Main La maison Zeidawi

La maison Zeidawi

Version 79464 - 2014-01-24 16:18:56 +0100
Year:
2014
Language:
french
ISBN:
EPUB9782207117231-79464
File:
EPUB, 1.68 MB
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1

La peau de mon ado

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 556 KB
2

La pâtisserie et ses secrets

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 256 KB
					Olga Lossky





					La Maison Zeidawi

				 					roman





À mes grands-mères, Manou et Babouchka





I

CHARBEL





1





La femme et l’enfant gravissaient la pente, leurs pieds, lourds du chemin parcouru, glissant sur les aiguilles de pin. Le soleil en fin de course allait bientôt rejoindre la crête des montagnes et il n’était plus temps de ralentir le pas. L’enfant peinait à garder l’équilibre entre les rocailles, mais la femme ne faiblissait pas l’allure, droite parmi les troncs. Montait depuis le sol cette humidité du soir qui portait le parfum de la pinède, et les narines de la marcheuse frémissaient sous l’odeur familière. Son soulier de gros cuir retrouvait sans une hésitation chaque aspérité de la sente, gravée en elle depuis ses premières années. Elle en épousait les sinuosités comme si elle avait quitté ces lieux la veille. L’enfant, en revanche, ne voyait pas venir le bout de ces arbres en enfilade. Ses petites jambes fourbues ne le soutenaient plus qu’avec peine et plusieurs fois il achoppa, se rattrapant à pleines mains contre le sol dont les aiguilles sèches s’incrustaient dans ses paumes.

— C’est trop dur, se plaignit-il une fois encore. Prends-moi dans tes bras.

La femme lui opposa à nouveau un refus, aussi tendre que ferme.

— Tu sais que je ne peux pas te porter. Et nous sommes presque au but.

Les sous-bois semblaient s’allonger sous l’effet du crépuscule, ne laissant rien voir du sommet de la pente qui se perdait dans la végétation. Bientôt, tout serait noir, et cette obscurité montante, plus que toute exhortation, aiguillonnait l’enfant. Il aurait souhaité pouvoir se pelotonner contre la gorge de sa mère, mais l’étoffe qu’elle avait glissée le matin avec précaution dans son sein le maintenait à distance. Sans comprendre, il acceptait que ce petit paquet justifiât leur marche harassante et l’interdiction d’aller se lover à sa place favorite, dans l’odeur de savon et de vêtement usé. Il fallait donc continuer d’avancer, marcher contre la peur et contre la nuit, puisqu’on le ; lui demandait.



La patience de l’enfant fut bientôt récompensée : au sortir de la pinède, dans la clarté finissante du jour, apparurent les premières maisons. Les jambes de la marcheuse semblaient avoir oublié toutes les fatigues lorsqu’elle s’engagea dans la ruelle qui traversait le village. À cette heure, les femmes étaient à leur cuisine, comme l’attestait l’odeur de viande frite qui fit gémir l’estomac de l’enfant, et les hommes achevaient d’installer leurs bêtes aux étables.

Le pas de la femme résonnait dans la pénombre et son profil ne déviait pas de la ligne d’horizon. À chaque nouvelle maison, le garçon espérait, dans sa naïveté de cinq ans, qu’on allait pénétrer sous l’arcade et s’attabler devant une assiette fumante, près d’un feu hospitalier. Mais on parcourut tout l’alignement des bâtisses sans ralentir l’allure. La progression devenait tâtonnante et la mère saisit la main de son enfant pour effectuer les dernières enjambées qui menaient à l’extrémité du village. Au-delà, le chemin se perdait dans la nuit.



Les deux silhouettes pénétrèrent dans une cour cernée d’imposantes bâtisses.

« Pourvu qu’Istaz Yacoub soit dans son bureau ! » songea la jeune femme en frappant à l’une des petites portes latérales.

Il l’était, penché sur ses registres, son front dégarni luisant sous la flamme de la chandelle. Au bruit de la porte, il leva la tête, tâchant de discerner dans l’ombre le visage des nouveaux arrivants. Celui de la femme ne lui semblait pas étranger.

— Oui, c’est bien cela, tes yeux ne te trompent pas, déclara celle-ci d’un ton assuré où perçait la provocation. Je suis bien la fille Hamiz.

Istaz Yacoub détailla un moment les traits de son interlocutrice dans l’orbe tressautant de la flamme, tâchant de rassembler ses souvenirs. La fille Hamiz... N’était-elle pas celle des pâtres en haut du village, qui l’avaient chassée il y a une poignée d’années parce qu’elle était grosse ? songea-t-il en baissant le regard sur l’enfant, ramassé contre la jambe de sa mère.

— Qu’es-tu venue faire chez moi ? interrogea-t-il, circonspect, bien qu’il se doutât de la réponse.

— Ta fortune, Istaz, décréta la fille Hamiz sans se départir de sa détermination.

Istaz Yacoub, que le souci de ses troupeaux, de ses terres et de sa nombreuse descendance ne portait pas aux pensées galantes, se surprit à noter que cette femme était belle, avec son visage régulier encadré par le bandeau de ses cheveux noirs et le feu implacable de ses pupilles. Il émit un petit sifflement ironique, comme pour maintenir ces réflexions à distance.

— Ma fortune... Tu me fais honneur de t’en soucier...

Il renverrait l’importune avec quelques piécettes et l’autoriserait à faire un tour en cuisine pour aller nourrir ce fils qui le mangeait de ses grands yeux sombres. La mère et l’enfant étaient visiblement recrus de fatigue et elle avait dû inventer quelque fable pour demander l’aumône sans abdiquer sa fierté.

Avant qu’Istaz Yacoub eût pu esquisser un geste de congé, la fille Hamiz plongea la main dans son corsage et en sortit un balluchon soigneusement noué qu’elle posa sur les registres, pour ensuite en desserrer les coins à gestes lents et précautionneux. Une poignée de feuilles apparut dans la clarté de la chandelle, piquetée de points blancs. Istaz Yacoub observa un instant cette culture visiblement gâtée étalée sur son bureau puis leva des yeux interrogateurs sur la jeune femme.

— Ce sont des œufs de bombyx, murmura-t-elle avec un accent de triomphe étouffé, comme si elle craignait de faire fuir les précieux embryons. Ils ont été pondus hier. Dans treize jours, ces œufs donneront naissance à des larves et ces larves, convenablement nourries, sécréteront ta fortune, Istaz Yacoub.

— C’est trop aimable de leur part, se défendit le vieil homme qui semblait craindre pour l’intégrité de ses registres, comme si les larves allaient à l’instant éclore et en dévorer les feuilles.

— Tu possèdes un vieux pressoir à huile abandonné, dans le vallon. Et tes terres sont bordées de nombreux mûriers sauvages. Il t’est donc possible d’assurer à ces larves le vivre et le couvert. Je me charge ensuite de transformer leurs cocons en de solides bobines de soie, qui te rapporteront cent livres pièce au marché de Baabdat. Avec l’argent de la première récolte, tu pourras multiplier les bassines à extraire la soie, embaucher des ouvrières parmi les femmes du village.

La fille Hamiz avait de la suite dans les idées et dévidait sa pelote, à l’issue de laquelle Istaz Yacoub devenait l’un des principaux notables du Metn. Déconcerté par l’aplomb de cette femme autant que par la folle destinée qu’elle prédisait aux grains blancs répandus sur sa table, le vieux montagnard se réfugia derrière son rire.

— Et pourquoi devrais-je être le bénéficiaire d’une telle aubaine ?

— Parce que tu es un homme capable, aux entreprises florissantes. Tu sauras faire fructifier ce trésor. Comprends-tu que j’apporte la fortune du village ? Ce village qui m’a rejetée — une ombre passa dans les yeux de la jeune femme — et auquel j’offre pourtant de devenir une ville !

Istaz Yacoub regarda cette fille-mère qui se permettait de juger la façon dont il gérait son domaine et se targuait de prendre en main le sort de trois cents âmes.

— D’où puises-tu ta science concernant ces insectes ? demanda-t-il en conservant un ton amusé destiné à bien lui faire comprendre qu’il n’était pas homme à se laisser séduire par ses racontades.

— De Salima. J’y ai travaillé comme ouvrière séricicole pendant quatre ans. Aucun geste de la batteuse ou de la fileuse ne m’est étranger. Ce sont les pères jésuites venus de France qui m’ont tout enseigné.

— Et tu viens mettre cet art très précieux au service d’un village qui t’a bannie ?

La jeune femme enroula son bras autour des épaules de l’enfant.

— Je veux que mon fils grandisse parmi les siens. Ils seront bien forcés de m’accepter, à présent que je leur apporte la prospérité.

Istaz Yacoub soutint un moment le regard altier de la jeune femme. Les Hamiz l’avaient sans doute chassée sur les routes comme une mendiante, de peur que son ventre proéminent ne ternît l’honneur de la famille, et à présent c’était en reine qu’elle désirait revenir. Le vieux paysan lissa sa moustache pour se donner une contenance, comme lorsqu’il s’entretenait d’affaires avec les maquignons.

— Qu’attends-tu de moi exactement ?

— Ta confiance, répondit la femme sans dépendre un instant son regard du sien. Et un coin de grange où passer la nuit avec mon fils.

« Nous y voilà », songea l’homme en suivant le crin sinueux de sa moustache qui rebiquait vers la joue.

— Soit. Tu pourras faire usage de ce vieux pressoir à huile dont tu me parles et Roukos, mon homme de peine, t’aidera à en consolider la toiture. Installes-y tes larves comme bon te semble. Roukos te fournira le matériel nécessaire à leur culture.

Les yeux de la fille Hamiz brillèrent davantage et Istaz Yacoub leva la main pour couper court à toute effusion de gratitude. Le pressoir à huile était une ruine où elle trouverait à peine de quoi abriter son fils contre les pluies d’hiver. Quant à ces petites graines blanches que la visiteuse replaçait avec vénération dans son corsage, il était peu enclin à croire qu’il en sortirait un jour quelque chose. Pourtant, c’était vrai, il avait la réputation d’être un homme honnête et bon — saint Charbel lui en était témoin. On pouvait faire appel à son cœur, voilà pourquoi il acceptait aujourd’hui de recueillir la fille Hamiz, se dit-il en la confiant à Roukos pour qu’il la conduisît aux cuisines. Sa propre fille aurait agi comme elle, il n’aurait pas hésité un instant à la chasser pour éviter le scandale. Mais cette femme-là ne lui était rien, et Istaz Yacoub pouvait se permettre de jouer envers elle le rôle du bon père miséricordieux, sa réputation ne s’en trouverait que rehaussée.

Le vieil homme resta un instant encore les yeux vagues au souvenir du regard flamboyant de la quémandeuse, puis rajusta sa veste en poil de moutons contre ses épaules et se replongea dans ses registres.




*



Les premiers mois furent rudes, marqués par l’humidité glaçante de la rivière qui remontait jusqu’à la masure où Évelyne s’évertuait à entretenir un semblant de foyer. Elle avait installé ses larves dans le pressoir délabré, leur apportant un soin maternel, tandis que le petit Charbel s’amusait à débusquer des bâtons parmi les feuilles mortes du sous-bois.

Plus d’une fois, la jeune femme eut l’occasion de regretter son geste, cette fuite insensée hors du village de Salima, où elle avait pourtant gîte et salaire, en vue de revenir tenter sa chance au milieu des siens, n’ayant pour autre possession que ce balluchon serré dans son corsage. Les petites larves blanches allaient-elles tenir leur promesse ? La jeune femme se laissait gagner par le doute, tandis qu’elle battait sans relâche la campagne pour cueillir des feuilles sur les mûriers aux branches basses, nourriture des insectes insatiables qui avaient fini par se mettre à sécréter leur bave. Seule la volonté implacable qui l’animait, née du désir de se venger du sort, lui donnait la force de continuer.

Évelyne résista à la satisfaction de pouvoir tenir entre ses doigts les premiers fruits de son labeur. Elle laissa les bombyx crever leur fragile enveloppe de soie, plutôt que de les tuer dans leur cocon. Pour que la quantité de fil obtenue fût significative, il fallait laisser les insectes se reproduire et atteindre un nombre de larves au moins dix fois supérieur à celui rapporté de Salima, avant de commencer à dévider les cocons.



Enfin, vers la fin de l’hiver, quelques mois après l’installation dans le pressoir à huile, eut lieu la première récolte.

Rompue aux techniques de l’ouvrière séricicole, la jeune femme dut néanmoins faire appel à toute son ingéniosité pour extraire la soie avec les moyens de fortune dont elle disposait. Le foyer destiné à asphyxier les larves enfumait l’habitation précaire, l’unique récipient fourni par Roukos ne permettait pas de traiter plus d’une poignée de cocons à la fois et obligeait à répéter sans cesse les mêmes gestes. Le petit Charbel, chargé de maintenir les bâtons sur lesquels on enroulait les pelotes, avait été plus d’une fois réprimé pour un mouvement brusque qui faisait casser le fil.

Puis les branchages habillés de soie furent triomphalement portés jusqu’à l’appentis d’Istaz Yacoub. Celui-ci, toujours un peu incrédule, en tâta la qualité entre ses gros doigts plus accoutumés à flatter l’encolure du bétail. « Soit. Nous verrons quel prix tu en tireras au marché. »

Au fond des pupilles flamboyantes d’Évelyne se lisait déjà l’éclat du triomphe. Grâce à son opiniâtreté, l’expérience hasardeuse dans laquelle elle s’était lancée commençait à porter ses fruits.

