Main La memoria
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La memoria

ENQC49924
Year:
2015
Language:
french
ISBN 13:
9782892619584
File:
EPUB, 968 KB
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1

La maléDICTION

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 5.96 MB
2

La Maîtresse

Year:
2013
Language:
english
File:
EPUB, 501 KB
Louise Dupré

La memoria

roman





À ma mère





Passe quelquefois sous notre maison,

aie une pensée pour le temps où nous étions encore tous ensemble.

Mais ne t’arrête pas trop longtemps.

MARIO LUZI





PREMIER CHANT





La petite fille aux oiseaux





Chapitre un


Les journées ne commencent jamais de la même manière, tout dépend de quelle façon on ouvre les yeux. Souvent, les paupières sont si lourdes qu’elles arrivent à peine à se décoller. Et on reste engluée dans la nuit, la nuit nébuleuse, la nuit noire, sans odeurs de terre ni d’encens, immobile, jusqu’à ce que malgré soi un doigt bouge, puis la main. Alors, le jour nous surprend et on revient à la lumière. On prononce le mot vivante pour s’installer au milieu des choses. Dire, oui, cette femme qui tourne les yeux vers la fenêtre, c’est bien moi. Dans quelques instants, j’accepterai de me redresser, je poserai les pieds sur le bois verni. De nouveau, je serai debout. Comme s’il s’agissait d’une évidence.

Mais parfois le matin nous prend dans sa douceur, le ciel déjà arrondi, la tête musique, la tête paysage et on se lève sans hésiter. Sur le parterre, les pivoines s’entrouvrent, l’été s’est incrusté un peu plus. On chasse un mainate qui se dispute avec un merle, on n’imagine pas d’autre danger. Pendant quelques minutes, on a huit ans.

Je plongeais la tête sous l’oreiller quand j’entendais maman pousser la porte. Comme une autruche, je jouais à enfouir ma tête dans le sable, je sentais presque les grains tièdes contre mes joues, mes lèvres, dans le pavillon de l’oreille. Allons, allons, sept heures, il faut vous préparer, les filles. Toujours la même phrase, la même intonation. Le même entrain, un peu mécanique. Dans son lit, tout à côté, ma petite sœur Noëlle pouffait de rire. Philippe était entré, il la chatouillait de ses mains pleines de confiture. Il essayait de monter dans le lit, mais maman le prenait dans ses bras et le ramenait dans la cuisine pour le débarbouiller.

J’inventais une histoire en enfilant mon uniforme bleu et blanc.;  T’ai-je déjà dit?

Ce matin, la journée débute où la nuit l’a laissée. Tout à son chaos. J’espérais, je crois, un miracle. À mon réveil, les livres, les boîtes de vaisselle, les vêtements, la literie, tout aurait trouvé sa place. J’aurais eu du temps pour lire. Pour continuer ma traduction? On ne sait jamais en se réveillant quelle consistance prendront les mots sur la feuille quadrillée.

Je n’arrive pas à terminer mon livre. Depuis ton départ, j’accumule des montagnes de notes, certaines images me viennent, mais elles ne trouvent pas leur place dans la phrase, elles se ramassent sur elles-mêmes, elles hoquettent. Comment t’expliquer, à toi qui te bats tous les jours contre la résistance des matériaux? Mais j’ai un prétexte. J’emménage. Faut-il abattre les cloisons entre la cuisine et la salle à manger? Ou faire agrandir la salle de bains, trop petite, toujours trop petite dans les constructions datant des années trente? Oui, un prétexte.

Et puis il y a les hasards, les journées qui nous entraînent ailleurs, dans des mondes imprévus. Un téléphone, un ami qui nous rend visite. Un contrat. On demande quelques heures de réflexion et on accepte. Est-ce qu’on peut se permettre de dire non quand on est pigiste? La prochaine fois, on offrira le travail à une autre.

Certains jours, la roue s’arrête sur un chiffre chanceux. L’éclat doré du soleil, le feuilleté des croissants, un poète étranger qu’on a découvert dans une librairie, une chanson qui nous émeut, et voilà que les mots se donnent, la lumière nous aspire. C’est cette réalité-là qui me ravit, celle qui glisse à travers les ombres.

À onze ans, je rêvais d’une vie d’extase, le soir, au mois de mai, quand je revenais de l’église, la tête encore remuée de cantiques et d’encens. Seule. Sans Noëlle, sans Philippe ni François, le petit François arrivé par surprise, chuchotait maman au téléphone. Lui on l’a trouvé dans les choux, avait-elle répondu à Noëlle qui l’interrogeait. Dans les sous, dans les sous, avait repris Philippe en montrant la tirelire rose sur la commode. Maman avait souri, mais elle n’avait rien ajouté, l’énigme restait complète. Et pourtant, je savais qu’il y avait une vérité dans sa réponse. Son ventre s’était gonflé jusqu’à devenir une serre toute ronde et François en était sorti, une nuit, comme un arbuste trop à l’étroit. Mère nourriture, mère jardin.

Moi, je n’aurais pas d’enfants. Pas de bains à donner, de petites maladies à soigner, de repas à préparer. Quand je serais grande, je vivrais une vie de passion, à l’exemple des héroïnes de romans. Toute l’existence contenue dans le verbe aimer, voix active voix passive, passé présent futur, futur simple, futur antérieur, futur du passé. Au moment de ma mort, je demanderais qu’on inscrive sur mes paupières le mot amour.





Chapitre deux


J’essaie de comprendre.

Il m’aurait peut-être suffi de peu pour devenir cette infirmière vêtue de blanc qui avance lentement, déjà fatiguée de la chaleur du jour à peine entamé. Ou cette femme qui passe devant la maison en trottinant, pour suivre le rythme de son enfant. Dans une vie, il peut surgir une autre vie, à l’improviste, et la première se dérègle, elle nous fait la guerre, jusqu’à l’épuisement. Quand on retrouve un certain calme, on ne se reconnaît plus. C’est ce qui t’est arrivé, tu n’as pas pu te défendre.

J’attends. Tous les matins, j’attends. Avant la tournée du facteur, impossible d’entreprendre quoi que ce soit. Un café et je m’assois à ma table de travail, devant la fenêtre. Par moments, je me laisse distraire. Dans la pièce, le coup d’œil est joli. Derrière les bibliothèques, le mur d’un orangé très pâle, je suis contente de l’effet, et puis le fauteuil fleuri, acheté en solde, et cette table basse, en noyer, sur laquelle j’ai placé le vase bleu que tu m’avais rapporté de Singapour. Un mois seulement et tu m’avais manqué jusqu’au vertige. Mais tu revenais, amoureux, et la chambre s’illuminait de nouveau. Nous serions toujours ensemble, c’est ce que tu disais. Et je te croyais.

Pas de nouvelles de toi. Depuis six mois, rien. Tu pourrais t’être égaré dans une jungle sans fond, te retrouver entre les mains d’un groupe terroriste, tu pourrais être mort. Ou avoir trouvé un bonheur nouveau. Je te vois tour à tour avec un casque d’explorateur, un bandeau sur les yeux dans un cachot grouillant de vermine, ou parfois les cheveux au vent, le regard illuminé.

Un matin, il faudra bien qu’il y ait une lettre de toi dans la boîte, je m’acharne à me le répéter. On ne peut pas effacer dix ans de cette façon, la vie n’est pas un bloc magique.

Pour Noëlle, je dessinais de grandes maisons, tu sais, avec des fenêtres, et puis je décollais la feuille plastifiée et tout disparaissait. Mais j’avais appuyé sur le crayon et la maison restait imprimée sur le canevas en dessous, elle se superposait aux arbres, aux oiseaux, aux chats, aux fillettes qui dansaient à la corde et aux mamans qui les surveillaient. Cela formait un étrange paysage, que j’arrivais pourtant à déchiffrer. Aucune image n’était effacée.

Il me semble que tu dois être encore ému en pensant, ne serait-ce que quelques secondes parfois, à ma voix qui s’éraillait lorsque je me mettais à rire. Il me semble. Maintenant, je remarque une sorte de tremblement dans ma voix, quand je ne fais pas attention. Mais tu ne l’entendras sans doute jamais.





Chapitre trois


À l’intérieur de la poitrine, il y a ce muscle où s’accumulent nos désespoirs, la tape de papa à quatre ans parce qu’on avait brisé un bibelot de porcelaine, la punition qu’on avait reçue injustement à l’école, et puis les échecs, les amitiés déçues, les chagrins d’amour. Les chagrins d’amour. Tout cela fait une boule, une boule dure qui, avec le temps, pèse de plus en plus lourd sur le cœur et nous empêche de respirer. On a beau dire, c’est le lot de l’humanité dans sa faiblesse, mais personne ne peut nous consoler. Chaque chagrin est le seul au monde.

Je n’avais rien vu venir. Peut-être de petits indices de fatigue quand tu rentrais à l’appartement, après ta journée. Tu m’embrassais distraitement et tu t’enfermais dans ton bureau. Tant de travail, répétais-tu pour t’excuser.

Quelquefois, je te demandais si je pouvais aller te rejoindre, je ne te dérangerais pas. Je voulais simplement m’asseoir près de ta table, me sentir près de toi, tes sourcils froncés, l’odeur de ta cigarette, et cette façon de te gratter derrière l’oreille gauche avec ton crayon quand tu cherchais la solution d’un problème. Tu faisais des retouches au plan d’un musée, il fallait penser aux coûts.

La réalité, quelle misère! Ta voix, rauque. Et puis le désordre de la pièce. La fougère disparaissait derrière les piles de revues scientifiques, tu cherchais constamment tes papiers, mais tu arrivais toujours à les retrouver, dans une bibliothèque, en dessous d’un cendrier rempli ou sur le tapis persan élimé, un souvenir d’étudiant. Au babillard, des photos de nos dernières vacances me renvoyaient des images de notre amour. J’étais rassurée.

Je n’ai rien vu venir. Ta voix au téléphone était neutre cet après-midi-là, du moins il me semble. Tu me proposais de te rejoindre au restaurant, je n’ai pas senti le piège. Une soirée avec toi, depuis combien de temps déjà? J’ai enfilé ma robe noire, celle que tu préférais, et j’ai décidé de partir immédiatement, je n’arriverais pas à transcrire une phrase de plus. Même novembre était beau sous le crachin. Je marcherais jusqu’au métro.

Sur le quai, un homme dépenaillé faisait les cent pas en gesticulant. C’était jour de malheur, criait-il, mais autour de lui, les gens se pressaient sans lui porter attention. J’ai eu le cœur serré, je ne m’habituerais jamais à la détresse. Puis la rame est arrivée. Je suis montée dans le wagon et j’ai oublié.

Les émotions, les sentiments, les images, tout cela va et vient comme une marée houleuse, et je risque d’être emportée. Alors parfois j’oublie. C’est seulement peu à peu que j’ai réussi à rétablir le fil des événements. Ton arrivée, le dry martini que tu as pris en apéro, et puis ce balancement nerveux de la jambe gauche lorsque tu as commencé à me parler. Rien n’allait plus, tu avais besoin de changement. Tu venais d’accepter ce contrat au Brésil. J’ai dû poser une question naïve, quand tu comptais revenir, par exemple, est-ce que je pouvais vraiment comprendre? Tu as marmonné entre tes dents, Je crois que je ne reviendrai pas.

Les tables se sont mises à tourner autour de nous, et puis ma tête. Impossible de me lever. Je restais clouée sur cette chaise et pourtant je devais fuir, fuir le plus rapidement possible ce lieu encombré de fausses plantes et d’actrices italiennes, Lollobrigida, Sophia Loren, et d’autres encore, dans des poses insistantes, qui les imitaient. Justement, le garçon arrivait pour prendre la commande. Je lui ai dit, Aidez-moi, je vais m’évanouir.

Complet, cravate, chandail, blouson de cuir, je n’arrive pas à me rappeler ce que tu portais ce soir-là, je n’y arrive pas. Je suis sortie, en titubant, sans prendre mon manteau. J’ai hélé un taxi, j’ai donné machinalement notre adresse. Je n’avais qu’une idée, me recroqueviller dans le lit, sous les couvertures.

Tu ne m’as pas suivie. Tu es resté là, devant les actrices italiennes. Tu m’avais déjà quittée.





Chapitre quatre


Le ciel est trop bleu aujourd’hui, d’une écrasante perfection, et cela me renvoie à ma fragilité, les épaules un peu courbées, les cernes sous les yeux.

Sont cachés les nuages, Emma? disait Noëlle de sa voix inquiète, en délaissant un instant sa pelle, dans le carré de sable. Où étaient cachés les nuages, je lui faisais chaque fois une réponse d’aînée. Derrière le soleil, sous les arbres, dans le jardin. Alors, elle pouvait terminer sa construction.

Noëlle, cette peur de tout, du vent, du noir, des fantômes, on ignorait pourquoi. Avait-on l’air de deux sœurs nées à vingt-trois mois d’intervalle? Elle, châtaine et rose, la pâleur presque irréelle de son regard, ce sourire mélancolique. Une enfant avant terme, qui n’avait pas su s’accrocher aux parois du ventre. Moi, brune, robuste pour mon âge. Je croyais que la vie serait une enfilade de joies et de châteaux, avec des ponts-levis qui nous protégeraient au bon moment. Même la menace se ferait rassurante, une menace propre, prévisible, le dragon qu’on abat d’une flèche seulement.

Maman savait pour Noëlle. Moi, non. Je n’étais pas encore capable de prédire l’avenir. J’ai commencé après le drame, je veux dire, après la disparition de ma sœur. Pour essayer de lire dans le tarot ce que personne n’arrivait à comprendre.

