Main La mémoire du temps

La mémoire du temps

Language:
french
ISBN 13:
9782896497300
File:
EPUB, 1.42 MB
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1

La Montérégie... trop cool !

Year:
2014
Language:
french
File:
EPUB, 642 KB
2

La Pègre, la Peste et les Dieux

Year:
1991
Language:
french
File:
EPUB, 321 KB
La mémoire du temps

de Mylène Gilbert-Dumas

est le mille quatre-vingt neuvième ouvrage

publié chez

VLB ÉDITEUR.





Direction littéraire: Mélikah Abdelmoumen

Coordination éditoriale: Ariane Caron-Lacoste

Révision linguistique: Élyse-Andrée Héroux

Correction: Pascale Matuszek

Design de la couverture: Linh Bui Trong et Axel Pérez de León

Photo de l’auteure: Mathieu Rivard


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et de Bibliothèque et Archives Canada

Gilbert-Dumas, Mylène, 1967-

La mémoire du temps

ISBN 978-2-89649-729-4

ISBN EPUB 978-2-89649-730-0

I. Titre.

PS8563.I474M45 2017C843’.6C2017-940184-X

PS9563.I474M45 2017


VLB ÉDITEUR

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VLB éditeur bénéficie du soutien de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) pour son programme d’édition. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC.



Nous remercions le Conseil des arts du Canada de l’aide accordée à notre programme de publication.


Dépôt légal: 2e trimestre 2017

© VLB éditeur, 2017

Tous droits réservés pour tous pays edvlb.com





LA MÉMOIRE DU TEMPS





DE LA MÊME AUTEURE



Les dames de Beauchêne, t. I, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2002; Typo, coll. «Grands romans», 2011.

Mystique, Montréal, La courte échelle, coll. «Mon roman», 2003.

Les dames de Beauchêne, t. II, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2004; Typo, coll. «Grands romans», 2011.

Les dames de Beauchêne, t. III, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2005; Typo, coll. «Grands romans», 201; 1.

Rhapsodie bohémienne, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. «Graffiti», 2005.

1704, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2006; Typo, coll. «Grands romans», 2010.

Lili Klondike, t. I, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2008.

Lili Klondike, t. II, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2009.

Lili Klondike, t. III, Montréal, VLB éditeur, coll. «Roman», 2009.

Sur les traces du mystique, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. «Graffiti», 2010.

L’escapade sans retour de Sophie Parent, Montréal, VLB éditeur, 2011.

Yukonnaise, Montréal, VLB éditeur, 2012.

Mort suspecte au Yukon, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. «Graffiti», 2012.

Lili Klondike, partie 1. La fièvre de l’or, Montréal, Typo, coll. «Grands romans», 2012.

Lili Klondike, partie 2. Le prix de la liberté, Montréal, Typo, coll. «Grands romans», 2012.

Les deux saisons du faubourg, Montréal, VLB éditeur, 2013.

Détours sur la route de Compostelle, Montréal, VLB éditeur, 2014.

Une deuxième vie, t. I, Sous le soleil de minuit, Montréal, VLB éditeur, 2015.

Une deuxième vie, t. II, Sur la glace du fleuve, Montréal, VLB éditeur, 2015.





Mylène Gilbert-Dumas





LA MÉMOIRE DU TEMPS


Une enquête de V. A. Constantineau




roman





Pour Kathy





«Je ne pense pas que l’Enfer existe. Il se trouve que je crois qu’il y a une vie après la mort, mais je ne pense pas que ça ait quoi que ce soit à voir avec l’idée de récompense ou de punition. La religion est toujours une affaire de contrôle, et ça, c’est une chose que les gens ne comprennent pas vraiment. Elle est une entreprise de contrôle par la culpabilité. Quand vous avez le Paradis comme récompense du bien et l’Enfer comme punition du mal, alors vous avez, d’une certaine manière, le contrôle de la population. On a donc créé cet endroit brûlant qui a terrifié énormément de monde durant l’histoire chrétienne. Ça fait partie d’une stratégie de contrôle.»

John Shelby Spong,

ancien évêque épiscopalien

de Newark, New Jersey





Table des matières


PROLOGUE, Jérusalem, 382 après Jésus-Christ

VIRGINIE, Hudson, Québec, demain

NICOLAS, Antigonish, Nouvelle-Écosse, 2 août 1980

BILL, Ottawa, Ontario, demain

VIRGINIE, Brookbury, Québec, le même jour

NICOLAS, Winnipeg, Manitoba, 20 août 1980

BILL, Réserve d’Akwesasne, Ontario, 13 mai

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 15 mai

BILL, Parlement d’Ottawa, Ontario, 16 mai

NICOLAS, Halifax, Nouvelle-Écosse, 13 septembre 1980

BILL, Parlement d’Ottawa, Ontario, 19 mai

VIRGINIE, Montréal, Québec, 23 mai

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 22 septembre 1980

BILL, Brookbury, Québec, 24 mai

VIRGINIE, Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, Québec, 24 mai

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 30 septembre 1980

VIRGINIE, Sherbrooke, Québec, 4 juin

BILL, Banlieue d’Ottawa, Ontario, 8 juin

VIRGINIE, Sherbrooke, Québec, 10 juin

NICOLAS, Égypte, 120 kilomètres au sud d’Alexandrie, 6 octobre 1980

VIRGINIE, Québec, Québec, 12 juin

NICOLAS, Égypte, 80 kilomètres au sud-est d’Alexandrie, 6 octobre 1980

BILL, Ottawa, Ontario, 13 juin

VIRGINIE, Akwesasne, État de New York, 16 juin

NICOLAS, Égypte, désert des Kellia, 8 octobre 1980

VIRGINIE, Albany, État de New York, 17 juin

NICOLAS, Égypte, désert des Kellia, 13 octobre 1980

VIRGINIE, Albany, État de New York, 17 juin

NICOLAS, Égypte, désert des Kellia, 20 octobre 1980

VIRGINIE, Albany, New York, 18 juin

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 23 octobre 1980

VIRGINIE, Northeast Harbor, Maine, 19 juin

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 23 octobre 1980

VIRGINIE, Northeast Harbor, Maine, 19 juin

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 23 octobre 1980

VIRGINIE, Northeast Harbor, Maine, 19 juin

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 23 octobre 1980

VIRGINIE, Poste frontalier de Woburn/Coburn Gore, 20 juin

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 7 novembre 1980

BILL, Ottawa, Ontario, 25 juin

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 28 juin

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 8 novembre 1980

VIRGINIE, Lausanne, Suisse, 2 juillet

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 16 novembre 1980

VIRGINIE, Vallorbe, Suisse, 2 juillet

NICOLAS, Le Caire, Égypte, 17 novembre 1980

VIRGINIE, Vallorbe, Suisse, 2 juillet

NICOLAS, Antigonish, Nouvelle-Écosse, 20 novembre 1980

VIRGINIE, Berne, Suisse, 4 juillet

NICOLAS, Antigonish, Nouvelle-Écosse, 22 novembre 1980

VIRGINIE, Berne, Suisse, 4 juillet

NICOLAS, Halifax, Nouvelle-Écosse, 1er juin 1981

VIRGINIE, Berne, Suisse, 4 juillet

NICOLAS, Northeast Harbor, Maine, 19 juin 1981

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 7 juillet

NICOLAS, Northeast Harbor, Maine, 29 juin 1981

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 8 juillet

BILL, Ottawa, Ontario, 9 juillet

NICOLAS, Northeast Harbor, Maine, 29 juin 1981

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 9 juillet u es revenue?

NICOLAS, Northeast Harbor, Maine, 3 juillet 1981

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 10 juillet

BILL, Québec, Québec, 11 juillet

Épilogue

BILL, Ottawa, Ontario, 1er octobre

VIRGINIE, Brookbury, Québec, 3 octobre

NICOLAS, Antigonish, Nouvelle-Écosse, 17 mars 1982

MOT DE L’AUTEURE





PROLOGUE


Jérusalem, 382 après Jésus-Christ

Le soleil allait bientôt se lever sur la ville, sa lueur colorait déjà l’est de rose et de pourpre. Attablée devant une des fenêtres de la bibliothèque, Mélanie la Romaine quitta des yeux son livre. Même si elle avait passé la nuit à étudier, elle se sentait fraîche et dispose ce matin.

Elle souffla les bougies et admira le jour qui prenait forme. C’était un moment magique, quelques minutes pendant lesquelles Dieu se manifestait au monde en lui faisant mille promesses. Mélanie L’entendait. Il lui disait de continuer, qu’elle était sur le bon chemin.

Comme il faisait tout à fait jour à présent, elle abandonna ses livres et se rendit aux cuisines. Les feux avaient été allumés, et les veuves s’affairaient à préparer le déjeuner qu’on servirait tout à l’heure aux mendiants, aux malades et aux pèlerines réfugiées dans le monastère pour la nuit. Mélanie s’assura qu’on ne manquait de rien avant de poursuivre sa route jusqu’à la chapelle, encore sombre et fraîche. Là, elle s’agenouilla devant l’autel, ferma les yeux et pria.

Il s’était écoulé trois générations depuis que Constantin, par son édit de tolérance, avait mis fin aux persécutions des chrétiens. En l’espace de quelques dizaines d’années, les églises s’étaient multipliées, et on avait vu apparaître autour de la Méditerranée bon nombre d’ermitages et de monastères où les hommes trouvaient une alternative au mariage ou une échappatoire à la vie militaire. Pas étonnant que l’empereur Valens, pour chrétien qu’il était, ait considéré les monastères comme une plaie d’Égypte, lui qui avait tant besoin de soldats dans son armée et d’ouvriers dans ses mines!

Ce soudain essor de la religion chrétienne avait offert aux riches matrones romaines, souvent veuves mais pas toujours, une occasion de prendre le large. Dévotes ou aventurières, elles étaient si nombreuses à quitter Rome pour l’Égypte ou pour Jérusalem qu’on surnommait parfois la Méditerranée «la Route des femmes». Non sans un certain mépris, il est vrai.

À première vue, rien ne destinait Mélanie à la vie monastique. D’origine espagnole, elle avait été mariée à 14 ans au préfet de Rome, Valerius Maximus. Avant la naissance de son premier fils, elle avait lu les aventures de sainte Thècle. Avant la naissance de son second fils, la Vie de saint Antoine. Au troisième fils, elle se savait habitée tant par le goût de la piété que par celui du voyage.

Pour cette raison, à la mort de son mari, décédé la même année que deux de ses fils, Mélanie avait trouvé un tuteur pour le troisième et mis en pratique ce verset de l’Évangile selon saint Matthieu: Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Sa famille avait eu beau insister pour qu’elle prenne un second mari, Mélanie avait d’autres projets. Après s’être assurée que sa fortune serait bien administrée, elle s’était embarquée, avec serviteurs et esclaves, sur un navire en partance pour Alexandrie. De là, elle s’était rendue au monastère de Nitrie, où elle était devenue l’élève du plus célèbre des moines de la région, l’abba Pambon.

Érudit et sage, Pambon tissait à longueur de journée des paniers et autres objets qui étaient ensuite vendus au marché. Quand on lui posait une question, il répondait sans quitter des yeux les brins d’osier. Il prétendait continuer son tissage pour éviter d’être distrait par ceux – mais surtout celles – qui venaient lui rendre visite.

À leur première rencontre, Mélanie avait pénétré dans la cellule du moine en ordonnant à ses esclaves de déposer à ses pieds trois cents livres d’argenterie. Sans interrompre son travail, l’abba Pambon avait demandé à son disciple de distribuer cet argent aux monastères les plus démunis. Mélanie s’était attendue à ce qu’il la remercie. Comme il n’en faisait rien, elle avait cru bon de préciser qu’il y en avait pour trois cents livres. L’abba Pambon lui avait alors répondu: «Si c’est à moi que tu le donnes, tu fais bien de me le dire, mais si c’est à Dieu, rappelle-toi qu’Il n’a pas dédaigné les deux oboles de la veuve et tais-toi, car Il n’a pas besoin que tu L’en informes. Lui, qui pèse les montagnes, sait bien davantage que toi combien vaut cet argent.»

Cette leçon d’humilité, Mélanie l’avait retenue et appliquée, des années plus tard, quand elle avait fondé le Mont des Oliviers, un monastère qui comptait parmi les rares à recevoir les femmes. Mélanie y avait reproduit la routine apprise à Nitrie auprès de Pambon: célébrations liturgiques, prière, soins des pauvres, étude et copie des manuscrits que souvent les pèlerins apportaient dans leurs bagages. Ces textes, bien que pas toujours orthodoxes, garnissaient la bibliothèque du monastère.

Depuis cinq ans maintenant, Mélanie accueillait tant les veuves et les vierges que les pèlerines et les voyageuses, tandis que son ami Rufin d’Aquilée s’occupait des hommes. Chaque matin, elle venait à la chapelle remercier le Ciel pour les malades qui guérissaient, prier pour l’âme de ceux dont le mal avait été fatal et supplier le Seigneur de se montrer aujourd’hui encore miséricordieux.

Elle en était là, le corps tourné vers la croix et l’esprit à mi-chemin entre la prière et les souvenirs, quand la voix d’une jeune fille la tira de ses pensées.

