Main La Mémoire Retrouvée
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La Mémoire Retrouvée

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french
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1

La malédiction des sœurs Swan

Language:
french
File:
EPUB, 833 KB
© Éditions Albin Michel, 2011

pour la traduction française




ISBN : 978-2-226-33625-5





À Ben, Matthew et Anna

À mon père





« Même quand on ne tient plus aux choses, il n’est pas absolument indifférent d’y avoir tenu, parce que c’était toujours pour des raisons qui échappaient aux autres […] Eh bien ! maintenant que je suis un peu trop fatigué pour vivre avec les autres, ces anciens sentiments, si personnels à moi, que j’ai eus, me semblent, ce qui est la manie de tous les collectionneurs, très précieux. Je m’ouvre à moi-même mon cœur comme une espèce de vitrine, je regarde un à un tant d’amours que les autres n’auront pas connus. Et de cette collection à laquelle je suis maintenant plus attaché encore qu’aux autres, je me dis, un peu comme Mazarin pour ses livres, mais du reste sans angoisse aucune, que ce sera bien embêtant de quitter tout cela. »

Marcel Proust,

Sodome et Gomorrhe, II





Avant-propos





En 1991, une fondation japonaise m’attribua une bourse pour deux années d’études. L’idée était d’offrir à sept jeunes Britanniques venus de divers horizons – ingénierie, journalisme, industrie ou travail de la céramique – un cursus de japonais dans une université anglaise, suivi d’un séjour d’un an à Tokyo. Nos compétences linguistiques nous permettraient d’inaugurer une nouvelle ère de communications avec le Japon. Premières recrues du programme, nous attirions sur nous de fortes attentes.

Je passais mes matinées dans un institut de langues du quartier de Shibuya, au sommet de la colline à l’écart du dédale de fast-foods et de boutiques de matériel électrique à prix réduit. Tokyo connaissait une expansion sans précédent depuis la guerre. Les banlieusards s’arrêtaient aux passages cloutés pour regarder les écrans affichant l’indice Nikkei grimpant de plus en plus haut. Afin d’éviter l’heure de pointe dans le métro, je partais de chez moi avec une heure d’avance pour rencontrer un universitaire plus âgé que moi, un archéologue avec qui je partageais en chemin des brioches à la cannelle et u; n café. Pour la première fois depuis que j’avais quitté l’école, je rentrais chez moi avec de vrais devoirs à faire. Cent cinquante kanji à mémoriser chaque semaine, une colonne d’un article de journal à déchiffrer, et plusieurs dizaines d’expressions idiomatiques à répéter quotidiennement. Je ne connaissais rien de plus redoutable. Les autres étudiants, plus jeunes que moi, plaisantaient en japonais avec les enseignants, sur des émissions télévisées ou le dernier scandale politique. Les locaux étaient ceints de grilles métalliques vertes, et je me revois leur lancer des coups de pied un beau matin, tout en me disant que j’avais vingt-huit ans et que je frappais dans la grille d’une école.

Les après-midis étaient libres. Deux fois par semaine, je fréquentais un atelier de céramique, où je côtoyais aussi bien des hommes d’affaires retraités venus fabriquer des bols à thé que des étudiants qui formulaient des thèses d’avant-garde à partir de l’argile brute. Quand on avait payé sa cotisation, on s’appropriait un tour ou un établi, et on pouvait travailler tranquillement dans son coin. Sans être bruyant, l’endroit bourdonnait du brouhaha chaleureux des conversations. J’en profitai pour m’initier à la porcelaine, façonnant délicatement les contours de mes pots et de mes théières tout juste retirés du tour.

Enfant, je pratiquais déjà la poterie, et j’avais harcelé mon père pour qu’il m’inscrive à un cours du soir. Ma première réalisation fut un bol tourné à la glaçure d’un blanc opalescent, relevé de quelques touches de bleu cobalt. Tout jeune, je passais la plupart de mes après-midis dans un atelier de poterie, et lorsque je quittai précocement l’école, à dix-sept ans, j’entamai mon apprentissage sous l’égide d’un maître austère qui vouait un culte au céramiste anglais Bernard Leach. Il m’inculqua le respect du matériau et la pertinence du geste. Chez lui, je fabriquais par centaines des bols à soupe et des pots à miel en grès gris, et je balayais le plancher. Je participais à la pose des glaçures, soigneuse reconstitution des nuances orientales. Mon professeur n’était jamais allé au Japon, mais il possédait une bibliothèque entière d’ouvrages sur la poterie japonaise. À l’heure du café matinal, nous débattions des mérites de certains bols à thé particulièrement réputés. Garde-toi, me conseillait-il alors, des gestes superflus : la sobriété est une richesse. Nous travaillions en silence, ou au son du répertoire musical classique.

Au milieu de mon apprentissage, je passai un long été de vacances au Japon, rendant visite à des maîtres aussi solennels que le mien dans des petits villages de potiers : Mashiko, Bizen, Tamba. Le bruissement d’un écran en papier de riz en train de se refermer, le clapotis de l’eau sur les galets dans le jardin d’une maison de thé étaient pour moi autant d’épiphanies, tout comme les snacks Dunkin Donuts, avec leur éclairage au néon, suscitaient une moue de contrariété. Un article que je rédigeai à mon retour pour un magazine japonais porte témoignage de ma profonde dévotion : « Le Japon et l’éthique du potier : cultiver la déférence pour le matériau et les marques du temps. »

Après ma formation et un cursus de littérature anglaise, je passai sept ans à travailler seul dans des ateliers calmes et bien rangés, d’abord sur la frontière galloise, puis dans le centre d’une ville lugubre. J’arrivais à me concentrer profondément, et mes poteries en apportaient la preuve. Et voici que j’étais de retour au Japon, dans un atelier désordonné, avec un voisin bavard qui discutait base-ball, en train de façonner un pot en porcelaine au modelé expressif. Et je découvrais que j’y prenais un grand plaisir. Les choses étaient sur la bonne voie.

Deux fois par semaine, je me rendais aux archives du Nihon Mingei-kan, le musée des Arts populaires du Japon, où je travaillais à une monographie sur Leach. Au sein d’une ferme restaurée de la banlieue de Tokyo, ce musée accueille la collection d’objets d’art populaire japonais et coréen léguée par Yanagi Soetsu. Philosophe, historien de l’art et poète, Yanagi a forgé une théorie sur la beauté de certains objets – poterie, vannerie ou étoffes – fabriqués par des artisans anonymes. S’ils sont porteurs, selon lui, d’une beauté inconsciente, c’est parce qu’ils ont été reproduits un si grand nombre de fois que l’artisan s’est libéré de son ego. Dans sa jeunesse, au début du XXe siècle, il a été l’ami inséparable de Leach, avec qui il échangeait des lettres passionnées sur les écrits de Blake, Whitman ou Ruskin. Ils ont même fondé une colonie d’artistes dans un hameau situé à la bonne distance de Tokyo, où Leach modelait ses poteries avec l’assistance des jeunes gens du cru, tandis que Yanagi faisait à son cercle de bohèmes des discours sur Rodin et la beauté.

Passé la porte, le dallage de pierre cédait la place à un banal linoléum, et il fallait emprunter un petit couloir pour arriver à la salle des archives consacrée à Yanagi : un petit espace dont les murs tapissés de rayonnages abritaient ses livres, ainsi que ses notes et sa correspondance rangées dans des enveloppes matelassées. Un bureau, une ampoule nue, et rien d’autre. J’aime beaucoup les archives. Celles-ci étaient spécialement calmes, et toujours plongées dans une épaisse pénombre. C’est là que je poursuivais mes lectures, prenant des notes en vue d’une monographie novatrice sur Leach. Elle prendrait la forme d’un essai sur le japonisme*1, ce malentendu séculaire, passionné et créatif que l’Occident a nourri à l’égard du Japon. Je cherchais à appréhender ce qui, dans la nature du Japon, suscitait tant de zèle et de ferveur chez les artistes, et tant de courroux chez les universitaires qui dénonçaient une méprise après l’autre. En écrivant cet ouvrage, je nourrissais l’espoir de me délivrer de mon propre engouement pour ce pays, profond et envahissant.

Je consacrais aussi une après-midi par semaine à mon grand-oncle Iggie.

À la sortie du métro, j’entamais l’ascension de la colline, passant devant des distributeurs de bière rutilants, le temple de Senjaku-ji où sont ensevelis les quarante-sept samouraïs, la salle de réunion shinto, étrangement baroque, et le bar à sushis tenu par l’athlétique M. X, puis je tournais à droite au niveau du grand mur d’enceinte d’un jardin planté de pins qui appartient au prince Takamatsu. J’entrais dans l’immeuble et prenais l’ascenseur jusqu’au sixième étage. Je trouvais Iggie en train de lire dans son fauteuil, près de la fenêtre. John Le Carré ou Elmore Leonard, principalement, ou des mémoires écrits en français. C’est curieux, faisait-il remarquer, comme certaines langues sont plus chaleureuses que d’autres. Je me penchais vers lui, et il m’embrassait.

Il y avait sur son bureau un sous-main vide, un bloc de papier à lettres à en-tête et des stylos prêts à l’emploi, même s’il avait cessé d’écrire. Par la fenêtre placée derrière lui, on ne voyait que des grues. Des immeubles de quarante étages cachaient la vue sur la baie de Tokyo.

Nous partagions le déjeuner préparé par sa cuisinière, Mme Nakano, ou déposé par son ami Jiro, dont l’appartement communiquait avec le sien. Omelette et salade, et du pain acheté dans une excellente boulangerie française d’un centre commercial de Ginza. Un verre de vin blanc bien frais, sancerre ou pouilly fumé. Une pêche. Du fromage. Et enfin un délicieux café. Bien noir.

À quatre-vingt-quatre ans, Iggie n’était que très légèrement voûté, et il s’habillait toujours de manière impeccable. Il avait belle allure dans ses vestes à chevrons ornées de pochettes, qu’il portait avec une chemise claire et une cravate. Il arborait aussi une petite moustache blanche.

Le déjeuner terminé, il tirait une des portes coulissantes de la longue vitrine qui occupait presque tout un mur du salon, et il en sortait, un par un, les netsukes qu’elle contenait. Le lièvre aux yeux d’ambre. Le jeune homme casqué, brandissant son épée de samouraï. Un tigre tout en pattes et en épaules, qui se retournait en montrant les dents. Il m’en tendait un, que nous observions ensemble, et que je rangeais ensuite avec précaution parmi les dizaines d’animaux et de personnages alignés sur les étagères en verre.




Iggie et sa collection de netsukes, Tokyo, 1960





Je me chargeais de remplir les coupelles d’eau qui restaient toujours dans la vitrine, de peur qu’un air trop sec ne vienne à fissurer les figurines d’ivoire.

T’ai-je déjà dit, me demandait mon oncle, combien nous les aimions dans notre enfance ? Sais-tu qu’ils ont été offerts à mes parents par un cousin de Paris ? T’ai-je déjà conté l’histoire de la poche d’Anna ?

Nos conversations empruntaient parfois d’étranges détours. À un moment, il me décrivait le Kaiserschmarrn que la cuisinière préparait pour l’anniversaire de son père, au petit déjeuner – des piles de crêpes enrobées de sucre glace et de liqueur sirupeuse, que le majordome Josef servait en grande pompe dans la salle à manger, découpant les parts avec un long couteau. Et son père déclarait toujours que l’empereur en personne ne pouvait commencer plus agréablement sa journée d’anniversaire. La minute d’après, il se mettait à évoquer le second mariage de Lilli. Qui était Lilli, d’abord ?

Dieu merci, me disais-je, même si je ne connaissais pas Lilli, j’étais assez bien informé pour savoir où se déroulaient certaines de ces histoires. Bad Ischl, Kövesces, Vienne. Alors que les lumières des grues s’allumaient dans le crépuscule, s’étendant toujours plus loin vers la baie de Tokyo, je pensais que j’étais en passe de devenir son secrétaire particulier, et que je coucherais sans doute par écrit tous ses récits sur la Vienne d’avant la guerre de 14, assis aux côtés d’Iggie avec un carnet de notes. Finalement je ne l’ai jamais fait. La chose me semblait à la fois protocolaire et déplacée. Intéressée, aussi, dans le genre « Voilà une bonne histoire que j’ai bien envie de m’approprier ». Quoi qu’il en soit, j’appréciais la manière dont la répétition finit par aplanir les choses, et les histoires d’Iggie étaient polies comme des galets.

Au fil des années, j’entendis parler de la fierté que leur père tirait de l’intelligence d’Elisabeth, sa sœur aînée, et de l’agacement de leur mère devant son langage sophistiqué. Un peu de sens commun, enfin ! Il lui arrivait fréquemment de mentionner avec une note d’anxiété un de ses jeux avec sa jeune sœur Gisela : il s’agissait de prendre dans le salon un petit objet, de l’emporter au rez-de-chaussée et de lui faire traverser la cour en esquivant les grooms, avant de descendre les marches de la cave et de le cacher dans le sous-sol voûté de la maison. Chacun mettait l’autre au défi d’aller le récupérer, et un jour Iggie avait perdu l’un de ces objets dans le noir. Ce souvenir-là avait quelque chose d’inachevé, de fuyant.

