Main La montée du soir

La montée du soir

Year:
2016
Language:
french
ISBN:
a8fd5b01c840403948c2ae4b1cb16da166dba917
File:
EPUB, 239 KB
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1

La Maîtresse

Year:
2013
Language:
english
File:
EPUB, 501 KB
2

La peau, c'est la vie !

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 307 KB
Michel Déon

de l'Académie française





La montée

du soir





Gallimard





Michel Déon est né à Paris en 1919. Après avoir longtemps séjourné en Grèce, il vit en Irlande. Il a reçu le prix Interallié en 1970 pour Les poneys sauvages et le Grand Prix du roman de l'Académie française en 1973 pour Un taxi mauve. Il a publié depuis Le jeune homme vert, Les vingt ans du jeune homme vert, Un déjeuner de soleil, « Je vous écris d'Italie... », La montée du soir et rassemblé quelques souvenirs dans Mes arches de Noé et Bagages pour Vancouver. Il est membre de l'Académie française depuis 1978.





Vient un moment de la vie – mais lequel ? il diffère pour chacun, très tôt pour les uns, très tard pour les autres, parfois jamais pour de rares élus comblés, mourant les mains, la mémoire et le cœur pleins –, vient donc un moment de la vie où nous nous apercevons que les amitiés, les amours, les sentiments et jusqu'aux mots et aux noms que nous croyons perdre par une sorte de maladresse déprimante, en réalité nous quittent d'eux-mêmes, animés d'une sournoise volonté de fuite.

L'image aussitôt présente à l'esprit est celle de rats abandonnant un navire menacé d'une catastrophe que ne saurait encore prévoir son équipage tout occupé d'arrimer la cargaison sous les ordres du capitaine en second ou de se saouler dans les bistrots du port avant de prendre la mer. Cette image – par ailleurs amusante et pittoresque avec les rats les plus arrogants empruntant la passerelle pour quitter le bord tandis que les plus timides pointent leurs truffes noires par l'ouverture des écubiers et glissent en théorie pressée le long des amarres pour sauter sur le quai et gagner, gourmands, les docks les plus appétissants –, cette image, dis-je, n'est qu'en partie vraie. Si l'équipage se réjouit de la fuite des rats dont l'aigre odeur empeste la cale, en revanche l'homme que délaissent les objets, les amitiés, les amours, les sentiments, les mots, les noms, souffre en silence, dans son orgueil, d'inspirer la pitié.

Depuis longtemps les mar; ins interprètent la fuite des rats comme un de ces avertissements que la camarde des mers, en son atroce et méprisant cynisme, adresse aux équipages avant de frapper. Et si le capitaine ordonne quand même le départ, sans rats à bord, c'est bravade, façon de relever le gant, vaine illusion de vaincre la mort. Dépourvu d'un sixième sens, maintenu en état d'infantilisme par une société qui l'enrobe de coton et le ficelle dans le rationalisme, le terrien perçoit rarement la menace. Il s'accuse de maladresse, de distraction, il accuse la femme qui fait le ménage de sa vie de cacher sous un ordre prosaïque le désordre dans lequel il s'est complu, guidé par un fil rouge de lui seul visible.

Reste à savoir à quel moment exact ce qui, jusque-là, s'égarait d'une façon explicable, commence à disparaître d'un façon inexplicable.

Avec un rien d'imagination, il est loisible de rêver à une chaîne de montagnes dont, malgré le poids des souvenirs amassés en route, nous gravissons le versant jusqu'à sa ligne de crête pour découvrir soudain l'immensité du paysage et sa sublime beauté. Ici, il importe de reprendre son souffle, de s'asseoir sur un roc qui affecte plus ou moins la forme d'un siège, de poser son fusil de chasse, sa canne ou son piolet et de contempler, avant de redescendre par l'autre versant, la splendeur de l'Éden qui nous a été donné. Cette pause est nécessaire pour qu'à contre-ciel se silhouette Gilbert Audubon qui vient d'atteindre la crête.

Gilbert Audubon est monté par l'adret dans le soleil et la lumière, partant de la vallée où deux haies de peupliers scintillants encadrent la rivière qui, sans se tromper dans le dédale des vallées, court vers le fleuve pour qu'il la conduise au lac, à la mer, à l'océan. Plusieurs fois, Gilbert Audubon a coupé la route en lacets, traversant des pâturages à l'herbe tondue ras par les jaunes incisives des moutons agenouillés. Un bélier l'a suivi des yeux, mâchonnant une poignée de marguerites dont l'une restée à la commissure de sa bouche donnait à son expression obtuse, inquiète et belliqueuse à la fois, ce petit air de fête qu'on voit aux beaux des bals de village. La route est devenue chemin serpentant à travers une forêt de conifères parfumée à la résine chaude et à l'humus tiède. Dans une clairière, il a vu, le temps d'un éclair, l'envol vertical, puis cassé à angle droit d'une bécasse qui a plongé au creux d'un buisson de rhododendrons ferrugineux d'un rose tendre. Un renard surgi d'un fourré s'est arrêté au milieu du chemin, le regardant, immobile, les oreilles dressées. Son museau tacheté de poils blancs et son pelage d'automne mité par plaques, trahissaient le vieux renard civilisé, habitué aux hommes, blasé sur les rencontres en forêt. Gilbert Audubon lui a adressé un signe de la main et le renard a continué sa quête d'un pas paisible.

Au sortir de la forêt, le chemin, réduit à un sentier taillé en corniche dans la paroi rocheuse, grimpait en épousant le flanc bombé de la montagne à l'endroit où, une dizaine d'années auparavant, une avalanche et un glissement de terrain ont fauché des centaines de sapins. Quelques arbres gisaient encore bloqués par des éperons rocheux dans une mêlée confuse, noyés qui, en un moment de terreur, se sont agrippés les uns aux autres, entrelaçant leurs branches. Plusieurs hivers de neige ont blanchi les troncs dont la teinte délavée rappelle celle du bois vomi par la mer sur les plages. D'autres sapins, en basculant. ont soulevé des mottes de racines maintenant mortes, énormes nœuds inextricables de tentacules, têtes de méduses pétrifiées.

Après la forêt massacrée, le chemin contournait un contrefort de la montagne et aboutissait à une cascade chutant d'une dizaine de mètres dans une vasque naturelle bordée de campanules alpestres à fleurs violettes. Pressée dans une gouttière de roche calcaire d'un beige velouté l'eau de la vasque filait vers un val piqueté de hauts chardons vert-de-gris et descendait en direction de la rivière aux peupliers, du lac, de la mer, de l'océan, perdant, au cours du long voyage, son identité, sa métallique clarté.

Agenouillé au bord de la vasque, penché sur son image tremblée, Gilbert Audubon a bu dans le creux de sa paume. La pureté glacée de l'eau lui a rappelé pour des raisons indicibles – ou peut-être même sans raisons – le visage et le corps d'Angèle. Avec le feuillet d'un carnet à spirales, Gilbert a confectionné une nacelle assez haute de franc-bord pour ne pas embarquer l'eau des vaguelettes. Au crayon-feutre, en grosses capitales appliquées, il l'a baptisée L'ANGÈLE avant de la confier au courant. Si elle ne rencontre pas d'autre cascade, la nacelle atteindra la rivière et, après deux ou trois tours sur elle-même, livrée à un cours plus paisible, elle voguera vers le lac, la mer, l'océan, porteuse, pour ceux qui la verront passer, d'un message aussi énigmatique que celui de la sonde américaine qui, après une dernière visite à Saturne, dérive vers les peuples de l'infini. Ainsi en est-il depuis quelque temps des messages adressés à Angèle : un mot, un seul mot en apparence bénin, en réalité lourd d'anxiété, se perd dans un autre univers sans provoquer d'écho.

Le sentier s'arrêtait à la cascade où les bergers menaient boire leurs troupeaux avant l'avalanche qui avait dénudé cette partie de l'adret, et l'ascension continuait par un raidillon dans un terrain chaotique hérissé de menhirs aux arêtes aiguës, aux taches de lichen brun qui leur dessinaient les yeux à longs cils, les bouches amères des statues de l'île de Pâques. Brûlés par le soleil, polis par les cataractes des orages, éclatés par le gel, les cailloux des moraines roulaient sous les pieds de Gilbert Audubon. Pour se hisser, il a plusieurs fois dû s'agripper à des pierres grumeleuses, à des touffes de thym ou de lavande sauvage dont le sec parfum imprégnait si fort ses paumes qu'il s'est arrêté pour le humer avec délice. Dans les cent derniers mètres avant la crête, comme la pente s'adoucissait, il a pu se redresser, marchant à grandes enjambées sur de larges dalles polies par un glacier quaternaire qui a laissé des stries régulières et creusé des niches poreuses où croupit l'eau des dernières pluies.

Enfin le sommet, la ligne de crête. Un instant auparavant, nous avons découvert Gilbert Audubon assis sur ce bloc rocheux creusé en son centre, avec des accoudoirs comme un trône. Il ne faut pas moins qu'un trône pour se sentir le prince du paysage circulaire soudain déployé dans la lumière de l'après-midi. La chaleur de la journée a levé une brume qui estompe les lointains pour les éloigner encore, fondant les masses gréseuses dans les mêmes gris. Tout autour de la crête, souveraine de l'ensemble du massif, s'ordonnent les saignées assombries des vallées, les aiguilles, les pics, les arêtes, les donjons aveugles sculptés par l'érosion, les forêts de résineux qui, pour les exhausser, encerclent tendrement les hauts sommets solitaires, les détachant avec une implacable netteté, comme dessinés par un peintre naïf soucieux de n'oublier aucun détail, le moindre buisson, la moindre branche de sapin. Ici et là demeurent des traînées d'une neige sale aux reflets roses. Une cascade tranche d'un étincelant coup de sabre le flanc de la montagne opposée. Et, sur ce paysage, le silence, un silence inouï, non pas de commencement du monde car ce commencement n'a été que fracas, ululements sinistres dans l'univers vide qui se peuplait de planètes en fusion secouées de sanglantes éruptions, ni de fin du monde qui sera un long râle glacé, non, mais un silence doux, feutré comme le vol d'un couple de ces aigles qui, plus bas, sans un cri, sans un battement d'ailes, planent dans les courants ascendants.

Bien qu'il n'ait pas la prétention d'être un grand alpiniste, Gilbert Audubon a connu dans sa vie quelques-uns de ces instants, souvent sur des sommets conquis après une longue et solitaire ascension, une fois dans le désert, ayant perdu la piste, une autre fois seul en mer, à cent milles des côtes de Bretagne. Ce sont les minutes de vérité avec soi-même. Loin d'être écrasé ou réduit aux caprices des éléments, l'homme grandit et transcende sa solitude en puissance et en orgueil. Dans ces occasions, il est même arrivé à Gilbert Audubon de laisser monter à ses lèvres les paroles d'une hymne souvent entendue dans son enfance, lorsqu'il passait devant le temple protestant pour se rendre à l'église catholique le dimanche matin. Par la porte entrebâillée s'envolaient les voix cristallines d'autres enfants : « Plus près de toi, mon Dieu »... S'il ralentissait le pas, sa mère lui prenait la main pour l'entraîner hors de portée de ces voix tentatrices, et c'est tout juste si elle ne disait pas : « Bouche-toi les oreilles... »

Des années après, lors de ces minutes de vérité avec soi-même, les paroles et la musique lui reviennent en mémoire : « Plus près de toi, mon Dieu »... comme si Dieu se tient vraiment au ciel et que réduire, fût-ce dans une infime proportion, la distance qui le sépare de ses créatures, dépouille déjà l'âme de l'enveloppe si peu glorieuse qu'elle habite par hasard ou par méprise. Cette enveloppe, il faut la hisser jusqu'au sommet, la cravacher pour qu'elle retrouve une lasse énergie, l'habiller de laine, la chausser de solides brodequins à crampons sans lesquels on frissonne ou se tord les pieds. Alors qui ose encore parler de corps glorieux ?

Dans ces instants parfaits la femme aimée ne s'appelle pas Angèle pour rien. Si la symbolique des noms a un sens, Angèle plane autour de lui, invisible, ses ailes déployées, l'effleurant, s'éloignant, revenant avec une aisance qui ne cesse de peiner ou d'enchanter Gilbert Audubon tant il souhaiterait qu'elle fût là, dans ses bras, blottie contre sa poitrine comme aux premiers temps de leur amour. Mais peut-être la discrétion d'Angèle, sa façon de voiler son visage quand, loin d'elle, il cherche à se le rappeler, tiennent-elles à la présence du lucide interlocuteur que Gilbert Audubon retrouve au cours des minutes de vérité. Ce double, surgi du passé avec l'insolence de sa jeunesse gorgée d'espoir et son intransigeance maladive, pose un regard sans complaisance sur l'homme qui a dépassé la cinquantaine et dont la dure escalade a creusé les traits, blêmi les lèvres. Sur ces traits, restons-en à l'image tremblée apparue quelques secondes dans l'eau vive du bassin, image emportée par le courant vers le lac, la mer, l'océan et que L'ANGÈLE en sa fragile navigation ne saurait rejoindre.

« Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? » demande le jeune homme qui scrute sans pitié le visage vieilli pour y lire son propre avenir et, bien sûr, le condamner. Gilbert Audubon hausse les épaules. Nul autre que lui-même n'a le droit de l'interroger. Ne sait-il pas déjà se faire saigner mieux que n'importe qui ? Oui, enfin n'importe qui, sauf Angèle quand, comme ces derniers temps, elle s'écarte de lui d'un soyeux battement d'ailes. Ah, combien il préférerait du bruit, l'enflure des mots, des gestes, fussent-ils irrémédiables, mais Angèle semble toujours sienne, niant l'à peine perceptible distance qui se creuse entre eux à intervalles réguliers : « Je souffre de tachycardie amoureuse, dit-elle. Si mon cœur bat trop vite parce que je te chéris trop, je le calme pour ne pas mourir. Tu ne vas pas me reprocher de vouloir vivre pour toi ! Laisse, par moments, mon cœur s'apaiser pour que je t'aime mieux. » L'admirable est qu'elle ait toujours des raisons de cette qualité.

D'un geste agacé, Gilbert Audubon tente d'écarter Angèle qui a profité d'un moment de vague à l'âme pour s'interposer entre le jeune homme qu'il fut et l'homme qu'il est devenu. Il n'a pas gravi la montagne, atteint le belvédère pour se parler d'elle, même si les réticences de la jeune femme sont les premiers indices d'une anxiété plus générale qui, il le sait, l'attend d'ici peu. Il a désiré cette minute de vérité avec le sentiment que l'altitude le délivrerait d'une engourdissante pesanteur. En atteignant la cime, il a respiré comme ces plongeurs qui, dans les glauques épaisseurs d'un paysage sous-marin, s'affolent soudain au passage d'une ombre et, d'un coup de talon, remontent à l'air libre dont ils emplissent leurs poumons avec extase. Délivré, la conscience aiguisée, il a le sentiment d'absorber la beauté comme un élixir de jouvence.

Maintes fois, il a dit à Angèle que sa présence embellit le ciel, la mer, la montagne au point que tout s'effondre si elle s'écarte d'un pas... Elle embellit même les décors les plus communs. Une lépreuse rue de banlieue s'est transformée en somptueuse avenue le jour où, par hasard, il a rencontré Angèle à la recherche d'un chenil spécialisé dans l'élevage des teckels alors qu'il se rendait à l'atelier d'un fondeur pour donner à réparer un bronze fêlé. Elle n'a pas acheté de teckel il n'a pas confié son bronze au fondeur, ils ont échoué dans un square pelé pour s'asseoir sur un banc et se parler longuement à mille lieues de cette déprimante zone. Et combien de fois encore a-t-elle embelli les chambres d'hôtel de fortune qui les cachaient à Paris et, lors de leurs escapades en province ou à l'étranger quand, las d'une route ennuyeuse, ils éprouvaient le besoin de s'arrêter à tout prix ? Ainsi, un soir qu'ils roulaient vers Venise, la voiture, obéissant à un signe, est tombée en panne sur l'autoroute, et on les a remorqués en pleine nuit jusqu'à Dolo, bourgade triste et malodorante, dotée d'une seule auberge à la chambre trop grande avec ses deux lits monumentaux couverts d'affreuses courtepointes grises, ses murs suintants de salpêtre et, sous la table de chevet, un vase de nuit fêlé et pas très propre. À la minute où Angèle, somnolente, a commencé de se dévêtir, la sinistre chambre d'abord irrésistiblement comique, s'est effacée de la vision de Gilbert Audubon qui n'a plus perçu, dans l'ombre épaisse, que les chastes lits jumeaux voguant dans un espace nu et portant leurs deux corps tendus et immobiles comme des gisants. « Simple phénomène de lévitation, prétendit Angèle par la suite, l'amour nous emportera beaucoup plus haut ! » Mais c'était au début, dans l'exaltation et le mépris du reste du monde.

Encore elle ! On croirait que, profitant de l'allégement de la pesanteur, Angèle a glissé son ombre entre Gilbert Audubon et son jeune double impatient de le juger. Elle n'a rien à faire ici. Sa présence est inutile. Elle n'embellit rien puisque tout est beau par essence et peut-être par destination divine. À l'instant où le Prince Audubon s'est assis sur son trône de pierre, tout s'est mis à vivre sous ses yeux : un nuage voile un à-pic schisteux, le soleil tire une note fulgurante d'une plaque de neige oubliée par la fonte, la masse sombre d'une forêt de mélèzes blêmit sous un coup de vent, une haleine bleutée trahit la respiration des thalwegs. La tentation d'assimiler des détails du paysage aux fragments d'un corps est irrésistible depuis que, un après-midi où le bateau les ramenant d'Hydra pénétrait dans le goulet entre Poros et Trézène, Angèle lui a fait remarquer, en face d'eux, les hauteurs de l'Argolide qui dessinaient avec une sensuelle langueur le corps d'une femme couchée : jambes fortes de la statuaire grecque, mont de Vénus (ici d'Aphrodite), ventre plat, seins, menton levé d'un visage buvant la lumière. C'était désormais devenu un jeu de déceler partout des nez, une bouche, une blonde chevelure ondoyante dans les blés de juillet, de reconnaître des sentinelles peaux-rouges dans les monolithes de l'Arizona, la forfanterie des lingams hindous dans les obélisques naturels de Montserrat, des armures de chevaliers dans les Dolomites. Ils aimaient aussi, tour à tour, se retrouver eux-mêmes parmi ces débris de géants, mais si le corps anguleux et musclé de Gilbert semblait bien avoir été dispersé dans les Alpes avec des détails d'une précision qui, dans la bouche de la jeune femme surprenaient par leur impudicité, en revanche, son corps à elle, trop parfait, souffrait mal d'être éclaté en mille morceaux mêlés aux restes titanesques des soulèvements hercyniens. Ajoutons encore que s'il plaisait à Angèle de lâcher une comparaison crue et même un rien lubrique rappelant un attribut érectile de Gilbert, elle se repliait sur elle-même ou s'offensait si Gilbert désignait dans l'ouverture d'une grotte ou de quelque crevasse, une partie secrète du corps de sa maîtresse.

Que le jeu dans lequel ils rivalisaient d'imagination fût né en Grèce – et plus précisément dans l'Argolide des Atrides – il n'y a pas lieu de s'en étonner. La mythologie grecque est la plus figurative des mythologies. Dédaignant la spiritualité, elle a inventé des dieux à l'image du sol et des hommes, résumant dans leur cruauté, leur appétit de puissance, leur orgueil, leur favoritisme, leurs mesquines vengeances et leur luxure, les plus criantes des passions humaines. Victimes de leurs propres tares, tombés de l'Olympe, rejetés par la mer ou expulsés des entrailles de la terre, les dieux grecs ont été foudroyés par le monothéisme comme de vulgaires tyrans chassés par la colère du peuple. Leurs corps éclatés ont formé le relief du monde. L'homme ne voulait plus de dieux qui lui rappelassent sa triste image, il voulait, lui, être à l'image d'un dieu rédempteur. Du haut de sa montagne, l'alpiniste salue la déconfiture des faux héros.

Le soleil a dépassé le zénith et décline déjà. La minute de vérité est devenue une heure de rêveries désordonnées autour de l'adolescence, d'Angèle, des dieux grecs, du bonheur, et le jeune homme n'a pas encore vraiment pris la parole comme il est impatient de le faire pour accabler son double vieillissant et lui rappeler avec son intransigeante rudesse, la longue liste des trahisons dont Gilbert Audubon, croit-il, s'est rendu coupable. Croit-il... car l'autre estime avoir quelques excuses. Il a, comme disent les marins, navigué au plus près. On ne remonte pas droit dans le vent, on louvoie, on tire des bords.

Lejeune homme est particulièrement sévère à l'égard d'Angèle. Persuadé qu'elle profite des faiblesses de Gilbert, il ne pense pas une seconde qu'elle puisse être sincère. La prétention de son adolescence a décrété que la différence d'âge est trop grande. Tantôt il décide qu'Angèle joue avec le cœur de ce vieillard de cinquante ans, tantôt qu'elle y trouve son intérêt, ce qui est absurde car elle a probablement beaucoup plus de moyens que Gilbert et n'a aucun besoin de lui pour mener l'existence libre qu'elle aime. Là où Gilbert Audubon trouve mille raisons pour se conforter dans l'idée qu'elle l'aime pour lui-même, le jeune homme affiche une incompréhension totale. La différence d'âge lui apparaît comme un empêchement dirimant à l'amour. Il y voit une impossibilité sinon physique, du moins morale. Pour un peu, il prendrait des airs dégoûtés. Quoi ? Cette belle jeune femme avec un quinquagénaire ? « À ton âge ! », dit-il parfois à son double qui reçoit le choc en sourcillant et sent le doute se vriller en lui bien qu'il ne s'estime pas si vieux. Quand, dans un sursaut d'indignation, il compare son visage à celui de l'agressif jeune homme qu'il a été, il s'accorde quelques avantages. La pratique de la montagne, la navigation hauturière, les sports ont durci ses traits qui, dans leur joliesse adolescente, souffraient de mollesse. Interrogée sur cette cruciale question, Angèle a fermement répondu : « Je n'aime pas les chérubins, j'aime l'Homme ! » Comme elle dit « l'Homme » avec une majuscule forte dans l'intonation, renvoyant le coquebin à ses injustes prétentions !

Certes, il eût été plus enthousiasmant d'espérer toute une vie avec Angèle, un cheminement dans les décennies, la main dans la main, d'un pas mesuré. C'est une idée romanesque qui n'a que le défaut de refuser bien des possibles de l'existence. Gilbert Audubon chérit plutôt l'idée d'un amour limité dans le temps. Il lui semble aisé de parfaire cet amour s'il l'enclôt dans un espace défini, lui assignant une frontière : sa propre impuissance (plus morale que physique) ou sa mort (naturelle ou provoquée), abandonnant une Angèle mûrie par l'expérience, même s'il est évident qu'on ne saurait laisser de cadeau plus empoisonné à une femme que de lui rendre sa liberté en s'en faisant regretter. Au cœur de cet espace défini, Gilbert Audubon a dessiné les figures de l'amour comme on dessine les composantes d'un jardin japonais : sous cette pierre si lourde à soulever se cache le secret de l'aimée ; l'allée de graviers, ratissée différemment à chaque heure du jour, scande les variations du cœur ; la vasque symétrique sert à leurs ablutions en commun, un des plaisirs préférés d'Angèle ; ce bonsaï, un cognassier de Chine dans son pot de terre cuite, est l'arbre du courage. Aux dessins traditionnels, il ajoute en pensée des éléments qui symbolisent ses propres aspirations : le prunier pleureur du renoncement ; le bosquet des concessions exquises ; la passerelle en dos d'âne des adieux ; la lanterne de bois des nuits charnelles. En somme, l'enclos parfait à l'intérieur duquel, aux heures qui leur sont abandonnées, il peut espérer avoir tout entière à lui une Angèle transfigurée par l'esthétisme zen des Japonais pour que, libérée un froid matin, elle se souvienne toujours de lui.

Trompés par l'immobilité de l'homme, deux mouflons à manchettes ont surgi une centaine de mètres plus bas, le contemplant sans bouger comme deux sculptures peintes dans ce panorama si vivant qu'il ne cesse de se modifier depuis que Gilbert Audubon a gagné la crête. Pour inverser les rôles et rappeler à l'ordre le dérèglement des choses, il suffirait de tourner la tête, de tousser ou de lever la main : les mouflons disparaîtraient d'un bond au-dessus du précipice dont ils se jouent. Mais Gilbert Audubon est devenu de plomb. Un geste lui est pratiquement impossible et il resterait statufié comme les mouflons s'il ne voyait soudain se dessiner dans le ciel pâle, les volutes traînées par un avion à réaction. Cette « mécanique plaquée sur du vivant », selon les mots de Bergson – il a dans sa jeunesse étudié la philosophie et, plus que des idées qui ne l'intéressent guère maintenant, il se souvient des cadences bergsoniennes et de grands bonheurs d'écriture alors que toute la philosophie qui a ensuite repoussé Bergson dans un dédaigneux purgatoire, lui paraît traduite du bas allemand, jeu de cuistres dans le brouillard des barbarismes –, cette « mécanique » apparue dans le « vivant » ciel comme un signe du monde qui se rappelle à son attention, le tire de sa torpeur et réveille en lui un réflexe de chasseur : il épaule. En vain, car il n'a pas gravi la montagne un fusil à la bretelle ou un piolet à la main comme nous le croyions au début quand, connaissant encore si peu Gilbert nous lui donnions du prénom et du nom, mais avec une canne, ferrée il est vrai, une de ces belles cannes de montagnard taillées dans les bois durs du merisier ou du chêne, au bec lustré par la main qui l'étreint. L'absurde geste d'épauler relève – il en convient – du réflexe conditionné par une vie de chasseur. Les mouflons ont disparu dans le ravin, sautant, de l'éperon rocheux où ils se tenaient, sur une corniche en aplomb du précipice. Gilbert reste seul. Le charme est rompu. Vallées, cimes et couronnes forestières ont doucement expiré après avoir retenu leur souffle dans l'attente du coup de feu qui, s'il avait été réellement tiré, provoquerait, en hiver, des avalanches et déclencherait, en été, une longue série de plaintifs échos. Le couple d'aigles a disparu.

Gilbert se lève en s'appuyant sur sa canne. C'est maintenant que, comme une mauvaise surprise, il ressent la fatigue de l'ascension : genoux ankylosés, mollets raides. Il n'aurait jamais dû s'arrêter si longtemps. Le jeune homme accusateur, un instant silencieux, ricane légèrement et rappelle à Gilbert que le beau temps des courses en montagne est peut-être passé. D'un haussement d'épaules Gilbert le renvoie, décidé à ne plus jamais convoquer ce déprimant interlocuteur que seule la vie se chargera d'éduquer comme elle l'a éduqué lui-même.