Juste avant le congé des Fêtes, Bénédicte était arrivée au collège avec un petit paquet enrubanné de rouge. En amie fidèle, elle s’était assise à notre table, à la cafétéria, comme tous les matins. Elle avait posé le cadeau devant moi. Les mains tremblantes, j’avais enlevé délicatement le papier couvert de clochettes et de gui, j’avais ouvert la boîte de carton, étalé sur le formica toutes ces cartes dont je n’arrivais pas à lire la signification. Bénédicte non plus. Mais dans la boîte, nous avions découvert une feuille, avec des explications.

La cloche avait sonné, mais nous ne l’avions pas entendue. Les vacances avaient débuté, ce ne serait pas tout à fait l’enfer, les yeux gonflés de maman, le silence obstiné de papa, les mauvais coups de Philippe ou de François qui réclameraient un peu d’attention. Le lendemain, j’avais déniché un manuel d’interprétation du tarot à la bibliothèque municipale. J’aurais deux semaines entièrement à moi. Quand je reviendrais au collège en janvier, je saurais tirer aux cartes.

Sors ton jeu de tarot. Bénédicte vient de me téléphoner. Elle est de retour, contente de ses reportages en Amérique du Sud, elle viendra cet après-midi. J’étendrai les figures sur la table comme je l’ai fait si souvent pour elle, l’Étoile, le Monde, la Tempérance, tant de succès fous que je lui ai prédits. Combien se sont réalisés? Aucune importance. À chacune de nos rencontres, elle me consulte, c’est notre vieux lien à nous.

J’ai perdu mon don de voyance. Je ne sais pas si je le lui dirai. Je ne vois plus que la place des choses dans la maison. Je range, les manteaux d’hiver dans la garde-robe du couloir, la porcelaine anglaise dans le vaisselier, tes affaires, toutes tes affaires dans une pièce fermée, au premier. Parfois, j’entrouvre la porte, je jette un coup d’œil. Ta chaise pivotante, ton bureau plein de boîtes de livres, l’odeur de fumée persiste, alors tu recommences à exister.

Cet amour, je ne l’ai pas rêvé. Il me semble que je n’ai pas rêvé. Mais il subsiste un doute, même quand je regarde nos photos. Une partie de ma vérité s’est détachée de moi, elle flotte, inaccessible dans l’espace, et je m’acharne à la rattraper. J’ai peur. Voilà ce qu’il me reste. La peur, le vent. Je m’accroche au sol pour ne pas m’envoler. Je suis devenue comme Noëlle. Un corps vidé.





Chapitre cinq


Tu restes pour moi la petite fille aux oiseaux.

Tu adorais la maison, les boiseries, les planchers qui craquent, l’escalier de chêne, et puis l’érable rouge devant la façade, et les écureuils, et l’hirondelle, son nid caché dans le lierre sur le balcon. La petite fille aux oiseaux, tu disais cela en m’embrassant. En ouvrant les yeux, je souriais. J’ai étiré le bras vers le réveil, dix heures, est-ce que le sommeil m’était revenu?

Rémission, le mot s’est imposé pendant que je préparais le café. Je l’ai prononcé plusieurs fois en détachant chaque syllabe et je suis montée chercher le dictionnaire. Affaiblissement, diminution temporaire du mal. Accalmie, apaisement, pause. Répit.

J’ai retenu temporaire. La douleur allait réapparaître. Mais qu’importe. Autour de moi, c’était l’éclat du silence, et à travers le silence, des grappes de lumière qui dansaient. J’ai souri, encore une fois.

J’ai meilleure mine, a trouvé Bénédicte dès son arrivée. Je voulais lui raconter mon rêve, mais pas immédiatement. D’abord lui faire visiter mon nouveau refuge. À chaque regard, elle s’exclamait, en levant les bras, vraiment une aubaine cette maison, comment est-ce que je l’avais trouvée? Eh bien! une petite annonce, cette femme âgée, Madame Girard, qui veut vendre rapidement, son mari vient de mourir et son fils est inquiet, trop de pièces à entretenir quand on vit seule. Trop de souvenirs aussi. Elle pleurait chez le notaire. Sa maison, j’en prendrais grand soin, je le lui ai juré.

Je n’avais raconté à personne cette anecdote, je n’en avais même pas eu l’idée. Je l’ai dit à Bénédicte. Tu te complais dans ta solitude, voilà ce qu’elle a répondu. Elle vous lance des couteaux au visage sans se soucier des risques de blessure. Les mots ne l’atteignent pas, ils forment autour d’elle de petites bulles qui se perdent aussitôt dans l’air. Elle ne sait pas à quel point ils peuvent devenir durs quand elle les projette d’un ton sans réplique. De la tristesse se répand sur le mur, mais Bénédicte fait aussitôt une remarque sur sa maladresse et le mur redevient blanc, lisse et blanc. Elle a ce don-là, se faire pardonner sans s’excuser. On pardonne. À cause de sa générosité. Au collège, c’est elle qui avait trouvé les bons mots. Je n’oublierai jamais son attitude après la disparition de Noëlle.

Aujourd’hui, ce souvenir de l’Équateur, une nappe superbe, toute ronde, couleur écru, un cadeau qui me porterait bonheur, a-t-elle précisé devant mes exclamations. La vendeuse, une marchande aux mains parcheminées, le lui avait promis. Et cette musique qui emplissait la salle à manger, un souvenir d’un précédent voyage.

J’ai étalé les cartes sur la table. Elle me posait dix questions en même temps, je trouvais des réponses pleines d’espoir, de nouveaux projets, des amours. Elle riait, se confiait, me demandait s’il fallait aller brasser la sauce. La cuisine embaumait le thym et le basilic, j’avais préparé un repas, le potage, le plat principal, le dessert. La maison était habitée. À nouveau. Elle entrait à nouveau dans le cycle des saisons.





Chapitre six


De la fenêtre de la cuisine, on aperçoit, en étirant un peu le cou, un morceau gris noir, teinté de rose. Les lumières s’y jettent comme dans un lac, et nous cachent les étoiles. Ce n’est pas un firmament, à peine un petit carré, mais un ciel tout de même, il nous fait lever les yeux un moment.

Dix heures. Bientôt la voisine appuiera son énorme poitrine sur les barreaux du balcon, puis j’entendrai sa voix chaude, veloutée. Et je me laisserai bercer. Dix heures, tous les soirs, la même complainte en espagnol. La tristesse traverse toutes les langues.

Jusqu’à la tombée du jour, aucun bruit, les rideaux restent fermés. Puis au crépuscule, la maison s’anime. On peut voir sortir la femme, les cheveux poivre et sel tirés en chignon, elle étend sur la corde des robes fleuries, gigantesques, en coton bon marché. Et des pantalons d’homme, des chemises à carreaux. Le mari sans doute, mais je ne l’ai encore jamais vu. Ensuite, elle descend les marches, un racloir à la main, et elle se dirige vers le jardin. Ses gros doigts fouillent le sol, elle arrache les mauvaises herbes, elle replace la terre. Elle fait la toilette de ses fleurs, des roses, des pensées, des gardénias, tout en leur parlant, par onomatopées.

Tous les soirs, je l’écoute. Comme si sa complainte pouvait me guérir. Mais je rêve. Chaque vie, je sais, tourne sur elle-même, de plus en plus vite, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne, une nuit, pour toujours. C’est la fin du monde, chaque nuit, pour quelqu’un, mais ce n’est pas la fin. La ville reste la ville, belle et barbare, elle se déploie, et l’horizon, et la rumeur. On continue à respirer. Dans un même souffle se touchent la présence et l’absence.

Parfois je tremble, et je sors, je marche, j’ai besoin de marcher. Ou de courir. Quand nous nous étions disputées, nous nous mettions à courir, nous courions, Noëlle et moi, jusqu’à l’épuisement. Nous nous laissions alors tomber dans l’herbe et nous attendions, immobiles, que le cœur batte moins vite, en cherchant des moutons et des chiens laineux, là, au-dessus de nous, dans l’immensité.

Nous nous prenions la main. Derrière nous, dans un trou d’enfance, nous avons laissé des dizaines de réconciliations, parmi les cailloux blancs et les peluches usées. Nous ignorerions encore longtemps cette vérité, une existence ne touche à une autre que par un tout petit fil.





Chapitre sept


Je tenais à aller te reconduire à l’aéroport. Te voir déposer tes bagages sur le tapis roulant, attendre avec toi qu’on t’assigne une place, section fumeurs, près du hublot. La préposée m’aurait demandé si je m’embarquais, moi aussi. J’aurais fait non de la tête, simplement, sans pleurer. Nous aurions pris un dernier verre, en regardant les employés s’affairer sur la piste. Je t’aurais suivi jusqu’à la barrière de contrôle. Jusqu’au dernier regard possible.

Tu as refusé. Tu ne voulais pas de moi pour conclure notre vie. Dans ta tête, j’avais rejoint les autres femmes que tu avais aimées, cette Dominique, ton premier amour véritable, et puis Judith, ta première femme. Tu m’avais déjà déposée dans un enclos tranquille de ta mémoire.

Cette désinvolture quand tu me parlais de Judith. C’est ma fourrure à moi, ma seule fourrure que tu voulais sentir, noire, abondante, douce sous tes doigts. Maintenant, il m’arrive d’imaginer une autre fourrure, plus noire encore.

Je n’ai plus le goût de la séduction. Comme maman, après François. Elle avait cessé de se maquiller. Ne portait plus de robes légères, un peu décolletées, qui laissaient percevoir, quand elle se penchait, la courbe des seins. Elle ne retrouverait pas sa taille. Plaisait-elle encore à papa? Il tentait du moins de la rassurer, C’est beau, une femme bien en chair. Elle faisait semblant de le croire, prenait un deuxième morceau de gâteau, une autre tasse de thé. Lisait le journal et commentait les actualités, tout en jetant un coup d’œil à François, dans son parc de bois blond.

J’aimais le moment du dessert, les photos dans le journal, les soldats avec leurs casques de guerre, les politiciens accompagnés de belles dames en robes de bal. Et puis notre cuisine un peu jaunie, le vieux poêle à bois, le tablier de maman et, derrière le renflement de sa poitrine, son cœur endormi.

Au marché, Monsieur Quintal ne lui faisait plus la cour. Cette neutralité de la voix quand il lui demandait si elle désirait autre chose, j’étais tranquille maintenant. Avant, il murmurait en pesant une pièce de viande, Vous êtes splendide aujourd’hui. Il appuyait sur les mots et maman rougissait. Dans son œil surgissait une lueur indéfinissable, comme quand papa lui prenait la taille, certains soirs, pour l’embrasser. Une cloche de verre la recouvrait soudainement. J’avais beau tirer sur sa manche, elle ne réagissait pas. Maman n’était plus notre mère, elle avait même retrouvé son prénom. J’entendais prononcer Aline, d’une drôle de voix, une voix de gorge, et j’étais inquiète.

Je soulevais Philippe de sa poussette, je le déposais sur le plancher. Petits cris de joie. Il se mettait à courir et on le rattrapait en riant, Noëlle et moi, sous les étals. Autour, les marchands s’impatientaient. Alors seulement elle se souvenait, trois enfants, et l’aînée n’était pas plus raisonnable que les cadets. Elle nous disputait, s’empressait de régler Monsieur Quintal et nous emmenait section fruits et légumes. J’avais gagné.

Bénédicte appelle sa mère par son prénom. Moi, j’en serais incapable. Pas par respect, non, il me semble qu’Aline n’est pas fait pour elle. C’est un prénom qui regarde en avant, il va bien à la jeune fille effrontée qui sourit, sur les photos, en fixant l’œil de l’appareil.

Sur les photos de maman, Monsieur Quintal n’est pas là. Il habite d’autres images, avec une autre femme, d’autres enfants. J’ai eu beau passer des heures à chercher, je n’ai trouvé que la famille. Ici, un portrait de mariage. Là, maman et moi. Puis papa nous tient toutes les deux, les filles. Et plus tard, Philippe, et François qui s’ajoute au tableau, et maman, la tranquillité de sa chair accomplie, heureuse sans doute de ce bonheur simple qui suit le renoncement.

Moi, je ne veux pas renoncer. J’achèterai ma crème aux amandes et de beaux bas fins qui enserrent la cuisse de dentelle. Un jour, j’entrerai dans la maison avec mes jambes et ma peau qui te tournait la tête, tu seras assis sur le canapé, tu m’attendras. Tu m’embrasseras, le visage, le cou, les seins, en m’enfonçant un peu les ongles dans le dos. Je saurai alors que tu es revenu.





Chapitre huit


C’est ici. Une belle rue, large et verte, donnant sur le parc, des chiens musclés qu’on promène en rentrant du travail, des portes de chêne avec des vitraux. Côté est, l’appartement de mon amie Bénédicte, mais il a perdu de son cachet depuis les rénovations.

Il faut faire le geste de sonner. Elle viendra m’ouvrir, m’embrassera. Je passerai au salon où je retrouverai ses collègues, presse télévision radio, j’en ai déjà rencontré plusieurs chez elle lors de réceptions. Je sourirai, je parlerai, je mentirai.

Je suis cette étrangère qui appuie sur le bouton de la sonnette, élégante dans sa robe de soie à la cheville, les cheveux courts, coiffés, bouclés. Personne ne devinera la boule dure à l’intérieur de ma poitrine. Dans deux heures, je reprendrai mon vrai visage, gonflé à cause des larmes qui montent un peu n’importe quand. Pour l’instant, il suffit de me glisser à côté du bourdonnement de l’univers, distraitement.