— Amma, des voyageurs ont laissé à notre porte un homme malade qui demande à vous voir.

Mélanie se redressa et la suivit jusqu’à un attroupement de jeunes filles fébriles. Devant elles, un homme gisait, affalé sur un banc, les yeux clos, à bout de forces ou inconscient.

*

Il s’appelait Évagre et se disait originaire du Pont, au bord de la mer Noire.

S’il avait été fait diacre par l’évêque de Constantinople des années plus tôt, celui qui se présentait devant Mélanie ce jour-là était un homme affaibli, honteux et tourmenté. Elle lui offrit un grabat et fit appeler un médecin, qui, au bout de quelques heures, déclara ne pas connaître le mal dont il souffrait. Mélanie appela un deuxième médecin, qui lui aussi s’avoua vaincu. Le troisième, plus sage, affirma qu’Évagre se laissait mourir, mais il admit du même souffle qu’il ignorait comment lui redonner goût à la vie. Afin d’éviter le pire, Mélanie décida d’y voir elle-même et persuada le patient de se confesser.

C’est ainsi qu’elle apprit qu’en tant que diacre de Constantinople, Évagre avait été maintes fois invité en haut lieu. Son érudition et sa conversation avaient attiré l’attention de la femme d’un important fonctionnaire. Il s’était épris d’elle et elle de lui, mais cet amour avait mis son statut en péril. Averti qu’on s’apprêtait à l’arrêter pour sa faute, Évagre avait fui en Palestine avec l’intention de s’enfermer dans un monastère.

Son mal n’avait donc pas de cause physique. Et même s’il prétendait être venu à Jérusalem pour se faire moine, on voyait bien que le cœur n’y était pas. Mélanie résolut de soigner son âme autant que son corps et entreprit avec lui une routine faite de prières, de repos, de lecture, d’exercices et de réflexion. Le remède eut tant de succès qu’Évagre retrouva la santé et même la vigueur de sa jeunesse. Il resta néanmoins quelque temps auprès de Mélanie, car il avait pris goût à ses lectures. Puis, un matin, il annonça son départ.

— Je veux poursuivre ma quête de sagesse. Fière de celui qu’elle considérait désormais comme son élève, Mélanie lui conseilla de se rendre à la montagne de Nitrie, où il pourrait parfaire ses études auprès de l’abba Pambon, comme elle l’avait fait avant lui.

— Et quand tu auras atteint le niveau de mon maître, ajouta-t-elle, enfonce-toi dans le désert et construis-toi une cellule. Tu y trouveras la solitude nécessaire pour atteindre la connaissance de Dieu.

Le lendemain, alors qu’il était sur le point de s’en aller, elle lui remit un recueil de textes sélectionnés dans la bibliothèque du monastère. Évagre l’ouvrit et, en découvrant à la première page les mots de saint Paul, il leva les yeux vers elle, perplexe.

— Il ne faut pas jeter des perles aux pourceaux, dit-elle, citant Jésus. Le voile du Temple ne se déchire pas pour tout le monde.

Évagre acquiesça, rangea le livre dans son sac et prit la route.

Elle le regarda s’éloigner en songeant que Dieu avait eu raison de l’aider à le ramener d’entre les morts. L’ancien diacre de Constantinople était toujours promis à un brillant avenir.





VIRGINIE


Hudson, Québec, demain

La salle à manger de l’auberge Willow’s Inn était pleine à craquer. Entre les grincements des chaises, les conversations animées, les directives des serveurs et la musique qui jouait en sourdine, difficile d’imaginer que quiconque en ces lieux puisse arriver à s’entendre. Cela n’avait toutefois pas d’importance, parce que chacun avait déjà beaucoup bu et que personne, au fond, n’écoutait son voisin.

En ce vendredi 9 mai, on soulignait le départ à la retraite d’un courtier en valeurs mobilières. Cet événement expliquait que, par 28 °C, des hommes en complet cravate discutaient avec des femmes en tailleur, et que chacun faisait mine de ne pas s’apercevoir que tout le monde suait à grosses gouttes.

Dans un coin, un couple détonnait. L’homme, d’un âge incertain, portait une veste frangée et sans manches sur une paire de jeans usés. La longue tresse qui descendait dans son dos retenait une imposante chevelure poivre et sel. Posée en équilibre précaire sur le bout de son nez, une paire de lunettes de lecture le vieillissait terriblement. Il s’appelait Régis Obomsawin. Abénaquis originaire d’Odanak, il avait un temps été marié à une Mohawk de Kanesatake avec qui il avait tenu une librairie d’occasion à Oka. À leur divorce, il avait repris le commerce, non pas parce qu’il rapportait beaucoup, mais parce qu’il servait de couverture à une activité aussi intéressante que lucrative: le marché du livre ancien et du livre rare. Régis était ce qu’on appelait un pisteur. Lui-même préférait l’étiquette bouquiniste.

— Pourquoi m’as-tu donné rendez-vous ici? J’aurais pu comprendre si la place avait été vide, mais là, j’ai l’impression de me retrouver dans une fête où je n’ai pas été invitée.

Celle qui rechignait de la sorte arborait la tenue relâchée des artistes, et on voyait, à son teint clair et à ses cheveux d’un blond presque blanc, qu’elle n’était pas d’origine autochtone. On la connaissait dans le milieu du livre sous le nom de V. A. Constantineau. V. A. pour Virginie Abigail, mais personne, à part sa grand-mère maternelle, ne l’avait jamais appelée Abigail. Peu sociable et dotée d’un penchant marqué pour le travail intellectuel, elle avait abandonné quinze ans plus tôt une carrière dans les relations publiques pour s’investir dans un métier mieux adapté à son tempérament: elle vivait désormais de sa plume en écrivant des romans historiques.

— Dans une foule comme celle-là, expliqua Régis, on attire moins l’attention.

— Parce que tu penses qu’on n’attire pas l’attention?

Tout le monde avait en effet remarqué ce couple d’intrus au fond de la salle, mais Régis ne s’intéressait pas à ce que pouvaient penser les autres clients. Au serveur venu leur offrir à boire, il posa des questions sur le vin. En l’entendant commander une bouteille de rouge, Virginie sourit. Le rouge, c’était pour elle. Lui, d’habitude, préférait le blanc.

— As-tu apporté mes livres? demanda-t-elle pour changer de sujet.

— Quels livres?

Elle le regarda droit dans les yeux.

— Ceux pour lesquels tu m’as donné rendezvous! Ne me dis pas que tu les as oubliés à Oka!

Elle le savait distrait et fut rassurée quand il secoua la tête.

— Je ne les ai pas oubliés à Oka…

Il prit son temps pour goûter le vin que le serveur venait de verser dans son verre. Après l’avoir approuvé d’un signe de tête, il revint à leur conversation.

— Je ne les ai pas oubliés à Oka, je les ai laissés à Oka. Ce n’est pas la même chose.

Virginie l’observa avec attention. Elle avait l’habitude de ses petits manèges. Chaque fois qu’ils se voyaient, Régis mettait en œuvre différents stratagèmes pour la draguer. Toujours à la blague, évidemment. Ce soir, cependant, parce qu’il dévoilait ses cartes aussi vite, elle eut peur qu’il soit sérieux.

— Arrête, Régis, ou bien…

Elle fit mine de se lever.

— Ou bien quoi? Ce n’est pas pour m’inviter que tu as réservé une chambre à l’étage?

— Non, et tu le sais. Je soupe demain chez ma sœur à Ottawa, alors je dors ici pour ne pas avoir à retraverser Montréal.

— Tu aurais pu contourner l’île.

Comprenant où il voulait en venir, elle se rassit et accepta de jouer à ce jeu dont elle connaissait les règles et pour lequel Régis se passionnait. Il n’aimait rien tant que lui rappeler la dimension des terres ancestrales dont on avait privé son peuple. Aux yeux de ses clients européens, l’évocation des litiges territoriaux avait un charme exotique qui permettait à Régis de couper court aux négociations. Certains d’entre eux avouaient même admirer la ténacité dont faisaient preuve ceux de sa race, et Régis n’hésitait jamais à tirer profit d’un tel avantage. La ruse fonctionnait moins bien au Canada, mais cela ne l’empêchait pas d’essayer.

— Non, je ne peux pas contourner l’île, souffla Virginie comme on récite une réplique de théâtre, parce qu’il y a des petits comiques qui bloquent le pont à péage de l’autoroute 30.

— Ah oui, c’est vrai. Je les avais oubliés.

— Mais non, tu ne les avais pas oubliés. Si ça se trouve, ce doit même être tes cousins.

Il soutint son regard sans broncher et parut soudain tellement sérieux que Virginie se demanda si elle n’avait pas dépassé les bornes avec son cynisme. Elle fut soulagée quand il retrouva sa bonhomie et lui versa du vin.

— But we’re not here to talk about my cousins, are we*?

Comme d’habitude, il préférait exercer son négoce en anglais. Cette façon de procéder déroutait les nouveaux clients. Virginie, elle, s’y pliait de bonne grâce, car elle faisait affaire avec Régis depuis longtemps. Après avoir reposé la bouteille, il se pencha et retira du sac posé à ses pieds un paquet ficelé dans une feuille de papier bulle. Virginie lui jeta un coup d’œil admiratif.

— Tu prends toujours autant de précautions avec les livres, dit-elle en s’emparant du paquet. J’aime ça.

— Dans mon domaine, très chère, au prix où on vend les livres anciens, on ne peut pas se permettre de les trimballer dans une simple enveloppe de papier kraft. Les clients ne nous le pardonneraient pas.

Elle détacha les bouts de ruban adhésif et les livres apparurent. Histoire d’Émilie Montague en deux tomes, traduction française de 1770 par Jean-Baptiste Robinet d’un roman de Frances Brooke publié en 1769. Mieux connue sous le titre Voyage dans le Canada ou Histoire de Miss Montaigu, l’œuvre était considérée comme le premier roman canadien. Un objet rare, introuvable pour le commun des mortels. Régis Obomsawin, dont le travail consistait justement à trouver ce que personne ne trouvait, avait mis la main sur cet exemplaire en moins de deux semaines. Une diligence que Virginie appréciait, mais qui se payait.

Les deux tomes qu’elle avait entre les mains avaient beaucoup de vécu. Un coin de la reliure en veau blond avait été écrasé. Un autre, déchiré. Virginie effleura le dos du bout du doigt.

— La pièce titre est en maroquin rouge, commenta Régis. Celle de tomaison, en maroquin vert. Un exemplaire en excellent état… à part pour les deux coins.

Virginie approuva et ouvrit le premier tome pour le feuilleter. Le temps avait jauni les pages, et le texte comptait quelques annotations à la mine. Ces détails ne la surprenaient pas, puisque Régis l’en avait avertie. Les chapitres, apparemment très courts, donnaient l’illusion d’une correspondance.

— Lettre première, lut Virginie.

Et plus bas, souligné au plomb.

— … je préfère à la Nouvelle-Yorck le Canada, par deux raisons: d’abord parce que cette contrée est plus agreste; ensuite, parce que les femmes y sont plus belles.

— Et ce personnage avait parfaitement raison… L’auteure semble avoir eu une bien piètre opinion de mes ancêtres… Mais comme elle n’épargne pas non plus les Canadiens, je ne m’en offusquerai pas.

— Il est parfait, souffla encore Virginie, ravie.

Elle fouilla dans la pochette minuscule qui lui servait de sac à main et tendit à Régis une enveloppe blanche pliée en deux.

— Voilà huit cents dollars, comme convenu.

Régis ne prit pas la peine de compter les billets. Il s’empara de l’enveloppe et la glissa dans la poche arrière de ses jeans.

— C’est bizarre, dit-il. Tu n’as jamais d’argent pour quoi que ce soit, mais pour des livres… et des livres anciens…

— Pour des livres, j’en trouve toujours, tu me l’as déjà dit.

— En tout cas, ça t’aurait coûté moins cher d’acheter un exemplaire original en anglais. Il y en a plusieurs sur le marché…

— Je sais, et si tu ne m’en avais pas trouvé un en français, c’est ce que j’aurais fait. Sauf que c’est beaucoup plus intéressant pour ma recherche de le lire en français. C’est une question d’ambiance, tu comprends?

— Sure! And I’ll drink to that! Surtout que ça m’a permis de faire plus d’argent.

Et il fit signe au serveur de rapporter du vin.

— Rince ton verre, dit-il en versant de l’eau dans le sien. La deuxième bouteille vaut pas mal plus cher que la première.

— Et qu’est-ce qu’on célèbre? La grosse vente que tu viens de faire?

Un autre serveur choisit ce moment pour leur apporter leurs assiettes. Régis attendit qu’il leur propose le parmesan et le poivre de circonstance, avant de reprendre:

— Des ventes comme celle-là, ma chère, c’est mon pain quotidien. Non, ce soir, on célèbre notre dixième anniversaire.

La fourchette suspendue dans son mouvement, Virginie le dévisagea.

— Quoi? demanda-t-il faussement offusqué. Tu ne veux pas célébrer nos dix années de fréquentations?

