Main La Rédemptrice

La Rédemptrice

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 1.84 MB
Download (epub, 1.84 MB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La Peine de naître ?

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 373 KB
2

La morale à l'école selon Ferdinand Buisson

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 2.07 MB
Cathy Maxwell


			La Rédemptrice

			La Malédiction des lords – 3

			Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanny Adams

			Milady Romance





			La dédicace de ce livre a fait l’objet d’une levée de fonds par vente aux enchères sous pli cacheté au profit de la Blessed Sacrament Huguenot School de Powehatan, en Virginie.



			Voici donc la dédicace des deux généreux donateurs qui ont remporté l’enchère :



			Aux deux personnes parmi celles qui comptent le plus pour nous : Suzanne Miller et Doris Estes, nos deux mamans exceptionnelles.

			Merci pour la force et l’inspiration que vous nous insufflez

			Avec tout notre amour,



			Jacques et Lisa Gits





Chapitre premier


			Fin décembre 1814

Route de Loch Awe, Écosse



			Margaret s’enfonça dans la forêt. L’air y était plus froid, mais c’était plus une impression qu’une réalité. Telle était la nature des rêves ; or, elle avait conscience de rêver.

			Le chemin qu’elle suivait n’était pas très praticable. Le sol de la forêt était couvert d’un épais tapis de feuilles humides en décomposition. Les racines d’arbres vénérables menaçaient de la faire trébucher. De grosses branches noueuses surgissaient au-dessus de sa tête et s’élançaient avec l’intention apparente de la griffer de leurs extrémités crochues. Elle tenait une dague à la main.

			Elle était venue livrer bataille aux Macnachtan.

			Elle devinait leur présence.

			Mais elle ne savait pas à quoi elle devait s’attendre.

			Une faible lueur verte apparut dans un coude du chemin. Margaret s’arrêta. Elle serra le manche de sa dague. L’heure des comptes avait sonné. Ce n’était pas le moment de perdre courage.

			Elle s’approcha ; ses oreilles bourdonnaient de peur.

			Dans le tournant se dressait un chêne, arbre immense au tronc si gros qu’un seul homme n’aurait pu l’entourer de ses bras. Elle s’arrêta, pressentant l’apparition imminente de l’ennemi. Puis ce fut un véritable déluge.

			Des trombes d’eau s’abattirent qui se transformèrent bientôt en une pluie de cadavres, et des cadavres t; ombèrent sur elle des majestueux branchages du chêne.



			Lady Margaret Chattan se réveilla en poussant un cri. Elle avait levé les mains au-dessus de sa tête pour se protéger et resta dans cette position, craignant… quoi au juste ?

			Pendant un long moment, elle scruta l’habitacle du carrosse soumis au roulis du chemin, le temps de revenir à la réalité, et de constater qu’elle était saine et sauve. Désorientée, sous le choc de l’épouvante causée par son rêve et plus que passablement humiliée, elle baissa enfin la garde.

			— Tout va bien, Madame ?

			Margaret se tourna vers Smith, sa femme de chambre, qu’elle avait engagée expressément en vue de ce voyage.

			Smith était une personne guindée, repliée sur elle-même, qui n’avait pas plus confiance en sa nouvelle maîtresse que celle-ci n’avait confiance en elle. Elle avait passé le plus clair du trajet assise sur la banquette face à Margaret. Elle ne se séparait jamais de quelques travaux d’aiguille et son minois arrondi ne se départait pas davantage de son aplomb de juge.

			Elle tricotait à présent et ne s’était pas interrompue pour poser sa question. Tout se passait comme si elle se fût attendue à ce que Margaret se comportât de manière extravagante.

			— J’ai fait un rêve, répondit cette dernière d’une voix qui n’invitait pas à la discussion.

			Smith remplaçait Higgins, qui avait été la confidente de Margaret pendant plus de dix ans avant d’épouser l’un des valets de pied de sa domesticité et d’attendre un enfant. En conséquence, elle n’avait pu accompagner Margaret dans cette équipée.

			Si Higgins avait été du voyage, Margaret aurait pu lui raconter son rêve. Higgins n’avait jamais fait commerce de renseignements ni colporté de ragots, ce qui lui donnait son pesant d’or ! Smith était différente. Elle se montrait cavalièrement curieuse des moindres faits et gestes de sa maîtresse, laquelle n’ignorait pas qu’elle irritait sa femme de chambre parce qu’elle restait muette sur les raisons de leur séjour en Écosse.

			Margaret se redressa sur le velours de la banquette rembourrée et souleva le rabat de la fenêtre, désireuse de s’assurer qu’elles roulaient sur une route de montagne et non à travers la forêt qu’elle avait vue en rêve.

			L’hiver s’était finalement installé dans les Highlands. Depuis deux jours qu’elles voyageaient par un temps gris et morne, elles avaient rencontré de légères averses de neige, le grésil, la pluie et même, très brièvement, le soleil ; ce qui tendait à prouver que l’imprévisibilité notoire de la météo écossaise n’était pas un mythe.

			La maîtresse et sa servante étaient toutes deux vêtues d’une épaisse robe de laine ainsi que d’une houppelande. Chacune avait une couverture doublée de fourrure sur les genoux et aucune n’avait retiré ses gants. C’est donc les mains gantées que Smith tricotait.

			Le vent semblait fouailler la fenêtre. À cet endroit précis de la route en lacet, il n’y avait aucun arbre pour l’arrêter. Pas la moindre ramure noueuse ni le moindre feuillage en décomposition. Aussi loin que se portaient ses regards, Margaret ne vit pas âme qui vive. Aucune cahute de paysan n’était en vue, aucun troupeau de mouton ne vaguait sur la lande rocailleuse et aucun oiseau ne s’aventurait dans le ciel chargé de nuages.

			Elle laissa retomber le rabat de la fenêtre.

			— Thomas dit que nous devrions arriver à Loch Awe avant la tombée de la nuit.

			Elle s’était efforcée d’adopter un ton désinvolte afin de dissimuler le doute et l’inquiétude qui l’habitaient.

			La tâche qui l’attendait nécessitait un guerrier, non une demoiselle timorée, dorlotée, qui ne voyait aucun but à sa vie et n’était que trop consciente de ses pitoyables faiblesses.

			Cependant, elle ne pouvait rien en laisser paraître. Cela lui était interdit.

			N’était-elle pas, après tout, lady Margaret Chattan ? La bonne société la considérait comme parfaite, accomplie, saine de corps et d’esprit. Elle était réputée pour sa beauté et son nom figurait sur toutes les plus prestigieuses listes d’invitations, bien qu’elle ne sortît que rarement dans le monde. Les gens tenaient sa réserve pour un effet de sa grandeur, de sa sagacité. Ils ne l’en respectaient que davantage. Ils émettaient des hypothèses sur l’identité de son futur mari et lui proposaient d’éventuels partis.

			Ils étaient loin de se douter que si elle ne paraissait pas dans le monde, c’était parce qu’elle ne se jugeait pas digne d’approcher un homme respectable. Elle n’était pas celle qu’ils croyaient.

			Même ses frères, Neal et Harry, les deux personnes qui la connaissaient le mieux au monde, ignoraient à quel point elle s’était déshonorée ; et, avec l’aide de Dieu, ils ne le sauraient jamais. C’était son secret, que seule Higgins connaissait. Dans l’atmosphère étouffante de la haute société londonienne, son statut de vierge célibataire lui avait valu ses lettres de noblesse. En réalité, Margaret avait jeté sa virginité aux orties parce qu’elle s’était stupidement crue amoureuse. Naturellement, elle avait été très jeune au moment des faits, mais elle avait eu pleinement conscience du risque encouru.

			Pendant un certain temps, elle avait fait comme si rien ne s’était passé, mais vivre dans le mensonge n’était pas chose aisée, et sa conscience n’avait recouvré la paix qu’avec son retrait de la bonne société. La malédiction lui en avait fourni le prétexte. Elle avait annoncé à ses frères qu’elle ne se marierait pas, sachant qu’elle était susceptible de transmettre cette calamité à ses enfants. Neal et Harry s’étaient montrés compréhensifs. Ils connaissaient le malheur d’aimer.

			Et voilà que, pour leur salut, la malédiction l’avait fait sortir de sa tanière.

			La malédiction des Chattan ! La malédiction qui voulait qu’un Chattan amoureux soit un Chattan mort.

			Ils devaient ce sortilège à une sorcière écossaise du clan des Macnachtan qui les en avait accablés deux cents ans auparavant, à l’époque où les ancêtres de Margaret avaient quitté l’Écosse pour s’installer en Angleterre. Et ce n’était pas un tour de passe-passe ni quelque ineptie du genre. Le mauvais sort avait causé la mort de son père, de son grand-père, et des pères de leurs pères. Le funeste sortilège et le danger qu’il y avait à aimer avaient toujours fait partie de son existence.

			Malheureusement, envers et contre toute sagesse, ses deux frères étaient tombés amoureux et seraient les prochaines victimes de la malédiction si Margaret échouait à y mettre un terme. L’aîné, Neal – lord Lyon –, avait été trop affaibli pour marcher le jour où Margaret avait quitté Londres. Quant à Harry, eh bien, il lui avait réservé une belle surprise.

			Parti aux avant-postes en Écosse à la recherche d’une sorcière écossaise capable de rompre le sortilège, il était tombé amoureux à son tour en quelques semaines et son bras gauche était déjà inerte – signe avant-coureur de l’emprise de la malédiction.

			Margaret était leur seul espoir. C’est la raison pour laquelle elle se rendait à Loch Awe, le fief des Macnachtan.

			Smith interrompit le fil de ses pensées.

			— Sans mentir, Madame, je suis lasse de voyager. J’ai peine à croire que nous avons quitté Londres voilà seulement six jours. J’ai l’impression d’avoir fait deux fois le tour de la terre.

			Margaret était elle-même fatiguée par la route. Néanmoins, les lamentations de la domestique lui hérissèrent le poil. Ce n’était pas un voyage d’agrément, il était question de vie ou de mort !

			Si les soupçons de Harry étaient fondés, il n’était pas impossible que Margaret soit l’instrument qui briserait la malédiction des Chattan. Elle était la première fille à voir le jour dans la famille depuis l’apparition du sortilège, et Harry supputait que sa naissance n’était probablement pas un simple hasard.

			À Glenfinnan, l’ancien berceau de ses ancêtres, Harry avait mis la main sur un grimoire ayant appartenu autrefois à Fenella Macnachtan, la sorcière qui leur avait jeté ce mauvais sort. Pour l’heure, le livre était posé sur la banquette à côté de Margaret. Elle l’avait lu entièrement trois fois.

			Au premier abord, il ressemblait aux ouvrages que les châtelaines se transmettaient de génération en génération. La reliure en pleine peau était craquelée et accusait l’usure du temps. Les entrées y étaient manuscrites et couvraient tous les sujets, depuis le moyen de transformer les poules infécondes en poules pondeuses jusqu’à l’affinage du savon. Mais d’autres passages semblaient décrire des envoûtements. L’un d’entre eux était destiné à l’amante qui se languit d’amour et désire faire revenir son bien-aimé ; le prénom « Charles » était inscrit dans la marge.

			Charles Chattan, l’ancêtre de Margaret, avait été la première victime de la malédiction lancée par Fenella.

			Harry pensait que Rose Macnachtan, la jeune femme que Charles avait abandonnée pour épouser une Anglaise, était l’auteure de cette note marginale. Elle s’était donné la mort après la trahison de Charles en sautant du haut de la tour de la forteresse familiale. D’après Harry, Glenfinnan n’avait plus de secrets à livrer ; il fallait se rendre sur le théâtre même des faits. Et seule Margaret, selon lui, pouvait s’en acquitter.

			Cette dernière priait pour que son frère ait raison, mais elle avait des doutes, d’autant que Neal était gravement malade.

			Et si elle faisait fausse route ? Et si Harry se trompait et qu’il ne fût au pouvoir, ni d’elle-même, ni de quiconque, de détruire l’exécrable pouvoir de la malédiction ?

			Dans l’état actuel des choses, le fils encore à naître de Neal en sentirait peser le poids sur ses épaules. Et si l’histoire se répétait, ainsi que d’aucuns le pensaient, Harry, lui aussi, aurait un fils avant de mourir.

			— Si seulement un signe m’était donné…, murmura-t-elle.

			Un indice lui signifiant qu’elle était sur la bonne piste et lui donnant espoir aurait été le bienvenu.

			— N’importe quoi, pourvu que mon frêle courage s’en trouve fortifié !

			Elle ne prit pas garde qu’elle parlait à voix haute, jusqu’à ce que Smith intervienne :

			— Je vous demande pardon, Madame, qu’avez-vous dit ?

			Margaret écarta la question d’un geste de la main qu’elle avait posée sur le livre.

			— Rien. Je pensais à voix haute.

			« Je formulais des vœux, ou priais, à voix haute » eût été plus juste !

			Un faible miaulement attira son attention. Hibouette, l’étrange petite chatte qu’elle avait trouvée sous le châssis de la voiture, pointa le bout de son museau de sous la couverture où, roulée en boule, elle avait fait un petit somme. Elle s’étirait à présent, à la manière nonchalante et assouvie qu’ont tous les félins, en s’extirpant du plaid. Puis elle grimpa sur les genoux de Margaret.

			Celle-ci n’avait jamais eu de chats domestiques, sa mère ne les ayant pas portés dans son cœur.

			Quoi qu’il en soit, Hibouette avait su l’envoûter au premier regard.

