourg du Caire, sous une tente de campagne brûlée par le soleil. Son corps est exposé sur un simple lit de camp. Il est habillé, botté, les mains jointes sur le ventre, le bicorne posé en travers de la poitrine. Ses yeux sont clos, son visage apaisé, nimbé de gloire. Ce funeste 14 juin 1799, Bonaparte est entré dans l’éternité. Il manquait un an à ce siècle et déjà Bonaparte lui manquait. »

… Pas mal !… Le général Berthier se relit. Il lève les yeux sur Bonaparte. Vérifie. Le portrait est fidèle. Berthier émet un bruit de bouche satisfait… Pas mal, du tout !… Il se demande tout de même s’il n’aurait pas dû préciser le nom de ce faubourg du Caire, Qobbet el-Azeb. Mais, décidément, ces noms orientaux heurtent l’élégance de la phrase. Berthier reprend la plume. Il faut qu’il donne plus de souffle à son texte.

« Lui, Bonaparte, le héros d’Arcole et de Rivoli, général en chef de l’armée d’Orient, membre de l’Académie des sciences, maître de Malte, ami et frère des musulmans, converti à la grandeur de leur foi, vainqueur impitoyable des mamelouks aux Pyramides, libérateur de la Palestine, conquérant magnanime de Saint-Jean-d’Acr; e, lui dont la gloire a été portée à l’égal de celle d’Alexandre le Grand, se voit comme son flamboyant prédécesseur foudroyé à vingt-neuf ans : l’âge éternel des immortels conquérants. Bonaparte gît de toute sa grandeur aux portes du Caire, alors que la cité s’apprête à l’accueillir en triomphe, à la tête de son armée. »

Berthier fronce le nez. « L’âge des immortels conquérants », ce n’est pas heureux. Il en fait trop. Le dithyrambe s’étire et le mot « gloire » revient par deux fois. Berthier n’aime pas les répétitions. La plume comme le sabre doit trancher net. D’un coup. Même si, pour Bonaparte, la gloire n’est pas une répétition mais le singulier de son ordinaire… Pas mal, cette tournure !… Berthier est content de lui. Le style ! Tout n’est que style.

« Bonaparte est mort ! la peste l’a emporté. Ce mal hideux et sournois ronge son armée. Il a déjà tué plus de soldats que l’ennemi au combat. »

Quatre mille hommes depuis leur débarquement dans le port d’Alexandrie, il y a moins d’un an, sans compter les braves aux yeux brûlés par le soleil ou le ventre vidé par la dysenterie. Dans son carnet, Berthier ne parlera pas des soldats touchés par la peste que Bonaparte a donné l’ordre d’achever pour ne pas ralentir la marche de la troupe. Le laudanum était la mort la plus douce que ces hommes pouvaient espérer. Abandonnés, ils étaient condamnés à être dépouillés et massacrés par des pillards au bord du chemin. On aurait inscrit au tableau d’honneur de l’armée des braves égorgés, châtrés et dévorés par les chacals.

Bonaparte est-il vraiment mort de la peste ? Cela n’est pas avéré. Aux yeux de l’Histoire, il est important de s’en assurer. La peste est devenue une telle hantise chez les soldats que le médecin-chef de l’armée, Desgenettes, a dressé une liste des symptômes à surveiller. Berthier les passe en revue : vomissements ? Sans plus. Bonaparte mange avec une frugalité et une frénésie telles qu’il n’y a rien à rendre. Maux de tête ? Permanents, tant il échafaude à l’infini des plans de bataille. Fièvre ? Il en est habité de corps et d’esprit depuis toujours. Anneaux œdémateux ? Non. Nécrose et fistulisation des tissus ? Non. Position antalgique caractéristique ? Difficile à dire. Bonaparte repose tel un gisant qui attend sa crypte. Et ces rougeurs sur les mains et le front ? La chaleur. En Égypte, elle est tyrannique, infatigable et sèche.

Berthier s’interroge. Bonaparte mort, qui prendra le commandement de l’armée d’Orient ? Le général Desaix, si on ambitionne de s’établir durablement en Égypte. Kléber, si on veut la soumettre par la force. Lui, Louis-Alexandre Berthier, chef de l’état-major général de l’armée d’Orient, si ces deux-là étaient terrassés par les fièvres. Allons, Berthier, aspirerais-tu à la promotion par la peste ? Voilà qui te coudrait des galons à grelots sur les manches.

Berthier se contentera d’être le confident intime de Bonaparte, le grade le plus élevé et le plus envié de l’armée d’Orient. Il biffe le passage sur la peste. Bonaparte ne peut mourir de manière contraire à sa gloire. Ni même vivre sans fait d’armes édifiant. Quand, à la bataille d’Arcole, Bonaparte s’était retrouvé le cul dans le fossé, crotté comme devant, Berthier avait rayé l’incident pour ne laisser que le pont glorieux dans le paysage. La mort de Bonaparte en Égypte doit être du même trait : élégante et héroïque. Elle le sera. Elle le serait, si ce n’était ce léger grognement et cette moue boudeuse qui confèrent tant de vie à une sieste. Bonaparte ronfle.

Berthier range sa plume et referme son écritoire. La mort de Bonaparte attendra des jours meilleurs.


***



Celle du chevalier de Saint-George est consommée. Au même moment, à Paris, ce 14 juin 1799, on l’enterre, au cimetière africain de Haarlem, le quartier où se sont regroupés les hommes de couleur de la capitale. C’est que Saint-George est noir. Mulâtre plus exactement. Pour l’heure, cela ne fait aucune différence, il est gris, au fond d’une fosse creusée de frais.

Les abords du cimetière sont envahis par la foule considérable de ceux qui n’ont pu prendre place à l’intérieur. Le cimetière africain de Haarlem est de taille modeste, planté de palmiers et d’allure charmante. Fruit d’une aberration architecturale coutumière à Haarlem, il ressemble à un théâtre italien à ciel ouvert. On y est enterré « côté cour » ou « côté jardin », les tombes communes forment des rangées, tandis que les caveaux sont étagés en loges et balcons. Saint-George aura le privilège unique de reposer à l’endroit destiné au trou du souffleur. Cette architecture théâtrale donne l’impression, à chaque mise en terre, qu’on frappe les trois coups.

On jette la première poignée de terre sur le cercueil. Le Chevalier sursaute. Ce n’est donc pas fini ! Mort depuis quatre jours, il a été veillé, pleuré, célébré, transporté en cortège et musique jusqu’ici. Après tant de démesure, Saint-George croyait en avoir terminé avec cette cérémonie barbare qu’est devenu un enterrement de nos jours.

C’est la faute à l’Égypte !

Depuis le départ du général Bonaparte pour l’Orient, l’Égypte a envahi la France. Une véritable épidémie que les cuistres nomment « égyptomanie ». Ce fléau, un temps ravalé au rang des chinoiseries, turqueries et autres tocades exotiques, a désormais dépassé le simple caprice de mode pour se poser en style. On voyait bien auparavant s’ériger en manière de folies quelques pyramides de province et obélisques de canton, ou même fleurir des têtes de sphinx aux accoudoirs, jusque dans les salons de Marie-Antoinette. Mais rien qui ressemble à l’entichement du jour. Il règne à Paris une véritable fièvre d’Alexandrie. On se vêt, on mange, on joue, on aime, on meurt à l’égyptienne. Le plus insignifiant des défunts est transformé en pharaon, le moindre cercueil en sarcophage. On embaume, on couvre de bandelettes, tant et si bien qu’on ne sait plus vraiment qui est enterré. La pratique est commode pour se débarrasser d’un créancier ou d’un mari encombrant. À Paris, on ne compte plus le nombre de cocus momifiés. Bientôt, on ne reconnaîtra plus le défunt qu’aux objets qui l’accompagnent dans son cercueil. Ils sont censés figurer les passions qui ont animé sa vie, mais servent surtout à caler le corps pendant le transport. Rien n’est plus fâcheux qu’un mort brinquebalant dans sa boîte comme des jetons de trictrac. Il donne l’impression de réclamer une nouvelle partie aux vivants.

Si le Chevalier avait un conseil à prodiguer aux aspirants défunts, ce serait d’exceller dans deux arts majeurs. Cela permet d’avoir le corps harmonieusement maintenu de chaque côté. Pour lui, ce fut l’épée qui le calait à gauche tandis que le violon le maintenait à droite. Saint-George n’a pu empêcher ses proches de l’ensevelir sous une ribambelle de colifichets censés figurer ses autres passions : pistolets, partitions, éperons, gants de femme, équerre maçonnique et une paire de patins à glace, dont les lames rouillées lui meurtrissent la hanche. La passion entame les chairs.

Cette mode du sarcophage garni fait du moindre cercueil un tronc à ciel ouvert et assure la prospérité des pilleurs de tombes. Ils se sont formés en corporation et distribuent à la sortie des cimetières des sortes de recettes sur la manière d’accommoder profitablement un défunt : « Pour son salut éternel, garnissez-le de croix en or ou argent, de chaînes, montres, dents, bijoux. Piquez-le de louis et d’écus. Assignats s’abstenir… »

Même l’au-delà se protégeait de la banqueroute.

Chez Saint-George, les pilleurs en seront pour leurs frais. On a remplacé auprès de lui son violon d’ébène, célèbre dans toute l’Europe, par un vulgaire crincrin d’exercice. Quant à son sabre d’apparat de colonel du 13e hussards, la copie qu’on en a faite à la hâte chez un ferblantier ne tenterait pas même un théâtre de marionnettes.

Saint-George est triste. Toute cette pacotille de traite négrière fait ressembler sa mort au commerce triangulaire.

Voilà qu’on l’échangeait pour peu.

Sa tristesse et son inconfort seraient moindres, si ce rituel funéraire égyptien n’avait une odeur importune. La croyance en une « petite faim » qui pourrait saisir le mort pendant son Grand Voyage vers l’au-delà conduit à charger le cercueil de toutes sortes de victuailles pour éviter une fringale post mortem. Rapidement, le corps travaillé à l’étuvée exhale un fumet de salaison qui excite plus l’appétit que la compassion.

En ces temps d’Orient, les morts sentent le saucisson.


***

– Le boyau !

Berthier est inquiet. Bonaparte parle dans son sommeil. C’est la première fois qu’il s’en aperçoit. Il s’agite, dit non avec la tête. Seraient-ce les premiers signes de délire, les ravages des fièvres ? La peste ! Berthier n’a peut-être pas bien observé les symptômes. Il s’approche.



– Le boyau !

Bonaparte se dresse d’un coup sur son lit de camp, assis, les yeux grands ouverts. Étincelants. Berthier se jette en arrière, effrayé. Il aurait mieux accueilli le vent d’un boulet creux que ce regard-là. Ce n’est pas le bleu fiévreux du Bonaparte qui a une gloire d’avance sur le monde, mais ce bleu délavé qu’on porte dans les yeux quand on bat en retraite devant l’ennemi. Bonaparte sait qu’il a perdu.

Malgré la chaleur, Berthier laisse retomber le pan ouvert de la tente. Ce regard ne doit être vu de personne d’autre que lui.

Berthier déploie son écritoire et note : « Le général Bonaparte repose sous sa tente dans la quiétude du glorieux, tandis qu’autour de lui la nouba turque des tambours, trompes et fifres déchire le ciel limpide d’un bleu infini à la mesure de sa gloire. »

Quand la vérité manque de style, la plume doit y pourvoir.


***

Saint-George est mécontent. Il n’a pas aimé la manière brutale avec laquelle on a jeté une poignée de terre contre son cercueil. Un geste sans noblesse qui se voulait agressif et humiliant. Une poignée de terre comme un soufflet au visage. De son vivant, personne n’aurait osé le défier de la sorte en public. Sa lame était connue et redoutée de tous. Des bretteurs de boudoir tentaient bien, de temps à autre, de l’échauffer à propos de la couleur de sa peau… « Dites-moi, Chevalier ! David, notre grand peintre, soutient que le noir n’est pas une couleur. Alors, que vous reste-t-il ? – Mon épée, monsieur. Sa teinte vous convient-elle ? »

D’ordinaire, on s’en tenait là sur la palette des lâchetés de salon.



Saint-George enrage. Quelqu’un est venu jusqu’au pied de sa fosse pour lui cracher au visage et il ne peut défendre son honneur. Ce quelqu’un, Saint-George le connaît, c’est Le Mac qui s’est décrété « pire ennemi » du Chevalier. Saint-George accepte de lui concéder ce titre. Au terme d’une existence bien menée, un homme honnête doit pouvoir compter dans son inventaire de vie : un Amour, un Juste, cinq amis Indéfectibles, un Pire ennemi et un Secret. Pas plus, sous peine d’avoir cédé à la compromission.

Le jour de votre mort, ils doivent former cercle autour de votre fosse.

Saint-George vérifie. Ils sont là.

Son Amour, c’est Jeanne. Saint-George l’imagine vêtue de blanc, en veuve définitive, le front porté au loin. Elle lui avait promis de ne céder ni au deuil ni aux pleurs. Jeanne le tenait dans ses bras quand il est mort foudroyé par une poussée de sang noir. Il avait une cinquantaine d’années de vie. Jeanne en possédait à peine dix-huit, sa beauté n’avait besoin que de peu de mots pour se dire. Elle fut son ultime amour, il fut le premier. Ils tombèrent amoureux au cours d’une leçon d’escrime qu’il croyait lui donner. Mais Jeanne était déjà une lame sans pareille. Un tempérament farouche, la beauté en contre de quarte, la garde fermée à tout autre regard que le sien. L’épée à la main, Jeanne perce le cœur comme on vole un baiser. Être tué par Jeanne, c’est assurer sa fin d’une grâce infinie.