Gilbert a prévu son retour par l'ubac avant la tombée du jour. La descente est lente et dangereuse dans les éboulis, le long des corniches naturelles qui surplombent les à-pic, ou en suivant les étroits ravins à sec des torrents. Un faux pas et il ne reste plus qu'à prier la providence de placer n'importe quel butoir quelques mètres plus bas si on ne veut pas dévisser jusqu'au fond de la vallée. Sur le flanc nord n'ont poussé que des ronciers, de poussifs genévriers. Pas un arbre. Le cœur de Gilbert se serre : il a aimé son trône princier, la légèreté de l'air et la sensation rare d'avoir un moment culminé. C'est une partie de lui-même qu'il abandonne à la beauté souveraine de la crête, et il le ressent comme un déchirement. Commence le vrai temps d'accuser la vie qui file entre les doigts, qui ne sait jamais s'arrêter quand on aimerait, qui vous arrache le bonheur des mains pour vous plonger, après la griserie de l'ascension, dans une vallée obscure et humide, gouffre qui serait le fond du désespoir si Angèle n'avait promis d'être au rendez-vous pour l'accueillir dans sa voiture, lui offrir le thé chaud d'une Thermos, un sandwich et, mieux encore, le secours de sa main froide sur la joue et la nuque brûlante de son ami. Et voilà que pendant cette descente – entamée avec prudence, en assurant le pied dans la moraine et en prenant soin de ne pas provoquer une avalanche de ces cailloux qui, sur les longues dalles polies, rebondissent comme des balles de caoutchouc et si souvent visent avec une étonnante précision la tempe d'un promeneur solitaire, peut-être même la tempe d'Angèle l'attendant assise sur l'aile avant de sa voiture de sport anglaise vert bonbon –, voilà que la promesse de cette main froide sur sa joue et sa nuque envahit Gilbert, qu'il ne pense plus qu'à cette caresse exquise, à ce geste maternel que tous les hommes quêtent des femmes fussent-elles beaucoup plus jeunes qu'eux, mais qu'elles savent si rarement donner au moment exact où il faut. Angèle sait.

À une légère inattention qui manque de le faire tomber, Gilbert comprend que l'heure n'est pas aux rêveries. Il s'arrête, s'appuie sur sa canne et lève la tête vers la crête que le coucher de soleil souligne d'un trait de feu. Après une chaude journée, la pierre respire, exhalant l'odeur de brûlé de mille silex frottés l'un contre l'autre. En dessous, dans son sinueux dessin, la vallée apparaît, coulée verdie par les belles chevelures des mélèzes et des épicéas, entre le flanc aride de l'ubac et le flanc touffu de l'adret opposé. Quelque part, sous les feuillages, encore indiscernable, l'attend Angèle, et si elle n'est pas assise sur l'aile de sa voiture, le visage tendu vers la lisière des arbres pour le voir apparaître, si elle n'est pas accroupie au bord du torrent à scruter rêveusement l'eau comme elle aime le faire, elle est peut-être assise à l'intérieur, un livre sur son volant, fumant cigarette sur cigarette qu'elle écrase dans le cendrier déjà plein.

Pressé de la retrouver, il traverse une dalle siliceuse sur laquelle l'érosion du vent et des pluies a sculpté des ondes courbes comme la houle sur un fond de sable. Rassuré, après quelques pas précautionneux, il se hâte, glisse et chute sans mal, bêtement sur les fesses, ce qui le ferait plutôt rire si, dans le mouvement, il n'avait lâché sa précieuse canne, compagne de tant de marches solitaires. La canne glisse et tressaute sur la dalle ondulée. Libérée de la main qui l'étreignait, elle prend un plaisir enfantin à s'enfuir. Un moment, elle ralentit, s'arrête presque, mais sa poignée heurte une pierre, et elle glisse de nouveau, de plus en plus vite, dans une chute effrénée, se dresse curieusement à la verticale, la pointe engagée dans une alvéole. L'espace de deux ou trois secondes, elle reste ainsi debout, tel un échassier, le col tourné vers Gilbert pour le narguer, avant de basculer et de déraper sur le reste de la dalle pour plonger dans l'épais taillis qui précède les premiers épicéas. Exit la canne. Pour toujours peut-être. La précision de l'endroit où elle a disparu s'efface déjà. Il a suffi qu'en se relevant Gilbert ait, deux secondes, quitté des yeux le taillis pour que la canne se soit volatilisée. Pareille confusion lui est cent fois arrivée en tirant des bécassines. La chute est nette, précise, mais si l'on éjecte une cartouche et en enclenche une autre dans le canon, le doute s'insinue. Le problème diffère cependant. Là où elle est, la canne ne bougera plus, alors qu'un oiseau blessé a encore la force d'échapper à son persécuteur et de se glisser sous une fougère morte.

Rien n'est plus déroutant qu'un objet qui s'anime et prétend avoir une vie propre. Or, la canne, dans la joie de la liberté retrouvée, a véritablement agi comme un animal longtemps tenu en laisse qui découvre l'ivresse de l'espace. Elle a même montré de l'insolence en se dressant pour narguer Gilbert. Il est vrai qu'elle n'en est pas à son premier essai. Une dizaine d'années auparavant, il l'a découverte au pied d'un sérac du Cervin qu'il escaladait en compagnie d'un guide italien. La canne gisait dans une encoche de terrain, visiblement depuis plusieurs jours. Elle ne portait pas de nom, juste deux initiales gravées sur un cartouche d'argent encastré dans la poignée : A & G, et une date, 1975.

Gilbert y avait vu une exaltante coïncidence : son initiale mêlée à celle d'Angèle et l'année de leur rencontre. Si attaché qu'il y fût pour l'avoir ainsi personnalisée, le premier maître de la canne n'avait sans doute pas pu la récupérer, soit qu'il eût été tué en dévissant, soit qu'il eût déjà atteint une altitude telle que son guide, pressé de gagner le premier refuge pour y passer la nuit avant de livrer assaut au Cervin, ait refusé un retour en arrière.

Sans que ce soit une loi absolue, les objets trouvés et plus ou moins indûment appropriés gardent une vie propre dont il est difficile de prévoir les pulsions. Ayant goûté à l'indépendance, ces objets restent des fugueurs, prêts à de nouvelles aventures, indifférents au désarroi de leur sauveur et inconscients du sort lamentable qui les attend : pourrissement et oubli. La vie qui les a, quelques secondes, animés, n'était qu'illusion.

D'ores et déjà, Gilbert craint de ne pas retrouver la mystérieuse canne marquée A & G, née en 1975, devenue sienne quelques mois après, longuement, patiemment polie à l'arrondi par sa paume musclée. Dans son taillis – mélange de ronces, de fougères arborescentes et de lauriers vernissés – la canne a peut-être disparu pour toujours. L'ombre descend et au-dessus du taillis ne se détache aucun arbre susceptible de repère. Pour remonter à travers la coulée d'épicéas jusqu'aux contreforts de la grande dalle striée d'ondes gravées comme une succession de tildes, il faudrait avancer au coupe-coupe. Résigné, le cœur lourd d'une angoisse qui annonce des événements encore plus chagrinants, Gilbert continue sa descente avec une lourdeur et des hésitations peu dans son style d'alpiniste.

Un layon mal défini se dessine. Des excursionnistes du dimanche montent souvent jusqu'ici pour admirer la belle courbe creusée par le torrent dans la vallée. Gilbert domine encore les arbres les plus hauts dont le soir tombant avive les verts changeants. On entend, bien que lointain encore, le grondement du torrent qui, à cette hauteur, se brise sur une chute et file dans une etroite gorge avant de suivre un cours plus paisible.

Le rendez-vous avec Angèle est devant un boui-boui, ancien moulin désaffecté, construit en porte à faux peu après la chute. Dès l'ouverture, les pêcheurs de truites s'y rencontrent pour un piquenique sur une longue table d'hôte fabriquée comme les bancs, avec les restes d'un appentis. On y apporte ses provisions et la femme sert une piquette rosée qui garde le goût du raisin acide pressé plus bas dans la vallée. En revanche, le pain qu'elle cuit elle-même dans un four alimenté par des branches de sapin, fond dans la bouche. Le plaisir est de le couper à l'Opinel en cubes réguliers et de le mâchonner avec une rondelle de saucisson ou les miettes d'une sardine à l'huile. Au contraire des chasseurs qui tartarinent, les pêcheurs sont silencieux, et Gilbert a aimé, chaque fois où sa venue a coïncidé avec leur présence, la lente et songeuse mastication de ces ruminants, les regards absents et rêveurs, les pouces arqués qui arrêtent le tranchant du couteau, les chapeaux de toile cirée vissés sur les têtes, découvrant à peine la broussaille des sourcils.

Une fois, une seule fois, Angèle a attendu Gilbert dans l'auberge et juré qu'elle n'y reviendrait plus. À son entrée, des yeux lourds de pensées brumeuses ont suivi sa démarche, son hésitation à s'asseoir à la table d'hôte puisqu'il n'y avait rien d'autre, à commander du vin que la patronne – ah ! oui, comment s'appelle-t-elle ? Un nom qui commence par A... Augusta ? Non. Assunta ? non plus. Adriana encore moins. Alors ce doit être Amelia bien que rien ne soit sûr, même ce dernier nom qui est un à-peu-près, assez proche cependant, car, tout d'un coup, Gilbert se souvient que la première lettre n'est pas un A (obsession d'Angèle) mais un E et qu'il s'agit d'Emilia, un mot de passe que les pêcheurs et les routiers de passage lancent à leur entrée dans la salle et répètent en partant. Donc ce verre de vin tiré des tonneaux sous l'escalier, et versé dans des pichets en grossière porcelaine, a mis un temps dément à venir jusqu'à Angèle, et cela bien après qu'Emilia eut resservi les hommes présents qui le demandaient en tapant le cul de leurs verres à moutarde sur le noble bois de la table noircie et balafrée. Angèle a compris : au Rendez-vous du Moulin on ne sert pas plus les femmes seules qu'au bar du Fouquet's.

Gilbert pénètre dans le bois Après la montagne qui embaumait le silex chaud, il baigne dans l'humide senteur des forêts. Il y a, dans cette odeur pourrie et stagnante, les signes d'un monde ambigu qui se cache et délègue vers le ciel les fûts craquelés des épicéas. Au plus fort de l'hiver, les mouflons descendent brouter les taillis, s'enhardissent sous les arbres qu'ils écorcent cruellement.

Les reflets orangés d'un incendie crépusculaire percent par endroits les étages serrés des branches. Guidé par la rumeur du torrent qui gronde plus bas, Gilbert se dirige vers la route, brusquement surpris par le beuglement proche d'un avertisseur de camion. L'autre vie, celle qu'il a quittée depuis le matin, qu'il a oubliée et dont il a même rêvé de se séparer à jamais pour rester sur son trône princier à contempler les dieux foudroyés, cette vie est là et se rappelle à lui par sa misère la plus insupportable : le bruit. Encore cachée par une bordure de jeunes bouleaux qui entremêlent leurs basses branches, la route est à quelques mètres à peine. Gilbert enjambe et brise du bois mort qui gémit, regrette sa canne qui lui aurait permis de tailler une brèche dans une haie de ronciers, s'engage de biais dans les buissons agrippés à ses vêtements, saute enfin sur la route au moment où passe à une vitesse qui lui paraît folle une voiture d'un vert véronèse écœurant. Un saut plus long et il était fauché. Après le bruit, la vitesse tout aussi choquante quand on revient d'une lente ascension solitaire.

Le Rendez-vous du Moulin est cent mètres plus bas. Une jeep, une fourgonnette de maraîcher et un break blanc sont garés sur le terre-plein à côté. Angèle est en retard. Il a le temps d'aller boire un verre de vin et de manger un morceau du pain cuit par Emilia. Même sans l'avoir vu depuis un an. elle le reconnaîtra. Le Moulin est un de ces endroits snobs à leur manière où il importe d'être connu pour que, quand on entre, la tenancière daigne d'un coup de menton vous indiquer une place à la table d'hôte. Quant à sourire, n'en parlons pas. Une fin d'après-midi où elle s'occupait à son four à l'extérieur, un pêcheur a commencé de se parler dans la tête, à haute voix comme s'il était seul, le visage penché vers de larges tartines de pain de campagne qu'il beurrait avec son couteau de poche et garnissait de haricots rouges puisés dans sa gamelle. Avait-il seulement conscience de la présence d'une demi-douzaine de clients attablés comme lui ? Ou vidait-il une vieille rancœur de soupirant éconduit en racontant qu'Emilia était bien une fille du pays, mais qu'avant de s'installer au Moulin, elle travaillait dans un bordel de l'autre côté de la frontière, depuis ses seize ans ? Vers la quarantaine, elle l'avait quitté pour revenir en France.

