Main La Malédiction De Jacinta

La Malédiction De Jacinta

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Language:
french
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1

La morale à l'école selon Ferdinand Buisson

Year:
2013
Language:
french
File:
EPUB, 2.07 MB
2

La maléDICTION

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 5.96 MB
ISBN 978-2-234-06988-6

© Lucía Puenzo, 2007.

© 2011, Éditions Stock pour la traduction française.

titre original :

La maldición de Jacinta Pichimahuida

La Cosmopolite

Couverture Atelier Didier Thimonier

Photo de couverture : © Pierre Gable





Du même auteur

Aux éditions stock

L’enfant poisson





Première partie





1

Ils se sont rencontrés dans le bus, en direction de La Plata.

C’est Pepino qui l’a vue en premier. Il l’a vue entrer dans le terminal, il a senti une odeur de marijuana flotter dans son sillage… Elle a les genoux et les coudes plus grands que les jambes et les bras. Elle mesure presque deux mètres. Dès qu’elle fait un pas elle dépasse les autres mortels. À côté d’elle, ils ont tous l’air d’être des nains vulgaires. Elle ressemble à la mariée des Noces funèbres de Tim Burton ; c’est ce qui a séduit Pepino. Ou peut-être sa façon de rire après s’être pris une porte vitrée en pleine figure. Elle s’est retrouvée assise par terre. Et aussitôt elle s’est mise à saigner du nez. La marque de son visage s’est imprimée sur la vitre. Pepino a été le seul à rire avec elle. Leurs rires étaient contagieux. Elle a fini par hoqueter comme un poisson sur le sol et elle s’est pissé dessus. C’est à ce moment-là, quand il a regardé son visage alors qu’une petite flaque se formait à ses pieds, que Pepino est définitivement tombé amoureux. En revanche tout le monde a commencé à se moquer d’elle. Petits et grands. Twiggy a baissé la tête et elle a couru aux toilettes, pleine de sang et de pisse. Pepino ne l’a pas revue avant le bus. Elle a été la dernière à monter. Certaines personnes l’ont reconnue. Quelque chose transpire des filles restées célibataires. Désespoir. Naufrage. Les yeux de Twiggy étaient ainsi : deux naufragés désespérés. Elle a avancé entre les gens avec deux petits bouts de coton enfoncés dans les narines. Elle fredonnait une chanson de Donald, doucement, sans aucun placement de voix. Les vagues et le vent / Zu cun dum zu cun dum / Le froid de la mer / Cha la la la la la la… Il y avai; t plein de sièges vides, mais elle s’est dirigée vers lui.

– Je peux m’asseoir ?

– Couloir ou fenêtre ?

– Fenêtre.

Pepino a poussé son blouson. Twiggy l’a enjambé. Elle portait une robe noire avec un K dessiné dans le dos.

– Tu vas voir Kabusacki ? a-t-elle demandé.

– Bochatón, a-t-il répondu.

– Ah.

Twiggy a regardé par la fenêtre en se mordant les lèvres comme s’il avait insulté sa mère. Elle n’a rien dit avant que le bus quitte le terminal. Alors elle a attaqué.

– Kabusacki a plus de talent.

Il a haussé les épaules. Ça l’a encore plus énervée.

– Défends-le. Si tu l’aimes au moins défends-le.

Elle avait le nez enflé à cause de l’impact contre la porte vitrée et un bleu au front.

– Je sens la pisse ?

– Quoi ?

– La pisse… Je pue ?

– Non.

– J’ai dû enlever ma culotte.

Là, il l’a regardée.

– Tu n’as pas de culotte ?

Elle a hoché la tête en souriant.

– Et qu’est-ce que tu éprouves ? a-t-il demandé.

– Tu veux vraiment le savoir ?

– À mort.

– Tu n’éprouveras jamais un truc pareil.

– Qu’est-ce que ça a à voir ?

Twiggy a souri de nouveau.

C’est une de ces filles qui n’arrêtent pas de sourire même quand elles sont au bord du suicide, a pensé Pepino. Et il déteste ce genre de filles. Il aime les graves, les tragiques. Mais Twiggy avait une dent fendue. Juste un peu. Une imperfection qui lui a brusquement redonné tout son charme.

– Sérieusement tu aimes Bochatón ?

– J’ai l’impression que t’as le nez cassé, a dit Pepino.

– Ton visage me dit quelque chose…

– Moi ?

– Non, le mec assis derrière toi… Oui, toi, idiot.

– Tu regardais Jacinta Pichimahuida ?

– Señorita Maestra ?

– Oui.

– La première ou la deuxième saison ?

– La deuxième.

Twiggy a renchéri.

– J’étais amoureuse du noir. Cirilo.

– Je suis Pepino.

Et il a ajouté :

– Pardon pour la rime.

Twiggy, qui n’avait jamais fini un livre de sa vie et n’écoutait pas les rimes, a froncé les sourcils, s’efforçant de se souvenir…

– Pepino ?

– Celui qui était assis derrière Etelvina.

– Pepino…

– Le bègue.

– Ah, oui… Je crois. Tu n’as plus jamais rejoué ?

– Jamais.

– T’as quand même connu ça un petit moment.

– Quoi… ?

– La gloire.

(Elle l’avait dit comme s’il s’agissait des révolutionnaires French et Beruti).

– Moi aussi je voulais être actrice. Chanteuse. Maman en avait très envie. Et moi pareil.

Twiggy s’est troublée, à ce stade il y avait toujours un moment où elle s’embrouillait et ça la faisait bafouiller.

– J’ai été présélectionnée pour Cantaniño. Au dernier tour j’ai chanté après Lorena Paola. Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça, a-t-elle dit.

Et elle a continué de parler quasiment sans respirer :

– Je ne l’ai jamais dit à personne. Sauf à mon psy, c’est tout. J’ai fait cinq ans d’analyse… Tu sais, on dit qu’à la fin, quand on atteint ce qui se trouve au fond, tout en dessous, on arrive aux parents… Moi à la fin je suis arrivée à Lorena Paola. À elle et à Cantaniño. Ils cherchent une petite grosse, m’avait dit ma mère juste avant que j’aille chanter. À cette époque j’étais ronde. Très ronde. Donc j’ai entendu ça : c’est toi qu’ils cherchent. Et je suis allée gagner ma place. Je n’ai jamais aussi bien chanté de ma vie. Le jury m’a applaudie une minute montre en main. J’étais prise. Ma mère pleurait plus que moi. Je me rappelle qu’elle me serrait dans ses bras en disant : Tu nous as sauvés, ma grosse. C’est ce qu’elle répétait : Tu nous as sauvés. Alors Lorena Paola est apparue. Elle, le jury l’a applaudie debout. Et ils lui ont dit tout de suite qu’elle était prise.

Le bus se trouvait à mi-chemin entre Buenos Aires et La Plata. Tout le monde dormait, sauf elle et lui. Twiggy crachait ses mots comme si quelque chose dans le passé de Pepino avait fait ressurgir les frustrations du sien.

– Toute ma vie j’ai détesté cette grosse vache. J’ai suivi sa carrière. Les quelques succès qu’elle a eus. J’ai appris toutes les chansons de Cantaniño. Quand elle passait à la télé, je chantais enfermée dans les toilettes. C’était comme si elle avait volé ma vie… Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça, a-t-elle répété. J’aurais tout supporté sauf qu’elle maigrisse. C’était tout ce qui me restait, la maigreur, la consolation de la maigreur…





Lorsqu’ils sont arrivés à La Plata, Pepino l’a invitée à dîner chez Edgardo. Twiggy ne connaissait pas l’endroit, elle connaissait la chanson de Pángaro… Dîner chez Edgardo / le top deuxième catégorie / têtes de jivaros / amis / fernet.

– Cet endroit existe pour de vrai ? a-t-elle demandé alors qu’ils marchaient dans la 16e Rue.

(En réalité c’était Twiggy qui marchait, Pepino était quasiment au trot pour garder la cadence.)

– Bien sûr que oui… Tu n’es jamais venue à La Plata ?

– Non. Si je te raconte pourquoi, tu vas penser que je suis folle.

Pepino a continué de trotter sans poser de questions. Ça l’intéressait mais il était hors d’haleine.

– J’ai lu quelque part que Lorena Paola sortait avec un mec de La Plata. J’avais quinze ans, c’était juste au moment où elle est devenue mince. Si je l’avais croisée, je l’aurais tuée. Ce n’est pas une façon de parler : je l’aurais vraiment tuée. Je n’allais pas bien à l’époque. Et La Plata, c’est petit, avec toutes ces rues perpendiculaires, les gens se croisent souvent… Je n’allais pas prendre le risque de me retrouver en taule à cause de cette pétasse. C’est pour ça que je suivais Kabusacki partout sauf ici. Après, Lorena a quitté le mec en question mais je suis restée traumatisée par ce lieu. Aujourd’hui j’ai décidé qu’il était temps de grandir. J’ai vingt-quatre ans. Je ne suis plus une gamine. Je ne suis rien en réalité, je veux dire…

Elle s’est interrompue et elle a tourné dans une rue perpendiculaire.

– Kabusacki cherche une soliste. Je l’ai appris hier. Il n’est peut-être pas trop tard pour moi…

– Moins vite, s’il te plaît, a supplié Pepino, à bout de souffle.

– Excuse-moi.

Twiggy a stoppé brusquement et elle s’est mise à marcher au ralenti. Elle n’avait pas l’intention de se caricaturer, mais le fait était là : elle n’avait pas le choix, elle devait garder une jambe en l’air avant de reposer le pied par terre.

Pendant le dîner Pepino l’a écoutée sans ouvrir la bouche. Il essayait de déterminer ce qui était exaspérant chez elle : ce n’était ni la taille ni la hâte, mais la sensation qu’il fallait courir pour ne pas la perdre. Il a mis une heure à étancher sa soif. Edgardo lui a apporté trois bouteilles d’eau gazeuse et deux de vin. À un moment le jacassement de Twiggy est devenu un verbiage absurde et Pepino a pu se reposer en silence, sans aucun effort ni collaboration. Edgardo s’est assis avec eux à la fin du repas. Il servait Pepino depuis des années à la même table du fond, l’enivrant au vin rouge avec du fernet au digestif. La nouveauté, c’était la grande maigre qui n’arrêtait pas de parler, même pour respirer. Et pourtant ils avaient le même air d’orphelins. Edgardo a raconté l’histoire du lieu et des têtes de jivaros, les réducteurs de têtes. Il y en avait deux derrière une vitrine. Elles venaient de Quito. Edgardo a dit qu’il y avait un truc pour distinguer les vraies : les fausses suintent une sorte de graisse. En Équateur on les confectionne avec des cadavres, pour les vendre aux touristes. Avec le temps elles génèrent des microbes qui finissent par bouffer les têtes jusqu’à les faire disparaître. Celles d’Edgardo ont plus de quarante ans et elles restent intactes : ce ne sont pas des imitations. Les jivaros ne réduisent pas le cerveau. Ils pratiquent une entaille dans la nuque, ils extraient le crâne, ils laissent la peau et les cheveux. Ils font bouillir des feuilles spéciales qui fixent les cheveux pour les empêcher de tomber. Ils remplissent la tête avec ces feuilles et cousent l’entaille, les yeux et la bouche. Il reste une poche dans laquelle ils mettent du sable chaud pour donner forme à la peau. Avec une pierre ils modèlent le visage. La peau cède, devient malléable…

Twiggy a écouté l’explication d’Edgardo avec une grimace de dégoût. Pepino, en revanche, observait les têtes réduites des jivaros en souriant. Conservé dans un flacon en verre un Indien le regardait, immuable, noyé dans le formol. Alors, sans transition, comme cela se produisait chaque fois, Pepino s’est remis à penser à Santa Cruz. C’était exactement ce que le maître devait penser d’eux quand il était le Dieu de leur vie : des têtes vides et malléables.

– Je connais des Équatoriens qui continuent de réduire des têtes. Ici même, à la La Plata, a dit Edgardo, le livre d’or à la main. Ils pourraient me procurer une tête entière, ça vous dit ?

Ils se sont tous mis à rire, même des syndicalistes qui planifiaient une grève à une table du fond. Twiggy a promis leurs deux têtes dans le livre d’or. Elle a écrit : Il est certifié ici qu’un jour nous léguerons nos crânes à la vitrine du señor Edgardo. Puis elle a sorti de sa poche un appareil photo jetable et elle a exigé un cliché d’eux trois ensemble. Edgardo s’est adressé en criant à un syndicaliste :

– Les têtes, le reste du corps n’a pas d’importance, a-t-il dit en lui passant l’appareil.

Et à Twiggy :

– Tout ce qui est écrit dans ce livre s’accomplit.

– C’est écrit.

– Alors signez.

Ils ont signé.

Dehors, il faisait froid. Il restait une heure avant le concert et ils avaient quinze minutes de marche. À un feu rouge, Pepino a vu deux hommes à moto qui les regardaient en rigolant. Il a deviné qu’ils se moquaient de leurs tailles. Il ne s’était jamais senti aussi petit qu’en marchant à côté d’elle. Les rires lui ont confirmé que, vues de loin, leurs silhouettes opposées les faisaient ressembler à des animaux de cirque. Twiggy les avait vus elle aussi, même si elle a feint d’être distraite par le froid. Elle tremblait, elle avait la chair de poule et elle claquait des dents.

– Tu me files ton blouson ou pas ?

– D’accord, a dit Pepino.

Il portait sous son blouson un tee-shirt si usé qu’il en était translucide. C’était l’affiche polonaise d’un film japonais, Harakiri, avec un samouraï empoignant un sabre trempé du sang de l’ennemi. Twiggy a enfilé le blouson. Il était trop petit pour elle, de partout, aux manches et à la taille. Lorsqu’elle a bougé les bras, elle a senti les coutures du blouson craquer, se déchirer. Elle a continué de marcher sans remuer le haut du corps, comme si on venait de lui mettre une camisole de force. Elle a baissé les yeux et elle a vu de petits nuages de buée qui sortaient de la bouche de Pepino. Elle-même avait les larmes aux yeux, à cause des rafales de vent glacé contre son visage.

