Main Bliss - tome 4 : La bouchée ensorcelée

Bliss - tome 4 : La bouchée ensorcelée

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Un mystérieux colis est arrivé à la pâtisserie Bliss. Dedans ? Un cookie... que la petite Nini aurait mieux fait de ne pas manger ! Une simple bouchée, et la voilà ensorcelée, contrainte d’obéir aux ordres d’une étrange note à l’intérieur du gâteau. Son auteur s’intéresse au bocal 377, qui contient les embruns de Vénus, un ingrédient puissant et dangereux ayant le pouvoir de transformer n’importe qui en marionnette. Rose a sa petite idée sur l’identité de l’expéditeur... Tante Lily est de retour !
Year:
2017
Language:
french
File:
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La mémoire du sable

Year:
2018
Language:
french
File:
EPUB, 311 KB
KATHRYN LITTLEWOOD





La bouchée ensorcelée


Tome 4

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliette Lê





À mes exquis lecteurs, je dédie ce roman

pour répondre à leur question : « Et après ? »





Prologue


« À bientôt »



De bon matin, en cette fin d’été, Rosemary Bliss pédalait le long des rues encore assoupies de Calamity Falls, un bocal en verre bleu dans le panier de son vélo. En tant que pâtissière de la famille Bliss, elle était très occupée.

Alors qu’elle filait à travers la brume matinale, les premières lueurs de l’aube tourbillonnaient dans le récipient dont elle avait ôté le couvercle : de minuscules vrilles scintillantes s’enroulaient, s’emmêlaient et se collaient à la couche gluante de sirop qui tapissait les parois de verre. Le temps que Rose atteigne le sommet de la colline des Moineaux, le bocal bleu brillait d’un éclat si vif qu’il éclairait les alentours tel un projecteur de théâtre.

Arrivée au milieu du parking désert de la boutique des Stetson, Beignets et Réparations automobiles, Rose fit un dérapage contrôlé pour s’arrêter. Elle revissait le couvercle du pot lumineux quand une odeur appétissante de beignets en train de frire lui chatouilla les narines… Pourtant, à cette heure-ci, tout le monde devait être encore en train de dormir.

Rose faillit lâcher son précieux bocal lorsque la porte du magasin s’ouvrit dans un tintement de clochettes.

Devin Stetson sortit en essuyant ses mains pleines de graisse de moteur sur son jean et son tee-shirt.

— Salut Rose ! s’exclama-t-il en la voyant. Qu’est-ce que tu as là ?

Il avait laissé pousser ses cheveux dont les boucles blondes lui recouvraient les oreilles. Éclairé à contre-jour par le soleil levant, il ressemblait à un ange.

— C’est juste… heu… une drôle de lanterne spatiale qu’Origan a rapportée en souvenir de Paris.

Avant que Devin ait eu le temps de l’inspecter de plus près, Rose se dépêcha de fourrer le bocal lumineux dans son sac à dos.

— Je n’en ai plus besoin maintenant qu’il fait jour.

Les premières lueurs de l’aube ; allaient être l’ingrédient magique d’une fournée de Parfaits chasse-pluie, mais cela, Rose ne pouvait pas le révéler à Devin. Même s’ils venaient de passer la semaine à se balader à vélo dans le parc et à boire des chocolats au Café des Thés, et même s’il correspondait en tout point à l’idée qu’elle se faisait du futur M. Rosemary Bliss, Devin était toujours le fils d’un mécanicien qui avait un faible pour les beignets bien gras. Il n’était pas un Bliss, et la magie de la pâtisserie familiale de Rose devait rester un secret.

— Une lanterne ? Cool, chuchota-t-il en s’avançant pour l’embrasser sur la joue. Salut, toi.

— Salut, souffla Rose avec un si large sourire que le Rover sur Mars aurait pu l’apercevoir. Qu’est-ce que tu fabriques debout si tôt ? Tu souffres d’insomnie ? Je peux te faire un gâteau pour t’aider à dormir, si tu veux.

Devin posa en douceur une main sur son bras.

— Je bricolais ma bécane avant l’arrivée des clients, dit-il en repoussant une mèche blonde qui avait glissé sur son front. Tout va bien depuis que votre pâtisserie a rouvert. Ne t’inquiète pas.

« Tout va très bien, oui, pensa Rose. Et je suis heureuse… »

Pourtant un mauvais pressentiment s’agitait au creux de son ventre. « Le bonheur ne dure jamais », soufflait une petite voix dans sa tête. Après toutes ces affreuses machinations pour dérober le Livre de recettes des Bliss, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’une seconde vague de malheurs allait s’abattre sur eux, sûrement orchestrée par leur maléfique tante Lily. Malgré tous ses efforts pour oublier la lettre menaçante qu’elle avait reçue pour son treizième anniversaire, Rose s’inquiétait.

« À bientôt ma chérie, bises, L. »

— Oh ! mais tu trembles, remarqua Devin. Tiens, prends mon pull.

Baissant les yeux, il s’aperçut alors qu’il n’en portait pas.

— Heu… Tiens, prends mon tee-shirt !

Rose rougit alors qu’il s’apprêtait à faire passer son vêtement plein de taches par-dessus sa tête.

— Non, ça va, je te remercie.

— D’accord, comme tu voudras, dit-il en fourrant ses mains dans ses poches et en se balançant d’un pied sur l’autre. Tu veux aller au cinéma plus tard ? On pourrait aller voir Alien Aria Armageddon au Calamity-Plex. Enfin si tu aimes la science-fiction.

— Oui, j’aime beaucoup.

Après un bref au revoir, Rose descendit la colline des Moineaux à toute allure, avec l’impression d’avoir dévoré une fournée entière d’Éclairs légers comme l’air.

Bien sûr, tante Lily rôdait toujours quelque part sur ses talons démesurément hauts, ainsi que les membres maléfiques de la Société Internationale des Rouleaux à Pâtisserie. Mais Rose n’y pensait plus.

Elle avait rendez-vous avec le garçon de ses rêves !



Rose chantonnait en passant les portes battantes de la cuisine de la pâtisserie Bliss.

Sa mère, Céleste, debout devant le plan de travail, remuait de la crème pâtissière dans un bol géant. Ses boucles noires poudrées de farine rebondissaient sur sa tête, et les rayures de son tablier disparaissaient sous les traces de doigts chocolatées. La pièce embaumait les muffins aux myrtilles, les petits pains à la cannelle et les brioches au beurre.

— Te revoilà, dit Céleste en déposant un baiser sur le front de Rose. Comment s’est passée la récolte ?

La jeune fille tapota son sac à dos, puis attrapa la main de sa mère, la leva bien haut et pivota sur elle-même sur la pointe des pieds, comme une ballerine.

— Je vois que tu es passée chez les Stetson, constata Céleste en saisissant son fouet.

— Peut-être bien ! sourit Rose en disparaissant dans la chambre froide.

Elle tourna une poignée cachée et la porte de la cave secrète de la pâtisserie Bliss s’ouvrit. Rose rangea le récipient scintillant sur un rayonnage auprès des autres ingrédients magiques. De retour dans la cuisine, elle trouva Nini, sa petite sœur de quatre ans, perchée sur un tabouret à côté de Céleste. En guise de tablier, elle avait noué une des chemises en flanelle d’Oliver autour de son cou et, la langue pointant entre ses lèvres, elle étalait de la pâte à biscuit.

— Depuis qu’elle est levée, Nini entre et sort d’ici toutes les cinq minutes, chuchota Céleste à Rose. Je n’ai jamais vu une petite fille de quatre ans travailler aussi dur. Elle fait tout ce que je lui demande. Même la vaisselle ! Je me demande ce que cela cache, ajouta-t-elle en regardant à gauche et à droite.

Rose fronça les sourcils. D’habitude, Nini la chipie détestait qu’on lui dise quoi faire ! Pourquoi était-elle si serviable ce matin ? L’angoisse momentanément chassée par le baiser de Devin l’assaillit de nouveau.

Lorsque Céleste demanda à la petite fille d’utiliser des emporte-pièces pour découper dans la pâte dix chiots et douze chatons, en moins de deux, Nini les aligna sur une plaque graissée et saupoudrée de farine. Et lorsque Rose réclama des bols propres, en un clin d’œil, six bols furent alignés devant elle par ordre de taille, comme elle aimait qu’ils soient, alors qu’elle ne l’avait jamais dit à personne.

Nini fit claquer ses talons dodus.

— Et ensuite ?

Rose échangea un regard paniqué avec sa mère. Sa petite sœur se comportait de manière inhabituelle… Fallait-il s’en inquiéter ?

Rose eut alors l’idée de soumettre Nini à un test. Elle s’agenouilla et montra du doigt le plafond au-dessus du mixeur.

— Tu vois toute cette farine là-haut ?

Nini leva les yeux vers la couche blanche qui devenait un peu plus épaisse chaque fois que Rose oubliait de réduire la vitesse du mixeur, dont la force centrifuge avait tendance à envoyer valser en l’air la farine.

— Il faudrait nettoyer, dit Rose. Ce serait dommage que cette vieille farine dégoûtante tombe dans une pâte fraîche.

Nini, l’air soudain ailleurs, se mit à sucer son pouce. Jusque-là, rien d’anormal.

Sa mère sourit de soulagement :

— Ouf ! Tout va bien.

Nini se percha alors de nouveau sur le tabouret et feuilleta le Livre de recettes des Bliss ouvert sur le comptoir. Elle suivit du doigt les lignes, secoua la tête, puis tourna la page.

— Elle sait lire maintenant ? s’étonna Rose en se tournant vers leur mère.

— Pas encore, répondit Céleste.

