Main La malédiction des sœurs Swan

La malédiction des sœurs Swan

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Language:
french
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1

La Pègre, la Peste et les Dieux

Year:
1991
Language:
french
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2

La Mémoire Retrouvée

Language:
french
File:
EPUB, 2.19 MB
«Amour, magie, fantômes, sorcières, on a adoré cette histoire envoûtante!»

– Victoria Jacob, Je Bouquine


«Entre émotion délicate et suspense authentique, la prose hypnotique du roman embarque le lecteur, qui voudra savoir si la malédiction des trois sœurs peut être brisée… et si oui, comment.»

– Publishers Weekly


«Un premier roman diablement glaçant.»

– School Library Journal


«Complexe et délicieusement captivant.»

– Booklist


«C’est plus qu’une histoire pour se faire peur. C’est un conte profond, d’une grande richesse. [...] Une histoire qui montre comment l’amour, par son pouvoir de rédemption, parvient à corriger les actes les plus odieux.»

– Amber Smith, autrice de The Way I Used to Be, «New York Times bestseller»





SHEA ERNSHAW



Traduit de l’anglais (États-Unis)

par Lilas Nord





À mes parents, pour avoir encouragé

mon imagination débordante.

S. E.





Si la magie existe sur cette planète,

c’est dans l’eau qu’elle réside.

– Loreen Eiseley





LA MER


Trois sœurs arrivèrent à Sparrow, dans l’Oregon, en 1822, après avoir débarqué du Lady Astor, un navire qui faisait commerce de fourrure et qui coula dans le port cette même année, juste au-delà du cap.

Ces trois sœurs furent parmi les premières à s’installer dans la ville côtière tout juste fondée, dans ce nouveau territoire qu’elles parcouraient comme des oiseaux à fines pattes, cheveux caramel ondoyant au vent et peau pastel. Elles étaient belles – trop belles, diraient plus tard les gens de la ville. Marguerite, Aurora et Hazel tombaient souvent amoureuses, mais rarement des hommes qu’il fallait – plutôt de ceux dont le cœur appartenait déjà à quelqu’un. C’étaient des séductrices, des tentatrices auxquelles les hommes ne parvenaient pas à résister.

Mais pour les habitants de Sparrow, elles étaient bien davantage. Ils pensaient qu’elles étaient des sorcières qui jetaient des sorts aux hommes pour les rendre infidèles.

Et c’est ainsi qu’à la fin du mois de juin, alors que la lune n’était plus qu’un éclat ténu dans le ciel co; uvert, on attacha des pierres aux chevilles des trois sœurs et on les jeta dans l’océan juste au-delà du cap, où elles sombrèrent et se noyèrent. Tout comme le navire sur lequel elles étaient arrivées.





UN


J’ai une vieille photo noir et blanc, qui date des années 1920, où l’on voit une femme dans un cirque ambulant, flottant dans un énorme aquarium rempli d’eau; ses cheveux clairs tourbillonnent autour de sa tête et ses jambes sont dissimulées dans une fausse queue de sirène, faite de tissu et de fil métalliques pour donner l’illusion des écailles. Fine et angélique, les lèvres étroitement serrées, elle retient sa respiration dans l’eau glaciale. Devant la cuve en verre, des hommes la contemplent comme s’il s’agissait d’une véritable sirène. Si facilement dupés par ce spectacle.

Je repense à cette photographie chaque printemps, quand, à travers la ville, les murmures se réveillent au sujet des trois sœurs qui ont été noyées de l’autre côté de l’embouchure du port, après l’île Lumière, où je vis avec ma mère. J’imagine les trois jeunes femmes flottant en délicats fantômes sous la surface de l’eau et ses ombres obscures, préservées, versatiles, tout comme la sirène de foire. Est-ce qu’elles ont lutté pour rester hors de l’eau, deux cents ans plus tôt, quand on les a jetées dans les profondeurs, ou est-ce qu’elles ont laissé le poids de chacune des pierres les entraîner au fond du Pacifique glacé?

Un brouillard matinal, sombre et humide, glisse au-dessus de l’océan entre l’île Lumière et la ville de Sparrow. L’eau est calme alors que je descends vers le ponton. Je commence à détacher le skiff – un bateau à fond plat avec deux banquettes et un moteur hors-bord. Ce n’est pas l’idéal pour manœuvrer dans les tempêtes ni les bourrasques, mais ça suffit amplement pour des allers-retours en ville. Otis et Olga, les deux chats roux tigrés qui ont mystérieusement fait leur apparition sur l’île il y a deux ans alors qu’ils n’étaient que des chatons, m’ont suivie jusqu’au bord de l’eau, miaulant derrière moi comme s’ils pleuraient mon départ. Je pars tous les matins à cette heure-ci, traversant la baie avant que la sonnerie n’annonce le début des cours – économie mondiale, matière qui ne me servira jamais – et, tous les matins, ils m’accompagnent jusqu’au ponton.

La lumière intermittente du phare balaie l’île et, à un moment, passe sur une silhouette qui se tient sur la rive rocheuse à l’ouest, au sommet de la falaise: ma mère. Les bras croisés, son buste fragile bien enveloppé dans son chandail beige à mailles côtelées, elle scrute l’immense Pacifique comme tous les matins, attendant quelqu’un qui ne reviendra jamais: mon père.

Olga se frotte contre mon jean, arrondit son maigre dos et lève la queue, essayant de m’amadouer pour que je la prenne dans les bras, mais je n’ai pas le temps. Je relève la capuche de mon ciré bleu marine, monte dans le bateau et tire la ficelle du moteur jusqu’à ce qu’il s’anime en crachotant, puis j’engage le bateau dans le brouillard. Je ne vois ni la rive ni la ville à travers la couche d’humidité opaque, mais je sais qu’elles sont là.


De hauts mâts en dents de scie sortent de l’eau comme des épées, épaves des années passées qui minent le paysage. Si on ne connaît pas sa route, on risque de conduire son embarcation droit dans l’une des nombreuses épaves qui hantent encore ces eaux. En dessous de moi s’agitent une toile de métal recouverte de bernacles, des liens de chaînes rouillées traînant sur des proues brisées, et des poissons ayant élu domicile dans des hublots pourris, le gréement ayant depuis longtemps été rongé par l’eau salée. C’est un cimetière de navires. Mais tout comme les pêcheurs locaux qui se dirigent tant bien que mal à travers ces mornes vapeurs pour atteindre le large, je suis capable de naviguer dans la baie les paupières closes pour préserver mes yeux du froid. Ici, les eaux sont profondes. Avant, d’énormes navires livraient des provisions dans le port, mais plus maintenant. Aujourd’hui, il n’y a plus que des petits bateaux de pêche ou des barges de touristes qui s’aventurent dans le coin. Ces eaux sont hantées, disent toujours les marins – et ils ont raison.

Le skiff bute contre le côté du quai onze, cale numéro quatre, l’emplacement où j’amarre le bateau quand je vais en cours. La plupart des jeunes de dix-sept ans ont le permis de conduire et des voitures toutes rouillées, achetées d’occasion ou héritées de leurs aînés. Moi, j’ai un bateau. Et pas besoin de voiture.

Je jette sur mon épaule mon sac en toile lesté de livres de classe et monte au pas de course les rues grises et glissantes jusqu’à l’école de Sparrow. La ville, coincée entre mer et montagnes, a été bâtie au point de rencontre de deux crêtes, ce qui provoque souvent des coulées de boue. Un jour, elle sera sans doute entièrement emportée. Poussée sous les flots et ensevelie sous plus de dix mètres de pluie et de vase.

Il n’y a pas de chaînes de fast-food à Sparrow, pas de centres commerciaux ni de cinémas, ni de Starbucks – même si on a une cahute qui sert du café en service à l’auto. Notre petite ville est protégée du monde extérieur, figée dans le temps. Notre impressionnante population atteint les deux mille vingt-quatre habitants. Nombre qui explose tous les ans le premier juin, lorsque les touristes convergent en ville et envahissent tout.

Devant l’école, debout sur la pelouse en pente, Rose tapote sur son portable. Ses cheveux roux cannelle jaillissent en boucles rebelles qu’elle déteste. Moi, j’ai toujours envié cette joyeuse façon qu’ont ses cheveux de rester sauvages, résistant à toute attache ou épingle. Pas moyen de convaincre les miens, raides et marron, d’adopter une coiffure plus volumineuse ou plus gaie… et pourtant, j’ai essayé. Mais des cheveux raides comme des baguettes restent des cheveux raides comme des baguettes.

Dès qu’elle me voit, Rose me demande:

– Tu ne me laisses pas tomber, ce soir, hein?

Sourcils en accents circonflexes, elle lâche son portable dans son sac, lequel a été blanc à une époque, avant d’être gribouillé au marqueur et au feutre et d’être ainsi transformé en une espèce de mosaïque tourbillonnante de bleus nuit, de verts herbe et de roses bonbon – graffiti artistique coloré qui n’a pas laissé un espace vierge. Rose veut devenir artiste – Rose est déjà une artiste. Elle veut absolument déménager à Seattle pour étudier à l’Art Institute après l’école secondaire. Et elle me rappelle à peu près une fois par semaine qu’elle n’a pas envie d’y aller toute seule et que je devrais venir avec elle pour partager sa chambre. Ce que j’évite habilement de lui promettre depuis la troisième secondaire.

Ce n’est pas que je n’aie pas envie d’échapper à cette affreuse ville pluvieuse: je ne demande que ça. Mais je me sens prise au piège, écrasée par le poids de ma responsabilité. Je ne peux pas laisser ma mère seule sur l’île. Je suis tout ce qui lui reste – tout ce qui la rattache encore à la réalité. Et c’est peut-être bête ou même naïf de ma part, mais j’espère aussi que mon père reviendra un jour. Qu’il apparaîtra comme par magie sur le ponton et montera tranquillement vers la maison, comme si le temps n’avait pas passé. Il faut que je sois là si ça arrive.

De toute façon, alors que notre année de quatrième secondaire s’achève et que la dernière approche, je suis obligée d’envisager le reste de ma vie et de me rendre à l’évidence: mon futur est peut-être à Sparrow. Si ça se trouve, je ne quitterai jamais cet endroit. Je demeurerai coincée ici.

Je resterai sur l’île, à lire l’avenir dans les feuilles de thé couchées au fond des tasses en porcelaine blanche, comme le faisait ma mère avant que mon père ne disparaisse. À cette époque, les gens du coin traversaient le port dans leurs bateaux, parfois en secret sous une lune fantôme, parfois au beau milieu de la journée, parce qu’ils avaient une question urgente, et ils s’assoyaient dans notre cuisine, tapotant des doigts le bloc de bois qui servait de table, attendant que ma mère leur annonce leur destin. Puis ils laissaient des billets pliés, froissés ou aplatis sur la table avant de partir. Ma mère glissait alors l’argent dans une boîte en métal qu’elle conservait sur l’étagère près de la cuisinière. Voilà peut-être l’avenir qui m’attend: assise dans la cuisine, les cheveux imprégnés du doux parfum de la camomille ou du thé à l’orange et à la lavande, à faire courir mes doigts sur le bord d’une tasse pour trouver des messages dans le chaos tourbillonnant des feuilles.

J’ai souvent entrevu mon propre futur dans ces feuilles: un garçon traversant la mer, porté par le vent, qui s’échoue sur l’île. Son cœur bat comme un fou dans sa poitrine, sa peau est faite de sable et de vent. Et mon cœur ne peut résister. Je lis le même avenir dans chaque tasse de thé depuis que j’ai cinq ans, depuis que ma mère m’a appris à déchiffrer les feuilles pour la première fois. «Ton destin repose au fond d’une tasse de thé», m’a-t-elle souvent murmuré avant de m’expédier au lit. Et l’idée de cet avenir s’agite en moi dès que je pense à quitter Sparrow, comme si l’île me retenait, comme si mon destin était enraciné là.

Je lâche le fil de mes pensées pour répondre à la question de Rose:

– On ne peut pas dire que je te laisse tomber si je ne t’ai jamais promis de venir.

– Je ne te laisserai pas rater un nouveau party Swan. L’année dernière, Hannah Potts m’a tenu la jambe toute la nuit: pas question que ça recommence!

– Je vais y réfléchir.

Le party Swan a toujours été l’occasion de célébrer deux événements: le début de la saison Swan et la fin de l’année scolaire. C’est une fête qui carbure à l’alcool, un étrange mélange d’euphorie d’être débarrassé des cours, profs et examens surprise, et de montée d’angoisse à cause de la saison Swan. En général, tout le monde finit bien trop saoul pour se souvenir de quoi que ce soit.

– Je ne te demande pas de réfléchir, mais de venir. Quand tu réfléchis trop, tu finis toujours par ne rien faire.

Rose a raison. J’aimerais avoir envie d’aller à la fête – j’aimerais que les soirées à la plage m’intéressent. Mais je ne me suis jamais sentie à l’aise dans ce genre de trucs. Je suis «la fille qui vit sur l’île Lumière», dont la mère est devenue folle, dont le père a disparu, et qui ne traîne jamais en ville après les cours. Qui préférerait passer ses soirées à lire les horaires de marées et à regarder les bateaux descendre dans le port, plutôt que de descendre des bières avec des gens qu’elle connaît à peine.

– Tu n’es même pas obligée de te déguiser si tu n’en as pas envie, ajoute Rose.

Le costume, de toute façon, c’est hors de question. La plupart des habitants de Sparrow gardent toujours un costume début XVIIIe au fond de leur placard en prévision du party Swan annuel. Pas moi.

