Main La maîtresse d'école

La maîtresse d'école

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Manitoba, 1928. Gabrielle atteint l'âge où elle doit choisir un métier pour gagner sa vie et satisfaire aux exigences de la modeste famille dont elle est la benjamine. Comme ses soeurs aînées, elle se tourne vers l'enseignement, bien que son talent artistique en voudrait autrement.Ainsi entame-t-elle sa formation à l'Ecole normale anglaise, un milieu intimidant pour la jeune Canadienne française. Malgré sa bonne maîtrise de la langue de Shakespeare, son acharnement au travail, sa gentillesse contagieuse et son espièglerie, il lui faudra lutter pour s'attirer le respect de ses consoeurs.Son diplôme en main, Gabrielle accepte des contrats dans différentes communautés, faisant la rencontre d'élèves qui occuperont pour toujours une place dans son coeur. Alors qu'elle apprend les rouages de la profession, elle se fait courtiser par des hommes, certains plus séduisants que d'autres, mais en cette époque de conventions strictes, la jeune femme fantasque devra parfois choisir entre l'amour, la raison et son désir d'indépendance.N'ayant par ailleurs jamais renoncé à son rêve de jeunesse qui ferait d'elle une écrivaine, celle qu'on connaîtra un jour dans divers cercles littéraires francophones se contente pour l'instant de tenir un journal intime. Bien souvent, elle se demandera si l'enseignement est réellement la vocation qui lui sied, à elle, Gabrielle Roy…
Language:
french
ISBN 13:
978-2-89585-688-7
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1

La Nuit de la Saint-Barthélemy

Language:
french
File:
EPUB, 1.51 MB
2

La Maîtresse De Brecht

Year:
2014
Language:
french
File:
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	 		 			Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales

			du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

			Toussaint, Ismène

			La maîtresse d’école : les voix de la plaine

			ISBN 978-2-89585-690-0

			I. Titre.

			PS8639.O988M34 2015 C843’.6 C2015-941130-0

			PS9639.O988M34 2015

			© 2015 Les Éditeurs réunis (LÉR).

			Image de couverture : Annie Boulanger

			Les Éditeurs réunis bénéficient du soutien financier de la SODEC

			et du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec.

			Nous remercions le Conseil des Arts du Canada

			de l’aide accordée à notre programme de publication.



			Édition :

			LES ÉDITEURS RÉUNIS

			www.lesediteursreunis.com

			Distribution au Canada :

			PROLOGUE

			www.prologue.ca

			Distribution en Europe :

			DNM

			www.librairieduquebec.fr

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			Imprimé au Canada

			Dépôt légal : 2015

			Bibliothèque et Archives nationales du Québec

			Bibliothèque nationale du Canada

			Bibliothèque nationale de France





De la même auteure




		 Essais, témoignages et portraits

			Gabriel Dumont, Souvenirs de résistance d’un immortel de l’Ouest, Québec, Éditions Cornac, 2009 (avec Denis Combet).

			Gabrielle Roy et le nationalisme québécois, Montréal, Éditions Lanctôt, 2006.

			Louis Riel, Journaux de guerre et de prison, suivis de Chronologie métisse 1604-2006, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2005.

			Les chemins retrouvés de Gabrielle Roy, Témoins d’occasions au Québec, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2004.

			La littérature de l’Ouest canadien, Trois siècles d’écriture, dans L’encyclopédie du Canada 2000, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000 (collectif) ; et dans L’action nationale, Montréal, hiver 2001 (Prix André-Laurendeau).

			Portraits d’auteurs et de personnages historiques québécois, canadiens-français et métis, dans L’encyclopédie du Canada 2000, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000 (collectif).

			Louis Riel, L; e bison de cristal, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2000 (Plume d’aigle métisse du Manitoba).

			Les chemins secrets de Gabrielle Roy, Témoins d’occasions, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 1999 (sélection de la Maison de la Presse internationale).

			Traduction et adaptation

			Les réfugiés, roman de Sir Arthur Conan Doyle, Montréal, Éditions internationales Alain Stanké, 2003.

			Visitez les sites web de l’auteure :

			www.ismenetoussaint.ca

			www.ismenetoussaint.com

			www.louisriel.org





À mes grands-mères, Laurence Cavan-Geffroy et Berthe Toussaint-Poirier, qui étaient maîtresses d’école à la même époque que Gabrielle

			À monsieur Méar, mon inoubliable instituteur à l’école du Créac’h, en Bretagne

			À feu mes amis Philippe Cardinal, petit-fils du fondateur du village de Cardinal, au Manitoba, et Irène Crites-Danais, agricultrice dans la même commune





Note au lecteur


			Cet ouvrage est un roman. Par conséquent, s’il s’inspire de la vie de la romancière Gabrielle Roy (1909-1983), il prend aussi des libertés avec elle et mêle des faits et des personnages réels à des faits et des personnages imaginaires.

			Les lecteurs désireux de connaître sa véritable histoire, pourront se reporter à son autobiographie, La détresse et l’enchantement, suivie de Le temps qui m’a manqué, ainsi qu’aux livres et aux biographies ayant paru depuis sa disparition. Par ailleurs, je les invite à découvrir deux de mes ouvrages, Les chemins secrets de Gabrielle Roy et Les chemins retrouvés de Gabrielle Roy, qui ont donné la parole aux témoins de son existence. Ils y retrouveront en outre plusieurs personnes devenues des personnages dans le présent roman.

			I.T.





1


			— Eh bien, Gabrielle, as-tu réfléchi à ton avenir ? As-tu fait le choix de ta future profession ?

			Adèle fixait sa benjamine de ses yeux noirs et perçants. L’institutrice de trente-cinq ans se tenait très droite dans un fauteuil de bois, raidie dans sa veste et sa longue jupe noire élimées, et dans ses bottines poussiéreuses à l’avenant, dont l’extrémité rebiquait vers le plafond. Son visage jaune aux joues creusées et ses lèvres étirées en un pli dur trahissaient la lassitude et les épreuves qu’endurait depuis une dizaine d’années cette incorrigible itinérante, en enseignant d’un village à l’autre dans les immenses territoires de la Saskatchewan et de l’Alberta.

			— Coiffeuse ? Sténodactylo ? Ou bien peut-être vendeuse ? railla l’aînée, Anna, en se renversant contre le dossier du canapé.

			À l’opposé de la femme qui prenait place devant elle, cette coquette dans la quarantaine exhibait une robe coquelicot, que rehaussaient un piquant petit chapeau noir, des bijoux et des souliers à talons hauts de la même teinte. Mais son rouge à lèvres violent parvenait mal à masquer sa bouche mesquine et amère. Ancienne institutrice ayant exercé au Manitoba, elle avait très vite abandonné son métier pour épouser un menuisier-charpentier, Albert Painchaud, dans l’espoir de mener une vie facile et aisée. Mais l’existence harassante de femme de colon que lui avait imposée cette union et trois maternités successives avaient eu raison de ses rêves de grandeur. Aujourd’hui, elle tentait de les enfouir au plus profond d’elle-même tout en jouant les séductrices.

			— Allons, allons, cesse de dire des bêtises, Anna, ces occupations n’ont rien de déshonorant, la reprit Bernadette, une religieuse de trente ans à qui ses interlocutrices avaient cédé par déférence le fauteuil le plus confortable de la pièce. Et Gabrielle est bien assez grande pour nous exposer sa préférence.

			Son habit austère de sœur des Saints Noms de Jésus et de Marie contrastait avec son apparence fragile et son doux visage ovale, aux paupières modestement baissées. Peu attirée par le monde et par les tâches domestiques, elle était entrée dans les ordres au début de la vingtaine, sous le nom de sœur Léon-de-la-Croix. Elle aussi avait embrassé une carrière d’institutrice, qu’elle poursuivait à présent avec bonheur à Kenora, une petite ville du nord de l’Ontario.

			En cette fin de journée d’été 1928, les quatre sœurs Roy étaient réunies dans le salon d’allure bourgeoise de la demeure familiale, sise à Saint-Boniface, le cœur canadien-français du Manitoba. Leurs parents, Léon Roy et Mélina Landry, avaient convoqué les trois premières à un conseil de famille qui devait décider du futur de la benjamine, une brillante finissante de l’Académie Saint-Joseph qui tardait à leur faire connaître ses intentions.

			Un peu intimidée en face de ses aînées, cette dernière se tortillait de nervosité sur son tabouret, portant de temps en temps ses doigts effilés à sa bouche. C’était une superbe jeune fille de dix-neuf ans, dont les cheveux blond roux tombaient en cascade sur ses épaules. Son teint hâlé faisait ressortir ses grands yeux bleu vert, ses traits fins et ses dents éclatantes. Elle portait une robe de cotonnade blanche, dont la ceinture bleu azur ornée d’un gros nœud de la même couleur soulignait la taille mince et fine.

			— Alors, Gabrielle, la relança Adèle avec sévérité, tu nous réponds ?

			Avec une tranquille assurance, que ne laissait pas présager son embarras, l’intéressée plongea son regard mi-rêveur mi-résolu dans les yeux de sa sœur :

			— Je veux être écrivaine, déclara-t-elle.

			Un silence à la fois interdit et consterné accueillit ces paroles.

			Mais le premier moment de stupéfaction passé, Adèle explosa de rage :

			— Écrivaine ! Écrivaine ! hurla-t-elle en se dressant d’un bond. Avoir fait un voyage de plus de douze cents milles depuis le nord de l’Alberta pour entendre cela ! Non, ce n’est pas possible ! Mais ma petite, poursuivit-elle en pointant Gabrielle d’un index accusateur, tu ne t’imagines tout de même pas devenir écrivaine parce que tu as toujours été la première en composition française et que tu as remporté quelques malheureuses médailles aux concours de fin d’année scolaire ? Pour qui te prends-tu ?

			— A-t-on entendu chose plus ridicule ? renchérit Anna en haussant les épaules.

			— Pour l’amour du ciel, mes sœurs, calmez-vous, calmez-vous ! les interrompit Bernadette d’une voix autoritaire que l’on n’eût jamais soupçonnée chez une personne d’aussi frêle stature. Toi, Adèle, rassois-toi ! Nous ne sommes pas venues ici pour nous disputer. C’est vrai, Gabrielle, tu n’es pas raisonnable, ajouta-t-elle en se radoucissant, mais rappelez-vous, mes sœurs, n’avons-nous pas eu nous-mêmes des rêves à son âge ?

			Un nouveau silence s’installa. Une ombre de regret, comme venue d’un lointain passé, voilait à présent le regard des trois femmes.

			— Des rêves… oui, nous avons eu, nous aussi, des rêves d’écriture, soupira Adèle, qui, soudain calmée, s’était laissée choir dans son fauteuil. Mais moi… j’avais du talent, tandis que Gabrielle…

			— Mais j’écris depuis que je suis toute petite ! protesta cette dernière.

			— Nous le savons, coupa la bouillante institutrice, mais cela ne veut rien dire.

			Et, poursuivant comme pour elle-même :

			— J’avais… j’ai toujours du talent et d’ailleurs, je n’ai pas renoncé.

			Puis, se tournant vers sa sœur aînée :

			— Toi aussi, Anna, tu écrivais bien… tes lettres, tes nouvelles…

			— Oui, rétorqua celle-ci, laconique.

			Visiblement émue, elle affectait de se perdre dans l’examen de ses ongles vernis.

			— Et toi aussi, Bernadette, tout ce que tu écris est original, plein de délicatesse et de sensibilité ! s’exclama Gabrielle. Tes lettres sont toujours agrémentées de descriptions poétiques de la nature.

			— Nous voulions toutes les trois écrire, avoua sœur Léon-de-la-Croix, les paupières mi-closes sur ses souvenirs. Mais nos prétentions se sont limitées à des compositions françaises, des lettres, des publications d’articles et de contes dans le bulletin de l’Académie Saint-Joseph ou dans les journaux locaux. Que pouvions-nous espérer de plus ?

			— Pour écrire, il faut une fortune personnelle, fit observer Anna, qui ne manquait jamais une occasion pour parler d’argent, et des relations pour publier dans une maison d’édition. Des relations au Québec, par exemple, ce qui est loin d’être ton cas, Gabrielle.

			— Et il faut aussi beaucoup de volonté ! précisa Adèle. Or toi, Gabrielle…

			— C’était un rêve hors de notre portée, enchaîna la religieuse, coupant court à toute critique. Et puis nous étions des femmes, nous avons été éduquées dans le dessein de nous marier, d’avoir des enfants et de prendre soin d’une famille. C’est aussi ce que je tâche d’inculquer aujourd’hui à mes élèves.