Une fois le tintement des livres ottomanes dans les mains d’Istaz Yacoub, le vieux paysan se mit à suivre d’un œil attentif ce qui se déroulait dans le pressoir à huile. Une installation plus solide vit le jour, un auvent de bois installé par Roukos. Puis, passées les moissons, les hommes du village furent requis pour prêter main-forte au maçon venu de Salima. Sous sa conduite émergea du sol, durant les mois d’été, une monumentale grange toute en longueur, à la charpente déployée comme la coque d’un navire, agrémentée d’un four. Le rêve d’Évelyne avait pris corps : une vaste magnanerie bruissante d’ouvrières, dont elle constituait la poutre maîtresse.



Tandis que le bâtiment sortait de terre, le petit Charbel, inconscient de l’énergie déployée par sa mère pour lui assurer un avenir, écumait les flancs de la montagne, en mal de compagnons de jeux. Les bandes de gamins rencontrés près de la rivière, auxquels il avait tenté de se mêler, l’avaient chassé à coups de pierres en le traitant de bâtard. Il ne comprenait pas ce mot, non plus que la méchanceté gratuite manifestée par les enfants à son encontre.

Il parcourait donc les pinèdes en solitaire. Bientôt, sur les hauteurs du village, il fit la connaissance d’un pâtre de quelques années son aîné.

— Pourquoi ne vas-tu pas jouer avec les autres ? lui demanda-t-il.

Le pâtre répondit par une moue méprisante.

— Je n’ai pas de temps à perdre, moi. Je dois surveiller mon troupeau, autrement je vais me faire attraper par mes patrons.

Le gamin lui apprit comment rabattre les chèvres pour les faire progresser droit sur le chemin, et chaque matin d’été Charbel montait rejoindre son nouveau camarade. Le jour durant, ils couraient après les chèvres. Quand les bêtes paissaient dans un lieu protégé, le petit berger, prénommé Élias, s’installait sur un replat et sortait des jetons de sa sacoche, de magnifiques pions de trictrac ronds et lisses. Il traçait un quadrillage dans la poussière du sol pour enseigner les règles à son jeune ami.

Charbel ne se lassait pas de caresser le bois noir des jetons.

— Où les as-tu trouvés ?

— C’est un cadeau de mes patrons.

Charbel se doutait que le pâtre mentait. Les jetons étaient visiblement de grande valeur, il n’avait rien vu d’aussi beau ; comment aurait-on pu faire un tel cadeau à un petit garçon sale qui passait ses journées les pieds nus dans la poussière ? D’autant qu’Élias racontait pis que pendre de ses patrons, qui le faisaient dormir dans le foin de l’étable, au-dessus des bêtes, et ne lui donnaient de la viande qu’une fois la semaine — encore était-ce du poulet élastique d’avoir trop couru.



Un soir où Charbel raccompagnait son ami et ses bêtes jusqu’à la ferme, il vit dans la cour une femme de haute taille occupée à remonter un seau sur la margelle du puits. Lorsqu’elle se redressa, portant le récipient à bout de bras, il eut un instant d’éblouissement : la longue silhouette lui sembla être celle d’Évelyne.

— La patronne, murmura Élias entre ses dents. Mieux vaut que tu files.

Charbel croisa le regard sombre de la femme et y lut une expression hostile. Il s’empressa de quitter les hauteurs du village pour regagner le sous-bois où se trouvait la magnanerie. Mais le visage de la femme ne cessait de l’habiter, si semblable à celui de sa mère avec son foulard lui enserrant le front et son visage tanné par les vents de la montagne.



Il finit par s’en ouvrir à Évelyne. L’expression terrible qui se répandit sur ses traits, lorsqu’il lui parla de la chèvrerie du village d’en haut, lui fit regretter de n’avoir pas tenu sa langue. Elle voulut tout savoir sur ses escapades en compagnie du pâtre et les rapports que Charbel avait pu avoir avec ces gens. Jamais l’enfant n’avait connu chez sa mère une telle fureur. Elle le menaça :

— Que je ne te reprenne jamais plus à traîner avec ce misérable orphelin ! N’y a-t-il pas une foule d’autres garçons, au village, qui sont de plus convenables camarades ?

Charbel n’osa avouer à sa mère l’ostracisme dont il était victime, de peur d’entraîner un nouvel emportement. Dotée d’un caractère extrême, Évelyne passait sans transition de la colère à la tendresse la plus caressante. L’instant d’après, elle serrait l’enfant contre elle en le cajolant.

— Bientôt, mon petit, bientôt ces gens viendront te manger dans la main. Montre-toi digne du destin qui t’attend !



Dès le lendemain, cependant, oubliant les promesses faites à sa mère, il était en haut, escomptant une partie de trictrac avec Élias.

Le pâtre l’accueillit froidement.

— Je te conseille de ne pas rester là. La patronne m’a dit que, si elle te voyait encore rôder autour de leur ferme, elle me flanquerait dehors.

Charbel fut forcé de quitter son unique camarade et dut retourner à ses promenades solitaires.



À l’automne, la magnanerie résonnait d’une activité fébrile, employant près de dix ouvrières qui s’activaient au-dessus des bassines à cocons et des bobineuses. Malgré le souci permanent que lui causait sa tâche, Évelyne finit par s’inquiéter de voir Charbel traîner seul dans le vallon, faute de parvenir à se mêler aux autres enfants. Elle lui fit cette demande inattendue :

— Conduis-moi auprès de ton pâtre.

Perché sur un rocher où il dévorait un ka’ak, Élias les regarda approcher avec méfiance.

— Je viens te proposer un travail meilleur que celui-ci, lui lança Évelyne. J’ai besoin d’un garçon agile pour ramasser les fils de soie qui tombent des bassines. Tu auras une livre-or chaque semaine, tu partageras notre table et tu pourras loger dans le pressoir à huile. Quand tu seras plus grand, si tu travailles bien, tu t’occuperas de nourrir les bombyx.

Le jeune garçon accepta le marché.

Évelyne était satisfaite de cet arrangement : non seulement Charbel avait un compagnon, mais elle prouvait à ceux de là-haut qu’elle était bien plus riche qu’eux, puisqu’elle débauchait un de leurs travailleurs en l’attirant par un meilleur salaire. Chaque jour, de nouvelles ouvrières s’adjoignaient à elle pour traiter la récolte de plus en plus abondante. Sous peu, la majeure partie du village tirerait sa subsistance de la magnanerie.

Élias se montra prompt à se faufiler sous les bassines pour glaner les fils échappés avant qu’ils ne se mêlent à la poussière et les porter aux bobineuses. Il n’y avait pas tâche plus harassante, mais Charbel et lui s’y défiaient à la course et c’était un jeu pour leurs petits corps infatigables.

L’ancien pâtre ne pouvait s’empêcher néanmoins de fourrer des fils de soie dans ses poches, et cela n’échappa pas aux yeux perçants d’Évelyne.

— Si je te reprends à voler, tu retourneras dans ta crasse, avec les chèvres ! le menaça-t-elle.

Le soir même, tandis qu’avec Charbel ils alignaient dans la poussière les jetons de trictrac, Élias, ruminant la honte de s’être fait prendre et tancer, finit par laisser s’épancher son ressentiment aux oreilles de son ami.

— Ta mère est une femme dure, elle ne vaut pas mieux que ma patronne de la ferme de là-haut. D’ailleurs tu sais ce qu’on dit ici ? Que c’est sa fille.

Il ne faisait que relayer la rumeur que l’on se transmettait tout bas au village, de crainte d’être entendu par Évelyne. Charbel resta abasourdi par la révélation de cette évidence qu’il s’était jusqu’à présent niée à lui-même. Ainsi les pâtres du village d’en haut étaient ses grands-parents ! Une foule de questions se pressaient à l’esprit de l’enfant, mais jamais il n’aurait pu en articuler la première syllabe devant sa mère, redoutant la violence de sa réaction. Oui, Élias avait dit vrai, c’était une femme dure, que tout le monde craignait. Il n’y avait qu’à voir la façon dont les ouvrières courbaient le dos lorsqu’elle leur adressait la parole. Istaz Yacoub lui-même, quand il venait rendre visite à la magnanerie, semblait marcher sur des œufs.

Avec Charbel seulement, Évelyne laissait s’épancher l’océan de tendresse contenu en elle, le serrant contre sa poitrine, chantonnant à son oreille jusqu’à ce qu’il s’endormît. Ou bien elle évoquait à mi-voix le brillant avenir auquel il était promis : « Tu auras davantage de bêtes encore que tous les troupeaux d’Istaz Yacoub réunis. Les plus jolies filles du pays rêveront de t’épouser... » Charbel se laissait bercer par le ton caressant de la voix maternelle. Son esprit restait cependant occupé de cette femme qu’il avait aperçue là-haut penchée sur le puits et qui lui avait jeté un regard si terrible — cette femme, la mère de sa mère. Comment était-il possible qu’elle n’eût plus le moindre contact avec Évelyne malgré leur lien de parenté ? se demandait-il avec sa logique d’enfant. Pour lui l’horizon du monde se trouvait circonscrit dans le visage maternel.



Il laissa un matin Élias courir seul dans la magnanerie après les fils cassés et grimpa jusqu’au village d’en haut.

Il n’y avait personne au puits lorsqu’il pénétra dans la cour de la ferme. On entendait les bêtes renâcler dans l’étable où les tenaient enfermées les premiers froids de l’hiver. Charbel se planta devant les fenêtres, bien visible, redressant sa petite taille de six ans.

La femme entrevue quelques mois auparavant finit par sortir sur le seuil, droite, le regard étincelant. Elle avait à la racine du nez le même pli de détermination qu’Évelyne.

— Va-t’en, lui jeta-t-elle. On ne veut pas de bâtard, ici !

Comme Charbel ne bougeait pas, elle se baissa pour saisir un caillou et le lança en sa direction, comme elle l’aurait fait pour tenir éloignée une bête mauvaise.

L’enfant dévala la pente à toutes jambes, l’injure maudite résonnant dans sa tête. Il savait à présent ce qu’elle signifiait : il n’avait pas de père. C’était la raison pour laquelle la femme de là-haut le repoussait. Et si elle n’avait plus de relations avec sa propre fille, c’était à cause de lui. Il se promit à cet instant de devenir ce que souhaitait Évelyne : un homme riche et puissant, qui ne se laisserait plus jamais chasser à coups de pierres.




*



Deux années à peine après son arrivée dans le village, les aspirations d’Évelyne, nées d’une poignée de larves dérobées, s’étaient réalisées de façon éclatante : la magnanerie employait la plupart des femmes du village et celles des hameaux alentour. Les regards posés sur sa haute silhouette n’exprimaient désormais plus que la déférence. On se hâtait de détourner la tête en signe de soumission si d’aventure on croisait le brasier de ses yeux sombres. La honte de son statut de fille-mère était oubliée, lavée dans l’eau brûlante des bassines où se dévidaient les cocons. Son enfant bâtard, qui s’était imposé aux autres garçons à la force de son poing, deviendrait à coup sûr en grandissant le parti le plus enviable du Metn. Nul doute que son village natal, ainsi qu’elle l’avait prédit à Istaz Yacoub le jour où elle était venue lui porter les premières larves, aurait pu sous son impulsion finir par devenir une ville.

Grâce à la maîtrise du précieux fil de soie, Évelyne la maudite était donc parvenue à renouer la ligne brisée de son destin. C’était cependant compter sans la grande Histoire qui se chargea bientôt de venir saccager cette réussite.





2





Les pales du ventilateur découpaient en brèves palpitations la lumière qui tombait des néons. Fouad se demandait quel besoin on avait eu de faire appel à l’éclairage électrique alors qu’un soleil printanier se répandait à travers les vitres du bureau. Le ventilateur ne lui semblait pas moins superflu, créant un courant d’air désagréable. Le notaire égrenait les articles du contrat depuis une bonne dizaine de minutes, de son accent libanais qui allongeait les voyelles et enroulait les r sur la langue comme de longs filaments de sucre.

Fouad se sentait mal à l’aise, sans parvenir à déterminer la cause de son embarras, et cette ignorance ne faisait qu’augmenter son trouble.

Il n’y avait pourtant rien qui justifiât ce sentiment pénible. Un notaire lisait face à lui, en achoppant sur les mots, l’acte de vente d’une maison dont il n’avait, jusqu’à il y a un mois, pas soupçonné la réalité de l’existence. C’était là un héritage familial inopiné, une surprise posthume que lui faisait sa mère. Quelques semaines auparavant, Fouad avait reçu un message électronique d’un certain Anouar Zeidawi, se présentant comme son cousin, qui l’informait de la transaction. Elle nécessitait son accord puisqu’il possédait sans le savoir une part du bâtiment où avait grandi sa mère. Voilà comment il s’était retrouvé transporté inopinément depuis sa routine parisienne jusqu’à l’étude de ce notaire libanais.