Une foule d’histoires sur Kövesces, leur maison de campagne en Tchécoslovaquie. Sa mère, Emmy, le réveillant avant l’aube pour aller chasser le lièvre dans les chaumes avec le garde-chasse. C’était la première fois qu’on l’autorisait à tirer au fusil, mais en voyant frémir les oreilles des lièvres dans la fraîcheur de l’air, il n’avait pas pu se résoudre à faire feu.

Gisela et Iggie tombant sur un groupe de Tziganes et leur ours dansant attaché à sa chaîne, sur le campement dressé au bord de la rivière, aux confins de la propriété. Saisis de terreur, ils avaient regagné la maison en courant. L’Orient-Express s’arrêtait pour déposer leur grand-mère qui descendait dans sa robe blanche, aidée par le chef de train, tandis qu’ils s’élançaient pour l’accueillir et prendre la boîte de gâteaux emballée dans un papier vert, achetée pour eux chez Demel à Vienne.

Et le matin où Emmy, au petit déjeuner, l’avait entraîné à la fenêtre pour lui montrer l’arbre d’automne couvert de chardonnerets. Les oiseaux s’étaient dispersés quand il avait cogné à la vitre, et après leur envol, l’arbre conservait l’éclat de l’or.

Après le déjeuner, je m’occupais de la vaisselle pendant qu’Iggie faisait la sieste, puis je m’attelais à l’étude des kanji, remplissant de mes efforts maladroits des pages et des pages de papier quadrillé. Je m’attardais jusqu’à ce que Jiro rentre du travail, rapportant les journaux du soir anglais et japonais, ainsi que des croissants pour le petit déjeuner du lendemain. Il mettait un disque de jazz ou du Schubert, nous dégustions un verre ensemble, et puis je prenais congé.

Je louais dans le quartier de Mejiro un studio très agréable qui donnait sur un petit jardin fleuri d’azalées. Je me débrouillais de mon mieux avec ma bouilloire et ma plaque chauffante, mais j’avoue que mes soirées avaient un goût récurrent de nouilles et de solitude. Deux fois par mois, Jiro et Iggie m’invitaient à un dîner ou à un concert. Ils m’offraient un verre à l’Imperial, suivi d’un délicieux repas : sushis, steak tartare, ou bœuf à la financière* en hommage à notre passé de banquiers. En revanche, je déclinais le foie gras, un des plats favoris d’Iggie.

Au cours de l’été, l’ambassade du Royaume-Uni donna une réception à l’intention des universitaires. Il me fallut prononcer un discours en japonais pour expliquer ce que cette année m’avait apporté, et comment la culture servait de passerelle entre nos deux nations insulaires. J’avais répété ma prestation jusqu’à satiété. Iggie et Jiro, tous les deux présents, m’adressaient des signes d’encouragement derrière leur coupe de champagne. Quand j’eus fini, ils vinrent me trouver, et Jiro me pressa l’épaule tandis que mon oncle m’embrassait ; avec un sourire complice, ils m’assurèrent que mon japonais était jozu desu ne – maîtrisé, pointu, excellent.

Ces deux-là s’étaient bien trouvés. Dans son appartement, Jiro avait aménagé une pièce typiquement japonaise, avec des tatamis au sol et un petit autel abritant des photographies de sa mère et de celle d’Iggie, où l’on récitait des prières au son d’une clochette. Dans le sien, Iggie avait exposé sur son bureau une photo d’eux en bateau, voguant sur la mer Intérieure mouchetée de lumière, des montagnes couvertes de pins en arrière-plan. Elle datait de janvier 1960. Jiro, superbe avec ses cheveux lissés en arrière, avait passé un bras autour des épaules d’Iggie. Sur une autre photo, prise dans les années 1980 sur un bateau de croisière au large de Hawaii, ils se tenaient par le bras, vêtus de leur costume de soirée.

C’est dur de partir le dernier, me confia Iggie à mi-voix.

Et il déclara d’une voix plus forte : Vieillir au Japon est quelque chose de merveilleux. J’ai passé ici plus de la moitié de ma vie.

Est-ce que Vienne te manque, à certains égards ? (Pourquoi hésiter à lui demander carrément : que regrette-t-on avec l’âge, quand on a quitté son pays d’origine ?)

Non. Tu sais, je n’y suis retourné qu’en 1973. C’était un endroit étouffant, oppressant. Tout le monde connaissait notre nom. On ne pouvait pas aller acheter un roman sur Kärntner Strasse sans qu’on nous demande des nouvelles du rhume de notre mère. Impossible de faire un mouvement. Toutes ces dorures dans la maison, tous ces marbres. Et il y faisait tellement sombre ! As-tu déjà vu notre ancienne maison sur le Ring ?

Et il me demanda sans préambule : Sais-tu que les beignets aux prunes sont meilleurs au Japon qu’à Vienne ?

Il finit par reprendre le fil, après une pause : Papa disait toujours qu’il me ferait entrer à son club quand j’aurais l’âge voulu. Le jeudi, il allait rejoindre ses amis près de l’Opéra – ses amis juifs. Ces soirs-là il rentrait toujours la mine réjouie. Le Wiener Club. Je demandais chaque fois à l’accompagner, mais il n’a jamais accepté. Ensuite je suis parti pour Paris et New York, et puis la guerre a commencé.

Voilà ce qui me manque. Ce qui m’a manqué.





Iggie a disparu en 1994, peu de temps après mon retour en Angleterre. C’est Jiro qui m’a appelé : il n’avait passé que trois jours à l’hôpital. C’était un soulagement. Je suis retourné à Tokyo pour assister aux funérailles. Nous n’étions qu’une vingtaine de personnes – leurs vieux amis, la famille de Jiro, Mme Nakano et sa fille –, les yeux baignés de larmes.

Nous nous regroupons après la crémation, et l’on nous présente les cendres ; deux par deux, nous nous succédons pour déposer dans l’urne, à l’aide de baguettes noires, les fragments d’os qui n’ont pas brûlé.

Ensuite nous nous rendons au temple où Jiro et Iggie ont acquis une concession, vingt ans auparavant. Le cimetière se trouve derrière le lieu de culte, sur une colline, et chaque lot est délimité par un muret de pierres grises. Leurs deux noms sont déjà marqués sur la pierre tombale, et il y a un emplacement réservé aux fleurs. Des seaux d’eau et des brosses voisinent avec des plaquettes de bois portant des inscriptions peintes. On frappe trois fois, et l’on s’excuse auprès de ses proches de ne pas être revenu plus tôt, puis on nettoie la tombe et on enlève les chrysanthèmes fanés pour les remplacer par des fleurs fraîches.

Au temple, l’urne est posée sur une plate-forme, et l’on place devant elle un portrait d’Iggie – la photographie prise sur le bateau de croisière, en costume de soirée. Le prêtre psalmodie un sutra tandis que nous répandons de l’encens, et Iggie reçoit son nouveau nom bouddhique, son kaimyo, qui l’aidera dans sa vie future.

Nous parlons enfin de lui. Je m’efforce d’exprimer en japonais combien mon oncle comptait à mes yeux, mais les larmes m’en empêchent, et malgré ma confortable bourse d’études, les mots japonais tardent à me venir quand j’en ai vraiment besoin. Dans ce temple des faubourgs de Tokyo, c’est donc un kaddish que je prononce à la mémoire d’Ignace von Ephrussi exilé de Vienne, à la mémoire de son père et de sa mère, de son frère et de ses sœurs éparpillés dans la diaspora.

Les obsèques achevées, Jiro me demande de trier avec lui les vêtements d’Iggie. Dans les placards de son dressing, je trouve les chemises rangées par coloris. En emballant ses cravates, je note qu’elles tracent une carte de ses voyages avec Jiro à Londres et Paris, à Honolulu et New York.

Quand nous avons terminé, Jiro nous sert un verre de vin et, sortant un pinceau et un encrier, il rédige un document avant de le sceller. Il y est dit, m’explique-t-il, qu’après sa disparition, c’est moi qui aurai la charge des netsukes.

C’est donc moi le prochain.





La collection compte 264 netsukes. Une vaste collection rassemblant de très petits objets.

J’en prends un, je le retourne entre mes doigts, je le soupèse au creux de ma paume. Ceux qui sont taillés en bois d’orme ou de châtaignier sont encore plus légers que les statuettes d’ivoire, et ils laissent mieux apparaître la patine : on devine un lustre discret sur l’échine du loup gris tacheté, sur le couple d’acrobates étroitement enlacés. Les figurines d’ivoire font défiler toute la gamme des crème, toutes les nuances sauf le blanc pur. Quelques-unes ont des yeux incrustés d’ambre ou de corne. Parmi les plus anciennes, on en trouve de légèrement érodées : ainsi, la cuisse du faune reposant sur un lit de feuilles a perdu de son relief. Et la cigale présente une fine craquelure, une fissure à peine perceptible. Qui l’a laissée tomber ? En quel lieu, à quel moment ?

La plupart sont signées, attestant ce moment d’appartenance où l’objet est achevé et où son créateur s’en sépare. Un des netsukes en bois figure un homme assis, qui tient une courge entre ses pieds. Incliné en avant, il serre à deux mains un couteau dont la lame est à demi plantée dans la courge. La besogne est ardue, ses bras, ses épaules et son cou sont là pour le montrer : chaque muscle concentre son effort sur la lame. Un autre représente un tonnelier maniant son herminette sur un tonneau inachevé. Assis, il se penche à l’intérieur comme dans un cadre, les sourcils froncés par la concentration. Ce travail sur l’ivoire nous révèle ce qu’est le travail du bois. Tous les deux incarnent l’ouvrage achevé prenant pour sujet l’inachevé. Regardez, je suis arrivé le premier, et lui a tout juste commencé.

Quand on fait tourner les netsukes dans ses mains, on a le plaisir de découvrir l’emplacement des signatures – sur la semelle d’une sandale, à l’extrémité d’une branche, sur le thorax d’un frelon – ainsi que l’espacement entre les coups de ciseau. Je pense aux mouvements que l’on fait quand on signe à la japonaise, à l’encre : le pinceau plongeant dans l’encre, l’explosion du premier contact, le retour à la pierre à encre, et je me demande comment l’on peut tracer une signature aussi précise avec les délicats outils de métal du sculpteur de netsukes.

Certains netsukes ne portent aucun nom, et l’on a collé sur d’autres des petits bouts de papier, sur lesquels des nombres minuscules sont inscrits à l’encre rouge.

Les rats sont très représentés. Peut-être parce qu’ils donnaient au sculpteur l’occasion d’entremêler toutes ces queues sinueuses, de les enrouler autour des seaux d’eau, des poissons morts et des robes des mendiants, et de replier leurs pattes sur le dessous des sculptures. Je m’aperçois que les chasseurs de rats sont tout aussi nombreux.

Il y a des netsukes qui sont des études du mouvement, si bien que les doigts suivent la courbe d’une corde qui se déroule, ou d’une gerbe d’eau renversée. D’autres figures ont des postures contractées, irrégulières au toucher. Une jeune fille dans un tub en bois, un tourbillon de palourdes. D’autres encore vous font la surprise d’être les deux à la fois. Un dragon tout en plis et replis prend appui contre un rocher tout simple. Les doigts se promènent sur l’ivoire lisse qui évoque la pierre, et rencontrent brusquement la densité du dragon.

J’observe avec joie que l’asymétrie est leur point commun. Comme pour mes bols à thé japonais favoris, la partie ne suffit pas à résumer le tout.

En rentrant à Londres, j’enfouis dans ma poche un de ces netsukes, et pendant une journée je le transporte partout où je vais. Le mot « transporter » ne convient pas tout à fait, d’ailleurs, il est trop intentionnel. Un netsuke est si petit, si léger qu’il se déplace entre vos clés et votre petite monnaie et disparaît quasiment au milieu. On finit tout simplement par oublier sa présence. Celui dont je parle figurait une nèfle bien mûre, taillée en bois de châtaignier à la fin du XVIIIe siècle à Edo, l’ancienne Tokyo. En automne au Japon, on voit quelquefois des néfliers ; une branche qui se déploie par-dessus l’enceinte d’un temple ou d’un jardin privatif, jusque dans une rue bordée de distributeurs, cause une joie indescriptible. Mon fruit approche la limite entre maturité et déclin. On croirait que les trois feuilles qui le coiffent vont tomber si on les frotte entre ses doigts. Il y a un léger déséquilibre dans le fruit, un côté est plus mûr que l’autre. On sent au-dessous les deux orifices – l’un plus grand que l’autre – où l’on pourrait glisser un cordon de soie pour que le netsuke serve à suspendre une petite bourse. J’essaie d’imaginer à qui il a appartenu. Ce netsuke est tout simple, il a été fabriqué bien avant que le Japon ne s’ouvre au commerce extérieur vers 1850, et il est donc adapté au goût japonais : il se peut qu’il ait été destiné à un marchand ou à un lettré. Il est sobre et discret, mais sa vue amène un sourire sur mes lèvres. Créer pour le toucher un objet si doux à partir d’un matériau si dur est une espèce de boutade tactile, patiente et assez convaincante.

