Main La Pègre, la Peste et les Dieux

La Pègre, la Peste et les Dieux

Year:
1991
Language:
french
ISBN:
978284265292-744925
File:
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1

La mémoire du temps

Language:
french
File:
EPUB, 1.42 MB
2

La malédiction des sœurs Swan

Language:
french
File:
EPUB, 833 KB
La Pègre, la Peste et les Dieux





à la mémoire de Jean-Louis Cavalier





Voici vingt ans que j’assiste au festival d’Avignon.

Vingt ans après, les amis commencent à mourir. Il en va de la jeunesse comme du théâtre ; la représentation s’achève, dont il ne reste plus que la mémoire. Puis en vient une autre aussi belle.

1989 fut la première année du festival sans mon ami Porthos, Jean-Louis Cavalier ; 1990 sera le premier festival sans Athos, Antoine Vitez. Chaque festival désormais nous prendra une vie ; comme le dit Serge S., il est dorénavant interdit de mourir. Tout juste s’il n’a pas ajouté : sous peine de mort.



*



Pendant ces vingt années je ne suis pas venue en simple spectatrice ; j’ai toujours travaillé avec le festival d’Avignon. Quel qu’ait été ce travail, il n’a cessé de m’infléchir ; comme on dit d’un accent, aigu ou grave, sur une lettre. Quand j’étais productrice pour France-Culture à l’époque de Guy Erisman et d’Yves Jaigu, je cherchais du matériau sonore jusque dans les cris des martinets, le soir, au dessus de la Cour d’Honneur ; journaliste en reportage pour le Matin de Paris, je chassais les formules, qu’il fallait dicter dès le lendemain matin après une nuit écourtée ; lorsque je fus directrice de l’Association Française d’Action Artistique, je venais au festival, comme tous les professionnels du spectacle, afin d’y faire mon marché pour les tournées à venir. A traquer ainsi les sons d’abord, les mots ensuite, les visions enfin, j’ai vécu vingt juillets de ma vie.

Depuis trois ans, je suis enfin libre d’être écrivain : mais dès que le cérémonial du 14 juillet était terminé en Inde, où je vivais, je sautais dans l’avion pour venir animer les débats du Verger jusqu’à la fin du festival.

Chaque jour à cinq heures.



*



Ces rencontres datent de Jean Vilar, fondateur de cette tradition : dans ce jardin, dit Verger d’Urbain V, un public anonyme vient librement parler avec les artistes. Parler seulement ?

Voire. Les spectateurs viennent surtout se repaître du spectacle des artis; tes en civil, sans maquillages ni costumes, oiseaux sans plumage, bons à se faire dévorer du regard. Pappy Lacan appelait cela la « voyure ». Les spectateurs sont là en voyeurs. Leur parole vient presque par surprise ; ils se décident à la prendre surtout pour faire rester les artistes assis sur le podium.

Mais ils sont souvent gouailleurs et fatigués, les saltimbanques, souvent paralysés d’avoir à dire un texte, le leur, sans canevas. Improvisation, exposition. Les uns sont en montre, les autres consomment de la voyure. Ainsi naît un hasardeux dialogue. L’essentiel est d’en préserver le cheminement zigzaguant ; de ces errements sortira le meilleur ; et quelquefois, le pire.

Les artistes viennent souvent en bande. Le metteur en scène arrive le premier ; ses acteurs suivent en traînant les pieds ; ce peut être jour de relâche, ils sont détendus, trop, avachis quelquefois, et ne sont pas toujours causants. Les plus diserts sont les dramaturges.

Le discours des acteurs peut être construit et brillant (Michel Piccoli, Jean-Paul Roussillon), ou au contraire relâché. Un fil tremblant coud à peine des bribes d’humeur, ou d’émotion. Plus l’acteur est célèbre, mieux il s’exprime. Mais seuls les metteurs en scène parlent vraiment : c’est leur moment à eux ; l’heure où ils peuvent rendre des comptes, expliquer leur travail. L’exceptionnel public du Verger sait entendre un plaidoyer pour un ratage, ou un borborygme défait à l’occasion d’une complète réussite ; il entend tout, et ne s’y trompe jamais : il y a là de l’amour.

La règle du jeu rend socialement impossible un simple échange de silence ; c’est dommage, mais ce n’est pas permis. J’ai pour fonction d’éviter qu’on se taise, et de veiller à ce qu’au Verger d’Urbain V, on cause.

Au fond, près des arbres, attablés aux tables du petit bar sous des parasols, quelques clients tendent parfois l’oreille. On entend tinter les verres et cliqueter les couverts. C’est un jardin comme les autres, en somme, où l’on pratique la conversation.





15 juillet 1990.

Où l’on retrouve ses amis ; où l’on parle de l’âge et du lycée Louis-Le-Grand ; où l’on voit un triomphe dans la Cour d’Honneur ; où l’on respire les premières effluves de la peste.



Le festival a commencé depuis la première des Fourberies de Scapin ; le mistral était si violent qu’on a sorti les couvertures contre le froid. Mais quand j’arrive, la canicule s’est abattue sur Avignon : il fait aussi chaud qu’à Delhi.

Mes premiers pas dans la ville en plein festival sont hasardeux, craintifs, un peu hallucinés : je viens du bout du monde, où seule la chaleur est identique. Je marche entre papiers gras et visages de connaissance, confusément familiers.

Pour retrouver mes marques, je vais au débat organisé par le Figaro dans la cour de l’Archevêché, dévolue depuis quelques années aux discussions organisées par les principaux journaux. A la tribune, Jérôme Savary a quitté ses défroques de clown depuis qu’il est à la tête d’un théâtre national, et retrouvé la gravité qui convient à cet emploi ; Jean-Pierre Vincent, je le sens aussitôt, est désormais le premier de la classe puisque Vitez est mort, et Jorge Lavelli s’exprime avec la clarté démontrative d’un directeur d’institution. Comme ils s’expriment bien !

Ils n’ont pas vraiment changé, non ; ils sont devenus, comment dire, responsables ? Adultes ? Ou tout simplement un peu plus vieux ?

Marion Thébaud du Figaro (comme on dit Joséphine Tascher de la Pagerie) a relevé ses cheveux et emploie le tutoiement du “mundillo” qui confère aux journlistes femmes un caractère éternellement juvénile. Lorsque déboule le photographe Marc Enguerrand, massif et débonnaire, l’épaule lourde d’appareils innombrables, le paysage redevient familier : il est le leveur de rideau, et fait de la ville entière un spectacle permanent, que depuis vingt ans il archive avec placidité.

Embrassades. Retrouvailles entre cousins qui ne se sont pas vus depuis longtemps, André, Didi, Michel, Léo, et les autres… A mesure que nous vieillissons ces fêtes familiales tournent aux films de Sautet : l’on s’embrasse plus fort puisque l’on est vivant. Les bistros d’Avignon commencent à ressembler à ceux qui peuplent les sorties des cimetières.

Vincent avait écrit, au moment de quitter la Comédie Française qui l’avait tant fait souffrir : « Je pars pour ne pas mourir. » On vient à Avignon aussi pour ne pas mourir, et faire durer, en même temps que le théâtre, la jeunesse évanouie. A moins précisément que le théâtre n’attire les foules que parce qu’il joue le jeu, le jeu merveilleux de l’enfance.



*



Fourberies de Scapin à la Cour d’Honneur. La Cour du Palais des Papes est limpide, sans praticables dans les hauteurs, apurée. Vincent a fait disparaître, côté cour et côté jardin, les passerelles où s’accrochaient les projecteurs ; le conservateur du Palais, Jean-Pierre Blanc, est enchanté.

Le souci du conservateur, préoccupé de protéger le « patrimoine » (le « vrai » patrimoine en France est toujours immobilier) contre les spectacles, contrarie celui du festival : l’un rêve de lieux déserts, l’autre d’affluence. Le festival détruit-il les vieilles pierres ?

Et les Papes, avaient-ils changé l’allure de la cité en leurs temps ? J’irai à la librairie Roumanille fureter dans le passé d’Avignon.

En regardant la Cour qui retrouve son visage de nuit, je pense que le festival rejoint, en sautant les siècles, le moment historique où la ville devint le théâtre de la Papauté. Foules, pompes, processions, cohues… Epidémies. Depuis que je vis en Inde j’ai appris le lien entre les masses et les pestes. Le théâtre se nourrit souvent des purulences des villes.

Cependant les simples visiteurs du Palais des Papes, je les ai vus du haut d’une fenêtre, s’assoient gaîment sur les sièges du théâtre de plein air, et y écoutent les explications des guides comme s’ils étaient au spectacle : la salle construite par Bernard Faivre d’Arcier voici dix ans fait désormais partie de la visite comme le Festspielhaus à Bayreuth. Après quarante cinq ans de festival, la Cour d’Honneur transformée en théâtre mérite bien trois étoiles dans le Baedeker imaginaire.

Pas de martinets dans la nuit chaude ; mais pendant le dernier acte arrivent soudain, par bouffées, des échos de la place du Palais des Papes : du rock, ou du jazz, en tout cas du bruit, et qui dérange. Ce grabuge est irritant.

Mais les toits de Naples sont lumineux.

Deux heures plus tard, leur inventeur, le peintre Jean-Paul Chambas, a ce petit déhanchement sautillé qu’il prend quand il a décidé une bonne cuite ; à son oreille droite, une petite croix d’or danse une gigue endiablée. Fauteuils toujours rose géranium. Sur scène, c’est Naples, et Molière, et ravissant : mais soudain me reviennent de loin les souvenirs de Dernières Nouvelles de la Peste, que Jean-Pierre Vincent monta ici même en juillet 1983.

Le spectacle, écrit par Bernard Chartreux à partir des chroniques de Samuel Pepys et Daniel de Fœ, circulait sur une scène tendue de noir et de grands fils rouges, toile d’araignée épidémique et terrifiante. Il n’existe aucun rapport entre Dernières Nouvelles de la Peste et Les Fourberies de Scapin, à l’exception de Vincent, qui assura les deux mises en scène et Chambas qui inventa les deux décors ; mais il y avait de la prémonition dans l’air, et il en traîne peut-être dans Scapin. Depuis lors, la peste a éclaté.

Pourtant l’épidémie pourrait surgir dans le monde de Scapin imaginé par Vincent : elle rôde. Il y a sur scène, à touche-touche avec le premier rang des spectateurs, un endroit où l’on vient vider les poubelles de façon tout à fait ordinaire : charbon mort, rouelles de bois, pelures d’oranges… Ordures de la vie. Scapin, l’ancien galérien, assimile aisément l’ordure ; elle est aux portes de sa masure, et nichée sur les toits. Quant aux honorables vieillards, dignes pères et maffiosi secrets, ils la fabriquent.



*



Triomphe. Enfin, Jean-Pierre Vincent gagne le pari de la Cour : c’est une bonne chose de faite. Quand il reçut le prix Goncourt pour L’Exposition Coloniale, Erik Orsenna disait : « Voilà qui n’est plus à faire. »

Loges. Mario Gonzalès, l’air adolescent, tient nonchalamment à hauteur de visage, un minuscule ventilateur rouge à la manière d’un éventail automatique. Vincent rassemble ses acteurs, les ramasse, agite les bras, étreint l’air et rattrappe ses brebis échappées. L’extrême courtoisie des acteurs est extravagante d’élégance : les « Madame », « Monsieur », pleuvent et ils sont beaux ; rien de la vulgarité du célèbre « coco » des salles de rédaction.





16 juillet.

Où l’on voit un bureaucrate confesser ses administrés derrière un sapin bleu ; où l’on assiste des coulisses à la résurrection de Scapin ; où il est question d’une jeune fille assassine et d’une poule paonne qui picote sur un mur.



Jardin, exquis jardin entouré de hauts murs.

Rue de Mons, juste au dessus de la Maison Jean Vilar, est installée l’administration du Festival (bureaux, service de presse, système informatique de réservation des places pour les professionnels, plan des salles, accueil, etc.). C’est dans le jardin que se déroulent les conférences de presse, les réceptions financées par les mécènes ou les collectivités, et surtout, infinies, les parlottes.

Bernard Faivre d’Arcier, réduit depuis longtemps à ses initiales « BFA », ancien directeur du festival d’Avignon, aujourd’hui directeur du Théâtre et des Spectacles, y confesse quotidiennement, derrière un grand sapin bleu, ses ouailles : c’est là qu’on vient lui avouer le déficit imprévu qu’il va falloir combler dieu sait comme. Tout au fond du jardin est installé l’éphémère studio de Radio-France, où les radios de la grande maison ronde enregistrent leurs émissions sous un parasol de vacances. A l’autre bout, près de l’hôtel du dix-huitième siècle, le Nouvel Observateur a dressé une tente de campagne.

Dans le bureau de la direction, c’est la panique ordinaire ; vent force cinq, comme tous les jours. Hautes boiseries dorées, tentures à ramages de soie rouge passée, cheminée Régence et grande table en formica. Le grabuge qui dérange les Fourberies désormais chaque soir prend de l’ampleur : Jean-Pierre Vincent profite de chaque micro qui lui est tendu pour protester contre le laxisme de la police. Un arrêté préfectoral interdit en effet les spectacles de baladins pendant les représentations de la Cour d’Honneur ; mais les deux policiers chargés de le faire respecter laissent d’abord les saltimbanques s’installer avant de tenter, et alors c’est trop tard, de les déloger. Pas de vagues, a-t-on dit aux pandores. Et puis, ce sont des mimes ; cela ne fait pas de bruit, un mime, pas vrai ?