Fouad n’avait pas touché mot à ses enfants de son bref voyage à Beyrouth. Cette maison constituait pourtant, au regard de Cédric et Émilie, le symbole même de leur complicité avec Mamine, ainsi qu’ils appelaient leur grand-mère. Qui aurait cru que la « maison de Beyrouth », dont elle avait fait tant de pittoresques évocations durant leur enfance, existait réellement et qu’un acheteur se proposait de l’acquérir ? Dans l’esprit de Fouad, le bâtiment n’avait constitué, jusqu’au message d’Anouar, qu’un lieu mythique, destiné à faire rêver Cédric et Émilie. À son fils, Mamine n’en avait jamais touché mot directement. C’était sans doute la raison pour laquelle Fouad désirait liquider rondement la vente de ce bâtiment qui ne représentait rien pour lui. Dans deux jours, il regagnerait Paris et ce serait une page tournée.

D’où venait alors ce vertige inexplicable qui s’emparait de lui à mesure que le notaire psalmodiait son document ? Son cœur prenait de la vitesse, au rythme du ventilateur qui poursuivait sans relâche sa danse effrénée.

Fouad avala une salive épaisse, bien décidé à se reprendre, et tendit la main vers la tasse qu’on avait posée près de lui, où subsistait encore une larme de café. Un marc tiède lui emplit la bouche. Ce café oriental l’incommodait, avec sa consistance pâteuse qui s’infiltrait entre les dents. Près de lui, deux corpulents messieurs, qui l’avaient gratifié de cérémonieuses poignées de main en guise de prélude à cette comédie, écoutaient avec attention la jargonnante proclamation dont l’accent prêtait à sourire. Ils étaient ses cousins. Avant de pénétrer dans ce bureau, il ignorait à quoi ils ressemblaient. Était-ce là ce qui rendait ses tempes bourdonnantes ?

Il n’avait plus qu’une hâte : sortir de cette pièce, tourner le dos à la ville et regagner l’aéroport. Qu’y avait-il entre lui et Beyrouth ? Tout le repoussait ici, à commencer par ce résidu de marc qui lui ensablait la bouche. Il le déglutit d’une gorgée d’eau. Ce maudit notaire n’en aurait-il jamais fini avec ses clauses suspensives ?



Au moment où Fouad s’apprêtait à se lever pour aller respirer à la fenêtre, tant il se trouvait mal, on parvint au terme du fastidieux document.

— Voulez-vous que je vous donne lecture de la traduction anglaise ? proposa l’homme de son ton affable.

Tout le monde cria grâce et l’on put procéder aux signatures. Le va-et-vient qui emplit la pièce acheva de rasséréner Fouad.

Il observa le vaste dos d’Anouar s’agiter devant la table tandis qu’il parafait le document. Son cousin était aussi imposant que lui demeurait filiforme. Lors des poignées de main préliminaires, Fouad avait cependant noté cet air familier sur les visages d’Anouar et de Rabih, semblables à ses propres traits mais distendus par la corpulence des deux frères.

Ce fut son tour de signer, puis celui de l’acheteur, le factotum d’une société immobilière du Golfe. Tout le monde ensuite se congratula et les frères vinrent entourer leur cousin français d’une puissante accolade comme s’ils se connaissaient depuis toujours. La détente qui avait empli la pièce semblait autant provenir de la satisfaction de l’affaire menée à bien que du soulagement d’être arrivé au terme de cette interminable séance. L’entrevue se clôtura en arabe et Fouad, estimant que cela ne le concernait plus, avait déjà empoigné sa valise pour se diriger vers la porte.

Une fois dans le couloir, on était délivré de la danse étourdissante du ventilateur. Fouad songea, en gagnant d’un pas ferme l’ascenseur, que c’était peut-être là l’unique cause de son malaise.




*



— Je vous accompagne à l’hôtel, déclara Anouar.

Fouad eut un instant de panique. Dans son allégresse à quitter l’étude du notaire, il se voyait déjà foncer droit vers l’aéroport, retrouver l’atmosphère impersonnelle du hall et bientôt la silhouette de la tour Eiffel à travers son hublot. C’était oublier qu’il s’était, sur l’insistance de son cousin, engagé à rester le week-end en vue de faire connaissance avec sa famille beyrouthine.

Fouad grimpa dans le haut véhicule d’Anouar avec le même entrain que si des chaînes lui entravaient les pieds, tandis que les deux frères ne tarissaient pas d’exclamations fleuries pour exprimer leur joie.

— Ahlan wa sahlan ! Vous êtes chez vous au milieu des vôtres !

À quoi leur cousin français répondit, ainsi qu’il l’avait déjà fait chez le notaire, par un merci laconique.

L’habitacle clos les enveloppait d’une bulle d’air conditionné qui coupait de la frénésie extérieure, cette marée noire de carrosseries au milieu de laquelle ils semblaient échoués, n’avançant qu’à brusques à-coups. Un concert permanent de klaxons envahissait l’atmosphère.

— Ce quartier est terrible, expliqua Anouar après avoir décoché une salve d’imprécations en arabe à l’adresse de la guimbarde antique qui venait de se faufiler devant lui. Il est tout le temps saturé de voitures. Ce sont surtout des taxis-service qui ralentissent au moindre piéton pour lui proposer une course.

— Votre hôtel se trouve sur la colline d’en face, de l’autre côté du centre-ville, expliqua Rabih. On ne devrait pas mettre plus d’une vingtaine de minutes pour y arriver.

— Tout dépend de la circulation sur le ring, nuança Anouar.

Fouad regardait avec résignation la ville défiler derrière la vitre fumée. Il se sentait pris au piège de cette agitation désordonnée. À la succession des vitrines fit bientôt place un panorama plus vaste, tout en échangeurs routiers et en immeubles démesurés, au milieu desquels surnageaient quelques bâtiments de taille moyenne.

— Le centre-ville, commenta le conducteur en désignant un carré de maisons plus anciennes, corseté par deux bretelles de circulation.

— Et l’incontournable mosquée Hariri, ajouta son voisin.

L’immense bâtiment religieux dressait ses quatre tours bleues vers un ciel délavé.

Anouar fit un geste en direction du port dont on entrevoyait les grues.

— La maison Zeidawi est par là-bas, dans l’un des quartiers qui surplombent la mer. Enfin ce qu’il en reste, ajouta-t-il comme pour couper court à toute velléité de visite. Voilà près de trente ans que la famille a dû abandonner les lieux, depuis le début de la guerre civile. Maintenant, c’est une ruine.

Fouad sentit un certain soulagement s’emparer de lui à l’idée qu’il n’aurait pas à mettre les pieds dans la maison d’enfance de sa mère. Une ruine ne pouvait plus susciter le moindre intérêt. C’était sans doute une chance d’avoir trouvé quelqu’un désireux de s’en porter acquéreur pour un si bon prix, songea-t-il, mais il se retint de formuler tout haut cette pensée, pressentant ce qu’elle pouvait avoir de naïf. Il ne voulait pas laisser transparaître devant les deux frères son ignorance de la situation immobilière locale. Il avait été incapable de se renseigner à ce propos au préalable. C’était plus fort que lui : la seule mention de Beyrouth maintenait à distance son attention.

Il avait néanmoins fini par accepter l’invitation de son cousin, alors qu’il aurait pu se contenter de signer une procuration. Avant tout, il voulait prouver à Anne-Marie qu’il ne craignait pas de mettre les pieds au Liban. Trop souvent, sa femme lui avait reproché cette pusillanimité qui l’empêchait d’avoir le moindre contact avec le pays de ses origines. Fouad répondait en haussant les épaules, pour bien marquer que ce qui le retenait était non de la peur, mais de l’indifférence. « Ma mère a choisi d’émigrer sans rien me transmettre de ses racines libanaises. Pourquoi devrais-je m’y intéresser maintenant ? Il n’y a rien de particulier entre ce pays et moi. » Il venait à présent s’en assurer de visu, tout en montrant à Anne-Marie que, contrairement à ce qu’elle ne cessait de prétendre, il ne ressentait pas d’appréhension à l’idée de faire face au passé. Et peut-être, plus obscurément, constater que ne subsistait ici plus trace de la lointaine jeunesse de Nelly, sa mère.



En scrutant un instant la direction vers laquelle avait tantôt pointé Anouar, Fouad se sentait comme un enfant maraudant un regard vers une réalité interdite. Elle avait donc grandi à quelques centaines de mètres d’ici. « Dans l’un de ces quartiers, surplombant la mer. » C’était son affaire, si elle ne lui en avait jamais parlé. Et il était inutile de chercher à comprendre ce besoin ultérieur de s’ouvrir du passé à ses petits-enfants plutôt qu’à lui.

Mamine avait été une grand-mère modèle, régentant les vacances de Cédric et Émilie avec la même précision que l’ébullition de ses confitures. Avec l’âge, son caractère ferme et sans concession s’était contre toute attente assoupli ; peut-être n’avait-elle plus rien à prouver ni à défendre, aussi se permettait-elle cette détente, réfugiée dans son domaine de Saverny qu’elle avait acheté et restauré de ses mains. Il était invraisemblable de penser que les racines de cette grand-mère tourangelle pussent plonger ici, dans cet enchevêtrement urbain qui défilait au rythme du ahanement de la circulation et des commentaires d’Anouar.

Les anciens palais abîmés par les cicatrices de la guerre civile, criblés d’impacts, voisinaient avec des tours flamboyantes, dont la plupart étaient encore hérissées de grues. Beyrouth semblait une ville en pleine mutation, désireuse de faire pousser sur l’humus de ses vieux immeubles une capitale de béton toute neuve, aux gratte-ciel étincelants. La maison familiale devait sans doute ressembler à l’un de ces bâtiments décatis, rendant leurs gravats par toutes les ouvertures.



Le frère d’Anouar brossait à grands traits la géographie confessionnelle de la ville.

— La colline d’où nous venons s’appelle Hamra. C’est un quartier à majorité musulmane sunnite. Devant nous se trouve Achrafieh, le quartier chrétien où nous habitons.

Fouad ponctuait son propos de hochements de tête. La volubilité de ses hôtes le dispensait d’avoir à mener la conversation, et il faisait mine de prêter attention aux renseignements touristiques donnés par son cousin, qui présentaient l’avantage de pouvoir contourner les sujets familiaux. Ce soir, au dîner, on aurait tout le temps de les aborder. Il fallait bien garder matière à discuter durant ces deux longs jours qu’il allait passer en compagnie des Zeidawi, jusqu’à son avion du dimanche soir.

— J’espère que nous arriverons à vous montrer un petit aperçu du Liban. Haram, vous restez si peu de temps ! regretta Anouar.

Fouad fit chorus à la déploration, incriminant ses obligations professionnelles qui ne lui permettaient pas d’être absent de Paris plus longtemps.

— Mais peut-être reviendrez-vous bientôt en famille, pourquoi pas cet été ? proposa l’autre frère.

Aucun projet ne lui était plus étranger, cependant il acquiesça pour contenter ses interlocuteurs.



Ils parvinrent à l’hôtel Alexandre, accroché au flanc de la colline, qui dominait une mer d’immeubles et la brume lointaine des montagnes.

Anouar s’excusa une fois encore de ne pas accueillir son cousin chez lui.

— Ici vous aurez plus d’indépendance et vous serez à votre aise, conclut-il.

Les deux cousins le confièrent à un valet de pied diligent, après avoir réglé les formalités d’usage. On viendrait le chercher pour le dîner.



Une fois dans sa chambre, il se frotta les yeux d’une main lasse. Ces deux jours auraient peut-être l’avantage de le forcer à un repos inopiné, loin de ses incessantes occupations parisiennes.

Il brancha son ordinateur dans le dessein de travailler. Tandis que la machine démarrait, il sortit les quelques effets empilés dans sa valise. De la poche latérale, il tira un gros ouvrage à reliure fatiguée, hérité de sa mère. C’était le seul livre en arabe qu’il eût jamais vu chez elle — et sans doute l’unique objet qu’elle avait rapporté de Beyrouth. Il en avait ignoré l’existence jusqu’au jour où, clouée à son lit d’hôpital, elle l’avait prié de lui apporter le livre qui se trouvait dans sa table de nuit. Son fils s’était exécuté sans même jeter un œil à l’intérieur.

Après le décès de sa mère, le livre s’était retrouvé sur le bureau de Fouad. Anne-Marie, qui s’était acquittée de la tâche pénible consistant à rassembler les derniers effets de sa belle-mère dans la chambre d’hôpital, l’y avait posé. La couverture, ornée d’une frise stylisée, était vierge de toute inscription. Fouad l’avait feuilleté rapidement, surpris d’y découvrir de l’alphabet arabe. De menues reliques — fleurs séchées, coupures de presse, rubans... — gonflaient la couverture de toile et la disposition du texte, pour autant qu’il pût en juger, laissait supposer un ouvrage religieux ou de littérature classique. Après tout, il était compréhensible que, sentant sa fin approcher, sa mère eût ressenti le besoin de renouer avec ce qui avait fait son enfance, par l’entremise du seul vestige qui lui en restait. Fouad n’avait pas jugé utile de réfléchir plus avant sur la question.

Au moment de faire sa valise néanmoins, sans préméditer son geste, il s’était emparé de l’ouvrage pour le mettre dans ses affaires, comme s’il désirait que l’ultime témoin du passé de sa mère regagnât sa terre d’origine.