– Tout cela c’est la faute de l’organisation du système solaire. Plus exactement de l’orbite, de l’inclinaison et de la taille de la Terre, a-t-elle dit.

– Quoi ?

– Les désastres climatiques, écologiques. Les épidémies. L’inclinaison de la Terre est responsable de la distribution inégale des rayons solaires, a poursuivi Twiggy, qui ne lisait pas de livres mais possédait une capacité étonnante pour emmagasiner des données inutiles. Cette inégalité crée des différences de température aux divers points du globe et provoque des cyclones, des tornades. Tous les fléaux que nous subissons sont aussi des conséquences de notre système solaire. Le choléra, la fièvre typhoïde, la polio, le cancer, le sida, la grippe aviaire… La solution, c’est d’appliquer des méthodes radicales à l’échelle cosmique. Et d’écarter l’idée qu’il est impensable de remettre en question l’organisation du système solaire.

Le bar se trouvait à un angle de rue. Il était bondé. Un vigile gonflé aux anabolisants s’efforçait de contenir tous les fans qui attendaient devant, jusque sur la chaussée. L’aiment-ils vraiment, a pensé Pepino, ou ont-ils besoin d’être alignés derrière quelque chose ? Avant qu’il se soit fait un avis, Twiggy a sorti un papier de sa poche, elle a enfoncé son petit doigt dedans et elle a aspiré deux fois avant de mettre, avec une précision d’experte, une ligne blanche sur son index.

– Tiens. Pour toi.

Pepino n’a pas osé lui dire qu’il ne consommait pas. Il a reniflé lentement, jusqu’au bout du doigt. Il a avalé. Ses sourcils se sont arqués et ses yeux sont devenus humides. Il a senti qu’on les regardait. Il a voulu se convaincre que c’était de la paranoïa, mais non : on les regardait. Twiggy bougeait avec la nonchalance de quelqu’un qui veut passer inaperçu. Elle a mis son doigt dans sa bouche.

– Maintenant embrasse-moi, a-t-elle ordonné.

À cet instant Pepino a compris que c’était de l’amour. Et ce soir-là il n’était pas question d’amour, pas ainsi, du moins… Pepino était venu pour tuer Bochatón. Il l’aimait lui aussi, bien sûr. Même s’il soupçonnait que tout chez son idole était de second ordre (sa musique par exemple, devenue culte depuis qu’elle n’était pratiquement plus écoutée). C’est pour ça qu’il allait l’assassiner : pour le faire entrer au panthéon de la gloire. Tous ceux qui ont été grands un jour devraient avoir quelqu’un prêt à les tuer au bon moment. Ils ne peuvent pas voir leur décadence. C’est notre devoir, a pensé Pepino tandis que Twiggy mettait sa langue dans sa bouche. Elle avait choisi le lieu parfait pour l’embrasser : elle assise dans l’encadrement de la fenêtre du bar et lui debout. Leur différence d’une tête et demie s’est inversée pour laisser place à un couple parfait. Twiggy a eu l’impression d’être petite et légère. Pepino, géant. Jusqu’au moment où il a senti le bout des doigts kilométriques de Twiggy caresser le couteau qu’il avait dans sa poche, prêt à conserver pour toujours le souvenir du sang de son idole.

– Allons-y, a-t-il dit, la voix éraillée par la chaleur.

La foule était entrée pendant qu’ils s’embrassaient. Les serveuses se frayaient un passage entre les tables, distribuant bières et cacahuètes. Il y avait tant de fumée qu’il suffisait d’ouvrir la bouche pour s’intoxiquer. Sur la scène (minuscule), tout était prêt. Le pied de micro au centre. Pepino avait mille fois imaginé cette soirée. L’apparition de l’idole. Un bon mot raté. Les rires condescendants des imbéciles. Les vieux titres géniaux. Les nouveaux pathétiques. C’était là exactement que devait être porté le coup de couteau : entre le talent et la décadence. Il lui restait une heure pour se soûler.

Il a commandé deux tequilas.

À ses côtés, Twiggy dansait sans musique.

L’idole est apparue en dernier. Il a tenté quelques mauvaises blagues. La foule a hurlé. Pepino a senti l’euphorie au bout de ses doigts. Il a cru qu’il dansait, alors qu’il tapotait à peine le comptoir de l’index. En apparence, il souriait. Mais à l’intérieur il tremblait. Il devait le faire. Il devait le faire pour Bochatón, qui l’avait accompagné pendant tant de nuits de solitude. Et parce qu’il aurait aimé, lui, que quelqu’un l’assassine à la fin de Señorita Maestra, quand chacun d’eux incarnait encore le talent en devenir non pas de la télévision, mais du pays entier, de l’Argentine.

Je ne vais pas t’abandonner, a pensé Pepino.

Il ne voyait plus personne, pas même Twiggy. Sur scène, l’idole terminait un de ses vieux tubes. Pepino a écouté les paroles, parfaites…

Avant d’arriver

T’as pactisé avec ceux qui partaient

Ce regard disait quelque chose

Il s’est frayé un passage entre les gens jusqu’à la scène, le couteau caché dans la manche. Il a arraché le micro à Bochatón…

Ainsi s’en vont ceux qui meurent

Ainsi sont ceux qui aiment, a chanté Pepino avec justesse.

Le patron du bar a couru vers lui, flanqué de deux vigiles. Bochatón l’a arrêté d’un geste. Il aimait ça : le chaos, le danger, la voix du mec… Il a approché son visage de celui de Pepino, à quelques centimètres du couteau…

Ainsi sont ceux qui aiment

Ainsi s’en vont ceux qui meurent, ont-ils chanté en chœur.

– Fais tes adieux, a murmuré Pepino.





2

Le rituel du concombre1, c’est sa mère qui l’a raconté à Santa Cruz. Le premier jour d’enregistrement, Santa Cruz est apparu dans le studio. À presque soixante ans il avait encore le port d’un acteur hollywoodien. Il savait qu’il tenait entre ses mains un succès, le plus grand peut-être de la télévision argentine. Dans les blouses amidonnées pleines de toutes ces petites gloires prêtes à livrer leur âme pour la célébrité, quelque chose le faisait se sentir jeune. Immortel. C’était encore un succès impalpable, invisible aux yeux de la Nation, mais aussi concret – pour lui, son créateur – que la main dans laquelle il serrait le scénario du premier épisode. À partir de maintenant il possédait de nouvelles marionnettes. Il n’y aurait pas de fronts de bataille (à cette époque personne ne contredisait l’Auteur). Son apparition a paralysé les acteurs. La rumeur disait qu’il les avait tous choisis en regardant les enregistrements de casting.

Ils étaient dix-neuf enfants.

Sept premiers rôles.

Six seconds rôles.

Six figurants.

Ils ne se connaissaient pas, mais cette répartition des rôles, annoncée à grands cris par l’assistant réalisateur à 6 heures du matin, le jour même, les obligeait à se traiter différemment : sans le savoir ils étaient revenus au temps du féodalisme. Chacun occupait sa place dans la pyramide. Soumis ou rebelles, ils étaient là : à leur place. Depuis qu’ils savaient qui était qui, les premiers rôles ne regardaient même plus les figurants. Ils avaient à peine échangé un mot tout au long du casting. L’hostilité sourdait à chaque tour éliminatoire, camouflée sous une fausse amitié, une solidarité de façade, ceux qui étaient retenus étaient prêts à embrasser avec une euphorie contenue ceux qui partaient. Du haut de leurs neuf ans, ils savaient qu’ils étaient en compétition pour les mêmes rôles. Les têtes de certains devaient tomber pour qu’ils puissent rester. À présent qu’ils avaient été choisis, tout était pareil. L’assistant leur avait expliqué que rien n’était définitif. Les épisodes étaient écrits au jour le jour, en fonction du rendement de chaque personnage et de l’appréciation du public… Le contrat comprenait la clause suivante : si le public les rejetait, ils pouvaient être retirés du scénario d’une semaine à l’autre. S’ils réussissaient, en revanche, s’ils se distinguaient, si les gens les aimaient, s’ils faisaient rire les enfants – toutes ces conditions (réunies) énumérées par l’assistant avant d’en venir à la récompense –, si tout cela arrivait, un figurant pouvait devenir premier rôle sans même passer par la case de second rôle, et une histoire doubler toutes les autres comme dans une course de chevaux où le poulain le moins acclamé surgit soudain au panthéon de la gloire… Mais il fallait tout abandonner. Chacun des élus le savait : leurs parents s’étaient chargés de le leur faire comprendre. Ils pouvaient lire le désespoir dans les yeux des autres acteurs. Ce n’était pas rien : le pays les attendait. Les médias s’étaient employés à placer dans cette série l’espoir d’une télévision meilleure. Une télévision éducative et divertissante à la fois. Une télévision à laquelle les parents pouvaient livrer leurs enfants sans crainte. Les rues étaient tapissées de photos des élèves de Jacinta Pichimahuida. Ils apparaissaient purs, blancs, vierges. C’étaient les enfants de la classe moyenne, de l’école publique, de la blouse blanche. Quand l’assistant a terminé son discours, les mères ont applaudi, affamées. Derrière elles les techniciens pariaient sur qui serait éjecté en premier. Les enfants, contre toute attente, étaient paralysés. Leurs destins avaient été faits et défaits en dix minutes. Et le pire était que tout dépendait d’eux. S’ils avaient eu quelques années de plus, une vague de crises cardiaques se serait déclenchée. On les a tout de suite emmenés se faire maquiller et coiffer.

Trois heures plus tard, en voyant entrer Santa Cruz, une des figurantes – qui travaille aujourd’hui à la Chancellerie – s’est pissé dessus. Avant de finir son discours, l’assistant réalisateur les avait prévenus que l’auteur décidait tout. Le casting comptait quatorze catholiques, deux Juifs et trois athées. À ce moment-là, même ceux qui ne croyaient pas en Dieu ont placé leur foi en Santa Cruz. Ils mettraient une vie entière à se débarrasser des conséquences de cette dévotion involontaire, produite de manière innocente par un assistant réalisateur. Voir entrer Santa Cruz dans le studio d’enregistrement – avec son port aristocratique, divin – a été la goutte qui a submergé les âmes des petites stars de Señorita Maestra. Santa Cruz s’est avancé dans le studio, tel Moïse devant les eaux de la mer Rouge : le groupe d’enfants s’est scindé en deux pour le laisser passer. Ensemble et en silence pour une fois dans leur vie. Santa Cruz a soutenu le regard de chacun d’eux, les forçant à baisser les yeux les uns après les autres, avant de sourire.

– Bienvenue, messieurs dames, a-t-il dit.

Et il y avait tant de fourberie dans sa voix que tous les enfants ont senti, en même temps, une boule dans leur ventre, le poids de ce deuxième mot qui les dépouillait de leur enfance pour les pousser sans ménagement dans le monde des adultes : à partir de ce jour, ils avaient des obligations, des responsabilités, un salaire, des charges sociales et des horaires.

Santa Cruz s’est dirigé vers la table des collations sur laquelle, au milieu des sodas, il y avait une bouteille de cidre glacé que personne n’avait osé toucher. Pendant qu’il l’ouvrait, les mères l’ont entouré en vantant les mérites de leurs enfants. La seule qui a attendu – en rivant sur lui son regard dans un coin du décor – a été la mère de Pepino. Il l’avait remarquée dès le premier instant mais il la gardait pour la fin. Il s’est approché, un verre à la main, pour lui demander si elle était actrice.

– Non : mère, a-t-elle répondu.

– Et lequel parmi eux est… ?

– Ricardito. Viens, Ricardo.

Santa Cruz n’a pas regardé Pepino. Il était hypnotisé par le battement des faux cils de sa mère. Ricardo a séché sa main droite sur son bermuda avant de la tendre, en tremblant, au maître.

– C’est monsieur Santa Cruz, le plus célèbre auteur de la télévision, du cinéma et du théâtre argentins.

– Vous exagérez, madame.

– Je n’exagère pas. Ricardo : à partir d’aujourd’hui, monsieur Santa Cruz peut te donner un premier rôle ou te tuer, c’est lui qui décidera si tu tombes amoureux ou si tu es le dernier des derniers, le méchant ou le héros, si les gens dans la rue t’aimeront ou te détesteront pour toujours… En d’autres termes, ton avenir dépend de ce qu’il écrira.

Quand elle a terminé de parler, un groupe de gamins l’entourait. Ils étaient maquillés, peignés, portaient la blouse. Ils avaient tous la bouche ouverte et regardaient Santa Cruz avec un mélange de fascination et de terreur. La mère de Pepino obtenait toujours le même effet : elle avait suivi un cours de rhétorique pour devenir vendeuse chez Avon. Si elle pouvait rendre indispensable un produit cosmétique, qui l’empêcherait de faire de son fils une star ?

Quelque chose dans sa beauté et son ton tranchant incommodait les autres mères. Elle les regardait le menton dressé. Elle aimait se distinguer de la masse. L’hostilité du groupe signifiait qu’elles étaient différentes. On est seulement hostile à ce qu’on envie ou à ce qu’on craint, répétait-elle à Pepino chaque fois qu’ils entraient au réfectoire de la chaîne et que personne ne les invitait à s’asseoir avec eux. Elle s’était remise de la déprime qui l’avait terrassée en apprenant que son fils n’était pas un des premiers rôles.

À présent elle avait un plan.