Le Juste, c’est le lieutenant d’Anderçon. Homme élégant et sage, brisé depuis que son unique fils de vingt ans a été décapité sous la Terreur. Il appartient à une famille d’aristocrates dont les racines plongent dans le pavé de Paris. Sa femme est née à Saint-Domingue. Elle y est retournée enterrer son chagrin et soutenir Toussaint Louverture dans la lutte des Noirs contre les grands planteurs. Il a dirigé la police de Haarlem. Sait tout sur tous et chacun le sait. Aujourd’hui, le secret est son métier.

Du côté des Indéfectibles de Saint-George, le clan compte cinq membres.

Le Chevalier se demande qui sera le plus prompt à demander raison de l’impudence du Mac, l’épée à la main.

Le premier, Marmotte, est un Saint-George de vingt ans. Il lui ressemble tant qu’on le tient pour son fils, qui aurait reçu en héritage les dons du père pour les armes et la musique. Marmotte porte un chagrin inconsolable, il aime Jeanne, sans même l’espoir d’un espoir. Sa lame s’en ressent, elle a le tracé brouillon du geste inaccompli. Tué par lui, on est insatisfait. On se dit qu’il y avait encore à corriger.

Nicolas, le père de Jeanne, est le deuxième. Voilà un bourru à pipe, ancien capitaine sous les ordres de Saint-George, qui a le sabre rustique et infatigable. Avec lui, on est fendu comme avec une cognée un matin d’hiver.

Le troisième est Lamothe, l’ami des jours de fête et de musique. Un joueur de trombone au souffle de tempête. Il n’est pas au cimetière. Trop de chagrin. Mais il avait promis au Chevalier d’être sur son passage. Il a soufflé comme jamais.

Restent, parmi les Indéfectibles, Edmond et Jonathan, les frères d’armes de Saint-George au 13e hussards. Deux bêtes cabossées et couturées par toutes les campagnes de l’époque. Ils sont tellement taiseux et fondus en amitié qu’on ne sait s’ils parlent et qui le fait. Mais quand l’un prend la parole, c’est au nom des deux. Avant d’être soldats ils ont été les deux officiers de police les plus respectés et les plus craints de Haarlem. Personne ne résistait à leurs interrogatoires à base de silence. On les appelait « les Tourmenteurs ». Un jour, ils ont démissionné ensemble, sans un mot d’explication. Depuis, ils refusent d’en parler.

Le Chevalier ne souhaite à personne d’avoir Edmond ou Jonathan comme dernier adversaire. Edmond et Jonathan sont des fauves enjoués. Ils vident leurs querelles avec l’entrain et la bonne humeur de deux poissonnières à l’étal qui se racontent leur lointaine nuit de noces et tranchent les têtes d’anguilles visqueuses comme on évoque des souvenirs… « Ce bestiau me rappelle l’outil d’un coquin, que j’avais bien eu d’aise à baratter ! – Dame, la Louisette, on en a eu des ventrées d’hommes ! Et c’est grande pitié, aujourd’hui, d’en être rendues à la friture… »

Saint-George sourit. Il aimait ces conversations gaillardes saisies à la volée, au hasard d’une promenade. Elles lui aiguisaient les sens. Il pouvait composer sur l’instant une pièce de violon, la jouer le soir à une galante de passage, séduire une belle pour la nuit, s’éveiller au matin auprès d’une inconnue et ouvrir les volets sur un ou deux visages oubliés.

Une deuxième poignée de terre vient interrompre les pensées du Chevalier. Elle frappe son cercueil, plus sèche et plus autoritaire encore. Là-haut, Le Mac s’impatiente. Il veut qu’on parle de lui. Il tient à jouer sa partie.

Saint-George accepte. Cela lui évitera d’évoquer son Secret.

Le Mac entre en scène.

Il paraît dans le drapé qu’il s’est choisi, celui du Pire ennemi de Saint-George. Il l’a été de son vivant et compte bien le demeurer après sa mort. Le Mac a la haine intemporelle. Saint-George l’imagine debout au bord de la fosse, les jambes écartées, un discours à la main. Il prépare, en se raclant la gorge, une attaque de fiel. Mais Le Mac a un défaut majeur, il se contemple avant d’agir. Cela laisse le temps au Chevalier de parer l’attaque de la meilleure des manières, celle où il excelle : le contre.

Saint-George parle du Mac comme d’un défunt. C’est l’oraison du mort au vivant :

« Le Mac n’est plus, mais il ne le sait pas. Il a été saisi dans cette sorte de dépourvu qu’on appelle la mort. Le Mac était une canaille boursouflée à la peau noire blanchie à l’extrême. Il se posait en potentat du quartier de Haarlem dont il s’était proclamé le protecteur. Le Mac était riche et plus riche encore d’ambitions. Il regardait le monde comme un simple arrondissement de son ventre. C’était un ancien proxénète du quartier Tivoli, reconverti pendant la Révolution dans la restauration rapide, enrichi tout au long du Directoire par les trafics de fournitures aux armées d’Italie et d’Égypte, aujourd’hui antiquaire véreux à l’enseigne de Paris, Londres et Le Caire.

« Le Mac était ce qu’on appelle en ces temps vermoulus du Directoire une réussite. Il s’était décrété légataire et liquidateur du Chevalier. Il avait racheté ses dettes pour mieux le dépouiller et s’offrir le droit de l’humilier à sa guise. C’était le seul homme de Paris assez arrogant et vaniteux pour ne pas craindre de voir les amis de Saint-George lui rappeler sur-le-champ les règles du bien mourir. En vérité, Le Mac était un pleutre entouré d’une herse de factionnaires qui lui tenaient lieu de courage. Il figurait tout ce que Saint-George avait exécré pendant sa vie. Le Chevalier pensait en être protégé en accédant à une mort qu’il opposerait à ce fâcheux comme une dernière ambassade. Mais Le Mac ne respectait aucune immunité. Voilà qui augurait mal de l’éternité. Le Mac aspirait avant tout à la postérité qu’il imaginait comme une catin qu’on paye pour lever ses jupes… »

– Ça suffit, Chevalier ! Moi aussi, j’ai des choses à dire. Il n’y a pas que toi ! À mon tour de parler.



Le Mac agite à l’attention de l’assemblée ce qui pourrait passer pour un mouchoir sale mais s’avère être une réponse au mort. Personne à Haarlem ne s’étonne de ces conversations d’outre-tombe. Elles sont communes. On se contente de les espérer courtes car on commence déjà à avoir faim.

Dans son cercueil, le Chevalier se cale à son aise entre sabre et violon et se prépare à sa deuxième mort.


***

– Général, avez-vous songé à ce que vous direz à la population du Caire ?

Bonaparte ne répond pas à Berthier. Son chef d’état-major donne tellement l’impression de marmonner entre ses dents qu’on peut négliger une question sur deux sans dommage. Bonaparte se laisse retomber sur son lit de camp, les yeux mi-clos, il tente de prolonger le songe dont Berthier vient de l’extirper. Dans son rêve, Bonaparte est seul face aux fortifications de Saint-Jean-d’Acre. Elles défient ses assauts depuis soixante jours. Soixante jours de tranchée ouverte ! Inadmissible ! Phélippeaux est un traître ! Son propre condisciple à l’École militaire a aidé les Turcs à le mettre en échec, en commandant leur artillerie.

Le boyau ! C’est le boyau qu’il faut investir ! Celui qui couronne le glacis de la tour de brèche. Tout est là. Le général Caffarelli, ce génie du génie, le lui avait réaffirmé avant de mourir. Bonaparte se demande ce qu’on a fait de sa jambe de bois. Caffarelli en perdait une par semaine.

– Pardon, mon général ? La jambe de bois de Caffarelli ? Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Je vais me renseigner !

Fichu Berthier ! Il l’a sorti de son rêve alors qu’il allait se lancer seul à l’assaut du boyau, et que les batteries de siège canonnaient les fortifications de Saint-Jean-d’Acre. Quel feu sur le palais de Djezzâr ! Cette position est imprenable.

– C’est à cause de ce damné d’Anglais !

– Lequel, mon général ? L’Anglais à maudire ne manque pas. Ce pays en produit à jet continu.

– Pas de la trempe du Commodore !

Berthier en convient. Le commodore William Sidney Smith est un sujet atypique : élégant, téméraire, chevaleresque. Un amoureux de la France qui use de ses femmes et de ses prisons à l’excès, mais réussit la prouesse d’échapper aux unes comme aux autres.

– Je crois, Berthier, que si le Commodore n’était pas venu en aide à la garnison de Saint-Jean-d’Acre, à cette heure, je me serais assuré de la ville. Et c’est mon destin qui en aurait été transformé.

Berthier n’aime pas ce ressassement amer de Bonaparte. Ce n’est ni dans ses habitudes, ni dans son caractère. Pourtant, il a raison. Sidney Smith avait été déterminant dans l’échec du siège de Saint-Jean-d’Acre. Avec ses deux bateaux de ligne et sa flottille, il avait pu régulièrement approvisionner la ville. Au culot, il avait réussi à s’emparer de leur parc d’artillerie et à le retourner contre leurs lignes. L’amiral Perré avait été d’une naïveté coupable dans cette affaire. Inutile pourtant de se mortifier et de glorifier outrageusement ce Sidney Smith. Ce n’est qu’un Anglais.

– Le Commodore est un fourbe, mon général.

– Allons, Berthier, que puis-je reprocher à un citoyen britannique qui parle le français avec moins d’accent que moi ?

Berthier n’a pas envie de rappeler à Bonaparte que c’est à cause de Sidney Smith qu’il a été la risée de l’Angleterre. C’est le Commodore qui a intercepté la lettre que Bonaparte avait envoyée à son frère Joseph pour se plaindre des écarts de conduite de Joséphine. Quelques jours plus tard, tout Londres, en lisant les journaux, était au courant que Bonaparte était « cocu ». En français dans le texte. Rien que pour ça, l’Angleterre méritait d’être envahie.

Changeons de sujet. Berthier s’échauffe volontiers à propos de la fidélité féminine. Il avait trouvé sa femme en Italie et avait dû, à peine marié, la laisser à Paris, cette ville qui fait tourner la tête aux femmes comme des girouettes.

– Général, nous serons bientôt aux portes du Caire, et je vous demandais si vous aviez songé à ce que vous direz à la population.

– Rien !

– Pardon, mon général ?

Rien ! Bonaparte ne dira rien. Il ne peut en tout lieu se préoccuper de laisser des mots plus ou moins apocryphes. Autour de lui, le moindre grenadier tient un journal de campagne à sa gloire. Ne rien écrire devient un fait d’armes.

Au Caire, il ne parlera pas, il se contentera de paraître. Ses bulletins de victoire auront parlé pour lui avant son arrivée. La ville en sera couverte, si les émissaires ont rempli leur mission et le Diwan sa fonction de propagande. Il a installé ce conseil de dignitaires du cru pour chanter sa gloire aux oreilles des Égyptiens. Grâce au Diwan, Bonaparte est désormais… le Bien gardé, le chef de l’armée française, celui qui aime la religion de Mahomet et que Dieu comble de ses bienfaits… C’était écrit, il n’y avait rien à y ajouter.

– Soit, mon général, pas de déclaration aux habitants du Caire, mais que ferez-vous des cadeaux ?

– Quels cadeaux ?



– Comme à la coutume, votre ami, cheik el-Bekry, a préparé une quantité considérable de présents pour vous accueillir. Voulez-vous voir la liste ?

– Lisez-moi, plutôt.

– C’est impressionnant, mon général. Je vois des armes, des tapis de soie, des châles de cachemire, du moka, des cafetans, des pipes de Perse… Il y a même des esclaves noirs et des négresses… Ainsi que de jeunes Géorgiennes… On les dit fort belles…

D’un geste agacé, Bonaparte le coupe. Il n’éprouve aucune attirance pour les femmes d’ici. Quand bien même cela serait, il n’aime pas qu’on lui offre des femmes. Il préfère les conquérir à son goût et à sa manière. Les conserver lui semble d’un moindre agrément.

Bonaparte s’interdit de songer à son Petit Hussard qui l’attend en ce moment au Caire, sinon il va piquer des éperons sur l’heure et cravacher au sang pour le rejoindre. Il est préoccupé par Joséphine, cette parjure ! Pour lui, elle est perdue désormais. Inutile d’y revenir. Ce sera le divorce dès son retour. Reste une question. Comment peut-elle le tromper avec cet Hippolyte Charles ? Un bellâtre sans étoffe qui porte ses galons comme une chaîne de montre. Son frère Joseph lui a détaillé par lettres leurs rendez-vous au faubourg Saint-Honoré, chez les frères Bodin. Ces deux fieffés, non contents d’abriter leurs ébats licencieux, livrent à nos soldats des souliers en carton bouilli grâce à des contrats obtenus avec l’appui de Joséphine ! Bonaparte va rédiger sur-le-champ une note pour qu’on veille à ce que cette compagnie Bodin ne livre pas même un bouton de guêtre à nos armées. Quant à Hippolyte Charles, un mot et on le retrouve au petit matin, émasculé jusqu’aux oreilles, traîné à la queue de son cheval.



L’image apaise le général. Peu de temps. Un souffle de vent gonfle le voile de mousseline de sa moustiquaire. Bonaparte se demande où Joséphine peut bien traîner ses rubans, en ce moment.


