Main La Peine de naître ?
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La Peine de naître ?

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Year:
2016
Language:
french
File:
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1

La pâtisserie et ses secrets

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 256 KB
2

La Rédemptrice

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 1.84 MB
Jehanne Collard

Eva Paul


La peine de naître ?


Flammarion





Paul Eva

Jean-François LACAN

Jehanne COLLARD



La Peine de naître ?


ISBN numérique : 978-2-0812-3395-9

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 978-2-0812-1059-2


Ouvrage composé et converti par Nord Compo





Présentation de l’éditeur :

Entre ces deux-là, il n’y a depuis longtemps que silence et blessures. Entre ces deux-là, il n’y a, depuis toujours, que de l’amour. Jehanne Collard est une avocate passionnée, une militante du droit des victimes. Depuis un terrible accident de la circulation, elle consacre sa vie à la lutte contre la délinquance routière. Eva, sa fille, est infirme moteur cérébral, handicapée à vie, depuis sa naissance. Jehanne n’a jamais pu se pardonner d’avoir donné à sa fille une vie tronquée. Eva n’a jamais compris pourquoi sa mère fuyait son handicap en consacrant son temps et son énergie à la défense des grands blessés de la route. Pour que le dialogue se noue enfin, il faut se résoudre à mettre des mots sur l’intolérable, sur ce corps rebelle, déformé, sur cette absurdité qui dévaste la vie d’Eva et hante celle de Jehanne. Il faut parler du handicap, à mots ouverts, chacune de son côté, pour que la crainte de blesser l’autre ne vienne pas travestir la sincérité. Il faut parler du handicap, de ce qu’il creuse entre une mère et sa fille pour tenter de combler l’autre gouffre, celui que nous laissons s’installer, au-delà des bons sentiments, des promesses non tenues, de lois jamais appliquées, entre valides et handicapés. Deux confessions parallèles qui tentent de se rejoindre pour nous éclairer. C’est à cela que servent parfois les livres.





Du même auteur

Victimes de la route : vos droits, Éditions no 1, 1996.

Victimes : les oubliés de la justice, Stock, 1997.

Assurés, si vous saviez !, avec Jean-François Lacan, Albin Michel, 1998.

Malades, si vous saviez..., avec Jean-François Lacan, Albin Michel, 2000.

Le Scandale de l’insécurité routière, avec Jean-François Lacan, Albin Michel, 2001.

A; ccidentés de la route : vos droits, Albin Michel, 2003.

Ma vie a commencé dans un fracas de tôles, Albin Michel, 2005.

Victimes, défendez-vous – Le Guide des accidentés, avec Romy Lafond, Flammarion, 2007.





AVANT-PROPOS


Entre ces deux-là, il n’y a depuis longtemps que silence et blessures.

Blessures à vif, sans cicatrisation probable. De celles que s’infligent deux êtres trop proches, deux âmes de la même trempe et pourtant empêtrées dans leurs manques, leurs peurs.

Silence auquel on se condamne pour s’épargner, l’une et l’autre, de nouvelles blessures.

Entre ces deux-là, il n’y a, depuis toujours, que de l’amour. Vingt-cinq ans d’un amour aussi exigeant que contrarié comme il en existe parfois entre une mère et sa fille.


*

Jehanne Collard est une avocate passionnée, une militante du droit des victimes. Depuis un terrible accident de la circulation, elle consacre sa vie à la lutte contre la délinquance routière. Eva, sa fille, est infirme moteur cérébral, handicapée à vie, depuis sa naissance.

Jehanne n’a jamais pu se pardonner d’avoir donné à sa fille une vie tronquée. Eva n’a jamais compris pourquoi sa mère fuyait le handicap de sa propre fille en consacrant tout son temps, toute son énergie, à la défense des grands blessés de la route.


*

Il y a quelques années, Jehanne Collard a levé un coin du voile1, raconté le cataclysme qu’a été pour elle le handicap d’Eva. Et tenté d’expliquer le secret de son engagement : obtenir pour les autres la réparation qu’elle n’a pas su mettre en œuvre lors de la naissance de sa fille.

Quand le livre est sorti, Eva n’a rien dit. Mais, presque au même moment, elle a décidé de devenir à son tour avocate. Cette décision, pourtant, n’a pas rapproché la mère et la fille. Au contraire, elle a semblé raviver toutes les angoisses de Jehanne, toutes les attentes frustrées d’Eva.


*

Entre la mère et la fille, il y a trop de choses qui n’ont pas été dites. Par pudeur, par peur, par désespoir.

Pour que le dialogue se noue un jour, il faut se résoudre à mettre des mots sur l’intolérable, sur ce corps rebelle, déformé, sur cette absurdité qui dévaste la vie d’Eva et hante celle de Jehanne.

Il faut parler du handicap, des rejets qu’il suscite, des désespoirs dans lequel il enferme.

Il faut parler du handicap, à mots ouverts, chacune de son côté, pour que la crainte de blesser l’autre ne vienne pas travestir la sincérité.

Il faut parler du handicap, de ce qu’il creuse entre une mère et sa fille pour tenter de comprendre, de combler l’autre gouffre, celui que nous laissons s’installer, au-delà des bons sentiments, des promesses non tenues, de lois jamais appliquées, entre valides et handicapés.

Deux confessions parallèles qui tentent de se rejoindre pour nous éclairer. C’est à cela que servent parfois les livres.



1- Ma vie a commencé dans un fracas de tôles, Albin Michel.





ACTE UN

Juin 2007





EVA

Tout le charme de ma situation...


Maintenant, c’est le pied. Le gauche ou le droit, peu importe. Ils sont aussi difficiles, l’un que l’autre, à atteindre, à dompter pour qu’ils consentent à glisser dans la chaussette. C’est la première épreuve du matin et le baromètre de ma journée. Ça rentre sans rechigner : la météo est au beau fixe. Mais souvent, le pied renâcle et la chaussette se chiffonne, glisse, s’entortille, animée d’une vie aussi erratique qu’incompréhensible. Plus j’insiste, plus le pied se dérobe, et la journée tourne au cauchemar. Je déteste être ainsi rappelée aux évidences incontournables. Surtout de bon matin. Mieux vaudrait laisser tomber, allumer une clope, faire semblant de m’en désintéresser, menacer de rester au lit toute la journée. Remettre à plus tard ce voyage à Paris. Mais je suis incapable d’abandonner. Têtue, je suis. Plus têtue que mes pieds. Dans la vieille guerre qui m’oppose à eux, je n’ai jamais baissé la garde. Forcément, ils m’en veulent. Et on n’imagine pas ce que les pieds peuvent inventer pour se venger.


*

Qu’on se rassure : à l’exception de cette malheureuse affaire de chaussette, le reste des besognes quotidiennes ne pose plus de problèmes majeurs. Vêtements, accessoires, bouquins, médicaments ou ordinateur : tout est sous contrôle, à portée de main. Dans ma chambre, les choses ont appris une certaine docilité. Elles ont renoncé à défier mon équilibre précaire et restent sagement à terre, là où je les ai laissées tomber. Et comme la pièce est minuscule, il suffit de se laisser glisser du lit, au pire, de ramper quelques centimètres pour mettre la main sur les fugueurs habituels : le briquet, les cigarettes, le téléphone. Et les cannes bien sûr. Pour le visiteur, le spectacle doit être consternant. Je le devine dans leurs regards effarés quand ils tentent de se frayer un passage entre tous mes tas, plus ou moins intimes, plus ou moins anciens. Même les amis les plus indulgents font la grimace. Je plaide tout de suite les circonstances atténuantes : le désordre est une tare familiale. De mère en filles, nous sommes définitivement bordéliques. Mais je suis la seule à ne pas culpabiliser. Moi, je suis tacitement dispensée de rangement. Je l’ai toujours été. C’est un des petits avantages de mon état.


*

Je ne veux pas passer pour une planquée, un tire-au-flanc. Le désordre est pour moi un vrai confort. Mieux : un réconfort dans un environnement objectivement hostile. Les placards, les armoires, les bibliothèques, leurs magnifiques perspectives d’étagères, rangées de tiroirs, alignements de cintres sont des chefs-d’œuvre diaboliques inventés par des génies qui n’ont jamais eu besoin de leurs mains pour agripper un point d’appui, puis se tenir debout. Ils restent infiniment moins pratiques que mon système de tas, d’empilements géologiques. Grâce à lui, le monde perd de sa rigidité, de son insupportable verticalité, pour se mettre enfin à la portée de mes gestes approximatifs, de mes coordinations défaillantes. Enfin là, je m’emballe, je théorise, j’abuse. Il y a des jours où les approximations se conjuguent, où même mes tas conspirent contre moi. Je deviens folle ; je passe des heures à chercher une culotte ou le cendrier. Je me dis alors que je dois passer à autre chose, abandonner cet univers au ras de la moquette, un peu trop enfantin. Grandir enfin. Intérieurement, s’entend. Parce que, pour le reste, c’est râpé : un mètre cinquante-cinq entièrement dépliée à l’horizontal. Bien moins quand je me dresse au bout de mes cannes. Une taille consternante quand on vise la séduction d’un top-modèle et qui, de plus, ne règle en rien ce malheureux problème de chaussette. Même si je suis théoriquement plus proche que d’autres de mon pied, je ne peux rien contre sa résistance quotidienne. Soit les bras sont trop courts, soit les jambes ont poussé de travers et refusent de se plier correctement. À vue de nez, les ongles ont pris aussi des proportions gênantes et réclament, en urgence, une intervention extérieure. Car envisager une opération aussi pointue aux confins de ma personne, même modeste, reste impensable. Il faudra en parler à Raymonde quand elle sera là. Retour à la case dépendance.


*

Pour la chaussette, je pourrais aussi capituler. Je l’ai fait pendant des années. Un appel sur le portable et Mamoune viendrait à mon aide. Dans un concert de verrous qu’on tire, de savates qui traînent, de jappements excités de Rudi, sa petite chienne, ma grand-mère franchira les dix mètres qui séparent son appartement de ma chambre de bonne. Pestant contre ces exercices qui ne sont plus de son âge, ses yeux qui ne voient plus rien, contre Raymonde qui est toujours en retard, mais secrètement ravie que j’aie besoin d’elle. Mamoune qui me téléphone quinze fois par jour, contrôle toutes mes allées et venues, surveille chacun de mes repas comme si j’avais encore dix ans. Merveilleuse et dévorante Mamoune. Je ne l’appellerai pas. On a sa dignité, quand même. Et d’ailleurs, le pied gauche est maintenant chaussé. Passer le droit ne devrait pas être insurmontable.


*

Faut accélérer tout de même. Sinon, je vais rater l’avion. Même si, l’expérience aidant, j’ai prévu la marge nécessaire pour affronter les abîmes de perplexité dans lesquels je plonge invariablement les employés de la compagnie aérienne :

« Oui, seule. Je voyage sans être accompagnée. À vingt-six ans, j’ai passé l’âge de porter la petite pochette bleue autour du cou. Même si je finis stockée au fond de l’appareil avec les UM1.

— ...

— Non, ce n’est pas compliqué : je veux bien m’installer sur le fauteuil roulant jusqu’à l’avion. Après je me débrouille en m’appuyant entre les rangées de sièges, j’ai l’habitude. Il suffit que quelqu’un porte mes cannes.

— ...

— Bien sûr, on m’a informée qu’en cas de crash, je ne pourrais être évacuée qu’en dernier.

— ...

— Oui, je sais que j’aurais dû prévenir à la réservation.

— ....

— Non, cette fois encore, je n’ai rien dit. Parce que, parfois, tout cela me rase : être obligée sans cesse de négocier ma présence, faire précéder chacun de mes déplacements d’un catalogue de précautions, d’autorisations, de procédures qui me jaugent, me classent, m’étiquettent. Parce que j’en ai marre d’être une PMR2 comme vous dites dans votre jargon, marre d’être un sigle et pas une personne. Parce que je rêve bêtement de prendre l’avion aussi facilement que tout le monde. Et même de conduire, d’aller au cinéma, en boîte, de travailler, de rentrer chez moi sans que cela soulève d’insurmontables problèmes. Parce que, certains jours, il est décourageant que rien ne soit simple. Que rien n’aille de soi depuis vingt-six ans. »


*

En général, ce genre de petit discours fait son effet. Dans les aéroports ou ailleurs et même chez les plus rigides, ceux qui n’ont jamais songé à dépoussiérer les catégories mentales ou administratives qui leur tiennent lieu de colonne vertébrale. Je les prends par surprise. J’avance vers le guichet dans un cliquetis de cannes, le blouson en bataille, les semelles raclant le sol, tête baissée, les cheveux dans la figure. Je ne force pas l’allure. Ils ont le temps de se faire une idée, d’imaginer qu’une chose aussi vacillante, désorganisée, doit être, à l’intérieur d’elle-même, pareillement dévastée. Alors, plantée sur mes cannes, je relève la tête et leur sers mon argumentaire excédé. Ou, quand je suis de meilleure humeur, je me contente de fixer, hilare, leur mine catastrophée en lançant : « Pas de panique, ce n’est pas contagieux. » Effet garanti : la surprise est totale. Ils restent là, les bras ballants, le souffle coupé. Je vois bien, au fond de leurs yeux, que vient de craquer une conviction fondamentale, le genre de foi qui sous-tend toute une vision du monde, un axiome qui dit que les éclopés ont toutes les chances d’être aussi des débiles, que l’infirmité du corps trahit celle de l’âme. « Mens sana in corpore sano » et toutes les âneries du même tonneau qu’on apprend à l’école. Patatras !


