Main La maléDICTION
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La maléDICTION

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 5.96 MB
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1

La Malédiction De Jacinta

Language:
french
File:
EPUB, 313 KB
2

La memoria

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 968 KB
Pour Dan Behrman, éternel adolescent patenté.





La ruse de mon arrière-grand-père


Voilà. J’ai décidé de bien t’expliquer mon grand bonheur tout neuf. Parce qu’un bonheur aussi intense, un bonheur qui déborde de mon cœur, c’est comme un énorme gâteau au chocolat: ça se partage.

Y a des jours comme ça, où on est tellement heureux qu’on voudrait le crier au monde entier, parce que les grands bonheurs ne frappent pas si souvent que ça à la porte de notre cœur.

Rends-toi compte que je suis parvenu à me débarrasser d’une terrible maladie par mes propres moyens. Les médecins avaient renoncé, ils avaient baissé les bras, mon cas était désespéré. Alors que j’étais condamné à vivre toute ma vie avec mon épouvantable maladie héritée d’une malédiction, grâce à la ruse et à l’aide de mon arrière-grand-père, je m’en suis sorti!

Je vais devoir remonter très loin dans le temps et tout te raconter depuis le début. Parce que si je ne te raconte pas toute l’histoire depuis le début, tu ne comprendras rien à la terrible affliction qui frappe ma famille depuis plusieurs siècles.

D’abord, par politesse, je me présente. Je suis un garçon de treize ans. J’habite Saint-Élie-de-Caxton. C’est en Mauricie. Tu sais, cette région au nord du fleuve Saint-Laurent, entre Québec et Montréal? Eh bien, c’est là que je reste, avec mes parents et ma sœur Andrée-Anne. Mes arrière-grands-parents y vivent aussi.

Saint-Élie-de-Caxton compte mille neuf cent soixante-dix-sept habitants et, depuis que le conteur et chanteur Fred Pellerin est devenu une star planétaire, même les Parisiens savent que ça existe. La plupart des Français ne pourraient pas situer le Québec sur une carte de l’Amérique du Nord, mais ils connaissent notre village.

Faut dire que Fred, quand il commence à parler de Saint-Élie, c’est comme notre rivière en pleine débâcle de printemps, quand la glace se craquelle, se fend, gronde, fond, gémit, se brise, se soulève et emporte tout sur son passage. Y a personne capable de l’arrêter. Pour Fred, Saint-Élie, c’est le nombril;  du monde. Il y a d’abord Saint-Élie, puis tout le reste: New York, l’océan Pacifique, Hong Kong, Moscou, le Sahara, l’Antarctique ou Valparaíso.

Un jour, mon grand-grand-papa m’a dit que la première chose que voient les astronautes par le hublot de la navette spatiale, une fois arrivés tout là-haut, là-haut, c’est Saint-Élie-de-Caxton. Je sais pas si c’est vrai, parce que le problème, avec mon arrière-grand-père, c’est qu’on sait jamais s’il est sérieux ou s’il raconte des niaiseries.

Si tu me croises dans la rue ou à l’aréna, tu ne vas rien remarquer. Physiquement, j’ai l’air normal d’un garçon de treize ans, avec une grosse touffe de cheveux frisés qui flottent dans le vent, comme si j’avais un nuage en permanence au-dessus de la tête, un peu comme Robert Charlebois quand il était jeune et qu’il chantait: «Je suis un gars ben ordinaire.» Mes cheveux hésitent. Ils ne savent pas trop s’ils doivent aller vers le blond ou vers le brun.

J’ai aussi des taches de rousseur qui décorent mes joues comme des points de rouille sur un vieux char. Pour se moquer gentiment, GGP dit que mes parents n’auraient pas dû m’abandonner sur une plage de la baie des Chaleurs, quand on est allés en vacances là-bas. C’est vrai, avec ces taches de rousseur, on dirait que j’ai bronzé à travers une passoire à nouilles.

À part ça, je mesure presque un mètre et demi, j’adore le hockey – ce qui n’a rien d’original –, j’aime lire, surtout des histoires de pirates des mers du Sud ou d’aviateurs célèbres.

Mais ma vraie passion, c’est le modélisme. Je construis des maquettes d’avions de la Deuxième Guerre mondiale. Il y en a plein suspendues par des fils de nylon au plafond de ma chambre. Ce que j’aime, le soir, avant d’éteindre ma lampe de chevet, c’est regarder ces avions. Ils sont dans toutes les positions: cabrés, en piqué ou en virage sur l’aile. J’imagine des combats entre les Spitfire anglais et les Messerschmitt allemands, ou entre les Nakajima japonais et les Wildcat américains, au-dessus des eaux turquoise de l’océan Pacifique.

J’entends le bruit rageur des moteurs à pleine puissance, les crépitements des mitrailleuses, je vois les pilotes obligés de sauter en parachute parce que leur appareil a été touché et qu’il va s’écraser dans la mer. Il suffit que je lève les yeux, et hop! je quitte aussitôt le XXIe siècle pour revenir aux années 1940. Faut quand même que je t’explique quelque chose: ma passion pour les avions et les aviateurs n’est pas née de rien.

Je ne me suis pas réveillé un beau matin en me disant que j’allais consacrer la plus grande partie de mes loisirs au modélisme. En fait, tout ça, les avions, les maquettes, le boucan des combats aériens au-dessus de mon lit, c’est encore à cause de Ferdi, mon arrière-grand-père. Son vrai nom, c’est Ferdinand; je suis le seul à l’appeler Ferdi. Il était mitrailleur à bord d’une forteresse volante pendant la Deuxième Guerre mondiale.

C’est à cause de GGP que je me suis mis à aimer les avions de cette époque-là. Les forteresses volantes, c’étaient des bombardiers, des B-17 américains, énormes, impressionnants comme des insectes géants de bande dessinée fantastique, étincelants sous le soleil, avec quatre gros moteurs, dix hommes d’équipage et treize mitrailleuses pour se défendre des chasseurs ennemis.

Ferdi était dans la vingtaine en 1941, quand il est parti pour être soldat dans l’armée canadienne. On l’a envoyé en Angleterre. C’est là-bas qu’il a appris à se servir d’une mitrailleuse et qu’il est monté pour la première fois à bord de l’un de ces monstres d’acier volants.

Comme il n’est pas du genre à se vanter, il ne m’avait jamais parlé de sa guerre et de ses exploits. Parce que je sais aujourd’hui qu’il a accompli des exploits. Et même qu’il a reçu une médaille: la croix de Victoria! En 1943, Winston Churchill, le premier ministre britannique, a décoré GGP.

Un sacré bonhomme, ce Winston Churchill! Dans sa jeunesse, il a fait la guerre au Soudan et en Inde, puis il a été correspondant de guerre en Afrique du Sud. Il a participé à la dernière charge à cheval de toute l’histoire de l’humanité. Tu sais, comme dans les westerns, quand le capitaine se met à crier: «Sabre au clair! Trompette, sonnez la charge!», et qu’on voit les tuniques bleues de l’armée américaine dégainer leurs sabres étincelants dans le soleil et foncer au triple galop sur les méchants Indiens en train d’attaquer la caravane de gentils pionniers venus leur voler leurs terres. Eh bien, Winston Churchill, dans sa jeunesse, il avait connu le «Sabre au clair! Soldats, chargez! Pas de quartier!» et mille autres aventures, sauf que c’était en Inde et en Afrique et que, là-bas, les Peaux-Rouges étaient noirs. Ensuite, il s’est lancé dans la politique.

C’est lui qui a plus tard promis aux Anglais qu’ils sortiraient vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale, mais que ce ne serait pas une partie de plaisir. Pour bien se faire comprendre, il ne leur a pas menti. Il leur a déclaré un soir à la radio: «Je vous promets du sang, de la peine, des larmes et de la sueur.» Les temps ont bien changé.

Tu imagines, de nos jours, un homme politique qui viendrait à la télé dire: «Je vous promets du sang, de la peine, des larmes et de la sueur»? Y aurait pas grand monde qui voterait pour lui. Aujourd’hui, les hommes politiques, d’abord, on jurerait qu’ils s’habillent tous chez le même tailleur. Je les confonds tous.

GGP plaisante des fois: «Les hommes politiques? On leur donnerait le Canada tout entier, dans trois ans, ils achèteraient des sapins à l’étranger.» Je sais toujours pas, quand il dit ça, si c’est du lard ou du cochon, s’il est sérieux ou s’il niaise. Mais pourquoi est-ce que je te parle de ça?

Ah oui! C’est à cause de Churchill qui a décoré Ferdi de la croix de Victoria en 1943. Faut me pardonner ma rêverie. J’ai tendance à partir sur une idée, qui en appelle une deuxième, puis une autre, et je finis par m’égarer, parfois même par me perdre complètement, dans le labyrinthe de mes pensées. Ma mère prétend que je suis toujours dans la lune. Un jour qu’elle m’a dit ça, je lui ai répondu:

— J’m’entraîne!

Elle m’a demandé:

— Tu t’entraînes à devenir quoi?

— Astronaute.