Dans la pénombre de la salle à peine éclairée par trois lampes tempête, les lèvres de l'homme remuaient à peine, filtrant une voix nasale de ventriloque. Il semblait ne pas s'écouter lui-même comme ces conteurs aveugles de la place Djma el Fna à Marrakech qui poursuivent, à l'abri de paupières closes, dans la nuit de leur mémoire, une légende cent fois ressassée, embellie, magnifiée, jusqu'à sa chute mortelle. Sous la casquette de toile cirée à visière basse, les traits restaient confus, gommés par la grisaille des jours et du menton mal rasé, la bouche noire ne s'entrouvrant que pour mordre dans la tartine de haricots rouges ou lamper l'aigre piquette. On eût dit d'une de ces pièces mises en scène par Antoine au temps du théâtre naturaliste : la bouilloire chauffait réellement sur le fourneau de fonte qui brûlait réellement du bois, la mezzanine où Emilia dressait son lit, l'armoire fermée par un rideau de cretonne à fleurs jaune et rouge, la table de toilette avec un broc et une cuvette, le tub en zinc qu'elle descendait de son perchoir le dimanche près du feu après avoir verrouillé la porte, tout était vrai. Sur ce décor vivant passaient les ombres du soliloque débité par le récitant avec une monotonie qui en soulignait l'indifférence. L'homme entrait dans des détails que seule une observation de bien des années lui permettait de connaître. Peut-être avait-il usé d'elle au temps où l'on passait la frontière – quelques kilomètres à peine – pour aller le samedi soir se rafraîchir les idées et le reste : « ... et propre, vous n'avez pas idée ! On apprenait ça dans leurs maisons même quand la clientèle qui sent rarement toujours la fleur n'est pas exigeante. Un sous-officier de bersaglieri a voulu la racheter. La chose était convenue avec les tauliers, mais le sous-officier a disparu dans une crevasse pendant les manœuvres. Elle a rempilé pour dix ans avant de quitter le boxon avec ses vêtements de jour et son magot dans un foulard noué : de quoi racheter le moulin et le retaper... »

D'après l'homme on ne lui connaissait plus personne depuis son installation, pourtant elle avait ce qu'il faut pour plaire et un fonds de commerce, mais c'est elle qui ne voulait pas. Bien des camionneurs, lorsqu'ils avaient la chance d'être seuls avec elle, essayaient encore de la coincer. Des années après, un solide Franc-Comtois peu rancunier, relevait sa manche pour montrer l'endroit de son avant-bras où Emilia l'avait embroché avec un pique-feu porté au rouge.

Le retour de la femme portant un plateau de pain sorti du four avait arrêté net le monologue. En passant près de l'homme, Emilia avait négligemment dit : « Toujours à te parler, Antoine, enfin... si ça t'amuse... » Ou elle écoutait derrière la porte, ou elle était douée d'un sixième sens. Sa poitrine gonflait un caraco de lustrine grise engoncé à la taille dans le pantalon de coutil autrefois bleu qui lui étreignait les fesses. Les fards putassiers avaient marqué d'une petite plaque d'érésipèle son cou, sous l'oreille. L'imagination brodant, Gilbert en savait plus sur Emilia que beaucoup des êtres qui l'entouraient, qu'il voyait chaque jour et qui lui racontaient abondamment leur vie, à son grand ennui. S'il revenait au moulin par intermittence, c'était pour la dure et solitaire matrone mûrie dans l'éperdue tendresse des hommes ou leur abjection. Parce qu'en dehors des passes, elle avait dû vivre plus de vingt ans cloîtrée dans une pestilentielle compagnie de femmes, elle ne supportait que la présence des hommes, ces pêcheurs, ces routiers, ces alpinistes qui arrivaient chez elle lourds de rêvasseries dévidées comme des vis sans fin au bord du torrent, au volant d'un mastodonte ou sur un des sommets environnants. Dans cette atmosphère rigide et conventionnelle, l'arrivée d'une femme comme Angèle détournait l'attention, introduisait un élément de trouble qu'elle ne supportait pas. Angèle avait ressenti cette hostilité avec une telle acuité qu'elle s'était juré de ne plus remettre les pieds au Rendez-vous du Moulin et d'attendre désormais Gilbert sur la route.

Gilbert pousse la porte. L'étroitesse des embrasures n'a jamais permis à beaucoup de lumière d'entrer dans la salle et il faut s'habituer à la demi-ombre qui règne et, peu à peu, se dissipe au fur et à mesure que l'œil accommode. Il y a là six hommes, dont deux jouent à la belote, et, en bout de table Emilia qui n'a même pas tourné la tête quand la porte s'est ouverte, continuant de parler avec un interlocuteur caché par elle. Non seulement elle parle, fait rarissime, mais elle a pris une pose abandonnée, inattendue de sa part, ses fortes fesses calées contre le rebord de la table. Gilbert s'avance. Emilia tourne enfin la tête :

– Ah ! vous voilà. On s'inquiétait. Ça fait une demi-heure qu'elle vous attend.

Marie Audubon est la personne qui attend, vautrée sur une chaise, un verre de vin à la main, devant elle un pichet. La familiarité de Marie avec Emilia est si étrange que Gilbert en reste interdit bien qu'il sache combien sa femme déteste les approches en méandres. Mais conquérir Emilia, s'imposer sans complexe dans un cabaret où les femmes ne sont pas souhaitées, boire sans façon le rude vin aigre des routiers et des pêcheurs relève de l'exploit. L'idée que le break blanc, garé sans gêne dans l'aire réservée aux camions, appartenait à Marie, ne l'a même pas effleuré. Tout est incongru dans cette rencontre. Non pas qu'il se sente en faute. Il n'y a guère de compréhension entre Marie et Angèle, juste un modus vivendi, un accord silencieux. Quand Gilbert dit : « C'est inutile de venir me chercher », Marie sait qu'Angèle l'attendra avec sa voiture, qu'ils iront dîner, qu'il rentrera tard. Si Angèle téléphone, Marie se contente d'un « je vous le passe ». Elles se sont connues autrefois, avant, mais, même au temps où elles ne se partageaient pas Gilbert, elles sympathisaient peu, se contentant d'échanger des prénoms de coiffeurs, des banalités sur les voyages de l'été. Marie n'est pas là pour faire une scène Elle n'en fait pas, par orgueil plus que par pudeur, pense-t-il. Quant à savoir si elle est vraiment indifférente, c'est une autre histoire. Deux ans auparavant, Angèle a eu un léger accident de voiture dont elle est sortie le bras cassé. De la clinique elle a téléphoné. Marie a pris le message. Le soir, quand elle l'a répété au retour de Gilbert, elle n'a pas su empêcher l'esquisse d'un faible rictus, un pli au coin gauche de ses lèvres. Rien d'autre sous les mots conventionnels qui déploraient la bêtise des accidents, la pitié pour Angèle condamnée à deux mois de plâtre avec une fracture ouverte. Le souvenir du faible rictus est demeuré si vif en Gilbert que son cœur se serre à le voir s'esquisser de nouveau avant même que Marie ait dit un mot. Il réprime un tremblement, imaginant un nouvel accident, quelque chose de grave qui réjouit secrètement Marie et dont elle se plaît à faire attendre la révélation avec la complicité d'Emilia qui, elle, sait déjà.

Revivant cette attente dans les heures qui suivront, il lui semblera qu'elle a duré des siècles, que Marie s'est jouée de lui et il essaiera de se rappeler les détails : Emilia remuant ses fortes fesses pour se diriger vers le fourneau où elle met deux œufs à frire dans une poêle, la voix d'un client qui cogne son pichet sur la table pour demander du vin, le joueur qui abat ses cartes, « belote et rebelote », un chat blanc avec des yeux d'or, nouveau venu qui traverse la salle pour sauter sur une chaise près du feu et se rouler en boule. Comme deux mondes antinomiques, son temps – dans lequel s'est glissé celui de Marie est resté figé tandis que le temps d'Emilia et du cabaret continuent de courir. Il n'est cependant pas tout à fait exact de dire que le temps dans lequel voguent Gilbert et Marie s'est arrêté : des images et même des mots l'ont traversé sans qu'ils échangent une parole, mais non sans que des frémissements parcourent Gilbert qui a imaginé Angèle sur un brancard – peut-être morte, disloquée – et imploré aussitôt le secours d'une vision heureuse pêchée dans le passé : Angèle plongeant nue d'un bateau en Méditerranée. Peut-être Marie a-t-elle également retrouvé une image ou deux de l'époque où Angèle, encore dans les limbes, ne s'interposait pas entre elle et Gilbert. Ainsi, alors que pour ce couple maladroit, les secondes de silence remontaient dans le passé, la vie du moulin d'Emilia avançait au contraire, dans son médiocre futur : les œufs étaient frits, une nouvelle partie de belote commençait, le buveur remplissait son verre, le chat s'endormait. Dans un effort démesuré pour remettre à la même heure les deux temps qui se contredisent absurdement, Gilbert a eu envie de crier : « Je suis malade, je t'aime aussi Marie », aveu retenu au bord des lèvres par un doute atroce : ne faut-il pas inverser les propositions et dire : « Je t'aime aussi Marie, je suis malade » ou laisser passer une longue respiration entre les deux phrases afin qu'elles soient dissociées pour que sa femme n'y perçoive pas un appel de détresse, une relation de cause à effet, le commencement d'une longue histoire dont elle tirera vite parti avec sa redoutable logique. Finalement aucun de ces mots n'a franchi ses lèvres et c'est tout autre chose qu'il s'est entendu dire et qui l'a tiré de sa propre distraction :

– Ma canne m'a quitté !

Emilia pose les œufs frits sur la table, près d'un des joueurs de cartes ; le buveur, le verre levé, examine la transparence du vin qui commence à se troubler, car c'est la fin du tonneau ; Emilia essuie ses mains à un torchon qui séchait sur un des appuis de cuivre du fourneau ; le chat est entré dans l'immobilité totale.

À peine a-t-il prononcé ces mots qui intriguent Marie que Gilbert s'inquiète. Pourquoi n'a-t-il pas dit : « J'ai perdu ma canne », fait insignifiant pour Marie et sans rapport avec l'inattendu de sa présence ? Les lapsus sont rarement dépourvus de sens mais, à peine nés, ils ont l'inquiétant pouvoir de nous faire douter autant de nous-mêmes que de l'ordre des choses. Pourtant, c'est bien ce qui s'est passé et quand il évoque la scène, la glissade dans la rocaille et l'insolente façon qu'a eue sa canne de se dresser et de le narguer avant de disparaître dans les fourrés, il ne doute pas qu'une volonté maligne animait la chère A & G 1975. Certes, sa main a dû s'ouvrir et lâcher la crosse pourtant bosselée, mais il n'en a pas souvenir et la canne peut très bien lui avoir décoché un croc-en-jambe pour s'échapper par surprise pendant sa chute. Ce serait là l'indice d'un rapport nouveau avec les objets auxquels il est profondément attaché non sans, parfois, un rien de puérilité. Qu'il ait pris conscience de cette puérilité ne l'affecte pas. Au contraire, il est prêt à y puiser de la légèreté, corrigeant une vie dont la réussite, en termes matériels, lui pèse parfois. À ces moments, l'irrationalité ouvre une porte, abolit des frontières. Un monde inintelligible et inexplicable est plus vaste.

– Angèle n'a pas pu venir. Elle m'a téléphoné pour me demander de la remplacer Je crois qu'une de ses tantes est très malade. Angèle a beaucoup de tantes. J'espère que tu n'es pas trop déçu. Je suis désolée pour ta canne. Tu en trouveras une autre. Rien n'est irremplaçable. Comment était-ce là-haut ?

A-t-elle dit cela tout cela d'un coup ? Ou par petites phrases espacées, comme elle en a l'habitude, avec une condescendance affectée quand Gilbert a montré quelque faiblesse qui l'assure, elle, d'un avantage certain. Les derniers mots sont les seuls auxquels Gilbert accepte de s'accrocher.

– C'était très beau. Je me suis raconté beaucoup de choses. J'ai pensé aux dieux grecs qui sont morts, que nous avons chassés de l'Olympe et dont les cadavres gisent partout dans le monde. Sans ces cadavres la terre serait d'une platitude effroyable.

– Tu ne veux pas t'asseoir et commander quelque chose ? Tu dois mourir de faim et de soif. Emilia !



Emilia vient vers eux. Oui, elle a des œufs et elle peut ouvrir une boîte de sardines, mais pour Gilbert ce n'est pas sa soif et sa faim qui l'occupent, c'est l'attitude de la matrone à l'égard de Marie. Si celle-ci possède l'incontestable don d'être à l'aise dans tous les milieux, à tu et à toi avec les êtres les plus différents, sa familiarité soudaine avec Emilia n'en est pas moins surprenante. Alors il se souvient d'avoir raconté à Marie comment Emilia avait si mal reçu Angèle, et il devient évident que sa femme a voulu lui démontrer de quelle manière, avec un rien de simplicité, on peut se faire admettre de la propriétaire du moulin, chose dont Angèle s'est révélée incapable. Et ne sachant rien encore du visage de Marie, qu'on n'aille pas accuser Emilia, flétrie prématurément par les hommes de détester la beauté chez une autre femme. Même avec quinze ans de plus qu'Angèle, Marie affiche une beauté qui, pour n'être pas aveuglante au premier abord comme chez sa rivale, n'en est pas moins certaine : cheveux d'un noir bleu, peau légèrement tachetée de son, yeux gris, le plus joli nez du monde, Marie ne saurait renier ses origines celtes. Assise là, dans la salle crépusculaire où Emilia allume ses lampes à pétrole, Marie est restée d'une étonnante jeunesse. La lueur vacillante des bougies voile d'ombres passagères les quelques signes de fatigue de son visage, signes que Gilbert aime d'ailleurs autant que la lisse perfection d'autrefois, et qui lui rappellent la vie traversée par eux, la première apparition de Marie dans un prospectus vantant des crèmes adoucissantes que sa firme lançait sur le marché des cosmétiques. Qui avait posé pour cette photo ? Il se revoit le demandant au chef de la publicité si habitué à vendre n'importe quoi avec de beaux visages qu'ayant à peine remarqué Marie, il avait dû chercher son nom dans des fiches : O'Hara. Irlandaise par son père, italienne par sa mère, élevée en France. La photo était si belle que la réalité l'avait presque déçu. Il l'aimait beaucoup plus pour son physique maintenant qu'ils s'entendaient mal, mais comment le lui faire comprendre sans qu'elle s'offensât comme elle s'offenserait d'ailleurs du contraire ?