*

Je sens bien qu’arrivée là, il faut que j’explique au lecteur à quel type de créature appartient l’auteur de ces lignes. Une mise au point scientifique s’impose pour faciliter notre compréhension réciproque. Pas de panique : ce n’est pas très long et les résultats sont garantis. J’ai découvert les bienfaits de la méthode en classe de troisième, après plusieurs semaines passées à ignorer les mines consternées ou les ricanements de mes petits camarades. Le prof – un génie – m’a conseillé de clarifier mon existence paradoxale par le biais d’un exposé bien documenté. Je l’ai regardé, partagée entre la terreur et l’incrédulité, mais il a beaucoup insisté. Le jour dit, je me suis hissée sur l’estrade, les boyaux en déroute, pour parler de mes neurones. Le miracle a eu lieu : l’exposé fini, l’atmosphère s’était considérablement détendue. Finis les plaisanteries et, surtout, les regards apitoyés. Les questions ont fusé, directes, simples. J’ai répondu, ravie de ne plus passer pour un monstre pathétique. Succès fracassant : je me suis retrouvée, quelques jours plus tard, bombardée chef de classe !

J’ai retenu la leçon qui m’a beaucoup servi depuis. Même à la fac, je n’ai jamais reculé devant quelques considérations anatomiques. Lorsqu’en troisième cycle, le chargé de T.D.3 vient, la mine enfarinée, vous annoncer qu’aucun des étudiants ne souhaite vous accueillir dans les groupes de travail constitués et qu’en conséquence, vous serez dispensée d’exposés, il n’y a que deux solutions. Soit vomir la terre entière avant d’aller se pendre. Soit contre-attaquer. Je suis Bélier, ascendant Bélier. En conséquence, mes chers camarades de T.D. ont dû subir un topo sur la loi du 11 février 2005, la citoyenneté des handicapés et tout le tremblement. Exposé solitaire, résolument subjectif et relativement saignant. J’ai vu leurs mines s’allonger sous l’humiliation et le chargé de T.D. fixer ses chaussures. Facile, sans doute, mais jouissif. Et mérité. Passe encore qu’on me snobe, à 14 ans, dans un collège de Marseille ; mais pas à la prestigieuse université de droit d’Aix-en-Provence. Et en DEA4 de droit de la santé, le dernier endroit sur terre où je m’attendais à être étiquetée comme indésirable !


*

Intermède médical donc. Je suis une IMC. Traduisez : infirme moteur cérébral. Je suis née comme cela et c’est définitif. Paraît qu’on est cinq cents, rien qu’en France, à venir au monde dans cet état chaque année. Pas assez pour décrocher une émission à la télévision ; trop pour qu’on nous oublie complètement. Alors, la Science continue à chercher. Sans illusions. Pour les pontes en blouse blanche, l’origine du mal reste obscure. Pas de virus pervers, de gènes défectueux ou d’hérédité catastrophique. Même les statistiques ne sont pas d’un grand secours : les prématurés sont plus exposés mais tous ne sont pas frappés. Les bébés patients, ceux qui barbotent neuf mois dans le placenta, ne sont pas à l’abri pour autant. Suffit d’une fausse manœuvre dans les dernières minutes, de s’emmêler les pinceaux autour du cordon ombilical. Autant dire que c’est le destin, la fatalité, le doigt de Dieu, ce que vous voudrez. Moi, la métaphysique me gonfle. Je préfère m’en tenir aux faits : un accident s’est produit quelque part entre le ventre de ma mère et les mains de la sage-femme. En ces instants critiques, mon jeune cerveau n’a pas reçu tout l’oxygène souhaitable. La pénurie s’est prolongée un peu trop longtemps et quelques liaisons entre neurones ont grillé. Pas n’importe lesquelles, s’il vous plaît ; juste celles qui assument la tâche délicate d’envoyer des ordres de base aux muscles de mes bras, de mes jambes et dans quelques autres endroits stratégiques. À peine quelques milliers de terminaisons nerveuses sur la dizaine de milliards qui crépitent sous ma boîte crânienne. Mais elles suffisent à tout dérégler.

Car depuis le court-circuit fatal, il règne dans ma petite personne un désordre invraisemblable. Côté neurones, ordres et contrordres se télescopent. Côté muscles, ça se rétracte ou ça se dilate au petit bonheur, de préférence à contretemps. Le talon refuse ainsi de suivre les orteils, la jambe de se tendre quand il faut marcher. Les bras, les mains sont plus obéissants mais désespérément lents et imprécis. Les yeux prennent des libertés avec la convergence. Ajoutez à cela que certains de mes os, contrariés par ces muscles crispés, se sont mis à croître dans des directions improbables et peu pratiques, que tout cela sursaute de manière irrépressible au moindre bruit, et vous aurez une idée approximative du tableau. J’abrège. Je ne veux pas passer pour Frankenstein. Je ne suis pas si moche que ça et il reste plein de choses qui fonctionnent sans problème. Surtout à l’intérieur. C’est ce qui fait tout le charme de ma situation.


*

Je suis prête à partir. Chaussures en place. Sur mes cannes et valise bouclée. J’ai le ventre noué. Ce n’est pas la perspective des mines effarées ou sceptiques à l’aéroport qui me terrorisent. Ni la crainte d’un hypothétique crash de l’avion. Dans quelques heures, je serai bien à Paris. En face de ma mère. Et ça, je ne sais pas comment l’affronter.



1- Unacompagned Minor désigne dans le jargon des compagnies aériennes les enfants voyageant seuls.

2- Personne à mobilité réduite.

3- Travaux dirigés.

4- Diplôme universitaire de troisième cycle.





JEHANNE

Cette part de souffrance en moi


Il y a des jours où je n’ai que deux filles, des jours où Eva n’existe pas. Des jours, des semaines, des mois même, où je m’efforce de l’effacer. Comme une tache sur une existence rêvée. Une existence où le malheur ne serait jamais définitif, irrémédiable. Une existence que l’on pourrait réinventer chaque matin dans la plus parfaite des innocences. Une fois sortie de ces longs rêves éveillés et, il faut bien le reconnaître, passablement alcoolisés, je me hais. C’est moi alors que je ne peux plus supporter. Moi la mère inconséquente, irresponsable, indigne. Et j’ai, à nouveau, envie de boire.


*

Avant Eva, je rêvais d’Eva. Je rêvais de faire un enfant dans une île au soleil, seule avec l’homme que j’aime. L’enfant de l’amour mûr, l’enfant désiré comme un accomplissement, choyé comme une bénédiction. Avant, bien avant Eva, il y avait eu Maya et Romy, pondues coup sur coup sans trop savoir pourquoi, ni comment. J’avais vingt ans et je sortais à peine de l’enfance. Je m’étais mariée trop tôt. Deux fois déjà. La première, par pure provocation, dans les effluves de Mai 68. La seconde sans doute pour rentrer dans le rang mais aussi parce que cet homme, un aventurier déjanté, un explorateur de contrées lointaines caché sous la blouse d’un dentiste, cet homme qui avait l’âge d’être mon père, me fascinait. Moi, j’avais l’âge d’aimer, pas celui d’assumer des enfants. La joie de jouer à la poupée grandeur nature était concurrencée par d’autres plaisirs, d’autres aventures, les premiers pas de ma carrière d’avocat. Je n’ai pas été une bonne mère pour Maya et Romy, ni une bonne épouse pour leur père. Très vite, les choses se sont gâtées ; il n’y a pas eu d’autres solutions que la séparation pour éviter les scènes permanentes, à la violence grandissante. C’est quand il a enlevé les deux filles que j’ai su qu’on m’arrachait le cœur, que je ne pouvais pas vivre sans elles. Je suis allée les reprendre, armée d’un couteau de cuisine, avec la ferme intention de le planter dans le ventre de leur père s’il se mettait entre nous. J’étais comme folle. Il a lu dans mes yeux que j’étais capable du pire. Il me les a rendues, en me maudissant, en nous rejetant définitivement, elles et moi, hors de sa vie. Les gamines pleuraient, terrifiées. Elles n’ont jamais revu leur père. Même vingt ans plus tard, lorsque l’aînée de mes filles l’a recherché, il a refusé toute rencontre. Il est mort ensuite sans cesser de les renier. J’imagine la blessure qu’en gardent mes enfants. Je suis responsable de ce gâchis.


*

Eva allait tout réparer. Les malentendus, les violences, l’immaturité. J’en étais sûre. J’avais eu mon île au soleil. J’avais trouvé l’homme idéal avec qui tout pouvait se recomposer. Il avait déjà une fille, il accueillait avec joie les deux miennes. Un quatrième enfant scellerait cette vraie famille. La seule ombre au tableau, c’était ce gynécologue de la vieille école qui persistait à penser que la place d’une femme est au foyer, a fortiori lorsqu’elle est enceinte et qu’elle a dépassé la trentaine. J’aurais pu en changer mais il avait, disait-on, la clinique la plus sûre, la mieux équipée en cas d’urgences ou de difficultés. J’ignore d’ailleurs si j’aurais pu trouver un médecin plus conciliant. À Marseille, au début des années quatre-vingt, dans ce VIIIe arrondissement bourgeois, mes amies, femmes au foyer ou non, prenaient le lit au troisième mois de grossesse. Et moi, avec mes engagements féministes, mes combats pour la garde alternée des enfants, la médiatisation de mes premières tribulations d’avocate en faveur des pères divorcés, je devais passer pour une dangereuse hystérique. En tout cas, mon médecin n’en doutait pas. Nous nous sommes heurtés dès le début. J’ai ignoré ses imprécations sur mon mode de vie, ayant bien l’intention de travailler jusqu’au bout pour profiter ensuite un peu plus du bébé.


*

À trois mois du terme, pourtant, je suis partie me reposer quelques jours à Megève sur l’insistance de mon mari. Un matin, prise par une angoisse diffuse et inexplicable, j’ai su qu’il me fallait rentrer d’urgence à Marseille. Le soir même, j’étais prise d’épouvantables douleurs. Mon mari était en Corse pour son travail. J’ai appelé les secours. Les pompiers m’ont transportée à la clinique, persuadés que j’allais accoucher. Le gynécologue ne s’est pas ému. Je n’avais que ce que je méritais, songeait-il ; cinq heures de route suffisaient à expliquer quelques contractions. Je lui ai dit que la douleur était bien plus intense, je lui ai parlé de mes saignements, j’ai supplié qu’il me fasse un scanner. Il a secoué la tête : un simple problème de placenta mal placé. Le mieux était de rester alitée jusqu’à l’accouchement et de prendre mon mal en patience : ce n’était pas pour demain. Il est parti pour son dîner, me laissant avec la douleur. J’ai continué à saigner et à gémir toute la nuit. Au petit matin, les infirmières, inquiètes, l’ont fait chercher. Il ne m’a examiné que peu de temps, s’est relevé, pâle, donnant des instructions pour qu’on prépare une césarienne d’urgence.


*

Le médecin s’était trompé. Il avait pris pour un placenta praevia1 un début de décollement placentaire qui s’était aggravé durant toute la nuit. L’hémorragie était si importante qu’il n’avait plus que quelques minutes pour me sauver. Il ne cessait de le répéter à l’anesthésiste qui avait du mal à m’endormir. Et c’est la dernière chose que j’ai entendue avant de sombrer.

Quand j’ai repris connaissance, j’étais persuadée d’avoir perdu mon bébé. Ma mère, à mes côtés, arborait la tête de circonstance. « C’est une catastrophe, m’a-t-elle annoncée. C’est encore une fille. » J’étais sidérée : je ne pensais pas qu’un enfant puisse survivre après trente semaines à peine de grossesse.

Ma joie a été de courte durée. En réalité, Eva était en sursis. On ne sauvait à l’époque qu’un grand prématuré sur dix, comme me l’a appris Georges, mon mari, quelques heures plus tard. Revenu de Corse pendant la césarienne, il avait suivi le SAMU qui emmenait Eva vers l’hôpital de La Timone. En brandissant son statut de journaliste, il avait obtenu de voir le chef du service de réanimation qui s’était montré pessimiste. Le bébé avait fait un arrêt cardiaque pendant son transfert. On avait réussi à faire repartir le cœur mais l’organisme de l’enfant, ses poumons, son cerveau étaient encore largement inachevés. Dans cette situation déjà critique, l’arrêt cardiaque pouvait avoir des conséquences désastreuses.

J’ai lu la question dans les yeux de Georges et malgré mon état de faiblesse et de confusion, ma réponse a été immédiate : si Eva devait survivre à l’état de légume, à quoi bon s’acharner à la sauver ? Georges était d’accord. Il est reparti pour l’hôpital informer l’équipe de réanimation de notre volonté.