Ma mère a haussé les épaules et ajouté d’un air triste:

— Mon pauvre garçon… Sérieusement, je me demande bien ce qu’on va pouvoir faire de toi quand tu seras grand.

Je comprends son inquiétude, mais je la laisse dire. Ça glisse sur moi comme la pluie sur les plumes d’un canard. N’empêche… À force de m’entraîner, le jour où je sortirai de ma capsule spatiale et poserai le pied sur la Lune, je serai pas dépaysé.

Pour revenir à mon arrière-grand-père, en 1943, en mission au-dessus de la Belgique dans sa forteresse volante, il a abattu trois Stuka, des bombardiers ennemis qui partaient larguer leurs bombes incendiaires sur des usines anglaises. C’est grâce à ça qu’il a reçu sa médaille.

Et moi, j’ai vécu jusqu’à l’âge de neuf ans sans le savoir, jusqu’au jour où, en feuilletant les vieux albums photo de mes parents, je suis tombé sur un cliché, un très vieux cliché en noir et blanc, avec les bords blancs crantés comme des dents de scie. Dessus, on voyait un aviateur devant des bombardiers alignés, de grands hangars au loin et, derrière, un immense champ qui devait être un terrain d’aviation. L’homme portait un épais blouson de cuir et de grosses bottes doublées en peau de mouton, et un casque de cuir avec de grandes lunettes d’aviateur remontées sur le front.

J’ai demandé à ma mère qui était ce gars à fine moustache qui souriait fièrement. C’est là que ma mère m’a répondu que c’était GGP et qu’elle m’a raconté tout ce qu’il avait fait pendant la guerre. Ferdi était un héros et j’en savais rien? Il aurait été serial killer dans sa jeunesse, j’aurais pu comprendre qu’on m’ait rien dit. Mais c’était tout le contraire, il avait sauvé des centaines de vies humaines, avait fait preuve de beaucoup de courage et s’était comporté en héros, comme on voit dans les films au cinéma!

J’ai laissé ma mère ranger l’album dans l’armoire et, quand elle a eu le dos tourné, j’ai volé la fameuse photo. Je l’ai observée avec la grosse loupe que mon père utilise pour les timbres qu’il collectionne. C’est là que j’ai compris pourquoi ma grand-grand-maman Évelyne avait eu le coup de foudre pour Ferdi. Il avait l’air d’un véritable aventurier devant son bombardier.

GGM Évelyne, elle a aussi fait la guerre. Comme infirmière dans l’armée canadienne. C’est en Angleterre qu’elle a rencontré Ferdi. Dès qu’ils se sont vus, un soir, dans un pub de Soho, à Londres, ça a été le coup de foudre, le grand amour à la vie à la mort. Un peu comme moi avec Lucy qui va à l’école avec moi, sauf que, pour le moment, Lucy n’est pas encore au courant qu’elle est folle amoureuse de moi. Mais ça viendra bien un jour. Je ne dois pas désespérer.

Ferdi et Évelyne se sont mariés à la fin de la guerre, en 1945, quand ils sont rentrés au Canada. Après avoir bien observé la photo de Ferdi, j’ai pris mon vélo et j’ai foncé chez mes arrière-grands-parents qui habitent rue Philibert, à l’autre bout de Saint-Élie, par rapport à nous autres qui vivons rue des Pins. J’étais vexé. Très en colère. J’avais un GGP qui était un véritable héros et on m’avait caché ça. Ferdi me devait des explications. Et ça pouvait pas attendre une minute de plus!

Alors que je filais à toute vitesse dans la rue principale, je me suis demandé quelle tête il allait faire, Ferdi, quand j’allais lui montrer la photo en disant: «C’est quoi, ça?»

C’est juste à ce moment-là que j’ai eu mon accident. Oh! rien de grave! Je pédalais tête baissée. Comme aurait dit ma mère, j’étais «encore dans la lune» quand j’ai renversé Fred Pellerin. Il traversait la rue, en dehors du passage pour piétons, tout en lisant un livre, en mangeant un cornet de crème glacée, des écouteurs sur les oreilles. Fred aussi était dans la lune. Et pas à peu près. Je sais pas si tu as remarqué, mais quand deux gars dans la lune ont un accrochage, c’est jamais très grave; on a l’impression qu’une bonne étoile veille sur les gars dans la lune.

Je suis incapable de dire ce qui s’est vraiment passé. Je me suis retrouvé par terre, allongé sur l’asphalte. Voyant que mon vélo n’avait apparemment rien, et moi non plus, je me suis relevé et j’ai brossé mon jeans. Fred a été surpris de se retrouver à quatre pattes au milieu de la route avec son cornet de crème glacée à la main, son livre par terre, avec le vent qui en tournait doucement les pages, et au loin ses grosses lunettes à monture rouge qui avaient volé. Fred s’est relevé, a récupéré ses lunettes avant qu’une voiture les écrase. Il s’est approché pour s’excuser et me demander si j’avais quelque chose de cassé. J’ai répondu: «Non, ça va.»

J’ai vérifié que la photo de Ferdi était toujours dans la poche arrière de mon jeans, je suis remonté sur mon vélo et j’ai recommencé à pédaler comme un hamster dans sa roue. À un moment, je me suis retourné. Fred Pellerin était encore au milieu de la rue, son livre dans une main, son cornet de crème glacée dans l’autre, avec les voitures qui le frôlaient de chaque côté en klaxonnant. S’il avait été là, mon arrière-grand-père aurait sûrement dit: «Fred! Bienvenue à Saint-Élie-de-Klaxon!»





Une vie bien remplie


J’ai trouvé Ferdi sur son tracteur, le cigare au bec, en train de tondre le gazon qui n’en avait pas vraiment besoin. Mon grand-grand-papa fume le cigare, des gros, des havanes fabriqués à Cuba, qui coûtent une fortune et qu’on vend dans une seule tabagie au Québec. GGM refuse qu’il fume dans la maison, elle dit que ça pue et que l’odeur s’incruste dans les rideaux du salon. Ferdi, lui, il aime bien expliquer qu’il fume d’énormes cigares, des Romeo Y Julieta, pour faire comme Winston Churchill qui l’a décoré en 1943.

Au cours de sa vie, il a souvent fait des choses défendues, Ferdi. Toujours pour imiter Winston Churchill, chaque soir, mon arrière-grand-mère lui sert un fond de whisky irlandais, une boisson tellement rare qu’on en trouve dans une seule SAQ à Trois-Rivières.

La totalité des médecins de famille qu’a consultés Ferdi depuis très longtemps lui ont strictement interdit le cigare et le whisky. Mais ils sont tous morts avant lui. Alors Évelyne se tait, elle n’a plus d’arguments pour convaincre son mari d’arrêter de fumer et de boire son petit verre de fort. Elle en est même arrivée à un point où elle ne croit plus les médecins qui recommandent ceci ou cela pour rester en santé… mais qui doivent faire tout le contraire en cachette.

Un jour, je l’ai entendue dire à sa voisine: «Vous savez, madame Gagnon, si les médecins respectaient les conseils qu’ils nous donnent, ils seraient jamais malades et finiraient tous centenaires. Ils feraient beaucoup de sport, mangeraient cinq portions de fruits et légumes par jour, et resteraient minces! Mais c’est pas le cas. C’est énervant, tous ces gens qui nous disent ce qu’il faudrait faire et qui ne le font pas eux-mêmes.»

Chaque fois qu’elle va voir son médecin de famille, en ressortant du cabinet, ma grand-grand-maman se dit à voix haute (parce que les vieux ont tendance à se parler à voix haute): «Le docteur Tulavy, il était bien fatigué aujourd’hui. Il était tout pâle. Peut-être que je le reverrai jamais vivant. Ça va encore être un docteur que Ferdinand et moi on va enterrer…» Elle a un curieux humour noir, GGM.

Avant, il paraît qu’elle n’était pas comme ça, qu’elle était même très sérieuse, mais, au fil du temps, Ferdi a fini par la contaminer. Ils ont eu une sacrée vie, tous les deux.

Après la guerre, jeunes mariés, ils sont partis habiter à Dawson City, au Klondike, au Yukon, tout là-haut dans le nord-ouest du Canada, là où il y a eu une sensationnelle ruée vers l’or à la fin du XIXe siècle. Des gens avaient accouru du monde entier pour creuser la terre et chercher de l’or. Bien peu en ont trouvé. Comme d’habitude, ceux qui ont fait vraiment fortune ont été les marchands de pelles. Quand les gisements d’or ont été épuisés, la plupart des gens sont rentrés dans leur pays, abandonnant derrière eux des villes fantômes.

Là-bas, au Klondike, GGP est devenu cinéaste animalier. Pendant quarante ans, il a filmé tous les animaux du Grand Nord, les gros, les petits et les moyens, les oiseaux comme les poissons. Évelyne l’a toujours accompagné dans son travail, elle lui servait d’assistante et de preneuse de son.

Ensemble, ils ont passé des centaines d’heures cachés dans la neige, par moins quarante degrés Celsius, avec le blizzard qui sifflait à leurs oreilles, pour filmer des ours blancs ou des grizzlys, des meutes de loups ou des troupeaux de bœufs musqués.