Oui. Mais les spectateurs assemblés applaudissent et se marrent. Les mimes s’en vont ; les saxos les remplacent. Grabuge. Les « forces de l’ordre » n’ont plus qu’à remplir, si elles peuvent, leur office. Impossible ; depuis longtemps déjà les effluves de la rue ont envahi la Cour d’Honneur.

Ainsi devaient procéder au Moyen-Age ceux que dans la cité l’on appelait « les maîtres des rues » : un chevalier, un jurisconsulte, un prud’homme.

Après le couvre-feu, il était interdit de sortir de chez soi sans lumière à la main ; les étrangers devaient se faire accompagner de leurs hôtes, et les jeux étaient prohibés. C’est un avocat, maître Coupon, qui est aujourd’hui à la mairie adjoint aux affaires culturelles : autant dire jurisconsulte maître des rues. Mais c’est le préfet, autant dire le prudhomme, qui seul a le pouvoir de faire appliquer le décret protégeant le théâtre dans la Cour.

On peut supposer qu’à l’époque les saltimbanques n’avaient, en cas de grabuge, qu’un seul droit : celui de décamper.



*



Alain Crombecque, directeur du Festival, n’est jamais si beau que lorsqu’il va boire à la source des applaudissements à la fin du spectacle de la Cour d’Honneur. Soudain, comme un chat, il saute du mur où il est collé jusqu’au coin où il prolonge le dernier rang des spectateurs, lui, le plus humble d’entre eux, et démiurge de leurs plaisirs. Son orgueil est alors immense, invisible, et rayonnant dans l’obscurité.

Cette année, une paonne, grosse poule couronnée, a élu domicile dans l’un des arbres du jardin. Nicole Taché a gardé dans son portefeuille la plume d’un paon indien, et lorgne la paonne pour voir si par hasard le volatile avignonnais ne lui abandonnerait pas l’un de ses bleus duvets de cou, pour faire la paire.

Tout le monde est là, bisous, coucou.

Aux Domaines, restaurant et « bar à vin », un quidam s’approche de Jean-Pierre Vincent. Il racontait justement ses premières classes théâtrales au lycée Louis-Le-Grand, à l’époque où Patrice Chéreau et Jean-Pierre Miquel abordaient le théâtre universitaire. Le passant n’a rien entendu ; il venait dire bonjour, bisou, coucou.

« Et Jean-Pierre ? » – « Il est directeur du Conservatoire. » – « Et Patrice ? » – « Ah, mais Patrice il fait du cinéma, Patrice, tu sais bien.... » – « Et Melly ? « – « Mais Melly, elle a épousé Paul Puaux, elle est ici, et ils dirigent tous deux la Maison Jean Vilar, juste à côté… »

Comme par hasard le quidam était lui aussi lycéen à Louis-le-Grand. On retient son souffle sans savoir trop pourquoi.



*



Premier débat dans le Verger. Cette année, le Théâtre de Chaillot a accordé sur ses sous des bourses d’auteur, et choisi le journaliste de Libération, Jean-Pierre Thibaudat, pour les sélectionner. Thibaudat, auteur dramatique par surcroît, a décidé d’attribuer les subsides à des auteurs qui ne sont pas « du théâtre » : Boris Bergman, parolier du chanteur Bashung, André S. Labarthe, cinéaste, Félix Guattari, écrivain et psychanalyste. Les pièces ne sont pas jouées ; elles sont lues par des acteurs professionnels. Et Bergman, tout heureux, ne tarit pas d’éloges sur la liberté de l’écriture du théâtre, tellement plus grande que celle de la courte chanson. Je demande si quelqu’un a écouté une de ces lectures, et voici !

Une jeune fille, lame de couteau, enfonce des mots méchants dans le gras de la joie de Boris Bergman.

« Oui », dit-elle, « j’ai écouté la lecture. Il n’y a pas de créateur derrière ; vaudrait mieux arrêter. »

Bergman rougit mais ne bronche pas. Le prochain spectateur qui ouvrira la bouche en prendra pour son grade ; c’est un jeune allemand francophone et bien élevé. Je cherche à coincer la jeune fille : qu’appelle-t-elle un créateur ?

Mais fine mouche, elle s’envole : « Non, ajoute-t-elle, c’est tout. »

Meurtrière.



*



Trotter du Verger à « Benoît Douze », les pas dans la ville sont à l’infini, et l’on s’y perd, tant l’on court. Il y a dans la ville vingt-deux lieux de spectacle : gymnase (un), cinéma (un), cloîtres (quatre), chapelles et églises (neuf), cours (trois), jardins (trois), théâtres véritables (trois), hôtels particuliers (deux), réservoir (un), carrière (une), maison des Jeunes et de la Culture, toute neuve (une), sans compter les lieux pour les expositions (six).

A cavaler ainsi de l’un à l’autre, on ne se retrouve plus : les ruelles n’ont rien perdu de leurs sinuosités médiévales, et l’on y est sans cesse arrêté par un petit orchestre de rock, un violoniste classique, un mime une parade. Tootie (c’est le surnom délicieux de la délicieuse Véronique Charrier, qui a conduit toute l’opération du Ramayana) est si absorbée par les problèmes insurmontables de la juste cuisson du riz pour les artistes asiatiques que nous nous égarons bel et bien dans des rues sombres d’où sortent, à chaque pas, les éclats de voix du théâtre « off », le festival non officiel.

Tel est l’accident des langues : l’officiel est, en anglais, « in », le non officiel est « off ». Comment font les étrangers pour s’y retrouver ?



*



Fin des Fourberies de Scapin, côté coulisses. On pénètre dans le Palais des Papes avec un passe spécial, à travers des caves encombrées de malles et de caissons : on monte à pas de loup les vieilles marches de pierre usée, puis quelques degrés de bois, et l’on se retrouve sur le côté de la scène. Quand une volée de spectateurs n’est pas contente, elle sort en claquant les talons, et fait un grand bruit qui dérange ; mais le personnel du festival sait marcher en silence sur le plancher, d’une longueur extrême : vingt-deux mètres d’ouverture.

La fin d’un spectacle de théâtre à la Cour d’Honneur ressemble à une naissance. Dix minutes avant le dernier noir arrivent à pas comptés Alain Crombecque, le metteur en scène (ce soir, Vincent), et les amis. Plus le spectacle s’achemine vers sa fin, plus le cercle de famille se rapproche.

Scapin gît en travers de la scène, la tête bandée, mort. Un enfant le regarde tristement, puis le recouvre du fameux sac qui aura servi à bastonner le vieux Géronte, ce sac ridicule décrié par Boileau. Puis il se ravise, l’enfant : le sac est de bonne étoffe, il vaut de l’argent. Le gamin s’enfuit par les toits avec le sac sur le dos, et abandonne Scapin qui ouvre un œil.

« Ho ! Kiki ! »

Dernière réplique de Daniel Auteuil dans le rôle de Scapin. Elle n’est pas dans Molière, sauf que désormais par décision d’artistes, elle y est. Scapin ressuscite, saute sur ses pieds et entraîne l’enfant dans la ronde. Applaudissements, saluts. Jean-Pierre Vincent en sourdine : « Allez les mecs ! ».

Convié aux festivités par le chef de salut – c’est Jean-Paul Farré en vieillard Argante –, Vincent à la fin y va, en glissant sur les toits, et fait la culbute sur scène.

A son âge, dit Serge S..



*



Jean-Pierre Vincent a commencé à écrire sur un cahier sans lignage tout le texte de ses notes pour la mise en scène des Fourberies. Comme Copeau, dit-il. Je le croise place du Palais des Papes ; il ouvre le cahier, je vois une parfaite petite écriture au crayon, très soigneuse, et je pense soudain que c’est l’événement le plus important de la journée. Vincent entame la phase glorieuse de sa vie, le sait, prend la relève de Vitez et comme dans une course de relais attrappe le témoin qui tomba dans la mort. Serge S. me disait pendant les saluts, les metteurs en scène, c’est comme une file de gens devant un précipice : quand le premier de la file tombe dans le trou, c’est le suivant que l’on consacre. Le public a besoin d’un premier. Le public, en somme, est un peuple de grenouilles.

Qu’a laissé Vitez qui s’attristait si fort à la dernière de chacune de ses mises en scène dont il ne restait souvent rien ? Quelques archivages télévisés, des carnets et des journaux intimes, des recueils de poèmes… Et des notes systématiques où pourra s’étudier son art ? Il faudra tout de même mettre en marche les chaudières à mémoire.

Une jeune fille s’est évanouie, prise de vertige dans les hauteurs des plus élevées des gradins de la Cour d’Honneur. Cela arrive souvent sur les tribunes aériennes, paraît-il ; on l’a évacuée sur une civière.

Jeanine Alexandre-Debray, dont la belle bouche disparaît un peu sous les plis de l’âge, attend « quelque chose de triste pendant l’été. »

En effet. Il n’est pas là, Michel, pour la première fois depuis vingt ans.





17 juillet.

Où les étrangers envahissent la cité ; où l’on respire l’air des cimes ; où les ambassadeurs viennent en délégations ; où les dieux s’étirent sous les platanes ; où Pétrarque rencontre Laure au cœur d’un égoût puant.



Un aveugle, chapeau en arrière, lunettes noires et canne blanche, embrasse un ami :

« Salut ! Quel plaisir de te voir ! »

Il a dans la main la petite liasse de tracts qui signale un spectacle « off ». C’est un faux aveugle. Misère !



*



Jardins. La paonne, solennelle, déambule sur le haut du mur. Petite foule. Jean-Pierre Vincent est satisfait : en quelques heures la location pour la représentation supplémentaire des Fourberies est complète. Deux mille cinq cents places, à l’arraché.

Je ne sais pourquoi, en arrivant ce matin au jardin du Festival, j’ai brusquement songé que les Avignonnais pourraient un jour nous massacrer tous, façon Vêpres siciliennes, à la lueur des torches et des épées, en pleine nuit.

Vers 1350, la cité compte 5.000 à 6.000 habitants. Sous le pape Clément VI, 100.000 étrangers arrivent : foule immense de la cour des Papes, hommes d’affaires, quémandeurs divers qu’on appelle pompeusement « gens suivant la cour romaine ». Ils sont italiens, certes, mais aussi allemands, espagnols, grecs, scandinaves, et levantins : bref, ils sont européens. Les habitants de l’ancienne cité furent nommés les « originaires » ; on s’entassa. C’est même parce que l’on s’entassait trop que la famille du futur Pétrarque fut contrainte de loger hors les murs. Les « originaires » descendent des courtisans du Pape ; et les étrangers, aujourd’hui, c’est nous. Un mois par an.

Christiane Bourbonnaux est une « originaire » ; cette grande belle aux cheveux sombres et à l’œil limpide prend, à la direction du festival, la charge de directice déléguée. Est-elle le chevalier maître des rues ?

Elle rêve d’entreprendre, beaucoup plus tard, une expérience à l’étranger. Quoi de plus logique pour une « originaire » ?



*



Le compositeur Georges Aperghis est malheureux.

Pour ceux qui ont partagé la vie d’Antoine Vitez et ses aventures de théâtre au festival, depuis Lucrèce Borgia – lames luisantes et flammes dans la nuit – jusqu’à l’exploit athlétique du Soulier de Satin en version intégrale, l’absence de cet homme qui vient de mourir sera un choc durable. J’imagine que Paul Puaux a longtemps cherché du regard la silhouette de Jean Vilar dans les rues d’Avignon. On ne s’y fait pas ; encore heureux.

Le Festival, lui, s’en soucie peu. Dans dix ans – mais il faudra dix ans-l’ombre d’Antoine, comme celle de Vilar aujourd’hui, mettra de grandes citations dans les bouches qui aujourd’hui papotent.

Sur la pelouse du jardin, mes amis français ont enfin une vague allure indienne : ils se sont assis dans l’herbe. Effet de chaleur ; on s’affale. Mais on ne sait décidément pas quoi faire de ses jambes.

Les jardins de l’Inde au contraire sont autant de théâtres de verdure ; les femmes s’y posent avec grâce, secouent leur nattes, les pans des saris flottent comme des rubans, les hommes sont dans leur position pour eux la plus naturelle : en tailleur, au repos. Nous n’avons pas cette souplesse ; nous sommes assis dans l’herbe, mais nos jambes sont de trop.

Sacs. A dos, comme c’est la mode ; sacoches, parfois chicos, comme celle de Serge S. qui trimballe élégamment une serviette d’écolier, mais de la marque Hermès ; parfois ce sont des tas informes, en skaï mou.

Pas d’oiseaux dans le ciel ; en Inde, ils sont partout. Nicole Taché a enfoui dans son portefeuille une nouvelle plume. Noire. Mais elle vient du manteau de Géronte dans les Fourberies : sur le haut de son dos rembourré, le comédien porte un énorme col de plumes de coq ébouriffées, comme au chapeau des bersaglieri. Ou encore, comme un boa de femme.



*



Débat doux avec l’équipe du spectacle adapté des œuvres de Ramuz, Un prénom d’archiduc.

J’ai cru d’abord que cette pièce s’appelait « Le prénom de l’archiduc » : mais quelque chose sonnait faux, et n’allait pas avec la gravité du poète suisse, que mon erreur transformait en un Offenbach un peu triste. Mais non ; c’est le double prénom de Ramuz, Charles et Ferdinand, qui lui fait s’attribuer cette appartenance imaginaire à cette même noblesse princière qui, assassinée, sera le prétexte de la Grande Guerre.