La veille au soir elle s’était enfermée en tête à tête avec Pepino pour lui expliquer que son destin se jouerait dès la première rencontre avec l’Auteur. Santa Cruz devait se souvenir de lui plus que de tous les autres. Elle ferait en sorte qu’il le regarde ; à lui de se débrouiller pour qu’il le voie. Pepino n’avait pas osé demander quelle était la différence. Il n’avait pas dormi de la nuit, s’efforçant de comprendre de quoi il était question. Le lendemain matin il avait les yeux cernés et gonflés. Sa mère est entrée dans sa chambre avec un plateau. Sur une assiette à dessert, elle apportait deux rondelles de concombre.

– Après, tu auras les yeux de maman, a-t-elle dit en posant une rondelle sur chacune de ses paupières.

Pepino a senti la fraîcheur veloutée des rondelles et il a eu envie de se laisser submerger par cette douceur le reste de sa vie. Quinze minutes plus tard, toute la boursouflure du sommeil s’était évaporée. Depuis dix jours – depuis qu’ils avaient appris que Pepino faisait partie du casting de Señorita Maestra – sa sœur n’avait plus le droit de le frapper. Ce qui n’avait pas toujours été le cas : jusqu’à ce jour les paris allaient bon train pour savoir qui accéderait à la gloire en premier. Dans le quartier, tout le monde misait sur elle. La mère était la seule qui continuait d’avoir confiance en lui, même quand en grandissant son fils avait perdu son charme. Ni la nourriture qu’elle lui donnait, ni les compléments vitaminés, ni la barre qu’elle avait installée sur la porte de sa chambre afin qu’il fasse quinze minutes d’exercices tous les soirs n’avaient servi à quoi que ce soit : Pepino ne grandissait pas. Il n’avait aucun talent pour la danse ni pour la comédie. Sa mère commençait à désespérer quand le téléphone avait sonné, leur apportant la nouvelle qui allait changer leur vie pour toujours : Pepino était un des élus. On avait entendu les hurlements de la mère dans tout le quartier. Un curieux mélange de pleurs et de rires, d’émotion et d’hystérie… Pepino s’était réveillé au milieu des cris, bouleversé et atterré à la fois. La famille, le quartier entier avaient cru ce matin-là qu’un crime avait sorti de sa léthargie la localité de Lomas del Mirador.

En réalité, le quartier où a grandi Pepino est Ramos Mejía, ville italienne farouchement attachée à une donnée significative : personne d’important n’en est jamais sorti. La nouvelle – une première star venait de naître dans le quartier – a couru sur l’avenue San Martín jusqu’à Mosconi et Eva Perón, devenant le sujet de conversation obligé dans chaque boutique de l’avenue Juan Manuel de Rosas, le centre névralgique du quartier. Pepino a grandi dans la maison en face de celle où, à la fin des années 30, on a arrêté l’anarchiste Severino Di Giovanni. Une des fenêtres de leur maison faisait office de bureau de tabac et son père – en plus d’être buraliste – était un sympathisant anarchiste. Il passait une grande partie de ses journées dans le dernier repaire anarchiste de Buenos Aires. Pepino regardait ses parents en se demandant pourquoi ils s’aimaient. C’étaient des gens passionnés, voilà tout ce qu’ils avaient en commun : chacun avait sa passion, l’anarchisme ou la télévision.

Pendant des années le père avait tenté d’entraîner son seul fils dans son monde à lui ; vaincu par l’énergie inépuisable de sa femme il avait fini par lâcher prise. Le jour où la photo du casting de la série a paru dans le journal et à la télévision, Pepino est devenu une légende vivante. Les économies de la famille ont été englouties dans un achat de première nécessité : une télévision couleur. Il y avait un nouveau roi dans la maison. Et il était interdit de lui causer de l’angoisse ou du stress.

Ce matin-là, avant le début des enregistrements, Pepino a laissé sa mère lui épiler les sourcils (pour rehausser l’expression) et lui souligner légèrement les yeux (pour approfondir le regard). Tout a été fait avec tant de délicatesse que personne ne s’est rendu compte de rien. Trois heures plus tard, lorsque sa mère a terminé sa tirade sur la fonction divine de l’Auteur, il a su que le moment était arrivé.

– Ricardito, a-t-elle dit, serre la main à monsieur Santa Cruz.

Il lui a serré la main fermement en le regardant dans les yeux (avec in-ten-si-té, comme elle le lui avait appris). Et ça a marché, car Santa Cruz lui a souri avant de se tourner à nouveau vers sa mère.

– Il a vos yeux.

– Vous pouvez me tutoyer, Santa Cruz.

Elle s’est approchée de lui et, d’un ton confidentiel, elle lui a révélé le rituel du concombre. Santa Cruz a éclaté de rire. Et à cet instant même, pour montrer l’étendue de son pouvoir, il a dit au producteur que le personnage de Ricardito – qui jusque-là n’avait pas de nom – s’appellerait désormais Pepino. Ce soir-là toute la famille a célébré le baptême. La mère leur a demandé à tous de commencer à l’appeler Pepino également à la maison, pour l’aider à pénétrer son personnage. Elle était convaincue que c’était un surnom avec de la personnalité, parfait pour rester imprégné dans la mémoire du spectateur. Elle ne se trompait pas : en une semaine tout le quartier l’appelait Pepino.



1 - « Pepino » signifie « concombre ». (N.d.T.)





3

– Incroyable, Pepino, c’était in-cro-ya-ble, a appuyé Twiggy, euphorique.

Et elle ne parlait pas du sexe, même s’ils avaient fait l’amour trois fois de suite.

– Le meilleur moment du concert… La façon dont tu as arraché le micro. Ta voix, mon Dieu, ta voix… Tu as vu comme les gens t’ont applaudi ? Tu te rends compte à quel point tout est injuste ? Tu as beaucoup plus de talent que Bochatón ! Mais lui il est en haut de l’affiche et toi en bas, en train de te taper une pizza pendant qu’il se tape cinq groupies, tu n’as pas envie de te tuer ?

– Jusqu’à maintenant non. Mais si tu continues de parler, peut-être que oui, a répondu Pepino. Et puis la pizza c’était il y a un moment. Là, celle que je me tape c’est toi. Et je ne t’échangerais pas pour toutes les groupies du monde.

– Ne mens pas. Imagine ce lit plein de groupies à poil.

– Je ne t’échangerais pas.

Il l’a regardée. La dernière heure, il avait embrassé un par un tous ses grains de beauté. Elle en avait cent quarante-cinq. Il n’avait jamais fait une chose pareille. Il n’avait jamais eu envie de faire une chose pareille. Twiggy l’inspirait. Laisse-moi embrasser tous tes grains de beauté, lui avait-il dit. Et elle, nue, sur le dos, dans un acte de courage que Pepino n’oublierait jamais, avait écarté bras et jambes sur le lit d’un motel infâme de Plaza Italia, s’offrant tout entière. En réalité, l’expression motel infâme ne fait pas honneur au récit : dans les souvenirs de Twiggy et Pepino cette chambre va être pour toujours le premier endroit où ils ont arrêté de se sentir seuls. Et où l’impossible s’est réalisé : les odeurs et les textures, la lumière, le goût du champagne bon marché et des fraises trop mûres que Pepino avait commandés – avec une galanterie qui l’avait laissé plus perplexe qu’elle –, tout avait été parfait. Si bien que Pepino a saisi le téléphone sans penser qu’il n’avait plus d’argent dans son portefeuille.

– C’est combien pour la nuit entière ? a-t-il demandé.

La réponse l’a fait siffler. Allongée à côté de lui, Twiggy l’écoutait, cajoleuse, se rongeant un ongle tandis qu’elle lui caressait le dos avec le pied. Pepino avait la phobie des pieds. Mais la pression du pied de Twiggy était la caresse la plus douce de sa vie. Quand l’extrémité de son gros orteil lui a défait un nœud qu’il avait depuis des années dans l’omoplate gauche, Pepino a compris que plus rien n’avait d’importance…

– On reste, a-t-il dit.

Et il a raccroché.

– Ce n’est pas la peine, a dit Twiggy.

– Bien sûr que si, c’est la peine. Je veux dormir avec toi.

Il était 5 h 30 du matin.

Le jour se levait.

Il y avait, à un mètre et demi du lit, des fenêtres en verre miroitant qui donnaient sur la rue Paraguay. Ils pouvaient voir la rue mais aucun passant ne pouvait les voir, nus, partageant leur dernière cigarette. La journée allait être grise, humide, poisseuse. Dehors tout avait l’air un peu plus laid que ça l’était vraiment. Dedans tout était horrible, même si pour Pepino – qui regardait Twiggy se doucher la porte ouverte – c’était comme le paradis. Il avait des marques de coups sur le visage. Il a remué la mâchoire et s’est caressé le nez, cherchant à savoir s’il était cassé. On l’avait sorti à coups de pied après son duo avec Bochatón. Une seconde avant qu’il lui plante son couteau dans la jugulaire. Parce qu’il l’aurait fait. Du moins c’est ce qu’il s’était répété pendant tout le trajet de retour. Au terminal ils ont découvert qu’ils vivaient tout près : lui à Plaza Italia, elle à Almagro. Sans un mot ils ont commencé à marcher. Pepino avait honte de l’emmener à la pension où il habitait. Et Twiggy ne lui aurait jamais avoué qu’elle vivait en réalité avec ses parents dans le Barrio Norte. Elle avait vécu en Allemagne jusqu’à l’année passée. Elle avait fait une crise de schizophrénie et ils avaient dû la rapatrier. Depuis, ils préféraient l’avoir à l’œil.

– Je ne peux pas rester dormir, a dit Twiggy.

– Pourquoi ?

– Parce que.

– Tu es mariée ?

– Non.

– Fiancée ?

– Non.

– Alors… ?

Twiggy avait accepté de voir un psychiatre et de prendre des médicaments en échange de certaines libertés : par exemple dormir chez sa grand-mère une fois par semaine. Elle s’était échappée par la porte de service. Il fallait qu’elle soit de retour avant 10 heures du matin. Elle s’est allongée à côté de Pepino sans se sécher. C’était la première nuit depuis longtemps qu’elle n’avait pas ressenti de la peur. Et pourtant elle n’était jamais allée si loin, seule, depuis qu’on l’avait rapatriée en Argentine. Elle a laissé Pepino passer le bout de sa langue dans son dos, comme s’il voulait boire les petites gouttes qui restaient accrochées à sa peau. Dans la maison où elle avait grandi les pires angoisses l’assaillaient. Surtout quand toute la famille était réunie. Ses quatre frères, qui avaient tellement d’enfants. Des vies comme il faut. Elle a fermé les yeux, se mordant les lèvres pour ne pas rire : la langue de Pepino la chatouillait tellement qu’elle a écarté les jambes, s’offrant de nouveau. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n’était pas comme la majorité des gens. Elle n’avait même pas de filleul. La vie l’avait recrachée hors de son cours. Malgré tous ses efforts, il n’y avait pas de place pour elle. Elle a senti Pepino en elle, l’étreignant par-derrière.

– Ça te fait mal ?

– Non.

Elle a posé ses grandes mains sur celles, plus petites, de Pepino. Elles donnaient l’impression de les avaler. L’image l’a remplie de tristesse. Twiggy avançait dans le monde avec le désir que quelqu’un l’aime pour toujours. Elle savait que l’enfant qu’elle n’avait pas se trouvait là, dans un virage de son avenir. Mais elle ne parvenait pas à l’atteindre. Comme s’il l’entendait penser, Pepino l’a serrée contre lui. Il a joui, la tête appuyée contre la nuque de Twiggy. Ils sont restés immobiles, le corps de Pepino enveloppant celui de Twiggy. Tous deux savaient que c’était la seule position où leur différence de taille était abolie, la seule position où Twiggy pouvait se sentir protégée par la minuscule existence de Pepino. Dans un accès de rage, il a tendu le bras, il a sorti le couteau de la poche de son pantalon et s’est mis à graver un T majuscule sur la tête de lit. Elle en a eu une boule dans la gorge.

– Tu sais qui sont les oubliés ? a demandé Twiggy, qui cette nuit était volubile et sincère, parce que quelque chose lui disait que ce n’était pas comme les autres nuits, passées et futures, quelque chose en Pepino lui inspirait la confiance que personne ne lui avait inspirée en vingt-quatre ans.

Pepino a fait non de la tête tandis qu’il achevait de graver le W.

– Ceux qui auraient pu tout avoir et qui n’ont rien. Moi. Toi. Je les reconnais à des kilomètres.

Twiggy n’a pas réussi à terminer. À cet instant s’est produit le miracle qui allait tout changer : Pepino a vu Santa Cruz marcher dans la rue par la première fenêtre en verre miroitant. Il y avait quatre petites fenêtres dans la chambre, en enfilade, d’environ cinquante centimètres chacune. Lorsqu’il a vu Santa Cruz à travers la première, Pepino s’est assis sur le lit. Lorsque Santa Cruz est passé devant la deuxième, Pepino a bondi devant la vitre, il s’est mis à genoux et il a commencé à frapper.

– Santa Cruz ?!

Mais Santa Cruz était déjà à la troisième fenêtre et il n’entendait personne l’appeler depuis l’intérieur du motel. Pepino a couru vers la porte. Nu. Possédé. Il a disparu dans le couloir en courant comme un désaxé. Twiggy n’a pas bougé. Elle a cru que c’étaient des restes de délire, d’hallucinations, de crises de panique. Elle a serré les draps et elle a retenu sa respiration. Un employé du motel a passé la tête par la porte.

– Tout va bien ?

Alors seulement elle a respiré : si quelqu’un d’autre l’avait vu, c’était vrai.

– Il va nous foutre dans la merde avec les flics s’il sort à poil.

– S’il sort… ?

– L’exhibitionnisme est un délit en Argentine.