Des jours et des jours, ils sont restés suspendus au-dessus du vide, comme des alpinistes, ou perchés dans des arbres pour filmer des nids de faucons pèlerins ou d’aigles royaux. Ils ont suivi des morses, des éléphants de mer, des baleines et leur baleineau dans les vagues du détroit de Béring, au milieu des icebergs à la dérive, à bord de tout petits bateaux, prenant plein de risques chaque fois.

Quand ils avaient assez d’images, ils allaient à Montréal pour monter le film et y mettre des commentaires et de la musique. Ensuite, soit ils le vendaient à des chaînes de télévision, soit ils partaient plusieurs mois en Europe pour le présenter dans des conférences.

L’argent qu’ils gagnaient servait à financer une autre expédition dans le Grand Nord et le tournage d’un nouveau film. Ils ont vécu mille et une aventures. Avec ses films, Ferdi a remporté des prix importants dans de prestigieux festivals de cinéma partout dans le monde.

Lui et Évelyne ont cependant connu un grand malheur quand leur fille unique, Reine-Claude, la mère de ma mère, donc ma grand-mère, que je n’ai pas connue, s’est tuée en 1986 avec son mari Henri-Jacques dans un accident de voiture aux États-Unis.

Ferdi et Évelyne ont surmonté leur douleur. Je ne les ai jamais entendus se plaindre de quoi que ce soit. Ça change de mon père qui se plaint sans arrêt, souvent pour rien.

Il est gentil, mon père, c’est quelqu’un de très doux, de très calme, qui ne se met jamais en colère, qui ne contredit jamais ma mère, qui ne conduit jamais vite, qui ne prend jamais de risques, qui ne m’a jamais engueulé de toute ma vie, mais qui se plaint de tout et sans arrêt.

Il fait trop chaud, il fait trop froid, la soupe est trop salée, le gâteau trop sucré. Le manteau de ma mère? Un coup il est trop long, un coup il est trop court. Ça va jamais. Quand mon père achète des souliers, à peine les a-t-il portés une ou deux fois qu’il se demande s’il n’aurait pas dû choisir les bruns plutôt que les noirs. La moindre chose prend des proportions himalayennes.

Un jour, j’ai entendu GGP dire à ma mère à propos de mon père: «T’as vraiment pas de chance, ma pauvre Hélène. Ton mari, il est bien gentil, bien aimable, mais c’est vraiment l’exemple même du gars qui se coupe le matin en se rasant devant le miroir et qui crie à sa femme: “Chérie! Va m’acheter une clinique!”» Ferdi exagère à peine.

Mon père dit qu’il travaille beaucoup trop, qu’il n’est pas assez payé, que la vie est trop chère et trop difficile. Pourtant, à la maison, on ne manque vraiment de rien. Le frigo déborde toujours de bouffe et on part en vacances deux fois par an. Mais pour mon père, tout est trop ou pas assez.

Pour oublier ce monde de trop et de pas assez, mon père se réfugie dans sa collection de timbres. Il les collectionne depuis qu’il a huit ans. Je ne sais pas si on peut dire que c’est sa passion, parce que c’est difficile d’imaginer mon père avec une passion. Ma mère dit que, pour mon père, les timbres, ce sont les seuls trucs qui ne sont jamais trop chers ou trop beaux. Il en possède des dizaines de milliers, tous soigneusement rangés et classés dans des albums.

Ma sœur et moi, on n’a pas le droit d’entrer dans son bureau quand notre père n’y est pas. Le samedi, parfois aussi le dimanche, mon père s’enferme dans son bureau à la maison et s’occupe de ses timbres. Certains jours, à midi, il en oublie de descendre dîner. On ne le voit pas de la journée.

Mon père «voyage» dans sa collection. La loupe à la main, il est capable de rester à rêver pendant vingt minutes devant un timbre d’un pays tropical dont personne n’a entendu parler, comme le Vanuatu ou la Micronésie. Mon père tient le timbre d’une main, à l’aide d’une petite pince, il tient sa grosse loupe de l’autre et il regarde les cocotiers que le vent balance tout doucement au-dessus de plages de sable blanc et d’une mer turquoise et transparente que l’on devine à trente degrés Celsius.

Comment peut-il rêvasser aussi longtemps en fixant un bout de papier de trois ou quatre centimètres de long sur deux centimètres et demi de large? Ça reste un mystère.

S’il y en a un que la vie de mon père ne fait pas rêver, c’est bien moi. Je ne peux pas m’empêcher de comparer Ferdi avec mon père. D’un côté, il y a l’aventurier, le vrai, qui a mille fois risqué sa vie dans les airs ou dans le Grand Nord. De l’autre, il y a mon père, auquel je n’ai absolument rien à reprocher, sauf un truc: c’est que son seul risque dans l’existence, à part attraper un rhume, est de se coincer un jour les doigts dans le tiroir de son bureau en rangeant sa grosse loupe.

J’ai honte, honte de dire que j’admire cent fois plus GGP que mon propre père, mais c’est la vérité. À quoi bon mentir?

Il y a deux ans, quand Ferdi a eu cent ans, les chums de son club de golf ont organisé une grande fête avec un orchestre, plein de bonnes choses à manger et du champagne. J’y étais, naturellement, avec mes parents et ma sœur Andrée-Anne. Comme cadeau, mon grand-grand-papa a reçu une… invitation à sauter en parachute d’une altitude de treize mille pieds, avec chute libre de soixante secondes. Ferdi était tellement heureux et ému que j’ai bien cru qu’il allait verser une petite larme.

En lui tapant sur l’épaule, ses copains ont dit que ça allait lui rappeler sa jeunesse, quand il était mitrailleur à bord des forteresses volantes. En fait, pendant la guerre, grand-grand-papa n’a sauté que trois fois en parachute. Et c’était à l’entraîne­ment. Et seulement d’une altitude de trois mille pieds.

Cette fête pour ses cent ans, c’était au club de golf, au mois de juin, l’avant-veille de la Saint-Jean. Il y avait au moins deux cents personnes. Presque tout le conseil municipal de Saint-Élie était présent. J’ai entendu mon père murmurer à l’oreille de ma mère: «T’as remarqué les conseillers municipaux? Eux aut’ sont toujours là dès qu’il y a un coup à boire…» Forcément, il fallait bien qu’il se plaigne de quelque chose.

Il faisait un temps splendide ce jour-là. Seuls trois pauvres petits nuages de rien du tout semblaient égarés dans l’immensité de l’azur du ciel. Ma sœur Andrée-Anne a dit qu’ils lui faisaient pitié.

Pour l’occasion, une jeune journaliste était venue exprès de Québec pour interviewer et filmer Ferdi, le héros du jour. Elle a patienté dans son coin, qu’on ait fini de porter les toasts en souhaitant longue vie à grand-grand-papa et qu’un profond silence se fasse dans toute l’assistance. C’est le moment qu’elle a choisi pour demander à Ferdi quel était son secret pour être en pleine forme à cent ans.

Moi, je croyais qu’il répondrait du tac au tac en rigolant: «Deux cigares dans la journée et un fond de whisky irlandais le soir.» Mais non, alors que tout le monde était avec son verre ou son assiette à la main et que les regards étaient braqués sur lui, Ferdi a pris tout son temps. Dans un silence où on aurait entendu une mouche voler, il a regardé la jeune journaliste droit dans les yeux. Il a relevé sa casquette avec son pouce, passé la main sur son crâne chauve et bronzé. Il a regardé mon arrière-grand-mère, très élégante dans sa jolie robe bleue. Il a regardé ma mère. Il m’a regardé en me faisant un clin d’œil. Il a regardé tous ses amis qui attendaient sa réponse. Et au moment où le silence devenait insoutenable, l’air grave, il a répondu, très lentement et d’un ton très sérieux: «Mon secret? J’vais vous le dire, mademoiselle. Mon secret, il tient dans un mot de cinq lettres. Mon secret, c’est le sport… Jamais de sport!»

Et là, ses copains – une bande de jeunes d’au moins quatre-vingt-dix ans –, ses amis, les conseillers municipaux au grand complet, GGM Évelyne, ma mère, ma sœur et moi, on a tous éclaté de rire en se tapant sur les cuisses. Y a que mon père que j’ai vu hausser les épaules, parce qu’il avait sûrement trouvé que la réponse de Ferdi n’était pas assez drôle. Ou trop moqueuse.

La pauvre journaliste a rougi. Elle a baissé son micro et demandé au caméraman qui l’accompagnait d’arrêter de filmer. Pour s’excuser, grand-grand-papa, l’œil rieur, leur a tendu à chacun une coupe de champagne. J’ai pas entendu ce qu’il leur a dit parce qu’au même moment l’orchestre a commencé à jouer Too Much Monkey Business de Chuck Berry et que tout le monde s’est mis à danser le rock’n’roll. Sauf mon père, parce que lui, tu le sais bien, un rien le fatigue.





Un mal étrange


Les années filent et on ne voit pas bien ce qui pourrait faire mourir grand-grand-papa. Mon père dit qu’il est comme les impôts, qu’on n’en verra jamais la fin, qu’il est éternel.