			— Ah, ça, c’est bien une remarque de bonne sœur ! persifla Adèle. Demande donc à Anna ce qu’elle pense du mariage et des marmots…

			— Ça suffit ! s’écria l’ancienne enseignante, je n’ai pas envie de parler de cela et d’ailleurs, j’aime mes enfants. Et puis, ajouta-t-elle comme pour s’en persuader elle-même, les choses ne vont pas si mal que cela depuis qu’Albert nous a construit cette belle maison à Saint-Vital, au bord de la rivière Assiniboine. En tout cas, toi, Bernadette, c’est sans doute pour mettre tes beaux principes en pratique que tu es entrée dans les ordres…

			— Un peu de respect, mes sœurs, répliqua Bernadette, piquée au vif. Quoi qu’il en soit, nous étions trop pauvres pour envisager une carrière dans la littérature et c’est pourquoi nous avons dû choisir un métier. Je ne dis pas cela pour t’embêter, Gabrielle, mais ton devoir est de faire de même pour soulager nos parents. Pense à notre père, il a soixante-dix-huit ans, il a travaillé très dur pour élever notre nombreuse famille. Notre-Seigneur a bien placé sur sa route le premier ministre Wilfrid Laurier, qui lui a offert un poste de fonctionnaire au ministère de l’Immigration, mais tu sais bien qu’on l’a mis prématurément à la retraite il y a quatorze ans, et cela, sans solde. Depuis tout ce temps, maman s’épuise en travaux de couture, de buanderie, et en gardes de bébés pour parvenir à joindre les deux bouts. De plus, songe à notre sœur Clémence, cette éternelle enfant : bien qu’elle ait trente-trois ans, elle restera toujours à leur charge, elle est incapable de faire autre chose qu’aider maman dans ses tâches quotidiennes. Bien sûr, nos parents ont cette belle maison dont tu as bien profité jusqu’à maintenant, mais comment et jusqu’à quand pourront-ils la conserver ?

			— Oui, nos parents se sont saignés aux quatre veines pour te payer tes études et te permettre de les poursuivre dans les meilleures conditions, commenta encore Adèle. Et toi, tu voudrais leur faire de la peine et les décevoir en embrassant une situation qui ne t’apportera que des désillusions. Même à supposer qu’un jour tes livres aient du succès – j’en doute fort, mais admettons –, ils te rapporteraient à peine de quoi survivre. Tu cours après des chimères, Gabrielle, il est temps de revenir sur terre. Tu dois te conformer à nos attentes et gagner ta vie, entends-tu ?

			— Gagner ma vie ! Gagner ma vie ! reprit la plus jeune, la mine boudeuse. Comme c’est mesquin ! Et comme tu es mesquine, Adèle ! Tu juges tout à l’aune du rendement ! Mais j’ai quand même le droit de faire ce qui me plaît, non ?

			L’orage était sur le point d’éclater de plus belle lorsque la voix stridente de Mélina Roy-Landry appela depuis la cuisine :

			— À table, le souper est prêt !

			— On arrive, maman ! répondit Anna. Bon, je m’en vais fumer une cigarette sur la galerie et je vous rejoins.

			— Nous réglerons cette affaire avec nos parents, conclut Adèle en fusillant la benjamine du regard.

			Le petit groupe traversa la cuisine, que la maîtresse de maison mettait un point d’honneur à garder d’une étincelante propreté, pour se rendre dans la cuisine d’été. Clémence achevait de disposer les plats sur une table de jardin que Léon Roy avait fabriquée dans un bois grossier. La jeune handicapée mentale, avec son dos voûté, ses yeux apeurés où vacillait une lueur d’égarement et son nez pointu, ressemblait déjà à une petite vieille.

			— Au menu, y’a d’la salade de chou, d’la purée d’pommes de terre et d’carottes, et des fraises au sucre et à la crème, comme vous les aimez, annonça joyeusement Mélina en se frottant les mains sur son tablier. Tout vient du jardin de vot’ père.

			C’était une robuste femme dont les cheveux noirs, séparés par une raie et tirés en chignon, étaient parsemés de fils d’argent. Quelques mèches folles s’en échappaient çà et là. À soixante ans révolus, elle avait conservé sa beauté, mais ses traits tirés et sa taille épaisse portaient la marque de son labeur et de ses nombreuses maternités.

			Tout à coup, la porte donnant sur l’arrière-cour s’ouvrit pour livrer passage à un vieil homme en manches de chemise, presque chauve et les épaules affaissées. Ses yeux et son visage creux exprimaient la tristesse et une extrême lassitude. Sans un regard pour quiconque, il rabattit ses bretelles sur son pantalon noir rapiécé et se mit à table tandis que les quatre jeunes femmes se levaient et se rasseyaient en signe de respect.

			— Bonsoir, père ! firent-elles à l’unisson.

			— Bonsoir, mes filles ! répondit Léon Roy d’une voix taciturne.

			Anna s’étant glissée parmi les convives, Bernadette récita le bénédicité puis, de la pointe de son couteau, le père de famille traça un signe de croix sur le pain avant de le partager. Le repas débuta dans un silence troublé seulement par le cliquetis des couverts.

			Ce fut Mélina qui, la première, prit la parole.

			— Pis, les filles, de quoi est-ce que vous avez parlé ? On vous entendait vous chicaner depuis l’aut’ bord d’la maison ! On vous avait dit d’abord de venir pour discuter du sort de not’ Gabrielle. Alors, qu’est-ce que t’as décidé d’faire dans la vie, mon enfant ? Mais pourquoi est-ce que t’es si rouge et que tu fais c’te figure-là ?

			— Ah, parlons-en, maman ! se plaignit Adèle avec fausseté, figurez-vous que mademoiselle veut être écrivaine !

			La ménagère poussa une exclamation de surprise, mais sans manifester le moindre reproche.

			— Écrivaine ! Tiens don ! Ma foi, j’suis loin d’avoir fait autant d’études que vous aut’ et j’sais pas c’qu’y faut faire pour devenir écrivaine mais y m’semble, enfin, y m’semble que c’est un métier très difficile. Y faut sans doute avoir beaucoup lu et vécu avant d’trouver une phrase originale, un mot juste ou une belle image. Pis, c’est un métier ben solitaire.

			— C’est surtout un métier d’crève-la-faim, grogna le père, sortant de son mutisme.

			Adèle sauta sur l’occasion pour jeter une once de fiel :

			— Voilà ce que je me tuais à lui expliquer tantôt, mais cette tête de linotte ne veut rien entendre. Et puis tout cela est de votre faute, la mère, c’est vous qui lui avez monté la tête depuis son enfance avec tous vos contes de bonne femme !

			— Adèle, on ne parle pas de cette façon à notre mère, la sermonna sœur Léon-de-la-Croix, et les contes font partie de notre héritage français. Il nous appartient de les transmettre de génération en génération si nous voulons conserver notre culture au Canada anglais.

			— Et puis il n’y a pas à dire, vous l’avez mal élevée, poursuivit l’impétueuse enseignante en ignorant la remontrance de sa sœur, vous en avez fait une enfant gâtée. Vous lui passez tous ses caprices, lui achetez tout ce qu’elle exige, lui cousez les plus belles robes et lui fabriquez les plus beaux chapeaux. Je suis certaine qu’elle était l’élève la mieux habillée de l’école. Vous ne l’avez jamais obligée à vous aider et elle ne sait rien faire de ses dix doigts. Est-il normal que ce soit encore Clémence qui fasse son lit, balaye sa chambre et ramasse tout ce qu’elle laisse traîner par terre ? Des emballages de bonbons, des épingles, son linge de corps, ses bas. Qu’a-t-elle fait de son été, sinon sortir, s’amuser avec ses amis ou se prélasser dans sa chambre ? Pas étonnant qu’elle se comporte en princesse, ne nous écoute pas et n’en fasse qu’à sa tête ! Il faut que cela cesse et que nous prenions des mesures sans plus tarder.

			Un coup de poing brutalement asséné sur la table mit fin à ce réquisitoire, faisant sursauter les hôtes. Clémence se recroquevilla sur sa chaise en roulant des yeux effarés.

			— Silence, Adèle ! ordonna le père de famille. Tu manques d’respect à ta mère pis en plus, t’es injuste. Puis, baissant le ton pour s’adresser à Gabrielle : tsé, Petite Misère – c’était le surnom qu’il lui avait attribué dans son enfance en raison de sa constitution chétive –, j’te reprocherai jamais l’pain que tu manges à not’ table, mais tu vas quand même pas faire comme tes chenapans d’frères ! Joseph, y a quarante et un ans astheure pis y a laissé tomber l’agriculture pour vagabonder comme un quêteux. Rodolphe, y fait encore les quatre cents coups à vingt-neuf ans pis ça nous fait honte dans tout Saint-Boniface…

			— T’exagères, Léon, corrigea Mélina, qui ne supportait pas la moindre remarque à l’encontre de son fils préféré, Rado a été chef de gare pis y nous envoie toujours d’l’argent quand y trouve à s’engager. Et Germain, y est quand même instituteur en Saskatchewan…

			— P’t-êt’ ben, p’t-êt’ ben, bougonna son époux, n’empêche qu’à vingt-six ans, y est toujours aussi ingrat : y a même pas répondu à not’ convocation au sujet d’la Misère et on aurait ben besoin qu’y nous envoie d’temps en temps un peu d’argent.

			— L’argent, encore l’argent, toujours l’argent ! se fâcha à son tour Gabrielle, vous n’avez que ce mot-là à la bouche dans cette famille !

			— Oui, l’argent, répéta le vieux pionnier, tu pourras jamais rien faire sans, Gabrielle. J’sais c’que c’est que d’manquer d’argent, moé : mes parents, y m’ont plus souvent nourri d’taloches et d’coups d’pied au derrière que d’plats chauds. Tout ça parce que la terre d’nos ancêtres, à Saint-Isidore-de-Rochester, au Québec, donnait rien que des cailloux et des racines noires. À treize ans, mon père m’a flanqué à la porte et à ton âge, Petite Misère, j’avais déjà fait tous les métiers : commis d’magasin, marchand ambulant, guide-forestier, tenancier d’un restaurant en Nouvelle-Angleterre…

			— On connaît la suite, l’interrompit sa femme, t’es venu à Saint-Alphonse, au Manitoba, pis tu m’as rencontrée. Ça valait-y pas la peine de rouler ta bosse ? demanda-t-elle en éclatant de rire, car à l’opposé de son mari, elle était toujours portée à voir le bon côté des choses. Au début, ç’a été difficile, ben sûr, mais t’es pas resté longtemps agriculteur, t’es devenu propriétaire d’un magasin général et d’un hôtel. Pis ton poste d’agent d’colonisation nous a permis d’fonder not’ belle p’tite famille, pis d’faire construire la belle maison où on dormira tous sur nos deux oreilles à soir.

			— J’donnerais tout pour retrouver ma fonction et t’offrir une meilleure vie, ma bonne, soupira le pauvre homme.

			Et, sentant monter en lui un peu cette verve qui l’avait caractérisé par le passé :

			Ah, c’était l’bon temps avec tous ces voyages pour visiter mes braves colons ! Que d’beaux souvenirs ! Tenez, un jour, à Steinbach, la colonie mennonite de not’ province…

			— Bon, Léon, tu nous raconteras ton histoire une aut’ fois, le rabroua la maîtresse de maison. Pendant qu’vous vous chamailliez pis qu’Adèle me reprochait l’éducation d’Gabrielle, j’ai réfléchi à queq’ chose pour elle : dis-moi, Gaby, ça t’plairait pas d’devenir institutrice comme tes sœurs ?

			— Moi, institutrice, maman ?

			— Mais oui, pourquoi pas ? T’es intelligente pis cultivée, la directrice de l’Académie Saint-Joseph, sœur Marie-Diomède, m’a dit que t’adorais faire des exposés et réciter des poèmes en classe. Pis quand j’suis venue à tes remises de médailles, j’ai ben vu que t’as jamais eu peur de parler en public.

			Gabrielle baissa le nez dans son assiette.

			— Eh ben, insista Mélina, t’es pas fière d’la réussite de tes sœurs ?

			— Si, bien sûr, mais…

			— T’aimes pas les enfants p’t-êt’ ?

			— Je ne sais pas. Enfin si, je crois, mais…

			— Eh ben alors ! Oh, je serais si heureuse que ma p’tit’ dernière devienne enseignante, elle aussi ! Pas toé, Léon ?

			Le vieil homme acquiesça du menton.

			— Moé, j’trouve que c’est une profession idéale pour une femme, surenchérit la maîtresse de maison, c’est digne et noble. Ça demande beaucoup d’patience pis d’travail, pour sûr, mais ça permet aussi d’avoir des loisirs, des vacances…

			— Hum, c’est vrai qu’elle présente certains attraits et avantages, émit Gabrielle du bout des lèvres, mais…

			— Qu’est-ce qu’elles pensent de ça, tes sœurs ?

			— Maman, c’est la chose la plus sensée que j’ai entendue depuis mon arrivée ici, admit Adèle. Pardonnez-moi pour tout à l’heure et au fait, votre repas est délicieux. Cependant, contrairement à ce que vous imaginez, l’enseignement est loin d’être la profession idéale. Voyez, moi, je me heurte sans cesse à des élèves indisciplinés, des colons grossiers et ingrats, une commission scolaire et des curés bornés.

			— Ne dis pas de mal de nos bons pères, la réprimanda la nonne, ils font ce qu’ils peuvent avec le peu de moyens dont ils disposent. Reconnais plutôt que ton caractère ne te rend pas service, ma pauvre Adèle !

			— Pis toé, qu’est-ce que t’en penses, Anna ? questionna la mère.

			— L’inconvénient, c’est qu’on est le plus souvent envoyé dans des trous, répondit l’aînée, qui se rappelait avoir failli mourir d’ennui dans les deux petits villages manitobains où elle avait professé. Et puis il y a déjà quatre instituteurs dans la famille, trois si l’on m’excepte : cela fait beaucoup. Mais puisqu’on ne peut rien tirer de Gabrielle…

			— Maman, c’est une excellente idée, trancha sœur Léon-de-la-Croix, impatiente de mettre fin à des palabres qui duraient depuis plus de deux heures. Il n’existe pas de plus beau métier au monde. Et instruire ces chères têtes blondes dans nos valeurs de moralité, de beauté et de respect de la survivance de notre race française contribue à l’élévation de notre âme.