— Tant que tu parles de fréquentations professionnelles…

— Tu sais bien que je ne penserais jamais à autre chose…

Ils rigolèrent en se remémorant la première fois où Virginie et lui avaient travaillé ensemble. «Comme si c’était hier», songea Virginie, et son regard s’embua. À l’époque, Sacha avait 14 ans…

— Tu sais que je suis un homme patient, murmura Régis.

Virginie revint au moment présent, consciente que la tristesse se lisait sur son visage. Comme le passé était lourd! Elle chassa le souvenir importun et, avec un clin d’œil, elle leva son verre.

— Je sais aussi que tu es un homme tenace.

— Oui, tenace.

— Et modeste.

— Et modeste, comme tu dis, mais généreux aussi.

— Et généreux, évidemment, puisque tu paies le souper.

— Oui, mais je ne parlais pas de ça. Attends!

Il repoussa les assiettes, désormais presque vides, et puisa de nouveau dans son sac. Quand il se redressa, Virginie crut qu’il tenait un roman en format poche. Mais quand il le lui tendit, elle réalisa qu’il s’agissait d’une boîte en carton décorée avec fantaisie.

— Qu’est-ce que c’est?

— Un cadeau.

Elle le prit d’un geste vif, amusée.

— Attention! dit-il. C’est fragile.

Elle posa le carton sur la table et en retira délicatement le couvercle, dévoilant une sorte de papyrus couvert de caractères inconnus. Il aurait été plus juste ici de parler de fragments de papyrus, puisque le plus grand d’entre eux n’occupait que la moitié de la boîte. Virginie l’effleura du bout du doigt et le sentit tellement friable qu’elle retira prestement sa main. C’est à ce moment qu’elle remarqua, en dessous, une multitude de fragments plus petits, certains de la taille de paillettes. Le papyrus était en train de se désagréger.

— Qu’est-ce que c’est? répéta-t-elle.

Régis s’éclaircit la voix.

— Je te l’ai dit, un cadeau.

— Arrête! Ça doit valoir une fortune.

— Mets-en!

— Et pourquoi tu me le donnes?

— Pour coucher avec toi.

Elle leva les yeux au ciel, et Régis sourit.

— Je blague. C’est un vieux manuscrit qui m’est parvenu par erreur.

— Toi, tu achètes des livres par erreur?

Elle n’en croyait pas un mot.

— Disons que je ne l’attendais pas. Mais il me semble que…

Comme par réflexe, il jeta un regard suspicieux vers la porte.

— … il me semble que depuis que je l’ai, il m’arrive des choses bizarres.

— Bizarres comment?

— Très bizarres. Par exemple, quelqu’un a fouillé ma libraire.

Virginie ne put réprimer un éclat de rire.

— C’est un véritable capharnaüm, ta librairie. Je ne comprends même pas que tu t’y retrouves! Alors tu ne me feras pas croire que tu t’en rendrais compte si on y avait déplacé quelque chose.

— Bien sûr que je m’en rendrais compte. Tu sais, les livres laissent toujours des traces dans la poussière.

Virginie lui donna raison, avant de reporter son attention sur la boîte et son contenu, fascinée par la texture du papyrus, par ces caractères… On aurait dit des lettres. Elles étaient collées les unes sur les autres, et l’ensemble formait des lignes à peu près droites.

Régis lui versa du vin.

— Il faut que je le mette en sécurité loin de chez moi pour quelques semaines, le temps de découvrir ce qui se passe.

Elle regarda encore les caractères. Ils lui parurent tout à coup familiers.

— Je pense que c’est du grec, dit-elle.

— Je le pense aussi. Alors, est-ce que tu acceptes de le garder une semaine ou deux?

Comme il avait l’air sérieux, elle voulut lui poser des questions. Régis ne lui en laissa pas le temps.

— Écoute, il se peut que je sois suivi. Je n’en suis pas certain, mais…

— Pourquoi est-ce qu’on suivrait un libraire? Ce n’est pas comme si tu étais un espion ou quelque chose du genre.

— Si je savais pourquoi on me suit, je n’aurais pas besoin de cacher cette boîte ailleurs que chez moi.

Virginie examina de nouveau les plus grandes pièces de la boîte. Elle n’avait jamais vu de texte aussi ancien. Oh, elle avait déjà consulté dans un musée de Québec un livre calligraphié datant du début de la Nouvelle-France, mais rien d’aussi vieux que ce qu’elle avait sous les yeux. Quel âge avait-il, ce document? Mille ans? Deux mille ans? Mais personne ne trimballait un texte vieux de deux mille ans dans une boîte en carton! Surtout pas Régis! Les objets comme celui-ci, on les gardait dans un musée. Régis savait ça. Et puis comment diable avait-il mis la main sur une chose d’une telle valeur? Et pourquoi n’y faisait-il pas plus attention?

Elle réalisa tout à coup qu’elle ne l’avait jamais vu en possession d’un livre aussi ancien. Encore moins d’un livre dans un si piètre état. C’est à ce moment que l’idée lui vint que Régis la faisait marcher. Ce devait être un faux.

— Je pense que tu t’ennuies, mon ami.

Elle poussa la boîte vers lui, mais il la bloqua de ses mains au milieu de la table.

— C’est ce que je pensais aussi. Au début. Maintenant, je ne sais plus. J’ai l’impression qu’on me surveille, mais je ne vois jamais personne.

Virginie balaya la pièce des yeux. À part les serveurs, il n’y avait que ces gens de la finance. Et tous semblaient trop occupés pour écouter ce qui se disait à leur table.

— En tout cas, personne ici ne s’intéresse à toi.

— Je sais, j’ai pris mes précautions. Au lieu de venir en voiture, j’ai sauté à pied sur le bac juste avant que l’opérateur largue les amarres. Si quelqu’un me suivait, il a été obligé d’attendre le prochain. Ça m’a donné une bonne demi-heure d’avance.

— Et tu penses qu’on te surveille à cause de ça?

Elle désignait la boîte qu’elle poussa un peu plus loin. Cette fois, Régis se contenta de la regarder sans y toucher.

— S’il te plaît, Virginie. Garde-la pour moi… une semaine. Maximum deux. Après ça, j’irai moi-même la chercher chez toi dans le fin fond des Cantons-de-l’Est. Mais en ce moment, j’ai besoin de temps et… de liberté de mouvement. Et ce que contient cette boîte me stresse un peu trop à mon goût.

— Es-tu en train de me dire que tu ne me la donnes pas?

Elle le taquinait. Elle savait bien qu’au fond, il n’avait jamais été question qu’il lui en fasse cadeau.




* Mais nous ne sommes pas ici pour parler de mes cousins, n’est-ce pas?





NICOLAS


Antigonish, Nouvelle-Écosse, 2 août 1980

Comme chaque été, les rues de la petite ville universitaire étaient désertes. Les étudiants, qui avaient quitté les lieux en mai, ne reviendraient qu’à la reprise des cours, à la fin du mois d’août. Pour cette raison, plusieurs commerces fermaient pendant la saison estivale, laissant aux plus vaillants les rares vacanciers qui s’arrêtaient une nuit pour admirer l’île du Prince-Édouard, qu’on voit au large, de même que, par beau temps, les silhouettes vaporeuses des îles de la Madeleine. La plupart des touristes, cependant, passaient tout droit devant Antigonish. Pourquoi s’arrêter ici quand, 150 kilomètres plus loin, se trouvait Baddek, avec sa plage et ses quais sur le lac Bras d’Or?

Mais Nicolas Gustave n’était pas un touriste. Professeur d’histoire des religions à l’Université Saint-Francis-Xavier, il était connu surtout pour ses recherches sur les gnostiques, une secte du début de l’ère chrétienne. Il s’avérait cependant qu’une croyance religieuse disparue depuis deux mille ans n’intéressait personne à Antigonish. Nicolas passait donc pour un célibataire excentrique, bel homme, mais trop secret et trop savant. Et les femmes, loin de s’en enticher, le fuyaient.

Cet après-midi-là, Nicolas avait quitté à pied sa petite maison blanche de la rue Church. Il avait traversé le quartier, porte-documents à la main, pour aller boire un café dans son restaurant préféré.

Grand et maigre, toujours bien coiffé et impeccablement rasé, celui que ses collègues qualifiaient de chercheur «génial mais un peu fou» s’était forgé une réputation enviable dix ans plus tôt, lors du Congrès international des historiens des religions, à Stockholm. L’audace ne manquait pas à l’époque chez les jeunes chercheurs. Plusieurs découvertes archéologiques – les manuscrits de la mer Morte et la bibliothèque de Nag Hammadi, entre autres – avaient remis en question ce que l’on savait du début du christianisme et forcé le monde des historiens à faire preuve d’ouverture et d’imagination. C’est dans ce contexte favorable que Nicolas Gustave avait commencé sa carrière. Et c’est à Stockholm, précisément, qu’il avait proposé sa première théorie.

Le mot gnosticisme était apparu au IIe siècle après Jésus-Christ et, déjà à cette époque, on considérait la chose comme une hérésie – c’est-à-dire comme une mauvaise interprétation des Évangiles. C’était du moins ce qu’en pensait l’Église soi-disant orthodoxe, celle qui deviendrait plus tard l’Église officielle, dont la doctrine était toujours en vigueur au XXe siècle.

Ce qui intriguait Nicolas, c’était que les gnostiques prétendaient avoir maintenu la vraie doctrine, celle qui avait été enseignée par Jésus et perpétuée par ses disciples. Comme si l’affront n’était pas suffisant, ils affirmaient être en possession d’une connaissance secrète qu’ils ne transmettaient qu’aux personnes jugées dignes d’être initiées. On appelait cette connaissance la gnose.

Le problème de Nicolas et des chercheurs comme lui, c’était que le temps avait fait son œuvre et qu’au XXe siècle, plus personne ne savait en quoi consistait cette gnose. Les textes anciens parlaient d’une connaissance qui changeait la vision du monde, qui permettait à l’être humain de prendre conscience de sa vraie nature, qui créait une élite spirituelle et qui donnait la vie éternelle. On disait que la gnose levait le voile qui obstruait la vue de l’initié pour lui permettre d’apercevoir enfin la vraie réalité. En quoi consistait cette réalité, Nicolas n’en avait aucune idée. Pas plus qu’il ne savait quelle information provoquait ce changement de perception. Le concept était si obscur que plusieurs savants s’y étaient cassé les dents. Cela n’empêchait pas Nicolas d’émettre des hypothèses, de tirer des conclusions et d’en avoir fait son champ d’études.

Malgré les mystères entourant la gnose, les historiens s’entendaient sur une chose: les gnostiques avaient écrit des textes qu’ils avaient ensuite copiés et reliés sous forme de livres qu’on appelait codex. Treize de ces livres avaient été retrouvés en 1945 dans une jarre cachée au fond d’une cavité rocheuse près du village égyptien de Nag Hammadi. Quelqu’un, au IVe siècle, les avait enfouis à cet endroit pour éviter leur destruction.

À Stockholm donc, en 1970, devant une salle presque pleine, Nicolas y était allé d’une nouvelle hypothèse pour expliquer ce stratagème.

— Je ne veux surtout pas mettre en doute l’excellente réputation des moines de Tabennèse. Je suis persuadé que le monastère n’était pas un nid d’hérétiques, et loin de moi l’idée d’avancer qu’on y faisait en abondance la copie de textes interdits.

Tabennèse, le monastère fondé par saint Pacôme en l’an 320, avait été érigé sur la rive droite du Nil, à l’endroit où le fleuve effectue sa grande boucle. On comptait une quarantaine de kilomètres de désert entre Tabennèse et le village actuel de Nag Hammadi. Une distance qui représentait presque deux jours de marche.

— Récemment, avait poursuivi Nicolas, une équipe de chercheurs a découvert deux grottes tout près de l’endroit où avait été cachée la jarre. Les murs de ces grottes sont encore aujourd’hui ornés de croix et d’inscriptions tirées des Évangiles. Il s’agit de la «décoration» habituelle des cellules de moine. La proximité avec Tabennèse permet d’imaginer qu’il y a peut-être un lien. Deux moines auraient pu trouver le monastère trop peuplé et décider d’aller s’installer chacun dans une de ces grottes, pour y vivre en ermites.

Nicolas avait pleinement conscience des doutes que son idée pouvait soulever. Si ces moines avaient quitté le monastère de saint Pacôme en emportant avec eux des livres hérétiques, cela signifiait que les-dits livres avaient été copiés à Tabennèse. Cette hypothèse ne plairait certainement pas aux historiens croyants. Il avait donc mis des gants blancs.

— Je demande qu’on envisage la possibilité que ces deux moines, et sans doute seulement ceux-là – peut-être même un seul des deux –, aient tenu à ces livres au point de les avoir emportés au moment d’entrer dans les ordres.

Voilà qui rassurerait les plus chatouilleux de ses confrères.

— Avant de partir se réfugier dans les grottes, les deux moines auraient mis ces livres dans leurs bagages. Ce seraient eux qui, plus tard, les auraient cachés dans la jarre pour empêcher qu’on les détruise.

En laissant la question ouverte et en évitant de faire peser des soupçons sur un monastère à la réputation irréprochable, Nicolas s’était montré habile. Et depuis, l’hypothèse des deux grottes faisait partie des explications sérieuses retenues par les chercheurs sérieux.

