Main La Maîtresse

La Maîtresse

Year:
2013
Language:
english
File:
EPUB, 501 KB
Download (epub, 501 KB)
 
You can write a book review and share your experiences. Other readers will always be interested in your opinion of the books you've read. Whether you've loved the book or not, if you give your honest and detailed thoughts then people will find new books that are right for them.
1

La memoria

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 968 KB
2

La montée du soir

Year:
2016
Language:
french
File:
EPUB, 239 KB
Lynda Dion


La Maîtresse

roman





À Bruno,

l’ami de toujours

Pour Ariane,

mon fil, ma fille adorée





J’écris pour me vulgariser, pour me massacrer, et ensuite pour m’ôter de l’importance, pour me délester : que le texte prenne ma place, de façon que j’existe moins. Je ne parviens à me libérer de moi que dans deux cas : par l’idée du suicide et par celle d’écrire.

Marguerite Duras, La Passion suspendue : entretiens avec Leopoldina Pallotta della Torre





Juin


Je suis en décalé le manuscrit éventré les tripes à l’air c’est l’été la correction est terminée les notes sont rentrées et je suis aux Éboulements chez mon père dehors au soleil avec les bruits de la ferme voisine autour

je lis L’Écriture comme un couteau d’Annie Ernaux

je prends des notes je me contourne j’ai l’air de fuir je cherche mon chemin

le meilleur chemin pour tout reprendre

mon éditeur a été clair « la voix est revenue mais on n’est pas encore dans la littérature avec ton manuscrit pas tout à fait » j’ai demandé qu’il précise sa pensée j’ai rempli des pages de notes que je n’ai pas relues depuis parce que je voulais attendre le bon moment celui des vacances et du temps vide du temps ouvert consacré entièrement à l’écriture

je voulais qu’il n’y ait plus aucun obstacle plus rien pour me barrer la route quand j’ouvre l’écran et que je m’installe devant la fenêtre à épier à provoquer la phrase je voulais être en différé de l’enseignement pour me laisser prendre en totalité par l’écriture même si c’est faux c’est impossible et je le sais

il faut manger dormir déposer le texte pour écrire j’ai besoin d’être dans la vie j’ai besoin de la gagner ma vie – « gagner sa vie » comme si la vie n’était pas donnée qu’il fallait payer à prix fort le droit de la vivre comme bon nous semble

pendant dix mois je rêve des derniers jours de juin où je n’aurai plus à passer de la chambre d’écriture à la classe j’attends je compte les jours je m’impatiente je tiens le coup avec des miettes d’écriture ramassées ici et là

« pas encore dans la lit; térature avec ton manuscrit »

donc à côté quelque part ailleurs en marge de ce qui est attendu ou que j’ai promis et qui a l’apparence du connu une histoire avec des personnages des lieux des actions

le récit d’une femme cinquantenaire d’une prof passionnée qui se découvre amère fatiguée et désabusée de l’enseignement

Jeanne d’Arc tombée de son cheval

mon éditeur a dit « tu ne vas pas assez loin on dirait que tu as peur de quelque chose »

peur je ne sais pas c’est autre chose – le Grand Doute – une force plus grande que moi qui était déjà là avec le premier livre La Dévorante et qui a failli l’empêcher d’ailleurs à cause des opérations répétées de sabotage qui nuisaient à l’avancée du texte et qui explique peut-être pourquoi je ne pouvais pas l’écrire avec la ponctuation de peur que la voix se taise à jamais

c’est comme ça la virgule pour moi elle ralentit elle stoppe l’élan découpe la phrase déroulée comme une bobine de fil dans le labyrinthe

l’image du labyrinthe c’est tout à fait ça je le dis à P l’homme qui dort dans ma chambre et qui assiste au quotidien à mes séances de corps à corps avec le texte

j’avance dans un labyrinthe dont je ne connais pas l’issue et c’est angoissant je ne sais pas ce que je suis en train de faire mais avec Annie Ernaux je me rassure

« Je ne pourrais pas dire vraiment que je cherche à rénover la forme du récit, je cherche plutôt à trouver la forme du récit, je cherche plutôt à trouver la forme qui convient à ce que je vois devant moi comme une nébuleuse – la chose à écrire – , et cette forme n’est jamais donnée par avance. »





Elle craint maintenant d’apporter à ses étudiants

ce qu’elle-même a fait de sa propre vie :

une promesse non tenue.

Madeleine Ouellette-Michalska,

La Parlante d’outre-mer





1


Au début rien ne me destine à ça être devant une classe devant des jeunes de quinze ans de dos ou de face le corps droit trempé dans l’acier

affronter diriger des dizaines de fois répéter les consignes ouvre ton cahier mets-toi au travail répéter les règles va jeter ta gomme le participe passé employé avec avoir relis-toi ton texte est encore bourré de fautes cent fois sur le métier retourne à ta place fais des efforts bon dieu fais des efforts garder le sourire ne pas baisser les bras surtout tenir bon même quand les autres les collègues les parents le ministère de l’Éducation plus personne ne s’entend sur rien

sur ça qui occupe mon quotidien avec les élèves

j’écris ça comme si c’était une chose qu’on peut voir et montrer du doigt j’écris ça pour la désigner la résumer la simplifier la ramener à sa plus simple expression comme le ça freudien la part inconsciente et pulsionnelle qu’il vaut mieux tenir à distance comme cette entité maléfique qui donne son nom au roman de Stephen King ça c’est pratique c’est utile c’est un pronom démonstratif il contient tout ce que je ne peux pas dire maintenant et qu’on voudra bien imaginer de terrible ou de terrifiant

ou d’absolument banal

ma réalité de prof au secondaire dont on a forcément une image pour avoir soi-même été confronté à ça

le souvenir que je garde de mon propre passage au secondaire alors que je suis assise en rangée à un pupitre alors que j’ai quinze ans et des rêves alors que j’ai envie de faire autrement de faire mieux que les autres

alors que j’aime écrire des poèmes dans la marge de mes cahiers

le souvenir que je garde de ces années-là est mauvais l’adolescence j’en suis sortie et pour rien au monde je ne voudrais y être encore

à quinze ans je suis anonyme broyée dans la masse je vais à l’école la peur au ventre c’est chaque fois la même chose tous les matins aux récrés le midi quand je dois me rendre à mon casier pour prendre mes affaires j’implore le ciel

mon Dieu faites que la gang à Comeau soit pas là

aujourd’hui encore c’est pareil je ne m’illusionne pas je suis passée de l’autre côté de la clôture mais je n’ai pas oublié

la cour d’école c’est la jungle

j’ai beau être aux aguets garder les yeux ouverts je ne peux pas empêcher la violence le sempiternel scénario du plus gros qui bouffe le plus petit

parfois je me dis que je suis devenue enseignante pour me venger pour réparer le passé

quand je ferme la porte de ma classe j’ai tous les pouvoirs je suis le chef vous êtes les Indiens je le dis aux élèves c’est la règle du jeu vous êtes sous ma responsabilité ils n’ont qu’à bien se tenir j’ai des yeux tout le tour de la tête je ne laisse rien passer les commentaires méchants les comportements inappropriés j’interviens j’éduque je sanctionne quand il le faut

mais dans les corridors ou ailleurs dans l’école j’ai peu d’emprise je suis comme ces voitures de police qui font du radar sur l’autoroute ma seule présence suffit à les faire ralentir tout à coup ils deviennent irréprochables

le jeu du chat et de la souris

tout le monde est dans le mensonge

je sais parfaitement je ne suis pas dupe à ce point je sais très bien que sitôt que j’ai le dos tourné ils n’en font qu’à leur tête.





2


Ils n’ont pas le choix j’ai monté le ton ce n’est pas du temps perdu c’est important je le répète l’écriture est un muscle qui se développe allez écrivez vous ne déposez pas le crayon avant la fin des dix minutes pendant qu’ils sont là à le faire qu’ils sont là à écrire la Maîtresse est assise sur son tabouret à les surveiller

j’utilise cette expression quand je m’adresse à eux la Maîtresse je parle de moi à la troisième personne comme on fait avec les enfants la Maîtresse n’est pas contente il va falloir donner des retenues puisque vos devoirs ne sont pas faits ça surprend les élèves en début d’année mais ils finissent par s’habituer

même chose pour cette idée de journal non je ne vais pas lire ou évaluer ce que vous écrivez

et moi qui croyais les rassurer

écrire pour rien n’importe quoi sans consignes sans réfléchir cueillir ce qui vient les questions les émotions les idées saugrenues les pensées ordinaires ce qui monte là maintenant quand on se tait

quand on se tait

pendant dix minutes se tenir au bord de la page pour écouter la murmurante la voix d’ombre qui parle sans cesse dans notre tête et qu’on entend tout à coup avec les premiers mots quand la main somnambule s’agite

comme si elle avançait toute seule sur la ligne

devançant les idées même

chaque année je propose l’expérience j’améliore je pousse l’idée plus loin j’adapte je modifie les consignes en tenant compte du contexte et des résistances de certains de mes élèves qui ne comprennent pas à quoi ça rime de les faire écrire pour s’exprimer

je leur ai demandé en septembre d’acheter un cahier spécial pour tenir leur journal

à trois mois de la fin je ne leur ai toujours pas fait utiliser plus de cinq pages une élève m’en a fait la remarque c’est pas écologique Madame j’ai prétexté le manque de temps on n’en a jamais assez c’est vrai l’enseignement de la grammaire les romans à lire les exposés oraux les productions écrites les évaluations en lecture

la planification de mes cours est blindée réglée au quart de tour ce n’est pas une raison pour laisser mourir ses meilleures idées au feuilleton

quand elle a décidé la semaine dernière d’imposer ces dix minutes d’écriture obligatoire dans le journal à tous les cours jusqu’en juin la Maîtresse s’est appuyée sur de savantes intentions pédagogiques c’est sûr qu’elle a raison on apprend à écrire en écrivant passer de l’idée à la phrase est un art difficile il faut qu’ils pratiquent qu’ils s’exercent

mais la véritable intention n’a pas été nommée

écrire un journal permet de s’arrêter de faire le point après les récréations ou la période du dîner c’est loin d’être un luxe ils arrivent excités fébriles le niveau sonore est élevé il faut les faire taire exiger le silence les faire taire exiger le silence les faire taire les faire taire les faire taire les faire taire

les calmer encore

dix minutes précieuses où je reprends aussi mon souffle où j’écris parfois dans mon journal que j’en ai assez que je suis fatiguée d’enseigner que je voudrais être ailleurs

je tourne les pages du Moleskine de poche qui ne quitte jamais mon coffre à crayons histoire de l’avoir toujours à portée de main quand elle ordonne

écrivez

dans son journal la Maîtresse se fait rassurante c’est normal la fin d’avril est toujours difficile la roue tourne chaque année ils sont les mêmes chaque année elle répète la matière les consignes les avertissements les encouragements tout est dans l’ordre des choses c’est la profession qui veut ça il y a pire je lui dis de quoi te plains-tu encore

tu as un bon salaire de grosses vacances et puis les jeunes souviens-toi tu aimes vivre auprès des jeunes tu le clames haut et fort jamais tu ne pourrais continuer à enseigner en comptant les années qui restent avant de toucher ta retraite comme ces vieux collègues qui sont toujours en train de chialer et de se plaindre à propos de la correction et de la direction et de la tâche qui n’en finit plus de s’alourdir

comme tu les juges comme tu les regardes de haut et tu l’as juré au début souviens-toi si jamais ça m’arrive pis que je deviens comme ça comme eux autres critiqueuse paresseuse pis que je commence à m’emmerder pour vrai je lâche l’enseignement pour aller vendre des Big Mac

des Big Mac

peut-être pas finalement

et pourtant il m’arrive de vouloir être ailleurs

n’importe où ailleurs que dans une classe dans cette classe avec mes élèves

c’est ça qu’elle se dit la Maîtresse c’est ça qu’elle écrit dans son journal

dix minutes à respirer du silence

surtout ne pas les dépasser.