			— Au fait, si je ne m’abuse, Gabrielle, relança Anna d’un ton aigre, l’Association d’éducation des Canadiens français du Manitoba met une bourse de cent dollars à la disposition des lauréates du concours provincial annuel de français pour financer leurs études supérieures. Puisque tu l’as été deux fois, tu vas donc pouvoir t’inscrire à l’École normale de Winnipeg dès la rentrée. Tu es bien chanceuse !

			Mélina en profita pour revenir à la charge :

			— Alors Gabrielle, c’est oui ? J’aurais tant voulu être institutrice, moé-même ! S’il vous plaît, Gaby… tu verras, ces études, ça durera pas plus long qu’une année, tu pourras encore rester à la maison avec nous aut’, pis après, tu voleras d’tes propres ailes. Tu l’regretteras pas.

			— D’accord, d’accord ! convint Gabrielle en secouant la tête, excédée. Mais c’est bien pour vous faire plaisir, maman. Quoi qu’il en soit, je crois bien que je n’ai pas le choix : depuis le début, vous êtes tous ligués contre moi, vous me harcelez, je n’en peux plus.

			À la surprise générale, elle enfouit son visage dans ses mains et fondit en larmes.

			— M’enfin, pantoute, Gabrielle ! protesta sa mère. Nous voulons que ton bien, tous autant qu’nous sommes icitte. Pleure pas, voyons. Allez, mange tes fraises, elles sont succulentes.

			— Non ! hurla soudain la jeune fille en repoussant son assiette et en se levant brusquement de table. J’accepte vos exigences, c’est dit, mais jamais vous ne m’empêcherez de faire ce que je veux, jamais ! Et ce que je veux, c’est être écrivaine, m’entendez-vous ? écrivaine, écrivaine !

			Et devant l’assemblée au comble de la stupeur, elle s’enfuit en sanglotant, monta quatre à quatre l’escalier de la demeure et se jeta sur son lit après avoir violemment claqué la porte de sa chambre.





2


			Assise à son pupitre, près de la lucarne de la petite chambre qu’elle s’était aménagée, encore adolescente, dans le grenier, Gabrielle travaillait à la nouvelle qu’elle avait commencé à écrire au cours des vacances dans un petit cahier d’écolière rouge. Afin de se sentir plus à l’aise en cette brûlante fin de journée d’août, elle avait enfilé une marinière de serge bleue à grand col blanc, assortie d’une jupe légère de la même couleur.

			Inspirée de l’enfance de sa mère, son histoire racontait l’épopée, embellie et idéalisée, de la famille Landry, des agriculteurs pauvres de Saint-Alphonse-de-Rodriguez, au Québec, qui avaient tout quitté à la fin du XIXe siècle pour répondre à l’appel de la Société de colonisation, laquelle leur avait promis de riches terres à blé dans l’Ouest canadien. En ce temps-là, la ligne du chemin de fer menant au sud du Manitoba s’arrêtait à Saint-Norbert, près de Winnipeg, la capitale ; aussi les immigrants avaient-ils dû poursuivre leur périple jusqu’à Saint-Léon, leur destination, dans un chariot bâché et tiré par des chevaux. Mélina, qui alors n’avait pas encore quatorze ans, avait retiré une telle joie de cette expérience qu’elle en était restée marquée pour le reste de sa vie.

			Cependant, l’apprentie écrivaine étant tombée en panne d’idées pour décrire une scène, elle raturait nerveusement ses phrases, puis suçotait son porte-plume durant de longues minutes, dans l’attente d’une hypothétique aide du ciel.

			Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis la dispute qui l’avait opposée aux membres de sa famille. La crise s’était dénouée grâce aux talents de diplomate de sa mère et ses sœurs avaient désormais regagné chacune leurs demeures. Gabrielle leur avait même écrit pour les remercier de leur visite et leur présenter ses respects, mais n’avait plus fait la moindre allusion à ses ambitions littéraires.

			La jeune fille poussa un soupir de découragement, écarta son cahier et ouvrit la lucarne, où elle s’accouda, pensive, le menton entre les mains. Le parfum des roses, des lys blancs de la Vierge et des œillets pourpre que Léon Roy avait plantés avec amour tout autour de la demeure familiale montait par bouffées jusqu’à elle. Bâtie à l’angle des rues Des Meurons et Deschambault, c’était une grande maison de bois peinte en jaune, de style four square, aux innombrables fenêtres. Elle était flanquée de deux pignons et chapeautée d’un toit en croupe, à la manière des résidences québécoises. Une galerie à colonnettes blanches, ombragée par trois petits pommiers, des pruniers et des cerisiers, courait le long de la façade et du mur est, qui bordait la rue Des Meurons.

			En se penchant, Gabrielle put y apercevoir quelques automobiles et voitures à cheval croiser de nombreux passants : des couples d’amoureux bras dessus bras dessous, des bandes de jeunes filles rieuses dans leur coquette robe d’été, une ribambelle de gamins en quête d’un dernier tour à jouer, un chiffonnier tirant sa charrette à bras où s’entassait une pile de ballots, de caisses et de peaux animales d’une hauteur prodigieuse, un essaim de religieuses, leur chapelet cliquetant à la ceinture, qui se hâtaient vers leur couvent.

			En face d’elle, le feuillage frais des ormes et des frênes, qui atténuait la touffeur du soir, éventait paresseusement la petite rue Deschambault. Peuplée d’une dizaine d’habitations entourées de jardins cultivés, cette paisible impasse conférait au quartier un aspect champêtre.

			Gabrielle lui vouait un profond attachement, car elle y avait passé les plus belles heures de son enfance. L’été, elle y animait un petit spectacle de marionnettes pour ses camarades de jeu ou bien l’arpentait de long en large, juchée sur de hautes échasses, en s’imaginant faire le tour du globe et rencontrer une foule d’étrangers avec lesquels elle s’entretenait dans des langues inventées de toutes pièces. Parfois, elle y traînait une chaise pour écouter un brave retraité lui conter sa jeunesse, sa vie d’adulte et sa vieillesse, bien qu’elle ne comprît pas encore grand-chose aux différents âges de l’existence. L’hiver, elle y participait à d’inévitables batailles de boules de neige, ainsi qu’à des courses en raquettes, en patins ou en traîneau.

			À l’ouest, cette rue débouchait sur la plaine jaune et verte, traversée par une ligne de chemin de fer. Un train roulait silencieusement en direction d’un groupe de bâtiments, d’où émergeait un vieux silo à grains en bois, coiffé d’un toit pointu, sur la façade duquel se détachait en toutes lettres la marque du producteur de blé United Grains Growers.

			Un peu plus loin, la petite rivière Seine – que les premiers colons français et canadiens-français avaient baptisée ainsi en hommage au grand fleuve parisien – serpentait entre des bouleaux, des arbustes et des fleurs sauvages. Gabrielle posa un regard attendri sur un attroupement de petits chênes rabougris, qui faisait cercle sur la rive : il y avait de cela bien longtemps, elle aimait aller s’asseoir parmi eux pour leur raconter d’interminables histoires.

			— Ah mes chers vieux amis, vous ne m’aviez jamais dit qu’il était si difficile d’écrire ! leur confia-t-elle. Y parviendrai-je jamais ? Mais qui suis-je donc pour être ainsi possédée par le démon de l’écriture et n’être même pas capable de terminer une malheureuse nouvelle ? Je finis par me demander si ce métier me correspond… Mais quoi faire d’autre ? Certes, je suis contente de retourner bientôt aux études et curieuse de voir où me mèneront mes expériences d’institutrice, mais je pourrais faire plein d’autres choses agréables dans la vie : jouer du piano, chanter, déclamer des vers sur une scène, faire du sport, voyager… c’est cela, voyager…

			Son regard s’envola par-dessus la cime des arbres de la cour pour aller se perdre très loin, là où le haut ciel, encore très bleu à la tombée du jour, rejoignait les vastes plaines nues, à l’infini. Les derniers nuages blancs, pareils à de petits chariots de pionniers, se pressaient vers l’horizon.

			— Que peut-il bien y avoir au-delà de cette immensité ? se demanda Gabrielle, qui ne la connaissait que par le biais des descriptions enjolivées que lui en avaient faites ses parents. Un jour, moi aussi je partirai à la découverte de l’inconnu : j’irai jusqu’au Québec, jusqu’au bout de la Prairie, jusqu’au bout du monde, peut-être.

			En attendant, elle se sentait loin d’être prête à quitter le cocon familial. Souvent, elle comparait sa maison à un navire battu des vents et tanguant au milieu de l’océan vertigineux des plaines, mais elle y éprouvait un sentiment de confort et de sécurité totale. Malgré les fréquentes querelles qui éclataient entre ses parents en raison du manque d’argent, le caractère aigri et peu communicatif de son père, qui l’avait affublée de ce sobriquet de Petite Misère qu’elle détestait, et les bruyants démêlés de ses grands frères et sœurs à chacune de leurs visites, elle y avait, somme toute, vécu une jeunesse heureuse.

			Elle se rappelait les soins que ses parents, fous d’inquiétude, lui avaient prodigués jour et nuit lorsqu’elle avait attrapé la scarlatine qui avait failli l’emporter. Mélina, une femme inventive et proche de la nature, n’avait pas sa pareille pour consoler ses chagrins d’enfant en lui confectionnant une petite poupée – une catin, comme elle disait – avec la corolle d’un coquelicot ou en lui préparant de délicieux suçons à la tire ; ou encore en improvisant un repas de spaghettis au veau, auquel elle conviait sa nombreuse parenté.

			C’est pourquoi, étant une élève médiocre, paresseuse et un tantinet indisciplinée au début de sa scolarité, Gabrielle s’était juré, en voyant un jour les larmes de sa mère couler devant ses bulletins de notes, de devenir la meilleure de sa classe. Jamais elle n’oublierait le sourire rasséréné de cette dernière, lorsqu’elle lui avait rapporté ses premiers bons résultats.

			En grandissant, elle était devenue une adolescente sage et accomplie, qui excellait dans toutes les matières et qui avait remporté de nombreux prix et distinctions ; jusqu’à la prestigieuse médaille du lieutenant-gouverneur du Manitoba, destinée aux meilleures élèves de la province, qu’on lui avait remise avec solennité à la fin de son secondaire.

			Aujourd’hui, elle conservait précieusement ces récompenses dans le coffre de son grenier, parmi les souvenirs et les objets qui lui tenaient le plus à cœur : un vieil ours en peluche, des poupées anciennes qui avaient appartenu à ses sœurs, son premier livre de lecture, quelques bijoux et rubans à chapeaux de couleur, et son journal intime, auquel elle confiait ses secrets de jeune fille.

			Elle fut tirée de sa rêverie par les cloches de la cathédrale de Saint-Boniface qui, dans le lointain, sonnaient l’angélus. Partout, l’air embaumé, sillonné d’une multitude d’oiseaux, vibrait de chaleur.

			— Quelle belle soirée ! murmura Gabrielle. Je ferais mieux d’aller prendre une marche avec mes amis au lieu de rester enfermée. De toute façon, je n’écrirai plus rien de bon aujourd’hui.

			Elle s’apprêtait à refermer la fenêtre lorsqu’un son aigu, provenant du champ en friche qui s’étendait en face, de l’autre côté de la rue Deschambault, arrêta son geste. Modulé sur une seule note, ce bruit reprit par intermittence, puis un autre le rejoignit, de la même tonalité, puis d’autres encore. Au début, disparate et dispersé, cet étrange orchestre ne tarda pas à s’accorder, enfla, désenfla, puis s’amplifia de nouveau, jusqu’à former un seul long cri monocorde, qui emplissait tout le quartier. Gabrielle, comme fascinée, ferma les yeux pour mieux écouter ce chant à la fois mélancolique et gai, doux et strident, qui l’envahissait peu à peu. C’était celui d’une centaine de grenouilles qui étaient sorties d’un petit étang caché par les hautes herbes du champ.

			Soudain, une onde de chaleur parcourut la jeune fille des pieds à la tête. Saisie d’une inspiration presque irrésistible, elle s’assit avec précipitation à son petit bureau et se remit à écrire. Cette fois, au rythme de cette musique inattendue, les mots lui venaient naturellement, les images surgissaient d’elles-mêmes, les phrases s’enchaînaient les unes aux autres, comme si elles lui étaient dictées par une voix s’élevant à la fois de l’étang et de l’intérieur d’elle-même pour la conforter dans sa vocation. La plume de Gabrielle courait fiévreusement sur les pages du cahier rouge et paraissait ne plus pouvoir s’arrêter. Oubliés, les reproches de son père et les pressions de sa mère ! Au diable, les doutes d’Adèle quant à son talent, les moqueries d’Anna et les sermons de Bernadette ! Elle s’abandonnait à l’ivresse de cette puissance créatrice toute nouvelle.

			Au coassement mélodique des batraciens se mêlaient les hennissements des chevaux de son histoire, les voix de son grand-père, Élie Landry, et de sa grand-mère, Émilie Jeansonne, le grincement des roues de leur chariot, qui s’était remis en branle après une longue halte, et les éclats de rire de la jeune Mélina, qui battait des mains à la vue de la montagne Pembina se profilant sur le ciel démesuré. Les valeureux pionniers, pleins d’espérance et de confiance en leur avenir, avaient enfin atteint leur nouveau pays. Certes, ils allaient devoir travailler dur, défricher, dessoucher, bâtir leur maison, cultiver et vendre les produits de leur concession, mais cela ferait l’objet d’une autre nouvelle, que Gabrielle se promit d’écrire à la prochaine occasion.