La plume du boa de Géronte vole jusqu’à la fin du siècle où s’éveilla Ramuz, qui n’aimait pas le monde, et préférait l’air des poètes. Martine Pascal a fait l’adaptation et écrit le texte d’après onze ou douze livres de Ramuz ; Michel Soutter, dont on vient de projeter le beau film sur Condorcet, est le metteur en scène de la pièce : une femme et un homme jouent tantôt le rôle de Ramuz, tantôt celui des fantômes vivants qui peuplèrent sa rêveuse existence.

Comme presque tous les Français je ne connais de Ramuz que le texte de l’Histoire du Soldat ; encore, à cause de la musique de Stravinsky. Je découvre un jeune homme épris de solitude et d’écriture, qui ressemble à cet autre oublié, son contemporain Romain Rolland. Voici deux mystiques hors du siècle, qui regardent leur temps avec un œil presbyte, indifférent aux menus détails mondains, mais d’une précision aiguë pour les lointains et les perspectives. C’est ce que l’on appelle la lucidité.

Un vent frais accompagne des paroles fraîches, air de montagne et chant d’oiseau. Je ne me suis jamais vraiment intéressée aux montagnes avant de connaître les Himalayas ; aujourd’hui je m’étonne, sur les routes des Alpes, et même en voyant le spectacle de Martine Pascal et Michel Soutter, de ne pas y voir les gens porter de grands bambous sur des hottes attachées au front. Mais le vif des sommets élevés flotte dans le Verger ; c’est pour cela sans doute que j’ai regardé le ciel, et que j’ai dénombré, dans mon champ de vision, sept cheminées : elles y sont depuis trois ans que j’officie au même endroit, et il faut Ramuz pour que je lève enfin le nez.



*



Fin de journée au Ramayana. J’accompagne Niza et Jean-Pierre Chevènement aux Pénitents Blancs (Chapelle) pour voir le Wayang-Kulit, théâtre d’ombre. Celui-ci est malaisien, mais c’est le même qu’en Indonésie.

On peut circuler dans la petite chapelle surchauffée pour observer comment le « dalang », chef marionnettiste, attrappe les silhouettes finement découpées et les plaque sur le drap blanc où apparaissent, de l’autre côté, les ombres qui s’envolent, aériennes. Cela commence avec la main que le dalang plaque, doigt écartés, sur l’ombre de l’arbre de vie ; cela finit de même. Un oiseau tombe à la renverse, vautour ou aigle, qui sait ?

Eux savent. Nous pas. Pas forcément.

Je veux expliquer l’action à mes amis ; Jean-Pierre Chevènement connaît bien l’Indonésie puisqu’il a été conseiller commercial à Djakarta ; ce Wayang-Kulit devrait lui être familier. A nous deux, nous devrions reconstituer ce morceau d’épopée, tout de même…

Bernique ! Il me faut une bonne heure pour identifier l’épisode du jour. Seule l’ombre d’une petite biche me permettra de reconnaître le moment de l’enlèvement de Sita la belle : la biche est l’ogre Marica, agent secret du démon Ravana qui désire la femme du dieu Ram. Le reste nous est énigme absolue.

Mais comme c’est beau, l’ombre d’une main sur un arbre de vie.

Le soir, aux Célestins (Cloître), ballet indien de Kalakshetra, venu de Madras : grâce mignarde et cependant exquise.

Deux parmi les danseurs sont vraiment âgés. En compagnie de Monsieur Da Souza, natif de Goa et accompagnateur officiel de la troupe indienne, nous retrouvons la mémoire du bon vieux temps où Noureev, étoile du ballet de l’opéra de Paris en tournée, avait tant de mal à sauter sur les planches de l’auditorium de Bombay : en décembre 1984. Chacun a donc ses Noureev : pas question d’expliquer au danseur qui joue Ram – il a plus de cinquante ans – qu’il faudrait, peut-être, arrêter… C’est étrange : hors de scène, il est beau. C’est le maquillage qui le vieillit.

Il fait partie des élèves de la mère fondatrice de la troupe, Rupmini Devi, une sorte de Jean Vilar femelle qui vécut à l’époque où se préparait l’indépendance de l’Inde. La danse classique indienne se mourait ; un siècle de colonisation britannique l’avait réduite à un divertissement pour étrangers curieux, et l’on ne connaissait, en Europe, que les danseuses Nauutch, célèbres sous le nom de « bayadères ». Pour l’ensemble, la danse classique survivait dans l’obscurité des temples, où les danseuses pratiquaient le culte et la prostitution sacrée : entendez qu’elles étaient à la disposition des prêtres ou des notables, comme les petits rats de l’Opéra à l’époque des toiles de Manet.

Avant même l’indépendance, cette femme brahmane du Tamil-Nadu, et amie d’Anna Pavlova, entreprit en 1936 de réhabiliter cet art. Elle fonda une vraie école de danse, Kalakshetra, et l’on y apprit à monter de vrais spectacles pour un vrai public. Il serait plus exact de dire que la notion occidentale de « public » fait alors son apparition dans la culture de l’Inde. Dans les loges des artistes du Kalakshetra aux Célestins, on adore avant d’entrer en scène deux icônes : l’une représente le dieu Ram dont on va conter la légende, l’autre est une photographie de Rupmini Devi. L’artiste déjà vieux qui danse le dieu Ram est un ancien du temps où elle était vivante.

Mais dans la forêt entre les deux platanes les dieux s’étirent avec grâce ; les dieux boivent, tressent leur chignon de renonçant, se font des niches et Sita est exquise.

Les artistes du Tamil-Nadu (c’est l’Etat de l’Inde dont Madras est la capitale) me réservent, à deux heures du matin, la jolie surprise d’une guirlande de soie turquoise ornée de pompons d’or ; ceux du Karnataka, marionnettistes rustiques et joyeux lurons, m’ont hêlée dans la rue de Mons, à cause du vêtement indien que je porte, le « salvar-kameez » (Kameez, comme Chemise) : « Ho ! India ? «

Eh oui, India, pour l’instant.

Et soudain derechef la France me semble brutale. Les techniciens d’Avignon si gentils cependant, et si parfaits, sont « bourrus » : c’est le mot qui me vient quand je les compare à leurs homologues indiens, inefficaces, souvent, mais si doux, et lents, si lents… Nous les Français sommes « bons », mais nous ne sommes pas tendres.

Dans les rues, les artistes indiens de Kalakshetra glissent alors que nous autres nous marchons, d’un bon pas normal de français. Les vêtements du Sud de l’Inde, longs pagnes enroulés négligemment, flottent ; nos vêtements collent. Les cheveux des indiennes, nattés, roulent sur leur dos ; nos cheveux bouffent, ou crêpent.

Il est vrai que je ne peux voir mes amis indiens dans la ville avec un regard exotique : c’est au contraire la France qui me semble étrangère.

Je les ai vus pourtant avant d’aller vivre en Inde ; je savais alors me retourner pour m’étonner de leur allure, et admirer leur démarche fluide ; ils étaient ceux qui venaient de loin, ils incarnaient « le Sud », c’était un choix de politique culturelle. Ce l’est certes toujours ; c’est moi qui ai changé.

Mais la ville d’Avignon est de longtemps coutumière de ces exotismes. C’est à cause des papes ; ils veillent, en bons fantômes, à ce que le style du festival garde un peu de leur mémoire.

Les papes en Avignon, souverains en titre, recevaient des ambassades : le grand empereur des Tartares, en 1338 ; l’envoyé de Jean Paléologue, empereur de Constantinople, en 1365 ; et la même année, l’empereur du Saint Empire Romain Germanique en personne. Le pape remettait une rose d’or au plus digne des rois de ce monde ; aujourd’hui, c’est Jack Lang qui décore de la Légion d’Honneur, ou des et Lettres. Et les envoyés des nations ont recommencé à visiter la cité.

Il faudrait écrire, j’en rêve, le récit d’une peste aujourd’hui dans Avignon. Dès la première année, voici vingt ans, j’ai songé que la ville avait partie liée avec la peste. Il suffit d’un peu de canicule, et l’air suffocant fait appel à des mémoires millénaires : ces remparts, des jardins enclos, ces hauts murs, ces venelles mal tenues et les ordures ménagères dont le festival rend l’encombrement inévitable, comment n’évoqueraient-ils pas leurs pestes oubliées ?

La première fut la vraie grande peste, dite Noire : en 1348-49, elle fait, du 25 janvier au 27 avril, soixante-deux mille victimes à Avignon. La seconde date de 1361, à l’époque où les grandes compagnies, bandes de mercenaires anglais, ravageaient la Vallée du Rhône. La troisième survint en 1403, sous Benoît Douze (en l’honneur duquel on a baptisé une salle de cinéma), au moment où les Avignonnais assiègèrent le Palais de ce pape en passant par les égoûts et en incendiant la porte de Trouillas.

Si fort empestée, la cité d’Avignon, que Pétrarque se plaint : « Avignon, l’égoût de la terre ! De toutes les villes que je connais, c’est la plus puante ! »

Mais c’est là cependant, au cœur de l’égoût, que, le 6 avril 1327, ses yeux croisèrent le regard de Laure. Tout le festival tient dans cette parabole véritable. Le festival est comme la peste : il circule entre vie et mort ; il chauffe l’acte de création comme l’eau chaude les microbes et le cognac l’amour.





18 juillet.

Où l’on se surprend à s’exclamer ; où l’on s’interroge sur l’usage du verbe « chier » ; où un vieil ange pourchasse une vierge ringarde ; où le directeur du festival s’enroule dans un châle vert et rose.



C’est la journée « BFA » : le directeur du Théâtre et des Spectacles fait sa conférence de presse dans le jardin. Seul à la table, mains bien à plat, sans notes, comme s’il conversait.

J’entends sa voix et le temps recule : est-ce le même que j’ai connu tout gosse ? Quelle assurance ! Quelle maîtrise ! Quelle insolence imperceptible, gentiment aristrocratique ! C’est celle du dix-huitième siècle à son meilleur : les encyclopédistes devaient avoir ce sourire légèrement sardonique, et cette passion pédagogique où la volonté de réforme parle plus haut que tout. Il fait surgir des points d’exclamation dans ce texte qui ne s’y attendait pas.

Je déteste les points d’exclamation.

C’est pendant le débat Ramuz qu’une discussion s’était engagée entre Michel Soutter, le metteur en scène cinéaste, et moi, à propos de l’usage des points d’exclamation. Je les trouve toujours difficiles, incongrus, emphatiques ; Soutter, lui, ne saurait s’en passer. Par exemple, dans un scénario de film, comment écrire « ta gueule » sans points d’exclamation ?

On peut. Crombecque, directeur du festival et homme du point de suspension, est la preuve vivante que le point d’exclamation n’est pas indispensable dans la conversation. BFA aussi, qui n’est guère expansif : mais c’est en pointillé qu’il les sème, ses exclamations. Eclamations réformistes, sans emphase.

Au moment où va naître le jour, nous faisons les cent pas sur la scène des Célestins (cloître), au milieu des plantes vertes qui font le décor de la forêt pendant le spectacle de Kalakshetra ; au fond, l’on a dressé une vaste table longue pour un cocktail officiel en l’honneur de l’ambassadeur de l’Inde, une dame en sari vert imprimé de fleurettes. Les artistes indiens sont réservés, timides ; ils n’ont guère l’habitude de ces mondanités diplomatiques ; le cloître non plus, d’ailleurs.



*



Jean-Pierre Vincent, l’après-midi, au Verger, a creusé son sillon. Mario Gonzalès n’a pu s’empêcher d’évoquer son ami Alain Salomon, mort de la peste il y a peu ; la foule est nombreuse et le mistral lève des nuées poussiéreuses. Je vois aux côtés de Vincent un vrai jeune premier de rêve, aussi charmant en paroles qu’en gestes, élégant jusqu’à la pointe de l’âme.

L’autre jeune premier – Octave – parle « jeune », et beaucoup de choses « le font chier ».

Savent pas ce qu’est une dysenterie. Désormais « chier » fait partie de leur langue comme autrefois le verbe « suer ». On a chassé « suer » ; restent l’excrément et l’anus sous leurs formes infantiles. Toute une génération de jeunes acteurs a choisi de patauger dans le fécal ; cela barbote dans des « ouais » de latrines molles.

Magnifiques « Conversations d’Idiots » au gymnase Aubanel (gymnase), noires robes agrémentées de diamants et de perles, faux spectacle résolument manqué, paroles défaussées, truquées, retournées, comme se retourne vers le public, l’air surveillante, la belle Michèle Foucher en fourreau de velours nocturne. Le rire est encore plus beau quand il sort de rien.

Le spectacle se joue autour d’une table géante de bois rouge ; lorsque l’on entre pour prendre sa place les acteurs y sont déjà accoudés, la tête dans les mains, en tenue de soirée ; dîner de gala ? Réunion secrète ? Club de crétins ? Théâtre ? On ne saura pas. Personne ne montera sur cette table, excepté la comédienne Evelyne Didi pour y chercher, en un long monologue, le mot qui manque « aux feuilles des bouleaux ».

Au fond, un petit théâtre traditionnel ouvre de temps en temps ses rideaux rouges, et l’on aperçoit dans le lointain deux acteurs résolument médiocres qui ont oublié leur texte, jouent faux, et font mille désastres : des Florence Foster-Jenkins du théâtre. Ils s’occuperont surtout, avec acharnement, de rater une Annonciation ; les ailes de l’ange glisseront, la robe de la Vierge aussi, son texte tombe entre ses pieds, et tout sera manqué, jusqu’au moment où les richards autour de la table s’en vont quand même. Alors ! Alors le vieil ange et la pauvre vierge se pourchassent autour de la table, comme des gosses, en riant de bon cœur : « Ave ! » « Ave ! » « Maria ! »

N’empêche. Les acteurs autour de la table me passionnent davantage avec leurs jeux de massacre mondain et leur cafard nourri de rêveries ringardes. Ces conversations d’idiots sont celles d’enfants du siècle.