Début juillet


Ici le texte pourrait dévier devrait peut-être dévier il manque des pages à ce manuscrit des pages tirées du Moleskine de la Maîtresse dans lesquelles on pourrait assister in vivo à l’expression de sa fatigue

des pages de texte qui ne seraient pas fabriquées mais livrées telles quelles dans une écriture balbutiée approximative maladroite brouillonne

ces pages-là existent dans mon journal je ne les ai pas consultées je ne m’en suis même pas inspirée formellement au moment d’écrire les deux premières versions de peur d’enfermer la narratrice dans l’enclos de ma propre histoire

qui est sans intérêt

j’entends la critique une certaine critique qui exècre l’écriture du moi l’écriture autoréférentielle réputée narcissique maniérée sans invention

c’est vrai je suis sans imagination j’écris à partir du réel le mien puisque je n’en connais pas d’autre qui soit plus accessible immédiat énigmatique

presque étranger

c’est moi et ce n’est pas moi cette femme qui a commencé à se raconter et cette distance entre les deux m’aide à vivre à donner un sens

à rester dans la vie

je creuse je fouille j’interprète je suis la matière première de ce que j’écris pour moi la mise à distance qui s’impose quand on crée un personnage est un défi impossible à relever et j’ai honte de ça quand j’entends les écrivains parler de leurs personnages et des univers fascinants qu’ils inventent qui enchantent les lecteurs et leur font oublier qui ils sont

je le dis à P qui aime lire des briques et disparaître des jours de temps dans des histoires qui le transportent ailleurs loin du quotidien

je suis une imposteure

la vie des autres je ne parviens pas à la sentir à la concevoir vraiment de l’intérieur je ne peux pas mettre leurs vêtements enfiler un corset porter de grandes robes prendre un amant parce que je m’ennuie et m’écrier « Madame Bovary c’est moi »

de passage à Paris sitôt après la fin des classes en juin je tombe sur ce bouquin dans une librairie usagée L’Écriture du désir de Belinda Cannone une auteure que je ne connais pas

son essai frappe dans le mille là où ça fait mal

« Dans le cas de strict monologue intérieur, le seul moyen d’élargir la vision consiste à multiplier les points de vue individuels (comme le fait Faulkner dans Tandis que j’agonise, par exemple). Car comment éviter de tomber dans le solipsisme qu’un tel choix formel induit ? Comment prétendre parler du monde, et de quel monde, si la parole est absolument relative à celui qui la profère ? »

absolument relative à celle qui la profère

c’est on pourrait dire exactement ce que je suis en train de faire

et que j’assume mal.





3


Je n’ai pas oublié son nom John Comeau c’est lui le chef – JC – il a les trois quarts des élèves de la classe sous ses ordres dans la cour d’école tout le monde lui obéit au doigt et à l’œil je n’ai gardé aucun souvenir de sa tête était-il grand je ne sais pas était-il gros sûrement pas on connaît le sort réservé aux enfants qui ont le malheur de ne pas être dans la norme avait-il un joli visage c’est sans importance du moment qu’il a la parole le verbe assassin

eille la toutoune t’es ben laite

non vraiment j’ai beau chercher je n’ai gardé aucune image de John Comeau mais son nom en revanche comment ne pas m’en souvenir

les mêmes initiales que Jean Charest et que Jean Chrétien les mêmes que Jésus Christ pas tous des Élus à part égale c’est vrai même si certains d’entre eux laissent des traces indélébiles

John Comeau ne mérite pas toute l’attention que je lui porte en inscrivant son nom en le faisant exister pour de bon une quarantaine d’années plus tard mais c’est comme ça

la Maîtresse cache la vérité

sous sa jupe il y a une enfant terrifiée qui voudrait disparaître au lieu d’avoir à faire la discipline tout le temps je t’ai dit de t’asseoir c’est quoi le mot que tu comprends pas je parle français pourtant c’est la dernière fois que je répète tais-toi j’ai dit tu lèves ta main et tu attends c’est moi qui décide non mais tu me cherches vraiment bon c’est assez c’est fini tu ramasses tes affaires tu t’en vas au local d’encadrement il y a toujours bien des limites

le courage qu’il faut à la Maîtresse pour ne pas pleurer pour ne pas montrer qu’elle a peur rester calme en contrôle de la situation malgré la paralysie intérieure qui la gagne surtout ne rien laisser paraître

les gestes la réplique tout de suite répondre avec aplomb avant d’être complètement démolie une larve une merde une enseignante dont la réputation fera dire aux élèves celle-là on peut faire ce qu’on veut avec

pas ça jamais

un jour c’est l’hiver les bancs de neige sont hauts les routes sont mal dégagées nous marchons lentement au milieu de la rue mes deux copines du primaire Marie-Claude Sylvie et moi le temps est doux la neige collante il fait presque nuit ma mère va encore me disputer parce que j’ai traîné au lieu de rentrer tout de suite après l’école soudain il y a Marie-Claude qui s’écrase par terre elle vient de recevoir une balle de neige dans les reins

Comeau en rajoute salut les toutounes dépêchez-vous de rentrer pour faire vos devoirs là

Dusablon applaudit ils sont deux nous sommes trois je fais le calcul et je fonce sur Dusablon j’arrache tout ce qui me tombe sous la main la ganse de son sac une poignée de ses cheveux j’ai décidé de me battre c’est qui le prochain envoye viens Comeau t’es ben peureux j’ai le cœur qui fait trois cents tours la seconde l’adrénaline au plafond je vois rouge j’ai la puissance du taureau dans l’arène même si je dois mourir là sur place il n’y a plus rien ni personne pour m’arrêter

me battre pourtant

ce ne sera pas nécessaire Dusablon s’enfuit en tirant Comeau par le bras

ce jour-là j’ai compris le plus important

attaquer la première

les petits tyrans n’ont qu’à bien se tenir la Maîtresse est prête les JC de ce monde elle les couche à terre avant qu’ils n’aient le temps d’ouvrir la bouche.





4


Je déteste corriger des copies pendant des heures les yeux les mâchoires les vertèbres cervicales les trapèzes les épaules la respiration mon corps tout entier devient crispation une barre d’acier du béton mon cerveau est un scanner qui saisit qui analyse qui numérise qui attribue une valeur mon cerveau est un appareil d’imagerie à rayons X qui permet l’étude des structures anatomiques du savoir de mes élèves

le plus difficile – mon ami B qui enseigne la littérature au cégep mon ami B à qui je téléphone entre deux piles pour me redonner un peu de courage – mon ami B sait ce qui pour moi est plus difficile encore que les heures enfermées de la correction

je veux bien corrigercorrigercorrigercorrigercorriger quand les résultats sont là que les notes sont bonnes ou satisfaisantes un peu

ce soir encore je constate les dégâts je rentre les notes une à une j’enfonce le clou au bas de la colonne de chiffres sur ma liste une moyenne à faire pleurer

B jure que ça ne peut pas être juste de ma faute

la correction c’est d’abord un jeu qui commence avec l’enfance avec mes sœurs dans la cave où mon père nous a installé un semblant de local de classe à côté de la laveuse et de la sécheuse il y a deux pupitres d’écolier en bois des vrais de vrais comme à l’école il y a aussi un petit tableau noir vissé sur le panneau de gyproc j’y trace avec une craie les mots que j’ai appris plus tôt dans la journée pendant que ma mère prépare le souper

mon statut d’aînée fait de moi la Maîtresse ce n’est pas discutable les deux autres ne sont pas encore à l’école j’en profite c’est moi qui mène le jeu qui décide de tout qui corrige au stylo rouge dans la marge de leurs cahiers qui esquisse de larges B au ventre rond comme Olivette D ma maîtresse de première et de deuxième année que je n’aime pas parce qu’elle me donne des coups sur la tête avec son stylo rouge

dans mon souvenir ce n’est pas l’enfant que j’aperçois mais la maîtresse le corps droit la nuque un peu raide la jupe ajustée moulante Olivette D défile entre les rangées elle a les cheveux crêpés ses ongles sont longs et vernis elle tient dans sa main droite un stylo mince et allongé en forme de torsade qui pourrait avoir l’air d’une canne de bonbon si elle ne passait pas son temps à l’utiliser pour nous ramener à l’ordre

les enfants d’alors n’avaient pas les problèmes aux noms savants d’aujourd’hui – trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité dysphasie dyslexie dysorthographie dyscalculie – il fallait obéir un point c’est tout il fallait apprendre il fallait réussir les examens pour pouvoir exhiber fièrement son bulletin à la maison

il n’était pas question de faire autrement

le vendredi Olivette D couronne deux élèves parmi ceux qui le méritent les quatre cinquième de la classe probablement si on exclut les tannants et les paresseux elle tire au sort pour ne pas faire de jaloux c’est le hasard qui décide

un jour c’est moi c’est mon tour j’entends mon nom

je quitte ma place je m’avance près de son bureau timide mais fière je vais enfin pouvoir prendre mon cadeau dans le placard verrouillé à côté du tableau il fait sombre là-dedans et c’est le fouillis ça brille c’est plein de couleurs c’est chaud c’est froid les battements de mon cœur s’accélèrent il faut faire vite et me choisir une bébelle dans la caverne d’Ali Baba

Olivette D me presse allez vas-y tu prends ce que tu veux je plonge la main et attrape une petite chose fragile et cassante qui ne fait pas plus de quinze centimètres

je la tiens ma récompense

un oiseau de plâtre jaune grandeur réelle un serin avec une longue queue rouge et verte les ailes refermées la tête légèrement inclinée les yeux noirs obscurs comme le fond d’un lac la cage de son corps immobile figé

on dirait qu’il dort les yeux ouverts ou qu’il est mort empaillé sur le tronc de l’arbre décapité qui lui sert de branche et sur lequel on l’a déposé statufié

Olivette D me félicite mais c’est plus fort qu’elle la maîtresse me met en garde tandis que je regagne ma place un bibelot ce n’est pas un jouet il faudra que tu en prennes soin ce que j’ai fait je me demande bien pourquoi j’ai dû déménager le serin une trentaine de fois avec la plus grande des précautions je l’ai emballé avec du papier puis je l’ai déballé nettoyé déposé quelque part dans mon bureau de manière à l’avoir toujours sous les yeux

maintenant c’est trop tard je ne pourrais plus m’en débarrasser l’oiseau de plâtre est là pour rester

une fois un homme avec qui je venais de m’installer a réclamé que je le jette ou que je le donne franchement c’est laid c’est ridicule c’est un bibelot de grand-mère qui ne cadre pas du tout avec la décoration

les souvenirs de voyage ça pouvait toujours aller mais pas l’oiseau c’est kitsch pas à peu près tu trouves pas

j’avais résolu de m’en défaire portée par l’enthousiasme qui accompagne invariablement la nouvelle vie le serin allait retourner dans les limbes d’où je l’avais tiré quarante ans plus tôt j’allais briser la malédiction de ma première maîtresse et m’affranchir de son autorité m’envoler de la branche où elle nous tenait captifs lui et moi sages comme des images

il me fallait sacrifier l’oiseau de plâtre le fracasser le mettre en pièces

ma décision était prise et il le sentait c’était clair

dans ses petits yeux noirs il y avait de la résignation c’était comme s’il avait toujours attendu ce jour-là

mais entre lui et moi il y avait quelque chose de plus fort une histoire impossible à terminer je l’ai compris au lendemain d’un cauchemar dont j’ai gardé un souvenir exact et oppressant

je suis dans la cave du boulevard Central chez mes parents à Duberger avec mes sœurs qui sont encore des enfants nous jouons ensemble je suis dans mon corps d’adulte les pupitres le tableau je suis surdimensionnée par rapport aux objets et à mes sœurs j’ai la tête qui tombe le menton appuyé sur la poitrine ma nuque touche le plafond j’essaie de m’asseoir de glisser mes cuisses sous le pupitre d’écolier mais je n’y arrive pas mes genoux sont coincés je pousse plus loin il faut absolument que je réussisse à m’asseoir

autour de moi d’autres pupitres puis des enfants une classe pleine d’enfants qui me dévisagent je comprends qu’il faut que je parte que je sorte de cette classe je soulève le couvercle du pupitre pour prendre mes affaires

c’est l’horreur

dans le ventre de bois il y a le corps agonisant d’un oiseau couché sur un flanc son œil fixe luisant me renvoie le reflet de mon propre visage

mon visage d’enfant effrayée

je rabats le couvercle du pupitre quand j’entends mon nom

la voix est tonitruante je ne la reconnais pas tout de suite c’est celle de mon père qui répète qui hurle mon nom je me réveille en sueurs le souffle court terrorisée par la voix qui me semble bien réelle cette voix autoritaire menaçante métallique de mon père quand il ordonne de venir là tout de suite sans donner de raison

surtout ne pas le faire attendre et risquer de le mettre vraiment en colère

mon père qui va me punir c’est certain parce que je cache une carcasse animale dans mon petit pupitre d’écolier

me débarrasser du serin comment le pourrais-je

l’oiseau de plâtre c’est mon talisman son immobilité me protège où que j’aille où que j’installe mon nid je sais qu’il reste là à veiller

ses yeux vitreux me rappellent que la Maîtresse a d’abord été une enfant.