Nini tapa dans ses mains et sauta de son perchoir pour se mettre au travail. Elle fit fondre du beurre au micro-ondes, le versa dans un bol de miettes de crackers et étala la mixture sur du papier sulfurisé pour former une croûte qu’elle nappa successivement de pépites de chocolat, de beurre de cacahouète et de caramel fondu. Elle s’affairait à une telle rapidité que Rose n’arrivait plus à suivre. Puis elle se précipita dans la chambre froide, sans doute pour descendre dans la cave secrète. Rose en profita pour jeter un coup d’œil au Livre.

— Snickers-Stickers, lut-elle à voix haute avant de se tourner vers sa mère. Comme les barres chocolatées ? Le titre n’explique pas l’effet.

Céleste fronça les sourcils.

— Je ne connais pas cette recette…

Nini ressortit de la chambre froide en titubant sous le poids d’un bocal presque aussi grand qu’elle. Elle le posa et s’essuya le front.

— Pfiou !

Elle enfonça les mains dans le bocal et en sortit deux grosses poignées d’une substance collante ambrée qu’elle étala par-dessus les autres ingrédients. La mixture se mit à crépiter puis à bouillonner, avant de retomber en formant une surface lisse et brillante.

Rose et Céleste échangèrent un regard stupéfait. Nini s’y prenait comme un chef. Quelque chose ne tournait vraiment pas rond. Mais quoi ?



Un quart d’heure plus tard, en se servant de la chemise d’Oliver pour se protéger les mains, Nini retira du four les Snickers-Stickers. À l’aide du couteau à beurre, elle en découpa un gros morceau qu’elle fourra dans sa bouche en se barbouillant la figure de chocolat et de miettes de crackers.

— Ça m’a l’air délicieux, commenta Rose avec un sourire. Mais je ne t’ai pas demandé de nous faire des barres chocolatées.

Elle referma le bocal. MIEL GLOUTON D’UNE ABEILLE CHICHITEUSE EN VACANCES.

— Je ne me rappelle pas cet ingrédient, dit sa mère.

Céleste et Rose entendirent alors derrière elles un énorme « sluuurp ». Des bruits de bisous mouillés – smack, smack, smack – s’élevaient au-dessus du mixeur géant.

Une balayette et sa pelle entre les dents comme un pirate miniature, Nini se lança à l’abordage… du mur. Elle avançait par saccades dégoulinantes de sirop qui laissaient de longues traces collantes jusqu’au sol. En quelques secondes, elle était montée assez haut pour balayer, ou plutôt gratter maladroitement, la vieille farine du plafond en la faisant retomber dans la pelle qu’elle tenait levée au-dessus de sa tête.

— Même moi, je suis incapable de faire ça, dit Céleste en croisant les bras, perplexe.

À peine avait-elle prononcé ces mots que Nini perdit une chaussure qui tomba dans le bol vide du mixeur.

Céleste fixa sur sa fille aînée un regard déconcerté, une longue ride barrant son front.

— Et maintenant, je peux m’inquiéter ? lui lança Rose.





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Tout s’émiette



— Oh ! Mon bébé ! s’exclama Céleste. Descends de là, tu vas te faire mal !

Nini se contenta d’agiter le balai pour déloger les derniers grumeaux de farine. Puis, soulevant délicatement la pelle, elle recula le long du mur, en décollant ses pieds et ses mains avec des « sluuuuuurp ».

Elle se dirigea d’un pas chancelant vers la poubelle, y laissa glisser le contenu farineux de la pelle, puis claqua des talons comme Dorothy dans Le Magicien d’Oz.

Céleste prit Nini dans ses bras.

— Tu vas me promettre de ne plus jamais grimper aux murs !

— Ou alors prends un parachute ! ajouta Rose.

Elle n’aurait jamais dû demander à sa sœur de se lancer dans quelque chose d’aussi dangereux. Mais au moins, maintenant, elles en avaient la preuve : Nini avait bien été ensorcelée !

Mais comment ? Et par qui ?

— Et après ? fit Nini, la voix étouffée par le tablier de Céleste.

Rose eut une idée.

— Tu peux nous raconter tout ce que tu as fait ces derniers jours ?

— Oui-oui ! s’écria Nini avant de se précipiter vers le mur en tendant les bras. Je suis montée, tout là-haut, là-haut, et j’ai tout nettoyé, comme tu m’as demandé.

— Et avant ça ? demanda Rose. Et encore avant ?

Nini fila vers le comptoir, sauta sur son tabouret, et mima le geste de rouler la pâte, puis elle ouvrit le robinet de l’évier.

— J’ai aidé à faire les gâteaux et j’ai fait la vaisselle !

Après avoir envoyé d’un coup de pied sa chaussure restante rejoindre sa jumelle dans le bol géant du mixeur, elle patina en chaussettes sur le carrelage de la cuisine, direction l’alcôve où se trouvait la table entourée d’une banquette.

— J’ai montré à Oliver comment se muscler les bras.

Elle se jeta au sol et mit un bras derrière le dos pour effectuer dix pompes rapides sur une main.

— « T’es la reine du fitness, mi hermana », dit Nini en imitant à la perfection la voix de son frère. « Tu devrais être mon coach ! »

Puis elle franchit comme un boulet de canon les portes battantes, se propulsant dans la salle réservée aux clients.

— J’ai aidé papa à installer les chaises ! claironna-t-elle en se faufilant entre les tables. Et avant ça, j’étais avec Origan !

Rose et Céleste se lancèrent à la poursuite de Nini qui montait maintenant l’escalier en bondissant comme un cabri. Elle ouvrit à la volée la porte de la chambre d’Oliver et Origan. Les deux garçons dormaient encore…

… jusqu’à ce que Nini se mette à sauter sur le lit d’Origan.

Celui-ci se redressa d’un coup en ouvrant grand les yeux.

— Un tremblement de terre ! Vite ! Que quelqu’un attrape mon carnet de blagues !

En bâillant, le grand frère de Rose, Oliver, âgé de seize ans, émergea de derrière le rideau qui séparait la pièce en deux. Bien des filles de Calamity Falls auraient été époustouflées de voir Oliver torse nu, mais Rose ne remarqua que le short de basket-ball sale qu’il avait porté toute la semaine.

— Il est déjà midi ?

D’habitude, ses cheveux roux enduits de gel lui faisaient une espèce de crête de coq sur le sommet du crâne, mais au réveil, sa tignasse lui tombait devant le visage comme un rideau. Il regarda sa petite sœur, puis leva la tête vers Rose et Céleste.

— Vous saviez que Nini fait des pompes sur un bras ? C’est muy increíble.

— Est-ce qu’elle vous a parlé de mon spectacle ? s’enquit Origan anxieusement.

Nini cessa de sauter d’un seul coup.

— J’ai fait beaucoup de prospectus, dit-elle.

Origan attrapa une pile de papiers rose et orange fluo qu’il tendit à Rose.

— Pour mes débuts… Le début de la célébrité !

Ces derniers temps, Origan était obsédé par l’idée de lancer sa carrière de comique, même si le jury de l’école primaire de Calamity Falls avait trouvé son sketch « trop osé » pour le laisser jouer sur scène.

— Ça me plaît, avait dit Origan en tirant sur les bretelles rouges dont il s’était attifé pour l’audition. Trop osé ! On croirait que je suis dangereux.

— Ce que je voulais dire, avait clarifié Mme Delfo, c’est qu’on ne pourrait pas intégrer un pareil numéro au programme.

— Bien ! Je n’ai pas besoin de vous de toute façon, avait proclamé Origan. Le monde entier sera ma salle de spectacle.

— Au suivant ! s’était exclamée Mme Delfo en lui faisant signe de déguerpir.

Jusqu’ici, cependant, la seule scène de théâtre qu’il avait trouvée se réduisait à un banc du parc, le lampadaire servant de projecteur. Les flyers annonçaient : ORIGAN FAIT MOUCHE : L’ARROSEUR ARROSÉ ! Les lettres en gras étaient bordées de formes géométriques, et il y avait un dessin de lui dont les cheveux blond-roux moussaient autour de sa tête comme la perruque d’un clown. Il levait les deux pouces en l’air. HILARANT ? lisait-on en bas de la feuille.

— Je ne comprends pas pourquoi elle a mis un point d’interrogation, commenta Origan en regardant par-dessus l’épaule de Rose. On devrait lire : « Hilarant ! » Les gens aiment bien les points d’exclamation.

— C’est toi qui as fait ça ? demanda celle-ci à sa petite sœur.

Nini se remit à sauter sur le lit.

— Quand Origan raconte des blagues, parfois, ça fait rire les gens !

— Parfois ? s’indigna Origan.

— Ma chérie, dit Céleste en serrant tendrement l’épaule de Nini, est-ce que c’est tout ce que tu as fait ?

La petite fille secoua la tête de toutes ses forces, puis sortit le pouce de sa bouche.

— Ça, c’était après le dîner. Avant, j’ai joué dans le jardin avec Serge, et avant ça, j’ai fait la sieste, parce que j’étais fatiguée d’avoir marché jusqu’à la poste.

— La poste ! répéta Céleste en levant les sourcils.

— Toute seule ? demanda Rose.

Nini fit oui de la tête.

— Il fallait que j’envoie un colis.

— Quel colis ?

Nini haussa les épaules.

— Dans la lettre, on me demandait de le mettre à la poste.

— Quelle lettre ? voulut savoir Rose.

— Celle qui était avec le cookie.

— Nini, dit la jeune pâtissière en passant un bras autour des épaules de sa sœur. Peux-tu nous en dire plus à propos de cette lettre ?

— Et du cookie, ajouta Céleste.

— Quelqu’un a fait des cookies ? s’enquit Origan.

— Le facteur a apporté un paquet rose, raconta Nini. Chip a dit que c’était pour Anis Bliss… pour me récompenser d’avoir été si sage.