*

Je suis restée au milieu de mes perfusions, résignée, sans autre désir que de me laisser aller au sommeil nauséeux des sorties d’anesthésie. Le lendemain matin, le chef du service de réanimation de La Timone paraissait lui-même surpris par la nouvelle. Eva avait défié tous les pronostics ; Eva s’accrochait à la vie. Elle avait été transférée dans le service de néonatalogie. On nous a bien expliqué que le combat était loin d’être terminé, que le prochain mois serait décisif, mais personne n’a parlé de séquelles. Nous n’avons pas non plus posé de questions. La résistance miraculeuse de cet enfant balayait toutes nos inquiétudes. Et nous n’imaginions pas, Georges et moi, que notre volonté n’ait pas été entendue. Pour moi, Eva était aussi saine que sauve.

Mon existence s’est focalisée alors autour d’une couveuse de plastique dans laquelle quelques centaines de grammes de chair inachevée luttaient déjà contre la dureté du monde. Je multipliais allers et venues entre la maison, La Timone, le bureau, à nouveau La Timone pour nourrir Eva, caresser Eva, bercer Eva. Après quelques semaines de ce manège, le chef de service de néonatalogie m’a convoquée : « Votre fille est une emmerdeuse. Dès que vous tournez le dos, elle hurle de détresse et sème la panique dans toute la nursery. Il suffit que vous réapparaissiez pour qu’elle s’apaise, accepte de se nourrir et pour que nous reprenions espoir de la sauver. Le mieux serait de la sortir d’ici, de la prendre chez vous, même si le dispositif à mettre en place peut vous sembler un peu lourd. »

Ivre de joie, je suis sortie acheter de quoi remplir à ras bord tous les tiroirs de la chambre du bébé. Tant que le sort de mon enfant ne tenait qu’à un fil, je m’étais interdit le moindre achat. D’un coup, je me suis rué sur les bodies, brassières, pyjamas, chaussons, mais aussi jeans, tee-shirts, robes susceptibles de l’habiller au moins jusqu’à l’âge de trois ans, une orgie de vêtements destinée à conjurer le spectre de la couveuse, à ancrer Eva du côté de la vie.

Quand je suis rentrée à la maison chargée de paquets, le père d’Eva m’a regardée comme si je venais de perdre tout contact avec la réalité. Il avait raison. C’est à partir de là que j’ai sombré dans la plus dangereuse des illusions, celle de la toute-puissance de l’amour. Je pouvais sauver ma fille. Le médecin l’avait reconnu. J’étais plus puissante qu’une armée de docteurs et d’infirmières. Il me suffisait d’être là, de l’aimer pour renverser les plus sombres pronostics, pour contrarier les statistiques. Ce pouvoir miraculeux me remplissait d’une confiance inconnue.

Qu’importaient les reproches du vieux gynécologue, ceux que je croyais deviner dans le regard des amis plus ou moins bien intentionnés et parfois même dans celui de mon mari. Qu’importaient les sarcasmes de ma mère qui décrétait que je n’étais pas douée pour la maternité. Qu’importaient les dérapages, les absences, les erreurs commises avec Maya et Romy. Eva était la preuve, fragile mais vivante, que j’étais aussi capable du meilleur.


*

Je garde de ces premiers mois un souvenir de bonheur sans partage. Rien ne paraissait pesant. Ni la chambre stérile qu’il était nécessaire de désinfecter régulièrement. Ni le cabinet que je devais quitter toutes les trois heures pour les tétées. Ni les blouses, gants, masques et casques de plastique qu’il fallait enfiler pour s’approcher d’Eva. Avec la complicité de Maya et Romy que la situation amusait énormément, tout devenait un jeu. Eva grandissait, grossissait, quittait sans problèmes sérieux la période de tous les dangers pour les grands prématurés. Chaque jour, sa vitalité, ses rires, son babil incessant, étaient autant de victoires.

Les signes, pourtant, sont venus très vite. Ma fille ne tenait pas assise, sa tête continuait à basculer en avant, ses yeux semblaient rebelles à toute convergence. Lorsque j’interrogeais le service de néonatalogie qui me suivait, il se bornait à répondre que ces petits problèmes allaient se régler avec le temps, que le développement des enfants n’obéissait pas à un calendrier aussi strict, que les retards de ma fille étaient normaux compte tenu de sa naissance prématurée.


*

Je me suis contentée de ces discours lénifiants, moi qui m’inquiète à la moindre poussée de température, qui fonce aux urgences à la moindre chute de mes gamines. L’aveuglement a duré plus de six mois. Un jour, en sortant du service de néonatalogie, je me suis arrêtée trois étages plus bas pour consulter un autre pédiatre. Il a paru plus soucieux que ses confrères, a prescrit une analyse du caryotype pour savoir si Eva n’était pas mongolienne. L’examen s’est révélé négatif mais je n’avais plus confiance dans les médecins de Marseille. Je suis partie pour Paris, consulter un éminent professeur à l’hôpital Necker. Il m’a reçu cinq minutes à peine, le temps de jeter un bref coup d’œil au bébé et de s’écrier : « Mais enfin, madame, c’est évident : cette enfant est infirme moteur cérébral ! On ne vous l’a pas dit ? » Et il m’a plantée là.


*

Je ne l’ai pas cru. Je n’ai pas voulu le croire. Les médecins s’étaient déjà trompés sur Eva en lui laissant peu de chances de survie. Ils s’étaient encore trompés en la prenant pour une mongolienne. Ils faisaient encore erreur en la décrétant IMC. D’ailleurs, il n’existait pas de tests susceptibles de confirmer un tel diagnostic.

Je suis retournée à La Timone revoir le chef du service de néonatalogie, celui qui m’avait rendu Eva, qui l’avait confiée à la toute-puissance de mon amour. Il ne ressemblait plus du tout à un magicien, comme dans mon souvenir, mais à un homme usé par les incertitudes. En me regardant dans les yeux, sans se départir de sa profonde bienveillance, il a tenté prudemment de me ramener sur terre. Oui, il était possible qu’Eva soit infirme moteur cérébral. C’était même probable. La partie du cerveau qui commandait les réflexes moteur avait pu être endommagée lors du bref arrêt cardiaque après la naissance. Et plus certainement encore, la veille, pendant cette nuit de souffrances où le placenta s’était décollé progressivement, provoquant la rupture de précieux vaisseaux sanguins. Oui, la naissance prématurée, le petit cerveau encore en formation, tout cela renforçait la probabilité d’une atteinte grave. J’ai secoué la tête, incrédule : « Mais si on savait, pourquoi s’être acharné toute une nuit à la réanimer ? Et pourquoi ne m’avoir rien dit ? »

Il aurait pu me raconter, comme je l’ai entendu si souvent plus tard, que le pire n’est jamais sûr, que toutes les statistiques comportent leurs exceptions. Ou encore que ce type d’atteinte était indétectable à la naissance. Il a préféré être honnête : « On ne dit rien aux parents pendant les premiers mois. C’est la règle. On attend qu’ils se soient attachés à leur enfant pour leur révéler la vérité. Cela évite les rejets et peut-être même des passages à l’acte. » Il s’est tu un moment pour voir si je comprenais toute la portée de sa phrase. Puis il a poursuivi : « J’ai toujours sauvé les bébés. Comme tous mes confrères, je suis formaté pour cela. Même s’il m’est arrivé parfois d’avoir des doutes, je ne sais pas faire autrement. »

J’ai acquiescé en silence mais je n’étais déjà plus là. Une partie de moi-même refusait obstinément de revenir sur terre, rejetait ce qui me semblait être pure rhétorique médicale. Cela ne me concernait pas.

Pas moi, pas ma fille. Eva avait réchappé à un décollement placentaire, à un arrêt cardiaque. Elle avait survécu à une grossesse interrompue à trente semaines. Le miracle n’allait pas s’arrêter. Je ne ressemblais en rien à ces parents auxquels il était préférable de mentir, qu’il fallait protéger d’eux-mêmes. Mon amour, ce lien fusionnel entre Eva et moi, évident dès les premières heures de couveuse, avait sauvé mon enfant. Il allait triompher maintenant de l’infirmité. Rien de ce que pouvaient dire les médecins n’entamait cette certitude.


*

À Paris, la grande spécialiste des IMC, une femme sèche et précise, a confirmé en tous points le diagnostic de l’hôpital Necker. Moi, je n’ai entendu que l’autre versant de son discours, l’incertitude sur l’ampleur du handicap, l’impossibilité de savoir avant plusieurs années si Eva pourrait marcher, se tenir debout en équilibre, l’urgence de lui faire suivre une rééducation. Je me suis précipitée dans le centre de rééducation spécialisé de Marseille, heurtée de front avec les psychomotriciens qui jugeaient inutile de prendre une enfant aussi jeune plus d’une fois par semaine. J’ai écumé toute la région à la recherche des rares rééducateurs exerçant à l’époque en libéral pour qu’Eva ait des soins chaque jour à domicile. Je suis partie avec elle pour Barcelone où une équipe de chercheurs venait de mettre au point une approche nouvelle, une sorte de sollicitation permanente de tous les sens de l’enfant par son entourage de façon que d’autres neurones du cerveau finissent par prendre le relais des fonctions endommagées.

Il y a vingt-cinq ans, cette méthode révolutionnaire était méconnue en France. Ou déplaisait parce qu’elle entendait confier, en partie, à la famille de l’enfant des techniques de rééducation jusque-là réservées aux professionnels. J’ai pris de plein fouet le scepticisme des uns, l’hostilité des autres. Et j’ai fini par lâcher prise, par espacer mes voyages à Barcelone. Peut-être aurais-je dû, comme d’autres parents, cesser de travailler pour me consacrer à plein-temps à la rééducation de mon enfant. Mais j’avais deux autres filles, l’angoisse de ne plus pouvoir payer les soins d’Eva, de ne pas pouvoir assurer son avenir. Et sans doute la terreur de retrouver les périodes de difficultés financières que ma famille avait connues dans mon enfance. Je n’ai donc pas fermé mon cabinet d’avocat, continuant à mener de front carrière et présence auprès d’Eva. Ce n’était pas très cohérent. Je ne suis pas très cohérente.


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Eva a eu deux ans. Elle ne tenait pas debout sans qu’on la soutienne par les bras. Elle ne marchait pas. Elle rampait à toute vitesse partout. Mais elle parlait depuis des mois, avec une merveilleuse facilité. Elle me semblait parfois plus vive, plus précoce, plus intelligente que ses deux sœurs au même âge.

Le centre spécialisé, qui la suivait un jour par semaine, a alors estimé qu’il était temps qu’elle intègre l’institution. À plein-temps et définitivement. J’ai refusé. Je me suis raconté à l’époque que je n’avais pas confiance dans leurs méthodes, que nos heurts passés allaient peser sur la prise en charge d’Eva, qu’elle y serait malheureuse loin de ses sœurs et de sa famille. Or tout cela n’était pas très honnête. En réalité, je ne voulais pas qu’Eva rejoigne le monde des handicapés. Je ne voulais pas qu’Eva soit une handicapée.

Elle allait trouver sa place dans une maternelle normale, entrer dans les mêmes écoles qu’avaient fréquentées ses sœurs, faire les mêmes études. Elle serait suivie par les meilleurs médecins. On allait opérer les tendons de ses jambes, contractés par les ordres défaillants de son cerveau, pour qu’elle puisse poser son talon sur le sol. Puis on redresserait au fur et à mesure ses os déformés par une croissance contrariée.

Toutes les interventions étaient programmées avec le meilleur des chirurgiens. Eva pourrait se passer du fauteuil roulant, ensuite peut-être un jour des béquilles. Ensemble nous allions continuer à bousculer le destin. Son père partageait cette volonté. Je l’avais entraîné dans mes rêves. À moins qu’il n’ait pas osé s’opposer à la violence de mes délires.


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Et puis, un jour, tout s’est effondré. Les délires, les rêves, la volonté de tout bousculer, la foi dans la toute-puissance de l’amour. J’ai vu ce qui me crevait les yeux depuis longtemps et je n’en ai jamais guéri.

Je ne suis pas sûre du jour. Ni même qu’un seul coup ait suffi à me briser. Je sais seulement que tout a commencé lorsque Eva est entrée en maternelle. Jusque-là, ma fille était protégée par l’amour de ses parents, de ses sœurs. Or dans l’arène cruelle de l’école, rien n’était plus comme avant.

J’avais pourtant bataillé ferme pour faire inscrire Eva. La directrice avait fait savoir qu’elle ne pouvait accueillir une enfant accusant un tel retard moteur, que les institutrices n’étaient pas des infirmières et qu’il y avait des institutions spécialisées pour cela, mais j’avais obtenu un rendez-vous avec cette femme et l’avais menacée sans ménagement. J’étais avocate et mon mari, un journaliste connu et influent sur la place de Marseille. Le scandale que nous allions provoquer ne lui laisserait plus de repos. Elle avait capitulé. J’étais repartie fière de ma victoire.

Et terrifiée aussi. J’avais compris que, sans le pouvoir que donnait notre position sociale, ma détermination ne pesait pas grand-chose. Pour continuer à sauver Eva, il ne faudrait jamais baisser la garde, se montrer de plus en plus dure, de plus en plus puissante, à mesure que les obstacles seraient plus importants.


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J’ai senti que le combat ne cesserait jamais. Je pouvais l’assumer. Ce n’est pas cela qui parviendrait à m’abattre.