Ferdi demeure imbattable à propos des types d’avions de la Deuxième Guerre mondiale. Je lui raconte presque tout ce que je fais, mes petites misères et mes grands espoirs. Il sait prendre le temps de m’écouter.

Quand il sent que j’ai des choses à lui dire, il m’emmène, comme si de rien n’était, faire un tour en voiture ou dans un coin tranquille, dans son atelier, dans le jardin ou dans le bois. Il s’assoit, tire un cigare de son étui, l’allume avec son vieux Zippo tout usé, celui qui date de la guerre. Il tire une longue bouffée et m’écoute à travers la fumée bleutée de son Romeo y Julieta. Voilà ce que j’appelle un vrai confident.

Mes parents, eux autres, ils ont jamais le temps. Ils sont trop occupés au bureau. Du lundi au vendredi, ils travaillent comme des malades et, la fin de semaine, ils sont fatigués. Tellement fatigués que, des fois, le week-end, ma mère traîne en pyjama toute la journée. Elle envoie mon père faire les courses au Provigo et elle s’avachit devant la télé à regarder de stupides séries américaines avec ma sœur.

Mon père aussi est fatigué, tellement fatigué qu’il en oublie d’aller au gym, de tailler les haies ou de tondre le gazon. Il s’enferme dans son bureau avec ses meilleurs amis: les timbres. Je pense qu’il est vraiment fatigué. Ce qui le fatigue le plus, ce qui le ronge de l’intérieur, c’est de se comparer à Ferdi qui continue à faire des choses incroyables malgré son très grand âge. Il y a quelques semaines, un samedi matin, mon père est rentré du Provigo et ma mère lui a dit:

— T’as l’air tout bizarre, on jurerait que tu viens de voir un fantôme.

Mon père a répondu:

— Je suis passé devant la maison de tes grands-parents. Ferdinand avait grimpé sur le toit. Il était en train de ramoner la cheminée. Tu te rends compte qu’il a eu cent deux ans en juin dernier?

— J’espère au moins que tu t’es arrêté pour lui demander s’il avait besoin d’aide?

— Mais enfin, Hélène, tu sais bien que j’ai le vertige rien qu’en montant sur une chaise…

D’après moi, l’humanité se divise en deux catégories. D’un côté, y a les héros, les vrais, les centenaires qui ne se vantent pas de leurs exploits et qui grimpent sur le toit de leur maison avec le cigare aux lèvres. Et puis de l’autre, eh bien, y a les autres… J’ai treize ans et je vois les choses de même.

Un soir, peu après la dernière rentrée scolaire, quand je suis tombé amoureux de la jolie Lucy qui est dans mes cours, j’ai pris mon vélo pour aller le dire à GGP.

Ferdi ne s’est pas moqué de moi. Il a à peine souri. Pour pas qu’Évelyne entende notre conversation, il m’a dit: «Fait chaud icitte, viens donc dehors.» Il s’est assis sur les marches de la galerie et m’a regardé d’un air très sérieux à travers la fumée de son gros cigare.

Il m’a demandé si j’avais une photo d’elle, de Lucy. Je lui ai montré la seule que je possède, c’est-à-dire ma vieille photo de classe de sixième année, celle où on est tous en groupe, sur trois rangs, avec madame Tremblay sur le côté. Elle ne m’aimait pas trop. Et c’était réciproque, parce qu’elle était très exigeante, surtout en français.

Faut dire que je suis pas bon en français. Ce que j’aime, moi, ce sont les mathématiques, la géométrie, les sciences. Je voudrais devenir astronaute ou ingénieur en aéronautique, dessiner, créer des avions.

«C’est elle», lui ai-je dit en montrant la jolie brune aux yeux bruns qui me font chavirer le cœur chaque fois qu’ils croisent mon regard. Lucy est à moitié amérindienne. Sa mère est montagnaise.

Elle ne sait toujours pas que je suis amoureux d’elle. Des fois, elle est avec des copines et elle passe à côté de moi sans me voir. C’est comme si j’existais pas, comme si j’étais devenu invisible.

Je voudrais bien pouvoir lui dire que je l’aime, que nous deux c’est pour la vie, que je vais devenir astronaute ou ingénieur et qu’avec moi elle aura une belle vie d’aventures, mais c’est impossible. Pourquoi? Non, non, c’est pas parce que je manque de courage. Du courage, j’en ai à revendre. Grand-grand-papa répète souvent que si j’ouvrais un magasin de courage, je ferais fortune.

Mon problème est que je ne peux pas dire à Lucy que je l’aime à cause d’une sale maladie héréditaire. «Héréditaire», le médecin m’a expliqué que ça signifie que c’est une maladie génétique qui n’atteint que certains hommes de la famille du côté de mon père. Parfois, la maladie saute une génération. C’est pour ça, par exemple, que mon père ne l’a pas eue. Mais manque de chance, c’est tombé sur moi.

Je souffre d’une forme d’hippopotomonstrosesquippedialophobie. J’y peux rien si c’est imprononçable, je suis pas responsable de l’invention de ce mot-là. Si tu me crois pas, tape-le dans Google, tu verras bien qu’il existe.

Cette maladie bizarre m’empêche de prononcer plus de trois syllabes. On l’appelle aussi la peur des mots. Si tu relis tout depuis le début de cette histoire, tu verras que, chaque fois que je parle, je ne prononce jamais plus de trois syllabes. Il y en a qui ont peur de l’eau ou du vide, d’autres de prendre l’avion; moi, j’ai peur des mots. Une peur panique. Après trois syllabes, ma bouche se paralyse, impossible d’aller plus loin. J’y suis pour rien. C’est à cause de ma maladie.

Quand j’étais plus jeune, mes parents m’ont emmené à Montréal, à Toronto, même une fois à Boston, pour consulter des tas de médecins, des spécialistes de ceci, des professeurs de cela, des pédiatres, des neurologues, des orthophonistes et je ne sais plus quoi. Je pense bien qu’il n’y a que le sorcier de la tribu des Hurons-Wendat de Max Gros-Louis, à Québec, qu’on n’est pas allés voir.

À peu près tous les médecins ont dit la même chose: «L’hippopotomonstrosesquippe­dialophobie est une pathologie très rare et, malheureusement, dans l’état actuel de la médecine, il n’existe aucun traitement.» Pathologie, c’est un mot qui signifie «maladie». Les médecins l’emploient pour faire croire qu’ils sont intelligents.

Personne ne peut imaginer comme c’est handicapant de ne pas pouvoir prononcer plus de trois syllabes. Je vis avec ce handicap depuis ma naissance. C’est presque pire que si j’étais muet. La plupart des muets sont sourds, ils ne peuvent donc pas répondre aux autres puisqu’ils ne les entendent pas. Tandis que moi, j’entends parfaitement, ce qui m’oblige à combattre mon envie de répondre et de prendre part aux conversations.

Mes parents informent les enseignants de ma maladie chaque début d’année scolaire. Les profs ne m’interrogent jamais, sauf si la réponse tient en trois syllabes, ce qui n’arrive pratiquement jamais.

Les autres élèves se moquent souvent de moi. Ils m’ont affublé d’un surnom: «Trois-Mots», ce qui est inexact, puisque si un seul mot fait quatre syllabes, je suis incapable de le prononcer. Alors, forcément, je n’ai pas vraiment d’amis. Quand quelqu’un veut devenir ami avec moi, j’ai l’impression qu’il me prend en pitié. Les amis, c’est fait pour discuter, pour partager des secrets, se raconter des blagues et rigoler, mais essaie donc de discuter et de raconter des niaiseries avec un gars qui bloque au bout de trois syllabes!

Y a vraiment que GGP qui me comprend. Lui, quand il me pose une question, mine de rien, il a déjà réfléchi à la réponse. Il sait qu’elle tient forcément en trois syllabes maximum. Il est vraiment très fort, Ferdi. Pas pour rien qu’il a reçu une médaille.





Une autre malédiction


Il y a autre chose que je ne t’ai pas dit. C’est mon nom. Parce que j’en ai honte. Aussi honte que de ma maladie. Je m’appelle Alexandre-Benoît Pichot de Champfleury de Cambrure. Comme me le répète ma mère chaque matin avant que je parte à l’école: «Faut te faire une raison, Alex, parce que t’es pogné avec ce nom-là.» Et chaque matin, dans un soupir, je lui réponds: «Je sais», vu que ma maladie m’empêche d’en dire davantage.

Mais il y a bien pire encore…

Tout ça, les réflexions de ma mère qui n’a pas sa pareille pour me briser le moral, mon nom de famille à rallonge (un nom «à coucher dehors avec un billet de logement», comme dit notre voisin français qui a toujours le mot pour rire) et mon hippopotomons­trosesquippedialophobie qui me pourrit la vie depuis que je suis en âge de parler, tu vas jamais me croire, mais c’est la faute au roi Louis XIV!