Avant de le voir courir nu au beau milieu de la rue, Twiggy n’avait pas imaginé que Pepino pût être capable d’aller si loin. Elle a souri, se sentant plus saine d’esprit que jamais : après avoir passé vingt-quatre ans dans une famille privilégiée du Barrio Norte, elle franchissait enfin la frontière de la folie. De l’autre côté de la vitre miroitante Pepino a couru jusqu’au coin de la rue, oubliant complètement qu’il était nu. Il a réussi à voir Santa Cruz tourner. Il portait un manuscrit sous le bras.

– Santa Cruz !

L’homme s’est arrêté une seconde. Il ne s’est pas retourné. Mais son dos a accusé le choc. Pepino a ralenti brusquement et il a ouvert les bras.

– C’est moi, Santa Cruz… Pepino ! a-t-il crié avec émotion.

Il a dû se retenir de tomber à genoux. Rencontrer Santa Cruz le remplissait d’une euphorie mystique (surtout après être allé à son enterrement trois ans plus tôt). L’homme s’est retourné pour voir le déséquilibré qui l’appelait en criant, nu, au milieu de la rue, un lundi à 6 heures du matin. Il a vu Pepino courir vers lui les bras ouverts. Il a failli ouvrir les bras pour l’accueillir. Il s’est ravisé à temps : tout cela était ridicule… Il a esquissé quelques pas en arrière, de plus en plus vite, et il a fini par reculer en courant. Au bout d’un moment il a fait demi-tour et il a continué de courir, cette fois en regardant droit devant lui. La précipitation l’a fait trébucher. Le manuscrit s’est envolé dans l’aube venteuse. Les feuilles se sont éparpillées. L’homme a ramassé ce qu’il pouvait. Mais c’était trop tard : un bus a roulé sur trois d’entre elles, un motard sur deux, certaines sont restées coincées sur des balcons et d’autres sont tombées dans une flaque. L’homme, dans une attitude pour le moins étrange, s’est enfui sans son manuscrit. Pepino a ramassé une des feuilles dans la flaque : une page blanche, avec le mot FIN tapé sur une Olivetti. L’encre était délavée, le I était penché vers la droite. Ce détail a semblé confirmer ses soupçons. Pepino s’est élancé avec l’intention de suivre l’homme, mais il n’a pas pu bouger : un policier l’avait attrapé par-derrière. Il lui a tordu le bras dans le dos. Pepino a hurlé de douleur et il a senti son corps nu s’écraser contre la carrosserie d’une voiture. Ce n’était pas la voiture qui lui était rentrée dedans mais l’inverse, a-t-il compris au bout d’un moment. Le policier lui criait des ordres incohérents tout en lui passant les menottes. Pepino résistait, refusant de lâcher la feuille qu’il avait à la main. Quelque chose dans la situation lui a causé une érection. Le policier l’a obligé à se retourner, le tirant par les cheveux.

– Santa Cruz ! s’est écrié Pepino, le bras tendu en direction de l’homme qui disparaissait déjà au bout de la rue.

– Vous êtes en état d’arrestation pour exhibitionnisme sur la voie publique ! a crié le policier.

Au même moment il a baissé les yeux : l’exhibitionniste pointait vers lui son mât, robuste, impudique dans sa splendeur robuste. Pepino l’a remarqué aussi et il a froncé les sourcils un instant, perplexe devant cet accès de virilité que la violence du policier avait causée. Il a tenté de se calmer mais il était trop excité.

– Quel exhibitionnisme… ? C’est Santa Cruz, mec, lâche-moi !

– Vous avez le droit de garder le silence !

– T’entends ce que je te dis ? a crié Pepino en se débattant.

– Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous !

Dans la chambre, Twiggy et l’employé regardaient la scène à travers la fenêtre miroitante, comme s’il s’agissait d’un film américain. Elle était assise, nue, sur le lit.

– Je croyais qu’on ne disait pas ça ici, a dit Twiggy.

– On ne le dit pas. Il joue la comédie. Il sait qu’on le regarde. Nous et un tas d’autres clients.

– Tu crois ?

– C’est clair. Et si ton petit copain ne baisse pas les armes ça va être pire. C’est une provocation. Peut-être que ça lui plaît d’être… menotté.

Twiggy a mis quelques minutes à réaliser qu’elle devait agir. S’habiller. Payer. Prendre les vêtements de Pepino. Inventer une explication… C’était trop. Elle n’avait même pas raconté à Pepino qu’elle était sous suivi médical.

– Laisse-moi partir ! criait Pepino comme un forcené. Santa Cruz ! Santa Cruz !!!

Twiggy s’est rhabillée lentement, en respirant profondément. Elle avait décidé d’imiter son psychiatre. Elle a rassemblé les vêtements, le couteau qui était resté planté dans la tête de lit, et elle a tout emporté jusqu’au hall d’entrée. Les portes des chambres étaient ouvertes, les clients étaient dans tous leurs états. Le policier s’efforçait de calmer le patron du motel avant d’appeler le commissariat de quartier. Pepino continuait de gesticuler, menotté, nu et toujours en érection…

– Vous comprenez ce que je vous dis ? criait-il par-dessus les voix des uns et des autres. Vous savez qui est Santa Cruz ?! Je suis allé à son enterrement !

– La ferme ou je t’assomme, a dit le patron.

Twiggy a compris qu’il fallait faire vite. Elle s’est frayée un passage parmi les clients.

– C’est fini, messieurs dames, a-t-elle improvisé. Nous partons. Faites comme s’il ne s’était rien passé, s’il-vous-plaît.

Elle a sorti deux billets de cent pesos de son portefeuille.

– Tenez, a-t-elle dit au patron en lui fourrant les billets dans la main. Pour les problèmes que vous pourriez avoir avec votre clientèle.

Elle a imploré le policier avec des yeux tragiques.

– Monsieur l’officier. Permettez-moi.

Elle l’a pris à part pour lui parler, fragile et confiante. Pepino les a regardés sans s’approcher, pendant qu’il s’habillait. Cinq minutes plus tard ils étaient dans la rue, marchant sans se retourner. Au coin de la rue, Twiggy a adressé au policier un salut avec un sourire reconnaissant. Il la suivait tête baissée, sans répondre aux insultes et aux obscénités que lui criaient les gens depuis leurs balcons.

– Qu’est-ce que tu lui as dit ? a demandé Pepino un peu plus loin.

– Que tu es atteint d’une maladie en phase terminale. Tu deviens fou. J’ai été ton premier amour, le grand amour de ta vie. Hier soir, tu es venu me chercher pour qu’on fasse l’amour une dernière fois. Dépêche-toi. J’ai encore faim.

Twiggy avait parlé sans s’arrêter. Pepino s’est arrêté d’un coup.

– Tu es un vrai animal, a-t-il dit.

– Si tu me dis qu’on ne joue pas avec la mort, tu ne me revois plus jamais.

– Pour… ?

– Parce que c’est ce qu’on fait tous. Jouer avec la mort. Et parce qu’au cours des six dernières heures je t’ai sauvé deux fois de la prison.

– Deux fois… ?

Twiggy a acquiescé.

– La deuxième, c’était quand ?

– Maintenant. La première, c’était il y a cinq heures.

Twiggy a sorti le couteau de la poche de son blouson. Pepino l’a regardée, stupéfait. Il a failli partir en courant. Il y avait deux options : ou bien Twiggy était son âme sœur, ou bien elle était folle à lier.

– Comment sais-tu que…

Il n’a même pas osé terminer la phrase.

– … tu as failli tuer Bochatón ? a complété Twiggy. À voir la façon dont tu as pris le couteau avant de t’avancer vers la scène.

Pepino a mis les mains dans ses poches et il a pressé le pas. Twiggy a souri, la réaction l’attendrissait. Depuis des heures elle se sentait jumelée à Pepino. En deux enjambées elle l’a rattrapé.

– Je t’ai menti, a-t-elle dit avec gravité. J’ai revu Lorena Paola. Pour mon quinzième anniversaire. La dernière année de Cantaniño. J’avais réussi à me glisser dans le public. J’avais caché les ciseaux de ma mère dans mon soutien-gorge. J’ai attendu qu’elle chante son solo pour m’avancer au premier rang. Elle était si près de moi, offerte, sa bouche, ses bras, ses yeux, ses trous de nez. D’un trait j’aurais pu lui trancher la gorge. Mais je n’ai pas pu. Moi non plus… Ne te sens pas mal.

À ce moment-là, toutes les défenses de Pepino se sont écroulées. Il ne rencontrerait probablement plus jamais une femme comme elle. Il était fatigué de regarder passer sa vie par peur de la vivre. Il s’est arrêté. Il a sorti les mains de ses poches et il les a secouées. Twiggy aussi s’est arrêtée, craintive et heureuse : son prince venait d’enlever son armure.

– OK, a dit Pepino au bout d’un moment. Tu veux la vérité ? Je ne l’ai pas tué parce que je t’ai vue. Tu me regardais depuis le comptoir. J’ai compris que si je le tuais je ne ferais jamais l’amour avec toi. J’allais me retrouver en taule. Tu m’oublierais. J’ai décidé qu’il y aurait d’autres occasions de tuer Bochatón. Mais pas de faire l’amour avec toi.

Twiggy a ouvert la bouche pour dire quelque chose mais rien n’est sorti, pas même un soupir. Pepino a souri, fier de lui après tant d’années.

– Je te connais depuis six heures… et grâce à toi je me sens intéressant, a-t-il poursuivi. Intéressant sans guillemets. Je m’écoute et je me plais. Cela fait si longtemps que je m’ennuie de moi.

Pepino a regardé la feuille qu’il tenait à la main. Il la lui a montrée avec une dévotion religieuse. Perplexe, Twiggy a lu : FIN.

– Le truc incroyable c’est que le dernier qui m’a fait éprouver ça, c’est Santa Cruz. Je ne me suis jamais senti aussi bien que lorsqu’il m’écrivait.

– Je ne comprends pas.

– Parce que ça ne t’est pas arrivé. Tout le monde devrait avoir un Auteur. Quelqu’un qui nous écrive. Et le jour où je t’ai rencontrée…

– Santa Cruz est mort, Pepino.

– Je sais qu’il est mort. C’est moi qui te l’ai dit. Je suis allé à son enterrement. Mais je viens de le voir.

– Ce n’est pas poss…

– Toi aussi tu l’as vu !

– Je ne le connais pas.

– Mais tu l’as vu ! Si je te montre une photo, tu le reconnaîtras. Tu peux être mon témoin…

– Témoin… devant qui ? a interrogé Twiggy avec un filet de voix.

Plus les minutes passaient, plus il lui coûtait d’avouer qu’elle était sous médicaments et que, si à 10 heures elle n’était pas chez sa grand-mère, elle serait de nouveau internée comme l’en avait menacée son père la dernière fois qu’elle s’était échappée par la porte de service.

– C’est une façon de parler, a-t-il dit. S’il fallait…

Pepino lui a montré le I en posant le doigt dessus.

– Tu as remarqué comme il est penché ?

Twiggy a acquiescé.

– Je veux te montrer quelque chose, a dit Pepino.

Une demi-heure plus tard ils étaient dans la mansarde de Pepino, sous les combles de la pension où il vivait depuis presque dix ans. C’était une pièce minuscule, basse de plafond. On pouvait à peine bouger. Une personne normale devait baisser la tête pour entrer. Twiggy était obligée de se plier en deux. Pepino l’avait obtenue grâce à un club de nostalgiques de Señorita Maestra où il s’était fait connaître en tant que Pepino. Des fans l’avaient invité à dîner. Le soir où il avait rencontré le patron de la pension, il lui avait demandé s’il avait une chambre libre. À l’époque, il avait arrêté ses études et cherchait du travail. Il n’avait pas dit que sa mère ne supportait plus de l’avoir auprès d’elle, ni qu’elle lui avait suggéré de se trouver un endroit où dormir. Inutile : le patron lui avait proposé la mansarde minuscule du troisième étage.

– C’est sympa, a dit Twiggy.

– Ne mens pas.

Il s’est immédiatement dirigé vers une valise et s’est agenouillé pour l’ouvrir. Il en a sorti une pile de vidéos. De magazines. De coupures de presse. Dans le fond, il a trouvé ce qu’il cherchait : une douzaine de feuilles. Pepino a passé un doigt sur la poussière et Twiggy a réussi à lire : Señorita Maestra. Chaque feuille correspondait à un épisode. Le tout relié et numéroté.

– Tu les as tous ? a demandé Twiggy.

– Tous. Du premier au dernier. Je peux les réciter par cœur.

– Tu mens.

– Essaie. Choisis-en un, a dit Pepino.

– N’importe lequel ?

– Oui.

Twiggy a pris un épisode au milieu et elle l’a ouvert au hasard, vers les dernières pages.

– Récite-moi la scène et les premières lignes, a ordonné Pepino, en se frottant les mains, les yeux fermés.

– Scène 16. Extérieur. Rue. Cirilo rejoint Etelvina et il lui attrape le bras. Cirilo : Pourquoi me traites-tu ainsi ?

Pepino a cligné des yeux plusieurs fois d’affilée, les sourcils froncés, puis il a levé la main gauche comme un chef d’orchestre et il a mimé qu’il écrivait.

– Etelvina, a-t-il dit : Parce que tu dois comprendre qu’entre toi et moi il ne se passera jamais rien. Cirilo : Pourquoi ? Etelvina : Regarde-nous. Etelvina montre une vitrine où ils peuvent voir leurs reflets. Elle avec ses nattes blondes et sa blouse blanche impeccable. Lui, noir.

– Ce n’est pas écrit…

Pepino a rouvert les yeux.

– Non, ça décrit Cirilo. Mais c’est ce que ça veut dire. Lui, c’est un Noir.

– Ouah, a dit Twiggy.