Chip, c’était l’ancien militaire au physique de lutteur qui les aidait à tenir la pâtisserie. Il était très musclé, et sa tête chauve parfaitement lisse brillait comme une boule de bowling. Il n’aurait sûrement pas donné à Nini un colis anonyme sans en vérifier d’abord le contenu. Le piège ne devait pas être visible.

— Dedans, il y avait un cookie aussi gros que ma tête, continua Nini en se fendant d’un sourire aussi large et sans dents que celui d’une citrouille d’Halloween. Un cookie nappé de glaçage noir et blanc. Je n’en ai fait qu’une bouchée, et j’ai mordu dans le bout de papier à l’intérieur.

— Un cookie géant recouvert de glaçage avec une lettre dedans ? Miam ! fit Origan en se passant la langue sur les lèvres. Maman, on devrait en vendre ! On gagnerait des millions ! Personne n’aime les gâteaux chinois qui contiennent des petites prédictions.

Céleste caressa d’un air absent la tignasse blond vénitien de son fils.

— On en parlera plus tard. Nini, tu as demandé à Chip de te lire la lettre ?

Nini secoua la tête.

— Elle s’est lue toute seule, spécialement pour moi ! Elle m’a dit de descendre dans la cave des ingrédients secrets, et de prendre le bocal numéro 3-7-7, et de l’envoyer à une adresse.

— C’est très important, Nini, dit Rose. Dis-moi où est la lettre maintenant.

L’air soudain coupable, la petite fille enfouit son visage contre sa sœur et se mit à fredonner une mélodie rappelant la chanson de l’alphabet.

— Ce n’est pas grave, ma Nini, fit doucement Céleste en relevant délicatement la tête de sa fille. Je ne suis pas fâchée. Où as-tu mis la lettre ?

En ouvrant de grands yeux, Nini avoua :

— Je l’ai mangée.

— Tu l’as mangée ? répéta Rose.

— C’est la lettre qui m’a ordonné de le faire ! « Une fois que tu m’auras mémorisée, il sera temps de me manger », récita-t-elle en fronçant le nez. Ça avait un goût de serviette.

Un colis mystérieux. Un message caché. Un cookie magique qui avait transformé sa petite sœur de quatre ans en une marionnette faisant tout ce qu’on lui demandait. La Société des Rouleaux à Pâtisserie était-elle derrière tout cela ?

— Tu l’as envoyé où, Nini ?

— Une ville appelée Washington.

Céleste se leva en carrant les épaules. On voyait qu’elle avait pris une décision.

— Origan, commença-t-elle d’un ton grave, ton père n’est pas encore revenu de sa chasse au papillon Arc-en-ciel à trois ailes, et grand-père Balthazar est toujours au Mexique où il s’occupe de sa pâtisserie. J’ai besoin que tu surveilles Nini pour qu’elle ne s’en aille pas vadrouiller je ne sais où.

— Tu peux compter sur moi, déclara Origan en faisant à sa mère un salut militaire. Elle pourra m’aider avec mon nouveau numéro, avant que les effets du cookie ne se dissipent.

— Maman t’a demandé de la surveiller, pas de l’exploiter, rectifia Oliver.

Céleste attrapa la main de Rose et l’entraîna en bas.

— Toi et moi, on va enquêter sur ce bocal.



À l’intérieur de la chambre froide, la porte de la cave secrète n’était pas fermée à clé et s’ouvrait à l’aide d’une poignée en forme de rouleau à pâtisserie. L’endroit était sombre, éclairé seulement par quelques vieilles ampoules poussiéreuses, les ingrédients magiques se conservant mieux à l’abri de la lumière. En plus, grâce à cela le nain du sommeil perpétuel n’était pas dérangé et pouvait ronfler paisiblement.

Depuis que Rose avait été nommée chef pâtissière, elle avait aidé ses parents et son arrière-arrière-arrière-grand-père Balthazar à classer et étiqueter les ingrédients afin qu’on les trouve plus facilement. Les yeux de grenouille étaient rangés avec les rêves de têtard, les gémissements et cris de fantômes occupaient l’étagère du fond, et les murmures étaient rangés par ordre décroissant du plus fort au plus doux.

L’échantillon tout frais de premières lueurs de l’aube teintait d’une douce lumière le bocal bleu sur l’étagère. Rose guida sa mère vers la section 350 à 400 : les ingrédients relatifs aux mythes et légendes de l’Antiquité.

Nini avait dit vrai : le numéro 377 manquait. Un disque bien propre entouré de poussière indiquait qu’un bocal se trouvait là peu de temps auparavant.

Céleste sortit l’étiquette à l’écriture appliquée de son emplacement et plissa les yeux pour lire dans la pénombre :

— « Les embruns de Vénus », dit-elle en plaquant une main sur sa bouche. Oh non ! Rose !

— Ça me dit quelque chose…

— Les embruns de Vénus sont un ingrédient puissant et très dangereux, expliqua Céleste sans dissimuler son angoisse. Si on l’utilise correctement, en en administrant deux mesures à quelqu’un, alors cette personne fait tout ce que l’on lui demande… un peu comme une marionnette.

— Correctement ? Et si on l’utilise mal ?

Les mains de Céleste tremblaient quand elle reposa l’étiquette.

— Si on ne respecte pas la double dose, la personne tombe dans le coma… et ne se réveille pas.

Rose fit la grimace.

Céleste prit un bocal sur l’étagère un peu plus haut et le fourra sous son bras.

— Des personnes malintentionnées ont utilisé les embruns de Vénus pour conduire des civilisations entières à leur chute. As-tu déjà entendu parler de la Rome antique, Rose ?

— Heu…

— Peu importe. Au moins, Nini n’en a pas pris. Ce serait…

Elle secoua la tête.

Soudain, Rose se souvint d’où elle avait retenu le nom de cet ingrédient. Environ un an plus tôt, alors qu’elle était désespérée, une voix s’était adressée à elle à travers la grille d’aération au sol et avait suggéré d’ajouter une goutte de Teinture de Vénus à son thé. « Elle fera de toi une femme plus belle qu’Hélène de Troie, plus belle que ta tante Lily ! »

Rose avait résisté à la tentation, et la force maléfique qui avait essayé de la séduire ce jour-là ne s’était plus manifestée. Mais la personne qui avait ensorcelé Nini et réclamé des embruns de Vénus n’était pas animée de bonnes intentions, c’était certain. Rose suivit sa mère qui remontait précipitamment.

— Appelle tes frères et ta sœur, dit Céleste en retirant son tablier et en le tendant à Rose. C’est toi qui es responsable de la pâtisserie aujourd’hui. N’aie pas peur de mettre Oliver au travail, même s’il rechigne.

— Qu’est-ce que tu vas faire, maman ? demanda Rose en enfilant le tablier taché de sa mère.

Céleste s’arrêta sur le seuil de la chambre froide et sourit à sa fille.

— Gare à ceux qui s’attaquent à la famille Bliss, déclara-t-elle. Ils ne savent pas de quoi Céleste Bliss est capable quand elle est en colère !



Une pile de valises s’amoncela devant la porte de derrière tandis que Rose et ses frères s’affairaient pour ouvrir la pâtisserie. Origan était responsable des pains à la cannelle, Oliver saupoudrait de sucre glace les gâteaux danois aux zestes d’orange. Quant à Nini, encore sous l’effet du cookie, elle était de corvée de nettoyage : pas une seule plaque, pas un seul bol ne lui échappait.

Quand Céleste remonta de la cave, les étagères étaient pleines et les comptoirs astiqués. Elle avait dans les mains un bocal bleu qui, contrairement à la plupart des ingrédients utilisés à la pâtisserie Bliss, était enrobé de fil barbelé.

Rose avait réservé le coin le plus sombre, tout au fond, pour les bocaux comme celui-ci. Par sécurité, ils étaient tous enfermés dans une cage. Ces ingrédients ne se retrouveraient jamais dans les pâtisseries destinées aux habitants de Calamity Falls. Ils n’avaient leur place que dans les recettes de magie noire.

C’était là que les embruns de Vénus auraient dû être placés.

— C’est quoi, ce que tu as là, madre ? demanda Oliver en passant son tablier crasseux par-dessus sa tête avec la plus grande prudence, afin de ne pas abîmer sa coiffure élaborée.

Céleste rangea le bocal dans une des valises, qu’elle ferma avec un petit cadenas.

— Ton père et moi partons pour Washington, nous allons trouver celui qui a fait ça et l’empêcher de nuire.

À ce moment précis, la porte d’entrée de la pâtisserie s’ouvrit et un courant d’air chaud s’engouffra à l’intérieur. Ils entendirent le brouhaha des conversations des clients qui attendaient sur le trottoir l’heure de l’ouverture. Albert, le père de Rose, entra dans la cuisine, suivi de près par Chip, qui poussa un grognement quand ses larges épaules se cognèrent à l’encadrement de la porte.

Albert Bliss était un homme de haute taille, aux cheveux aussi roux que ceux d’Oliver et aussi incoiffables que ceux d’Origan, même si Céleste insistait toujours pour qu’il tente de dompter sa tignasse… et sa moustache. Il était si mince que beaucoup de gens n’arrivaient pas à croire qu’il mangeait ses propres pâtisseries, mais aujourd’hui, il avait une étrange bosse au niveau du ventre.

— Qu’est-ce que j’ai loupé ? s’enquit-il en regardant autour de lui.

— Pas mal de choses, répondit Céleste. Chip, pourriez-vous laisser entrer les clients ?

L’ancien militaire opina.

— À vos ordres, madame Bliss.

Chip disparut à l’avant du magasin et Albert posa sur le comptoir le bocal qu’il cachait sous sa veste. À l’intérieur, un gros papillon agitait ses trois ailes aux reflets irisés qui changeaient de couleur au rythme des battements : rouge, violet et bleu turquoise.