Oubliant le livre, il se plongea dans ses fichiers informatiques, qui lui disaient le retour à Paris proche et la parenthèse levantine occasionnée par la vente de la maison déjà bien près de se clore.





3





Sur le coup de vingt et une heures, un chauffeur le déposa au pied de l’immeuble d’Anouar, quelques rues plus loin. Il contempla un moment le nom de jeune fille de sa mère inscrit sur la sonnette. Jamais il ne l’avait entendue en faire usage, bien qu’il fût sur tous ses papiers officiels. Au moment de son décès, il avait rempli maints formulaires avec la mention « Nelly Zeidawi ép. Dubailleul ». C’était pour lui un nom étranger à son histoire.

Ici, l’appartenance au clan Zeidawi semblait pourtant constituer toute une affaire : Anouar s’était présenté à lui chez le notaire comme le « manager » de la banque Zeidawi et cet anglicisme, joint à la prétention du titre, avait agacé Fouad. Puis il avait désigné son cadet, « l’autre héritier du nom ». À quoi leur interlocuteur répondit simplement : « Fouad, enchanté. »

Certes, « Fouad Zeidawi » eût sonné moins incongru que cette appellation hybride qui accolait à un prénom si connoté la neutralité d’un patronyme bien français. « Fouad Dubailleul » : il déclinait en général son identité d’un ton neutre, malgré la note dissonante de ce prénom exotique, tel le dérapage furtif d’un doigt sur le clavier au milieu d’une partition bien réglée. On ne pouvait pas dire que cela faisait partie du personnage, car Fouad n’était pas du genre à cultiver la fantaisie et avait horreur de se faire remarquer, sinon par ses compétences. Ce prénom était comme une pincée d’épice des souks frauduleusement introduite dans la blanquette de veau dominicale d’Anne-Marie. Il s’était fait à cette bizarrerie et, si d’aventure on s’étonnait d’une telle alliance, il invoquait avec laconisme les origines libanaises de sa mère. Son vieil ami d’école Dominique le traitait affectueusement de métèque, mais c’était le seul qui se permît une remarque sur son ascendance. À ceux qui s’avisaient de souligner l’étrangeté de son prénom, il faisait rapidement comprendre d’un regard qu’il n’avait pas l’intention de s’étendre sur le sujet. Fouad songeait avec soulagement que ses enfants Cédric et Émilie échappaient à cet accroc.

Malgré la légère démangeaison que lui procurait toujours l’énoncé de son prénom, il n’avait jamais songé à en changer. C’était celui choisi par sa mère : voilà qui ne supportait aucune remise en question. Elle avait décidé de lui léguer cette parcelle d’Orient, sans doute à une époque où, fraîchement arrivée de Beyrouth, elle ressentait encore la nécessité de maintenir un lien avec son pays d’origine, nécessité qu’elle avait ensuite enfouie durant une longue période de sa vie, jusqu’à la naissance de ses petits-enfants.



Fouad avait beau remonter dans ses plus lointains souvenirs d’enfance, rien ne venait y dénoter le caractère levantin de ses origines, sinon son prénom, dont ses camarades de récréation ne manquaient pas de souligner la singularité. Il n’avait jamais posé aucune question, pressentant dans sa finesse d’enfant que c’était un sujet à éviter, de même que l’omniprésence de la famille Dubailleul autour de lui tandis qu’aucun ancêtre ne se profilait derrière la haute silhouette de sa mère. Il ne fut pas long, cependant, à trouver le chemin du secrétaire parental, où, parmi les papiers administratifs, il put lire dans son passeport la confirmation de ce qu’il soupçonnait : Nelly Zeidawi, née à Beyrouth (Liban, protectorat français), le 14 octobre 1935.

Sa mère n’était pas entièrement française, voilà pourquoi elle l’avait affublé d’un tel prénom. Les rares allusions à cet état de fait, notamment par la grand-mère paternelle de Fouad, donnaient le sentiment que c’était là une information connue de tous, qui ne nécessitait pas que l’on s’y appesantît. De la bouche de Nelly, cependant, Fouad n’avait pas une seule fois entendu une allusion directe à ses origines. Puis, devenue grand-mère, elle s’était soudain mise à déverser sur Émilie et Cédric le flot de ses évocations beyrouthines, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Elle avait néanmoins passé près de quarante années de sa vie sans y faire allusion.



Fouad remuait en lui toutes ces pensées tandis que l’ascenseur le déposait au sixième étage et qu’une petite Asiatique en costume noir et blanc de soubrette l’introduisait au milieu d’un salon aussi opulent que désert.

Il examina avec une certaine réprobation l’abondance de bibelots disposés sur les riches consoles dont les pieds se perdaient dans des tapis à larges franges. Mamine n’avait pas exporté ce goût oriental pour le clinquant et sa maison tourangelle de Saverny, dont elle avait ordonné la couleur de la moindre plinthe, respirait une harmonie campagnarde faite de vieux bois ciré et d’hexagones de terre cuite.

Pour se donner une contenance, Fouad s’approcha d’une collection de cadres en argent contenant des clichés de famille, mais la voix puissante d’Anouar résonnant dans le couloir ne lui laissa pas le loisir de les détailler.

— Ahlan wa sahlan !

Son cousin vint le gratifier d’une de ses accolades à la note dominante d’après-rasage. Presque aussitôt, le salon s’emplit d’une bruissante activité dont les poignées de main distribuées par Fouad semblaient être le pivot. Il salua d’abord Arthur, le fils aîné d’Anouar escorté de sa femme, puis Robert, également flanqué de sa moitié. Anouar détaillait les prestigieuses activités de chacun dans le domaine bancaire ainsi que l’âge des enfants, restés à la maison.

— Rabih ne devrait pas tarder.

Avec le frère d’Anouar, ce fut une nouvelle vague familiale qui envahit les lieux et les présentations se succédèrent à un rythme accru.

— Voici ma mère, Najla, désigna Anouar en escortant Fouad près d’un fauteuil où une dame d’âge vénérable venait de prendre place, en s’aidant d’une canne qu’elle accrocha à l’accoudoir.

Fouad se demanda comment cette femme si menue, au visage affable de vieille pomme fripée, avait pu donner naissance aux deux colosses qu’étaient Anouar et Rabih. Il s’agissait sans doute là de la dernière personne de la famille qui avait pu connaître sa mère, avant qu’elle ne quittât Beyrouth. L’éclat chaleureux qui habitait les yeux de la vieille dame le mit en confiance.

— C’est une très grande joie de faire votre connaissance, chantonna-t-elle de son accent oriental marqué. À mon âge, je n’aurais pas cru possible de découvrir un nouveau membre de la famille Zeidawi !

Fouad voulut entamer la conversation, mais déjà Anouar l’entraînait vers un autre coin du salon pour lui présenter l’un de ses neveux. Les messieurs étaient en costume-cravate — au milieu desquels Fouad se sentait gêné de son col ouvert —, les dames apprêtées avec une sophistication qui semblait faire écho au décor des lieux. Mona, la femme d’Anouar, détenait la palme, vêtue d’un ensemble pailleté d’argent et coiffée d’une chevelure cuivrée, aux longues pattes rebiquant sur les joues, qui semblait posée sur sa tête comme un casque. Les femmes plus jeunes revenaient à un peu de simplicité, mais les maquillages restaient appuyés, les cheveux laqués avec minutie. Fouad sourit intérieurement en songeant au compte rendu de la soirée qu’il ferait tout à l’heure à Anne-Marie, au téléphone.

La soubrette finit par annoncer le dîner, dans un anglais hésitant, et l’on put avancer en procession vers la salle à manger.



L’hôte d’honneur fut placé à la droite de Mona. Près de lui, une chaise restait libre, bien que tout le monde semblât s’être installé.

Il y eut un bref échange en arabe entre Anouar et Mona, qui concernait visiblement la place vide, tandis que la petite Asiatique venait garnir un buffet d’une profusion de plats multicolores. Mona répondit à son mari d’une moue imprécise. À cet instant, une jeune femme s’encadra dans l’embrasure de la pièce, marquant un instant d’arrêt sous les lourds rideaux qui habillaient l’arcade pour embrasser d’un regard la tablée. Anouar accueillit la nouvelle venue en arabe d’un ton sec, puis se tourna vers Fouad :

— Voilà ma fille cadette, Nicole. Elle travaille souvent tard et elle vient seulement de rentrer. Vous l’excuserez.

Nicole se faufila avec souplesse jusqu’à sa place, à la droite de Fouad. Elle semblait avoir enfilé à la hâte sa robe noire, rajustant encore quelque bretelle destinée à être invisible.

— Et quel est ce travail qui vous retient jusqu’à des heures indues ? lança-t-il à sa voisine lorsqu’elle se fut assise auprès de lui.

— Oh, rien de bien passionnant. Je suis dans la pub...

Fouad n’eut pas le loisir de poursuivre l’échange, car la maîtresse de maison le priait d’aller se servir au buffet.

— C’est un repas à la bonne franquette, s’excusa-t-elle. Nous sommes en famille, hein !

Mona tint néanmoins à escorter son hôte auprès des plats pour les lui commenter, doublant chaque fois la quantité de nourriture que lui-même déposait dans son assiette.

Quand il revint s’asseoir, une petite montagne de mezzés dressée devant lui, Nicole était prise dans une conversation animée avec le jeune homme d’en face — son frère ou son cousin, Fouad n’aurait su dire —, mêlant français et arabe dans un flot allègre dont il était difficile pour lui de décrypter le sens.

Ces entrées furent laborieuses à avaler. Elles devaient certainement être délicieuses, comme il ne cessait de le signifier à Mona pour la rassurer sur le fait que ce n’était ni trop épicé ni trop fade à son goût, mais demeurait ce parfum étrange, déjà présent dans le café du notaire, cette saveur exotique qui l’incommodait en lui rappelant qu’il n’était pas dans son cadre quotidien.

— Vous savez ce qu’on prétend au Liban, l’entretenait Mona. Que le meilleur tabouleh est celui que prépare Maman. J’espère que celui-ci n’est pas trop différent de ce dont vous avez l’habitude.

Fouad n’eut aucune peine à la rassurer sur ce point en lui expliquant que sa mère, excellente cuisinière, s’était cantonnée sa vie durant à la gastronomie française.

— C’est vrai que là-bas vous n’avez pas les bons ingrédients, déplora Mona comme si elle évoquait un pays à forte pénurie. Et moi qui hésitais à vous faire un navarin d’agneau... Heureusement que je me suis rabattue sur le kebbe labanieh, vous verrez que la bonne philippine le prépare à merveille.

Fouad répondait avec amabilité à ces subtilités culinaires, bien qu’elles n’eussent pas le moindre intérêt à ses yeux, se forçant à faire honneur à la cuisine de Mona autant qu’à sa conversation. Le bras de Nicole passait à intervalle régulier dans son champ de vision, au rythme des gesticulations dont elle ponctuait ses propos.



La suite du repas fut une lente procession de mets que la soubrette, fourmi industrieuse, introduisait dans la pièce. Fouad faisait mine d’écouter Anouar qui lui décrivait la situation économique du Liban, repoussant le moment d’orienter la conversation vers des sujets plus familiaux comme il aurait été attendu de le faire.

Au dessert, tandis qu’il abattait de sa cuillère les strates crémeuses d’un millefeuille, sa voisine se tourna vers lui, le gratifiant d’un regard ourlé de khôl. Elle s’excusa de s’être laissé emporter dans une conversation avec son frère qui l’avait accaparée durant tout le repas.

— C’est toujours pareil, quand on se met à parler de politique. Arthur est un aouniste convaincu, qu’est-ce que vous voulez. Il faut bien que j’essaie de le raisonner un peu. Mon frère est un type brillant, vous savez, et c’est bien ce qui me fait peur ! Si des hommes comme lui, censés être l’élite de ce pays, pensent ainsi, ce n’est pas étonnant que le Liban coure à sa perte.

— Je me demande bien pourquoi les femmes se mêlent de sujets auxquels elles ne comprennent rien ! s’emporta Arthur.

L’altercation était relancée pour une manche. Fouad se sentit relégué à sa crème pâtissière, lui qui n’avait jamais prêté une oreille attentive à la politique libanaise et à son imbroglio de conflits claniques.



On avait beaucoup bu, durant ce long dîner, un vin capiteux et lourd qui s’appesantissait sur l’estomac plutôt qu’il ne montait à la tête. C’est le cœur au voisinage des lèvres que, à l’invitation de Mona, Fouad quitta enfin sa chaise pour gagner le salon, laissant Nicole toujours en joute oratoire avec son frère, auxquels s’étaient joints plusieurs autres messieurs de la famille. Il allait s’engloutir dans un fauteuil club, Anouar à ses côtés, lorsque Rabih et sa mère s’avancèrent vers lui.

— Je m’excuse de vous quitter si tôt, dit cette dernière, mais les personnes de mon âge sont mieux dans leur lit, à cette heure. Nous nous reverrons avant votre départ, n’est-ce pas ?

Fouad approuva, puis saisit le verre en tulipe que lui tendait la soubrette.

— Un excellent cognac local, commenta Anouar après avoir raccompagné sa mère. La recette a été transmise par les pères jésuites qui sont venus cultiver la vigne dans ce pays.