La nèfle toujours au fond de ma poche, je passe au musée, où j’ai rendez-vous au sujet de mes recherches en cours, puis je retourne à mon studio avant de me rendre à la London Library. De temps en temps, je la fais rouler entre mes doigts.

Je me rends compte alors à quel point il m’importe que cet objet à la fois dur et doux, et si facile à perdre, ait survécu. Il faut que je trouve le moyen de démêler les fils de son histoire. Le fait que ce netsuke m’appartienne, et que j’aie reçu tous les autres en héritage, me charge d’une responsabilité envers eux et envers ceux qui les ont possédés avant moi. J’ai peine à définir clairement en quoi elle consiste, et cela me plonge dans l’embarras.

Je connais, grâce à Iggie, les grandes lignes de leur périple. Je sais que ces netsukes ont été achetés à Paris vers 1870 par un cousin de mon arrière-grand-père, Charles Ephrussi. Je sais aussi qu’ils ont été offerts comme cadeau de mariage à mon arrière-grand-père Viktor von Ephrussi au début du XXe siècle, dans la ville de Vienne. Je connais en détail l’histoire d’Anna, la bonne de mon arrière-grand-mère. Et je sais enfin qu’ils ont suivi Iggie à Tokyo, et qu’ils ont fait partie de sa vie avec Jiro.

Paris, Vienne, Tokyo, Londres.

L’histoire de la nèfle débute à l’endroit où elle a été fabriquée. À Edo, l’ancienne Tokyo, avant que les Black Ships du commodore américain Perry n’ouvrent le Japon au commerce international, en 1859. Mais son premier sanctuaire a été le bureau de Charles, à Paris. Une pièce de l’hôtel Ephrussi qui donnait sur la rue de Monceau.

Voilà un bon début. Je me réjouis de tenir ce lien direct, oral, avec Charles. À l’âge de cinq ans, ma grand-mère Elisabeth rencontra Charles au chalet Ephrussi de Meggen, sur les bords du lac de Lucerne. Le « chalet » était en fait un bâtiment de six étages en pierres rustiquées couronné de majestueuses tourelles. Une construction d’une stupéfiante laideur. Jules, le frère aîné de Charles, et son épouse Fanny l’avaient fait bâtir au début des années 1880, afin d’échapper « à l’atmosphère affreusement oppressante de Paris ». Immense, il était assez spacieux pour loger l’ensemble du « clan Ephrussi » de Paris et de Vienne, ainsi que tous les cousins berlinois.

Autour du chalet, on rencontrait mille petits sentiers au gravier crissant bordés de buis bien taillés, à l’anglaise, de petits parterres fleuris de plantes ornementales et un féroce jardinier prompt à interrompre les jeux d’enfants. Dans ce sévère jardin suisse, les gravillons éparpillés n’étaient pas de mise. Le jardin descendait vers le lac, où l’on trouvait un ponton et un hangar à bateaux, ainsi que de nouvelles occasions de réprimande. Jules, Ignace et le benjamin Charles étaient tous trois de nationalité russe, si bien que le drapeau de Russie flottait sur le toit de la remise à bateaux. Les étés nonchalants se succédaient au chalet. Elisabeth était l’héritière pressentie de la colossale fortune de Jules et de Fanny, qui n’avaient pas de descendance. Ma grand-mère avait gardé le souvenir d’une grande toile accrochée dans la salle à manger, représentant des saules au bord d’un ruisseau. Elle se rappelait aussi que tous les serviteurs de la maisonnée étaient de sexe masculin, y compris en cuisine, ce qu’elle trouvait beaucoup plus excitant que leur domesticité viennoise, où les seuls hommes étaient le vieux majordome Josef, le portier qui lui adressait un clin d’œil en ouvrant la grille qui donnait sur le Ring, et les quelques grooms perdus dans la foule des bonnes et des cuisinières. Apparemment, les serviteurs mâles avaient moins tendance à briser les porcelaines. Et dans ce chalet sans enfants, les porcelaines occupaient toute la place.

Charles n’était pas vraiment âgé, mais à côté de ses frères nettement plus séduisants, il donnait l’impression d’être très vieux. Tout ce que se rappelait Elisabeth, c’était sa superbe barbe, et la montre d’une facture très délicate qu’il tirait d’une poche de son gilet. Et que, comme dans toutes les histoires de parents âgés, il lui avait donné une pièce d’or.

Un épisode, cependant, avait laissé dans sa mémoire une marque plus vive : un jour, Charles s’était penché pour ébouriffer les cheveux de sa sœur. Gisela, plus jeune et infiniment plus jolie, se voyait toujours réserver ce genre d’attentions. Charles l’avait appelée sa Bohémienne*.

Voilà mon lien verbal avec Charles. Il appartient à l’histoire. Une fois couché sur le papier, il semble un peu insuffisant.

Et la matière qu’il me reste pour poursuivre – la domesticité masculine, l’histoire assez banale du vieil oncle qui offre une pièce – semble baigner dans une pénombre mélancolique, quoique j’apprécie le détail du drapeau russe. Je sais que ma famille était juive, bien entendu, et qu’elle possédait une fortune ahurissante, mais je me garderai bien de m’embarquer dans une saga aux teintes sépia, et de concocter un récit élégiaque d’un monde perdu dans la Mitteleuropa. Et je ne veux surtout pas réduire Iggie au personnage du grand-oncle dans son bureau, pareil au Utz de Bruce Chatwin, en train de léguer l’histoire familiale tout en m’invitant à en prendre grand soin.

Cette histoire-là n’a pas besoin de moi pour être racontée. Il suffirait de tisser quelques anecdotes mélancoliques, d’évoquer encore l’Orient-Express, et de glisser quelques balades au hasard des rues de Prague ou de tout autre lieu pareillement photogénique, et des images trouvées sur Google des salles de bal de la Belle Époque. Le résultat aurait un air de nostalgie. Et d’inconsistance.

Ce n’est pas mon rôle d’exprimer de la nostalgie pour toute cette richesse et ce luxe du siècle dernier aujourd’hui disparus. Et l’inconsistance ne m’intéresse pas. Je veux connaître la relation entre l’objet en bois que je fais tourner entre mes doigts – dur, complexe, japonais – et les lieux où il s’est trouvé. Je veux atteindre la poignée de la porte et sentir qu’elle s’ouvre devant moi. Je veux arpenter chaque pièce où il a été placé, ressentir l’espace autour, voir les tableaux sur les murs, la lumière qui entre par les fenêtres. Et je veux savoir quelles mains l’ont touché, et ce que la personne a senti, ce qu’elle a pensé – si seulement elle a pensé quelque chose. Je veux savoir de quoi il a été le témoin.

Selon moi, la mélancolie est la manière la plus commune de rester dans le vague, un prétexte au non-engagement, un défaut de concentration asphyxiant. Alors que ce netsuke est à l’inverse un concentré d’exactitude. Il mérite en retour une précision égale.

Si tout cela m’importe tant, c’est que j’ai pour métier de fabriquer des choses. Pour moi, la façon dont les objets sont manipulés, utilisés et cédés ne relève pas d’un intérêt secondaire. C’est au contraire la question centrale. J’ai réalisé des milliers et des milliers de poteries. Je n’ai aucune mémoire des noms, je m’embrouille et je me trompe, mais je suis doué pour la céramique. Je n’ai aucun mal à mémoriser le poids et l’équilibre d’une poterie, les rapports entre volume et surface. Je suis capable de déchiffrer la tension qu’une arête peut créer ou réduire. Je sens si l’objet a été façonné dans la hâte ou avec minutie. S’il émane de lui quelque chose de chaleureux.

Je perçois le fonctionnement de tout cela dans les objets qui me sont proches. Comment un objet déplace autour de lui un fragment du monde.

Je me rappelle aussi si un objet invitait à être touché avec toute la main, ou seulement du bout des doigts, ou s’il vous priait de ne pas l’approcher. Car prendre une chose dans sa main n’est pas en soi meilleur que s’en abstenir. Certaines choses sont destinées à la contemplation à distance, et non au contact désinvolte. En tant que céramiste, je m’étonne parfois que les gens qui possèdent mes poteries me parlent d’elles comme d’êtres vivants. Je ne suis pas certain de pouvoir affronter la vie future d’un objet que j’ai créé. Pourtant, certains semblent réellement avoir conservé la pulsation du moment où ils ont été faits.

Cette pulsation ne laisse pas de m’intriguer. C’est une expérience étrange, ce bref instant où l’on hésite entre toucher et ne pas toucher. Si je décide de poser la main sur cette petite tasse blanche, avec son unique ébréchure près de l’anse, ce geste sera-t-il inscrit dans l’histoire de ma vie ? Un objet tout simple, cette tasse ivoire plutôt que blanche, trop petite pour servir le café, pas très bien proportionnée, pourrait s’intégrer au monde des objets que j’ai manipulés, trouver sa place sur le territoire de mon roman intérieur : l’entrecroisement sinueux et sensuel des choses et de la mémoire. Devenir une chose aimée et privilégiée. Je pourrais tout aussi bien la laisser de côté. Ou la donner à quelqu’un d’autre.

La transmission des objets contient toujours des histoires. Je te donne ceci parce que je t’aime. Ou parce que quelqu’un me l’avait offert. Parce que je l’ai acheté dans un endroit bien spécial. Parce que je sais que tu en prendras soin. Parce que cela compliquera ta vie. Parce qu’il attirera l’envie d’un tiers. Un héritage est toujours porteur d’une histoire complexe. Que retiendra la mémoire, qu’est-ce qui sera voué à l’oubli ? Il peut exister une chaîne de l’oubli, l’effacement des précédents possesseurs et des histoires accumulées. Je me demande ce qui m’a été légué en même temps que ces petits objets japonais.

Je me rends compte que la question des netsukes me poursuit depuis trop longtemps. Je peux continuer indéfiniment à la réduire à une anecdote – mon singulier héritage, venu d’un vieil oncle très cher –, ou bien me mettre en quête de sa signification. Un soir, au cours d’un dîner, alors que je rapporte à quelques universitaires ce que je sais de l’histoire, je me sens légèrement écœuré par la mesure de mes paroles. Je m’entends leur tenir des propos distrayants, et l’écho de l’histoire m’est renvoyé par leurs réactions. Elle est en train de perdre non seulement ses aspérités, mais aussi sa consistance. Il faut que je m’en occupe sans attendre, sous peine de la voir disparaître.

Être occupé ailleurs n’est pas une excuse valable. Ma dernière exposition vient de s’achever, et si je m’y prends bien, je peux toujours renvoyer à plus tard la commande d’un collectionneur. J’ai fait un compromis avec ma femme et libéré mon calendrier. Trois ou quatre mois devraient me suffire. Ce délai me laissera le temps de retourner voir Jiro à Tokyo et de me rendre à Paris et à Vienne.

Dans la mesure où ma grand-mère et mon oncle Iggie sont tous les deux décédés, je dois recourir à l’aide de mon père pour m’assurer d’un point de départ. gé de quatre-vingts ans, il est la gentillesse même et me promet de chercher des informations dans les affaires de famille. Il semble enchanté qu’un de ses quatre fils porte intérêt à tout cela. Il n’y a pas grand-chose, me prévient-il. Il passe me remettre à mon atelier une liasse de photographies, une quarantaine environ. Il apporte en même temps deux minces dossiers contenant des lettres auxquelles il a ajouté des post-it couverts de notes en grande partie lisibles, un arbre généalogique annoté par ma grand-mère dans les années 1970, le registre des membres du Wiener Club en 1935, et, emballés dans un sac de supermarché, une série de romans de Thomas Mann aux marges pleines d’annotations. Nous disposons le tout sur la longue table de mon bureau, au-dessus de la pièce où je cuis mes céramiques. Te voilà conservateur des archives familiales, déclare mon père, tandis que je contemple d’un œil dubitatif les piles de documents.

Je lui demande non sans angoisse s’il a autre chose en réserve. Le soir même, il cherche de nouveau dans le petit appartement qu’il occupe dans une résidence pour pasteurs à la retraite. Il m’informe par téléphone qu’il a déniché un volume supplémentaire de Thomas Mann. Ce voyage s’annonce plus compliqué que je ne m’y attendais.

Je ne peux tout de même pas commencer par des doléances. Je ne sais rien de très concret sur Charles, le premier collectionneur des netsukes, mais j’ai trouvé au moins l’adresse de son domicile parisien. Un netsuke au fond de ma poche, je me mets en route.





1- Les mots ou expressions en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original (N.d.T.)