— Ça m’a pris toute la matinée, mais j’ai enfin réussi à attraper une de ces magnifiques créatures alors qu’elle émergeait de sa chrysalide, leur expliqua Albert avec un sourire ravi. Les écailles des ailes sont le seul ingrédient qui nous manquait pour faire le glaçage fluorescent du…

Voyant les expressions soucieuses autour de lui, Albert s’interrompit pour demander :

— Qu’est-ce qui se passe ?

Céleste prit son mari à part. Après un long conciliabule, Albert hocha gravement la tête et se mit à charger les valises dans leur vieux monospace.

Il eut à peine le temps de dire au revoir à ses enfants alors que Céleste appelait en urgence leur vieille baby-sitter, Mme Carlson, pour qu’elle vienne garder les enfants après la fermeture de la pâtisserie.

Puis vint le moment du départ.

— Nous serons de retour si vite que vous ne remarquerez même pas notre absence, leur assura Céleste.

— On sait, maman, dit Rose en se serrant contre sa mère et en entraînant Oliver, Origan et Nini dans un énorme câlin. On vous souhaite bonne chance.

Céleste regarda Rose dans les yeux.

— Tu es la chef pâtissière ici, tu es responsable du magasin en notre absence. On compte sur toi. Tu sauras prendre les bonnes décisions.

Cela faisait seulement une semaine qu’elle avait le statut de chef pâtissière… elle avait encore tant de choses à apprendre ! Et si elle faisait tout de travers ? Qu’est-ce que Céleste entendait par « prendre les bonnes décisions » ?

La jeune fille ne voulait pas inquiéter sa mère, alors elle lui assura :

— Je ne te décevrai pas.

— Je sais, fit Céleste en lui adressant un sourire débordant de tendresse.

Les enfants suivirent leur mère dehors.

— Au revoir ! dit Nini en agitant tristement la main alors que le monospace s’éloignait et disparaissait au bout de la rue.

— Et voilà, un nouveau drame dans la vie de la famille Bliss, soupira Oliver.

— C’est vrai qu’il y en a souvent, approuva Origan.

— Allons aider Chip, proposa Rose en rentrant dans la cuisine.

L’odeur familière de noix de muscade et de chocolat les réconforta.

Les garçons enfilèrent des tabliers propres et les quatre enfants écoutèrent un moment en silence les éclats de rire des clients dans la boutique. Puis Origan lança :

— Au fait, on ne sait toujours pas qui a envoyé le cookie à Nini.

Rose tira ses cheveux noirs en arrière et se fit une queue-de-cheval.

— Je ne connais qu’une seule personne assez sournoise et manipulatrice qui, en plus, connaisse l’existence de notre cave.

— El Tiablo ? s’écria Oliver, utilisant le surnom qu’il avait donné à leur terrible tante. Impossible, mi hermana. Notre tante n’oserait plus nous affronter. Je ne crois pas, en tout cas.

Tout en regardant sa petite sœur qui astiquait une des cuisinières, elle pensa à ses parents qui couraient au-devant d’un danger inconnu dans l’espoir de récupérer les embruns de Vénus. Rose se força à sourire : en tant que chef pâtissière, c’était à elle de rassurer ses frères et sa sœur.

— Je suis certaine que tu as raison, répondit-elle à Oliver.

Mais au fond de son cœur, Rose n’en pensait pas un mot.





2


La farine clairvoyante



Ce matin-là, ils croulaient sous le travail.

Et même si Rose était d’habitude enchantée de contribuer à la bonne humeur de la Ligue des Littéraires Lettrées en leur tendant une fournée toute fraîche de Cupcakes aux carottes voit-mieux, ou de donner leurs Brioches boosteuses aux Chardon-Phibien pour les aider à faire très vite leurs courses de la journée, aujourd’hui, elle aurait voulu que tout le monde la laisse tranquille.

Enfin, vers dix heures et demie du matin, la boutique se vida. Origan, épuisé, se reposait derrière le comptoir. Dehors, Oliver frimait au milieu d’un cercle de filles aux cheveux longs et aux yeux maquillés : les plus jolies filles du lycée évidemment.

Rose sauta sur l’occasion.

— Chip ?

Son grand corps musclé courbé en deux, Chip ramassait des miettes à la balayette.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Rose ? dit-il en levant les yeux.

Rose lança un regard derrière elle en direction de la cuisine.

— Il faut que je me prépare pour cet après-midi. Les gens vont vouloir emporter des tartes pour leur dîner.

— Je ferai la vaisselle ! babilla Nini en surgissant par-dessous les portes battantes. Et puis après, je pourrai étaler la pâte.

Chip s’étira et les muscles de ses bras ondulèrent sous sa peau.

— Je vais commencer par cuire les pommes, tu n’as qu’à t’occuper des cerises.

Rose lui bloqua le passage avec un grand sourire sur le visage.

— Te donne pas cette peine, Chip ! Tu mérites une pause. Tu n’as qu’à rester dans la boutique au cas où il y aurait des clients.

— Tu es sûre ?

— Absolument.

Chip haussa les épaules, alla s’asseoir à une table et sortit des mots croisés.

Rose tapa à la vitre et fit signe à Oliver de la rejoindre à l’intérieur, puis elle entraîna Origan avec eux, et tous les trois entrèrent dans la cuisine, où ils trouvèrent Nini déjà devant l’évier, à moitié enfouie sous une montagne de mousse de savon.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda Oliver en roulant en boule son tablier pour le balancer sur le comptoir. Mi hermana pequeña, on dirait que t’as tout bien en main, et moi, mes petites amies me réclament : on va faire une course de relais.

— Comment ça, tes petites amies ? demanda Rose. Tu en as plusieurs maintenant ?

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre.

— Laisse tomber. Tu ne crois pas qu’on devrait découvrir qui a envoyé ce paquet à Nini ?

— Les parents s’en chargent, Rosacita, dit Oliver en lui tapotant la tête comme si elle était un chiot. Cela ne fait qu’un mois qu’on t’a récupérée après ton enlèvement par une corporation maléfique. Tu pourrais essayer d’être une fille normale pour une fois.

Rose ouvrit avec un petit grognement le Livre de recettes des Bliss.

— Être « normale » ne m’intéresse pas. Je suis chef pâtissière, et une chef n’a pas le droit de se reposer sur ses lauriers, pas quand des individus malintentionnés ont ensorcelé sa petite sœur pour parvenir à leurs fins.

— Bon, bah, heureusement que je suis pas chef pâtissier alors, dit Oliver en se dirigeant vers la porte du jardin. Je préfère être normal, et une course de relais dans Sampson Park, ça, c’est tout ce qu’il y a de plus normal. Alors… Adíos !

Rose se tourna vers Origan, qui, les mains fourrées dans les poches, regardait sortir Oliver avec envie.

— Je suppose que toi aussi tu veux partir, soupira Rose.

— Pas du tout, répondit Origan en ajustant son tablier et en ébouriffant sa tignasse. Les petites amies d’Oliver ne sont pas marrantes, d’ailleurs elles ne rient jamais à mes blagues. Ce qui est quand même bizarre, parce que je suis hilarant…

Une boule de poils grise sauta du haut du frigo et atterrit sur l’îlot central.

Rose fit un bond en arrière.

— Ahhhh !

Ce n’était que Serge. Le chat s’assit calmement, cligna des yeux et leva une patte pour se lisser les moustaches.

— Je crois qu’on s’attend à ce que je miaule. Alors : miaou.

— Tu devrais prévenir ! s’écria Origan. Tu vas me flanquer une chique.

— Une chique ? répéta Rose, interloquée.

— C’est ce que dit toujours grand-père Balthazar. J’essaye d’introduire ce mot dans mon numéro. Sauf que je ne sais toujours pas ce que chique signifie.

Serge agita la queue.

— Il faut bien vous rappeler qu’il y a toujours un chat quelque part prêt à bondir, même si vous ne le voyez pas, ronronna l’animal en léchant ses petits coussinets roses d’une patte. Notre espèce est championne de la discrétion.

Bien sûr, tous les chats n’étaient pas doués de parole, mais Serge avait mangé des Biscuits au fromage bavardeurs préparés par leur arrière-arrière-arrière-grand-père Balthazar, et maintenant, il parlait avec un accent britannique tout ce qu’il y a de plus distingué.

La plupart du temps, il leur était très utile.

Mais parfois, il pouvait être vraiment casse-pieds.

Le museau frémissant, Serge fourra sa gueule dans le Livre.

— Qu’est-ce que j’entends ? Tante Lily a ensorcelé Nini ?

Rose lui décrivit le comportement de la petite fille depuis qu’elle avait mangé le cookie magique.

Les yeux verts de Serge brillèrent.

— Maintenant, je comprends mieux ! Hier, elle m’a aidé à faire ma toilette en me léchant la fourrure.

Rose et Origan se tournèrent en même temps vers Nini, qui haussa les épaules… et leur tira la langue.

— Z’ai encore des poils coinzés entre les dents, zozota-t-elle.

— Ce qu’il y avait dans ce cookie a rendu Nini très serviable, ça c’est sûr, déclara Rose.

Nini avait rincé, séché et rangé toute la vaisselle du matin. En plus, elle avait balayé le carrelage en fredonnant.

— Je serais tentée de ne rien y changer si je ne pensais pas que ce sort était maléfique.

Au mot « maléfique », une petite frimousse poilue fit son apparition dans le minuscule espace qui séparait un placard d’un four.

— J’ai tout entendu, alors je suis venu à la rescousse !

Comme Serge, Jacques la souris avait grignoté le biscuit magique au cheddar, et savait maintenant parler. La famille Bliss avait fait sa connaissance à Paris, où Rose avait été choisie pour participer au Gala des Grands Gâteaux Géants. Jacques avait aidé la jeune fille à espionner tante Lily.