			Sous la boue du chemin, Margaret avait décelé une robe immaculée aussi douce que la soie. Mais c’étaient surtout les oreilles de la minette qui avaient séduit la jeune femme. Elles étaient repliées en avant – sans doute à cause d’une malformation –, ce qui conférait à son crâne l’aplat ordinairement observé chez les chouettes ; cette ressemblance était renforcée par ses grands yeux. À certains moments, ceux-ci semblaient presque humains. Margaret avait entendu dire qu’un grand nombre de chats blancs étaient aveugles ou sourds, mais ce n’était pas le cas de Hibouette. Cette étrange petite minette avait la troublante faculté d’apaiser Margaret, laquelle, de son propre aveu, pouvait être extrêmement tendue.

			La chatte commença à patouner la couverture sur les genoux de sa maîtresse, comme si elle entendait y prendre ses quartiers. Ses ronronnements emplirent l’habitacle, et Margaret sentit ses inquiétudes la quitter, surtout lorsque, de sa main gantée, elle caressa la fourrure de l’animal. C’était réellement une question de vie ou de mort. Néanmoins, elle fut emplie d’une grande certitude.

			Elle était sur la bonne piste. C’était la conviction de Harry, et elle devait également la faire sienne. Désormais, il lui appartenait d’agir en toute confiance…

			— Êtes-vous sûre que vous ne couvez pas quelque chose, Madame ? s’enquit Smith.

			Ses aiguilles à tricoter étaient immobiles. Elle déviageait Margaret d’un air très inquiet.

			— Sans doute devrions-nous rentrer en Angleterre ? ajouta-t-elle.

			— Je vous ai prévenue, lorsque je vous ai engagée, qu’un dur voyage nous attendait.

			— En effet, Madame.

			Un silence s’ensuivit. La femme de chambre sembla réfléchir à quelque chose, puis, affichant un réel souci, lança :

			— Je crains que ce voyage ne vous affecte d’une manière peu ordinaire, Madame.

			— Comment cela ?

			La domestique posa un regard réprobateur sur Hibouette, qui recueillait voluptueusement les attentions de sa maîtresse.

			— Eh bien…, s’interrompit Smith, semblant trouver le sujet plus pénible à aborder qu’elle ne l’avait imaginé. Vous avez fait un rêve qui vous a fait sursauter, et je…, ma foi, je crains que le voyage ne vous pèse.

			Margaret se surprit à rire. Certes, son rêve avait été cauchemardesque, mais tout allait bien à présent. Elle se sentait même pousser des ailes.

			— Ce n’était qu’un rêve, rien de plus.

			Smith se rembrunit encore davantage.

			— Les rêves sont parfois l’indice d’un désordre de l’esprit ou du corps.

			— Je me sens en parfaite santé ! répliqua Margaret.

			Et elle ne mentait pas.

			Smith esquissa un sourire forcé et considéra de nouveau Hibouette avec une vive inquiétude. La femme de chambre n’aimait peut-être tout simplement pas les chats, tout comme la mère de Margaret.

			C’était encore un mauvais point pour Smith !

			Margaret se séparerait de la femme de chambre dès leur retour à Londres. Mais en attendant, elle devrait la supporter.

			Hibouette releva la tête, sollicitant en silence qu’on la gratte sous le menton ; Margaret se fit un plaisir de lui rendre ce service.

			Smith n’en devint que plus nerveuse.

			Elle posa son tricot de côté sans prendre la peine de replier son ouvrage ni avoir soin de ne pas faire sauter une maille.

			Pendant un long moment, elle se tint dans cet état de tension et de nervosité ; puis, ne pouvant manifestement plus se contenir, elle lança :

			— Madame, je dois vous parler et je vous prie de pardonner mon impertinence.

			— « Impertinence » ?

			— Je ne voudrais pas que vous pensiez que je ne connais pas ma place.

			— Je ne penserai rien de tel. Parlez. Higgins et moi-même ne faisions guère de manières.

			La crainte de causer sa propre perte altéra les traits de la domestique, mais les mots sortirent quasiment tout seuls :

			— Il n’y a pas de chat !

			Ce verdict sembla rester en suspens dans l’air.

			Margaret ne fut pas certaine d’avoir bien entendu, ni d’avoir compris le sens de ces paroles.

			— Vous parlez de Hibouette ? Évidemment qu’il y a un chat. Il est juste là !

			Smith posa les yeux sur le doigt avec lequel Margaret grattait le menton de l’animal, puis elle les leva vers sa patronne.

			— Je ne vois pas de Hibouette, comme vous appelez ce chat !

			— Hibouette est une minette.

			Une lueur de provocation gagna le visage de Smith.

			— Je vous demande pardon, Madame, mais Hibouette, la chatte, rectifia-t-elle, n’est pas là. Vous grattez l’air. Vos doigts remuent, mais ils ne touchent rien. Comprenez-moi, Madame, s’empressa-t-elle d’ajouter, c’est que j’ai eu ma part d’employeurs excentriques. Votre secret ne quittera pas ce carrosse, mais il est important que vous sachiez que, en ce qui me concerne, il n’y a pas de chat.

			Pendant un instant, Margaret ne sut que répondre. Si elle avait eu des atermoiements concernant le renvoi de Smith à leur retour de Londres, ceux-ci s’étaient envolés. Jusque-là, elle n’avait jamais congédié un seul domestique. La propriété de son frère Neal était immense et il était habituellement aisé d’y recaser un serviteur dont on n’était qu’imparfaitement satisfait.

			Mais les extravagances de Smith lui vaudraient son renvoi.

			Plutôt que de discuter avec la femme de chambre, Margaret frappa à la porte qui séparait l’habitacle du siège du cocher. À côté d’elle, Hibouette s’étira, écartant ses doigts, toutes griffes dehors, avant de se remettre en boule, apparemment indifférente au trouble que causait son adorable présence.

			La porte s’ouvrit.

			— Oui, Madame ? s’enquit Balfour, le cocher.

			— Arrêtez la voiture. Arrêtez-vous immédiatement !

			Thomas, le conducteur, avait entendu l’ordre donné et ralentit progressivement les chevaux. Dès que le véhicule fut immobilisé, Margaret ouvrit la portière et descendit. Elle portait Hibouette contre son épaule, comme un bébé. Elle se fichait d’avoir des poils sur sa robe bleue en mérinos. Le chat ne semblait pas perdre ses poils. Elle n’en avait trouvé aucun sur ses vêtements ni sur les couvertures.

			En plus de Thomas et Balfour, sa petite troupe se composait d’une escorte de quatre cavaliers imposés par Neal pour sa sécurité. Le détachement avait quelques longueurs d’avance, mais voyant que le carrosse était à l’arrêt, les hommes firent demi-tour en décrivant une courbe.

			Parmi les compagnons de voyage de Margaret se trouvait également Rowan, étrange personnage originaire des Indes qui faisait office de valet auprès de son frère Harry. Ce dernier avait insisté pour que Rowan l’accompagnât jusqu’à Loch Awe. Cette décision n’enchantait guère Margaret. La présence silencieuse de l’Indien l’avait toujours quelque peu déconcertée. Il paraissait surveiller et faire des supputations en permanence, et elle avait l’impression que ses yeux percevaient beaucoup trop de choses pour qu’elle soit à l’aise avec lui.

			Balfour et Rowan descendirent de voiture. Thomas demeura assis à son poste afin de contenir les chevaux qui manifestaient leur contentement de se voir accorder une pause en s’étirant et en renâclant. Des bouffées glacées et vaporeuses s’échappaient de leurs naseaux.

			— Bien, Madame, lança Balfour. Que se passe-t-il ?

			— Smith me dit qu’elle ne voit pas le chat. Un chat qui n’a pas quitté mon côté depuis deux jours que nous sommes en route. Elle raconte des histoires de fous, et je veux que vous l’assuriez que vous voyez bien le chat, Balfour.

			La femme de chambre était restée en arrière dans le carrosse. Elle était installée près de la portière, la tête penchée en avant, fronçant les sourcils d’inquiétude.

			Un ange passa…

			Margaret connaissait Balfour depuis quasiment toujours. Une douce camaraderie la liait à cet homme entre deux âges. Elle s’attendait naturellement à ce qu’il réponde par l’affirmative. Ne l’avait-il pas assistée lorsqu’elle avait retiré Hibouette de sous le carrosse ?

			— Je vois un chat, répondit Balfour, comme au terme d’une longue délibération.

			Son hésitation ne fut guère du goût de Margaret.

			— Vous ne semblez pas certain, le défia-t-elle.

			— Avec tout le respect que je vous dois, Madame, vous m’avez demandé de dire à Smith que je voyais un chat. J’ai dit ce que vous vouliez que je dise.

			— Je ne vous ai pas dit de répéter mes paroles ! répliqua-t-elle d’un ton sec. Je veux que vous lui disiez la vérité. À savoir qu’il y a un chat.

			— Souhaitez-vous entendre la vérité, Madame ?

			— Évidemment, que je veux entendre la vérité !

			Le vieil homme soupira et fit cet aveu :

			— Je ne vois pas de chat. Je ne l’ai jamais vu, pas même lorsque vous l’avez retiré de sous le châssis.

			Margaret, secouée par cette déclaration, recula d’un pas.

			Était-ce une plaisanterie ?

			Dans ce cas, ils avaient mal choisi leur moment. Elle avait trop de soucis en tête pour goûter cet humour. Certains domestiques connaissaient la malédiction qui pesait sur les Chattan, mais la plupart n’étaient pas au courant.

			Quoi qu’il en soit, ce genre de facétie était inaccoutumé. Et ni Smith ni Balfour n’étaient des boute-en-train.

			Sentant peser sur elle le regard attentif de ses serviteurs, Margaret ne sut que répondre.

			Le chat était là, dans ses bras ! Elle sentait sa chaleur, le poids de son corps, les battements de son petit cœur.

			Elle posa Hibouette par terre.

			La chatte émit un petit miaulement puis gagna le bas-côté de la route en trottinant avant de disparaître dans les herbes brunes et les ajoncs pour vaquer à ses affaires avec la méticulosité dont elle était coutumière.

			Margaret la regarda s’éloigner, sans perdre un seul instant de vue que tous avaient les yeux braqués sur elle.

			Le chat était invisible pour eux.

			Ils arboraient une mine soucieuse et inquiète.

			Margaret se tourna vers Rowan. Il plongea ses yeux ambrés dans les siens. Lui seul ne paraissait pas inquiet.

			Harry l’avait enjointe de faire confiance à son valet.

			— Smith, passez-moi ma cape ! ordonna Margaret.

			La femme de chambre s’exécuta, tendant à sa maîtresse sa houppelande rouge à capuche bordée de zibeline.

			— Rowan, faisons quelques pas ensemble…, suggéra Margaret en jetant la cape sur ses épaules.

			Elle se mit en route sans attendre l’acquiescement du domestique. Noblesse oblige, il y consentit, la suivant quelques pas en retrait. D’un ton impatient, elle lança :

			— J’ai dit « ensemble » ! Je n’ai pas l’intention de me tordre le cou pour m’entretenir avec vous.

			La peur rendait sa voix un peu stridente. Marcher la calmerait et l’aiderait à réfléchir.

			Hibouette surgit des fourrés et leur emboîta le pas. Ce chat était aussi fidèle qu’un chien, leur faisant tour à tour cortège, et disparaissant dans les herbes pour réapparaître et les attendre un peu plus loin.

			Lorsqu’ils se furent suffisamment éloignés des autres, Margaret commença en ces termes :

			— Vous vous teniez à côté de moi lorsque j’ai tiré Hibouette de sous le carrosse. Vous l’avez vue, n’est-ce pas ?

			— Je conçois qu’il y a un chat, Madame.

			Il parlait un anglais impeccable avec un très léger accent indien.

			Margaret se rembrunit en entendant cette réponse.

			— Avez-vous vu la chatte ou non ?

			Il ne répondit pas immédiatement. Elle se tourna vers lui et le regarda bien en face dans l’attente d’une réponse.

			Rowan contracta les muscles de ses mâchoires, puis il hocha la tête comme s’il corroborait pour lui-même un fait établi.

			— Le colonel a vu un chat, dit-il enfin.

			Le colonel était Harry, le frère de Margaret, un officier du rang de la garde à cheval.

			— Vraiment ?

			— Un chat blanc aux oreilles recourbées et aux grands yeux.

			Un brusque soulagement envahit Margaret.

			— C’est Hibouette. C’est le chat qui m’apparaît !

			— C’est donc qu’il y a un chat, confirma Rowan.

			— Mais l’avez-vous vu vous-même ?

			Il y eut un bref silence.

			— Non, Madame, je n’ai pas eu cet honneur.

			Hibouette les attendait un peu en avant sur la route. Voyant qu’ils étaient en grande conversation, elle s’assit sur son arrière-train, posant son regard fixe sur Margaret.

			— J’avais demandé un signe, susurra cette dernière.

			— Un signe de quoi, Madame ?

			— Que nous étions sur la bonne piste. Le risque est si grand, Rowan, et le temps qu’il nous reste si court !

			Le valet acquiesça d’un hochement de tête.

			— C’est inexplicable ! s’exclama Margaret, s’adressant plus à elle-même qu’à Rowan. Je prends cette chatte dans mes bras et elle me rend mes caresses ; elle ronronne et sollicite mon attention en frottant son museau contre ma main ! Son museau est humide et froid.

			— Tant de choses sont inexplicables en ce monde, Madame !

			— Comme ?

			— Comme les malédictions ? lui rappela-t-il en esquissant un vague sourire.

			— Comme j’aimerais qu’elles n’existent pas ! murmura-t-elle. Ma vie serait bien différente.