Première partie

Paris

1871-1899





Plan de Paris





1. « Le West End »





Je pars à la rencontre de Charles sous le soleil d’une après-midi d’avril. La rue de Monceau est une longue rue parisienne coupée par le boulevard Malesherbes, qui monte tout droit vers le boulevard Pereire, où se dressent des immeubles de pierres chaudes, une succession d’hôtels particuliers aux façades rustiquées qui jouent discrètement avec les motifs néoclassiques, petits palais florentins décorés de têtes sculptées, de caryatides et de cartouches. Voici celui que je cherche, juste après le siège de Christian Lacroix. Je découvre, accablé, qu’il est occupé aujourd’hui par une compagnie d’assurances médicales.

Il est d’une incontestable beauté. Enfant, je dessinais des bâtiments pareils à celui-ci, passant des après-midis à encrer soigneusement les ombres afin de bien rendre les effets de perspective sur les piliers et les fenêtres. Ce type d’architecture n’est pas sans parenté avec la composition musicale. On sélectionne quelques éléments classiques et l’on s’efforce de leur imprimer un rythme : quatre colonnes corinthiennes pour ponctuer la façade, quatre urnes massives sur la rambarde, cinq étages de haut, huit fenêtres. Le rez-de-chaussée est fait d’énormes blocs de pierre auxquels on a voulu donner la patine des ans. Je longe la façade avec un regard appréciateur, et à mon troisième passage, je remarque le double E dos à dos, emblème de la famille Ephrussi, inséré dans les garde-corps métalliques des fenêtres sur rue, les vrilles de l’initiale se déployant à l’intérieur du motif ovale. On le voit à peine. J’essaie de comprendre cette rectitude, et ce qu’elle révèle de confiance en soi. Je me glisse sous le porche pour pénétrer dans la cour, puis j’emprunte un autre passage qui mène à l’écurie en briques rouges, surmontée des logements des domestiques : une sensible baisse de qualité dans les matériaux et les textures.

Un livreur apporte des cartons de pizzas aux employés de la compagnie d’assurances. La porte d’entrée est restée ouverte. J’entre donc dans le hall, où l’escalier en fonte noire et à filigrane d’or s’enroule telle une volute de fumée jusqu’à la lanterne qui marque son sommet. Une urne de marbre dans une niche profonde, un dallage de marbre en damiers, noir et blanc. Un groupe de cadres descend l’escalier en faisant résonner le marbre, et je m’éloigne, embarrassé. Comment trouver les mots pour expliquer ma quête insensée ? Posté dans la rue, j’observe la maison en prenant des photographies, tandis que les passants me contournent en s’excusant. Regarder les maisons relève d’une forme d’art. Il faut s’exercer à voir comment un bâtiment se tient au milieu d’un paysage, qu’il soit naturel ou urbain. Il s’agit de découvrir quelle place il prend dans le monde, quelle proportion du monde il déplace. Le numéro 81, par exemple, se fond discrètement avec ses voisins : certaines demeures sont plus majestueuses, d’autres plus communes, mais bien peu sont aussi effacées.

Je lève les yeux vers le deuxième étage, où se trouvait l’appartement de Charles, qui donnait à la fois sur la rue, face à un immeuble au classicisme robuste, et sur la cour, avec dans son prolongement un fouillis de toits, d’urnes, de pignons et de cheminées. Charles disposait d’une antichambre, de deux salons – dont l’un transformé en bureau –, d’une salle à manger et de deux chambres. Si mes calculs sont bons, il partageait cet étage avec son frère Ignace, tandis que l’aîné, Jules, et leur mère veuve, Mina, occupaient le premier niveau, avec des plafonds plus hauts, des fenêtres plus imposantes et ce balcon où l’on voit aujourd’hui des géraniums montés en graine dans leurs bacs en plastique. D’après les archives municipales, la cour était autrefois recouverte d’une verrière, disparue depuis fort longtemps. Et il y avait cinq chevaux et trois calèches dans cette écurie, convertie depuis lors en ravissante habitation. Je me demande si ce nombre de chevaux convenait à une famille étendue et mondaine, toujours soucieuse de produire une impression favorable.

La demeure a beau être immense, les trois frères devaient se croiser quotidiennement dans ces escaliers tournants, dorés et noirs, ou tout au moins chacun devait entendre les autres, quand le bruit de l’attelage prêt à partir résonnait sous le passage vitré. Ils devaient aussi rencontrer les amis en visite, qui passaient devant leur porte pour se rendre dans un autre appartement. Sans doute ont-ils appris à ne pas se voir, à ne pas s’entendre. Quand je pense à mes propres frères, je me dis que vivre si près de sa famille exige ce genre d’attitude. Je présume qu’ils avaient de bonnes relations. À moins qu’ils n’aient pas eu le choix. Après tout, le travail était à Paris.

Tout en étant une maison de famille, l’hôtel Ephrussi servait de quartier général parisien à une famille en pleine ascension. Il avait son pendant à Vienne, le palais Ephrussi sur le Ring. Les deux bâtiments, le parisien et le viennois, ont en commun une dimension théâtrale, un souci de représentation. Tous les deux ont été construits en 1871, dans des quartiers nouveaux et en vogue. La rue de Monceau et le Ring étaient tellement récents qu’ils ressemblaient à deux chantiers chaotiques et inachevés, pleins de vacarme et de poussière. Ces espaces farouchement arrivistes étaient en train de s’inventer, en concurrence avec les quartiers plus anciens, aux rues plus étroites.

Si cette maison en particulier, dans ce cadre précis, me semble aussi théâtrale, c’est justement parce qu’il s’agit d’une mise en scène délibérée. Les résidences de Paris et de Vienne s’inscrivaient dans une stratégie familiale. Les Ephrussi « imitaient » les Rothschild. De la même manière que ces derniers avaient envoyé, à l’aube du XIXe siècle, leurs fils et leurs filles coloniser les capitales d’Europe depuis la ville de Francfort, l’Abraham de notre famille, Charles Joachim Ephrussi, avait orchestré son expansion à partir d’Odessa dès les années 1850. En digne patriarche, il avait eu deux fils de sa première union, Ignace et Léon. Après son remariage, à l’âge de cinquante ans, il eut encore des descendants : deux autres garçons, Michel et Maurice, et deux filles, Thérèse et Marie. Ces six enfants seraient un jour lancés dans le milieu de la finance, ou unis par le mariage à des dynasties juives soigneusement choisies.

Odessa était située dans la Zone de résidence, cette région de la frontière occidentale de l’empire de Russie où les juifs avaient l’autorisation de s’installer. La ville, réputée pour ses synagogues et ses écoles rabbiniques, et forte d’une grande richesse littéraire et musicale, attirait comme un aimant les habitants misérables des shtetls de Galicie. Tous les dix ans, Odessa voyait doubler une population qui mêlait Russes, Grecs et juifs. C’était une cité polyglotte vouée aux spéculateurs et aux négociants, un port grouillant d’espions et d’intrigues : une ville en train de se faire. Modeste commerçant en grains, Charles Joachim Ephrussi avait réussi à bâtir une gigantesque entreprise en monopolisant le marché du blé. Il achetait le grain à des intermédiaires qui l’acheminaient par des routes cahoteuses depuis l’Ukraine ; les champs de blé de cette riche terre sombre étaient les meilleurs du monde. Arrivée à Odessa, la marchandise était stockée dans ses entrepôts du port, puis exportée au-delà de la mer Noire, le long du Danube et de l’autre côté de la Méditerranée.

En 1860, les Ephrussi était devenus les premiers exportateurs de céréales dans le monde. Si l’on surnommait James de Rothschild le Roi des Juifs*, les Ephrussi avaient été baptisés les Rois du blé *. Ces juifs-là possédaient leurs propres armoiries : un épi de blé et un bateau héraldique, un trois-mâts toutes voiles dehors. La devise familiale se déroulait au-dessous du navire : Quod honestum. « Nous sommes sans reproche. Vous pouvez avoir confiance en nous. »

L’idée principale était de s’appuyer sur ce réseau de contacts et d’activités financières pour participer à des projets de grande envergure : ponts sur le Danube, chemins de fer en Russie et en France, docks et canaux. Ephrussi et Cie, prospère maison de commerce, se transformait en un établissement financier d’ampleur internationale. Elle deviendrait plus tard une banque. Chaque affaire profitable conclue avec un gouvernement, chaque transaction avec un archiduc désargenté, chaque client qui contractait un engagement auprès de la famille était une nouvelle étape franchie vers la respectabilité, une distance accrue entre eux et les chariots grinçants venus d’Ukraine.

En 1857, les deux fils aînés et leurs familles furent envoyés à Vienne, capitale du tentaculaire Empire austro-hongrois. Ils firent l’acquisition d’une immense maison du centre ville qui, pendant une décennie, abrita une population changeante de grands-parents, d’enfants et de petits-enfants, au gré des déplacements de chacun entre Vienne et Odessa. L’un des fils, mon arrière-arrière-grand-père Ignace, avait reçu pour mission de gérer les affaires familiales à l’intérieur de l’Empire austro-hongrois, depuis sa base viennoise. Paris devait être l’étape suivante. Léon, l’aîné des fils, eut pour tâche d’y établir la famille et les affaires.

Me voici devant l’avant-poste de Léon, sur cette colline dorée du 8e arrondissement. Plus précisément, je suis appuyé contre l’immeuble d’en face, et je pense au brûlant été de 1871, quand la famille arriva de Vienne pour s’installer dans cette maison étincelante et toute neuve. La ville n’était pas encore guérie de ses traumatismes. Le siège de l’armée prussienne ne s’était achevé que quelques mois plus tôt, avec la défaite de la France et la proclamation de l’Empire allemand dans la galerie des Glaces de Versailles. La IIIe République vivait des débuts instables, minée par les communards dans la rue et par les factions au sein du gouvernement.

Leur propre demeure était peut-être terminée, mais les constructions environnantes étaient toujours en chantier. Les plâtriers venaient tout juste de partir, et les doreurs, inconfortablement allongés sur les marches basses, polissaient les fleurons de la rampe d’escalier. Meubles, tableaux et caisses de vaisselle furent précautionneusement transportés dans les étages. L’intérieur était aussi bruyant que l’extérieur, les fenêtres étaient ouvertes sur la rue. Léon souffrait d’une maladie cardiaque. Pour la famille, les premiers jours passés dans cette belle maison se révélèrent tragiques : Betty, la benjamine des quatre enfants de Léon et Mina, mariée à un banquier juif absolument irréprochable, décéda quelques semaines après la naissance d’un bébé, Fanny. Il fallut alors ériger un caveau de famille dans la section juive du cimetière de Montmartre, dans la nouvelle ville d’adoption. Ce monument gothique, assez vaste pour accueillir tout le clan, exprime sans ambiguïté leur intention de rester, envers et contre tout. Je finis par trouver son emplacement. La grille a disparu, et la tombe est jonchée de feuilles de marronnier jaunies.




L’hôtel Ephrussi, rue de Monceau





Cette colline était un site idéal pour accueillir les Ephrussi. Tout comme le Ring de Vienne – où résidait l’autre branche de la famille – avait reçu le surnom acerbe de « Zionstrasse », les capitaux juifs étaient un facteur déterminant dans la vie de la rue de Monceau. Le quartier avait été bâti dans les années 1860 par deux frères sépharades Isaac et Émile Pereire, qui avaient fait fortune dans la finance, les chemins de fer et la promotion immobilière. Ils sont à l’origine de colossales opérations dans l’hôtellerie et les grands magasins. Après avoir fait l’acquisition de la plaine Monceau, une zone étendue mais sans caractère particulier, située à l’époque hors des limites de Paris, ils se lancèrent dans la construction de résidences destinées à l’élite commerciale et financière naissante. Les familles juives récemment arrivées de Russie et du Levant trouvaient là un cadre à leur goût. Le quartier devint une espèce de colonie, un réseau de mariages, d’obligations et d’affinités religieuses.

Les Pereire réaménagèrent le parc existant, qui datait du XVIIIe siècle, afin d’offrir une vue plus agréable aux immeubles qui l’entouraient. On y accédait à présent par un portail en fonte doré exhibant l’emblème des entreprises Pereire. Les abords du parc Monceau faillirent recevoir le nom de « West End ». Si l’on vous demande où aboutit le boulevard Malesherbes, observait un journaliste contemporain, « n’hésitez pas à répondre “dans le West End”… un nom anglais étant plus distingué qu’une appellation française ». Dans le parc, on pouvait voir « les grandes dames du Faubourg se promener, le pendant féminin de la Haute Finance* et de la Haute Colonie israélite* », comme l’écrivait un journaliste atrabilaire. Très différent de la sobriété minérale et géométrique des Tuileries, le parc à l’anglaise avait des allées sinueuses et des massifs multicolores de plantes annuelles, qu’il fallait fréquemment renouveler.