Renversé dans son fauteuil, le maître des lieux se laissait aller à la béatitude de l’estomac repu tandis que les convives papillonnaient autour des guéridons où étaient servis digestifs et boissons chaudes. Fouad percevait dans le fond sonore les éclats passionnés de la voix de Nicole.



La conversation s’engagea sur la francophilie des Libanais. Anouar déplora l’évolution actuelle du pays qui tendait davantage à s’ouvrir à l’anglais, tandis que seules les vieilles familles chrétiennes, de moins en moins nombreuses, restaient à l’instar des Zeidawi fidèles à la langue de Molière.

— Un lien d’amitié très fort entre la France et le Liban continue pourtant d’exister, assurait-il. Nous suivons ici toutes les actualités de votre pays.

Fouad ne douta pas qu’il en savait certainement plus que lui sur ce qu’il se passait dans l’Hexagone. Le verre de cognac se commua, sur les instances de Mona, en une tasse de café blanc, ainsi qu’on appelait ici l’eau chaude parfumée d’un trait de fleur d’oranger, et il profita de cette interruption pour couler un regard vers la salle à manger, étonné de ne plus discerner la voix de Nicole. Il n’y avait là que la petite bonne philippine qui rapatriait les reliefs du dîner vers la cuisine.

Fouad se sentit à la fois déçu et soulagé. Il aurait souhaité pouvoir engager plus avant la conversation avec la jeune femme. À défaut, il revint aux propos de son cousin. Anouar lui expliquait qu’il avait plusieurs fois hésité, durant la guerre civile, à venir se réfugier à Paris.

— Finalement nous sommes partis à Chypre, c’était plus proche. À la fin de chaque flambée de violence, on pensait que c’était fini, que le calme était revenu pour de bon. Dans les années quatre-vingt, nous avons passé notre temps à faire des allées et venues entre Beyrouth et Larnaca.

— On vivait sur les valises, c’était épuisant, renchérit Mona qui prit place sur le vaste accoudoir de son mari. Tandis que si on avait choisi une bonne fois pour toutes d’émigrer en France... Tes cousins de Paris ne demandaient qu’à nous accueillir. Et nous aurions fait plus tôt votre connaissance, ajouta-t-elle à l’adresse de Fouad.

— On est restés au pays, mnouchkour Allah, conclut Anouar.

L’une des rares choses que Fouad connaissait, concernant sa famille libanaise, était l’existence de cette antenne parisienne des Zeidawi, qui avait hébergé sa mère lors de son arrivée en France, dans les années cinquante.

— Quel est le lien de parenté entre les deux branches de la famille ? interrogea-t-il.

— Si je ne me trompe pas, c’est mon grand-oncle — notre grand-oncle, corrigea Anouar avec un sourire —, le frère de notre grand-père Nakhlé Zeidawi, qui est parti au début du XXe siècle faire du commerce en France. Mais vous devriez demander tout cela à ma mère, elle connaît la généalogie de la famille bien mieux que moi.

— Vous-même n’avez pas connu ma mère, n’est-ce pas ? finit par se décider à interroger Fouad.

— Tante Nelly ? — l’appellation sembla incongrue aux oreilles de Fouad. — Je n’en ai pas le souvenir. Elle a dû quitter le Liban quand j’étais tout jeune, encore.

— Elle est arrivée en France vers 1955.

— Et je suis né en 57, précisa Anouar. Pour tout vous dire, j’ai appris très tard son existence. Je crois que mon père ne m’en a jamais parlé. Il me semble que la tante Nelly était beaucoup plus jeune que lui. Ils n’avaient peut-être pas des liens de grande proximité. Après tout, elle était la seule fille de cette génération.

— Elle n’avait que des frères ? s’étonna Fouad.

La question sonnait de façon étrange à ses propres oreilles. Il avait toujours vu sa mère comme une entité unique, une planète solitaire, suffisante à elle-même. Il lui était difficile d’imaginer qu’elle eût pu appartenir à une fratrie et se noyer dans une vaste constellation familiale.

— Quatre grands frères, oui. Mon père, Iskander, était le plus jeune des garçons. Et le seul avec Nelly à avoir eu une descendance. Rabih et moi sommes les derniers ici à porter le nom de Zeidawi, ajouta-t-il non sans une certaine suffisance. Quant à la tante Nelly... c’est à Najla, ma mère, que vous devriez poser des questions, car je dois avouer que je ne sais rien de plus sur elle, sinon qu’elle a quitté le Liban très jeune, répéta-t-il pour clore un sujet qui visiblement ne le passionnait pas.

Mamine n’avait jamais fait mention du clan Zeidawi, songea Fouad avec perplexité. Pas même à ses petits-enfants. Ses évocations de la « maison de Beyrouth » restaient toujours impersonnelles, sans visage. De sa famille, son fils savait simplement qu’elle avait des cousins à Paris, chez lesquels elle avait été hébergée quelque temps à son arrivée en France, avant de monter sa boutique de prêt-à-porter et de voler de ses propres ailes. Après quoi, elle avait fait la connaissance de Claude Dubailleul, son mari.



Le ballet des au revoir vint mettre un terme à la conversation et Nicole réapparut dans une autre tenue, plus décontractée.

— Chou, tu sors ? s’étonna Mona.

— Enfin, Maman, c’est vendredi soir... Si je ne sors pas aujourd’hui, je me demande bien quand est-ce que je vais en profiter !

Elle vint gratifier Fouad de trois bises, se déclarant ravie d’avoir fait sa connaissance, et prit congé d’un dernier regard. Fouad eut le sentiment furtif que les grands yeux sombres de la jeune femme s’étaient un instant appesantis sur lui comme pour lui signifier quelque chose, puis il chassa cette idée hors de sens. Le gros de la famille dispersée, on fit des plans pour le lendemain et il fut question d’un déjeuner à Byblos, « une petite ville de la côte, qui est un joyau de notre histoire », précisa Mona. Fouad exprima son enthousiasme d’une voix éreintée et vint enfin le moment de prendre congé.





4





De retour à sa chambre d’hôtel, il s’assit sur le lit sans songer à entamer ses préparatifs pour la nuit, bien qu’il ne fût pas loin de deux heures du matin. Il n’avait pas la force d’appeler Anne-Marie et se contenta de lui envoyer un message rassurant.

La journée avait décidément été trop lourde en émotions. D’abord le malaise ressenti chez le notaire, une sorte d’oppression de poitrine qui l’avait mené au bord du vertige physique. Puis cette ville étrange, avec ses odeurs violentes d’iode et d’huile de moteur, ses nœuds d’immeubles ultramodernes, d’édifices religieux et de bâtiments endommagés par la guerre, son vacarme permanent de klaxons et de cris, cette ville qu’il ne voulait pas voir et qui pourtant ne cessait de lui sauter au visage. Même à présent, calfeutré derrière les épais voilages de sa chambre, il percevait nettement la rumeur de la circulation, le grésillement des autoradios répandant leurs mélismes orientaux. Beyrouth embrouillait ses repères. Il n’y avait rien de familier autour de lui auquel il pût se raccrocher, dans cette atmosphère nouvelle où la Mamine de Saverny s’appelait « tante Nelly », où cette femme imposante qu’était sa mère devenait une petite jeune fille, cadette de quatre frères aînés. Tout cela lui semblait n’être qu’une affabulation passagère, sans lien avec l’ordinaire de sa vie.

Sur l’écran de ses paupières closes, il vit se redessiner la silhouette de Nicole telle qu’elle lui était apparue en début de repas, sous l’arcade du salon, replaçant d’un geste rapide une bretelle destinée à être invisible. La jeune femme était l’une de ces beautés orientales à peau mate, un peu lourde au menton et aux hanches, à laquelle il ne se montrait en général pas des plus sensibles. Elle avait une façon crâne de mettre en valeur ses épaules pain d’épice ou encore les reflets bleutés de sa chevelure sombre, une assurance qui la disait sûre de ses effets et plaçait Fouad sur ses gardes. À cinquante-deux ans, il en avait suffisamment vu pour savoir apprécier la beauté des femmes comme un tableau offert à la contemplation sans éprouver le besoin compulsif de l’acquérir. Rares étaient celles qui l’avaient troublé, depuis sa rencontre avec Anne-Marie, et toujours il avait su remettre à leur place ces sursauts éphémères des sens, qui n’étaient pas en mesure d’entrer en concurrence avec la solidité du lien affectif, intellectuel et physique tout à la fois qui l’unissait à sa femme, malgré leurs nombreux différends.

Ce n’était pas la sensualité de Nicole qui le mettait en alerte, mais plutôt cette manière étrange qu’elle avait eue de le regarder, à table au-dessus du millefeuille, puis lorsqu’elle était venue lui faire la bise pour prendre congé. Ses yeux de velours sombre avaient alors semblé briller d’une lueur singulière, mélange de curiosité et d’une tendresse un peu moqueuse.

Ridicule, songea-t-il en se glissant dans les draps. Ce n’était probablement là que le regard coutumier de la jeune femme, irradiant d’une séduction naturelle. Fouad chassa ces images importunes en se disant que le surlendemain son séjour libanais toucherait à sa fin et qu’il serait temps de regagner Paris.



Cette pensée le rassurait et l’inquiétait à la fois. Malgré l’angoisse inattendue qu’elle suscitait en lui, sa brève escapade au Moyen-Orient avait néanmoins pour avantage de lui ménager une pause dans les querelles familiales du moment. Il savait ce qui l’attendait là-bas : une Anne-Marie de plus en plus remontée contre lui, ne mâchant pas ses mots concernant ce qu’elle appelait son « indécision pathologique ».

Cela faisait bientôt trois mois que Cédric avait interrompu sa licence d’architecture pour aller s’installer à Saverny, en pleine Touraine, où, sous couvert de mener une vie « écologique » avec une poignée d’amis, il s’adonnait à la culture de plantations illicites destinées à sa consommation. Jusqu’alors, la maison de Mamine était restée inoccupée. Deux ans auparavant, au moment de placer sa mère dans un établissement médicalisé, Fouad en avait simplement fermé les volets, comme si ses habitants se trouvaient en vacances, et n’y avait plus jamais remis les pieds. Maintenant que Nelly les avait quittés, il ne pouvait se résoudre à la vendre, pas plus qu’à l’occuper. C’était le fief de sa mère, masure tourangelle qu’elle avait acquise à la force de son poignet et qu’elle avait ensuite patiemment refaçonnée à son goût. L’adolescence de Fouad avait été rythmée par la rénovation de Saverny et ses propres enfants avaient connu là toutes les joies des grandes vacances.

Alors que Cédric et Émilie s’y étaient toujours rendus avec enthousiasme, ce lieu éveillait en Fouad des sentiments complexes d’attirance-répulsion. Saverny lui manquait s’il restait trop longtemps sans voir son pignon de tuile, et cependant il ne pouvait y passer trois jours sans trouver insupportable le caractère autoritaire de sa mère. Quant à Anne-Marie, c’était pour elle une véritable épreuve que de cohabiter avec Nelly ; elle avait néanmoins accepté ce supplice durant toute l’époque où les enfants étaient trop petits et trop turbulents pour y demeurer seuls avec leurs grands-parents.

Chaque matin où il s’éveillait à Saverny, Fouad apercevait alors le même tableau en descendant l’escalier : Mamine trônant au milieu du lit, de toute son imposante stature, ses petits-enfants lovés contre elle. Ils la suppliaient de raconter encore « la maison de Beyrouth ». Il y était question d’expéditions dans les souks, de jardins plantés d’amandiers en fleur, de brillantes réceptions dans des salons. De la cuisine, Fouad écoutait d’une oreille vague ces fables qui ne lui étaient pas destinées. Il partageait la cafetière et l’humeur taciturne de Papy Claude, sans jamais demander à son père ce qu’il en connaissait, lui, de la maison de Beyrouth. Avant la naissance de Cédric et Émilie, elle semblait inexistante, car pas une fois il n’avait entendu sa mère y faire allusion.

Dans les matins de Saverny qui embaumaient le café, la porte de la chambre restait toujours ouverte. Il aurait pu entrer, s’asseoir sur le lit, repoussant les jambes des enfants, et lui aussi écouter les récits fabuleux de Mamine relatant sa jeunesse libanaise. C’était peut-être ce qu’elle attendait, lorsqu’elle haussait la voix pour contrefaire le timbre des vendeurs ambulants sillonnant les rues de Beyrouth, au risque de réveiller sa bru qui dormait encore à l’étage. Mais Fouad estimait que l’âge de la curiosité lui était passé. Si Mamine n’avait jamais rien voulu dire durant son enfance à lui, il n’allait pas à présent se nourrir de miettes d’histoires qui ne lui étaient pas destinées.

Les évocations levantines avaient sans doute continué du temps de l’adolescence des enfants, mais Fouad et Anne-Marie n’étaient plus là pour les entendre, profitant désormais du séjour de leur progéniture en Touraine par passer des vacances tranquilles quelque part dans les îles grecques. Puis Fouad s’était montré de plus en plus réticent à partir, ses nécessités professionnelles le retenant à Paris.

Au fil des années, il devenait difficile de maintenir la compétitivité de l’imprimerie héritée de son père. Il en avait amorcé non sans mal la reconversion en une entreprise de loisirs créatifs — tricot, crochet, canevas vendus par correspondance avec leur brochure explicative. La réussite de son commerce relevait pour lui de la fierté familiale. Il ne pouvait se permettre de laisser péricliter la maison Dubailleul, même si ce n’était certainement pas Cédric qui en reprendrait le flambeau.