Je crois que de nouvelles failles sont apparues, quelques semaines plus tard, à la sortie de l’école. J’allais chercher Eva tous les jours. Je voyais tous ces petits bouts accourir, traverser la cour, se presser anxieusement au portail pour apercevoir leur maman tandis que moi, je me frayais un passage jusqu’à la salle de classe pour aller récupérer mon enfant allongée sur le sol, la prendre dans mes bras.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, la répétition quotidienne de cette situation a fini par me plonger dans une détresse totale. Ce déni de la réalité dont aucun discours médical n’avait eu raison venait se briser sur la plus banale des scènes. Pour la première fois, je me laissais aller à faire ce que je m’étais interdit pendant de longs mois : comparer Eva aux autres enfants de son âge, comparer ma situation à celle des autres mères.

Il s’agissait d’une faiblesse stupide, absurde, indigne. Je le savais mais je ne pouvais l’empêcher. J’étais submergée.


*

Je me souviens ensuite du premier carnaval, des enfants costumés, maquillés qui dansaient dans une ébauche de spectacle, d’Eva qu’on avait flanquée d’une couronne, allongée au milieu d’eux. Je me souviens des premières fêtes où elle n’était jamais conviée, des cartons d’invitation que les mères s’échangeaient en évitant soigneusement de me regarder. Je me souviens enfin du premier goûter d’anniversaire pour les cinq ans d’Eva, ce début mars, quand il est devenu évident qu’aucun de ses petits camarades invités ne viendrait malgré les promesses.

Écrire cela me tord encore le cœur. Je ne suis qu’une sentimentale inconséquente. Le regard des autres sur Eva a eu raison de ma folie.


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J’ai vécu cela comme le pire des échecs. Mon amour n’avait pas sauvé Eva. Tout ce que je m’étais raconté n’était qu’une dangereuse illusion. Mon amour lui avait offert une vie tronquée, une vie de frustrations, de souffrances. Une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue.

Quand je regardais mon enfant, je ne voyais plus que mon aveuglement passé, mes erreurs, ma faute. C’est devenu insupportable et j’ai pris la fuite. J’ai fui Eva.

D’abord dans le travail, en me persuadant que l’argent était la seule chose que je pouvais continuer à donner pour réparer le mal dont j’étais responsable. Cela n’a pas suffi. Mon désengagement brutal laissait des trous énormes dans le quotidien. Payer plus de psychomotriciens, des heures de nounous, des assistantes pour l’école ne parvenait pas à les combler. Georges, les enfants, et Eva plus encore que les autres ne comprenaient pas, ne pouvaient pas comprendre. J’avais embarqué tout le monde dans mon conte de fées et voilà qu’à peine le bateau sorti du port, je sautais par-dessus bord. Ma démission était injustifiable.

Alors j’ai fui mon couple, ma famille. Je me suis raconté d’autres histoires d’amour, je me suis inventé d’autres contes de fées. Et autour de moi, le monde s’est durci subitement. À Marseille, on ne peut pas cacher grand-chose. La compassion ou la pitié un peu embarrassante qu’on me manifestait jusque-là s’est donc muée en une franche réprobation. Même les médecins qui suivaient Eva ne se sont pas gênés pour me signifier que cette séparation était une catastrophe. J’ai donc fui Marseille.

Je me suis installée à Paris et comme la distance n’était pas suffisante, j’ai fait le tour du monde. Je me suis ingéniée à mettre des milliers de kilomètres entre Eva et moi, à oublier systématiquement son anniversaire, à déserter Noël et tout ce qui pouvait ressembler à des fêtes familiales. Je revenais chaque mois, dévorée de culpabilité, des cadeaux plein les bras, avec la ferme intention de ne plus repartir. Mais je restais trois jours, une semaine tout au plus, le temps de constater que tout retour en arrière m’était impossible. Je repartais, plus coupable qu’avant, pour aller chercher l’impossible paix encore plus loin.


*

Je n’ai rien trouvé, évidemment. À l’exception notable du camion qui, un sale matin, m’a coupé la route, au bout de dix années d’errance. Je n’ai rien oublié. Eva est derrière moi comme un remords. Eva est devant moi comme un indépassable horizon. Eva est en moi comme une question sans réponse.

J’en ai cherché pourtant des réponses ! Avec elle, dans les piscines de Lourdes ou sur les bords du Gange. Sans elle, sur les divans des psychanalystes. Partout les questions sont restées béantes. Je sais ce que disent les « bons » docteurs. Que je me punis au-delà de toute mesure, que je passe d’un excès à l’autre, du fantasme de la toute-puissance à celui de la culpabilité intégrale.

De fuites en fuites, je m’efforce d’être la femme inconséquente, la mère indigne, la salope intégrale, tout ce que me reprochait déjà le médecin qui nous a laissées, Eva et moi, crever à petit feu une nuit entière. Pourquoi exercer contre moi la colère que je devrais diriger d’abord contre lui ? Pourquoi ne pas l’avoir assigné devant un tribunal pour que soit dite symboliquement sa responsabilité et, par là, mon innocence ?


*

Je suis avocate. Je plaide chaque jour pour des mères qui ont perdu leur enfant par la faute d’un médecin, d’un chauffard ou d’un industriel irresponsable. Qui peut être mieux placée que quiconque pour connaître les vertus réparatrices d’un procès, pour savoir que tant que la justice n’est pas passée, la confusion règne dans les têtes et dans les cœurs ? J’écoute dans mon cabinet ces hommes, ces femmes qui se torturent sans répit pour le geste qu’ils n’ont pas fait, le mot qu’ils auraient dû dire, la permission de sortir trop vite accordée, le vélo offert à Noël, la porte qu’ils pensent ainsi avoir ouverte au malheur. Je sais que toutes les raisons du monde sont impuissantes face au vertige de ces abîmes intimes. Il faut attendre le tribunal, la confrontation avec l’imbécile alcoolisé, le praticien trop sûr de lui, le responsable indifférent pour que la juste colère prenne enfin le dessus sur l’autoflagellation. Il faudra attendre le jugement pour que les tourments inutiles s’apaisent.

Je sais tout cela mais la leçon ne m’est d’aucune utilité. Je n’ai pas attaqué ce médecin. Je peux trouver mille raisons à cela. Dire que le père d’Eva n’y était pas très favorable. Ou qu’il y a vingt-cinq ans, les tribunaux étaient beaucoup plus frileux en matière de responsabilité médicale, que les médecins nommés en qualité d’experts hésitaient déjà à critiquer les actes d’un confrère, qu’une décision du tribunal en demi-teinte aurait été encore plus désastreuse pour moi. Tout cela est vrai et inutile à la fois. La vérité est que même la plus ferme des condamnations ne m’aurait pas aidée. Le droit n’est d’aucun secours pour une mère qui met au monde un enfant handicapé. La justice est indispensable pour l’enfant, pour lui permettre de survivre. Pour la mère, la réparation est illusoire. Avoir donné la vie et se demander chaque jour si la mort n’était pas préférable, vous condamne définitivement à l’absurdité.


*

En réalité, il n’y a pas de jours sans Eva. Il ne peut pas y en avoir. Toute fuite, toute cuite est inutile. J’ai fini, au bout de vingt-cinq ans, par accepter de me coucher avec cette part de souffrance en moi, sachant qu’au réveil, elle sera toujours là.

Et pourtant, lorsque ma fille approche, quand j’entends le bruit de ses cannes sur le sol, lorsqu’elle est là devant moi, l’émotion me submerge, l’angoisse est la plus forte.



1- Anomalie d’insertion du placenta, placé trop bas. Elle peut provoquer de petits saignements mais reste, en général, indolore. Un repos strict permet souvent au placenta de remonter avant l’accouchement. Aujourd’hui, le placenta praevia se diagnostique facilement grâce à l’échographie. À l’époque, l’examen échographique ne se pratiquait qu’au sixième mois de grossesse.





EVA

On ne naît pas handicapée...


Ma mère est comme un grand vent. Quand il se met à souffler, on est bousculé, transporté, malmené. Il y a des rires, des larmes, des hoquets. Des choses impossibles, épatantes, parfois scandaleuses et toujours épuisantes deviennent réalité. Puis le vent se retire et vous laisse pantelante.

On est d’abord heureuse de se reposer. Mais rapidement, on s’ennuie, on s’encroûte, on s’étiole. Et si le vent déserte trop longtemps, si vient le soupçon qu’il pourrait ne plus jamais souffler, on prend peur.

Le pire, pourtant, c’est quand ce grand vent se met à tourner sur lui-même, à se perdre dans ses propres tourbillons, à se maudire de souffler sans pouvoir pour autant s’arrêter. La tornade qui se forme alors est dévastatrice pour tous les êtres qui se trouvent à proximité. Mes sœurs ont appris à se tenir à l’écart des tempêtes maternelles, à se mettre à l’abri dès qu’elles s’annoncent. Moi, je ne peux pas. Je suis comme prise dedans depuis le début.


*

Le vent a soufflé fort aujourd’hui. Ma mère est partie pleurer de son côté, moi de l’autre. Issue certes déplorable de la discussion mais issue parfaitement prévisible. Les tempêtes sont de plus en plus fréquentes depuis que j’ai décidé de devenir avocate.

On pourrait penser qu’avec une mère star du barreau, une sœur, devenue son associée, qui s’apprête à prendre la relève, une autre qui jongle avec des dossiers d’une complexité redoutable devant la Cour de cassation1, ma décision serait accueillie avec enthousiasme. Et bien non, pas du tout ! Ma mère a levé les bras au ciel, mes sœurs ont gardé un silence éloquent et je me suis fait traiter de naïve immature, de folle suicidaire.

Pour être parfaitement honnête, maman n’a encouragé aucun de ses enfants à suivre ses traces. Bien au contraire. On l’a toujours entendu dire qu’avocat était une profession harassante, aux revenus très aléatoires, source d’angoisse quotidienne et d’un paquet d’emmerdements. L’ennui est qu’en même temps, elle nous berçait de récits hilarants ou poignants sur les procès qu’elle plaidait et que nous suivions à la télévision tous ses engagements et ses combats. Alors, même si le virus peut se révéler mortel, on a tous été contaminés, à des degrés divers.


*

Comme les autres, j’ai ignoré les avertissements de ma mère, j’ai persisté contre vents et marées. J’ai fini mon DEA, fait semblant d’en commencer un autre et je me suis inscrite sans rien dire au CRFPA2 puis aux cours de préparation à ce concours de tordus qui ouvre les portes de la profession. Et maintenant, j’étais bien obligée d’avouer pourquoi je ne pouvais pas rejoindre toute la famille en vacances.

J’en ai pris pour mon grade, avec une flopée de noms d’oiseaux. Tous les arguments y sont passés. Ai-je envie de rejoindre la cohorte misérable des avocats qui, à l’exception des cabinets d’affaires et de quelques pénalistes de renom, vivotent avec quelques divorces et les squelettiques aides juridictionnelles et touchent à peine de quoi payer leurs charges écrasantes ? Ai-je songé aux dizaines de marches infranchissables en fauteuil ou en béquilles, qui se dressent devant la plupart des tribunaux de France sans le moindre ascenseur ? Aux kilos de paperasses et volumineux dossiers que je ne pourrai jamais porter jusqu’aux salles d’audience ? Aux magistrats qui ont pris l’habitude de traiter les avocats avec un mépris condescendant et qui, au moindre retard, à la moindre lenteur, ne me feront aucun cadeau ? Sans parler des clients qui, à peine confrontés à mes légères disgrâces, se mettront à douter de mes capacités et que je n’aurai pas le temps de convaincre avant qu’ils ne se précipitent chez un concurrent en apparence doté, lui, de toutes ses capacités ?

Je n’ai rien répondu à cette avalanche. Il n’y avait pas grand-chose à répondre : toutes ces objections sont parfaitement fondées et je passe mon temps à les passer en boucle dans ma petite tête. C’est même pour cela que j’attendais autre chose de ma mère.

Quoi ? Je suis bien incapable de l’expliquer. Peut-être qu’elle devine le secret de mes contradictions et m’entraîne au-delà, qu’elle me communique cette part d’audace insensée qu’elle possède et qui me manque pour sortir de mes bourbiers. En tout cas, pas ce réalisme désabusé, cette angoisse sur mon avenir. Je n’avais pas besoin de ça.

Alors je suis restée plantée sur mes cannes, tête baissée, butée, mon regard de plus en plus embué la fixant par-dessus mes lunettes. Je sentais la météo se gâter, la dépression se creuser, sans pouvoir, sans vouloir rien y faire. Ça la rend folle, ma mère, de me voir comme cela, de lire dans mes yeux que je souffre à cause d’elle. Folle de désespoir et de culpabilité.

La tornade s’est formée. Il y a eu des mots difficiles à supporter pour l’une comme pour l’autre. Alors j’ai quitté le salon en béquillant. L’opération a pris un certain temps. Dans mon état, il est impossible de claquer la porte dignement. J’ai eu largement le temps de comprendre que ma mère pleurait aussi.