J’ai à peine le temps d’entrer. On me soulève de terre, on me fait tourbillonner. Vincent. Voilà bien le même Vincent qu’il y a quinze ans. De retour au pays, dit-il, et pour rester. Il plaisante. À quarante-huit ans, il est temps de savoir ce qu’on veut.

Les yeux de Bénédicte sont d’un noir éclatant, elle en oublie presque son rôle d’hôtesse. Elle fait des projets, cinéma, pique-niques, expositions, et pourquoi pas ce concert d’un vieux groupe rock, la semaine prochaine, pour la nostalgie? Oui, je veux bien. Mais Vincent remarque un rien d’hésitation dans ma voix.

De toute façon, on t’enlèvera. Vincent a toujours eu le don de me désarmer, comment ne pas rire, tous les muscles de mon visage se relâchent. Il passe son bras autour de mes épaules, Alors raconte. Il attend. Je suis une mauvaise élève, je bâcle mes devoirs, je lui parle de n’importe quoi. La maison, la traduction qu’il faudra remettre bientôt, oui je travaille encore à la pige, non je n’ai pas pris de vacances cet été.

Et puis comment est-ce possible, le rosé sans doute, la chaleur de l’appartement ou le bruit, je me mets à lui raconter, presque sans pudeur je lui raconte les derniers événements de l’hiver dernier, l’automne d’abord, la soirée fatale, mes efforts pour te retenir, les Fêtes si lugubres, et le jour de ton départ. Je mets de l’ordre dans ton absence. Je dis tout, même la honte, ne plus être aimée, ne plus mériter d’être aimée, ni d’être bordée le soir avant de m’endormir.

Vincent se moque, C’est fou, cette idée. Je sais. Je suis folle et je le sais. Mais un jour, j’espère, chacun de mes gestes aura retrouvé sa légèreté de geste. Je porterai la main dans mes cheveux, je secouerai la tête, je prendrai des poses osées, j’aurai la grâce des femmes qui ont toujours décidé de la durée de leurs amours. Tout à coup, je sais cela.

Mais tu es libre maintenant. Il m’entoure la taille, il exagère son mouvement, il rit, nous rions. La journée se blottit tout entière dans ce rire, qui résonne comme un dimanche.





Chapitre neuf


Je ne m’en sors pas.

Je l’ai avoué à Bénédicte le plus simplement du monde. Elle a rétorqué, Au moins, tu l’admets. C’est le début de la guérison. Puis elle a appelé le garçon, d’un geste désinvolte. Il s’est approché de notre table, visiblement impressionné. Était-ce bien elle qu’on voyait à la télévision? Quels reportages!, qu’est-ce qu’elle préparait maintenant? Elle répondait, affable, elle bavardait, elle adorait qu’on la reconnaisse. J’étais seule tout à coup dans ce faux pub anglais. Je fixais sur la carte les cent noms de bières exotiques, mais mon regard était tourné vers ce point où se trouve l’origine des blessures, les grandes et les petites, et celles qui s’ajouteraient encore, inlassablement.

Le garçon était reparti. J’allais répondre à Bénédicte qu’on a beau acheter une maison, en repeindre toutes les pièces, on piétine, sur le même carré de terre, sans avancer. Un jour, oui, il faut bien l’admettre. Mais, surprise!, Vincent s’avançait vers nous, rayonnant, quel beau hasard! Il avait des nouvelles merveilleuses et nous invitait au restaurant. Je n’ai pas soupçonné un instant que cette rencontre pouvait avoir été organisée à mon insu.

J’ai proposé un restaurant indien, où je n’étais jamais allée avec toi. La musique orientale, les bouquets séchés, les nappes de coton à carreaux rouges et blancs, les villes colorées sur les murs, il y avait là une ambiance quartier latin qui, j’en étais sûre, nous plairait. Nous nous retrouverions, pour quelques heures, dans un passé brodé de fleurs, de paix et de vieilles amours.

La nostalgie, c’est Vincent qui l’a ramenée le premier. Il a baisé la main de Bénédicte, pour lui montrer qu’il se souvenait. Trois belles années ensemble, le désir fou, les promesses. Puis ce qu’on appelle l’usure, comme pour les draps, on se réveille un beau matin étonnés d’avoir dormi aussi longtemps dans un même lit. Rupture sans drame, Bénédicte acquiesce, on avait réussi à rester amis.

Et Martin? Longtemps que je n’avais pas vu mon premier amant. Récemment, j’étais tombée sur un article signé de son nom, dans une revue d’histoire. Je l’avais lu d’un trait, malgré la langue savante, pour essayer de retrouver quelque chose de sa manière, un mot, une expression qui m’aurait rappelé un geste, sa main dessinant des volutes en parlant, ou ses dents, leurs petites morsures dans le lobe de mon oreille. Mais rien ne m’était revenu, aucune émotion, jamais je n’aurais pu croire que nous avions passé cinq ans ensemble. Sous la lampe, une ombre étrange, une longue cicatrice on aurait dit. J’avais refermé la revue, je l’avais rangée dans la bibliothèque de pin, celle qu’il m’avait offerte pour mes vingt et un ans. Celle où je plaçais les livres que je ne garderais pas.

Vincent a rempli les coupes. La rumeur montait, il fallait forcer la voix. Je me suis retournée. À côté de nous, deux jeunes filles blondes avaient déplié une carte géographique et discutaient dans une langue gutturale. J’ai revu Noëlle, la pâleur de la plus blonde peut-être, une sorte de résignation qui aurait pu passer pour de l’angélisme. Bénédicte aussi. Un instant, nous avons été séparées de Vincent, complices dans un même savoir du monde, cette sorte de savoir, tragique, qui pend au bout de nos yeux. J’ai pensé, nous avançons à tâtons dans le noir, sans comprendre. Nous avons envie de fuir, mais nous ne fuyons pas.

Toujours rien? Vincent se rappelait à nous. Il n’avait pas connu Noëlle, mais il avait entendu cent fois au moins son histoire. Elle s’était évanouie un soir de novembre comme un fantôme dans le brouillard, et depuis, rien. Depuis plus de vingt ans, rien de rien. Pas de solution à l’infini du rien, Noëlle n’avait peut-être jamais existé. J’avais dû hausser le ton. Quand je me suis tue, les deux jeunes filles blondes m’observaient, d’un air inquiet. J’ai grimacé un sourire. Timidement, elles sont retournées à leur carte.

Il y a des gens pour qui le mot fin a un sens, parce qu’ils peuvent remonter le fil des événements. Des gens tristes mais tranquilles. À l’horizon se dessine le petit cercle du commencement. J’ai revu le visage de Noëlle. Peut-être fallait-il des blessures inguérissables pour arriver à traverser les autres blessures.





Chapitre dix


Il pleut, une pluie drue, serrée. Une infinité de petites aiguilles se brisent contre la vitre avec un bruit d’automne, et des feuillages détrempés dansent au milieu des mots, sur la table. Je ne parviens pas à me concentrer. Il faudra pourtant remettre cette traduction dans un mois.

La boule dure est là, de nouveau, dans ma poitrine, elle prend toute la place entre les côtes. Mais elle ne m’étreint plus autant. Maintenant, je réussis parfois à l’endormir, je peux alors respirer librement.

Ce n’est pas de la tristesse, non, une peur plutôt, le danger imminent qui risque de tout détruire. La maison, le texte devant moi, le corps, la terre. Je ne bouge pas, surtout ne pas bouger. Ne pas résister. Attendre que peu à peu le monde autour de moi retrouve sa sérénité.

Sur le trottoir, une fillette avec un imperméable jaune et des bottes de pluie joue dans une flaque d’eau. De son balcon, une femme l’observe en lui faisant des signes, elle permet. Envie d’avoir son âge, une mère qui m’envelopperait de son regard. Une mère qui ressemblerait à maman, avant le drame.

C’est elle qui m’a réveillée, ce matin. Tu dormais? Je n’ai pas osé lui répondre oui, elle se serait confondue en excuses. J’avais hâte de savoir, pour les vacances. Avec l’aide de sa femme, Anne, Philippe avait réussi à la convaincre, la mer, une maison moderne où elle aurait une belle chambre, et puis les enfants. Intarissable, maman, quand il s’agit de ses petits-enfants! Véronique, cinq ans déjà, ses cajoleries, ses châteaux de sable, et Pascal, qui commence à parler. Elle écorchait les mots pour que je me figure, elle riait aux éclats.

Puis brusquement sa voix s’est cassée. Est-ce que je me souvenais?, Noëlle avait creusé un interminable trou dans le sable, puis la marée montante l’avait recouvert, elle s’était mise à pleurer. Voilà que la scène me revenait, Noëlle inconsolable et moi qui ne comprenais pas.

J’ai donné un prétexte, quelqu’un à la porte, pour raccrocher. J’ai cherché une photo dans mon vieil album. Papa nous avait prises, Noëlle et moi, pelles et chaudières en main. Derrière, maman, en maillot de bain. Elle tricotait des bas de laine pour l’hiver, si chauds dans les bottes, tout en surveillant Philippe qui dormait sur une couverture.

Je n’ai pas trouvé. Mais cette image existait, j’en étais sûre, je ne l’avais pas rêvée. Je me suis aperçue que la boule gonflait dans ma poitrine, avec la marée dans les trous de sable et les photos égarées. La boule raconte des histoires, le passé, son poids de plomb, quand il n’a pas réussi à devenir une habitude. On ne s’habitue pas à l’idée de la disparition, on ne s’y habitue pas.





Chapitre onze


Je ne sais pas pourquoi, je dis abandon. Et devant moi apparaît un immense désert, le sable qui s’infiltre dans mes narines, le vent, le tissu du vent qui me recouvre, presque un linceul. Mais Vincent répond futur et espoir. Le parc retrouve ses coloris, un oiseau passe au-dessus de ma tête, je veux le voir bleu, l’oiseau bleu des présages. Seule l’imagination peut contrer l’effritement.

Sur l’étang flottent des bateaux téléguidés, les enfants s’exercent à prendre le large pendant que leurs parents bavardent un peu plus loin. J’essaie de surprendre des bribes de conversation, mais j’y parviens mal. La ville, avec ses bruits aigus, traverse la chevelure des arbres.

Vincent. Il serre très fort ma main dans la sienne et je répète pour moi seule le mot espoir, débordée soudainement, émue de sentir contre moi une autre chaleur.

Quand il m’a proposé une rencontre, j’ai imaginé un contrat, du genre dont on rêve secrètement, un cadeau. Mais voici sa main sur ma paume et je ne veux plus que cela, sa main qui retient la mienne. Je marche à côté de lui, bouleversée, la plate-bande de fleurs trop mauves, les nuages qui s’amoncellent au-dessus de notre tête, plus rien ne m’assombrit. J’entends à peine ce qu’il m’explique. Et puis ces mots me frappent, scénario, un film pour la télévision, j’avais eu de l’intuition.

Je détache ma main de la sienne, je m’éloigne de quelques pas, ma tête est un labyrinthe, je dois trouver la bonne réponse. Prends tout ton temps pour réfléchir. Il essaie de me convaincre, comment lui faire comprendre, je suis dans un lieu délaissé par la langue, la langue vivante je veux dire, celle qui danse et chante et pleure. Je ne me retrouve que dans les mots des autres, est-ce qu’il n’aurait pas l’idée d’une traduction? Mais il insiste, il voudrait un texte de moi, c’est bien ce qu’il veut, travailler sur un texte qui me ressemble.

Il trouve ma main, encore une fois. Cette chaleur. Le corps se rappelle, les nuits au présent, les belles fatigues, les chuchotements. Je baisse les paupières. Je dis oui.

Le scénario commencera sur le vol d’un oiseau bleu.





Chapitre douze


Avant, mon âme devenait parfois si légère que ma chair n’arrivait pas à la retenir, elle s’évadait, elle voyageait et je restais là, dans la pesanteur du monde, à me demander jusqu’où elle se rendrait. Je regardais avec d’autres yeux les objets les plus humbles, une chaise dont il faudrait recoller les barreaux, un abat-jour jauni, un photo-roman.

Tu savais, toi, m’entraîner dans cette sorte de beauté banale, sans effroi. Tu t’approchais de moi, avec la tranquillité d’un homme qui aime depuis longtemps. Tu m’entourais la taille de tes bras, et pour moi c’était la vie vraie, la bénédiction de l’amour. Mais j’ai sans doute tout confondu, le désir et l’amour, l’amour et la répétition.

Et voici que revient le désir, inattendu, comme une robe qui se soulève sous la poussée du vent. Il a suffi d’une main sur ma paume pour que je me retrouve avec des rêves de lèvres sur les seins. En ouvrant les yeux tout à l’heure, j’ai imaginé les doigts larges de Vincent sur mes cuisses. Je me suis caressée, doucement, jusqu’à ce que la lumière explose dans l’angle de la fenêtre. Les particules de poussière virevoltaient, on pouvait voir la chambre, entièrement prise dans ce beau désordre.

J’ai aimé cette vision, le désir qui crée un mouvement infini, le cercle du temps qui s’ouvre sans nous broyer. Je suis allée chercher une tablette, une plume et de l’encre mauve, je me suis installée dans le lit, avec un tas de coussins.

Je ne sais rien de mon scénario, mais je vais le commencer, ici, dans mon lit, par ce rien, pour essayer de saisir la minute exacte où la vie nous reprend, la perte qui se transforme en fiction.

Un jour, je pourrai décrire ton odeur poivrée sans qu’elle me manque. Et juillet, grandiose même dans l’étroitesse d’un jardin.