***

Joséphine de Beauharnais est à Paris, au no 5 de la rue de Tournon, dans un hôtel particulier sans grâce qui semble s’en excuser par un léger retrait de façade. Il cacha Cagliostro un temps, et n’en est pas fier. Aujourd’hui, il abrite Marie-Anne Adélaïde Lenormand, grosse et grasse devineresse, conseillère occulte de tout ce que le Paris doré compte de puissants et crédules. Elle a prédit la Terreur, la chute de Robespierre, Saint-Just et Marat. Leurs têtes roulées dans la sciure lui servent de carte de visite. En ces temps de Révolution mise à l’encan et de Directoire vendu, où l’avenir du pays est à trois jours de date et l’intrigue permanente, le coup d’État est sa rente. Il s’en fomente tant à Paris que chacun lui demande conseil, pour savoir lequel enfourcher avec profit. Mlle Lenormand établit des cotes à la manière anglaise pour les courses de chevaux. On mise sur Jourdan, Barras ou Sieyès si on aime le risque, sur Talleyrand et Fouché quand on préfère le placement bourgeois. Mlle Lenormand éclaire les gros parieurs avec des horoscopes calligraphiés à 400 francs l’unité et pourvoit le chaland ordinaire en rêves de gloriole à partir de 5 francs pour une « Petite Kabbale ».

Dame ! à ce prix, on ne peut rêver à un ministère, mais au moins peut-on espérer ne pas être assassiné le lendemain.

Mlle Lenormand a gardé de son père drapier l’idée républicaine que l’avenir se taille sur mesure, mais pour chacun dans une étoffe différente. En consultation chez Mlle Lenormand, Joséphine de Beauharnais est habillée de tulle et de courants d’air, selon la mode du temps qui veut qu’on ne saurait être élégante sans risquer la fluxion de poitrine. Joséphine est d’autant plus ouverte aux quatre vents qu’elle a dû s’apprêter à la diable quasi seule. Marion, sa camériste, avait demandé un congé pour assister à l’enterrement du chevalier de Saint-George. Joséphine avait essayé de l’en dissuader… « Tous les Noirs de Paris y seront, mam’zelle. Je suis noire, j’y serai… » Joséphine était inquiète pour elle. La mise en terre devait avoir lieu à Haarlem, un quartier de la pire espèce à la réputation épouvantable où la police se garde bien d’entrer. Sa femme de chambre s’était entêtée comme elle seule sait le faire. Joséphine avait cédé comme elle cédait toujours à celle qui était un bout de son île au milieu des salons dorés. Elles s’étaient réconciliées en créole, mais Joséphine avait exigé de l’accompagner en voiture.

À peine aux abords de Haarlem, Joséphine avait été suffoquée par une bouffée de sensations violentes et troubles. Elle retrouvait d’un coup, dans les rues, les senteurs, les couleurs, les accents et les chaloupés de son enfance. Joséphine se revoyait à la Martinique sur la plantation de ses parents aux Trois-Îlets quand elle s’échappait du côté des cases nègres pour écouter les chants, la musique, et le tournoiement des danses. Elle se laissait submerger par cette odeur âcre de sueur qui montait des corps et ouvrait en deux sa chair de jeune fille. Encore aujourd’hui, la sueur d’un corps d’homme la déchire. Joséphine se sent pétrie de sueur et de sucre. Le sucre a le parfum des courses folles, des échappées. Joséphine aimait se perdre dans les champs de canne pour la mâcher, s’en faire un jus onctueux qui lui donnait à rire et gâtait les dents. Ce parfum de sucre l’apaisait et la rassurait quand le cyclone dévastait la plantation au-dessus de sa tête et que les murs épais de la sucrerie la protégeaient de la violence du monde, bien plus sûrement que les prières. À Paris, Joséphine a besoin d’une sucrerie pour se protéger des cyclones mesquins de salon qui lui provoquent ses terribles migraines.

Prise dans ce vent coulis d’évocations, Joséphine se demandait si elle avait eu raison d’abandonner son île pour le Destin qu’on lui prédisait : « Un jour tu seras plus que reine… » Pour quel bonheur ? Avec qui ?

Arrivée à Haarlem, Joséphine fut tentée d’accompagner Marion et de rejoindre le cortège derrière le cercueil de Saint-George. Une véritable coulée de lave colorée. On dansait, on chantait, la musique était partout. Joséphine se sentait le cœur créole. Elle craignait seulement de croiser Le Mac, ce blan mangé qui lui prête de l’argent à un taux si avantageux que sa générosité ressemble à un nœud coulant.

Mais tout à coup, Joséphine eut peur. Peur de cette foule de Noirs qui honoraient un autre Noir avec tant de ferveur. Joséphine n’est pas des leurs. Elle n’avait rien à faire avec eux. Joséphine laissa Marion et reprit sa voiture… 5, rue de Tournon, chez Mlle Lenormand…

En route, Joséphine se demanda ce qu'on dirait d’elle à son enterrement.


***

Le Mac n’a pas apprécié l’oraison que Saint-George a faite de lui. Du moins, ce qu’il en imagine. Le Mac ne croit pas à ce vaudou de Haarlem qui fait parler les morts. Une invention de charlatan. Le Chevalier est bien mort, bien froid, et ne risque pas de lui mordre l’orteil. Le Mac s’approche de la fosse. Pas trop près, tout de même. Saint-George tend l’oreille, prêt au pire. Son oraison à la main, Le Mac se pousse du ventre et se racle la gorge avant de parler. Il le fait d’une manière telle qu’on s’attend à le voir cracher sur le cercueil. La foule gronde. Le Mac est impressionné par la masse qu’il sent peser dans son dos. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’une multitude aussi grouillante puisse soudain produire un tel silence.

Saint-George jouit de cette seconde de sidération du Mac. Il doit reconnaître que son enterrement est sans conteste le succès le plus formidable de sa carrière.

Le cimetière joue à guichets fermés. Cela se reconnaît à l’oreille. Le Chevalier se souvient comment, avant un concert, il écoutait gronder la salle de derrière le rideau. Du trou du souffleur, il se plaît à imaginer le théâtre qu’offre le cimetière. Les élégantes tiennent balcon jusqu’aux frontons des caveaux, le menu fretin se fait un strapontin de la moindre stèle, quant au parterre autour de la fosse, il est celui d’une soirée de gala exceptionnelle. Son inventaire de vie est là. En cercle. Son Amour, le Juste, les Indéfectibles, son Pire ennemi et… son Secret.

Saint-George sent qu’il est là, caché quelque part dans le cimetière. Il sait qu’on veut l’abattre, encore aujourd’hui. Qu’il serait en danger mortel s’il se montrait.

Le Chevalier espère simplement que son Secret est fier de l’enterrement de son père.

Il faut dire qu’il y a de quoi. Pour sa dernière représentation, Saint-George fait salle comble comme au plus beau de ses concerts à L’Européen, quand Marie-Antoinette venait l’écouter en secret, après qu’une misérable cabale de deux cantatrices blettes, Sophie Arnould et Rosalie Levasseur, acoquinées avec une danseuse percluse, la Guimard, l’avait écarté de la direction de l’Académie royale de musique : « Notre honneur et la délicatesse de notre conscience ne nous permettront jamais d’être soumises à la volonté d’un mulâtre. » Louis XVI avait cédé comme à son ordinaire. Cet échec à l’Opéra est certainement la plus profonde de ses blessures.

On l’avait chassé parce qu’il était noir !


***

– Ma parole, Joséphine, tu parles comme un nègre !

Joséphine hausse les épaules. Hippolyte est un bon amant, mais un imbécile doublé d’un goujat. Joséphine sait parfaitement qu’il lui arrive de retrouver son accent des îles quand elle s’est disputée en créole avec Marion. Mais elle ne supporte pas qu’on le lui fasse remarquer. Surtout dans un endroit où on peut surprendre leur conversation comme le salon des Quatre Dieux où ils attendent d’être reçus par Mlle Lenormand.

Jupiter, Mercure, Saturne et Mars perchés sur leurs colonnes de stuc ressemblent à des mouchards de basse police. Ils épient l’assemblée nourrie des consultants, des politiques et des hommes de toutes bourses qui attendent leur tour en essayant de se rendre invisibles.

Joséphine est assise sur une bergère à côté d’Hippolyte Charles vexé d’avoir été rabroué. Il joue l’amant distant embarrassé d’un sabre trop grand pour lui. Quelle idée de se déployer en uniforme quand on est court en bottes et qu’on a quitté l’armée ! Le blond de ses favoris suffit à la faire friser de plaisir, elle n’a pas besoin de brandebourgs. Joséphine chuchote à l’oreille d’Hippolyte en l’agaçant du bout de la langue.

– Charles, je ne suis pas voyante, mais je sais ce qui va advenir de toi dans le fiacre dès que nous serons sortis d’ici.



– Je te connais. Si les prédictions de la grosse Normande ne sont pas à ton goût, mon sabre ne craint rien.

– Charles ! Tu sais que je n’aime pas que tu appelles ainsi Mlle Lenormand. Adélaïde est mon amie.

– Avoir partagé la même prison crée des liens.

– Plains-toi. Sans son soutien, je n’aurais jamais traversé cette période horrible aux Carmes.

– Son soutien ! Qu’a-t-elle fait sinon te prédire que tu serais « plus que reine » ? Une sorcière nègre de ta Martinique te l’avait déjà annoncé.

– Eliama n’est pas une sorcière, mais une femme qui a l’oreille des dieux comme Adélaïde.

– L’oreille des dieux !

– Ne ris pas. Vous, les hommes, ne voulez pas admettre le pouvoir magique de certaines femmes. Ça vous dérange.

– Pas du tout. Je suis prêt à reconnaître ton pouvoir magique sur une certaine partie de moi.

– Tu ne peux pas être sérieux un instant et reconnaître les prédictions d’Adélaïde ?

– Par exemple ?

– Le général Hoche. Souviens-toi quand j’avais formé le projet de divorcer de Bonaparte pour l’épouser. Eh bien, c’est Adélaïde qui m’en a dissuadée, en me prédisant qu’il serait fauché en pleine gloire.

– La belle affaire, en ces temps de guerre, que de prédire la mort d’un général au combat !

– Aujourd’hui, sans les prédictions d’Adélaïde, je serais Mme Lazare Hoche, veuve du ministre de la Guerre ! Beauharnais, mon imbécile de premier mari, avait refusé de l’être. Je tenais ma revanche.



– Allons, Joséphine, chacun sait que tu harcelais Hoche mais qu’il ne voulait pas de toi.

– Mufle !

– Calme-toi. Laissons cette conversation qui va nous échauffer le sang. Gardons cela pour le fiacre et revenons à ton petit mari. Es-tu certaine qu’il est mort ?

– Le bruit court.

– C’est peut-être pour ça qu’on n’entend plus parler de l’expédition de l’amiral Bruix. Le Directoire l’a envoyé en Égypte pour secourir ton petit mari, mais si Bonaparte est mort…

– Tais-toi ! On n’a aucune confirmation. La poste d’Égypte ne passe pas avec ce maudit blocus anglais.

– Je croyais que tu avais un courrier spécial avec l’Égypte, grâce à ton nègre enfariné.

– N’oublie pas que c’est ce « nègre enfariné », comme tu l’appelles, qui te paye tes cigares.

– J’adore faire partir ce nègre en fumée. D’ailleurs, est-ce que l’amiral Bruix n’est pas un peu nègre ? Il est né à Saint-Domingue, non ?

– Tu vois des nègres partout, Hippolyte. L’amiral Bruix n’est pas noir, c’est un créole de Saint-Domingue, comme je suis une créole de Martinique.

– D’accord, Joséphine, tu es une Blanche née aux îles, mais nourrie à la mamelle d’une négresse. Il doit bien en rester quelque chose.

– Oui, de la tendresse, et de l’amour pour Marion.

– C’est pour ça que tu appelles « Marion » toutes les femmes noires qui travaillent pour toi ?

– C’est affectueux.



– J’y vois plutôt l’habitude qu’ont les maîtres de donner un nom à leurs esclaves.

– Tu m’agaces, Hippolyte ! Je vois bien que tu me cherches une mauvaise querelle, pour changer de conversation. Tu ne veux pas parler de Bonaparte, car tu sais que quand il reviendra…

– … il nous tuera. Tu me l’as assez répété. Mais je fais confiance à tes petits talents domestiques et créoles pour l’attendrir, comme tu l’as fait avant son départ pour l’Égypte.

– Il le faudra bien, sinon ce sera le divorce ! Et de quoi vivrons-nous, Charles ? Tu n’as même plus ta solde.

– J’ai mes affaires.

– Autant dire rien. Pour l’heure, tes affaires ne te rapportent aucun profit et me coûtent des avances que je dois bien emprunter de mon côté.

– Ça, je n’ai pas ton crédit chez les manieurs d’argent. Ce n’est pas moi qui vais t’aider à payer cette maison que tu viens de t’offrir à la Malmaison. 300 000 francs ! C’est une somme.

– Je l’ai obtenue pour 225 000 et des grâces. Il faut bien que je m’arrange. Joseph, le frère de Bonaparte, en plus de nous espionner, régente mes dépenses comme un intendant d’abbaye. Mais ne t’inquiète pas, Charles, à cette heure je n’ai payé que les meubles. Parmi eux, je te rappelle un certain grand lit à baldaquin que nous avons déjà largement amorti ensemble. Pour le reste, Bonaparte paiera ! Il voulait une maison à la campagne, il l’a ! Avec la Malmaison, je fais plaisir à mon petit mari, je donne un toit à nos escapades, et mes enfants jouissent du bon air. C’est important pour moi, je veux qu’ils ne manquent de rien et se préparent un bel avenir.

– Un bel avenir ! Hortense apprend la broderie chez Mme Campan et Eugène fait l’aide de camp auprès de ton Bonaparte en Égypte.

– Qu’as-tu à redire à cela ? Bonaparte apprécie énormément Eugène. Mon fils sera général. N’oublie pas que c’est grâce à Eugène que Bonaparte m’a rencontrée. Ce n’est pas rien à ses yeux.