Il s'assied. Emilia apporte une boîte de sardines qu'elle n'a même pas pris la peine de verser dans une assiette. Et du pain. Ce fameux pain qui est sa fierté, son obsession.

– Le pain et le vin, dit Gilbert. Emilia réduit la survie aux deux éléments magiques. Tout ce qu'elle ajoute en dehors est servi avec dédain. Je connais cette marque de sardines, elle ne vaut rien. Et les œufs sont frits dans de l'huile d'auto.

– Tu as rencontré d'autres alpinistes là-haut ?

Le pain est parfait : léger, presque onctueux dans la bouche, encore tiède du four. Avec son couteau suisse, Gilbert coupe des cubes comme il l'a vu faire aux autres clients, pose soigneusement dessus des débris de sardines pêchés avec la lame.

– Oui, j'ai rencontré un désagréable jeune homme qui trouve que je n'ai plus l'âge de faire ces ascensions, que j'ai trahi sa génération et que j'ai tort de m'intéresser aux femmes jolies.

– Ne tardons pas trop. J'ai un dîner ce soir.

– À la maison ?

– Non, dehors.

– Je ne suis pas invité ?

– J'ai pensé que ça t'ennuierait et j'ai dit que tu serais fatigué de ta journée.

C'est vrai qu'il sent maintenant la fatigue tomber sur lui. Ou est-ce l'absence d'Angèle ?

– J'aurais pu faire un beau carton : deux mouflons à cinquante mètres. J'ai épaulé avec ma canne.

– Le dîner est chez les Saint Pré. Tu ne les supportes pas. D'accord, il est assommant, mais elle a un charme fou.

Il y a des mots dont Marie se gargarise. Depuis quelque temps, c'est « charme » : il (ou elle) a un charme fou, charme ayant succédé au très commun « adorable » : il (ou elle) est absolument adorable, vraiment adorable, et à pire encore : une période de « sublime » où tout était sublime, une mayonnaise et sœur Teresa, un tailleur Chanel et le derner livre de Michel Foucault, une nouvelle espèce de zinnias et le centre Beaubourg. À l'écouter papoter ainsi devant son public, on l'envie de vivre dans un monde merveilleux dont, à quelques bavures près, elle est l'archétype. Le « charme fou » de Mme Saint Pré échappe à Gilbert qui voit en elle une allumeuse de la pire race, celle qui vous attend dans sa chambre après avoir pris la précaution de placer un seau d'eau glacée en équilibre sur le dessus de la porte entrouverte. Il n'y a pas lieu de regretter le dîner Saint Pré. Après la méditation sur la crête, ce serait vraiment la chute sans filet.

– À quoi penses-tu ? demande-t-elle.

Il est trop facile de lui répondre qu'elle ne s'inquiète pas souvent de ce qu'il pense, à quoi elle répondrait aussitôt qu'il ne s'inquiète pas plus de ce qu'elle pense.

– Il faut rentrer, dit un homme à son vis-à-vis.

Les deux ont pas mal bu et le copain a la jambe molle en se levant. Pour se reprendre, d'un geste viril, il remonte son pantalon et resangle sa ceinture. Les joueurs de belote rangent leur jeu dans une boîte en carton bleu défraîchi. Personne n'élève la voix en présence d'Emilia. Si des étrangers s'arrêtent par hasard et que leur conversation dépasse le ton autorisé, le silence se fait autour d'eux et, désemparés, ils chuchotent pour que le léger brouhaha toléré reprenne le dessus. Marie n'a pas besoin de parler fort bien qu'elle soit séparée de Gilbert par la largeur de la table. Tout se passe comme si son mari lisait sur ses lèvres et comme s'ils savaient l'un et l'autre ce qu'ils vont dire. Ils connaissent jusqu'à leurs esquives dont ils ont fait un art consommé.

– Angèle n'a rien ajouté d'autre ? demande Gilbert.

– Nous ne nous parlons pas beaucoup. Je n'ai rien à lui dire et elle n'a rien à me dire. N'est-ce pas ?

– Il y a quelque chose à dîner dans le réfrigérateur ?

– Bien sûr ! C'est tout ce que tu aimes : être seul.

Non, ce n'est pas exact, mais la solitude est un pis-aller. Tout plutôt qu'une soirée chez les Saint Pré à parler de chiens, de voitures et de « faire » les Caraïbes ou les Touamotou.

– Ce monde n'est plus le mien ! dit-il.

– Qu'est-ce que tu racontes ?

– Ne t'inquiète pas : je parle tout seul. Là-haut, personne ne me le faisait remarquer. J'ai même eu une conversation très intéressante sur les jardins japonais. Sais-tu qu'il y a des bonsaïs deux fois centenaires ?

– Tu as fini tes sardines et ton vin ?

– Oui.

– Alors, partons.

Marie embrasse Emilia sur les deux joues. Gilbert pose un billet sur la table. Il n'y a jamais de note. On laisse ce qu'on veut. La femme s'y retrouve très bien. Dans le break, Marie s'installe au volant.

– Tu ne veux pas conduire ?

– Oh non... Je ne savais pas que tu connaissais Emilia.

– Tu m'as parlé de l'endroit. Je suis venue deux ou trois fois. Nous nous entendons bien. Qu'est-ce que c'est qu'un bonsaï ?

– Un arbre nain. On coupe ses racines pour l'empêcher de grandir.

– Je ne vois pas l'intérêt.

– Le bonsaï est l'arbre du courage, c'est-à-dire que tu as presque raison : il est sans intérêt, mais il est inutile.

Marie conduit avec beaucoup plus de raison qu'Angèle. La nuit est tombée sur la vallée qui descend en pente douce vers le lac. Gilbert aime la vitesse des arbres. Laiteux dans le halo des phares, ils verdissent en approchant et semblent se plier au passage de la voiture comme pour la caresser avant de disparaître, avalés par la nuit.

– Je ne sais pas, dit Marie, si tu te rends compte qu'on ne comprend rien à ce que tu marmonnes. Tu pousses des phrases dans toutes les directions, tu es sibyllin, elliptique, évasif, absent. À dîner, hier soir, chez les Cavalli, tu n'as pas lâché un mot. Francine a fait des efforts désespérés pour te mêler à la conversation. À la fin, elle en a eu marre, elle avait l'impression de te déranger.

– Je suis désolé. Je lui téléphonerai ce soir pour la prier de m'excuser.

– Elle a demandé si tu avais des ennuis à l'usine. Je l'ai rassurée. Ce n'est pas ça.

– Comment le sais-tu ?

– J'ai vu Charles.

– Mon petit frère t'a parlé ?

– Ton « petit frère » a cinquante ans. Cinq de moins que toi.

– Je le croyais plus discret.

– Il n'y a pas d'indiscrétion quand il n'y a pas de secret

Gilbert a toujours estimé que l'usine était son domaine, même si, au début, le visage de Marie a contribué au lancement d'un produit de beauté depuis longtemps dépassé par d'autres crèmes vantées par d'autres nymphes mille fois plus sophistiquées que ne l'a jamais été sa femme.

– C'est bête, je ne me souviens pas comment tu étais habillée sur cette fameuse photo qui m'a valu le bonheur de te connaître...

– Pas étonnant, je n'étais pas habillée.

– Oh non ! Je suis sûr que tu n'étais pas nue.

– Je veux dire : on ne voyait que mon visage et mes épaules nues.

Elle sortait de la mer, ses cheveux courts plaqués aux tempes, de fines gouttelettes d'eau sur les épaules.

– Pour le photographe, tu étais nue au moins jusqu'à la ceinture...

– La jalousie rétrospective te va bien !

– Je ne suis pas jaloux, je cherche à préciser un point d'histoire.

Les premières maisons de Chaumontel se dessinent en contrebas. Par-dessus leurs toits, on aperçoit déjà le miroir bleu de nuit du lac. Les soirs de clair de lune, il est d'or et de velours sombre. Chaumontel est une ville bête tant qu'on n'a pas atteint le bord du lac, mais c'est l'endroit où Gilbert est né. Et à « La Chamoiserie » familiale, il est attaché par les fibres de son être. C'est la maison de son grand-père, chasseur de chamois, de ses parents, c'est maintenant la sienne, et l'appartement de Paris ne sera jamais qu'une provisoire commodité sur laquelle règne Marie qui a souvent suggéré de vendre « La Chamoiserie » pour s'installer n'importe où près de Paris. « Ce serait me mutiler, a-t-il dit. Tu ne voudrais pas vivre avec un mutilé ? Je sais bien que la maison est laide, mais il faut l'aimer à raison de sa laideur, du mauvais goût 1900 de mon grand-père qui aimait la pierre meulière, les toits pointus, les balcons biscornus et les échauguettes d'où l'on peut tirer sur l'ennemi sans être vu... » Marie a essayé de couvrir les murs extérieurs en plantant de l'ampélopsis, mais Chaumontel qui, grâce au lac, bénéficie d'un climat assez égal, connaît deux ou trois fois par hiver de cinglants changements de température. Il fait moins dix, moins quinze pendant quelques heures, un vent de glace siffle dans les vallées, tourbillonne au-dessus du lac comme un cyclone. Cela se passe généralement la nuit, dans un cauchemar. Au réveil, le soleil brille sur les montagnes enneigées, mais la vigne vierge est morte dans les jardins. Marie a renoncé.

Elle arrête devant le portail.

– Je laisse la voiture ici. C'est trop la barbe d'ouvrir et de fermer la grille. Quand te décideras-tu à poser un système électronique comme chez les Cavalli ?

– Depuis quatre-vingts ans on ouvre et on ferme la grille à la main. Je ne vois pas de raison de changer.

– À Paris, tu as rempli l'appartement de gadgets inutiles.

– Ce n'est pas la même chose.

– Je renonce à comprendre.

Ils traversent le jardin, Marie la première, en hâte. Sur le seuil, elle dit :

– J'ai mis Rhada au chenil.

Le vrai nom de ce braque de Weimar est Rhadamanthe, une erreur d'ailleurs. Il ne faut pas plus de deux syllabes pour un nom de chien, mais Gilbert y tient autant que Marie le néglige.

– Pourquoi au chenil ?

– Il s'attriste tellement quand tu t'absentes que je ne supporte pas ses mines désespérées. Il me fout le cafard. Tu aurais dû l'emmener.

– Il y a des jours où j'ai besoin d'être seul. L'ennui avec Rhadamanthe est qu'il bavarde trop...

– ... et qu'il sent mauvais.

– C'est sa noblesse. Il est chien de chasse ; il n'est pas fils de personne.

Le terrain serait dangereux si Marie n'était pas pressée de se changer. Gilbert ne déteste pas ces menues batailles sur des sujets à répétitions. Personne ne gagne, mais il y a poli une forme d'humour dont il n'use qu'avec elle, et qui lui laisse chaque fois l'illusion d'avoir perdu avec esprit. En fait, Rhadamanthe, ineffable comédien, n'est pas réellement triste. Il aime les canapés, les fauteuils profonds, s'étaler devant les feux de bois, faucher les gâteaux secs sur la desserte aux alcools, mais seulement quand Marie est là. Elle n'a pas tort de dire qu'il sent mauvais, et Rhadamanthe qui a fort bien compris qu'on règne mieux en divisant, justifie à plaisir les reproches de la maîtresse de maison en vessant abominablement dans le salon. En revanche, il est d'une correction insolente en présence de Gilbert qui, bien qu'à demi dupe, tend à interpréter le comportement de son chien en se référant à un comportement humain. C'est là une clé rassurante, une tentative généreuse de partager avec le monde animal notre malignité originelle.

Marie est montée s'habiller. Gilbert ouvre la porte du chenil à Rhadamanthe qui file aussitôt vers la maison illuminée. Il y a longtemps que tout a été dit entre eux. Gilbert se hâte seulement pour l'empêcher de farfouiller dans la cuisine.