Chapitre treize


Vous ne savez vraiment pas où se trouve votre mari?

Je n’ai pas répondu. J’ai fixé le mur du salon, sans tableaux, sans affiche aucune, le mur vide. Dans la ruelle, on entendait les aboiements d’un chien et cela rendait mon silence presque décent. Ton collègue m’observait discrètement derrière ses lunettes de corne, je sentais sur moi son regard décontenancé. On n’en savait pas plus que moi au bureau. Mais l’idée ne me consolait pas.

J’ai surpris un sentiment de pitié sur ses lèvres, je n’ai pas supporté. J’ai crié d’une voix sans réplique, Sortez, en montrant la porte, comme dans les pièces de théâtre au collège. Il a eu peur, je crois, il a ramassé très vite sa mallette en oubliant son carnet, j’ai entendu la porte claquer. Je me suis mise à trembler.

La journée m’avait glissé entre les doigts, elle me laissait là, au milieu du salon, aussi nue que le mur. Et puis la pièce s’est remplie, des policiers, tous les policiers qui avaient défilé chez nous après la disparition de Noëlle, on ne finissait pas de me poser des questions, les mêmes toujours, tandis que j’essayais de me souvenir, un détail, un petit détail, oui, Noëlle connaissait cet homme, il venait depuis quelques semaines déjà au centre de loisirs, très beau, le teint basané. Oui, ils avaient dansé ensemble à plusieurs reprises, il la serrait contre lui, les dernières semaines elle avait un peu changé. Non, je ne me suis pas aperçue tout de suite de son absence, je dansais moi aussi, avec un garçon roux de mon âge, banal à côté de l’amoureux de Noëlle. Personne ne trouvait suspect qu’un homme d’une trentaine d’années vienne passer la soirée avec des adolescentes?

Dans son fauteuil, maman, ses petites poches sous les yeux, ses paroles qui essaient de raviver l’espoir. Peut-être s’agit-il d’une fugue, une simple fugue, Noëlle réapparaîtra un beau matin, fatiguée des marques de baisers dans le cou.

Mais les policiers s’acharnent. Essayez de vous souvenir. Encore une fois le jour s’arrête, je dois faire un effort, entrer dans la fiction de ma sœur, les mots doux échangés dans la pénombre, les mains qui s’effleurent et les promesses. Je suis Noëlle Villeray, un inconnu me demande de le suivre. Je ne détourne pas la tête vers ma sœur aînée qui danse avec ce garçon roux, je fais comme si elle ne me regardait pas quand je franchis la porte. Je me dissous dans la nuit. Et l’enfance se referme tel un livre.

Mais bien vite j’ai repris mon rôle à moi, Emma Villeray. Ma vieille histoire s’accroche à mes épaules, je n’ai pas appris à oublier. Oublier. Je me suis vue, au milieu d’une scène, en train de saluer, avec Noëlle et cet étranger. Et toi. Et une femme, dont la silhouette m’apparaissait pour la première fois. La femme de São Paulo.

Je me suis assise. Tout autour de moi se désintégrait, c’était un autre drame et pourtant une étrange tranquillité baignait les choses. J’étais émue, je ne sais pas pourquoi.





Chapitre quatorze


Il voulait me voir. J’ai demandé à Vincent s’il s’agissait du scénario, il a dit non, il voulait me voir, moi. Mon oreille distinguait les syllabes, mais les sons refusaient de se transformer en mots. Comme quand on a peur. Une peur pleine de fuites et de questions sans réponses. J’ai caressé le chat de porcelaine que tu m’avais offert, je cherchais un rempart de matière entre lui et moi. C’est lui qui a brisé le silence. Sept heures, entendu? J’ai répondu oui, une hésitation dans la voix.

En raccrochant, j’ai remarqué la lumière sur ma table, par petites taches blanches, on aurait dit des pétales de marguerites, comme dans la comptine, je me marie, je ne me marie pas, je fais une sœur. Noëlle avait mis du temps à comprendre. Une sœur comme toi, Emma? Non, Noëlle, une sœur en noir, avec une croix.

Croix de fer croix de bois. Sur le monument de papa au cimetière, maman avait fait graver le prénom de Noëlle et sa date de naissance. Un jour, si jamais on retrouvait le corps, on compléterait l’inscription. Moi, je n’y croyais pas. Dans ma tête, il y avait une fosse qui ne se refermerait pas.

J’ai ouvert le cahier rouge, à la couverture brodée, que j’avais déniché dans une boutique perdue, un coup de cœur. Sur la première page, en plein centre, j’ai écrit en majuscules mon prénom, puis Noëlle, puis le tien. Jérôme. Longuement, je l’ai regardé, ouvert, vide parmi les pétales de marguerites et mes intentions. Il faudrait bien qu’il y ait un jour quelques certitudes, même dans une fiction cousue de fils blancs, une histoire qui se terminerait avec des morts bien rangés dans des cercueils qu’on recouvrirait de terre et d’herbe verte. De belles dépouilles, embaumées, habillées de satin, maquillées, qui dormiraient d’un autre sommeil que le mien. Pour l’éternité.

J’ai retourné le cahier. À la dernière page, j’ai inscrit The end. Un jour, j’aurais terminé mon scénario. Je ne me sentirais plus obligée de porter du noir.





Chapitre quinze


Je voudrais que Vincent soit près de moi, maintenant. Je voudrais qu’il ne vienne pas. J’attends. Je me retrouve devant une réalité intraduisible et j’attends. Je ne sais pas encore jusqu’où j’irai. Peut-être plus loin que ma retenue, là où le cœur se met à cogner dans sa cage. Jusqu’à la demande.

Chez ma voisine, rien. Depuis quelques jours, rien ne bouge, les rideaux restent tirés, les mauvaises herbes envahissent le jardin. Par moments, à travers les cloisons, on croit entendre des sanglots entrecoupés de prières. Je me dis, peut-être un drame de plus dans la ville.

C’est lui. Vincent arrive, les bras chargés, légumes, pâtés, fromages, vin, il veut que nous préparions le repas ensemble. Après, nous pourrons choisir un spectacle. La soirée se met en place, doucement. Cela devrait me faire plaisir. Mais un homme se déplace, circule autour de la table, ouvre le réfrigérateur, prend le saladier de bois. Pour la première fois dans cette maison. Il laissera ses empreintes. Puis elles seront peu à peu recouvertes par la saleté, l’huile des aliments. Ou d’autres empreintes d’homme. Un jour, toutes les marques seront effacées.

Il a vu tourner mon sourire, il désire une réponse simple. Et pourtant aucune phrase ne pourrait convenir. Je hausse les épaules, l’air de dire, Ne fais pas attention, mais il s’approche. Je baisse les paupières. Les mots ne viennent pas, ils n’existent sans doute que sous forme de gestes, prendre sa main, la serrer très fort, la garder dans la mienne. Ensuite d’un doigt, dessiner un à un les traits de son visage, les yeux le nez la bouche, pour qu’il sente ma peur. Le laisser détacher les boutons de ma chemise et regarder mes seins dans un rayon de soleil.

Non, les mots ne viennent pas quand il m’emporte dans la chambre. Ils ne viendront pas. Nous sommes dans le silence absolu, nous avançons vers un espace d’aveuglement, nous entrons dans un rituel qu’il nous faudra réapprendre.

Le lit me reçoit. Ce n’est pas le même lit qu’avec toi. C’est le même lit. Celui de la crucifixion, les bras tenus par de longs clous qu’on enfonce dans la chair, la lente agonie, puis une vie, violente, dévastatrice, qui fait s’envoler très loin les tombeaux.

Ses doigts sur mes seins. Sur mon ventre. Ses doigts, il me lèche, nous nous apprivoisons lentement à cette vérité neuve, d’autres mains que les tiennes qui s’enfoncent dans ma chair, des doigts larges, patients, qui luttent contre ta présence. Je me laisse dévaster. Incapable pour l’instant de réagir. Enfouir mes narines dans ses aisselles, passer doucement mon index sur son gland, avancer ma bouche vers sa chair.

J’attends la mort, les yeux brouillés de larmes. Viens, enfonce-toi en moi, prends-moi, je te veux dur à en crier, défonce-moi, mêle ton sperme à celui de Vincent, emplis-moi pour une dernière fois. Puis tu quitteras la chambre. Je ne me retournerai pas, je regarderai Vincent, vos deux corps séparés, vos corps à jamais différenciés.

Vincent sait, nous savons. Il dit, pour me rassurer peut-être, Je suis amoureux de toi, je crois. Il pose sa main sur ma bouche, il n’attend pas de réponse. Pas maintenant.





Chapitre seize


C’est une autre ville qui entre par la fenêtre, aujourd’hui, un fouillis de sons tamisés, apaisés, sanctifiés. J’ignore l’heure exacte, neuf heures trente ou dix heures. Vincent vient de partir, un rendez-vous. La place vide, à côté de moi, occupe tout l’espace, mais le lit ne m’apparaît pas démesuré, il a retrouvé ses proportions humaines, sa sueur, ses minuscules fleurs de sperme sur les draps pourpres. Je suis assise dans un lit qui, on dirait, n’a jamais connu les adieux.

Sur le mur devant moi défilent des personnages, ils obéissent à une curieuse logique. La femme ne veut pas offrir son ventre et pourtant elle l’ouvre, elle le donne, elle se laisse profaner. Elle en ressent une joie qu’elle ne parvient pas à nommer. Son corps est habité, elle livre un combat qu’elle ne veut pas gagner, cela justement, le désir, consentir à perdre, le bleu dans la nuit, quelques étoiles que la douleur n’a pas réussi à effacer, de petites audaces.

Le lendemain, on ne sait plus quel rôle on tient dans l’histoire, le jour est déplacé.

Avec toi, j’ai su immédiatement, mais j’embellis sans doute, tu semblais si égaré lors de cette réception. Est-ce toi qui es venu vers moi? Ou moi vers toi? Qu’importe, très vite nous nous sommes retrouvés, face à face, tu as murmuré, C’est si rare. J’ai fait un signe, oui. Émue. L’essentiel avait été dit, j’attendais tes gestes. Nous avons pris nos manteaux. Dehors, c’était la tempête, les automobiles dérapaient, nous avons marché jusqu’au fleuve. Puis nous sommes rentrés chez moi, dans la chaleur, la pénombre, le flou du soir.

Tu ne m’as pas parlé de ta femme. Judith n’existait pas encore pour moi ce soir-là. Je ne me suis pas demandé pourquoi tu ne voulais pas dormir dans mon lit, je n’ai pas posé de questions. Tu as dit, Je vais partir, et tu es parti, je me suis laissée aller au sommeil, j’ai rêvé, tu cueillais une branche de lilas, tu me l’offrais. Au moment où j’avançais la main pour la prendre, elle devenait une broche que tu accrochais à ma blouse.

Je n’ai pas fait de rêve la nuit dernière, du moins, pas comme celui-là. J’ai mis un temps fou à m’endormir. C’est ce que je souhaitais. Entendre les bruits dans la ruelle, sentir le souffle de Vincent sur ma joue, regarder le plafond comme un ciel brouillé. Penser à toi. Tu dormais sûrement à São Paulo. Cette femme à tes côtés. Connaît-elle mon existence?

Quelques jours plus tard, j’avais insisté. Une nuit, une nuit ensemble, pourquoi me la refuser? Tu n’as pas parlé tout de suite. Puis les mots se sont détachés de leur bloc de silence, ils sont tombés sur moi, pêle-mêle, tandis que j’essayais de me protéger. J’ai entendu, Ma femme, ensuite, Étienne, si petit encore, et ce refrain, Désolé, je suis désolé. Je me suis tournée pour que tu ne voies pas mon visage. Dans mes yeux, les bougies s’étaient éteintes, mais je ne pleurais pas. Comment es-tu venu à bout de ma colère, comment as-tu réussi à me convaincre? Cet amour, notre amour, t’avait pris au dépourvu, il fallait du doigté, huit ans déjà, la même compagne, la même tendresse.

Il a fallu supporter les soirées seule, le temps découpé au couteau, par petits morceaux. J’ai accepté. Quand tu es arrivé à l’appartement un soir, quelques mois plus tard, avec tes bagages et tes tablettes à dessiner, je me suis félicitée de ma patience.

Vincent m’a serrée très fort avant de s’en aller. Entre ses bras a surgi quelque chose de plus précis que des promesses, une confiance large et joyeuse, une pièce claire où s’agite le soleil. L’envie de me laisser porter. Je ne sais pas si j’ai raison.

Tu dors encore. La femme est belle à tes côtés. Tu ne lui as pas parlé de nous. À quoi bon, puisque je n’existe plus. Tu dors. Tu es à São Paulo. J’en ai décidé ainsi. Il me faut des convictions.





Chapitre dix-sept


J’essaie de croire qu’il n’y a pas de passé, seulement un avenir tout rose qui veut nous emporter. Avec Bénédicte, parfois, j’y arrive, on y arrive avec les vraies amies. Elle marche, elle bouge les bras, elle rit comme si personne ne lui manquait. Aussitôt terminées, ses amours sont enfermées dans des placards, elle ne regrette pas. Elle pleure un peu, elle se console. Le jour recommence, c’est un don, on dirait. Elle dit, Il faut se souvenir de la femme de Loth.

Dans mes placards à moi, rien n’est classé une fois pour toutes, les portes ferment mal. Il reste toujours une petite fente pour regarder de l’autre côté.