*

Je ne suis pas furieuse. Juste anéantie. Par l’impossibilité chronique de se parler, de terminer la moindre conversation sur ma vie autrement que par des larmes. Ce n’est pas nouveau : nous sommes en panne, ma mère et moi, depuis des mois, des années peut-être. Et cela fait si longtemps que nous n’avons pas réussi à nous parler que, désormais, nous préférons l’éviter.

Il serait faux d’en conclure que nous sommes fâchées, distantes ou indifférentes. Bien au contraire ; en dépit des kilomètres qui nous séparent, nous restons bien trop proches, intimement liées, à tel point que les mots les plus simples ne peuvent que nous écorcher l’une, l’autre.

Alors on s’abstient. Quelques baisers par SMS, des conversations téléphoniques pleines de tendresse qui ne dépassent jamais la minute, des week-ends, des vacances remplis de silence, de conversations anodines. Et toujours dans la tête, le signal clignote en rouge : « Il est dangereux de se parler. » Dans sa tête comme dans la mienne ; j’en suis sûre.


*

Je suis incapable de dire quand et comment cela a commencé. Je sais seulement que je me sens responsable. Responsable de ne pas trouver un moyen d’en sortir. J’arrive devant ma mère, déjà hérissée d’appréhension. Avant de la voir, je sens déjà sa peine, sa torture. Je sais qu’à ma vue, sa souffrance va devenir intenable, qu’elle regrette déjà de m’avoir invitée, qu’elle cherche un moyen de fuir ou de boire, d’oublier. Et moi, je reste tétanisée. Son malheur me paralyse. Je voudrais trouver un moyen, un moyen rapide et indolore de lui confier qu’elle est en réalité bien plus malheureuse que moi. En grande partie parce qu’elle s’imagine que je le suis plus qu’elle, que ma vie est un cauchemar permanent, que je songe au suicide chaque matin.

Comment lui expliquer que les handicapés ne passent pas leur temps à se lamenter sur leur handicap, qu’ils peuvent l’oublier complètement pendant des jours, des semaines, des mois, sauf à le rencontrer dans le regard des autres ? Vérité vérifiée auprès de nombre de mes congénères plus ou moins délabrés que moi. Surtout chez ceux qui sont nés comme ça.


*

Aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai vécu des années sans savoir que j’étais handicapée. Je suis sûre que ma mère imagine une petite fille dévorée par la tristesse, le désespoir de ne pas pouvoir courir, grimper, sauter, jouer au ballon comme tous les autres. Or, aussi loin que je fouille dans mes souvenirs, je ne retrouve rien de tel.

Je sais que c’est difficile à croire mais, enfant, je n’ai pas conscience de ma différence. Je me revois rampant au milieu de mes sœurs. Je me revois, en maternelle, faire la ronde avec les autres. Je me revois en cours élémentaire et ensuite, jouer les cancres de compétition, accumuler les pitreries et faire rire tout le monde. Je me souviens de mon enfance comme de celle d’une sorte de star, entourée d’un intérêt un peu particulier mais chaleureux, d’un élan qui me porte, remplace mes jambes défaillantes, compense mes gestes maladroits. Pas de blessures, pas de jalousie, pas de rage. Tout cela est venu plus tard.

Je ne crois pas avoir inventé, après coup, une enfance idyllique. C’était vraiment des années faciles, des années sans drames. Jamais on ne m’a traitée comme une bête curieuse, une pestiférée. J’avais une place à part, mais une place bien à moi. Et chacun semblait y trouver son compte. Mes sœurs ont pu jouer pendant des années à la maman avec le petit asticot qui se tortillait sur le sol, ce bébé qui grandissait en restant bébé. Mes copains de maternelle ont pris leur pied en me portant, en me soutenant à bout de bras pour m’entraîner dans leurs jeux. À l’école primaire, j’étais encore au centre des attentions, j’ai décidé d’y rester le plus longtemps possible. Je jouissais sans doute d’un certain nombre de privilèges et j’en ai abusé. Et lorsque j’ai compris que mes sursauts, mes maladresses, mes chutes faisaient rire mes petits camarades, j’ai fait le clown et j’ai adoré ça.


*

Bien sûr, ça s’est gâté sérieusement en sixième. Non qu’on soit devenu subitement méchant avec moi. Bien au contraire. L’Éducation nationale a pris au sérieux mon statut de handicapée et m’a flanquée d’une auxiliaire de vie scolaire. Soit une emmerdeuse à plein-temps, assise à côté de moi, le nez dans mes affaires en permanence. Plus question de faire le pitre, de bavarder avec les copains. Ni même de rêvasser au fond de la classe. La moindre incartade serait systématiquement rapportée, au mieux à mes parents, au pire au professeur. Évidemment, la brave fille portait mon cartable trop lourd, sortait rapidement les livres au bon moment, écrivait sous ma dictée quand mes mains ne pouvaient plus suivre mais refusait obstinément de me souffler les réponses manquantes. Intentions des plus louables auxquelles j’étais totalement insensible. À l’époque, la réussite scolaire était le cadet de mes soucis. Je ne souhaitais qu’une chose : prolonger le rêve harmonieux de la petite école et mon statut de princesse. Au lieu de cela, j’ai perdu définitivement ma liberté et surtout le contact avec mes camarades de classe.

Ils ne me regardaient plus comme avant. Avec ce cerbère continuellement présent à mes côtés, je devais passer pour une tarée plus ou moins dangereuse. Ou peut-être pour une planquée bénéficiant d’une aide aussi scandaleuse que personnelle. En tout cas, je n’étais plus de leur monde. J’étais devenue infréquentable sans comprendre vraiment pourquoi. J’ai lu dans leurs yeux, pour la première fois, ce mélange de crainte, de gêne et de dégoût. Le reflet de cette fameuse différence. Quelque temps plus tard, ils ont commencé à m’appeler « Forrest Gump ». Du nom de ce personnage de cinéma totalement débile, handicapé du dos de surcroît, qui court néanmoins plus vite que tout le monde. Même si c’était Tom Hanks, même si, dans le film, Forrest Gump réussissait miraculeusement tout ce qu’il entreprenait, j’avais ce surnom en horreur. Horreur qu’on se foute ainsi de ma démarche, de mes béquilles, horreur qu’on puisse m’identifier à un idiot. Moi, la reine des pitres, j’avais perdu tout sens de l’humour. Ça, c’était dur à avaler. Les autres avaient changé sans doute. Ils ne m’aimaient plus comme avant. Mais comment le leur reprocher alors que, moi-même, j’avais viré à l’aigre ?


*

L’enfance était finie. Voilà ce que ça voulait dire. On était entrés dans l’adolescence. Eux comme moi.

Le temps de la magie était révolu. Commençait celui de l’hypocrisie, des regards en coin, des rires étouffés ou des regards apitoyés. Celui des comparaisons, des jalousies, de la fragilité. C’est là que je suis devenue handicapée.

Si je faisais ma Simone de Beauvoir, je pourrais proclamer : on ne naît pas handicapé ; on le devient dans le regard des autres. Ça sonne bien, ça aurait de la gueule. Mais je n’ose pas vraiment. Je ne suis pas sûre de pouvoir généraliser à partir de ma petite histoire.

Ce dont je suis sûre, c’est que l’enfance protège. Même si on n’est pas tous d’innocents chérubins. Aujourd’hui encore, je n’ai aucun problème avec le regard des gosses. Les enfants de mes sœurs ont joué pendant des mois avec mes cannes avant de me demander pourquoi j’étais comme ça. Au début, je n’osais pas la vérité. Je préférais raconter que j’avais mal aux jambes. Puis je les ai vus s’impatienter devant le retard de ma guérison alors que leurs propres bobos avaient le bon goût de disparaître rapidement. J’ai compris qu’il ne fallait pas mentir. Je leur ai expliqué, comme j’ai pu, les mystères de ma naissance. Ils ont hoché la tête d’un air entendu. Ils continuent à subtiliser mes béquilles mais ils m’expliquent qu’ils seront médecins plus tard pour que je puisse enfin jouer avec eux.

Avec le gosse inconnu que je croise dans la rue, qui ouvre des yeux comme des billes et clame : « Mais qu’est-ce qu’elle a, la dame ? », je n’ai pas de problèmes non plus. C’est direct, ça peut être cruel quand ça vous surprend dès le début de la journée, mais c’est franc et sans arrière-pensée. Mes problèmes commencent avec le père ou la mère qui les tire brusquement par le bras, leur intime de la fermer, de ne pas me regarder comme ça ou murmure à leur oreille comme si j’étais atteinte de quelque maladie honteuse.

Mes problèmes commencent avec les yeux qui se détournent, le regard qui s’éteint. Mes problèmes commencent avec tous ces regards qui fuient, qui paniquent. Ces regards qui mentent en faisant mine de vous accueillir, de vous accepter pour vous dire ensuite que vous ne devriez pas vouloir autant de choses, vous montrer si exigeante, vous imposer ainsi. Que vous ne devriez même pas être là. Pas dans cet état. Les regards des vendeuses affolées, des portiers de discothèques butés, des automobilistes pressés, des profs bornés, des faux compatissants et vrais salopards.


*

Quand tous ces regards vous tombent dessus à douze ans, on a du mal à s’en remettre. J’ai connu alors quelques années noires. Noires de haine, de jalousie féroce contre vous. Vous, les valides, comme on vous appelle entre nous. Vous dont les seuls problèmes à cet âge sont de soupeser chaque jour devant le miroir vos chances d’avoir la taille mannequin, la poitrine aguicheuse et l’acné fugace. Moi, j’avais quelques soucis supplémentaires avec ces épaules de nageuse soviétique musclées par des années de béquilles, cette peau rendue moite en permanence par l’effort, l’interdiction de quitter le rayon « enfant » pour trouver des fringues et l’impossibilité d’assortir la couleur de mes cannes à celle de mes jeans. Sans oublier l’angoisse de la prochaine opération qui me promettait systématiquement un corps de rêve et des années de rééducation. Il y a de quoi retarder un peu la fameuse mue du homard, chère à madame Dolto, et mariner plus longtemps que prévu dans la grande pataugeoire de l’adolescence.

Peut-être même qu’il est impossible de la quitter complètement. Il y a des jours, encore, où je sens que ma carapace a des trous, où je retrouve la détresse de mes seize ans. Je n’ai plus envie d’affronter ce qui m’attend dehors, de renvoyer les regards, de justifier à chaque pas mon existence. Je préfère me laisser couler, enfermer, me vautrer comme un gros veau qui se fout de tout, n’être plus qu’un vaste cendrier au milieu de mes clopes. Ça peut durer plusieurs jours, quelques semaines parfois. De vrais coups de blues.


*

Là-dessus, ma mère a raison. Mais elle se trompe quand elle imagine qu’il s’agit d’un état permanent, d’une obsession constante. Ma vie n’est certes pas un long fleuve tranquille. Mais je ne suis pas Cosette, non plus. On ne réchappe pas à un décollement placentaire, on ne défie pas les statistiques sur la mortalité des prématurés pour se laisser clouer au pilori par des malotrus. Le regard des autres et sa charge de rejet, on finit par l’ignorer. D’abord parce qu’il est répétitif et donc éminemment prévisible. Ensuite, parce que c’est leur problème avant d’être le mien. C’est eux que mon existence trouble, irrite ou dérange. C’est à eux de s’occuper de leurs crampes intimes. Pas à moi de m’y adapter. Et je sais aujourd’hui que ceux que le handicap tétanise n’ont de valide que le nom et sont bien plus ravagés que moi. Qu’on me permette ici de remercier le sombre imbécile qui m’en a administré, sans le vouloir, la terrifiante leçon.


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On va l’appeler Jimmy. Ça lui va comme un gant. À l’époque où je l’ai rencontré, il rêvait de faire une carrière de violoniste et s’interrogeait à perte de souffle sur l’étendue de son talent et le réalisme de ses ambitions. Je ne sais pas pourquoi j’ai cru en son amitié. Sans doute parce qu’il était musicien et qu’on imagine bêtement que tous les artistes sont des gens sensibles. Il me jouait parfois du violon. Il traînait des heures à la maison, même quand je n’étais pas là, pour le plaisir de parler musique avec ma grand-mère. Et quand il n’était pas là, il me racontait sa vie au téléphone, ses affres de musicien pauvre, à l’avenir incertain. Au bout de trois ans, il a réussi à m’avouer une homosexualité qui était évidente pour moi depuis la première minute. On est passé des doutes du violoniste aux angoisses du jeune gay marseillais. J’étais sa grande confidente. Flattée sans doute, sans me l’avouer, d’être promue, moi la handicapée, au rôle de coach en développement personnel, d’expert en lutte contre la discrimination.