Juillet encore


Mon éditeur – j’écrirai dorénavant É pour le nommer – a dit concernant le dédoublement qu’il se questionnait qu’il n’était pas certain que ce soit réussi ou opportun d’opérer ce genre de glissement entre la Maîtresse et le « je » de la narration

je n’ai pas été d’accord et je l’ai affirmé aussitôt

dans cette histoire nous sommes deux

il y a la femme du dehors c’est la Maîtresse la femme publique elle est le vêtement la deuxième peau

à la question vous faites quoi dans la vie – vous êtes qui en réalité – elle répond je suis prof de français au secondaire

il y a la femme qui écrit « à côté » et pour qui l’écriture est une nécessité une activité tout de même marginale au sens de « dans la marge » je pense à cet espace étroit à gauche dans le cahier d’école

l’une et l’autre sont en dissonance ne s’accordent pas me posent problème il est là l’enjeu c’est la raison d’être du projet d’écriture ce qui le rend incontournable – et insupportable – je l’ai compris avec Annie Ernaux « Je crois que tout dans La place, sa forme, sa voix, son contenu, est né de la douleur. »

quand j’ai lu ce passage – je n’avais pas encore commencé la réécriture – j’ai compris pourquoi ça m’était si difficile pourquoi É avait refusé la première et la deuxième version tous ces tâtonnements dans l’écriture ce « faisage »

nous ne sommes pas deux nous sommes trois

il y a la narratrice

c’est la femme du dedans elle est comme un vêtement porté à l’envers on peut voir ses coutures et elle est le maître d’œuvre d’une histoire qui n’emprunte pas beaucoup à la fiction

peut-être pas assez justement

je ne sais pas j’hésite j’avance d’un pas je recule de deux

j’ai relu toutes mes notes avant de me remettre au travail celles de mai griffonnées à la hâte alors que É – de passage à Sherbrooke pour la remise du Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke où La Dévorante était finaliste – commentait en direct depuis ma cuisine ses annotations sur le tapuscrit

le moment était mal choisi mais c’est moi qui ai insisté

il y aurait ce jour-là du 15 mai une double épreuve à traverser je ne me faisais pas d’illusion j’étais bien préparée je ne m’attendais à rien

le cas échéant je vivrais une grande joie

qui n’est pas venue

É a confirmé ce que je craignais et LD s’est mérité la troisième place

« ligne directrice pas assez évidente » « mise en contexte pas toujours claire en mettre plus aller au bout de l’idée » « être moins fragmentaire » « il faut qu’il y ait un souffle qui traverse tout le roman » « problème structurel : réfléchir à la ligne directrice et aux parties »

j’ai ajouté pour moi – ce ne sont pas ses paroles – « écrire du dedans » « question de vie ou de mort »

je l’ai dit à É « cette fois je veux raconter une histoire un truc linéaire développé avec des personnages dont on suit l’évolution sortir de la tête de la narratrice »

pour y arriver il fallait peut-être changer le point de vue de la narration j’ai essayé avec la troisième personne pour placer toute la distance nécessaire entre la Maîtresse et moi

la Maîtresse et ses élèves

ce n’était pas ça tout de suite je l’ai su je m’éloignais au lieu de m’approcher

alors j’ai attendu

ce qui vient visiblement n’a pas la forme espérée annoncée

la chose à dire elle-même

peut-être la chose à dire a-t-elle changé

ce n’est plus ce que je croyais – la fatigue d’une prof du secondaire déçue d’elle-même désillusionnée

la ligne directrice je l’enroule à mes pieds à mon cou je prends tous les risques c’est une question de vie ou de mort

je continue de lire les notes de É même si

« Ça décolle vraiment à partir d’ici. Renforcer la première partie un peu décousue. »

je poursuis le récit et ce faisant un autre est en train de s’écrire tout à côté ou au dedans dans le même temps dans un même mouvement inséparable lié

peut-être pas une histoire

avec Roland Barthes du texte apparenté au « degré zéro de l’écriture »

contre Belinda Cannone dénonçant ridiculisant « Ah ! qu’on nous dise enfin pourquoi il serait si intéressant, après Don Quichotte, Madame Bovary et Paludes, que le roman soit une réflexion sur lui-même, pourquoi la littérature devrait si obstinément parler d’elle-même en priorité… »

pour moi le récit d’une douleur inavouable.





5


Les élèves écrivent j’ai encore exigé je veux un silence de cathédrale la Maîtresse ne les quitte pas des yeux du moment qu’elle relâche son attention qu’elle descend du tabouret pour distribuer des feuilles ou ramasser les devoirs du moment qu’elle n’est plus cette présence figée droite rigide résistante et solide un corps sculpté dans le roc ils redeviennent murmure et agitation

le spectacle qui s’offre au regard de quiconque entrerait là à l’instant est saisissant une mer de tranquillité concentration et application la Maîtresse savoure je retiens mon souffle et mesure les efforts consentis pour en arriver là lever le ton à tout instant soupirer sans cesse m’impatienter alors que j’aurais envie de rire et de m’amuser avec eux

la Maîtresse et sa méchante mine fâchée

en début de semaine il m’a fallu expulser du cours un élève qui prend la parole n’importe quand qui interrompt la Maîtresse pour dire n’importe quoi n’importe quelle imbécillité qui lui passe par la tête dans le but de faire rire les autres tu te tais maintenant tu n’ouvres plus la bouche si je ne te donne pas la permission de le faire je ne veux plus entendre tes commentaires stupides sinon

sinon quoi

je n’ai pas eu le choix de compléter ma phrase je lui ai tendu le billet d’expulsion qu’il m’a arraché des mains après quoi il a claqué la porte derrière lui avec une telle violence que plus personne ne respirait j’ai pâli avant de dire aux autres qu’il venait d’empirer son cas il n’est pas près de réintégrer cette classe croyez-moi

X m’attendait après le cours tu m’as traité de stupide devant toute la classe j’exige des excuses ça se passera pas comme ça tu vas voir

les parents ont téléphoné j’avais prévu le coup prévenu le Responsable de l’Encadrement Disciplinaire (RED) et l’Adjointe j’ai raconté ma version des faits pour éviter d’avoir à me défendre le moment venu

la Maîtresse a du métier quand même

X s’entête maintient que je n’avais pas raison de l’expulser que c’est moi qui devrais m’excuser il est sûr de lui et de ses arrières mes parents vont t’appeler X cherche à m’impressionner à me faire ramper

X ne sait pas à qui il a affaire

c’est entre nous que ça se passe si tu veux revenir dans ma classe va falloir qu’on s’entende toi et moi

quand j’ai vu qu’il s’entêtait je lui ai proposé une rencontre à trois avec le RED pour dénouer la situation

les jours passent X préfère copier des articles d’encyclopédie au local d’encadrement plutôt que de rater une récréation pour discuter avec sa prof de français

les parents ne sont pas d’accord qu’il manque mes cours même si bon c’est vrai leur fils n’est pas si facile eux-mêmes ne savent plus comment le prendre ils ne sont pas d’accord non plus avec les retenues après l’école parce qu’ils habitent en-dehors de la ville et que c’est compliqué de venir le chercher à dix-sept heures pas d’accord non plus avec le RED qui a suggéré de lui faire faire ses retenues le samedi matin

non mais c’est le comble franchement le samedi ils ont une vie de famille après tout la fin de semaine c’est sacré

je voudrais bien pouvoir en dire autant

le temps que je devrai consacrer à cette histoire d’expulsion dans les prochains jours complique tout plus question de profiter de mes périodes libres pour m’avancer dans la correction qui attendra la fin de la journée ou de la semaine encore une fois

il y a bien ces dix minutes d’écriture

je pourrais les occuper en corrigeant quelques copies rentabiliser mon temps en classe surtout quand ils sont comme aujourd’hui calmes tranquilles enveloppés de silence

un lac à l’heure ou le vent vient de tomber

et moi qui ne bouge pas qui les observe qui prendrais une photo tellement ils sont beaux le corps penché incliné comme pour la prière vers leur cahier en train d’écrire je ne sais quoi

écoutez les idées qui montent et transcrivez évitez de réfléchir

mais Madame on peut vraiment écrire tout ce qu’on veut

écrire en classe de français sans dictionnaire sans se soucier des accords à faire mais Madame ça donne quoi si on se corrige pas ça va-tu compter au moins j’aurais bien voulu moi quand j’étais au secondaire qu’un prof de français me propose d’écrire ce que je veux et qu’il me donne du temps en classe pour le faire

chaque année je le dis à mes élèves j’ai commencé à tenir un journal intime à votre âge ils font le calcul et questionnent vous en avez combien des cahiers ils s’étonnent toute votre vie est écrite là-dedans la majorité n’ose pas mais il y en a toujours un ou une qui me demande d’amener mes cahiers pour en lire un petit bout

je suis allée fouiller dans le carton où j’ai rangé mes premiers journaux intimes histoire de vérifier si je ne mentais pas en leur disant que j’avais commencé à quinze ans

la vérité a quelquefois le contour élastique surtout quand il s’agit du passé et de l’idée qu’on s’en fait

Mardi, 11 novembre 1975

Aujourd’hui, j’ai pris la résolution d’écrire chaque jour, les événements qui me feront progresser dans mon milieu. À l’école, en français on apprend la littérature, et dernièrement on a vu le Journal. On a, donc, par le fait même étudié le « Journal d’Anne Frank » et c’est cela qui m’a inciter (sic) à écrire un journal. À toi, mon journal, je confierai les plus mystérieux de mes mystères. Tu sauras seras dorénavant, mon confident. Je crois que tu es le seul, qui pourra les gardér, car je t’avoue ne pas avoir grande confiance en qui que ce soit.

Je te laisse donc sur ce, car je dois aller souper. À demain !

à part quelques petites fautes de rien du tout il n’y aurait pas à rougir devant mes élèves je tourne une page et je continue

Jeudi, 13 novembre, 75

Salut à toi, journal,

j’ai beaucoup de choses à te dire, à te raconter, tu verras comme je suis compliqué (sic). Non, c’est faux, au dire de plusieurs. En tout cas ! J’ai du neuf, Denise C…, une amie d’Arvida est chez nous depuis hier, elle partira Samedi matin. Passons à autre chose, je te dis qu’à l’école Lundi, je vais avoir à « phoqué » [lire : fucker], j’ai un examen de Chimie. Ouf ! Des devoirs, j’en ai.

Ce soir je suis allé (sic) à la soirée de prière, c’était moyen.

Ce soir, je ne peux pas te parler car, ma grosse, tarte, d’innocente, de cave, d’arriérer (sic) mentale de sœur de F… D… m’achale. J’ai mon voyage ! C’est mal ce que j’écris, le pire c’est que je le sais ! Il faut que je me corrige, donc efface les gros mots que j’ai dit (sic), car je ne peut (sic) les effacer.

Je te laisse, sinon dans 30 secondes ce sera ma mort (F…).

Salut !

jusque-là ça va mes élèves auraient de quoi rire

leur prof qui se chicane avec sa sœur leur prof qui fait des fautes d’accord du participe passé leur prof qui met des majuscules et des virgules partout où il ne faut pas leur prof qui travaille bien à l’école et qui vit du stress avant les examens

rien pour les surprendre ou les décevoir je tourne une autre page curieuse anxieuse presque

hantée par une question bête et brûlante

avais-je ne serait-ce que l’ombre d’une once de talent étais-je vraiment destinée à écrire déjà

Vendredi, 14 novembre, 75

Salut à toi,

aujourd’hui j’ai passé une belle journée mais fatiguante (sic), car j’ai passé l’après-midi à travailler après mes problèmes de physique, sans résultat.

Je suis découragée, j’ai tellement d’étude. Figure-toi que j’ai un examen de Chimie lundi. Je te dis que j’aurai besoin de Jésus.

Denise s’en va demain matin, son frère Jacques priera sur Hélène en venant la chercher. Denise à son arrivée, m’a amener (sic) un cadeau, une poupée en guenille. C’est en prévision de ma fête qui approche à grands pas, et étant donné la grève des postes, elle me l’a apporté (sic) tout de suite. La poupée que j’ai appelée, Nanny, est très belle. Elle fera une gentille compagne pour Rigidianne qui était seul (sic), à part son cousin, et son voisin, RigidiAndy. De plus, à toute (sic) les 2, je leur ai promis une nouvelle compagne pour Noël, une autre Rigidianne mais une « super »…

le cahier spirale est refermé et rangé avec les autres je n’irai pas plus loin

à quinze ans rien ne me distingue des autres à part un certain mysticisme qui a commencé à se développer cinq ans plus tôt à la naissance de ma sœur Hélène la cadette qui vient au monde handicapée toute la famille est affectée mon père se rend à pied en plein hiver de Québec à la basilique de Sainte-Anne de Beaupré pour demander la guérison de ma petite sœur ma mère fait appel à toutes sortes de charlatans tandis que je tiens des meetings au ciel avec la Vierge Marie et la parenté décédée pour qu’ils intercèdent auprès de Jésus afin qu’un miracle se produise

dans ma tête d’enfant l’affaire est claire la paralysie cérébrale de ma sœur Hélène est une épreuve il me faut mériter sa guérison en priant

à quinze ans rien ne me distingue des autres à part le fait que je joue encore avec des poupées que je ne fume pas de drogue que je passe mon temps à étudier ou à m’occuper de ma sœur Hélène j’ai des « amies de fille » mais pas de petit copain parce que mon père ne veut pas et que j’ai bien le temps pour ça de toute façon je n’ai pas confiance en moi

qui voudrait d’une toutoune comme moi

à quinze ans je suis une adolescente normale en autant qu’on puisse l’être je n’ai rien d’exceptionnel rien qui pourrait justifier qu’un éditeur s’intéresse à mes gribouillages pour en tirer des milliers d’exemplaires comme Le Journal d’Anne Frank

alors non il n’en est pas question mes cahiers vont rester là où ils sont je n’ai pas peur de dévoiler l’adolescente du cahier spirale mais j’ai honte de constater à quel point son écriture est fade banale sans intérêt les événements et les états d’âme sont transcrits sans plus

ça pourrait peut-être rassurer les plus médiocres mais pour les stimuler il y a mieux

je pense à certains extraits d’élèves qu’il m’arrive de lire en classe quand je leur propose à la fin des dix minutes de partager ce qu’ils viennent d’écrire en direct

quand même ce ne sont pas des écrivains l’écriture est maladroite c’est normal mais le regard la réflexion l’angle avec lequel certains de mes élèves nomment les choses

j’en viens à le dire à m’écrier quelquefois tu devrais penser à écrire tu as du talent

je ne pourrais pas de toute évidence en dire autant de l’adolescente que je viens de remballer avec les cahiers au fond d’un placard.