– Certes, mais il manque quelque chose d’essentiel à Eugène.

– Et quoi donc ?

– Un air de famille. Tu serais bien inspirée de donner un héritier à ton petit mari. Il n’y a pas meilleur mors dans la bouche d’un homme.

– Accorde-moi que j’ai tout essayé, poudres, herbes, médailles pieuses et magie blanche. Rien n’y a fait. Je sais qu’un héritier serait le meilleur moyen de clore le bec à la famille de Bonaparte. Elle me hait. En bloc et en détail. Letizia, la mère, se moque de moi en public et me traite de « vieille » à tout vent, Joseph m’espionne et Lucien me considère comme une enfant. Quant à Marie-Paulette, la Pauline, la sœur prétentieuse, c’est la pire. Madame me jalouse. Elle voudrait être la plus belle, la plus élégante, eh bien c’est manqué !

– Calme-toi, Joséphine.

– C’est moi qui vais les calmer, ces furieux. Je vais leur faire tomber un enfant tout chaud sur la tête. Adélaïde y travaille. Elle m’a promis que mon ventre reviendrait en lune d’ici deux cycles. Cela nous laisse le temps de nous occuper de nos affaires. Où en es-tu, Hippolyte, avec les frères Bodin ?

– Nos affaires avancent.

– Tu me le dis à chaque fois. On croirait un bulletin militaire « nos troupes avancent » et rien ne se passe.

– Que veux-tu ? Notre association avec les frères Bodin me paraissait des plus simple et des plus fructueuse. Il s’agissait de fournir en confort nos braves soldats en guerre. C’est fou ce que cela consomme, un homme qui va mourir.

– Hippolyte ! Revenons à nos affaires.

– Justement, il était prévu que nous apportions tes contacts au plus haut niveau dans l’armée, l’administration et la canaille politique, pour obtenir des contrats de fournitures tandis que les frères Bodin se chargeaient de les exécuter grâce à leur compagnie spécialisée dans ce genre de trafic.

– Alors, qu’est-ce qui bloque ?

– Deux choses. Tout d’abord, la prétention exorbitante de l’armée. Elle voudrait qu’on lui livre les biens ou marchandises commandés en temps et en heure, au prix convenu, dans la quantité demandée, et la qualité spécifiée. Bref, elle demande qu’on respecte notre contrat.

– C’est insensé ! la première clause d’un contrat, c’est son non-respect. Chacun sait que tout contrat, comme tout discours politique, est une fiction qui devrait commencer par « il était une fois ».

– Ce n’est pas tout, Joséphine, et cela te concerne. Les contacts « au plus haut niveau » que tu devais apporter sont entravés par un homme qui bloque la signature de tous les engagements nous concernant.

– Qui donc ?

– Comme d’habitude, le général Brune !

– Qu’on le saigne !

– Joséphine, rassieds-toi, on nous observe. Je te rappelle que c’est un peu grâce au général Brune, cette fripouille, que nous sommes débarrassés de ton petit mari. C’est lui, en Suisse, qui a enlevé le trésor de Berne pour financer l’expédition d’Égypte.

– Il l’a volé, tu veux dire.



– Prise de guerre, ma chère. Mais peu importe, ton petit mari apprécie le général Brune, il faut faire avec. Ce n’est qu’un exécutant. Je pense que celui qui est intervenu auprès de Brune pour qu’il retarde la signature des contrats, c’est le frère de Bonaparte.

– Joseph ! Celui-là me hait. Mais un jour je lui ferai ravaler ses airs supérieurs.

– En attendant, il faut passer au-dessus de lui, et je ne vois que ton soupirant du jour qui soit en position de le faire.

– Qui donc ?

– Gohier, notre brave président du Directoire. Le « replet du Luxembourg ». Ton amoureux de quatre heures. Tu le reçois bien chaque après-midi chez toi ?

– Nous buvons du chocolat chaud et nous jouons au trictrac.

– C’est ainsi que vous appelez vos ébats ?

– Ne sois pas jaloux, il me lit de la poésie.

– Il est vrai que c’est un homme de plume. On dit qu’il tient la liste de ses conquêtes comme il tenait le registre de ceux qu’il envoyait à l’échafaud pendant la Terreur. Marie-Antoinette est du nombre. Es-tu sur la liste de ses victimes, Joséphine ?

– Je ne sais pas, je ne l’ai pas lue. Oublie Gohier, il est aussi peu doué pour l’intrigue que pour le sonnet. Au lieu de fouiller dans mon boudoir, trouve plutôt une solution pour museler ce général Brune.

– Et Ouvrard, ce gros ogre à tête de nègre blanchi, entièrement nourri par ses marchés avec l’armée et les biens nationaux ? Il est plus que généreux avec ton petit mari et toi.

– Justement, je ne le sollicite jamais pour ce genre de mesquineries ménagères. Avec lui, il faut emprunter gros, sinon il te croit dans l’embarras.



– Alors, il ne te reste plus qu’à écrire à Barras, ton plus ancien amant et membre du Directoire, s’il vous plaît ! Il doit avoir un dossier sur les agissements de Brune en Suisse. Il ne peut rien te refuser et connaît tes « talents domestiques » pour en avoir bénéficié.

– Je t’en prie ! Ce n’est pas l’heure des jalouseries. Tout cela est du passé.

– Du passé ? Il y a peu, tu pouvais, dans la même journée, avoir commerce avec ton petit mari, Barras et moi !

– Est-ce ma faute, si un homme ne suffit pas à subvenir à tous mes besoins ? Il s’agit de notre amour, à la fin. Et un amour comme le nôtre, cela coûte. D’autant que Bonaparte ne me laissera rien, tu le sais.

– À moins que tu ne tombes veuve.

– Les cartes n’en parlent jamais. Dis-moi plutôt ce que veulent les frères Bodin.

– Ces deux coquins sont devenus très gourmands.

– Combien ?

Hippolyte glisse le chiffre à l’oreille de Joséphine. Elle bondit de la bergère.

– Quoi ?… Jamais !

Dans l’embardée, le pommeau de son ombrelle frappe le miroir enchâssé dans le mur. Il y a un fracas de théâtre. Ils se signent machinalement. Les quatre dieux tremblent sur leurs colonnes.

Derrière le miroir sans tain, Flammermont, le factotum de Mlle Lenormand, a eu peur. Il a bien cru que le miroir allait se briser et le décapiter. Flammermont recouvre son calme. Le miroir a tenu. Il souffle. Que se serait-il passé si on avait découvert le petit cabinet d’où il espionne les conversations de la salle d’attente ?



Mlle Lenormand perdrait d’un coup tout son crédit et sa réputation. Ce serait le scandale et le cachot une nouvelle fois. Il avait attendu Mademoiselle devant la porte de la prison de la Force, couché à même le trottoir, comme un chien, pendant tout le temps de sa peine. Cinq ans après, il le referait si nécessaire, même si sa carcasse s’est empâtée depuis. C’est que les affaires ont gagné en épaisseur. Le pigeon a pris du gras. Ce serait dommage d’en revenir au hareng et au gros pain.

Il vaudrait mieux changer cette bergère de place.

Flammermont reprend ses notes prises pendant la conversation entre Joséphine et Hippolyte Charles. Mademoiselle saura en faire son profit. Elle a entrepris l’écriture d’une nouvelle pièce de théâtre sur la campagne d’Égypte, qui, selon ses propres mots, mettra le feu au ciel du pouvoir !

Ce qu’il a entendu par la grille d’aération pourrait bien transformer ce feu en enfer. Il souligne certaines questions de trois traits de plume… Qui veut ruiner Joséphine ?… Qui se prépare à tuer Bonaparte ?… Qui est ce nègre enfariné ?


***

Le Mac regarde le cercueil de Saint-George au fond du trou. Il est déçu. Il pensait qu’il retirerait plus de plaisir à enterrer le Chevalier. Il n’avait pourtant pas lésiné sur les moyens de l’humilier. Cela lui avait coûté des sommes extravagantes pour une rente nulle, il n’avait joui en rien ! Pire, la foule de Haarlem avait converti cette mascarade de cortège en un triomphe de pharaon noir. C’était écœurant d’ingratitude.

Que serait Haarlem sans lui ? Rien. Qu’était-ce avant lui ? Un cloaque. Il suffit de lire l’introduction du guide qu’il a publié pour se faire une idée :

« Destin singulier que celui de ce misérable triangle posé au sud du jardin du Luxembourg, bordé par les rues d’Enfer et Notre-Dame-des-Champs.

» L’endroit, sis sur la paroisse de Saint-Séverin, a été concédé par les Chartreux pour être cultivé de tulipes par des Hollandais. Ils sont venus de la ville de Haarlem avec un contingent de Noirs originaires du Surinam. Comme ils l’ont fait aux Amériques, à New York dans le quartier de Manhattan, les Hollandais ont assaini, bâti, fait commerce et fortune. Mais Paris a été moins accueillant à leur religion réformée. Les Hollandais sont repartis. Les Noirs sont restés. Le quartier a gardé le nom de Haarlem, par usage, ainsi que le quadrillage et la numérotation des rues et des avenues. Un système hérité des plantations de tulipes organisées en blocs et allées. Si bien qu’à Haarlem on habite “angle de la 120e et de la 8e”, ce que chacun considéra plus commode que de loger “rue du Petit-Musc, au-dessus de l’échoppe de Blanchard et fils, marchand de cocardes”.

» Sur ce plan à la rigueur protestante, s’est bâti un quartier baroque d’architecture austère dans lequel on ne s’aventure que par étourderie, ou en quête d’aventures troubles.

» Les Fiacres jaunes y assurent un service de courses irrégulier aux tarifs aléatoires, menés par des cochers irascibles, fins connaisseurs des plaisirs cachés du quartier. Au cœur de ce tonneau de plumes et de goudron, Haarlem possède un sanctuaire respecté de tous : le cimetière africain de la 124e. »

C’est là que le chevalier de Saint-George avait souhaité être enterré auprès de sa mère. Pour elle, esclave arrachée à l’Afrique, reposer là était un peu comme retourner au pays.



Sans l’autorité et les libéralités du Mac, jamais une telle cérémonie n’aurait été possible. Sans cette cérémonie, jamais Le Mac n’aurait pu mettre en œuvre l’humiliation publique qu’il se proposait de faire subir à Saint-George.

Pour se rendre de l’Académie de musique, où son corps avait été exposé, jusqu’au cimetière africain, Le Mac avait imposé au cortège un itinéraire scabreux. Il passait par Les Noces avenue et la 125e. Les Noces est la voie nuptiale de Haarlem. On dit que, si elle est aussi longue, c’est pour donner le temps aux futurs époux de changer d’avis. La 125e est la voie commerciale de Haarlem. Le jeudi, on ne peut y éviter le marché aux épices et aux voleurs qui voit affluer un torrent de ménagères encroupées de vastes paniers, ardentes au marchandage et promptes à la chicane. Ces mégères ne cèdent le pas à rien ni à personne, pas même aux voleurs qui, ce jour-là, renoncent prudemment à essayer de gouverner cette engeance.

Même Le Mac avait dû graisser pattes et pieds pour que le cortège puisse emprunter cette avenue dans laquelle il comptait plusieurs commerces et officines. Le Mac voulait ravaler le cercueil de Saint-George au rang de couffin des quatresaisons, et profiter du cortège pour s’offrir à bon compte une parade commerciale. Le cercueil fit station devant chacune des enseignes du Mac où était organisée fort à propos une opération exceptionnelle. Il se retrouva ainsi couvert de fleurs et de coupons de réduction.

À chaque carrefour, les bandes d’orchestres se défiaient sur le passage du cortège. Les joutes étaient sauvages, les danses endiablées. Sur la 125e à hauteur du 253, devant l’Apollo Théâtre, les porteurs furent gagnés par la transe et entrèrent dans une gigue de possédés. Le cercueil du Chevalier roulait, tanguait, au risque de verser. À l’intérieur, Saint-George s’était cru vidé de ses étriers, éjecté dans les airs, fracassé sur le pavé, son misérable corps éparpillé au milieu du marché aux voleurs et dépouillé du moindre de ses vêtements.

Saint-George entrait cul nu dans la postérité.

Mais soudain, devant l’Apollo Théâtre, deux masses avaient fendu la foule des excités, empoigné le cercueil et l’avaient porté à bout de bras jusqu’au cimetière, dans un silence respectueux : Edmond et Jonathan, les deux seuls hommes que Le Mac craignait vraiment. Les deux seuls qui pouvaient encore faire échouer le plan qu’il avait commencé à mettre en œuvre pour effacer la mémoire de Saint-George et le supplanter dans le cœur de Haarlem. Le Mac n’abdiquait pas. Il gardait une entière confiance en sa duplicité. Pourtant, il était une chose qu’il ne pouvait imaginer : Saint-George lui manquait !


***

Divorcer ! Se débarrasser de Joséphine est la seule solution. Bonaparte le sait. Un divorce public ! Éclatant ! Malheur à elle ! Malheur à lui s’il laisse cette tache sur son honneur et son devenir. Comment demander les clefs du monde quand on ne peut entrer chez soi que par la porte de service ?

– Mon général, il faut trancher !

– J’ai déjà tranché, Berthier ! Je ne leur laisserai rien.

– Vous conservez les cadeaux ?

– Quoi, les cadeaux ?

– Ceux du cheik el-Bekry.

Berthier a l’art de ne pas être là où on le voudrait. Fâcheux pour un militaire.

– J’avais cru comprendre, mon général, que vous ne vouliez pas vous encombrer des tapis, des armes… Mais pour les femmes, mon général, les jeunes Géorgiennes, qu’est-ce que je fais ? Je réaffecte ?