Ce premier succès avait par la suite garanti à Nicolas une certaine impunité. Malgré ses théories audacieuses et même si les autorités catholiques n’aimaient pas toujours ce qu’il professait, on l’encourageait à continuer, car sa renommée rejaillissait sur l’université.

C’est donc sans réelle inquiétude que Nicolas préparait sa prochaine communication. Le quatorzième congrès des historiens des religions se tiendrait bientôt à Winnipeg, et il comptait y exposer sa nouvelle vision de l’histoire de la chrétienté. Cette fois, il le savait, la gloire l’attendait.

Après avoir franchi la porte du restaurant, il s’installa à sa table habituelle, commanda son café à la serveuse habituelle, s’empara de son cahier de notes habituel et se mit au travail.

Il ouvrit un livre en grec à côté duquel il plaça une feuille présentant une traduction de son cru du chapitre 13 de la Première épître aux Corinthiens. Nicolas n’utilisait jamais les traductions des différentes Bibles. Il savait trop bien que toutes étaient fausses. Car il n’y avait pas qu’un texte…

Non, il n’y avait pas qu’un texte. En vérité, au fil des siècles, les chercheurs avaient retrouvé cinq mille sept cents manuscrits en grec contenant des extraits du Nouveau Testament. Et parmi ces cinq mille sept cents documents parvenus jusqu’au XXe siècle, aucun n’était un texte original. Tous, sans exception, étaient au minimum des copies de copies de copies.

Pour ajouter à la difficulté, il était bien établi que les copistes – tant ceux du début de la chrétienté que ceux du Moyen ge – avaient fait des erreurs. En comparant les manuscrits anciens, on trouvait toutes sortes de variations aussi intéressantes que loufoques. Des mots sautés. Des lettres doublées. Quand ce n’étaient pas carrément des lignes entières. Sautées ou doublées! À la défense des copistes, Nicolas admettait volontiers que transcrire un texte où on ne trouvait ni séparations entre les mots ni signes de ponctuation pouvait s’avérer ardu. Et c’était de cette manière, malheureusement, qu’avaient été écrits les textes du Nouveau Testament.

Il y avait aussi tous ces mots mal recopiés, causant une confusion qu’un copiste ultérieur essayait d’arranger en modifiant le texte. Cela entraînait la plupart du temps d’autres erreurs, qu’une autre personne tentait de corriger, créant à son tour de nouvelles erreurs. Et ainsi de suite.

Devant ces presque deux mille ans de possibilités de falsification, on comprenait pourquoi les chercheurs comme Nicolas ne croyaient pas à la Bible littéralement. Trop de confusion et de variations étaient apparues au fil des ans. Cela ne voulait surtout pas dire qu’ils savaient toujours discerner le vrai du faux. Loin de là! Pour cette raison, un chercheur digne de ce nom savait qu’il fallait douter. Toujours douter.

C’était d’ailleurs la première chose que Nicolas enseignait à ses étudiants. Il fallait toujours douter parce que trop de gens avaient eu leur mot à dire dans l’histoire du christianisme.

— Quand Jésus est-il né? leur demandait-il au début du premier cours.

C’était la seule question facile de tout le programme.

— Pourquoi Jésus est-il né le 25 décembre?

En première année d’université, personne, habituellement, ne connaissait la réponse. Nicolas leur expliquait alors que la date de naissance de Jésus ne se trouvait pas dans la Bible, qu’elle avait été déterminée beaucoup plus tard, au moment de l’expansion du christianisme. Les païens célébraient le solstice d’hiver le 25 décembre parce qu’ils considéraient que c’était le jour de naissance du Soleil – Noël étant un dérivé du mot latin natalis qui signifiait naissance. Il avait suffi d’associer la venue du Christ au retour de la lumière pour christianiser l’événement.

Une fois que la première brique de l’édifice de la bêtise était tombée, Nicolas pouvait entrer dans le vif du sujet. Et s’il avait la chance d’avoir dans sa classe quelques étudiants brillants, il en profitait pour leur poser la question suivante:

— Quel était le pourcentage d’alphabétisation en Palestine au début du premier millénaire?

Quand il leur donnait la réponse – moins de 5% –, il voyait leurs yeux s’agrandir. Alors, et seulement alors, il leur assénait sa conclusion la plus dure, celle qui anéantissait les croyances religieuses les plus solides, pour peu qu’elles soient rationnelles:

— Les disciples de Jésus étaient des paysans peu éduqués. Pour plusieurs, des pêcheurs de Galilée. Ils ne savaient ni lire ni écrire. Ils n’ont donc pas pu écrire les évangiles qu’on leur a attribués. Alors voici quelques vérités que vous n’apprendrez pas à l’église: on ne sait pas qui sont les auteurs des Évangiles. On sait que Paul a écrit quelques-unes de ses lettres, mais pas toutes. Ces lettres, comme les Évangiles d’ailleurs, ont été rédigées pour être lues à voix haute parce que les premiers adeptes du christianisme étaient des gens des classes sociales inférieures, tout aussi illettrés que les disciples.

Lorsque Nicolas parlait ainsi, il faisait honneur à sa réputation de chercheur génial mais un peu fou. Et dérangeant. Et il parlait ainsi de plus en plus souvent.

C’est donc pour éviter le biais causé par les traductions trop doctrinales de la Bible que Nicolas avait produit sa propre traduction des lettres de Paul et qu’il avait comparé le résultat à toutes les traductions faites depuis trois cents ans par les plus éminents spécialistes. Malgré la très haute estime qu’il avait de lui-même, Nicolas savait reconnaître le talent de ses prédécesseurs et de ses collègues. Surtout quand les connaissances des autres lui permettaient d’avancer dans ses propres recherches.

Il revint à la préparation de sa conférence et se pencha sur le chapitre 13 de la première lettre de Paul aux Corinthiens. Le verset qu’il pensait utiliser dans sa présentation allait comme suit:

11. Quand j’étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant; quand je suis devenu homme, j’en ai fini avec ce qui était enfant.

Ce verset était, selon lui, un des plus insidieux des lettres pauliniennes, car peu importe la traduction, le sens littéral était évident. La métaphore, elle, l’était moins. Pour cette raison, l’apôtre Paul avait jugé bon d’ajouter une explication au verset suivant.

12. Car nous voyons à présent comme dans un miroir, obscurément, mais alors, ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu.

Les différents traducteurs avaient proposé des variantes. Car nous voyons à présent au travers d’un verre, en énigme, d’une manière obscure, d’une manière indirecte, etc. Toutes des expressions qui signifiaient qu’on voyait mal, mais qu’il arriverait un moment où l’on verrait correctement.

Pour Nicolas, la lumière s’était faite le jour où, lors d’une réunion avec des chercheurs français, quelqu’un avait suggéré la traduction suivante: Nous ne percevons qu’une image confuse de la réalité.

Il avait suffi de ces mots pour que toutes les connaissances de Nicolas se combinent d’une manière nouvelle et que cela jette un éclairage différent sur ces versets de la Bible. Oui, nous percevions une image confuse de la réalité, et avec la gnose, cette image s’éclaircissait.

À partir de ce jour-là, Nicolas avait eu la certitude que Paul, deux mille ans plus tôt, avait reçu cette connaissance secrète et avait pu voir «la vraie réalité». Et que s’il avait écrit ces mots dans sa lettre aux Corinthiens, c’était sûrement parce qu’il s’adressait à des gens qui savaient de quoi il parlait. Peut-être même avait-il voulu laisser un indice à ceux qui viendraient après lui.





BILL


Ottawa, Ontario, demain

Une foule joyeuse et colorée occupait la colline du Parlement, de la rue Wellington jusqu’aux barrières de sécurité qui protégeaient l’entrée du parlement. On portait des t-shirts rouges, des t-shirts blancs, des t-shirts rouge et blanc au motif du drapeau canadien. L’endroit paraissait si animé que les touristes étrangers se croyaient un jour de fête nationale.

De chaque côté d’une scène dressée tout juste devant les barrières, deux immenses haut-parleurs crachaient une musique entraînante sans être agressante. Rien qui décoiffait, mais rien non plus pour endormir un nourrisson. Et des nourrissons, il en pleuvait ce jour-là sur le terrain de parade. Dans les bras de leur mère, de leur père, dans des poussettes. Dans les coins les plus éloignés, on en avait même couché sur des couvertures. Et les enfants – leurs frères et sœurs – gambadaient librement, le visage peint de feuilles d’érable. Les parents, qui gardaient quand même un œil sur eux, avaient la bouche couverte d’un large ruban gommé rouge.

Au volant de sa voiture, Bill Stillman contourna le terrain de parade en direction du stationnement réservé au personnel du parlement. Après avoir présenté sa carte d’identité au gardien, il franchit la guérite et se gara à sa place habituelle. Il revint ensuite sur ses pas pour admirer la foule – au moins vingt mille personnes! – qui prendrait bientôt d’assaut les rues d’Ottawa.

Ce n’était pas un hasard si le projet de loi débattu ce jour-là aux Communes concernait la réglementation sur l’avortement. Tout le monde savait qu’on avait choisi le 12 mai exprès; la traditionnelle marche pro-vie était prévue depuis longtemps. Et cette année, ô bonheur!, la population était au rendez-vous.

Personne toutefois n’était au courant des discussions qui avaient eu lieu en coulisses. Le premier ministre avait voulu proposer la recriminalisation pure et simple de l’avortement. Bill savait que son patron, celui qu’on surnommait le Cardinal, avait dû calmer l’ardeur de son chef en lui présentant les raisons pour lesquelles le gouvernement devait emprunter un chemin moins direct. Même dans le climat actuel, qui semblait rendre possibles les décisions les plus conservatrices, un projet de loi aussi dur avait toutes les chances d’être rejeté. Ce qu’il fallait, c’était du doigté. Et il fallait aussi tenir compte des erreurs du passé pour éviter un nouvel échec. Le premier ministre avait cédé devant ces sages conseils et mis de l’eau dans son vin. On userait donc d’un moyen détourné, mais on arriverait aux mêmes fins.

De l’avis du Cardinal et des autres membres du gouvernement, c’était une honte que le Canada ne possède pas de législation concernant l’avortement. Toutes les grandes nations du monde s’étaient donné un code de conduite. Étions-nous si inconscients – ou indifférents – que nous abandonnions aux seules femmes le destin démographique et moral du pays?

Il faut dire qu’au Canada, comme aux États-Unis d’ailleurs, le dossier divisait l’opinion publique. On était pour le choix des femmes ou on était contre. Entre ces deux positions, il n’y avait jamais eu de discussion possible, aucun moyen d’arriver à une solution négociée qui aurait redonné à tous, hommes, femmes et enfants, un minimum de dignité.

Pour cette raison, il fallait procéder avec adresse. Surtout ne pas y aller de front. La population avait encore peur des gens aux valeurs morales irréprochables. On devait l’amener doucement sur la bonne voie. Et une fois qu’elle y serait…

C’est l’histoire de Mary-Ann Canuel qui avait mis la situation en lumière et provoqué l’indignation des Canadiens. Les députés, même ceux de l’opposition, avaient dû en tenir compte. S’ils espéraient être réélus aux prochaines élections, il leur fallait écouter ce qu’avaient à dire les gens de leur circonscription. Et comme personne ne savait combien de temps ce gouvernement minoritaire allait tenir, aucun député n’aurait pris le risque de voter selon ses valeurs personnelles. On n’avait pas quatre ans devant soi!

Afin de s’assurer de garder leur siège advenant le déclenchement d’élections, plusieurs députés avaient sondé leurs électeurs et découvert, avec consternation, qu’on leur demandait d’agir afin que plus jamais un enfant ne soit tué pour satisfaire les caprices d’une mère qu’on jugeait irresponsable. Et c’était exactement ce qu’ils étaient en train de faire à la Chambre des communes, en s’apprêtant à voter en deuxième lecture un projet de loi pour criminaliser l’avortement après la huitième semaine de grossesse. Depuis 1988, aucun projet de loi concernant l’avor-tement n’était parvenu aussi loin dans la procédure parlementaire.

Sur la scène, il y avait enfin de l’activité. La jeune Faith Carpenter se dandinait, son micro à la main. Elle attendit que la musique s’estompe pour retirer le ruban rouge qui couvrait ses lèvres.

— Bienvenue, amis de la vie! Welcome, friends of life!

Dans la foule, on l’applaudit bruyamment. Faith adressa à tous un sourire chaleureux avant de demander le silence. Une seconde plus tard, on n’entendait même plus les enfants. Petits et grands avaient les yeux rivés sur elle.

Quel talent! songea Bill. Si jeune, et déjà adulée. Dans les milieux évangéliques, on se l’arrachait. Elle était invitée dans tous les rassemblements, prenait part à toutes les fêtes, d’un bout à l’autre du Canada. On racontait qu’elle ne disait jamais non. Bill avait pourtant dû se montrer insistant pour qu’elle accepte de venir à Ottawa.

— Ce n’est pas un milieu favorable à la cause, avait-elle dit pour justifier son hésitation.

— Cette fois, oui. Et tu seras bien protégée.