La première sonnerie de l’école retentit et nous suivons le défilé d’élèves qui s’engouffre par l’entrée principale. Le hall sent la cire et le bois qui pourrit. Il n’y a pas de double vitrage aux fenêtres, et elles laissent passer des courants d’air; l’après-midi, le vent secoue les vitres dans leur cadre. Les lampes clignotent et bourdonnent. Aucun des casiers ne ferme parce que la base s’est inclinée de plusieurs degrés par rapport au centre. Si je connaissais une autre ville, une autre école, je trouverais sans doute cet endroit déprimant. Mais en fait, la pluie qui s’infiltre à travers le toit et goutte sur les tables et les sols des couloirs pendant les tempêtes d’hiver a un petit côté familier. Je me sens chez moi.

Rose et moi n’avons pas de cours ensemble en première heure. Nous marchons jusqu’au bout du couloir A puis, avant de devoir partir chacune de son côté, nous nous arrêtons un instant près des toilettes des filles.

J’avoue à mon amie:

– C’est que je ne sais pas quoi dire à ma mère.

Je gratte sur mon pouce gauche un reste de vernis Mystique Myrtille que Rose m’a fait mettre il y a deux semaines, pendant une de nos soirées cinéma chez elle – quand elle a décidé que, pour faire partie des étudiants en art dignes de ce nom à Seattle, il fallait qu’elle regarde des classiques d’Alfred Hitchcock. Comme si des films flippants en noir et blanc pouvaient suffire à la sacrer «artiste digne de ce nom».

– Tu n’as qu’à lui dire que tu vas à une fête – que tu as une vie, quoi. Ou alors tu sors en douce. Elle ne se rendra sans doute même pas compte que tu es partie.

J’arrête de me triturer l’ongle et je me mords la joue. À vrai dire, laisser ma mère seule ne serait-ce qu’une seule soirée me met mal à l’aise. Et si elle se réveillait au beau milieu de la nuit pour découvrir que je ne suis pas dans mon lit? Et si elle pensait que j’avais disparu, tout comme mon père? Est-ce qu’elle partirait à ma recherche? Est-ce qu’elle ferait quelque chose de dangereux et d’idiot?

– Elle est coincée sur l’île, de toute façon, poursuit Rose. Où est-ce que tu veux qu’elle aille? Elle ne va quand même pas traverser l’océan à pied!

Elle se tait un instant et nous échangeons un regard. Que ma mère décide de traverser l’océan à pied est précisément ce que je crains.

– Ce que je voulais dire, se reprend Rose, c’est qu’il ne se passera rien si tu la laisses juste pour une nuit. Tu seras de retour à l’aube.

Je regarde de l’autre côté du couloir. La porte de la salle où j’ai mon cours d’économie mondiale est ouverte: tout le monde est déjà à sa place. Monsieur Gratton est debout derrière son bureau et tapote de son stylo un paquet de copies en attendant la deuxième sonnerie.

– S’il te plaît, me supplie Rose. C’est la plus grosse soirée de l’année et je n’ai pas envie de passer encore une fois pour la grosse nulle qui vient toute seule.

Rose zézaie légèrement en disant «seule». Plus jeune, elle avait un cheveu sur la langue. Tous ses «s» sonnaient comme des «z». Au primaire, les enfants se moquaient d’elle dès qu’un prof lui demandait de parler devant tout le monde. Mais, au collège, elle a commencé à suivre des séances d’orthophonie trois fois par semaine à Newport. D’un coup, on aurait dit qu’elle était sortie de son ancien corps pour entrer dans un nouveau. Ma meilleure amie un peu gauche, au cheveu sur la langue, avait vécu une renaissance: elle était devenue courageuse et confiante. Et même si elle n’avait pas vraiment changé physiquement, elle rayonnait désormais comme une espèce d’humain exotique que je ne reconnaissais pas, alors que moi, j’étais restée exactement pareille. J’ai l’intuition qu’un jour on ne se rappellera même plus pourquoi on est devenues amies. Et qu’elle s’éloignera en flottant comme un oiseau aux couleurs vives qui n’habiterait pas au bon endroit sur la planète, me laissant derrière elle, détrempée et sans ailes, dans mon plumage tout gris.

Je finis par céder:

– Bon, d’accord.

Je sais que si j’esquive un nouveau party Swan, Rose risque de me dépouiller de mon titre de seule amie.

Elle sourit jusqu’aux oreilles.

– Dieu merci. J’avais peur de devoir te kidnapper pour te traîner là-bas. On se retrouve après les cours, dit-elle en remontant son sac sur son épaule.

Puis elle se dépêche de descendre le couloir, juste au moment où la dernière sonnerie retentit dans les haut-parleurs métalliques au-dessus de nous.

Aujourd’hui, on n’a cours que le matin, parce que c’est aussi le dernier jour d’école avant les vacances d’été. On est le premier juin. Et même si la plupart des écoles secondaires ne ferment pas si tôt, la ville de Sparrow a lancé le compte à rebours il y a des mois. Des bannières annonçant les festivités en l’honneur des sœurs Swan ont déjà été suspendues ou tendues tout autour de la place et devant les vitrines des magasins.

La saison touristique s’ouvre demain. Et elle s’accompagne d’un afflux d’étrangers et d’une inquiétante et macabre tradition qui frappe Sparrow depuis 1823 – depuis que les sœurs Swan ont été noyées dans notre port. La fête de ce soir annonce le début d’une saison qui marquera plus que le retour des dollars des touristes – ce sera aussi le retour du folklore, des spéculations et des doutes sur l’histoire de la ville. Car cette année, comme tous les ans, la mort aussi sera de retour.





UN CHANT


D’abord, c’est un faible fredonnement qui suit le mouvement des vagues, un bruit si ténu qu’on pourrait croire qu’il ne s’agit que du vent soufflant à travers les volets de bois, à travers les hublots des bateaux de pêche à quai, dans les étroits interstices le long des embrasures de portes vermoulues. Mais après la première nuit, on ne peut plus ignorer l’harmonie des voix. Un hymne envoûtant qui vogue à la surface de l’eau, frais, doux et séduisant. C’est l’éveil des sœurs Swan.





DEUX


Juste avant midi, les portes de l’école secondaire de Sparrow s’ouvrent d’un coup: un bruyant défilé d’élèves est lâché dans l’air moite de la mi-journée. Des cris de joie et d’excitation résonnent dans l’enceinte de l’école, dispersant les mouettes perchées sur le mur de pierres qui borde la pelouse.

Seule la moitié des élèves de cinquième secondaire a fait l’effort de se présenter en ce dernier jour. Suivant la tradition, pour marquer leur libération, ceux qui sont venus arrachent des pages de leurs cahiers et laissent le vent les emporter.

Le soleil repose paresseusement dans le ciel. Après avoir percé le brouillard matinal, il a l’air vaincu et épuisé, incapable de réchauffer le sol ou nos visages gelés. Rose et moi descendons Canyon Street d’un pas lourd dans nos bottes de pluie, jeans rentrés à l’intérieur pour les garder au sec, manteaux ouverts. Nous espérons que la grisaille se dissipera et que l’air se réchauffera avant la grosse fête qui doit durer toute la nuit – et à laquelle je ne meurs toujours pas d’envie d’aller.

Sur Ocean Avenue, nous tournons à droite et nous arrêtons au coin, devant la boutique de la mère de Rose, posée là comme un petit gâteau carré, murs de briques peints en blanc et corniches roses – c’est là que travaille mon amie tous les jours après les cours. L’enseigne au-dessus de la porte en verre indique: DÉLICES D’OUBLI D’ALBA en lettres rose pâle, qui font comme des volutes de glaçage sur un fond crème. Mais une couche de saumure verdâtre a commencé à s’accumuler sur le panneau de bois qu’il va falloir nettoyer. Bataille perpétuelle contre l’air salé et poisseux.

– Je ne travaille que deux heures, m’annonce Rose en changeant son sac d’épaule. On se retrouve à neuf heures sur le quai?

– D’accord.

– Tu sais, si tu avais un téléphone portable, comme les gens normaux, je pourrais juste t’envoyer un message.

Pour la centième fois, je lui répète:

– Les portables ne fonctionnent pas sur l’île.

Elle laisse échapper un soupir exaspéré.

– Ce qui est catastrophiquement gênant, lâche-t-elle, comme si c’était elle qui devait subir l’absence de couverture réseau.

– Tu survivras, dis-je avec un petit sourire.

Elle sourit à son tour, et les taches de rousseur sur son nez et ses pommettes captent la lumière du soleil comme des constellations de sable doré.

Derrière elle, la porte s’ouvre dans un tintement de carillons et de clochettes cliquetant contre le verre. Sa mère, Rosalie Alba, sort au soleil: elle met la main devant les yeux, comme si elle ne l’avait pas vu depuis l’été dernier, et la laisse retomber pour me saluer.

– Penny! Comment va ta mère?

– Toujours pareil…

Madame Alba et ma mère s’entendaient bien, avant. Parfois, elles se retrouvaient pour prendre le thé le samedi matin, ou alors madame Alba venait sur l’île Lumière pour faire des biscuits avec ma mère, ou de la tourte aux mûres, quand les buissons de ronces pleins d’épines commençaient à envahir l’île et que mon père menaçait d’y mettre le feu.

Madame Alba est également l’une des dernières personnes en ville à me demander encore des nouvelles de ma mère, à s’en soucier encore. Il y a trois ans que mon père a disparu et c’est comme si la ville l’avait complètement oublié. Comme s’il n’avait jamais vécu ici. Mais il est beaucoup plus facile d’affronter les regards vides des gens que d’entendre les rumeurs et spéculations qui sont allées bon train les jours suivant sa disparition. John Talbot n’avait pas sa place ici, de toute façon, murmurait-on. Il a abandonné son épouse et sa fille; il a toujours détesté vivre à Sparrow; il s’est enfui avec une autre femme; il est devenu fou à force de vivre sur l’île et il a marché droit dans l’océan.

C’était un étranger; les locaux ne l’ont jamais vraiment accepté. Ils ont eu l’air soulagés qu’il ne soit plus là. Comme s’il l’avait mérité. Ma mère, elle, a grandi à Sparrow, est allée à l’école ici, avant de rencontrer mon père à l’université de Portland. Ils s’aimaient, et je sais qu’il ne nous aurait jamais abandonnées. Nous étions heureux. Il était heureux.

Il y a trois ans, il est arrivé à mon père quelque chose de bien plus étrange que toutes ces théories. Il a disparu. Du jour au lendemain.

– Tu veux bien donner ça à ta mère de ma part? me demande madame Alba.

Elle me tend une petite boîte rose entourée d’un ruban à pois blancs. Je la prends et fais glisser le ruban entre mes doigts.

– Quel parfum?

– Citron et lavande. C’est une nouvelle recette que j’expérimente, m’explique madame Alba.

Madame Alba ne prépare pas des gâteaux ordinaires pour des envies ordinaires. Ses tout petits délices d’oubli sont élaborés pour vous faire oublier la pire chose qui vous soit jamais arrivée – pour effacer les mauvais souvenirs. Je ne suis pas vraiment convaincue que ça marche. Mais les gens d’ici et les estivants dévorent ces mini pâtisseries comme si elles étaient un puissant remède, un antidote à toute pensée indésirable. Madame Potts, qui habite une étroite maison d’Alabaster Street, prétend qu’après avoir mangé un gâteau chocolat, figues et basilic particulièrement décadent, elle n’a plus réussi à se rappeler le jour où le chien de son voisin, Wayne Bailey, l’avait mordue au mollet jusqu’au sang, lui laissant une cicatrice qui ressemble à un éclair. Et monsieur Riviera, le facteur de la ville, affirme qu’il ne se souvient plus que vaguement du jour où sa femme l’a quitté pour un plombier vivant à Chestnut Bay, à une heure au nord d’ici. N’empêche que je soupçonne plutôt les généreuses proportions de sucre et les saveurs singulières des pâtisseries de madame Alba de permettre aux gens, l’espace d’un instant, de se laisser absorber tout entiers par l’alliance du côté terreux de la lavande et de l’acidité du citron, de sorte que même leurs pires souvenirs n’arrivent plus à affleurer.

Quand mon père a disparu, madame Alba a commencé à me renvoyer chez moi avec des gâteaux à tous les parfums possibles et imaginables – tarte lime et framboise, expresso noisettes, algues, noix de coco – dans l’espoir qu’ils aideraient ma mère à oublier ce qui s’était passé. Mais rien n’a su traverser son désespoir, nuage dense qui ne se laisse pas facilement emporter par le vent.

– Merci, dis-je.

Madame Alba m’adresse un large sourire. Ses yeux sont comme des puits de chaleur et de gentillesse: sa présence m’a toujours réconfortée. Madame Alba est Espagnole, mais le père de Rose est un Irlandais pur souche, né à Dublin, et Rose a réussi à hériter de tous les traits de son père, ce qui ne manque pas de la désespérer.

– On se retrouve à neuf heures, promets-je à Rose.

Puis elle entre avec sa mère dans le magasin pour confectionner autant de délices d’oubli que possible, avant que les touristes ne débarquent demain matin par autocars entiers.


* * *

La veille de l’ouverture de la saison Swan m’a toujours pesé. C’est comme un nuage noir dont je ne peux me dégager.

Savoir ce qui se prépare, la mort qui s’approche doucement et s’empare de la ville comme le destin, grattant à la porte de chaque magasin, de chaque maison… Je le sens dans l’air, dans les embruns de la mer, dans les espaces vides entre les gouttes de pluie. Les sœurs Swan arrivent.