– C’est ça, Berthier… réaffectez ! Avec les femmes, c’est la seule solution.


***

Le Mac se trouve risible dans le rôle de l’amoureux abandonné. Saint-George lui manque ! N’exagérons rien. Oui, le Chevalier était un adversaire à sa hauteur. Oui, il lui faut, au plus vite, en retrouver un de la même étoffe. Le Mac l’admet, il est un chancre. Il a besoin d’un corps chaud à vampiriser pour assurer sa survie.

Comment le trouver ? Le Mac s’en remet à sa diablesse personnelle. La grosse Lenormand a toujours su lui prédire une gloire à sa taille. Il la fera venir chez lui, ce soir, à Haarlem. Il organise une grande fête. Le Mac ne reçoit l’avenir qu’à domicile. Cette fois, il ne se contentera pas d’un coq noir, de plomb fondu ou de cendres soufflées. La diablesse devra lui trouver dans les cartes un ennemi de rechange à sa mesure. Chacun son travail. Il la paye. À elle de tordre la main au Destin.


***

Chez Mlle Lenormand, les trente-six cartes tirées pour Joséphine sont disposées à même le bois ciré d’un guéridon éclairé de la seule lueur d’une chandelle. Tout autour, l’obscurité va bon train.

– Que disent les cartes, Adélaïde ?

– Appelez-moi maîtresse !



Joséphine se mord les lèvres. Mlle Lenormand l’a pourtant mise en garde. Le moindre écart à l’ordonnancement peut brouiller son tableau. Un jour de consultation, elle avait oublié de mentionner qu’elle était « en une mauvaise période ». Rien ne s’était réalisé comme prévu en matière d’amour. Elle s’était disputée avec Hippolyte, qui, pour la première fois, l’avait honorée de façon distraite et incomplète. Le Hasard est sourcilleux sur le protocole et les menstrues.

– Pardon, maîtresse ! Veuillez m’excuser. Je suis si préoccupée par le tournant que prennent mes affaires avec…

– Pas de nom !

– Encore pardon. J’ai tellement besoin que vous m’éclairiez.

Mlle Lenormand passe une main épaisse devant la flamme de la bougie. Une ombre court sur les cartes.

– Regardez, en haut à gauche, comme les trois cartes de votre « famille » frémissent !

D’un doigt autoritaire, Mademoiselle les pousse hors de l’alignement.

– Le 22, dame de carreau et Chemin, c’est vous. Le 3, neuf de pique et Vaisseau, ce sera Bonaparte, votre mari. Le 7, dame de trèfle, le Serpent, figure Hippolyte.

Joséphine n’aime pas voir Hippolyte associé au trèfle, l’argent, les femmes et la traîtrise. Même si elle se méfie de lui et ne lui tourne le dos qu’au lit où la traîtrise a des voies délicieuses.

– Pour Hippolyte, j’aurais préféré le neuf de cœur et Cavalier.

– Auriez-vous la prétention de commander au sort ?

Joséphine se giflerait. Elle sait pourtant qu’elle doit se taire pendant l’exposition du tableau. Les diseuses et devineresses sont toutes les mêmes. Le silence leur appartient. Joséphine les connaît. Les pratique avec une assiduité d’envoûtée. Il n’en est pas une sur la place de Paris qu’elle n’ait visitée au moins une fois et qui ne l’ait ruinée au moins deux. Joséphine ne peut se passer de ce qu’elle appelle ses « saignées » depuis qu’une vieille négresse de son enfance lui a expliqué que le Destin noircit le sang et le gâte si on ne le tire régulièrement… Il est des gens qui sont noirs à l’intérieur et qui ne le savent pas…

– Vous ne m’écoutez pas, Joséphine !

C’est vrai. Joséphine fixe la carte de Bonaparte, le 3, neuf de pique et Vaisseau. Ce drapeau tricolore en haut du mât et ces vagues déchaînées pourraient bien annoncer le naufrage du navire amiral de la flotte française. Bonaparte englouti par les flots ! Voilà qui réglerait son divorce à l’amiable.


***

Bonaparte se demande si la fortune ne vient pas de lui tourner le dos. La trahison de Joséphine et le repli devant Saint-Jean-d’Acre ne sont guère de bon augure.

Déjà le désastre d’Aboukir était un avertissement. Ce malheureux premier jour du mois d’août de l’an passé, Nelson ne se contenta pas d’anéantir sa flotte mouillée dans la rade. Il le fit d’une manière humiliante propre à ridiculiser la marine française dans toutes les tavernes du monde pendant un siècle. Comment avaient-ils pu, sur un simple défaut d’amarrage, laisser aux bateaux anglais un véritable chenal pour prendre leurs vaisseaux à revers ? Fort heureusement, le vice-amiral Brueys avait eu la politesse de mourir dans l’explosion de L’Orient, sinon il aurait eu à en répondre.

Aussitôt, Bonaparte avait traduit, auprès de ses troupes désemparées, ce signe funeste en encouragement du destin. « Soldats ! Nous voilà dans l’obligation de faire de grandes choses. Nous les ferons ! De fonder un grand empire, nous le fonderons ! »

Bonaparte avait appris cette manière de retourner le Hasard comme un gant d’une dame charlatan de la rue de Tournon, Adélaïde Lenormand, qui possédait une fiche de police longue comme un avenir. Il avait accompagné Joséphine dans son officine pour solliciter des astres un enfant, mâle de préférence. Rien n’y fit. Le ventre de Joséphine resta sec, mais Bonaparte retint la leçon. Si le sort avait brûlé ses vaisseaux, c’est pour qu’il ne puisse rentrer en France. Ce n’était pas encore l’heure de soumettre le Directoire à sa loi. Il en avait formé le projet avant son départ de France. Mais pourquoi se rendre maître d’une « taupinière menée par une clique d’avocats aveuglés par leurs intérêts partisans » ? Ce pouvoir gangrené tomberait. Il lui suffirait, à son heure, de paraître sur la terre de France nimbé de sa gloire d’Orient.

Paris est encore loin, c’est une chance. Les nouvelles du Caire les plus disgracieuses ont le temps en chemin de s’apprêter et de faire bonne figure avant que de paraître. À défaut de gloire, Berthier formera des récits glorieux. Il a du goût et un certain talent pour ces formules qui mettent la réalité au pas.

Qu’importe si, malgré les bulletins de victoire, trompettes et tambours, Bonaparte s’en revient du siège de Saint-Jean-d’Acre défait, avec une troupe épuisée de moins de dix mille hommes sous les armes. Il suffit d’écrire : « 16 mai 1799. J’ai rasé le palais et les remparts de Saint-Jean-d’Acre. La ville a été bombardée et il n’en reste plus pierre sur pierre. Tous les habitants se sont enfuis par la mer. »

Quant aux fièvres, il est plus démocratique et républicain de leur attribuer les morts du champ de bataille que de les concéder à un ennemi qui ne saurait qu’en faire.

– Berthier, ne risque-t-on pas de trouver étrange cette façon qu’a la peste de frapper nos soldats des mêmes blessures que les lames de sabre ou les balles de fusil ?

– Mon général, depuis notre arrivée en Égypte, j’ai pris le parti de ne plus m’étonner des mystères de ce pays.


***

– Que se passe-t-il, maîtresse ?

Joséphine connaît ce visage fermé et sombre de Mlle Lenormand. À chaque consultation, elle redoute de le voir apparaître. Quand il surgit comme une nuée, c’est que le sort est contraire. Cette fois cela semble au pire. Sur le guéridon, l’alignement des cartes éclairées par une bougie semble hypnotiser la devineresse.

– C’est à ce point grave, maîtresse ?

Elle demeure silencieuse. Les mains grandes ouvertes, elle décrit à plusieurs reprises de larges cercles au-dessus des cartes, comme si elle voulait en effacer le présage. Rien n’y fait. Les cartes insistent. Comme prise d’effroi, Mlle Lenormand souffle la bougie et claque dans ses mains. Joséphine sursaute.

– Voulez-vous un autre tirage ?

– Je croyais que ce n’était pas possible.

Mlle Lenormand ne répond pas. Le cœur de Joséphine bat de manière étrange. Lentement. Très lentement. Il se passe quelque chose d’anormal. L’obscurité est envahie par une odeur rance. Mlle Lenormand pue.

Joséphine est tentée d’accepter un nouveau tirage, mais un souvenir lui revient soudain. Elle est à la Martinique, enfant. C’est sur la plantation de ses parents. Sûrement une de ces échappées aux cases. Elle va pieds nus. Il ne pleut pas. Elle se demande pourquoi ses souvenirs d’enfance remontent ainsi quand elle interroge l’avenir. Il fait nuit dans sa mémoire. Un tambour bat la fatigue au milieu d’une assemblée silencieuse d’esclaves. Un contremaître à hautes bottes cravache le visage de la vieille diseuse nègre. Sa pipe d’écume se brise. On est près d’un feu. L’homme hurle. « Ce n’est pas mon heure !… » Il lui ordonne de lancer une nouvelle fois les osselets. Elle obéit. « Gros argent, grand amour ! – Tu vois, vilaine négresse, je le savais bien… » Il offre à boire. Tourne sur lui-même. Danse. Le lendemain, son corps est happé par les roues d’un pressoir à cannes. On doit le découper à la machette pour lui redonner forme humaine.

– Non, maîtresse ! Pas de nouveau tirage.

Mlle Lenormand est soulagée. Elle n’aime pas faire plier la nuque du hasard, même si à cette occasion elle demande double tarif.

– Ces cartes vous concernent, votre mari et vous.

– Pourquoi lui ?

– Il semblerait qu’il soit sur le point d’entrer dans votre ciel.

– Bonaparte rentre d’Égypte ?

– Ne m’interrompez pas ! Voyons cette première colonne. Le Livre, l’Anneau, l’Enfant, et… le Cercueil. Ce peut être un accouchement, une naissance ou plus probablement… une naissance à revers.

– La Mort ?

– Mais taisez-vous donc !

Mlle Lenormand n’aime pas qu’on lui souffle les interprétations. Elle a l’impression qu’on va lui demander une remise.



– C’est vrai, la Mort semble être annoncée par le Cercueil. Pourtant, « le Livre dit : secret… ne sois pas inquiet »…

Joséphine n’aime pas la carte du Livre. Elle se méfie de ce dix de carreau. Elle a tant de secrets qu’elle a l’impression que cette carte revient pour la moucharder.

– La première colonne ne peut rien nous dire sans la deuxième. Elles sont liées, comme mari et femme…

Mlle Lenormand laisse planer ce genre d’allusion menaçante qui tient la clientèle en laisse.

– Dans cette deuxième colonne, on trouve : les Poissons, la Lettre, la Vierge et la Faux.

Joséphine n’est pas certaine de comprendre l’interprétation qu’en donne Mlle Lenormand. Deux grands destins, les Poissons et la Vierge, pour l’heure éloignés, se croiseront aux abords de la Tour. Les Poissons sont figurés par le roi de carreau et un voilier fendant les flots. C’est Bonaparte, à coup sûr, parti en Égypte. Dans ce cas, qui est la Vierge ? Joséphine voit bien que ce n’est pas elle, cette cavalière à trèfle au profil juvénile. Elle est belle, casquée, la lance à la main. Une guerrière. Quelle autre femme va croiser Bonaparte au point d’infléchir la courbe de son destin ?

Joséphine sent monter en elle une jalousie meurtrière pour cette Vierge inconnue. Ce défi la stimule. Joséphine aurait volontiers abandonné Bonaparte à un lion de l’Atlas, mais pas à une Vierge. Pour une femme volage, la Vierge est le seul défi qui vaille.


***

Au cimetière, Jeanne sort du rang des cinq Indéfectibles. Vêtue de blanc, elle porte un coquelicot frêle à la main et, à la ceinture, une besace de cuir dans laquelle elle garde au secret le masque mortuaire du Chevalier. Jeanne va jusqu’au bord de la fosse ouverte sur le cercueil de Saint-George. Le Mac étouffe de rage. Il retient la herse de ses sbires. Jeanne est sacrée à Haarlem. Intouchable. C’est le dernier amour de Saint-George. Jeanne est blanche. Haarlem s’en moque. Le Mac le déplore. Il consacre tant d’efforts pour se blanchir qu’il ne supporte pas qu’on soit blanc de nature. Ce teint inconséquent n’autorise pas Jeanne à troubler ainsi l’ordonnancement d’une cérémonie qu’il a payée jusqu’au dernier sol. Jeanne se plante face au Mac et le fixe dans les yeux. Il croyait avoir bouclé la liste de ceux qui se poseraient en travers de son entreprise d’ensevelissement de Saint-George. Il avait oublié d’y inscrire un nom, celui de Jeanne !

Tout ça par la faute d’un sentiment visqueux et inconnu qu’il ne prend jamais en compte dans ses turpitudes : l’amour. Le Mac a soudain envie de vomir, mais il craint de gâter ses souliers à boucles d’argent.

Jeanne présente le coquelicot à l’assistance. On murmure. Chacun y voit ce gilet écarlate dans lequel Saint-George a salué pour la dernière fois son public avant de mourir sur scène. Jeanne étend le bras au-dessus de la fosse. Elle regarde le cercueil. Le bois verni apparaît par taches claires sous la terre sombre.

Le cercueil du Chevalier est d’un pelage léopard.

Jeanne pense à celui que des libelles présentent comme le fils caché du Chevalier et de Marie-Antoinette : l’Enfant Léopard. On le croit mort, mais Jeanne, seule, sait qu’il est vivant. C’est un jeune homme d’un peu plus de vingt ans, beau, élégant, escrimeur accompli de la trempe de Saint-George. Il porte avec détachement une envie de mourir farouche dont Jeanne a réussi à le protéger avec peine. Mais elle craint qu’il ne se lasse et renonce à la vie, pendant l’enterrement. Jeanne sait qu’il assiste à la cérémonie, caché dans un caveau de pierre grise posté en surplomb de la fosse.