Serge coula un regard en coin à Jacques qui s’avançait en trottinant sur le plan de travail.

— Et qu’est-ce que tu comptes faire ?

Jacques se redressa sur ses pattes arrière et posa une patte grise sur sa poitrine :

— La farine clairvoyante* !1

— Une narine a l’air voyante ? entonna Origan. C’est… bizarre.

— Non* ! cria Jacques. De la farine* : l’ingrédient ; clairvoyante* : qui dévoile ce qui est caché.

Il renifla une miette de muffin qui traînait sur la table avant de la gober d’un coup. Puis il déclara :

— Il s’agit d’une vieille recette française.

Serge courba le dos et cracha :

— La farine clairvoyante est d’origine écossaise. Comment un Français peut-il s’approprier cette magie de haute gastronomie ?

Jacques leva son museau frétillant.

— Ce n’est certainement pas une recette écossaise. La farine n’est pas bouillie dans une vessie de porc.

— Oh, hé ! s’écria Rose. On pourra débattre de l’origine de cette recette plus tard. Si ce machin clairvoyant peut nous montrer qui a jeté un sort à ma sœur, alors je suis pour.

Serge agita la queue, agacé.

— Toutes mes excuses, Rosemary. Mais je te préviens : cette recette est… dangereuse.

— Dangereuse ? Comment…

Rose fut interrompue par le bruit de la porte de la boutique qui s’ouvrait, suivi d’une voix familière.

— Salut Chip ! Est-ce que Rose est à la cuisine ?

— Ouais, ouais. T’as qu’à y aller, répondit l’ancien militaire de sa voix bourrue.

— Devin ? souffla Origan. Trop cool !

Devin était le seul à rire aux blagues d’Origan.

Rose poussa un soupir. À cet instant, elle aurait préféré être une collégienne ordinaire et pas une chef pâtissière. Avec Devin, elle riait de tout, passait ses samedis à se balader dans les rues et jouer au frisbee dans le parc, ou encore à aller voir des films au Calamity-Plex, le cinéma de la ville.

Mais elle était responsable de la pâtisserie Bliss. Elle se demandait si elle pourrait un jour tout avoir : à la fois être chef pâtissière et sortir avec Devin Stetson.

Elle redescendit cependant vite sur terre : le Livre était ouvert sur la table et il y avait deux animaux en train de débattre de l’origine d’une recette magique. Devin ne devait pas découvrir leur secret !

Rose plaça son index sur ses lèvres pour signifier à Serge et Jacques de se taire, puis elle referma le Livre d’un coup sec alors que Devin passait les portes battantes.

— Salut, Devin ! s’exclama Origan tandis que Rose glissait en catimini le Livre dans un tiroir. Ça marche bien, les beignets ? Ça rend pas trop niais ? T’as pigé ?

Devin ricana.

— Elle est bien bonne, celle-là, Origan.

— Ouais ? dit Origan en éclatant de rire. Tu sais, moi aussi je me disais que c’était pas mal, mais ça me réchauffe le cœur de te l’entendre dire. T’es vraiment un super fan.

Devin plongea ses yeux dans ceux de Rose avec un grand sourire. Puis il tendit la main pour caresser Serge.

— Comment ça va, gros minou ?

Rose aurait été bien en peine d’expliquer ce que faisaient un chat et une souris sur le comptoir où on roulait la pâte, mais Serge et Jacques jouèrent le jeu. Serge émit un « miaou » parfait et flanqua un coup de patte à Jacques, ce qui incita la souris à se précipiter au bord du meuble, sauter au sol et filer derrière l’évier. Serge exhala un long soupir mélancolique et se roula en boule.

Devin repoussa une mèche de cheveux de son visage.

— Il vous faudrait un chat un peu plus dégourdi. Et puis… ce n’est pas très hygiénique d’avoir des animaux dans la cuisine.

Serge coula un regard courroucé à Devin et tout son poil se hérissa. Rose tendit la main et le gratta entre les oreilles.

— Heu… Serge vient de prendre un bain. Bref !

Rose déposa un baiser rapide sur la joue de Devin, en regrettant de ne pas pouvoir rester dans ses bras toute la journée.

— Salut. Qu’est-ce que tu fais là ?

— T’avais l’air paniquée tout à l’heure quand tu as appelé pour annuler notre rendez-vous. Je suis venu vous aider.

Il était très beau avec sa chemise boutonnée jusqu’au col et ses cheveux savamment décoiffés. Rose aurait voulu qu’il reste à ses côtés, or les Bliss étaient sur le point de concocter un sort, et il n’était pas question que Devin participe.

— Oh, merci, dit-elle en le poussant doucement vers les portes battantes, mais ne t’inquiète pas, tout va très bien. Tu ne vas quand même pas t’enfermer dans une cuisine surchauffée, surtout habillé comme ça.

— Même ta petite sœur travaille, fit remarquer Devin en indiquant du doigt Nini qui, assise en tailleur, pliait le linge, empilant avec précision les torchons et les tabliers.

Elle le salua de la main sans perdre le rythme.

— Elle pense que c’est un jeu, dit Rose. Tu sais, une partie de Plions-les-chaussettes ? C’est heu… très amusant.

— Je peux jouer. Je ferai tout ce que tu me demanderas, chef.

Devin planta ses yeux dans les siens, un petit sourire aux lèvres, et Rose se sentit fondre. Il était si gentil d’être venu proposer son aide, elle ne voulait pas le vexer.

— Bon, d’accord, accepta Rose en souriant. Mais habillé comme ça, je ne vais rien t’imposer de salissant ! Viens avec moi.

Elle l’attrapa par la main et l’entraîna dans la boutique. Chip était toujours assis à la table près de la porte, et mâchouillait son stylo devant ses mots croisés.

— Un mot de neuf lettres pour « menteur » ? demanda-t-il.

— « Mythomane », répondit Rose, la gorge nouée, essuyant la sueur sur son front. Devin va t’aider avec la caisse.

— Ah ! Alors il va falloir que je te forme, dit Chip en se levant. Tu jures de suivre mes instructions à la lettre, jeune recrue ?

Devin hocha la tête.

— Oui, chef.

Chip pointa un doigt charnu vers le comptoir.

— Va te mettre en position. Tiens-toi bien droit. Une bonne posture est indispensable pour servir les clients.

— Bonne chance, murmura Rose en retournant à la cuisine.

— Il est parti ? fit une voix fluette s’élevant entre les fours.

— Chip va l’occuper, mais il faut qu’on se dépêche, dit Rose en s’agenouillant pour permettre à Jacques de grimper dans sa main.

Elle le transporta comme un œuf fragile et le déposa à nouveau sur le plan de travail, à côté de Serge. Reprenant son sérieux, elle posa la question qu’elle avait sur le bout de la langue depuis tout à l’heure :

— En quoi ce sort est-il dangereux, Serge ?

Origan se mit sur la pointe des pieds pour surveiller Devin par-dessus les portes battantes.

— Je parie que c’est pas vraiment dangereux, dit-il. On a parlé à des fantômes et on a échappé à des robots-pieuvres géants. Plus rien ne nous fait peur.

— Vous aviez l’avantage de la surprise, expliqua Serge. La farine clairvoyante vous permettra de voir qui a envoyé le paquet à Nini, mais d’un autre côté, cette personne pourra elle aussi vous voir.

Jacques se mit à tourner sur lui-même comme un fou.

— J’ai utilisé de la farine clairvoyante des dizaines de fois, et on ne nous a jamais vus !

— Les souris sont bien plus petites que les humains, fit remarquer Rose. C’est plus difficile de nous rater.

Elle ressortit le Livre du tiroir, le posa sur son lutrin et se mit à feuilleter les pages jaunies.

— Malgré tout, ça vaut le coup d’essayer. Il faut que je trouve cette recette.

— Inutile, dit Jacques. Je la connais par cœur. D’abord…

Les portes battantes s’ouvrirent et Devin en jaillit en bousculant Origan.

— Mme Driplet prétend qu’on lui fait un prix quand elle achète une douzaine de cookies au chocolat et flocons d’avoine…, annonça Devin en s’arrêtant net dans son élan et en ouvrant de grands yeux. Mais ! La souris est revenue !

— C’est une souris décorative, paniqua Rose.

Jacques se fit aussi immobile qu’une figurine.

— La vraie nous a inspirés, ajouta-t-elle. Notre gâteau s’appelle Trotte-menu.

— C’est un peu la même technique que pour la pâte d’amande, expliqua Origan. On se donne vraiment à fond quand on fait un Trotte-menu.

Il attendit une réaction de la part de Devin.

— La souris… le Trotte-menu… T’as pigé ?

Devin ne quittait pas Jacques des yeux.

— Il est… très réaliste, ce Trotte-menu.

— Quand tu as une question, adresse-toi à Chip, lui dit Origan en croisant les bras. On est tous très occupés en cuisine.

— Chip est allé s’acheter un sandwich, répondit Devin.

Rose gratifia Devin de son faux sourire en ayant l’atroce impression de le trahir.

— Tu n’as qu’à dire à Mme Driplet que c’est le même prix mais qu’elle a droit à un cookie en plus.

Le regard de Devin passa de la souris immobile à Serge qui se léchait la patte.

— Heu… OK. Merci.

Il disparut dans la boutique.

Jacques relâcha ses muscles et prit une énorme inspiration pour un si petit corps.

— Bien joué, reconnut Serge à contrecœur.

— Bien sûr* ! répliqua Jacques. Dans un monde de géants, une souris apprend à agir d’abord, et à réfléchir ensuite.

— Et nous, il faut qu’on agisse rapidement avant d’être de nouveau interrompus, leur rappela Rose. Jacques, qu’est-ce qu’on fait, alors ?