Toutes les chambres des trois gîtes touristiques de la baie sont réservées pour les trois prochaines semaines, jusqu’à la fin de la saison Swan – à minuit le jour du solstice d’été. Les chambres avec vue sur la mer partent au double du prix des autres. Les gens aiment ouvrir leurs fenêtres et sortir sur leur balcon pour écouter l’appel lancinant des sœurs Swan qui chantent au loin dans le port.

Une poignée de touristes en avance sont déjà arrivés et traînent leurs bagages dans les gîtes, ou prennent des photos du port. Ils demandent où trouver le meilleur café, ou un bon bol de soupe bien chaude, parce que c’est toujours lors de leur premier jour en ville qu’ils ont le plus froid – froid qui s’insinue entre les os pour ne plus vous quitter.

Je déteste cette période de l’année, comme la plupart des locaux. Mais ce n’est pas l’afflux de touristes qui me dérange: c’est l’exploitation, le spectacle qu’on fait d’une saison qui est en réalité une malédiction pour cette ville.

Arrivée sur le quai, je jette mon sac sur une des banquettes en bois du skiff. Dans la peinture blanche, des éraflures et des coups ponctuent tout le côté tribord, comme du morse. Mon père repeignait le skiff tous les printemps, mais le bateau a été négligé ces trois dernières années. Depuis que mon père a disparu quelque part en mer, des fois, je me sens comme cette coque: écorchée, cabossée, abandonnée à la rouille.

Je place la petite boîte à gâteau sur le siège derrière mon sac, puis je vais à la proue et m’apprête à détacher l’amarre, quand j’entends résonner des pas sur la passerelle.

Je tiens encore le nœud de chaise quand je remarque un jeune homme à quelques pas derrière moi, qui tient dans sa main gauche ce qui ressemble à un bout de papier froissé. Son visage est à moitié dissimulé par la capuche de son coton ouaté et son sac à dos semble peser lourdement sur ses épaules.

Mâchoire crispée, d’une voix aussi froide que de l’eau qui sort du robinet, il me lance:

– Je cherche Penny Talbot. On m’a dit que je pourrais la trouver ici.

Je me redresse et j’essaie d’apercevoir ses yeux, mais une ombre obscurcit le haut de son visage.

– Qu’est-ce que tu lui veux?

Je ne suis pas sûre de vouloir lui dire tout de suite que Penny Talbot, c’est moi.

– J’ai trouvé ça au restaurant… le Chowder, dit-il avec une pointe d’incertitude, comme s’il n’était pas sûr d’avoir bien retenu le nom de l’endroit.

Le Chowder est un petit restaurant au bout de Shipley Pier qui surplombe la mer et qui est élu «meilleur restaurant de Sparrow» depuis dix ans dans le journal local Catch. C’est un petit journal papier qui compte en tout deux employés, dont Thor Grantson (qui est dans la même classe que moi) parce que le journal appartient à son père. Pendant l’année scolaire, le Chowder est le repaire des jeunes du coin, mais l’été, ils doivent partager les tabourets usés le long du bar et les tables en terrasse avec les hordes de touristes.

– Je cherche du boulot, ajoute l’inconnu en me tendant le morceau de papier flétri.

C’est là que je comprends de quoi il s’agit. Il y a près d’un an, j’ai accroché une annonce sur le panneau en liège du Chowder pour indiquer que je cherchais quelqu’un pour l’entretien du phare sur l’île, parce que ma mère était devenue presque incapable de faire quoi que ce soit et que je n’arrivais plus à m’en sortir. J’ai fini par oublier que je l’avais affichée et, comme personne ne s’est jamais présenté pour l’emploi et que la note gribouillée à la main a fini par être ensevelie sous d’autres encarts et cartes de visite, j’ai dû me débrouiller toute seule.

Mais voilà que cet étranger a extirpé mon annonce du fouillis de papiers accumulés sur le panneau. Je jette le nœud de chaise dans le bateau.

– Je n’ai plus besoin d’aide, dis-je fermement, révélant sans faire exprès que je suis bien Penny Talbot.

Je ne veux pas qu’un étranger vienne travailler sur l’île – quelqu’un dont je ne sais rien. À qui je ne peux pas faire confiance. Quand j’ai placé mon annonce, j’espérais qu’un pêcheur au chômage, ou même un élève de mon école, réponde. Sauf que personne ne s’est présenté.

– Tu as déjà trouvé quelqu’un? me demande-t-il.

– Non. C’est juste que je ne recherche personne en ce moment.

Il se gratte la tête, repoussant la capuche qui voilait son visage, découvrant des yeux saisissants d’un vert profond, de la couleur de la forêt après la pluie. On ne dirait pas un de ces vagabonds crasseux, ou de ceux qui se douchent dans les toilettes des stations-service. Il a mon âge, peut-être un ou deux ans de plus. Mais il a l’attitude d’un étranger: prudent, méfiant de ce qui l’entoure. Il serre les dents et se mord la lèvre inférieure, puis regarde la ligne de côte par-dessus son épaule, la ville qui scintille sous le soleil de l’après-midi, comme si elle avait été saupoudrée de paillettes.

– Tu es venu pour la saison Swan?

– La quoi?

Il me fixe. Il y a dans chacun de ses mouvements une certaine dureté, qu’on retrouve dans le tressaillement de ses paupières comme dans sa façon de bouger les lèvres avant de parler.

Il n’a manifestement pas la moindre idée de ce qu’est la saison Swan.

– Alors pourquoi tu es là?

– C’est le terminus de l’autocar.

C’est vrai. Sparrow est le dernier arrêt d’une ligne d’autocar qui serpente en montant la côte de l’Oregon pour desservir plusieurs villages côtiers pittoresques avant de finir en cul-de-sac à Sparrow. La crête rocheuse empêche toute route de remonter le long de l’océan, donc la circulation est déviée vers les terres sur plusieurs kilomètres.

– Tu n’as pas choisi le bon moment pour venir à Sparrow, dis-je en défaisant la dernière corde, sans la détacher complètement, pour empêcher le skiff de s’éloigner du quai.

– Pourquoi? demande-t-il en enfonçant les mains dans ses poches.

– Demain, c’est le premier juin.

Son expression ne change pas, il reste crispé: il ne se rend vraiment pas compte de ce dans quoi il s’est embarqué.

Mais plutôt que d’essayer de lui expliquer toutes les raisons pour lesquelles il ferait mieux de prendre le bus de retour demain pour partir d’ici, je me contente de lâcher:

– Désolée, je ne peux pas t’aider. Tu peux aller voir s’il y a du boulot à la conserverie ou sur un des bateaux de pêche mais, en général, ils n’engagent pas d’étrangers.

Il fait oui de la tête et se mord à nouveau la lèvre. Il regarde l’océan derrière moi, et l’île, au loin.

– Et où est-ce que je pourrais loger?

– Tu peux essayer dans un des gîtes, mais ils sont souvent complets à cette période de l’année. La saison touristique commence demain.

– Le premier juin?

On dirait qu’il essaie de mieux comprendre cette date mystérieuse qui représente apparemment quelque chose pour moi, mais pour lui, rien du tout. Je monte dans le bateau et tire sur la corde du moteur.

– Ouais, le premier juin. Bonne chance.

Et je mets le cap sur l’île, le laissant planté sur le quai. Je me retourne plusieurs fois: il est toujours là, à contempler l’eau comme s’il ne savait pas quoi faire. Quand je jette un œil pour la dernière fois, il a disparu.





TROIS


Le feu de joie projette des étincelles dans le ciel nocturne aux reflets d’argent. Rose et moi progressons le long du sentier inégal qui descend vers Coppers Beach, seule étendue de plage de Sparrow qui ne soit pas cerclée de rochers et de falaises abruptes. C’est une étroite langue de sable moucheté de noir et de blanc, conduisant à une caverne sous-marine. Seuls quelques-uns des plus courageux – et des plus idiots – ont essayé d’y entrer et d’en ressortir à la nage.

– Tu as donné le délice d’oubli à ta mère? me demande Rose, comme un docteur qui a prescrit un traitement et qui veut savoir s’il y a eu des effets secondaires ou des résultats positifs.

Après être rentrée sur l’île Lumière, j’ai d’abord pris une douche dans notre salle de bain pleine de courants d’air, en face de ma chambre, puis j’ai cherché comment m’habiller pour la soirée – j’ai fini par choisir un jean blanc et un épais chandail noir pour lutter contre la fraîcheur de la nuit. Après, je suis allée dans la cuisine pour offrir à ma mère le gâteau de madame Alba. Elle était à table et fixait l’intérieur d’une tasse de thé.

– Encore un? m’avait-elle tristement demandé quand je l’avais glissé devant elle.

À Sparrow, la superstition a autant de poids que la loi de la gravité ou la prédictibilité des horaires de marée, et, pour la plupart des locaux, les gâteaux de madame Alba ont autant de chances d’aider ma mère que des médicaments ordonnés par le médecin. Alors, sans discuter, ma mère avait docilement avalé de petites bouchées de la pâtisserie à la lavande et au citron, en faisant attention de ne pas en faire tomber une miette sur son chandail beige trop grand, dont elle avait roulé les manches sur ses avant-bras pâles et osseux.

Elle ne s’était sans doute pas rendu compte qu’aujourd’hui, c’était le dernier jour de cours, que je venais de terminer mon année de quatrième secondaire et que, demain, on était le premier juin. Ce n’est pas comme si elle n’avait plus du tout conscience de la réalité, mais les frontières de son univers se sont estompées. Comme quand on coupe le volume avec la télécommande. On voit toujours l’image s’agiter sur la télé: il y a bien les couleurs, mais plus de son.

– J’ai cru le voir aujourd’hui, avait-elle ensuite murmuré. Sur la plage, au pied de la falaise. Il me regardait.

Ses lèvres avaient légèrement tremblé et elle avait laissé échapper de ses doigts quelques miettes de gâteau sur l’assiette devant elle. Elle s’était reprise:

– Mais ce n’était qu’une ombre. Un jeu de lumière.

– Je suis désolée, avais-je répondu en lui touchant doucement le bras.

J’entends encore claquer la porte moustiquaire la nuit où mon père a quitté la maison. Je me rappelle sa silhouette descendant le chemin vers le ponton, les épaules rentrées pour échapper aux embruns, la démarche fatiguée. Ce soir de tempête, il y a trois ans, je l’ai regardé partir. Et je ne l’ai jamais vu revenir.

Il a tout simplement disparu.

Son bateau était toujours à quai, son portefeuille sur la petite table à côté de la porte d’entrée. Pas de trace. Pas de message. Pas d’indice.

– Parfois, moi aussi j’ai l’impression de le voir, avais-je ajouté pour consoler ma mère.

Elle avait fixé le gâteau devant elle, avec une expression à la fois douce et distante, avant de finir les dernières bouchées en silence.

Assise à côté d’elle à la table de la cuisine, je n’avais pas pu m’empêcher de me voir en elle: les longs cheveux châtains, les mêmes yeux bleus translucides et la peau désespérément pâle à force de vivre dans la grisaille de cet endroit où l’on voit rarement le soleil. Mais alors que ma mère est élégante et gracieuse, avec des bras de ballerine et des jambes de gazelle, je me suis toujours trouvée gauche, avec les genoux cagneux. Plus jeune, je marchais penchée en avant pour essayer de paraître plus petite que les garçons de ma classe. Aujourd’hui encore, j’ai souvent l’impression d’être un pantin dont le marionnettiste n’arrête pas de tirer les mauvaises ficelles, me faisant tituber et trébucher, les mains maladroitement tendues en avant.

Alors que nous marchons l’une derrière l’autre le long du sentier bordé d’herbes sèches et de buissons épineux, je confie à Rose:

– Je ne pense pas que les gâteaux arriveront à la guérir. Le souvenir de la disparition de mon père est tellement ancré dans son esprit qu’on pourra lui donner tout ce qu’on veut comme remède local, rien ne réussira à le lui arracher.

– Eh bien, ma mère n’est pas partie pour abandonner. Aujourd’hui, elle parlait d’un nouveau mélange de pollen d’abeille et de primevère capable de déloger les pires souvenirs.

Nous arrivons enfin sur la plage, et Rose passe son bras sous le mien. Nous marchons jusqu’au feu de camp en soulevant du sable sur notre passage.

La plupart des filles portent de longues robes à volants et au décolleté plongeant, avec des rubans dans les cheveux. Même Rose a choisi une robe en dentelle et mousseline qui balaie le sable quand elle bouge, entraînant avec elle des bouts de bois flotté et de coquillages.

En entrant dans la foule, nous voyons Olivia Greene et Lola Arthurs, meilleures amies du monde et reines de l’élite sociale de Sparrow, danser de l’autre côté du feu, visiblement déjà ivres, ce qui ne surprend personne. Teints il y a tout juste deux semaines pour la saison Swan, leurs cheveux sont du même noir gothique, avec des boucles austères. D’habitude, elles ont de longues mèches blanc peroxydé, version plage. Coiffure qu’elles adopteront sans doute de nouveau dans un mois, quand la saison Swan sera passée et qu’elles ne ressentiront plus le besoin de s’habiller comme la mort. Mais Olivia et Lola adorent le côté théâtral, les déguisements, et se trouver au centre de l’attention de tout rassemblement social.

L’année dernière, elles se sont chacune fait un piercing pour défier leurs parents – Olivia porte un clou d’argent dans la narine gauche et Lola un anneau dans la droite.