Protégée, elle l’était. Bill s’était assuré que six gardes du corps l’encerclent en permanence. Sauf quand elle était sur la scène, comme en ce moment.

Il savait qu’elle avait 29 ans, mais on lui en aurait donné dix ou douze de moins. Elle abusait volontiers de cette apparente jeunesse, s’habillant et se coiffant comme une adolescente, utilisant dans ses discours un vocabulaire à la mode, de même que des expressions dignes de la cour d’une école secondaire. Il arrivait que certains mots froissent des gens plus âgés ou leur tapent sur les nerfs, mais on passait toujours l’éponge, car Faith était la meilleure ambassadrice que le mouvement pro-vie ait connue depuis cinquante ans.

— Si vous savez ce que sont les bombes de prière, s’écria-t-elle en sautillant, levez la main!

Dans la foule, les bras se dressèrent. Comme si elle avait attendu ce signal, Faith se transforma soudain en coach d’aérobie. Ou en professeur de taï-chi. On ne savait trop.

— Tous en position!

Elle sauta en l’air, retomba une jambe devant l’autre et leva les bras en direction du parlement.

— Seigneur! Aide-les à décider avec leur cœur! Rappelle à leur mémoire ces enfants innocents qui meurent tous les jours dans les cliniques! Entends nos prières! Nous sommes solidaires des sans-voix.

Et la foule, obéissante, refit avec Faith le geste symbolique, la bombe de prière.

— Élus! Écoutez-nous! Écoutez votre cœur! Votez avec votre conscience, pensez aux plus fragiles d’entre tous!

Outre la voix de Faith et le vrombissement des voitures sur la rue Wellington, on n’entendait pas un bruit. Même les bambins, tout à l’heure turbulents, semblaient se recueillir avec leurs parents. Dans un coin, à l’arrière, des caméras de télévision avaient été déployées. Des images de la manifestation – et de la marche qui suivrait – seraient sur toutes les chaînes, en français comme en anglais. Bill savait que la population attendait le verdict. Ce soir, tous les yeux du pays seraient rivés aux écrans de télévision et d’ordinateurs.

Après plusieurs minutes de gymnastique symbolique, Faith leva soudain le bras pour exhiber le bout de ruban adhésif rouge qu’elle avait retiré avant de commencer son discours.

— C’est maintenant le moment de se faire entendre! s’écria-t-elle.

D’un même mouvement, tout le monde dans la foule enleva son bâillon. Quelques secondes plus tard, des milliers de rubans rouges s’agitaient sur le terrain de parade et l’air se remplit de cris.

— Non au meurtre! criait Faith. Non à l’avortement! Oui à la vie!

L’énergie grisait maintenant les protestataires, et une indignation mêlée de colère se lut sur les visages. Des parents soulevèrent leurs enfants et, les hissant à bout de bras, ils les présentèrent aux caméras en scandant le slogan.

— Non au meurtre! Non à l’avortement! Oui à la vie!

Bill pivota pour se diriger vers une porte dérobée.





VIRGINIE


Brookbury, Québec, le même jour

La maison datait de 1836. On l’avait construite dans une campagne vallonnée, mais très près du chemin. C’était du temps de la colonisation des Cantons-de-l’Est, du temps aussi des charrettes à chevaux, ce qui expliquait l’étroitesse de la route et sa proximité avec la maison. À cette époque, Brookbury était un village, et les nombreuses fondations de pierre le prouvaient hors de tout doute. Aujourd’hui, ce n’était plus qu’un hameau, avec une église, plus loin sur la route régionale, et la vieille chapelle blanche désacralisée dont on ne se servait que l’été et où Virginie et Guillaume s’étaient mariés, vingt ans plus tôt.

Les racines de Virginie s’enfonçaient profondément dans cette terre. La maison avait toujours appartenu à sa famille. Sa grand-mère l’avait héritée de son père qui, lui, l’avait héritée du sien et ainsi de suite. À sa mort, la grand-mère, qui avait été très proche de sa petite-fille, la lui avait cédée par testament.

En plus de son attachement à cette maison, Virginie se trouvait beaucoup de points en commun avec son aïeule. Une certaine affection pour les traditions, un goût prononcé pour la solitude, un petit côté artistique qui les marginalisait. L’une et l’autre avaient élevé leur famille ici. Et l’une comme l’autre y était restée seule après le départ du mari et des enfants.

Quand cette pensée traversait l’esprit de Virginie, le poing qui habitait sa poitrine en permanence se faisait plus douloureux, l’isolant du monde l’espace de quelques minutes. Au lieu de se changer les idées, Virginie se contentait d’attendre que la douleur redevienne supportable avant de vaquer de nouveau à ses occupations. Cette façon de faire relevait d’un art de vivre bien connu des mères qui ne l’étaient plus.

Petite, Virginie avait passé tous ses étés à Brookbury, ainsi que tous les congés scolaires. Et à 8 ans, quand elle arrivait de la ville, elle cherchait au loin, comme on guette un phare, le toit de métal rouge, les lucarnes et les fenêtres à carreaux. Désormais, les arbres plantés par son grand-père formaient un mur qui protégeait la propriété du noroît et rendait du coup la maison invisible aux promeneurs du dimanche.

Virginie vira dans l’entrée en U et gara sa voiture devant le perron. Après avoir déposé ses sacs de provisions sur la première marche, elle déverrouilla la porte.

— Me voilà, les petits!

Vaudreuil et Montcalm dévalèrent l’escalier en aboyant. Marguerite, plus indépendante, leva la tête et, sans quitter le sofa où elle était allongée, poussa un miaulement puissant.

— Caroline s’est bien occupée de vous?

Elle leur parlait toujours comme si elle s’attendait à une réponse. Elle avait conscience que cette habitude déroutait les visiteurs, mais comme elle recevait peu… et qu’elle vivait seule…

L’intérieur de la maison n’avait pas changé depuis qu’elle y venait, enfant. C’était toujours le même bois sombre du plancher et des meubles de sa grand-mère, le même stuc blanc des hauts plafonds, les mêmes nappes de dentelle jaunies qui recouvraient les tables d’appoint où trônaient, dans des cadres défraîchis, plusieurs photos du même adolescent.

Virginie n’avait jamais eu les moyens d’entretenir les lieux. Depuis deux ans, il lui fallait boire de l’eau en bouteille parce qu’elle n’avait pas trouvé une manière abordable de régler son problème de puits artésien contaminé. Le manque d’entretien expliquait aussi les hordes de mouches mortes qui crépitaient quand on posait la main sur le papier peint. Elles entraient à l’automne par les montants des fenêtres et se faufilaient dans les murs, où elles restaient prisonnières et mouraient l’hiver arrivé. L’escalier qui menait à l’étage était peut-être solide avec sa rampe en bois ouvragé à la mode de 1800, mais celui qui menait à la cave, construit en planches brutes et qu’on devait impérativement emprunter avec des chaussures, oscillait dès qu’on y posait le pied. Le plancher du rez-de-chaussée était en pente, et les tuyaux de la salle de bain éclataient un hiver sur trois.

Virginie aimait répéter que ces imperfections faisaient le charme de la maison. Même si on y gelait en hiver. Même si on y crevait de chaleur en été. Elle s’y sentait à sa place dans le monde, liée par un attachement presque tangible à ses aïeux venus d’Angleterre.

Elle alla récupérer les sacs, traversa la maison et les déposa sur la table de cuisine. Sans perdre de temps, elle rangea le tout dans le réfrigérateur; déjà, le chat était apparu sur le seuil et la suivait des yeux. Quand la nourriture fut en lieu sûr, Virginie mit en marche la cafetière et retourna chercher sa valise. Comme chaque fois qu’elle revenait de voyage, elle ouvrit toutes grandes les fenêtres du rez-de-chaussée pour chasser l’odeur de renfermé. C’est seulement quand sa routine fut exécutée en entier qu’elle monta enfiler ce qu’elle appelait son «linge de semaine»: des vêtements usés, confortables et un peu sales, qui ne craignaient ni la bave de chien ni la terre du jardin.

Une tasse de café fumant à la main, elle sortit sur la galerie, ses animaux sur les talons. Elle aimait ces fins de journée encore chaudes, quand le soleil couchant colorait le ciel tout entier. Assise sur une chaise berçante, elle regarda la lune monter et les étoiles poindre une à une.

Il faisait toujours bon retrouver la vue des collines estriennes après un voyage chez sa sœur, à Ottawa. Comment les gens arrivaient-ils à vivre dans une ville où, de la fenêtre ou d’un balcon, on ne voyait que chez le voisin? Ici, il n’y avait pas de circulation ni d’agitation, et le regard se perdait loin à l’est. Il descendait le ravin sur le versant duquel se trouvait en été un potager. Il sautait un ruisseau en cascade pour remonter de l’autre côté, dans la prairie, où paissaient les vaches d’un fermier du coin. On entendait les oiseaux, le vent, le bruissement de l’eau, et la campagne avait des odeurs de bois, de végétation et de vie. Vrai qu’on entendait parfois la machinerie agricole, mais ces bruits-là, Virginie s’y était faite depuis longtemps. Vrai aussi qu’on ne devait pas laisser ses vêtements sécher dehors quand les cultivateurs engraissaient la terre, mais le reste du temps l’air avait le goût des sapinages et des baies qui abondaient sur les coteaux. Et quand le vent soufflait, comme en ce moment, même les moustiques cessaient d’importuner l’heureuse campagnarde qu’elle était.

Si, règle générale, Vaudreuil et Montcalm ne s’entendaient pas, ils semblaient à tout le moins accepter de se coucher de chaque côté des pieds de Virginie quand Marguerite bondissait sur ses genoux. Et c’est toujours ainsi qu’elle sirotait son café le soir, en admirant la vallée où s’installait la brunante. D’une certaine manière, cette paix aussi avait fait partie de l’héritage.

À la nuit tombée, Virginie entra, lasse de chasser les maringouins, plus voraces avec la noirceur. Elle nourrit sa ménagerie, mangea une omelette et se versa un verre de rhum; c’était l’heure de se mettre au travail.

Elle monta à l’étage chercher le premier tome du roman de Frances Brooke, mais en ouvrant sa valise, elle tomba sur la boîte de carton que Régis lui avait confiée. Elle s’assit sur le lit et, à la lueur de la lampe de chevet, en examina le contenu encore une fois. Placé sous la lumière, le papyrus paraissait plaqué d’or, et ses lettres, sombres et mystérieuses, donnaient l’impression de receler un terrible secret. Virginie frissonna. Elle n’aimait pas l’idée d’avoir entre les mains un objet d’une telle valeur. En cas d’incendie, elle n’aurait jamais les moyens de dédommager Régis. Car elle ne doutait pas du prix élevé qu’il en obtiendrait… éventuellement.

Il lui vint tout à coup à l’esprit que l’humidité de la maison risquait d’être néfaste à quelque chose d’aussi ancien et d’aussi fragile. Cela ferait-il gondoler le papyrus? S’effriterait-il encore plus facilement?

Virginie parcourut la pièce des yeux et conclut qu’à l’étage, il faisait vraiment trop chaud. Au rez-de-chaussée, la température conviendrait peut-être davantage, mais l’air était quand même très humide. Quant à la cave, mieux valait ne pas y penser, à cause des rats. S’il fallait qu’ils trouvent la boîte… Au fond, Virginie se dit qu’il n’y avait chez elle qu’un endroit où la dégradation des choses s’arrêtait net.

Elle se leva et descendit, le roman sous le bras, la boîte dans les mains. Une fois à la cuisine, elle ouvrit la porte du congélateur. Il fallut évidemment y mettre un peu d’ordre, déplacer des morceaux de viande, les cubes de glace, mais aussi le sac de café qui prenait beaucoup de place. Elle réussit à dégager un espace assez grand et y glissa la boîte.

Satisfaite, elle attrapa son verre de rhum, le leva en direction de la photo de son fils, posée sur le buffet, et but une grande gorgée.

Quelques minutes plus tard, bien calée dans le sofa du salon, elle ouvrit ce fameux roman.

Lettre première… Cowes, le 10 avril 1766. À John Temple, écuyer à Paris.

Il y avait vraiment pire comme travail.





NICOLAS


Winnipeg, Manitoba, 20 août 1980

L’amphithéâtre de l’Université du Manitoba comptait plus de deux cents places, et même s’il restait encore quinze minutes avant le début de la conférence, presque tous les sièges étaient occupés. Debout à l’avant, tendu comme rarement, Nicolas regardait ses confrères s’installer. Force était de constater qu’il ne se trouvait plus en terrain ami et que, cette fois, la bienveillance ne serait pas au rendez-vous. Pour s’en rendre compte, il lui avait suffi de voir les yeux sévères et inquisiteurs qui le détaillaient, évaluant le potentiel de nuisance qu’il représentait. Certains l’avaient déjà condamné, ça se voyait. Ils étaient néanmoins venus l’écouter, preuve qu’il s’agissait d’historiens aussi curieux que cruels.