Le lundi qui avait suivi la disparition de Noëlle, elle s’était approchée de mon pupitre dans la classe, elle avait déposé une petite enveloppe bleue devant mes mains, puis elle était retournée à sa place sans rien dire. J’avais déchiré l’enveloppe, une seule phrase était tracée en caractères déterminés, sur la feuille. Pas question de rater tes examens, nous étudierons ensemble. Je m’étais tournée vers elle. Elle m’avait fait un clin d’œil, puis elle avait continué ses problèmes de mathématiques. Dans ma tête, j’avais déplacé un peu ma douleur, fait un petit espace pour des livres, des cahiers, un dictionnaire. Et Bénédicte.

Je lui ai téléphoné ce matin. Pourquoi ne pas prendre un verre dans un bar, en fin d’après-midi? Elle m’a invitée chez elle, elle avait découvert une extraordinaire pâtisserie, on ne cuisinerait pas. Je voulais lui parler de Vincent. Je n’étais pas inquiète, non. Entre Bénédicte et Vincent, les sentiments étaient clairs. J’avais plutôt l’impression d’une nécessité, rester le plus près possible des mots vrais. Déjà, je cherchais comment dire, Vincent et moi, pour que les sonorités se greffent sur la réalité, si fragile encore.

La vitre de l’autobus encadrait des triplex construits avant la guerre, des magasins de meubles bon marché, des terrains vagues et des stations d’essence. Combien de gens passaient leurs journées dans un décor aussi laid? J’ai détourné les yeux. Devant moi sur le siège, j’ai aperçu, au crayon gras, Stéphane aime Nathalie. J’ai souri, prise d’une folle envie, une envie d’adolescente. Personne autour. J’ai fouillé dans mon sac pour prendre un crayon feutre et j’ai inscrit Vincent et Emma. J’ai contemplé mon œuvre. L’inscription était bien visible, beaucoup de gens la liraient.

J’ai pensé au verbe aimer. Je n’avais pas été capable de l’écrire et pourtant, c’est le premier verbe que j’avais appris à conjuguer.

Nous avons nos rituels, Bénédicte et moi. Depuis le collège. Nous échangeons les rôles, nous dissertons, Mesdemoiselles, cette semaine vous allez faire cinq pages sur cette phrase de Flaubert, «Madame Bovary, c’est moi». Nous nous racontons nos joies, nos petites catastrophes et les plus grandes, les commencements et, quand la vie se dérègle, nous cherchons à conjurer les démons. Mais je ne suis pas Bénédicte, elle n’est pas moi, les vêtements de l’une ne vont pas à l’autre, les solutions non plus, qu’importe, nous plaisantons, nous nous versons un autre verre. Après la soirée, étrangement, le noir se couvre d’une luminosité rose.

J’ai parlé de toi. Ta couleur préférée, la tache de naissance sur ton épaule gauche, tes colères, le ton avec lequel tu as dit, Je pars. Et mes hypothèses, toutes, ton esprit d’aventure, la dépression, ce besoin de relever de nouveaux défis, une maladie cachée peut-être, ma ressemblance avec Judith, la peur de vieillir. Et maintenant une autre femme.

Je ne formule jamais les bonnes questions, comment naît le désir, comment il meurt.

C’est Bénédicte qui a parlé de Vincent. Une intuition ou plutôt, ce silence lorsqu’elle lui avait annoncé ma rupture, déjà. Lors de la réception chez elle, elle avait remarqué une excitation dans ses éclats de rire. J’ai risqué, Peut-être que le désir débute dans la gorge, ensuite il glisse jusqu’au cœur. Bénédicte a rétorqué, Tu confonds encore une fois le désir et l’amour. Décidément, je n’apprendrais jamais.

Mais elle est ravie pour moi, et je suis sûre qu’elle ne ment pas. Elle dit que Vincent ne te ressemble pas. Depuis le début, elle a vu dans ton regard que tu me quitterais, tu avais quitté Judith. Elle croit à la répétition, Bénédicte, les saisons qui s’accrochent les unes aux autres dans le même ordre toujours, voilà pour elle le règne absolu, Dieu. Le renouveau n’existe que dans la fiction.

Devant nous sur la table étaient alignées les bières, comme toutes les bières que nous avions prises ensemble depuis vingt ans, assises à une table. La répétition, c’était aussi ce beau vertige de fin de soirée, cette valse où depuis vingt ans nous pivotions sur nous-mêmes, en agrandissant constamment notre espace.

Je me suis levée, j’ai placé un vieux disque de Strauss sur la table tournante, j’avais le goût de valser. J’étais un peu ivre, voilà qui ne faisait aucun doute pour Bénédicte. Mais elle a posé ses mains autour de ma taille. Nous chantonnions en comptant les mesures, nous nous enroulions autour de nos pas, nous voulions déposer, dans notre boîte à souvenirs, une scène à conserver toujours.





DEUXIÈME CHANT





L’humilité des livres





Chapitre un


C’est un homme inventé. On se laisse bercer par la mer sur le pont d’un navire et on le voit dériver à la surface de l’eau. Il se perd dans la neige les soirs de tempête. Il s’écrase sur l’asphalte et les passants s’approchent en hurlant. C’est un cadavre et pourtant il rit. Mais les sons n’arrivent pas à déchirer l’air, ils restent suspendus par de petits fils au-dessus de son corps, ils ne nous rejoignent pas. Ce sera l’homme de mon scénario.

J’imagine une femme. Dans sa main, un monde arrêté. Elle le déplie, elle le contemple, elle le caresse. Et puis il explose, il répand des cendres partout sur son visage, il la masque. Pendant un moment, elle se croit défigurée. Ce sera la femme de l’homme, la femme de mon scénario.

Tout à l’heure, je suis descendue dans la cave. Une deuxième fois. Mon sang battait moins fort sous mes tempes. Je me suis assise dans la poussière de l’escalier, avec mon cahier rouge. Mais il n’est venu que des silhouettes. J’ai dessiné un cadavre, puis un autre, jusqu’à remplir la page, des hommes toujours, Monsieur Girard. Je n’arrive pas à penser à lui comme à l’ancien propriétaire de la maison.

Peut-on vraiment parler de hasard? Je n’avais jamais croisé ma voisine dans la rue. Je l’aborde, je me présente et, sans plus attendre, je fais une remarque sur sa robe noire, j’offre mes condoléances. Elle parle, son père est mort, là-bas, au Mexique, elle a de la peine, Beaucoup pleurer beaucoup prier. Puis-je faire quelque chose? Mais elle ne m’écoute pas, elle parle, elle parle, son père, et puis elle en vient à Monsieur Girard, mort lui aussi, Madame Girard, elle aussi beaucoup beaucoup de peine. Et dans une sorte d’écho, je saisis coup de feu et cave et le sang, le sang. Madame Girard crie si fort qu’elle l’entend jusque chez elle à travers les murs mal insonorisés. Ma voisine ne prononce pas le mot suicide, peut-être ne le connaît-elle pas en français.

Sous mes pieds, le sol s’est ouvert, je m’enfonce sans trouver de prise, cette boue dans la bouche, cette boue rouge, cette boue de sang, je bégaie quelques mots d’excuses et je fuis.

Je me suis réfugiée dans le salon, face à la fenêtre. Immobile dans le fauteuil de cuir, j’ai longuement observé un écureuil noir. Il enterrait ses noix dans le gazon tandis que devant lui défilaient des images. Monsieur Girard, le canon du revolver près de la tempe. L’index appuyé sur la gâchette. Le crâne qui explose. Les taches que laisse le cerveau dans la poussière. Le bruit sourd du cadavre au moment de la chute. Les outils qui ce soir-là ne seraient pas rangés.

Je ne sais pas pourquoi j’ai fait le lien avec papa, sa mort à lui, le cœur qui au cours des années s’était détraqué, l’opération, son médecin l’avait persuadé, ne lui restait-il pas de belles années à vivre? Il n’avait pas résisté à l’intervention. Si fatigué pour ses soixante-sept ans, avait dit le chirurgien, et puis il ne voulait plus lutter. Depuis sa retraite, la mémoire l’avait rattrapé. Noëlle. Noëlle qui grimpait sur ses genoux quand il arrivait le soir, Noëlle qu’il portait sur ses épaules durant nos promenades au parc, Noëlle. Sa vie était derrière lui maintenant, rien ne pouvait le ramener vers nous.

Nous ne lui suffisions pas, comment l’accepter? La première fois, j’ai effleuré les mots, lentement, comme s’il s’agissait d’un jeu. D’abord, on n’y croit pas vraiment, mais petit à petit les lettres se détachent les unes des autres sur la langue, il se produit une écume acide qui descend jusqu’au ventre. On bouge avec une brûlure, là, à l’intérieur, on marche, on parle, on n’accepte pas de ne pas faire le poids.

Maman, elle, passait la main sur les joues froides de papa, elle répétait que tous nos malheurs ne pouvaient pas être reliés à Noëlle. Papa avait connu une vie tellement difficile, une enfance sans tendresse, la crise, la pauvreté, le travail mal rémunéré, la guerre, elle réussissait à se raisonner. Elle a pleuré, ensuite elle a essuyé ses larmes. Il avait le cœur usé, fallait-il chercher ailleurs?

Chaque fois que maman prononce cœur usé, j’entends cœur brisé. Question de vision. Pour maman, la vie bat dans un muscle rouge qui finit par s’essouffler. Pour moi, le cœur lutte contre une blessure sournoise qui le déchire peu à peu. Et rien ne peut le réparer. Mon mari est mort du cœur, avait précisé Madame Girard chez le notaire. Elle ne mentait pas, au fond, dans son mensonge.

Je suis descendue dans la cave. J’ai cherché la blessure de Monsieur Girard dans ses objets à lui, l’établi, les vieux outils, un coffre de pêche. Je n’avais pas compris chez le notaire pourquoi son fils ne voulait rien conserver. Partout, j’ai cherché Monsieur Girard, mais je n’ai trouvé que papa.

La chambre sentait l’éther. Dans quelques instants, on viendrait avec la civière. Nous étions seuls, papa et moi. Nous nous sommes longuement regardés, sans dire quoi que ce soit. Puis je me suis approchée pour lui caresser la main. Nous entendions déjà le bruit aigu de la scie dans les côtes, les ordres brefs du chirurgien. Et il m’a dit, avec ses mots d’homme qui ne sait pas parler, Essaie d’oublier, toi. Mais maman et Philippe sont entrés, je me suis contentée d’un signe de tête. J’essaierais.

Je n’ai pas réussi, pas plus que lui. Dans ma vie, le passé dessine de petits îlots autour desquels je nage, parfois jusqu’à l’épuisement. Mais je nage, sans me noyer.

Je prononce Émile, à haute voix. Et mon pouls s’accélère. Monsieur Girard avait le même prénom que papa, est-ce un hasard?

Dans mon scénario, l’homme n’aura pas de prénom.





Chapitre deux


Tous les parcs se ressemblent. On peut voir des marcheurs trottiner derrière leurs chiens, d’autres suivent un rayon de soleil au-dessus de la montagne. On voit aussi des enfants sur des tricycles, des parents qui les rappellent quand ils s’éloignent trop, un cerf-volant affolé sur la dernière branche d’un orme, des fontaines qui recrachent sans cesse la même eau.

Enfant, je comptais mes pas afin de ne pas les égarer. Plus maintenant, j’ai la certitude qu’ils entrent dans la terre, avec la pluie et les grains de sable. Je laisse ma trace, invisible, parmi les choses.

J’ai replacé une mèche de cheveux. Je posais résolument un pied devant l’autre. Dans quelques minutes, j’arriverais chez Madame Girard. Elle ne m’attendait pas, je ne l’avais pas prévenue. Comment lui annoncer ma visite? Lui dire, Je voudrais parler avec vous de la mort de votre mari?

Elle m’a reçue chaleureusement. Dans le salon, un livre était ouvert sur une table basse, un beau livre avec une tranche en or. Je n’en ai pas demandé le titre, c’était la pudeur, ou plutôt la crainte d’être déçue. Je voulais retenir cette image, Madame Girard, un livre dans les mains. Et à côté de cette image, je plaçais mes mains à moi et tous les livres que j’avais aimés. Car les images partagées attirent les confidences. Je pouvais lui confier que je connaissais la vérité. Elle a paru soulagée. Tant que je ne comprendrai pas, je serai tenue au secret.

J’ai presque crié. Est-ce qu’on comprend jamais l’abandon? J’avais ma voix mal accordée, celle qui remplit l’espace de mauvaises vibrations. La colère me rattrapait précisément ici, chez cette femme défaite, pourquoi? Je pleurais maintenant, des sanglots violents, je pleurais, tout ce qui ne se nommait pas refluait par les yeux. Alors Madame Girard s’est approchée et m’a prise dans ses bras. Je suis redevenue une petite fille, je me suis laissé bercer. Elle a chuchoté, Il faut accepter même si on ne comprend pas. J’étais blottie contre sa poitrine et elle me vouvoyait. J’ai pensé à maman, à ses bras que, depuis le drame, elle ne savait plus ouvrir que pour ses petits-enfants.

Le soir changeait la texture du ciel, les sanglots finissent toujours par se tarir. Madame Girard a desserré son étreinte et m’a amenée dans sa chambre. Devant son lit, elle avait placé une bibliothèque de chêne, pleine de beaux livres reliés. Elle a avancé la main pour caresser le cuir des couvertures. Elle a prononcé Rome, Byzance, Athènes, Égypte, Mésopotamie. Elle me montrait ses livres d’histoire ancienne, avec des apogées et des décadences, des retournements qu’on n’avait pas prévus, des conquêtes, des invasions et beaucoup d’humiliations, des pestes noires, des trahisons, des cataclysmes, tout ce que l’être humain avait dû accepter sans comprendre, depuis l’origine des temps. Voilà le réservoir infini de la mémoire, elle a dit, la memoria. Puis elle s’est tue.