Elles ont verni leurs ongles du même noir macabre, parfaitement assorti à leur coiffure. Elles décrivent des cercles à côté du feu, agitant leurs bras en l’air, roulant la tête sur les côtés, comme si elles étaient possédées par les sœurs Swan. Mais ça m’étonnerait que les sœurs Swan aient eu l’air aussi ridicules il y a deux cents ans.

Quelqu’un tend une bière à Rose, qui me la passe à son tour pour que je commence à boire. Parfois, la fin de semaine, on pique des bières ou des bouteilles de vin blanc à moitié vides dans le frigo de ses parents et on boit jusqu’à avoir la tête qui tourne, allongées par terre dans sa chambre à écouter de la musique – notre plus récente obsession: des chansons de country – tout en feuilletant l’album de finissants de l’année dernière, en se demandant qui sortira avec qui cette année et qui pourrait être habitée par une sœurs Swan l’été venu.

Je bois une gorgée et cherche à reconnaître des visages dans la foule, parmi ceux avec qui je vais à l’école depuis le primaire. D’un coup, je me dis qu’au fond je ne les connais quasiment pas. Pas vraiment. J’ai échangé quelques mots avec certains: «Est-ce que tu as noté les chapitres qu’on est censés lire ce soir en cours d’histoire avec Sullivan?», «Est-ce que tu pourrais me prêter un stylo?», «Est-ce que je pourrais t’emprunter un chargeur?» Mais les appeler des amis ne serait pas seulement exagérer: ce serait carrément mentir. Peut-être que c’est parce que je sais que la plupart d’entre eux finiront par quitter cette ville de toute façon – ils partiront à l’université et mèneront des vies bien plus intéressantes que la mienne. Nous ne sommes que des bateaux de passage: inutile de nouer des amitiés qui ne dureront pas.

Si on ne peut pas dire que Rose cherche à grimper l’échelle sociale de Sparrow High, elle fait au moins l’effort d’être sympa. Elle sourit aux gens dans les couloirs, se lance dans des conversations avec sa voisine de casier; cette année, Gigi Kline, capitaine des meneuses de claque de notre équipe de basket en mal de victoires, l’a même invitée à participer aux sélections pour son groupe. Gigi et Rose étaient amies il y a longtemps, à l’école primaire. Meilleures amies, même. Mais les amitiés sont plus fluctuantes au primaire; rien ne semble définitif. Et même si elles ne sont plus vraiment proches, Rose et Gigi s’entendent toujours bien. Grâce à la gentillesse naturelle de Rose.

– Aux sœurs Swan! crie quelqu’un. Et à une satanée de nouvelle année scolaire!

Des bras se lèvent, tenant des canettes de bière et des gobelets rouges, et un chœur de cris de joie et de sifflets éclate sur la plage.

La musique d’un haut-parleur posé sur une des bûches près du feu résonne. Rose me prend la bière et me fourre une plus grosse bouteille dans les mains: du whisky qui circule dans la foule.

– C’est dégoûtant, avoue-t-elle avec une grimace.

Puis elle me sourit en faisant bouger ses sourcils. Cul sec, j’avale une gorgée écœurante. L’alcool foncé me brûle la gorge et me colle la chair de poule sur les bras. Je passe ensuite la bouteille à Gigi Kline. Elle sourit – pas à moi, elle n’a même pas l’air de me voir – à la bouteille en me la prenant des mains. Elle la porte à sa bouche et ingurgite bien plus de whisky que je n’en serai jamais capable, puis elle essuie ses parfaites lèvres corail avant de tendre la bouteille à la fille à sa droite.

– Plus que deux heures avant minuit, annonce un gars de l’autre côté du feu.

Une autre salve de hurlements et de cris de joie éclate. Les deux heures qui suivent défilent dans un brouillard de feu et de gorgées de bière et de whisky, qui brûlent chaque fois un peu moins. Je n’avais pas prévu de boire – ni de me saouler – mais la chaleur qui irradie dans tout mon corps me donne l’impression de me détendre et de flotter. Rose et moi chancelons joyeusement au milieu de gens à qui on ne parlerait même pas d’habitude. Et qui ne nous parleraient pas non plus.

Moins d’une demi-heure avant minuit, le groupe commence à descendre au bord de l’eau en titubant. Quelques personnes, trop ivres ou trop absorbées par leur conversation pour s’éloigner du feu, restent derrière nous, mais les autres se rassemblent, comme pour former une procession.

Davis McArthurs a chassé de ses yeux ses cheveux blonds qui remontent en pointe sur son front. Il a du mal à garder les yeux ouverts et on dirait qu’il va s’endormir, mais il lance à voix haute, pour que tout le monde l’entende:

– Qui est assez courageuse pour se lancer la première?

Un grondement de voix basses et furtives traverse la foule et, par jeu, on pousse des filles en avant. Elles se retrouvent avec de l’eau jusqu’aux chevilles et se dépêchent d’en sortir. Comme si quelques centimètres d’eau suffisaient aux sœurs Swan pour prendre possession de leur corps.

Entre marmonnement et chantonnement, une voix s’élève:

– J’y vais.

Tout le monde tend le cou pour voir qui a parlé. Olivia Greene s’avance et tourne sur elle-même, déployant sa robe comme un parasol autour d’elle. Elle est clairement ivre, mais le groupe l’acclame et elle s’incline, comme pour saluer ses fans en délire, avant de se mettre face au port sombre et immobile. Sans qu’il y ait besoin de l’encourager, elle entre dans la mer, bras grands ouverts. Quand l’eau lui arrive à la taille, elle plonge sans aucune grâce: elle tombe plutôt à plat sur le ventre. Elle disparaît pendant une demi-seconde avant de refaire surface, riant comme une folle, ses cheveux noir tragique collés à son visage comme des algues.

La foule l’acclame, et Lola entre dans l’eau jusqu’aux genoux, pressant Olivia de revenir sur la plage. Davis McArthurs appelle à nouveau des volontaires et, cette fois, quelqu’un répond presque aussitôt:

– Je vais y aller!

Je tourne la tête vers la gauche: Rose sort de la foule et se dirige vers l’océan. Je lui attrape le bras.

– Rose! Qu’est-ce que tu fais?

– Je vais me baigner.

– Non. Tu ne peux pas.

– Je n’ai jamais vraiment cru aux sœurs Swan, de toute façon, me lance-t-elle avec un clin d’œil.

Et la foule l’arrache à moi, la pousse vers le froid de l’océan. Elle sourit jusqu’aux oreilles en entrant dans l’eau, dépassant Olivia. Elle n’attend pas d’en avoir jusqu’à la taille pour plonger et glisser sous la surface. Les flots frémissent derrière elle et tout le monde se tait. J’ai l’impression que je vais manquer d’air. La surface redevient lisse et même Olivia, qui a encore de l’eau jusqu’aux mollets, se retourne pour regarder. Mais Rose ne réapparaît pas.

Quinze secondes s’écoulent. Trente. Mon cœur cogne contre ma poitrine – j’ai la terrible impression que quelque chose a mal tourné. Je dessaoule d’un coup. Je m’extirpe de la foule, guettant la chevelure rousse de mon amie à la surface. Mais il n’y a pas la moindre brise. Pas la moindre ondulation.

Je mets un pied dans l’océan – il faut que je la sorte de là. Je n’ai pas le choix. C’est à cet instant que, sous la demi-lune livide, Rose jaillit de l’eau, à plusieurs mètres de là où elle avait plongé, faisant voler en éclat le silence. Je lâche un soupir de soulagement tout tremblant et les spectateurs laissent exploser un grand cri de joie, levant leurs verres comme s’ils venaient d’assister à un improbable exploit.

Détendue, Rose se met sur le dos et décrit des cercles fluides avec les bras en nageant vers la plage, comme si elle faisait des longueurs à la piscine. Je m’attends à ce que Davis McArthurs demande qui d’autre veut se risquer à plonger, mais le groupe commence à chahuter et les filles se baladent les pieds dans l’eau. Aucune ne se risque plus loin que ça. Les gens se dispersent sur la plage; certains ingurgitent leur bière depuis des canettes transpercées et d’autres se lancent dans des roues qui partent de travers et finissent dans l’eau.

Rose revient enfin sur la rive et j’essaie de me frayer un chemin jusqu’à elle, mais plusieurs types cinquième secondaire l’entourent, lui tapent dans la main et lui offrent des bières. Alors je m’éclipse. Elle n’aurait pas dû faire ça – entrer dans l’eau. Prendre ce risque. Les joues en feu, je la regarde s’essuyer les bras, l’air satisfait, souriant à l’assemblée de garçons qui s’intéressent soudain à elle.

Le clair de lune trace un sentier remontant la plage, je le suis pour m’éloigner du bruit de la fête – pas trop, juste assez pour reprendre mon souffle. J’ai trop bu: le monde bourdonne, crépite et sort de son axe. Je pense à mon père, disparu une nuit, sans lune pour l’éclairer, sans étoiles pour le guider hors de l’obscurité. Si la lune avait été là, peut-être qu’il serait revenu.

J’hésite un instant à retourner à la marina, à quitter la fête et à rentrer sur l’île, quand j’entends derrière moi quelqu’un qui titube dans le sable en soufflant comme un phoque et m’apostrophe:

– Hé!

Je me retourne: c’est Lon Whittamer, l’un des fêtards notoires de l’école. Il s’avance vers moi en chancelant, comme si je me trouvais sur son chemin.

Je m’écarte comme je peux pour qu’il continue à remonter la plage, complètement saoul. Je réponds doucement:

– Salut.

– Tu t’appelles Pearl, lance-t-il. Non, Paisley.

Il éclate de rire et bascule la tête en arrière. Il ferme brièvement ses yeux marron avant de me fixer à nouveau. Il lève un doigt en l’air.

– Non, ne me dis pas. Priscilla. Mmm. Pâquerette.

– Tu balances juste des trucs qui commencent par P.

Je ne suis pas d’humeur pour ce genre de jeu: j’ai juste envie qu’on me laisse tranquille.

– Penny! crie-t-il.

Il se penche vers moi, l’haleine chargée d’alcool, et manque s’affaler sur moi: je recule aussitôt. Ses cheveux foncés sont plaqués sur son front et ses yeux rapprochés, qui se ferment toutes les deux secondes, ont l’air incapables de faire la mise au point. Il porte une chemise orange fluo avec des palmiers et des flamants roses. Lon aime arborer des chemises hawaïennes atroces dans toute une gamme de couleurs vives, ornées d’ananas, de danseuses et d’oiseaux exotiques. Ça a dû commencer comme un jeu, ou un pari, en quatrième secondaire puis Lon en a fait son style. Ça lui donne un air de papi de quatre-vingts ans en vacances permanentes à Palm Springs. Et vu qu’il n’est sans doute jamais allé à Palm Springs, sa mère doit les lui commander sur Internet. Ce soir, il porte l’une des plus moches de sa collection.

– Je t’aime bien, Penny. Depuis toujours, marmonne-t-il.

– Vraiment?

– Ouaip. T’es mon genre de fille.

– Ça m’étonnerait. Il y a deux secondes, tu ne te rappelais même pas comment je m’appelle.

Les parents de Lon Whittamer possèdent la seule grosse épicerie de la ville: L’ÉPICERIE DE LON, baptisée d’après lui. Tout le monde sait que ce n’est qu’un pauvre con mégalo. Il se prend pour un homme à femmes, se vante d’être un Casanova, juste parce qu’il peut offrir à ses copines des réductions sur le maquillage dans le maigre rayon cosmétique du magasin de ses parents. Il s’en sert comme d’une récompense suprême qu’il n’accorde qu’aux filles qui le méritent à ses yeux. Il est aussi connu pour tromper ses petites amies: il s’est souvent fait prendre avec d’autres filles en pleine action dans le stationnement de l’école, dans son pick-up rouge personnalisé avec cadre chromé et garde-boue. En gros, c’est un abruti qui ne mérite même pas qu’on gaspille sa salive à lui dire de s’en aller.

Il se penche de nouveau vers moi.

– Pourquoi tu n’es pas allée dans l’eau? me demande-t-il malicieusement. Comme ta copine?

Il repousse sa frange vers le haut; elle reste dressée sur sa tête, à cause de la sueur ou de l’eau salée.

– J’en avais pas envie.

– T’as peur des sœurs Swan?

– Oui, dis-je sincèrement.

Il ferme à moitié les yeux et un sourire idiot se dessine sur ses lèvres.

– Peut-être que tu devrais venir te baigner avec moi?

– Non merci. Je retourne avec les autres.

– Tu n’as même pas mis de robe, remarque-t-il et son regard glisse le long de mon corps, comme s’il était choqué par ma tenue.

– Désolée de te décevoir.

Je vais pour le contourner, mais il m’attrape le bras et y enfonce ses doigts.

– Tu peux pas t’en aller comme ça.

Il est pris d’un hoquet, referme les yeux puis les rouvre brusquement, comme pour essayer de se réveiller.

– On n’a pas encore fait plouf, reprend-il.

– Je t’ai déjà dit que je n’irai pas dans l’eau.

– Bien sûr que oui.

Taquin, il sourit, comme si ça m’amusait autant que lui, et il commence à m’entraîner au bord de l’eau.

– Arrête.

De mon autre main, je le repousse, mais il continue à reculer en chancelant, m’entraînant dans le port.

Cette fois, je crie:

– Stop! Laisse-moi!