6


J’entre dans le bureau elles sont là toutes les deux l’Adjointe et la Directrice j’ai un beau problème à vous soumettre je les interromps elles sont en train de discuter je dois faire vite j’ai un cours à donner dans cinq minutes je m’excuse de les déranger non ce n’est pas à propos de X

un autre

c’est toujours à moi que ça arrive j’ai les yeux clairs je vois tout c’est fatigant je voudrais être capable de regarder ailleurs comme certains de mes collègues qui ne s’en font pas autant on a beau s’entendre sur des règlements la largeur de la bretelle des camisoles la longueur de la jupe ou des shorts l’interdiction des iPod et des cellulaires en salle de classe le problème avec les règlements c’est qu’il faut pouvoir les faire respecter

un de mes élèves a fait des graffitis dans un dictionnaire l’Adjointe est embêtée alors que pour moi l’affaire est très simple c’est pas un dictionnaire neuf il y a déjà des gribouillis dedans c’est sûr mais quand même je pense qu’il devrait en payer un neuf

ma proposition que je juge très acceptable ma proposition qui n’a rien d’exagéré enfin c’est ce que je crois ma proposition échoue comme une grosse roche au fond de l’eau il faut réagir en profiter pour envoyer un message clair et servir un exemple aux autres il me semble

plouf je tombe mal je ne sais pas de quoi elles discutaient avant mon arrivée mais le ton est badin il n’y a rien de moins sûr que cette sanction que j’attends pour mon élève pris en faute j’aurais mieux fait de fermer les yeux ou d’être plus discrète avec Y un jeune d’origine afghane né au Québec quand même ses parents vont être d’accord avec nous le respect de la propriété publique c’est important ça fait partie des valeurs qu’on doit défendre dans une école

je suis prête à monter aux barricades ma réputation n’est plus à faire elles le savent je peux m’en occuper moi-même mais elles ont d’autres chats à fouetter ça me paraît évident

je garde mon calme

la jeune enseignante du passé membre du conseil d’école déléguée syndicale impliquée dans tous les comités susceptibles d’ébranler les colonnes du temple celle-là aurait été intraitable sitôt sortie du bureau elle aurait répandu son venin ça se peut-tu la direction est même pas capable de mettre ses culottes seulement je ne peux pas

je ne peux pas tout dire

le vrai problème avec Y ce n’est pas ça

c’est plus fort que moi chaque fois que j’enseigne à ce groupe chaque fois que le jeune Afghan passe la porte de ma classe avec son air de supériorité mâle j’ai peur de moi de ce que je pourrais lui dire ou lui faire ce garçon me met hors de moi cette arrogance dans les yeux quand il me regarde je la connais la reconnais je suis une femme et c’est contre-nature pour lui de se soumettre à ma loi

être sa Maîtresse ne suffit pas

j’ai été la maîtresse d’un Afghan qui avait deux enfants il exhibait leur photo avec fierté en ouvrant son portefeuille j’étais en quelque sorte sa deuxième femme il passait des nuits entières chez moi avant de retrouver sa femme la vraie la légitime qui ne posait pas de questions – enfin j’avais du mal à le croire elle avait beau être soumise elle ne devait pas être stupide pour autant

Farid arrivait toujours chez moi avec des provisions du riz de la viande des épices des légumes des aliments qu’il achetait en double

sauf pour le vin rouge

l’alcool et le sexe étaient des plaisirs réservés à la deuxième je n’allais pas m’en plaindre

un soir Farid se présente chez moi sans prévenir je venais de rentrer d’un 5 à 7 bien arrosé avec des copines

c’est l’interrogatoire en règle avec qui pourquoi à quel endroit combien de temps exactement je raconte ma soirée dans le détail il veut tout savoir leurs noms qui elles sont depuis quand je les connais ce qu’elles font dans la vie c’est la Sainte Inquisition Farid accuse

j’ai bu sans lui avec un autre homme

j’ai beau me défendre tu es ridicule tu inventes tu n’as pas de preuves j’ai l’air de celle qui a quelque chose à cacher

sa jalousie me sidère quand même je précise tu n’es pas en position d’exiger quoi que ce soit

notre histoire s’arrête là sans préavis

je pleure abondamment pour rien comme une idiote au lieu d’être contente sa crise de jalousie avait tout fait éclater me libérant du coup d’une relation cul-de-sac dont je n’arrivais pas à me défaire

ce soir-là Farid repart avec sa bouteille de rouge du mauvais vin de dépanneur je l’ai trompé déshonoré je suis sa chose son objet sa propriété tant qu’il couche avec moi je ne suis pas une femme libre

la brutalité de ses paroles la haine qui éclate dans son regard cette façon d’accuser

je n’ai jamais oublié

c’est à ça que je pense devant l’Adjointe et la Directrice à ça que je pense quand Y dit aux autres élèves que je fais une histoire pour pas grand-chose avec ce vieux dictionnaire quand il chuchote au fond de la classe des commentaires à propos de mes vêtements trop excentriques à son goût quand il sourit sans raison pendant mes exposés

j’ai trouvé la solution les pupitres de ma classe sont crottés pourquoi ne pas lui faire faire des travaux communautaires vendredi c’est planif je serai dans ma classe pour corriger il n’aura qu’à se présenter entre dix heures et midi

je suis là quand le RED lui remet le seau et les guenilles mais je ne reste pas

pour ne pas ajouter à sa honte devant la Maîtresse.





Fin juillet


Je ne trouve pas de trace écrite dans mon journal de l’événement qui s’est produit tel quel – les graffitis de l’élève la plainte à la direction ma suggestion de lui faire laver les pupitres de la classe et ma décision de ne pas être là pendant qu’il frottait – peut-être justement parce que cette « histoire » est tout de suite entrée dans l’espace fictionnel

c’est on pourrait dire ce qui donne sa forme et son titre – La Maîtresse – au roman que j’ai commencé à écrire en juin 2010 au terme d’une année scolaire qui avait été particulièrement difficile à cause de ma tâche d’enseignante – trois groupes d’élèves réguliers dits « fermés » qui ont tous leurs cours ensemble et développent inévitablement une dynamique qui tient davantage du pire que du meilleur – une tâche alourdie par la nécessité de les encadrer serré d’avoir à faire de la discipline tout le temps au détriment du plaisir que je pourrais avoir avec eux et que je n’ai plus

au point de ne plus être à moi-même pas tout à fait moi-même

au point de parler de moi à la troisième personne comme d’une autre femme « la Maîtresse » désignée à la manière des profs du primaire

puisqu’il me faut de toute façon me comporter avec eux comme s’ils avaient huit ou dix ans je pousse le « jeu » plus loin je me soumets j’accepte de « jouer le rôle » je suis leur Maîtresse

et c’est ça qui me frappe tout à coup dans cette affaire de graffiti avec l’élève Y qui est de la même origine que Farid l’homme afghan dont j’ai été la maîtresse sans jamais rien attendre sinon les gestes de l’amour

deux années à me contenter de ce qu’il avait à offrir et qui me suffisait tellement j’étais persuadée de ne pas mériter mieux

deux années à faire la pute – c’est un mot lourd de conséquence fortement connoté chargé négativement il est plein de la colère que je porte encore

et c’est ça qui me frappe tout à coup dans cette affaire de graffiti avec Y le double sens affiché du mot maîtresse qui n’existe pas dans le cas du maître d’école

le Maître ça fait tout de suite plus sérieux ça en impose ça commande le respect tandis que la Maîtresse

elle se donne mais elle a du mal à réclamer elle n’ose pas exiger

la Maîtresse attend la Maîtresse espère la Maîtresse ne contrôle pas grand-chose

elle est l’amante la femme illégitime celle qu’on ne choisit pas et à qui on fait des promesses impossibles celle à qui on fait des cadeaux en échange de ses faveurs

la Maîtresse est une pute.





7


Avril est torride le printemps a des airs d’été s’il fallait que le beau temps s’acharne et que le thermomètre s’entête à grimper le pire pourrait arriver il n’y a pas mieux que le froid la pluie les jours monochromes pour la réussite des élèves quand il fait chaud les épaules se dénudent les orteils cherchent la sortie les cuisses s’allongent il faut faire respecter le règlement répéter que la salle de classe n’est pas une plage même s’il fait humide que c’est collant qu’on manque d’air que les mouettes crient que les bruits du dehors nous donnent envie d’être à l’extérieur pour respirer le vent doux et sentir enfin le soleil sur sa peau

la fin de l’année scolaire quand elle s’étire c’est dangereux pour moi j’ai du mal à être une bonne enseignante une vraie maîtresse consciencieuse appliquée insistante une maîtresse généreuse souriante organisée une maîtresse stimulante imaginative efficace drôle

une maîtresse patiente

je m’effiloche mon étoile pâlit je disparais chaque jour davantage je voudrais pouvoir m’effacer complètement comme la craie sur le tableau

les élèves écrivent dans leur journal pendant que

sur mon tabouret devant la classe j’ai quinze ans je rentre de l’école je fais comme d’habitude je lance mon sac dans la cuisine je fouille dans le frigidaire je me prends une collation puis je raconte tout à ma mère

tout

je suis un vrai livre ouvert je ne suis pas en paix tant que je n’ai pas fait le récit de ma journée dans le détail en n’oubliant rien surtout pas la chose à cacher

ma mère tient le mensonge en horreur elle prétend qu’elle a un don pour ça elle sait quand on ment elle a un dicton d’ailleurs qu’elle répète tout le temps et qui me fout la trouille tout finit par se savoir ma petite fille

je ne prends pas de chance je lui dis tout sans discriminer les situations embarrassantes Untel à l’école qui a dit ceci ou fait cela mes premiers émois pour Richard M le petit voisin dont la famille est mal vue dans le quartier

tout

même les choses intimes qu’une adolescente ne devrait pas avoir envie de révéler à sa mère

j’ai du mal à garder les secrets mes proches mes intimes le savent il vaut mieux être clair avec moi et préciser quelle partie de la confidence doit rester entre nous

chez moi il n’y a jamais rien de secret

cacher dissimuler protéger la vérité qu’importe la raison invoquée pour moi c’est tricher avec la réalité c’est mentir je n’en vois pas l’intérêt même quand j’écris surtout quand j’écris je cherche la vérité celle qui se dérobe à mesure même si

non ce n’est pas une mauvaise habitude

oui c’est une posture risquée dangereuse

je supplie ma mère nous sommes à quelques jours de la Saint-Jean Baptiste à cette époque les piscines ne sont pas chauffées et la tradition veut qu’on attende le 24 juin avant de se tremper mais il fait tellement chaud maman c’est l’été s’il te plaît j’ai regardé sur le thermomètre et l’eau de la piscine est à 72 sa résistance finit par tomber c’est oui tout le monde à l’eau j’ai même le droit d’inviter des amies

mon père aussi cède du terrain il consent à laisser ses filles dépasser l’enclos de la cour je suis enfin autorisée à rester dehors plus longtemps j’ai la permission je m’éloigne de la maison du boulevard Central sur mon nouveau bicycle avec banc banane et poignées mustang

je file dans les rues du quartier enivrée de vent et de liberté les caresses du vent sur ma peau déjà brune sa petite musique qui siffle à mes oreilles je ferme les yeux j’y suis je respire l’éternité d’un bonheur au relief poreux comme une éponge j’oublie l’heure le jour

où je suis là maintenant

je retrouve l’état de grâce de l’enfance sa légèreté j’ai la tête qui commence à se vider le maelstrom du passé m’aspire vite mettre un bouchon avant qu’il ne soit trop tard reprendre tout de suite le contrôle de mes pensées

les élèves sont avachis il faut leur dire de se relever de se tenir droit de se mettre au travail les derniers milles sont toujours pénibles je devrais pourtant le savoir plus personne à l’école n’a le cœur à l’ouvrage moi y compris

allez du courage pas toi aussi allez donne l’exemple c’est ça la métaphore du fil d’arrivée ou des séries éliminatoires au hockey j’essaie d’être concrète de leur servir des exemples qui restent en tête c’est pas le moment de flancher l’heure est au sprint final il nous faut tout un plan de match si on veut gagner je leur parle des Canadiens du prochain match décisif je suis leur coach ils sont les joueurs vous voulez perdre ou gagner à la fin avec la majorité j’ai du succès bravo ma chérie tu es une bonne maîtresse

mais certains irréductibles me rappellent à mon insignifiance le local 2026 n’est pas la cour des miracles répète après moi tu ne peux pas tous les sauver tu ne peux pas tous les sauver tu ne peux pas tous les sauver tu ne peux pas tu ne peux pas celui-là surtout l’élève-qui-ne-voulait-pas-écrire un vrai cas le premier du genre on m’avait prévenue en septembre Z a un blocage en écriture il va avoir besoin d’être soutenu j’en ai vu d’autres j’ai pensé pas de problème

moi j’allais faire la différence

depuis lundi c’est la répétition générale avant la prestation finale l’examen d’écriture de mai