– Si je me concentre, je visualise sur chaque page où sont situés les dialogues et l’action, a dit Pepino, et il a fermé les yeux de nouveau. Par exemple : Parce que tu dois comprendre qu’entre toi et moi… a-t-il dit en écrivant dans l’air. Saut à la ligne : il ne se passera jamais rien.

Impressionnée, Twiggy a feuilleté les pages à la recherche de son nom. Elle est arrivée à la fin et elle a recommencé.

– Tu n’y es pas ?

– Mon rôle est surligné au marqueur.

Après cinq pages sans marqueur, Pepino lui a pris le scénario des mains. Il a posé la feuille avec le mot FIN sur le lit, à côté de l’épisode qu’il a ouvert à la première page. Il a souri en voyant ses soupçons confirmés :

– Regarde. C’est l’Olivetti de Santa Cruz, a-t-il murmuré.

Il était si bouleversé qu’il pouvait à peine parler. Twiggy s’est mise à genoux devant les feuilles.

– Le même I penché vers la droite, a dit Pepino. EPISODE I. INT. SALLE DE CLASSE. JOUR.

Avec urgence, il a sorti des poches de son pantalon les bouts de pages du manuscrit qu’il avait réussi à ramasser avant que le policier lui ordonne de circuler s’il ne voulait pas être arrêté. Trois fragments pratiquement illisibles. Il y avait une marque de pneu de bus sur le premier. Une merde de pigeon sur le deuxième. Et l’encre du troisième avait coulé dans l’eau crasseuse d’une flaque. Pepino a posé les morceaux l’un à côté de l’autre. Il a tenté de les défroisser.

– Il était en train d’écrire quelque chose, a-t-il dit.

– Qui ?

– Santa Cruz. Quelque chose qu’il venait de terminer.

Pepino s’est approché pour déchiffrer. Sur le premier, il a réussi à lire : JACIN (le papier était déchiré à cet endroit), dessous : MOR (à nouveau déchiré), plus bas : RENCONTRE DANS UN BAR AVEC PEP (fin). Sur la feuille avec la marque de pneu on lisait encore moins : LOS SIRACU (pneu), dessous, le seul mot entier : CUMBIA, et les dernières lettres d’un mot plus bas : BUREAU DE TABAC. Twiggy l’a observé en silence, une lueur de panique dans le regard. Par-dessus son épaule elle a vu le réveil : il était 9 h 15. Il fallait qu’elle parte.

– Pepino…

– Il continue de nous écrire…

– Je dois y aller.

– SIRACU, c’est Siracusa… JACIN, Jacinta.

– Je dois partir, Pepino.

– Je le savais ! a-t-il continué. Je l’ai senti !

Il n’a pas levé les yeux des fragments de manuscrit jusqu’à ce que Twiggy enfile son manteau. Alors seulement il l’a regardée.

– Où tu vas ?

– Je m’en vais.

– J’ai trop parlé.

– Non.

– Je t’ai fait peur.

– Non.

– Alors reste.

– Je ne peux pas.

– Donne-moi ton téléphone.

– Je ne peux pas.

– Je t’ai fait peur, a répété Pepino, triste et fragile.

– Je reviens demain.

– Vraiment ?

– Je te le jure.

Pepino ne l’a pas crue jusqu’au moment où ils se sont quittés. Twiggy l’a embrassé juste avant qu’il descende la dernière marche de la pension (Pepino a souri : Twiggy possédait un radar pour détecter des hauteurs symétriques). Avant qu’elle parte, il lui a montré une photo de la distribution de Señorita Maestra, accrochée à côté de la porte de la pension. C’est le patron qui l’avait prise, des années plus tôt, lorsqu’il était membre du fan-club. À droite, le bras autour des épaules de Jacinta Pichimahuida, se trouvait Santa Cruz.

– Regarde-le bien, lui a demandé Pepino. Tu as vu cet homme. Dis-moi que ce n’est pas lui et j’oublie tout…

Twiggy s’est approchée de la photo, au point que le bout de son nez a touché le verre. L’homme au manuscrit, elle l’avait seulement vu de loin, à travers les vitres miroitantes du motel… Mais elle devait admettre que l’homme qui souriait face à l’objectif ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui qui s’était enfui en entendant les cris de Pepino.

– Alors ?

– Il lui ressemble.

– Il lui ressemble ou il est pareil ?

– Pareil, a admis Twiggy.

Pepino a acquiescé, soulagé.

– Je te l’avais dit.

– Mais je ne l’ai pas vu de près.

– C’est lui.

– Tu devrais apporter cette photo au policier qui t’a arrêté… Lui l’a vu.

Pepino continuait de hocher la tête.

– Une fois on s’est retrouvés en même temps dans les toilettes du studio, chacun dans son coin, a-t-il dit après une pause. On ne s’est rien dit, et après, quand on se lavait les mains, il m’a jeté un coup d’œil. Tu veux faire quoi quand tu seras grand ? il a dit. J’ai répondu que je voulais faire comme lui. Il m’a demandé si j’aimais écrire. J’ai dit non. Alors ? il m’a demandé. Je veux décider de la vie des autres. Santa Cruz a haussé les sourcils, comme ça, et il s’est séché les mains sous la soufflerie. Il murmurait quelque chose, mais le bruit de la machine était si fort… J’ai essayé de lire sur ses lèvres. Je me suis approché. Il murmurait ma phrase. Le séchoir s’est arrêté, et il m’a regardé. Il souriait. Le plus difficile quand on arrête d’écrire c’est de lâcher ses personnages, il a dit. Car si on ne les lâche pas…

– Quoi ? a chuchoté Twiggy.

– Je ne sais pas. Il est sorti des toilettes sans terminer sa phrase. C’était il y a plus de vingt ans et j’y pense encore : si on ne les lâche pas… quoi ?





4

Deux mois après le début de l’enregistrement de Señorita Maestra, un jour férié, Santa Cruz a invité Pepino et sa mère à prendre le thé chez lui. C’était du moins ce que sa mère avait dit à Pepino. En réalité, il se souvenait encore qu’on ne les attendait pas. Quand ils sont arrivés, après une heure et demie de bus et une heure et demie de marche, la domestique leur a demandé de patienter dans l’entrée pendant qu’elle annonçait à Monsieur qu’il avait des visiteurs. Par son attitude, subtilement hautaine, il était évident que la bonne savait que le thé n’était pas prévu. Elle était au service de Santa Cruz depuis quinze ans et Monsieur n’avait jamais oublié de l’avertir de ses rendez-vous un jour à l’avance. Lorsqu’ils se sont retrouvés seuls dans l’entrée, Pepino a interrogé sa mère :

– Tu es sûre qu’il nous a invités ? a-t-il demandé, rouge de honte.

– Je t’ai déjà menti une fois ? a-t-elle répondu en plaquant une mèche rebelle sur sa tête, la main humectée de salive.

Pepino a fixé le regard sur une horloge qui faisait le double de sa taille. La maison était une forteresse de silence : on n’entendait même pas la rumeur de la circulation. Perché sur un talon de dix centimètres, le pied droit de sa mère ponctuait le passage des secondes au rythme de l’aiguille. Pepino avait toujours considéré comme un mystère qu’elle puisse glisser, si gracieuse, soutenue par une si petite pointe. Santa Cruz est apparu une minute plus tard dans le vestibule. Il a souri en la voyant.

– Quelle surprise, a-t-il dit galamment.

– Avez-vous oublié que vous m’avez invitée à prendre le thé ? a-t-elle rétroqué sans sourciller, avec une hardiesse kamikaze que son fils se rappellerait toute sa vie.

Santa Cruz a soutenu son regard, frappé par l’audace. Pendant une seconde, tous, y compris la domestique et Pepino, ont arrêté de respirer.

– Non, bien sûr que non, a fini par dire Santa Cruz imperturbable.

Et à la bonne :

– Servez-nous le thé dans le bureau.

– Suis-la, Pepino, a ordonné la mère en le poussant doucement en direction de la cuisine. Demande-lui de te préparer ton goûter.

Tout le monde a obéi. La mère de Pepino, avec la splendeur d’une star, est entrée dans le bureau de Santa Cruz. La domestique s’est retenue d’applaudir : en quinze ans elle n’avait vu personne manipuler son maître comme cette inconnue. Pepino n’a jamais posé une seule question sur cet après-midi-là. Dans le bus, sur le chemin du retour, il a hoché plusieurs fois la tête, d’un air complice acceptant tout ce que sa mère lui demandait : il valait mieux que les autres enfants ne soient pas au courant de cette entrevue. Ni les autres enfants, ni papa. Elle était radieuse. Elle lui a dit qu’ils devaient se préparer : dans les prochains épisodes de Señorita Maestra, Pepino aurait quelques lignes de dialogue. Il fallait qu’il soit à la hauteur.

Trois jours après la promesse était tenue.

La première fois que Pepino a parlé dans la série, il a répondu Présent quand la maîtresse faisait l’appel. Malgré les apparences, ce n’était pas un événement mineur : seuls les premiers rôles répondaient Présent. Le réalisateur n’a pas fait de gros plan sur Pepino, mais on a entendu sa voix, forte et claire. Le soir où la scène est passée à la télé, la mère de Pepino était assise avec son fils à sa droite, sa main dans la sienne. Elle lui a dit qu’il était sa bénédiction. Ensemble, a-t-elle ajouté, ils iraient loin. Dès la fin de l’épisode, le téléphone a sonné, et cela n’a pas cessé jusqu’à minuit. La mère de Pepino ne se sentait plus. Elle a répondu à chacun. Elle a attendu que son mari s’endorme pour se glisser dans le lit de son fils.

– Qui est ma star ? a-t-elle murmuré, amoureuse.

– Moi, a dit Pepino, intoxiqué par l’odeur de sa mère.

– Qui va aller plus loin que le reste du monde ?

– Moi.

– Tu me le jures ?

– Je te le jure, maman.

La mère lui a tellement caressé la tête que le lendemain matin Pepino s’est réveillé avec les cheveux gras. Il a eu beau les laver deux fois, rien à faire : il avait les cheveux collés et cassants. Sa mère lui a fait un brushing qui a empiré les choses : Pepino était la risée de tous. La mère a appelé Avon pour prendre sa journée : elle avait une urgence familiale, a-t-elle dit. Si Santa Cruz tenait sa promesse, cette journée pouvait être la première avec quelques lignes de dialogue. Il fallait prendre des mesures. Son fils n’allait pas passer à la télé coiffé comme un clochard. Elle s’est débrouillée pour qu’on fasse une exception : le coiffeur personnel de Jacinta Pichimahuida a trouvé Pepino dans les toilettes, la tête sous un robinet, désespéré. Il s’est chargé en personne de le peigner. En vain : de ses cheveux suintait une sorte de graisse et des touffes collaient à son crâne. Vaincu pour la première fois de sa vie, le coiffeur a dit à la mère de Pepino, dans un accès de frustration psychanalytique, que la tête de son fils transmettait un message.

– Quel message ?

– Ce garçon est épuisé.

– Épuisé ? Mais il est heureux !

– Tu es heureux ? a demandé le coiffeur à Pepino.

Pepino était assis sur un fauteuil haut. Seule sa tête dépassait de la serviette blanche. Il s’est regardé dans le miroir, décapité et encadré dans une glace pleine d’ampoules, le coiffeur d’un côté et sa mère de l’autre, comme une cour martiale. Il n’a pas eu le choix : il a acquiescé.

– Vous êtes peut-être une bonne vendeuse de cosmétiques, madame, a attaqué le coiffeur. Mais votre fils ne va pas bien. Aucun de ces gosses ne va bien, a-t-il dit en montrant un groupe d’enfants qui apprenaient l’épisode du jour dans un silence funèbre. Que personne ne leur jette la pierre si demain…

– Si demain quoi ?

– Tout cela se paie, a-t-il conclu. Si ce n’est pas aujourd’hui…

– Tout ce qui va arriver c’est le succès. Maintenant coiffez-le, c’est pour cela qu’on vous paie.

À ce moment-là on a distribué le scénario du lendemain. C’était le délai dont disposaient les enfants : moins de vingt-quatre heures pour retenir les dialogues. Beaucoup d’entre eux ne dormaient pas de la nuit.

– Concentrez-vous, messieurs dames ! C’est urgent ! a crié l’assistant.

Ce vendredi, les parents avaient signé des autorisations pour que leurs enfants travaillent quinze heures d’affilée : ils devaient enregistrer des épisodes à l’avance. La mère de Pepino a feuilleté un des nouveaux épisodes et elle a survolé chaque page, cherchant le nom de son fils. Trois pages avant la fin, elle a souri, triomphante, et elle a mis le scénario sous le nez du coiffeur :

– Qu’est-ce qu’il est écrit ici ?

– Pepino.

– Cinq lignes pour Pepino !

Sans dire un mot de plus elle a saisi le gobelet de limonade qu’elle avait posé entre les jambes de son fils, elle s’est tournée et a regardé Santa Cruz droit dans les yeux. Elle l’a fait avec assurance alors que le maître venait d’entrer dans le studio d’enregistrement), secouant sa chevelure comme si elle était l’héroïne d’une publicité pour un shampooing. Santa Cruz était immobile près de la table des rafraîchissements, las de répondre aux doutes existentiels sur le passé des personnages. Cependant, en dépit – ou à cause – de son ennui, il venait de plus en plus souvent aux enregistrements. Il a souri en levant un autre gobelet au-dessus des têtes balbutiantes des acteurs, juste quelques centimètres, avec un geste d’une discrétion absolue.