Je regarde la foule de gens plus haut sur la plage, mais ils sont tous trop bruyants, trop saouls et trop distraits pour m’entendre.

– Juste un petit bain, roucoule-t-il, toujours avec le sourire, mais en articulant à peine.

On a de l’eau jusqu’aux mollets, maintenant. Je lui envoie un coup de poing dans la poitrine. Il couine brièvement et change de visage. Il écarquille les yeux, en colère.

– Là, t’es bonne pour y aller tout entière!

Il me tire sur le bras pour m’obliger à m’enfoncer encore de quelques pas. Jusqu’aux genoux. Ce n’est pas encore assez profond pour risquer d’être prise par une sœur Swan, mais mon cœur commence à s’affoler. Terrorisée, je le sens pulser dans mes extrémités et une vague de panique monte le long de mes veines. Je lève une nouvelle fois le bras, prête à le frapper directement au visage pour l’empêcher de m’entraîner encore plus loin, quand quelqu’un apparaît sur ma gauche. Quelqu’un que je ne reconnais pas.

Tout va très vite: l’inconnu plaque une main contre la poitrine de Lon, qui en a le souffle coupé. Il me lâche, perd l’équilibre et, soudain, s’affale en arrière et tombe dans l’eau en faisant des moulinets.

Je recule en titubant. J’inspire profondément. La personne qui a repoussé Lon me tient le bras pour m’aider à retrouver l’équilibre.

– Ça va?

Je fais oui de la tête, mais mon cœur bat encore à toute vitesse.

À quelques pas de là, Lon se relève, de l’eau jusqu’à la taille, toussant et suffoquant, essuyant son visage. Sa chemise orange vif est trempée.

– Sérieux? hurle-t-il en fixant l’inconnu à côté de moi. Tu te prends pour qui?

Alors que Lon vient sur nous, je regarde le visage de l’étranger, et j’essaie de me rappeler où je l’ai vu – l’angle saillant de ses pommettes, la ligne droite de son nez. Ça y est, je sais: c’est lui, sur le quai, qui cherchait du travail – l’étranger. Il porte le même coton ouaté noir, le même jean foncé, mais il est plus près maintenant et je distingue clairement son visage. La petite cicatrice près de son œil gauche; le trait que forment ses lèvres fermées; ses cheveux courts et foncés constellés de gouttelettes de brume marine. Son regard est toujours aussi dur et déterminé, mais le clair de lune donne l’impression de le dévoiler davantage, comme si j’allais pouvoir saisir quelques indices dans le contour de ses yeux ou le tremblement de sa gorge quand il avale sa salive.

Mais je n’ai pas le temps de lui demander ce qu’il fait là, parce que Lon l’agresse en lui criant que c’est un imbécile et qu’il va se prendre un coup de poing dans la gueule pour avoir osé le pousser dans l’eau comme ça. Mais l’autre reste imperturbable. Il regarde Lon de haut – il mesure bien quinze centimètres de plus que celui-ci – et même si les muscles de son cou se contractent, il n’a pas du tout l’air impressionné quand Lon menace de le défoncer.

Une fois que Lon a enfin repris sa respiration, l’inconnu lève un sourcil, comme pour s’assurer qu’il a fini de déblatérer, avant de lui répondre d’une voix calme:

– Forcer une fille à faire quoi que ce soit contre son gré est une raison suffisante pour te défoncer, toi. Donc je te conseille de lui présenter tes excuses et de t’éviter un voyage aux urgences pour des points de suture et un violent mal de crâne.

Lon cligne des yeux, ouvre la bouche pour parler – pour cracher une répartie sans doute plus riche en injures qu’en contenu cohérent – mais se ravise et la ferme d’un coup. À les regarder de près, il est évident que Lon manque de poids, de muscles et sans doute d’expérience. Il doit en avoir conscience, parce qu’il tourne la tête vers moi, ravale sa fierté et marmonne:

– Je suis désolé.

Ça lui écorche la bouche: son expression se tord de dégoût, ses mots sonnent à la fois acérés et étrangers. Il ne s’est sans doute jamais excusé auprès d’une fille de toute sa vie… Il ne s’est peut-être même jamais excusé auprès de personne.

Puis il se tourne et lutte pour remonter vers le groupe, ses vêtements mouillés laissant derrière lui une traînée d’eau salée.

Je sors de l’eau à mon tour. J’ai les chaussures et le bas du pantalon trempés.

– Merci, dis-je.

Le garçon relâche enfin les épaules.

– Ce type, ce n’est pas ton copain, au moins?

– Oh non! Juste un abruti de l’école qui se pense bon. Je ne lui avais encore jamais parlé.

Il acquiesce brièvement de la tête et jette un œil à la fête derrière moi. La musique est à fond; les filles poussent des petits cris et sautillent au bord de l’eau; les garçons luttent et écrasent des canettes de bière vides entre leurs mains.

Je l’observe et suis l’arc de ses sourcils, là où ils se rejoignent.

– Qu’est-ce que tu fais là?

– Je voulais passer la nuit ici, me répond-il. Je ne savais pas qu’il y avait une fête.

– Tu comptais dormir sur la plage?

– Oui, près des rochers là-bas.

Il regarde la ligne de côte, là où les falaises s’élèvent, raides et irrégulières, fermant abruptement la plage.

Il a probablement fait le tour des gîtes touristiques en ville, ils devaient être complets… à moins qu’il n’ait pas les moyens de s’offrir une chambre.

– Tu ne peux pas rester ici, lui dis-je.

– Pourquoi?

– À deux heures du matin, ce sera marée haute et toute cette partie de la plage sera submergée.

Il plisse légèrement ses yeux vert foncé. Mais plutôt que de se renseigner sur le meilleur emplacement pour son campement de fortune, il me demande:

– Qu’est-ce que c’est que cette fête? Il y a un rapport avec le premier juin?

– C’est le party Swan, pour les sœurs Swan.

– Qui ça?

– Tu n’en as vraiment jamais entendu parler?

Je crois que c’est la première fois que je rencontre un étranger qui vient à Sparrow sans avoir la moindre idée de ce qui s’y passe.

Il secoue la tête avant de regarder mes chaussures détrempées, dans lesquelles mes doigts de pied prennent un bain de mer.

– Tu devrais aller te sécher près du feu, me conseille-t-il.

– Toi aussi, tu es mouillé, lui fais-je remarquer.

Il est entré aussi profond que moi dans l’océan.

– Ça va.

– Si tu comptes dormir dehors cette nuit, tu ferais sans doute mieux de te sécher, sinon, tu vas finir congelé.

Il jette un œil vers les falaises où il espérait se coucher, avant de faire oui de la tête.

Ensemble, nous marchons jusqu’au feu.


Il est tard.

Tout le monde est saoul.

Au-dessus de nos têtes, les étoiles oscillent et sortent de leur alignement pour former de nouvelles figures. J’ai la tête qui bourdonne et la peau qui me démange à cause du sel.

Nous trouvons une bûche inoccupée sur laquelle nous asseoir. J’enlève mes chaussures et les pose contre les pierres encerclant le feu. Je sens déjà rougir mes joues, et mes orteils me picotent alors que le sang se remet à circuler dans mes pieds. Les flammes lèchent le ciel, lèchent mes paumes.

– Merci encore, dis-je. D’être venu à mon secours.

– Il faut croire que je me trouvais au bon endroit au bon moment.

Je frotte mes mains l’une contre l’autre pour essayer de les réchauffer: mes doigts sont glacés jusqu’à l’os.

– La plupart des gars d’ici ne sont pas aussi chevaleresques. La ville sera peut-être obligée d’organiser un défilé en ton honneur.

Pour la première fois, il fait un grand sourire, avec une certaine douceur dans le regard.

– Les critères pour devenir un héros ne doivent pas être bien élevés dans cette ville.

– C’est juste qu’on adore les défilés.

Il sourit de nouveau.

Et ça me fait quelque chose. Je ne sais pas quoi au juste, mais il m’intrigue. Cet étranger. Ce garçon qui me regarde du coin de l’œil, qui semble à la fois familier et nouveau.

Au bord de l’océan, Rose discute toujours avec les trois types de cinquième secondaire qui se sont soudain intéressés à elle après son plongeon mais, au moins, elle est en sécurité, hors de l’eau. La moitié de la foule s’est regroupée autour du feu et on distribue des bières. Comme j’ai encore la tête qui tourne à cause du whisky, je pose ma canette dans le sable à mes pieds. Pendant qu’il prend une longue gorgée de la sienne, je demande à l’étranger:

– Comment tu t’appelles?

– Bo.

Il tient sa canette tranquillement dans la main droite, détendu, réservé. Dans ce nouveau décor social, cette nouvelle ville, entouré d’inconnus, il ne semble pas mal à l’aise. Et personne n’a l’air de trouver qu’il n’est pas à sa place.

– Moi, c’est Penny. Mais tu le sais déjà.

Il a les yeux si verts que j’ai du mal à le lâcher du regard. Je tords mes cheveux par-dessus mon épaule pour chasser le peu d’eau de mer qui reste dans les pointes.

– Tu as quel âge, Bo?

– Dix-huit.

Je cale mes mains entre mes genoux. La fumée du feu décrit des volutes autour de nous et la musique résonne toujours aussi fort. Olivia et Lola s’approchent du brasier en se tenant par la taille et en titubant; elles ont l’air complètement saoules.

– Ce sont les sœurs Swan? s’intéresse Bo.

Je ne peux pas m’empêcher de rire.

– Non. Elles sont juste amies.

Je comprends qu’il ait pensé qu’elles étaient de la même famille: avec leur chevelure noire de jais et leurs piercings assortis, Olivia et Lola se ressemblent.

– Les sœurs Swan sont mortes, dis-je.

Bo se tourne vers moi. Je lui explique aussitôt:

– Pas récemment. Elles sont décédées il y a deux cents ans – noyées dans le port.

– Noyées… intentionnellement ou accidentellement?

À côté de Bo, Olivia éclate de rire. Elle a dû entendre sa question.

– Elles ont été assassinées, répond-elle à ma place.

Elle fixe Bo. Ses lèvres couleur corail esquissent un sourire. Elle le trouve mignon – normal.

– Pas assassinées, corrige Lola qui vacille de gauche à droite. Exécutées.

Olivia acquiesce de la tête puis regarde de l’autre côté du feu.

– Davis! Raconte la légende, ordonne-t-elle.

Davis McArthurs, le bras passé autour d’une fille aux cheveux foncés coupés courts, sourit et se rapproche du feu. Narrer l’histoire des sœurs Swan fait partie de la tradition, et Davis a l’air assez fier de s’être vu confier cette mission. Il trouve une souche libre et se perche dessus pour regarder toute l’assemblée d’en haut.

– Il y a deux cents ans… tonne-t-il, bien plus fort que nécessaire.

– Commence du début, l’interrompt Lola.

– C’est ce que je fais! hurle-t-il.

Il avale une gorgée de bière et se lèche les lèvres. Puis il observe le groupe pour s’assurer que tout le monde le regarde, que tout le monde est prêt à l’écouter.

– Les sœurs Swan, reprend-il, sont arrivées à Sparrow sur un bateau baptisé… J’ai oublié. Mais ce n’est pas important. L’important, c’est qu’elles ont menti sur leur identité.

– Pas du tout, lui crie Gigi Kline.

Cette deuxième interruption agace Davis.

– Toutes les filles sont des menteuses, lance-t-il avec un clin d’œil.

Plusieurs types rigolent autour du feu. Mais les filles le huent. Il y en a même une qui lui balance une canette de bière vide à la tête. Il l’évite de justesse en se baissant.

Gigi grogne et secoue la tête, dégoûtée.

– Elles étaient belles, dit-elle. Ce n’est pas de leur faute si aucun homme de cette ville ne pouvait leur résister, ne pouvait s’empêcher de tomber amoureux d’elles, même s’il était déjà marié.

J’ai envie d’ajouter: «Elles n’étaient pas simplement belles. Elles étaient élégantes, séduisantes et charmantes. Et elles ne ressemblaient à rien de ce que cette ville avait pu connaître auparavant.»

Nous avons grandi bercés par les histoires, la légende des trois sœurs. Les habitantes de Sparrow les ont accusées d’être des sorcières et d’envoûter l’esprit de leurs maris, de leurs frères et de leurs fiancés, même si les sœurs ne cherchaient pas forcément à séduire ces hommes.

– Ce n’était pas une question d’amour, aboie Davis. Mais de sexe.

– Peut-être, reconnaît Gigi. N’empêche qu’elles n’ont pas mérité ce qui leur est arrivé.

Davis rigole, le visage rougi par la chaleur du feu.

– C’étaient des sorcières!

Gigi lève les yeux au ciel.

– Peut-être que cette ville les détestait juste parce qu’elles étaient différentes, dit-elle. Parce que c’était plus facile de les tuer que d’accepter que les hommes d’ici sont des connards misogynes et bornés.

À côté de moi, deux filles éclatent de rire. Elles en renversent leur boisson.

Les yeux perçants, Bo me regarde. Il parle doucement pour que personne d’autre ne l’entende:

– On les a tuées parce qu’on les prenait pour des sorcières?

– Noyées dans le port, des pierres accrochées aux chevilles. À l’époque, il ne fallait pas grand-chose pour condamner quelqu’un pour sorcellerie: la plupart des gens de Sparrow détestaient déjà les sœurs Swan, donc le procès a été assez expéditif.

Bo me fixe intensément, sans doute parce qu’il pense qu’on a inventé toute cette histoire.