— D’abord, expliqua Jacques, on va avoir besoin d’un morceau de l’emballage du paquet. Je crois qu’il y avait un ruban, non* ?

Origan regarda autour de lui.

— Un ruban ? Je n’en ai pas vu.

— À propos…, susurra Serge en faisant mine de se concentrer sur sa patte. Il est possible que je me sois un peu amusé avec le ravissant ruban de soie qui serrait le paquet, confessa-t-il. Les rubans ! Je ne sais pas leur résister !

Rose poussa un soupir agacé.

— Ah… Les chats.

Elle envoya Serge chercher le ruban dans le jardin, tandis qu’Origan rapportait un gros sac de farine en le traînant à terre. Sur les instructions de Jacques, ils en versèrent en tas sur le plan de travail, jusqu’à obtenir une montagne aussi haute que Nini.

Lorsque Serge refit son apparition, Jacques renifla le ruban sur toute sa longueur et trouva trois traces de poudre très fine.

— Ça doit être un peu de levure !

Rose récolta sur le tissu toute la poudre qu’elle pouvait et la fit tomber au sommet de la pile de farine.

— Et maintenant, il nous faut les miroirs, annonça Jacques. Les miroirs gelés*.

— Des miroirs gelés ! répéta Origan. On dirait une blague.

— Je suis très sérieux, insista Jacques. Ce sont comme les pierres de glace, mais pas aussi rare.

— Tu parles de glaçons ? demanda Origan.

— Non*, dit Jacques. Ça, ce n’est que de l’eau solidifiée par le froid.

Les portes battantes s’ouvrirent à nouveau.

— Hé ! dit Devin en agitant la main. J’ai entendu des gens et je me suis dit que vous aviez peut-être une livraison. Vous avez besoin d’aide ?

Tout le monde s’immobilisa, sauf Nini, qui était en train d’astiquer l’intérieur de la porte d’un four.

— Non, il n’y a personne d’autre que nous, sourit Rose en serrant les dents.

Devin regarda à droite et à gauche, peu convaincu.

— J’aurais juré avoir entendu des voix d’hommes avec des accents européens.

— Oh ! Heu… c’était moi, intervint Origan. Je répétais mon imitation de Benedict Cumberbatch2. Tu sais, Sherlock Holmes…

Il se racla la gorge et se mit à parler du nez.

— Élémentaire, mon cher Watson ! Big Ben ! Les joyaux de la Couronne ! Le football ! Vous prendrez bien une tasse de thé ?

À chaque parole d’Origan, Serge prenait un air de plus en plus horrifié.

— Impressionnant ! dit Devin en grimaçant. Tu t’y prends bien pour défigurer l’accent anglais.

— C’est un vrai prodige, n’est-ce pas ? renchérit Rose.

Si seulement sa mère était là… Céleste affichait toujours un sourire qui écartait tout le monde de la cuisine magique des Bliss.

— On n’attend pas de livraison, mais on a vraiment besoin de…

— … de noix ! termina pour elle Origan en brillant improvisateur qu’il était.

— De noix, en effet, acquiesça Rose. De chez Borzini. Tu pourrais y aller et nous en rapporter une livre ?

Du pouce, Devin indiqua la boutique derrière lui.

— Mais… et qui tiendra la caisse ?

— Origan n’a qu’à s’en charger, enchaîna Rose.

— D’accord, je vais me dépêcher.

— Prends ton temps ! lui hurla Rose alors que Devin était déjà parti. Fais gaffe, ne roule pas trop vite ! Ne te fais pas arrêter !

Lorsque la porte claqua, Rose poussa un soupir de soulagement.

— Comment les parents se sont débrouillés pour que nous ne les surprenions jamais ?

— Allons chercher les miroirs avant le retour du garçon mal coiffé, dit Jacques. Qu’est-ce qu’il est beau* !

— OK. Les miroirs gelés.

Rose se précipita à la cave afin de récupérer le bocal de réflecteurs de glace glacials, rangé entre une pointe d’iceberg de l’Antarctique et le premier flocon de neige de Noël.

En remontant, elle trouva Serge en train de gronder Origan.

— Nous, les scottish folds, ce n’est pas du tout ainsi que nous nous exprimons. Au nom de tous les représentants de ma race, je suis vexé.

Rose posa le bocal à côté de la montagne de farine, puis frissonna et frotta ses mains l’une contre l’autre.

— Qu’est-ce qu’on fait avec ça maintenant ?

Jacques pointa le bout de sa queue vers la cuisinière.

— Origan, va mettre une casserole sur le feu, puissance maximum. Rose, enfile plusieurs gants de protection avant de prendre un des miroirs pour le faire fondre. Fais bien attention à ne pas le faire bouillir ! On le veut tiède, c’est tout.

Rose enfila trois paires de gants. Avec ça, ce n’était pas facile de dévisser le couvercle, mais elle réussit tout de même à l’ouvrir. Un petit nuage de brouillard bleu-gris glacé s’en échappa. Elle sortit avec délicatesse un des miroirs, qui ressemblait à un morceau de vitre poli de la taille d’un miroir de poche.

Elle le plaça dans la casserole en fonte qu’Origan avait préparée.

— Est-ce que ça va vraiment marcher ? demanda ce dernier.

Il reçut tout de suite la réponse à sa question. Le miroir se tordait dans tous les sens et forma une flaque brillante métallique, un peu comme du mercure. Lorsque de la fumée commença à s’élever en tourbillons au-dessus de la surface lisse, Rose retira le tout du feu et versa le contenu sur le tas de farine.

— Attention ! s’écria Jacques. Tout doucement !

Le liquide chaud se mit à siffler, et la farine forma des milliers de petites sphères argentées. Rose cligna des yeux à la vue de ces billes minuscules qui roulaient les unes sur les autres comme des aimants. Elles s’empilèrent et formèrent une image en trois dimensions. Rose distingua une silhouette.

— C’est tout ? demanda Origan en observant l’image, perplexe. Enfin, c’est cool, mais on ne voit pas vraiment qui c’est ! Ça ne nous aide pas des masses…

— C’est pour ça qu’il y a un autre miroir, expliqua Jacques en indiquant le bocal ouvert.

Les mains toujours recouvertes de trois couches de gants, Rose souleva le deuxième miroir. Les formes floues du mélange farine et miroir fondu s’y dessinèrent, de plus en plus nettes, jusqu’à ce qu’elle distingue les images aussi clairement que sur un écran télé HD.

Une femme s’attelait à une table recouverte d’ingrédients. Derrière elle s’élevait un mur de fours industriels, comme celui qu’on trouvait dans la cuisine des Bliss, sauf que ceux-là étaient bleu métallisé, avec au-dessus une bannière où on lisait : CICC. Elle tenait un saladier en bois d’une main, et remuait de l’autre. Elle se retourna.

Rose reconnut aussitôt la magnifique pâtissière aux cheveux noirs.

— Tante Lily.

Ainsi, elle ne s’était pas trompée. C’était bien tante Lily qui avait envoyé le cookie ensorcelé à sa petite sœur. À en juger par les étincelles qui s’échappaient du saladier, Lily était en train de concocter un nouveau gâteau bourré de magie noire. Elle s’écarta un peu pour ouvrir un bocal bleu.

— Je parie que ce sont les embruns de Vénus ! s’écria Rose.

Dans le reflet, Lily sursauta comme si elle avait entendu quelque chose. Elle posa le saladier et tourna lentement sur elle-même avant de regarder directement à travers le miroir.

Avec un sourire terrifiant, Lily agita un doigt menaçant dans leur direction.

— Elle nous a vus ! murmura Serge.

Le chat sauta en l’air et atterrit sur le tas de farine, soulevant un immense nuage blanc qui se répandit partout dans la cuisine. Ils se mirent tous à tousser.

— Elle ne pourrait pas nous laisser tranquilles, à la fin ? marmonna Origan.

Rose agita les bras pour chasser la farine encore suspendue dans les airs.

— Je m’en doutais : elle m’avait prévenue que je la reverrais bientôt… Il faut qu’on avertisse papa et maman.

— Eh bien ! En voilà du beau travail !

Rose se retourna : Devin les observait sur le pas de la porte, les yeux ronds. Il tenait un paquet de noix à la main.

Ils étaient tous recouverts de farine de la tête aux pieds. Serge avait subi le pire : son poil était plein de gros grumeaux. Seule Nini avait échappé à l’explosion, planquée dans le four qu’elle était en train d’astiquer. Elle en émergea, toute contente d’avoir quelque chose de nouveau à nettoyer.

Rose retira vite fait ses multiples gants.

— On essayait une nouvelle recette. Ça n’a pas marché.

— C’est sûrement parce qu’il vous manquait les noix, dit Devin en agitant le sac.

À cet instant précis, la porte du jardin s’ouvrit à la volée avec une telle force qu’elle manqua de sauter de ses gonds. Chip apparut, son portable à la main. Il regarda autour de lui, bouche bée.

— Chip, qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Rose, oubliant la menace représentée par tante Lily, la tempête de farine et même Devin debout devant la porte.

Chip, qui ne perdait jamais son sang-froid, avait l’air… paniqué.

— Ce sont vos parents, dit-il à bout de souffle. Ils ont été arrêtés par la police !





1. * Les mots et expressions en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original. (N.D.T.)



2. Acteur anglais jouant dans la série télévisée Sherlock.





3


Les Choux de l’oubli



— Nos parents… Arrêtés ? s’écria Rose. Mais pourquoi ?

— On les a pris pour des terroristes !

Chip tournait en rond dans la cuisine, laissant des empreintes taille 48 dans la fine couche de farine qui tapissait le sol. Nini balayait derrière lui.

— Vos parents ont essayé de s’introduire dans une convention à Washington, appelée CICC, et les services secrets les ont appréhendés. Ils les accusent de transport de paquet suspect.