Redescendant la colline, j’adopte le rythme paisible du flâneur, zigzaguant d’un côté de la rue à l’autre pour observer les moulures des fenêtres. Je me rends compte alors que bon nombre des maisons que je croise portent enchâssées en elles des histoires de réinvention. Dans la plupart des cas, leurs premiers propriétaires avaient débuté leur vie ailleurs.

À dix immeubles de celui de la famille Ephrussi, au numéro 61, vivait Abraham Camondo, tandis que son frère Nissim occupait le 63 et leur sœur Rebecca le 60, de l’autre côté de la rue. Financiers juifs comme les Ephrussi, les Camondo étaient venus à Paris depuis Constantinople, en passant par Venise. Le banquier Henri Cernuschi, ploutocrate et champion de la Commune, venait pour sa part d’Italie et vivait près du parc dans la glaciale magnificence de ses trésors japonais. Le numéro 55 abrite l’hôtel Cattaui, où résidait une famille de banquiers juifs originaires d’Égypte. Quant au numéro 43, il s’agit du palais d’Adolphe de Rothschild, racheté à Eugène Pereire et nanti ensuite d’une salle d’exposition avec verrière qui accueillait sa collection d’art de la Renaissance.

Cependant, rien ne peut se comparer à l’hôtel particulier que fit bâtir Émile-Justin Menier, le magnat du chocolat. Derrière ses hauts murs, il laissait apercevoir une telle débauche de splendeurs, une profusion d’ornements si éclectique que Zola ne se trompait pas beaucoup en le dépeignant comme un « bâtard opulent de tous les styles ». Dans La Curée, un roman très sombre paru en 1872, le nabab de l’immobilier Saccard, décrit comme un juif rapace, a son domicile rue de Monceau. On se fait une idée de la rue telle qu’elle était à l’arrivée des Ephrussi : une rue juive, pleine de gens en représentation dans leurs fastueuses demeures rutilantes. Dans l’argot parisien, Monceau était devenu un synonyme de parvenu, de nouveau riche.

Voilà donc le monde au sein duquel mes netsukes se sont posés pour la première fois. Chemin faisant, je remarque le jeu entre discrétion et opulence, l’alternance entre visibilité et invisibilité.

Lorsqu’il arriva à Paris, Charles Ephrussi avait vingt et un ans. On était en train de planter des arbres dans Paris, et de larges trottoirs prenaient la place des étroits passages de la vieille ville. Depuis une quinzaine d’années, les travaux de démolition et de reconstruction allaient bon train sous la houlette du baron Haussmann. On rasait les rues médiévales, on créait des espaces verts, on perçait des boulevards. De nouvelles perspectives apparaissaient à une vitesse inouïe.

Si l’on veut retrouver le goût de cette époque, celui des nuages de poussière qui couraient le long des avenues tout juste pavées et des ponts, il suffit de regarder deux tableaux de Gustave Caillebotte. Le peintre, de quelques mois plus âgé que Charles, habitait lui aussi un superbe hôtel du quartier. Sa toile Le Pont de l’Europe montre un jeune homme élégant – peut-être l’artiste en personne – vêtu d’un pardessus gris et d’un haut-de-forme noir, qui traverse le pont en longeant un des vastes trottoirs. Deux pas derrière lui, une jeune femme à la robe ornée de sages volants se promène sous son ombrelle. La journée est lumineuse. Les pavés tout neufs rendent un vif éclat. Un chien passe, un ouvrier s’appuie au parapet. On se croirait au commencement du monde : une litanie d’ombres et de mouvements d’une rare perfection. Tout le monde, sans oublier le chien, sait ce qu’il a à faire.

Une atmosphère paisible baigne les rues de Paris : des façades de pierre bien nettes, une succession harmonieuse de balcons et des tilleuls fraîchement plantés apparaissent sur la toile Jeune Homme à sa fenêtre, découverte lors de la deuxième exposition impressionniste de 1876. Le frère de Caillebotte se tient à la fenêtre de l’appartement familial, à l’intersection de la rue de Monceau et de la rue de Lisbonne. Les mains dans les poches, il est élégant et plein d’assurance, avec toute une vie devant lui et un somptueux fauteuil derrière son dos.




Gustave Caillebotte, « Le Pont de l’Europe », 1876





Tout semble possible.

Il pourrait tout aussi bien s’agir du jeune Charles. Né à Odessa, il avait passé ses dix premières années dans un palais* aux stucs jaunes, en bordure d’un square poussiéreux planté de marronniers. Du haut des greniers de la maison, il avait vue sur le large, au-delà de la forêt de mâts qui encombrait le port. Son grand-père occupait un étage entier et prenait beaucoup de place. La banque se trouvait juste à côté. S’il se promenait sur l’esplanade, il y avait toujours quelqu’un pour arrêter son aïeul, son père ou un des oncles, et demander un renseignement, un service ou un kopek. Là, il apprit inconsciemment que la vie publique impliquait tout un système de rencontres et d’esquives, qu’il fallait savoir combien donner au mendiant ou au colporteur, et comment saluer ses connaissances sans s’arrêter.

La décennie suivante, c’est à Vienne que Charles la passe, en compagnie de ses frères et sœurs, de son oncle Ignace et de sa glaciale tante Émilie, et de ses trois cousins, Stefan (hautain), Anna (acide) et le petit Viktor. Un précepteur vient chaque matin. Ils apprennent les langues, grec et latin, allemand et anglais. Le français est de rigueur à la maison, et si on leur accorde le droit de parler russe entre eux, il leur est interdit d’employer le yiddish qu’ils ont appris dans les rues d’Odessa. Tous les cousins sont capables de commencer une phrase dans une langue et de la terminer dans une autre. Leur maîtrise se révèle indispensable dans une famille qui se déplace entre Odessa, Saint-Pétersbourg, Berlin, Francfort et Paris. Les langues constituent en outre un marqueur social important. Grâce à elles, il est possible d’évoluer dans toutes les sphères de la société. En étant polyglotte, on se sent partout chez soi.

Ils vont voir les Chasseurs dans la neige, de Bruegel, avec sa meute de chiens qui s’ébattent sur le talus. Ils découvrent aussi les Dürer à l’Albertina, ses aquarelles du lièvre frémissant, l’aile déployée d’un oiseau. Les cours d’équitation ont lieu au Prater, les garçons s’initient à l’escrime, et tous les enfants prennent des cours de danse, et ils se montrent très doués. À dix-huit ans, Charles est surnommé par ses proches le Polonais*, le valseur.

À Vienne, les plus âgés des garçons, Jules, Ignace et Stefan, sont conduits dans les bureaux donnant sur le Schottenbastei, non loin du Ring. Le bâtiment où se gèrent les affaires des Ephrussi est on ne peut plus impressionnant. On demande aux garçons de rester sagement assis pendant que l’on discute des livraisons de céréales, que l’on négocie les pourcentages sur les bénéfices. De nouvelles opportunités se présentent – du pétrole à Bakou et de l’or près du lac Baïkal. Les employés s’affairent en tous sens. Pour la première fois, les enfants mesurent l’immensité des richesses qui leur reviendront, et les interminables colonnes des registres les initient à la religion du profit.

À la même époque, Charles, assis près de son jeune cousin Viktor, dessine le Laocoon et les serpents, d’après une statue qu’il adorait à Odessa, et pour impressionner le petit garçon, il s’applique à bien resserrer les anneaux autour des épaules musculeuses du héros. Il lui faut s’exercer longtemps avant de bien réussir chaque serpent. Il trace aussi des esquisses des œuvres qu’il a admirées à l’Albertina, et des croquis des domestiques. Avec les amis de ses parents, il s’engage dans des conversations sur les tableaux qu’ils possèdent. Ils prennent grand plaisir à s’entretenir de leurs collections avec ce jeune homme si cultivé.

Enfin vient le moment du départ mûrement réfléchi pour Paris. Charles a vingt et un ans. Mince de stature et d’un physique agréable, il a une barbe brune bien taillée, qui prend des reflets roux sous certains éclairages. Il a aussi le nez des Ephrussi, grand et recourbé, le même front haut que ses cousins, et des yeux gris sombre à l’expression animée. C’est un jeune homme tout à fait charmant. Sa cravate artistement nouée respire l’élégance, et dès qu’on l’entend parler, on comprend qu’il a pour la conversation le même talent que pour la danse.

Charles a toute licence de vivre à sa guise.

J’aime à croire que cela tenait au fait qu’il était le benjamin, le troisième fils, celui qui, dans les contes, quitte le foyer pour aller courir le vaste monde. Pure projection personnelle, puisque je suis moi-même le troisième fils de la fratrie. Cependant, je soupçonne la famille d’avoir bien compris que ce garçon-là n’était pas taillé pour la Bourse. Ses oncles, Maurice et Michel, se sont également établis à Paris. Il y a peut-être suffisamment de fils dans les bureaux du 45 rue de l’Arcade pour que l’on se dispense sans peine de cet aimable lettré qui se dérobe quand on parle d’argent, et s’absorbe si facilement dans une conversation.

Charles a ses appartements privés dans la demeure familiale, dorés, clairs et encore vides. Il a un endroit où rentrer, une nouvelle maison sur une colline parisienne aux pavés tout neufs. Il a pour lui sa maîtrise des langues, de la fortune et du temps libre. C’est à ce moment-là qu’il entame ses pérégrinations. Comme tout jeune homme bien éduqué, il part pour le Sud. L’Italie est sa première destination.





2. Un lit de parade





La période initiale des collections de Charles est comme une préhistoire de mes netsukes. Il se peut qu’enfant il ait ramassé les marrons tombés sur la promenade d’Odessa, ou rassemblé des pièces à Vienne, mais à ma connaissance, c’est à Paris que tout a débuté. Les premières acquisitions qu’il rapporte au 81 rue de Monceau témoignent d’une certaine avidité. Avidité, cupidité ou enthousiasme désinhibé – toujours est-il qu’il achète beaucoup.

Il a passé une année loin de sa famille, un an de pause, la Wanderjahr traditionnelle, le Grand Tour qui l’a mené auprès des classiques de la Renaissance. C’est ce voyage qui a fait de lui un collectionneur. Disons plutôt qu’il lui a permis de devenir un collectionneur, de transformer la contemplation en possession et la possession en connaissance.

Charles acquiert des dessins et des médaillons, des émaux Renaissance et des tapisseries du XVIe siècle inspirées de Raphaël. Il fait l’achat d’une sculpture d’enfant en marbre à la manière de Donatello, d’une belle statue en faïence de Luca della Robbia, une créature équivoque et vulnérable qui se retourne vers nous sous sa glaçure bleu ciel et jaune vif. Dans l’appartement du deuxième étage, Charles la place dans une niche de sa chambre drapée d’étoffes brodées du XVIe siècle italien. Il en fait une sorte d’autel païen où le faune tient la place du saint et martyr.

Cet autel est reproduit dans un volumineux album brun-rouge conservé à la bibliothèque du Victoria and Albert Museum. Je demande à le consulter, et c’est accompagné d’une salve de plaisanteries qu’il m’arrive dans la salle de lecture, transporté sur un chariot. Ce Musée graphique* renferme des gravures de toutes les grandes collections européennes d’art de la Renaissance, principalement celles de sir Richard Wallace, le propriétaire de la collection Wallace à Londres, de plusieurs membres de la famille Rothschild, et de Charles, âgé alors de vingt-trois ans. La publication de tels albums est un acte de vanité à grande échelle de la part des collectionneurs, dans le seul but de briller auprès de leurs pairs. Trois pages après la somptueuse niche du faune – une draperie d’un rouge profond rehaussée de fils d’or, des portraits de saints et des armoiries –, je tombe sur un autre élément de sa collection.

Je ne peux réprimer un éclat de rire : il s’agit d’un lit monumental datant de la Renaissance, un lit de parade* tendu lui aussi d’étoffes brodées. Un haut baldaquin orné de putti enchâssés dans des cadres sophistiqués, des figures grotesques, des emblèmes héraldiques, des fleurs et des fruits. Deux magnifiques rideaux, retenus par des embrasses surchargées de glands, blasonnés chacun d’un grand E sur fond doré. La même initiale figure sur la tête de lit. Ce lit est digne d’un duc, voire d’un petit prince. Il appartient au royaume de la fantaisie. C’est un lit depuis lequel on dirige une cité-État et donne des audiences ; un lit fait pour composer des sonnets et, très certainement, pour se livrer aux ébats amoureux. Quel genre de jeune homme peut s’offrir semblable lit ?

Tout en inventoriant les acquisitions de Charles, je me mets dans la peau d’un jeune homme de vingt-trois ans, faisant monter par l’escalier tournant des caisses garnies de trésors, que l’on déballe au deuxième étage dans une pluie de copeaux et d’éclats de bois ; je me vois les agencer dans mon propre appartement, choisissant leur place en fonction du soleil matinal qui entre à flots dans les pièces. En pénétrant dans le salon, les visiteurs doivent-ils découvrir des dessins exposés au mur, ou plutôt une tapisserie ? Faut-il qu’ils aient un aperçu de mon lit de parade* ? Je m’imagine en train de montrer les émaux à mes parents et à mes frères, me rengorgeant devant la famille. Brusquement, je me rappelle avec embarras l’époque de mes seize ans, quand j’avais traîné mon lit dans le couloir pour dormir par terre, et punaisé un tapis au-dessus du matelas en guise de baldaquin. Je passais mes week-ends à changer de place mes cadres et mes livres, expérimentant les modifications de mon espace privé. Tout cela me semble éminemment crédible.