Saint-George voulait que ce soit Jeanne qui révèle son Secret.

Maintenant son inventaire de vie est complet.

L’Enfant Léopard est heureux que Jeanne ait pensé au coquelicot. À travers le vitrail brisé du caveau où il s’est réfugié, il ne voit qu’elle et la tombe béante du Chevalier. Lui aussi a cueilli une brassée de coquelicots. Il les veut à côté de lui quand il se percera la poitrine. Ce sera au moment où celui de Jeanne touchera le cercueil.

Jeanne en a le pressentiment. Elle lève bien haut le coquelicot et dédie son geste à l’Enfant Léopard. Elle ouvre les doigts. La fleur reste un rien suspendue et tombe à regret, pour venir piquer le Chevalier à l’endroit du cœur.

Touché !

Le Chevalier tressaille.

Jeanne porte les mains à son ventre. Une douleur vive monte du plus profond du sol jusque dans son corps, pour s’enrouler autour de son nombril.

Jeanne le sait, Jeanne le sent.

Jeanne est enceinte.

Le Chevalier sourit.

Jeanne attend un enfant de lui.

L’Enfant Léopard renonce.


***

Jeanne attend un enfant !

Pour Saint-George, Jeanne est vierge à jamais. Cet enfant vient de lui ôter son dernier regret, le plus douloureux : l’Égypte ! L’Égypte encore. L’Égypte et Bonaparte. Bonaparte et son armée d’Orient.

Saint-George avait rêvé de faire partie de cette troupe magnifique de soldats flanqués d’une cohorte de jeunes savants, mathématiciens, imprimeurs, géomètres, architectes, artistes… L’Égypte ! Là-bas, la gloire se garde dans un sablier inépuisable qu’il suffit de retourner pour la renouveler.

C’est une terre infinie.

Saint-George s’était procuré une carte du pays sur laquelle il rêvait en secret. Il y reportait les opérations telles qu’en rendait compte Le Bulletin des armées. Il imaginait les charges du 13e hussards au bord du Nil au lever du soleil. Pour dissiper ses mirages de désert, il s’offrait des substituts d’Orient sous les arcades du Palais-Royal. De ces narguilés qu’on fume dans les baraques turques où serpentent des beautés orientales venues de Bretagne.

Ces frelateries ne pouvaient guérir Saint-George d’une douleur jalouse : Dumas ! Le général Dumas avait suivi Bonaparte. Flairé la gloire. Sa fougue, son courage, sa force et son indépendance d’esprit le servent autant qu’ils l’exposent. Dumas est une tête qui dépasse. De celles qu’on veut trancher. On avait aimé comparer Dumas et Saint-George pour mieux les opposer, au seul motif qu’ils étaient noirs tous les deux.

Dumas avait réussi à faire parvenir des lettres à Saint-George. À ce jour, il est prisonnier dans la forteresse de Messine, en Sicile. La ville est contrôlée par le royaume de Naples en guerre avec la France. La Belle Maltaise, le bateau qui ramenait Dumas d’Égypte, avait fait naufrage. Là-bas, dans l’armée d’Orient, Dumas commandait la cavalerie. Un général adulé par ses hommes pour son courage au combat et son panache. Mais Dumas était en désaccord ombrageux avec Bonaparte sur la manière de mener la guerre. Bonaparte avait fini par accepter de le laisser partir.

Et il y avait eu cette tempête.

Pour sauver le bateau du naufrage, Dumas avait dû jeter par-dessus bord tout ce qu’il rapportait d’Égypte, y compris une partie des pur-sang arabes sur lesquels il comptait pour assurer sa fortune. Ruiné et malade, Dumas se trouvait désormais emprisonné en compagnie du géomètre Dolomieu, du général Manscour et d’un contingent de grands blessés. Saint-George avait fait le serment à Marie-Louise, la femme de Dumas, de faire libérer son mari. La mort vient de rendre le Chevalier parjure. Personne, à Paris, ne semble s’intéresser au sort de Dumas, alors que dans toute l’Europe, on s’agite et on pétitionne pour Dolomieu, chevalier de Malte. Aujourd’hui, un général vaudrait-il moins qu’un savant ?

Cet enfant que Jeanne attend du chevalier guérit Saint-George de son manque d’Égypte. Reste ce serment fait à Marie-Louise : sauver Dumas ! Qui le tiendra à sa place ?





2

– On va tuer Bonaparte.

On ne sait qui a murmuré cette phrase. Il y a deux hommes immobiles quelque part dans l’obscurité de la pièce. On les distingue, mais ils sont silencieux. Se savent épiés. Le quartier de la mosquée Al-Azhar du Caire est un dédale interlope mangé de vermine et de mouchards. La minuscule chambre où ils se sont réfugiés est demeurée fraîche, malgré la chaleur qui martyrise les façades à cette heure de l’après-midi. L’œil s’accoutume à la pénombre. Elle est vaguement bleutée. Les deux hommes sont jeunes. L’un est rond, l’autre anguleux. C’est le second qui parle.

– Roustam, mon ami, mon frère, on va tuer Bonaparte, tous les deux. Que ce chien d’infidèle aille pourrir en Enfer !

– Parle moins fort, Souleymane.

Les deux jeunes gens sont assis en tailleur à même le sol, de part et d’autre d’une table basse. Devant eux, un plateau de dattes. Roustam en choisit une minutieusement, tandis que Souleymane continue de marmonner à mi-voix.

– Bientôt, Roustam, tu seras gros et gras comme ton maître. Tu ne retrouveras même pas ton poignard sous ton ventre. Le mien est prêt.



Souleymane le lui montre à sa ceinture. Roustam ne relève pas. Il sait son ami en colère. Il le respecte. Souleymane est son aîné et, malgré leur différence d’allure, ils pourraient passer pour frères… Frères de mamelles. J’ai tété la sèche et toi la pleine… Roustam vient de Géorgie et Souleymane de Syrie. Roustam est un mamelouk au service du puissant cheik el-Bekry, ami de Bonaparte, et Souleymane, celui qui veut assassiner le général des Français et ne se reconnaît que le Coran comme maître. Ils n’auraient pas même dû se croiser, mais ils se sont rencontrés par hasard grâce à Leïla. Une jeune fille de leur âge que deux soldats français ivres se disputaient comme un tapis au souk. Roustam avait couru au secours d’une femme en danger de viol et Souleymane avait arraché une malheureuse Égyptienne aux mains d’envahisseurs français. Leïla est devenue leur amie. Une sœur et pour chacun un amour secret. Elle héberge leurs petits complots dans cette chambre quand elle n’y « reçoit » pas des hommes. Leïla est une prostituée qui prépare les meilleures dattes du Caire.

– Arrête de t’empiffrer, Roustam !

Souleymane a l’impression qu’à chaque fois que son ami se lèche les doigts après avoir mangé une datte, il lui dit : « C’est comme ça que j’embrasserai Leïla quand elle sera ma femme. » Lorsque Souleymane est dans cet état de fureur jalouse, il est inutile d’essayer de l’apaiser. Il suffit d’attendre que l’arc de son corps se débande et que ses yeux se vident de cette flamme d’illuminé.

– Roustam, tu dois m’aider à tuer Bonaparte.

– Admettons qu’on le fasse. Et après ? Que se passera-t-il ?

– Après la mort de Bonaparte, notre pays sera libre !

– Quel pays ?

– L’Égypte, bien sûr.



– L’Égypte n’existe plus. Tu le sais très bien, Souleymane, que ce n’est plus qu’une province de l’Empire turc, que Constantinople fait administrer par vingt-quatre beys aux ordres.

– Vingt-quatre voleurs ! Leur seule ambition est de collecter de plus en plus d’impôts pour le sultan et d’en détourner le maximum au passage. Ils habitent des palais obscènes de luxe pendant que le peuple du Caire est entassé dans des trous puants. Ils trahissent leur foi en copiant les manières de leurs envahisseurs. Ton propre maître, cheik el-Bekry, est un ivrogne et un hypocrite. Il boit du vin dans des gobelets d’argent pour se cacher. Il abuse des jeunes garçons et frappe ses domestiques. Toi-même, il t’a battu !

– Je regrette de t’avoir fait ces confidences, Souleymane.

– Pourquoi ? Vous ne craignez rien, vous, les mamelouks. Vous êtes les maîtres de ce pays. Depuis quatre cents ans, vous le dirigez par la force. Mais les Français sont arrivés. Leur armée vous a battus aux Pyramides. Pour la première fois, « la glorieuse et invincible cavalerie mamelouke » a connu la honte de la défaite.

– Ce n’était qu’une bataille.

– Et Samhoud ? Ce jour-là, Murad Bey avait 15 000 mamelouks à ses côtés. Le général Desaix les a balayés avec trois fois moins d’hommes. Tu dois l’admettre, Roustam, même si les Français devaient partir demain, rien ne serait plus pareil pour les mamelouks. Vous avez été humiliés et le peuple s’en est réjoui. Il vous hait et ce Bonaparte l’a compris. Il ne s’est pas contenté de vous battre, il vous a chassés des postes importants et vous a rendus responsables de tous les malheurs de l’Égypte.

– Cela n’aura qu’un temps. Le pays aura besoin de nous pour le protéger quand les Français repartiront.



– Pour ça, il faut tuer leur chef, ce Bonaparte.

– Tu reviens toujours à lui. Même si tu l’éliminais, les Français le remplaceraient.

– Lui, on ne le remplace pas : c’est le Diable…

– Bonaparte, le Diable ! Tu m’inquiètes, Souleymane.

– Comment appelles-tu un homme qui fait empoisonner ses propres soldats parce qu’ils ont la peste et qu’ils retardent son armée ?

– C’est la guerre, Souleymane. Tu le sais. Je ne comprends pas ce qui te met dans une telle fureur. J’ai l’impression que tu me caches quelque chose.

– C’est mon affaire. Tu es mon ami, mon frère, Roustam. Tu dois m’aider sans rien me demander.

– D’accord, mais je peux au moins te prévenir.

– De quoi ?

– De ce que les Français réservent aux assassins d’un Français ?

– Je n’ai pas peur de mourir. Je m’y suis préparé.

– Il est plus facile de se préparer à mourir qu’à souffrir.

– Tu doutes de mon courage ?

– Pas de ton courage, mais de ton imagination. Quand les Français te prendront…

– Ils ne me prendront pas vivant.

– Je croyais que tu voulais devenir un martyr.

– Je le serai par mon seul geste. Il soulèvera de fierté le cœur de tous les musulmans qui veulent débarrasser la terre du Prophète de ces Français qui n’ont rien à y faire !

Roustam sait que depuis quelque temps Souleymane a rejoint un petit groupe de fidèles d’el-Mahdi, « l’ange exterminateur des chrétiens » qui prêche la guerre sainte et harcèle à l’occasion l’arrière-garde des troupes françaises. Mais son ami ne lui parle jamais de ces réunions à la Grande Mosquée d’où il revient enfiévré.

– Souleymane, si tu veux vraiment devenir un martyr, laisse les Français t’aider.

– Ne te moque pas de moi !

– Réfléchis. Tu passeras devant leur conseil de guerre et tu seras condamné au pire des supplices.

– Il n’y a pas pire supplice que leur présence sur notre terre.

– Les Français t’en proposeront un.

– Lequel ?

– Le pal !…


***

Quel gaillard, cet Hippolyte ! Joséphine en est encore tout à l’envers. Dans le fiacre qui va rideaux baissés, elle rajuste à la taille le ruban de son pantalon, les doigts fébriles et le vertige aux paupières. De retour de chez Mlle Lenormand, elle n’a pu résister à la « traîtrise délicieuse » d’Hippolyte. Ses dénégations, « Pas ici ! Pas ainsi ! », ont rythmé leurs ébats jusqu’à l’accomplissement. La voiture a failli verser devant une blanchisserie de la rue Madame. On s’est rétabli puis on s’est rajusté.

Joséphine observe Hippolyte en face d’elle. Il lisse ses favoris d’un doigt distrait, le souffle apaisé. C’est une grande injustice que de voir comment l’homme en revient si vite à sa personne après le plus soudain et le plus grand déchaînement des sens. Le voilà tout amidonné, prêt au cigare et à la conversation alors que les doigts fiévreux de Joséphine tremblent encore sur ces fichus rubans de soie. Elle ne goûte guère cette mode anglaise du pantalon à la turque qui affriole tant Hippolyte. Surtout quand il est de couleur chair. Il lui donne l’impression d’habiter chez une autre et que c’est elle qui émoustille Hippolyte.

Joséphine voit dans ce goût pour une lingerie de contention le rappel sournois à la décence du mâle devenu propriétaire. Sa couturière a raison : « C’est toujours par le dessous que l’homme reprend le dessus ! »

– Tu m’écoutes, Hippolyte ? Adélaïde m’a confirmé que Bonaparte va bientôt entreprendre son retour d’Égypte. Il lui faudra pour ça « faire lever un soleil sur un Orient englouti ».

– Ce qui veut dire ?

– Remporter une grande victoire.

– Et pour nos affaires avec les frères Bodin ?

– Adélaïde a vu sur Bonaparte et moi un autre soleil, un gros soleil noir et une pluie lumineuse.

– Et ce serait quoi, ce soleil noir providentiel ?

– Le Mac. Celui que tu appelles « le nègre enfariné ».

– Le Mac de Haarlem ! Quel rapport avec Bonaparte ?

– L’argent ! le seul à pouvoir réunir les extrêmes. Le seul avec la « chose ». Voyons si tu as gardé assez d’ardeur, Hippolyte, pour réunir nos extrêmes ?