Rose se rappela les lettres au-dessus du mur de la cuisine de Lily. Leur tante maléfique était sans doute en partie responsable de leur arrestation.

— C’est dingue, intervint Devin. Qui peut bien soupçonner un couple de pâtissiers d’être des terroristes ?

Serge, le pelage toujours grumeleux de farine, émit un cri strident et donna des coups de patte au Livre.

— Rose, je crois que Serge essaie de nous transmettre un message, chuchota Origan à l’oreille de sa grande sœur.

Rose lança un regard à Devin. La vie simple qu’elle s’était imaginée quelques heures plus tôt s’était envolée dans un blizzard de farine. Elle aurait dû être au cinéma à cette heure, sa main dans celle de Devin, à partager un seau de pop-corn avec lui. Mais cette vie-là, décidément, n’était pas pour elle.

Ses parents avaient de sérieux ennuis, et Rose n’avait pas le temps de s’apitoyer sur son sort. Si Céleste et Albert étaient en prison, il ne restait qu’une chef pâtissière Bliss pour empêcher tante Lily de nuire.

— Origan, je reviens tout de suite. Aide donc Nini à nettoyer.

Rose prit Devin par la main et l’entraîna par la porte de derrière.

— J’ai besoin que tu me rendes un service, lui dit-elle.

— Tout ce que tu veux. Comment je peux t’aider ?

— Tu peux nous trouver une voiture ?

— Une voiture ? demanda le jeune garçon, perplexe. Tu ne devrais pas plutôt t’inquiéter du fait que tes parents ont été arrêtés ?

Rose poussa un soupir.

— C’est exactement ce que je fais, crois-moi. C’est pour ça qu’il faut que tu ailles chercher Oliver au parc, l’informer de ce qui se passe, puis emprunter une voiture pour qu’Oliver nous emmène à Washington.

Elle se creusa la cervelle pour trouver un nouveau mensonge qui expliquerait tout.

— Seuls mes frères et moi pouvons sortir mes parents de ce mauvais pas et…

— Tu peux compter sur moi, la coupa Devin.

— Vraiment ? dit Rose, ravie.

Devin se fendit d’un immense sourire.

— Oui, vraiment.

Il déposa un baiser sur sa joue encore couverte de farine, puis enfourcha sa bécane et la salua de la main avant de disparaître. Devin était de plus en plus indispensable dans la vie de Rose, presque comme s’il était devenu un membre de la famille. Comment pourrait-elle vivre sans lui ?

Si seulement il pouvait être vraiment un Bliss. Ainsi, elle n’aurait plus à lui mentir.

Mais Rose avait juré de garder le secret. Les mots de sa mère résonnèrent dans sa tête : « Je te fais confiance pour prendre les bonnes décisions. »



Une cuisine immaculée attendait Rose.

Origan époussetait les dernières traces de farine sur le pelage de Serge tandis que celui-ci feuilletait tranquillement les pages du Livre. Nini, assise au bord de l’îlot, avait les genoux et les mains enveloppés dans des torchons encroûtés de farine.

— Nickel chrome ! s’écria joyeusement la petite fille.

Ça faisait mal au cœur à Rose de voir sa sœur sous l’emprise du sort que lui avait jeté Lily. Elle la souleva dans ses bras, puis la posa par terre.

— Pourquoi tu ne fais pas une pause ? Tu pourrais sortir jouer dehors ?

Nini opina de la tête :

— À tes ordres, Rosie !

— Ne vous inquiétez pas, intervint Chip alors que Nini sortait dans le jardin en sautillant d’un pied sur l’autre.

Son téléphone portable paraissait minuscule dans sa grande main.

— Je vais tout arranger, ajouta-t-il, la mâchoire crispée. Et ne vous en mêlez pas. Laissez les adultes gérer la situation. Compris ?

— Bien sûr, mentit Rose.

Chip hocha la tête et disparut derrière les portes battantes, le téléphone collé à l’oreille.

— On ne va tout de même pas rester là à se tourner les pouces, hein, Rose ? interrogea Origan.

— Bien sûr que non, répondit Rose en prenant un des torchons de Nini pour s’essuyer le visage. Maman me fait confiance, et je ne la décevrai pas. Nous allons à Washington pour arrêter Lily et sauver papa et maman ! Il ne nous reste plus qu’à trouver un moyen pour que Chip et Mme Carlson ne nous empêchent pas d’agir.

— Je suis déjà sur le coup, Rose. J’ai conçu le plan parfait, déclara Serge en remuant la queue, une patte sur le Livre. J’ai là une recette qui plongera vos chaperons dans un état second, nous laissant juste assez de temps pour notre mission de sauvetage.

Rose grattouilla affectueusement les oreilles de Serge en lisant la recette :

— Choux parisiens de l’oubli, lut-elle à voix haute.

— Ah ! Une recette française ! dit Jacques en sortant de derrière le four. Une fois encore, mon cher ami félin reconnaît la supériorité de la pâtisserie gauloise.

Serge répondit en bâillant :

— Les choux ont été inventés par les Belges. Les Français n’ont fait que leur donner leur forme.

Rose, ignorant la querelle des animaux, lut la recette jusqu’au bout.

Les Choux parisiens de l’oubli

Pour effacer tout souvenir

d’un savoir mal acquis

En l’an de grâce 1673, dans le village de Gelosora en Moldavie, la violoniste Valeria Vãduva apprit que la fermière avait l’intention de s’enfuir pour aller jouer du saqueboute à l’Académie royale de musique de la superbe ville de Paris.



Rose leva les yeux.

— C’est quoi, un saqueboute ?

— Ah ! dit Jacques sûr de lui. C’est un sac plein de boue !

— Ça n’a aucun sens, commenta Rose.

— C’est parce que, comme toujours, la souris a tort, dit Serge. Le saqueboute est l’ancêtre du trombone.

— Tu sais ce que le trombone dit à la trompette ? dit Origan en faisant un clin d’œil.

— Tais-toi ? répondit Serge. Ah ! non ! Ça c’est ce que je te dis à toi.

Prise d’une jalousie mortelle, Valeria fut déterminée à retourner tout le village contre cette fille, afin que ses talents ne viennent jamais ternir les siens.

Aurora Bliss, la pâtissière du village, également amatrice du grincement de basse du saqueboute, empêcha Valeria de nuire en inventant des choux irrésistibles, comme jamais n’en avait goûté la violoniste. Valeria dévora une douzaine de choux. Repue, elle oublia les rumeurs qu’elle avait eu l’intention de répandre au sujet de la gentille fermière. Aurora aida ensuite la charmante jeune fille à faire ses valises, et celle-ci s’en fut et devint une grande joueuse de saqueboute, et la muse de Jean-Baptiste Lully en personne !

Aurora Bliss fit frémir une cupule de beurre de vache dans une poêle en fonte, une noix et demie de sucre, une demi-noix de sel, et deux poignées d’eau fraîche. À ce sirop, elle incorpora deux poignées de farine moulue et trois œufs de poule. Elle tordit la pâte douze fois, modela des boulettes à la française, et fit frire le tout avec du lard.

Dans un saladier de bois, Aurora mélangea quatre poignées de sucre en poudre, une tasse de lait de vache, et une pincée de brouillard glacé pour embrumer l’esprit. Dans le glaçage obtenu, elle trempa la pâte frite fumante et servit les choux bien chauds et bien collants.



— En gros ce sont des beignets un peu élaborés qui font perdre la mémoire, conclut Rose en relevant la tête.

— C’est bien ça ! s’exclama Serge. Tu as gagné !

— Gagné quoi ? demanda Origan.

Serge se mit à ronronner :

— Une minute de silence de ta part.

— Hé ! dit Origan. C’est pas sympa !

Rose aurait dû les interrompre avant qu’une nouvelle dispute éclate, mais tout ce qu’elle avait en tête, c’était que la famille de Devin vendait des beignets. Par conséquent Devin aurait pu les aider… sauf qu’en aucun cas il ne devait découvrir l’ingrédient magique.

Conclusion : elle allait devoir réaliser toute seule les Choux parisiens de l’oubli.

— Qu’est-ce que je peux faire ? demanda Origan en tournant le dos au chat.

Rose montra la page du doigt.

— Lis la recette et va me chercher tous les ingrédients normaux. Je suis presque certaine de me souvenir d’avoir rangé le brouillard glacé en bas.



Une fois tous les ingrédients, magiques ou non, réunis et mesurés, Rose et Origan travaillèrent la pâte, qu’ils insérèrent dans une poche à douille pour bien la répartir en petits tas, puis ils mirent sur le feu une grande casserole d’huile.

— C’est toi qui te charges de frire les choux, ordonna Rose à Origan en retirant son tablier et en se dirigeant vers la porte du jardin. Je reviens tout de suite. Évite de mettre le feu à la maison en mon absence.

— Je ferai de mon mieux ! répondit Origan. Enfin, de mon mieux pour ne pas mettre le feu !

Rose voulait être prête pour une éventuelle attaque de Lily. Il lui fallait remplir sa malle spéciale d’ingrédients.

La valise lui avait été offerte par grand-père Balthazar, avec un peu de retard, pour son anniversaire. Rose s’étant extasiée devant celle qu’il avait apportée à Paris, garnie de toutes sortes d’ingrédients prêts à l’emploi, il lui avait présenté quelques jours plus tard un énorme paquet enveloppé dans du papier journal (surtout des vieilles pages de blagues datant d’au moins quarante ans). Sous le papier, Rose avait été enchantée de découvrir une malle jaune canari aux bords nickelés, décorée de fleurs de dessin animé rose et vert pomme.