Naturellement, l’appartement de Charles tient de la scène de théâtre. Les objets de sa collection requièrent l’œil d’un connaisseur, et tous parlent de savoir, d’histoire, de lignée, et de l’acte même de collectionner. À parcourir cette liste de merveilles – tapisseries tissées d’après des cartons de Raphaël, une sculpture d’après Donatello –, on comprend que Charles a intériorisé la manière dont l’art se déploie à travers l’histoire. De retour à Paris, il fait don au Louvre d’un médaillon rare du XVe siècle, représentant Hippolyte démembré par ses chevaux ensauvagés. J’ai l’impression de commencer à entendre le jeune historien d’art s’adressant aux invités. Au-delà de l’argent, on décèle en lui l’habitude du carnet de notes.

Je commence aussi à sentir le plaisir qu’il tire des choses : le poids surprenant d’un damas, la froide surface des émaux, la patine des bronzes, le relief marqué des fils d’une broderie.

La collection des premiers temps est purement conventionnelle. Bon nombre des amis de ses parents devaient posséder des choses identiques, et ils les avaient sûrement rassemblées pour créer de somptueuses compositions, comparables à la mise en scène* pourpre et or que Charles avait élaborée dans sa chambre parisienne. Ce n’était là qu’une version plus modeste de ce qui se passait dans d’autres demeures juives. Charles cherchait à montrer, avec une insistance exagérée pour un homme aussi jeune, combien il était adulte. Et il se préparait par la même occasion à la vie publique.

Pour des compositions plus grandioses, il fallait se tourner vers les résidences parisiennes des Rothschild, ou vers le nouveau palais de James de Rothschild à Ferrières, non loin de Paris. On y célébrait les chefs-d’œuvre d’une Italie de la Renaissance menée par les marchands et les banquiers, rappelant comment les plus brillants mécènes avaient fait usage d’une fortune qui n’avait rien d’héréditaire. Au lieu d’un grand hall d’inspiration chrétienne et chevaleresque, Ferrières était centré sur une cour intérieure d’où partaient quatre imposants couloirs desservant les différentes ailes de la demeure. Sous un plafond inspiré de Tiepolo courait une galerie abritant des tapisseries figurant les Triomphes, des statues en marbre noir et blanc et des toiles de Vélasquez, Rubens, Guido Reni et Rembrandt. Le doré était la note dominante, présente sur les meubles et sur les cadres, sur les moulures et sur les tapisseries. Partout étaient incrustés des emblèmes dorés des Rothschild. Le goût Rothschild* était devenu synonyme de dorures. Les juifs et leur or.

Ferrières est un peu outré selon les critères de Charles, et son espace à lui est nettement plus restreint : il ne dispose que de sa chambre et de deux salons. Cependant, il a non seulement un lieu où installer ses nouvelles possessions et ses livres, mais aussi un sens affirmé de son identité d’érudit-collectionneur. À la fois absurdement riche et libre de ses mouvements, il jouit d’un statut extraordinaire.

Rien de tout cela ne contribue à me le rendre sympathique. Pour tout avouer, ce lit me met passablement mal à l’aise. Netsukes ou pas, je ne suis pas sûr de supporter bien longtemps ce jeune homme et son œil avisé pour l’art et la décoration intérieure. Une alarme se déclenche en moi : un connaisseur, bien jeune pour se croire aussi savant.

Et tout cet argent n’est pas bon pour lui.

Je me rends compte alors que je dois saisir le regard qu’il portait sur les choses, et que pour cela il me faut lire ses écrits. Me voici sur un terrain de recherches bien balisé : je vais établir tout d’abord une bibliographie complète, que j’explorerai dans l’ordre chronologique. Dans un premier temps, je consulte de vieux numéros de la Gazette des beaux-arts datant de l’époque où Charles est arrivé à Paris, et je prends en note ses premiers commentaires publiés, assez arides, sur les peintres maniéristes, les bronzes et Holbein. Le travail est laborieux, mais je suis concentré. Charles manifeste une prédilection pour le Vénitien Jacopo de Barbari, qui a pour sujets favoris saint Sébastien, le combat des Tritons et les personnages dénudés se contorsionnant dans leurs liens. Je m’interroge encore sur le sens à donner à ce penchant pour les thèmes érotiques. Non sans inquiétude, je repense au Laocoon d’Odessa.

Les débuts de Charles sont modestes. Je trouve des notes sur des expositions, des livres et des essais, des notes aussi sur des publications : les rebuts attendus de l’histoire de l’art, inscrits en marge de l’érudition d’un autre (« notes en vue de l’authentification de… », « réponse au catalogue raisonné de… »). Ces textes me semblent en accord avec ses collections italiennes, et je n’ai guère l’impression de progresser. Toutefois, au fil des semaines, je me sens plus à mon aise en compagnie de Charles : le premier détenteur des netsukes commence à écrire de manière plus fluide. Des nuances de sentiments inattendues trouvent à s’exprimer. Trois semaines de mon précieux printemps s’écoulent, puis deux autres encore, un temps inconsidérément dépensé dans la pénombre de la section des Périodiques.

Charles apprend à passer du temps avec un tableau. On a l’impression qu’il ne s’est pas contenté d’un seul regard. Certains comptes rendus d’expositions témoignent de ce mouvement de retour en arrière, de cette façon de reculer et d’avancer de nouveau pour mieux voir une toile. En même temps que sa passion et son assurance grandissante, on sent que son écriture s’affermit et qu’il réprouve les opinions toutes faites. Il s’efforce d’équilibrer sentiments et jugements, mais son style laisse affleurer les deux dimensions. Une qualité rare dans les écrits sur l’art, constaté-je tandis que les semaines s’enfuient et que la pile des Gazette ne cesse de s’élever devant moi, telle une tour de nouvelles questions, chaque volume bourré de marque-pages, de post-it jaunes et de bordereaux d’emprunt.

Mes yeux sont fatigués. L’impression est en corps 8, en plus petit encore pour les notes. Une bonne occasion, en tout cas, pour rafraîchir mon français. Je commence à penser que je peux m’entendre avec cet homme. La plupart du temps, il ne fait preuve d’aucun pédantisme. Il cherche uniquement à nous faire voir plus nettement ce qui se présente à nos regards. Une entreprise honorable, me semble-t-il.





3. « Un cornac pour la guider »





Il est encore trop tôt pour que les netsukes entrent en scène. À vingt ans et des poussières, Charles est toujours parti, toujours en transit, envoyant de Londres, de Venise ou de Munich son meilleur souvenir et ses excuses pour avoir manqué une réunion de famille. Il a entamé la rédaction d’une étude sur Dürer, l’artiste dont il est tombé amoureux dans les collections viennoises, et pour lui rendre justice, il se doit de débusquer le moindre croquis, le moindre griffonnage conservé dans les archives.

Ses deux frères ont chacun une place sûre, bien casés dans leur monde à eux. Jules, aux côtés de ses oncles, tient la barre d’Ephrussi et Cie, rue de l’Arcade. Sa précoce formation viennoise a porté ses fruits, et il montre un réel talent pour la finance. Il a épousé à la synagogue de Vienne une jeune femme intelligente et sarcastique du nom de Fanny, veuve d’un financier viennois. Sa fortune est considérable, et sa famille digne d’une union avec la lignée Ephrussi. À en croire les potins de Paris et de Vienne, Jules l’aurait invitée à danser soir après soir, jusqu’à ce qu’elle se rende par lassitude et accepte le mariage.

Ignace, lui, a pris ses distances. Il a tendance à tomber amoureux de manière chronique et démesurée. Cet amateur de femmes* se distingue par sa faculté à escalader les bâtiments et à entrer par les fenêtres pour honorer un rendez-vous, comme je l’ai appris dans les Mémoires des dames de l’époque. Ignace est un mondain* parisien qui partage son temps entre ses liaisons, les soirées au Jockey Club – point de ralliement des célibataires de la haute société – et les duels. Bien qu’illégale, cette activité occupe les heures des jeunes nantis et des officiers de l’armée, qui dégainent l’épée à la moindre atteinte à leur honneur. Ignace est cité dans les livres d’escrime de son temps, et un quotidien rapporte qu’il a failli perdre un œil lors d’un entraînement avec son professeur. « Sans être petit, il est légèrement au-dessous de la taille moyenne […] et doté d’une énergie heureusement soutenue par des muscles d’acier […] M. Ephrussi fait partie des escrimeurs les plus doués, les plus avenants et les plus ouverts de ma connaissance. »

Le voici tel qu’en lui-même, nonchalamment appuyé sur son épée, pareil à un courtisan de la reine Elisabeth sur une miniature de Hilliard. « On rencontre ce cavalier infatigable en forêt dès le petit matin, montant un superbe cheval gris pommelé. Il a déjà pris sa leçon d’escrime. » J’imagine Ignace ajustant ses étriers dans les écuries de la rue de Monceau. Il paraît que son cheval est harnaché « à la russe ». L’expression est splendide, bien que je ne sache pas trop ce qu’elle signifie.

C’est dans les salons de Paris que Charles se fait remarquer pour la première fois. Edmond de Goncourt, romancier, diariste et collectionneur connu pour sa plume acerbe, le mentionne dans son Journal, dégoûté que des personnages tels que lui puissent y être conviés. Il note que les salons sont désormais « infestés de juifs et de juives », et qualifie les jeunes Ephrussi de « mal élevés* » et d’« insupportables* ». Il insinue que Charles, omniprésent, n’a aucune conscience de la place qui est la sienne ; recherchant le contact à tout prix, il est incapable de masquer ses aspirations et de s’effacer au moment opportun.

Edmond de Goncourt est jaloux de ce charmant jeune homme qui parle avec une pointe d’accent étranger. En effet, Charles s’est introduit sans effort apparent dans le monde redoutable des salons à la mode – autant de terrains minés et âprement disputés où s’exprime le goût politique, artistique, religieux et aristocratique du moment. Parmi ces nombreux salons, les plus cotés sont ceux de Mme Straus, veuve de Bizet, de la comtesse Greffulhe et de Mme Madeleine Lemaire, peintre subtil spécialisée dans les aquarelles de fleurs. Ces fameux salons consistent à recevoir des habitués, qui se retrouvent à heure fixe, dans l’après-midi ou en soirée. Poètes, dramaturges, « clubmen » et mondains se réunissent sous le haut patronage de la maîtresse de maison, afin de discuter de questions d’actualité, d’échanger des cancans plus ou moins malveillants, d’écouter de la musique ou de découvrir quelque portrait mondain à peine achevé. Chaque salon a son ambiance propre et ses fidèles attitrés. Ceux qui ont contrarié Mme Lemaire sont appelés « les ennuyeux », ou « les déserteurs ».

Les jeudis de Mme Lemaire apparaissent dans un essai du jeune Marcel Proust. Il évoque les senteurs de lilas qui emplissent son atelier et se diffusent jusque dans la rue de Monceau, encombrée par les attelages du beau monde*. Le jeudi, il était impossible d’avancer dans la rue de Monceau. Proust remarque la présence de Charles. Il se fraie un chemin dans la cohue des écrivains et des mondains : Charles est là dans un coin, en compagnie d’un portraitiste, la tête penchée près de la sienne, conversant avec lui avec tant d’attention et à voix si basse que Proust, s’étant attardé à proximité, ne peut même pas saisir une bribe de leurs propos.

L’irascible Edmond de Goncourt enrage tout particulièrement de voir le jeune Charles devenir le confident de sa princesse Mathilde, nièce de Napoléon, qui habite un vaste hôtel de la rue de Courcelles. Il relaie la rumeur selon laquelle on l’a vue rue de Monceau, au domicile de Charles, avec tout le gratin* de l’aristocratie ; Charles serait devenu pour elle une espèce de « cornac » qui la guide à travers l’existence. Image inoubliable que cette vieille princesse imposante et tout de noir vêtue, une personnalité écrasante comparable à la reine Victoria, au côté de ce jeune homme de vingt-cinq ans qui la dirige subtilement.

Dans cette ville snob et complexe, Charles est en train de trouver sa place. Il repère les lieux où l’on apprécie sa conversation, et où sa qualité de juif est tolérée voire même occultée. En tant que critique d’art débutant, il se rend quotidiennement à la rédaction de la Gazette des beaux-arts, rue Favart – s’arrêtant en chemin dans six ou sept salons, précise l’omniscient Edmond de Goncourt. Pour gagner les bureaux du journal depuis la maison familiale, il faut vingt-cinq minutes si l’on avance d’un bon pas, mais en ce matin d’avril, mon rythme de flâneur me demande trois quarts d’heure de marche. Charles aurait pu se déplacer en voiture, mais je ne peux malheureusement pas évaluer le temps du trajet.