			À la fois épuisée et tout excitée, elle inscrivit avec fierté le mot FIN au bas de sa page. Puis elle se leva et se planta à la lucarne :

			— Oh, merci, petites grenouilles, merci ! s’écria-t-elle en ouvrant les bras dans un élan de gratitude. Cette fois, je sais… je sais qu’un jour, je serai écrivaine. J’écrirai un grand, un gros livre, et tout le Canada le lira !





3


			L’austère Winnipeg Normal Institute se dressait sur un ciel sombre, en ce matin de septembre balayé par un vent frais et les premières feuilles mortes. C’était un immense bâtiment de style néo-classique, en pierre de calcaire grise, qui projetait sa façade en V à l’angle des rues William et McGertie, pareille à l’étrave d’un navire menaçant. Son fronton arborait le nom des lieux en lettres pompeuses et ses lucarnes semblaient regarder Gabrielle d’un air réprobateur.

			— Brrr ! se dit-elle en réprimant un frisson, je ne sais pas si je vais me plaire ici… on dirait un poste à incendie ou pire, une caserne.

			Quelques jours auparavant, elle était allée rendre visite à sœur Émilie-du-Crucifix, l’un de ses anciens professeurs de français à l’Académie Saint-Joseph. La petite religieuse trapue, aux yeux et au sourire francs, ne lui avait pas caché les difficultés qui l’attendaient dans sa future école :

			— L’enseignement s’effectuera exclusivement en anglais, avait-elle déclaré. Que voulez-vous, en 1922, le gouvernement a fermé l’École normale de Saint-Boniface, qui avait formé en français d’excellentes institutrices telles que vos sœurs ! Vous n’avez donc pas d’autre choix que d’aller étudier là-bas, dans la langue de l’étranger.

			Elle s’était mise à vitupérer la loi Greenway qui, en 1890, avait aboli le français en tant que langue officielle, créé un système d’enseignement public unique et retiré tout financement aux écoles confessionnelles. Cela, au mépris de l’Acte du Manitoba, lequel avait préconisé vingt ans plus tôt l’usage équitable du français et de l’anglais, ainsi que la séparation des établissements scolaires catholiques et protestants. L’Église avait donc dû faire appel à la générosité des parents d’élèves pour pouvoir gérer ses propres institutions. En 1896, le compromis Greenway-Laurier, en optant pour une éducation limitée en histoire religieuse et en français, et en maintenant la suppression des subsides aux établissements catholiques, n’avait fait qu’envenimer la « querelle des écoles du Manitoba », telle qu’on l’appelait en ce temps-là. Des années durant, cette polémique complexe, qui avait fait grand bruit dans tout le Canada, avait farouchement opposé les conservateurs aux libéraux, le clergé catholique manitobain, dirigé par le fougueux archevêque de Saint-Boniface, monseigneur Adélard Langevin, à ses homologues protestants, les enseignants canadiens-français à leurs confrères canadiens-anglais, et les parents d’élèves au gouvernement provincial. Sans que la situation des francophones s’en trouvât pour autant améliorée, bien au contraire ! En 1916, l’inique loi Thornton avait interdit de manière définitive l’enseignement du français dans toutes les écoles du Manitoba.

			— À chaque génération, nos droits sont un peu plus rognés, notre pauvre langue, un peu plus humiliée, avait déploré sœur Émilie-du-Crucifix.

			Mais après cet intermède politique, elle s’était lancée en riant dans l’évocation des innombrables stratagèmes que ses consœurs et elle-même utilisaient afin d’assurer des heures de cours supplémentaires en français à leurs élèves : elles cachaient des livres de lecture dans des couvertures arrachées à de vieilles Bibles ou à des missels abandonnés, organisaient des jeux de questions-réponses dans le sous-sol fermé à double tour de la cathédrale de Saint-Boniface, réunissaient leurs protégées la nuit dans le grenier de l’Académie, pour leur lire des romans à la lueur d’une chandelle. Ces inventives enseignantes agissaient avec la complicité de l’Association d’éducation des Canadiens français du Manitoba, qui était chargée de défendre ses compatriotes contre l’application abusive de la loi Thornton tout en protégeant la survie de leur culture. Cette complaisante organisation fermait les yeux sur les entorses faites aux décrets du Department of Education, voire les encourageait.

			Cependant, lors d’une de ces inspections-surprises que le ministère canadien-anglais avait coutume d’effectuer dans les écoles catholiques, sœur Émilie-du-Crucifix avait bien failli se faire prendre… la main française dans le sac !

			— Vous rappelez-vous quand l’examinateur est arrivé dans la classe et que je vous ai demandé à toutes de cacher en vitesse vos manuels de français dans vos pupitres et de sortir ceux d’anglais ? Certaines de vos camarades n’avaient jamais dû en lire une seule ligne. Comme nous avions eu peur ce jour-là ! Heureusement que vous étiez là, Gabrielle, vous aviez sauvé la classe ! C’est vous qui aviez répondu en anglais à toutes les questions d’histoire du Canada, de géographie et de littérature. Vous aviez même conclu votre prestation par une tirade de Shakespeare qui ne figurait pas au programme, mais qui avait convaincu l’inspecteur qu’il était tombé dans une classe de… futures parfaites Canadiennes anglaises !

			La religieuse avait ri de plus belle en repensant à l’inspecteur qui était reparti, un large sourire aux lèvres, sans se rendre compte à quel point il s’était fait berner, et après avoir félicité la directrice pour l’exceptionnelle qualité de l’enseignement dispensé par l’Académie Saint-Joseph.

			Puis sœur Émilie-du-Crucifix avait repris son sérieux pour compléter le portrait peu engageant de l’École normale canadienne-anglaise :

			— Ma petite Gabrielle, ils ne vont pas t’épargner, tu sais, l’avait-elle prévenue d’une voix douce, en la tutoyant pour la première fois. Je veux dire, les professeurs : ils vont se montrer beaucoup plus exigeants avec toi parce que tu es une Canadienne française. Les élèves non plus ne seront pas tendres. Tu devras travailler fort pour t’imposer auprès d’elles car elles viennent d’un milieu social supérieur au tien. Ces gens-là n’ont que mépris pour nous autres et très peu de nos finissantes sont admises dans leur école. Alors, montre-leur de quoi tu es capable et fais-nous aussi honneur à tous, ici ! Mais j’ai confiance, tu es très bonne en anglais, tu réussiras. Cependant, rappelle-toi, Gabrielle : ne renie jamais ton français, pour toi-même, pour nous autres, pour tes élèves. L’avenir de générations de petits Canadiens français est désormais entre les mains de personnes d’élite telles que toi. Allez, va, maintenant, courage, et que Dieu te protège !

			* * *

			Forte des mises en garde et des encouragements de son amie, la jeune fille avait donc pris le chemin de la rentrée, à la fois déterminée et pleine d’appréhension, en serrant son petit cartable sous son bras. Elle avait revêtu l’uniforme réglementaire des étudiantes de l’institut – chemisier blanc et cravate à rayures, veste et jupe bleues, bas blancs et souliers noirs – mais sans coiffer le béret, également bleu, car il lui déplaisait. Elle l’avait fourré dans sa poche et remplacé par un joli chapeau de la même couleur, sur lequel sa mère avait brodé en fils dorés les noms de ses auteurs préférés : Shakespeare, Jane Austen, Shelley, Byron, Thomas Hardy, George Eliot, les sœurs Brontë et Alphonse Daudet. Gabrielle n’avait pas osé lui faire ajouter ceux de Balzac, de Flaubert ou de Maupassant, parce qu’ils avaient été mis à l’index par les autorités ecclésiastiques et qu’on les lisait sous le manteau.

			Le cœur battant, elle gravit les marches de l’entrée, flanquées d’énormes colonnes, et poussa les lourdes portes de chêne vitrées. Elle passa devant la loge du gardien, un homme à la figure de bouledogue auquel elle adressa un bref signe de tête, contourna un départ d’escalier qui dégageait une fraîche odeur de cire, et enfila un long couloir carrelé, ses talons résonnant dans le silence.

			La porte du fond ouvrait sur une vaste cour de récréation. Des centaines de jeunes filles, réunies par petits groupes, y jacassaient à grand bruit.

			À peine Gabrielle avait-elle fait son apparition que des inconnues firent cercle autour d’elle. Les moqueries fusèrent de toutes parts :

			— Hey, girls ! Look at that silly hat ! (Hé, les filles, regardez-moi ce chapeau ridicule !) s’exclama une grande perche brune à l’air narquois, en se mettant à épeler les noms qui figuraient sur le couvre-chef de l’arrivante. Al… phon’s… Da…ou…dett… Who’s that guy ? Your boyfriend ? (Al…phon…se… Dau…det… Qui c’est, ce gars-là ? Ton petit ami ?)

			Toute la bande éclata de rire.

			— Who’s that jerk ? You, what’s your name ? (Qui est cette paysanne ? Comment t’appelles-tu, toi ?) questionna une grosse blonde un brin vulgaire, les yeux luisants de méchanceté.

			— Gabrielle Roy, répondit l’arrivante d’une voix intimidée, tout en s’efforçant de sourire.

			— Gabrielle what ? Roïe ? (Gabrielle quoi ? Roye ?) pouffa une petite rousse au vilain nez retroussé.

			— So you, French pea soup, what are you coming here for damned ? (Puis toi, maudite petite Française, qu’est-ce que tu viens faire ici ?) reprit la plus grande, qui paraissait être la meneuse et dépassait Gabrielle d’une bonne tête.

			— For the same reason than you (La même chose que toi), répliqua cette dernière en soutenant son regard. Mais en son for intérieur, elle n’en menait pas large.

			— What ? What did you say ? Hey ! girls, did you understand something ? (Quoi ? Qu’est-ce que tu as dit ? Hé, les filles, vous avez compris quelque chose ?)

			— Nothing at all, she still has pea soup in her mouth. Maybe it’s time for you to learn to speak… white, don’t you think ? (Rien du tout, elle a encore de la soupe aux pois dans la bouche. Il serait peut-être temps que tu apprennes à parler… la langue des gens civilisés, tu ne penses pas ?) lança une autre.

			Les rires reprirent de plus belle.

			— And did you see her haircut ? She looks like a nun. Maybe you could give us the address of your hairdresser in your dump in Saint-Boniface ! (Et vous avez vu sa coiffure ? Elle ressemble à une bonne sœur. Tu pourrais peut-être nous donner l’adresse de ta coiffeuse dans ton trou de Saint-Boniface !) gloussa encore une pimbêche qui affichait avec arrogance sa coupe de cheveux à la garçonne.

			Enhardie par cette dernière sortie, la grande brune donna une chiquenaude au chapeau de Gabrielle, qui tomba par terre, et lui ébouriffa vigoureusement les cheveux, ce qui fit s’esclaffer encore plus fort les railleuses. Humiliée et rouge de confusion, la jeune fille se baissa pour le ramasser et s’en recoiffa après avoir remis de l’ordre dans sa chevelure. Puis, se frayant un passage sous les huées, la gorge serrée et les jambes flageolantes, elle se dirigea vers un petit groupe qui se tenait en retrait : celui des Canadiennes françaises, ses anciennes camarades de douzième année. Pâles et la mine défaite, les six jeunes filles se tenaient serrées les unes contre les autres.

			— Salut, Gabrielle ! dit une dénommée Annie Lafrenière d’une voix blanche. Elles nous jouent à toutes de sales tours, j’ai bien l’impression qu’on va en arracher…

			— Elles ne vont faire qu’une bouchée de nous, gémit Madeleine Prénovost, qui était au bord des larmes. Et elles nous ont déjà attribué des surnoms grotesques.

			— Mais toi, tu es belle et intelligente, Gabrielle, fit observer Simone Rhéal, elles vont finir par te ficher la paix.

			— Oui, et je n’ai pas l’intention de me laisser faire, répondit-elle, tentant surtout de s’en convaincre.

			La cloche qui annonçait l’ouverture des classes vint interrompre leurs échanges. Les groupes se dispersèrent avec rapidité à travers la cour et Gabrielle rejoignit le pavillon destiné aux étudiantes qui devaient préparer le brevet d’institutrice de première année. La jeune Bonifacienne et une bonne soixante-dizaine de filles pénétrèrent dans un couloir où elles suspendirent aux patères, la première, son chapeau, les autres, leur béret, puis elles entrèrent en classe.

			Gabrielle fut frappée par la quasi-nudité des murs, qui contrastaient avec ceux de l’Académie Saint-Joseph, lesquels étaient toujours tapissés d’images saintes, de dessins d’élèves et de photos de fin d’année. En resongeant à sa chère école, elle sentit les larmes lui monter aux yeux mais les refoula bien vite.

			— Asseyez-vous ! ordonna en anglais un homme d’une soixantaine d’années, qui se tenait sur l’estrade. Maigre et de haute taille, son costume trois-pièces noir accusait son visage émacié et son air rigide et autoritaire. Et en silence ! ajouta-t-il, couvrant d’une voix de stentor le bourdonnement qui régnait dans la salle.

			Gabrielle s’apprêtait à prendre place à l’un des pupitres jumelés, près d’une camarade qui y était déjà installée, quand cette dernière s’empressa de poser son cartable sur la chaise vacante.