Le vestibule est couleur chocolat depuis quatre-vingts ans. Cette entrée sombre, hérissée de bois de cerfs, de mouflons, de chamois est sinistre. « La morgue aux cervidés » dit Marie non sans raison. Le portemanteau, la hotte aux cannes appartiennent à un confort révolu dont, au début, elle jurait de se débarrasser. L'inertie de Gilbert a triomphé de ces tentatives de révolution. Il lui a abandonné la plus grande chambre depuis qu'ils ne dorment plus ensemble. Marie a vendu le mobilier louis-philippard, le lit de noyer sculpté, les bergères inconfortables, la coiffeuse au miroir de tain écaillé avec son assortiment de fers à friser, et remisé au grenier les tableaux et les gravures. Quand il a esquissé une protestation, elle s'est écriée : « Laisse-moi ça. C'est mon trou pour me cacher. Partout, je me sens une invitée de passage. Tes grands-parents, tes parents ne sont pas les miens. D'ailleurs tu sais très bien qu'ils ne m'ont pas acceptée. »

Il n'aime guère les tableaux abstraits qu'elle accroche au mur et croit qu'elle ne les aime pas beaucoup non plus. Après un an ou deux, elle les change pour d'autres. Ses passions successives pour les œuvres d'artistes dont les noms finissent toujours en « ski » remplissent le grenier où il monte de temps en temps revoir et épousseter ce que Marie a condamné : Prise de Sébastopol par Durand-Chaigné, Paysanne romaine attribuée (généreusement) à Corot, Les Baigneuses du lac de Chabas qui, dans son enfance, amorçaient tant d'interminables rêveries : l'héroïsme des zouaves, la forte poitrine de la paysanne, les reins cambrés des baigneuses. La chambre de maître est devenue le reflet de Marie. C'est mieux ainsi. Comment les ombres tutélaires des grands-parents auraient-elles supporté dans leur lit, devant leur coiffeuse ou assise à la turque dans les bergères tendues de soie rouge fleurdelisée cette impudique qui se promène presque toujours nue ? Les violentes taches de couleur au mur, le divan-lit recouvert d'une étoffe de coton écru, la table de verre et d'acier, les fauteuils de laque noire expriment mieux la liberté physique de Marie que le mobilier bourgeois allégrement sacrifié aux dieux nouveaux de la modernité. Ici, l'étranger s'appelle Gilbert. Quand il entre, c'est prudemment, en invité. Marie se meut en silence sur l'épaisse moquette de laine blanche. Partout ailleurs les planchers craquent, gémissent au moindre pas : « Ta maison est arthritique, dit Marie. La nuit quand tu ne dors pas, je peux te suivre de pièce en pièce et me raconter : il prend un livre dans la bibliothèque, il se réchauffe un café, il va au petit coin, il regagne sa chambre après avoir scruté pour la millionième fois la gravure d'après Rembrandt parce qu'elle s'intitule La Ronde de nuit et que c'est exactement ce qu'il fait, non pas pour intimider d'éventuels cambrioleurs, mais, bien au contraire, dans l'espoir d'en rencontrer un, de le surprendre par son amabilité et ses questions attentives sur son passé social, de lui offrir un verre de vin rouge comme à un déménageur, chose que ce cambrioleur est d'ailleurs au sens propre du terme, et qui intrigue M. Audubon. Comment devient-on cambrioleur ? Est-ce parce que le papa et la maman ne s'entendaient pas et se tapaient dessus le samedi soir, après la paye ? Nous habitons une maison de verre. Je lis jusqu'à tes pensées. »

Il y a du vrai. Dans ces esquisses d'une définition de son caractère et de ses manies, Marie montre souvent un brio dont il se réjouit. Être l'objet d'une attention, même malicieuse, est encore un réconfort, une preuve d'existence de soi, alors que, livré à lui-même, il en est venu à se chercher en vain, découvrant que des pans entiers de sa vie sont inexplicables, qu'il nage dans les incohérences. Marie agit comme un révélateur, ce dont il lui est reconnaissant. De la reconnaissance à une forme acceptable de l'amour, il n'y a qu'un pas. Marie l'ignore ou feint de l'ignorer.

En pénétrant dans le vestibule, la hotte réservée aux cannes lui rappelle brutalement la perte du cher objet de ses promenades en montagne. La place est vide, entre des parapluies, sa canne de battue, un piolet et les multiples cannes de son père : à pommeaux d'ivoire, d'or, d'argent, de cuivre doré, de cuir. Une fois de plus, Gilbert ne peut réprimer un serrement de cœur. Le bénéfice de l'ascension vers la crête, l'heure de splendide isolement pendant laquelle, défiant les doutes les plus irritants, il a pu se protéger grâce à la présence invisible d'Angèle, à l'apparition des mouflons, au vol plané des aigles, cette heure qui aurait dû approcher de la perfection, lui laisse un souvenir ombré de malaise. Il a beau refaire en pensée les gestes qui ont abouti à la fuite de la canne, il ne voit pas comment il aurait évité la cruelle disparition d'« A & G 1975 », un de ces sigles qu'utilisent les ordinateurs pour identifier les objets volants, à cela près que les ordinateurs mieux armés que la volonté humaine, savent rappeler sur terre les plus folles errances.

Marie descend l'escalier précipitamment. Elle s'est changée en un tournemain, libérant ses che veux que, pour venir le chercher au Moulin, elle avait rassemblés sous un bonnet de laine. L'épaisse chevelure noire encadre son visage et l'adoucit. Elle s'est à peine fardée, elle n'en a pas besoin, mais ce qui émeut le plus en elle, ce sont ses épaules. Voilà que Gilbert se surprend pour la deuxième fois à rêver autour des épaules de Marie. Avant elle, avait-il jamais prêté attention aux épaules des femmes ? Il n'en a pas souvenir. Sans doute pourtant, mais il arrive ainsi qu'une parcelle d'un être absorbe notre attention au détriment du reste. L'impérieuse nécessité, ressentie vingt ans auparavant, de rencontrer la belle et saine adolescente de la photo, de lui parler, d'entendre le son de sa voix, d'être sûr que ses yeux bleus n'étaient pas un truquage du retoucheur, de savoir quelle femme se cachait sous les traits délicats que rien n'altérait encore, cette impérieuse nécessité n'était pas tout à fait morte.

– Tu me comparais à Angèle ? dit Marie étonnée du long regard qu'il a posé sur elle.

– Non, mais j'aimerais que tu restes avec moi ce soir.

– C'est impossible, tu le sais bien. J'ai promis...

– Je te le demande.

– Écoute Gilbert. Il y a des moments où tu m'inquiètes avec tes caprices d'enfant. Ce n'est plus de ton âge...

– Toi aussi !

– Comment « moi aussi » ?

– Sur la crête, cet après-midi, j'ai rencontré un jeune homme qui m'a dit : « Ce n'est plus de ton âge. »

– Oh... encore ces histoires... Je les connais. Tu dérailles mon pauvre. Tu rabâches... Bonsoir... Ferme le loquet. J'ai la clé.

– Marie !

– Non, non et non.

– Je voulais seulement te dire que je te trouve plutôt pas mal.

– Pardon... pardon et merci. À propos, Angèle a dit qu'elle t'appellerait vers dix heures. Le papier est près du téléphone... J'allais oublier...

– Oh non, tu n'oublies jamais rien.

Elle revient vers lui, tend son front où il pose un rapide baiser. Elle est partie, abandonnant au morbide vestibule une traînée de parfum. De la cuisine parvient l'éclatement sec d'une assiette brisée. Rhadamanthe apparaît, rase le mur et se cache derrière la hotte. Gilbert ne déteste pas les menues tâches auxquelles un homme se livre pour effacer les traces de ses propres désastres ou celles de son chien avant le retour de sa femme. Il est pourtant sans illusions. Il aura beau ramasser les morceaux, laver à la serpillière le carreau blanc, Marie, à peine de retour, verra qu'il manque une assiette, se précipitera avec une brosse pour gratter le sol, effacer ce qui, tout d'un coup, crève les yeux.

– Rhadamanthe, écoute-moi : nous étions convenus que tu ne déconnerais pas quand tu restes seul avec moi. Tu ne me facilites pas les choses et ce n'est pas le moment : le torchon brûle et tu trouves le moyen de faire l'imbécile. Est-ce que je ne t'aurais pas volontiers donné ma part de poulet froid dans ton plat en plastique incassable décoré de petites fleurs ? Aimerais-tu par hasard le son mélodieux des querelles de ménage pour des vétilles ? Sors de ta cachette qui n'en est pas une. Tu oublies que tu n'es pas un chihuahua. Tu es une autruche. Je vois tes bonnes fesses musclées, tes belles couilles brillantes dans leur sac mauve et ta queue mutilée qui frétille parce que, au son de ma voix, tu sais que je ne vais ni te gronder ni te corriger. Allons viens, j'ai besoin de compagnie. Et vers dix heures, Angèle qui a de l'affection pour toi, nous téléphonera.

Oui, c'est vrai, Angèle a de l'affection pour Rhadamanthe. Un jour, elle a dit : « J'ai commencé par aimer ton chien, puis toi après. » Gilbert n'a pas chipoté sur le mot « commencé ». Dans son souvenir tout a été si rapide qu'on ne saurait parler de commencement. Marie skiait à Kitzbühel. Le 31 décembre au soir, Gilbert est allé presque à contrecœur chez les Z. qui ont exceptionnellement invité Rhadamanthe. Ils se sont tous assis par terre devant le feu de bois de la cheminée. Une inconnue, dont il n'a d'abord pas compris le nom, mais qui s'est révélée par la suite être Angèle Quelque Chose, a placé un pouf à côté du sien. Ils ont peu parlé, échangé des cigarettes et du feu. Gilbert s'étonnait qu'elle fût l'exact négatif de Marie : cheveux blonds et yeux noirs, une peau mate contre une peau blanche qui résistait à tous les bronzages. De temps à autre, Angèle passait la main sur la tête de Rhadamanthe affalé entre eux. Si, à cette occasion, leurs mains se sont rencontrées une fois, c'est bien tout, et par inadvertance. Un moment, une jeune femme a dit quelque chose sur les hommes et Angèle s'est tournée vers Gilbert pour murmurer : « Les idées générales sont un réservoir inépuisable d'idioties. » À minuit, au cours des embrassades, Gilbert a su dans la seconde où sa joue a rencontré la joue d'Angèle, où ses lèvres l'ont effleurée qu'il venait d'entrer aveuglément dans une zone de totale insécurité : il aimait. Une fois encore leurs mains se sont rencontrées sur la tête de Rhadamanthe, et le doigt d'Angèle s'est appuyé sur la paume de Gilbert. Une heure après, ils partaient ensemble, Angèle dans son coupé blanc suivant la voiture de Gilbert. Paris fêtait son entrée dans la nouvelle année. Une ère nouvelle commençait, pleine de fallacieuses promesses. L'ivresse de la nuit chaleureuse enterrait le passé, se gonflait de vœux naïfs. À l'Étoile, des projecteurs fouillaient le ciel de leurs faisceaux multicolores ; sur les Champs-Élysées les conducteurs klaxonnaient éperdument ; enlacés frileusement, des couples encore coiffés de fez en papier, de mitres blanches, traînant des serpentins, hélaient des taxis. Pour 250 francs tout compris, on réveillonnait en lettres givrées à la devanture des brasseries. À Saint-Germain-des-Prés, des tourbillons de fêtards dansant et chantant bloquaient la circulation. Angèle a actionné ses phares. Il a fait marche arrière pour se porter à la hauteur du coupé blanc. Elle a passé la tête par la portière.

– Vous ne croyez pas que c'est bête de traîner comme ça ? J'invite Rhadamanthe à prendre un verre chez moi.

– Est-ce que je peux venir aussi ?

– Je suppose que ce serait très grossier de l'inviter sans vous.

Rhadamanthe n'a jamais rien raconté, mais ses yeux – bleus alors et, depuis, virés au gris-vert – ont tout vu. Plusieurs fois, enroulé sur lui-même, le nez entre les pattes, il a poussé de profonds soupirs. D'aise ou d'agacement ? Gilbert ne le sait pas, mais c'est tout de même son chien qui l'a trahi, ou plutôt a permis à Marie de déceler la trahison à la suite d'un phénomène bien commun : Angèle et Gilbert qui avaient vécu des années sans se connaître, n'ont cessé de se rencontrer par hasard après la nuit du Jour de l'An. Quelque temps après son retour de Kitzbühel, Marie dont c'était l'anniversaire, dînait avec Gilbert dans un restaurant de Montmartre où ils n'avaient aucune chance de rencontrer des amis, quand Angèle est venue s'asseoir à la table voisine avec un homme qui a déplu à Gilbert. Rhadamanthe dormait sous la table. La voix d'Angèle l'a réveillé et il s'est précipité sur elle pour la fêter comme il ne fait qu'à son maître après une longue absence.

– On est toujours trahi par les siens, a dit Marie.

Angèle et Marie avaient échangé un signe de tête. Gilbert négligea la pointe.

– Tu la connais ? a-t-il demandé.

– Oui, c'est la nouvelle coqueluche des Z. Ils ont tenu à me la faire connaître il y a six mois. Vous avez réveillonné ensemble, n'est-ce pas ? En tout cas Rhada lui montre une vive affection.

– Toute la soirée, elle l'a gavé d'exécrables petits fours. Il n'est pas difficile.

Marie a laissé passer un temps, jetant de furtifs regards vers la table voisine où l'homme et Angèle parlaient, lèvres serrées.

– Ça sent la rupture, dit-elle. De petites phrases courtes et acérées comme des fléchettes... un restaurant bondé qui oblige à maîtriser les mouvements d'humeur, à refréner un éclat...

Gilbert, le mal au cœur, tremblait. Un geste maladroit fit osciller son verre de vin que Marie rattrapa avec adresse. Quelques gouttes tachèrent la nappe. Elle versa la moitié de la salière.

– Ça n'a jamais servi à grand-chose, dit-elle, mais c'est une habitude.

En face d'Angèle, l'homme chiffonna sa serviette et la posa sur la table comme s'il allait brusquement se lever et partir.

– Je ne te savais pas si perspicace, dit Gilbert.