Davis, lui, répond à Gigi:

– Si ce n’étaient pas des sorcières, alors pourquoi est-ce qu’elles sont revenues l’été suivant, hein? Et tous les étés depuis?

Gigi hausse les épaules, elle n’a pas envie de poursuivre cette discussion avec lui. Elle l’ignore, balance sa canette de bière dans les flammes, puis s’éloigne du feu en titubant pour descendre vers la plage.

– Peut-être que tu seras prise par une des sœurs ce soir! crie Davis. On verra bien si tu penses toujours que ce n’étaient pas des sorcières à ce moment-là!

Davis descend le reste de sa bière et écrase la canette dans son poing. Il a manifestement abandonné l’idée de raconter l’histoire des sœurs Swan et descend maladroitement de sa souche, repassant son bras autour de la fille aux cheveux courts.

– Qu’est-ce qu’il voulait dire par: «revenues l’été suivant?» me demande Bo.

En contemplant les flammes qui attaquent le bois sec, je lui explique:

– Le premier juin, un an après que les sœurs ont été noyées, les habitants de Sparrow ont entendu un chant monter du port. D’abord, ils ont cru l’avoir imaginé, que ce n’était que des sirènes de navires se répercutant à la surface de l’océan, ou des cris de mouettes, ou un tour que leur jouait le vent. Mais les jours suivants, trois jeunes femmes ont été attirées dans le port. Elles sont entrées dans l’eau jusqu’à être entièrement submergées. Les sœurs Swan avaient besoin de corps à habiter. Et, une par une, Marguerite, Aurora et Hazel Swan ont repris forme humaine, sous les traits de filles du coin qui n’étaient plus elles-mêmes en ressortant de l’eau.

Abigail Kerns remonte près du feu, trempée jusqu’aux os. Ses cheveux foncés, frisés d’ordinaire, sont plaqués en arrière par l’eau salée. Elle essaie de se rapprocher le plus possible des flammes sans tomber dedans.

– Ce qui explique toutes ces filles mouillées, conclut Bo.

– C’est devenu une tradition annuelle: voir qui est assez courageuse pour entrer dans le port et risquer d’être prise par une des sœurs Swan.

– Tu l’as déjà fait, toi… aller dans l’eau?

Je secoue la tête.

– Non.

– Donc tu penses que ça pourrait arriver – que tu pourrais être possédée par l’une d’entre elles?

Il boit une nouvelle gorgée de bière, le visage illuminé par les langues de feu qui s’élèvent soudain, quand quelqu’un lance une nouvelle bûche sur les braises.

– Oui. Parce que ça se produit chaque année.

– Tu l’as vu pour de vrai?

– Pas exactement. Les filles ne sortent pas de l’eau en annonçant qu’elles sont Marguerite, Aurora ou Hazel – elles doivent passer inaperçues, agir normalement.

– Pourquoi?

– Parce qu’elles ne prennent pas possession des corps juste pour vivre à nouveau: elles le font pour se venger.

– Se venger de qui?

– De la ville.

Il plisse les yeux et la cicatrice sous son œil gauche se resserre. Puis il pose la question attendue:

– Quel genre de vengeance?

Je sens comme des remous dans mon estomac. Et ma tête qui me lance de chaque côté. Je n’aurais pas dû boire autant. J’appuie brièvement sur ma tempe droite avant de lui répondre:

– Les sœurs Swan collectionnent les jeunes hommes. Ce sont des séductrices. Une fois qu’elles sont toutes entrées dans le corps d’une fille… les noyades commencent.

Je m’arrête un instant pour ménager mon effet, mais Bo ne sourcille même pas. Son visage s’est durci d’un coup, comme s’il était assailli par une pensée dont il ne pouvait se débarrasser. Peut-être qu’il ne s’attendait pas à ce que de vraies morts se mêlent à cette histoire. Je poursuis:

– À partir de cette nuit et pendant trois semaines, jusqu’à minuit le jour du solstice d’été, les trois sœurs, sous les traits de trois filles d’ici, attireront des jeunes hommes dans l’océan et les noieront dans le port. Elles volent leurs âmes, les collectionnent. Les arrachent à la ville pour se venger.

À ma droite, quelqu’un hoquette et lâche sa bière près de mes pieds; le liquide brun se déverse sur le sable. Je regarde fixement les flammes, puis j’ajoute:

– Chaque année, des hommes se noient dans la baie.

Même si on ne croit pas à la légende des sœurs Swan, on ne peut pas ignorer la mort qui frappe Sparrow chaque été, pendant presque un mois. J’ai vu les corps qu’on repêchait dans le port. J’ai vu ma mère consoler des mères dévastées, venues se faire lire l’avenir, espérant qu’il existe un moyen de faire revenir leur fils. Elle leur tapotait la main et leur offrait comme maigre réconfort la promesse que leur douleur finirait par s’estomper. Il n’existe pas de moyen de ramener les jeunes hommes pris par les trois sœurs. On ne peut que l’accepter.

Il n’y a pas que les jeunes d’ici: les touristes aussi se laissent attirer dans l’eau. Quelques-uns de ceux qui sont là, autour de ce feu, le visage rougi par la chaleur et l’alcool, seront retrouvés flottant la tête dans l’eau, après avoir avalé trop d’océan. Mais pour l’instant, ils n’y pensent pas. Ils croient tous être à l’abri. Jusqu’à ce qu’ils ne le soient plus.

Savoir que certains de ces jeunes que je connais depuis presque toujours ne passeront pas l’été me donne la nausée.

– Quelqu’un doit bien voir qui les noie… commente Bo, visiblement curieux.

Difficile de ne pas se laisser accrocher par une légende qui se rejoue inéluctablement chaque année.

– Personne n’a jamais surpris le moment où les victimes sont entraînées dans le port – leur corps est toujours retrouvé trop tard.

– Peut-être qu’ils se noient tout seuls?

– C’est ce que pense la police. Que c’est une sorte de pacte suicidaire échafaudé par des ados. Qu’ils se sacrifient au nom de la légende – pour qu’elle perdure.

– Tu n’y crois pas?

– Tu ne trouves pas ça un peu extrême, toi? Se tuer au nom d’un mythe?

Mon cœur s’emballe alors que je me remémore les étés passés: des corps gonflés d’eau salée, aux yeux et bouches grands ouverts, comme des poissons évidés, qu’on remonte sur les quais de la marina. Un frisson parcourt mes veines.

– Une fois qu’une sœur Swan chuchote à ton oreille pour te promettre le contact de sa peau, tu ne peux plus lui résister. Elle t’attirera dans l’eau et t’entraînera au fond jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une goutte de vie en toi.

Bo secoue la tête et finit sa bière d’un trait.

– Et il y a des gens qui viennent voir ça?

– On appelle ça le tourisme morbide. Ça se finit souvent en chasse aux sorcières, parce que les locaux et les touristes cherchent tous à deviner qui sont les trois filles habitées par les sœurs Swan, à découvrir qui se cache derrière les meurtres.

– Ce n’est pas dangereux, sans preuves?

– Bien sûr que oui. Les premières années, après que les trois sœurs ont été noyées, beaucoup de filles du coin ont été pendues parce qu’on les soupçonnait d’avoir été habitées par l’une des sœurs Swan. Mais apparemment, ils n’ont pas pendu les bonnes, puisque les trois sœurs ont continué à revenir chaque année.

– Mais celles qui sont possédées n’en ont pas conscience? Elles ne s’en souviennent pas? Une fois que tout est fini?

Bo se frotte les paumes et les approche du feu. Il a les mains rugueuses, calleuses par endroits.

– Certaines disent qu’elles n’ont qu’un vague souvenir de leur été, d’avoir embrassé trop de garçons, d’avoir nagé dans le port, et d’être sorties très tard, la nuit. Mais ça veut peut-être juste dire qu’elles ont trop bu, pas forcément qu’elles ont abrité une sœur Swan. Les gens pensent que lorsqu’une des sœurs s’empare d’un corps elle absorbe tous les souvenirs de la fille pour que celle-ci continue à se comporter normalement et qu’elle retourne à sa vie ordinaire, sans éveiller les soupçons. Et quand la sœur quitte son corps, elle efface tout ce qu’elle veut faire oublier à son hôte. Elles ne doivent pas attirer l’attention, parce que si jamais elles étaient démasquées, les habitants de la ville risqueraient de commettre un acte horrible, juste pour mettre fin à la malédiction.

– Les tuer, tu veux dire?

J’enfonce mes orteils dans le sable chaud et les enterre.

– Ce serait la seule façon de les empêcher de retourner dans l’océan. Tuer les filles dont elles habitent le corps.

Bo se penche en avant et fixe les flammes comme s’il se rappelait une image ou un endroit.

– Et pourtant, vous fêtez ça chaque année, conclut-il en se redressant. Vous vous saoulez et vous nagez dans le port même en sachant ce qui va arriver. Alors que vous savez que des gens vont mourir. Et vous l’acceptez?

Je comprends que ça lui paraisse bizarre à lui, un étranger, mais c’est comme ça que ça se passe, ici. Ça a toujours été comme ça.

– C’est la pénitence de notre ville. Nous avons noyé trois jeunes femmes dans l’océan, il y a deux cents ans et, depuis, nous souffrons tous les étés. Nous ne pouvons rien y changer.

– Mais pourquoi est-ce que les gens ne déménagent pas?

– Certains sont partis, mais les familles qui sont installées là depuis le plus longtemps décident de rester. C’est comme un devoir, quelque chose qu’il faut endurer.

Une douce brise parcourt soudain la foule. Le feu craque et vacille, projetant des étincelles dans le ciel: on dirait des vers luisants en colère.

– Ça commence, annonce quelqu’un au bord de l’eau.

Ceux qui sont agglutinés autour du feu redescendent sur la plage.

Je me lève, toujours pieds nus.

– Qu’est-ce qui commence? me demande Bo.

– Le chant.





QUATRE


Le clair de lune dessine un inquiétant chemin jusqu’au bord de l’eau.

Bo hésite près du feu, mains posées sur les genoux. Sa bouche forme une ligne régulière, imperturbable. Il ne croit à rien de tout ce que je lui ai raconté. Malgré tout, il se lève lui aussi, laissant sa canette vide dans le sable, et me suit là où les autres se sont agglutinés. Quelques filles complètement trempées, cheveux dégoulinant dans le dos, frissonnent.

– Chut! murmure l’une d’entre elles.

Et le groupe devient complètement silencieux. Complètement immobile.

Plusieurs secondes s’écoulent, un vent frais glisse sur l’eau, et je retiens ma respiration. Chaque été, c’est pareil, et pourtant j’écoute et j’attends, comme si j’allais l’entendre pour la première fois. Les premières notes d’un orchestre, les secondes d’anticipation avant le lever de rideau.

Puis le voilà qui s’élève, doux et langoureux comme un jour d’été, le murmure d’une chanson dont on ne peut distinguer les mots. Certains prétendent que c’est du français, d’autres du portugais, mais personne ne l’a jamais traduit, parce que ce n’est pas une vraie langue. C’est quelque chose d’autre. Ça sort de l’océan en se tortillant pour se glisser à l’intérieur de nos oreilles. C’est tendre et charmant; on dirait une comptine intrigante qu’une mère murmure à son enfant, le soir au coucher.

Comme obéissant à un signal, les deux filles les plus proches de l’eau avancent en titubant dans l’océan, incapables de résister.

Mais un groupe de garçons les suit et les ramène sur le sable. Le temps des défis est fini. Il ne sera plus question de pousser les filles à plonger dans le port, ni de les provoquer pour qu’elles fassent l’aller-retour à la nage. D’un coup, le danger est devenu présent, puissant.

La mélodie envoûtante s’enroule autour de moi; je sens ses doigts glisser sur ma peau, s’infiltrer dans ma gorge, me tirer de toutes parts. Elle me supplie de répondre. Je ferme les yeux et fais un pas en avant, sans même m’en rendre compte. Mais une main – ferme et chaude – attrape la mienne.

– Où tu vas? me souffle Bo en m’attirant vers lui.

Je secoue la tête. Je n’en sais rien.

Il me tient toujours la main et la serre plus fort, comme s’il avait peur de me lâcher.

– Ça vient vraiment de l’eau? demande-t-il à voix basse.

Il fixe l’océan sombre et dangereux, comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.

Je fais oui de la tête, soudain très fatiguée. L’alcool que j’ai absorbé m’a rendue plus faible, plus sensible à l’appel de leur chant.

– Maintenant, tu sais pourquoi les touristes viennent: pour écouter le chant des trois sœurs, pour savoir si c’est vrai.

Je sens rayonner la chaleur de sa main dans la mienne et je me penche vers lui, m’appuyant sur son épaule carrée – une ancre qui m’évite de chavirer.

– Combien de temps ça va durer?

– Jusqu’à ce que chaque sœur ait entraîné une fille dans l’eau pour prendre son corps. Nuit et jour, l’océan chantera. Parfois, ça prend des semaines, parfois, seulement quelques jours. Si les filles continuent à se baigner dans la baie, les sœurs Swan pourraient toutes trouver un corps cette nuit.

Je serre les dents.

– Ça te fait peur?

Je ne réponds pas tout de suite. Nous sommes les derniers au bord de l’eau – tous les autres sont remontés se mettre à l’abri près du feu, s’éloignant du port tentateur. Bo tient toujours ma main dans la sienne, m’enracinant sur la plage.

– Oui, finis-je par admettre.