Elle m’a proposé de manger avec elle. J’ai accepté. J’ai tout accepté, le porto, le jambon, la ville qui attendait la nuit dans le rectangle de la fenêtre pendant que se précisait la femme de mon scénario. Elle avait maintenant une phrase, Il faut accepter même si on ne comprend pas. Elle la prononcerait à voix basse, en caressant des livres reliés de cuir. À qui l’adresserait-elle? À une femme. Il y a des phrases qu’on ne peut prononcer que devant une femme.





Chapitre trois


C’est arrivé au moment du dessert. La petite Véronique avait demandé si elle pouvait aller jouer dans le jardin et Anne avait dit oui, ma belle-sœur est une mère permissive. Elle la surveillerait par la fenêtre en sirotant son thé. Au-dessus de nos têtes, le plafond amplifiait les cris du vieux bois, mon frère Philippe essayait d’endormir Pascal. Chaque fois, maman promettait de placer un tapis sous les berceaux de la chaise et puis elle n’y pensait plus. Derrière le rideau de tulle blanc, Véronique faisait son cinéma. Il faut dire, nous étions trois à l’admirer, les yeux rivés sur les plis de l’écran.

Je n’ai pas remarqué que l’air s’était allégé, pas immédiatement du moins. En fait, rien ne s’est passé. Je portais une fois de plus la tasse de porcelaine de la soucoupe à mes lèvres et puis, pendant une fraction de seconde, ma main est restée suspendue. J’ai été saisie. Véronique courait après le chat et je ne voyais pas Noëlle courir après le chat. Chaque mouvement de Véronique effaçait un peu plus la silhouette de Noëlle.

J’ai tourné la tête pour vérifier ce qui était enfermé dans le silence de maman, mais il ne contenait que Véronique et, près d’elle, des fleurs multicolores et des framboisiers. Je n’entendrais pas, Te souviens-tu de Noëlle?

J’ai d’abord pensé que c’était dû à la lumière, elle se déposait uniformément sur les choses et les formes, chaque forme s’éclipsait. Il ne subsistait que des taches de couleur, une immense surface bigarrée sans aucune profondeur. J’essayais de trouver une raison simple, ne pas m’avouer qu’on ne sait jamais pourquoi les choses bougent.

Philippe est descendu. Pascal gazouillait dans le lit, il finirait bien par s’endormir. Pour mon frère, les jours s’ajoutaient tranquillement aux jours, à croire que nous n’avions pas passé neuf mois dans le même ventre. Anne me ressemble peut-être davantage, Philippe me l’avait souligné un soir, ma discrétion, ma réserve. Sans préambule, elle a pris la parole, d’une voix un peu solennelle. Nous attendons un autre enfant.

Véronique est devenue floue, la scène s’était déplacée. Nous avons échangé des baisers, des souhaits, des rires. Maman a sorti son cahier de patrons à crocheter, elle s’animait, elle était belle. Et puis elle a regardé l’horloge, il fallait annoncer la nouvelle à François, quelle heure était-il chez lui? Elle n’arrivait jamais à situer New York sur la carte. Alors le temps s’est arrêté. La pellicule s’était coincée dans le projecteur. Autour de la table, les fantômes étaient revenus. En face, Noëlle. Au bout, papa. Près de Philippe, François.

Les lunettes sur le nez, maman cherchait le numéro de téléphone de son dernier-né, Anne était sortie rejoindre Véronique. Philippe restait là, les bras croisés, il fixait le ventre de la théière. Il voyait sans doute des enfants, beaucoup d’enfants qui, pourtant, ne rachetaient pas les peines.

Pour briser le silence, j’ai demandé s’ils avaient déjà choisi des prénoms. Non, ils n’avaient rien décidé. Aussitôt qu’ils connaîtraient le sexe de l’enfant, ils choisiraient un prénom vivant, un prénom que, dans la famille, personne n’avait porté. Nous nous sommes regardés longuement. Et les places vides, autour de la table, sont redevenues vides.





Chapitre quatre


Une main, ma main gauche, et le temps se déplie, avec des bagues et des gerçures, des ongles rongés qu’on oublie sur la table, des gestes retenus même dans leur désordre. Il m’a suffi de faire glisser mon jonc pour me rendre compte que mon annulaire avait rétréci au-dessous de la jointure. La peau était rayée de blanc. Mais ma main ne paraissait peut-être pas plus nue qu’avant.

J’ai placé mon jonc du côté droit de ma vie, là où se confondent les objets inutiles, les clefs qui ne servent plus, les lettres sans parfum, les souvenirs éteints.

Dans le miroir, je me suis dessiné un nouveau visage, avec des yeux de chat, une bouche coquelicot, puis j’ai fait des exercices à partir des voyelles, A-O-U-I, comme les mannequins des grandes collections, il faut laisser la bouche entrouverte. Quand je fais le O, je deviens très aguichante. Tu me l’as dit.

Tu te tenais debout, au milieu des fleurs, dans un complet sombre. Tu m’as montré le cercueil, au fond de la salle, tu m’as demandé de m’y coucher, avec mes yeux de chat, mes lèvres en ovale, tu voulais prendre une photo de moi. Tu as fermé mes yeux, joint mes doigts. Il me semble avoir entendu, Souris, et tu as appuyé sur le bouton de l’appareil. Un enfant a crié, Regarde l’oiseau, maman, et un œuf est éclos, un oiselet s’est mis à piailler.

Je me suis réveillée. Vincent me parlait. Il avait sonné, aucune réponse, alors il était entré, nous serions en retard au concert. Le concert? Des flocons d’air satiné pénétraient dans mes narines, s’infiltraient dans ma poitrine, le cœur ne cognait pas contre la boule dure, il avait toute sa place. Je ne bougeais pas. Il fallait revenir doucement à la lumière, pour apporter avec moi ce cœur consolé.

Vincent tenait-il vraiment à ce récital? J’ai soulevé le drap, j’ai posé ma main gauche, sans anneau, sur ma fourrure. Sur le noir, la raie devait paraître plus blanche encore. J’ai dit, Prends-moi. Sentir son sexe d’homme s’enfoncer dans mon ventre, son sexe à lui, cet encombrement.

Derrière nos plaintes s’est élevée une voix. La voisine avait recommencé à chanter sur le balcon et tout se reliait, les baisers de Vincent dans mon oreille, mes spasmes, les livres de Madame Girard, et cet œuf qui s’ouvrait. J’allumais un nouveau feu sur les cendres tièdes.





Chapitre cinq


Un homme à la retraite est entré ce matin, Un bon ouvrier, a dit Bénédicte, tu verras. Il a des allures de papa. La vaisselle est empilée sur des draps dans la salle à manger, la maison affiche sans pudeur ses dessous, elle ne m’appartient plus.

Je monte, m’assois à ma table de travail, je cherche un synonyme dans le dictionnaire. Puis j’entends le bruit d’une armoire qu’on arrache et ma plume fait une tache sur la feuille. Je vois des trous, et la pluie qui entre par les trous, et le froid, et la neige dans une saison qui ne sait pas retenir le soleil. Alors j’imagine un blanc chaud et, sur ma feuille, je dessine une cuisine avec des armoires neuves, ensuite j’essaie de la placer dans des phrases. Non pas la traduire, seulement la voir s’illuminer au milieu des lettres.

Souvent, je n’y arrive pas. Je pose ma tablette et je descends les marches, je vais vérifier l’état des travaux. L’ouvrier prend un air amusé. Mon inquiétude, il l’a sans doute reconnue dans des centaines de visages. Il explique la destruction, il la justifie, avec les mots d’un homme qui ne craint pas l’hiver. Je l’écoute et je me convaincs, tout va bien, tout va.

On croit s’être réconciliée avec son enfance, la cuisine où sa mère avançait sans cesse dans la même vie, et puis une belle journée on se met à étouffer. Il ne suffit pas d’ouvrir les fenêtres, on doit chasser les spectres, grandir plus vite que l’envie de fuir. On se dépêche, on fait des plans.

J’ai tiré des lignes, au crayon gras, avec des mesures au-dessus, comme tu le faisais, puis avec Bénédicte et Vincent j’ai discuté, la réalisation, les coûts, les matériaux, j’ai réussi à me cacher que j’employais ton vocabulaire.

Je n’ai pas pensé tout de suite à la destruction, le mot est brusquement venu avec les craquements du bois, comme les dents de lait que maman arrachait dans ma bouche, pendant que Noëlle couvrait ses lèvres de sa paume. À mon réveil, je trouverais une pièce d’argent sous mon oreiller, je pourrais acheter du chocolat. L’histoire se terminerait bien, personne ne meurt d’un mince filet de sang. Elle nous enseignait le courage, maman. Un jour, nous serions à son image et à sa ressemblance, souples et fortes derrière des ventres lourds qui ne nous feraient pas tomber en avant.

Elle, elle a toujours refusé de faire rénover sa cuisine. C’est une sorte d’album-souvenir. Philippe essaie de monter sur la table pendant que François se barbouille dans sa chaise haute, Noëlle fait la grimace, elle déteste les petits pois, et moi? Moi, j’ai sans doute vidé mon assiette, je joue à l’aînée, je tiens bien mon rôle.

Ici, il n’y avait que des souvenirs imaginaires. Toi, près de la fenêtre, pour entendre chanter la voisine, ou assis au bout de la table, tu haches les légumes. Des images qui me viennent tout à coup, tu m’apparais, tu te mêles au décor, et puis tu disparais. Je remarque de nouveau les craquelures sur les murs.

J’ai choisi des couleurs qui ne me rappellent rien. Des tuiles grises, un comptoir d’un rose cendré, je disposerai quelques touches de mauve, des fleurs dont j’ignore le nom, je ferai installer un nouveau plafonnier. J’invente des scènes que j’aime. Moi, confiante et dégagée, et Vincent, tout à côté, parfois Bénédicte viendra prendre le repas avec nous, ou Madame Girard, je vois loin devant moi, je donne des coups de fouet dans la réalité.





Chapitre six


L’intensité de la lumière n’est pas la même ici. Ni l’odeur de la ville ni la rumeur. Les choses sont coupées de leur enveloppe familière, ce sont des objets aux contours trop précis. Décidément, je n’aime pas l’anonymat des buildings. Mais Vincent m’a convaincue, pour le temps des rénovations.

Le matin, je me blottis au fond du lit, avec plusieurs oreillers, je travaille à ma traduction. Parfois, je prends des notes pour mon scénario, un mot, une moue, une phrase qui propulserait mes personnages en dehors de leur propre espace, les placerait devant l’histoire de l’autre.

Qu’est-ce que la femme aurait pu dire pour empêcher l’homme de se suicider? Je tourne sans cesse autour de cette question sans pouvoir apporter de réponse, voilà mon drame, je veux dire mon drame à moi aussi, qu’est-ce que j’aurais pu dire pour t’empêcher de partir? Il doit bien y avoir un mot, une phrase, une moue qui ait le pouvoir d’arrêter la destruction, mais où dans le grouillement des jours?

Madame Girard n’était pas d’accord, elle l’a dit clairement, elle n’a pas eu des paroles de vieille dame qui cherche à se rassurer. Son mari se serait tué de toute façon, elle en est convaincue. Pas de mot clef sous les mots, pas de miracle. Même face à son fils. Quand ils deviennent grands, les enfants se mettent à graviter autour de leur propre soleil, rien à faire pour les retenir. Elle a fait un geste circulaire pour me montrer la salle.

Le salon de thé était rempli de personnes seules, des femmes, âgées pour la plupart, qui avaient déserté pour une heure l’étroitesse de leur appartement. Les nappes m’ont tout à coup semblé d’un rose agressant, comme le sourire doucereux de la serveuse et la musique feutrée en provenance du plafond. J’avais le goût de me lever pour aller vers les gens, mais je suis restée assise devant ma tasse, muette. Voilà sans doute ce qu’on appelle la fin du siècle. Des femmes, chacune à leur table, portant leur tasse à leurs lèvres au rythme d’une musique d’ambiance. Des hommes, ailleurs, mais tout aussi seuls.

Décidément, je n’acceptais rien. J’ai failli le dire, mais Madame Girard avait sorti de son sac des dépliants d’agences de voyages, elle voulait me consulter, Rome ou la Grèce? Sur une photo en couleurs, un homme souriait de toutes ses dents, le siècle avait brusquement reculé. La vie était redevenue simple, il suffisait de regarder la photo, de s’imaginer avec cet homme-là, un bel homme grisonnant, pour avoir le goût de se dépayser, de se retrouver à Rome ou à Delphes, d’oublier que les dieux sont depuis longtemps disparus.

J’ai suggéré la Grèce au lieu de l’Italie, ses ciels aussi purs que la mer, l’aridité des montagnes. C’est là que je situais Madame Girard, dans ce paysage grandiose et dénudé, serein au milieu des ruines.

Et vous? Un jour. Quand je pourrais regarder les temples détruits sans regret, sans nostalgie aucune, que les ruines ne renverraient qu’à un tas de pierres qui ne saigneraient plus, alors oui, sans doute, un jour. Mais je n’ai pas osé le dire, j’avais un peu honte. Je comparais l’état des cicatrices, la mienne, celle de Madame Girard, la mienne était moins profonde, assurément.