			Elle leva les yeux vers la route à l’endroit où celle-ci contournait la montagne.

			— Si Hibouette est impliquée dans la malédiction, poursuivit-elle, quel rôle peut y jouer un chat ?

			— Dans ma culture, nous pensons que les âmes se réincarnent dans toutes sortes de conditions. Comprenez-vous ?

			— Éclairez ma lanterne !

			— Le colonel Chattan et son épouse ont tous deux vu le chat. Votre belle-sœur a dit que le félin était arrivé chez elle en même temps qu’elle découvrait le grimoire. Personne d’autre n’a vu la minette, jusqu’à ce que vous la voyiez. Dans mon pays, nous croyons que ce que vous appelez l’âme ne périt jamais. Nous admettons l’idée que nous puissions revenir, ou nous réincarner, sous forme humaine ou animale.

			— Les animaux n’ont pas d’âme ! C’est du moins ce qu’affirme l’Église.

			— Et pensez-vous que cela soit vrai ?

			À cet instant, Hibouette détourna les yeux de Margaret. Elle émit un miaulement satisfait et bondit dans l’herbe sur une proie qu’elle était la seule à voir. Elle fit bruire sa queue d’excitation. Elle jeta un coup d’œil à Margaret, faisant mine de l’inclure dans cette chasse, et il sembla à la jeune femme que la chatte souriait de plaisir.

			— De qui croyez-vous que Hibouette est la réincarnation, demanda-t-elle à Rowan.

			Tout en posant la question, celle-ci lui parut invraisemblable.

			Le valet sourit – approbation muette de ce changement dans la manière de penser de Margaret.

			— Nous l’ignorons, répondit-il d’un air désolé. Le colonel Chattan pense qu’il n’y a qu’une alternative : Fenella ou Rose. Mais bon, ce pourrait être n’importe qui d’autre.

			— Pourquoi ne m’en a-t-il pas parlé directement ?

			— Le chat n’était pas là. Et à supposer qu’il vous ait parlé de Hibouette, l’auriez-vous cru ?

			Par son silence, Margaret laissa entendre que cela n’aurait pas été le cas.

			— Avez-vous compulsé le grimoire de Fenella ? s’enquit Rowan.

			— Plusieurs fois. Harry pense qu’il renferme la clé secrète qui mettra fin à la malédiction, mais je n’ai rien trouvé.

			— Parce que votre esprit ne s’est pas ouvert au sens profond des sortilèges, expliqua Rowan avec ménagement. Ce livre contient une formule pour ramener une âme défunte à la vie.

			Margaret fronça les sourcils. L’avait-elle lue ? S’y serait-elle arrêtée si elle l’avait fait ? Tout arrivait si vite ! Comment appréhender tant de nouveautés à la fois ?

			Elle se retourna vers l’endroit d’où Hibouette avait sauté dans les herbes.

			— C’est une folie que de croire qu’un animal puisse être doué d’un esprit humain. C’est une folie de croire que je suis la seule à voir cette chatte. Pourquoi ? Que peut bien signifier sa présence ?

			La brise s’était-elle rafraîchie ou bien était-ce la peur qui l’incitait à croiser les bras en guise de protection ? Elle repensa à son rêve, aux cadavres en chute libre, à la forêt menaçante…

			Pas de forêt alentour…, songea-t-elle. Il n’y avait que les versants rocailleux des montagnes, à perte de vue.

			— Rien ne vous oblige à poursuivre, Madame, fit remarquer Rowan. Le colonel Chattan souhaite que vous sachiez que vous êtes libre de rebrousser chemin. Il ne vous tient pour responsable de rien.

			— C’est mon frère. Il mourra si rien n’est entrepris. Mes deux frères mourront ! Je me dois de continuer.

			Regardant Rowan dans les yeux, elle ajouta :

			— Vous venez de me dire que ce chat est peut-être l’incarnation d’une force mystérieuse, bonne ou mauvaise, et je suis la seule à le voir. C’est Harry qui a raison. Je suis probablement la clé de l’énigme. Je dois me rendre à Loch Awe.

			À ces mots, Margaret leva la main pour faire signe au carrosse d’approcher. Aussitôt, l’équipage s’ébranla et vint se ranger à sa hauteur.

			— Montez, Rowan ! ordonna-t-elle en ouvrant la portière elle-même.

			— Et la chatte ? s’enquit-il.

			Hibouette était toujours occupée à chasser dans l’herbe.

			— Nous la laissons ici, répondit Margaret. Allez, dépêchons !

			Tandis que le valet montait s’asseoir en hauteur, elle prit place à l’intérieur avant de faire claquer la portière derrière elle. Smith était assise tout au fond de l’habitacle, d’où, ses aiguilles à tricoter de nouveau en main, elle suivait avec des yeux écarquillés les moindres faits et gestes de sa maîtresse.

			— En route ! ordonna Margaret à l’adresse de son conducteur. Partons sans délai.

			On entendit claquer le fouet. Les chevaux avancèrent, entraînant les roues à leur suite…

			Margaret se pencha à la fenêtre.

			Hibouette fit son apparition sur le bas-côté ; une souris gigotait dans sa gueule. La chatte regarda fixement le carrosse sans laisser tomber sa proie.

			S’écartant de la fenêtre, Margaret s’adossa contre la banquette, les poings serrés ; c’est alors qu’elle avisa le grimoire.

			Elle le prit et commença à le feuilleter, à la recherche d’un indice en lien avec la réincarnation.

			Mais, en vérité, elle avait le cœur brisé.

			Si elle avait abandonné Hibouette, c’était contrainte et forcée. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour s’attacher à la minette, sans doute exagérément.

			Margaret s’était crue en paix dans la solitude qui était la sienne. N’avait-elle pas choisi de vivre seule ? L’amour n’était pas un sentiment sur lequel on pouvait faire fond. Et quand aimer signifiait mourir, quelle autre possibilité avait-on, sinon épouser le célibat ?

			L’être ou la chose qui avait créé Hibouette s’attaquait à présent à l’isolement de Margaret, et celle-ci ne pouvait le permettre.

			Néanmoins, abandonner cette petite boule de poils était un crève-cœur.

			Elle se pencha derechef par la fenêtre. Hibouette se tenait toujours sur le bas-côté, petit point blanc disparaissant.

			La voiture s’engagea dans le virage et Margaret perdit Hibouette de vue.



			La violence de la tempête prit Margaret et ses compagnons par surprise. Ils roulaient depuis moins d’une demi-heure après avoir abandonné Hibouette lorsque le temps changea radicalement.

			Le vent se leva, se mit à hurler avec une fureur inusitée et vint frapper le carrosse avec une telle virulence que celui-ci fut dangereusement ballotté. Les bourrasques semblaient ne plus vouloir cesser, et assaillirent les voyageurs à maintes et maintes reprises.

			Thomas s’efforça de garder les chevaux en mouvement. Les cavaliers de l’escorte encadrèrent le véhicule, afin de s’abriter du vent. Le convoi vit sa vitesse ralentir presque à l’arrêt.

			Blême, Smith se mit à prier à voix haute et Margaret l’imita en silence. Elle serrait fermement le livre de Fenella dans ses bras, regrettant qu’il ne contînt pas une formule pour faire revenir le beau temps.

			Hibouette était-elle responsable de cette tourmente ? Margaret avait-elle bien fait de l’abandonner ?

			Le seul fait de se poser ces questions-là était déraisonnable.

			— Ce sont les Highlands ! cria Balfour à Margaret par la porte qui les séparait. On dit que le temps y change en un clin d’œil.

			— Rangez-vous dans ce cas ! ordonna-t-elle.

			— Certainement, dès qu’un endroit abrité s’offrira ! répondit Balfour. Nous redescendons à flanc de montagne.

			Là-dessus, il referma la porte.

			— Je ne me sens pas très bien, Madame, avoua Smith. Cela va-t-il durer encore longtemps ?

			— Non, repartit Margaret, se voulant rassurante. Allongez-vous, cela vous fera du bien…

			Le carrosse bringuebala comme si deux grosses mains l’avaient empoigné et le secouaient violemment.

			Dans un moment de désespoir, Margaret eut la nette impression que le véhicule était soulevé de terre.

			Des éclats de voix masculines retentirent. Les chevaux hennirent.

			La voiture cahota sous l’effet d’une violente secousse et pencha dangereusement d’un côté. Les roues ne touchaient plus la route et la culbute le long du versant montagneux était imminente.

			Margaret comprit que leur dernier instant était arrivé et aussitôt l’effroi s’empara d’elle tandis que l’équipage commençait à faire des tonneaux. Les deux femmes furent brinquebalées à l’intérieur de l’habitacle, comme des dés à l’intérieur d’un gobelet à jouer. Smith hurlait à pleins poumons sans discontinuer.

			La tête de Margaret heurta le rebord de la portière sous la fenêtre et tout alentour disparut providentiellement.



			Combien de temps était-elle restée sans connaissance ? Elle l’ignorait. La première chose qu’elle vit en rouvrant les yeux fut le visage de Smith. Le regard sans vie de la femme de chambre était encore empli d’épouvante.

			Le sol était froid et dur. Elles étaient entourées des débris du carrosse. La douleur était insupportable.

			Elle se demanda où étaient Balfour, Rowan et les autres. De temps à autre, un gémissement se faisait entendre, à moins que ce ne fût le vent. La fureur dévastatrice de ce dernier semblait s’être calmée. Tendant plus attentivement l’oreille, Margaret constata qu’il n’y avait aucun signe de vie alentour.

			Dans son champ de vision, elle aperçut le grimoire de Fenella, qui se trouvait à portée de main. Ce livre recélait la réponse : elle ne devait surtout pas le perdre !

			Elle fit un effort pour l’attraper, mais ses bras refusèrent d’obéir. C’était pour eux tâche impossible.

			Margaret ne prisait guère les larmes. Elles ne servaient à rien. Néanmoins, elle leur céda en l’occurrence et pleura en silence de chaudes larmes qui roulèrent sur ses joues glacées. Elle ne pleurait pas sur elle-même. Non. Elle pleurait pour les épouses de ses frères et leurs fils qui hériteraient de la malédiction. Elle pleurait pour Balfour, Rowan et les cavaliers, et même pour Smith, tous gens respectables qui ne méritaient pas de mourir.

			Bientôt elle les rejoindrait dans le trépas, là, au pied de la montagne…

			Soudain un ronronnement attira son attention.

			Hibouette !

			Le son provenait de la droite, mais il lui fut impossible de tourner la tête.

			La chatte frotta son museau contre la joue de la jeune femme et la lécha, comme pour essuyer ses larmes. Margaret sentit le souffle du félin sur sa peau. Celui-ci se blottit dans le creux de son cou. Le ronronnement se fit plus sonore et Margaret remercia le ciel de ne pas mourir seule. En cet instant, elle se fichait de savoir si la minette était la réincarnation de Fenella, de Rose ou le diable en personne. Elle était disposée à accepter toute consolation, quelle que soit sa provenance.

			La chaleur remplaça le froid. Le ronronnement résonnait dans tout son être, relâchant la tension, dissipant la peur. Avec une sorte de volupté, elle perdit de nouveau connaissance et alla à la rencontre de son destin…





Chapitre 2


			Certains jours, pour se sentir mieux et calmer ses nerfs, il n’y avait rien de mieux que de mettre son poing dans la figure de quelqu’un.

			Pour Heath Macnachtan, seizième chef en titre de son clan, si loqueteux que fût celui-ci, ce jour-là était l’un d’entre eux.

			Il revenait tout juste de Glasgow où il avait eu un entretien très insatisfaisant avec le notaire de son défunt frère. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Les Macnachtan étaient dans l’indigence en dépit de tous les efforts de Heath pour éponger leurs dettes durant sa première année à la tête du clan. Il y avait englouti jusqu’à son dernier shilling et avait déployé toute l’ingéniosité dont il était capable afin d’équilibrer les comptes de sa famille, mais cela n’avait pas suffi.

			À présent, les siens étaient menacés dans ce qui constituait le ciment de leur clan : Marybone, le manoir de pierre qui était le fief du clan et le seul toit qu’il eût sur la tête.

			Il n’ignorait pas que ses sœurs attentaient son retour dans l’impatience de savoir ce que lui avait dit le notaire. Heath n’était pas pressé de répondre à leur interrogatoire.

			Dans ces circonstances et après un si long voyage, était-il étonnant qu’il eût envie de se donner un peu de courage en s’arrêtant au Goldeneye, un repaire – plus qu’une taverne – protégé par les pins des rives du Loch Awe ? Peut-être trouverait-il, entre une goutte de whisky et une pinte ou deux de bonne bière, une solution à ses problèmes.

			Ce n’était pas impossible, même si c’était peu probable. De toute façon, le monde paraissait toujours plus avenant après quelques verres.

			Heath s’arrêta sur le seuil du Goldeneye. Tandis qu’il enlevait son manteau de grosse laine – un souvenir de sa carrière dans la marine – pour le suspendre à un crochet dans l’entrée, il fut agréablement accueilli par des rires masculins en provenance du bar.

			Ces rires le mirent de bonne humeur, jusqu’à ce qu’il pénètre dans la pièce basse de plafond et s’aperçoive que ceux-ci étaient dirigés contre son cousin, Rowlly Macnachtan, qui lui faisait également office de régisseur.

			Augie Campbell amusait la galerie en poussant le coude de Rowlly chaque fois que celui-ci levait sa chope pour boire. Il n’en était manifestement pas à son coup d’essai, car la chemise de Rowlly était couverte de bière.