Parfois, j’osais quelques confidences en retour. Il les balayait d’un commentaire vague mais sans appel : « Tu ne dois pas te montrer aussi exigeante ! » ou « Ta mère a certainement raison. » Je n’osais pas insister, l’ennuyer avec mes problèmes, lui qui en avait tant. J’aurais dû me méfier. À notre rencontre, il s’était souvenu m’avoir déjà vue, à côté de chez lui, devant l’auto-école. Puis il avait demandé à Leslie, l’amie qui nous avait présentés, ce que je pouvais bien faire devant une auto-école. L’évidence de la réponse l’avait effaré. J’avais préféré en rire. Erreur fatale. Deux ans plus tard, alors que j’hésitais à me présenter pour la cinquième ou sixième fois devant l’examinateur, il a récidivé. Tout Marseille avait eu le temps d’admirer mes exploits au volant, tout Marseille savait que je n’y arriverais jamais, et le moniteur qui avait accepté de me donner des leçons dans mon état était un escroc. Là, il n’aurait pas dû. Pas avec le permis : tout le monde le savait. Même si c’était pour plaisanter. Mais ce n’était pas une plaisanterie. Jimmy a fini par cracher toute sa haine pour ma sous-humanité, un soir où nous discutions, entre copains, du désir d’enfant. Il m’a traînée dans la boue. Comment pouvais-je seulement en rêver ? Il était évident que je serais incapable de les porter, de les changer, de leur apprendre à marcher. Le seul fait de songer à me reproduire démontrait mon égoïsme. Bien contente si j’arrivais seulement à trouver un petit ami. Pourquoi continuer à fantasmer sur tous les mecs canon croisés dans la rue alors que je finirais par me retrouver avec un autre handicapé, à peine moins éclopé que moi, une jambe ou un bras en moins par exemple ?


*

J’ai banni définitivement Jimmy de mon existence d’éclopée. Non sans lui avoir précisé ce que je pensais de ses compétences en matière de reproduction. Facile, mesquin même, mais il l’avait bien cherché. Après, j’ai morflé, souffert de cette haine déversée, de cette condamnation a priori de tous mes désirs et finalement de toute ma personne. À force d’écouter ce type pendant près de quatre ans, j’avais cru, à tort, être comprise, au moins acceptée. J’ai eu très mal mais quelques jours seulement. J’ai repensé à son déchaînement hystérique. J’ai compris que cette violence soudain projetée sur moi ne m’était pas exclusivement destinée, qu’elle macérait sans doute depuis très longtemps au fond de ses propres failles. Pauvre pédé jaloux des envies d’une vilaine éclopée !

Grâce à ce paumé, je suis devenue moins conne. Je sais maintenant le secret de ces valides qui me croisent avec mépris ou pitié. Au fond de ces regards qui m’ont si souvent crucifiée, il n’y a, en réalité, que de la peur. La peur que je puisse réveiller cette part d’eux-mêmes profondément enfouie, oubliée, qui s’est trouvée, un jour, paralysée, impotente, asphyxiée, écrasée, humiliée. On a tous été handicapés. Nourrisson face à l’abandon incompréhensible de maman, à la faim qui tenaille, au sommeil qui ne vient pas. Gamin devant la force brutale du grand frère, du copain. Malade, cloué sur un lit de souffrances. Ou même amoureux largué. Qu’importe : c’est toujours la même détresse, la même rage devant l’injustice et l’impuissance. Moi, j’ai eu des années pour faire avec. Mais pour tous ceux qui me croisent et sentent remonter le souvenir de cette vielle frustration intacte, sûr que ça fait des dégâts. Au mieux, ils s’apitoient sur eux-mêmes comme sur moi. Au pire, ils vident leur colère.


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Lundi dernier, je sors ma petite Fiesta du parking de la rue Paradis. Car bien sûr, je l’ai eu mon permis, mon pauvre Jimmy. Le virage est raide mais avec ma petite boule en lieu et place du volant, je fais des merveilles. Et voilà qu’un abruti s’engouffre dans le parking à fond la caisse – parce qu’il vient de couper la route au mépris de toutes les priorités –, et m’emplafonne. Choc, attroupement et consternation générale.

Le type descend et lève les bras au ciel. Je l’ai déjà vu : il travaille pour l’agence immobilière en face de chez moi. C’est une grande gueule de Marseillais. Il a immédiatement classé son adversaire dans la catégorie maudite des femmes au volant et la ramène, par principe, même s’il a tous les torts. Mais quand il me voit m’extraire péniblement de la Fiesta, les cannes en avant, il passe soudain la vitesse supérieure. Une handicapée en voiture, quel scandale ! On ne devrait pas laisser conduire des gens comme moi. Je suis une catastrophe ambulante, un danger permanent.

Au début, je tiens tête, cramponnée à mon formulaire de constat et à mon bon droit. Mais devant l’avalanche d’injures, je perds mon calme, je vacille sur mes pattes folles. L’excité a été rejoint par son patron qui n’a rien vu mais fait chœur avec lui. S’il n’y avait pas tous ces témoins attroupés, je sens qu’ils me colleraient volontiers deux baffes. D’autant que ma faiblesse soudaine, loin de les calmer, les pousse à la curée : elle tremble comme une feuille, la petite dame et elle voudrait nous apprendre à tenir un volant ! Je capitule. J’appelle Mamoune à la rescousse. Elle accourt, couvre leurs hurlements, les accable d’injures, les menace de les traîner devant un tribunal, de les envoyer en prison. Devant ma grand-mère de quatre-vingt-six ans, les deux terreurs battent prudemment en retraite.

J’ai pleuré deux heures, mariné dans ma rage une journée à peine. C’était bien moins que pour Jimmy, preuve que je progresse. Ameutée par la glorieuse Mamoune, toute la famille, ma mère en tête, s’est mobilisée pour exterminer juridiquement les deux machos de la rue Paradis. On a ouvert le Code pénal, noirci du papier. J’ai refusé tout net. Pas question de perdre son temps et son énergie à me payer ces deux abrutis. Même pour l’exemple. Ou pour la cause des handicapés. Il y a des combats bien plus importants, bien plus pressants. Ce n’est pas la première fois qu’on m’explique que je ne peux qu’avoir tort puisque je suis handicapée. Pas la dernière non plus. Je ne vais pas faire un procès à chaque fois qu’un imbécile va proférer cet axiome de base de la pensée des valides. Il vaut mieux se blinder davantage. Ne plus pleurer, ne plus trembler, ne plus appeler personne à la rescousse.


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Je fais des progrès, je le sens. Le regard des autres, je m’en fous de plus en plus. Il m’arrive de l’ignorer pendant des semaines entières. Tout simplement parce que je vis au milieu d’amis qui me regardent comme une personne tout à fait complète. Pas comme une anomalie, un raté de l’espèce. Des gens qui, même s’ils sont valides et moi handicapée, ne s’arrogent pas le droit de décider de ce que je dois faire ou de juger la pertinence de mes rêves. Et qui, en retour, se sentent libres de me charrier ou de me rentrer dans le lard si la situation le mérite. C’est si bon d’être délivrée de la pitié comme de la condescendance ! De ne plus être traitée comme une enfant parce qu’on est dépendante ! De ne plus être un poids ni une obsession. Savoir qu’on peut l’obtenir, c’est comme être rassurée sur la qualité de son existence. Du coup, la merde quotidienne perd de son importance : elle est moins angoissante.


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Le meilleur, c’est quand on oublie que je suis handicapée. Et c’est à cela que je reconnais mes amis. Je me souviens de la rencontre avec Gaëlle au lycée. On avait pris l’habitude de bavarder, depuis quelques semaines, à la fin des cours. Puis un jour, sans doute parce que, pour une fois, j’étais plus pressée qu’elle, elle m’a vu me lever. Elle est restée bouche bée, sans rien dire. Plus tard, Gaëlle m’a avoué qu’avant, elle ne s’était aperçue de rien. J’aurais dû lui dire de courir s’acheter des lunettes mais j’étais trop ravie pour jouer les cyniques. Enfin, je pouvais être sûre d’avoir suscité un intérêt pur de toute considération perverse ou tordue sur la manière dont j’étais foutue. J’ai lu dans les romans que les filles trop belles ou trop riches avaient le même genre de problème. Je suis sûre qu’elles, au moins, comprendront ma jubilation.


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Je sais bien que le petit miracle de Gaëlle a peu de chance de se reproduire. Avec les mecs comme avec les filles, je dois en passer par le moment où on ne voit que ça. Mais s’ils acceptent de passer sur le désordre de ma personne, d’évacuer tout ce que cela remue en eux, pour venir à ma rencontre, il arrive que certains finissent par oublier. Pour un instant, le temps d’une de ces bourdes qui font le sel de mon existence. Merci aux amis qui m’invitent à une randonnée en montagne. À ceux qui partent en trombe pour attraper le bus en me laissant sur le trottoir. Ou à ceux qui ont, soudain, la lumineuse idée de m’emmener à la patinoire avant de se mordre les lèvres et d’éclater de rire.


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Voilà ce que je voudrais parvenir à dire à ma mère. Je ne suis pas une handicapée à plein-temps. Un peu grâce à ces moments, à ces gens. À ce que j’ai fini par apprendre, aussi, de moi comme des autres. La plupart du temps, je vis comme tout le monde, sans étiquette, sans statut particulier. Le regard des autres a cessé d’être mon calvaire. Celui de ma mère est encore mon gros problème.

Non qu’il soit semblable à celui des gens que je croise, ni même à celui de mes amis. Parce qu’elle est ma mère, il ne saurait y avoir de malentendus : ni mépris ni condescendance. Ni apitoiement d’ailleurs. Jamais d’oubli non plus. Je n’y vois que de la souffrance. Même quand elle se détourne, même quand elle me fuit. Quand elle me presse de venir à Paris et s’arrange pour être indisponible, invisible. Quand elle remplit trois verres avant de commencer à me parler. Quand elle fait les magasins avec mes sœurs pour m’acheter des robes. Ou qu’elle oublie mon anniversaire. Même quand elle a quitté Marseille et m’a laissée avec mon père.


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Je ne l’ai jamais dit à personne mais, enfant, j’avais de grosses angoisses d’abandon. Mes seuls vrais souvenirs de détresse d’ailleurs. Mon père, ma mère allaient partir, me planter là, ne plus jamais revenir.

Je me souviens particulièrement d’un jour, à l’arrière de la voiture familiale. Mes parents m’avaient laissée là, le temps d’une course. Je crois qu’ils louaient des vélos pour une promenade. Je n’avais donc aucune raison de m’inquiéter. Et pourtant, au bout de quelques minutes à peine, j’étais déjà en larmes. J’allais être abandonnée. Pas parce que j’étais un vilain petit canard : j’avais huit ou neuf ans à l’époque et aucune conscience de mon handicap. Mais le couple battait déjà de l’aile. Maman partait, revenait. Quand ça s’engueulait très fort, j’étais terrifiée. Mes sœurs venaient me chercher dans mon lit pour me porter dans leurs chambres. Comme tous les gamins, j’imaginais sans doute être responsable de ces tensions. Plus tard, quand j’ai compris que ma mère avait une double vie, j’ai participé activement à tous ses mensonges, couvert ses absences, fourni des alibis. De peur que la vérité éclate, que ma mère s’en aille, qu’elle m’abandonne.

Et puis, elle est partie pour de bon. À sa manière. Comme un grand vent. Mais peut-être est-ce toujours dévastateur, peut-être n’y a-t-il pas d’autre manière. Je ne sais pas comment font les autres mères. La mienne s’est envolée pour Paris, vivre avec l’homme qu’elle aimait. Elle l’a suivi aussi dans tous ses voyages aux quatre coins du monde. On ne savait jamais vraiment où elle était. Il y avait des coups de téléphone débordant de tendresse, suivis de longs silences qui ressemblaient à de l’oubli. Parfois, elle revenait à Marseille, me couvrait de cadeaux, puis s’enfermait dans son cabinet pour travailler, avant de repartir trop vite, trop loin. C’est ainsi que je le vivais.

J’étais restée avec un père qui n’était pas au mieux de sa forme. Maya, ma sœur aînée, avait préféré partir, elle aussi, pour Paris. Romy, qui s’entendait mieux avec mon père, était restée et s’occupait de moi. Mamoune, du haut de la rue Paradis, veillait au grain. Tout cela n’avait rien de surprenant pour moi. Après tout, mon père comme ma mère avaient déjà divorcé chacun de leur côté. Mes sœurs étaient mes demi-sœurs. Mamoune, qui pestait contre sa folle de fille, avait donné l’exemple en se remariant après deux enfants et avant d’en faire deux autres. Nous n’avions pas attendu les débats télévisés pour inventer la famille éclatée, déchirée, rafistolée. Et personne ne s’était penché sur mon berceau pour promettre un conte de fées. Bref, tout était parfaitement normal et, en même temps, totalement insupportable.

Ma mère nous avait laissé la belle villa sur la corniche, la piscine intérieure. Elle envoyait des dizaines de chèques pour payer les vacances, les leçons de musique, de poney, Raymonde qui, à plein-temps, m’aidait, me véhiculait, me nourrissait, m’habillait. Mais tout cela ne me suffisait pas, tout cela ne la remplaçait pas. Ma mère était au centre de mon monde comme j’avais été le centre du sien pendant des années. J’avais besoin de sa présence, de son temps, de son attention. Pas de son argent, pas de ses cadeaux. Elle me manquait. Elle me manque toujours.


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Pourtant, je ne lui en ai jamais voulu. Je maudissais ses absences, surtout aux fêtes des Mères, à Noël, quand elles étaient trop évidentes. Mais je ne lui en voulais pas d’être partie.