Madame Girard m’a tapoté la main, elle avait hâte de voir la cuisine. Elle a proposé que nous marchions. Nous marcherions. La salle s’était vidée. Il ne restait que deux femmes à une table, près d’une fenêtre. Elles parlaient en riant aux éclats. Je les ai regardées longuement, puis j’ai pris le bras qui s’offrait et nous nous sommes perdues dans la foule des sorties de bureau.

Dans mon cahier, j’ai écrit cette phrase de Madame Girard, pendant qu’elle examinait les armoires, cette phrase, oui, Quand je reviendrai de voyage, je serai capable de retourner dans la cave. Il y avait pourtant une vibration dans sa voix, à peine perceptible, que je traduirai par l’expression sans doute. Madame Girard essayait de se projeter dans le futur. Peut-être l’avenir fait-il aussi partie de la mémoire. De la memoria.





Chapitre sept


Tous les matins, Vincent lève bien haut le store, comme maman, il guette les moindres reflets du soleil sur la montagne. Parfois, il sort sur le balcon pour voir la ville, en plongée, sous tous ses angles, alors que j’essaie d’ouvrir les yeux. Dans quelques minutes, je sais, il rabattra mes couvertures, il me transportera dans la cuisine en riant. La belle Bénédicte nous attend à la campagne. Quelle chance!, il fait un temps splendide, est-ce que je promets d’être prête dans une demi-heure? Je promettrai. Je promets toujours. Mais voilà, j’ai la tête barbouillée, nous avons trop bu hier soir, des digestifs après le vin, et encore des digestifs, nous avons tant parlé.

Il s’étend à côté de moi. Pose les mains sur mon ventre. Son sexe durcit contre mes fesses, je me sens mouiller, je sais cela, au moins cela, son désir de moi, mon désir de lui, les corps qui se cherchent dans un espace en deçà des mots, même les plus denses, les plus passionnés.

Elena. Ce prénom a surgi dans la conversation entre deux gorgées de crème de framboise. Tout à coup, cette ombre mystérieuse planait au-dessus de nous, Elena. Une comédienne qu’il avait rencontrée lors d’un projet de coproduction, c’est pour elle qu’il était allé s’installer à Rome. Trois ans entre des studios modernes et un minuscule appartement, hors de prix, non loin de la Villa Borghese, l’amour fou, les heures à l’attendre pendant les représentations, le doute lors de ses absences. Il dépliait devant moi une existence dont il n’avait parlé à personne, pas même à Bénédicte, une existence dont je serais incapable de rêver. Trop sage sans doute. Mais Vincent disait, Trop absolue. Pour se laisser prendre au gouffre de la passion, il fallait dès le départ faire face à la fin de la passion.

Il bouge doucement au creux de mes reins. Jamais il n’a bougé de cette façon en elle, Elena, j’en suis sûre. Avec moi, c’est un autre amour. D’autres gestes. Nous ne gémissons pas comme s’il s’agissait de la dernière fois, nous nous apprivoisons à la répétition, la répétition heureuse qui s’obstine à creuser des passages sous le sol mouvant. Nous construisons lentement une histoire que nous déposons à côté de nos histoires passées, mais pas tout à fait perdues, puisqu’elles remontent tard le soir dans un moment d’inattention, un alcool trop fort ou l’air d’une chanson.

Hier soir, nous nous sommes blottis l’un contre l’autre et nous nous sommes endormis, lourdement, en pensant à Elena. Elle ferait désormais partie de ma vie, elle me suivrait à une certaine distance, parfois elle se rapprocherait, si près que je pourrais presque la toucher. Ce n’était pas de la jalousie ni de la peur, une sorte d’irritation seulement. Il y a tellement de personnages dans un nouvel amour. Et nous n’y pouvons rien.





Chapitre huit


Le mur avait été repeint en blanc, la vieille douillette qui sentait la poussière avait été remplacée par un couvre-lit pastel et, sur une table de chevet neuve, Bénédicte avait placé un bouquet de marguerites, comme dans les auberges campagnardes. Je n’ai pu m’empêcher de m’étendre un instant sur le lit. Le matelas avait perdu les bosses qu’il avait autrefois, décidément rien n’avait été négligé. Puis j’ai tiré le rideau de la fenêtre pour me couler dans le paysage, la verdure du parterre, le lac semblable à tous les petits lacs, et la montagne, installée sur la ligne d’horizon. Ce tableau laissait croire à l’éternité, malgré l’usure des cœurs, des couvre-lits et des matelas.

J’ai déposé mon sac de voyage dans cette chambre où j’avais dormi tant de fois, du temps de ses parents.

Sur le patio m’attendait la chaise longue en toile rouge, celle que je préférais. Vincent sirotait un Perrier et Bénédicte le taquinait, est-ce que nous n’avions pas passé des nuits et des nuits à repenser le monde en absorbant des quantités incroyables d’alcool? Vincent protestait, il n’avait pas vieilli, il était seulement fatigué. Depuis son retour, il avait dû se réadapter, la télévision évoluait sans cesse, et puis ce n’était pas facile de travailler pour une compagnie privée. Elle l’écoutait en se moquant de lui, Vincent déteste les obsessions de Bénédicte concernant le vieillissement, elle ne l’ignorait pas et parvenait infailliblement à le faire réagir. J’assistais à un jeu, un de ces jeux que partagent les amants longtemps après la mort de l’amour, un instant de distraction pendant lequel l’intimité refait surface.

J’ai quitté ma chaise sous prétexte d’aller chercher quelque chose à boire et je me suis dirigée vers la porte. Je ressentais un certain malaise, comme si j’étais voyeuse. Bénédicte essayait-elle de me rappeler, ne serait-ce qu’un moment, qu’elle avait fait partie de la vie de Vincent bien avant moi? J’aurais tant voulu que les choses soient claires, les sentiments bien séparés les uns des autres.

Je ne me suis pas versé de Perrier, par superstition, plutôt une limonade. J’ai pris une grande respiration et je suis revenue. J’ai contemplé l’été qui courait sur le lac, les bruissements de l’eau, la montagne couchée dans son reflet. On sentait quelque chose d’aérien dans la tristesse, elle semblait suspendue aux nuages, elle flottait.

Madame est dans ses méditations? Vincent me caressait la nuque, il allait chercher des boissons, est-ce que je prendrais une autre limonade? Le passé s’était dissous, j’avais repris ma place entre lui et Bénédicte. Je n’avais plus à affronter cette crainte, moi seule, en dehors d’eux.

Bénédicte a proposé de préparer une salade, il me fallait revenir à la réalité. La faim. La soif. La vie tangible qui se concentre dans quelques mots susceptibles de porter les premiers besoins de l’humanité. Et l’infini de sa misère.

J’ai haché les légumes en morceaux fins comme s’il s’agissait d’un acte décisif. Tant de repas avaient été préparés dans cette cuisine, tant de convives autour de la table dont on ouvrait les panneaux. Madame Lallier remplissait les assiettes au-dessus du poêle à bois, nous étions affamées, Bénédicte et moi, la pêche à l’aube dans la chaloupe que nous avions mis deux jours à repeindre, les baignades, les excursions à bicyclette, les promenades en forêt.

C’est ici que j’avais retrouvé mes couleurs, l’été après la disparition de Noëlle. Ici que Bénédicte m’avait appris, quelques années plus tard, pour elle et Vincent, ce beau garçon qu’elle avait rencontré à la télévision communautaire. J’avais retenu mon souffle, une fraction de seconde, le temps de chercher une phrase assez vague pour camoufler ma déception sous des vœux de bonheur.

Le soleil plombait maintenant. Il a fallu changer l’angle du parasol avant de nous installer à table, avec des pâtés et des fromages. La joie était revenue, entière, sans nostalgie. La conversation a repris, mais c’était une conversation différente, plus dépouillée, plus près du vrai poids des choses et des émotions.

Nous n’avons pas parlé d’Elena, elle était trop près de nous encore. Nous avons écouté Bénédicte, elle se confiait, librement, ses espoirs, sa solitude parfois, et le futur. Et puis la phrase est tombée, au milieu des assiettes sales, des coupes et du soleil, Je suis amoureuse. D’une femme extraordinaire.

Vincent a posé sa coupe de vin, hébété. Bénédicte s’est mise à rire franchement, amusée, contente de son effet. Je n’ai réussi qu’à grimacer. La montagne s’est mise à pencher, avec ses cavernes, ses sorcières et ses nains. Comme le soir où maman m’avait montré, dans le berceau, cette chose criarde qui s’appelait Noëlle. Encore une fois, l’enfance guettait derrière la chaleur de l’été, l’odeur de la brise, la moindre parole. L’enfance souveraine.

Mais Vincent s’est ressaisi, il a proposé un toast. Nous ne nous quitterions jamais, tous les trois, quoi qu’il advienne. Il a frotté doucement sa coupe contre la mienne. Il me souriait, et des milliers de sourires se sont mis à danser sur le scintillement tranquille de l’eau.





Chapitre neuf


Nous irions reconduire Madame Girard à l’aéroport. Elle me l’avait demandé, le plus simplement du monde. Après tout, n’était-ce pas moi qui lui avais suggéré la Grèce? Sur la table, elle a déplié une carte neuve, aussi neuve que la cuisine. Nous nous étions dépêchés de tout replacer, Vincent et moi, pour prendre notre premier repas avec elle, dans cet espace maintenant délivré du passé.

Madame Girard était excitée comme une enfant. Ensemble, nous avons suivi l’itinéraire prévu, nous faisions résonner les noms de villes, Athènes, Delphes, Mycènes et le tombeau d’Agamemnon, Hérakleion. Il fallait absolument voir la Crète, affirmait Vincent, le labyrinthe du Minotaure, les gorges de Samaria.

Les gorges de Samaria. J’ai aimé les sonorités, graves, mystérieuses, il m’a semblé qu’on pouvait se réfugier là à jamais, dans ce passage étroit, ce fleuve de pierres entre les falaises. Un jour, je verrais les gorges de Samaria, je verrais la Crète. Avant le Brésil, avant São Paulo.

J’ai pensé à toi, le long de la route, jusqu’à l’aéroport. Combien de temps étais-je restée enfermée dans l’appartement après ton départ? Des siècles, il me semble. J’en étais ressortie avec des rides et des petits coussinets rouges sous les yeux. Et voilà qu’en bavardant, Madame Girard venait de me dire que j’avais rajeuni ces derniers temps. Il ne fallait pas tout à fait la croire et pourtant j’avais envie de penser que mon visage avait été sauvé.

Nous avons déposé les bagages au comptoir de la compagnie aérienne. Nous avons regardé, nous observions, fascinés, tous ces humains arrivés de nulle part, nous nous laissions bercer par la voix angélique qui lançait les derniers appels.

Votre mère aime-t-elle les aéroports? Madame Girard me posait une question anodine, mais quoi répondre? Maman ne supportait pas les départs, elle n’avait mis les pieds ici qu’une seule fois, quand Anne et Philippe étaient rentrés du Zaïre, après leur absence de deux ans. Elle avait attendu, dans sa robe des dimanches, les yeux rivés à la vitre. Elle a d’abord aperçu Anne, et derrière elle Philippe, qui a aussitôt soulevé bien haut le petit paquet emmailloté d’une couverture blanche. Maman a posé sa main sur son cœur, j’ai cru qu’elle allait défaillir. Quand elle a reçu Véronique dans ses bras, des larmes ont coulé de ses yeux. La vie venait de ressurgir.

Elle était sortie de la désolation, elle se teignait les cheveux blond cendré, elle était portée par un amour. Elle m’appelait ma grande, n’étais-je pas sa seule fille désormais, sa survivante? Parfois, elle me demandait conseil et, sans m’écouter, elle recommençait à parler de Véronique. Maintenant de Pascal. Pourquoi lui en tenir rigueur, elle ne s’était pas engouffrée dans son chagrin, voilà ce qui importait.

Déjà, les passagers à destination d’Athènes étaient invités à se présenter à la porte d’embarquement. Madame Girard nous a envoyé un dernier baiser avant de disparaître. Mais ce n’était pas un baiser d’adieu, je n’étais pas triste, juste survoltée. J’avais le goût de partir, qu’est-ce qui me retenait vraiment à Montréal?

L’an prochain nous partirons nous aussi. J’ai pris le ton qu’on emploie quand on essaie de se montrer plus sûre qu’on ne l’est. Un ton qui ne laisse pas de doutes. Qui suppose des anges gardiens, des routes bordées de pâquerettes et de brebis, des autels où déposer nos mains.





Chapitre dix


Je ne l’ai pas reconnue. Plus jeune qu’il y a dix ans, les cheveux courts, en jeans, Judith n’avait plus l’air de ton ancienne épouse. Spontanément, elle s’est avancée vers moi, quelle coïncidence de se rencontrer au cinéma. La boule dure est revenue dans ma poitrine, mais tout de suite Judith m’a rassurée, elle voulait simplement me demander si j’avais eu des nouvelles de toi. Eux, non. Et son fils ne s’en remettait pas. Elle n’a pas parlé d’Étienne comme de votre fils, je l’ai remarqué.

Le silence est monté à travers le tintement de la caisse enregistreuse et l’éclatement du maïs chauffé. Il fallait pourtant dire quelque chose. J’ai échappé ce que précisément j’aurais voulu éviter, Je n’arrive pas à comprendre. Mais aussitôt je me suis reprise, quelle connivence est-ce que je pouvais attendre de cette femme? Avec une pointe d’humour, je me suis forcée à articuler, Je partirai comme un voleur. Nous nous sommes regardées. Puis j’ai trouvé une excuse et je me suis éclipsée. Tout avait été dit.