Son aîné avait décidé de suivre les pas de sa mère en entamant des études d’architecture pour lesquelles il ne manifestait pas un entrain débordant, leur préférant la douceur d’une vie estudiantine dilettante. Jusqu’à cette décision improbable qu’il leur avait annoncée il y a peu : il voulait s’installer à Saverny. Faire revivre les murs désertés depuis la disparition de Mamine.

Fouad et Anne-Marie étaient consternés. « Je t’avais dit qu’il fallait vendre au plus vite, sans état d’âme ! lui reprochait cette dernière. Mais tu laisses toujours traîner les choses. Tu as peur de prendre une décision ! »

En attendant, Cédric régalait tout le monde, grignotant chaque mois la somme héritée de sa grand-mère. Et les factures d’électricité de la maison continuaient d’être débitées sur le compte bancaire de Fouad — détail qu’il n’avait pas encore osé avouer à sa femme.

Cette entreprise désastreuse de Cédric semblait étaler la faiblesse de son père au grand jour. Fouad avait certainement manqué quelque chose, ainsi qu’Anne-Marie ne cessait de le lui signifier. Tant d’occasions où il avait laissé filer, plutôt que de prendre la situation en main. Il devinait la récrimination larvée, informulée de sa femme : celle d’avoir permis à Mamine de prendre tant de place dans la vie de leurs enfants, de leur avoir farci la tête avec des contes stériles qui les faisaient vivre dans l’imaginaire plutôt qu’ils ne les préparaient à affronter la réalité.

Fouad ne pouvait s’empêcher de voir avec terreur son aîné s’enfoncer dans un cul-de-sac, même si les proches auxquels il s’en ouvrait se voulaient réconfortants, lui assurant que ce n’était là qu’une étape par laquelle passaient nombre d’adolescents. Le père de Cédric et d’Émilie sentait pourtant courir dans ses enfants une faille de plus, une incapacité à se construire. Il y voyait comme grossie à la loupe, étalée en pleine lumière, sa propre pusillanimité face à l’existence. Depuis trois mois que Cédric s’était retranché à Saverny Fouad se trouvait tenaillé par le sentiment que son enfant était en train de se détruire sans être capable d’esquisser un geste pour mettre fin à cette situation intenable.

La proposition insistante de séjour au Liban adressée par Anouar Zeidawi était tombée à point nommé pour échapper quelques jours à ce climat délétère. Mais la vision de Beyrouth et la rencontre avec la famille de sa mère l’avaient plongé aujourd’hui dans un tel trouble que Fouad se demandait à présent si, en venant ici, il ne s’était pas précipité tout droit vers de nouveaux problèmes.





5





Byblos débuta comme une fastidieuse sortie scolaire. On écuma chaque pièce de la forteresse croisée avec minutie, mettant à l’épreuve la patience de Fouad. Anouar, qui ne faisait visiblement rien à moitié, avait engagé à la guérite d’entrée une jeune guide francophone, intarissable quant à l’histoire du moindre éclat de pierre. Il fallut s’imprégner en détail des grands panneaux explicatifs qui, au fil des salles transformées en musée, évoquaient l’alphabet phénicien ou le commerce du papyrus.

Mona et Anouar, qui devaient en être à leur vingtième visite de la citadelle, scrutaient chaque pierre avec intérêt, relançant la guide pour que leur hôte bénéficiât ainsi du plus grand nombre d’informations. Fouad ne parvenait pas à partager leur enthousiasme. Il aimait pourtant l’histoire et les vieilles pierres ; une telle activité en compagnie d’Anne-Marie aurait été un enchantement, de même que cela semblait être le cas pour le couple Zeidawi qui se désignait l’un à l’autre divers éléments éveillant leur attention.

— Nous pénétrons dans la salle des gardes...

Ce sentiment de n’être pas à sa place, d’évoluer dans un décor factice ne cessait de poursuivre Fouad. Cela l’empêchait de goûter à la beauté des lieux.

— La vue est magnifique, n’est-ce pas ? commentait Mona en se penchant vers le carré de mer qui s’encadrait dans une ouverture du mur d’enceinte. Et attendez de voir les fouilles archéologiques.

Tout était superbe, assurément, ce plantureux soleil de mars inondant la pente douce des ruines, rythmée par les palmiers, l’horizon maritime d’un bleu chatoyant, la bonhomie de ses hôtes qui faisaient de leur mieux pour qu’il passât un moment agréable. Mona arborait un chemisier parme plus sobre que la veille, mais sa coiffure en casque semblait toujours vissée à son crâne. Il faudrait probablement plusieurs jours pour que les mèches plaquées par le coiffeur reprissent un peu de naturel. Fouad s’en voulait de se sentir aussi acide, chaque attention bienveillante de ses cousins ne faisant que renforcer sa carapace de mauvaise humeur.

— Nicole est à Nahr-el-Kaleb, annonça Anouar en consultant son téléphone tandis qu’ils admiraient le théâtre romain. Elle nous rejoint directement chez Pépé.

À cette nouvelle, Fouad perçut en lui-même un changement d’état d’esprit, qui ne fit qu’accroître l’inquiétude irrationnelle lui nouant le ventre depuis son arrivée à Beyrouth. Si absurde que cela lui parût, il prit conscience qu’il attendait quelque chose de cette jeune femme.




*



Ils s’étaient résolus à commander puis entamer les mezzés lorsque Nicole arriva enfin, radieuse et désinvolte.

— Les embouteillages étaient monstrueux, plaida-t-elle pour justifier son retard. Et puis j’avais promis à Maya de passer la voir à Amchit.

— Va donc choisir ton poisson, lui intima Anouar en lui désignant la vitrine réfrigérée où ils avaient tantôt observé la pêche du jour avant de jeter leur dévolu sur l’une ou l’autre prise.

Mona s’excusa d’un soupir attendri auprès de Fouad.

— Nicole est toujours comme ça : insaisissable comme le vent. Au moment où on se résigne à ne plus l’attendre, c’est là qu’elle finit par arriver.

— Oh, Maman tu exagères ! rétorqua la jeune femme en s’installant près de Fouad. Tout de même, je fais des efforts. Je suis là à chaque repas de famille. Ce n’est pas le cas d’Arthur et Robert, je te signale.

— Tes frères ont désormais leurs propres obligations familiales, remarqua son père d’un ton de reproche qui en disait long.

— Voilà, on y revient toujours ! s’emporta Nicole. Mais vous savez que je vais finir par épouser le premier chiite croisé dans la rue, rien que pour échapper aux dîners Zeidawi !

Mona esquissa un signe de croix destiné à conjurer le sort, tandis qu’une brève interjection d’Anouar en arabe mettait fin aux débordements verbaux de la jeune femme.

Fouad avait suivi l’échange sans ouvrir la bouche, se contentant d’observer le va-et-vient de la fine chaînette d’or s’agiter sur le bras de Nicole en cadence de ses gestes véhéments.

— Les enfants, vous savez ce que c’est, conclut Mona attablée face à lui, avec un sourire d’indulgence. Les vôtres sont-ils mariés ?

La conversation tourna sur la différence d’éducation entre la France et le Liban, Fouad ayant mentionné que son aîné Cédric avait bien une petite amie du moment, mais qu’à vingt-deux ans il lui semblait trop jeune pour prendre une décision censée engager toute sa vie. Quant à Émilie, avec la grâce papillonnante de ses dix-huit ans, c’était encore plus prématuré d’y songer.

— Qu’ils prennent le temps de faire leurs expériences, je l’approuve, conclut Fouad. Après tout, ils sortent tout juste de l’adolescence.

Il s’efforçait d’évoquer ses enfants d’un ton détaché, même si dans son for intérieur l’aiguillonnait la piqûre de savoir Cédric actuellement plongé dans une situation sur laquelle son père ne se sentait aucune prise.

— Ici, c’est différent, remarqua Mona. Vingt-deux ans est un très bon âge pour se marier.

Anouar renchérit en précisant qu’il était impensable au Liban de cohabiter avec quelqu’un avant d’être passé devant le prêtre. « Ou l’imam », ajouta Nicole de son ton provocateur. Elle remuait sa limonade maison d’un air de n’être pas concernée par une conversation qu’elle entendait sans doute rabâchée presque chaque jour.

Fouad se contentait d’écouter le couple Zeidawi avec un demi-sourire, ne voulant pas se mêler de prendre parti dans le débat qui opposait la jeune femme à ses parents. Eût-il été question d’Émilie, il aurait partagé les inquiétudes d’Anouar et de Mona. Nicole, quant à elle, lui semblait appartenir à une autre dimension, où les notions de mariage et de célibat n’avaient plus cours. Sa beauté irradiante abolissait toute interrogation concernant son avenir.

— Vous voyez, mes parents me considèrent comme une vieille fille et sont déjà en train de me faire coudre une robe de nonne, souffla-t-elle à son voisin après qu’on eut épuisé le sujet. J’ai vingt-neuf ans, c’est terriblement vieux pour une jeune femme !

Une fois formulée cette constatation ironique, Nicole garda ses pupilles accrochées à celles de son interlocuteur, et Fouad y perçut à nouveau la lueur singulière entrevue la veille, comme si elle lui adressait un message muet.

En face, Anouar et Mona étaient pris dans une conversation à mi-voix en arabe qui avait pour objet la carte des vins. L’arrivée des poissons ramena l’attention de chacun vers son assiette.

— Vous avez pris la raie, vous êtes courageux, remarqua Nicole. Je trouve que ce poisson est assommant à décortiquer. Le sultan brahim est tellement meilleur ! Et bien plus simple à manger...

La voix de la jeune femme fit naître en Fouad une vision fugitive. Le couloir de Saverny où résonne le timbre de Mamine, qui évoque à ses petits-enfants le souk des poissons. « C’était toute une affaire, il fallait choisir dans les paniers les sultan brahim pêchés du matin, pas ceux qui marinaient là depuis la veille. » Sur le chemin de la cuisine, Fouad marque un instant d’arrêt, frappé par la façon dont sa mère a prononcé le nom du poisson, avec une intonation orientale qu’il n’a jamais entendue de sa bouche et qui semble pourtant y couler avec le plus grand naturel. C’était cette même intonation dont venait de faire usage Nicole, associant au roulement bref du r une légère inspiration du h.

Il lui sembla alors voir la « tante Nelly » prendre corps dans la bruyante agitation des souks, désignant d’une main impérieuse au poissonnier l’objet de son choix. Cette jeune Libanaise qui allait devenir sa mère, il la visualisait soudain dans le Beyrouth d’après-guerre, à l’ombre de la maison dont on venait de marchander les ruines. La demoiselle qui près de lui dévorait à fourchette délicate son sultan brahim lui donnait-elle l’illusion de retrouver quelque chose de la jeune Nelly ? Il se força à reconstituer l’arbre généalogique : Nicole était la petite-nièce de sa mère, il était probable que certains traits physiques et de caractère fussent communs aux deux femmes. Mais se pouvait-il que ce fût là justement ce qui le troublait en Nicole ?

Le malaise de la veille revint, plus intense, l’empêchant de décortiquer avec efficacité sa raie qu’il laissa repartir presque intacte.

— On pourra la remettre à la mer, plaisanta Anouar pour mettre à l’aise son cousin qui s’excusait de son manque d’appétit.



Le reste de Byblos ne fut qu’une succession d’images éblouissantes, dans lesquels Fouad se refusa à discerner du sens. Nicole s’amusant à braver la houle et remontant plus avant sa jupe pour avancer dans l’onde. Nicole marchant en équilibre sur les murets de pierre entourant le port, insensible aux mises en garde de son père. Nicole penchant vers lui la branche d’un arbuste pour lui faire respirer l’odeur capiteuse d’une fleur de frangipanier. Devant eux, Mona et Anouar, couple débonnaire, gravissaient la ruelle des souks en se tenant par le bras.

De cette journée, Fouad revint la tête emplie d’instantanés lumineux, au centre desquels évoluait toujours la silhouette souple de sa nièce. Il ne cherchait plus à comprendre, désormais. Il avait déjà trop perdu pied pour qu’aucun raisonnement logique, aucune argumentation ne fût en mesure de justifier ses émotions. Depuis qu’il était à Beyrouth, son trouble augmentait d’heure en heure et atteignait son paroxysme chaque fois qu’il était en présence de Nicole. Qu’elle fût mère, sœur ou fille, peu importait : n’existait que le regard flamboyant de cette femme qui l’éveillait à une part inconnue de lui-même.





6





La messe constituait ici un événement social incontournable, lui avait signifié Anouar, sans doute pour justifier sa pratique religieuse. Au matin du dimanche, Fouad rejoignit la famille à la fin de la cérémonie, convoyé par le chauffeur. Pénétrant sous les arcades de l’église Saint-Dimitri, il n’eut aucune peine à repérer au milieu de la foule le banc où s’alignaient les Zeidawi au complet. Parmi eux se dressait la longue silhouette de Nicole, aux cheveux épars sur ses épaules habillées d’un simple voile. Le service était terminé et les paroissiens refluaient vers la sortie. La première des Zeidawi à venir à la rencontre de Fouad fut Najla, la mère d’Anouar, d’un petit pas régulier rythmé par sa canne, insensible à la poussée impatiente qui s’exerçait derrière elle.