			— No, not you here ! (Non, je ne veux pas de toi ici !) lui jeta-t-elle.

			Après avoir essuyé plusieurs rebuffades, elle trouva à s’asseoir à côté d’une élève à la mine boudeuse, qui affecta de l’ignorer.

			— Je suis le docteur William A. McIntyre, le directeur de cet établissement, déclara le sinistre dirigeant. Aujourd’hui, je vais faire le tour des classes afin de mieux vous connaître et de vous expliquer les règlements de notre institut.

			L’appel commença. Chaque fois que le proviseur butait sur le nom d’une Canadienne française, toute la classe était prise de fous rires. Parvenu à celui de Gabrielle, il releva la tête de sa liste et fixa avec sévérité la nouvelle venue par-dessus ses lunettes :

			— Miss Roïe, vous serez bien aimable, à l’avenir, de porter le béret conforme aux règles de cette école. Je vous ai vue tout à l’heure par la fenêtre de mon bureau. Ce genre d’originalité n’est pas de mise ici, vous n’êtes pas à un concours de mode. Ne commencez pas à vous distinguer de vos camarades, vous n’êtes pas en position de le faire, me semble-t-il. Faites-vous plutôt remarquer par la qualité de votre travail… du moins si vous en êtes capable !

			Gabrielle baissa la tête, rouge de honte.

			— Mesdemoiselles, poursuivit-il à l’intention de la classe, j’entends que notre établissement demeure à la hauteur de sa réputation, aussi ne tolérerons-nous aucun manquement à la discipline. Tout retard injustifié sera puni, vous devrez en toute circonstance respecter vos professeurs, vous taire pendant les cours, ne répondre que lorsqu’ils vous interrogeront, et rendre en temps et en heure les devoirs que vous aurez à faire à la maison. Nous mettons à votre disposition une cantine, une bibliothèque, une salle de travaux manuels, une étude, ainsi qu’un gymnase où vous pourrez vous détendre ou vous entraîner en dehors des cours d’éducation physique. Dois-je vous préciser que le maquillage et les bijoux sont interdits, et qu’aucun garçon ne doit franchir les portes de cette école ni vous attendre à sa sortie ?

			Des rires étouffés et quelques gloussements accueillirent ces paroles.

			— Taisez-vous ! À moins qu’il ne s’agisse d’un membre de votre famille, bien entendu, en quel cas il devra m’en aviser. Et que je ne vous surprenne pas en mauvaise compagnie ou à traîner dans les rues de Winnipeg, sinon vous serez renvoyées ! Vous êtes ici pour vous préparer à votre future mission d’institutrice et une institutrice digne de ce nom doit donner le bon exemple. Non seulement il vous incombera d’instruire et de cultiver l’intelligence de vos élèves, mais aussi de fortifier leurs bons sentiments et de leur inculquer les règles de la morale. Vous devrez former leur caractère et favoriser leur développement physique et spirituel, afin d’en faire des citoyens aptes à remplir un jour leurs devoirs économiques, politiques et sociaux. Par conséquent, mesdemoiselles, il vous faudra faire preuve d’ordre, de méthode, de rigueur : la meilleure discipline commence par celle qu’on s’impose à soi-même. En outre, votre rôle sera de combattre les maux qui affligent notre communauté, tels l’alcoolisme, les maladies infectieuses, la mendicité. En réformant les enfants, nous croyons en la capacité de l’école à réformer leurs parents et peut-être un jour, la société elle-même. Vous devrez également…

			La cloche de la récréation rompit fort à propos cet interminable laïus.

			En sortant de la classe, Daisy Fielding, la corpulente blonde qui faisait partie du comité d’accueil si cruel de l’école, profita du brouhaha général pour bousculer Gabrielle.

			— I beg your pardon… mademoiselle (Je vous demande pardon) fit-elle semblant de s’excuser en plongeant dans une profonde révérence. Elle avait apostrophé son souffre-douleur en français pour mieux lui signifier son mépris.

			La jeune fille résista à l’envie de la gifler. Ce n’était pas le moment de causer un esclandre, d’autant plus que le soutien du principal ne manquerait pas d’aller à son ennemie. Isolée au milieu de la cour qui bruissait de conversations en anglais, rejetée par ses compagnes, qui la dévisageaient en échangeant entre elles des commentaires malveillants et en riant sous cape, elle se sentait aussi perdue et désemparée que le vilain petit canard du conte d’Andersen.

			Après la pause, les professeurs, qui étaient pour la plupart Écossais comme le directeur, vinrent tour à tour présenter la matière qu’ils enseigneraient durant l’année : Reading (la lecture), Speaking (la langue orale), Writing (la langue écrite), Pedagogy (la pédagogie), School management (la direction d’école), Seat Work (les interrogations écrites) et Physical Education (l’éducation physique). Parmi eux figurait un professeur de grammaire, une vieille fille sèche, au maigre chignon tiré jusqu’au sommet du crâne et aux lèvres pincées, qui répondait au nom de Miss Macdonald. D’emblée, elle prit Gabrielle en grippe, la faisant répéter sans cesse les mêmes phrases, sous prétexte qu’elle ne comprenait pas son accent, la bombardant de questions et l’envoyant à trois reprises au tableau pour essayer de la ridiculiser. Elle paraissait tirer une joie malsaine des rires que ses remontrances provoquaient dans la classe. Toutefois, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la novice réussit en partie à déjouer ses pièges.

			* * *

			La journée s’étirait et semblait ne jamais devoir finir. Les brimades exercées par les étudiantes canadiennes-anglaises à l’encontre de Gabrielle s’étaient succédé. Mary Ann Ashton, la grande brune aux allures de caïd, lui avait fait un croc-en-jambe alors qu’elle se rendait au tableau ; Janet Spencer, la laide petite rousse au nez en trompette, avait fait tomber de son pupitre ses livres et ses cahiers, ce qui lui avait valu une injuste réprimande de la part d’un enseignant ; et Dorothy O’Reilly, la peste qui faisait parade de sa coupe de cheveux au carré, lui avait volé en douce sa boîte à lunch : Gabrielle l’avait retrouvée seulement à l’heure de la collation dans le casier de son petit bureau. Même son beau chapeau, après avoir servi de balle à ses tourmenteuses qui se l’étaient passé de main en main, lui était revenu en loques.

			Enfin, la cloche libératrice retentit. Gabrielle s’enfuit, plus qu’elle ne courut, pour prendre le tramway qui devait la ramener chez elle. Comble de malchance, la voiture était bondée : la jeune fille dut donc demeurer debout en se tenant à une poignée suspendue au plafond. Elle se sentait épuisée et profondément meurtrie. Elle qui, d’ordinaire, aimait observer les gens tout autour pour mieux les décrire dans ses nouvelles ou dans son journal intime, prêta à peine attention aux passagers qui montaient et descendaient à chaque station : des ouvriers, la casquette sur l’oreille et la boîte à outils en bandoulière, des employés de bureau en chapeau, costume strict et imperméable gris, des secrétaires au maquillage défraîchi, des étudiants, le nez plongé dans un bouquin, des vendeuses dégageant le parfum bon marché, des mères de famille qui revenaient de faire les courses ou qui ramenaient leurs enfants de l’école. Il lui sembla même que tout ce petit monde arborait le même air las qu’elle et n’avait qu’une seule hâte : retrouver son chez-soi.

			Le trajet entre l’École normale de Winnipeg et Saint-Boniface, qui prenait tout au plus une demi-heure, lui parut, lui aussi, interminable. Le long des immenses artères de la capitale, qui se croisaient en se coupant à angle droit, ce n’était qu’un morne défilé de grands magasins, d’entrepôts, de dépôts ferroviaires, de manufactures, de fabriques hérissées de cheminées et de hauts édifices de bureaux, témoignant tous par leur architecture d’une influence britannique.

			Au carrefour des avenues commerçantes Main et Portage, la circulation se fit plus dense. Puis le tramway s’immobilisa d’un coup. Ses usagers se massèrent aux fenêtres pour tenter de voir ce qu’il se passait. Un accident, survenu quelques minutes plus tôt, bloquait le trafic. Une rutilante Auburn – sans doute la propriété de quelque directeur d’usine ou de son fils – et une voiture à cheval s’étaient violemment percutées, provoquant un embouteillage et un concert assourdissant de trompes et de klaxons.

			Le chauffeur de l’automobile, un homme d’une trentaine d’années aux cheveux gominés et au costume clair, une grosse chaîne de montre en or s’échappant de la poche de son gilet, invectivait le conducteur de l’attelage. Au milieu de l’attroupement qui s’était formé et des chevaux qui se cabraient en hennissant de terreur, Gabrielle reconnut dans ce dernier monsieur Desnoyers, le livreur de charbon de son quartier. Blême, les bras ballants, le pauvre homme fixait avec consternation sa charrette défoncée et son chargement dont la moitié avait versé : sous le choc de la collision, les sacs en toile de jute avaient éclaté et des centaines de boulets de charbon s’étaient répandus sur la chaussée. Non seulement le travailleur avait perdu tout le gain de sa journée, mais combien de mois lui faudrait-il pour pouvoir rembourser l’achat d’une voiture neuve ?

			Les yeux rougis comme s’il était sur le point de pleurer, il paraissait ployer sous le flot des insultes de son interlocuteur. Il tentait bien de se défendre, mais ne parvenait qu’à baragouiner quelques mots d’anglais. Malgré sa fatigue, Gabrielle éprouva un vif sentiment de compassion à l’égard de son compatriote :

			— Est-ce normal que les mêmes soient toujours victimes de cette langue soi-disant supérieure, seule à être capable d’assurer le pouvoir et la fortune à ceux qui la maîtrisent ? se demanda-t-elle.

			Enfin, le tramway repartit et Gabrielle put attraper de justesse sa correspondance. Le véhicule filait à présent à vive allure sur le pont Provencher, qui reliait la capitale à Saint-Boniface en enjambant la rivière Rouge. La jeune fille poussa un soupir de soulagement. Jamais sa petite ville ne lui était apparue aussi chaleureuse et accueillante. Elle semblait même lui tendre les bras, déroulant le long du cours d’eau une ribambelle de bâtiments familiers : la cathédrale de style romano-byzantin, flanquée de deux hautes tours à clochers, dont la façade arborait une rosace multicolore, pareille à une grosse médaille ou à un bijou chatoyant, l’hôpital blanc des Sœurs Grises, tout en longueur, avec son toit en croupe et sa double rangée de fenêtres aux volets verts, le moulin à farine, le chantier de bois de construction, la scierie, la carderie, les maisonnettes des résidents, peintes de couleurs vives. Au-delà, des sapins qui abritaient des collèges, des croix surmontant des couvents et d’innombrables flèches et clochetons découpaient leur silhouette dentelée, telle une féérie gothique, sur un ciel éraflé par les premières lueurs du soleil couchant.

			À peine rentrée chez elle, Gabrielle s’effondra dans le sofa du salon, en larmes :

			— Oh, maman, si vous saviez… quelle affreuse journée ! hoqueta-t-elle entre deux sanglots. Je ne tiendrai jamais le coup. Je crois que je préfère rester à la maison avec vous.

			— J’sais ben, répondit Mélina sur un ton attristé, c’t’après-midi, j’ai vu madame Prénovost, la mère de ta camarade : Madeleine s’est sauvée d’l’école, elle s’est enfermée dans sa chambre pis elle veut pus en sortir. Elle retournera pus là-bas. Ces maudits Anglais, y nous laisseront don jamais tranquilles. À croire qu’on est coupables d’êt’ nés Canadiens français dans c’te pays-là ! Une vraie malédiction. Mais toé, Gabrielle, t’es forte pis courageuse. Faut leur tenir tête à c’te monde-là ! Y’a que ça qu’y comprennent, eux aut’…

			— Mais les filles… jamais je n’avais été traitée ainsi !

			— Elles seraient ben trop contentes que tu t’pointes pus en classe, faut pas faire leur jeu. C’est qu’un mauvais moment à passer pis dans pas longtemps, tout ça va arrêter, tu peux m’croire. Pis les professeurs, y z’étaient pas intéressants ?

			— Si, un peu vieux jeu par bouts, mais…

			— Alors, c’est ça qu’est important ! Tu vas t’y faire, t’es la meilleure, Gabrielle. Y’a qu’avec d’la patience, du travail et d’l’obstination qu’on obtient queq’ chose dans la vie. Pense à ton père. Tes professeurs, y vont finir par t’accepter pis par voir que t’es ben capable. Tsé, même si j’aime pas ben bon les Anglais, j’aurais aimé la connaître, moé, leur langue, ça m’aurait aidée au moins quand c’est l’temps d’aller magasiner chez eux. Faut que tu prennes ta chance, Gaby, car c’te langue-là, c’est la langue de l’avenir pour vous aut’, les jeunes, pis pour ceux qui viendront après. C’est ben d’valeur mais c’est comme ça, on y peut rien.

			— Comme c’est mélangeant ! rétorqua l’étudiante, qui pleurait toujours. D’un côté, on veut que nous acquérions un esprit anglais, de l’autre, que nous gardions notre culture française. Il faut sans cesse s’ajuster et jongler avec ça !