***

Le pal !

Roustam guette un signe de peur sur le visage de son ami. Au moins de l’inquiétude. Mais rien. Souleymane a retrouvé ces yeux clairs qui habitent si loin de tout.

– Le pal ? Quelle barbarie ! Je croyais que les Français étaient le peuple de la Révolution et des Lumières. Qu’ils étaient venus nous apporter la liberté et le progrès. Qu’ils avaient inventé le moyen le plus démocratique et le plus digne de rendre la justice : la guillotine ! Où est-elle ? Ils l’ont oubliée chez eux ? Elle est trop douce pour nos nuques de barbares ?

– De quoi te plains-tu, Souleymane ? Tu seras puni selon les usages et les coutumes du pays.

– J’avoue que je n’ai jamais assisté à un empalement. Et toi ?

– Mon maître m’y a conduit plusieurs fois pour des affaires le concernant.

– Tu es donc un expert. Tu vas pouvoir me faire partager ta science. Raconte-moi le pal, mon ami, mon frère.

Souleymane le défie. Roustam ne baisse pas les yeux.

– Pour commencer…

– Attends ! Laisse-moi nous préparer le narguilé. C’est mon tour.

Souleymane dévoile d’un linge bleu le narguilé en cuivre posé près de la porte de la chambre.

– Va, Roustam, ne te préoccupe pas de moi.

Souleymane s’affaire sur le fourneau, avec un surcroît de détachement qui se veut agaçant.

– Pour commencer, on te brûlera les mains à la flamme d’une torche ou sur des tisons. D’abord la main qui aura frappé Bonaparte, puis l’autre, sa complice. Après, seulement, commencera ton empalement.

– Est-ce que je peux m’installer plus confortablement ?

Souleymane prend un coussin sur le lit de Leïla et le glisse sous lui. Il sourit et déploie la main vers Roustam comme quand il lui offre l’ouverture de leur partie d’échecs.

– Sache que, selon la mansuétude du bourreau, ton pieu sera plus ou moins gros et affilé. Le bourreau, ce sera Fart Rummaân. Tout le monde le connaît au Caire. Les Français l’appellent Barthélémy. C’est un expert dans l’art de faire souffrir.



– Tu peux ajouter que les Français ont choisi, exprès pour nous humilier, un chrétien grec de la plus basse extraction. Pourquoi ajouter l’humiliation au châtiment ?

– C’est vrai, ce Barthélémy est un personnage étrange. Un géant qui se pavane à cheval dans Le Caire, avec une coiffure à plumet. Quand il ne torture pas, il vend de la verroterie au bazar.

– Tu veux m’attendrir sur son sort, Roustam ? Tu fais semblant d’oublier que les Français ont fait de Barthélémy un responsable de leur basse police au Caire et que ton bourreau commande un corps de mamelouks.

– Je n’ai rien à voir avec ce genre de mamelouks.

– Un mamelouk est un mamelouk !

Roustam et Souleymane laissent le silence emplir l’obscurité de la chambre et fument. C’est ainsi qu’ils font quand la passion a porté leur discussion trop loin.

– Reprends mon empalement, Roustam. Ne faisons pas attendre le public venu pour mon exécution. Tu seras là, mon ami, mon frère ?

Roustam ne répond pas.

– Je te chercherai dans le public. J’aurai une vue imprenable.

– Arrête !

– Quoi, tu flanches déjà ? Pourtant, je n’ai que les mains brûlées. Nous allions passer à l’empalement. Reste. Il faut que tu me racontes.

Souleymane tend en souriant l’embout du narguilé à Roustam.

– D’accord ! Alors, sache que le pieu peut suivre plusieurs itinéraires dans le corps. Selon l’adresse, ou le bon vouloir, du bourreau, un pieu, enfoncé par l’anus, ressortira par une épaule, le thorax ou la bouche.



– Continue…

– Une fois l’empalement réalisé, le bourreau dressera le pieu pour t’exposer à la vue de tous.

– C’est là que je t’aperçois, si je suis encore vivant.

– Tu le seras. Tu le seras encore pendant des heures.

– Tu viendras avec Leïla. Enfin, tu l’auras pour toi tout seul.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Quoi ? On peut se l’avouer maintenant que je vais mourir. On aime tous les deux la même femme et le pal nous départagera.

– Comment tu peux dire des choses pareilles ?

– Je te préviens, je ne veux pas qu’on abrège mes souffrances avec un verre d’eau pour que mon corps explose à l’intérieur. C’est bien comme ça qu’on fait ? Je veux vous voir jusqu’au bout. Tous les deux. Toi et Leïla. Ensemble.

– Je ne viendrai pas.

– Tu as peur ? Calme-toi… Fume !

Roustam n’y parvient pas. Souleymane a perçu son trouble. Il a senti que son ami avait besoin de nettoyer son esprit d’une scène qui l’obsède jusqu’au plus profond de ses nuits. Sur une place butée contre un haut mur, une estrade, un homme nu est allongé sur le ventre, les mains liées dans le dos. Roustam le connaît. Un palefrenier des écuries de son maître. Il a manqué de respect à sa fille. Le bourreau immense est planté au-dessus de lui. Il sort un couteau de sa poche. Le geste est machinal, d’une effrayante banalité. Comme s’il s’apprêtait à peler un fruit. Il se baisse vers l’homme, enfonce un genou dans ses reins et plonge la lame de son couteau dans le fondement du palefrenier. Il fouille les chairs avec des soubresauts de découpe. Le sang gicle sur les gants du bourreau. Le corps de l’homme se cabre violemment, mais aucun cri ne vient. Aucun hurlement pour déchirer la lumière obscène qui baigne les visages de la foule. Roustam s’était sauvé. Il n’avait pas pu regarder la suite du supplice. Son maître l’avait fait battre. Depuis, ce cri manque à ses nuits.


***

Berthier observe un des stratagèmes préférés de Bonaparte. En pleine conversation, il disparaît l’espace de quelques secondes pour partir au bout de ses rêves et en revenir surpris de ne point les retrouver réalisés pendant son absence.

– Mon général, vous m’entendez ?

– Parfaitement, Berthier. Vous me parliez de nos braves vétérans.

– Oui, mon général. Les vétérans de Syrie, en garnison au Caire, se proposent d’organiser un grand banquet républicain pour recevoir vos soldats. Qu’en pensez-vous ?

Cela va de soi. Double ration de viande, de riz et d’eau-de-vie. Ces hommes méritent un peu de fête. Il avait eu trop peu de gloire à leur offrir ces derniers temps en Palestine. Il se joindra à eux pour ce banquet. Il gagne toujours en force et en courage à leur contact. Il les passera en revue à cheval…

– Est-ce qu’il y a un cheval parmi les cadeaux du cheik el-Bekry ?

– Bien sûr, mon général. Un « superbe pur-sang arabe », si j’en crois le descriptif qu’on m’a fourni. Il est même précisé, « servi par son palefrenier mamelouk ».

– Un mamelouk ?

Bonaparte avait pu apprécier le talent et la bravoure de leur cavalerie aux Pyramides. Mieux organisée, plus disciplinée, et si elle n’avait pas commis l’erreur de traverser le Nil, elle aurait pu renverser le cours de l’engagement.



– Un mamelouk, dites-vous, Berthier ?

Bonaparte réfléchit. Pourquoi mettre à son service un mamelouk ? Il s’est déclaré leur ennemi acharné. Ils tiennent le pays pour un vague sultan ottoman, de la manière la plus brutale. Bonaparte a promis d’en débarrasser l’Égypte. Kléber les poursuit dans le delta. Ils ont été chassés du Caire, mais rôdent dans les oasis alentour. Il faudra les en déloger. Alors, pourquoi un mamelouk à son service ? Il a certainement perdu un des siens dans cette bataille des Pyramides et voudra venger sa mort. L’honneur lui commande.

– Non ! Pas de mamelouk.

– Comment cela, mon général ?

– Déclinez l’offre du cheik pour le jeune mamelouk.

– Ce serait reçu comme un affront, mon général. Le cheik est votre ami.

Bonaparte se méfie de ces dilemmes où balancent la raison, l’honneur et l’amitié.

– Il y aurait peut-être une solution honorable, mon général : renoncer au mamelouk et… au cheval.

– On ne renonce jamais à un pur-sang arabe, Berthier.

– J’en conviens, mon général.

– Mais puis-je faire confiance à un mamelouk ?

– Vous êtes leur ennemi implacable, général. Vous les avez tués, pourchassés, écartés de toute charge officielle, certains sont réduits à la mendicité autour des mosquées, pourtant, vous pouvez avoir une confiance entière dans le mamelouk qui vous servira.

– Pourquoi en êtes-vous si certain ?

– Le mamelouk n’a qu’une fidélité : son maître.

– J’accepte le mamelouk, Berthier. Mais s’il me trahit…

Berthier revoit les têtes tranchées des insurgés du Caire, au lendemain de ce 21 octobre terrible de l’an passé, quand la ville s’était révoltée contre les Français. Les têtes étaient exposées en public, alignées comme des poteries mises à sécher au soleil. Certaines se craquelaient avec des bruits secs qui ressemblaient à des ricanements.


***

– Je suis empalé, Roustam. Le spectacle t’a plu ? Du haut de mon pieu, je te pose la question : est-ce qu’il vaut mieux mourir en homme libre comme moi ou finir en esclave comme toi ?

– Je ne suis pas un esclave, Souleymane. J’ai été vendu et acheté sept fois depuis mes treize ans, mais aujourd’hui je suis un homme libre.

– Affranchi ou non, tu restes la propriété de ton maître.

– Non ! Je suis un serviteur libre du cheik el-Bekry.

– Libre d’être offert et trahi ! Offert à Bonaparte, comme un vulgaire chameau, et trahi par ton maître qui a mis sa fille dans le lit de Bonaparte alors qu’il te l’avait promise en mariage.

– Je t’interdis de parler de Zanab comme ça !

– Ce n’est pas moi qui ai parlé d’elle en disant qu’elle était trop « grasse » et trop « odorante » et qui l’ai renvoyée comme une bête cagneuse. Bonaparte t’a volé ton amour et l’a insulté.

– Ça suffit ! Tu ne me parles plus en ami, Souleymane.

– Au contraire, je veux que tu ouvres les yeux sur cheik el-Bekry et Bonaparte. Que tu te choisisses un maître digne de toi.

– Je l’ai déjà choisi. Désormais mon maître sera Kulla.

– Qui est ce Kulla ?

– Un cheval.


***



– Mon général, voulez-vous prendre connaissance de votre rapport à l’attention du Directoire ?

– Mon rapport ! Au Directoire ! Et concernant quel sujet ?

– Votre entrée triomphale au Caire, mon général.

– Comment aurais-je pu entrer triomphalement au Caire alors que nous n’y sommes pas encore ?

– C’est vrai, mon général, nous n’y serons que dans cinq ou six heures. Mais voulez-vous tout de même savoir comment cela s’est passé ? Il y a toujours bénéfice à être en avance sur l’Histoire.

– Ne le suis-je pas toujours, Berthier ?

– Si, mon général. La preuve.

– J’écoute.

– Voilà, mon général, comment vous passez la porte de la Victoire : « J’étais environné d’un peuple immense qui avait garni les rues et tous les muftis montés sur des mules… »

– Pourquoi des mules et non « de nobles pur-sang harnachés de perles et d’émeraudes » ?

– Parce que le Prophète montait de préférence des mules, mon général.

– Alors, précisez-le, Berthier ! Je ne voudrais pas que le Directoire pense que j’ai été accueilli par une délégation de fellahs dépenaillés.

– Je le préciserai, mon général.

– Berthier, croyez-vous qu’il me faudrait chevaucher une mule, moi aussi ?

– Réservons cela au Prophète, mon général.

– Soit. Continuez, Berthier ! J’aime à me voir entrer au Caire.


***



– Un cheval ! Tu te moques de moi, Roustam ? Ton maître est un cheval et il s’appelle Kulla ! Pourquoi te cacher derrière ce cheval, pour servir Bonaparte ? Avoue que tu es flatté à l’idée de lui préparer le thé et de lui ôter ses bottes !

– Je suis un mamelouk, Souleymane, pas un valet domestique. J’ai été formé aux arts du cheval, des armes, du corps et de l’esprit.

– De l’esprit !

– Ne raille pas. Malgré ta connaissance du Livre, ton art de la calligraphie et tes mains blanches, je te bats aux échecs.

– Pas toujours !

– J’ai aussi appris l’art de perdre.

– Tu es déjà perdu, Roustam. Tu courbes le dos et baisses la tête devant ceux qui t’oppriment et massacrent les tiens. Où étais-tu quand la glorieuse cavalerie mamelouke chargeait les canons de Bonaparte ?

– J’étais avec mon maître à La Mecque.

– Où étais-tu quand ton Bonaparte entrait à cheval dans la mosquée Al-Azhar, ce lieu saint que tu peux voir du soupirail ? Où étais-tu quand ses soldats souillaient les salles de prière et pissaient comme des porcs sur le Coran ? Où étais-tu, Roustam ?

– Tandis que tu te mêlais aux fanatiques du quartier Husayniyya, je protégeais la demeure de mon maître contre eux.

– Mon maître ! Mon maître ! Quel homme es-tu donc, Roustam, pour avoir besoin d’un maître pour diriger tes actions ?

– Et toi, Souleymane, n’as-tu pas de maître ?

– Que veux-tu insinuer, Roustam ?