– Oh, ne nous vantons pas, on m'a aidée.

– Qui ?

– Crois-tu que dans le milieu où tu t'es si follement amusé le 31 décembre, les gens ne bavardent pas ?

– Ils n'ont rien d'autre à faire ?

– Rien d'autre.

Calmé par un mot d'Angèle, l'homme avait repris sa serviette sur ses genoux, mais restait d'une pâleur étrange comme s'il venait d'échapper physiquement à un épouvantable accident dont il restait le seul survivant désespéré.

– Cette Angèle, dit Marie, est femme à ne prendre pour amants que des hommes parfaitement maîtres d'eux-mêmes. Je me demande si tu feras longtemps l'affaire.

– Tu vas trop loin.

Gilbert étouffait. D'un côté, Angèle cravachait de réflexions cinglantes l'homme dont elle ne voulait plus, de l'autre Marie l'épiait. Il était la cause de ces bouleversements et si l'un le comblait d'aise – encore qu'il eût préféré ne jamais connaître le visage de son prédécesseur – l'autre l'inquiétait. Son souhait naïf tendait à concilier ce qui, à des yeux simples paraît inconciliable de prime abord : en ne cultivant pas les mêmes sentiments pour les deux, c'est-à-dire en innocentant généreusement l'une et l'autre de tout vol sur sa personne, chacune ne recevait que ce qui lui était propre. À Angèle, il réservait les émois qu'une jeunesse renaissant de cendres lui inspirait, s'enfermant avec elle dans une prison de cristal. Plus tard, cette prison de cristal ayant paru étroite, Gilbert avait agrandi l'espace jusqu'à en faire le jardin japonais évoqué plus haut avec ses signes et ses symboles apaisants. Avec Marie, il gardait les solides connivences qui unissent plus durablement que le difficile amour dont les surprises, par maladresse et avidité, s'étaient trop tôt épuisées. Marie avait tranché : chambre à part, trois mois de ski au lieu d'un en hiver, une croisière seule avec des amis en été, sa liberté, son étrange liberté. Quant aux réactions intimes, elle s'autorisait un certain persiflage. Angèle avait accepté la prison de cristal, puis le jardin japonais dont il est si grisant de modifier à l'infini le paysage intime. L'été, elle s'installait dans une autre maison sur la rive opposée du lac.

Caché derrière la hotte, Rhadamanthe ne bouge toujours pas. Un bon coup de pied dans les fesses ne servirait pas plus que des injonctions doucereuses. Occupé à voler dans la cuisine, il n'a pas entendu sortir Marie dont le parfum traîne encore dans le vestibule. Gilbert a compris. Il va vers la porte d'entrée, l'ouvre, « au revoir, Marie », la ferme. Rhadamanthe s'étire, superbe, se secoue, bâille et retourne à la cuisine. Gilbert ramasse les morceaux de poulet, les mêle à du riz et du lait dans la bassine en plastique. Il reste là deux minutes près du chien qui, assis, le regarde sans toucher à sa soupe. C'est un rite : Rhadamanthe ne commence jamais tant que Gilbert n'a pas dit : « Je t'aime, mon vieux ! » Après, il engloutit sa soupe à une vitesse effrayante, avec des clappements et les bruyantes succions de ses tremblotantes babines.

Gilbert mesure les dégâts : le plat en porcelaine, la gelée qui a éclaboussé le mur, une tache graisseuse sur les carreaux blancs. Malheureusement, le plat cassé vient d'un service commandé à Limoges par le grand-père dans les années 1900, et c'est le dernier qui a résisté à une lignée de domestiques. Gilbert ramasse les morceaux dans le vain espoir de les recoller. Voici le chamois reconstitué, mais la tête du chasseur manque. Il a beau chercher partout, à quatre pattes sous les chaises, les tables, le réfrigérateur, le morceau reste introuvable et pourtant, dès son entrée, Marie l'apercevra et se précipitera pour ramasser la pièce à conviction. Toute son enfance il a vu le chasseur et le bondissant chamois au fond des assiettes, espérant chaque jour que, dans la nuit, à l'abri de la desserte où l'on range le service, l'action avait progressé, que le chasseur tirait et le chamois s'écroulait. Avec le temps, les dessins couleur de sépia se sont affadis et sur certaines assiettes on distingue à peine le visage de l'homme et l'expression apeurée de l'animal. Que cela ne soit pas de très bon goût, Gilbert en convient, mais il reste attaché à ce dessin devant lequel, condamné au silence à table, il a passé une rêveuse enfance en attendant d'être servi. Marie ne se gêne guère pour dire que les idées artistiques du grand-père relevaient du plus mauvais rococo. Elle n'utilise ce service que pour la cuisine. Pour eux-mêmes, elle en a commandé un autre à Vallauris : des taches multicolores imitées de Miró, sur fond blanc, si bien qu'on ne sait jamais ce qu'on a dans son assiette. La perte du grand plat – que Marie trop contente de s'en débarrasser, dédaignera de faire raccommoder – n'est pas un malheur, c'est une petite tristesse qui s'ajoute à l'autre, plus lancinante, en arrière-plan, prête à resurgir avec son scénario impossible à modifier : la perte de la canne qui relègue dans un flou à peine sensible l'absence d'Angèle au rendez-vous du moulin.

Le téléphone sonne. Comme il y a plusieurs écouteurs dans la maison, Gilbert hésite bien qu'il soit seul. En dispersant deux appareils au rez-de-chaussée et deux au premier, Marie a ostensiblement cloisonné leurs vies. De la cuisine, elle répond aux commerçants à voix très basse comme s'il s'agissait de correspondants secrets. Elle s'enferme dans le salon quand c'est une amie, mais si elle crie : « C'est pour toi ! », il sait qu'il doit aller dans sa chambre même lorsqu'il s'agit seulement de son frère ou d'une secrétaire de l'usine. Angèle n'appelle presque jamais. Elle déteste la politesse condescendante de Marie, ce ton mondain, parfaitement faux, sur lequel il lui est répondu avant tout échange de paroles conventionnelles : « Mais oui, je vous le passe ! », et Marie crie dans l'escalier : « Ta chère amie te demande », de manière qu'Angèle l'entende. Le plus souvent, c'est lui qui appelle sa chère amie. Auparavant, il ouvre la fenêtre pour apercevoir l'autre rive, la maison d'Angèle, facile à repérer le jour au cœur d'un jardin cerné par le vert bronze des magnolias. La nuit, Angèle prend soin d'allumer une applique de son balcon ou d'ouvrir en grand une des portes-fenêtres donnant sur le lac. Quand le temps est calme, un filet doré danse sur les eaux qui frissonnent à peine. Plusieurs fois il a tenté l'expérience de se mouvoir d'une pièce à l'autre, dans le jardin et même sur la route : toujours le rayon l'accompagne comme si Angèle, de loin, lui signifiait qu'elle ne l'abandonne pas quel que soit l'endroit où il essaie de se cacher. Gilbert aime savoir de quelle pièce de sa maison, Angèle lui parle. Il aurait horreur de s'entretenir avec elle sans la situer, sans l'imaginer assise sur le canapé du salon ou déjà couchée. Depuis l'année précédente Angèle a un radiotéléphone qui lui permet de se déplacer. Quand elle change d'endroit, elle éteint une lumière, allume la suivante sans cesser d'écouter ou de répondre, et il peut suivre le parcours de sa chère amie comme s'il l'accompagnait dans sa déambulation le plus souvent nocturne, car, le jour, elle se tient plutôt dans le jardin où, grâce à de fortes jumelles, il l'aperçoit à l'ombre d'un parasol, à moins qu'elle ne soit allongée sur un matelas à même l'herbe. Les jumelles ne sont malgré tout pas assez puissantes pour permettre de distinguer la rosée diaprée que projettent deux tourniquets à chaque extrémité du gazon, Angèle s'étant ménagé un espace sec pour jouir de leur fraîcheur les jours de grande chaleur. Quand il vient la chercher le matin, il s'arrête sur le pas de la porte-fenêtre pour contempler le spectacle heureux de cette femme seule dans son jardin. La pelouse, les arbres descendent jusqu'au bord du lac vers un môle sur pilotis auquel est amarrée une barque en bois, noircie par l'âge, surmontée d'arceaux qui, dans des temps déjà anciens, devaient porter un taud pour abriter de la pluie ou du soleil un pêcheur mélancolique. Quand Angèle lit, elle se tient à l'ombre du parasol, et Gilbert a soin de faire du bruit pour annoncer son arrivée et donner le temps à la liseuse de retirer et de cacher ses lunettes de myope pour chausser des verres fumés. Si elle ne lit pas et qu'il fasse beau, Angèle étend un matelas sur l'herbe et somnole, souvent nue jusqu'à la ceinture, seulement vêtue d'un short blanc. Une romantique comparaison s'impose alors à l'esprit : le corps d'Angèle est un morceau d'ambre finement poncé, serti dans un nuage mobile de gouttelettes brillantes comme de la verroterie et le jardin est l'écrin de ce bijou que son joaillier a posé sur un fond de velours vert rehaussé sur les bordures de roses rouges et de zinnias multicolores. L'écrin peut être beaucoup plus vaste comme le matin où ils étaient seuls sur la grande plage de Naxos : elle s'était étendue nue sur une serviette de couleur orangée, et, tout d'un coup, elle avait ressemblé à un de ces papillons dits « paons de jour ». Ses bras en croix, ses jambes écartées figuraient à merveille les nervures de quatre ailes bariolées, les paumes ouvertes à la brûlure du soleil évoquaient les yeux, et le pubis, auréolé de poils follets, le corps velouté du papillon dédié à Io, prêtresse d'Héra, maîtresse de Zeus métamorphosée en génisse par celui-ci pour lui permettre de fuir la colère de son épouse. De toutes ses forces mentales, Gilbert aurait-il voulu la changer en génisse qu'il en aurait été incapable. On ne métamorphosait pas Angèle ainsi. À peine pouvait-elle imiter un papillon Femme elle était, femme elle restait.

Le téléphone arrête de sonner. Ce n'était pas Angèle qui est toujours exacte quant à ses rendez-vous. Elle a précisé dix heures et elle ne l'appellera ni avant ni après. Cela dit, il y a un certain plaisir à ne pas être l'esclave d'une impérieuse sonnerie anonyme, et à se rebeller contre sa propre curiosité. Gilbert, ce soir, ne se connaît aucune urgence. Il est impropable que Marie ait eu un accident. Les Saint Pré habitent à peine à deux kilomètres et elle est arrivée chez eux depuis déjà un bon moment. Le solliciteur inconnu a pu imaginer une maison vide secouée par les différentes sonneries au rez-de-chaussée et au premier et, dans chaque pièce où il y a un combiné, les voyants rouges qui clignotent. Rhadamanthe a tourné la tête, levé ses yeux jaunes vers son maître qui n'a pas bougé. Rassuré, il a replongé le nez dans sa jolie bassine où les morceaux de poulet, les gâteaux secs nagent dans du lait. Depuis quelque temps, Gilbert a développé une symbolique du téléphone : quand l'indiscret rencontre le silence, il se décide vite pour un autre numéro, pressé qu'il est de distiller à n'importe quel auditeur patient, ses griefs, ses mauvaises nouvelles, ses peines de cœur inconscient de l'ordre qu'il perturbe, de la lecture, du bricolage ou de la conversation qu'il interrompt. Cependant si le téléphone sonne une deuxième fois à une minute d'intervalle – le temps de vérifier le numéro dans l'annuaire ou dans un carnet – c'est que le correspondant, encore sans visage et sans voix, a vraiment envie de vous parler et que vous êtes le seul qu'il croit susceptible de remédier à son angoissante solitude. À moins encore que l'inconnu n'ait, par quelque intuition, deviné une inquiétude qu'il espère naïvement soulager en bavardant de tout et de rien, alors qu'il s'apprête par sa sollicitude à la rendre bien plus réelle.

Aussi Gilbert, à la deuxième sonnerie, tout en maudissant sa propre faiblesse, a-t-il pris l'écouteur de la cuisine, déconcerté de s'être laissé attraper une fois de plus dès qu'au premier « allô » il a reconnu la voix de Francine Cavalli. Ce nom, bien qu'il ait déjà été prononcé une fois, a pu être oublié comme celui d'une de ces amies sans importance dont Marie Audubon ne fait tant de cas que parce qu'elles agacent son mari, mais qu'on se souvienne qu'il s'agit de cette dame chez qui il a dîné la veille, qui a, selon Marie, fait « des efforts désespérés pour le mêler à la conversation » et, ne recevant en réponse que des monosyllabes, à la fin « en a eu marre de le déranger »... Il a promis de rappeler Francine pour la prier de l'excuser, mais a oublié et trouve plutôt désagréable qu'elle fasse le premier pas, même si elle sait que, Marie dînant chez les Saint Pré, Gilbert est seul avec son chien. Peut-être tire-t-elle un soupçon de vanité du fait qu'il ait accepté sa soirée de la veille et refusé celle de son ennemie intime, Marguerite Saint Pré, ignorant que Marie a pris l'initiative de ce refus. Gilbert n'a rien contre Francine Cavalli et reconnaît qu'une certaine forme de mondanité se nourrit principalement de médisances et de potins qui ne sont pas tous ennuyeux. Le physique de Francine n'est pas déplaisant, et, dans la mini-société qui, l'été, autour du lac, s'invite selon un protocole et des rites tournants vieux déjà de deux ou trois générations, Francine passe, parmi les hommes jouissant de libertés, pour « le meilleur coup de Chaumontel ». Non qu'il l'ait vérifié. Gilbert a des principes : jamais avec les amies de sa femme. Il n'a pas fait le même serment à l'égard des femmes de ses amis. Les hommes sont plus discrets et n'aiment guère crier sur les toits qu'ils sont trompés. Mais il n'est pas question de revivre en détail la vie de M. Audubon dans les quelques indélicatesses dont Marie a le bon goût de ne pas s'irriter... Et puis Luc Cavalli n'est même pas l'ami de Gilbert, c'est un raseur sentencieux, un technicien au cerveau toujours en éveil, à l'affût de la dernière trouvaille cybernétique. Si on veut le mettre à l'aise, il faut lui demander d'expliquer comment, parti de Paris, à cent kilomètres à peine de Chaumontel, il compose sur le cadran de son téléphone automobile un numéro qui déclenche le chauffage de sa maison, la couverture électrique du lit conjugal, allume les lumières, désamorce le système d'alarme, ouvre la porte du chenil et libère deux dobermans qui l'attendent à la grille. On ne saurait rêver, à la fin de sa longue explication, d'homme plus content de soi tandis que brille dans les yeux de sa femme le plaisir secret de planter des cornes à cet éminent spécialiste de la robotique.