Z n’a rien fait

encore rien pas une ligne sa copie est vierge je l’ai rangée avec les autres dans la pile en me disant que ça m’en ferait toujours bien une de moins à corriger mais je n’ai pas tenu j’ai commencé à m’en faire sitôt rentrée chez moi j’ai tourné dans mon lit une partie de la nuit en me demandant ce que j’allais faire avec lui j’en ai discuté avec l’Adjointe ce matin on prévient les parents ou non elle a probablement raison on a fait ce qu’on pouvait les parents sont au courant on ne peut pas régler son problème il faut qu’ils consultent qu’ils aillent chercher de l’aide à l’extérieur

je veux bien mais en attendant je n’aurai pas de notes à mettre à son bulletin

il va échouer son année c’est tout

c’est tout

je devrais éprouver quelque chose je ne sais pas de la déception de la colère de l’impuissance de la culpabilité du découragement

rien ma page est vide

je n’ai plus de mots pour ça pas de solutions son mutisme est éloquent choquant déstabilisant pendant que les autres noircissent du papier Z fait la statue le crayon en position comme le Penseur de Rodin il reste penché la nuque raidie par l’immobilité

j’ai du mal à ne pas le prendre personnel écrire dans son journal tracer dans son cahier des lettres qui forment les mots d’une phrase l’expression d’une idée qui viendrait de lui de son esprit clos comme une huître Z ne veut pas ou ne peut pas faire ce geste il doit bien y avoir une explication une cause à l’origine de sa résistance tenace

pendant les dix minutes consacrées à l’écriture je circule parfois dans les rangées entre les pupitres quand j’arrive à sa hauteur j’interromps ma lente déambulation j’attends une minute Z retient son souffle je le sais il craint ma réaction la manière douce la manière forte j’ai changé d’approche plus d’une fois sans résultat

aussi bien me l’avouer franchement j’ai abandonné la partie et rejoint son camp

je me tais je laisse faire je laisse aller

j’attends que le temps passe

j’attends que juin arrive.





8


Son bureau placé en face du mien dans un tête-à-tête obligé nos piles de feuilles adossées comme pour se soutenir dans l’épreuve ma jeune collègue est au fait de mes humeurs et les comprend mieux que la plupart de mes proches j’ai hâte de la saluer en arrivant à l’école les lundis matins elle m’aide à reprendre là où j’ai laissé après mon dernier cours du vendredi quand je sors du local 2026 chargée comme un mulet elle est mon chien de garde qu’est-ce que tu fais là avec ton gros sac

la correction peut toujours attendre c’est vrai

depuis qu’elle a son ventre énorme de femme enceinte je me sens plus à l’aise avec elle

les premiers mois de la grossesse je m’intéresse comme les autres à son état de future maman puis j’ose je m’aventure plus loin

avec ma grande fille de vingt et un ans j’ai quelques longueurs d’avance qui peuvent servir

nos conversations touchent à maintenant l’intime

avoir un enfant tu vas voir je dis pas ça pour te faire peur ou te décourager surtout pas je sais ben que je suis pas la première à te faire ce genre de remarques tu as dû en entendre de toutes les couleurs chacune a sa petite histoire sur la grossesse et la maternité mais bon comment dire avoir un enfant est une expérience radicale ça change le rapport qu’on entretient avec le travail et le monde lui-même le problème mais c’est pas vraiment un problème c’est mal dit comme ça je veux dire tu vois il y a pas de retour en arrière possible c’est effrayant c’est pour ça que j’en voulais pas j’avais décidé que non pas moi il était pas question de faire comme ma mère d’avoir sa vie à elle tu comprends

ma jeune collègue ne peut pas savoir elle ignore cette partie-là de ma vie les années bohèmes les voyages les études universitaires l’engagement féministe

cette promesse de faire autrement

multiplier les amants et ne pas avoir d’enfants

c’est un accident c’est banal de même je te raconte j’approchais la trentaine d’abord il faut que je te fasse un aveu la pilule j’ai jamais été capable j’aimais mieux compter les jours d’autant plus que j’étais réglée comme une horloge je pouvais presque dire à la minute près quand j’ovulais bon rien n’empêche c’est vrai que j’ai pris pas mal de risques en fin de compte sans jamais tomber enceinte j’avais l’impression que ça pouvait pas m’arriver de toute façon j’en suis venue à me dire que je devais forcément être stérile j’étais sûre de ça AD débarque dans ma vie avec ses beaux yeux bleus et sa Subaru blanche comme un vrai prince sur son destrier un gars de construction comme mon père trois mois plus tard la grosse bedaine ni lui ni moi on était prêt à s’engager comme couple c’était trop vite trop tôt pas le choix je prends rendez-vous pour me faire avorter il y a pas d’autre solution alors je le fais j’appelle puis j’attends les jours passent je me flatte la bedaine à tout instant je me surprends à parler toute seule tout haut tout fort il y a cette chose en moi qui grossit qui grossit à qui je raconte les histoires du passé et mes envies de femme le mal était fait comme on dit je me suis jamais rendue à la clinique l’enfant était là en moi dans mon corps pour y rester même si son père je le savais je m’en doutais ce gars-là était pas fait pour moi je me sentais prête pour l’enfant mais pas pour le couple en tout cas pas ce couple-là le plus important dans cette histoire c’est bête à dire mais avec le recul les années je me rends bien compte que sans cette grossesse je serais probablement retournée vivre à Québec je serais pas restée en Estrie non je pense pas c’est à cause de l’enfant après la rupture avec son père j’ai décidé que je pouvais pas faire ça changer de ville m’en aller trop loin ça doit être ça le destin j’y crois oui je pense qu’il y a quelque part quelque chose d’écrit concernant les versions probables de chaque existence une multitude de versions peut-être autant que les décimales dans le nombre π on s’en rend plus ou moins compte mais on est tout le temps en train de décider la vie c’est comme un carrefour giratoire pour sortir du cercle il y a pas vingt mille façons tu choisis tu prends telle direction et tu continues jusqu’au prochain carrefour jusqu’au prochain turning point qui fait en sorte que ta vie soudain ta vie dévie de son cours encore une fois en tout cas dans cette version de ma vie il était écrit qu’il me fallait rompre avec la vie de café la vie de bohème me loger me nourrir payer les livres le vin les dettes d’étude après tout la liberté a un prix surtout quand on est monoparental tu vois après la naissance de ma fille j’ai décidé de devenir prof au secondaire de reprendre les études à temps partiel j’ai mis de côté mon rêve d’écrire de tout consacrer à l’écriture et j’ai continué à le faire quand même à écrire des lettres surtout à mes amis de Québec la vérité c’est ça je serais pas la prof que je suis devenue s’il y avait pas eu ma fille avec elle j’ai compris mesuré le sens du mot éduquer en vrai en pratique de façon concrète pas en théorie comme dans les livres de pédagogie ou de psycho

un jour elle a deux ans je la mets en punition dans sa chambre parce qu’elle a fait quelque chose je sais plus tu vois elle est vraiment fâchée sa colère tombe pas je frappe à la porte j’ouvre à peine elle est assise sur son petit lit les pieds pendants je m’approche je lui demande si je peux lui parler si elle est disposée à m’écouter histoire de fermer la boucle et de m’assurer que la leçon a porté qu’elle a compris sa réaction est immédiate elle lance entre deux sanglots t’es pus mon amie c’est là que je comprends toute l’affaire et c’est ça qui m’aide avec les élèves tu vois être mère c’est accepter de jouer un rôle même quand il faut se faire violence la petite de deux ans a besoin d’être encadrée ça tombe bien ma chérie parce que justement je ne suis pas ton amie moi je suis ta mère jusqu’à l’adolescence jusqu’à la fin de son parcours au secondaire je serai une mère je pense que je peux le dire j’ai été une bonne mère une mère en contrôle de la situation

ma collègue attend la suite

mon récit est incomplet elle m’a déjà entendue raconter certains épisodes douloureux avec ma fille quand elle était au cégep

puis il y a eu le début de l’âge adulte j’étais pas préparée à ça pas bien préparée en tout cas pas assez on pense qu’on a fait le deuil du bébé qu’on a porté de l’enfant dont on a pris soin à qui on a donné le pire avec le meilleur ses qualités comme ses défauts l’enfant à qui on a montré à prendre sa place à discuter à avoir des opinions l’enfant qui tout à coup devient un adulte quelqu’un d’autre qu’il faut apprendre à découvrir un être différent de soi qui a ses idées sa manière de voir de rêver de diriger sa vie avec ma mère à moi ça n’a pas été possible à gérer cette distance-là c’est pour ça probablement qu’avec ma fille

ma collègue se confie à son tour elle est inquiète à cause de la présence de l’enfant dans son ventre elle n’est plus la même c’est fou elle n’a jamais été si prompte si directe je sais pas ce que j’ai je dis tout ce que je pense je suis vraiment dangereuse j’en rajoute je blague c’est l’enfant qui gronde au dedans un révolutionnaire peut-être la réincarnation de Che Guevara j’exagère à peine il faut l’entendre il y a de la toute-puissance dans ses interventions ce qu’il y a à dire est formulé sans filtre et c’est ça qui dérange surtout

elle siège au conseil d’école depuis un mois pour remplacer une collègue en congé tu devrais les entendre une vraie gang de moumounes j’en reviens pas la question des libérations de surveillance d’examen est encore revenue sur le tapis pourtant la directrice avait dit en assemblée générale que c’était fini ces privilèges-là que tout le monde serait égal personne a rien dit j’ai posé des questions mais j’avais l’air de celle qui sort de je sais pas où penses-tu que c’est moi le problème

elle s’insurge prend mon avis j’acquiesce bien sûr qu’elle a raison d’être en colère mais sa colère

sa colère ne me touche pas

cette capacité de s’indigner et de rêver l’impossible cet idéal qui transpire aussi dans les propos et l’attitude de ma fille depuis qu’elle fait un bac en service social qu’en ai-je fait où se cache la révolutionnaire l’idéaliste l’irréductible Antigone il n’y a pas si longtemps j’aurais moi-même siégé au conseil d’école et j’aurais eu mon mot à dire moi aussi qu’en est-il de la promesse que je me suis faite à moi-même à vingt ans de ne jamais me laisser prendre au jeu du confort et de l’indifférence

avalée je suis l’Avalée des avalés une histoire déjà écrite connue d’avance un jour tu vas comprendre c’est comme ça le temps fait son œuvre le corps s’épaissit s’alourdit se fatigue ça commence par des envies matérielles tout à fait légitimes on a l’argent enfin on peut le faire c’est la voiture neuve le divan au lieu du futon la belle vaisselle pour recevoir les amis à souper les bonnes bouteilles qui remplacent le vin de dépanneur c’est le voyage dans le Sud avec une valise à roulettes le sac à dos est remisé avec le matériel de camping

après tout on mérite bien un peu de confort on travaille tellement

ils avaient donc tous raison les plus vieux les plus expérimentés ma mère mon père mes oncles mes tantes un jour tu vas comprendre mais comprendre quoi

je me demande si je peux aller jusque-là avec ma jeune collègue pousser la confidence lui parler de ce qui ne va pas de ma fatigue de mon rapport à la profession qui change des élèves qui me prennent tout des élèves à qui je n’ai plus envie de donner

lui dire cette impression tenace mauvaise qui s’étend comme une tache d’encre qui se répand occupe de plus en plus de terrain comme de la mauvaise herbe du chiendent cette impression dangereuse que j’ai en ce moment d’être passée à côté de ma vie à cause du temps

du temps qui manque du temps qui va manquer

pour écrire je lui dis

mais je sens que je vais trop loin je m’égare ma jeune collègue a de moi l’image d’une femme accomplie qui en impose aux autres je suis une enseignante réputée créative une enseignante dévouée une enseignante irréprochable comment pourrait-elle

non elle ne peut pas savoir.