La Gazette, Courrier européen de l’art et de la curiosité, a une couverture jaune serin, et sa page de titre exhibe un assortiment esthétique d’objets de la Renaissance au-dessus d’un tombeau classique, surmonté par une effigie de Léonard de Vinci à la mine furieuse. Pour la somme de 7 francs, on peut lire des comptes rendus des expositions les plus courues de Paris – l’Exposition des artistes indépendants*, les Salons officiels débordants de toiles… – et des commentaires sur le Trocadéro et le Louvre. Il est décrit non sans ironie comme « la revue d’art coûteuse que toutes les grandes dames laissent ouverte sur leur table sans jamais la lire », et il est censé jouer un rôle important dans la vie mondaine, mélange d’Apollo et de World of Interiors. Dans la belle bibliothèque ovale de l’hôtel Camondo, un peu plus bas sur la colline, s’alignent sur les rayonnages de nombreux volumes reliés de la Gazette.

On croise à la rédaction écrivains et artistes, et l’on peut profiter de la meilleure bibliothèque spécialisée de Paris, pourvue de revues d’art de toute l’Europe et de catalogues d’expositions. Il s’agit d’un club très fermé d’amateurs d’art, où l’on peut échanger nouvelles et potins sur les dernières commandes des peintres, sur ceux qui jouissent des faveurs des collectionneurs et des jurés des Salons. L’endroit est très animé. La Gazette paraît chaque mois, et demande un travail bien réel. Il faut prendre des décisions sur la répartition des articles, prévoir les gravures et les illustrations. On apprend beaucoup en fréquentant les lieux chaque jour, en assistant aux débats.

Quand Charles, après avoir dévalisé les marchands d’art italiens, commence à écrire pour la Gazette, la revue contient de superbes gravures de peintures contemporaines, des objets cités dans les articles de référence et les toiles les plus remarquées du dernier Salon, dans des reproductions de qualité. Je prends au hasard un des numéros de 1878. Il comprend, entre autres, des articles sur la tapisserie espagnole, la statuaire grecque archaïque, l’architecture du Champ-de-Mars, et sur Gustave Courbet – agrémentés, bien sûr, d’illustrations protégées par des feuilles de papier de soie. C’est le journal idéal pour un jeune homme qui veut écrire, une lettre d’introduction dans les sphères où l’art rencontre la haute société.

Ces points d’intersection, j’en retrouve les traces en compulsant laborieusement les colonnes des chroniqueurs mondains, dans le Paris de l’époque. L’entreprise se présente d’abord comme un débroussaillage indispensable, mais je me surprends à m’absorber dans ma lecture, qui me repose de mes efforts obstinés pour recenser toutes les critiques publiées par Charles. Je trouve là d’autres listes tentaculaires de rencontres et d’invités, la description détaillée des toilettes et des gens en vue, chaque liste de noms passée au crible du jugement.

Je me laisse tout spécialement captiver par les inventaires des cadeaux offerts lors des grands mariages, persuadé qu’il s’agit d’un précieux document sur la culture du don, si bien que je perds un temps inconsidéré à estimer qui s’est montré trop généreux, qui a joué les radins et qui se situe dans la moyenne. À l’occasion d’un de ces mariages, en 1874, mon arrière-arrière-grand-mère a offert un ensemble de plats de service dorés en forme de coques. Je trouve cela tout à fait vulgaire – opinion purement gratuite de ma part.

Au milieu de cette pléthore de bals et de soirées musicales, de salons et de réceptions, je repère plusieurs références aux trois frères. Ils ne se quittent pas, apparemment. MM. Ephrussi ont été vus dans leur loge à une première de l’Opéra, à des obsèques, à une soirée donnée par le prince X ou la comtesse Y. Lors d’une visite du tsar à Paris, ils sont là pour l’accueillir en tant qu’éminents ressortissants russes. Ils organisent ensemble des réceptions, et s’illustrent par une « série de grands dîners qu’ils ont donnés conjointement ». On les remarque, parmi d’autres sportsmen, chevauchant la toute nouvelle invention, la bicyclette. Dans Le Gaulois, une colonne est dévolue aux déplacements* du beau monde – qui séjourne à Chamonix, qui est parti à Deauville –, ce qui me permet de savoir quand ils quittent Paris pour se rendre au grandiose chalet Ephrussi de Meggen, chez Jules et Fanny. Du haut de leur maison rutilante au sommet de la colline, il semble qu’ils se soient intégrés en l’espace de quelques années à la société parisienne. Monceau est synonyme de rapidité, je ne dois pas l’oublier.

Outre la décoration de ses appartements et le perfectionnement de sa prose sinueuse d’historien de l’art, l’élégant Charles Ephrussi a d’autres centres d’intérêt. Il a une maîtresse. Et il s’est mis à collectionner l’art japonais. Ces deux éléments, le sexe et le Japon, sont étroitement liés.

Il ne possède pour l’instant aucun netsuke, mais il s’en rapproche peu à peu. Je l’encourage à poursuivre, tandis qu’il inaugure sa collection en achetant des laques au marchand d’art Philippe Sichel, spécialiste du Japon. Dans son journal, Edmond de Goncourt rapporte sa visite à la galerie Sichel, où afflue, à l’en croire, « l’argent des juifs ». Passant dans la réserve en quête du dernier objet* à la mode, du dernier album d’estampes érotiques ou de quelque peinture sur rouleau, il tombe sur « la Cahen d’Anvers [qui], penchée sur une boîte de laque que lui fait admirer le jeune Ephrussi, indique à son amant le jour où il pourra venir coucher avec elle ».





4. « Si légers, si doux au toucher »





La maîtresse de Charles s’appelle Louise Cahen d’Anvers. À peine plus âgée que lui, c’est une très jolie femme à la chevelure d’un roux doré. « La Cahen d’Anvers » est mariée à un banquier juif dont elle a eu quatre enfants, un garçon et trois filles. Un cinquième enfant vient au monde, que Louise prénomme Charles.

Je ne connais les couples parisiens qu’à travers les romans de Nancy Mitford, mais celui-ci me frappe par son extraordinaire maturité. Et j’avoue bourgeoisement que je suis plutôt impressionné que l’on puisse trouver assez de temps pour cinq enfants, un mari et un amant. Les deux clans sont très proches. En fait, je constate en me tenant place d’Iéna devant chez Jules et Fanny, dont les initiales sophistiquées s’entrelacent au-dessus du portail principal, que j’ai vue sur le palais tout aussi baroque de Louise, à l’angle de la rue de Bassano. Je me demande alors si c’est Fanny, intelligente autant qu’infatigable, qui a favorisé la liaison de Charles et de sa meilleure amie.

La situation a assurément quelque chose de très intime. Les deux amants se croisent sans cesse dans les bals et les réceptions, et il est courant que les deux familles séjournent ensemble au chalet Ephrussi ou au château des Cahen d’Anvers à Champs-sur-Marne, en région parisienne. Que prescrivait la bienséance quand on rencontrait son ami en montant dans les appartements de son beau-frère ? Le couple avait bien besoin de la réserve d’un marchand d’art pour se soustraire à la pression de ces civilités pleines de sous-entendus. Et pour échapper aux enfants.

Le jeune Charles, de plus en plus à l’aise dans le milieu des salons, commande à son ami Léon Bonnat un portrait de Louise au pastel. Elle est représentée en robe claire, le regard modestement baissé, sa chevelure cachant à demi son visage.

En réalité, Louise est tout sauf réservée. Edmond de Goncourt la décrit dans son salon avec son œil de romancier, le samedi 28 février 1880 :

Les Juives gardent, de leur origine orientale, une nonchalance particulière. Aujourd’hui, je suivais d’un œil charmé les mouvements de chatte paresseuse avec lesquels Mme Louise Cahen pêchait au fond de sa vitrine ses porcelaines et ses laques, pour me les mettre dans la main. Puis, quand elles sont blondes, les Juives, il y a au fond de leur blondeur comme de l’or de la peinture de la MAÎTRESSE DU TITIEN.

L’examen fini, la Juive s’est laissée tomber sur une chaise longue ; et la tête abandonnée de côté et montrant au sommet un enroulement de cheveux qui ressemblait à un nid de couleuvres, elle s’est indolemment plainte, avec toutes sortes d’interrogations amusantes de la mine et du bout du nez, de cette exigence des hommes et des romanciers demandant aux femmes qu’elles ne fussent pas des créatures humaines et qu’elles n’eussent pas dans l’amour les mêmes lassitudes et les mêmes dégoûts que les hommes.



Nous avons là une image marquante de l’alanguissement érotisé : la maîtresse du Titien est effectivement très dénudée et très alanguie, se couvrant négligemment d’une main. On devine l’ascendant de Louise sur le célèbre écrivain, sa maîtrise de la situation. Pour Paul Bourget, autre romancier populaire de ces années-là, elle reste « la muse alpha* ». Sur le portrait d’elle qu’elle a commandé pour son salon à Carolus-Duran, le peintre mondain le plus prisé du moment, elle semble prête à s’échapper des tourbillons de sa robe, les lèvres entrouvertes. Cette muse a le sens de la théâtralité. Je me demande pourquoi elle a choisi ce jeune esthète pour amant.

Elle a peut-être aimé ses manières sans artifices, les façons posées et réfléchies de l’historien de l’art. À moins que, accablée sous le poids de ses contraintes domestiques, elle n’ait apprécié l’entière liberté de cet homme sans attaches, capable de la distraire quand elle le désire. Il est indéniable que les amants ont en commun le goût de la musique, de l’art et de la poésie, et une attirance pour les musiciens, les artistes et les poètes. Le beau-frère de Louise, Albert, est compositeur, et Charles et Louise l’accompagnent à l’Opéra de Paris et aux premières plus radicales de Bruxelles, pour y entendre Massenet. Ils adorent tous les deux Wagner, une passion aussi difficile à cacher qu’agréable à partager. Je suppose que les opéras de Wagner ont assuré au couple de longues heures de tranquillité dans les vastes loges tendues de peluche. Invités par Proust, ils assistent, sans le mari de Louise, à un petit dîner très sélect organisé par Proust, où Anatole France récite ses poèmes.

Ensemble, ils achètent des boîtes en laque japonaise noir et or pour leurs collections respectives. Leur histoire d’amour avec le Japon vient de débuter.

C’est grâce à Louise qui, fatiguée par une querelle avec son époux ou avec Charles, plonge nonchalamment la main dans sa vitrine de bibelots japonais avant de se renverser sur sa chaise longue, que j’ai le sentiment de me rapprocher des netsukes. J’ai d’eux une vision plus nette, intégrée à la complexité d’une turbulente vie parisienne qui a réellement existé.

J’ai envie de savoir comment ces deux indolents Parisiens, Charles et sa maîtresse, manipulaient les objets japonais. Quel effet cela faisait-il de tenir pour la première fois dans sa main un objet aussi étranger, coffret, tasse ou netsuke, façonné dans une matière encore inconnue ? Que ressent-on à le faire tourner entre ses doigts, à éprouver son poids et ses proportions, à suivre du bout du doigt le relief d’une cigogne prenant son essor au milieu des nuages ? Quelqu’un a bien dû écrire sur le sens du toucher, décrire dans son Journal l’instant fugace où l’on se saisit d’un de ces objets. Une empreinte de leurs mains subsiste forcément quelque part.

La remarque de Goncourt m’offre un point de départ commode. Leurs premiers laques, Charles et Louise en font l’achat chez les frères Sichel. Il ne s’agit pas d’une galerie où les objets* sont présentés au collectionneur avec révérence dans des cabinets individuels, comme cela se fait dans la luxueuse boutique d’art oriental de Siegfried Bing. C’est plutôt un amoncellement foisonnant de toutes sortes de choses venues du Japon. Les quantités sont ahurissantes. Pour la seule année 1874, Philippe Sichel a sélectionné et fait acheminer de Yokohama quarante-cinq caisses contenant cinq mille objets. Une telle munificence crée une atmosphère de frénésie. Que va-t-on découvrir ? Les autres collectionneurs ne risquent-ils pas de dénicher la perle rare avant vous ?

Cette profusion d’art japonais donnait à rêver. Goncourt se rappelait avoir passé une journée chez Sichel peu après une livraison, environné de « tout cet art capiteux et hallucinatoire* ». Estampes et céramiques avaient fait une discrète apparition vers 1859, mais dans les années 1870 on assistait à un véritable déferlement de choses. Un rédacteur de la Gazette écrivait en 1878, se remémorant les débuts de cet engouement pour le Japon :

On se tint au courant des arrivages nouveaux. Ivoires anciens, émaux cloisonnés, faïences et porcelaines, bronzes, laques, bois sculptés […] satins brodés […] joujoux, ne firent plus que traverser la boutique du marchand pour entrer aussitôt dans les ateliers d’artistes et dans les cabinets des gens de lettres. Il s’est formé […] des collections entre les mains des peintres Manet, James Tissot, Fantin-Latour, Degas, Carolus-Duran, Monet, des écrivains Edmond et Jules de Goncourt, Philippe Burty, Zola […] des voyageurs Cernuschi, Duret, Émile Guimet […] Le mouvement étant donné, la foule des amateurs suit.