– Rien. Je dis que mon ami a pour maître celui qui se fait appeler par ses fidèles « l’exterminateur des chrétiens ». On dit que ce n’est qu’un montreur, un faiseur de tours qui va nu…



– Je t’interdis de parler ainsi du Mahdi ! Le Mahdi, c’est « le Bien-dirigé ». Il est apparu au milieu de nous pour instaurer un règne de paix avant le Jugement dernier. Tu ne peux pas comprendre… Mais comment sais-tu ?

– Tu n’es pas discret. Tu te rends chaque semaine à la mosquée Al-Azhar, pour assister à la réunion de ses fidèles.

– Tu me fais espionner ?

– Inutile. Tu es assez imprudent pour te vanter de ton projet d’assassinat. Tu risques d’être arrêté. Je voulais te prévenir. Tu es surveillé.

– Je le sais parfaitement, Roustam. C’est pour cette raison que tu dois tuer Bonaparte… avec cette arme.

Souleymane pose un poignard sur le plateau de bois.


***

Le Mac a l’impression que Jeanne vient de le frapper dans le dos. Ce geste ridicule avec son coquelicot fané a produit l’effet d’un tomber de rideau dans le public du cimetière. Le spectacle est fini. On a enterré le chevalier de Saint-George, on peut maintenant aller boire un verre à sa mémoire.

Pas du tout. Le Mac donne des ordres à sa garde pour qu’on interdise à qui que ce soit de quitter le cimetière avant qu’il ne l’autorise. Il attend quelqu’un sans qui son plan tomberait en poussière. Le cimetière est mis en état de siège. Haarlem n’aime pas qu’on le brusque. Les chants montent. Deviennent guerriers. Le Mac se met au chaud derrière sa garde. Il cherche sa femme pour faire corps. Elle a disparu. Il ne la voit ni à leur place d’honneur, ni dans l’assemblée. Voilà Le Mac saisi d’un souci domestique. Le Page galant qui accompagne sa femme a disparu, lui aussi. C’est plutôt rassurant. Le Page galant est un étalon de fonction que son épouse renouvelle après usage comme une médication. D’ailleurs, c’en est une prescrite par la Faculté. La femme du Mac souffre de langueurs intempestives qui exigent qu’elle soit besognée sur l’heure sous peine de graves avanies de santé. Le Mac s’inquiète. Les crises se rapprochent.

Tout à coup, Le Mac oublie sa femme et ses langueurs. Il lève la main à la romaine pour réclamer le silence. On tend l’oreille. Le martèlement d’un galop. Il approche. La foule s’ouvre devant un cavalier couvert de rugissements et de poussière. Il pique des éperons, couché sur l’encolure de sa monture, il mêle sa sueur à la sienne, lui parle à l’oreille. C’est ce cavalier que Le Mac attend. Il franchit la porte ouest du cimetière. Son cheval se cabre. L’endroit pue la mort. La bête le sent. Au même moment, un autre cavalier tout aussi rompu par sa chevauchée apparaît à la porte sud. Ils se rejoignent, se jaugent et s’ignorent. Ils mettent pied à terre ensemble.

Le Mac n’attend qu’un homme. Mais lequel ? Leur allure est tout aussi farouche et fière. La même glaise les recouvre. L’un porte à la ceinture un poignard d’apparat à la turque, l’autre dissimule au côté une machette. Une lame qui tinterait comme une provocation au milieu de ce cimetière africain, si elle n’était à l’abri sous les basques de son habit. Le Mac ne se souvient pas qui lui psalmodiait cette complainte : « Dans la main de l’esclave la machette abat la canne, dans la main du maître elle abat l’esclave. »


***

Roustam n’a pas besoin de regarder le poignard posé devant lui. Il le connaît, c’est un poignard mamelouk donné à Souleymane par le général Dumas. Ce Noir si impressionnant à la tête de ses cavaliers. Souleymane travaillait chez lui à de petites besognes occasionnelles. Un jour, Souleymane avait trouvé une grande quantité de pièces d’or et d’argent dans le jardin. Dumas les avait remises à Bonaparte et avait promis à Souleymane de partager la récompense. Mais elle ne vint pas. Bonaparte laissa entendre que le général Dumas avait détourné une partie de sa découverte. Souleymane avait souvent raconté à Roustam combien Dumas avait été mortifié par cette affaire qui avait pour but de le discréditer auprès de ses hommes. Il avait voulu rentrer en France. Il était resté et avait offert à Souleymane un des plus beaux poignards de sa collection. Dans le pommeau est sertie une émeraude. « C’est avec cette lame que tu dois tuer Bonaparte. Elle symbolise sa lâcheté. »

Roustam n’écoute plus Souleymane. À quoi bon ? Son ami ne veut pas en démordre. Roustam doit frapper Bonaparte, aujourd’hui. Avec ce poignard. Il a lui-même mimé la scène. Ce sera quand il recevra les cadeaux du cheik el-Bekry. Roustam mènera le pur-sang à Bonaparte… Il s’appelle Kulla, général…

– C’est à ce moment-là, Roustam, que tu donneras le premier coup. Je profiterai de la foule et de la confusion pour joindre ma lame à la tienne. Je te laisse le cœur, je frapperai à la gorge. Bonaparte abattu, l’armée sera comme une poule sans tête, le peuple se soulèvera.

– Arrête, Souleymane ! Tu m’as déjà tout dit. À mon tour, maintenant. Écoute-moi bien : je refuse de tuer Bonaparte.

– Voilà au moins qui est clair. Cela me déçoit, mais ne m’étonne pas de toi, Roustam. Je le ferai seul. J’espère, au moins, que tu viendras me voir empalé.

– Je te donnerai le verre d’eau pour abréger tes souffrances.

– Que feras-tu pour abréger celles de Leïla ?



– Laisse-la en dehors de nous, Souleymane !

– Tu sais ce que les soldats font à l’amie d’un tueur de Français ? Ils entrent dans la maison de ses parents, la pillent, la brûlent, fusillent les hommes et violent les femmes, avant de les achever à la baïonnette. Alors, noble Roustam, que feras-tu pour éviter ça à Leïla, notre amie, notre sœur ?

La rage à la mâchoire, Roustam rafle le poignard sur le plateau de bois et le glisse à sa ceinture.

– Je goûterais volontiers une datte, Roustam. Laquelle me conseilles-tu ?

Souleymane n’aura pas de réponse. Le grelot de bronze vient de geindre. C’est le signal. Leïla monte à la chambre avec un « invité ». Il faut partir.


***

Bonaparte ne se lasse pas d’être acclamé par les foules. Il en a connu de toutes ampleurs et d’ardeurs variées, mais il doit admettre que celle du Caire les surpasse en ferveur, tumulte et mystère. Ce qui la distingue et la rend insaisissable, c’est cette sorte de joie enfantine dont Bonaparte essaie de comprendre d’où elle vient. Cette sensation étrange et fuyante lui fait penser qu’il ne comprendra jamais vraiment ce pays. Ce ne sont pas les danseurs, jongleurs ou acrobates – le corps a des contorsions universelles –, mais plutôt ces immenses balançoires magiques dont on a planté en désordre les portiques tout au long de la route. Elles propulsent dans les airs des hommes vénérables et hilares, une longue corde attachée à une cheville, sur laquelle un enfant sombre tire avec un sérieux et une lassitude de bedeau.



De là-haut, ils doivent apercevoir les minarets, les murailles et les portes du Caire que la foule, la poussière ocre et la lumière lui cachent encore.

Bonaparte regarde un vieil homme à la barbe blanche se balancer en criant à l’enfant au bout de la corde : « Plus haut ! Plus haut !… »


***

Roustam court vers les écuries. Il est en retard. Hussein, le régisseur des palefreniers, lui signifie d’un coup de cravache dans les reins : « Le maître va te tuer ! » Que cette galerie est longue ! D’habitude elle conserve la fraîcheur du jardin intérieur, aujourd’hui elle lui brûle les poumons, la fontaine de pierre n’y peut rien, les arches défilent, ses pieds claquent sur le dallage. L’odeur des chevaux devient plus forte. Le maître veut qu’on brûle de l’encens et du santal pour la chasser, mais elle demeure. Puissante. Rassurante. Roustam souffle avant de pousser la dernière porte sur la cour de l’écurie principale.

Kulla apparaît !

Le pur-sang est au centre du carré pavé de présentation. En pleine lumière. Il lève la tête, les naseaux dilatés, les oreilles contrariées avec ce fouaillement de la queue en chasse-mouches qui dit son agacement… D’accord, je suis en retard, Kulla, mais si tu connaissais la raison. Si tu savais ce que j’ai dû accepter de Souleymane pour être avec toi…

Kulla piaffe des antérieurs pour interrompre Roustam. Il ne s’agit pas de cela… Regarde plutôt du côté de ma longe… Ali ! C’est Ibrahim Ali qui tient la longe à sa place ? C’est un mamelouk. Un Circassien. Roustam n’aime pas son attitude. Il est hautain, violent, querelleur avec les hommes et brutal avec les chevaux… Comment oses-tu paraître devant moi, Roustam ! Maître… Je ne veux pas entendre tes explications. C’est trop tard… Et Kulla, maître ?… Ali te remplacera. C’est lui que je dépêche auprès du général Bonaparte. Tu peux t’en aller… Ne discute pas. Va-t’en !…

Roustam ne discute pas. Il n’y gagnerait que le fouet. Ali a du mal à retenir son sourire de vainqueur. Roustam songe à ce qu’ils ont décidé, Souleymane et lui, à propos de Bonaparte. Tout cela vient d’être balayé pour quelques minutes de retard, et une discussion de trop.

Roustam regarde une dernière fois Kulla… Tu es le plus beau… Le pur-sang balance la tête… Tu renonces bien vite à moi, Roustam… Kulla s’aligne dans la diagonale du carré de présentation. Il attend le signe de Roustam.


***

Les deux cavaliers attachent leurs chevaux à la grille d’entrée du cimetière avec les mêmes gestes pressés. Ils lancent chacun une pièce au hasard à une bande de gamins qui se partagent la manne pour donner de l’eau à leurs bêtes.

Les cavaliers vont droit à la fosse encore ouverte. Ils se plantent devant celui qui porte la mâchoire arrogante du chef de meute. Le Mac.

– Mon nom est Carlo Brindisi, je suis porteur d’un message pour le chevalier de Saint-George.

– Je suis le fils du Commandeur. C’est mon nom. Mon seul nom. J’ai également un message à lui délivrer.

– Il semblerait, messieurs, que vous soyez en retard d’une poignée de terre et d’un coquelicot.


***



– Arrêtez-le ! Arrêtez-le !

Roustam se retient de rire. Son maître est en furie. Il gesticule et vitupère. Cheik el-Bekry, descendant du Prophète, bave de rage. Kulla s’est libéré d’Ali et galope en ruant aux quatre coins de la cour. Le fougueux est poursuivi par Ali qui l’insulte et les menace des pires châtiments, lui et sa descendance qui aura les genoux cagneux, le jarret raide et l’œil vitreux. La cavalcade et les cris ont attiré tout ce que les écuries comptent de palefreniers, apprentis et pailleurs. La tête à la porte de leurs stalles, les chevaux sont aux premières loges. Ils encouragent leur champion… Botte-lui les couilles ! Piétine-lui le crâne !… On apprécie en connaisseurs voltes, croupades, chassés. Quand Kulla s’immobilise, se laisse approcher et flatter, c’est pour mieux se cabrer et repartir en tirant Ali au bout de sa longe, ferré comme une carpe du Nil.

– Lâche-le, imbécile ! Tu vas le blesser.

– Maître, si vous permettez…

Cheik el-Bekry comprend aussitôt ce que Roustam lui propose. On l’avait prévenu que lui et Kulla étaient les deux moitiés de la même figue. Le cheik n’aime pas avoir le sentiment d’être joué, mais comment faire ? Il ne peut risquer l’humiliation aux yeux de Bonaparte.

– Va, et il est à toi.

Roustam s’avance jusqu’au carré de présentation, fait ce signe sur son front que Kulla attend. Le pur-sang s’apaise aussitôt et vient à lui à travers la cour, au pas humble de celui qui demande l’aman. Roustam met un genou en terre et tend la main ouverte vers Kulla. On ne sait à cet instant qui est le maître, qui est le serviteur. Affalé dans la poussière, Ali s’en moque. Il les tuera tous les deux.


***

La mort de Saint-George ne semble pas affecter les deux cavaliers de la même manière. Le fils du Commandeur reste en retrait, la moustache et les cheveux longs d’un blond excessif, les mâchoires serrées, un feutre bleu à plume amarante ostensiblement gardé sur la tête. Son regard fouille les gradins du cimetière sur lesquels sont alignés les caveaux. Il en cherche un. Le fils du Commandeur croit même l’avoir déjà repéré. Carlo Brindisi est d’humeur plus ouverte. Il se découvre à la mousquetaire avec force moulinets en direction du Mac et sourit au large sur un grand désordre de chicots.

– Monsieur, comme je vous l’ai dit, je me nomme Carlo Brindisi, citoyen du royaume de Naples. Je suis porteur d’un courrier destiné au chevalier de Saint-George, que voici !

– Qui en est l’expéditeur, monsieur ?

– Sur mon honneur, je ne peux en révéler le nom qu’au destinataire.

– Vous voyez bien que nous venons de mettre le Chevalier en terre.

– Certes. Mais alors, monsieur, à qui dois-je remettre ce courrier ?

– À moi ! Je suis son exécuteur testamentaire. Chacun pourra vous le confirmer.

Le Mac empoche la lettre comme un pot-de-vin.

– Un instant !

Le lieutenant d’Anderçon sort du rang. Il s’avance. On se tait. Haarlem lui concède l’autorité du juste. Le Mac est jaloux de cet homme qui possède si naturellement ce qu’il s’acharne à tenter d’acheter. Il y a là une forme de discrim