Hein? Tu sais pas qui c’est, Louis XIV? Pas grave, je vais te l’expliquer. Louis XIV, c’était un roi de France très puissant, sûrement le plus puissant roi que les Français ont jamais eu. Et les Québécois aussi par la même occasion, vu qu’à l’époque la province était une colonie peuplée de gens venus de Normandie, de Bretagne, d’Anjou ou du Poitou, et que tous ces gens-là étaient des sujets du roi de France.

Louis XIV est devenu roi à l’âge de cinq ans, oui, oui, à cinq ans, en 1643, et comme il est mort à soixante-dix-sept ans, ce qui était un âge incroyable pour l’époque, tu vois qu’il a eu du temps en masse pour embêter tout le monde.

C’est lui qui a fait construire le château de Versailles, pas très loin de Paris. C’est un immense palais avec deux mille trois cents pièces! Ah! c’est sûr, il pouvait inviter des amis. Tu imagines? Deux mille trois cents pièces! Avec une gigantesque galerie des Glaces, un espace plus long qu’une patinoire de hockey avec d’immenses fenêtres d’un côté et d’immenses miroirs de l’autre. Et avec plein de jardins autour et d’immenses jets d’eau.

On peut pas imaginer comme c’est grand. Faut le voir pour le croire. Chaque année, il y a des millions de touristes qui visitent le château. Des millions de personnes qui se pincent pour s’assurer qu’elles ne rêvent pas. C’est comme si presque tout le Québec décidait de se rendre à la même place la même année. C’est vraiment un truc extraordinaire.

Faut dire aussi que Louis XIV souffrait d’une maladie qui s’appelle «la folie des grandeurs». Lui, cette maladie, il l’a eue fort, très fort, au moins aussi fort que moi j’ai l’hippopotomonstrosesquippedialophobie. Il en était tellement atteint, de la folie des grandeurs, qu’il se prenait pour Dieu et le soleil en même temps. Il se faisait appeler le «Roi-Soleil». Rien que ça!

En ce temps-là, les rois faisaient la pluie et le beau temps, rien à voir avec aujourd’hui, où le premier ministre veut surtout pas s’occuper du climat qui est complètement déréglé.

Tu es en train de te demander comment le Roi-Soleil peut être responsable de ma maladie. Oui, oui, je sens bien que tu te poses la question. Tu te demandes comment un petit Québécois du XXIe siècle peut être malade à cause d’un roi qui a vécu au XVIIe siècle. Je te dois des explications.

Mon père, Louis-Hubert Pichot de Champfleury de Cambrure, a entrepris des recherches sur l’histoire de notre famille avant que lui et ma mère aient des enfants.

Mon père n’a pas eu trop de misère à le faire, vu que c’est un peu son métier. Il travaille chez un notaire de Shawinigan. Mon père est clerc de notaire. On appelle ça de même. Par exemple, quand quelqu’un meurt et que la famille hérite, c’est mon père qui prépare tous les papiers pour le notaire et qui effectue les recherches pour trouver tous les héritiers. Des fois, l’héritage est bloqué parce qu’un des enfants a disparu vingt ans plus tôt en Patagonie ou en Papouasie. Et tant qu’on ne sait pas s’il est mort ou vivant et ce qu’il est réellement devenu, eh bien, on ne peut pas liquider la succession. C’est l’expression qu’on emploie: «liquider la succession». Je le sais, parce que, au cours du souper, mon père parle parfois de son travail à ma mère.

Moi, naturellement, comme je ne peux rien dire de plus de trois syllabes, je l’écoute en mangeant.

Certains soirs, mon père raconte des histoires complètement extraordinaires, qui feraient d’excellents films. On a du mal à imaginer tout ce que les hommes sont capables de faire dès qu’ils sentent de grosses sommes d’argent à portée de main. Je me demande pourquoi mon père ne se sert pas de son travail pour écrire des romans ou des scénarios pour le cinéma.

Donc mon père a entamé de longues recherches sur les origines de notre famille. Il a trouvé que, sous le règne de Louis XIV, nous (enfin… nos ancêtres, les générations de Pichot de Champfleury de Cambrure) avions un ancêtre qui avait eu la malchance d’avoir un frère aîné. Ma famille, c’étaient des nobles, des seigneurs de la campagne normande, avec des noms à rallonge, des «de» ceci et «de» cela, comme de Champfleury et de Cambrure. Ça veut aussi dire qu’ils possédaient des terres et qu’ils avaient le droit de faire la guerre.

Les autres, les paysans, les miséreux, les moins que rien, qui étaient vingt fois plus nombreux que les nobles, ils n’avaient aucun droit, sauf celui de mener une vie misérable, de crever de faim, de travailler dur du berceau au cimetière, et de donner aux nobles les trois quarts de ce qu’ils gagnaient. Les paysans ne comptaient pas vraiment plus que du bétail. C’étaient des espèces d’esclaves qui avaient tiré le mauvais numéro à la naissance. D’ailleurs, quand un noble vendait sa terre, il vendait en même temps les paysans qui habitaient dessus.

Bref, à cette époque-là, chez les seigneurs, chez les nobles, c’était le plus vieux des garçons qui héritait du château et de la terre. Les filles n’avaient pas leur mot à dire, elles comptaient pour rien. Le plus jeune des fils, le cadet comme on dit, s’il ne voulait pas devenir curé et s’il rêvait de faire fortune, était obligé d’aller voir ailleurs.

C’est ainsi qu’en 1672, à la mort de son père, Eustache, le cadet des Pichot de Champfleury de Cambrure, se retrouva sans rien. Plus de château, plus de terre, plus de paysans pour travailler dur et lui donner les trois quarts de ce qu’ils gagnaient. Son frère aîné, Louis-Armand, hérita du château, des forêts, des étangs, du bétail, des terres et des paysans qui vivaient dessus. Et Eustache n’eut droit à rien. C’était la loi.

Alors ce pauvre Eustache, qui rêvait d’aventures, quitta sa Normandie natale pour aller à Versailles pleurer auprès de Louis XIV et demander si Sa Majesté ne pouvait pas faire un geste en sa faveur. Mais ça prenait parfois des semaines et des semaines pour rencontrer le roi. Et encore, si on obtenait une réponse favorable, on n’avait droit qu’à une minute pour exposer son problème. Il fallait tout bien préparer dans sa tête.

Eustache patienta dans une auberge, à Paris, jusqu’à ce qu’un messager royal vienne le prévenir que Sa Majesté Louis XIV allait enfin le recevoir. Eustache avait peur. Le Roi-Soleil, peut-être l’homme le plus puissant de la planète, le Barack Obama du XVIIe siècle, Eustache en avait beaucoup entendu parler, mais il ne l’avait jamais vu, sauf sur les pièces de monnaie où son visage était gravé, avec son gros nez de profil, très reconnaissable.

Eustache craignait de ne pas reconnaître Louis XIV et de s’adresser à quelqu’un d’autre. Il s’encouragea en se disant qu’il avait obtenu une entrevue avec Sa Majesté, donc que la chance était de son côté. Le jour J, il revêtit son plus bel habit et sa plus belle perruque (tous les nobles en portaient une), il sella son cheval et se rendit à Versailles.

Le roi lui avait donné rendez-vous dans les jardins du château, pendant qu’il ferait sa promenade matinale entouré de ses courtisans. Pour le roi, les courtisans, c’était son fan-club, comme on dirait aujourd’hui, une énorme bande de plusieurs centaines de nobles qui vivaient presque toujours à Versailles.

Les nobles ne faisaient rien, car ils n’avaient pas le droit de travailler, seulement de faire la guerre ou d’écrire. Alors, en temps de paix, ils s’occupaient à faire la fête, à danser, à chasser, à beaucoup manger avec leurs doigts, à assister à des pièces de théâtre et à des concerts. Leur occupation principale consistait à dire du mal les uns des autres. Ils allaient aussi beaucoup à la messe pour se faire pardonner cette vie qu’ils passaient à ne rien faire, sauf à s’amuser en dépensant l’argent des impôts payés par les pauvres.

Chaque fois qu’un noble venait lui raconter ses misères, le roi Louis XIV avait recours au même truc pour s’en débarrasser: il lui offrait une seigneurie, soit une terre au bout du monde, «aux colonies», comme on disait alors. Des colonies, le royaume de France en avait un peu partout sur la planète: en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, aux Indes dans l’océan Indien et naturellement en Amérique. Des seigneuries à offrir, il y en avait en masse.

Sur la Terre, en 1672, il y avait environ six cent cinquante millions d’habitants, c’est dire s’il y avait de la place pour tout le monde. C’était pas comme aujourd’hui où on est plus de sept milliards. Donc ça ne coûtait rien au roi d’offrir une terre lointaine à celui qui venait chialer à ses pieds. En plus, le roi était certain de ne jamais revoir le chialeur. Parce que rien que pour traverser l’Atlantique, ça prenait souvent trois mois et demi à bouffer de la viande avariée avec des patates pourries avant de tout vomir par-dessus bord à cause du mal de mer.

Bref, en l’an de grâce 1672, par une belle matinée, dans les jardins du château de Versailles, le Roi-Soleil faisait sa promenade quotidienne entouré de son fan-club de courtisans, parmi lesquels, ce jour-là, Jean de La Fontaine, le gars qui a écrit les fables qu’on est encore obligés d’apprendre à l’école aujourd’hui.