— Je suis ravie de vous revoir, chantonna l’affable dame en venant s’accrocher au bras de son parent.

Cette rencontre l’emplissait à la fois de plaisir et de circonspection. Certes, la doyenne Zeidawi lui inspirait un respect et une sympathie naturels, cependant il ne pouvait se départir de songer à toutes ces choses qu’elle savait sur la famille et qu’il n’était pas certain d’avoir envie d’apprendre.

Sans que Fouad la sentît arriver, Nicole était de l’autre côté, prête à soutenir sa grand-mère pour l’aider à descendre les marches. Au-dessus de la tête menue de Najla, elle adressa un sourire à Fouad.

— Vous ne vous êtes pas endormi ? Nos célébrations sont d’une longueur assommante...

— Rassurez-vous, je viens seulement d’arriver.

— Alors, vous n’avez pas eu de pain de messe, déplora Najla. Tenez, prenez, pour vous et votre famille.

Elle lui mit entre les mains une brioche ronde enveloppée d’un sac transparent, dont il ne sut que faire. Anouar et les autres les rejoignirent au bas des marches, tandis qu’une volée de cloches s’abattait sur la foule endimanchée.

— Les plus grandes familles orthodoxes de Beyrouth sont enterrées ici, expliqua Anouar au-dessus du tumulte en désignant les tombes avoisinant l’église. Voulez-vous voir le caveau Zeidawi ?

Fouad opina de la tête pour être agréable à son cousin.

— Je vais vous y accompagner, décréta Najla.

Malgré la protestation d’Anouar, qui craignait pour l’équilibre de sa mère, la vieille dame entraîna ses deux béquilles, Fouad à droite et Nicole à gauche, dans les allées étroites du cimetière aux grandes tombes blanches emmaillotées de végétation.



Ils progressèrent à petits pas jusqu’à un édifice fermé d’une grille, à l’ombre d’un arbre généreux en aiguilles qui roulaient sous les pieds.

— Voilà. C’est ici que les Zeidawi partagent leur dernière demeure.

À voir le nombre de plaques, libellées en français et en arabe, ils étaient nombreux à s’empiler dans la maisonnette de marbre, au milieu des aiguilles de pin. Les deux femmes se signèrent brièvement. Fouad songea à celle qui ne reposait pas là, Nelly, inhumée dans l’humus frais de Saverny dont elle avait fait sa terre.

Najla brisa le silence solennel qui s’était établi entre eux et que Fouad commençait à trouver pesant :

— Les plus anciens à être enterrés ici sont Boutros et sa femme Évelyne, qui ont fait construire la maison Zeidawi. Ensuite, il y a leurs fils, chacun avec leurs femmes : Nakhlé et Leïla, puis Touffic et Maya qui sont morts en France mais que la famille a tenu à ramener ici, et encore Charbel. Enfin, poursuivit Najla, ceux de ma génération : trois des quatre fils de Nakhlé, parmi lesquels mon regretté Iskander, qui m’attend. Élias, le fils aîné, est enterré au Canada.

De Nelly, sa belle-sœur, il n’était même pas question dans la bouche de Najla.

— Charbel, voilà un nom typiquement maronite, remarqua Nicole.

— Oui, il est probable qu’Évelyne, sa mère, l’ait été aussi. Mais ça ne se dit pas trop chez les Zeidawi, on est trop fier d’être grecs orthodoxes ! conclut la vieille dame avec un petit rire à l’intention de Fouad.

— Ce Charbel est mort bien jeune, souligna ce dernier pour faire écho à la curiosité de Nicole. Quarante ans à peine.

Najla se tourna vers sa petite-fille.

— Je ne t’ai jamais raconté l’histoire d’Évelyne et de Charbel ? s’étonna-t-elle.

La jeune fille fit une moue dénégatrice.

— J’en connais des bribes. Le khar kane, tout ça... Mais ce que je sais tient plus de la légende, c’est tellement invraisemblable !

— Si l’histoire de la famille vous intéresse, venez donc prendre le café chez moi, proposa Najla à l’adresse de Fouad.

— Je crois que Papa veut l’emmener déjeuner au Riviera, tempéra Nicole.

— Eh bien, venez donc après. Nicole se fera une joie de vous accompagner, n’est-ce pas ?

La jeune femme acquiesça et jeta à Fouad, par-dessus la tête de sa grand-mère, un regard tendre et moqueur qui le rendit perplexe.




*



Le déjeuner, qui rassemblait la branche Zeidawi d’Anouar dans un restaurant chic surplombant la corniche, n’eut guère de consistance pour Fouad qui avait l’esprit ailleurs. Il tenait sa place au milieu du tumulte familial avivé par la présence des petits-enfants, se contentant de hocher la tête aux propos de ses voisins. À l’autre bout de la longue tablée, riant aux éclats avec ses neveux et nièces, Nicole restait dans un coin de son angle de vue. Il se demandait quel tour allait prendre leur prochain tête-à-tête.

La voix de la jeune femme résonna bientôt par-dessus son épaule.

— Papa, j’emmène oncle Fouad chez Tëta, pour le café.

— On vous retrouve là-bas, alors ?

— Prenez votre temps. Je peux aussi le déposer ensuite à la maison.

C’était comme si elle voulait assurer le plus grand espace libre autour d’eux, songea Fouad en serrant ses poings moites dans le fond de ses poches.



Une fois installés dans la petite Golf, Fouad remercia la jeune femme de l’accompagner, d’un ton qu’il eût aimé plus ferme.

— J’aurais été voir Tëta de toute façon, coupa Nicole. Je passe tous les dimanches chez elle. Je l’adore ! Elle a toujours tellement d’histoires passionnantes à raconter...

Pour une fois que Fouad aurait pu souhaiter des embouteillages, les rues étaient dégagées et le trajet ne leur laissa pas le temps d’instaurer une véritable conversation. Cette position côte à côte, face au pare-brise, n’était pas pour favoriser un échange franc. Il n’avait pourtant pas la moindre idée de ce qu’il aurait pu dire de plus à Nicole si elle avait été devant lui, ses yeux de velours mêlés aux siens.

La jeune femme ponctuait sa conduite de brèves remarques anodines concernant la circulation ou les immeubles alentour. Fouad se morigéna intérieurement. À quoi s’attendait-il, sinon à cette amabilité diligente d’une nièce envers un oncle inconnu ?



Ils se garèrent au pied de chez sa grand-mère, à cheval sur le trottoir, devant une enseigne rouge intitulée L’Escalope.

— La boucherie du rez-de-chaussée a donné son nom à tout le bâtiment, remarqua Nicole en désignant la devanture. On l’appelle l’immeuble « Escalope ». C’est un moyen commode de le désigner. Ici, les noms de rue ne disent rien à personne. Encore moins les numéros...

Fouad s’engagea dans l’escalier à la suite de la jeune femme, dont les talons résonnaient sur le dallage. Parvenue au premier étage, Nicole désigna l’une des deux portes du palier.

— L’étage a été coupé en deux. Ici, c’est mon oncle Rabih qui habite. Au Liban, c’est très rare que quelqu’un vive seul. Si on est jeune on vit chez ses parents, si on est vieux on vit chez ses enfants, résuma-t-elle d’un ton lapidaire avant d’appuyer sur la sonnette de l’autre porte.

Une dame d’aspect vénérable qui n’était pas Najla vint ouvrir, à laquelle Nicole s’adressa en arabe.

— C’est Fatima, la bonne égyptienne, souffla-t-elle à Fouad en pénétrant dans l’appartement. Elle est au service de ma grand-mère depuis qu’elle a vingt ans.

— Venez prendre place ! leur intima la voix de Najla depuis le salon.

La doyenne avait ramassé sa petite silhouette au milieu d’un vaste diwan à l’orientale, les tasses à café disposées devant elle.

— Nicole, si tu veux bien...

Elle fit un geste en direction de la cuisine et sa petite-fille s’empressa d’aller y quérir un plateau chargé d’une cafetière à long bec et de friandises.

— Fatima a les mains qui tremblent et elle est trop maladroite, soupira Najla. Nous formons une belle équipe toutes les deux, moi avec mes jambes qui m’obéissent mal...

— Tëta, quand est-ce que tu te décideras à accepter la nouvelle bonne que te propose Maman ! la sermonna Nicole en versant le café dans les petites tasses, d’un ton où l’on sentait une conversation déjà maintes fois remâchée.

Najla fit un geste de dénégation.

— Moi vivante, personne d’autre que Fatima ne touchera au ménage ou à la cuisine dans cette maison. Ce serait un affront pour elle... Mais khalas ! Vous n’êtes pas venus ici pour entendre des querelles domestiques sans intérêt.

— Oui, raconte-nous plutôt l’histoire d’Évelyne et Charbel.

— Ah, mais c’est une histoire tragique, débuta la vieille dame en dégustant son café de l’air gourmand du conteur qui s’apprête à régaler son auditoire. Et qui jette certaines ombres sur la fierté irréprochable du clan Zeidawi...

Fouad reposa sa tasse à moitié pleine, gêné. Il n’était pas très sûr d’avoir envie de se plonger dans le passé trouble de cette famille qui se trouvait être aussi la sienne. Près de lui Nicole, qui avait ôté ses chaussures, relevait ses jambes et se calait contre le coussin rêche, telle une petite fille escomptant toujours le même plaisir du conte vespéral déjà maintes fois entendu.

— Évelyne était la grand-mère de mon défunt Iskander — et votre arrière-grand-mère, donc, ajouta-t-elle à l’adresse de Fouad. Mais cette femme qui épousa l’armateur Boutros Zeidawi, votre arrière-grand-père, n’était pas une Beyrouthine de souche. Son fils aîné, Charbel, avait vu le jour dans des circonstances un peu particulières. Pour tout vous dire, ce n’était pas un Zeidawi de naissance...

Najla marqua une pause, laissant à son auditoire le loisir de bien comprendre ce qu’elle sous-entendait.

— Cet enfant venait de la montagne, tout comme la fortune d’Évelyne. À l’origine, elle dirigeait une magnanerie qui était parmi les premières du Metn. C’est elle qui l’avait fait construire dans son village et elle avait su en tirer une petite fortune.

— Tu n’expliques pas l’histoire du khar kane, interrompit avec impatience Nicole qui semblait déjà connaître chaque détail du roman familial.

— Laisse-moi y venir, tempéra sa grand-mère. Littéralement, khar kane veut dire « maison de l’artisanat », en l’occurrence où on produit de la soie, expliqua-t-elle à l’adresse de Fouad. Par la suite, étant donné les mœurs qui y régnaient — car on y employait aussi bien des hommes que des femmes, ce qui était scandaleux pour l’époque — l’expression a fini par désigner une maison close. Vous pensez bien que l’histoire d’Évelyne et de son khar kane a fait les gorges chaudes de tout Beyrouth lorsqu’elle a épousé le respectable Boutros Zeidawi. On a eu tôt fait de voir en elle une ancienne tenancière de bordel.

— Voilà qui flanque un coup à la respectabilité de la famille ! s’esclaffa Nicole.

— Oui, enfin on ne prête qu’aux riches. Il est fort possible que la réputation sulfureuse qu’on a associée à Évelyne ne soit bâtie que sur un seul fait réel : l’illégitimité de la naissance de son fils aîné. Son caractère austère et fier à l’excès, tel que le décrivent ses descendants, ne cadre pas vraiment avec l’image d’une maquerelle.

Malgré l’atmosphère détendue que faisaient régner les deux femmes, Fouad sentait le malaise monter en lui, si fréquent depuis qu’il était à Beyrouth. Qu’avait-il à voir dans ces confidences de gynécée échangées sur un mode désinvolte ? À nouveau le taraudait cette sensation désagréable de n’être pas à sa place, de surprendre des propos qu’il n’aurait pas dû entendre.

— Khar kane ou pas, toujours est-il que c’est grâce à son commerce qu’Évelyne fit la connaissance de l’armateur Boutros Zeidawi, poursuivait Najla. Ses bateaux embarquaient la soie produite par la magnanerie vers l’Europe et Évelyne investissait l’argent ainsi obtenu dans les affaires du comptoir. J’imagine que, dès leur première entrevue, Boutros a dû être subjugué par cette femme de tête qui venait à lui pour lui vendre sa marchandise. Boutros Zeidawi avait beau être l’héritier de prestigieux comptoirs, lui-même était un homme doux et effacé, selon le témoignage de ma belle-mère. Ce fut sa femme, Évelyne, qui introduisit dans la famille cette note altière et emportée dont ton père a hérité, souligna-t-elle à l’adresse de Nicole. Mon défunt Iskander avait plutôt le caractère paisible de Boutros. Quant à moi, j’ai toujours trouvé amusant d’entendre à tout propos évoquer l’« orgueil Zeidawi » par mon beau-père. Tout ce que ses fils faisaient, il fallait toujours que ce fût conforme à l’« orgueil Zeidawi ». Ce caractère à la fois emporté et fier remonte pourtant à leur ancêtre Évelyne, une simple paysanne maronite de la montagne !