			— Je comprends pas que t’arrives pas à boire correctement, Macnachtan ! déplora Augie. C’est la troisième pinte que je j’te paie ! Nate ! lança-t-il l’intention du patron de la taverne. Une autre !

			Augie était une brute. Il était deux fois plus grand que Rowlly et trois fois plus costaud. Il avait les yeux rougis. Apparemment, ce n’était pas une bonne semaine pour lui non plus et il avait décidé de s’en prendre au cousin de Heath. Bon nombre de Campbell étaient présents et arboraient un sourire figé, comme des crétins, savourant à l’évidence l’humiliation de Rowlly.

			Ce dernier tenait sa chope dégoulinante à distance de sa personne ; tous ses muscles étaient bandés, mais il avait la tête sur les épaules. S’il optait pour la bagarre, ce ne serait pas un combat égal : Augie ne ferait qu’une bouchée de lui.

			Heath, pour sa part, ne partait pas perdant. Il pouvait se permettre de regarder Augie dans les yeux, et même s’il n’était pas aussi bien bâti que lui, il était plus malin et plus rapide.

			Sans que personne ne s’avise de sa présence, Heath traversa la salle en deux enjambées, saisit Augie par la peau du cou et lui plaqua le nez contre le comptoir en bois dans un claquement sonore qui plut aux oreilles de Macnachtan.

			Pendant un bref instant, il y eut un silence de mort.

			Augie fut le premier à réagir.

			Il posa sa grosse main sur le bar, puis l’autre et se redressa. Il se tourna face à Heath, et le regarda avec un mélange d’étonnement et d’amusement. Puis il se mit à grogner, mais au même moment ses yeux louchèrent et il s’effondra à terre dans un bruit mat.

			— Content de te voir, laird ! lança Rowlly avec reconnaissance. Tu fais un arrêt pour boire une petite bière au retour de Glasgow ?

			— J’ai soif ! répondit Heath, du même ton pince-sans-rire que Rowlly.

			— Je ne crois pas que ce soit indiqué ! répliqua Rowlly à juste titre.

			Augie n’était pas très apprécié par les membres de son clan, mais il était l’un des leurs. L’amour-propre des Campbell était en jeu à présent.

			— Sers-moi une pinte, Nate, lança Heath au tenancier, malgré le brusque assaut des Campbell.

			Il fit volte-face et décocha un coup de poing à la première bedaine qui se présenta. Il en éprouva un immense soulagement. Il avait besoin de se défouler et voilà qu’on lui en fournissait l’occasion !

			Rowlly prit la bière que Nate venait de leur apporter et la jeta à la figure de l’adversaire le plus proche. Malgré sa petite taille, il savait se défendre avec ses poings lorsque les chances étaient équitables. Il montrait à présent aux Campbell de quelle trempe il était.

			Nate leur tourna le dos afin de leur resservir des bières.

			— Je compte sur vous pour payer les dégâts, Heath ? s’enquit-il.

			Et il remplit une autre chope.

			Heath éluda la question en soulevant Jamie Hightower, le fils du forgeron et le compère d’Augie, et le jeta par-dessus le bar. Jamie atterrit sur le fût. Le tonnelet éclata sous son poids dans une gerbe de bière qui éclaboussa tout alentour.

			Une clameur indignée s’éleva parmi les clients de la taverne qui ne s’étaient pas rués dans la mêlée, mais qui désormais en avaient toutes les raisons.

			C’était le bon moment pour s’éclipser.

			D’une main, Heath empoigna la chope que Nate, pantois, lui tendait, et, de l’autre, Rowlly par le col. Deux autres membres du clan d’Augie avaient quitté les pièces attenantes pour participer à la rixe. Augie lui-même faisait mine de se relever, ayant sans nul doute repris ses esprits grâce à l’odeur de la bière fraîchement renversée.

			Avalant d’un trait sa pinte, Heath entraîna Rowlly jusque dans l’entrée et lança la chope vide sur les Campbell qui le talonnaient. Elle s’abattit sur l’arcade sourcilière de l’un d’entre eux. La victime beugla. Ses compagnons le poussèrent de côté et passèrent devant.

			Rowlly et Heath prirent leurs jambes à leur cou et coururent jusqu’à l’Amiral, le cheval de Heath qui les attendait attaché à un poteau.

			— Dépêche-toi ! cria Rowlly, inutilement, car Heath était juste derrière lui.

			Cela faisait longtemps que ce dernier n’avait pas couru aussi vite.

			Les cousins sautèrent sur le dos de l’Amiral au moment où les Campbell sortaient en masse de la taverne. Heath éperonna la monture et ils s’en furent, sains et saufs. Aucun autre cheval n’était plus rapide que l’Amiral, cet animal de labour haut sur pattes devenait un véritable pur-sang dès lors qu’on lui laissait la bride sur le cou.

			Ils filèrent en direction de la route. Heath savoura le souffle du vent sur son visage en sueur. Ses poings étaient douloureux et il aurait un œil au beurre noir. Mais Dieu qu’il se sentait vivant !

			Des mois d’épreuves et de grisaille s’évanouirent. Certes, il n’en était pas quitte pour toujours, car leurs causes continuaient d’agir. Mais pour l’heure, la crispation qui était devenue sa compagne de chaque instant avait disparu.

			Lorsqu’il eut l’assurance qu’ils n’étaient pas suivis, Heath ramena l’Amiral au pas. Ce dernier était essoufflé. Au bout de quelques minutes, Heath quitta la route et s’engagea dans la forêt avant de s’arrêter. Rowlly glissa à terre et leva un poing victorieux.

			— Nous leur avons donné une bonne leçon, hein ? s’exclama-t-il.

			Il sentait la bière à plein nez.

			— Ils y réfléchiront à deux fois désormais avant de faire leur cirque avec un Macnachtan ! ajouta-t-il

			— Comment t’es-tu retrouvé dans ce pétrin ?

			Heath était curieux de le savoir. De fait, il avait cru qu’en son absence Rowlly aurait bien trop à faire pour aller boire des pintes au Goldeneye.

			Mais Rowlly esquiva la question.

			— C’était comme au bon vieux temps, quand Brodie, toi et moi leur apprenions régulièrement les bonnes manières. En ce temps-là, aucun Campbell n’aurait manqué de respect à un Macnachtan. Mais aujourd’hui tu leur as montré qu’ils feraient bien de se méfier. Où est-ce que tu as appris à cogner comme ça ? s’enquit-il en boxant dans le vide afin d’illustrer ses propos.

			— J’ai dû me servir de mes poings une fois ou deux, répondit Heath en guidant l’Amiral par la bride.

			— Pas dans la marine royale ? railla Rowlly d’un ton provocateur. Je croyais que tu avais une volée de marins à tes ordres où que tu ailles.

			— Une fois que j’ai eu gagné leur respect, concéda Heath. Mais pour cela, il a fallu employer la manière forte.

			— Ma foi, le clan n’a pas compté sa peine pour te donner une bonne éducation, et c’est une réussite ! Augie n’est pas près d’oublier la leçon. Dommage que ce ne soit pas plus souvent sa fête ! Au fait, comment s’est passé le rendez-vous à Glasgow ?

			Heath se rembrunit.

			— Pas bien. Le notaire m’a conseillé de vendre les terres.

			— En as-tu le droit ?

			La réaction de son cousin l’étonna.

			— Le devrais-je, veux-tu dire ? répliqua ce dernier. C’est une possibilité. Leur succession n’est pas restreinte au droit d’aînesse. Même notre grand-père n’en voyait pas l’importance, pas plus que père ni Brodie. Je les entends encore : « Pourquoi protéger ce que tu ne seras jamais amené à vendre ? »

			— Et avaient-ils raison ? interrogea Rowlly tout en commençant à faire l’inventaire des dégâts que la bière avait causés à ses habits.

			Les propres vêtements de Heath avaient besoin d’un brin de couture. Il avait déchiré sa manche sur toute la longueur durant l’échauffourée. Ses sœurs ne seraient pas contentes…

			Mince, mon manteau !

			— Zut ! s’exclama-t-il

			— Quoi ?

			— Mon manteau. Soit il est resté sur la patère du Goldeneye, soit il est sur le dos d’Augie.

			— Il est sur le dos d’Augie ! assura Rowlly. Il ne raterait pas une si belle occasion, mais tu pourras le lui reprendre.

			— Il va probablement pisser dessus !

			— C’est certain ! convint Rowlly avec un rictus dégoûté.

			— Bon sang ! s’exclama de nouveau Heath avant de se maudire lui-même. À vingt-huit ans, il avait passé l’âge de se bagarrer dans les tavernes. Il avait mal aux phalanges et l’épaule droite lui cuisait. L’âge ne faisait pas de cadeaux.

			— Le notaire avait-il des suggestions à nous faire ? s’enquit Rowlly.

			— Autre que celle de vendre ? Non. Il avait même un acheteur.

			— Qui ?

			— Owen Campbell.

			Rowlly émit un grognement désapprobateur.

			— Ce n’est pas nouveau. Combien de fois s’est-il proposé d’acheter Marybone ? Je comprends maintenant pourquoi tu t’es battu comme un beau diable tout à l’heure. Et moi, qui croyais que tu défendais mon honneur !

			— C’était le cas. Augie méritait une leçon. Quoi qu’il en soit, les Macnachtan et les Campbell ont toujours fait plus ou moins cause commune. Je n’ai rien contre eux, fit remarquer Heath en ramassant la bride de l’Amiral. Ni contre Owen.

			Rowlly caressa le museau du cheval.

			— As-tu l’intention de vendre ?

			— Tu perdrais ton emploi si je vendais, répondit Heath.

			— Comme nous tous… Même si toi et tes sœurs s’en tireraient.

			Heath fronça les sourcils et se concentra sur la sangle de la selle qu’il rajusta. Rowlly avait raison : vendre apporterait un mieux-être à ses proches.

			— Je veux dire, ajouta Rowlly, à présent qu’elles ne sont plus en deuil, tu vas devoir leur trouver un mari. Non que tu ne puisses leur dénicher un parti respectable, mais pas de leur rang, pas sans dot.

			— Et que fais-tu de la fidélité, Rowlly ? Que fais-tu de la responsabilité d’un chef envers les membres de son clan ? Si je vends à Owen, je sais ce qu’il fera. Il est avide d’argent. Il est le benjamin d’un duc, lui-même fils puîné d’un duc, et il a les dents longues. S’il acquiert les terres des Macnachtan, il les défrichera, comme bon nombre de nos hobereaux l’ont fait. Ils ont expulsé des gens à la loyauté séculaire pour les remplacer par des moutons ! Owen leur fera plier bagage sans autre formalité, et pour aller où ? Ils n’ont nulle part où aller.

			— Ma foi, vu l’enthousiasme de Sweptson face aux modernisations que tu as faites, comme de sélectionner de nouvelles semences, il sera furieux comme un diable si tu vends.

			— La balance ne fait que pencher en faveur de la vente, précisa Heath.

			Sweptson était le tourment de Heath. Le fermier s’opposait à tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un changement. C’était un personnage au charisme indéniable qui ne tarissait pas d’éloges pour les anciennes manières de faire et pour les « anciens », comme il disait. Et grâce à sa forte personnalité, il avait su gagner à ses vues un certain nombre de personnes. Heath ne comptait plus les membres de son clan qui portaient de petits sachets d’herbes médicinales et autres amulettes autour du cou parce que Sweptson leur avait dit de le faire.

			— Je me fiche qu’il se prenne pour un druide ! s’exclama Heath. Tant qu’il laisse le nouvel outillage tranquille et qu’il nous laisse travailler en paix.

			Sans pouvoir en apporter la preuve, Heath le soupçonnait d’être derrière la disparition des semences d’orge qu’il avait acquises en vue de l’assolement.

			— La terre appartient au propriétaire terrien ! rappela Rowlly. Tu pourrais devenir aussi riche qu’Owen Campbell si tu voulais, au lieu de te ruiner à leur remplir la panse. Je m’y connais un peu en moutons.

			— Je ne ferai pas ça, Rowlly. Même à Sweptson.

			Rowlly observa un silence maussade et Heath ne fit rien pour lui rendre sa bonne humeur. La situation n’était pas favorable et aucun optimisme n’y changerait rien.

			Heath s’apprêtait à monter en selle, rassemblant les rênes, lorsqu’il reconnut l’endroit où ils se trouvaient. Cette partie de la forêt lui était familière. Il la connaissait même très bien.

			Lorsqu’il était revenu à Loch Awe après son service dans la marine, il était venu s’y promener chaque jour.

			Certes, il était temps de rentrer ; ses sœurs l’attendaient ; mais soudain la tentation fut trop forte.

			— Reste ici avec l’Amiral, ordonna-t-il à Rowlly avant de s’enfoncer à pied dans les bois.

			Rowlly refusa d’obtempérer.

			— Laird ! Heath ! Attends ! Où vas-tu ? Oh, non, pas là-bas ! Pas encore ! Pourquoi fais-tu cela ? Pourquoi maintenant ? Oublie cet endroit !

			Mais Heath fit la sourde oreille. Cela faisait plusieurs mois qu’il n’était pas venu sur les lieux, mais ce jour-là, le besoin s’en faisait sentir.

			Tout se passait comme si Brodie l’appelait.

			— D’accord ! Je t’accompagne, se résigna Rowlly, presque sur le ton de la mise en garde. Allez, viens, l’Amiral, allons sauver ton maître de la torture qu’il s’inflige à lui-même.

			— Ce n’est pas de la torture, répliqua Heath fermement en écartant du chemin des buissons épineux et des branches dénudées.

			En fait, il n’y avait pas de chemin, car très peu de gens s’aventuraient dans ces parages.