Le titre de sa communication, Le gnosticisme dans les épîtres pauliniennes, avait suffi à faire dresser les cheveux sur la tête de bien des experts dans le domaine. Depuis que le programme avait été publié, Nicolas avait reçu maints coups de fil outrés. Saint Paul, un hérétique? Il y avait audace et audace. Dix ans plus tôt, on s’était montré tolérant avec lui. Sa fraîcheur – pour ne pas dire sa candeur – avait suscité l’indulgence. On avait voulu l’encourager, mais il ne fallait pas dépasser les bornes. Personne ne jetait aux orties les certitudes sur lesquelles s’appuyait l’étude des religions depuis des siècles!

Les avertissements de ses pairs – et amis pour certains – n’avaient pas réussi à le décourager. Nicolas avait toujours su que, dans ce milieu comme dans bien d’autres, on était frileux. On aimait les historiens qui avaient de l’intuition, mais certaines idées étaient encore difficiles à accepter. Et puis il comprenait pourquoi ses collègues voudraient tuer dans l’œuf son hypothèse: si elle se répandait trop vite et mal, elle risquait de faire s’agiter les passionnés d’ésotérisme, les illuminés en quête de vérité et autres obsédés des théories du complot.

On ne comptait plus un siège disponible, mais la foule continuait de se presser devant la porte. Un employé de l’université arriva avec des chaises qu’il aligna le long du mur. Nicolas, qui continuait de suivre des yeux ceux qui entraient, réalisa soudain qu’on avait franchi une frontière habituellement étanche. Parmi les derniers venus, il reconnut des historiens du bouddhisme, de l’hindouisme et même deux spécialistes de l’islam et un autre des religions subsahariennes. Voilà qui compliquait les choses.

Il consulta ses notes, et son instinct de professeur lui dit qu’il fallait modifier son plan. Avec un auditoire aussi diversifié, il était hors de question d’entrer dans le vif du sujet comme il l’avait prévu. Il perdrait trop de gens.

Il griffonna quelques mots, en raya d’autres, ajouta deux points à sa présentation, dont une introduction. Cet événement revêtait une importance cruciale pour sa carrière, il devait donc être clair sans infantiliser ses auditeurs, quelle que soit leur spécialisation. Il fallait aussi s’assurer d’avoir le temps de tout exposer.

Le va-et-vient cessa. Il était dix minutes passé l’heure. Nicolas s’avança au micro.

— Chers collègues, bonjour! Merci d’être venus en si grand nombre…

Au fond de la salle, les portes se refermèrent.

— … et de champs de recherche aussi divers.

Des têtes se tournèrent. Nicolas ne put réprimer un sourire; ceux qui l’attendaient de pied ferme s’inquiétaient tout à coup de ce public hétéroclite. Eux qui avaient prévu sévir entre initiés devraient faire preuve de retenue.

— Étant donné la complexité de ce que je m’apprête à exposer aujourd’hui, laissez-moi commencer par vous parler de la gnose.

Micro à la main, il s’approcha du bord de la scène, de manière à regarder ses adversaires droit dans les yeux.

— Ce qu’on appelle le gnosticisme est un courant religieux qui devint très visible et provoqua beaucoup d’opposition au IIe siècle de notre ère. La gnose proprement dite consistait en une connaissance secrète qu’on se transmettait entre initiés. Un des aspects de cette connaissance décrivait, avec une complexité étonnante pour l’époque, la création de l’Univers. Ces récits détaillés, pas toujours concordants, sont appelés cosmogonies. Avec elles, l’initié prenait conscience de sa place dans le cosmos et découvrait du même coup son origine divine.

Quelqu’un toussa, mais ce n’était pas de mauvaise foi. L’air était sec, Nicolas lui-même sentait un picotement dans la gorge.

— En plus de croire à un processus de création du monde fort complexe, les gnostiques affirmaient qu’il existait deux dieux. Celui qu’ils appelaient le Démiurge était le créateur de ce monde corrompu dans lequel nous vivons. L’autre, le vrai Dieu, qui n’avait d’ailleurs rien à voir avec le Dieu vengeur de l’Ancien Testament, était la bonté même, la source de vie. Là d’où nous venons et là où nous retournerons après notre séjour ici-bas. Pour permettre à l’initié de faire la distinction entre ces deux dieux, on lui transmettait la gnose.

Jusque-là, personne n’avait à redire. Ce que Nicolas avançait était connu et reconnu par la plupart de ses auditeurs.

— La gnose consistait en une sorte de code secret. Une clé pour comprendre adéquatement les Évangiles. Ce qui veut dire que les gnostiques interprétaient les textes. Ils prétendaient d’ailleurs tirer des Saintes Écritures un tout autre enseignement, et ils considéraient comme des abrutis ceux qui persistaient à les lire et à y croire de manière littérale.

Ce dernier commentaire provoqua des haussements de sourcils intéressés. Nicolas commença à croire aux bonnes dispositions de son auditoire.

— Cette aptitude à lire autrement les Évangiles permettait aux gnostiques de se voir comme supérieurs aux littéralistes. En tant qu’initiés, ils se présentaient comme des spirituels. Le terme ainsi employé voulait dire que la personne avait reçu la gnose et atteint une étape supérieure de spiritualité. Vous comprendrez que les autres, les exclus, prenaient plutôt mal la chose.

Des rires discrets encouragèrent Nicolas à poursuivre sur sa lancée.

— On oublie souvent que chacun des courants du christianisme primitif prétendait transmettre le message originel de Jésus. Tous les courants, sans exception, affirmaient détenir la vérité. C’est pour cette raison que, voulant affirmer leur supériorité, les adeptes du courant littéraliste ont très tôt usé de rhétorique. Ils ont qualifié leur doctrine d’orthodoxe, ce qui voulait dire que c’était la bonne doctrine, mais aussi que les autres doctrines étaient fausses. Du même coup, ils ont commencé à se désigner comme des chrétiens orthodoxes – à ne pas confondre avec l’Église chrétienne orthodoxe grecque, syrienne ou russe d’aujourd’hui. Ces dernières, comme le catholicisme, sont des dérivées de ce christianisme orthodoxe primitif.

Nicolas avait senti ses muscles se contracter. Qui diable avait eu l’idée d’utiliser le même terme pour désigner des choses à ce point différentes?!

— C’est à partir de ce moment que le mot hérésie, qui avait toujours signifié courant ou école de pensée, est devenu synonyme de mauvaise doctrine. Les adeptes des hérésies furent donc qualifiés d’hérétiques.

Nicolas aperçut des hochements de tête approbateurs.

—Jusqu’en 1945, les seules connaissances dont nous disposions au sujet des hérétiques gnostiques nous venaient des hérésiologues chrétiens orthodoxes, c’est-à-dire de ceux qui les dénonçaient. Depuis la découverte de la bibliothèque de Nag Hammadi, en Haute-Égypte, nous disposons d’écrits, sinon originaux, au moins contemporains des hérésiologues. Nous pouvons désormais étudier par nous-mêmes, et sans intermédiaire, la pensée gnostique.

Tout au fond, une main se leva.

— Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la bibliothèque de Nag Hammadi?

Nicolas sourit, ravi de cette intervention.

— Bien sûr. En 1945, deux paysans égyptiens qui cherchaient de l’engrais ont découvert, cachés dans une jarre, treize codex de papyrus dans un état de conservation exceptionnel. Ne sachant ce qu’il fallait en faire, ils les ont confiés au prêtre de leur village qui, lui, les a transmis au Musée copte du Caire.

Ici, Nicolas avait conscience de résumer un peu trop sommairement les événements. Les deux paysans en question avaient d’abord eu l’intention de vendre les documents au plus offrant, avant d’y renoncer et de les remettre au seul savant qu’ils connaissaient, le prêtre en question.

— Dès les premières traductions, nous avons réalisé que ces livres contenaient les textes mystérieux dénoncés par les hérésiologues du IIe siècle.

Il observa son auditoire pour s’assurer qu’il n’avait perdu personne. Il avait cru voir certains froncements de sourcils à la fin de son explication. Il lui fallait décrire le contexte de l’époque avant de continuer, sinon on ne le suivrait plus.

— Nous savons maintenant que les débuts du christianisme ont été difficiles. Notre religion n’est pas apparue telle que nous la connaissons aujourd’hui. En fait, plusieurs courants s’opposaient. Certains étaient puissants, d’autres moins. Et le pouvoir, comme aujourd’hui, dépendait largement du nombre de fidèles… et de l’argent apporté par ces mêmes fidèles.

Il y eut encore une fois des rires dans la salle. Nicolas se détendit. Peut-être l’écouterait-on jusqu’au bout, après tout?





BILL


Réserve d’Akwesasne, Ontario, 13 mai

Il faisait presque nuit. La voiture était immobilisée sur l’accotement. Sous le capot ouvert, Bill Stillman fumait en faisant semblant d’inspecter son moteur. En réalité, il surveillait l’intersection. Celle qu’il attendait avait trente minutes de retard. C’était inhabituel, mais Bill ne s’inquiétait pas. Dans son métier, la patience payait, alors que l’impatience menait souvent à la tombe.

Le mois de mai s’avérait suffocant, et ces excès de mère Nature affectaient aussi bien les machines que les êtres vivants. Bill, lui, ne s’en plaignait pas. Même que ça lui facilitait les choses. À un passant trop curieux, il n’avait qu’à désigner la mécanique sous le capot. On penserait que le moteur avait surchauffé, comme ça arrivait partout depuis deux semaines.

Quand il la vit apparaître et marcher en direction de la frontière, Bill ne sourit pas, mais il sentit monter en lui un grand soulagement. Le plan se déroulait comme prévu. Il l’étudia de loin. Jeans trop serrés, t-shirt trop serré et, il le savait parce qu’il l’avait déjà vu, décolleté trop plongeant. C’était son uniforme de travail. Un uniforme qui rapportait.

Il ferma le capot, éteignit sa cigarette dans la poussière et s’installa au volant. Quand la voiture démarra, la musique emplit l’habitacle. Une pièce de big band, Cry Me a River, interprétée par Julie London. Bill ferma les yeux, imagina la chanteuse d’une autre époque, jeune, jolie, langoureuse sur scène.

I cried a river over you.

Comme la musique le touchait! Tous ces instruments qui s’harmonisaient, et cette voix qui unissait l’ensemble. Il ne pouvait s’empêcher de chantonner les paroles et de hocher la tête au rythme de la basse. Il aimait le big band, le jazz et le blues, et il songeait souvent qu’il était né cinquante ans trop tard.

Il embraya au moment où la jeune femme passait le poste de contrôle américain sans être inquiétée. À elle on ne demandait rien puisqu’elle était mohawk et qu’elle traversait la frontière deux fois par jour. Une résidence dans la partie canadienne de la réserve, un emploi de serveuse dans la partie américaine. Voilà qui présentait bien des avantages et offrait bien des possibilités.

Quand Bill atteignit à son tour le poste frontalier, il sortit son passeport et attendit que la fenêtre de la douane soit ouverte pour baisser le son. La musique ne fut plus qu’un murmure servant à faciliter son passage. Le big band, ça faisait vieux jeu.

Comme les semaines précédentes, il justifia ce voyage par un problème familial. Son cousin avait perdu sa femme. Le cancer, vous savez… Il fallait dresser l’inventaire des biens de la défunte. Son cousin ne pouvait remplir seul une obligation de cette envergure, surtout qu’il était malade. Le cancer lui aussi… Cette fois, quand le douanier lui donna la permission d’entrer aux États-Unis, Bill lui lança un God bless you! qui sonnait à ce point sincère que l’autre – tout américain qu’il était et aussi bourru d’habitude que n’importe quel douanier – l’en remercia et lui souhaita bonne route. Un peu plus et il demandait à Bill de transmettre ses condoléances à ses proches.

La fille marchait sur l’accotement. Quand elle entendit la voiture approcher, elle tendit le pouce. Bill s’arrêta.

— Vous allez loin?

— Pas vraiment.

Elle l’avait reconnu. Rien d’étonnant à ça. Depuis deux semaines, il s’était rendu trois fois à ce bar miteux où elle travaillait. Elle lui avait servi à boire, il lui avait laissé un gros pourboire. Les serveurs se souviennent toujours des clients généreux.

— Vous vous rendez au travail?

Elle hocha la tête. Il réalisa qu’elle était tendue. Avait-elle compris le piège? Déjà?

Il faisait nuit maintenant, et la voiture filait à la vitesse permise; Bill ne voulait surtout pas attirer l’attention. Quand les néons du bar furent en vue, la fille mit une main sur la poignée.

— Vous pouvez me laisser ici. Je travaille juste là.

— Je sais.

Mais Bill ne ralentit pas. Il passa devant le bar et, sans quitter la route des yeux, il lui dit:

— J’ai deux ou trois questions à te poser, Lisa. Après, je te ramène où tu veux.

— Laissez-moi descendre!

On sentait la panique dans sa voix, preuve qu’elle craignait le pire. À tort, évidemment: Bill n’était pas un homme violent. Il se dit que cette aventure lui servirait de leçon: une fille ne devait pas faire de stop la nuit.

Elle avait commencé à s’agiter quand la voiture ralentit et vira dans un chemin forestier. Bill avait repéré l’endroit deux jours plus tôt et savait que, très vite, ils seraient cachés par les arbres. Il n’avait pas peur que la fille en profite pour se sauver, car les portières resteraient verrouillées tant que le véhicule serait en mouvement. Il faudrait se montrer prudent, cependant, quand il s’arrêterait. Elle chercherait à fuir. Il faudrait la rassurer, lui faire comprendre qu’il voulait seulement des réponses à ses questions.