5

Lorsqu’il a vu Twiggy immobile sous la pluie, la moitié du corps caché sous un parapluie orange, Pepino a souri. Seules ses jambes interminables apparaissaient. Elle portait des bottes en caoutchouc jaunes et marquait du pied le rythme d’une mélodie imaginaire. L’orage d’été n’a fait baisser ni la température ni l’humidité. Mais Pepino a tout oublié à l’instant où il l’a vue à la porte du cimetière. Elle l’attendait. Elle n’était pas seule : elle tenait un chat siamois à la main et elle avait un sac en toile accroché à l’épaule. Il s’est arrêté pour l’admirer : il avait oublié combien elle était immense. Elle ne paraissait pas plus petite même de loin. Elle doit être si seule là-haut, a-t-il pensé. Et il ne se trompait pas : dans le monde de Twiggy, personne ne la regardait droit dans les yeux. Comme si elle l’avait entendu, elle s’est retournée et, comme toujours, son regard a survolé une centaine de mètres avant de rencontrer une seule tête susceptible de lui faire obstacle. Alors elle l’a vu dans un coin, si près du sol, s’efforçant de résister aux rafales de vent. Si je le serre dans mes bras de toutes mes forces, je lui brise les os, a-t-elle pensé.

Ils se sont souri.

Pendant ces trois semaines sans nouvelles, Pepino avait touché le fond. Les premiers jours il avait tourné autour du téléphone, et il bondissait dessus avec l’espoir éperdu d’un drogué chaque fois qu’il sonnait. Au bout de dix jours il avait compris qu’il ne la reverrait pas. Il ne savait rien d’elle : ni son vrai nom ni son prénom, il n’avait ni son téléphone ni son adresse. Alors, pendant quarante-huit heures il n’a pas quitté son lit. Après cette première dépression, il a loué la chambre du motel où ils avaient été ensemble pour la première et dernière fois, afin de se souvenir de chaque détail de cette nuit-là. Il a commandé des fraises et une bouteille de champagne et il s’est soûlé, seul, en regardant des mangas. Les héroïnes nippones, aux yeux gigantesques et au corps dégingandé, lui ont rappelé Twiggy. Si bien qu’il a fini enfermé dans les toilettes, en larmes. La troisième semaine il a feint de l’avoir oubliée (même s’il a continué de pleurer, enfermé dans les toilettes de bars ou de gares routières). Sa nostalgie lui faisait honte et le bouleversait à la fois. Quand à la fin il a perdu espoir, il s’est mis à la haïr. Il l’a haïe de l’avoir abandonné. Il a décidé qu’elle devait être une femme cruelle, sans cœur, froide comme un glaçon. Si un jour elle m’appelle, s’est-il promis, je ne lui répondrai pas. Et finalement, lorsque le patron de la pension lui a crié que Twiggy était au téléphone, Pepino a dévalé l’escalier en dégringolant.

– Pardonne-moi, a dit Twiggy. Je n’ai pas pu t’appeler avant.

– Ce n’est pas grave. Je veux dire, maintenant que tu as réapparu ce n’est pas grave…

– Je veux te voir.

– Moi aussi, a dit Pepino, vaincu.

– J’arrive.

– Non, attends. J’allais sortir.

– Je viens avec toi.

– Je ne t’ai pas encore dit où j’allais.

– Peu importe. Je t’accompagne n’importe où.

Twiggy ne lui a pas dit qu’après la nuit où ils s’étaient rencontrés, lorsqu’elle était retournée chez sa grand-mère à 9 h 55 le lendemain, sa ponctualité n’avait servi à rien : ses parents et son psychiatre l’attendaient dans le salon. Ils ont senti son haleine alcoolisée, ils ont trouvé sa culotte et des doses de cocaïne dans son sac à main. Et la moitié d’un ticket de concert de Kabusacki avec l’adresse d’un bar à La Plata. La mère de Twiggy s’est mise à prier et à pleurer, et le psychiatre a dû lui prescrire à elle aussi des médicaments. Immédiatement, les libertés ont pris fin. Twiggy a fait l’objet d’une vigilance sévère pendant une semaine, en désintoxication. On lui a confisqué téléphone et ordinateur. Son père a essayé de lui expliquer qu’ils agissaient ainsi parce qu’ils l’aimaient, qu’elle n’était pas prête pour toutes les tentations du monde, encore moins pour celles du cyberespace. Twiggy lui a jeté un vase à la tête.

Pendant trois semaines elle a dormi avec la carte de la pension où vivait Pepino sous son oreiller. Elle a feint de se calmer ; en réalité elle attendait qu’ils baissent la garde. Le plus difficile était de contrôler les effets du traitement. Car cette fois, à la maison, ils se montraient inflexibles : le père lui faisait ouvrir la bouche et tirer la langue pour vérifier qu’elle avalait bien chaque cachet. Ce qu’il ne pouvait pas prévoir, c’est que sa fille avait appris à contrôler l’aboulie que provoquait en elle le cocktail de médicaments. Elle avait été sous traitement presque toute sa vie, une des premières fillettes droguées à la Ritaline pendant des années. Si elle savait une chose, c’était celle-ci : comment donner le change malgré son état. Au matin de son vingt et unième jour de captivité, Twiggy a attendu que ses parents partent au baptême de leur dernier petit-fils, puis elle a enfermé la bonne dans la buanderie, elle a préparé ses affaires, elle a kidnappé le chat siamois de sa mère, et elle a quitté la maison pour toujours.

Elle a appelé Pepino d’une cabine publique. Une heure plus tard, elle l’attendait à la porte du cimetière de Chacarita. Tandis qu’elle caressait le chat pour le rassurer (l’animal n’était jamais sorti du Barrio Norte), elle s’est souvenue soudain d’une phrase de son père : La solitude apprend aux intransigeants à aimer les chats car la solitude peut changer n’importe quoi sur la terre. Elle n’avait jamais oublié cette phrase, peut-être parce que, lorsque son père l’avait prononcée, elle était si seule que parfois elle n’arrivait plus à respirer, parce qu’elle s’était juré qu’elle ne se laisserait pas vaincre par la solitude, ou parce qu’elle n’avait jamais cessé de se sentir seule. Quand elle a vu Pepino traverser la rue, Twiggy n’a pas pu retenir ses larmes. Sans doute à cause de la proximité du cimetière, de la pluie, de sa fugue, des médicaments ou de tout cela réuni…

– Je n’en peux plus, a-t-elle dit, blottie dans les bras de Pepino.

Comme ses pleurs étaient à la fois minuscules et inexpressifs, Pepino ne s’est pas rendu compte que le corps de Twiggy était gavé de produits chimiques. Il a pris tout l’argent qu’il avait dans les poches. Il allait dépenser la totalité de ce qu’il avait épargné en une semaine ; l’occasion en valait la peine. Il a emmené Twiggy dans un bar de Chacarita. Il a commandé des moules et du vin rouge.

– Ils disent que je vais guérir, a dit Twiggy. Mais ils savent tous que c’est un mensonge. Ils ne savent pas quoi faire de moi.

– Ils ne savent pas ?

– Quoi faire de moi, non.

Elle a trempé du pain dans la sauce des moules.

– Je peux rester vivre avec toi ? a-t-elle demandé.

– Dans ma mansarde ?

Twiggy a acquiescé.

– Jusqu’à ce que j’aie assez d’argent pour repartir en Allemagne.

– Et tu feras quoi en Allemagne ?

– Je ne sais pas. J’y penserai une fois là-bas. Je peux ?

Pepino a secoué la tête sans hésiter.

Twiggy a séché ses larmes et elle s’est efforcée de sourire.

– Qui va-t-on voir ? a-t-elle demandé.

– Voir ?

– Au cimetière.

– Tu ne vas pas aller au cimetière dans cet état.

Mais il n’y a pas eu moyen de la convaincre. Elle lui a juré que c’était la seule chose qui lui faisait du bien : marcher entre les morts. On se rappelle qu’on peut être encore plus bas. Si elle était psychiatre, elle prescrirait à tous les dépressifs une promenade quotidienne dans un cimetière, a-t-elle dit, la bouche pleine. Pepino n’a pas goûté une seule moule, il la regardait fasciné. Il se serait battu contre le monde entier pour que plus personne ne la fasse pleurer. La nourriture et les morts ont fonctionné à merveille : au bout de cinq minutes de déambulation parmi les tombes, Twiggy souriait de nouveau. Pepino a mis un quart d’heure à trouver celle qu’il cherchait. Il s’est arrêté devant une tombe avec des fleurs fraîches. Twiggy a lu : SANTA CRUZ 1902-1995. Une photo le montrait souriant, du sang plein les veines. Pepino est resté à contempler la photo, le regard perdu dans le passé.

– Si tu crois qu’il est vivant, pourquoi tu es venu ?

Pepino ne lui a pas répondu.

– La dernière fois qu’on s’est retrouvés tous ensemble, c’était à son enterrement.

– Qui ?

– Tous. Jacinta. Cirilo. Siracusa. Etelvina. Meche. Efraín. Palmiro. Anselmi. Canuto. C’était pendant l’été 1995. Certains avaient été prévenus. Moi je l’ai appris dans le journal. C’était un jour comme aujourd’hui, nuages, froid, pluie. Les camions de télé étaient garés à la porte. Dans les journaux on annonçait la mort du maître comme de quelqu’un d’important. J’étais le premier arrivé. Je n’ai pas retiré mes lunettes noires, pour qu’on ne me voie pas pleurer. Après, Cirilo et Siracusa ont débarqué. Cirilo habillé en policier ; Siracusa en employé de banque. Ils avaient annulé un concert de leur groupe pour être là. Tu les connais ?

Twiggy a fait non de la tête.

– Los Siracusa.

– Jamais entendu parler.

– Ils sont bons.

– Doués ?

– Bons.

– Ils jouent quoi ?

– De la cumbia.

– Je déteste la cumbia.

– Romantique.

– Moi ?

– Non, la cumbia. C’est de la cumbia romantique. Un de ces jours on pourrait aller les écouter. Ça te plaira. Ce sont des poètes. Enfin, bref. Je te racontais l’enterrement. Le quatrième qui s’est pointé c’était Caballasca. Palmiro Caballasca. Tu te souviens de lui, non ? Il est devenu immense, mais il a gardé un visage d’enfant. Il avait une sucette à la bouche. Gloria lui a demandé comment il allait et il a répondu qu’il avait arrêté de fumer. C’est la seule qui est encore connue, Gloria. Tu vois qui c’est, non ?

– Je ne vais pas au cinéma.

– C’est à la télé.

– Je ne regarde pas.

– Elle se bat.

– Elle a réussi.

– Elle se bat.

– Et les autres ?

– Il y a de tout : comptables, fonctionnaires, taxis…

– Et la gloire ?

– Rien du tout. Tout sauf la gloire et l’argent. La jeunesse aussi, on l’a perdue. Ça sent le fiasco. En tout cas, on continue de jouer la comédie. À la fin de la cérémonie j’ai entendu Palmiro parler à Cirilo. Il lui demandait s’il était déjà allé à l’étranger. Cirilo a dit oui, trois fois. Après il s’est rendu compte que c’était deux, car la troisième c’était un voyage à Salta. Palmiro lui a demandé ce qu’il avait mis sur les papiers de la douane. Là où on te demande ce que tu es. Acteur, a dit Cirilo. Profession : acteur. Et cela fait vingt ans qu’il est flic. Il met comme profession : acteur. Alors qu’il n’est même pas pris dans une pub pour un shampooing. Moi je mets pareil. Et ce n’est pas une connerie… Toi tu mets quoi ?

– Je ne la remplis pas.

– Ah. Bien sûr. C’est l’autre option.

Pepino est demeuré un moment silencieux.

– C’était peut-être à cause de l’ambiance de l’enterrement, mais ils avaient un air si… éteint, a-t-il repris soudain. Moi, c’était pire. J’étais tellement éteint que j’étais invisible. Tu n’imagines pas le nombre de gens qui me sont rentrés dedans ce jour-là. Excuse-moi, je ris par nervosité, ce n’est pas par cynisme. Je hais les cyniques. Il y avait tant de noir, de vieux habits, de lunettes de soleil à deux balles. Après la cérémonie il y a eu des embrassades de retrouvailles. Ils s’étreignaient, ils se mentaient. Tu n’as pas changé. Tu as embelli. J’ai appris que tu avais joué une pièce à Mar del Plata. Que tu avais eu un enfant. Que tu as divorcé deux fois. Ils voulaient partir, tous. En même temps, ça soulage tellement de voir que les autres vont encore plus mal…

– Et toi ?

– Oui, moi aussi j’ai été soulagé.

– Non, je veux dire, on t’a embrassé ?

Pepino a failli mentir, mais il a hoché négativement la tête.

– J’ai supposé qu’il faudrait un peu de temps pour que quelqu’un me reconnaisse. Je suis resté à côté d’eux. Je les regardais fixement.

Il a fait une pause. Le souvenir l’embarrassait.

– Personne ne t’a reconnu, a dit Twiggy avec une certitude qui a mis Pepino mal à l’aise.

Elle s’en est aperçue et elle a tenté de rectifier :

– Je veux dire…

– Personne, a-t-il admis. Personne.

Il aurait voulu ajouter que les gens l’oubliaient depuis toujours et qu’une fois passé le succès de la série jamais personne n’avait ressenti la moindre curiosité envers lui, parce que tout ce qu’il avait à donner il l’avait donné au cours de cette année de sa vie.

– Cela faisait combien de temps que vous ne vous étiez pas revus ?

– Plus de quinze ans. J’ai perdu leur trace après la fête-surprise que la chaîne a organisée après l’enregistrement du dernier épisode.

– J’y étais ! a dit Twiggy, en ouvrant les yeux comme si le souvenir lui était revenu à l’instant.

– À la fête ?

– À l’entrée des studios !

– Il y avait cinq mille personnes à l’entrée des studios.

– J’étais l’une de ces cinq mille personnes.