Le roi avait pour habitude de parler à la troisième personne du singulier. C’était comme ça. Il s’arrêta et dit sur un ton moqueur à Eustache, paralysé par la peur:

— Monsieur Pichot de Champfleury de Cambrure, Sa Majesté, dans sa grande bonté, a décidé de vous faire seigneur de Maskinongé. Elle vous souhaite bon vent et bon voyage. Que Dieu vous garde.

En entendant cela, certains courtisans sourirent, d’autres gloussèrent comme des dindons, et des courtisanes piaillèrent comme des perruches. Le roi, lui, tourna aussitôt le dos à Eustache et reprit sa conversation avec Jean de La Fontaine, qui lui raconta sa dernière fable écrite au cours de la nuit.

Eustache aurait bien aimé remercier Louis XIV et surtout lui dire: «Sire, pardonnez-moi, mais ça se trouve où, la seigneurie de Konmasnigé, heu… pardon, de Maskinongé?» Mais poser la moindre question au roi sans y être invité eût été interprété comme un manque de respect, ce qu’on appelle «un crime de lèse-majesté», le genre de fantaisie qui pouvait à l’époque te mener directement en prison pour le restant de tes jours.

Alors, prudent, Eustache se comporta en garçon bien élevé. Il ôta son grand chapeau de feutre décoré d’une énorme plume blanche et fit une révérence pour saluer Sa Majesté qui s’éloignait déjà. Il se courba tellement en deux qu’il faillit rester bloqué et ne pas pouvoir se relever.

Quelques instants plus tard, il alla au château demander à l’un des secrétaires du roi où se trouvait la seigneurie de Maskinongé, dont il était le nouveau seigneur. Là, le secrétaire prit un air qui voulait dire: «J’ai pas que ça à faire.»

Il déroula cependant une grande carte de la Nouvelle-France et désigna vaguement une région en disant: «Ce doit être quelque part par là», en posant son gros doigt boudiné sur la rive nord du Saint-Laurent. Il ajouta: «Il paraît que c’est un bel endroit, avec des centaines de millions de sapins entre les lacs, des Indiens hurons sanguinaires au milieu, et de la neige en abondance par-dessus.»

Voilà comment, quelques mois plus tard, un certain Eustache Pichot de Champfleury de Cambrure se retrouva en Nouvelle-France avec les centaines de millions de sapins entre les lacs, les Hurons sanguinaires dans le milieu et la neige en masse par-dessus.

Malheureusement, c’est aussi à ce moment-là que la malédiction s’est abattue sur notre famille.

À peine arrivé dans sa seigneurie de Maskinongé, mon ancêtre voulut fonder une famille. Quoi de plus naturel pour un jeune homme ambitieux et dans la force de l’âge?

En plus, il venait d’endurer trois mois et demi d’une épouvantable traversée de l’Atlantique. Trois mois et demi sous la pluie, sous le soleil, dans le vent, fouetté par les embruns au milieu des éléments déchaînés, et penché par-dessus le bastingage de la frégate à vomir tout ce qu’il avait bouffé depuis qu’il avait cessé de téter le sein de sa nourrice. La vie ne pouvait pas continuellement l’accabler de tous les malheurs, palsambleu! Il fallait bien qu’il se paie un peu de bon temps!

À la fête de la Saint-Jean, en juin 1673, Eustache remarqua la fille du seigneur voisin, la gracieuse Marie-Caroline de Longpré des Essards.

Selon ce qu’on sait, elle n’avait pas inventé le fil à couper le beurre et, à en croire les tableaux qui la représentent, elle n’était pas très jolie non plus, mais elle offrait cependant trois avantages à prendre en considération.

Primo, son père et le curé de la paroisse voulaient la caser à tout prix (Marie-Caroline avait vingt-six ans, ce qui en faisait déjà une vieille fille à cette époque où les demoiselles se mariaient à l’adolescence). Deuzio, de constitution robuste, elle ferait une solide épouse capable de supporter les rigoureux hivers canadiens. Tertio, elle habitait la seigneurie voisine de celle d’Eustache.

Comme avait dit le curé au sieur de Champfleury venu se confesser: «Pourquoi, Votre Seigneurie, aller chercher aux cinq cents diables, à Québec, à Trois-Rivières ou je ne sais où ce que Dieu, dans sa grande générosité, vous propose à votre porte? Et puis réfléchissez deux secondes. En épousant Marie-Caroline, vous unirez votre seigneurie à celle de son père et vous vous retrouverez à la tête d’un immense domaine…» Le curé avait failli ajouter: «… avec des millions de sapins en plus entre les lacs, quelques centaines de Hurons sanguinaires dans le milieu et des masses supplémentaires de neige par-dessus.»

Eustache ne réfléchit pas bien longtemps. La semaine suivante, il alla demander la main de Marie-Caroline à son père. Qui accepta. Trop heureux de se débarrasser enfin d’une fille qu’il croyait impossible à caser.

On célébra la noce en présence de l’évêque de Trois-Rivières, puis Eustache et Marie-Caroline firent des enfants, parce qu’il fallait bien peupler la colonie.

Le premier fut une fille, une belle pouponne en santé, qu’on appela Marie-Rosalie et qui, malheureusement, avait beaucoup hérité de sa mère en matière d’absence de beauté et d’intelligence.

Mais c’est avec le cadet, Renaud, que les choses se gâtèrent pour de vrai. Dès qu’il fut en âge de parler, il ne répondit que par «oui», «non», «peut-être», «beaucoup», «sans doute», «faut voir», etc. Bref, que des expressions ou des mots de moins de trois syllabes.

Au début, on s’amusa de ce trait de caractère. Pensez donc! Un enfant qui ne prononçait jamais plus de trois syllabes, que c’était drôle et distrayant! Mais quand Renaud avança en âge, qu’il s’obstina à refuser de prononcer quatre syllabes ou plus et qu’on commença à se moquer de lui, Eustache décida d’emmener son fils consulter le docteur Jean Souffre, un médecin réputé de Québec.

Après un sérieux examen qui dura deux heures, le diagnostic tomba comme la hache sur la nuque du condamné:

— Voilà, voilà. Monsieur Pichot de Champfleury de Cambrure, j’ai le regret de vous dire que votre fils Renaud ici présent est atteint d’une forme très rare d’hippopotomonstrosesquippedialophobie… Sauf tout le respect que je dois à votre auguste personne, je constate à votre air ahuri que vous ignorez de quoi il s’agit. Renaud est d’intelligence tout à fait ­normale, il sait lire, écrire et compter, mais je dois vous informer que, de toute sa vie, il ne prononcera jamais plus de trois syllabes à la fois. L’hippopotomons­trosesquippedialophobie, telle qu’elle a été observée et définie par mon confrère, le docteur Heinrich Von Glück, de la faculté de médecine de Hambourg, est une maladie pour laquelle il n’existe aucun remède, aucune solution. Le fils cadet de Michel, l’ancien tsar de Russie, est atteint de cette maladie. Vous imaginez bien que son père, avec la fortune considérable dont il dispose, l’a emmené consulter les meilleurs médecins de la terre, mais, hélas, aucun n’est parvenu à guérir le pauvre enfant. Voilà, voilà.

— Mais ce que vous m’annoncez est terrible, répondit Eustache en s’effondrant sur une chaise. Les mots me manquent pour dire ce que je ressens…

— Pas autant qu’à votre fils, fit remarquer le médecin.

— Vous êtes certain, docteur, qu’il n’y a aucune amélioration possible?

— Hélas… Je suis formel. Mais estimez-vous heureux dans votre malheur, Monseigneur. Renaud pourrait n’être capable que de prononcer une seule syllabe. Comme le fils de l’ancien tsar, qui souffre d’une forme encore plus sévère de la maladie que celle de Renaud. Voilà, voilà… Ça fera trois écus et cinq sols pour la consultation.

Dans le carrosse qui le ramenait de Québec à Maskinongé (à l’époque, le voyage durait quatre jours), du haut de ses neuf ans, Renaud comprit qu’à travers lui la fatalité s’était abattue sur la dynastie des Pichot de Champfleury de Cambrure, comme les Hurons sanguinaires s’abattaient sur les Iroquois, et les bordées de neige sur les centaines de millions de sapins de la seigneurie. Pensant remonter le moral paternel qui avait l’air bien bas, l’enfant regarda Eustache, soupira et murmura:

— Pas grave.

— Comment ça, «pas grave»? Mais te rends-tu compte, petit malheureux, que toute ta vie on va se moquer de toi? Non point parce que tu n’es capable que de prononcer trois syllabes, ça, encore, ça pourrait engendrer la pitié, mais parce que tu es un lâche qui a peur des mots, comme les filles ont peur du noir et des souris! Ah! mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire au bon Dieu pour que mon fils ait peur des mots? Le docteur, comment a-t-il dit que s’appelait ta maladie?

— L’hippopo… répondit Renaud, que sa maladie empêchait d’en dire davantage.