Août déjà


J’ai discuté du manuscrit avec mon amie C qui écrit et qui enseigne la création littéraire à l’université mon amie C que j’accompagne à l’occasion d’un colloque à Poitiers au début des vacances

je lui ai parlé cette nuit-là dans l’avion des liens que je perçois entre la posture d’Annie Ernaux et la mienne de ce texte que je suis en train de réécrire je lui ai lu les premières pages de la version en cours

c’est une mauvaise habitude que j’ai

chaque fois je me dis que je ne devrais pas je fais ça parce que je ne crois pas en moi parce que je manque d’assurance

c’est vrai j’ai besoin de l’approbation des autres celle en particulier de mes proches qui écrivent et que je considère comme ma famille la « première famille » en quelque sorte puisque je les ai choisis qu’ils me ressemblent que nous partageons le même ADN littéraire parce que la première « vraie » famille je l’ai quittée de la pire des façons qui soient je n’ai pas claqué la porte pas fait de scandale j’ai commencé à me taire au souper je n’avais rien à dire qui puisse les intéresser mes idées politiques enrageaient mon père j’avais le don comme disait ma mère de le faire sortir de ses gonds mes lectures féministes et philosophiques risquaient de faire de moi une révolutionnaire une communiste une « criss de frachiée d’intellectuelle » il valait mieux ne pas faire de vague ne pas alimenter le clivage qui existait bel et bien entre mon milieu familial et ma « clique » d’universitaires je me suis réfugiée dans ma « différence » je ne partageais plus les mêmes valeurs qu’eux

c’est une époque douloureuse que je n’aime pas évoquer parce que la plaie est restée ouverte

en retravaillant le chapitre où j’évoque cette habitude de tout dire à ma mère un souvenir s’est imposé l’événement survient peu de temps avant que je décide d’aller vivre en appartement pour échapper au diktat parental c’est-à-dire pour « baiser » avec mon chum avant le mariage – ma mère et mon père s’entendent là-dessus si tu couches avec un gars si tu perds ta virginité les gars honnêtes ne voudront plus de toi après

leur raisonnement fleure le conservatisme et la surprotection ils veulent mon bien c’est certain

moi j’attends mon heure

un matin ma mère est en train de déjeuner il est huit heures j’arrive par la porte d’en avant

j’ai découché

je m’attends au pire les cris les accusations les menaces les coups les pleurs je suis persuadée que cette fois ça y est je viens de commettre l’irréparable elle va quoi

me tuer peut-être

je m’assois à la table elle n’a encore rien dit

quand elle le fait quand elle ouvre enfin la bouche c’est pour me demander

d’où c’est que t’arrives à c’t’heure-là

comme je ne peux pas lui mentir parce que de toute façon elle va finir par découvrir la vérité – je suis bien dressée je suis une enfant docile qui veut faire plaisir à sa mère une jeune femme qui voudrait tout lui raconter dans le détail lui avouer que je l’ai fait pour la première fois avec lui CT dans un motel sur le boulevard Hamel et que j’ai adoré ça parce que c’est bon le sexe maman CT m’aime et moi aussi je l’aime je ne comprends pas pourquoi il ne faut pas – comme je ne peux pas lui mentir je lui pose à mon tour une question

veux-tu vraiment le savoir

dès lors ma mère sait que je ne mentirai pas c’est à elle de décider veut-elle ou non savoir ce que sa fille a fait ce qu’elle est devenue ce qu’elle a choisi de devenir

laisse faire j’aime autant pas

le couperet est tombé

dorénavant j’allais devoir entrer dans la clandestinité

c’était bien commencé avec mes lectures féministes

un autre épisode survenu entre nous quelques années plus tard le confirmera

j’étais en visite chez mes parents à Charlevoix le 14 avril 1986 quand Simone de Beauvoir est décédée soit le jour même de l’anniversaire de ma mère c’est elle qui m’a appris sa mort alors que je m’installais pour déjeuner la télé ouverte au bout du comptoir

tiens ta Simone qui est morte

il y avait de l’amertume du non-dit dans son commentaire elle lui en voulait obscurément sans trop savoir pourquoi parce qu’elle avait été le phare du féminisme moderne parce que je l’avais toute lue et qu’elle m’avait « brulé la cervelle »

c’est un grand coup dans le cordon ombilical qu’elle a donné ma mère ce matin-là de mon premier « découchage »

elle a eu raison de le faire elle n’avait pas à tout savoir

quand même l’impact a été dévastateur

bien sûr j’ai pris mes distances avec elle c’était mieux j’ai commencé à dissimuler la vérité ma vérité en fait parce que je sentais bien que ma mère n’approuvait pas mes choix

parce que mentir je n’y arrivais pas

je n’ai jamais pu

il se pourrait bien que mon incapacité à inventer une histoire de toutes pièces vienne de ce dédain que j’ai à fabriquer des personnages ces « dormeurs clandestins » selon la formule de Sylvie Germain qui s’imposent s’invitent en cours d’écriture révélant la personnalité de leur auteur mais pas seulement puisque « c’est en écrivant que le romancier découvre l’étendue de sa non-maîtrise, et surtout combien sa mémoire recèle de plis, de strates et d’échos dont il ne soupçonnait pas l’existence »

écrire les yeux fermés je n’en vois pas l’intérêt

à quoi bon le détour la voie de contournement

écrire pour avoir à me dissimuler ou à faire semblant

non merci

mon pari – et en cela je rejoins Sylvie Germain : « Nous écririons donc toujours à partir d’une faille, à la fois intime et commune à tous les humains ; intime et anonyme. »

cette nuit-là dans l’avion nous discutons personnage C et moi son approche est à l’opposé de la mienne se raconter se dire comme moi dans mes textes elle ne pourrait pas ma sœur d’encre n’en voit pas l’utilité elle m’explique c’est l’inconscient le véritable moteur de son écriture ses textes sont travaillés comme des morceaux d’orfèvrerie ils sont forts et métaphoriques je lui dis

tandis que les miens

me comparer je ne devrais pas

je le fais pourtant c’est plus fort que moi je ne veux pas me sentir différente

j’ai trop peur d’avoir à poser le geste

quitter ma famille encore.





Les femmes, même lorsqu’elles désirent ardemment devenir des auteurs, sont moins convaincues de leur droit et de leur capacité à le faire. Pour la bonne raison que, dans toutes les histoires qui racontent la création, elles se trouvent non pas du côté de l’auctor (auteur, autorité), mais du côté de la mater (mère/matière).

Ce que ne pouvait pas savoir Simone de Beauvoir, c’est que la maternité ne draine pas, toujours et seulement, les forces artistiques ; elle les confère aussi.

Nancy Huston, Journal de la création





9


La scène se répète W attend que la classe se vide flâne un peu en ramassant ses affaires termine ou avance un travail qui ne presse pas j’éteins les néons du 2026 après quoi elle me suit comme un chien de poche jusqu’à la porte du département de français j’ai droit entre-temps à un flot de paroles ininterrompu sa bouche grimace des sons que je n’entends pas j’ai fermé l’écoutille je dis deux ou trois mots j’acquiesce mais ne questionne pas même quand j’ai perdu le fil

ce n’est pas la première élève avec qui je dois agir de la sorte s’il fallait que je leur accorde toute l’attention qu’ils réclament je serais aspirée entraînée dans le tordeur de leurs confidences le puits sans fond du besoin qu’ils ont de la présence adulte

un autre à qui j’ai enseigné il y a quelques années un garçon attachant aux cheveux bouclés qui n’aiguisait pas ma patience autant – peut-être parce que j’étais plus jeune – avait fini par s’en rendre compte il avait perçu la distance que je garde pour me protéger des attaques affectueuses de certains élèves en mal de reconnaissance son débit était tellement rapide qu’on avait du mal à le suivre

j’ai vu sa photo dernièrement sur une pancarte électorale il s’est porté candidat pour un parti de gauche aux dernières élections municipales ça ne m’étonne pas je garde un souvenir clair de lui sans doute à cause de cette fois où il m’a confié au détour d’un corridor avec une lucidité étonnante pour son âge qu’il parlait vite parce qu’il avait l’impression de fatiguer les gens

sa mère plus particulièrement

l’impact qu’ont les mères sur leurs enfants est incommensurable un jour la mienne m’a jeté une brique au visage j’ai oublié l’incident à l’origine de cette violence sans doute l’avais-je blessée la première avec une réplique crève-cœur pour me défendre contre sa toute-puissance

j’ai pas demandé à venir au monde moi

je n’étais pas le type d’enfant qui pleurait facilement j’avais beau être punie frappée contrairement à mes sœurs qui suppliaient qui demandaient pardon je recevais la claque stoïque sans m’enfuir les adultes avaient déjà assez de pouvoir je n’allais pas leur servir en plus ma vulnérabilité sur un plateau d’argent

ma mère excédée a prononcé ces mots qui sont restés

c’pas un cœur que t’as c’t’une patate

l’image de mon cœur qui pourrit là-dedans comme une patate tentaculaire avec ses germes en lieu et place des vaisseaux sanguins

cette image-là m’inspire toujours de l’horreur

étais-je suis-je donc à ce point monstrueuse

je me demande si W s’est aperçue de quelque chose son attitude est différente elle a des mouvements d’humeur quand j’annonce à la classe que je projette tout de même d’évaluer l’expérience du journal en juin vous allez vous-mêmes choisir un extrait que vous allez corriger retravailler elle lève le bras veut me parler à la fin du cours ce qu’elle fait systématiquement de toute façon mon journal je l’écris à la maison moi c’est pas ça que je fais quand tu nous dis d’écrire

je tombe des nues tu fais quoi pendant ce temps-là elle monte le ton gesticule jette le blâme sur moi tu m’as dit que t’étais d’accord impossible je n’ai jamais dit qu’elle avait le droit d’écrire autre chose encore moins un roman W sort de la classe sans me dire bonjour

je respire un grand coup j’ai de l’air enfin

elle a peut-être raison après tout comment être sûre de ce que j’ai pu lui répondre cette fois-là pour me débarrasser d’elle je viens de la décevoir c’est certain tant pis tant mieux il faudra bien qu’elle finisse par décrocher comme j’ai eu à le faire moi-même d’une maîtresse que j’idolâtrais

chaque session je m’assois dans sa classe la même classe toujours au deuxième étage du collège Jésus-Marie à Sillery muette insignifiante rêveuse je bois ses paroles je prends des pages et des pages de notes sur les auteurs qu’elle nous présente en insistant sur le génie la beauté la vérité de leur écriture je lui remets des travaux sur lesquels je bosse des nuits entières pour l’impressionner mes dissertations sont autant de bouteilles lancées à la mer qui contiennent un message impossible à déchiffrer j’attends de Madame P quelque chose une parole qui ne viendra jamais

tu devrais penser à écrire tu as du talent

tous mes temps libres je les passe à la bibliothèque de Jésus-Marie je rentre le plus tard possible à la maison du boulevard Central j’ai enfin un alibi pour échapper aux corvées familiales faire manger ma sœur Hélène ou la laver ou l’endormir quand c’est mon tour

j’ai à lire à faire là-bas

la bibliothèque du couvent est un lieu envoûtant à cause de l’odeur capiteuse du bois et des vieux livres que je parcours sur place pendant des heures je note des citations dans mes cahiers je me frotte à plus grand que moi j’ai le vertige mais je tiens bon Madame P est là tout près

deux ans hors du temps lovée dans du papier

bercée par le rêve insensé d’écrire encouragée par mes collègues qui jouent dans les pièces que j’écris pour le cours de théâtre Quand les pieds ne foulent plus la terre une comédie en joual et Jennifer une histoire de femme folle à l’identité trouble

des pièces que Madame P lira et commentera sévèrement avec du retard

deux années longues comme une éternité qui se terminent abruptement avec l’obligation de passer à une autre étape

je m’inscris au baccalauréat en littérature française à l’Université Laval

j’ai décidé de devenir une écrivaine je le jure sur la tête d’Albert Camus un jour Madame P lira un livre de moi

je squatte la bibliothèque de l’université les cinq étages du pavillon Bonenfant du matin au soir sept jours par semaine je déserte la maison du boulevard Central pour de bon les rayonnages sont sans fin la quantité d’ouvrages aussi je me sens écrasée par le poids des livres ma volonté de tout lire est démesurée