*



Il vente.

Aux Célestins (cloître), Crombecque s’enroule d’un châle vert brodé de fleurs roses, cadeau de la troupe de Madras. Sa manière à lui est parfaitement indienne : s’enrouler est un des arts majeurs de l’Inde, et Crombecque, le Grand Dissimulé, possède naturellement cet art, à la perfection.





19 juillet.

Où l’on voit enfin les dieux ; où Shiva apparaît sous les traits d’une fillette ; où Titania célèbre l’air épicé de l’Inde ; où l’on va du Bharat-Natyam au flamenco ; où Pétrarque se met en colère ; où les artisans d’Avignon montent en 1400 un spectacle « off ».



Dix heures du matin au cloître des Célestins. Le groupe de Madras ouvre ses classes de danse à un public passionnément attentif : la salle est comble, il fait doux.

Merveille ! Les danseuses de Kalakshetra ont planté dans leurs cheveux des bouquets de jasmin vendus par les jeunes tunisiens ; elles ont, à la naissance de la natte, une couronne en étoile. Là-bas, dans le Sud de l’Inde, elles tressent du jasmin tout au long de leur chevelure ; la fleur blanche, parfois orangée, semble leur être aussi nécessaire que le riz : même très pauvre, une femme aux champs ornera sa tresse. Les dépliants touristiques appellent avec emphase les femmes à la natte fleurie « le sourire de l’Inde ».

Ici, elles ont retrouvé le jasmin en boutons clôs piqués au bout de tiges raides. Elles en ont fait des soleils.

Trois jeunes filles de la classe de niveau deux démontrent les jeux de main, dits « mudras », et les mouvements de globes oculaires, véritable gymnastique inconnue de l’Occident. Le bâton de la maîtresse, impérieux, tape le rythme sur un carré de bois ; la voix de celle qui sera Sita le soir dans l’épisode dansé du Ramayana défile les stupéfiantes onomatopées de la phase abstraite dans la danse classique du Sud, le Bharat-Natyam. Les jeunes filles roulent des yeux, tournent les mains, s’accroupissent sur leurs genoux et dodelinent le cou sans bouger la tête, en souriant.

Le sourire, le fameux sourire, est naturellement l’exercice le plus difficile. J’ai entendu des maîtres de danse commenter le spectacle de leurs élèves : seule compte l’expression du sourire. Et s’il est radieux c’est que le reste va.

L’exquise douceur du Sud de l’Inde m’envahit. L’Inde du Nord est distante, arrogante, parfois ; mais le Sud dravidien a l’entêtement obstiné et suave des rébellions refoulées et qui soudain explosent. Pour jasmins qu’ils soient ils ne lâchent pas prise. Et parfois, ils assassinent.

Shiva, dieu de la mort et de la vie, apparaît entre les deux platanes, évoqué par une gracile silhouette de fille ; le vent se lève au moment que la danse célèbre ses joyaux d’oreille. La colère de Shiva, explique au micro le directeur de l’Alliance Française de Madras, Didier Maule, ne doit pas s’exprimer sur les traits du visage, mais dans la posture elle-même : le corps est bandé en arrière, les mains, écartées, à la hauteur des sourcils. Mon fils croque au pinceau les éphémères apparitions du dieu.

La paix de Kalakshetra ne repose que sur l’apprentissage, patient et calme, de l’art de la danse : je me souviens avoir vu, au bord de l’océan, sous les paillottes à ciel ouvert où se tiennent les classes à Madras, tous les niveaux de l’étude, jusqu’à l’accomplissement de celles qui sont enfin danseuses ; assis sur le sable, les jeunes musiciens apprenaient la veena, la flûte, le tambour, et c’était la même paix, que le vent de la mer rendait plus sereine encore. L’art du calme peut donc s’exporter, et venir se répandre devant les arceaux du cloître, sans autre spectacle que celui de sa patience.

« Be compassionate », entend-on dans la bouche de la maîtresse de chant. C’est l’un des mots d’ordre du Bharat-Natyam. Souvent, la compassion ne se dit qu’en silence, en regards, en mouvements de cou.

Et la paix en effet survient, « shanti », neuvième figure des neuf sentiments de l’âme. Posture mixte : le danseur a la main levée, paume face au public, le visage impassible ; la danseuse à genoux, natte touchant le sol, dépose aux pieds de l’homme une fleur imaginaire, puis une autre, et une autre encore, qu’elle puise dans le creux de sa main.

« L’air épicé de l’Inde ».

Le même soir, j’entends ces mots dans la traduction que Jean-Michel Deprats a faite du Songe d’une Nuit d’été, pour la mise en scène de Jérôme Savary. Avais-je déjà remarqué que le page que se disputent Obéron et sa reine Titania est un « Raj Kumar », un petit prince de l’Inde ? Ce soir enfin je l’ai entendu.

Dans la bouche lointaine d’une inoubliable Titania, juchée à huit mètres de haut sur une jupe obscure, velours clouté d’étoiles lumineuses. Sa robe reproduit le décor, célèbre, qui fit la toile de fond de la Flûte Enchantée à l’époque de sa création : bleu sombre et lumignons, ciel d’Egypte et de magie. A la main, Titania tient une baguette de fée, et sur ses cheveux noirs brille une tiare de princesse : Reine de la Nuit. Savary n’a pas oublié la Flûte Enchantée qu’il monta au festival de Bregenz, en Autriche, sur l’eau ; il a même tenté d’en retrouver les reflets dans un étang de poche.

Une toute petite fille achève le Songe avec un flamenco. Cinq ans, six ans peut-être, andalouse, à n’en pas douter. C’est à Séville que j’ai vu ces mains minuscules agripper l’air et se tordre comme des chenilles, cependant que les pieds cherchent la position future des talons qui claqueront un jour. Déjà, quand elles ont huit, neuf ans, ils commencent à claquer doucement ; parfaite esquisse.

On sait bien que le flamenco nous est venu de l’Inde. Délicieusement harmonique, ce jour qui commença par des fillettes indiennes apprenant les positions de main au cloître des Célestins s’achève avec le lointain héritage que les petites gitanes ont attrapé, au vol. Le matin, dans l’espace raffiné du cloître, c’était le comble d’une antique technique ; le soir, dans la carrière de Boulbon transformée en feria céleste et en univers forestier sous le fracas des rocs et le jaillissement des cascades, au pied d’un Parthénon de rêve perché en haut de la falaise, la même danse s’encanaillait.

Parthénon : un mètre cinquante de haut, authentique polystyrène.

Les projecteurs font des prodiges, zèbrent les pierres, creusent des ouvertures légendaires et des cavernes pour les ours. A compter de quelques mètres de hauteur, le Songe était devenu un mythe.

Savary doit être amoureux des dieux : le cirque, les gitans, la jongleuse à l’ombrelle et la Reine de la Nuit, univers des dieux. Quand il s’agit de paroles l’on retombe chez les hommes. Au vrai c’est ce que raconte la pièce de Shakespeare ; il n’est pas étonnant que Savary réussisse surtout dans la pauvre pièce manquée des artisans anglais, Bottom et Cie.

En juin 1400, les artisans d’Avignon se cotisent pour représenter, à l’occasion de la Pentecôte, la Passion de Notre Seigneur. Nous savons. Mais trois mois auparavant, ils avaient monté une représentation de la guerre de Troie : 200 artisans comédiens, autant de figurants costumés, autant encore en armes pour faire les guerriers. Pour les deux spectacles montés par les artisans, il y eut 10 à 12.000 spectateurs. Il est clair que le festival d’Avignon n’a rien inventé ; Crombecque est un nouveau Bottom, et nous sommes ses comparses. Reste à savoir qui joue le jeu des dieux, et où sont Puck, Obéron, Titania.



*



J’ai vu, je ne l’ai pas rêvé, trois extra-terrestres à la peau verte et rose déambuler dans des smokings flottants, trop grands pour eux.

Plus avancent les années, plus les parades du « off » embellissent. Les troupes du festival parallèle utilisent souvent ce moyen pour draguer le chaland dans les rues d’Avignon ; qu’ont-ils d’autre en effet à leur disposition ? La presse a trop à faire avec le festival officiel, qu’il est déjà impossible de couvrir tout entier ; les affichettes sont si nombreuses qu’on ne les voit plus ; restent les parades.

Déambulent des jeunes gens déguisés pour un carnaval sans roi. C’est bien. Cela ne plaît pas toujours. Pétrarque déjà s’indignait contre les extravagances de la cité des papes : « Comment en effet supporter sans se plaindre les nouveautés monstrueuses qui s’étalent sous nos yeux, des souliers pointus comme la proue des galères, des chapeaux à ailes, des chevelures entortillées, à longues queues, des peignes d’ivoire plantés sur le front des hommes simulant des femmes… ? »

Pincé, le camarade Pétrarque. L’amour de Laure ne le rendait pas plus aimable. Ce dont il se plaint, je l’ai vu : la ville instille ses souvenirs dans les vêtements de jeunes gens. Je verrai sans doute les chapeaux ailés, et les souliers semblables à des galères.

J’ai vu, ce n’était pas un songe, Van Gogh au coin de la place de l’Horloge : la barbe rousse, le pansement sur l’oreille, le chapeau de paille un peu vieilli, tout y était. Quant à l’oreille coupée, j’en avais déjà fait l’emplette, pour trois florins, sur le trottoir de l’exposition Van Gogh, à Amsterdam : bien calée dans une petite boîte de carton, une belle oreille de plastique toute couverte de sang, vendue par un loustic au mépris des interdictions officielles.

Mais pourquoi le Van Gogh d’Avignon avait-il aussi un bras en écharpe ?

Ce n’est pas dans le texte.





20 juillet.

Où l’on voit revenir la Jeune Fille Assassine ; où le mime et la trompette charment un homme d’Etat ; où il devient impossible de traverser la Place de l’Horloge ; où un paquet-cadeau sème la confusion.



Une espèce nouvelle est en gestation dans mon Verger : nous l’appellerons la Jeune Fille Assassine.

Bien mise, jolie, sans maquillage, les cheveux tirés en arrière et noués par un chouchou, l’œil généralement bleu et toujours froid, elle décoche ses flèches sur l’artiste qu’elle a décidé d’abattre en public. Le 16 juillet, je l’avais appelée « lame de couteau ». Aujourd’hui elle flèche Savary.

Et demande de sa petite voix de couleuvre pourquoi, s’il aime le texte de Shakespeare, il se livre à une telle débauche d’effets techniques inutiles.

L’intéressant, c’est que ce n’est JAMAIS la même jeune fille. Ce n’est pas, comme l’a cru un instant Costa-Gavras à qui j’en parlais, une affaire de contestation de vieux soixante-huitards, elles sont bien trop jeunes. Non plus qu’une organisation secrète. C’est l’émergence d’un genre que représente assez bien la Camille de Musset dans On ne badine pas avec l’amour, ou encore Prouhèze, dans le Soulier de Satin. Une Prouhèze avant sa passion ; Prouhèze avant son mariage, libre encore, et assassine.



*



Alain Milianti préside désormais aux destinées de la Maison de la Culture du Havre, qu’il va rebaptiser « Le Volcan ».

Le Volcan ? Pour un port ? En Normandie ?

Mais oui ; j’apprends que l’on ne peut connaître les mers sans en savoir long sur les volcans, selon ’Haroun Tazieff. Milianti a toujours été volcanique ; c’est bien de lui, faire couler la lave sur les populations normandes.

Il me fait longuement répéter, au fond du Verger, un poème d’Antoine Vitez que j’aurai à dire demain soir pendant la soirée d’hommage que lui rendent ses amis. Cela s’appelle « Remarques sur l’obscurité », extrait de l’Essai de Solitude ; c’est tout à fait court et très simple, pourtant je n’y parviens pas, je cours la poste, je m’emmêle les mots, je ne respire plus, en trois secondes c’est expédié… Nul. Mais je ne veux pas trop penser à cette petite heure du lundi matin où nous aurons tenu veillée funèbre autour de la mémoire d’un corps mort, dispersé, dépecé, réduit en cendres, et qui passera, nuage, sur le Verger.

Et s’il pleut cette nuit-là, ce sera lui sous sa forme nouvelle, pour nous faire reproche de le célébrer ainsi.



*



Déjeuner semi officiel autour de Laurent et Françoise Fabius. Footit et Chocolat, alias Jean-Pierre Vincent et Jérôme Savary, brillent de tous leurs feux. Savary fait l’Auguste, racontant avec une superbe extrême sa vie picaresque – combien de fois, pendant ce festival, aura-t-il précisé qu’il est né en Argentine, qu’il y a fait son service militaire pour éviter d’être envoyé en Algérie parce qu’il était contre, etc… Quant à Jean-Pierre Vincent, il fait le clown blanc : pas qu’il soit triste, oh non ! Mais du beau clown au brillant costume étoilé, il a le grave, le philosophique, le non-désespoir de celui qui sait, lui, jouer de la trompette.

A compter de 1426, deux guetteurs montaient chaque soir sur la Tour de la Gâche, dans le Palais des Papes ; ils surveillaient la ville et les incendies.

Le premier s’appelait « le mime » ; le second, « la trompette ». Tels, Jérôme Savary, le mime, et Jean-Pierre Vincent, la trompette. Plus tard, on économisa : ne resta plus qu’un seul guetteur « touchant la trompette et le cornet ». Le mime avait disparu.