— Et ta mère? Comment vais-je annoncer ça à ta mère? Elle qui ne comprend pas tout du premier coup…

— Maman? Bof… répondit l’enfant en haussant les épaules.

Le temps passa et fit son œuvre. Renaud, même s’il avait peur des mots et si son hippopotomonstrosesquippedialophobie lui paralysait la bouche après la troisième syllabe, ne craignit jamais ceux qui osaient se moquer de lui.

Pour parler de manière triviale, s’il venait à l’idée d’un garçon de son âge de vouloir se moquer de lui, même si le garçon le dépassait d’une tête, Renaud prenait son courage à deux mains pour lui casser la gueule. Et à force de se battre, car nombreux étaient ceux qui, au début, se moquaient de lui sans être capables de prononcer le nom de sa maladie, on se mit à le craindre dans toute la région.

Quelques années plus tard, rien qu’en entendant le nom de Renaud Pichot de Champfleury de Cambrure, de Québec à Trois-Rivières et de Montréal à Shawinigan, les gens baissaient la tête, faisaient leur signe de croix, et on raconte que certains disaient même une courte prière.

À la mort de son père, quand Renaud hérita de la seigneurie, il interdit l’usage de toutes les phrases de plus de trois mots d’une seule syllabe. Voilà par exemple le genre de conversation qu’on pouvait entendre à l’auberge du village:

— Ça va bien?

— Comme tu vois.

— Pas trop froid?

— Fait soleil.

— Tu bois quoi?

— Du fort.

Bref, ça ne changeait pas grand-chose pour les paysans, les bûcherons et les Hurons sanguinaires. Et encore moins pour les Iroquois. Le seul à véritablement souffrir de la nouvelle obligation était le curé.

Chaque dimanche, à la grand-messe de dix heures, au premier rang de l’assemblée de fidèles trônait Renaud Pichot de Champfleury de Cambrure, avec sa perruque poudrée, dans son bel habit de velours rouge, avec ses gros bras musclés qui avaient cassé la gueule à tellement de moqueurs.

Et à une dizaine de pieds au-dessus de lui, dans sa chaire de bois sculpté, aussi à l’aise qu’un Iroquois à deux doigts de finir dans la marmite d’une bande de Hurons sanguinaires, il y avait le curé qui devait faire un sermon de trois syllabes maximum.

On imagine facilement l’embarras du représentant du clergé. Malgré de longues et pénibles recherches, les historiens n’ont toujours pas trouvé comment le pauvre curé s’en tirait. Il est seulement précisé que, du temps de Renaud Pichot de Champfleury de Cambrure, la grand-messe de dix heures se terminait à dix heures cinq, ce qui en faisait la plus petite grand-messe de tout le Québec, peut-être même de l’Amérique du Nord tout entière1.

Renaud épousa Marie-Aude Valembreuse de la Tanière en 1694. Pendant ce temps-là, à Versailles, Louis XIV continuait à recevoir les cadets des familles nobles et à s’en débarrasser en leur offrant des lopins de terre à l’autre bout du monde.

Dès qu’il fut en âge de parler, le premier enfant de Renaud et de Marie-Aude put tout à fait normalement prononcer la phrase suivante après la grand-messe de dix heures: «Diantre! Notre bon père curé vient de battre son record. Il est dix heures quatre et nous sommes déjà sortis de l’église.» Il n’en alla pas de même pour son petit frère, chez qui le docteur Jean Souffre diagnostiqua rapidement une hippopotomonstroses­quippedialophobie aiguë avec troubles associés. Mais la famille ne s’en formalisa pas plus que ça.

Au fil des générations, cela devint même une habitude. Chez les Pichot de Champfleury de Cambrure, il n’y avait que deux enfants, et si le deuxième était un garçon, il souffrait de la peur paralysante des phrases de plus de trois mots. Alors, à chaque génération, juste après la naissance du cadet, le père faisait remarquer, fataliste: «Si ça se trouve, il dira jamais plus de trois syllabes.»

D’ailleurs, juste après ma propre naissance, quand mon père vint me voir à la maternité de Shawinigan, il dit en se penchant au-dessus du berceau:

— Il est beau.

Puis il ajouta:

— Il me ressemble.

Ce à quoi ma mère répliqua en soupirant:

— Si ça se trouve, il dira jamais plus de trois syllabes.

Mon père parut soudain vexé. La malédiction, si elle m’avait frappé, était de sa faute, pas de celle de ma mère. Alors, en digne descendant des Pichot de Champfleury de Cambrure, il répondit d’un ton peu commode, et en trois syllabes:

— Et alors?





Vaincre la malédiction


N’empêche que, les années passant, je ne me suis jamais résigné, je n’ai jamais accepté cette maladie qui fait de moi un garçon que tout le monde évite et dont beaucoup se moquent.

J’ai essayé de prononcer des mots de quatre syllabes, mais ma maladie a toujours été la plus forte. Des fois, je suis allé seul dans le bois, là où personne ne pouvait m’entendre, et j’ai essayé de dire «Alexandre-Benoît» à voix haute, mais tout ce qu’entendaient mes oreilles se limitait à «Alexan».

Comme mes ancêtres atteints du même mal, j’ai cassé la gueule à tous les garçons de mon école qui se moquaient de moi et je me suis fait une sacrée réputation de bagarreur au sein de mon équipe de hockey, mais pas pour des raisons sportives. Il fallait bien rester fidèle à la devise de mes ancêtres, celle qu’on trouve encore gravée dans la pierre au-dessus de la porte de notre grande maison familiale construite en 1674 et qui dit: «La fermer et la casser.»

Tous mes efforts n’ayant abouti à rien, il y a quelques mois, je me suis fait une raison. Je me suis convaincu que toute ma vie je serai différent, qu’on continuera à se moquer de moi, que je ne serai jamais ingénieur ou astronaute, et surtout que Lucy ne sera jamais amoureuse de moi.

J’ai eu l’impression que tous les malheurs de la terre s’étaient abattus sur mes épaules et que je portais un sac à dos invisible aussi lourd qu’un âne mort. D’ailleurs, quand je me regardais dans le miroir, il me semblait que mes épaules tombaient de plus en plus.

Ferdi a remarqué que je n’allais pas bien, que ses blagues ne me faisaient plus rire, que je n’avais pas le moral et même plus le courage de me bagarrer avec ceux qui se moquaient de moi. Je les laissais dire et je m’éloignais en haussant les épaules. Le cœur n’y était plus. Je perdais l’appétit et maigrissais à vue d’œil. Ça devait se voir, car même mes parents, qui d’habitude ne remarquent rien, l’ont noté. Ma mère n’arrêtait pas de me répéter: «Faut que tu manges, Alex. Allez, force-toi.»

Seul GGP a compris que c’était sérieux. Et je n’ai pas eu besoin de lui expliquer les choses, parce que les arrière-grands-pères, ça sert aussi à deviner ce que pensent leurs arrière-petits-enfants.

C’est à cette époque-là qu’un soir, pendant le souper, ma mère a dit à mon père:

— Évelyne m’a téléphoné. Elle est inquiète. Ça fait quatre jours que Ferdinand s’est installé dans le grenier. Il dort sur un matelas de camping. Il ne veut voir personne, il ne se rase plus, ne se lave plus, ne répond plus au téléphone. Elle lui monte ses repas.

— Il fait quoi, dans le grenier? a questionné mon père.

— Grand-maman l’ignore. Quand elle lui monte ses repas, elle frappe, il entrouvre la porte, il prend son plateau, il la remercie et il referme la porte à clé. Elle y retourne une heure après et trouve le plateau posé par terre devant la porte.

— Ça lui passera, a dit mon père. Ferdinand a toujours été bizarre. Veux-tu encore des spaghettis?

Les jours défilèrent. On avait de temps en temps des nouvelles de Ferdi par grand-grand-maman. GGP n’avait pas encore quitté son grenier, sa barbe poussait et, comme il ne se lavait plus, il commençait à ne pas sentir la rose.

Et puis un après-midi, juste après l’école, j’étais allongé tout habillé à regarder les avions suspendus au-dessus de mon lit, quand Ferdi m’a téléphoné:

— Alex? C’est Ferdi. J’ai un truc important à te montrer. Viens-t’en.

— Où ça?

— Chez moi.

— Maint’nant?

— Discute pas. Viens-t’en!

Intrigué, j’ai pris mon vélo et j’ai traversé Saint-Élie, tête baissée. Ça devait être mon jour de chance, je n’ai pas trouvé Fred Pellerin en travers de ma route.

GGP, casquette des Lakers, t-shirt blanc, jeans délavés et Converse aux pieds, m’attendait sur la galerie. Il s’était rasé et sentait bon. On n’aurait pas dit qu’il venait de vivre plusieurs jours comme un clochard. Il m’a accueilli avec son sourire habituel et a passé sa main dans ma tignasse comme il le fait toujours. Il m’a demandé de le suivre au grenier. J’ai aussitôt pensé que ça devait avoir un rapport avec tous ces jours où il était resté là-haut sans voir personne.