Elle m’avait écrit une lettre. Pour raconter mon histoire, notre histoire. J’étais l’enfant de l’amour. Elle avait cru que l’amour pouvait me sauver de tout. Elle s’était battue pendant des années. Elle n’avait pas réussi à me sauver. Elle m’aimait trop pour supporter de me voir ainsi, pour regarder chaque jour, en face, son échec.

Je comprenais, même si cela n’avait rien d’évident. C’était une lettre courageuse. Pas la soupe habituelle en de pareilles circonstances : papa et maman vous aiment et leur séparation n’a rien à voir avec l’amour qu’ils vous portent, etc. Non, là, c’était clair, sincère. J’étais au centre du cataclysme. J’étais le cataclysme dans son existence. Même si cela peut surprendre, cette lettre m’a aidée. Pas sur le moment ; j’étais trop en colère, la fuite de ma mère était de la lâcheté. Mais très vite, en relisant, j’ai ressenti sa souffrance et j’ai cessé de la juger. J’ai gardé longtemps les mots de ma mère sur moi.

Plus maintenant. Ils ne m’aident plus. Peut-être en ai-je assez d’être un cataclysme.


*

Je n’ai jamais répondu à cette lettre. J’aurais dû le faire. Entre ma mère et moi, il y a trop de souffrances qui nous engluent, nous paralysent, nous stérilisent l’une comme l’autre. Peut-être serait-il temps de déposer ce fardeau, de reprendre le fil du dialogue brisé il y a quinze ans ?

Pour elle, je ne sais pas. Pour moi, je suis sûre : c’est maintenant que j’ai besoin de choisir, de faire le saut décisif. Besoin de retrouver l’amour qui sauve. Je vois bien que ma mère se débat dans un abîme de culpabilité qu’elle creuse à coup de questions sans réponses. Pourquoi ne pas me les poser ? À commencer par la plus rude d’entre elles : la vie dont elle m’a fait cadeau vaut-elle la peine d’être vécue ? N’aurait-il pas été préférable que les médecins laissent la petite prématurée partir en douceur après son arrêt cardiaque ?

Sûr, c’est galère de poser une telle question à sa fille. Mais, vu les circonstances, c’est loin de me choquer. Je peux lui répondre sans ambiguïté, du haut de mes vingt-cinq années d’expérience : mon existence n’est pas une peine à perpétuité, un châtiment pour une faute que je n’aurais pas commise, une absurdité telle qu’il vaudrait mieux se foutre en l’air.

Il m’est arrivé, à l’âge de quatorze ou quinze ans, de maudire mon sort, de crever d’envie à la vue de mes copines, de leur souhaiter de perdre leurs jambes, leurs bras, d’insulter le supposé créateur de toutes choses en lui lançant : mais pourquoi moi ? Mais la colère me bouffait tellement que j’ai vite arrêté. Cette sale expérience a été positive. J’ai cessé définitivement de me prendre la tête avec ce genre de problèmes métaphysiques. Comme je me fous également de savoir si ma mère en avait trop fait lors de sa grossesse, si le gynécologue était coupable et aurait dû être jugé, ou si les médecins réanimateurs ont trahi la promesse faite à mes parents.


*

Autant de problèmes passionnants pour la juriste que je suis à condition de se les poser pour autrui. Pour moi, la cause est entendue : il y a prescription depuis bien longtemps. Les vraies questions ne se trouvent pas de ce côté de ma vie. Et les seules réponses qui m’importent, je dois les inventer. Je suis IMC, c’est un fait indépassable. Savoir pourquoi n’a aucun intérêt. L’essentiel est de savoir ce que je vais en faire.

Pour faire court et parce que je ne vais pas digresser pendant des pages sur des considérations philosophiques pour lesquelles je suis notoirement incompétente, pour aller à l’essentiel, donc, je suis sûre que c’est à moi de donner un sens à mon infirmité. À ce cerveau qui galope trois longueurs devant ce corps qui s’épuise à le suivre. À cette hypersensibilité qui, faute d’objet, tourne trop facilement à la parano. À cet entêtement qui frise l’obsession. Faut bien que je trouve un emploi à tout cela. Pour que, ce qui semblait absurde à quinze ans, trouve enfin sa cohérence.

Attention, je ne dis pas que tous les handicaps ont une signification cachée qu’il faudrait déchiffrer dans une sorte de grand-livre des destins. Je n’en sais rien et, franchement, je trouve ça assez fumeux. Tout ce que je sais, c’est que, moi, j’en suis arrivée là, de mon existence. Il me semble même avoir trouvé la réponse. Celle qui donnerait un sens à tout cela. L’ennui, c’est que, à commencer par ma mère, personne ne semble d’accord avec moi.



1- Cour suprême et dernier degré de la justice pénale ou civile en France.

2- Concours Régional de la Formation pour la Profession d’Avocat.





ACTE DEUX

Novembre 2007





JEHANNE

Une petite fille parfaitement semblable à toutes les autres...


Il faudrait arrêter de boire et regarder la vérité en face. L’ivresse ne m’apportera que le sommeil et, demain matin, il y aura toujours Eva, sa déception, mon angoisse. Je m’attendais à ce qu’elle rate son CRFPA. Le concours est difficile. Les examinateurs, imprévisibles. Même les étudiants les plus brillants peuvent échouer la première fois. Et, à Aix-en-Provence, la concurrence est rude : on ne reçoit que quarante candidats sur quatre cents. Je pourrais aligner bien d’autres raisons mais toutes ces belles considérations objectives ne me servent à rien. Elles n’effacent pas la voix de ma gamine, tout à l’heure au téléphone, une petite voix perdue, encore hésitante entre l’incrédulité et la détresse.


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Il faut regarder la vérité en face. Je ne supporte pas qu’un stupide diplôme fasse du mal à Eva. Je ne supporte pas qu’un échec vienne anéantir des mois de travail dans la solitude, sa lutte quotidienne pour aller à la fac ou suivre la « prépa » par correspondance, négocier des conditions d’épreuve adaptées à son handicap, maîtriser l’émotivité qui paralyse tous les IMC. Eva ne devrait plus connaître l’échec.

J’assume l’énormité de cette affirmation. La loi commune ne saurait s’appliquer dans son cas. Elle a déjà trop donné, trop sacrifié aux caprices du destin. Des tentatives avortées, des portes qui se ferment, des baffes dans la gueule, elle en a eu plus que sa part. J’en tiens le compte pour qui voudra, là-dedans, tout au fond de moi. La longue liste des rêves anéantis depuis les premiers efforts pour s’asseoir, les premiers pas suivis de chutes définitives. On s’est acharnés à croire en la médecine, la chirurgie, les kinés, toutes les méthodes de stimulation. On suivait sans discuter les procédures les plus obscures. On sanglait Eva sur une planche de verticalisation, chaque jour, deux heures durant. Jusqu’à l’âge de six ans. On se relayait, avec son père, ses sœurs, Raymonde et tant d’autres assistantes dont j’ai oublié le nom, pour distraire cette enfant suspendue, pour ne pas répondre aux pourquoi muets qu’on lisait dans ses yeux pleins de larmes. On a attendu des jours durant dans des chambres d’hôpital les résultats inévitablement décevants d’opérations toujours plus lourdes et complexes.


*

Il me semble que la première fois, Eva avait à peine deux mois et déjà une hernie soudaine. On a continué avec les yeux, les pieds, les tendons, les adducteurs. Pour conserver un espoir de la voir marcher, il fallait corriger, à chaque étape de la croissance, les déformations provoquées par la spasticité, les muscles mal commandés par le cerveau. Les éventuels progrès n’avaient pas le temps de se manifester que déjà, d’autres crispations appelaient de nouvelles interventions. Eva subissait une opération environ tous les deux ans. À la fin, les promesses de cadeaux étaient sans effet. Restait l’angoisse du trou noir de l’anesthésie, du risque de ne pas se réveiller.

J’avais trop peur moi-même pour pouvoir l’aider. Il fallait, pour la convaincre de passer sur le billard, la faire rêver d’un avenir sans cannes. Mais au réveil, il n’y avait en général que plâtres, corsets et rééducation. À l’âge de quinze ans, Eva a fini sa croissance. Au terme d’une opération difficile, le professeur Sarragoti est parvenu à lui remettre dans l’axe la jambe droite. Il fallait environ deux ans de consolidation, de rééducation avant d’aborder la jambe gauche. Mais ma fille a tout envoyé promener.

Il y a eu bien d’autres rêves. Plus banals, plus légers, tout aussi décevants. Faute de marche, on a misé sur le vélo, l’occasion pour Eva de filer aussi vite que ses sœurs. Mais même avec quatre roues, des centaines de tentatives, son père et moi cassés en deux pour maintenir des engins de plus en plus bricolés, l’équilibre n’est jamais venu. On a rangé les vélos, pris le chemin de la piscine. Eva, toute petite déjà, adorait l’eau. Je pense qu’elle y retrouvait l’équilibre, la légèreté, l’aisance dont, au sortir de mon ventre, elle avait été définitivement privée. Je pensais qu’à force de leçons, elle parviendrait à coordonner bras et jambes. J’ai tenté d’ignorer pendant des années les mines consternées des maîtres nageurs, les supplications de ma fille qui en venait à détester la piscine. Avant de renoncer pour elle à mes rêves de championne, de brasse harmonieuse, de crawl élégant.


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Il faut regarder la vérité en face. Nous sommes responsables de ce gâchis, son père et moi. Nous et notre volonté de donner à Eva tout ce que ses sœurs avaient eu, de lui faire accomplir tout ce que Maya et Romy avaient réussi, d’en faire une petite fille parfaitement semblable à toutes les autres.

Pour nous rassurer, nous convaincre que le handicap n’aurait pas le dernier mot, nous avons tout essayé. C’est à peine si nous lui avons épargné le tutu et les chaussons, la poterie ou le théâtre. Mais il y a eu des heures éprouvantes de flûte à bec et même, je crois, quelques leçons désespérées de piano. Notre acharnement a culminé avec l’équitation où les deux aînées excellaient. Nous tenions la pauvre enfant à bout de bras de chaque côté d’un poney résigné. Il y a eu des semaines de négociations avec des clubs hippiques réticents, des séances interminables de manège sous haute assistance, des heures de promenades harassantes et, même, il me semble, une sorte de concours hippique, un été, à Megève. Là, nous avons enfin réussi à lire, dans le regard consterné de notre enfant, tout le ridicule de notre entreprise. Et nous avons arrêté de rêver pour elle.


*

Ses épreuves n’ont pas cessé pour autant. Il y a eu encore, pendant de longues années, toutes ces sorties scolaires auxquelles nous n’hésitions pas à l’inscrire.

Sur ce terrain-là, pas question de capituler. Notre fille suivait les mêmes cours que les autres. Elle avait le droit aux mêmes récompenses, aux mêmes voyages. Rien ne justifiait qu’on l’écarte. Eva, elle-même, ne voulait pas être traitée autrement que ses camarades. Elle allait découvrir que la volonté, l’entêtement ne suffisaient pas.

Pendant le primaire, bien des problèmes s’aplanissaient par la seule présence d’un parent. Au collège, puis au lycée, même l’intervention d’une auxiliaire n’était plus suffisante. Un soir, Eva est rentrée à la maison en larmes. Lorsqu’elle avait levé le doigt pour s’inscrire à la sortie de classe, le professeur avait fait la grimace. Pas d’opéra de Marseille pour Eva : elle ne suivrait pas ses camarades dans les coulisses, les loges, la fosse d’orchestre. L’enseignant, pourtant, n’était pas contre, mais la directrice du collège avait opposé son veto « pour d’évidentes raisons de sécurité ». Je n’étais pas à Marseille. C’est son père qui est allé voir la responsable du collège, lui demander des explications. Son statut de journaliste n’a pas suffi. La directrice n’a rien voulu entendre.

Eva avait quinze ans. Ce n’était sans doute pas la première fois qu’elle se heurtait au mur de la discrimination. Mais cette fois, elle subissait le rejet devant ses camarades. En tentant de la consoler, de la raisonner, je me suis heurtée à quelque chose de dur que je n’avais jamais senti auparavant en elle, une résistance opiniâtre et désespérée, une fin de non-recevoir à tout compromis, à tout renoncement.

En mobilisant toute la bonne société marseillaise, ma mère a obtenu qu’Eva assiste, quelques semaines plus tard, à une première, dans la plus belle loge de l’opéra, sans que la sécurité n’y trouve rien à redire. Il y a eu un article dans le quotidien régional, une enquête de l’inspection académique. Mais cela n’a rien réglé. Un an plus tard, le collège lui a fait croire jusqu’au dernier moment qu’elle partirait avec sa classe en Angleterre. Pour finalement annuler sa place, la veille du départ.


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J’ai compris que toute mon influence, le petit pouvoir que me procurait mon statut d’avocate et ma renommée médiatique ne suffiraient pas à protéger durablement ma fille. Pas plus que les réseaux et la plume de son père. J’ai surtout compris que je n’avais pas préparé Eva à affronter cette situation et qu’elle allait reproduire les erreurs et les aveuglements de ses parents. Il faut regarder la vérité en face : tous les comportements d’Eva qui m’exaspèrent aujourd’hui, les impasses dans lesquelles elle fonce tête baissée, les échecs qu’elle se prépare obstinément, ne sont que l’écho des choix que nous avons faits pour elle autrefois.