			— Ben oui, ma chouette, j’sais que c’est pas facile. Maintenant, tu vas monter te reposer dans ta chambre et réviser tes leçons, pis pendant c’temps-là, j’te préparerai un bon macaroni au bœuf et aux tomates. Pas un mot d’tout ça à ton père quand y rentrera, y est pas mal fatigué dans l’moment et y s’inquiéterait. Pis après l’souper, j’commencerai à t’faire un aut’ chapeau, l’même mais plus beau encore qu’çui-citte. Comme ça, tu pourras l’mettre pour quand tu sortiras avec tes amis d’Saint-Boniface ou que tu recevras ton diplôme d’institutrice. Et j’te gage que c’te jour-là, y’en a pas un qu’osera t’l’enlever !

			Gabrielle sécha ses larmes et se blottit dans les bras de sa mère. Les deux femmes restèrent un long moment à se bercer l’une l’autre, tandis que Mélina chantonnait un vieil air de sa jeunesse, comme elle le faisait déjà il y a dix-neuf ans, pour consoler sa petite dernière.





4


			Les semaines puis les mois passèrent. Gabrielle s’était peu à peu adaptée à son nouvel environnement. Comme l’avait prédit Mélina, les vexations dont elle faisait l’objet de la part des étudiantes canadiennes-anglaises s’étaient espacées jusqu’à cesser définitivement. Non seulement le rythme de travail intensif auquel l’École normale soumettait ses recrues ne leur laissait guère le temps ni le loisir de harceler l’une des leurs, mais le courage, la volonté de s’intégrer dans sa classe et la gentillesse de la jeune Canadienne française avaient fini par triompher des préjugés que ses condisciples nourrissaient à son égard.

			À présent, elle avait recouvré la gaieté, l’espièglerie et ce petit côté cabotin qui en avaient fait une jeune fille populaire à l’Académie Saint-Joseph ; et malgré le climat de rivalité que les professeurs entretenaient entre les élèves, elle était devenue une compagne admirée et recherchée. De son côté, même si elle ne considérait pas ses semblables comme des amies, mais simplement comme de bonnes camarades et même si elle demeurait silencieuse et gênée lorsque celles-ci évoquaient durant la récréation les riches demeures qu’elles habitaient, les événements mondains que leurs parents organisaient ou les robes du soir qu’elles portaient aux bals auxquels elles étaient invitées, elle se joignait volontiers à leurs distractions : les parties de balle dans le gymnase, les promenades en ville, la patinoire, plus rarement les sorties au spectacle. Cédant à la mode du temps, elle s’était fait couper et onduler les cheveux comme ses copines, tandis qu’elles s’étaient confectionné des chapeaux bleus brodés de fils dorés, à l’exemple de celui qu’elle portait le jour de la rentrée. Elle avait même fini par faire la paix avec ses anciennes ennemies, puis par pardonner et oublier les offenses qu’elles lui avaient infligées à son arrivée à l’institut. D’ailleurs, Mary Ann Ashton et ses comparses faisaient le plus souvent bande à part, les autres filles ayant vite mis un frein à leurs velléités de régenter la classe, voire l’école tout entière.

			De la même manière, par son application, sa conduite irréprochable durant les cours et son acharnement au travail, Gabrielle s’était fait assez vite remarquer et apprécier de ses professeurs. Elle avait amélioré son accent, acquis un vocabulaire conséquent et lisait une quantité d’ouvrages en langue anglaise. Étant à ses débuts une élève moyenne, que l’on notait souvent injustement, elle avait conquis de haute lutte une place de treizième à la fin du trimestre et ambitionnait maintenant d’atteindre les premières. Et quoiqu’elle ne fût pas parvenue à s’acquérir la sympathie de Miss Macdonald, son professeur de grammaire, au moins cette dernière, impressionnée par ses progrès, la traitait-elle à présent avec respect : elle l’écoutait avec attention, approuvant d’un demi-sourire ses réponses correctes à une question ou corrigeant sans acrimonie ses imperfections linguistiques. La « maîtresse-dragon », comme l’avait surnommée l’étudiante, ne la reprenait avec sévérité que lorsqu’elle la surprenait à rêvasser. En effet, n’ayant plus le temps d’écrire, il arrivait souvent à la jeune fille de songer avec une douce mélancolie à sa véritable vocation, de laisser son imagination s’envoler par la fenêtre de la classe ou d’écouter les mystérieuses « voix des étangs » – telles qu’elle appelait ses accès d’inspiration – qui montaient du plus profond d’elle-même. Ainsi remise à l’ordre, l’écrivaine en herbe rangeait ses rêves dans un coin de son esprit, en attendant les vacances qui lui permettraient de retrouver sa chère plume et son petit cahier rouge.

			À la maison, sa mère et sa sœur Clémence s’efforçaient de lui rendre la vie agréable, faisant le moins de bruit possible pour ne pas la déranger dans son travail, veillant à ce qu’elle ne manquât de rien et que ses repas fussent toujours prêts à l’heure. Comme elle avait toujours le nez plongé dans ses livres et ses cahiers, c’est à peine si elle avait remarqué que la santé de son père déclinait de jour en jour : se plaignant de fréquentes douleurs à la poitrine et à l’estomac, le vieillard n’était plus que l’ombre de lui-même. Pâle et décharné, il traînait en pantoufles d’une pièce à l’autre, préférant désormais le confort de sa chaise berçante, dans la cuisine, à la remise du jardin où il travaillait le bois chaque hiver. Il y demeurait de longues heures, oisif et encore moins loquace que d’ordinaire, et parfois y dormait des après-midi entières, son chat tigré Méphisto sur les genoux. Une atmosphère quasi monacale régnait désormais rue Deschambault.

			* * *

			Cependant, Noël ramena ce vent de bonne humeur et d’animation que Mélina savait si bien faire souffler sur la maison. Dès la pointe du jour, on l’entendit aller et venir, déplacer les meubles du salon et vaquer à ses fourneaux en chantant à la perspective de recevoir sa vaste parenté. De temps en temps, elle donnait des ordres et houspillait Clémence, qui avançait trop lentement, selon elle, dans l’exécution de ses tâches :

			— Attrape-moé la fourchette à rôti ! Pas celle-là, l’aut’ ! As-tu mis une pincée d’sel dans ta sauce ? Non ? Alors fais-le tout d’suite ! Ah, ma pauvre fille, il faut tout t’dire ! Tiens, va don chercher encore queq’ navets à la cave, pis des gros s’il vous plaît, tu connais l’appétit d’tes oncles ! En passant, goûte ma crème pâtissière. T’oublieras pas d’passer aussi la guenille sur l’piano, j’y ai vu un restant d’poussière. Pis dépêche-toé un peu parce que comme de coutume, j’vas pas avoir l’temps d’m’apprêter avant qu’les invités arrivent !

			Après avoir passé plusieurs heures à étudier dans sa chambre, Gabrielle descendit au milieu de l’après-midi, un large sourire aux lèvres. Elle avait revêtu pour la circonstance une simple robe noire, droite et courte, agrémentée d’un petit collier de perles.

			— Que c’est beau ! s’exclama-t-elle en découvrant la décoration du salon, comme d’habitude, vous avez fait des merveilles, maman.

			Afin de donner l’illusion d’un arbre enneigé, Mélina avait orné un sapin de fines guirlandes imitant des fils de la Vierge et de boules délicatement argentées. À la cime était piquée une étoile en forme de cristal de neige. Une crèche et des santons de bois, que Léon Roy avait autrefois sculptés pour leurs premiers enfants, trônaient sur la cheminée. De gros bas de laine, les uns rouges, les autres verts, débordants de paquets et de cannes en sucre candi aux rayures colorées, étaient suspendus au-dessus de l’âtre, où crépitait une flambée odorante. Sur les guéridons, des bouquets de houx aux boules rouges jaillissaient des vases en pâte de verre bleu. Posées çà et là sur les meubles, des coupelles regorgeaient de bonbons, de biscuits au gingembre en forme de bonshommes et de petits gâteaux aux patates faits maison. Deux lampes à pétrole et la flamme de nombreuses bougies nouées de rubans rouges tamisaient l’éclairage de la pièce, jetant leur lueur dansante sur les rideaux de popeline verts et sur les imprimés blancs à petites roses du sofa et des fauteuils.

			— Comme ça, on aura pas besoin d’user not’ électricité, se crut obligée de préciser la maîtresse des lieux avant de disparaître dans sa chambre.

			À peine avait-elle enfilé la robe noire à col à revers blanc qu’elle réservait pour les grandes occasions qu’un coup de sonnette se fit entendre. Elle se précipita pour ouvrir la porte d’entrée, qui arborait une couronne de ramures de sapin garnie d’un gros nœud de rubans rouges. Sur le seuil se tenait son frère Excide : souriant de toutes ses dents, il lui tendit une énorme caisse de légumes provenant de la ferme qu’il exploitait entre Saint-Léon et Saint-Alphonse, le pays des Landry. C’était un bel homme dans la fin de la cinquantaine, à la forte charpente, aux cheveux et à la moustache noirs, au teint cuivré par les travaux des champs, et dont les grands yeux sombres roulaient comme des billes. Toujours gai et de bonne humeur, il était en quelque sorte l’alter ego masculin de Mélina.

			Il était accompagné de la mère de sa défunte femme Luzina, que toute la famille appelait « mémère Major », de ses enfants, Germain, Rose-Éliane, Cléophas et Léa, dont l’âge s’échelonnait entre onze et vingt ans, ainsi que des autres frères Landry : Calixte et Zénon, eux aussi agriculteurs, et de leurs épouses, Nora Lemieux et Anna-Zéline Fortier. Les bras chargés de cadeaux grossièrement enveloppés et ficelés, tous s’étaient entassés tant bien que mal dans deux automobiles pour effectuer le trajet depuis la montagne Pembina.

			Après s’être débarrassés de leurs fourrures et de leurs paquets, que Mélina déposa sous le sapin, les arrivants pénétrèrent dans le salon en poussant des cris d’admiration. De la cuisine s’échappait un délicieux fumet de viande rôtie aux fines herbes, qui leur mit aussitôt l’eau à la bouche. Excide conduisit l’aïeule jusqu’au fauteuil le plus confortable puis, au milieu des embrassades, il saisit la maîtresse de maison par la taille et la souleva dans les airs :

			— T’es toujours aussi belle, grande sœur ! déclara-t-il. Tsé-tu que t’en ferais encore tourner des têtes par chez nous, toé !

			— Raconte pas d’niaiseries, gloussa cette dernière en rougissant sous le compliment, laisse-moi don, tu vas froisser ma robe pis toute m’décoiffer !

			Il la reposa à terre et se tourna vers Léon Roy, qui se chauffait au coin de la cheminée, dans un fauteuil en bois :

			— Pis toé, Léon, comment ça va la santé astheure ?

			Ce dernier hocha la tête sans répondre. Le teint grisâtre, il paraissait flotter dans son costume bleu passé de mode, au col dur à pointes tournées.

			— Pis l’frère, reprit Mélina, comment ça va, toé, sur la ferme ?

			— Pas pire, pas pire, sauf qu’la combine que j’avais louée l’été dernier à la coopérative agricole est tombée en panne dans l’mitan d’août et que ç’a pris ben du temps à réparer, c’t’affaire-là. A fallu que j’attelle mes chevaux à une vieille machine pis que j’continue d’même, ç’a pas d’bon sens. J’ai eu du retard ben gros dans mes moissons. Heureusement que mes gars m’ont aidé. Tiens, au fait, l’père Brugnon, de Somerset, ben y est mort y’a deux mois… soixante-deux ans… pas pire pour un qui levait plutôt l’coude, hein ? Pis tu t’rappelles d’la mère Rondeau…

			Pendant qu’Excide racontait les derniers potins de sa région, bientôt relayés par Calixte, Zénon, et leurs femmes, ses enfants avaient fait cercle autour de Gabrielle. Comme cette dernière avait souvent passé l’été à la ferme des Landry, pendant que Mélina aidait son frère aux champs pour boucler ses fins de mois, les cousins avaient une foule de choses à se raconter. Ils parlaient tous à la fois et se bombardaient les uns les autres de questions avec de grands éclats de rire.

			Un nouveau coup de sonnette retentit, puis Rodolphe fit son apparition, un étui à violon sous le bras.

			— Salut la compagnie ! lança-t-il à la cantonade. Bien qu’il fût déjà gris, le « mauvais garçon » de la famille était en fait un jeune homme à la mise soignée. Ses yeux bruns en amande, vifs et rieurs, et ses traits fins lui conféraient une aura de séduction. Pendant que Gabrielle sautait au cou de son frère, ce dernier lui glissa un billet de banque dans la main.

			— Tiens, achète-toi quelque chose qui te fera plaisir, chuchota-t-il. J’sais pas, moi, un chapeau, une nouvelle robe, c’que tu voudras… mais pas encore des livres !

			— Oh, merci, Rado, tu es si gentil ! Mais… tu as retrouvé du travail alors ?

			— T’en fais pas pour moi, tite sœur, je m’débrouille. J’fais le télégraphiste pis j’donne de temps en temps un coup d’main à la gare, mais plus comme chef.

			Les derniers invités s’annonçaient : Anna, l’ancienne institutrice, qui fit sensation dans sa robe « serpent » noire et décolletée, embellie d’un collier en sautoir, son mari, Albert, grand, maigre et voûté, et leurs trois adolescents, Fernand, Gilles et Paul ; enfin, Rosalie, une autre sœur Landry, qui arriva à pied avec ses filles, Blanche et Imelda, âgées d’une vingtaine d’années. Séparée de longue date d’un mari alcoolique et violent, cette grande et belle femme énergique, aux cheveux blonds frisés, avait élevé seule ses enfants tout en effectuant des ménages et des travaux de couture à Saint-Boniface.