			Heath progressait en silence sur le tapis de feuilles humides. Çà et là, un reste de neige s’attardait sur le sol. Tout était calme et tranquille. Mélancolique.

			Heath avait été commandant de bord du Boyne lorsqu’il avait appris la mort de son frère. En tant qu’unique héritier mâle, son devoir était de rentrer à Marybone. Et c’est seulement une fois de retour qu’il avait découvert que son frère avait été assassiné. Cette dernière révélation l’avait encore plus secoué que la nouvelle de son décès. Il arrivait à Heath lui-même de faire montre d’arrogance, mais Brodie avait été la bonté et la justice faites homme. Qui avait pu vouloir le tuer ?

			Il n’y avait même personne à qui le crime profitât, sauf, bien sûr, à Heath.

			Or, il n’aurait jamais touché un seul cheveu de Brodie. Il aimait son frère. Il le respectait.

			— Il ne faut plus y penser, conseilla Rowlly. Si nous avions pu mettre la main sur l’assassin, nous l’aurions fait, depuis le temps. Cela fait plus d’un an…

			— Je sais combien de temps cela fait !

			Un long silence s’ensuivit, puis Rowlly reprit la parole.

			— Nous avons tout tenté pour débusquer le meurtrier, Heath. Nous avons remué ciel et terre.

			Heath ne répondit pas.

			Il avait ses propres soupçons.

			Rowlly se tut de nouveau. Ce fut un silence de mort.

			Traversant un enchevêtrement de broussailles et d’arbres, Heath parvint jusqu’au grand chêne. Le gui poussait sur son tronc. Les branches dénudées étaient aussi grosses et puissantes que des bras d’homme. Elles s’étiraient dans toutes les directions de la forêt. Un fermier avait découvert le corps de Brodie épinglé au tronc par trois flèches d’arbalète.

			Une immobilité sacrée paraissait régner sur cet endroit.

			Heath s’approcha de l’arbre. Chaque fois qu’il venait là, son estomac se serrait, et il savait qu’il ne trouverait pas la paix tant que celui ou ceux qui avaient tué Brodie ne seraient pas traînés devant les juges.

			Le sang de son frère maculait encore l’écorce. Il semblait l’imprégner à jamais. Heath posa la main sur la tache la plus grande. L’arbre avait pansé ses blessures, mais le sang demeurait.

			Rowlly, debout à côté de l’Amiral, le regardait.

			— Pourquoi lui ? lança Heath. Nous autres Macnachtan sommes de pauvres bougres. Nous sommes pêcheurs, fermiers, bûcherons… pas meurtriers.

			Se tournant vers Rowlly, il ajouta :

			— Crois-tu que Sweptson en serait capable ?

			— Non. Même s’il se rebiffe contre ton autorité, il respectait Brodie. Ils partageaient la même vision des choses. Brodie n’aurait pas modernisé le domaine comme tu l’as fait. Il avait le culte des anciennes pratiques.

			Rowlly fit un pas en avant et ajouta à son tour :

			— Aucun d’entre nous n’aurait pu faire ça. Il était notre maître. C’est forcément quelqu’un d’autre, quelqu’un d’extérieur au clan.

			— Un voleur ? s’enquit Heath en considérant la tache de sang d’un œil noir. Que possédait Brodie qui eût pu tenter un voleur ?

			Se tournant de nouveau vers son cousin, il reprit :

			— Fut un temps où je commençais à avoir des soupçons au sujet des Campbell. Chacun sait qu’Owen a des vues sur nos terres depuis trois bonnes années. Sauf qu’Owen était en voyage à Londres au moment des faits. Je ne vois personne d’autre à qui eût pu profiter le crime. Et toi ?

			— Comme je te l’ai déjà dit, laird, non, je ne vois pas.

			— Se pourrait-il que ce soit l’un des nôtres ? ne put s’empêcher de demander Heath, une fois de plus.

			Cette question le hantait.

			Rowlly se redressa.

			— M’accuserais-tu ?

			Heath ne répondit pas immédiatement.

			— Je n’en sais rien, dit-il enfin.

			Après un moment d’hésitation, il se rendit compte de l’implication de ses paroles.

			— Non, je ne te soupçonne pas, assura-t-il. Même s’il m’arrive parfois de soupçonner tout le monde.

			— Voilà qui s’appelle divaguer ! Doutes-tu aussi de tes sœurs ? Ou de Dara ?

			Dara était l’épouse de Brodie. Dara et Brodie ne s’étaient plus quittés depuis leur première rencontre à l’église du père de celle-ci.

			Heath s’éloigna à reculons de l’arbre. Il ne releva pas les paroles de son cousin, mais marmonna :

			— Je ne comprends pas ce que Brodie faisait là, à cet endroit précis. Cela ne lui ressemble pas.

			— Je ne sais pas non plus, intervint Rowlly. Surtout à 21 heures ! Cette partie de la forêt devait être plus sombre que l’Hadès.

			— Conditions idéales pour une embuscade.

			Heath essaya de se mettre à la place de son frère. Pourquoi ce dernier avait-il quitté la chaleur de son foyer et son épouse pleine de bonne volonté pour aller flâner à la nuit tombée ?

			— Il devait avoir rendez-vous avec quelqu’un, insista Heath. Il n’est pas venu ici par hasard.

			Le fait que le meurtrier de son frère se promenait en toute liberté le rongeait au plus profond de lui-même. Quitte à ce que ce soit son seul accomplissement en cette vie, il le démasquerait…

			Heath entendit un bruissement derrière lui.

			Il fit volte-face, se préparant à en découdre, pensant qu’Augie et ses pareils les avaient suivis jusque-là. Mais il baissa les poings lorsqu’il avisa un magnifique cerf à vingt pas tout au plus. Le majestueux animal devait faire dans les deux mètres de haut et ses bois se dressaient fièrement sur sa tête, comme une couronne.

			— Je n’en ai jamais vu d’aussi beau ! fit remarquer Rowlly dans un murmure à peine perceptible.

			Pendant un long moment, hommes et bête s’observèrent mutuellement. Heath regretta de ne pas avoir emporté son arme à feu. Ils avaient besoin de viande dans leurs assiettes.

			En y réfléchissant, Heath songea que cet animal était trop hardi et trop courageux pour qu’on l’abatte. Il se dégageait de lui la même fierté qui émanait de Heath.

			À cet instant, un morceau de tissu léger descendit du ciel et pénétra dans la clairière en ondoyant. Apeuré, le cerf s’enfuit d’un bond.

			Heath proféra un juron et fit un pas en avant pour attraper le bout de tissu. Il eut la surprise de constater qu’il s’agissait d’un jupon de dame taillé dans la plus délicate soierie.

			— Qu’est-ce ? s’enquit Rowlly.

			— Un sous-vêtement ! répondit Heath en brandissant le cotillon orné de dentelles et de rubans coûteux. Pour dames…

			— Je n’ai jamais rien vu de tel ! affirma Rowlly en rougissant. Mais j’en ai entendu parler.

			Heath s’avança dans la direction d’où il pensait que le vêtement venait, et avisa d’autres toilettes accrochées aux arbres et aux broussailles dénudés.

			— Il y en a d’autres ici ! lança-t-il. Tous des habits pour dames. Sans le cerf, je ne les aurais pas remarqués.

			Il commença à ramasser lesdits vêtements, mais tandis qu’il s’éloignait, l’Amiral renâcla et piétina le sol de ses lourds sabots comme pour le prévenir d’un danger. Heath se rembrunit. Il considéra la piste dessinée par le linge, puis son cheval.

			Une vague inquiétude s’empara de lui. Mais il l’écarta.

			— Mets-le à l’attache, ordonna-t-il à Rowlly. Je veux voir de quoi il retourne…

			— Je t’accompagne ! s’exclama son cousin avant de se dépêcher d’attacher l’Amiral.

			Le cheval ne fit plus d’embarras et se contenta de les suivre de son regard grave.

			Heath reconnut la façon des tailleurs de Londres. C’était du linge hors de prix, trop coûteux pour traîner dans les Highlands. Rapidement, la piste des vêtements déboucha sur des débris de carrosse, qui, eux-mêmes, conduisirent aux corps sans vie d’êtres humains et de chevaux.

			Rowlly jura dans sa barbe.

			C’était épouvantable à voir.

			Ce n’était pas la première fois que Heath côtoyait la mort. Il avait vu des soldats se faire déchiqueter par des boulets de canon, mais il n’avait encore jamais rien vu de semblable. Les corps étaient brisés comme s’ils avaient été précipités au sol et semblaient plus meurtris que lors d’un simple accident de voiture.

			Jetant un coup d’œil alentour, Heath repéra la trajectoire suivie par le véhicule dans sa chute. Ils devaient arriver par le nord, par la route de montagne, songea-t-il.

			— Y a-t-il eu une tempête hier ? s’enquit-il.

			— Une petite. Rien de bien méchant, répondit Rowlly à grand-peine. Beaucoup de vent.

			— Le vent n’aurait pas dû poser de problèmes à un carrosse aussi volumineux. Il nous faudra de l’aide pour déblayer. Crois-tu que la route se soit effondrée ?

			— Je vérifierai.

			Sur ces mots, Rowlly resta en retrait, semblant bouleversé par le carnage.

			— Nous devrons faire en sorte que les défunts soient enterrés dignement, ajouta-t-il.

			— Ouais, triste besogne ! s’exclama Heath.

			Ce dernier entreprit de compter les cadavres. Plusieurs d’entre eux portaient la livrée. Il y avait parmi eux un Indien habillé à l’occidentale.

			Heath remarqua qu’il respirait encore. Il s’accroupit près de lui.

			— Celui-ci est en vie !

			Il lui tâta le pouls.

			— Mais c’est tout juste, précisa-t-il. Va chercher l’Amiral, nous l’emmenons à Marybone.

			Pendant que Rowlly allait quérir la monture, Heath se servit de brides en cuir ramassées par terre pour assembler un traîneau de fortune en se servant du toit du carrosse comme litière. Son cousin et lui soulevèrent l’Indien, et le posèrent sur le brancard. L’Amiral ne fut pas à la fête, face à la tâche qui l’attendait, mais il ferait comme son maître l’exigerait.

			— On y va ? s’enquit Rowlly, dont le teint devenait de plus en plus verdâtre.

			— Encore un moment ! Où sont les dames ?

			Heath tenait toujours le jupon à la main. Il étendit la zone de recherche et découvrit, dans les fourrés, le corps sans vie d’une femme d’âge moyen. Elle n’appartenait pas à la classe de celles qui portaient ce genre de jupon.

			Heath poursuivit les recherches.

			C’est alors qu’il trouva la propriétaire du jupon.

			Elle était étendue dans un bosquet de pins majestueux. La lumière de fin d’après-midi n’éclairait pas cette partie de la futaie, ce qui lui conférait un aspect surnaturel. Leurs aiguilles couvraient le sol d’un épais tapis et l’air embaumait de leur fragrance. L’inconnue était allongée sur le dos, les mains jointes sur le ventre, les yeux fermés, le visage empreint d’une telle sérénité qu’on l’eût crue sommeillant. Dieu qu’elle était belle !

			Des boucles noires retombaient sur ses épaules. Sa bouche était rouge, ses traits se révélaient parfaits.

			Heath la reconnut au premier coup d’œil.

			Il entendit Rowlly retenir son souffle.

			— Qu’est-ce qu’une beauté comme elle fait dans un endroit pareil ? s’enquit ce dernier.

			— Bonne question ! Lady Margaret Chattan s’aventure rarement loin de Londres.

			— Chattan ?

			Rowlly connaissait ce nom ; aussi cracha-t-il par terre comme tout bon Macnachtan qui se respecte l’aurait fait en de telles circonstances.

			— Je croyais qu’ils n’engendraient que des garçons ? ajouta-t-il.

			— C’était le cas, jusqu’à ce qu’elle vienne au monde, répondit Heath en faisant un pas en avant.

			À Londres, on l’appelait « l’Inaccessible », et d’aucuns prétendaient qu’elle possédait trois fois son poids en or !

			Il l’avait aperçue une fois dans la capitale, suivie d’une nuée d’admirateurs qu’elle entraînait à sa suite comme autant de chiens de salon. La foule des passants tendait le cou pour mieux la regarder, comme s’il s’était agi de la reine en personne.

			Heath avait été frappé par le bleu de ses yeux et la perfection de ses traits. Son visage n’était pas de ceux qu’on oublie. Les hommes se la disputaient, imploraient ses faveurs, lui rendaient un véritable culte. Et pourtant, il était notoire qu’aucun n’avait réussi à ravir son cœur.

			Ce jour-là, à Londres, presque cinq ans auparavant, Heath avait contemplé sa beauté et avait assuré à ses camarades officiers qu’un jour leurs routes se croiseraient de nouveau. Mais un joyau de cette qualité ne s’abaisserait pas avec un Écossais, surtout un Highlander ! Ils avaient bien ri à ses dépens.

			Pourtant, cette prédiction de Heath n’était pas si saugrenue qu’il n’y paraissait. C’était une Chattan et il était un Macnachtan. Leurs deux familles étaient liées par la légende.

			Et voilà qu’il la trouvait morte dans sa propre forêt !

			Si jeune… si belle… et sans aucune contusion.

			Les autres corps étaient meurtris au point d’être à peine reconnaissables. Mais sa peau était pâle et rosée… C’est alors que la vérité lui apparut dans toute sa clarté :

			Elle est vivante ! Elle a survécu !





Chapitre 3


			Margaret craignit de ne plus jamais se réveiller. Elle lutta pour s’extraire de l’obscurité, mais ses yeux refusaient de s’ouvrir.