Ancêtres des clowns, les farceurs de l’Hôtel de Bourgogne allaient ainsi par paire Jean Farine et Deslauriers dit Bruscambille opérateurs de leur métier (entendez qu’ils arrachaient les dents avec le decorum nécessaire), connurent au XVIIème siècle une gloire conjointe. Jean fut appelé Farine parce qu’il s’enfarinait la figure ; il tournait son bonnet entre ses mains et le pétrissait comme pâte brisée ; on le comparait à Bacchus. Bruscambille haranguait les foules et faisait l’article pour son compère ; il composa un éloge en faveur du Galimatias.

Mais aussi un autre en faveur du Crachat ; en faveur de l’Ivrognerie ; en faveur des Puces, des Naveaux et des Choux, en faveur de l’Utilité des cornes. Et un autre en faveur du Rien.

C’était un pitre lettré, disait-on, spécialiste des « bagatelles de la porte. »

Savary et Vincent « fixent » l’homme d’Etat comme le matador fixe le taureau dans l’arène, lançant autour de lui, centre de la tablée, des capes de mots roses doublés jaune.

Lui, comme le taureau, et comme Platon disait de Socrate, regarde « en dessous » ces artistes qui font le beau, et cogite.

Françoise et Laurent Fabius parlent, avec une passion communicative, d’une pièce de théâtre que l’on pourrait tirer de la vie véritable d’un des personnages mineurs de la vie politique française : comment il aurait tué son bienfaiteur, qui lui légua toute sa fortune. Le vieux légataire aurait eu de si graves problèmes de tension artérielle qu’il suffisait de faire défiler devant lui une femme nue pour provoquer une attaque. Le personnage politique choisit sa propre femme pour le rôle ; le vieux mourut. La scène est en effet si théâtrale que je suis prise d’une forte envie de l’écrire, et Crombecque le voit. Il éclate de rire, tout heureux d’avoir deviné, et me le dit à mi-voix : il anticipe d’une virgule d’âme le désir de créer.



*



Dans la rue de Mons, un homme me fait de grands signes et me crie : « Dépêchez-vous ! Dépêchez-vous ! »

Une voiture en effet grimpe dans la rue étroite. Je me hâte, pour ne pas me faire heurter, et me range.

Mais en passant près de l’homme, je vois à ses pieds un énorme paquet-cadeau enrubanné de rouge cerise ; j’entends des voix d’acteurs de l’autre côté du mur, et j’aperçois, dans la main de mon bonhomme, une brochure que je n’avais pas vue. « Dépêchez-vous » était une réplique de théâtre. Je ne saurai jamais l’usage du paquet-cadeau.

Il y a cette année plus encore de monde qu’à l’ordinaire. A neuf heures du matin, il suffit d’une minute pour traverser la place de l’Horloge ; à minuit, le 16 juillet, il fallait cinq bonnes minutes. Même heure le 20 juillet : quinze minutes. Folie !

L’Homme qui entre au service du Prince, fable.

J’ai rêvé cette nuit ce personnage qui entre comme conseiller dans le palais du Prince. Quelques années plus tard il est tout couvert d’or, de plumes, et de lapis-lazuli. Mais il est devenu extrêmement petit.

Chaque millimètre de tissu d’or lui a enlevé un millimètre de sa taille ; et de lui ne reste plus qu’une poupée minuscule, grande comme une libellule, et qui pousse des cris que personne n’entend plus.

Demain sera une rude journée. Arrivent en rangs serrés les conseillers des ministres et la cohue des « huiles ». Et puis va commencer la période où s’activent, fourmis frénétiques, les faiseurs de rumeurs, qui ont vu ci, refusent de voir ça, défendent les fortes nourritures et les plaisirs qu’ils jugent vulgaires pour imposer, au coin d’une rue, leur propre choix.

— « Bonjour, t’as vu quoi ? » (variante : tu vas voir quoi ?).

— Le Ramayana dansé par les indiens. (variante : les javanais)

— Bof ! Moi j’y vais pas. Jules (variante : Maurice) m’a dit que ça valait pas un clou, qu’on s’emmerdait comme un rat. Bah ! Et puis je suis crevé (variante : crevée).

(Remords, le même) : Tu crois que c’est bien ?

— Plutôt oui. Qu’est-ce qu’il t’a dit, répète pour voir ?

— Que c’était chiant et vulgaire. M’a dit aussi qu’il fallait voir les marionnettes. Tu crois que j’ai manqué quelque chose ?



— Bon, eh ben moi je sais plus. Je vais me coucher, tiens, ça changera.

Etc.

Et dire que le festival manque de places pour les spectateurs.





21 juillet.

Où l’on rend hommage à un ami disparu.



Nous avons, dans le Verger, rendu hommage à Antoine Vitez. Nous lui avons construit un tombeau de poèmes et de textes : certains étaient de lui, d’autres, des auteurs qu’il aimait. Les non-comédiens, écrivains ou personnages publics, disaient du Vitez ; les comédiens, eux, lisaient Dante, Teresa de Jesus, Claudel, Victor Hugo, ou Thomas Mann.

C’était le Verger de nuit éclairé, sur le lierre, d’une lumière bleue et or. Ma petite assistante de l’après-midi, Emmanuelle, étudiante en géographie le reste de l’année et technicienne au festival d’Avignon chaque saison, a veillé à l’installation des projecteurs, des chaises et des micros ; c’était tout comme pour la soirée que Vitez consacra à rendre hommage à Louis Aragon qui venait de mourir.

Vitez était debout près d’une petite table éclairée par une lampe unique, et couverte de livres. Il en prenait un, lisait, puis laissait tomber le livre à terre doucement, comme par négligence, et il tendait la main en hésitant un peu, pour en attraper un autre qu’il avait l’air de choisir, alors que tout était étudié. Nous avions passé l’après-midi à parler de cette soirée ; ou plutôt, il avait parlé de l’angoisse qui l’étreignait d’avoir à tenir cet hommage tout seul, et sans artifices. Il fit face presque trois heures durant, et le lierre derrière lui avait ces reflets bleu et or. Après qu’il eut fini le sol était jonché des livres d’Aragon.

Maintenant c’est son tour. Nous voulions la petite table encore, vide, avec juste la lampe ; mais nous étions presque quarante, et la table n’aurait pas eu l’espace qu’il lui fallait. Sur le podium où s’assoient mes invités du jour, l’on a disposé des chaises point trop ordonnées, à dessein.

A la répétition, vers neuf heures du soir, tout était presque normal. Presque : nous étions comme d’habitude, à peine tendus, disant un peu trop fort que nous étions comme d’habitude. Puis nous sommes tous devenus sérieux. Puis graves. Puis chacun a fait ce qu’il devait, gagné la place qui lui avait été assignée, et dit ce qu’il avait à dire. Iannis Kokkos avait fixé le règlement intérieur de la veillée, clairement et simplement.

A minuit et demi exactement s’éteignit comme chaque jour le dos du Palais des Papes, qui surplombe le Verger ; puis, une seconde plus tard, les lampes municipales à leur tour disparurent. Restaient nous, les quarante sur scène, devant mille personnes qui ne bronchèrent pas, pendant trois heures, de minuit et demi à trois heures et demi du petit matin. A l’aube, il faisait à peine frais.

Ne bronchèrent pas, sauf deux jeunes gens, peut-être éméchés, et qui se sont mis à crier pendant que l’actrice russe Alla Demidova, qui aurait dû commencer les répétitions de Phèdre à Moscou avec Vitez quelques jours plus tard, disait un poème de Maria Tsvetaïeva. Elle déclamait, véritablement, en chantant presque, les mains tordues, et c’était superbe. Mais eux :

« C’est nul ! C’est à chier ! Manque totalement d’authenticité ! »

Elle s’est retournée, souveraine, et ils se sont tus. Puis recommencèrent dès qu’elle éleva la voix.

Alain Milianti les a sortis par les couilles et par les cheveux.

A la fin, un autre petit jeune homme se promenait dans notre foule amicale en se riant de nous, et chuchotait d’un air entendu : « Quelle intensité ! Quelle profondeur ! »

C’est juste : nous sommes vieux, et lui, pas. Pas encore. Il n’empêche : dans des cas comme celui-ci, Antoine aurait dit : « Ce n’est pas bien. Non, je ne trouve pas cela bien ».

Il aurait eu raison. Nous bâtissions lentement un palais, un palais fort élevé et fort fragile, avec des étais de lierre et de soie, et ce n’était pas le moment de tirer sur le fil tendu.

Quand la nuit s’avança, quand vinrent les textes où, de plus en plus, Antoine Vitez annonçait clairement qu’il allait mourir, nous avions la gorge nouée. « Je ne jouerai pas Œdipe à Colonne »… Nous sommes tombés dans le deuil brusquement à partir des dernières pages de Mort à Venise.

Une fois encore, la voix de Vitez se fit entendre, « strophe » et « antistrophe, » lisant un bout de tragédie grâce à une ultime bande magnétique retrouvée par Georges Aperghis qui improvisa au piano dans l’ombre, une dernière fois… puis, inattendues, résonnèrent dans la nuit les notes du glockenspiel de Papageno qui se trouvaient là, dans l’enregistrement, par hasard.

Non, ce n’est certainement pas la dernière fois que l’on entendra la voix de Vitez au Verger.

Une chauve-souris est passée trois fois, et les martinets, j’en suis sûre, sont revenus dans la Cour d’Honneur.

Alain Crombecque, dédiant cette nuit à « Antoine » et tutoyant son ombre, agitait les mains dans le vide, signe de grande émotion.

Il s’est trouvé ridicule. Il était évidemment magnifique.



*



Avant le soir il y eut un jour. Il me faudra ne pas l’oublier.

C’était au Verger. Le journal La Croix avait pris possession du lieu et organisé un vaste débat au titre choc : « du Ramayana au Macintosh : quelle spiritualité pour l’an 2000 ? »

Le piquant, c’est qu’en Inde le Ramayana devint, en l’an 1987, un feuilleton télévisé diffusé le dimanche matin ; les gimmicks et gadgets y étaient florissants ; les dieux filaient à toute blinde à travers les nuages synthétiques, et déversaient des pluies de fleurs à l’aide d’effets spéciaux auxquel le Macintosh n’était pas indifférent. Le feuilleton dura deux ans ; il fut suivi d’un autre consacré au Mahabharata ; le voici achevé à son tour depuis le 8 juillet 1990 ; en septembre nous attaquons le prochain.

Consacré à la Bible. Cela va de soi.

Mais pas vraiment dans le Verger où le Ramayana fait figure d’Iliade ou d’Enéide. Tout au moins dans le titre.

A la tribune, n’étaient assis que des gens bien, réunis par un gen-bien particulièrement estimable, Noël Copin. Tout ce que l’on respecte et que l’on aime. Un scientifique catho, un jésuite, un indianiste, une hindoue française, un musulman et un athée. Pâté de cheval et d’alouette ?

L’alouette de service, je veux parler de l’athée, était mon vieil ami Régis Debray. Nous avions déjeuné ensemble, et j’avais commencé à lui raconter les effets du Ramayana dans le réel, en Inde, et depuis près d’un an. Nous étions convenus qu’il ferait en sorte que je puisse recommencer mon récit en public.

Ah, il ne tergiverse pas, l’ami Régis ! Il termine son intervention tout droit : « Le Ramayana tue. »

Diable ! Même si je sais bien que c’est vrai, puisque je le lui ai dit, cela fait froid dans le dos et le public murmure, pas content.

C’est pour moi, c’est la phrase, je reconnais mon entrée. Va falloir y aller coco… Je raconte, le plus froidement possible. C’est une affaire que je connais bien depuis que deux amis indiens, tous deux journalistes, m’ont raconté ce qu’ils appellent le My-Lai de l’Inde.

L’histoire commence dans la ville d’Ayodhya, que nous vîmes dans les cloîtres d’Avignon et que nous verrons dans la Cour : c’est la capitale du royaume du dieu Ram.

C’est aussi pour de vrai une petite ville du Nord de l’Inde, entre Bénarès et la frontière du Népal. Ville archi-sainte, on s’en doute : c’est même l’une des sept villes sacrées de l’hindouisme.

Pendant la colonisation moghole de l’Inde, un empereur peu subtil détruisit le temple consacré au dieu et édifia une mosquée au même endroit. Le tout, le temple et la mosquée tombèrent doucement en ruine, sans pour autant tomber en désuétude ; les hindous ont planté là en 1939 quelques icônes, quelques cierges, et leur petit foutoir habituel. Les musulmans se tiennent tranquilles : ils ont beau être cent-dix millions (autant qu’au Pakistan), les autres – entendez les hindous – sont 700 millions.

Excusez du peu ; on serait prudent à moins.

Mais enfin, à Ayodhya, la cohabitation se passait sans histoires, gentiment. Un beau jour, une institution d’Etat, quelque chose comme notre Direction du Patrimoine, suggéra avec un bel entrain que l’on pourrait peut-être restaurer le tout.

Restaurer quoi, s’il vous plaît ? Le temple, ou la mosquée ?

Cette question anodine a déjà fait plus de mille morts. Dont 400 en une heure dans un petit village du Bihar.

Hindous et musulmans ?

Bien sûr que non. Quatre cents musulmans, quelle question !

N’a-t-on pas le droit de les tuer en l’honneur du dieu Ram ?

Et qui connaît en France le danger de l’intégrisme hindou, qui assassine en Inde tant de musulmans pacifiques ?