Sans être ce qu'on appelle vulgairement « un fin psychologue », Gilbert sait au premier « allô » de Francine qu'elle est seule ce soir et que c'est bien avec lui qu'elle désire s'épancher. Qu'elle soit seule est une rareté. Cette agréable personne aux cheveux d'un léger roux frisé, au visage pointillé de taches de son, au nez relevé, aux grands yeux bleus étonnés, déteste se trouver en tête à tête avec elle-même. Dans ses moments de sincérité, elle avoue même préférer encore la compagnie de son Luc à toute solitude. Or, Luc a été appelé d'urgence l'après-midi à Paris. On lui a envoyé un hélicoptère pour qu'il ait le temps de sauter dans l'airbus de Bron. Tandis qu'elle accumule les détails d'une histoire totalement depourvue d'intérêt, dont Gilbert se fout éperdument tant il exècre les gens qui bêtifient sur la vitesse des moyens de transport, il donne une tape sur les fesses de Rhadamanthe qui aspirait sa soupe avec un bruit d'enfer, note qu'un des tubes de néon au-dessus de l'évier clignote et ne se rallumera pas au prochain coup, que la cuisine n'est pas bien ventilée, que Marie choisit toujours le plus vilain des calendriers offerts par les facteurs du Jour de l'An. Il pourrait raccrocher, mais c'est là une grossièreté qui risque de se retourner contre lui-même tant une voix – n'importe laquelle et pourvu qu'on ne voie pas le visage qu'elle anime – garde le pouvoir de déchirer la nuit.

– Gilbert !

– Oui.

– Vous ne m'écoutez pas !

– Mais si, je vous écoute !

– Taratata, je vous connais. Hier soir non plus vous ne m'écoutiez pas.

– Je vous écoutais.

– Est-ce si important pour vous ?

Jouer à l'imbécile incapable de saisir au vol le moindre sous-entendu avec l'espoir que Francine n'osera pas poser crûment la question qui la brûle, est une solution qui lui répugne.

– Assez ! avoue-t-il.

– Quand un type comme vous dit « assez » ça veut dire que c'est très, très important.

– Pas ce soir, je vous assure.

Y aurait-il en dehors de l'univers des robots, des voitures de sport, des ordinateurs, des histoires domestiques, du ski et des Seychelles, quelque chose de vrai en Francine ? C'est une question qu'il ne s'est pas posée, et il se sent bêtement coupable de découvrir, si tard, une pointe d'anxieuse tendresse dans la voix de cette femme qui n'a peut-être abusé de la frivolité que comme d'un masque.

– Ah bien ! Je préfère, dit-elle.

L'horloge paysanne qui occupait autrefois le fond du vestibule est maintenant dans la cuisine. Marie déteste cette horloge, l'a une fois vendue à un bric-à-brac de passage, – Gilbert a dû la racheter –, une autre fois l'a remisée dans le garage, mais il a protesté et obtenu qu'elle restât dans la cuisine, coincée entre le réfrigérateur et une armoire. L'horloge qui souffre dans son cœur artificiel de cette méprisante relégation, ne carillonne plus et comme personne, à part Gilbert quand il y pense, ne remonte ses poids, elle indique le plus souvent des temps fantaisistes.

– Quelle heure avez-vous ? demande-t-il.

– Huit heures et demie. Vous n'avez pas de montre ?

– J'attends un téléphone vers dix heures.

– D'Angèle ?

– De qui voulez-vous que ce soit d'autre ?

– La jalousie existe, dit Francine. Je l'ai rencontrée.

– Intéressante rencontre.

Rhadamanthe a terminé sa soupe et s'est assis, yeux levés vers son maître qui se penche pour lui gratter le crâne entre les oreilles qu'il a larges et assez longues, avec une pointe arrondie à gauche, celle de droite ayant été déchirée après un combat avec un autre chien de chasse.

– Vous permettez que je pose l'écouteur ? Rhadamanthe a terminé sa soupe et me demande un biscuit. C'est un rite sacré.

Il prend dans une boîte un des biscuits affectionnés par son chien.

– Allô ? dit-il.

– Qui aimez vous plus que votre chien ?

– J'aime Mme Audubon en la personne de Marie, j'aime Angèle qui me dit des choses justes, j'ai beaucoup de respect pour vos taches de rousseur, j'aime mon chien parce qu'il m'aime.

– Marie a raison.

– Toujours !

– Elle prétend que vous êtes un épouvantable égoïste... ou un égocentrique... enfin... c'est la même chose, non ?

– Quelle heure est-il ?

– Neuf heures moins vingt-cinq... Vous craignez qu'elle appelle plus tôt ? Voulez-vous que je raccroche ?

– Non. Restez... Ou bien, non... Attendez... Je vous parle de la cuisine et j'ai l'impression que nous sommes deux domestiques qui profitent de l'absence des patrons pour téléphoner de l'office. Je vous rappelle de ma chambre.

– J'allume une cigarette et j'attends.

Il ferme les lumières et monte dans sa chambre. Quand Marie dit à Francine qu'il est un égocentrique, elle a un peu raison, mais quand elle dit à Gilbert : « Tu t'aimes », elle a tort. Parce qu'elle voit dans cette chambre où elle vient rarement, où elle est venue parfois au temps où il la désirait, bien qu'elle préférât son lit moderne, insonore, aseptique, avec ses fins draps couleur de lavande, au lit de son mari, qui craque et gémit, avec ses irritants draps blancs rugueux comme il les aime depuis son enfance, parce que Marie voit dans cette chambre le musée puéril de la vie d'adolescent et d'homme de Gilbert, elle croit que les souvenirs accrochés au mur, entassés sur les étagères et le large bureau sont les signes de complaisance qu'il s'adresse.

Cette accusation l'a profondément surpris la première fois, puis, comme Marie l'a répétée en d'autres occasions – et notamment une fois devant Angèle –, il a fini par se demander si ce n'était pas vrai, si cette chambre, à lui réservée, avec ses mémentos, ne répondait pas à sa crainte inconsciente que l'oubli ne dispersât trop vite les témoignages de sa propre existence, ne le renvoit au néant d'où il est venu sans qu'un regret l'accompagne au moins un bout de chemin. Disparaître n'est rien, mais ne pas laisser de traces, si vaines soient-elles, est une intolérable punition. Or, qu'abandonner derrière soi, de plus durable que des larmes – même à supposer qu'elles soient sincères –, si ce n'est des objets : les uns enfantins comme un vieil ours mité, un bol ébréché, un plumier laqué, un foulard de boy-scout, une médaille de sauvetage ; les autres rappelant des conquêtes, comme une rose de sable du désert mauritanien, un edelweiss du pic du Midi maintenant séché entre deux plaques de verre, et, en particulier, une formation madréporique pêchée en mer Rouge, une étrange figure, rose sous l'eau, blanchie à l'air, qui représente selon un certain angle quand Gilbert est assis dans son fauteuil, une fouine dressée sur ses postérieurs, la gueule de profil, l'œil noir, l'oreille courte ?

La porte-fenêtre s'ouvre sur le lac. Les nuits sans lune, si Angèle s'absente, aucune lumière ne brille à la façade de sa maison, mais, grâce à la boussole sur laquelle il a repéré le cap (332), Gilbert peut exactement la situer dans l'ombre plus dense que dessinent les arbres sur la rive opposée. Lorsque Angèle dort et qu'il appelle, il sait exactement où surgira le signal lumineux avant même d'entendre sa voix, légèrement voilée comme les voix du rêve. En la tirant d'un sommeil dont elle parle toujours avec une volupté reconnaissante, Gilbert obéit à la mesquine morsure de la jalousie. Où est-elle, avec qui marche-t-elle dans une forêt, avec qui fait-elle peut-être l'amour dans un songe inconséquent ? Maintes fois, en riant, elle lui a reproché de plus la surveiller dans ses rêves que dans sa vie. Si, au contraire, la sachant endormie, il se retient de la réveiller, il reste à son balcon, le regard perdu dans l'épaisseur de la nuit, guettant l'impossible : le souffle lent et paisible de sa chère amie qui repose de l'autre côté du lac.

Gilbert s'installe dans le fauteuil où il aime lire, pose sur un guéridon d'acajou la tasse de café qu'il s'est préparée avant de monter au premier étage, laisse Rhadamanthe se coucher en boule à sa place favorite sous le bureau. Il s'apprête à rappeler Francine Cavalli quand il s'avise que l'ordre des choses est profondément troublé : la fouine madréporique est cassée en deux. La tête gît sur la table et l'arrière-train est un morceau de corail qui n'évoque plus rien. On ne brise pas le corail d'une pichenette. Il a fallu que la fouine tombe, c'est-à-dire que quelqu'un la fasse tomber sur le parquet nu. Le ménage est fait tous les matins par Mme Gatti, la gardienne qui d'ailleurs ne garde rien et n'a jamais su se servir d'un chiffon à poussière. Elle n'en a pas parlé à Marie, considérant sans doute que cette chose qui a l'air d'une pierre et qui n'en est pas vraiment une, rugueuse, avec des formes bizarres, est encore une lubie de M. Audubon qui est bien le seul à y voir la figure d'une fouine. S'il tente demain de confesser Mme Gatti, elle jurera ses grands dieux que la « pierre » est tombée toute seule, comme frappée par la foudre ou poussée par le Malin, accréditant par son mensonge la version audubonienne de la vie secrète et tourmentée des objets.

Le même jour que la canne, la fouine a quitté Gilbert sans explication ni avertissement. Il est inutile d'essayer d'en rajuster les morceaux. Des éclats ont disparu dans le ventre grondant de l'aspirateur. Gilbert voit déjà les yeux étonnés du raccommodeur de porcelaine, M. Fromard, s'il lui apportait ces débris de corail en prétendant qu'il s'agit d'une fouine. Pygmalion de l'imaginaire, Gilbert a extrait de l'informe une figure qu'il était le seul à trouver évidente. Dans sa ruine, la pièce de corail entraîne le rappel d'un été lumineux en mer Rouge, le long des côtes d'Érythrée à bord d'un boutre comme celui d'Henri de Monfreid dont, pendant son adolescence, il lisait avec passion les aventures. Marie l'attendait à Djibouti. Cette sirène sortie de l'eau, les épaules brillantes de gouttelettes, casquée de cheveux noirs, venait d'avouer – mais un peu tard – qu'elle ne savait pas nager et craignait le soleil. L'idée que sa jeune femme ne nageait pas et se couvrait des pieds à la tête au moindre ultraviolet, l'avait tellement abasourdi qu'il était parti seul sur le boutre sans oser insister. Doit-on s'informer de ces choses-là avant le mariage ? Tout s'était fait si vite : la photo publicitaire, la rencontre, un déjeuner suivi d'un dîner, une nuit à se parler dans l'ombre d'une discothèque, et, pour tous les deux, le commun ennui des préliminaires. Savait-elle seulement où se situait Djibouti quand ils s'étaient envolés le lendemain du mariage ? Il n'avait pas pris le temps de lui raconter qu'il aimait la mer, la montagne, la pêche, la chasse, en somme à peu près tout ce qu'elle abhorrait. Rien qu'en descendant de l'avion sur l'aire chauffée à blanc, elle avait failli s'évanouir : « J'espère que l'hôtel est climatisé. » Il l'était. Elle n'acceptait d'en sortir qu'à la tombée de la nuit. Qu'il parte seul sur le boutre, elle l'attendrait, elle avait des livres, une boîte de peinture, elle louerait un électrophone et des disques. Il ne devait pas s'inquiéter : à l'occasion, elle ne détestait pas vivre seule.

Ainsi avaient-ils d'emblée organisé leurs deux existences, sans heurts, non sans arrière-pensée, Marie ayant découvert par la même occasion, grâce à son premier homme, qu'elle subissait plus qu'elle ne partageait le plaisir de son mari. La faille n'était pas si profonde qu'elle leur interdît de se rencontrer à certaines heures, de plus en plus rares il est vrai, suffisant cependant au besoin qu'ils éprouvaient encore l'un de l'autre. À elle ces choses de la vie quotidienne qu'elle organisait avec une grâce invisible, un rien dictatorial