			Ce fut l’odeur du pain que l’on cuit qui, finalement, remit ses sens en éveil.

			Elle avait dormi profondément, d’un sommeil reposant. Le lit se révélait confortable, les draps étaient propres. Mais le moment était venu de quitter cet endroit.

			Le moment était venu de se réveiller.

			Elle fit un gros effort pour reprendre connaissance…



			Margaret ouvrit les paupières.

			La lumière était aveuglante, aussi les referma-t-elle aussitôt. Elle ressentit une douleur aux poumons. Elle dut redoubler d’effort pour inspirer suffisamment ; quant à ses bras et à ses jambes, ils étaient lourds comme du plomb.

			Non loin, quelqu’un poussa un petit cri, suivi d’un bruit de pas. Une porte s’ouvrit.

			— Elle est réveillée ! s’exclama une voix féminine à l’accent écossais.

			La personne à qui appartenait la voix semblait très jeune.

			— Miss Anice, Miss Laren, Madame, elle est réveillée !

			Prise de panique, Margaret s’immobilisa. Aucun de ces noms ne lui était familier.

			Où suis-je ? se demanda-t-elle.

			C’est alors que la mémoire lui revint.

			Elle avait les idées extrêmement claires. Quelques instants auparavant, Smith et elle avaient été brinquebalées à l’intérieur du carrosse comme des dés à jouer dans un gobelet. Puis elle avait été éjectée du véhicule et avait atterri sur les rochers…

			Elle se souvint de la douleur. Elle se souvint d’être restée allongée dans la boue et la neige, le corps rompu.

			Smith était morte.

			Qu’en est-il des autres ?

			— Quand s’est-elle réveillée ? s’enquit une autre femme du couloir.

			— À l’instant, répondit la fille. J’étais assise auprès d’elle, comme vous me l’aviez ordonné, et elle a ouvert les yeux.

			D’autres voix écossaises, à l’accent chantant, retentirent… Alors Margaret commença à se souvenir des raisons de sa présence en Écosse.

			Dans son esprit, l’accident s’était produit quelques instants auparavant. Elle sentait encore l’odeur du sang, de la peur, de la laine mouillée et des feuilles en décomposition. Elle voyait encore les cadavres, la mort…

			Pourtant, elle n’aurait pu être plus éloignée de tout cela, à présent.

			Elle ne portait même plus les mêmes habits.

			Ses hôtes pénétrèrent dans la chambre, et elle les entendit s’approcher du lit. Elle pouvait ouvrir les yeux et ne manquerait pas de le faire, une fois qu’elle se serait assurée qu’elle ne risquait rien.

			— Elle n’est pas réveillée, fit remarquer une femme d’un ton déçu.

			— Je l’ai vue ouvrir les yeux à l’instant, assura la fille.

			— Je suis sûre que tu dis vrai, Cora. Rappelle-toi de ce qu’a dit le docteur Hawson, Anice, intervint une autre femme, placée de l’autre côté du lit. Les patients dans le coma donnent parfois l’impression qu’ils se réveillent. Sans doute n’est-elle pas encore prête.

			Celle qui s’appelait Anice répliqua en ces termes :

			— Pourquoi, à ton avis, lady Margaret Chattan, est-elle ici, Laren ? Nous sommes à mille lieues de Londres et de tout ce qui peut présenter de l’intérêt pour elle.

			Ces gens savent qui je suis ! Mais qui sont-ils ?

			— Père disait que les Chattan venaient ici de temps à autre, répondit Laren. Tu sais bien, cette manie de vouloir qu’on les libère de leur malédiction.

			Un silence s’ensuivit, qui fut rompu par Anice.

			— Tu y crois, toi ? s’enquit-elle.

			— À la malédiction ? s’esclaffa Laren. Bien sûr que non !

			— Quelle est cette malédiction ? intervint Cora.

			Elle doit être très jeune, conclut Margaret au ton candide de la fille.

			— Les Chattan affirment qu’un de nos ancêtres leur a jeté un sort qui fait que leurs héritiers mâles succombent dès qu’ils tombent amoureux, répondit Anice.

			— Mais c’est absurde ! ajouta Laren. Ce sont des contes à dormir debout !

			— Qu’est-ce qu’un conte à dormir debout ? interrogea l’enfant.

			— Exactement ce qu’a dit Laren : une histoire absurde, repartit Anice. File chercher Dara maintenant. Il faut la prévenir que notre convalescente se réveille.

			Cette conversation avait rempli Margaret d’effroi. Elle était chez les Macnachtan !

			— C’est un accident affreux, rappela Anice. Je suis contente qu’elle ne soit pas encore revenue à elle. Dara s’inquiétait de savoir comment nous apprendrions à lady Margaret la nouvelle de la mort de presque tous ses compagnons de voyage. Tous ont péri à l’exception du valet indien, et nous ignorons encore s’il vivra.

			Rowan est en vie ! s’exclama Margaret en pensée.

			Grâce au ciel, elle n’était pas seule.

			D’autant qu’elle avait une mission à accomplir.

			Courageusement, elle ouvrit les yeux.

			Cette fois-ci, la lumière ne la gêna plus autant, et elle put se rendre compte qu’elle se trouvait dans une chambre plutôt ordinaire aux murs couleur crème et aux tentures vertes. Elle était couchée dans un lit à baldaquin tout simple. Une courtepointe servait de dessus-de-lit.

			La faible lumière hivernale d’une journée couverte emplissait la pièce. Margaret évalua l’heure aux environs du milieu de la matinée.

			Mais ce furent les deux femmes qui retinrent le plus son attention.

			Elles étaient toutes les deux très belles et avaient dans les vingt ans. Elles n’arboraient pas la mine courroucée que l’on réserve en général à ses ennemis. Au contraire, elles posaient sur elle un regard plein de compassion.

			Malgré cela, Margaret ne parvenait toujours pas à leur faire confiance.

			Celle qui se tenait à sa droite, Anice, avait des cheveux bruns bouclés qu’elle avait coiffés en chignon à l’aplomb de son crâne. Laren avait le cheveu droit et celui-ci tirait sur le blond. Toutes deux avaient des yeux bleus interrogateurs, un joli petit nez et des lèvres sensuelles.

			Des deux, Anice était manifestement celle qui prenait le plus grand soin de sa tenue. Elle avait attaché un ruban vert dans ses boucles et portait un ras-du-cou de même couleur. Sa robe était taillée dans le même tissu brun artisanal que celle de sa sœur, mais elle en avait décoré le corsage de cocardes en ruban. Si elle était à l’origine de ces réalisations, alors elle savait assurément se servir d’une aiguille !

			Laren paraissait plus réservée. Elle portait une longue natte, et l’état de ses mains témoignait du labeur qui était le sien.

			— Vous êtes réveillée ! s’exclama Anice d’une voix sincèrement enjouée. Et regardez-moi ce visage ! Plus de peur que de mal !

			À ces mots, elle se pencha, tout sourires, au-dessus de Margaret.

			Celle-ci entrouvrit les lèvres, s’apprêtant à les prévenir de garder leurs distances. Mais aucun mot ne sortit. Elle avait la langue pâteuse, la gorge sèche.

			— Vous devez mourir de faim et de soif ! déclara Laren en attrapant une théière qui attendait sur la table de nuit.

			Il y avait également un amas de linge qui semblait avoir servi à la soigner, ainsi qu’une vasque, une aiguière et un chandelier, dont la bougie avait brûlé jusqu’au bout.

			— Le thé n’est pas très chaud, prévint Laren en remplissant une tasse qu’elle lui tendit. Mais c’est probablement mieux ainsi. Nous allons devoir vous requinquer.

			Elle avait raison, mais Margaret redoutait d’avoir à bouger les bras. Elle se souvenait de l’horrible douleur qu’elle avait ressentie lorsque ceux-ci s’étaient brisés, sans parler de ses hanches et de ses jambes…

			— Permettez que je tape un peu votre oreiller, suggéra Anice, puis elle glissa délicatement la main sous l’épaule de Margaret afin de l’aider à se redresser.

			— Je ne peux pas, parvint à articuler cette dernière, dans un grincement de voix pareil à celui d’une charnière rouillée.

			— Mais si, vous verrez, l’encouragea Anice. Je vais vous aider.

			De nouveau, elle glissa la main sous l’épaule de la convalescente.

			Cette fois, Margaret se laissa faire et s’étonna de l’absence de douleur.

			Elle fronça les sourcils et considéra son bras gauche, celui avec lequel elle avait essayé d’attraper le grimoire durant les minutes affreuses qui avaient suivi l’accident. Elle fut capable de le lever sans ressentir le moindre élancement. Elle regarda fixement ses mains et écarta les doigts. Ceux-ci remuaient sans difficulté.

			— Madame, est-ce que ça va ? s’enquit Anice.

			Les deux sœurs la regardaient faire avec curiosité.

			Margaret releva la tête, l’air perplexe, tandis que le sens de la question faisait lentement son chemin dans son esprit troublé.

			« Est-ce que ça va ? » Mais rien ne va !

			Margaret se souvenait de l’accident. Il avait laissé une trace très nette dans sa mémoire. Elle avait souffert le martyre, avait senti ses os se briser…

			— Je dois voir Rowan ! lança-t-elle d’une voix rauque.

			Rowan saurait certainement lui expliquer cette énigme.

			— Certainement, madame, répondit Laren. Mais d’abord, buvez un peu de ce thé.

			Ce disant, elle appuya le rebord de la tasse contre les lèvres de la jeune femme. Le thé était très infusé et tiède. Dès la première gorgée, Margaret eut l’impression que sa gorge se dénouait.

			— Ne buvez pas trop vite, la mit en garde Laren.

			Mais Margaret semblait ne plus pouvoir s’arrêter. Tout son corps réclamait ce breuvage. Elle but jusqu’à la dernière goutte.

			— Encore…, ordonna-t-elle.

			Laren obtempéra. Et bientôt une deuxième, puis une troisième tasse furent absorbées.

			Enfin, Margaret se laissa retomber contre l’oreiller. Levant les yeux vers ses anges gardiens, elle demanda :

			— Qu’avez-vous fait des autres ?

			Les visages se rembrunirent. Ce fut Anice qui répondit :

			— Ils ont eu des funérailles chrétiennes.

			— Merci, murmura Margaret, éprouvant un immense chagrin pour Balfour et Thomas, et même pour Smith. Leur mort appelait la vengeance, et elle se jura intérieurement qu’elle y veillerait personnellement.

			— Depuis combien de temps suis-je couchée dans ce lit ? s’enquit-elle.

			— Nous vous avons trouvée voilà trois jours, répondit Laren. En fait, c’est notre frère qui vous a découverte. Il s’appelle Heath Macnachtan.

			— Il est le chef de notre clan, intervint Anice. C’est quelqu’un de très important.

			— C’est lui qui vous a sauvée ! renchérit Laren.

			Mais Margaret ne prêta guère attention à l’éloge qu’elles faisaient de leur frère, toute à son étonnement que trois jours se fussent écoulés depuis la catastrophe. Trois jours pendant lesquels la sorcière Fenella avait eu le temps de fourbir de nouveau ses armes.

			— Rowan… Je vous en prie, conduisez-moi jusqu’à lui.

			— Oui, madame, acquiesça Anice. Mais croyez-vous qu’il soit bien raisonnable de vous lever ?

			— Conduisez-moi jusqu’à lui, répéta Margaret d’un ton qui ne souffrait aucun refus.

			Elle se redressa, soulagée que son corps ne se rebellât pas. Elle descendit sa chemise de nuit sur ses jambes et prit un instant pour se ressaisir.

			Une armoire à linge en chêne toute simple se dressait contre le mur face au lit. À côté du meuble se trouvaient plusieurs sacs de voyage qu’elle reconnut comme lui appartenant.

			Elle aperçut également le fouet du cocher appuyé contre le meuble.

			Suivant le regard de la convalescente, Anice se crut obligée de lui fournir quelques explications.

			— Cette armoire contient la plupart de vos effets. Vos vêtements ont été projetés à travers les bois, mais nous avons bon espoir d’avoir pu tout récupérer. Heath a fait passer la forêt au peigne fin par une équipe de recherche.

			— Heath ?

			— Notre frère, rappela Anice. Laird Macnachtan. Nous vous parlions de lui à l’instant. C’est lui qui vous a trouvée. Nous pensons que l’accident s’est produit peu après que vous et votre escorte êtes entrées sur nos terres.

			Fenella aurait-elle essayé de m’empêcher d’arriver à Loch Awe ? Ou bien voulait-elle me faire tomber aux mains des Macnachtan ?

			Margaret s’extirpa du lit, ne sachant que penser. Elle était entourée de ses ennemis, et pourtant Laren et Anice semblaient prêtes à la retenir en cas de chute. Elle fut néanmoins soulagée de constater que ses jambes la portaient, même si celles-ci étaient un peu chancelantes.

			— Pourrais-je avoir un peignoir ? s’enquit-elle.

			Laren alla jusqu’à l’armoire et en tira le peignoir bleu de Margaret. Elle aida cette dernière à enfiler le vêtement doux au toucher et s’apprêtait à nouer la ceinture autour de sa taille lorsque la convalescente l’arrêta.

			— Je vais le faire.

			Elle en avait décidé ainsi, non seulement parce que les deux sœurs n’étaient pas censées la servir, mais également parce qu’elle ne souhaitait pas paraître affaiblie à leurs yeux.

			— Où est Rowan ?

			Elle avait toujours la voix rauque.

			— Par ici, madame, répondit Laren, et elle se dirigea vers la porte.