*



J’ai eu beaucoup de mal à garder mon calme ; cette histoire qui date de juin 1989 me fait toujours monter les larmes aux yeux.

Je n’épargne rien au public du Verger. Ni les jambes mutilées, coupées à la serpe, de la petite fille survivante, ni les cadavres sous les lotus. J’entends cette sorte de silence que l’on nomme, ô ironie ! un silence religieux.

Bien joué, Régis. Au fait, à quoi avons-nous joué ?

A détruire les idoles, jeu auquel Régis excelle. Pour moi, c’est aux religions que j’en ai. A l’hindouisme comme aux autres ; et le Ramayana est exactement comme la Bible, un conte de guerre et de terreur qui légitime le devoir de tuerie.

Nous sommes loin des affèteries mignardes de Sîta dans la forêt.





22 juillet.

Où l’on bute sur les tas d’ordures ; où l’on voit Jeanne d’Arc passer l’aspirateur pour chasser les moutons ; où l’on trouve la vraie raison des rouflaquettes de Daniel Auteuil ; où les valises rouges du pape précèdent son cheval blanc ; où la pègre complète les dieux.



C’est l’époque où les jeunes gens déambulent pleins d’alcool ; l’époque où la jeunesse casse l’institution-festival ; l’époque où c’est trop de spectacles à la fin, trop d’images, trop de pensée, trop d’intelligence et de beauté. Le week-end de la mi-temps du festival d’Avignon est celui du « trop ».

Ainsi disent nos enfants pour exprimer gentiment leur admiration : mais si quelqu’un est « trop », c’est qu’il est simplement « bien » ; tandis que le « trop plein » du festival est franchement du côté de l’indigestion écœurée.

C’est l’époque où l’on s’est tant croisé dans les rues qu’on est las des bisous. L’époque des petits signes de mains, et puis chacun dit : « Il fait trop chaud, je ne t’embrasse pas, je suis en sueur. » Mais ce n’est pas vrai : le 16 juillet il faisait déjà très chaud.



*



Danièle Sallenave me parle de l’exercice de la phrase, et des carnets qu’elle écrit, quand elle le peut, à même les murs ou sur ses genoux, au moment précis où naissent les mots pour le dire. Nous avons dit chacune nos textes pendant la soirée d’hommage à Vitez, et nous digérons ensemble la veillée funèbre qui, nous le savons maintenant, aura beaucoup agacé, parce que le style de l’hommage, trop solennel, ne convient pas, ou parce que l’on ne vit rien du théâtre de Vitez, parce que, comme me l’a dit la comédienne Evelyne Didi à la fin de la nuit, les gens ont applaudi après chaque lecture et rompu le rythme de la soirée…

Ou bien tout simplement parce que, comme disent les enfants. Mais mon amie et moi nous sommes l’estomac multiple d’une vache mythique à deux têtes, capable d’engloutir le deuil et de le ruminer.

C’est l’époque des poubelles pas vidées, des tas d’ordures dans la rue de Mons et des tessons de bouteilles. Ils étaient sur scène dans les Fourberies ; les voici en vrai. C’étaient pourtant de vrais bouts de verre cassé, au théâtre ; mais chaque soir on déverse les mêmes. Ceux de la ville disparaîtront dans les broyeurs.

Et la pègre qu’incarne Scapin, l’ex-galérien, la pègre dont Lénine voulait faire une réserve d’émeutiers, le Grand Soir venu, en ouvrant les portes des prisons, la pègre est dans les rues.

On a castagné sur la place du Palais des Papes, parce qu’on manquait de place pour le spectacle de la troupe « Royal de Luxe » ; on a castagné au Verger ; et deux filles de l’équipe du festival se sont fait agresser dans les rues, la nuit. C’est l’époque où la Peste est possible.

Voici, dans mon Verger, la troupe Royal de Luxe. Comme l’année dernière le spectacle de « Zingaro » à la carrière de Boulbon, La Véritable Histoire de France a eu les honneurs du Monde. Cette fois-ci Colette Godard a fait grand : le spectacle de rue est à la « une », avec un titre inoubliable, « Les biduliers magnifiques ».

Colette Godard, voir l’entretien avec elle que la revue l’Ane a publié, n’aime que les regards de biais, ceux que la langue appelle les regards en coulisses : elle raffole des films gore, des défilés de mode, des Zingaro et aujourd’hui du Royal de Luxe. Le théâtre sérieux, elle en est fatiguée ; à force, et avec les années l’œil se lasse, il est vrai. Et elle dit fort bien comment le sien se réveille : quand on la sort du pédagogique. Colette est une vraie saltimbanque : de là son éternelle jeunesse.

Les artistes du Royal de Luxe ressemblent à Bartabas, maître et seigneur de l’équipe « Zingaro ». Ils se vautrent élégamment sur le podium de mon Verger, s’étirent comme des matous, refusent énergiquement de décliner leur identité quand les spectateurs la leur demandent, jurent qu’ils n’ont rien, mais rien à dire, et borborygment longtemps avant de se lancer dans de très longues et très belles tirades explicatives. Jamais plus bavard que ce genre d’oisillon réticent.

L’an dernier Bartabas, avec ses pattes de cheveux sur, les joues comme Daniel Auteuil dans le rôle de Scapin, posait au gitan quand il est licencié en droit : il s’était composé un personnage mi-cosaque mi-marlou avec une telle vérité que les spectateurs hésitaient à lui poser des questions. On avait peur ; je me souviens, je n’en menais pas large. Il fallut une fillette tranquille pour poser une question, d’une petite voix très posée : « Monsieur Bartabas, je voudrais savoir, le cheval, quand vous le faites reculer, est-ce qu’il a mal ? »

Elle était « trop », cette petite.

Bartabas sut lui répondre sans lui parler bébé, mais au contraire, comme à un adulte, gravement.

Même jeu, en plus voyou, pour l’anonyme intello de la bande des Royal de Luxe. Il est intarissable : oui, on continuera à jouer dans la rue, non, on ne fera jamais, c’est juré, croix de bois croix de fer, jamais payer les spectateurs, nous, on aime le public, on aime qu’il s’amuse, on n’aime pas le théâtre, on n’aime pas les scènes, on s’emmerde là-dedans, on n’aime que la rue, etc.

Le « na ! » des enfants est sur le bout de la langue.

On appellera « loubard culturel » une espèce née en Europe sur le lointain terreau des pavés de Mai 68, dans la tradition depuis longtemps perdue des Katangais qui s’étaient installés à la Sorbonne, avec leurs chaînes de vélos au poing.

Ceux-là, les ancêtres des tribus, avaient vraiment incendié la Sorbonne. C’était en juin 68. Mai s’en était allé et l’essence était revenue dans les stations service. Ne restaient dans les universités occupées par les étudiants qu’une maigre et tenace résistance, et la pègre à qui les organisations étudiantes, philosophes en tête, avaient, au nom de Lénine, ouvert les portes toutes grandes.

On savait, ils ne s’en cachaient pas, que les Katangais voulaient brûler la Bibliothèque de la Sorbonne : par pur désir d’anarchie et par haine du savoir, pour en finir avec la notion même de culture, et surtout par provocation, juste comme ça, pour voir. Quelques enseignants montèrent la garde de nuit, enroulés dans des couvertures et couchés sur des bancs dans les salles de cours. L’incendie éclata la nuit où j’étais de garde, vainement : tout le secteur des thèses brûla. A l’aube, sur le trottoir de la rue des Ecoles, les pompiers firent des tas avec les pages racornies ; Georges Canguilhem était venu, et contemplait tristement le désastre. Par miracle, j’avais sauvé un exemplaire de sa thèse imprimée, qui fumait encore dans les décombres. Il le prit, tourna les talons et s’en fut.

Dans les rues, et pour sa Véritable Histoire de France, Royal de Luxe ne fait brûler que de vieux papiers superbement, dans de grandes explosions pétaradantes avec des fulgurations vertes, et une grande science de la chimie des gaz. L’histoire telle que la troupe la raconte au public dans la rue se moque pas mal de la chronologie ; Napoléon vient après la Grande Guerre. Et jeanne d’Arc, en minijupe à carreaux rouges et blancs, façon toile cirée, passe l’aspirateur en soulevant les tapis : c’est qu’elle chasse ses moutons, voyez-vous. L’intello bidulier explique, magnifiquement en effet, que cette Histoire de France, c’est celle qui la première pénètre dans l’imaginaire des enfants : batailles, rebatailles, et batailles encore, villes en flammes et gaz chimiques, et au milieu, une fille qui garde ses moutons. Quoi de plus normal ? C’est qu’elle fait le ménage en grand, voilà tout.

Avant eux, déjà, le Magic Circus de Jérôme Savary, le cirque Archaos, et les Zingaro avaient ancré ce genre saltimbanque : la délinquance du genre katangais n’est plus que simulée, et si d’aventure elle avait été réelle, la voici convertie en spectacle de rue.

Nouveaux Enfants du Paradis.

D’un côté, Baptiste, pierrot lunaire : par exemple Vitez, Lassalle, Vincent. De l’autre, c’est le Boulevard et Frédérick Lemaître : Savary, Bartabas, et puis encore Vincent, quand il met en scène les Fourberies. Car au centre, à égale distance entre Baptiste et Frédérick Lemaître, se tient le Scapin de Jean-Pierre Vincent : un loubard qui conteste l’ordre des vieux, nécessairement injuste. Un vieux de la vieille, un qui connaît la pègre et fait respecter la loi, comme dans l’Opéra de Quat’Sous. Scapin a déjà fait trois ans de galère ; il est un peu malhonnête, mais moins que les deux vieillards qui font des affaires et jouent avec la vie des jeunes comme on spécule à la Bourse. Jean-Pierre Vincent accentue encore la référence implicite au voyou romantique en laissant à Daniel Auteuil, sous les oreilles, ses favoris, héritage d’un récent tournage où l’acteur jouait le rôle de Lacenaire, homme du meilleur monde et bandit raffiné, jabot de dentelles et guillotine à l’arrivée.

C’est une bonne tension.

La même contrainte inspira Molière quand il écrivit la farce des Fourberies de Scapin pour « doubler » les Italiens qui ramassaient les bravos dans le même théâtre que lui, en alternance. C’est l’éternelle concurrence des superbes marlous de la commedia dell’arte avec les pièces sérieuses du « grand » auteur dramatique ; c’est le sac ridicule contre les délires d’Alceste ; c’est la contradiction entre le festival « off » et le festival « in », entre les parades de comédiens débutants et les grandes machines de la Cour d’Honneur. Mais c’est grâce à cette tension que le théâtre prend en écharpe les tyrannies naissantes, et Arturo Ui, et Créon, Zeus même.

Nous sommes, en 1990, entre l’utopie de Baptiste, l’intellectuel, et celle de Lemaître, le voyou.

Scapin, Bartabas, le Royal de Luxe : je me mets à penser, nos alliés naturels, les voici.

Il faut comprendre ce « nous » de majesté comme l’ensemble de ceux qui furent des engagés politiques, comme on disait autrefois des conscrits, et en particulier les communistes ; l’ensemble de ceux qui ne désespèrent pas de l’idée même, en cette année 1990 où tout apparemment s’est ligué pour en sonner le glas.

C’est égal, « nous » en mangeons encore de cette monnaie idéaliste.

« En manger » : c’est avec ce mot de passe que la mystérieuse organisation des « Habits Noirs », tels que Paul Féval les raconte, reconnaît les siens. Il ou elle « en mange » : il est de la Camorre, il est affilié, initié, il est des nôtres. Oui, nous en mangeons encore, de cet espoir utopique dont l’histoire nous prive dans le réel. Ne pas croire que nous renoncerons au rêve égalitaire : il est d’héritage chrétien, Vitez ne cessait de le répéter ; il ne passera pas de sitôt.

Les Habits Noirs savent que le crime prévu est proche au moment où une voix dans la nuit dit soudain : « Il fait jour ». Et se reconnaissent encore à cette simple question : « Fera-t-il jour demain ? »

Hébien oui, nous demanderons encore, c’est ce qu’ont toujours fait les rebelles : fera-t-il jour demain ?

C’est de ce rêve que participent les saltimbanques, et les loubards culturels. Faute d’un puissant parti communiste digne encore de l’idée, nous voilà réduits aux héros noirs, à la rébellion anarchiste, aux petits chapardages de Scapin, aux Robins des bois et aux histoires de France à l’envers. Belles âmes.

Rouflaquettes et croix-de-ma-mère, ainsi vont dans la vie Daniel Auteuil, alias Scapin, et Jean-Paul Chambas, matador imaginaire, trimballant sous leur chemise ouverte des bouquets de croix barbares, argent, turquoise et or. Elégante loubardise, gitane et gouailleuse, romantique. Et cette mode ne ment pas.

La tension entre l’ordre et le désordre est bien digne en effet d’une ville qui jadis hébergea la papauté, mais aussi ses maquereaux, et ira, si l’on n’y prend pas garde, aux élus du Front National. Le passé d’Avignon secrète ses propres dialectiques.

Voici une cité qui acueillit les papes menacés, qui eux-mêmes furent les seuls à protéger les Juifs contre la furia intégriste des « flagellants » du quatorzième siècle, loubards religieux d’un genre qui revient à la mode.

Voici une ville où l’on règle les conflits entre le peuple et les possédants avec des processions : entrées des rois, théâtre d’artisans, ou les processions des Pénitents Blancs qui, en 1836, étaient « une affaire importante, presque nationale pour les habitants. » L’auteur de ce joli paradoxe sur la « nationalité municipale » de la cité du théâtre s’appelle Alphonse Rastoul ; il n’est pas imaginaire.