Twiggy a préféré ne pas lui raconter que c’était Eduardo, un des gardes du corps de son père, qui l’avait accompagnée là-bas. Avec le temps, Twiggy s’était habituée à l’ombre du Cordouan recouvrant la sienne. Il était à ses côtés depuis qu’elle avait appris à marcher. Elle l’avait persuadé de l’emmener quelques minutes à la sortie de l’école. Le Cordouan a accepté à condition qu’elle ne s’éloigne pas de cinquante centimètres de lui. Lorsqu’ils sont arrivés, Twiggy a grimpé sur le capot de la Mercedes, elle a sauté sur les épaules d’Eduardo et elle a serré son cou en voyant les hordes d’adolescents qui descendaient des bus scolaires comme des armées romaines en blouses blanches. Le Cordouan a avancé au milieu de la foule de jeunes qui hurlaient, se frayant un passage avec les mains. Lorsqu’il a atteint les barrières qui séparaient les fans des acteurs, le quartier entier était scindé en deux. Certains habitants du quartier avaient commencé à louer leurs balcons. Dans la rue il n’y avait pas de place pour bouger. Twiggy n’arrêtait pas d’agiter les bras et de crier. Eduardo pouvait sentir ses cuisses lui serrer le cou. Il transpirait. Il a baissé les yeux : son érection passait inaperçue dans la foule qui l’entourait. Il a serré les talons de Twiggy avec ses mains. Il n’avait ni femme ni enfants. Twiggy était tout à la fois, il aurait donné sa vie pour elle. Quand les acteurs sont sortis une heure plus tard, le Cordouan a applaudi avec la même euphorie que Twiggy. Ils n’avaient pas raté un seul épisode de la série, chaque après-midi, à 18 heures, aux côtés des trois domestiques de la maison, pendant qu’ils prenaient le goûter dans la cuisine. Le dernier épisode avait été retransmis en direct. On avait installé un écran géant à l’entrée des studios. Durant la retransmission on entendait les cris des fans qui hurlaient dehors. À la fin de l’épisode, les petits acteurs sont sortis, entourés de vigiles comme des rock stars. Et c’était exactement ce qu’ils étaient alors, beaucoup plus que toute autre célébrité dans le monde. Pepino était le dernier, et son cœur battait aussi fort que les cris et les applaudissements. Mais tandis que la gloire semblait être quelque chose qui les accompagnerait le reste de leur vie elle s’étendait à cet instant, comme ils couraient vers les minibus qui les attendaient pour les emmener à la fête d’adieu, au milieu d’une pluie de peluches, lettres, fleurs, tee-shirts, promesses d’amour éternel et crachats. Ces derniers étaient dirigés contre Etelvina. Il s’agissait de gros projectiles, pleins de bile et d’envie, pointés sur la méchante qui, en plus d’être blonde, était riche. Twiggy l’avait touchée en plein front, avant de tendre la main vers les boucles noires de Cirilo. Son intention était de le caresser, mais elle était si excitée qu’elle lui a tiré les cheveux. Je t’aime, Cirilo, je t’aime, je t’aime. C’est tout ce qu’a pu faire Twiggy, lui répéter qu’elle l’aimait, sans le lâcher. Un des vigiles a réagi au quart de tour, mais avant que sa main atteigne celle de Twiggy, le Cordouan avait déjà plié le bras du malabar contre son dos. Tous les regards se sont tournés vers eux, y compris deux caméras. Sur le point de violer la loi première de son patron (pas de scandale, pas de caméra), Eduardo a levé les mains en signe d’apaisement et il a reculé, se camouflant dans la foule. Cela n’a pas duré plus d’une seconde, une seconde pendant laquelle les regards de Twiggy et de Pepino se sont croisés. Ils ne s’en souviennent plus, et c’est pourtant pour cette raison que leurs visages leur semblent familiers.

– La fête aussi a été retransmise, tu te rappelles ?

Twiggy a acquiescé.

– Je l’ai vue de chez moi, a-t-elle dit.

Lorsqu’ils étaient rentrés à la villa du Barrio Norte, les trois domestiques paraguayennes étaient devant la télévision de la cuisine, tandis que la famille dînait dans la salle à manger. Elles allaient et venaient, profitant des coupures de pub pour servir les plats. Twiggy a demandé la permission de manger à la cuisine et elle s’est assise entre Eduardo et les deux autres gardes du corps de la famille. La fête avait eu lieu dans un hôtel du centre et tous les gens de la profession s’y trouvaient. Plus exactement la faune. Les petits acteurs de Señorita Maestra – encore vêtus de leur blouse blanche à la demande de la presse – déambulaient comme des lutins perdus au milieu de la forêt. Ils avaient dansé, chanté, pleuré en regardant un montage des meilleurs moments de la série et les déclarations d’amour d’enfants des quatre coins du pays. Tout avait été si disproportionné que le Président avait différé un discours prévu à la même heure, par peur des conséquences que l’interruption de la retransmission aurait dans les sondages de popularité. Et c’est alors – au moment le plus émouvant de la soirée – que la musique s’était arrêtée. Santa Cruz s’était planté au centre de la salle, il avait levé son verre et porté un toast. Twiggy se rappelait encore les paroles de l’homme dressé face aux petits acteurs comme un curé devant ses fidèles. Il avait dit qu’il les libérait : ils pouvaient quitter leurs personnages. Pepino a approuvé, impressionné par la précision des souvenirs de Twiggy. C’était exactement ce qu’il leur avait dit : il les libérait. Cirilo était en train de discuter avec Caballasca. Il s’était tu et avait regardé le maître, déconcerté, comme s’il n’était plus capable de parler après une telle phrase.

– Il se prenait toujours pour Cirilo. Je ne me rappelle même pas son vrai nom. Et toi ?

– Je ne l’ai jamais su.

– Personne ne le savait, j’imagine. Entre nous on s’appelait par les noms de nos personnages. On tournait tant d’heures par jour que, lorsque les caméras s’éteignaient, on continuait de parler comme eux. Au bout d’un an il ne restait rien de ce qu’on avait été avant. C’est pour ça que le discours de Santa Cruz a été…

Pepino s’est tu à nouveau. Son récit le ramenait dans des lieux qu’il n’avait pas fréquentés depuis bientôt vingt ans. Twiggy n’a pas posé de questions. Elle s’est souvenue d’un passage qu’elle avait lu des années plus tôt dans un livre allemand de développement personnel. Elle l’a récité par cœur, d’une traite. À mesure que passe le temps, le contraste entre ce que nous avons cru qu’il se passerait dans nos vies et ce qui s’est réellement passé s’accentue. Nous nous rendons compte qu’il est impossible de retourner au point où le chemin a bifurqué et d’avancer dans la direction opposée à celle que nous avions prise. La société nous fait croire que nous pouvons diriger notre vie et que notre destin est de notre ressort. C’est un mensonge. Pepino a opiné. Pas seulement une fois, mais après chaque phrase. À la fin, il avait les larmes aux yeux.

– Certains avaient déjà d’autres propositions, a-t-il dit. Pas moi.

C’était le premier échec de sa vie. La gorge de Pepino se noue encore chaque fois qu’il se remémore cette soirée. Lorsque les caméras se sont éteintes sur les images de tous les petits acteurs qui s’embrassaient et pleuraient, les parents ont séché leurs larmes et se sont mis au travail. Pas de place pour l’émotion : il fallait faire des affaires. L’avenir de leur progéniture n’aurait jamais autant de valeur que ce soir-là.

– Ma mère était désespérée : elle s’était promise de sortir de cette fête avec quelque chose. Elle me tenait par la main et me trimbalait d’un bout à l’autre de la salle, en me présentant à tous les producteurs qu’elle croisait, a dit Pepino, qui se rappelait comme sa mâchoire lui avait fait mal à force de tant sourire à tous ces étrangers pour les convaincre de son talent. Ma mère les connaissait tous. Elle avait étudié qui était qui. Elle savait tout sur tout le monde. Elle leur parlait comme s’ils étaient amants. Elle a toujours été consciente de son pouvoir. Elle pouvait déplacer des montagnes d’un simple battement de cils. Et ce soir-là elle était plus belle que jamais. Elle s’était fait faire une robe. Elle s’était fait maquiller par la meilleure employée d’Avon… Elle ne pouvait pas parler à un homme sans insinuer qu’elle était prête à s’offrir. En d’autres circonstances, ils auraient adoré cela. Mais à la fête de Señorita Maestra ils étaient tous avec leur femme et leurs enfants. Maman a été prise de court.

– Ils la fuyaient.

Pepino a approuvé.

– Elle n’a rien décroché.

Twiggy a saisi une rose sur une tombe voisine et elle a entrepris d’en arracher les pétales pour tenter de contrôler son émotion. Ce n’était pas sa scène : elle n’avait pas le droit de se mettre à pleurer. Pepino a toussé pour se racler la gorge avant de poursuivre.

– Dans le bus elle m’a juré que ce ne serait pas la dernière soirée où je signerais un autographe. Elle n’a pas dormi. Elle a passé la nuit à dessiner un planning de castings. Le lendemain matin, le marathon a commencé. On allait partout, n’importe où. Au bout de trois mois j’ai complètement arrêté l’école. Maman a dit que c’était mieux : comme ça je pourrais me consacrer à ma carrière. Elle a dessiné un nouveau planning où les castings alternaient avec des cours de théâtre, de chant, de danse et de gymnastique.

Twiggy s’est mise à pleurer. Ce n’étaient pas des larmes mélodramatiques : elle pleurait pour lui et pour elle, parce qu’elle était persuadée que ses parents étaient coupables de tout, leur stimulation, leur phobie de l’oisiveté, de l’ennui, la manière dont ils l’avaient soigneusement étouffée dans des cours de judo, de piano, de violon, de français, de natation, de danse, de peinture, des parents qui élevaient des stars aux vies immaculées…

– À onze ans, le médecin a diagnostiqué chez moi des signes de stress, a dit Pepino. Il a prévenu maman que l’accumulation d’échecs affectait ma santé. Je ne savais pas ce que c’était, le stress. Mais tous les jours je me réveillais en priant d’être choisi pour quelque chose. N’importe quoi. Je rêvais de la sonnerie du téléphone. Nous passions des après-midi à faire la queue pour que j’aie droit aux cinq minutes susceptibles de changer notre vie. Maman répétait toujours la même chose : Cinq minutes d’inspiration, c’est tout ce que je te demande. Mais je n’ai pas été inspiré. Mon visage s’est couvert de boutons. À la puberté, je me suis retrouvé plein de boutons. D’elle-même, elle a baissé les bras. Elle ne me regardait plus. Presque plus. Avec dégoût. Furieuse. On voyait la colère dans ses yeux. À seize ans je suis parti de la maison et je ne l’ai plus revue.

Tout ce que Pepino a dit à Twiggy était vrai. Avec ses échecs, la vie de sa mère avait plongé dans la médiocrité. L’acné de son fils avait signé son certificat de décès. Elle ne le lui avait jamais pardonné : son avenir était lié à celui de son fils. Son hostilité a été exactement proportionnelle à la dévotion qu’elle lui avait portée les dix premières années de sa vie. À l’enterrement de Santa Cruz elle a feint de ne pas le connaître. Elle est restée le plus loin possible de lui, tout de noir vêtue, comme une veuve, avec des lunettes noires et une capeline. Efraín a dit adieu à Santa Cruz au nom de ses innocentes petites colombes. Les anciens acteurs, qui n’avaient plus rien d’innocent, sont demeurés silencieux. Jacinta Pichimahuida a serré dans ses bras chacun des étrangers qui, vingt ans plus tôt, avaient été ses élèves dans la fiction. La perspective de pleurer accroché à l’institutrice a été la seule chose qui a maintenu Pepino debout… C’est pourquoi ça lui a fait si mal de la voir se détacher de Siracusa pour étreindre Cirilo sans même le regarder. Il n’a pas eu le temps de se présenter. À ce moment-là Palmiro a lâché dix colombes qui se sont envolées tandis qu’Etelvina chantait a capella une des chansons de son premier disque. Tu m’as inventée.

Je serai toujours avec toi

Tu ne pourras pas m’oublier

Tu as mon empreinte sur ta peau





Je reviendrai

Comme la lumière entre les ombres

Si je m’en vais tu n’as plus rien



Au moment du refrain ils ont tous repris en chœur :

Je reviendrai

Comme la lumière entre les ombres

Si je m’en vais tu n’as plus rien…



Ils pleuraient tous. Chacun a suivi du regard une colombe. Ils les ont vues disparaître entre les nuages. Avec la mort de Santa Cruz, le meilleur de leurs vies s’achevait une fois pour toutes.





6

La nuit de l’enterrement, Pepino a fait un cauchemar : Santa Cruz les assassinait tous. Cela semblait tellement réel qu’aujourd’hui encore, des années plus tard, la scène se répétait, toujours au présent… Ils sont dans la classe de Señorita Maestra mais ils n’ont plus neuf ans, ils en ont trente. Pepino est trop grand pour son pupitre. Sa blouse le serre tant qu’il ne peut pas bouger les bras. Il n’y a ni techniciens ni caméras. La maîtresse est devant eux, dictant une phrase. Elle se retourne pour écrire avertissement au tableau noir… À ce moment-là Pepino voit la blessure qu’une balle lui a laissée dans la nuque. Elle ne la sent pas. Elle continue de dicter. Alors Etelvina lève la main et demande si avertissement prend deux s. Jacinta lui répond. Etelvina remarque que Pepino copie sur elle. Elle cache son cahier d’un bras pour l’en empêcher. Quand elle se penche sur son cahier, ses mèches blondes s’écartent légèrement et Pepino entrouvre les lèvres avec horreur : elle aussi a une blessure de balle dans la nuque. Pepino regarde les autres : Cirilo, Siracusa, Palmiro, Meche… Ils ont tous été touchés. Les blouses blanches se teintent de rouge. Personne ne s’en rend compte. Ils ne sentent pas le sang. Ils n’ont pas mal. Ils écrivent en silence ce que dicte la maîtresse. Pepino porte la main à son cou : il est le seul à ne pas être blessé. Alors un œil de Santa Cruz apparaît à la fenêtre de la classe. Sa main arrive au-dessus, géante. La salle de classe n’a pas de toit. C’est une maison de poupées. Pepino crie. Santa Cruz l’attrape par la tête avec deux doigts. Il appuie l’index de l’autre main sur sa nuque. Pepino sent la consistance de sa propre tête : elle est en argile.