			Anice resta derrière Margaret, comme si elle craignait que la convalescente ne fasse une chute.

			Laren allait poser la main sur la poignée lorsque la porte s’ouvrit, et une dame de grande taille, majestueuse, pénétra dans la chambre. Voyant que les jeunes femmes étaient sur le point d’en sortir, elle s’immobilisa, leur bloquant le passage.

			La nouvelle venue n’était, manifestement, pas parente avec les deux sœurs. Ses cheveux avaient la couleur du cuivre étincelant et ses yeux en amande rappelèrent à Margaret le jade d’Orient.

			Tandis que les sœurs Macnachtan étaient minces, comme Margaret elle-même, il émanait de cette inconnue une grâce pulpeuse, reconnaissable au port de ses épaules et à ses pommettes saillantes. C’eût pu être une princesse slave, ou la reine des fées sur quelque scène de théâtre.

			— Notre hôte est levée ! lança-t-elle, avec un accent chantant non dépourvu de chaleur qui conférait à sa voix une musique caractéristique. Lady Margaret, soyez la bienvenue à Marybone, la demeure familiale des Macnachtan. Je suis Dara Macnachtan, la douairière.

			Une veuve ! Une très jeune veuve, même !

			Margaret s’efforça de sourire. Tout le monde semblait être aux petits soins avec elle, tout autant qu’elle-même se tenait sur ses gardes.

			— Merci, répondit-elle à mi-voix.

			Toute cette sollicitude, après le violent accident, lui paraissait des plus étranges.

			— Lady Margaret a demandé à voir le valet indien, expliqua Anice avec un brin de froideur dans la voix qui pouvait laisser entendre qu’elle n’appréciait pas entièrement sa belle-sœur.

			— Oh, très bien. Par ici, madame, répondit lady Macnachtan en prenant la conduite des opérations.

			Tandis qu’elle ressortait, Laren s’écarta pour la laisser passer, et même Anice sembla reculer un peu.

			Le couloir était aussi dépouillé que la chambre. Margaret remarqua les différences de ton de la peinture, comme si l’on avait enlevé les tableaux qui en avaient jadis orné les murs. Il n’y avait ni ameublement ni tapis, et le plancher glacial était rayé et accusait la marque des ans. À Londres, elle n’aurait jamais circulé pieds nus, mais là elle n’avait pas de femme de chambre pour s’occuper d’elle. Smith avait péri, et Margaret était en quelque sorte ramenée à la réalité par ce seul fait.

			S’alignaient dans le couloir les portes de trois autres chambres. Un escalier menait au rez-de-chaussée et au deuxième étage. Lady Macnachtan commença à gravir les marches. Elles étaient très abruptes.

			Margaret s’agrippa à la rampe. Monter l’escalier se révéla être un défi pour elle, mais elle tint bon, consciente que Laren et Anice observaient ses moindres mouvements.

			Le couloir du second étage était étroit et aussi vétuste que celui du premier. C’était sûrement l’étage des domestiques.

			Lady Macnachtan ouvrit la porte la plus proche de l’escalier. Elle entra et fit un pas de côté, conviant silencieusement Margaret à la suivre à l’intérieur.

			Pendant un instant, cette dernière fut tentée de rester en arrière, ne sachant pas à quoi elle devait s’attendre. Prenant son courage à deux mains, elle entra néanmoins. Le lit se trouvait seulement à quelques pas de la porte, et la vue de Rowan dans une attitude rigide l’obligea à étouffer un cri d’effroi derrière son poing.

			Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Si l’on avait ramené les couvertures sur sa tête, personne n’aurait remarqué sa présence.

			Sa peau sombre était d’un gris blafard. Son visage était déformé par les contusions. Son bras cassé était suspendu en écharpe dans une attelle. Ses doigts étaient enflés à cause des multiples fractures de sa main.

			Margaret tomba à genoux près du lit. Elle avait les yeux brûlants de larmes qui ne demandaient qu’à couler. Elle prit la main de Rowan dans la sienne.

			— Le médecin nous a recommandé de ne pas le toucher, la mit en garde lady Macnachtan. Il pense que moins le patient sera remué, mieux il se remettra.

			Retirant sa main, Margaret éprouva une horrible et ténébreuse appréhension qui la glaça.

			Même si ces femmes donnaient l’impression d’être tout à fait normales, quelque chose ne tournait pas rond du tout, dangereusement pas rond !

			En outre, elle perdait ses moyens.

			Elle ressentit le besoin d’être seule, de réfléchir.

			Et de trouver le grimoire de Fenella !

			C’était parfaitement limpide. Le livre serait son viatique. Il répondrait à ses questions. Harry en était persuadé ; et, pour l’heure, elle n’avait pas d’autre recours.

			— Vous avez retrouvé tous nos effets ? s’enquit-elle.

			Ce fut Anice qui répondit :

			— Oui, madame. Nous les avons rangés, soit dans l’armoire, soit dans les sacs qui se trouvent à côté. Tout est dans votre chambre.

			Le livre aussi, par conséquent. Puisqu’ils m’ont retrouvée, ils n’auront pas manqué de voir le livre.

			Elle l’avait eu devant les yeux, tandis qu’elle se mourait…

			Malgré tout, elle était bien vivante.

			Hibouette était avec moi. Hibouette m’a sauvée !

			Face à toutes ces incongruités, elle sentait son équilibre mental défaillir. Mieux valait se concentrer sur ce qui était avéré et concret. Elle craignait de ne pouvoir guère se fier à sa propre mémoire et n’était pas sans savoir que personne ne la croirait si elle racontait son histoire. Personne, sauf Rowan. Ce dernier avait été témoin des faits, et cela risquait de lui coûter la vie.

			— Je reviendrai, lui susurra-t-elle. Je nous sauverai.

			Aucune réaction.

			Du moins du côté de Rowan. Car quelque chose frémit en elle.

			Elle quitta la chambre avant de se trahir, les Macnachtan à sa suite.

			— Il s’appelle Rowan, commença-t-elle en redescendant l’escalier. Il m’est très cher. De grâce, ne lésinez pas sur les moyens pour le guérir. Je couvrirai les frais.

			— Entendu, madame, répondit l’une des trois femmes.

			Margaret ne sut laquelle, mais elle s’en moquait. Elle avait l’impression grotesque d’être prisonnière d’un monde dont elle ne comprenait plus les lois, d’un monde qui n’était peut-être pas ce qu’il semblait être, exactement comme dans le cauchemar qu’elle avait fait dans le carrosse avant l’accident.

			Margaret se retint de courir retrouver le sanctuaire de sa chambre.

			Les dames Macnachtan trouvaient étrange, apparemment, sa manière de se comporter. Elle vit à leurs haussements de sourcils qu’elles se posaient des questions. Peu lui importait.

			— Je suis épuisée, lâcha malgré elle Margaret. J’ai besoin de me reposer.

			— Naturellement, répliqua lady Macnachtan. Avez-vous mangé quelque chose ?

			La question s’adressait moins à Margaret qu’aux deux sœurs.

			— Elle n’a pris qu’un peu de thé refroidi, annonça Laren.

			— Je n’ai pas faim, intervint Margaret.

			Et c’était vrai. Elle était bien trop sur ses gardes pour s’intéresser à la nourriture, pour l’instant. Elle devait d’abord tenir le livre de Fenella entre ses mains.

			— Il faut manger, insista lady Macnachtan.

			— Anice, Laren, Heath est-il au courant que notre hôte est réveillée ?

			— Non, à moins que tu n’aies envoyé Cora lui annoncer la nouvelle, répondit Anice.

			— Je l’ai envoyée aider sa mère à l’office, expliqua lady Macnachtan. Par conséquent, Heath n’est pas encore au courant.

			— Nous allons aller le prévenir, déclara Laren, avec un brin de contrariété, voire d’agacement, dans la voix.

			— Viens, Anice.

			Celle-ci se tourna vers Margaret avant de prendre congé.

			— Nous sommes heureuses que vous alliez mieux. Je vous en prie, reposez-vous.

			Margaret acquiesça, mais croisa les bras.

			— Oui, du repos vous fera du bien, reprit lady Macnachtan. En attendant, je sais que Cook a fait un bouillon qui vous requinquera et vous redonnera bon moral. Je vais vous faire monter un plateau.

			— Merci, marmonna Margaret, et toutes, fort heureusement, quittèrent la chambre avant de refermer la porte derrière elles.

			Margaret manqua de s’effondrer. Elle avait dû mobiliser toute son énergie afin de paraître calme et à l’aise, alors qu’elle en était très éloignée.

			Rien n’était normal, depuis sa pleine santé jusqu’au désir des Macnachtan de l’aider. Laren et Anice semblaient avenantes et agréables, mais quelque chose chez lady Macnachtan éveillait sa méfiance. Margaret était très versée dans l’art de dissimuler ses propres pensées et actions, et elle savait reconnaître cette aptitude chez autrui.

			Elle alla se poster devant la fenêtre. Sa chambre donnait sur l’arrière de la maison où s’étendait un petit jardin délimité par une rangée d’arbres.

			Une porte du rez-de-chaussée s’ouvrit à la verticale de la fenêtre, et elle entendit retentir les voix de Laren et d’Anice sans parvenir à discerner ce qu’elles se disaient. Elle recula de crainte qu’elles ne la vissent, mais les deux sœurs étaient beaucoup trop absorbées par le but de leur sortie.

			Elle les regarda suivre un sentier qui longeait le côté de la demeure et se perdait au milieu des arbres en direction des écuries construites en dur. Il y avait d’autres dépendances, mais l’écurie faisait sans conteste la fierté de la famille.

			Un nombre considérable de personnes s’étaient rassemblées dans la cour où elles s’affairaient dans l’attente d’on ne savait quoi. Margaret se demanda ce qu’il se tramait.

			C’est alors qu’elle remarqua la silhouette d’un homme de grande taille sans couvre-chef. Tous semblaient l’écouter ou évoluer dans son sillage. Il avait le cheveu noir et portait son manteau ouvert.

			Margaret ne parvint pas à distinguer son visage, mais elle avait la troublante impression de le connaître.

			Même à cette distance, il émanait de lui une aura d’autorité. Elle comprit, à la manière dont il fendait l’air avec ses mains, qu’il n’était pas content. Ses gens reculèrent d’un pas et certains d’entre eux baissèrent la tête.

			C’est sans doute Macnachtan. Le chef du clan, se dit Margaret. Le lien entre mes ancêtres et Fenella.

			Sous ses yeux, Laren et Anice entreprirent de prévenir leur frère que Margaret s’était réveillée. Ils ne tarderaient pas à revenir prendre de ses nouvelles et elle aurait manqué cette occasion rêvée de remettre la main sur le grimoire de Fenella.

			Margaret se mit donc au travail, fouillant désespérément ses bagages.

			Quelqu’un avait rangé ses affaires. Les accessoires de coiffure étaient à un endroit, les bijoux à un autre. Certains effets appartenaient à Smith. Margaret se prit à regretter de ne pas s’être montrée plus bienveillante avec sa femme de chambre.

			Bas et jupons avaient été lavés de frais et pliés. S’acquitter de ces tâches prenait du temps. Margaret considéra d’un œil maussade les empilements de linge propre, quelque peu contrariée que des mains inconnues aient touché à ses affaires.

			Le premier objet important qu’elle trouva fut le pistolet que son frère Harry lui avait donné avant son départ de Glenfinnan. Il lui avait lui-même appris à tirer ; c’est pourquoi il savait qu’elle pourrait s’en servir si nécessaire.

			Margaret trouva l’arme dans sa malle, laquelle avait voyagé dans l’habitacle. Elle prit le pistolet en main, le soupesant, puis elle sortit la bourse de munitions.

			Le cuir était taché – preuve évidente de l’orage qu’elle et Rowan avaient traversé –, mais la poudre, à l’intérieur, ne faisait pas d’emplâtre. Sans doute l’humidité amoindrirait-elle l’efficacité de la poudre, mais jusqu’à quel point ? Harry avait évoqué quantité d’anecdotes mettant en scène ses hommes se servant de poudre qui avait pris l’humidité. L’eau qui avait imbibé la bourse à munitions de Margaret semblait avoir eu le temps de sécher.

			Cette arme lui donna confiance en elle-même. Elle n’était plus entièrement à la merci des Macnachtan.

			Elle reprit la fouille. Elle s’efforça d’y mettre ordre et méthode, mais plus elle fouillait, plus la panique la gagnait. Le livre était introuvable. Ses effets étaient au complet, à l’exception du grimoire.

			Ses soupçons concernant ses hôtes étaient donc fondés. Ils s’étaient emparés de l’ouvrage de Fenella. Ils le gardaient pour leur propre usage.

			Elle entra dans une colère froide. La vie de ses frères était entre ses mains. Sans le livre, elle se voyait réduite à l’impuissance.

			Elle était venue là en mission afin de sauver les siens, et elle le ferait.

			Margaret s’habilla rapidement. Elle ne prit pas la peine de coiffer ses cheveux mais saisit sa cape doublée de fourrure et la jeta sur ses épaules. Puis elle chargea le pistolet et fourra la bourse de poudre dans une de ses poches intérieures.

			On frappa à la porte.

			— Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Margaret.

			— Je vous apporte un plateau, Madame, répondit Cora, la jeune fille qui l’avait veillée. C’est un bol de bouillon et un peu de bon pain.

			— Je n’ai pas faim.

			Elle ne mentait pas. Elle n’éprouvait pas le besoin de manger. Elle se nourrissait d’une fureur ancestrale justifiée !

			— Rapportez-le à la cuisine, ordonna-t-elle.

			— Bien, Madame.