			Les conversations emplissaient bruyamment la pièce. Mélina dut frapper dans ses mains pour obtenir le silence :

			— J’sais que m’sieur l’curé d’Saint-Boniface serait pas ben, ben content qu’on soupe avant la messe de minuit, commença-t-elle, mais puisqu’y en a parmi vous aut’ qui doivent repartir demain dans l’avant-midi, on a pas l’choix cette fois-citte… alors à table !

			On passa dans la salle à manger attenante au salon. Avec l’aide de Clémence, la ménagère avait remisé le mobilier ordinaire pour monter de la cave une longue table et des chaises anciennes, auxquelles la cire avait redonné un certain lustre. Sur une nappe d’une blancheur immaculée, recouverte d’une grande pièce de dentelle, elle avait disposé son plus beau service en pâte de verre transparent, des couverts en étain, ainsi que des carafes d’eau fraîche et des pots de bière. En guise de centre de table, elle avait placé des branches de sapin saupoudrées de blanc et parsemées de petits cônes de pin. Des bougies et des cônes de pin d’une plus grande taille, piqués de tiges de houx aux petites boules rouges, les encadraient. Tout le monde prit place en s’extasiant de nouveau sur le décor. Mélina était aux anges.

			À tour de rôle, la maîtresse de maison et Clémence apportèrent les plats : une soupe à l’orge et au bœuf, des tourtières, des rôtis de dinde farcis, assaisonnés d’herbes aromatiques et accompagnés de pommes de terre et de navets, et d’énormes gâteaux des Fêtes aux fruits et à la crème. Tous les convives firent honneur au repas, qui se déroula dans une ambiance bon enfant, ponctuée d’anecdotes drôles, de souvenirs heureux et de rires. Mélina servit ensuite le café au salon, pendant que les hommes fumaient la pipe et que les femmes grignotaient des biscuits.

			Puis ce fut le temps d’ouvrir les cadeaux et pendant un long moment on n’entendit plus que des froissements de papiers, suivis d’exclamations de surprise et de gros baisers. Un nombre impressionnant de tuques, d’écharpes, de mitaines et de bas tricotés jonchaient le plancher parmi des nécessaires à couture, des outils, de menus objets, et même de petits anges en dentelle dorée et amidonnée qu’on accrocherait aux sapins, le Noël prochain.

			En découvrant le présent que lui avait offert sa mère, Gabrielle explosa de joie :

			— L’œuvre complète de Keats, le poète romantique anglais ! Mais cela a dû vous coûter une fortune, maman !

			— Mais non, mais non, c’t’un ouvrage de seconde main, pis comme ça, j’t’entendrai pus t’plaindre d’ devoir aller sans cesse le consulter à la bibliothèque.

			Lorsque le calme fut revenu, Léa, la grande fille d’Excide, réclama de la musique :

			— Gabrielle, joue-nous quelque chose au piano !

			— Oh oui ! Gabrielle, au piano ! Gabrielle, au piano ! scandèrent les jeunes Landry en chœur.

			Après s’être fait tirer l’oreille, la jeune fille, toute rougissante, s’installa devant l’instrument et ouvrit ses partitions. Elle entama l’accompagnement d’un des Chants canadiens d’Antoine Dessane, un compositeur québécois du XIXe siècle, qui arracha des larmes d’émotion à Mélina. Encouragée par le tonnerre d’applaudissements qui salua son interprétation, Gabrielle joua encore quelques airs tandis que les anciens chantaient à l’unisson, communiant dans la nostalgie de leur jeunesse passée dans la mère-patrie.

			Puis Rodolphe, mis en gaieté par un excès de bière, empoigna à son tour son violon et se lança dans un reel endiablé. Il n’en fallut pas plus à Excide pour sentir des fourmis lui chatouiller les jambes. Attrapant Mélina par les hanches, il esquissa quelques pas de danse malgré les cris et les protestations de cette dernière :

			— Arrête, grand niaiseux, mais arrête don ! C’est pus d’mon âge, des affaires de même !

			— Mais si, mais si, ça t’rappellera l’bon temps, ma belle !

			Et il l’entraîna à travers toute la pièce. Les autres ne tardèrent pas à leur emboîter le pas après avoir roulé le tapis de laine et repoussé les meubles contre les murs. Les gigues, les rondes, les quadrilles, les mazurkas, les marches, les galops et les valses papillon se succédèrent. Ragaillardi, Léon Roy, qui avait repris place près de la cheminée, battait la mesure du pied. Même mémère Major tapait des mains en cadence, un sourire illuminant son visage brun et ridé comme une pomme cuite. Pendant près de deux heures, on dansa, on rit, on cria, on sauta à en faire trembler le plancher et les murs, et on se bouscula à qui mieux mieux quand venait le temps de changer de partenaire.

			Ce fut Mélina qui, épuisée et toute en sueur, cria grâce la première, en rappelant qu’il était temps de se préparer pour la messe de minuit.

			— Pis on ira ni à pied ni en auto, annonça-t-elle d’un ton mystérieux, regardez, y’a une surprise dehors !

			On se précipita pour écarter les rideaux de la fenêtre. Deux grands traîneaux attelés à des chevaux attendaient avec leur conducteur devant la maison. Durant la période des fêtes, ces pittoresques « taxis » à l’ancienne sillonnaient jour et nuit les rues de Saint-Boniface et de la capitale. Tout le monde poussa des « oh ! » et des « ah ! » émerveillés.

			— C’est tout d’même plus romantique, ajouta Mélina, dont le regard semblait avoir rajeuni de plusieurs décennies.

			Emmitouflés jusqu’aux yeux, tous les membres de la famille, excepté Léon Roy et mémère Major, qui avaient préféré monter se coucher, grimpèrent en riant dans les véhicules. Les conducteurs effleurèrent de leur fouet le dos de leurs bêtes, qui partirent au trot sous une fine neige. Sur la haute nuit étoilée, le gel ciselait avec une précision d’orfèvre les contours des maisons et des bâtiments de Saint-Boniface. De chaque côté de la chaussée, d’immenses bancs de neige étaient figés au garde-à-vous, pareils à des soldats en uniformes blancs. Seuls le tintement des grelots des chevaux et le crissement des patins des traîneaux sur le verglas troublaient le silence.

			Une fois parvenus sur le boulevard Provencher, les réveillonneurs croisèrent d’autres attelages, quelques automobiles et des fêtards munis de lanternes ou de bougies à collerette de carton, qui leur lancèrent des « Joyeux Noël ! ». Puis la lumière des réverbères éclaira des groupes de paroissiens qui grossissaient à mesure qu’on approchait de l’église. Les chevaux tournèrent sur l’avenue Taché, le long de la rivière Rouge, et s’arrêtèrent enfin devant la cathédrale, d’où s’échappaient la rumeur de grandes orgues et les premiers chants d’une chorale. Mélina et ses hôtes traversèrent le cimetière et pénétrèrent dans le lieu saint, en même temps qu’une foule dense qui s’agenouilla avec piété.

			La messe, à la fois solennelle et empreinte d’une grâce naïve, fut célébrée par l’archevêque de Saint-Boniface, monseigneur Arthur Béliveau, dont la mitre et le manteau de soie fileté d’or s’harmonisaient avec la splendeur des vitraux. Il était secondé par plusieurs prêtres et de nombreux enfants de chœur, eux aussi parés de leurs plus beaux atours de cérémonie. Une ferveur inhabituelle régnait sous les voûtes sonores, accentuée par la fumée des encensoirs et l’odeur de centaines de cierges. Leur lueur vacillante révélait dans le clair-obscur le visage recueilli des statues de la Vierge, des saints et des personnages de la crèche. Sous le regard attendri d’un cénacle d’anges, un petit Jésus aux joues roses, nimbé de son auréole et de ses cheveux blonds frisés, semblait s’être endormi, le sourire aux lèvres.

			Alors que les jeunes gens commençaient, pour leur part, à lutter contre le sommeil, Excide et Mélina chantaient à pleins poumons les cantiques et les hosannas, qui faisaient remonter en eux de poignantes réminiscences de leur enfance : Adeste Fideles !, Nouvelle agréable !, Minuit chrétien !, Dans cette étable !, Les anges dans nos campagnes ! À la sortie de la cathédrale, les veilleux reprirent leurs taxis-traîneaux, tandis que les cloches sonnaient à toute volée dans le ciel glacial.

			À leur retour les attendait encore une montagne de croquignoles dorées et croustillantes, saupoudrées de sucre. Ils s’en régalèrent jusqu’à satiété. Enfin, une partie d’entre eux prit congé après avoir remercié et félicité la maîtresse de maison pour sa réception exceptionnelle. Les autres gagnèrent leurs chambres en étouffant des rires et des bâillements.

			Lorsqu’un silence complet eut recouvert la rue Deschambault, Gabrielle alluma une bougie et s’assit au pupitre de son petit grenier. Un rayon de lune s’inscrivait dans le halo de givre de la lucarne. Puis, ne voulant rien perdre de cette délicieuse soirée, elle ouvrit son journal intime. Dans la nuit brillaient les yeux noirs constellés d’étoiles de Mélina.





5


			À la rentrée de janvier 1929, l’arrivée à l’École normale de Winnipeg d’une suppléante, Miss July Willis, révolutionna le cours de pédagogie jusqu’alors dispensé par monsieur McIntosh, un professeur que Gabrielle et ses camarades jugeaient ennuyeux, voire radoteur. À l’opposé de ce dernier et de bon nombre d’enseignants de l’institut, lesquels continuaient à transmettre les préceptes étroits et bornés d’un autre âge, cette jeune femme dans la fin de la vingtaine préconisait les méthodes qui prévalaient déjà depuis une dizaine d’années dans les Écoles normales des vieux pays. Élaborées par deux chercheurs suisses de renom, Hugo Gaudig et Édouard Claparède, elles étaient fondées avant tout sur l’écoute, l’épanouissement et la créativité de l’enfant au sein de l’école.

			D’emblée, la remplaçante sut captiver ses étudiantes de première année par la nouveauté et l’originalité de ses idées. Les unes l’écoutaient bouche bée, les autres couvraient leur cahier de notes afin de ne pas perdre une miette de son savoir, d’autres encore la bombardaient de questions – au mépris du règlement de l’établissement qui leur imposait de ne s’exprimer qu’avec l’autorisation des professeurs –, tant était grande leur impatience de rattraper le retard qu’elles accusaient sur leurs collègues européennes.

			— Mesdemoiselles, l’école de demain ne sera plus celle que vos ancêtres et vous-même avez connue, expliquait Miss Willis, dont les boucles blondes, les grands yeux bleus et le sourire sincère s’harmonisaient avec la beauté de son intelligence. Nous partons du principe que l’enfant est heureux à la maison – du moins l’espérons-nous –, alors pourquoi ne le serait-il pas aussi en classe ? Chaque jour, il devrait se rendre à l’école par plaisir et non par contrainte. Par conséquent, nous estimons que c’est elle qui doit s’adapter à lui et non le contraire. Le matin, par exemple, je vous suggère de commencer votre cours par la lecture et l’explication d’un conte ou d’un récit : non seulement son langage symbolique éveillera la curiosité et la sensibilité de vos élèves, mais en s’identifiant au héros, ils prendront confiance en eux et aussi conscience de l’importance de l’effort pour triompher des difficultés. Ensuite, vous passerez en douceur de l’enseignement d’une matière à une autre, en conservant une certaine logique dans le choix de vos thèmes et de vos sujets, car les enfants oublient très vite les notions sans liens les unes avec les autres : cela vaut également pour les personnages, les formes, les couleurs que vous utiliserez avec les plus petits. De la même façon, assurez-vous toujours qu’ils aient bien assimilé la récitation de leurs leçons : rien de plus facile que de les apprendre par cœur et de les débiter sans en comprendre le contenu, les mots ou les expressions. Surtout, et cela est très important, veillez à ne pas leur imposer ou leur inculquer des connaissances, mais à ce que celles-ci découlent de l’observation et de la recherche. En d’autres termes, au lieu de leur bourrer le crâne, un exercice par définition stérile, stimulez chez eux la réflexion, le travail personnel, et aidez-les à acquérir des techniques qui leur seront utiles toute la vie. Enfin, soyez toujours créatives, mesdemoiselles, ainsi vous éviterez d’ennuyer vos élèves… et de vous ennuyer vous-mêmes !

			Ces théories, diffusées de manière claire et vivante, enthousiasmaient d’autant plus les normaliennes que Miss Willis les leur faisait mettre par la suite en application. Ainsi, afin de les préparer à leurs examens de fin d’année et à leur futur rôle d’éducatrices, s’attachait-elle à recréer dans la salle de cours les conditions d’une vraie classe de niveau primaire. Réunies par petits groupes, les étudiantes devenaient tour à tour des écolières, des institutrices, des directrices d’école et même des inspectrices chargées de juger et de noter leurs subalternes. Bien entendu, les fausses enseignantes s’arrangeaient toujours pour gronder leurs fausses élèves, qui entraient volontiers dans le jeu en répondant de travers à leurs questions ou en se livrant à des pitreries : l’on voyait alors Miss Willis froncer les sourcils lorsque les premières menaçaient, sous les rires, de leur administrer de mauvais points, des punitions et même des fessées. Ces travaux pratiques, tout en permettant aux jeunes filles d’acquérir des rudiments de pédagogie et de l’aisance à l’oral, prenaient une allure de saynètes de théâtre. Ils débouchaient le plus souvent sur un beau chahut, mais par chance, le bureau du directeur se trouvait dans une autre aile de l’établissement.