Il a gravi les marches des trois étages quatre à quatre. Quand nous sommes arrivés en haut, c’est moi qui étais essoufflé. Quand on a été dans le grenier, Ferdi a refermé la porte derrière nous. Lui et moi, on ressemblait à deux pirates prêts à discuter de l’endroit où ils vont enterrer leur trésor. L’ambiance était bizarre, sûrement à cause de la lumière du jour qui ne rentrait que par deux petites lucarnes. On voyait nettement les minuscules particules de poussière voler dans l’air.

Ferdi est allé au fond du grenier et s’est planté devant une très vieille et très grosse malle.

— C’est quoi, ça? ai-je demandé en trois syllabes.

— Ce coffre appartient à ton père. Il y a seize ans, quand il a épousé ta mère, ils sont partis habiter un condo. Alors ton père m’a demandé si je ne pouvais pas lui garder une partie de ses affaires. J’ai accepté. Dans le lot, y avait cette grande boîte. Je suis sûr qu’aujourd’hui ton père en a oublié l’existence.

— Et alors?

J’étais avide de savoir ce qu’il avait bien pu trouver dans cette malle qui ressemblait curieusement à un coffre de flibustier de la mer des Caraïbes.

— Et alors? Eh bien, dedans, j’ai découvert ça, a dit Ferdi en me tendant une espèce d’épais cahier à moitié bouffé par les souris. C’est le journal d’un de tes oncles lointains, Édouard Pichot de Champfleury de…

— … Cambrure.

— Arrête de niaiser, Alex. C’est très sérieux. Regarde un peu ce qui est écrit à la page 152. Lis ce que j’ai souligné.

L’écriture était penchée et régulière. C’était écrit à la plume, comme autrefois, à l’encre violette, avec d’immenses majuscules au début de chaque phrase.

J’ai lu ce que mon ancêtre avait écrit et que Ferdi avait souligné:

Ma mère m’a appris qu’en 1803 Louis-André Pichot de Champfleury de Cambrure a épousé en secondes noces Joséphine Lassalle de Villeneuve. Contrairement à tous les autres Champfleury, ils eurent trois enfants. D’abord une fille, puis deux garçons. Le premier des garçons, soit le cadet, comme ce fut souvent le cas dans notre famille, était atteint d’hippopoto­monstrosesquippedialophobie. Ce qui n’étonna personne. Cependant, huit ans plus tard, à la naissance du troisième et dernier des enfants de Louis-André et de Joséphine, le deuxième enfant guérit de sa maladie comme par enchantement.

J’ai refermé le livre, regardé mon arrière-grand-père et demandé:

— Et alors?

— Mais tu comprends donc pas, mon pauvre Alex, s’est énervé Ferdi (lui qui ne s’énerve jamais), que ta maladie disparaîtrait si tes parents avaient la bonne idée de te faire un petit frère ou une petite sœur? C’est ça que ça veut dire. J’ai relu toute la généalogie de la famille de ton père, depuis l’arrivée d’Eustache de Champfleury en 1672 au Canada. Chaque fois qu’un cadet a été atteint d’hippopotomonstroses­quippedialophobie, il n’a jamais eu de petit frère, sauf cette fameuse fois en 1803, dont parle l’ancêtre.

Ce que Ferdi venait de m’apprendre, c’était vraiment trop fort. Et, bien sûr, ses explications étaient pleines de bon sens. J’ai soudain senti que mes jambes ne me portaient plus. J’ai dû m’asseoir sur une vieille caisse qui traînait à côté de la malle. J’ai relevé la tête et interrogé Ferdi du regard, parce qu’avec lui parler est inutile.

— Tu te demandes déjà comment, à treize ans, tu vas pouvoir forcer tes parents à te faire un frère ou une sœur. C’est ça, hein?

— Oui.

— Ça fait une semaine que j’y réfléchis, que j’arrête pas de considérer le problème de toutes les façons, que j’en dors plus la nuit, que j’en ai des migraines à force de réfléchir… et que je trouve pas la solution. Je trouverai pas maintenant.

C’est là qu’il a ajouté une phrase terrible:

— Chu ben, ben désolé de te dire ça, Alex, mais, pour la première fois de ma vie, à cent deux ans, je suis obligé de renoncer devant une difficulté. Ça va être à toi de résoudre le problème.





Enfin une solution!


J’ai cherché une solution pendant des jours et des jours, jusqu’à en perdre encore davantage le goût de boire et de manger. Quand je croisais mon arrière-grand-père, il haussait les sourcils, l’air de dire: «Alors, Alex, toujours rien? Toujours pas de solution en vue?» Et je répondais en secouant désespérément la tête de droite à gauche et de gauche à droite.

Avec la meilleure volonté du monde, du haut de mes treize ans, je voyais pas comment dire à mes parents: «La seule façon que je guérisse de ma maladie, c’est que vous ayez un autre enfant, même si vous arrêtez pas de répéter que deux c’est bien assez et qu’il y en aura jamais un troisième.»

Comment aurais-je pu dire tout ça en moins de trois syllabes? Dans mes rêves les plus fous, j’imaginais toutes les situations possibles et j’entendais ma mère me demander:

— Alex, tu veux un yaourt?

— Non, merci.

— Tu veux rien?

— Si.

— Quoi donc?

— Une aut’ sœur.

C’était totalement impossible et absurde. Sauf en rêve.

Bien sûr, j’aurais pu l’écrire sur un bout de papier, mais mes parents auraient souri et m’auraient demandé de m’occuper de mes affaires.

Et puis un beau matin, sur le chemin de l’école, j’ai aperçu Lucy qui entrait au dépanneur. Même de loin, elle m’a paru encore plus belle et resplendissante que d’habitude. Et forcément, ça m’a rendu encore plus triste de ne pas pouvoir lui parler, mais comme chaque fois que je la voyais, mon cœur a fait un bond.

J’ai moi aussi poussé la porte du dépanneur. Comme ça, sans raison, seulement pour être quelques secondes près de Lucy. Elle était face à la caisse du magasin, en train de payer, et me tournait le dos. J’étais juste derrière elle à respirer son parfum quand la solution à mon problème m’a sauté aux yeux!

Sur un présentoir, près de la caisse, il y avait des sacs de petits bonbons rose pâle. J’en ai acheté deux.

L’après-midi, en rentrant de l’école, alors que j’étais seul à la maison, je suis allé dans la salle de bain. Là, j’ai ouvert l’armoire où ma mère range sa petite boîte de pilules contraceptives. Sans hésitation, j’ai jeté les vraies pilules dans les toilettes. Sans le moindre regret, j’ai tiré la chasse d’eau, et une cascade bleue comme les lagons des mers du Sud a emporté la raison de mon malheur. J’ai remplacé les vraies pilules de ma mère par les bonbons achetés au dépanneur.

J’ai remis la boîte à sa place. Et j’ai attendu. Un mois, deux mois, trois mois, quatre mois, tout l’été, toute une éternité pour un garçon de treize ans. Chaque fois que ma mère renouvelait sa petite boîte, je jetais aussitôt les pilules et les remplaçais consciencieusement par le même nombre de bonbons rose pâle du dépanneur. Mais rien ne se passait. Le ventre de ma mère restait désespérément plat.

L’automne a succédé à l’été. Quand j’ai vu les feuilles des érables de la cour tomber et la première neige arriver, j’ai failli mourir de désespoir. Ça fonctionnait tellement pas, mon truc, que j’ai failli tout arrêter. J’ai été à deux doigts de dire à ma mère que c’était pas la peine d’aller voir le docteur Tulavy et de dépenser de l’argent en pilules à la pharmacie. Il suffisait qu’elle aille au dépanneur acheter des petits bonbons rose pâle, ça aurait exactement le même effet.

De temps en temps, grand-grand-papa prenait un air soucieux pour continuer à m’interroger:

— Alors, Alex, as-tu trouvé une solution?

Je répondais chaque fois, ne sachant que dire:

— Ça s’en vient.

Et puis hier soir, ma mère était occupée dans la cuisine, Andrée-Anne regardait des bonshommes à la télé au sous-sol et, moi, j’étais à l’étage, dans ma chambre, à faire mes devoirs. J’avais laissé la porte entrouverte.

J’ai entendu mon père rentrer du travail. Je l’ai imaginé dans l’entrée. Il a même pas eu le temps d’ôter ses mitaines, sa tuque, son Kanuk et ses bottes saupoudrées de neige. Ma mère est arrivée en trombe de la cuisine. Elle s’est approchée de mon père et lui a dit, suffisamment fort pour que je l’entende depuis ma chambre:

— Ah! mon chéri, viens t’asseoir. Parce que j’ai une sacrée nouvelle à t’apprendre. Tu ne vas jamais le croire, mais…

— Andrée-Anne a fugué avec une copine de classe et la police les a retrouvées à Vancouver où elles vendaient de la drogue dans un cimetière. C’est ça, n’est-ce pas?

— Absolument pas, Louis-Hubert. J’ai vu le médecin. Je suis enceinte…

Fin

1. Extrait de La vie à la seigneurie de Maskinongé au temps de Renaud Pichot de Champfleury de Cambrure, de Charles-Antoine Gosselin. Éditions Bayard, Paris, 1913. Titre fictif.