— Écoute, Lisa, dit-il tandis que la voiture était secouée par les cahots. Je sais que, dernièrement, tu as traversé la frontière avec des antiquités.

Il vit du coin de l’œil qu’elle avait tourné la tête vers lui. Il avait son attention.

— Tu sais que c’est illégal?

Il bluffait. Ce n’était pas l’importation au Canada qui était illégale, mais plutôt le fait de traverser la frontière sans déclarer lesdites antiquités. Bill savait pourquoi Lisa avait procédé de la sorte. C’était une habituée de ce genre de trafic. Elle savait qu’en posant les yeux dessus, un douanier aurait tout de suite soupçonné qu’un manuscrit aussi ancien avait été volé. Et comme elle ne pouvait prouver le contraire…

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Depuis qu’elle avait compris ce que Bill cherchait, Lisa avait repris confiance en elle.

— Bien sûr que tu le sais. Ce vieux manuscrit, celui que tu as fait entrer au Canada, on m’a dit qu’il avait été volé à Albany.

Elle haussa les épaules avec indifférence. La voiture était presque arrêtée. Bill insista.

— J’ai seulement besoin de savoir où tu l’as livré.

Elle regardait par la vitre, essayant d’évaluer à quel moment elle pourrait agir.

— Peut-être à Oka? suggéra-t-il.

Elle se retourna brusquement.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez, répéta-t-elle.

Dès que le cliquetis se fit entendre, elle tira sur la poignée et poussa sur la portière. Elle se rua à l’extérieur pour foncer en direction de la grand-route.

— Ah non! s’écria Bill qui sortit à son tour.

Les phares de la voiture jetaient sur la forêt juste assez de lumière pour qu’on voie à six mètres. Au-delà, c’était la nuit noire, mais Lisa ne se rendit pas jusque-là. Bill l’avait rejointe en quelques enjambées.

Il l’attrapa par le bras. Elle se débattit en criant. Il lui mit une main sur la bouche. Elle le mordit. Ce fut à son tour de pousser un cri. Comme elle se tortillait pour s’échapper, Bill résolut de la tenir contre lui, les bras croisés sur la poitrine. Elle se mit alors à lui donner des coups de pied. Ses talons lui tapaient fort sur les tibias, sur les genoux. Et soudain, à force de gigoter, elle réussit à rapprocher sa bouche des doigts de Bill. Elle le mordit de nouveau, si fort cette fois qu’il lâcha prise et qu’elle put se libérer encore une fois. Il la rattrapa de justesse par un bras. Elle le poussa, il la bouscula, et l’instant d’après elle tombait à la renverse.

Pour l’empêcher de se relever, il posa un genou sur sa poitrine. Mais elle ne bougeait plus.

— Je ne te veux pas de mal, dit-il, soudain inquiet. Mais j’ai besoin de savoir à qui tu as vendu les antiquités que tu as fait entrer au Canada.

Elle ne répondit pas. Il la secoua doucement.

— Allez! Réponds-moi et je te laisse partir. Toujours rien.

Il se pencha et glissa une main sous sa tête.

Il sentit tout de suite le liquide chaud qui s’en écoulait. Il tâta le sol et repéra le rocher sur lequel elle était tombée. Il remarqua l’aspérité, aussi humide que les cheveux de Lisa. De la main il lui tâta de nouveau le crâne. La blessure était profonde. Il descendit dans le cou chercher le pouls. N’en trouvant pas, il souleva le corps et le déposa à l’orée du bois, hors du chemin. Puis, sans lui prêter davantage d’attention, il remonta dans sa voiture, enclencha le reculons et retourna sur la route. Quelque part dans sa tête, un interrupteur avait été mis à off. Pas question de réfléchir aux conséquences à long terme; il fallait déguerpir.

Il se rendit à la station-service où il s’était arrêté la semaine précédente quand il avait repéré les lieux. Il savait que les toilettes étaient situées à l’arrière, qu’on y avait accès par une porte extérieure dont il s’était fait faire un double de la clé.

Quand il se fut lavé les mains, il remonta dans sa voiture et repassa la frontière à Trout River, quinze kilomètres plus loin. C’est à ce moment que la pluie se mit à tomber.





VIRGINIE


Brookbury, Québec, 15 mai

Caroline et Bernard habitaient en face de chez Virginie. Plus récente, leur maison avait été construite sur les hauteurs et loin de la route. Elle offrait luxe et confort, en plus d’une vue exceptionnelle sur les vallons qui ondulaient jusqu’à l’horizon. Seule échappait à ce panorama la vieille maison de Virginie, derrière ses arbres matures.

La nature ne leur ayant pas donné d’enfant malgré les traitements de fertilité, Caroline et Bernard avaient fait leur deuil de ce rêve de famille et s’étaient investis à fond dans leur carrière d’enseignants, dans la lutte syndicale et dans différentes causes en lien avec la défense des droits de la personne et la protection des plus démunis. Au moment de prendre leur retraite, ils avaient respectivement 55 et 56 ans. C’est pour ajuster leur train de vie au montant de leur pension qu’ils avaient quitté la ville et acheté cette maison bordée de champs et pourvue d’un verger. Depuis presque vingt ans maintenant, ils élevaient des poules, faisaient chaque année un potager et vivaient simplement, tout en poursuivant leurs éternelles activités bénévoles, aussi actifs qu’avant dans les secteurs qui leur tenaient à cœur.

Dès leur arrivée, ils avaient manifesté beaucoup d’affection pour Virginie. Pour Sacha aussi, qu’ils avaient considéré comme leur propre petit-fils, s’en occupant quand Virginie devait sortir, veillant sur lui de loin quand, plus âgé, il avait insisté pour se garder tout seul.

Désormais, Virginie leur rendait visite une fois par semaine sous le prétexte de venir leur acheter des œufs. En réalité, elle voulait simplement s’assurer que tout allait bien et qu’ils n’avaient besoin de rien. Ce jour-là, en approchant de bon matin, elle comprit qu’il s’était passé quelque chose de grave. Il régnait dans la maison une agitation inhabituelle. On entendait des cris, des jurons et des bruits qui ressemblaient à s’y méprendre à une bousculade.

Depuis qu’elle les connaissait, Virginie n’avait jamais entendu Caroline et Bernard se quereller. Elle n’aurait même jamais cru la chose possible! Elle monta sur la galerie et hésita à frapper. Précaution inutile puisque Max se mit aussitôt à aboyer.

— Entre! s’écria Caroline en ouvrant la porte. Mais entre donc! Viens casser du sucre avec nous sur le dos du fédéral!

Virginie obéit et referma derrière elle sans quitter son hôtesse des yeux. Même si elle mesurait tout juste cinq pieds, Caroline n’avait rien d’une femme fragile. On l’aurait plutôt dite énergique, et Virginie la savait déterminée jusqu’à l’entêtement. Quand elle était en colère, comme en ce moment, ses joues rosissaient et ses cheveux, tout blancs, semblaient friser davantage.

— Peux-tu croire que le gouvernement est en train d’étudier sérieusement un projet de loi contre l’avortement?

Si Caroline n’avait pas été aussi fâchée, Virginie aurait volontiers esquivé la question. Bien sûr, elle savait qu’on discutait de l’avortement sur la colline du Parlement. Elle n’était pas sotte; elle écoutait les informations… quand elle y pensait. Consciente de l’enjeu, elle choisit ses mots pour ne pas jeter d’huile sur le feu.

— J’en ai entendu parler, oui, mais je ne pensais pas que c’était sérieux.

Elle espérait que Caroline ne l’interrogerait pas davantage. Si on lui avait demandé de décrire le projet de loi en question, Virginie aurait été bien en peine de le faire, car elle ne suivait pas la politique d’assez près. Certes, elle savait que la victoire du Parti canadien six mois plus tôt avait été le fruit de circonstances particulières, tout comme elle savait que tant les conservateurs que les libéraux avaient été salis par une suite de scandales. Cette situation expliquait qu’un si grand nombre d’électeurs se soient tournés vers le Nouveau Parti démocratique et un plus grand nombre encore vers le Parti canadien. On avait dit de ce dernier qu’il était un parti neuf, qui prônait la probité, qui mettait l’accent sur la famille et le travail. Des valeurs canadiennes, avait-on répété sur toutes les tribunes. Résultat, le Canada était désormais dirigé par un gouvernement minoritaire allié à la droite religieuse. Presque le tiers des Canadiens – et le quart des Québécois! – avaient voté pour des gens qui ne cachaient même pas leur objectif: ramener le Canada «dans le droit chemin». Cette conclusion, personne ne l’avait vue venir, pas même les politologues qu’on avait interrogés à n’en plus finir dans les médias.

Malgré ce dénouement-surprise, Virginie ne s’était pas sentie concernée. Et pour cause: elle n’avait même pas voté! Vrai qu’une petite voix dans sa tête lui disait qu’elle aurait dû en avoir honte, mais ce n’était pas le cas. À son âge, elle avait eu le temps de constater qu’un gouvernement ou un autre, ça revenait au même. Le temps passait, la société avançait. Et même si on avait parfois droit à de petits reculs, de manière générale, il lui semblait que le pays allait de mieux en mieux.

Bien sûr, les communautés marginales, celles que ciblaient souvent les mouvements conservateurs, comme les gais et lesbiennes et les autres, s’étaient inquiétées. Les journalistes les avaient rassurées: le Canada n’avait pas l’habitude de la droite religieuse, mais il ne fallait pas s’en faire, un gouvernement minoritaire ne pourrait s’en prendre aux droits fondamentaux. Les journalistes faisaient ici allusion à la loi sur le mariage homosexuel. Personne, à ce moment-là, n’avait anticipé le tollé provoqué par l’avortement de Mary-Ann Canuel. Ni le vent d’indignation qui avait déferlé sur le Canada d’un océan à l’autre, rejoignant Virginie jusque dans le fin fond de sa campagne estrienne. Une description atroce avait été diffusée au milieu d’un bulletin de nouvelles: une dame tenant une pancarte pro-vie avait expliqué comment on avait découpé en morceaux le fœtus de trente-deux semaines. La journaliste avait eu beau corriger l’information, expliquer qu’un avortement se faisait à l’aide de médicaments abortifs ou par dilatation et expulsion, que les fœtus n’étaient jamais découpés comme le prétendaient les manifestants pro-vie, l’image avait laissé des traces dans l’imaginaire des gens. S’était ensuivi ce projet de loi.

Mais ce n’était pas la première fois qu’on abordait la question de l’avortement à Ottawa. Et chaque fois, on avait obtenu le même résultat: le projet de loi était rejeté, et tant les néoconservateurs que les conservateurs qui l’avaient appuyé faisaient rire d’eux.

— Pourquoi dis-tu qu’on étudie ça sérieusement? demanda Virginie pour cacher son fatalisme.

— Parce qu’il a passé hier l’étape de la deuxième lecture! Ce matin, à la télé, même le journaliste de Radio-Canada avait l’air inquiet. Je me demande bien quels députés de l’opposition ils ont réussi à soudoyer. Chose certaine, ce ne sont pas des députés québécois.

— Tu te trompes, Caro, la corrigea son mari. Fauteux à Québec, Durocher à Saguenay et Tremblay au Lac-Saint-Jean ont sûrement voté pour. Et probablement Vachon en Beauce, aussi.

— Voyons donc! s’insurgea Caroline. Mais voyons donc!

— Ils s’imaginent peut-être que c’est ce que veulent leurs électeurs.

Bernard faisait allusion aux résultats des consultations publiques qui avaient eu lieu un mois plus tôt. Les Canadiens voulaient des balises afin qu’on ne permette plus à une femme de se faire avorter dans le dernier trimestre de sa grossesse. Et tant qu’à rouvrir le dossier, on avait demandé aux parlementaires de régler, au nom de l’égalité des sexes, l’histoire des avortements de bébés filles, de plus en plus fréquents chez les immigrants.

— Il faut réglementer, je suis d’accord, poursuivit Caroline sans décolérer, mais tel quel, ce projet de loi va nous ramener cinquante ans en arrière!

Elle s’affaissa sur une chaise, et Virginie n’aurait su dire si elle était épuisée ou découragée.

— Qu’est-ce qu’il a de si terrible, ce projet de loi? Il me semble qu’il n’a pas été question d’interdire l’avortement.

Virginie avait conscience qu’elle risquait les foudres de son amie si elle avait mal compris ce qui se passait à Ottawa.

— Le projet de loi contient des mesures trop restrictives. En interdisant l’avortement après la huitième semaine, dans les faits, on rend l’intervention quasiment impossible. À moins de procéder avec des médicaments, ce qu’on ne pratique pas partout et qui ne convient pas tout le temps. Dans la majorité des cas, on procède encore par une intervention en clinique. Sauf que pour avoir un maximum de chances de réussir ce type d’avortement, il faut attendre après la septième semaine de grossesse, quand l’embryon mesure plus de sept millimètres. Avant, il est trop petit et risque de passer inaperçu, ce qui veut dire qu’il survivrait à l’intervention. Mais si l’avortement devient illégal après la huitième semaine, cela signifie qu’une femme n’a, en réalité, que sept jours pour subir un avortement qui ait des chances d’être efficace. Et si on tient compte des délais actuels dans les cliniques de planning, cette loi revient à interdire l’avortement, purement et simplement.