Cet aveu me fait frissonner jusqu’en bas du dos. Je ne viens pas au party Swan d’habitude. Je reste à la maison et je m’enferme dans ma chambre.

Quand mon père était encore là, il veillait toute la nuit dans un fauteuil devant la porte d’entrée pour être sûr que je ne sois pas attirée hors de ma chambre – au cas où je ne pourrais résister à l’irrépressible envie de nager dans l’océan. Et maintenant qu’il est parti, je dors avec des écouteurs et un coussin sur la tête toutes les nuits jusqu’à ce que le chant cesse enfin.

Je crois être plus forte que la plupart des filles de Sparrow et pouvoir ne pas me laisser duper si facilement par les voix éthérées des trois sœurs. Ma mère disait que nous sommes comme les sœurs Swan, elle et moi. Incomprises. Différentes. Des parias vivant seules sur l’île, lisant l’avenir dans le cosmos de feuilles de thé. Mais je me demande s’il est possible d’être normal dans une ville comme Sparrow. Peut-être que nous possédons tous une part d’étrangeté que nous dissimulons, des choses que nous voyons sans pouvoir les expliquer, des choses qui nous attirent, ou nous repoussent.

Je chuchote:

– Certaines veulent être choisies par les sœurs Swan.

J’ai du mal à imaginer qu’on puisse le désirer. Comme s’il s’agissait d’une distinction. D’autres se vantent d’avoir été habitées les étés précédents, mais il n’y a pas moyen de le prouver. Elles cherchent sans doute juste à attirer l’attention.

Les sœurs Swan ont toujours volé le corps de filles de mon âge – l’âge qu’elles avaient quand elles sont mortes. Comme si elles désiraient revivre ce moment, même brièvement.

Bo lâche un soupir puis se tourne vers le feu où la fête a repris à fond. Le but de cette soirée est de rester éveillé jusqu’au lever du jour, de marquer le début de l’été et, pour toutes les filles, de survivre sans être habitées par l’une des sœurs Swan. Mais je sens que Bo hésite – peut-être qu’il en a assez.

– Je crois que je vais retourner à mon campement et me chercher un autre endroit pour dormir.

Il me lâche la main, et je frotte mes paumes l’une contre l’autre pour garder sa tiédeur. Une pointe de chaleur troublante monte en spirale dans ma poitrine.

– Tu cherches toujours du travail?

Il serre les lèvres, comme s’il réfléchissait à ce qu’il allait dire, tournant les mots dans sa bouche.

– Tu avais raison: personne ne veut engager d’étranger.

– En fait, peut-être que j’avais tort: il se pourrait que j’aie besoin d’aide.

Je lâche un soupir. Peut-être que c’est parce que c’est un étranger, comme mon père, parce que je sais que cette ville peut se montrer cruelle et fermée. Ou que je sais qu’il ne va pas survivre longtemps sans personne pour le tenir à l’abri, loin du port, une fois que les trois sœurs auront trouvé des corps et qu’elles commenceront à se venger. À moins que ce soit un soulagement d’avoir quelqu’un pour m’aider avec le phare. Je ne sais presque rien de lui, mais c’est comme s’il avait toujours été là. Et ça pourrait être agréable d’avoir quelqu’un d’autre sur l’île, quelqu’un à qui parler – quelqu’un qui ne sombre pas doucement dans l’indifférence de la folie. Vivre avec ma mère, c’est comme vivre avec une ombre.

– On ne peut pas te payer cher, mais tu seras logé et nourri.

Mon père n’a jamais été officiellement déclaré mort, donc nous n’avons jamais reçu de chèque d’assurance vie dans la boîte aux lettres. Et peu après sa disparition, ma mère a arrêté de lire l’avenir, coupant nos rentrées d’argent. Heureusement, mon père avait des économies. Suffisamment pour que nous ayons réussi à nous en sortir ces trois dernières années. Nous pourrons sans doute encore tenir deux ans avant d’avoir à trouver une autre source de revenus.

Bo détourne légèrement la tête et se gratte la nuque. Je sais qu’il n’a pas le choix, mais il réfléchit quand même.

– D’accord. Mais je ne peux pas garantir combien de temps je resterai.

– Marché conclu.


Je récupère mes chaussures près du feu et tombe sur Rose qui discute avec Heath Belzer. Je lui annonce que je rentre. Elle m’attrape par le bras et peine à articuler:

– Non. Tu ne peux pas…

– Si tu veux venir avec moi, je te raccompagne, dis-je.

Elle n’habite qu’à quelques pâtés de maisons de là, mais c’est suffisamment loin pour que je n’aie pas envie qu’elle fasse le chemin dans le noir toute seule. Et ivre.

– Je peux la ramener, propose Heath.

Il a un visage doux, aux traits agréables. Un sourire décontracté, des yeux foncés, des cheveux châtain-roux qui lui tombent toujours sur le front et qu’il repousse sans cesse. Il est mignon, sympathique, même si les contours de sa figure lui donnent un air légèrement nigaud. Heath Belzer fait partie des gentils. Il a quatre grandes sœurs qui ont toutes fini l’école secondaire et quitté Sparrow. Toute sa vie, on l’a surnommé Bébé Heath, le gamin qui a passé son enfance à se faire tabasser par des filles. Une fois, je l’ai vu sauver un geai bleu prisonnier dans le labo de l’école; il a passé tout son dîner à essayer d’attraper l’oiseau puis l’a libéré par une fenêtre ouverte.

– Tu ne vas pas la laisser tomber, Heath?

– Je veillerai à ce qu’elle rentre chez elle, déclare-t-il en me regardant droit dans les yeux. Promis.

– S’il lui arrive quoi que ce soit…

– Il va rien m’arriver, marmonne Rose avant de serrer ma main et de me faire un câlin. Je t’appelle demain.

Son haleine sent le whisky.

– D’accord. Et baignade interdite.

– Baignade interdite! claironne Rose en levant sa bière vers le ciel.

Un chœur d’échos traverse la foule alors que tout le monde reprend à l’unisson: «Baignade interdite!» J’entends encore scander le slogan à l’autre bout de la plage, alors que Bo et moi allons chercher son sac à dos au pied de la falaise. Il se mêle au chant des voix lointaines porté par la marée montante.


Otis et Olga m’attendent sur le quai alors que j’approche doucement le skiff et que je coupe le moteur. Avec Bo, nous avons traversé le port dans le noir, sans même une torche pour éclairer notre trajet entre les épaves, pendant que les murmures des sœurs Swan glissaient langoureusement à la surface de l’eau, nous invitant, nous donnant l’impression d’être avalés par leur chanson.

J’amarre solidement le bateau et me penche pour caresser le dos svelte de chacun des chats, tous les deux légèrement humides et sans doute mécontents que je rentre si tard.

– Vous m’avez attendue toute la nuit?

Bo monte sur le ponton, son sac à la main. Il lève la tête pour mieux observer le phare à l’autre bout de l’île. Le faisceau de lumière nous illumine brièvement avant de poursuivre son cercle au-dessus du Pacifique.

Dans le noir, l’île Lumière dégage une atmosphère inquiétante et macabre. C’est un lieu plein de fantômes et de cavités recouvertes de mousse, où des marins morts depuis longtemps hantent sûrement les roseaux et les arbres battus par le vent. Pourtant, ce n’est pas de l’île qu’il faut avoir peur, mais de l’eau qui l’entoure.

J’essaie de rassurer Bo:

– De jour, ça fait moins peur.

Je passe à côté du vieux bateau à voile de mon père, le Chant du Vent, qui danse de l’autre côté du ponton, voiles rabattues, à la même place depuis trois ans. Ce n’est pas mon père qui l’a baptisé ainsi. Il s’appelait déjà comme ça quand il l’a acheté, il y a dix ans, à un homme qui le laissait mouiller au sud de Sparrow, dans un petit port de la côte. Mais si on pense aux voix qui s’élèvent chaque année de la mer, ce nom de Chant du Vent semble parfait.

Otis et Olga trottinent derrière moi, et Bo les suit. L’île est en forme de demi-lune, avec un côté plat, face aux terres, et son côté opposé, incurvé par les vagues qui s’écrasent sans fin sur ses rives. Juste à côté du phare se trouve une maison à deux étages, bleue comme un œuf de rouge-gorge, dans laquelle j’habite avec ma mère. Une série de bâtiments plus petits sont disséminés sur l’île, construits puis rasés ou agrandis au fil des ans. Il y a une remise pour le bois, une cabane à outils et une serre abandonnée depuis longtemps, ainsi que deux cottages qui servaient de logements – Old Fisherman’s Cottage et Anchor Cottage. Je conduis Bo au plus récent des deux, là où était autrefois logé le personnel chargé de la cuisine ou de l’entretien des lieux, à une époque où on en avait encore besoin pour faire tourner les choses.

Pour gagner le cœur de l’île, nous montons dans l’obscurité et la brume fraîche un chemin sinueux, aux lattes de bois cassées par endroits. Bo me demande:

– Tu as toujours vécu ici?

– Je suis née ici.

– Sur l’île?

– Ma mère aurait préféré aller à l’hôpital de Newport, à une heure d’ici, ou au moins à la clinique de Sparrow mais, sur l’île, c’est l’océan qui commande au destin; une tempête d’hiver s’est levée, recouvrant l’île d’une trentaine de centimètres de neige et rendant le port totalement impraticable. Alors elle a accouché à la maison.

Je m’arrête un instant, encore assommée par les tourbillons de l’alcool, l’esprit à la fois flottant et confus. Je reprends:

– Mon père disait que mon destin était de vivre ici. Que l’île ne voulait pas me lâcher.

Si j’ai ma place ici, mon père, lui, n’a jamais trouvé la sienne. La ville n’a jamais accepté qu’un étranger achète l’île et le phare – même si ma mère était du coin.

Mon père était architecte à son compte. Il a conçu des résidences d’été le long de la côte, et même une nouvelle bibliothèque à Pacific Cove. Après avoir épousé ma mère, il a travaillé dans un cabinet d’architectes à Portland. Mais ma mère avait la nostalgie de Sparrow, sa ville natale, et elle tenait à tout prix à y retourner. Elle s’y était toujours sentie chez elle, même si elle n’y avait plus de famille – ses parents étaient morts depuis longtemps et elle était fille unique. Alors quand mes parents ont vu l’annonce de la vente de l’île Lumière – phare compris, puisque l’État voulait le fermer, le jugeant inutile dans la mesure où Sparrow n’était plus un grand port de commerce – ils ont tout de suite saisi leur chance. Le phare était un bâtiment historique, l’une des premières constructions de la ville, et les pêcheurs de la région en avaient encore besoin pour naviguer jusqu’au port. C’était parfait. Mon père avait même prévu de rénover la vieille ferme, de la restaurer un jour, quand il en aurait le temps, pour qu’on s’y installe, mais il n’en a jamais eu l’occasion.

Quand il a disparu, la police est venue sur l’île, a établi un rapport, puis plus rien. Les habitants de la ville ne se sont pas rassemblés pour organiser des recherches, ne sont pas montés à bord des bateaux de pêche pour inspecter le port. Ils n’avaient jamais considéré mon père comme l’un des leurs. Voilà pourquoi une partie de moi déteste cette ville, cet endroit et ces gens si insensibles. Ils craignent tout ce qui n’est pas comme eux. Tout comme ils ont eu peur des sœurs Swan il y a deux cents ans… Et, parce qu’elles n’étaient pas comme eux, ils les ont tuées.

Nous prenons à droite, nous écartant des lumières éclatantes de la maison principale, et nous enfonçons dans le cœur obscur de l’île pour arriver au petit cottage de pierre.

ANCHOR COTTAGE est écrit avec de la corde de pêche effilochée, clouée à la porte en bois. Il n’est pas fermé à clef et, par chance, quand j’actionne l’interrupteur à l’intérieur, un lampadaire s’allume de l’autre côté de la pièce. Otis et Olga se précipitent à l’intérieur, curieux de parcourir le bâtiment qu’ils ont rarement la chance d’explorer. Il y fait froid et humide et il règne une odeur de renfermé impossible à chasser.

Dans la cuisine, j’appuie sur l’interrupteur à côté de l’évier et une lumière s’allume juste au-dessus. Je me baisse pour attraper la prise du frigo et la branche. L’appareil se met aussitôt à bourdonner. Il y a une petite chambre à coucher juste à côté du salon; une commode en bois qui s’écaille est adossée à un mur et un lit en métal est disposé sous une fenêtre. Il y a un matelas, mais pas d’oreillers ni de couvertures.

– Je t’apporterai de quoi faire le lit demain, dis-je à Bo.

Il laisse tomber son sac par terre, juste à l’entrée de la chambre.

– C’est bon, j’ai un sac de couchage.

– Si tu veux te faire du feu, il y a du bois dans le cabanon un peu plus haut sur le sentier. Il n’y a rien à manger dans la cuisine, mais on a tout ce qu’il faut à la maison. Tu pourras venir prendre le déjeuner demain matin.

– Merci.

– J’aurais aimé que ce soit moins…

Je ne suis pas sûre de ce que je veux dire. Je ne sais pas non plus comment m’excuser de lui proposer cet endroit si sombre, si moisi.

– C’est mieux que de dormir sur la plage, dit-il avant que je ne réussisse à trouver les bons mots.

Je souris. Mais je me sens soudain épuisée: j’ai la tête qui tourne et il faut vraiment que j’aille me coucher.

– À demain matin.

Bo ne dit rien de plus, même si j’attends, un peu trop longtemps, pensant qu’il me répondra. Alors je lui tourne le dos, la tête en vrac, et me glisse dehors.