Les évocations de Najla incommodaient Fouad pour une autre raison : derrière la silhouette de Boutros et d’Évelyne, il ne pouvait s’empêcher de voir se profiler celle de ses parents. Nelly en perpétuelle éruption volcanique, dont Claude savait apaiser les ondes de choc par son calme minéral. Il songeait à la boutique de sa mère, une petite entreprise de prêt-à-porter qu’elle avait su construire seule et à partir de rien, de même qu’Évelyne avait tiré d’un fil de soie la pelote de sa fortune.

— Un événement a scellé leur destin : ce sont les massacres du Chouf, perpétrés par les Druzes contre les maronites. Évelyne et son premier enfant ont alors été forcés de tout abandonner et de quitter leur montagne pour venir se réfugier à Beyrouth. C’est alors que Boutros a engagé la bataille avec sa famille pour faire accepter cette femme de rien dans le giron des Zeidawi.

Fouad pensa à la lutte du jeune héritier Dubailleul pour imposer auprès des siens une étrangère fraîchement débarquée de son Liban natal. Cela, c’était sa grand-mère paternelle qui le lui avait raconté, comment son Claude paisible et taciturne était un jour arrivé avec cette femme bouillonnante à son bras et avait annoncé : « Elle sera ma femme. » Une petite révolution pour cette famille bourgeoise, francilienne depuis plusieurs générations. Passées les premières émotions, la grand-mère de Fouad devait reconnaître que Nelly avait su tenir son rôle malgré son tempérament volcanique et, par-dessus tout, rendre Claude heureux.

C’était aussi la constatation de Najla, concernant Évelyne et Boutros.

— Il lui en avait fallu, de l’amour, à l’armateur, pour accepter en même temps Charbel, ce petit bâtard tout droit descendu de ses montagnes. Il lui a même donné son nom !



L’évocation de Boutros faisait naître en Fouad des souvenirs depuis longtemps sortis de sa mémoire. Il revoyait cette scène maintes fois racontée par sa mère à ses petits-enfants : l’arrivée de Claude Dubailleul, jeune commis envoyé par l’imprimeur, dans l’atelier de couture où les ouvrières de Nelly tiraient l’aiguille. Il était resté gauche et interdit sur le seuil, ne sachant à qui s’adresser, jusqu’à ce qu’une femme de haute stature eût pitié de lui et s’avançât à sa rencontre. Par la suite, le commis rougissant devint un sujet de plaisanterie favori pour les couturières, et lorsqu’à la saison suivante un autre jeune homme au regard insolent vint présenter les nouvelles épreuves du magazine, la déception fut générale à l’atelier. Nelly mena alors une enquête discrète auprès de l’imprimeur pour savoir ce qu’il était advenu du précédent commis, et elle apprit ainsi — cela constituait le point culminant de son récit où l’émotion perçait toujours dans sa voix — qu’il s’agissait du fils du directeur en personne, embauché aux différents postes de l’entreprise familiale en vue d’apprendre le métier. L’émotif jeune homme n’avait pas non plus oublié l’atelier des couturières et c’est ainsi que les parents de Fouad commencèrent à se fréquenter, au grand dam des Dubailleul qui avaient espéré une autre sorte de bru que cette Orientale au caractère incandescent.



— Une fois installée à Beyrouth, Évelyne ne ménagea pas sa peine, bien que sa nouvelle situation la plongeât désormais dans un luxe qu’elle n’aurait jamais pu espérer conquérir seule. Mais elle était trop orgueilleuse pour croiser les bras et se contenter de jouir du bien des autres. Elle se lança bientôt dans un projet ambitieux : celui de faire construire une maison qui aurait tout le charme et le confort des belles villas européennes. Cette maison, bâtie sur les flancs de Gemmayzeh, elle en fit le symbole de la prospérité du comptoir Zeidawi. Grâce aux bateaux de son mari, elle importa d’Europe les matériaux les plus raffinés pour l’orner, et la meilleure société beyrouthine voulut suivre l’exemple de la maison Zeidawi, se fournissant auprès du magasin de Boutros. Évelyne a ainsi grandement contribué à la réussite de la fortune familiale.



Et Nelly avait acheté Saverny avec l’argent de sa boutique. Combien de fois son fils ne l’avait-il pas entendue se vanter qu’il s’agissait là du fruit de son seul labeur, où n’entraient pas les capitaux de l’imprimerie dont avait hérité son mari ? Saverny finit par devenir sans conteste le lieu de Nelly Dubailleul, où chaque détail constituait le prolongement de sa personnalité.

Puis les petits-enfants étaient venus, semblant la révéler au plus grand rôle de sa vie : le personnage de Mamine, conteuse intarissable à l’affection exubérante et aux talents de confiseuse. De son côté, celui qui était devenu Papy Claude se laissait doucement miner par un cancer que l’on avait remarqué trop tard pour le traiter.

Après la mort de son mari, Mamine avait souhaité quitter le confortable pavillon de Vincennes et venir s’établir toute l’année à Saverny. La famille s’était récriée d’une seule voix : jamais elle ne pourrait vivre seule là-bas, loin de tous, isolée des siens, dans une humidité qui serait un cauchemar pour son arthrose ! Et, naturellement, nul n’était parvenu à lui faire entendre raison. Mamine se fichait bien du confort et de la compagnie, elle voulait terminer ses jours dans cette maison qui lui ressemblait, qui était la seconde peau de son corps alourdi par l’âge et les problèmes circulatoires. Six années durant, elle avait tenu tête à son médecin qui lui conseillait plutôt de partir au soleil, sur la Côte. Vinrent ensuite les hospitalisations, d’abord anodines — une chute malencontreuse dans l’escalier, un bras cassé —, ensuite de plus en plus lourdes. Il devint clair que Mamine ne pouvait plus vivre seule, ni à Saverny ni ailleurs. Dans l’établissement médicalisé où on l’avait placée, elle avait rapidement pris la couleur des murs. Fouad savait qu’ils avaient hâté sa fin en l’arrachant à sa maison.



— Et voilà qu’on vient de vendre la maison d’Évelyne, qui avait fait sa gloire et celle du clan Zeidawi, soupira la vieille femme en guise de conclusion. Si ton père avait eu un peu plus le sens de la famille, comme il le prétend, jamais il n’aurait laissé une telle chose se faire, ajouta-t-elle à l’adresse de Nicole. Mais l’argent, l’argent, voilà ce qui toujours fait pencher le cœur des hommes !

— Les affaires de papa ne nous regardent pas, remarqua sa petite-fille d’une voix où Fouad crut percevoir une certaine gêne.

Il la sentit embarrassée, comme si dans la critique familiale perdurait une limite qu’elle ne se sentait pas en droit de franchir. Najla pouvait se permettre de dénigrer les décisions de son fils, Nicole en revanche se devait de montrer une certaine allégeance filiale, surtout devant un étranger.

— Je vous raconte tout cela, parce que vous faites partie de la famille et qu’on n’a rien à vous cacher, s’empressa de préciser Najla à Fouad pour justifier ses confidences, dont elle perçut peut-être alors le caractère excessif.

Fouad restait interdit. Il avait peine à croire que tout cela le touchait et qu’il s’agissait de ses propres ancêtres, malgré les convergences étonnantes qu’il voyait se dessiner entre la destinée d’Évelyne et celle de sa mère. Une autre chose l’interpellait : pas une seule fois, depuis qu’il avait rencontré Najla, il ne l’avait entendue mentionner le nom de Nelly. La vieille dame savait bien pourtant qu’il s’agissait de sa mère. Il se sentait à la fois soulagé et préoccupé de cette omission.



Nicole se pencha vers la table basse pour rajuster le niveau de café dans les tasses.

— Tu serais gentille d’aller refaire chauffer de l’eau, ce café doit être tiède, remarqua Najla.

La détente provoquée par l’éloignement provisoire de la jeune femme décida Fouad à poser la question qui lui brûlait les lèvres.

— Et ma mère, Nelly, vous l’avez connue, n’est-ce pas ?

Le regard de Najla restait perché sur l’étagère en face d’elle.

— Bien sûr, je l’ai connue. Enfin, connue, c’est un grand mot ! Disons que je l’ai croisée. À l’époque où nous avons commencé à nous fréquenter, avec Iskander, elle se trouvait encore à Beyrouth. J’ai quelques années de plus qu’elle, je pense. Je me souviens d’elle encore toute jeune fille, presque une enfant. Mais vous savez comment on est lorsque le cœur est pris, rajouta Najla avec un sourire : rien n’existe que l’objet de son amour. Dans cette bruyante maisonnée, moi je ne voyais que mon Iskander et je ne faisais pas attention à ce qu’il se passait autour.

Nicole revenait de la cuisine avec une cafetière fumante. Fouad comprit, au silence de Najla, qu’elle n’avait pas l’intention d’en dire davantage concernant Nelly. C’était pourtant le moment où jamais d’aborder cette interrogation qu’il portait en lui depuis son enfance et qu’il ne s’était jamais senti en droit de formuler à personne. Là, dans l’odeur de cardamome et sous le feu du regard de Nicole, il la jeta aux oreilles des deux femmes pour en être enfin débarrassé :

— À votre avis, alors, pourquoi a-t-elle quitté Beyrouth ?

Najla fixa sur lui deux yeux francs où ne brillait plus le pétillement de tantôt, qui l’avait animée à l’évocation du destin d’Évelyne.

— On a parlé de maladie, ensuite d’études. D’ailleurs, elle n’est pas directement partie à Paris, si je me souviens bien. Je crois qu’elle a d’abord séjourné chez une cousine de la montagne, à Douma, avant de gagner la France. Enfin on a appris qu’elle s’était mariée à Paris. Voilà tout. C’est une famille tellement fière, où l’on n’évoque pas volontiers ces choses-là, vous comprenez ? On préférait ne pas aborder la question. Même avec Iskander, je crois que je n’en ai jamais parlé. C’était comme une tache sur une nappe blanche de fête. Mieux valait poser un vase dessus que de gratter le tissu et risquer de le déchirer.



Fouad sentit le reprendre ce vertige qui le talonnait depuis son arrivée à Beyrouth. Il y avait dans les propos voilés de Najla l’annonce d’une vérité éternelle, qu’il s’était jusqu’à présent dissimulée à lui-même. Oui, tout s’imposait maintenant avec clarté, il devait accepter ce qu’il avait toujours su. Ne lui venait pourtant en mémoire aucune scène de conversation surprise ou de lettre lue à la dérobée, mais plutôt un sentiment diffus de l’existence d’un secret. Cette sécheresse avec laquelle son père le renvoyait à ses jeux de billes, lorsqu’il le surprenait à remuer la poussière des secrétaires oubliés dans les combles, vers lesquels Fouad se sentait comme aimanté. L’expression lointaine et brouillée de sa grand-mère paternelle lorsqu’elle évoquait l’arrivée dans la famille de « la jeune Beyrouthine ». Des incohérences auxquelles il ne s’était jamais résolu à faire face : il était né à Marseille, au début de l’année 1958. Pourquoi sa mère avait-elle eu l’idée saugrenue d’aller accoucher là-bas, alors qu’elle se trouvait installée dans le pavillon des Dubailleul, à Vincennes ? Il s’aperçut qu’il aurait été incapable de donner la date du mariage de ses parents, comme si son esprit s’était refusé à enregistrer cette information.

À présent, il était temps de regarder la vérité en face : Nelly avait quitté Beyrouth jeune fille, elle gagnait Paris en mère et l’entre-deux restait un mystère connu d’elle seule. Nakhlé Zeidawi, son père, l’avait sans doute dépêchée à son frère Touffic par le premier bateau venu pour que le scandale de sa maternité hors mariage n’éclatât pas à Beyrouth.

Fouad était sûr que s’il appelait Anne-Marie pour lui faire part de la nouvelle, celle-ci lui dirait : « Enfin, tu m’en parles ! Bien sûr que je le savais... » Voilà pourquoi sans doute elle ne pouvait pas s’empêcher de le provoquer sur l’épineuse question de sa relation au Liban, comme pour l’enjoindre de faire enfin la lumière sur ses origines. Tous le savaient déjà certainement, chez les Dubailleul comme chez les Zeidawi, son père bien entendu était le premier au courant, jusqu’à Émilie et Cédric qui l’avaient peut-être pressenti. Et lui s’entourait d’un mur de silence, de dénégation, qui rendait toute parole impossible concernant ce secret qui n’en était pas un.

Il songea à Claude Dubailleul, son père. Cela ne changeait rien au lien qui les unissait. S’il demeurait une certitude, c’était que cet homme l’avait élevé avec toute la tendresse et l’autorité d’un père véritable, que cet homme était son père. Aussi loin qu’il pût remonter dans sa mémoire d’enfant, dans les souvenirs de l’imprimerie où l’odeur de colle répandait son parfum entêtant, au milieu du vacarme des machines à coudre de l’atelier de sa mère, il était là.

Sa mère, en revanche... Dans son esprit, Fouad ne pouvait plus l’appeler que Nelly. Cette jeune Nelly qui avait débarqué chez ses cousins de Paris avec un minuscule paquet vagissant enfoui dans le creux de son bras. Entre la Mamine maternelle et possessive, qui enveloppait d’une attention quelque peu tyrannique ses petits-enfants, et la fille-mère chassée de son pays par l’opprobre familial,