— Mais c’est inacceptable!

— Surtout que bien des femmes ne savent pas encore qu’elles sont enceintes à sept semaines de grossesse. Je vous le dis, cette loi sera une des plus sévères en Occident, avec celle de la Pologne et celle de l’Irlande! C’est un immense recul pour les Canadiennes!

— Sûrement qu’il y aura quelqu’un, pendant les consultations, pour dénoncer ce genre de manipulations.

— C’est le parti au pouvoir qui décide de qui on va consulter. À ce jour, j’ai vu passer bien des gens, mais pas un seul médecin spécialiste. Oh, il y avait bien un docteur, mais la journaliste de Radio-Canada a précisé qu’il ne pratiquait plus.

— Comment est-ce qu’on a pu en arriver là? Je ne comprends pas. Les députés…

— J’ai bien peur, ma chère, qu’on ait élu trop de vieux messieurs, et trop de jeunes ignorants qui font ce qu’on leur ordonne parce qu’ils veulent garder leur job. Ils traduisent leurs paroles et la valeur de leur appui en nombre de votes. Ça finit là.

Bernard apparut soudain avec trois tasses de café.

— C’est plus vicieux encore que le projet de loi qu’avait réussi à faire passer Mulroney en 1990, dit-il en déposant son plateau sur la table. Au moins, avec celui-là, on savait à quoi s’en tenir. Son idée était claire: il voulait recriminaliser l’avortement, point à la ligne. Alors que maintenant… disons que c’est retors. Retors en maudit!

— Qui sait ce qui se cache d’autre sous les formulations douteuses? s’emporta encore Caroline. Le texte fait deux cent cinquante pages. Il y a de la place là-dedans pour mettre des centaines de pièges!

Virginie l’aurait vue abattre son poing sur la table qu’elle n’aurait pas été surprise, mais Caroline se contenta d’un coup de pied dans une chaise.

— Des dinosaures! ragea-t-elle. Ça fait des années que ces ultraconservateurs essaient de nationaliser l’utérus des femmes. «Faites des p’tits, et on aura moins besoin des immigrants!» Et voilà! Ils ont su profiter de l’indignation provoquée par une situation tellement rare que la majorité des médecins qui travaillent dans les cliniques d’avortement ont avoué n’en avoir jamais vu de semblable. Tout ça pour nous forcer la main. Eh bien, j’ai des nouvelles pour eux. On ne se laissera pas faire!

Virginie s’avoua dépassée par la tournure des événements. Elle réalisait qu’elle n’avait pas suffisamment suivi ce dossier. Et pour cause, ça ne l’intéressait pas. Jusqu’à ce matin.

— On a deux choix, poursuivit Caroline. Ou bien on les laisse voter et on fait confiance au Sénat pour bloquer le projet de loi, comme il l’a fait du temps de Mulroney.

— Et l’autre choix?

— Il y a un autobus spécial qui part de Sherbrooke de bonne heure demain matin. J’emporte ma valise, ma tente, mon sac de couchage et ma boîte à lunch. Je vais camper devant le parlement le temps qu’il faudra. Et je ne serai pas la seule: il y aura des autobus de toutes les grandes villes du Québec et de l’Ontario. On va leur montrer…

— Dire qu’il y a quelques années, murmura Bernard, on a failli abolir le Sénat…

En s’en retournant chez elle un quart d’heure plus tard avec une douzaine d’œufs sous le bras, Virginie sentit une vague de soulagement la submerger. C’était instinctif et égoïste, mais elle n’avait aucun contrôle sur l’image qui émergeait toutes les deux minutes dans son esprit. On aurait dit une obsession, la certitude de l’avoir échappé belle quand, dix ans plus tôt, elle s’était fait avorter à quinze semaines de grossesse. Elle et Guillaume se disputaient. Beaucoup et souvent. Virginie voyait venir la séparation. Sacha avait déjà 14 ans…

Elle n’avait rien dit à personne, s’était rendue en ville et en était revenue allégée. Cette décision avait précipité la fin de son couple et avait fait d’elle une mère monoparentale. Ç’avait été son choix, elle l’avait toujours assumé. Elle souhaitait la même liberté à toutes les femmes. Pour cette raison, elle ne pouvait s’empêcher de se demander jusqu’où irait ce gouvernement qu’on avait cru inoffensif. Allait-on tenter de redéfinir le mariage, la famille, la valeur de la vie face à la douleur et le droit à mourir dans la dignité? Il s’agissait, après tout, des principales préoccupations des groupes religieux. Pas besoin d’être un passionné de politique pour savoir ça. Et la question devait préoccuper tout à coup ceux qui avaient voté pour le Parti canadien dans le but de faire sortir la corruption du Parlement. De deux maux, avait-on vraiment choisi le moindre?

Une fois chez elle, Virginie regarda le crucifix de sa grand-mère, décoration innocente suspendue à un mur, à l’endroit même où il se trouvait quand elle avait emménagé dans la maison. Elle y avait toujours vu un souvenir, mais aussi une sorte de témoin de la misère des défricheurs d’antan. Elle n’avait jamais pensé qu’il représentait peut-être l’avenir.





BILL


Parlement d’Ottawa, Ontario, 16 mai

— Nous vivons dans une culture de mort, déclara le premier ministre, debout à la fenêtre. Avec les lois actuelles, la vie est méprisée à ses deux extrémités. Au début avec l’avortement, et à la fin avec l’euthanasie!

Il n’utilisait jamais les mots aide médicale à mourir.

— Dans les deux cas, poursuivit-il, on prétend agir pour préserver la dignité et l’intégrité des personnes, alors qu’au fond, on tue tant pour des motifs financiers que pour des raisons de convenance. Avorter est moins contraignant qu’élever un enfant. Et tuer une personne malade coûte moins cher que la soigner.

On voyait derrière lui, tout en bas sur le terrain de parade et jusqu’à la rue Wellington, plusieurs milliers de personnes qui brandissaient des pancartes. On entendait leurs braillements jusqu’à l’étage, même les fenêtres fermées, et malgré le grondement du climatiseur! Il s’agissait de la plus grosse manifestation à se tenir devant le parlement depuis une décennie. Et peut-être davantage.

— Tous ces pro-avortement…

Le premier ministre n’utilisait pas non plus le mot pro-choix. Pour lui, laisser à une femme la liberté de tuer l’enfant qu’elle portait, c’était faire la promotion de l’avortement. Et c’était manquer de respect envers la vie.

— À notre époque, il n’y a rien de plus banal qu’un avortement. Il s’en pratique partout, tous les jours! Seulement au Canada, dans les vingt dernières années, on a tué plus de bébés qu’il y a eu de morts dans les camps de concentration nazis. On ne leur laisse aucune chance. Si le fœtus s’avère trop gros pour l’aspirateur… on n’hésite pas à prendre les grands moyens! Il y a des jours, mes amis, où je suis dégoûté de l’espèce humaine.

Dans le salon, chacun savait que la loi, telle qu’elle existait, n’accordait de droits à l’enfant qu’après sa naissance. Avant sa venue au monde, il était une non-personne. Une non-personne alors que son cœur battait, qu’il reconnaissait la voix de sa mère et que les plus récentes recherches dans le domaine affirmaient qu’il ressentait de la douleur.

— Combien de fois depuis 1988 le gouvernement canadien a-t-il tenté de légiférer?

Personne ne répondit, car on ne comptait plus les projets de loi défaits aux Communes.

— Cette situation est sur le point de changer. Grâce à nous, mes amis, cette fois sera la bonne.

— L’infanticide, plus jamais, lança un des conseillers.

— Ces mères meurtrières, en prison! scanda un autre. Et les médecins psychopathes avec elles!

Sur l’écran, on ne voyait pas qui avait prononcé cette dernière phrase, mais Bill supposait que c’était un des députés d’arrière-ban. Si ç’avait été un élu important, il aurait reconnu la voix.

De la pièce où il se trouvait, Bill pouvait voir les manifestants s’agiter. La police venait d’arriver. Dans le salon adjacent, le premier ministre aperçut lui aussi les forces de l’ordre. Il bomba le torse, et Bill comprit qu’il y voyait une intervention divine. Le même genre d’aide providentielle qui avait remis l’avortement sur le tapis. Six mois plus tôt, on ne s’imaginait pas présenter un tel projet de loi. On savait trop bien qu’un gouvernement minoritaire, dirigé par un parti ouvertement chrétien, n’aurait jamais réussi à obtenir l’appui d’un nombre suffisant de députés des partis adverses. Il avait fallu un crime ignoble et surtout fortement médiatisé pour que le pays se réveille et insiste pour que son gouvernement légifère.

Le premier ministre esquissa malgré lui un sourire. Bill savait qu’il se réjouissait qu’une Canadienne ait eu recours à un avortement aux allures de meurtre. L’histoire de Mary-Ann Canuel, malgré toute son horreur, avait eu des conséquences positives. On n’hésitait même plus à affirmer que c’était Dieu qui avait exigé le sacrifice de cet enfant. Un agneau immolé afin de ramener le peuple dans le droit chemin. L’Histoire se répétait: la mort d’un innocent allait changer le sort de l’Occident.

Qui n’aurait pas été révolté devant une interruption de grossesse à trente-deux semaines de gestation? L’explication ne faisait pas le poids devant le problème d’éthique. Les futurs parents, qui n’étaient pas mariés, avaient décidé de se séparer deux mois avant la date de naissance anticipée. Refusant de garder un tel souvenir de son ex-conjoint, la mère avait demandé et obtenu un avortement, car c’était son droit. Personne n’avait tenu compte de l’opposition du père qui, lui, désirait toujours cet enfant.

L’intervention avait eu lieu à New York, mais c’était l’Ontario qui en avait assumé les frais. «Un autre meurtre payé avec nos impôts!» s’était insurgé le premier ministre. «Un autre homme dont le droit à la paternité a été bafoué!» s’était insurgé Bill.

L’affaire serait passée incognito si le père, furieux et impuissant, n’avait eu la présence d’esprit d’alerter les médias. Et alors, le pays tout entier s’était embrasé.

Balayant la pièce à l’aide de sa caméra, Bill étudia le visage de chacun des hommes présents dans la salle de réunion. Il y avait là des députés, des ministres, mais aussi des conseillers en tout genre, dont deux pasteurs et un évêque. Tous de bons chrétiens qui travaillaient pour le parti ou gravitaient autour, mis à part Cohen, le juif orthodoxe, qui était là pour faire le lien entre sa communauté et le gouvernement. Trois autres hommes, des proches du premier ministre, ne manquaient jamais une réunion. Bill les connaissait puisqu’il avait travaillé avec eux à son arrivée à Ottawa. On leur devait, à eux quatre, la majorité des votes obtenus au Québec. Ils avaient fait un travail de communication efficace, mais avaient également manipulé toutes les ficelles attachées pendant des années à la patte des gens influents.

Chaque fois qu’il regardait le salon où se tenait la réunion, Bill avait envie de sortir son paquet de cigarettes. La pièce avait autrefois été un fumoir. Aujourd’hui, elle permettait aux différents comités de discuter en privé sans avoir à quitter le parlement. Le premier ministre l’affectionnait particulièrement parce qu’on y trouvait, suspendu à l’un des murs, un immense portrait de Brian Mulroney. L’ancien premier ministre occupait une place importante dans le cœur de tous les membres du parti, car il avait presque réussi à remettre le Canada sur la bonne voie. Presque. Mais là où il avait échoué, le Parti canadien était sur le point de réussir.

La rencontre de ce matin n’était pas improvisée. Elle faisait suite à la fin de la période de consultations à la Chambre des communes sur le désormais controversé projet de loi pour réglementer le droit à l’avortement. Son adoption en deuxième lecture avait certes provoqué la colère des militants extrémistes pro-choix. L’opinion publique, toutefois, continuait d’appuyer une réglementation basée sur le statut de l’enfant à naître, qui passait d’embryon à fœtus à la huitième semaine. Et Bill savait que le courant de sympathie avait même pris de l’ampleur depuis qu’on avait démontré qu’interdire l’avortement dès la neuvième semaine de grossesse rendrait impossible l’avortement sexo-sélectif. Pour connaître le sexe de l’enfant à naître, il fallait attendre l’échographie de la quatorzième semaine. Le discours officiel voulait donc qu’il s’agisse d’une mesure visant à la fois le respect de la dignité humaine et la promotion de l’égalité des sexes.

Qui aurait pu prévoir que les avortements de bébés filles dans certaines communautés immigrantes serviraient un jour les intérêts du parti?

Bill n’était pas peu fier de ce plan, qu’il avait lui-même mis au point avec l’aide d’un médecin pro-vie. Des députés d’opposition avaient bien tenté de soulever les difficultés qui attendraient les femmes puisqu’elles n’auraient que peu de temps pour subir un avortement, mais on leur avait répondu qu’elles auraient plus d’un mois pour réfléchir. C’était bien suffisant.

Le projet de l