			Margaret attendit un moment, puis elle alla ouvrir la porte. Le couloir était désert.

			Le pistolet au poing, elle quitta la chambre. Le moment était venu d’affronter le chef des Macnachtan. Elle saurait se faire restituer le grimoire !

			L’arme l’y aiderait.





Chapitre 4


			La peste soit de ce diable de whisky !

			Lorsque Heath Macnachtan foula la boue de l’enclos à cochons, il regretta aussitôt de s’être par trop laissé tenter la veille au soir. Il n’était pas rasé et se sentait passablement contrarié, ayant été tiré d’un sommeil profond pour donner la chasse aux porcs et s’apercevoir qu’il n’avait pas été le seul à abuser de l’alcool.

			Son petit-cousin Irwin ne commençait jamais une journée sans boire de un à dix verres. Irwin n’avait aucun sens des responsabilités. À sa décharge, à trente-quatre ans, il avait la simplicité d’un enfant de dix ans. Mais ce n’était pas sorcier de se souvenir de fermer l’enclos tous les soirs !

			C’était la troisième fois en deux mois qu’il oubliait.

			D’ordinaire, Heath ne perdait pas patience avec Irwin, sauf ce matin-là, tandis que son propre crâne faisait les frais de ses excès.

			C’était la faute de la Chattan venue d’Angleterre. Sa présence lui donnait l’impression d’avoir la corde au cou et que le nœud se resserrait, le nœud que la mort de Brodie avait noué.

			Cette femme symbolisait, à ses yeux, le monde extérieur, celui-là même qu’il avait été obligé de laisser de côté.

			Comme la mer lui manquait ! Il avait la nostalgie de l’iode. Il avait la nostalgie de la liberté. L’uniforme qu’il avait porté était, lui aussi, tout un symbole.

			À présent, il n’avait plus rien. Il ne représentait plus rien. Son royaume était constitué de ces montagnes et de ces gens irascibles, paresseux, déloyaux et aux idées exaspérément arrêtées appelés Highlanders. Et il ne pouvait plus se cacher le fait qu’il était l’un d’entre eux.

			Brodie et son père devaient bien rire là-haut !

			Marybone, le fief familial, avait été construit près d’un siècle auparavant. Ses aïeuls avaient réemployé la pierre du donjon des Macnachtan pour la construction de la maison et de l’écurie. La demeure était un édifice à trois étages qui se transformait en palais des courants d’air en hiver et en fournaise en été.

			En fait, le manoir passait pour l’un des édifices les plus importants de la région, même si, de l’avis de Heath, c’était à cause de l’écurie. Le bâtiment abritait des stalles pour vingt chevaux et des emplacements réservés aux véhicules de tout gabarit acquis par son père malgré un usage peu fréquent. Heath avait vendu la plupart d’entre eux afin de payer des dettes.

			La majorité des stalles étaient désormais inoccupées, à l’exception de celle du hardi Amiral et des juments de ses sœurs et de sa belle-sœur. L’Amiral rendait doublement service en tant que monture de Heath et cheval de labour, lorsqu’il en fallait un.

			Les juments étaient véritablement de bonne race. Brodie avait caressé le rêve d’élever de beaux pur-sang et avait englouti, à ce titre, une somme d’argent considérable qu’il ne possédait pas.

			Derrière l’écurie, se trouvaient plusieurs dépendances pour les oies, les chèvres et une vache.

			L’enclos à cochons était nouveau. Jusque-là, ils avaient toujours laissé les porcs s’ébattre en liberté, raison pour laquelle – Heath en aurait mis sa main au feu – ils avaient perdu leur élevage. Les Campbell avaient eu beau jeu d’en attraper un chaque fois que l’envie de manger du jambon les prenait ! Heath était fermement décidé à mettre un terme à l’hémorragie ; quant à Irwin, il semblait tout aussi résolu à laisser couler.

			Heath et plusieurs autres, dont Rowlly et sa femme Janet, avaient passé une bonne heure à chercher les porcelets qu’ils avaient l’intention d’abattre le printemps venu. Mais ces cochons d’animaux-là n’avaient pas été faciles à retrouver, et tout ce qu’avait su faire Irwin, c’était pleurer des larmes alcoolisées dans les jupons de sa mère Nila.

			— Ne fais pas porter le chapeau à mon fils ! lança-t-elle tandis que Heath remettait dans l’enclos avec ses congénères l’animal agité que venait de lui passer Rowlly.

			Avant de répondre à Nila, Heath referma la barrière et fit glisser la traverse afin que la palissade ne s’ouvre pas. C’était le temps qu’il lui fallait pour dompter sa mauvaise humeur, mais il y renonça finalement. Il avait perdu toute envie de rire à l’instant où il avait vu la barrière ouverte et l’enclos vide.

			— Et à qui devrais-je le faire porter, d’après toi, Nila ?

			Les autres ouvriers présents dans la cour, les fermiers qui avaient donné la main pour récupérer les cochons et les garçons d’écurie s’interrompirent comme un seul homme pour tendre l’oreille.

			— Tu lui demandes trop, plaida Nila. Il ne peut pas prendre de responsabilités.

			— C’est une barrière ! rappela Heath. On l’ouvre, on la referme.

			Il joignit le geste à la parole tandis que Nila le regardait en se renfrognant encore davantage. Elle ressemblait à un troll au visage ridé et au nez énorme. Sourire lui aurait sans doute fait beaucoup de bien.

			Dieu que l’autorité dont il jouissait dans la marine lui manquait ! Son clan ignorait quasiment toute structure hiérarchique. Ils étaient tous parents. Les membres du clan, surtout les femmes, n’hésitaient pas à faire connaître leur point de vue et à discuter ses moindres initiatives.

			— Il n’a oublié que trois fois, répliqua Nila en mettant les bras en croix afin de protéger son fils, qui faisait deux fois sa taille. Mais ce n’est pas sa faute !

			— Et de qui est-ce la faute, Nila ? s’enquit Heath.

			— Mais la tienne ! Tu lui demandes trop. Comme à nous tous.

			Heath pesta dans sa barbe.

			— Je vous demande de m’aider à vous nourrir ! Nous avons besoin de ces cochons si nous voulons du lard et du jambon l’hiver prochain. À moins que tu ne préfères passer un autre hiver comme celui-ci, avec la faim au ventre ?

			— C’est toi, le chef. C’est ta responsabilité de veiller sur nous.

			Nila s’adressait à Heath comme s’il était aussi simple d’esprit que son fils et qu’il ne connaissait pas son devoir.

			— Tu parles de nous nourrir, mais tu réduis la pension des veuves. Tu as promis que nous aurions tout notre dû, mais nous n’en avons pas encore vu la couleur.

			— Pas de ça avec moi, Nila ! Mon père et mon frère ont vendu tout ce qu’ils possédaient de valeur pour continuer de faire vivre ce clan, mais le monde qui nous entoure a changé. Les vieilles recettes ne marchent plus. Chacun d’entre nous doit apprendre à se suffire à lui-même. D’ailleurs, tu n’es pas encore morte de faim. J’ai fait en sorte que cela n’arrive pas.

			Heath avait conscience de ne pas s’adresser seulement à Nila et à son fils. Les autres écoutaient aussi.

			Le cercle rapproché du clan était composé de quelque trente familles, comptabilisant au total près de deux cents individus cantonnés dans la vallée du Loch Awe. Autrefois, ils avaient été plus nombreux, mais, à l’instar de Heath, un grand nombre avait eu des démangeaisons dans les pieds et avait voulu voir ce qui s’étendait au-delà des terres des Macnachtan. Ils étaient partis tenter leur chance, laissant derrière eux les faibles, les paresseux et les imbéciles.

			Ce matin-là, Heath eut vraiment le sentiment qu’il appartenait à cette dernière catégorie. Fallait-il s’étonner que ses terres soient aux mains de ses créanciers ? Brodie s’était fortement endetté pour sauver ces gens, et cette dette pesait à présent sur les épaules de Heath.

			Cela signifiait qu’il avait le devoir de prêcher l’indépendance, fût-il encore dans les brumes de l’alcool.

			Et naturellement, il était trop entêté pour tout laisser en plan. Quoi qu’en dise Nila, il se sentait responsable. Ainsi que son frère et son père avant lui.

			L’offre d’achat d’Owen Campbell ne cessait de le tarauder. L’argent de la vente aurait résolu tous ses problèmes.

			Sauf qu’il ne pouvait pas vendre. Il s’y refusait. Ces terres étaient son héritage. Ses ancêtres avaient soutenu, protégé et gouverné ces gens pendant des siècles. Il ne serait pas celui qui les abandonnerait, même si Nila disait vrai au sujet de la diminution de la pension des veuves. Il y avait douze veuves, une école et une église à financer, en plus d’une armée d’autres obligations qui venaient s’ajouter aux dettes.

			Seul un miracle aurait pu permettre à Heath de se sortir de cette impasse. Là-dessus, Dieu, avec son glorieux sens de l’humour, lui avait envoyé la plus riche héritière du royaume !

			Hélas, c’était une Chattan, et lui un Macnachtan.

			« Chattan » ! On évoquait ce nom le soir à la veillée, lorsqu’on voulait se distraire grâce à une histoire qui finit par un bon conte moral ou pour mettre les enfants en garde contre le mal qui court à travers le monde.

			À une époque – dans sa jeunesse évidemment –, Heath avait cru ceux qui affirmaient que tous les malheurs des Macnachtan étaient dus à la perfidie des Chattan.

			À présent, il comprenait que les Chattan n’avaient rien à voir avec la gageure que représentait le fait de faire entrer cette bande de Highlanders têtus dans la modernité.

			— Tu recevras ton argent, Nila, sauf si je suis obligé de racheter des porcs pour remplacer ceux que ton fils laisse s’échapper.

			À l’inflexion de sa voix, quelqu’un de plus avisé que Nila aurait battu en retraite, mais pas elle. Au contraire, elle ne céda pas et le fusilla du regard dans une attitude de défi.

			— Ma foi, chef, tu as ton opinion et j’ai la mienne, déclara-t-elle, les mains sur les hanches. Mais ne va pas t’imaginer que tu peux faire à ta guise ! Les vieilles coutumes ne sont pas faites pour les chiens, ni la loi des anciens.

			« Les anciens ? » Pourquoi diable discutait-il avec cette mégère ? Mieux valait retourner se coucher et peut-être même boire une autre petite gorgée de whisky comme antidote à son mal de tête.

			— Parfaitement, les anciens ! s’exclama-t-elle, comme si elle avait lu dans ses pensées. Je te rappelle que le titre de chef est accordé au suffrage par les membres du clan, à tour de rôle et à ceux dont l’ascendance confère cet honneur, précisa-t-elle. Il ne s’agit pas que de toi et de tes ancêtres ! Nous n’avons encore rien changé, mais nous pourrions le faire.

			— D’où tiens-tu cette absurdité ? s’enquit Heath. De Sweptson ? En est-il à réduit à en appeler au droit druidique à présent ? Se prendrait-il pour un prince sacré ?

			Heath aurait trouvé la chose désopilante s’il n’avait pas été sacrément en colère, justement.

			Comme il aurait aimé pouvoir secouer Nila comme un prunier afin d’en faire tomber toute la sottise.

			Il éleva la voix afin que tous l’entendent.

			— Sweptson ourdit la révolte contre moi et les miens. Alors, écoutez-moi bien ! Je descends de Robert the Bruce et c’est un homme de mon lignage qui vous gouverne depuis ce temps-là. Faites en sorte que Sweptson se déclare ouvertement et je réglerai l’affaire avec lui.

			D’un seul coup de poing !

			Pour toute réponse, Nila fit la moue.

			— Viens, Irwin, j’ai des corvées qui t’attendent à la maison.

			À ces mots, elle lui tourna le dos et s’éloigna avec la dignité d’une reine.

			Heath lutta contre une forte et puérile envie de la rattraper pour lui donner un bon coup de pied dans le derrière. Il avait tout bonnement gâché sa salive. Tout ce qu’il avait dit était entré par une oreille et sorti par l’autre.

			— Tu savais que tu n’aurais pas le dernier mot avec elle, marmonna Rowlly.

			Son épouse hocha la tête en signe d’acquiescement. Janet vivait pratiquement à l’écurie lorsque son mari était là. C’était une belle femme solide qui dépassait Rowlly d’une demi-tête et avait donné à celui-ci quatre fils.

			— Il n’est pas interdit d’espérer…, répliqua Heath en ravalant son amertume. Fais en sorte qu’un des garçons d’écurie passe derrière Irwin tous les soirs et tous les matins pour vérifier que la barrière est bien fermée. Et fais savoir à Irwin que s’il oublie encore une fois de la refermer, gare à ses fesses.

			— Ouaip, chef !

			Cela aurait dû être la fin de l’entracte. Heath s’attendait à ce que les autres ne restent pas plantés là bouche bée mais se remettent au travail. De toute façon, toute velléité de leur part de se disperser eût été empêchée par l’arrivée de ses sœurs qui accouraient du manoir par le sentier, capes au vent.

			— Elle s’est réveillée, Heath ! lança Anice. Lady Margaret est réveillée !

			Même Nila fit volte-face et revint vers les écuries.

			Rien n’était secret au sein du clan. Les événements étaient l’affaire de tous. Ce qui n’était encore qu’une vague rumeur le matin devenait un conte extravagant le soir, et Heath aurait juré que la plupart des histoires qui circulaient le mettaient en scène.

			Il n’était pas non plus sans savoir qu’il ne pouvait pas lutter.

			— La Chattan est réveillée ? répéta Janet Macnachtan. Elle