je ne pourrai jamais terminer ce travail sur Jean-Jacques Rousseau à temps

tous les jours de la relâche j’écris je recommence le début le premier paragraphe les premiers mots je recule au lieu d’avancer ce n’est pas ça ce n’est pas ça ce n’est ça ce n’est pas ça ma dissertation est nulle ce n’est pas ça ce n’est pas ça j’ai la tête pleine ce n’est pas ça ce n’est pas ça ce n’est pas ça ma pensée est un magma d’idées noires et brûlantes ce n’est pas ça ce n’est pas ça ce n’est pas ça je cherche le mot juste comme Sisyphe ce n’est pas ça ce n’est pas ça ce n’est pas ça je suis condamnée à recommencer le même geste toujours j’écris la première phrase pas ça pas ça pas ça retiens mon souffle

enfin un paragraphe

pas ça pas ça pas ça le rocher dévale la colline

elle seule peut quelque chose pour moi Madame P peut faire cesser le doute le manège infernal qui m’empêche de rendre ce premier travail universitaire alors je lui écris

une longue lettre chargée de sous-entendus et de colère à cause de tout ce qu’elle n’avait pas vu pas dit pas fait une lettre à laquelle elle répond des mois plus tard en s’excusant

les maîtres ont sur leurs élèves une influence impossible à mesurer dangereuse parfois

la jeune étudiante passionnée qui lui a écrit cette lettre enflammée n’a pas su faire la différence

la Maîtresse n’a pas tous les pouvoirs

W n’a pas boudé longtemps elle veut me faire lire un texte qu’elle vient d’écrire le début de son nouveau projet de roman

le temps de replacer ma classe de ranger les dictionnaires j’attrape son cahier c’est mon journal les dix minutes d’écriture devraient suffire d’ici la fin de l’année c’est une bonne idée hein Madame elle s’adresse à un garçon qu’elle aime en secret une histoire d’amour compliquée je l’écoute distraitement me raconter

pendant qu’elle le fait qu’elle me lit sa page de texte avec fierté je songe à Z qui refuse d’écrire

je vois sa tête qui dégringole j’entends le bruit de sa tête qui roule jusqu’à mes pieds chaque fois qu’il doit me remettre un texte.





10


Chaque année j’ai cette phrase dès le premier cours pour rappeler à mes élèves que la Maîtresse est un être humain qui a ses défauts et ses qualités on a le prof qu’on mérite je serai gentille si vous l’êtes une façon de leur faire comprendre l’importance de la relation c’est comme un pont en construction il faut choisir le matériau qui convient pour qu’il soit solide

un pont de béton ou de ficelle

avec le groupe 38 rien ne va plus leur tressage de fortune n’a pas tenu une maille à la fois les nœuds se défont les liens se relâchent quand la Maîtresse s’en rend compte il est trop tard la lourdeur s’est installée

le constat s’impose devant ce groupe je ne peux plus tricher je pense qu’ils le perçoivent

le miroir sans tain du regard que je tourne vers eux l’âpreté de la voix les paroles méchantes j’aimerais réussir à faire l’hypocrite mais feindre la gentillesse ou l’élan maternel c’est au-dessus de mes forces les jeunes du groupe 38 n’en finissent plus de me décevoir

j’ai la mamelle sèche rien à offrir sinon l’essentiel les soixante-quinze minutes que dure la période je fais ce que dois pour me donner bonne conscience je me défoule à la pause avec les collègues en racontant les dernières frasques de l’élève Untel que je n’arrive plus à supporter je me console un peu je ne suis pas la seule à trouver que et que

ce matin j’en ai une qui me joue la grande scène pendant que les autres sont occupés à écrire dans leur journal je lui demande de me suivre dans le corridor j’ai à lui parler V se lève surprise elle n’a pas le temps ni le loisir d’attirer l’attention de ses admirateurs j’ai bien manœuvré le rapport de force est inégal

V avance seule dans la fosse aux lions

j’ai décidé de frapper un grand coup

V a confié innocemment à une jeune collègue qu’elle était connectée à son iPod pendant les cours rien de plus facile pour tromper la vigilance de ses enseignants le fil des écouteurs est dissimulé sous le rideau des cheveux elle n’a qu’à le débrancher en vitesse du iPod logé dans une poche de son jeans ajusté comme une deuxième peau

qui va oser la fouiller

V s’amuse avec ses enseignants déjouer le règlement est excitant surtout quand on peut s’en vanter

besoin d’attirer l’attention ou de se faire prendre je renonce à comprendre

c’est même pas vrai j’ai jamais dit ça fouille-moi si tu veux

ce ne sera pas nécessaire V écarte ses cheveux dégage les oreilles pas de chance pour moi aucune trace du fil suspect

je reste en plan avec mes accusations tu m’aimes pas j’l’sais elle fait la lippe elle va pleurer V utilise sa dernière arme le chantage elle en a lourd sur le cœur t’es toujours sur mon dos la contredire est inutile j’essaie d’argumenter la machine est enclenchée le flot désordonné de ses paroles m’étourdit ce n’est pas toi que je n’aime pas mais tes comportements vois-tu je renonce à la convaincre V a peut-être raison j’ai fini par devenir indifférente à ce genre de commentaires de toute façon je ne suis pas là pour me faire aimer mais pour t’enseigner le français et un peu de savoir-vivre pourquoi pas

je mens mal mon vernis de maîtresse expérimentée est craquelé la mère et l’éducatrice ont perdu leur belle assurance ma peau a commencé à se détacher c’est une autre translucide et mince qui apparaît

dans ce corridor j’ai tout à coup affaire à ma fille

ma grande fille avec qui j’ai fréquemment des disputes les derniers mois avant qu’elle quitte l’appartement rue de Vimy des disputes qui m’inquiètent me font mal

comment j’ai pu en arriver là avec mon bébé

la question blesse ma chair ravive la plaie

c’pas un cœur que t’as c’t’une patate

le groupe 38 est indomptable de l’autre côté de la porte les autres ont commencé à s’agiter je m’approche de la fenêtre pour leur montrer que je les vois

V est ramenée à l’intérieur

entre le moment où ils me rendent le silence et celui où j’ai refermé la porte dans mon dos je n’ai pas défailli mais sous mes pieds le sol a bougé les élèves du groupe 38 savent

ils ressentent la faille dans ma croûte terrestre.





11


Il y a presque vingt ans un après-midi de mai je suis une jeune enseignante dévouée fraîchement sortie de l’université j’ai des principes et des idéaux qui ont été malmenés plus d’une fois mais je tiens bon c’est vendredi c’est la dernière période je termine avec le plus agité de mes groupes je retiens mon souffle et m’en convaincs

tout ira bien

un garçon trapu plutôt costaud la langue bien pendue s’amuse à faire rire la classe avec ses singeries

la Maîtresse intervient doucement une fois deux fois la Maîtresse fait appel à son intelligence trois fois la Maîtresse l’informe il déconcentre les autres nuit à leur apprentissage quatre fois le manège se poursuit

trop tard elle a perdu patience

la voix est aiguë criarde les paroles éclatent comme de la porcelaine lancée sur les murs le spectacle est réussi la Maîtresse est hideuse et hystérique ils vont applaudir

ulcérée elle s’avance jusqu’à lui

les vêtements déchirés le visage vert méconnaissable hors de contrôle extrêmement puissante géante musclée

d’un bras elle soulève la table la rapproche de l’abdomen du garçon avant de la laisser choir violemment sur le sol

il l’a reçue en plein ventre

la colère de la Maîtresse a frappé ils en ont tous été témoins l’élève a le souffle coupé je vais le dire à mon père t’as pas le droit de me toucher ce qu’il n’a pas fait j’ai eu de la chance un ange devait veiller sur moi

pendant des jours des semaines je suis restée nerveuse fragile véritablement émiettée devant les élèves j’avais commis une faute j’étais coupable je n’avais rien à dire pour ma défense sinon le manque évident d’expérience

et cette façon de ne pas respecter mes limites et d’encaisser toujours

l’année suivante j’ai procédé autrement il y aurait dorénavant des règles à faire respecter il me fallait apprendre à m’amuser un peu moi aussi

je voudrais que le savoir-faire que j’ai acquis au prix d’expériences douloureuses et marquantes serve à mes jeunes collègues qui cachent mal leur désillusion et leur découragement à la fin de certaines journées électriques

mais jusqu’à quel point est-on disposé à entendre des conseils quand on ne doute pas

à leur âge j’étais tellement persuadée d’avoir raison et de connaître LA recette que je jugeais sévèrement les vieux-de-la-vieille forcément dépassés

maintenant que j’en suis je me tais.





12


Que j’aie raison ou non l’Adjointe a compris l’essentiel il n’est plus question d’avoir cette élève dans ma classe j’ai fait preuve de patience toute l’année pour déjouer ses manières d’enfant gâtée qui ne supporte pas d’être remise à sa place j’ai rien à écrire dans ton criss de journal j’ai ben l’droit de dessiner si ça me tente j’dérange personne c’est quoi ton ostie d’problème la bombe est lâchée cette fois c’en est trop son insolence est une morsure je ne veux plus entendre ses plaidoiries interminables qui tournent à vide c’est à prendre ou à laisser

T finit son année et ses examens au local d’encadrement ou je fais un massacre je la pends par les pieds en arrière de la classe

je n’en peux plus j’ai les nerfs usés je me fais penser à ma mère c’est elle que j’entends quand je me plains des élèves c’est encore elle qui éclate qui menace qui me court après dans la maison avec une pantoufle dans la main qui m’accroche par une couette pour me traîner jusque dans ma chambre

si on était en janvier je ferais un effort pour régler la situation mais c’est inutile c’est comme donner des coups d’épée dans l’eau je ne veux plus la voir ni l’entendre respirer tu comprends

une autre fois l’Adjointe et moi nous avons essayé de lui faire entendre raison l’accalmie n’a pas duré

la semaine suivante T reprenait ses vieilles habitudes et répandait son venin à tous vents il aurait fallu sévir encore une fois la retirer de mes cours pour qu’elle réfléchisse un bon coup j’ai manqué de courage la plus-que-parfaite est fatiguée

je n’arrive pas à tout faire

les amuser et les contrôler je passe d’une position à l’autre les dents serrées

leur donner le goût d’être assis dans ma classe et me comporter comme un bourreau l’équation ne marche pas

parfois j’ai envie de frapper

l’Adjointe n’a pas cherché à me calmer la solution était toute trouvée elle connaît mon impulsivité aura calculé les risques et évalué qu’il était plus sage de me retirer l’épine du pied ce n’était jamais qu’une élève de sacrifiée pour combien d’autres à qui la Maîtresse allait continuer de se consacrer sans compter

avant de quitter son bureau je me suis assurée qu’elle rencontrerait T avant le prochain cours pas question d’avoir à lui parler moi-même je sais pas ce que j’ai de ce temps-là elles me font toutes penser à ma fille j’ai vécu des choses pas faciles avec elle l’année passée on arrivait plus à se parler c’est l’âge j’ai beau le savoir je me fais pas à l’idée d’avoir tort tout le temps j’ai du mal à contrôler mes nerfs on dirait

l’Adjointe comprend elle va gérer la situation c’est plus prudent.