Rien n’est plus logique que la tension persistante, souvent positive, entre la bouillonnante invasion des festivaliers dans la ville, cette folie, et la sourde hostilité des Avignonnais, que le festival dérange pour de bon, – mais qui les enrichit. Voir le prix des appartements à louer en période de festival.

Chaque soir, dans mon Verger, passe un Avignonnais. C’est un homme d’âge, avec un chien derrière lui ; il traverse le public sans obéir à la pancarte qui demande poliment aux passants de faire le tour sous les arbres, pour ne pas déranger le débat. Cet homme passe, en venant de la porte de gauche, côté cour. C’est exprès qu’il dérange.

Ce n’est naturellement jamais le même bonhomme. Mais c’est toujours un ivrogne. En son honneur j’ai appelé la porte du côté cour : « La porte de l’ivrogne d’Avignon. »



*



J’ai vu :

— de jeunes enfants danser devant la Mairie sur la musique de Casse-Noisette : les chaussons roses sont gris de poussière, les voiles orientaux sont verts et jaunes, un turban dégringole, un petit tombe sur son derrière, une bayadère miniature ondule sur le bitume.

— Un faux pape blanc et or suivi de cardinaux en soutane rose indien.

Pauvre procession au regard des « chevauchées » du pape quand il allait à Sorgues : en tête, les chevaux blancs, ensuite, chapelain et écuyers portant le pallium, plus trois chapeaux rouges tenus sur des hampes ; deux barbiers portant des valises tout aussi rouges, l’une avec les chemises, l’autre avec la triple tiare ; un sous-diacre portant la grande croix ; une mule portant le Corpus Christi ; enfin, le pape, qui ne portait rien, mais chevauchait sous un dais, suivi d’un écuyer portant un petit escabeau, le montoir.

Puis la suite des courtisans.

Puis l’aumônier du pape, qui jetait des piècettes à la foule. La procession que j’ai croisée ce soir en demanderait plutôt.

Les parades du théâtre « off » retrouvent à leur insu les fantômes des pompes papales : le roi, ou le pape pénètrent la Cité ; cette épousaille se célèbre avec la solennité du théâtre. On suspend des tapis aux fenêtres et des guirlandes à travers les rues que l’on sable, cependant que les saltimbanques chantent et dansent, faisant mille tours devant les royautés à cheval. Royal de Luxe s’inscrit aussi dans cette tradition. Tout théâtre de rue en appelle sans le savoir aux entrées des rois autant qu’aux voleurs à la tire et aux coupeurs de bourses dans les rues obscures. La pègre et les dieux.

J’ai vu :

— les flammes vertes sortir d’un château de carton, et une montgolfière or et bleue, aux armes du Roy Louis le Seizième, se perdre au loin sur la colline des Doms.

— deux femmes voilées de noir façon Diaboliques, les ongles rouges.

— Crombecque, accoudé à la barrière, boire du petit lait pendant que la troupe du Royal de Luxe se reposait dans mon Verger.

— Crombecque sur sa bécane, à deux heures du matin, sa belle en croupe, médiéval.

Je n’ai pas vu mon ami Serge S. depuis deux jours.

Pas vu non plus la femme sans bras qui cousait, filait, jouait aux dés et à la pelote : il est vrai qu’elle se produisait au quatorzième siècle. Mais quoi ! C’est aujourd’hui.





23 Juillet.

Où l’on voit Jérôme Savary lorgner une princesse aux gros seins ; où Mouna entre en scène ; où l’on apprend que Shakespeare était juif ; où une vache gémit en grec ancien ; où l’on fait le vœu de siffler un acteur.



Je suis en vacances de parlote.

Le Verger d’aujourd’hui est entre les mains des « gens-de-l’Est » : le journal Libération fait causer publiquement les artistes de toutes ces contrées qui nous étaient presqu’inconnues. Légèrement agacée par l’inflation compatissante déversée sur les ex-pays-de-l’Estau détriment de tout regard lucide sur les pays-du-Sud, je vais chercher fortune dans un autre débat.

Dans la Cour de l’Archevêché, ont été conviés les Footit et Chocolat du jour, « Savary-Vincent, » plus Mesguich, Ariane Mnouchkine et Hubert Gignoux. Pour une fois, la question posée, c’est Fabienne Pascaud de Télérama qui en a eu l’idée, est plaisante : racontez votre premier souvenir de théâtre.

« On s’imagine qu’on va partir avec des amis sur un chariot et qu’on va jouer tous les soirs sur la place du village » : ainsi Mnouchkine évoque-t-elle le premier désir de jouer au théâtre. C’est, elle le dit, le chariot de Thespis dans Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier : « Le Léandre et le Matamore poussaient à la roue, et le Roi piquait les bœufs de son poignard tragique. Les femmes, enveloppées de leurs manteaux, se désespéraient, geignaient et poussaient de petits cris… » Puis les comédiennes sautent du chariot« en faisant bouffer leurs jupes fripées » et ces jupons coquets à peine sortis de la boue des chemins font tout le charme de la scène.

Hubert Gignoux, avec des mots simples, a raconté les spectacles qu’il a montés dans son camp de prisonniers pendant la dernière guerre, durant cinq ans de captivité : théâtre de survie mentale. Et tous les problèmes esthétiques s’évanouissent au profit d’une seule question, la plus urgente : « Pour qui joue-t-on ? ».

Un peu plus tard, il ajoute : « Nous étions sectaires, il faut le dire, à cette époque. »

Qui de nous n’a pas été sectaire ? Et notre chère Colette Godard, amoureuse à la folie des marginaux du théâtre, est-ce qu’à sa façon, en retournant le sectarisme intello en son contraire, elle n’en invente pas un autre inversé ? Est-ce que le sectarisme, par temps de paix, n’est pas intéressant ?

Il peut l’être 1) quand il est le fait de très jeunes gens, et qu’il est le signe de leur éveil 2) contre l’ennui, et que tout dort, quand il est le signe d’une avant-garde 3) quand il ne s’applique pas au champ politique 4) et surtout, quand il ne rejoint pas sa signification originelle et religieuse.

Vive le sectarisme en matière de théâtre. En temps de paix exclusivement ; et en démocratie.

Jérôme Savary parle. De la pampa et de la neige. Du vieil autobus de Jean Dasté dans les années 50. Pas de doute, Savary est un formidable acteur, éternel personnage d’un one-man show qu’il construit d’abord dans sa vie. Dans un village français, quand il était petit, il lorgnait à travers les carreaux une princesse qui mangeait une pomme. Elle lui envoya, du bout des doigts, un baiser. Et le Jérôme enleva son béret – « bien qu’elle eût de gros seins ».

La princesse était une actrice ; on voit la scène comme dans la Nuit Américaine de François Truffaut. Vrai ? Faux ? Théâtral, à coup sûr. Savary écrit son conte de fées.

Le stalag, le chariot, l’autobus, le lycée Louis-Le-Grand, dont se souvient Jean-Pierre Vincent… Que va dire Daniel Mesguich ?

Il évoque sa grand-mère. Puis le hasard qui l’a conduite, faute de places disponibles, à inscrire son petit fils dans une classe de déclamation au lieu d’une classe de musique : c’est qu’en théâtre seulement, il restait de la place. Je me souviens, quand il débutait dans la Cour d’Honneur, à l’époque de ses Roi Lear et de Lorenzaccio, qu’il affirmait : « Shakespeare était juif », – juste pour voir si vraiment personne n’allait lui ratatiner la tête.

Selon Jean-Pierre Vincent, Khadafi aurait itou donné une conférence sur Shakespeare, afin d’y démontrer l’origine arabe d’icelui, avec un implacable argument linguistique : Cheikh-Al-Zubaïr est le nom véritable du grand tragique émigré en Angleterre après un long périple. André Suarès voit en Shakespeare le modèle du Celte ; mais c’est le Père Ubu qui sans nul doute l’emporte sur tous ces grands savants : « Adonc le Père Ubu hosha la tête, et fut appelé Shakespeare ».

Vive Alfred Jarry ! Vivent les poires !

C’était le temps où Mesguich m’avait parlé des supermarchés de Marseille : frais émigré d’Algérie, il n’était pas toujours heureux, Daniel ; il n’était pas riche. Un peu à la manière de Vitez qui fut son professeur et qu’il cite maintenant, mais il n’en parle pas comme tout le monde : dans la retenue frémissante de Mesguich évoquant son maître, l’on sent qu’ils eurent en commun de la vache enragée, et la galère. Mesguich, je l’aime comme un petit cousin.

L’éternel Mouna est à mes côtés. Réagit à tout : « Oh ! » – « Hé bien ! » – « Ah dis donc ! ».

Il a soixante-dix huit ans, porte une barbe bifide aux pointes dûment tortillées, et arbore, sur sa casquette à large visière, les badges des causes qu’il a défendues : en ce moment, ce sont les Indiens Yanomami. Savary annonce au micro la mort de Sacha Pitoëff.

Mouna : « Ah mon dieu ! Après Antoine Vitez, ça déménage ! C’est affreux ! »

Pitoëff avait 70 ans.

Une jeune fille, du genre assassine, mais l’est-elle ? parle de son professeur, un Comédien du Théâtre Français. C’est Redjep Mitretsova, dont j’entendais tant parler quand il faisait ses classes à Chaillot. Le voilà donc professeur à présent ?

Comme s’il lisait dans mes pensées, Mouna interprète : « C’est la relève. » et il ajoute : « Pour moi, il n’y a pas de relève. Je voudrais bien pourtant… » Son œil bleu parcourt la cour comme s’il se cherchait un héritier. La jeune fille, décidément, n’appartient pas à l’espèce assassine ; elle ne médit pas, elle est gentille. Dommage.



*



J’ai vu une banderole rouge avancer en flottant, cahin-caha. Une manif ?

Mon cœur s’est mis à battre au petit trot précipité de la jeunesse : une manif, c’était aussi la fête. Une manif ?

Derrière la banderole, défilent des adolescents grimés. Y aura-t-il enfin pendant le festival quelque chose à la fin qui ne soit pas théâtre ?

C’est l’époque où les ministres, les gens de cabinet, les notables s’en repartent comme ils étaient venus : pour la fin de semaine, en passant. Finies les huiles, fini le protocole. Le Festival commence sa deuxième vie, plus calme, et plus sérieuse ; on va faire les vraies découvertes et l’on va pouvoir recommencer bisous, coucou.



*



Ce soir, j’ai vu Io, extrait d’une tragédie inachevée qu’Eschyle consacra à Prométhée. Io est en grec ancien et dure quarante minutes, toutes de fulgurance et de beauté.

De la tragédie d’Eschyle je ne savais presque rien ; mais de l’histoire de la jeune amante de Zeus transformée en vache, et à qui la jalouse Héra envoie un taon persécuteur, je me souvenais assez bien. Je ne voyais guère ce qu’on pouvait faire avec cette gémissante héroïne.

La chapelle des Cordeliers est le plus petit lieu de spectacle du festival ; la scène est un mouchoir de poche. Juste ce qu’il fallait pour la dame-vache.

Sur le vitrail rond, un soleil rouge, taché d’étoiles plus rouges encore, diffuse une tragique lumière. Une actrice vêtue d’écarlate déclame, chante, meugle, pleure, soupire, battant l’air d’une longue queue de vache misérable, se couvre de la peau tachetée noir et blanc, la belle peau des taureaux de Cnossos, et s’enfuit lentement le long des murs, jusque dans l’Ethiopie qu’annonce le texte d’Eschyle. Quarante minutes d’extase, en grec ancien.

Prométhée, alors enchaîné sur le rocher où le vautour dépêché par Zeus lui vient dévorer le foie chaque jour, sera, pour Io, l’annoncier de sa destinée : le taon qui pourchasse la génisse en furie ne la laissera en repos qu’en Aegiops, Egypte, Ethiopie, allez savoir.

La jeune femme noire et rouge aux belles inflexions se nomme Didon ; elle est grecque, mais elle est née à Addis-Abeba, dit la « Bible » du programme. C’est donc qu’elle a choisi Io pour refaire le long parcours qui va de la Grèce à l’Ethiopie ; le malheur d’une amante bovine et délaissée qui fonda, aux yeux des Grecs, le pays des sources du Nil aura été la matrice des rêves de Dido Likoudis ; quant à Prométhée, cela ne m’est revenu que plus tard, dans la tragédie d’Eschyle il sera déchaîné, et c’est cela qui manque au texte.

Est-ce l’affaire de la vache ? J’entends le grec ancien déclamé par la belle Didon comme les grands murmures védiques de l’aube à Bénarès.

Il est vrai que désormais toute vache m’est Inde.



*



Fin de partie à la Cour d’Honneur ; c’est l’avant-dernière représentation des Fourberies. Crombecque entre en coulisses sur son vélosolex, tire le Monde de sa sacoche et regarde le cours de la Bourse avant le titre de « Une ». Dans l’escalier je lui chuchote une phrase qui m’obsède : « Michel va mourir avant la fin du festival ». Nous n’avons presque pas parlé de la maladie de Michel ; et je répète cette phrase, sans être sûre de l’avoir vraiment dite la première fois. Les applaudissements la coupent en deux : les acteurs ont été beaucoup plus vite qu’à l’ordinaire.

Que veut dire l’ordinaire ?