Sur l’écran géant, Juliette Binoche pleurait son mari et leur fille. J’avais beau ouvrir bien grands les yeux, chaque scène se mêlait à d’autres scènes, presque irréelles maintenant. Le gâteau que j’avais fait pour l’anniversaire d’Étienne, avec les sept bougies, les vacances à la mer, la mort du chat, ses larmes d’enfant. Puis, après ton départ, une colère d’adolescent pareille à tes colères à toi. J’étais la grande coupable, je n’avais pas su te retenir. Étienne s’était mis à refuser mes invitations, sans aucun prétexte. Son silence, obstiné, dans le récepteur.

Une belle journée, on se rend compte qu’on n’a pas téléphoné depuis longtemps. On a déposé l’affection dans une partie voilée du cœur. Dans un an, dans dix ans, on se rencontrera au restaurant ou au cinéma. Seulement, on ne prévoit pas les détails. Par exemple, Judith qui m’aborde un soir avec des phrases pleines de trous, Étienne ne se remet pas de ton absence. S’agissait-il d’une demande silencieuse? Je retournais cette phrase de tous les côtés dans ma tête, je n’arrivais pas à trouver la bonne interprétation. Désirait-elle que je téléphone de nouveau à son fils, que j’insiste, que je crée une brèche dans le silence? J’étais sûre d’une chose pourtant, il n’y avait pas chez elle de pitié à mon égard.

Le film a soudainement chassé la voix de Judith. Par un concours de circonstances, Juliette Binoche rencontrait la maîtresse de son mari. Elle apprenait la vérité et curieusement ce choc la libérait, elle pouvait recommencer à aimer à son tour, elle n’avait plus à sauvegarder une mémoire glorieuse.

C’est peut-être ce qu’il me faudrait, une grande secousse, un effondrement si terrible que je rassemblerais mes dernières forces pour creuser un trou jusqu’à la lumière. J’ai pensé, si tu m’avais quittée pour une autre, j’en serais morte, mais j’aurais peut-être préféré une mort fulgurante à cette déchirure.

Je suis sortie avant la fin. J’avais besoin d’air, je ne supportais plus le noir. Et puis, je ne voulais pas revoir Judith, une intuition me disait qu’on ne doit pas forcer le hasard.

J’ai pensé à l’histoire du film comme à une histoire plausible.





Chapitre onze


Je souriais tout à l’heure dans mon sommeil, paraît-il. Vincent m’a vue écarter les lèvres, doucement d’abord, puis j’ai laissé voir de petits bouts de dents, c’était un sourire franc. Je me suis réveillée sur une belle image. Une maison pleine de fenêtres comme sur mes dessins d’enfant et, en plein centre, une bouche, une bouche rouge, une bouche heureuse qui s’ouvrait.

Contente de te retrouver chez toi? Contente, oui. Depuis les travaux, la maison me ressemble. J’ai lavé toutes les vitres, accroché les cadres, les murs sont habités maintenant. Avec Vincent, j’ai nettoyé la cave, détruit les toiles d’araignées, classé les outils de Monsieur Girard, lavé le ciment. La vie est redevenue un mot plus fort que la mort.

On ne sait pas comment se produit le point tournant. Rien de précis, mais imperceptiblement, le regard se déplace, et on bouge, on se remet à bouger. On ouvre les portes, on se laisse surprendre par des bruits qu’on n’avait pas encore remarqués, le crissement d’un vieux tricycle, une corde à linge, des exclamations dans une langue musicale dont on essaie de saisir les nuances. On avoue, C’est beau, on en prend le risque, la beauté tout à coup quitte les musées et les opéras, elle nous précède, elle nous suit, elle s’enroule autour des choses.

Je me suis laissé emporter. Quelle fougue quand même pour le premier café! Vincent a déposé sa tasse par terre, à côté du lit, puis il m’a serrée dans ses bras. Il voulait dire, je t’aime, tu es belle, la vie reprend ou tu recommences à espérer. Peut-être davantage encore, une confiance diffuse qu’il était encore trop tôt pour exprimer directement, le langage est parfois si brutal qu’il ne réussit qu’à nous apeurer.

Il ne m’avait pas reparlé d’Elena, je ne lui avais rien demandé. À trop vouloir se rappeler les absents, on finit par les rendre maléfiques, ils s’imposent, ils s’immiscent entre nous, ils nous hantent. Elena appartenait à une histoire morte, il fallait la laisser reposer en paix.

Dans les caresses de Vincent, il y avait le désir fou de nous faire une place au milieu des ruines. Un jour, il viendrait s’installer ici, avec moi. Dans notre maison. Nous aménagerions un jardin avec des tulipes et du muguet. Un jour, j’aurais fini de départager les bonheurs et les peines entassés pêle-mêle dans chaque objet. Mais je me trompe sans doute. Les rêves recommencent avant les derniers regrets. Aujourd’hui, j’ai souri dans mon sommeil. Ce n’est pas toi qui me l’as dit, c’est un autre homme et je l’ai cru.





Chapitre douze


J’ai fait semblant qu’il s’agissait d’une femme que j’aurais à peine connue. J’ai décrit son visage de fillette craintive, ses yeux qui tout à coup se voilent et la main gauche qu’elle pose devant sa bouche, pour se protéger, ou pour étouffer un cri. J’ai relu ma page à voix haute et je l’ai déchirée, ce personnage n’entrerait pas dans mon scénario.

Comment faire entrer maman dans mon scénario? Comment écrire, Maman est une petite fille déçue? Ce n’est pas à cause de Noëlle, ça vient de très loin, d’un vieux passé que j’ignorerai sans doute toujours. Pour la première fois aujourd’hui, j’ai vu l’ombre d’une vie très ancienne quand le voile est tombé devant ses yeux.

À la radio jouait un nouvel enregistrement des Quatre saisons de Vivaldi lorsque la sonnette a tinté, deux coups brefs seulement. J’ai hésité. Je relisais le dernier chapitre de ma traduction. C’était un moment de grâce, j’avais l’impression d’avoir réussi à sauvegarder l’autre langue dans ma propre langue, comme si rien d’essentiel n’en avait été perdu, ni les sonorités ni le rythme. Je me suis cependant dirigée vers la porte. Une silhouette grise me tournait le dos, droite encore mais tassée sur elle-même. J’ai ressenti un pincement à l’estomac.

Elle a déposé son sac dans le vestibule. Elle revenait de chez le médecin, visite de routine, a-t-elle précisé tout de suite, elle avait décidé de venir voir mes rénovations. Il lui fallait un prétexte. Elle n’aurait pas su dire, J’avais envie de te voir toi. Elle ne connaît pas de mots comme ceux-là. Elle s’est exclamée, Tu as une belle cuisine. Parfois elle ne sait plus que des phrases banales. J’ai répondu par une formule sans conséquence. Voilà, nous faisions la conversation.

J’ai placé sur la table la nappe de lin brodée par grand-maman. Et l’enfance a alors ressurgi à travers les rides, toute l’enfance, le rideau sombre devant les yeux, la main sur la bouche dans un mouvement d’effroi. Cette nappe à dix heures du matin? Je venais de commettre une trahison, grand-mère ne nous le pardonnerait pas.

On ne sait pas comment se font les liens entre les événements, comment un visage porte en lui un autre visage, une peur une autre peur, une mère sa fille. Dans les yeux de maman, j’ai vu la fragilité de Noëlle, son épouvante devant la pluie, le chien des voisins, le désordre de la chambre. Dans les yeux de maman, j’ai vu la disparition de Noëlle.

À quel âge maman était-elle partie de chez elle? Bizarrement, je ne le lui avais jamais demandé. À dix-sept ans. J’ai répété Dix-sept ans, comme Noëlle. Maman a cherché mon regard, puis elle a baissé les yeux. Le silence était plus lourd que du plomb. Puis elle a parlé. Noëlle, elle en était sûre, n’avait pas été enlevée contre son gré, elle avait soigneusement préparé sa fuite.

Elle a dit ce que je n’avais jamais osé m’avouer clairement. Je me suis remise à respirer. Ce qui était arrivé ensuite, nous n’en savions rien, mais il y avait du moins ce tout petit savoir, Noëlle avait suivi volontairement le bel étranger.

J’espère que Dieu me pardonnera. Cette phrase s’est échappée de sa bouche à la façon d’une plainte. J’ai demandé pourquoi. Je ne sais pas garder mes enfants.

Je me suis approchée de la fenêtre. Un Boeing déchirait le ciel pluvieux. J’ai eu le goût de partir. J’ai dit, Tu as su me garder moi. Mais maman n’a pas entendu, elle était enfermée très loin à l’intérieur d’elle-même. Là où je n’avais jamais pu la rejoindre.





Chapitre treize


De nuit, l’avenue ressemble à un tunnel noir qui ne débouche pas.

Je dis oui. Je dis toujours oui quand Vincent décrit la ville avec des images aussi réelles que dans un film. C’est chaque fois l’étonnement. Mes images à moi restent collées à la peau, elles n’appartiennent pas à l’ordre du visible, elles apparaissent sous forme de taches qui sentent le lilas ou la Javel, et puis elles se précisent, elles finissent par composer des paysages étranges qui n’existent que dans les livres.

Nous voyons les choses différemment, Vincent et moi. Mais lorsque je suis inquiète, je dis oui comme si je touchais sa main. Alors tout redevient simple, je le retrouve. Je reprends mon souffle, j’ai douze ans. Un jour, il faudra bien que je vieillisse, mais je ne sais pas comment on fait.

Avec toi, je ne me posais pas cette question. Les saisons glissaient les unes à la suite des autres et nous les regardions en ignorant le temps, les rides du temps sur le visage. Et puis, le jour de ton anniversaire, tu as déclaré en faisant la grimace, Maintenant, je suis quinquagénaire. Quel mot affreux! Tu t’es laissé fêter sans enthousiasme, le gâteau les bougies, ton fils avait fait des économies pour t’offrir une robe de chambre en soie, à peine as-tu murmuré, Merci, Étienne, tu n’étais pas avec nous.

Je n’ai pas vu immédiatement. Je m’étais convaincue, tu finirais bien par t’y habituer. Mais la vie venait de basculer.

Il y a quelque chose de terrifiant à penser qu’on n’a pas vu. Que chaque petit fait soit resté si longtemps isolé des autres petits faits, sur son propre îlot. Tu ne parlais plus de nos prochaines vacances, tu n’as pas renouvelé ton abonnement à l’opéra, tu ne cuisinais plus. Petit à petit, les événements s’agglutinent les uns aux autres, ils forment une chaîne plausible.

Nous arrivons. Impossible de stationner devant la maison. Nous devons faire le tour du quadrilatère. Nous cherchons ensemble un espace dans la nuit, nous balayons du regard les deux côtés des rues noires. Je fais un signe de la main droite, j’ai trouvé.

Je sors. Devant moi, la rue ressemble à un long tunnel noir. C’est moi qui le dis cette fois. Ce n’est plus une image, mais une sensation qui monte le long de mes vertèbres, se prolonge dans les yeux, soulève mes joues en un large bonheur. Nous sommes ensemble et je vois. Il nous reste à remonter le tunnel. Il se terminera dans ma chambre, au creux de mon lit. La nuit s’y étendra, captive. Et rassurée.





Chapitre quatorze


Un nouveau facteur est passé ce matin, un jeune homme à la carrure athlétique, jovial, un étudiant sans doute, on ne pourrait pas s’imaginer qu’il puisse nous apporter de mauvaises nouvelles. Il a sonné, il m’a laissé une pile d’enveloppes, des lettres, des revues, des dépliants, il a demandé, est-ce que je n’avais jamais eu l’idée d’installer une boîte plus grande? J’ai promis d’y songer et j’ai refermé la porte, amusée. Mon ancien facteur n’aurait pas été aussi direct. Question d’âge. Ou de génération.

J’ai regardé rapidement, rien d’important, et je suis retournée à ma table de travail. Puis l’évidence m’a troublée. Pas une seconde je n’avais espéré une lettre de toi. J’ai barbouillé en rouge la date sur le calendrier accroché au babillard. Face à moi, une jeune fille se balançait depuis le début du mois avec le visage tranquille de quelqu’un qui n’a jamais eu de chagrin. Pour la première fois, je ne l’enviais pas. Je n’en voulais pas à Renoir.

Comment sort-on du temps de l’attente, par quelle brèche dans la paroi dure du temps? Une fois en dehors, on se retourne pour regarder derrière soi avec la conscience d’un autre temps, poreux, moelleux, qui ne nous enferme plus. J’ai laissé là le travail. Justement, il fallait aller chez Madame Girard pour arroser les plantes.

La lumière traînait sur le vert des pelouses, sur les trottoirs déjà chauds, sur l’étang du parc, une belle lumière ocre que j’ai suivie en pressant le pas, je me réfugierais chez Madame Girard, dans son intimité, je referais la beauté du monde à partir d’un détail qui ne t’avait pas appartenu.

Je suis arrêtée à la pâtisserie, j’ai acheté un morceau de mousse au crabe que tu trouvais fade, une baguette de pain de blé entier. Le présent repousserait le temps usé.

D’une voix douce, j’ai parlé aux plantes, j’ai nettoyé leurs feuilles, je les ai caressées pour qu’elles se gardent vivantes. Puis j’ai mis de la musique et j’ai pique-niqué sur le minuscule balcon, dans un rectangle de lumière, le crabe, le pain de blé. Un peu de terre était restée collée sous mes ongles, qu’importe. J’avais faim, j’avais soif, une soif d’été, je prendrais une deuxième coupe de vin, un vin d’été, j’ai remonté ma jupe sur mes cuisses pour devenir une femme avec des j