Août les derniers jours


Je m’éloigne du bord je prends ma distance le tapuscrit est rangé sur une tablette derrière moi derrière mon bureau je découpe je déplace j’enlève j’ajoute le moins possible il s’agit d’atteindre le cœur le noyau et au lieu de raconter une histoire linéaire qui va au bout de ses idées qui les développe qui met ses personnages en contexte je morcelle le récit je fais le contraire de ce que É suggère je choisis d’être encore plus fragmentée

les élèves n’ont pas de nom ils sont peu décrits sinon dans leur attitude leur comportement je ne sais rien de leur vie là n’est pas le propos dans les premières versions déjà j’opte pour des surnoms « la Grande Bouche » « le Graffiteur » « le Penseur » « la Têteuse » « la Princesse » « la Teigne »

É me met en garde il a raison les stéréotypes ne sont jamais que des raccourcis faciles

sans trop réfléchir je choisis une lettre de l’alphabet au hasard l’identité de l’élève se résume à cette seule lettre c’est un choix une décision qui s’accorde avec le sentiment de la Maîtresse

« chaque année ils sont les mêmes »

il y aurait une typologie à inventer autour des noms les Keven par exemple je sais que ça peut paraître invraisemblable et que c’est une généralisation dangereuse mais demandez à des profs du secondaire qu’ils vous parlent des Keven à qui ils ont enseigné à coup sûr des gars plus difficiles fragiles potentiellement décrocheurs ça vaut ce que ça vaut mais j’ai ma théorie je pense que c’est à cause des sons le K et le V des sons cassants coupants

à l’inverse il m’arrive de ne pas pouvoir retenir le nom d’un élève tellement il ne cadre pas avec l’image que je m’en fais comme si on s’était trompé en lui donnant son nom c’est plus fort que moi j’ai beau tout faire pour me le rentrer dans la tête je passe le reste de l’année à l’interpeller avec cet autre nom qui lui va mieux pour je ne sais quelle raison

peut-être me rappelle-t-il inconsciemment tel élève associé à cette façon de m’interrompre tout le temps cette façon d’être dans la lune de perdre son temps de se tenir sur une patte avec sa chaise de faire des commentaires de se plaindre de faire le clown pour attirer l’attention cette façon de m’attendre à la fin des cours ou de ne jamais ouvrir la bouche en classe

il valait mieux les dépouiller de leurs noms pour éviter que certains se reconnaissent ils sont tous là tous présents ceux à qui j’ai enseigné ceux à qui j’enseigne maintenant d’une manière ou d’une autre j’aurais pu braquer la caméra traverser l’écran des perceptions aller à la rencontre de leur histoire mais dans cette histoire de Maîtresse l’individu n’existe pas chacun joue un rôle

moi-même je suis une fabrication

derrière mon image de prof-presque-parfaite il y a tout un tas d’histoires du passé à démêler des histoires du présent aussi

il y a ma mère à qui je ressemble tellement en vieillissant que ça m’effraie il y a cette prof de littérature qui se tient au-dessus de mon épaule quand j’écris pour me rappeler mon insignifiance il y a ma fille avec qui je ne sais plus comment agir depuis qu’elle est devenue une femme

depuis cette scène horrible avec elle sur la rue de Vimy les mois qui ont suivi la mort de ma mère

c’est l’automne la rentrée scolaire est venue à bout de mes dernières résistances DJ l’amant de soixante ans auprès de qui j’ai pleuré ma mère morte au début de l’été DJ auprès de qui je me suis imaginée vieillissante auprès de qui j’ai retrouvé une manière d’équilibre affectif DJ vient de me quitter pour une autre sa femme de qui il est séparé depuis une vingtaine d’années ce n’est pas moi qu’il choisit je ne fais pas le poids devant les années devant sa fille adulte qui va se marier au printemps devant la patience de sa femme qui ne l’a pas eu facile avec

lui sa femme à qui il doit tellement

avec moi c’est beau c’est intense je suis forte je suis belle inspirante désirante désirable mais le sexe ce n’est pas tout

pas tout à fait ça dont il est question entre nous

il propose de rester mon ami de continuer d’être là auprès de moi jure qu’il ne veut pas me perdre même si dans les faits l’autre sa femme qui vit à Montréal l’autre n’est pas d’accord elle a été claire c’est elle ou moi

DJ n’arrive pas à choisir alors c’est moi qui le fais je m’arrache à lui au besoin d’être aimée bercée entourée

surtout ne pas flancher ne rien laisser paraître je suis forte je suis forte

c’pas un cœur que t’as c’t’une patate

et je pleure tout ce qui n’a jamais été pleuré

mamamamamamamamamaman où es-tu

partout à tout instant je laisse couler les larmes ma peau goûte le sel mes eaux menacent mes eaux grondent mes eaux érodent le barrage est fissuré les contenir plus longtemps c’est impossible

je ne veux pas

pas devant ma fille avec elle je ne dois rien laisser paraître je suis forte je suis forte même si elle a raison je ne dis pas un mot à table j’ai toujours l’air fatiguée ailleurs je ne l’écoute pas quand elle parle je fuis sa présence je refuse de discuter d’admettre qu’elle n’est plus une enfant qu’elle a son mot à dire des opinions

pourquoi ce serait moi qui décide de tout du poste de télé à écouter de la disposition des meubles dans l’appartement puis cette façon que j’ai de m’essuyer les doigts au déjeuner sur le napperon au lieu d’utiliser une serviette de papier ma fille a bien le droit de me faire des commentaires même si

même si

elle n’est pas ma mère je lui crie

éclats de voix porte qui claque

trou noir

ce soir-là je fonce sur elle et je l’attrape à la gorge je suis une bête traquée qui attaque qui bondit les poings serrés autour du cou de cette femme mon bébé je hurle

j’en veux plus de ta criss de violence comprends-tu

cette scène je voudrais pouvoir l’effacer l’oublier la jeter le plus loin possible de moi la culpabilité ne me lâche pas j’ai beau me répéter tu as eu un moment de folie allez ça va ta fille finira bien par comprendre plus tard le pardon n’arrange rien le pire ce n’est pas le geste lui-même c’est la pulsion qui est montée

j’aurais pu la tuer

j’ai senti ça en moi dans mes viscères je porte une violence inouïe je suis un animal une bête une mauvaise mère un monstre

la Maîtresse la Mère le Monstre

LM la sainte trinité

LD Lynda Dion La Dévorante

un soir je ne sais pas comment j’ai fait mais je me souviens très bien de la violence qui s’est emparée de mon corps elle venait d’arracher le drapeau bleu du mur de la cuisine j’ai bondi pour la tuer la vue de mon propre sang en train de dégoutter sur mes pieds m’a refroidie

c’est comme ça j’ai pensé je suis un animal qui défend son territoire

ces mots-là terminent « L’appartement » le premier fragment de LD nulle part ailleurs dans le roman il ne sera question de la coloc qui m’a inspiré cette violence comme si – oui on pourrait le croire – comme si j’avais assumé le geste

« c’est comme ça » à quoi bon en faire tout un plat la page est tournée d’autres scènes du passé seront convoquées dans les fragments suivants – la petite enfance la ville la ruelle les rats la mort de ma mère la quête amoureuse le besoin d’être aimée

mais la violence non

je reprends où j’ai laissé

cette histoire de Maîtresse en contient d’autres c’est une histoire gigogne je ne m’arrêterai pas avant d’avoir libéré les occupants des entrailles de cet immense cheval de Troie.





13


Première période W ne va pas me lâcher de la récréation avec un poème écrit dans son agenda cette fois c’est du sérieux elle jurera voudra mon avis n’est-ce pas qu’elle a employé de belles images c’est facile elle peut en faire trois par jour des poèmes comme ça W est une vraie machine un moulin à paroles qui se mettra en marche tout seul et qui ne s’arrêtera pas

même quand j’aurai arraché le fil d’alimentation de la prise de courant

groupe 38 après le dîner

les dix minutes d’écriture dans le journal ne seront pas de trop pendant qu’ils s’exécuteront en chasse je ferai trois fois le tour du 2026 histoire de démêler les larves qui auront fumé leur joint de celles en pleine digestion Z tiendra son crayon appuyé tout en haut de la page hypnotisé comme lorsqu’on se tient au bord du vide je ralentirai en m’approchant de son pupitre puis je ferai une pause pour qu’il sache que je sais

je résisterai à la tentation de le jeter moi-même en bas du précipice

V changera de couleur de stylo à chaque mot pour en écrire le moins possible les yeux rivés à l’horloge elle guettera le moment où elle pourra

parce que c’est fini ça fait plus que dix minutes tu vois pas

déranger les autres et se faire remarquer

quatrième période sur les pas de ma collègue enceinte qui aura du mal à grimper jusqu’au deuxième la peau de sa belle bedaine tendue comme un tambour je m’encouragerai en me disant que c’est la dernière des dernières

T m’attendra à la porte du 2026 sans la regarder je lui remettrai le billet d’expulsion et le travail à faire pour la période Y arrivera en sueur juste avant le son de la cloche parce qu’il aura joué au basket le plus longtemps possible avant de se résigner à me faire la faveur de sa présence

il franchira la porte sans un bonjour me passera sous le nez en silence la tête bien haute posera ses questions sans jamais lever la main ni attendre son tour osera négocier encore et se porter à la défense des autres quand j’annoncerai que le travail est à remettre à la fin du cours

la Maîtresse est sans pitié

c’est vendredi et elle ne s’en sortira pas

les cahiers sont jetés au fond du sac pendant que les élèves dévalent les escaliers en se bousculant la Maîtresse maudit leur liberté pour elle la semaine n’est pas terminée pas encore

c’est son tour de garde

dans la salle des casiers le niveau sonore est insupportable il faut garder les yeux ouverts pour apprécier la grande finale du spectacle les couples qui se pelotent sans pudeur les petits groupes qui bloquent la circulation les lambineux qui occupent la salle des casiers en attendant leur autobus au lieu d’aller prendre de l’air les joueurs de soccer avec leur ballon ou les skateurs qui se faufilent en douce sur leur planche

la Maîtresse égrène les minutes ne lâche pas des yeux l’horloge accrochée au mur près de la caméra de surveillance

encore un tour

que la fin de semaine arrive.





14


La Maîtresse mangerait n’importe quoi des céréales avec du lait de la soupe Lipton avec des biscuits soda un sac de chips avec du fromage en grains

c’est vendredi soir et je suis vidée

j’ai laissé un message à B sur son répondeur je ne suis pas sûre d’avoir envie de passer la soirée toute seule devant la télé comme une grosse légume

si j’avais un reste d’énergie je profiterais de ces heures pour écrire

tout me pèse même manger

pourtant je n’ai pas le choix il faut que je passe à l’épicerie mon frigo est à l’image du reste c’est le désert

je passe à la SAQ choisis quelques bonnes bouteilles achète surtout du rosé ça sent l’été j’ai des envies de terrasse et de barbecue si B retourne mon appel et qu’il se joint à moi je lui proposerai de manger dehors sur le balcon

direction le supermarché pour un paquet de merguez une baguette et des fromages je fais vite me faufile entre les chariots dans les allées la foule m’insupporte

le vendredi soir particulièrement

je me mets en file à une caisse devant moi une famille en train de décharger ses provisions la fillette est mignonne elle me fait de beaux sourires auxquels je réponds tout de suite le père se détourne le père me dévisage

c’est lui c’est l’amant afghan son regard insistant

fuir changer de caisse c’est trop tard

je baisse les yeux je regarde ailleurs

Farid m’a reconnue

la femme se prépare à payer je regarde par-dessus l’épaule de l’Amant je regarde par-dessus son épaule comme si Farid était invisible je me concentre sur la silhouette de la femme de l’Amant c’est elle qui m’intéresse et la fillette qui n’a pas plus de trois ans je compte les années

la fillette est née avant ma rupture avec son père

la femme a de longs cheveux noirs soyeux des hanches fortes un joli profil ses vêtements n’ont rien de distinctifs quand elle s’adresse à la caissière je comprends qu’elle parle très bien français

son visage enfin

la femme est jeune la femme a de grands yeux vifs éclatants des yeux capables de supporter n’importe quel regard celui de son mari qui la trompe celui de sa maîtresse qui rougit de honte Farid m’a menti à moi plus qu’à elle son épouse est une femme moderne qui ne correspond en rien à l’image que je m’en faisais

c’est moi la plus stupide la plus naïve

et si je le dénonçais là maintenant devant elle devant tout le monde

Farid cherche un moyen de s’adresser à moi sans être vu c’est trop fort

je suis projetée en arrière piégée ligotée jetée sur le lit les cuisses ouvertes le sexe humide Farid me pénètre solidement en tenant une de mes jambes dans sa main son bassin donne des coups sa queue est un pieu qui m’enfonce c’est comme ça qu’il m’a possédée

qu’il me tient encore

ses yeux questionnent c’est obscène devant l’enfant devant la femme et c’est moi qui blêmis à présent qui détourne le regard

s’il fallait que son épouse découvre son manège

les yeux conquérants de l’Amant me mettent à nu résister à tant d’assurance je ne peux pas je n’ai jamais su le faire

la caissière remet la monnaie ils vont partir je dépose le paquet de merguez les fromages la baguette de pain donne ma carte de guichet au lieu de payer comptant pour gagner du temps

ils disparaissent derrière les portes automatiques

juste au moment où j’abaisse ma défense Farid revient à la charge nerveux dans sa main un bout de papier sur lequel il a griffonné à la hâte son numéro de cellulaire.





15


C’est la nuit et je ne dors pas quand B donne de ses nouvelles il reste un fond de rosé il a perçu dans ma voix que quelque chose n’allait pas j’ai laissé trois messages il peut j’insiste il peut venir à n’importe quelle heure

j’ai conservé le numéro de téléphone de Farid c’est bête c’est stupide j’aurais dû lui jeter le bout de papier à la figure mais pour qui il se prend celui-là Monsieur dispose de ses femmes quand ça lui chante je ne vois pas comment je pourrais interpréter son geste autrement

à moins que

cette hypothèse-là est pire encore

à moins qu’il n’ait eu pitié de moi n’étais-je pas éplorée quand il m’a plantée là sous prétexte que j’étais infidèle comme il a bon cœur voilà qu’il me pardonne qu’il daigne à nouveau s’intéresser à moi

et si je lui donnais rendez-vous pour lui exprimer le fond de