Ils sont tous en argile.

Des têtes réduites de Jivaros.

Il s’est redressé sur le lit, agité, tremblant, se palpant le cou d’une main. Les draps étaient trempés. Il a vu Twiggy assise devant la minuscule bibliothèque qu’il a improvisée dans un gros tiroir sans fond. Elle était de dos, et portait un sweat-shirt qui ne lui couvrait même pas la moitié de la colonne vertébrale. Elle lisait depuis des heures. Anatomie de la mélancolie, de Robert Burton. Deuil et Mélancolie, de Freud. Mais pas les livres. Elle lisait une série de carnets noirs bourrés de notes de Pepino. Au ive siècle en Grèce apparaît le mot mélancolie. Khole (bile) Melas (noire). Mélancolie signifie bile noire, en français. Bilis negra en espagnol. Phonétiquement [bil nuar]. L’astrologie médiévale avait établi un lien entre les planètes et les humeurs, plus spécifiquement entre la bile noire et Saturne. L’influence de Saturne était considérée comme pernicieuse et l’expression « enfants de Saturne » englobe généralement tous les exclus. Les rebuts de la société. La mélancolie, dans laquelle le Moyen ge ne voit que des influences néfastes, se transforme après la Renaissance et le néoplatonisme en une force intellectuelle positive. C’est la naissance de la conception moderne de la mélancolie. Twiggy a interrompu sa lecture quand elle a vu que Pepino l’observait depuis le lit, encore secoué par son cauchemar.

– Tu étudies la mélancolie ? a demandé Twiggy.

Pepino s’est levé. Il lui a pris le carnet des mains et il est directement allé aux dernières pages. Il a redonné le carnet à Twiggy. C’était le brouillon d’une lettre. En haut, à droite de la première page, était écrite la date du 18 septembre 1993. Deux ans avant la mort du maître. L’en-tête disait :





Cher Santa Cruz,





– C’est moi qui lui ai donné l’idée, a dit Pepino. Lis.





Écrire au plus grand de nos Lettres m’a paralysé devant la page blanche quinze jours durant. Hier soir j’ai décidé que je devais m’adresser à vous, même si mes mots – plus encore par écrit – ne possèdent ni grâce, ni musique, ni éclat. Je balbutie. Et si je pense à l’instant même non seulement que je vous écris mais que vous lisez chacun de mes mots… Je ne vais pas penser à cela. Permettez-moi de me présenter : je suis une de vos créations. Vous avez le droit de signer à ma place, je suis votre œuvre. Pendant un an de ma vie vos mots ont fait de moi un serviteur qui a trouvé sans votre plume le sens de sa vie.





Twiggy a sifflé, impressionnée.

– Tu écris bien, a-t-elle dit.

Pepino a souri, flatté.

Car Twiggy lisait un brouillon plein de ratures.





Vous m’avez baptisé du nom que je porte toujours : Pepino. Vous m’avez, mon cher Santa Cruz, donné la parole. D’abord dans la fiction, ensuite dans la vie. Je ne possède pas la Bible, je n’ai pas éprouvé le désir de la lire. Je conserve, en revanche, chacun de vos textes. Et je reviens à eux comme le pécheur à ses psaumes. Vous savez bien qu’à l’instant même où Adam a désobéi à l’ordre divin, la mélancolie s’est coagulée dans son sang. Pepino, en 1983, a osé vous désobéir. Il était une fois l’épisode 19 de Señorita Maestra dans lequel Palmiro, Cirilo et Siracusa frappaient Pepino pendant la récré afin de l’obliger à répéter : Je ne suis rien, je ne suis personne. Pepino a refusé de dire les paroles écrites par le maître. Une semaine avant, Carmela la studieuse avait refusé de copier lors d’un examen. Elle n’avait même pas rejeté une ligne de vos dialogues inspirés. Elle avait juste altéré une action – même si, comme vous nous le répétiez toujours, il n’y avait aucune place pour l’improvisation, la moindre virgule devait être présente dans notre jeu, tout faisait partie d’un mécanisme parfaitement huilé – et l’insolence de Carmela la studieuse a été punie d’exil : deux jours plus tard son père, employé métallurgique dans la fiction, a été transféré à Carapachay. Le message était clair : toute rébellion serait immédiatement sanctionnée. C’est pourquoi mon refus de dire deux lignes du scénario a poussé l’assistant, le réalisateur, mes compagnons et, en dernier lieu, ma mère, à tenter de me convaincre – sans succès – d’accepter de dire que je n’étais rien, ni personne. L’incident – sans précédent dans la série – vous a été rapporté, mon très estimé Santa Cruz. Tandis que ma mère pleurait et me maudissait dans les toilettes, moi – le petit Pepino – je répétais la même chose :

– Je ne le dirai pas, maman.

À la fin de la journée la convocation est tombée : vous souhaitiez me voir chez vous le lendemain. Tous m’ont alors dit adieu. Au matin d’un glorieux 4 juillet le miracle s’est produit : vous m’avez fait asseoir dans le fauteuil de votre bureau pendant que ma mère attendait au studio vêtue de noir. Elle n’avait pas arrêté de pleurer de la nuit. Elle avait voulu m’accompagner mais vous aviez exigé que je sois seul. Peut-être ne vous en souvenez-vous pas, mais vous avez dit : Ayons une conversation d’homme à homme. Avec cette phrase, en plus de me donner la parole, vous m’avez donné la virilité. Vous avez frotté le bout de vos doigts en me regardant fixement et vous m’avez demandé pourquoi. Vous n’avez rien dit d’autre. Pourquoi ? Le petit Pepino a alors avoué qu’on l’embêtait à l’école.

(Pardonnez-moi si je parle de Pepino à la troisième personne. J’ai toujours détesté quand Maradona fait ça. Mais quelque chose m’empêche de continuer sans prendre de distance.)

Ce n’était pas la première fois qu’on le frappait dans la fiction. Dans la vraie vie personne ne comprenait que Pepino n’était pas Pepino. Pas même lui. Dans le quartier on le traitait de perdant. Il n’y aurait pas de retour possible après une phrase comme Je ne suis rien, je ne suis personne. Vous m’avez écouté en silence. Et vous avez eu ce geste de me prêter votre mouchoir. À présent il est plié devant moi. Il porte vos initiales brodées. Je ne l’ai jamais réutilisé. Sans dire un mot, vous avez mis une feuille blanche dans votre Olivetti, vous m’avez demandé le nom de mes amis, la dernière humiliation à laquelle ils m’avaient soumis et, pendant un quart d’heure, vous vous êtes employé à écrire en silence. Je peux encore voir vos mains dansant sur les touches. Vous écriviez sans cesser de sourire. Quand vous avez terminé, vous avez arraché la feuille d’un geste triomphal et vous avez dit :

– La prochaine fois dis-leur ceci, ils ne t’embêteront plus.

Vous aviez écrit une scène de ma vie.

Et le plus incroyable de tout n’est pas que je n’ai pas su jusqu’à ce moment-là – du haut de mes neuf ans – que la vraie vie aussi était divisée en scènes, le plus incroyable n’est pas que vous ayez écrit les répliques de mes amis sans les connaître… mais que cette scène ne s’était pas encore produite. Elle se produirait, et serait le calque, la répétition exacte de ce que vous, maître, aviez anticipé, devenant à cet instant, et pour toujours, mon oracle.

N’ayez pas peur.

Je comprends que ce fut un jeu dans lequel nous nous sommes précipités avec la plus délicieuse complicité pendant des mois mais que, comme dans n’importe quel couple d’amoureux, la séduction première perd sa magie, et rapidement, très rapidement, quelqu’un s’ennuie. Bien entendu, ce fut vous. Je le comprends. Je ne vous en veux pas. Je garde – cachées – les scènes de ma vie que vous m’avez offertes. Toutes, presque sans exception, ont eu lieu comme vous l’aviez anticipé. Je dis presque car ma mère – n’est-il pas frappant que le seul personnage qui s’est écarté du texte soit justement celui que vous connaissiez le plus intimement ? – a été la seule à ne pas dire la réplique prévue, me forçant à improviser pour la remettre en scène. Santa Cruz, j’ai été votre cobaye ; et vous, mon Dieu. Croyez-moi, je n’ai jamais vécu dans un monde aussi inoffensif que celui où vous tiriez les ficelles en me guidant. Ensuite l’inévitable s’est produit : la fin.

Le silence.

Vous avez arrêté de nous recevoir. La domestique nous a dit à plusieurs reprises que vous n’étiez pas à la maison. Ce fut douloureux. Car vous étiez là, Santa Cruz. Nous pouvions vous apercevoir du coin de la rue, à travers votre fenêtre, en train d’écrire. Vous aussi vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez soutenu notre regard, vous vous rappelez ? Ou bien avez-vous déjà oublié votre petit bègue ? Ma mère ne vous a jamais pardonné. Elle n’a plus été la même. Ces vingt dernières années j’ai essayé de continuer de vivre… Tant de fois j’ai bredouillé ce que vous m’auriez fait dire ! Mais je n’y arrive pas, je suis chaque fois plus loin. Bégaiement. Ma vie, sans votre plume, n’est qu’un éternel bégaiement. La vie d’un somnambule.

Maintenant je peux le dire : Je ne suis rien, je ne suis personne.

Arrachez-moi de ces limbes.

Écrivez ma vie. Santa Cruz, je vous en supplie.





Twiggy a terminé de lire sans respirer. Elle a soupiré. Elle est restée à regarder la signature tremblante et servile de Pepino. Ce qu’elle venait de lire ne lui faisait pas peur. Avec une tendresse infinie, elle a posé sa main sur la sienne. Ils sont restés ainsi, silencieux, quelques minutes.

– Il t’a répondu ? a demandé Twiggy avec la douceur d’une mère.

Pepino a fait non de la tête.

– Mais ça ne veut rien dire, a-t-il chuchoté.

Et il a répété avec conviction :

– C’est moi qui lui ai donné l’idée.





7

Lorsqu’il a été convoqué, au lendemain de sa désobéissance au maître, Pepino n’imaginait pas que sa vie était sur le point de basculer pour toujours. Cette fois il a cru qu’il était allé trop loin. L’avertissement de la production allait s’accomplir : le figurant no 5 était en passe d’être supprimé. On avait donné l’ordre qu’une voiture de la production conduise le condamné chez Santa Cruz. On les avait appelés à 7 heures précises, quelques minutes avant qu’ils partent pour les studios. C’est le père qui a répondu. Il a acquiescé deux fois en silence, il a demandé à quelle heure et où. Il a raccroché sans ajouter un mot. La mère se tenait immobile au seuil de la porte, habillée comme la veille. Elle ne s’était pas couchée de toute la nuit. L’angoisse l’avait fait déambuler dans la maison, dans le noir, priant pour que l’affront de son fils ne parvienne pas jusqu’au maître. Personne n’a entendu ses suppliques. Avant que le père ouvre la bouche, elle a lu la fin dans ses yeux. Pepino était assis à la table de la cuisine, avec sa cuillère pleine de céréales en l’air.

– L’Auteur veut te voir, a dit le père.

La mère a émis un bruit étrange, mélange de cri et de gémissement, puis elle s’est enfermée dans sa chambre après avoir claqué la porte. À cet instant, si elle ne s’était pas éloignée de son fils, elle l’aurait tué. Pepino était déjà installé à l’avant de la voiture de son père lorsqu’ils l’ont vue sortir de la maison tout de noir vêtue. Elle a ouvert la portière côté passager. Pepino est descendu sans la regarder et il est monté à l’arrière. À chaque mouvement de sa mère, Pepino se protégeait le visage avec les mains, comme un animal trop souvent battu. Mais elle ne l’a pas touché. Elle a ordonné au père de démarrer en regardant droit devant lui. Le père lui a jeté un coup d’œil à la dérobée et il a obéi. Il savait que si elle était là, si elle les accompagnait, c’était pour défendre son territoire. Vingt minutes plus tard, le père les a déposés à la porte des studios. Avant qu’il descende de la voiture, il a attrapé Pepino par le bras. Ce qu’on perd en dernier, c’est la dignité, a-t-il dit. Pepino ne se souvenait plus très bien de ce qu’était la dignité, mais il a laissé son père lui tapoter la nuque avant de courir derrière sa mère, qui entrait déjà dans l’immeuble.

Le drame de la mère était que Santa Cruz exigeait de voir Pepino seul. Ses larmes n’ont pas réussi à émouvoir l’assistant de production. À l’heure du déjeuner, Pepino est monté dans la voiture de la production comme s’il partait au Vietnam. Si on tuait Pepino, il mourrait lui aussi. Son vrai nom lui paraissait étranger. Un étranger qui s’était évanoui dans l’air. Bats-toi pour ton rôle, lui a dit sa mère en frappant du poing contre la vitre tandis que la voiture s’éloignait. Fais tout ce que tu veux mais ne le perds pas. Pepino a serré les poings et il a répété plusieurs fois qu’il ne mourrait pas.

Quand il est arrivé chez Santa Cruz, la bonne lui a ouvert la porte avant qu’il sonne. Elle lui a souri avec une miséricorde infinie et elle l’a accompagné jusqu’au bureau. La maison était silencieuse. Pepino a entendu le cliquetis des touches de l’Olivetti depuis le vestibule. La domestique s’est arrêtée devant la porte du