Plus incroyable encore était la rencontre

[…] dans nos grands quartiers, sur les boulevards, au théâtre, de jeunes hommes dont l’aspect à première vue nous surprend toujours. Ils portent avec aisance le chapeau de haute forme ou le petit chapeau de feutre rond (qui affecte plus de désinvolture) coiffé sur des cheveux noirs, fins et lustrés, à longue raie dorsale, la redingote de drap correctement boutonnée, le pantalon gris clair, la chaussure fine et la cravate de couleur foncée flottant sur le linge soigné. Si le bijou en forme de passant coulant qui fixe cette cravate n’était trop voyant, le pantalon trop évasé sur le cou-de-pied, la bottine trop luisante, la canne trop légère – ces nuances trahissent l’homme qui subit le goût de ses fournisseurs au lieu de leur imposer le sien –, à la tenue, à l’allure facile on les prendrait pour des Parisiens. Vous vous croisez sur l’asphalte, vous les regardez : le teint est légèrement bronzé, la barbe rare ; quelques-uns ont adopté la moustache et la mouche transparentes comme un lavis d’encre de Chine, d’autres les favoris à la cuirassière, arrêtés au ras de l’oreille ; la bouche est large, conformée pour s’ouvrir carrément, à la façon des masques de la comédie grecque ; les pommettes s’arrondissent et font saillie sur l’ovale du visage ; l’angle externe des yeux petits, bridés, mais noirs et vifs, au regard aigu, se relève vers les tempes. Ce sont des Japonais.



Voilà une évocation saisissante de ce que signifie être un étranger au sein d’une nouvelle culture, remarquable seulement par votre mise ultra-soignée. Le passant jette un second coup d’œil, et votre déguisement ne vous dénonce que parce qu’il est trop complet.

Cela trahit également le caractère d’étrangeté de cette rencontre avec le Japon. Bien que les Japonais fussent très rares à Paris dans les années 1870 – quelques délégations, des diplomates et un prince de temps à autre –, l’art de leur pays était omniprésent. Tout le monde se précipitait sur les japonaiseries* : les peintres que Charles côtoyait dans les salons, les écrivains rencontrés à la Gazette, sa famille et leurs amis, sa maîtresse, nul n’échappait à cette folie. Dans sa correspondance, Fanny Ephrussi raconte s’être rendue chez Mitsui, boutique en vogue de la rue Martel où se vendaient des objets d’Extrême-Orient, afin d’acheter du papier peint pour le fumoir et les chambres d’amis de sa nouvelle demeure place d’Iéna, tout juste achevée. Il paraît inévitable que Charles, critique, collectionneur et amateur d’art* élégant, se soit mis lui aussi à l’art japonais.

Dans le climat d’émulation artistique du Paris de l’époque, il importe fort de savoir quand vous avez commencé votre collection. Les précurseurs, ou japonistes*, se prévalent de leur jugement supérieur et de leur qualité de prescripteurs du goût. Edmond de Goncourt, naturellement, prétendait que son frère et lui-même avaient vu des estampes japonaises avant l’ouverture du Japon à l’Occident. Les premiers thuriféraires de l’art japonais, quoique opposés par une farouche compétition, sont unis par un discernement commun. Toutefois, George Augustus Sala observe en 1878, dans Paris Herself Again, que l’atmosphère exclusive des premiers temps n’a pas tardé à se dissiper. « Pour certains amateurs d’art éclairés, tels que les Ephrussi ou les Camondo, le japonisme* est devenu une sorte de religion. »

Charles et Louise, jeunes, riches, et venus tardivement à l’art japonais, sont définis comme des « néo-japonistes ». Ce domaine offre l’avantage stimulant d’être à l’abri de l’érudition des spécialistes, des historiens de l’art susceptibles de contrer d’un seul mot vos réactions spontanées, vos intuitions. Une nouvelle Renaissance se présente au collectionneur, l’art noble et ancien de l’Orient est à portée de main. Il est disponible en abondance, et dans l’instant.

Un objet* japonais se révèle immédiatement à celui qui le prend dans sa main. Le toucher vous apprend ce que vous avez besoin de savoir : il vous dévoile à vous-même. Selon Edmond de Goncourt, celui qui manipule l’objet sans délicatesse, qui ne sait pas le toucher de ses doigts aimants, n’a pas vraiment la passion de l’art.

Pour les amateurs de la première heure, qui ont visité le Japon, il suffit de prendre dans sa main un objet japonais pour juger de sa qualité. Ainsi, l’artiste américain John La Farge, voyageant au Japon avec des amis, a fait le pacte « de n’emporter aucun livre, de ne rien lire et d’arriver aussi innocent que possible ». La sensation de la beauté lui paraît suffisante. Le toucher correspond à une espèce d’innocence sensorielle.

L’art japonais possède le charme de la nouveauté : il introduit des textures inconnues, des façons inédites d’appréhender les choses. On vend un peu partout des albums de gravures sur bois, mais cet art-là n’est pas simplement fait pour s’exhiber sur les murs. On assiste à une épiphanie de nouveaux matériaux : des bronzes dont la patine surpasse les œuvres de la Renaissance, des laques dont la sombre profondeur est sans égale, des paravents dorés à la feuille, qui coupent une pièce en deux et réfractent la lumière. Sur la toile de Monet La Japonaise, la robe de Camille Monet arbore « des broderies de plus d’un centimètre d’épaisseur ». Certains objets ne ressemblent à rien de connu en Occident et sont décrits comme des « joujoux », telles ces petites figurines d’animaux ou de mendiants, les netsukes, que l’on peut faire rouler entre ses doigts. Le collectionneur Louis Gonse, ami de Charles et rédacteur en chef de la Gazette, qualifie un netsuke en buis de « plus gras, plus simple, plus caresse* ». On peut difficilement aller au-delà d’une telle intensité de réactions.

Ce sont là des choses à tenir entre ses mains, capables de relever la décoration d’un salon ou d’un boudoir. Tout en observant les images de ces pièces japonaises, je me rends compte que les Parisiens aiment accumuler les matières : ivoire enveloppé de soie, soierie suspendue derrière une table en laque, elle-même couverte de porcelaines, éventails étalés sur un parquet.

Passion du toucher, découverte tactile, choses que l’on enveloppe amoureusement. Le japonisme et le toucher forment une combinaison attrayante pour Charles et Louise, comme pour beaucoup de leurs contemporains.

Une collection de trente-trois boîtes en laque noir et or précède les netsukes. Elle rejoint dans l’appartement de l’hôtel Ephrussi le reste des collections de Charles, les tentures pourpres de la Renaissance et le pâle marbre de Donatello. Charles et Louise l’ont constituée à partir de la chaotique caverne aux trésors de Philippe Sichel. Un ensemble de laques du XVIIe siècle, d’une très bonne facture. Pour les sélectionner, Charles et Louise ont dû faire de fréquentes visites à la galerie Sichel. En tant que céramiste, je me réjouis de trouver, en plus des laques, un pot à couvercle en grès du XVIe siècle originaire de Bizen, le village de potiers où j’ai étudié à l’âge de dix-sept ans, trop heureux de poser mes mains enthousiastes sur ces bols tout simples, si agréables au toucher.

Dans un long essai paru dans la Gazette en 1878, Les Laques japonais au Trocadéro, Charles propose une description de cinq ou six vitrines de laques exposés au Trocadéro. C’est là sa publication la plus aboutie sur l’art japonais. Comme à son habitude, il alterne notations savantes (il est très compétent pour les datations), descriptions et lyrisme.

Il mentionne le terme japonisme, inventé selon lui par son ami Philippe Burty. Pendant trois semaines, avant que je ne tombe sur une occurrence antérieure, je m’imagine que c’est la première fois que le mot est imprimé, et j’exulte devant ce lien merveilleux entre mes netsukes et le japonisme. Dans la section Articles de la bibliothèque, je suis traversé par un éclair de joie viscérale.

L’étude de Charles exprime une certaine euphorie : ayant découvert que Marie-Antoinette possédait une collection de laques japonais, il met son savoir à contribution pour établir un séduisant parallèle entre la civilisation japonaise et le style rococo du XVIIIe siècle. Son essai entrelace les notions de féminité et d’intimité à l’art de la laque. Il explique que les laques japonais étaient une véritable rareté en Europe, et qu’il fallait « à la fois le crédit et la fortune d’une favorite ou d’une reine pour atteindre à la possession enviée de ces objets presque introuvables ». Mais dans le Paris de la IIIe République, ces deux univers si éloignés, si étrangers l’un à l’autre, ont fini par se rencontrer. Désormais, ces laques extraordinaires, privilèges des princes du Japon et des reines d’Occident, d’une technique si complexe que leur fabrication est une prouesse, attendent l’acheteur dans les boutiques parisiennes. Charles voit en eux des poèmes cachés : somptueux et exotiques, mais portant en filigrane des histoires de désir. Sa passion pour Louise est palpable. L’inaccessibilité de ces laques les nimbe d’une aura toute particulière. Tandis qu’il écrit, on sent le mouvement qui le porte vers Louise aux cheveux d’or.




Coffret japonais en laque dorée,

issu de la collection de Louise Cahen d’Anvers





Il tient un coffret dans sa main : « Prenez en main une de ces boîtes en laque d’or – si légère, si douce au toucher, sur laquelle l’artiste a représenté des pommiers en fleur, une eau dormante que sillonnent des grues sacrées, et au-dessus une ligne de montagnes ondulant sous un ciel nuageux, ou bien quelques personnages aux robes flottantes, dans des attitudes bizarres à nos yeux, mais toujours élégantes et gracieuses, devisant sous leurs grands parasols. »

La boîte dans sa main, il évoque son caractère exotique. Pour une exécution aussi achevée, il a fallu selon lui « une souplesse de main toute féminine, une dextérité persévérante, un sacrifice de temps que les nations de l’Occident ne voudraient pas faire avec tant d’insouciance ». Lorsqu’on touche un de ces objets, lorsqu’on l’a sous les yeux laque, bronze ou netsuke, on prend aussitôt conscience du travail accompli. Tout le labeur qu’ils ont requis reste présent en eux, et il en émane pourtant une liberté miraculeuse.

Dans l’esprit de Charles, les motifs qui ornent les laques se mêlent à son amour grandissant pour la peinture impressionniste : les pommiers en pleine floraison, les ciels nuageux et les robes flottantes semblent tout droit sortis des toiles de Pissarro et de Monet. Les objets venus du Japon évoquent un lieu où les sensations ne perdent jamais leur fraîcheur, où l’art jaillit de la vie quotidienne, et où toute chose s’inscrit dans le rêve mouvant d’une inépuisable beauté.

Charles a illustré son article de gravures figurant des laques de sa collection et de celle de Louise. À ce moment-là, sa prose verse un peu dans l’excès, dans l’exaltation, alors qu’il dépeint l’intérieur d’un cabinet en laque dorée appartenant à Louise, sur lequel retombe un volubilis. Leurs collections se forment au gré des « caprices de l’amateur fortuné, qui peut s’offrir tout ce qu’il convoite ». Pour Charles, parler de leur goût commun pour ces laques superbes et insolites est un moyen subtil de se rapprocher de Louise. Ils sont l’un comme l’autre guidés par leur fantaisie et leurs envies, aiguillonnés par l’impulsion du moment. Et tous les deux collectionnent des objets que l’on explore avec les mains, « si légers, si doux au toucher ».

Exposer en même temps leurs collections au public équivaut à un demi-aveu à la discrète sensualité. Et la réunion de tous ces laques est comme un témoignage de leurs rendez-vous. La collection est la trace de leur liaison, le récit d’une histoire intime du toucher.

En 1884, dans un compte rendu du Gaulois sur l’exposition des laques de Charles, l’auteur souligne que l’on aurait pu passer des heures devant ces vitrines. Je suis d’accord avec lui. Même s’il m’est impossible d’identifier tous les musées où se sont retrouvés les laques de Charles et de Louise, je vais passer une journée à Paris pour visiter le musée Guimet, où est actuellement conservée la collection de Marie-Antoinette, et je m’arrête devant les vitrines sur lesquelles s’entrelacent les reflets de ces objets au doux éclat.

Charles rapporte ces objets compacts, noir et or, dans son salon de la rue de Monceau, qu’il a récemment enrichi d’un tapis de la Savonnerie, un fin tissage de soie dorée initialement destiné à une galerie du Louvre, au XVIIe siècle. Une allégorie de l’Air orne sa surface : les quatre v