En coulisses, d’une belle écriture violette, le régisseur inscrit chaque soir la durée des Fourberies. Mardi : 1 heure 43. Mercredi : 1 heure 51. Jeudi : 1 heure 46. Vendredi : 1 heure 46. Mercredi fut un jour où Daniel Auteuil, la voix fatiguée, détacha les mots du texte lentement. Il y eut aussi un soir, il l’avait dit au débat du Verger, où le public a ri à retardement. Et lorsque le public est lent à s’émouvoir la pièce prend un rythme languissant. Ce soir les acteurs ont expédié la pièce, rapidement.

Applaudissements, ovation debout. Crombecque et moi nous songeons en même temps aux saluts d’aurore qui achevaient les nuits entières du Soulier de Satin ; Crombecque me dit, comme c’est beau, les saluts, et me reviennent les images de cette file d’acteurs exsangues, échevelés, et qui applaudissaient le public d’être demeurés douze heures d’affilée avec eux. Je murmure à l’oreille de Crombecque une autre phrase assassine : « La mort, c’est quand un vivant prend la place d’un mort très vite. »

Mais il faut bien que mort se passe, et quelque vivant prendra un jour la place que Jean-Pierre Vincent vient de prendre après Vitez. Ce vivant-là n’est pas loin, peut-être sur le plateau ce soir ; peut-être encore au lycée Louis-le-Grand.



*



Le jeune énergumène qui a insulté Alla Demidova et à travers elle, nous tous qui faisions de notre mieux, est un stagiaire de Tadeusz Kantor. Notre trublion n’était pas ivre du tout ; il suivait ce qu’il croyait être les consignes du maître.

Je maudis ce jeune homme ; si je pouvais lancer cette imprécation en grec ancien j’en serais satisfaite. Qu’à jamais, lorsqu’il sera acteur, il soit chaque soir interrompu, sifflé, hué. Je trouverai bien son nom, j’attendrai le temps qu’il faudra et un soir, je le sifflerai sans qu’il s’y attende, un soir où il sera particulièrement bon, particulièrement célébré. Il ne saura pas qui l’aura sifflé. Ni pourquoi il l’aura été.

Et ce sera le sifflement bruyant, avec les doigts dans la bouche, grâce auquel la belle Michèle Foucher rétablit l’ordre dans les Conversations d’Idiot.





24 juillet.

Où il est question de fausses nouilles et de vraies tuiles ; où Géronte perd encore une de ses plumes de cou ; où l’on apprend le mécanisme de la censure stalinienne hongroise ; où l’on aperçoit Pierre Mauroy.



Finale des Fourberies dans la Cour d’Honneur ; c’est la quatorzième représentation, meilleure qu’hier soir, cela s’entend dès l’escalier de bois qui monte sur scène. Soirée légère comme l’aquarelle.

Lorsque les familles Argante et Géronte se sont retrouvées, embrassées, entrelardées de caresses et de mariages – cependant que Scapin est étendu de tout son long, comme mort – la servante Nérine, jouée par l’excellente Yveline Ailhaud, apporte sur scène un plat de pâtes fumantes, signe de la réconciliation à la napolitaine et elle annonce, mezzo voce, « Ecco la pasta !.. » Pour la première fois je me demande stupidement s’il s’agit de vrais spaghettis ; la question emporte évidemment sa réponse, c’est non. La pasta est toujours la même ; ce sont d’authentiques vieilles nouilles, que l’on saupoudre de fumée chaque soir. Théâtre.

Chambas a voulu d’abord réaliser les toits de Naples qui font le décor, en vraies tuiles anciennes. Cela ressemblait, dit-il, à une fermette provençale de publicité. Il a donc choisi des tuiles industrielles, et c’est parfait. « Tu vois, conclut-il, cela veut dire qu’avec du vrai cela fait faux, et qu’avec du faux cela fait vrai. »

Vrai.

J’ai ramassé à mon tour une plume noire tombée du manteau de Géronte, sur scène, avant le « pot » de dernière, où l’on apporte un gâteau façon communion solennelle. On ne peut pas partager la joie d’une troupe qui se dit au revoir ; c’est tout à fait impossible. On se sent parasite ; on est triste pour rien.



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Mon Verger d’aujourd’hui fut charmé par un auteur dramatique hongrois aux cheveux blancs. La conversation était consacrée à une pièce de Peter Nadas, Rencontre, mise en scène par Alain Timar. Nadas n’était pas là, mais cet élégant vieil homme qui n’a pas dit son nom raconta dans un français hésitant et sublime comment se passait l’interdiction d’une pièce selon la procédure stalinienne, dans les anciens temps d’avant 1990.

Le directeur du théâtre – « au talent minime », précise le vieil hongrois – désigne du doigt le plafond, c’est-à-dire le ciel, ou encore le sommet de la bureaucratie, et impute à l’En-Haut la responsabilité de la censure. C’est tout ce que l’auteur saura jamais ; pas de papier écrit, pas de lettres, pas de traces. Rien ne se dit ; on se contentera d’un geste vers le ciel.

Francine Bergé joue dans Rencontre le rôle d’une dame d’une élégance fauchée qui reçoit dans une chambre désolée un jeune homme inconnu ; on comprendra confusément qu’il est le fils de son amant, et que cet amant-là était inquisiteur et bourreau pour le compte du Régime : lequel ? Mystère. N’importe quelle dictature. C’est l’amant qui fit arrêter la dame, et qui, fonction oblige, la fit torturer. Mais mon récit est trop transparent ; c’est peut-être l’intrigue de la pièce ; peut-être. Il y eut richesse, il y eut arrestation, il y eut coup de foudre, il y eut torture. Le jeune homme est venu chercher la vérité sur son père ; il n’apprendra rien de plus.

On comprend, aussi confusément, que l’ambiguïté qui nous emporte et nous charme protègeait, précisément, de la censure. Faudra-t-il désormais que les auteurs hongrois écrivent « en clair », comme on dit pour les télégrammes diplomatiques de routine ? Ce serait dommage.

La dame à la fin se tue. Francine Bergé au téléphone pense que la clef de cette mystérieuse intrigue se trouve dans l’établissement de bains de Buda-Pest : celui aux carreaux jaunes, peut-être le bain turc.

Dans le texte original Nadas donne une indication précise qu’Alain Timar n’a pas respectée : avant de boire le poison, l’actrice doit laver le jeune homme nu. Ce rituel barbare et sacré, expliquent les hongrois dans le Verger, fit scandale en Hongrie à cause de la célébrité de l’actrice qui créa le rôle. On en est loin ici. En sourdine, pendant le débat, je songe aux propos de Heiner Muller l’année dernière au Verger : sans le Mur de Berlin, disait-il, je ne peux pas écrire. J’écris contre le Mur, et à cause de lui. Entre la création scandaleuse à Budapest et la reprise par Timar dans son théâtre d’Avignon, quelque chose s’est perdu : ce qui s’écrivait contre le rideau de fer.



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Pierre Mauroy était dans les Loges de la Cour d’Honeur, comme chaque année ; il ne vieillit pas, lui, et sa fidélité au festival est inébranlable. Une heure plus tard, suivant gentiment le marathon qu’on lui a organisé, il se retrouve sur la terrasse qui domine la ville ; il fait très chaud, le ciel a des lueurs rouges.





25 juillet.

Où l’on va au cabaret écouter des chansons de Piaf ; où l’on voit une tragédie muette ; où une sorcière, un singe blanc, un dieu travesti, une fleur fanée et quelques ogres charment les cœurs des enfants ; où l’on déplore l’absence d’un pigeon roux.



Le Cabaret n’est pas un spectacle, c’est simplement un cabaret. Mais si l’on peut le souligner, et lui donner ainsi l’allure d’un titre de spectacle, c’est qu’il fait partie du programme « in » du festival. Or cette succession de numéros n’est pas du tout du théâtre : c’est du music-hall.

Nadia Croquet, responsable cette année de la programmation de la danse, a ouvert ce lieu délicatement enfumé, éclairé de boules de dancing, avec de faux rideaux rouges peints à même le mur, et où en effet l’on danse (le flamenco, par exemple) ; le spectacle cède le pas à l’entre-soi où l’on se retrouve avec délices. On en est, du spectacle ; on en mange.

La présentatrice, banane blonde, petite robe noire, bas fins et escarpins, est comédienne ; elle a travaillé avec Jérôme Deschamps et Aperghis, et s’est composé un style éternel : années 30 ? 40 ? 50 ? 60 ? ou 80 ? Sa modernité ne tient qu’au matériau de la minirobe, un jersey très souple, un long tee-shirt moulant. Elle chante les chansons de Mireille et Jean Nohain, celles de Piaf, ou de Mistinguett ; la banane se couvre de marabouts imaginaires, le tee-shirt attrappe des luisances de satin ; les clients spectateurs reprennent les refrains en chœur, et le tout est charmant.

Le groupe de flamenco est français, trouvé à la Feria de Nîmes ; plus lent, moins nerveux, il est adouci ; mais les mouvements de main, les cheveux qui se défont d’un coup, balaient un visage concentré, et les relevés de jupes mousseuses imitent assez bien l’andalouse. Manquent les talons percutants.

A New-Delhi, pour une fête française, les indiens nous avaient laissé libres pour tout, à l’exception de deux choses : ils avaient exigé un french cancan et du flamenco. Deux petites gitanes qu’ils dénichèrent eux-mêmes aux Saintes-Maries-de-la-Mer firent un malheur dans le parc de Delhi ; quand arrivait le cheval blanc où elles étaient en croupe, la foule se précipitait en courant. Elles aussi dansaient un flamenco moëlleux ; à la nuit tombée, on les confronta à des « gypsies » venues du Rajastan, et qui dansent pieds nus.

Les gitanes françaises eurent tôt fait d’envoyer sur l’herbe leurs chaussures à talons et se mirent à danser comme les indiennes : pieds nus, cambrées, juste les mains et les reins. Retour aux sources ; plus de talons qui claquent.

Un rocker chante comme Jerry Lee Lewis, et fait mine de vouloir casser le piano à force de taper les notes (comme on tape le carton) ; le meilleur sera le numéro argentin des « bolas », dont on nous dit qu’il est fait pour écarter les autruches des troupeaux. Autour du bouvier qui claque des talons, une robe éphémère déploie des volants verts : ce sont, si rapides qu’elles tracent des dessins dans l’air, les boules qui tapent le sol au bout de fils rouges.

La présentatrice chanteuse est comédienne ; les danseurs de flamencos sont français ; le rocker imite Jerry Lee Lewis et les danseurs de bolas ne sont pas argentins. Le Cabaret mime le cabaret : c’est un spectacle.



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Au Verger, le débat fut ardu. D’un côté, la belle Dido Likoudis, la génisse gémissante qui psalmodia Io l’autre soir ; de l’autre, Bruno Meyssat, jeune metteur en scène autodidacte, obstiné, taciturne, qui vient de mettre en scène (au réservoir des Doms) Ajax, fils de Télamon, tragédie de Sophocle, et sans le moindre texte.

Meyssat énonce, d’une voix monocorde, timide, et cependant pleine de colère, une phrase lourde : « Ce que j’aime au théâtre, ce sont les premières minutes ; dès que l’on parle sur scène je trouve cela insupportable. » Les spectateurs du Verger n’ont pas l’air de se rendre compte du paradoxe de Meyssat ; à moins qu’ils n’y croient pas, ou qu’ils n’aient pas entendu.

Les deux compagnies ont des noms symboliques : pour elle, « le Périple de Didon », pour lui, « Le Théâtre du Shaman ». Elle raconte une histoire de femme-vache persécutée par une déesse ; lui l’aventure d’un héros persécuté par une déesse, Athéna, qui fait de lui un tueur de vaches. Il y a de l’animal dans ces affaires.

L’histoire d’Ajax est fort énigmatique : le héros de la guerre de Troie pique une crise parce qu’il n’a pas eu sa part des armes d’Hector, et menace de tuer ses pairs grecs ; Athéna le rend furieux au point que, dans son délire, il massacre le bétail, butin frais acquis, à la place des hommes. Revenu à lui, et fou d’humiliation, il se jette sur son épée fichée dans le sol, comme Antoine après la défaite d’Actium. Puis, et c’est ce qui a intéressé Meyssat, son frère réclame un enterrement en bonne et dûe forme : ce matois d’Ulysse, qui, par Athéna interposée a bel et bien entraîné son rival Ajax dans la tuerie des bêtes, sera magnanime. Cela ressemble à l’affaire Antigone : l’enjeu majeur réside dans les honneurs funéraires. Meyssat a tout bâti sur les communications mystiques entre morts et vivants : n’est pas shaman pour rien.

Mais n’est pas non plus shaman qui veut : l’absence, presque totale, de mots (à l’exception d’une phrase, isolée et obscure, juste pour démontrer que les acteurs ne sont pas des muets et pourraient, s’ils le voulaient, proférer des paroles) rend le spectacle entièrement illisible. Beau, mais, comme dirait l’autre jeune homme des Fourberies, « chiant. »

Qu’ai-je vu de sa mise en scène ? Des guerriers muets autour de tombes primitives, faites de tuiles jointes que l’on soulève avec un petit bruit sec ; des assemblées taciturnes figées le long des murs ; une branche d’arbre mort, en forme de cornes de bêtes, et qui sert de balance, ou de barre pour une déesse dansante, ou de plateau pour une justice implicite ; des gestes réguliers pour des rituels inconnus. Je m’énerve : le texte d’Ajax est magnifique, pourquoi s’en priver ainsi ? Pourquoi faire appel au tragique grec et l’amputer de sa langue ? Pourquoi refuser les mots du langage ?

Je ne suis pas bien sûre de la traduction parue en 1961 aux éditions de l’Arche, mais tout de même, tout de même… Voyez ; c’est au moment où la compagne d’Ajax, une esclav