Otis et Olga me suivent et nous montons d’un pas lourd la côte qui mène à la maison, où j’ai laissé la lumière du porche allumée.





L’ÎLE


Le vent souffle constamment.

Il hurle et attaque les façades des maisons, arrache les bardeaux des toits. Il apporte l’air marin et la pluie. L’hiver, parfois, il apporte aussi la neige. Et chaque printemps, pendant un certain temps, il transporte les séduisantes voix macabres des trois sœurs retenues prisonnières dans la mer et qui n’ont qu’une envie: attirer à elles les filles de Sparrow.

Depuis les eaux noires du port, leur chant infiltre les rêves, imprègne l’herbe cassante qui pousse le long de falaises escarpées et les maisons qui pourrissent. Il s’installe au cœur des rochers supportant le phare; il flotte et tournoie dans l’air jusqu’à ce qu’on ne puisse plus goûter et respirer que lui.

Voilà ce qui tire les plus fragiles de leur sommeil, ce qui les pousse à sortir de leur lit et les appelle jusqu’à la rive. Comme des doigts serrés autour de leur gorge, il les attire dans la partie la plus profonde de la baie, parmi les épaves de navires depuis longtemps abandonnés, les entraînant sous l’eau jusqu’à ce que l’air quitte leurs poumons pour laisser entrer autre chose à la place.

Voilà comment elles s’y prennent – comment les trois sœurs se libèrent de leur saumâtre tombeau. Elles volent trois corps pour se les approprier. Et cette année, elles font vite.





CINQ


Je me réveille en suffoquant, une sensation d’eau salée dans la gorge. Je m’assois dans mon lit, serrant dans mes poings mon drap blanc. Une sensation de noyade me lacère les poumons, mais ce n’était qu’un cauchemar.

Mes tempes palpitent, mon crâne me lance, et j’ai toujours le goût du whisky sur la langue.

La soirée d’hier tourbillonne encore dans ma tête: il me faut un moment pour retrouver mes esprits. Je repousse le drap et étire mes orteils sur le parquet. Le sol est froid. Crispée, endolorie, j’ai l’impression qu’un marteau me perfore le crâne de l’intérieur. Je suis aveuglée par la lumière du jour qui transperce les rideaux jaune jonquille et se réverbère sur la blancheur des murs, de la commode et du haut plafond.

Je presse un instant mes doigts sur mes yeux et bâille. Dans le grand miroir en pied monté sur la porte du placard, j’aperçois mon reflet. J’ai de grands cernes noirs et ma queue de cheval s’est partiellement défaite, laissant échapper des mèches de cheveux couleur café qui se sont plaquées sur mon visage… J’ai une mine de déterrée.

Le sol est froid sous mes pieds, mais je me traîne jusqu’à l’une des immenses fenêtres surplombant le clapot de l’océan et je fais glisser la vitre vers le haut.

Portée par le vent, je l’entends encore: la légère complainte d’un chant.


* * *

L’odeur de sucre à glacer et de sirop d’érable flotte dans l’air comme une douce nuée de flocons de neige. Elle est dans la cuisine, devant la cuisinière – ma mère. Ses cheveux foncés sont rassemblés dans une longue tresse qui descend le long de son dos, serpent marron replié et enroulé. J’ai encore l’impression d’être prisonnière d’un rêve – la tête qui tourne, le corps qui oscille d’un côté et de l’autre, comme poussé à l’intérieur des terres par une marée invisible.

– Tu as faim? me demande-t-elle sans se retourner.

Je suis ses mouvements, la façon dont elle glisse la spatule sous une épaisse crêpe et la retourne dans la poêle, comme si elle était sous calmants. Elle ne prépare pas le déjeuner, normalement – plus maintenant –, c’est presque un événement. Il se passe quelque chose. Un instant, je laisse un souvenir refaire surface: elle prépare des gaufres à la confiture de mûres maison, les joues rougies par la chaleur de la cuisinière, le sourire aux lèvres, les yeux rieurs, le soleil du matin sur son visage. Elle était heureuse, avant.

J’ai l’estomac noué, la nausée.

– Pas vraiment, dis-je.

Impossible d’avaler quoi que ce soit pour l’instant. Je risquerais de vomir. Je passe près d’elle, à côté du plan de travail où une rangée de boîtes en métal argenté sont disposées, parfaitement espacées. Elles ne portent pas d’inscription, mais je connais le contenu de chacune d’entre elles: lavande camomille, Earl Grey rose, chaï cardamome, menthe marocaine et jasmin perle de dragon. Je fais bouillir de l’eau, laisse infuser mon thé – Earl Grey rose – et respire son parfum, simple et doux, appuyée contre le plan de travail.

Elle fait glisser les crêpes légèrement brunies sur une assiette blanche.

– Nous avons de la visite, annonce-t-elle.

Je regarde autour de moi. La maison est silencieuse.

– Qui ça?

Ma mère me dévisage, examine mes cernes, dus au manque de sommeil, la manière dont je serre les lèvres quand j’ai des haut-le-cœur et que j’essaie de ne pas vomir. Elle me fixe un moment, les yeux plissés, comme si elle ne me reconnaissait pas tout à fait. Puis elle baisse le regard.

– Ce garçon que tu as ramené sur l’île, cette nuit…

Ça me revient: la plage, Bo, et moi qui lui propose de venir travailler sur l’île. J’appuie de nouveau mes paumes contre mes yeux.

– Il est d’ici?

Je le revois, sur le quai, me dire qu’il cherchait du travail.

– Non. Il est arrivé en ville hier.

Elle repose la poêle sur la cuisinière avant de couper le feu.

– Pour la saison Swan?

– Non. Ce n’est pas un touriste.

– Est-ce qu’on peut lui faire confiance?

À vrai dire, je ne le connais pas vraiment, alors je réponds honnêtement:

– Je ne sais pas.

Elle se tourne vers moi et glisse les mains dans les poches de son épaisse robe de chambre noire.

– Eh bien, il vient de se réveiller. Apporte-lui à manger. Je ne veux pas d’étranger dans la maison.

C’est l’un de ses dons: elle sait quand les gens approchent, quand ils viennent sur l’île. Elle ressent à leur arrivée comme une pointe au creux de l’estomac. C’est pour ça qu’elle a préparé le déjeuner, pour ça qu’elle a été tirée du lit juste après le lever du jour, qu’elle s’est sentie forcée à descendre dans la cuisine, à allumer le four et à sortir sa bonne poêle à frire. Elle ne veut peut-être pas d’un étranger à la maison, elle s’en méfie sans doute, mais elle ne le laissera pas mourir de faim pour autant. C’est dans sa nature. Sa tristesse n’étouffe pas sa gentillesse.

Elle verse du sirop d’érable sur la pile de crêpes chaudes et me tend l’assiette.

– Et porte-lui aussi des couvertures, ajoute-t-elle. Sinon il va mourir de froid là-bas.

Elle ne me demande pas pourquoi il est là ni pourquoi je l’ai amené sur l’île – dans quel but. Peut-être que ça lui est égal.

J’enfile des bottes vertes en plastique et un imperméable noir, puis j’attrape des draps et une épaisse couverture en laine dans le placard de l’entrée. Je sors en protégeant d’une main l’assiette de crêpes pour que la pluie ne les change pas en gros tas détrempé de sucre et de farine.

Des mares d’eau se forment dans les creux et les trous le long du chemin. Parfois, la pluie semble monter du sol plutôt que de tomber du ciel: on se croirait dans une boule à neige, mais avec de l’eau. Un vent vif me fouette le visage alors que je descends vers le cottage.

Quand je tape contre la robuste porte en bois, elle bouge, et Bo l’ouvre presque aussitôt, comme s’il avait été sur le point de sortir.

Il porte un jean et un imperméable gris charbon. Un feu crépite dans la cheminée derrière lui. Il a l’air reposé, douché – comme neuf. Rien à voir avec l’état dans lequel je suis.

– Bonjour, dis-je. Tu as bien dormi?

– Oui.

Il a la voix rauque et grave. Il n’a peut-être pas si bien dormi que ça, après tout. Il m’observe fixement, si intensément que ma peau me picote. Il n’est pas du genre à regarder à travers vous, au-delà de vous, comme si vous n’étiez même pas là. Il a le regard aigu, incisif; c’est presque insoutenable. J’ai envie de détourner les yeux.

Il ferme la porte derrière moi. Je pose l’assiette de crêpes sur la petite table carrée de la cuisine, puis je frotte la paume de ma main sur mon jean, même si je n’ai rien à essuyer. Sa présence crée une autre atmosphère dans le cottage et la lumière du feu adoucit tous les angles droits et durs: tout paraît doux, comme estompé.

Pendant que Bo s’assoit à table, je pose les draps et la couverture en laine sur le canapé gris élimé en face de la cheminée.

– Tu pourras me montrer le phare aujourd’hui? me demande-t-il, avant de mordre dans les crêpes.

Dans cette lumière, la teinte écarlate du feu, il me rappelle les jeunes qui arrivent en ville à bord de bateaux de pêche, le teint verdâtre et l’air sauvage, comme s’ils avaient été rejetés par les vents, poussés à la dérive.

Il me fait penser à quelqu’un qui a laissé son passé derrière lui.

– Bien sûr.

Je me mords la lèvre inférieure. Mes yeux parcourent le cottage. Les hautes étagères en bois à côté de la cheminée sont chargées de livres, de vieux almanachs et d’horaires de marées, tous recouverts d’une dizaine d’années de poussière. Des morceaux de verre poli bleu translucide, ramassés au fil des ans sur les plages rocheuses de l’île, sont empilés dans un petit plat en porcelaine. Sur l’étagère du haut trône une grande pendule en bois provenant sans doute d’un navire. Ce cottage a servi de logement à toute une série d’employés ou de travailleurs occasionnels, des hommes qui sont restés une semaine, d’autres des années, qui ont presque tous laissé quelque chose derrière eux. Des babioles, des souvenirs, indices de leur vie qui n’en livrent pourtant jamais toute l’histoire.

Quand Bo a fini de déjeuner – si vite qu’il devait mourir de faim – nous quittons la chaleur du cottage et sommes aussitôt submergés par la pluie. Le ciel gris cendre, pesant, nous oppresse. L’eau dégouline dans mes cheveux.

Nous passons à côté de la petite serre, où on cultivait auparavant herbes, plants de tomates et légumes feuillus, aux murs de verre si ternis et salis qu’on ne peut plus voir à travers. L’île a reconquis la plupart de ses structures, décomposant les murs et laissant la pourriture s’infiltrer par-dessous. Alimentée par l’humidité constante, la mousse est impossible à contenir: elle recouvre la moindre surface. Rouille et moisissure. Boue et débris. La mort s’est infiltrée partout.

– Le chant ne s’est pas arrêté, lâche Bo quand nous arrivons à mi-chemin du phare.

Nos pas sonnent creux et résonnent sur les planches du chemin en bois. Mais les voix sont toujours portées par le vent et glissent paresseusement sur la mer. C’est un bruit si familier que je le distingue à peine des autres sons de l’île.

Je ne me tourne pas vers Bo. Je ne laisse pas ses yeux trouver les miens.

– Pas encore, reconnais-je.

Nous arrivons au phare et je tire la porte en métal, aux charnières corrodées. Une fois dans l’entrée, il nous faut un moment pour nous faire à l’obscurité. L’air est dense et il règne une forte odeur de bois et de pierre imprégnés de moisi. Un escalier en colimaçon serpente à l’intérieur du phare. En montant, je montre à Bo où poser les pieds à cause des nombreuses marches cassées ou pourries. De temps en temps, je m’arrête pour reprendre mon souffle.

Quand nous sommes presque arrivés en haut, Bo me demande:

– Tu as déjà été possédée?

– Si c’est arrivé, je ne pourrais pas le savoir.

– Sincèrement? Si ton corps était habité par une autre entité, tu ne penses pas que tu le saurais?

Je m’arrête un instant et me retourne vers lui.

– Je crois que c’est plus facile d’oublier. De se laisser couler en arrière-plan.

Bo n’a pas l’air satisfait de ma réponse. Je lui fais un petit sourire.

– Si ça peut te rassurer, le jour où une sœur Swan me choisit, je te dirai si je m’en rends compte.

Il lève un sourcil et me sourit à son tour. Je recommence à gravir l’escalier. Plus nous montons, plus nous sentons le vent contre les murs. Quand nous arrivons enfin à la pièce du haut, où se trouve la lampe du phare, nous entendons hurler des rafales à travers les fissures de la façade.

J’explique à Bo:

– Le premier gardien du phare était français. C’est lui qui a baptisé l’île «Lumière». À l’époque, faire fonctionner le phare demandait beaucoup plus de travail, surtout pour entretenir les lanternes et les prismes. Aujourd’hui, presque tout est automatisé.

– Comment tu as appris à t’en occuper?

Je réponds mécaniquement:

– Avec mon père. Il a étudié les phares quand il a acheté l’île avec ma mère.

Ma gorge se noue, mais je poursuis:

– Il faut vérifier le verre et les ampoules tous les jours. Et il faut tout nettoyer deux fois par semaine pour empêcher l’air marin de s’accumuler. Ce n’est pas compliqué. Par temps de tempête ou d’épais brouillard, ce phare peut sauver la vie des pêcheurs en mer. C’est pour ça qu’il faut le maintenir en état de marche.

Il fait oui de la tête et s’avance jusqu’aux fenêtres pour contempler l’île d’en haut. Je l’observe et suis