Nous avons pendant des années nié l’évidence de son état, de ses handicaps. Nous avons voulu pour elle la vie d’une petite fille « normale » tout en la soumettant à une avalanche de défis extravagants : les opérations à la chaîne, l’école, le collège, le lycée, les diplômes, le vélo, la natation, la flûte, le poney.

Lorsque j’ai abdiqué, que son père lui aussi a baissé les bras, Eva a pris le relais. Elle a modelé son existence sur ce que nous lui avions appris à être. Elle s’est inventé de nouveaux défis. Les uns après les autres. De plus en plus complexes, de plus en plus exigeants. Des défis capables de la définir, de continuer à la faire avancer. Que pouvait-elle faire d’autre ?


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C’est pour cela que nous butons aujourd’hui sur le mur de ce diplôme d’avocat. Avant, il y a eu le ski ou le permis de conduire. Rien d’aberrant dans les choix. Il faut même reconnaître qu’Eva s’est montrée plus pragmatique que nous. Son père et moi ne cherchions même pas à savoir s’il existait des techniques, des méthodes susceptibles de faciliter l’apprentissage de l’équitation, de la musique ou de la natation à des handicapés. Tout se passait comme si nous voulions au contraire les mêmes cours, le même traitement que les autres comme pour l’école, comme pour nous persuader que notre fille n’était pas handicapée. Sans cet entêtement stupide, nous aurions sans doute épargné à Eva quelques échecs cuisants. Elle nous l’a amplement démontré avec le ski : aidée de l’équipement adapté, du moniteur compétent, elle a gagné son pari.


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L’inquiétant avec les paris d’Eva, c’est que ce pragmatisme cède rapidement la place à une totale irrationalité. Les défis qu’elle se lance envahissent tout. Ils deviennent son unique obsession pendant des semaines, des mois, des années. Elle peut en perdre l’appétit, le sommeil, le goût de vivre. L’approche de la moindre épreuve provoque des crises d’angoisse spectaculaires. Les échecs la plongent dans des gouffres effrayants. Le permis de conduire a bouffé ainsi Eva pendant deux ans.

Techniquement, rien ne s’opposait à ce qu’elle conduise. Pour m’occuper quotidiennement d’accidentés de la route, je sais que même des tétraplégiques peuvent piloter une voiture guidée par une sorte de boule en lieu et place du volant. Eva avait choisi une auto-école spécialisée où d’autres handicapés avaient obtenu le permis avec succès. À force d’heures de conduite, elle a réussi à mieux coordonner ses mouvements, à compenser un champ de vision médiocre. Elle a même surmonté ce saisissement irrépressible qui la fait sursauter au moindre bruit imprévu. Même si elle conduisait à la perfection pendant des semaines, elle s’effondrait le jour de l’examen. Dix fois, elle s’est présentée, dix fois elle a commis des bourdes impardonnables. Encore s’agit-il des échecs qu’elle a bien voulu m’avouer. Je ne connais sans doute pas toute l’histoire. Les IMC sont désavantagés face à l’épreuve. Le stress augmente leur désorganisation, affecte directement leur coordination. Mais loin de s’atténuer avec la répétition de l’examen, le stress d’Eva a pris des proportions de cataclysme. Elle refusait tout secours. Calmants légers, acupuncture, soutien psychologique, elle rejetait en bloc ce qui, à l’évidence, lui semblait dénaturer son combat. Elle ne pensait plus qu’à cela. Elle ne parlait plus que de cela. Sans rien écouter.

Inutile de dédramatiser, de lui expliquer que d’autres solutions pouvaient assurer son autonomie, qu’il existait des engins sans permis, qu’elle pourrait reprendre l’examen plus tard lorsque des années de conduite accompagnée ou de voiturettes auraient banalisé l’épreuve. Non, elle ne voulait aucune alternative, aucune porte de sortie. Elle ne s’intéressait même plus à ce qu’une voiture pourrait ou non lui apporter. Elle « voulait » le permis. Parce que d’autres l’avaient eu, parfois plus handicapés qu’elle. Parce que c’était le but qu’elle s’était fixé, que rien d’autre n’avait de sens, ni son avenir ni son DEA de droit, que toute sa vie était suspendue à ce bout de papier.

Le dialogue est devenu impossible. Eva était persuadée que je refusais de la comprendre, que je la jugeais d’un point de vue égoïste de valide. Moi, je la regardais s’enfoncer dans la dépression sans pouvoir rien faire. Même ses sœurs, sa grand-mère perdaient peu à peu le contact. Elle cachait maintenant les dates de ses convocations pour éviter les encouragements avant l’épreuve, les questions au retour. Parfois, sa panique était telle qu’elle ne se rendait même plus à l’examen. Elle restait enfermée des journées entières dans sa chambre, fumant cigarette sur cigarette, son visage crispé, son regard fuyant. C’était tellement absurde que ce ne pouvait être qu’une sorte de suicide. Il aurait fallu la prendre, la secouer, pour la ramener à la vie. Mais j’étais incapable d’assumer ce rôle, moi qui me reprochais de lui avoir donné cette vie.


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Elle a eu son permis il y a un an. Ce fut une libération pour tout le monde. Sauf pour moi. Mes trois filles étaient désormais au volant, trois raisons de vivre dans l’angoisse, moi qui passe mes journées au milieu des ravages de la route. Et puis j’étais sûre que le répit n’allait pas durer, qu’un autre défi allait à nouveau perdre Eva. Nous l’avions droguée à ça, son père et moi, pendant toute son enfance. Il fallait maintenant en payer le prix.

Pendant quelques mois, Eva a semblé s’absorber dans la conduite de sa Fiesta, jouir de cette autonomie si longtemps désirée. Elle s’est heurtée aux premiers pare-chocs, aux premiers frénétiques du volant, tous prêts à piétiner son droit à l’existence, à occuper sans remords les places réservées aux handicapés. Elle a dû se garer à des kilomètres des endroits où elle se rendait, s’apercevoir que, sortie de sa voiture, elle retrouvait le même calvaire de cannes obligatoires, de mains indisponibles, de sacs qu’on ne peut pas porter. Sans l’aide désormais de quiconque.

Et puis un jour, elle est venue me trouver pour m’annoncer qu’elle allait présenter le concours d’avocat.


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J’ai très mal réagi. Je me suis laissée emporter par une peur panique de tout voir recommencer si vite. J’aurais dû garder mon calme, lui expliquer que cette fois, le défi allait l’écraser. Non parce que son handicap l’empêcherait d’avoir le concours ou d’exercer ce métier, mais parce qu’elle ne pourrait jamais en vivre. Nous ne sommes pas dans une série télé où d’éminents pénalistes jouent les Sherlock Holmes ou les redresseurs de torts avant d’aller déverser des torrents d’éloquence dans des prétoires lambrissés de boiseries anciennes et tendus de velours. Ni dans un de ces films américains sur ces grands cabinets d’affaires où les associés rivalisent de cynisme et de luxe devant de petits jeunes aux dents longues. Pour l’immense majorité des avocats français, la réalité est bien moins romantique. Un métier de gagne-petit, de crève-la-faim, saigné par les charges, la concurrence, la réduction des aides juridictionnelles, où l’on cavale pendant des années après le client pour gagner à peine le SMIC : voilà ce qu’elle a choisi.

Moi, je suis en fin de carrière, j’ai réussi. Je suis loin de donner cette image désastreuse de la profession, mais Eva ne peut se laisser abuser. Elle sait bien tout ce que cette réussite m’a coûté. Ces centaines de milliers de kilomètres chaque année pour plaider dans les tribunaux les plus reculés devant des magistrats au mieux indifférents. Ces journées sans horaires, ces semaines sans week-ends, la famille, les enfants sacrifiés. Ces heures passées dans les hôpitaux, les centres de rééducation au chevet de clients en morceaux. Ces familles qui n’en finissent pas de pleurer leurs enfants dans mon bureau et ce cortège de morts qui hantent mes nuits. Ces angoisses qui me réveillent sur un argument que j’ai oublié, une procédure qui n’a pas été correctement délivrée, un délai d’appel qui est peut-être écoulé.

Il n’y a pas que les béquilles, les marches à gravir, les dossiers à porter, les regards pleins de doute ou de peur sur ses infirmités qui empêchent Eva d’être avocate. Il y a tout ce qui est en elle et qui me ressemble : les angoisses, les fixations obsessionnelles, l’insatisfaction permanente qui ne peuvent que la crucifier. Cette profession est faite pour des gens plein d’aisance, dotés d’une confiance en eux inébranlable et capables de couvrir en un instant la pire des catastrophes par le plus éhonté des mensonges. Pour les autres, c’est une croix.


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Je ne peux pas vouloir cela pour ma fille. Mais Eva n’a pas compris les raisons de mon opposition. Elle a cru que je ne voulais pas la reconnaître, que je la rejetais une fois de plus. Elle est partie les larmes aux yeux, les cannes en bataille.

Elle a passé le CRFPA. Elle a échoué. Et je sais que, maintenant, elle va s’enfermer dans la volonté de me démontrer qu’elle a raison, l’obsession de repasser le concours, la peur de ne pas réussir, le silence, l’immobilité. Je sais que je risque de la perdre encore au fond de ses gouffres intimes. Une fois de plus, une fois de trop. Pour moi comme pour elle.





EVA

Tout handicap est circulaire


Il y a eu des jours meilleurs. En réalité, c’est même la débâcle. L’échec, je connais, je peux le surmonter. Mais des notes pareilles vous font douter au-delà du supportable. Douter de tout, des années de fac, des diplômes reçus. Douter de ce que vous êtes. Et c’est ce doute que je ne supporte pas. Sauf pour la note de synthèse où je n’ai pas eu le temps de tout lire, pas eu le temps de finir, je n’avais pas l’impression de m’être plantée. Pas à ce point-là. D’autant que j’ai bossé comme une damnée. Sans impasses, sans vacances, sans week-ends, sans petites siestes. Pas de triches comme lorsque j’étais un cancre.

Depuis ma classe de seconde, je suis sérieuse comme un pape. Il a suffi que, cette année-là, un prof d’économie me regarde, voit en moi autre chose qu’une handicapée qu’il ne fallait surtout pas contrarier. Il a suffi qu’il croie en moi, pour que je sente quelque chose s’éveiller, pour que j’aie envie à mon tour de voir, de croire. Je suis une grosse affective : il fallait que quelqu’un me distingue pour me filer le feu sacré. Un seul prof parmi des centaines, un tout petit déclic et la grâce descend sur vous : ça sent le miracle. J’espère seulement que chacun a le sien. Depuis, même si j’ai trahi l’économie pour cause de nullité rédhibitoire en mathématiques, je reste fidèle au prof qui croyait en moi.

Je n’ai pas levé le nez de mes codes. J’ai renvoyé en temps et en heure les notes de synthèse à la prépa par correspondance. J’ai même réussi à limiter les ravages du stress, histoire de ne pas renouer avec les cauchemars de l’auto-école. Pas de crises de larmes, de tétanie, d’éruption fulgurante de boutons défigurant, de paniques psychosomatiques. Pas de petites pilules non plus. J’ai pris les choses à la racine : je suis allée voir un psy. Ça sert à cela le permis, entre autres choses : à se rendre discrètement à quelques séances sans que toute la famille soit au courant, s’enquière, s’alarme, commente. Je suis donc arrivée à l’épreuve, à peu près armée, à peu près complète. Et ce n’était pas un mince progrès.


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C’est là que les bonnes vibrations ont dû commencer à me quitter, dans cette grande salle vide, seule devant la gueule du type chargé de me surveiller. Je rappelle, pour ceux qui n’ont pas suivi, que je bénéficie, grâce à la haute bienveillance des autorités académiques, d’un régime totalement dérogatoire pour passer examens ou concours. Mes mains ont du mal à tenir un stylo. L’écriture est, pour moi, un calvaire sans fin, aux résultats peu convaincants. Grâce aux ordinateurs, aux logiciels de dictée vocale, cet aspect de mon infirmité ne me pose plus guère de problèmes au quotidien. Mais, dans une salle d’examen française, l’électronique n’a pas droit de cité. Je suppose que tout ordinateur est soupçonné recéler au fond de ses mémoires des volumes entiers d’antisèches et même, désormais, des moyens de communication avec l’extérieur parfaitement illicites et immoraux. Même si l’informatique est mon unique moyen d’écriture, je suis contrainte d’y renoncer et de revenir à la main et au stylo. Par souci d’égalité républicaine, sans doute. Bien sûr, par égard envers mon handicap, on m’octroie généreusement une personne pour tenir le stylo à ma place et un tiers-temps supplémentaire afin de compenser la durée de la dictée. Évidemment, cette subtile et moderne organisation suppose une salle entièrement réservée à ma personne de sorte que ma dictée ne vienne pas perturber ou influencer mes petits camarades et néanmoins concurrents. Pour couronner le tout, il faut, dans cette salle particulière, un surveillant, entièrement dédié à moi, et qui, gêné ou furieux du rôle un peu particulier qu’on lui fait jouer, me fait en général ostensiblement la gueule.

L’ambiance est donc plus kafkaïenne que vraiment motivante. Ajoutez à ce