			Sous l’influence de cette passionnante jeune pédagogue, Gabrielle, qui en avait fait son modèle, prenait ses études de plus en plus à cœur. Elle redoublait d’ardeur à la tâche, révisait sans cesse ses leçons et surveillait plus que jamais la qualité de son expression écrite. Elle s’entraînait même dans sa chambre à faire la classe à des écoliers imaginaires en imitant le parler, les intonations de voix et les gestes de Miss Willis. Sans avoir la prétention de devenir son élève favorite – la suppléante traitait d’ailleurs toutes les filles sur le même pied d’égalité –, Gabrielle s’efforçait de lui donner entière satisfaction. Ayant encore délaissé l’écriture à la fin des vacances de Noël pour se consacrer à son travail scolaire, elle était bien près de considérer l’enseignement comme sa véritable vocation.

			Cependant, comme il lui arrivait de plus en plus souvent de penser, de se parler à elle-même et de rêver la nuit en anglais, elle commença à s’interroger sur le bien-fondé de l’application des méthodes de la remplaçante à des élèves qui allaient être contraints, comme elle-même l’avait été, d’effectuer leurs études dans une langue étrangère. Sans penser le moins du monde qu’elle pourrait l’indisposer ou s’attirer une réaction antipathique de sa part, elle se promit d’éclaircir ce point avec elle à la prochaine occasion.

			* * *

			Celle-ci se présenta une fin d’après-midi de février, après un cours qui avait une nouvelle fois porté sur le développement de l’enfant. Gabrielle demanda la parole et se leva poliment :

			— Miss Willis, j’ai une question un peu particulière à vous poser, mais cela fait un moment qu’elle me trotte dans la tête.

			— Eh bien, je vous écoute, Gabrielle ! l’encouragea l’enseignante.

			— Voilà : comme mes camarades, je suis bien d’accord avec vous que l’école doit se construire autour de la personnalité de l’enfant. Mais prenons le cas d’un écolier de langue française qui fréquente par obligation un établissement de langue anglaise : ses instituteurs vont donc le mettre dans le même moule que ses petits camarades canadiens-anglais. Alors, pensez-vous, Miss Willis, qu’il ait quelque chance de voir un jour sa personnalité s’épanouir ? Il y a peut-être là une contradiction entre la théorie et la pratique, non ?

			Dans la classe, un silence de mort accueillit la hardiesse de ces paroles. Des dizaines de paires d’yeux, à la fois surpris et désapprobateurs, se tournèrent vers Gabrielle. Rouges de honte, ses compatriotes de Saint-Boniface se firent petites. Assurément, elle avait mis le doigt sur un sujet tabou : les divisions entre les Canadiens anglais et les Canadiens français, qui étaient au cœur du pays, du Manitoba en particulier, et l’oppression dont ceux-ci se sentaient victimes de la part des premiers. Mais il était trop tard pour faire marche arrière et d’ailleurs, la jeune fille avait désormais acquis assez d’assurance et de maturité pour assumer ses propos.

			Sans laisser à Miss Willis le temps de répondre, Mary Ann Ashton, l’ancienne ennemie de Gabrielle, qui était aussi l’étudiante la plus affirmée de la classe, persifla :

			— Hey, Gabrielle, are you trying to provoke us ? (Hé, Gabrielle, cherches-tu à nous provoquer ?)

			— Not at all, Mary Ann, I am just asking a question… trying to understand (Pas du tout, Mary Ann, je pose juste une question… j’essaie de comprendre), rétorqua celle-ci avec calme et sang-froid.

			— You’d better ask your silly question to Miss Macdonald, the mistress dragon, and you’ll see what will be her answer ! (Pose plutôt ta fichue question à Miss Macdonald, la maîtresse-dragon, et tu verras ce qu’elle te répondra !) lança à son tour Daisy Fielding, la complice de Mary Ann, faisant allusion au professeur le plus craint de la classe.

			Quelques rires fusèrent çà et là, vite interrompus par Miss Willis. Cette dernière semblait quelque peu décontenancée par l’intervention de la jeune Bonifacienne mais ne manifestait aucun signe d’hostilité à son égard.

			— Mesdemoiselles, laissez-moi répondre à votre camarade, reprit-elle, elle est libre de me poser toutes les questions qu’elle souhaite, et puis vous m’obligeriez en respectant vos autres professeurs. Gabrielle, j’avoue que je ne m’étais jamais interrogée à ce sujet et que vous me prenez au dépourvu. Néanmoins, je vais tâcher de vous éclairer. Les langues ont été créées pour communiquer avec nos semblables, mais elles sont, hélas !, souvent source de malentendus. Chez nous, cette question est pour le moins délicate, compliquée. En fait, je ne vois d’autre solution pour ce petit élève canadien-français que de travailler très fort en anglais, jusqu’à devenir le meilleur de sa classe. Mais… il faut aussi qu’il continue à étudier en français chez lui, qu’il conserve sa langue natale et lui demeure fidèle.

			Miss Willis avait conscience de s’être elle-même aventurée sur un terrain miné. Comment allaient réagir les étudiantes canadiennes-anglaises les plus arrogantes et les plus convaincues de la suprématie de leur langue ? Toutefois, elle poursuivit courageusement sur sa lancée :

			— Oui, cet écolier doit exceller en toute chose et maîtriser aussi bien l’anglais que le français. Il en va de même pour vous, Gabrielle. Je sais que je ne devrais pas vous dire cela mais je connais votre parcours et dans votre intérêt, dans celui de votre communauté, vous allez devoir… hum, faire comme vos anciens professeurs : non seulement enseigner notre langue à vos élèves, mais aussi le français, le plus souvent possible, et… sans vous faire prendre, cela va de soi !

			Des rires saluèrent cette dernière remarque. Miss Willis avait réussi à désamorcer la polémique qui aurait pu éclater d’un instant à l’autre dans la classe. Du reste, si quelques poignées de filles suivaient ce débat avec intérêt, bon nombre d’entre elles en avaient décroché pour bavarder ou s’occuper à autre chose.

			— Ce que je vais vous confier est tragique, Gabrielle, renchérit le professeur, mais les minorités comme la vôtre doivent affirmer leur supériorité, sinon elles sont condamnées à disparaître.

			— Je comprends et je vous remercie pour votre franchise, Miss Willis, répondit Gabrielle avec un sourire admiratif. Je crois bien que vous avez raison. Voyez-vous, beaucoup de jeunes de Saint-Boniface et des villages canadiens-français sont obligés d’aller s’établir dans la mère-patrie, je veux dire au Québec, parce qu’ils ne parlent pas anglais ou pas assez bien, du moins, pour trouver du travail à Winnipeg.

			— Le Québec est-il votre pays, à vous aussi ?

			— Oui… enfin, non… ce sont mes parents et mes grands-parents qui viennent de là-bas. C’est plutôt le pays de mes ancêtres.

			— Donc, votre pays, c’est le Manitoba ?

			— Oui… du moins y suis-je née. Mais vous savez, il m’arrive souvent de m’y sentir étrangère.

			— Alors, avez-vous, vous aussi, l’intention de partir un jour au Québec ?

			— Oui… non… enfin, j’aimerais bien, mais pas tout de suite, bien sûr. D’un autre côté, je préférerais rester vivre et travailler au Manitoba.

			— Avez-vous déjà voyagé là-bas ?

			— Non, jamais… ou plutôt si, une fois, avec ma mère qui y était allée visiter de la parenté, mais comme j’étais toute petite, je n’en ai pas gardé grand souvenir.

			— Il vous faudra y retourner au moins une fois pour voir lequel des deux pays vous convient le mieux. Je crois, Gabrielle, que vous serez confrontée à des choix difficiles dans votre vie…

			Le jeune professeur n’avait pas plus tôt prononcé ces paroles que l’on frappa à la porte. Sans attendre de réponse, le directeur fit irruption dans la salle, le front soucieux. Toute la classe se tut aussitôt et se leva d’un même élan. Debout à sa chaire, Miss Willis pâlit, rougit, pâlit à nouveau : elle était persuadée que le docteur McIntyre l’écoutait depuis le début de son cours derrière la porte et que ses propos subversifs allaient lui valoir un sermon bien senti, sinon pire encore, son renvoi de l’école.

			— Restez assises, mesdemoiselles, je ne viens pas pour vous, déclara le dirigeant. Ni pour vous, Miss Willis, ajouta-t-il en lui adressant un léger signe de tête, au grand soulagement de la suppléante.

			Sans hésitation, il se dirigea vers Gabrielle et pencha sa haute silhouette vers elle. Craintive, celle-ci leva son regard pers vers le docteur McIntyre et rencontra le sien : derrière ses lunettes cerclées d’acier, elle crut déceler une lueur de compassion tout au fond de ses pupilles noires.

			— Poor young girl, poor young girl… (Pauvre jeune fille, pauvre jeune fille…) fit-il alors d’une voix très douce ; et il posa la main sur la joue de l’étudiante, dans un geste d’affection auquel on ne se serait jamais attendu de la part d’un homme d’ordinaire si glacial. One of your sisters has just called… You must hurry home. (Une de vos sœurs vient de téléphoner… Vous devez rentrer très vite à la maison.) Puis, poursuivant à la stupéfaction générale en français, en roulant les « r » à la manière écossaise : votre pauvre papa… il est… enfin, il est…





6


			Le sol s’était dérobé sous les pieds de Gabrielle. Ses jambes s’entrechoquaient et elle était devenue d’une pâleur de marbre. La tête lui tournait tant que, si elle ne s’était pas retenue à son pupitre, elle se serait sans doute évanouie. Les paroles du directeur résonnaient encore à ses oreilles, lointaines, comme dans un rêve. Elle ouvrit la bouche, pareille à un poisson jeté sur le sable et cherchant désespérément sa respiration, mais aucun son n’en sortit. À présent, toute la classe avait les yeux braqués sur elle : le regard de ses compagnes exprimait une profonde sympathie à son égard. Même Mary Ann Ashton et sa bande la dévisageaient avec un air de pitié sincère.

			— Voulez-vous que je demande à un employé de vous reconduire jusqu’à la maison ? demanda le docteur McIntyre.

			— Ou préférez-vous un peu d’argent pour prendre un taxi ? lui fit écho Miss Willis.

			À l’annonce de la nouvelle, cette dernière était accourue auprès d’elle pour tenter de la réconforter.

			— Non merci, ça ira, répondit Gabrielle dans un souffle.

			Reprenant peu à peu pied dans la réalité, elle fourra pêle-mêle ses affaires dans son cartable, enfila son manteau et sortit avec précipitation de la classe. Elle courut comme une folle le long de l’avenue William pour attraper un tramway. Elle était dans un tel état de choc qu’elle ne sentait même pas le froid carnassier lui mordre le visage, s’infiltrer dans ses narines, brûler ses poumons. À cette période de l’année, conjuguée avec le vent qui soufflait en rafales sur les avenues Main et Portage, la température pouvait baisser jusqu’à -50 °C dans le centre-ville de Winnipeg. Les pensées les plus chaotiques se bousculaient dans l’esprit de la jeune fille :

			— Non, ce n’est pas possible ! Je vais rentrer à la maison et retrouver père comme d’habitude dans la cuisine, devant son café… Et si ce n’était qu’un mauvais rêve ? Oui, c’est cela, c’est un cauchemar et je vais me réveiller… Mais le directeur de l’école n’aurait pas pris la peine de se déplacer pour rien… Et s’il s’était trompé ? S’il s’agissait du père d’une autre fille ?… Non, il n’aurait jamais commis pareille erreur… Papa était sans doute bien malade…

			Quelques jours auparavant, victime d’un brusque malaise, Léon Roy avait été admis aux urgences de l’hôpital. Avec l’optimisme de sa jeunesse, Gabrielle avait cru à une indisposition passagère et poursuivi ses études sans se faire trop de souci à son sujet. Elle s’attendait à son retour imminent à la maison. Mais à présent, tout était fini.

			Dans son trouble, elle laissa échapper son cartable, dont le contenu se répandit sur le trottoir, et manqua sa correspondance, un peu avant le pont Provencher. Le conducteur du tramway leva les bras au ciel pour lui signifier qu’il ne pouvait pas l’attendre. En tout, elle mit une heure pour parvenir jusque chez elle.

			Livides et en habits de deuil, Mélina et tous ses enfants – sauf l’aîné, Joseph, qui était demeuré introuvable – se tenaient debout dans le salon, plongé dans la pénombre. Les rideaux avaient été tendus de noir. On avait enlevé tous les meubles, excepté le piano, trop lourd pour être transporté, qu’on avait recouvert d’un crêpe de la même teinte. Des carrés de dentelle également noirs voilaient les portraits et les cadres sur les murs.

			En entrant, Gabrielle faillit heurter sa sœur Adèle. Cette dernière était arrivée quelques jours plus tôt de Duvernay, en Alberta, pour rendre visite au malade.

			— Ah te voilà, toi ! s’exclama-t-elle d’un ton aigre, tu en as mis du temps !

			— Je suis venue en tramway, bredouilla l’étudiante, le plus vite que j’ai pu, mais il y avait du monde, de la circulation…

			— Tu ne pouvais pas prendre un taxi ? Ou alors quelqu’un ne t’a pas proposé de t’amener jusqu’ici ?

			— Si, mais maman dit toujours qu’on ne doit être redevable de personne.

			Adèle haussa les épaules en levant les yeux au ciel