— Une amie à moi l’a oubliée à la pâtisserie dans les années 1970, avait avoué Balthazar. Elle ne me plaisait pas beaucoup, alors je ne l’ai jamais utilisée. Maintenant, elle est à toi.

Rose l’avait embrassé en lui disant qu’elle en ferait bon usage. Cela avait fait bien rire son arrière-arrière-arrière-grand-père : il n’en doutait pas une seconde.

La malle n’avait pas de couvercle mais s’ouvrait en deux par le dessus. De chaque côté, il y avait des petits tiroirs, qu’elle avait remplis de divers ingrédients séchés. Au fond, des petits trous destinés à stocker des douzaines de tubes à essai en verre bleu, ainsi qu’une boîte en chêne gravée contenant des fouets de cuisine et des cuillères en bois sculptées de motifs celtiques. La doublure de soie comportait des poches, et elle avait même trouvé un compartiment secret où nichait une unique plume rouge chaude au toucher, un ingrédient très rare.

Rose hissa la malle dans l’escalier et entra dans la cuisine en la traînant derrière elle.

— Terminé ! claironna Origan en sortant le dernier chou de l’huile bouillante et en le plaçant à côté des onze autres sur une plaque à cuisson. Qu’ils sentent bon ! je les mangerais en un… bond.

Il éclata de rire avant de se complimenter :

— Elle est bonne celle-là, mon vieil Origan.

— Je vous en supplie, dit Serge assis sur le comptoir en se couvrant les oreilles de ses pattes. Faites taire ce clown.

Rose laissa sa malle à côté de la porte du jardin.

— Arrête un peu avec tes blagues, Origan. Ta prochaine mission est de filer là-haut pour aller nous chercher de quoi nous habiller, Oliver, toi et moi.

— À vos ordres, mon capitaine, lança Origan avant de partir en courant, sa grande tignasse rousse se soulevant au rythme de ses pas.

Rose sentit qu’on tirait sur le bas de son chemisier. Elle baissa les yeux et fut surprise de voir Nini.

— Tu vas aller sauver papa et maman, hein, Rosie ?

— Tout à fait, lui confirma Rose.

— Je veux venir avec toi, Origan et Oliver, pépia Nini. Je peux vous aider.

Rose s’agenouilla pour se mettre à la hauteur de sa petite sœur.

— Je sais que tu peux nous aider. Aujourd’hui tu as été une assistante sensationnelle. Mais tu seras plus en sécurité ici avec Chip et Mme Carlson.

La lèvre inférieure de Nini se mit à trembler, et Rose se sentit soudain horriblement coupable : elle ne savait que trop bien ce que c’était d’être mise à l’écart.

— Voilà ce que je te propose, poursuivit-elle en prenant sa petite sœur dans ses bras. Il faut que je termine d’emballer certains ingrédients. Je vais te faire une liste, et tu les rangeras dans ma malle. Cela m’aidera beaucoup.

Rose griffonna une liste (grâce au sort, Nini savait toujours lire) et elle envoya sa petite sœur à la cave, accompagnée de Serge et Jacques. Tandis que Rose recouvrait les choux d’un délicat glaçage, le chat et la souris faisaient des allers-retours dans l’escalier, Jacques perché sur le dos de Serge comme un maharaja sur son éléphant, serrant des tubes à essai dans ses petites pattes, stabilisant le tout de sa queue. Ensemble, ils déposaient les ingrédients un par un dans la malle. En plus, ils étaient trop occupés pour se disputer.

— Bien joué, tout le monde ! s’exclama Rose, fière de leur travail d’équipe.

Les choux étaient enfin prêts. La malle de Rose était pleine à craquer, et Origan avait descendu un gros sac rempli de vêtements et de brosses à dents. Juste à temps d’ailleurs, car le bruit d’un moteur s’éleva devant le portail du jardin.

— Arrêtez-moi ce vacarme ! hurla Mme Carlson dans son épais accent écossais. C’est une pâtisserie ici, pas une zone de déchargement pour poids lourd !

Mme Carlson était la voisine d’à côté, une femme trapue à la tête surmontée d’une grosse touffe blonde frisée. Elle portait sa tenue habituelle : un ample tee-shirt pailleté couleur queue de paon et un caleçon moulant. Ses tongs claquaient à chacun de ses pas.

Elle fixait Rose d’un regard désapprobateur.

— Pouvez-vous surveiller la cuisine, s’il vous plaît, madame Carlson ? lui lança Rose sans lui laisser le temps de protester. Je reviens dans une minute !

Dehors, une jolie décapotable rouge était à l’arrêt devant la maison. La tête d’Oliver en émergea, un grand sourire aux lèvres, grosses lunettes de soleil de marque sur le nez.

— Ton mec nous a trouvé une sacrée bagnole, dit-il à Rose qui traversait la pelouse.

Devin était assis à côté de son frère, ses cheveux blonds rabattus en arrière.

— Pas mal, hein ?

— Ouais, dit Rose en détaillant la voiture. Mais c’est peut-être un peu voyant.

Devin enjamba la portière côté passager.

— C’était tout ce qu’on avait de disponible au garage.

— Ça fera l’affaire, décida Rose. On n’aura qu’à conduire en dessous de la limite de vitesse pour que personne ne nous arrête. N’est-ce pas, Oliver ?

— Bien sûr, mi hermana, opina Oliver en brandissant entre ses doigts une petite carte plastifiée.

Il avait exactement le même sourire sur la photo, mais il ne portait pas de lunettes de soleil.

— J’ai mon permis. Je connais les règles.

— Depuis deux semaines seulement, lui rappela Rose.

— Devin a mentionné quelque chose à propos de l’arrestation des parents ? demanda Oliver en sortant de la voiture. Je n’écoutais pas vraiment – j’étais en train de parler à mes petites amies. Qu’est-ce qu’elles causent, je te jure !

Rose informa Oliver de la situation et de ce qu’ils avaient prévu, omettant les détails relatifs à la magie que Devin ne devait surtout pas découvrir.

Lorsqu’elle eut terminé, Devin lança :

— J’ai une surprise pour toi : mon père a dit que je pouvais venir avec vous !

Rose se figea. Si lui mentir pendant quelques heures à propos de la magie était une torture, alors qu’est-ce que ce serait de devoir le faire pendant plusieurs jours ? Non ! elle ne pouvait pas le laisser les accompagner.

Mais avant qu’elle ait dit quoi que ce soit, Oliver s’en mêla :

— Absolument, amigo ! Un mécanicien pourra sûrement nous être utile, au cas où on tomberait en panne.

Rose ravala ses objections.

— D’accord. Alors est-ce que vous pouvez mettre ma malle et le gros sac dans le coffre tous les deux ? Il faut que j’aille donner ces choux à Chip et à Mme Carlson.

— Je m’y connais en beignets, dit Devin. Mais même les meilleurs du monde ne convaincront pas deux adultes de vous laisser partir en voiture.

Oliver posa sa main sur l’épaule de Devin.

— Les beignets Bliss ont quelque chose en plus, mon pote.



À l’intérieur de la pâtisserie, Rose trouva Chip et Mme Carlson en pleine conversation.

— À environ huit heures ce matin, Céleste et Albert Bliss m’ont confié la pâtisserie, expliquait Chip. Vers midi moins le quart, j’ai reçu un appel d’Albert disant…

Rose s’éclaircit la voix et posa le plateau de Choux parisiens de l’oubli. Derrière elle, Oliver, Devin et Origan se disputaient à voix basse alors que la malle de Rose s’écrasait sur le sol dans un gros « poum ».

— C’est quoi, ce bruit ? s’inquiéta Mme Carlson en lançant un regard accusateur à Rose.

Rose détourna son attention en fourrant un chou dans chacune de ses mains. Elle fit de même avec Chip.

— On nettoie, c’est tout, expliqua-t-elle.

Chip renifla le chou.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est pour vous remercier ! susurra Rose. Et puis j’ai besoin de votre opinion. Vous serez les premiers à goûter à nos nouveaux choux !

Alors qu’ils la fixaient d’un air interrogateur, Rose ajouta avec un rire nerveux :

— C’est une recette française. J’ai appris quelques petites choses à Paris.

— Française ! dit Mme Carlson. Qu’attendais-tu pour nous le dire ?

Elle en prit une grosse bouchée moelleuse avant de laisser échapper un soupir de plaisir.

— J’étais juste en train d’informer Mme Carlson de…, commença Chip.

Mme Carlson fourra son deuxième chou dans la bouche ouverte de Chip.

— Ça peut attendre.

Elle ferma les yeux en oscillant d’avant en arrière.

— Oh ! Ce glaçage me rappelle étrangement les paysages embrumés de mon pays.

En quelques secondes, Chip et Mme Carlson avaient englouti le reste de la fournée.

— Ils doivent être incroyables ces choux, dit Devin, impressionné.

Il essaya d’en prendre un.

Mais Rose lui donna une tape sur la main.

— Ça ne te plairait pas. Ils sont sans gluten, et je sais combien t’aimes le gluten.

— Ah ! d’accord, soupira Devin. Mais je n’ai jamais vu personne apprécier autant nos beignets, chez Stetson.

Il lui envoya un gentil coup de coude.

— Je pourrais peut-être emprunter ton secret de famille.

Rose se força à rire, mais elle restait concentrée sur Chip et Mme Carlson. Maintenant qu’ils avaient terminé de se gaver, ils restaient tous les deux plantés là comme deux idiots. Rose ne les avait jamais vus l’air aussi béatement heureux.

— On parlait de quoi déjà ? demanda Chip après un moment.

— J’allais manger un autre de ces délicieux choux, dit Mme Carlson en regardant autour d’elle. Mais on dirait qu’il n’y en a plus.

Chip consulta l’écran de son téléphone.

— Déjà treize heures ? Je me demande où est passée Mme Bliss.

— Qu’est-ce qu’il leur prend ? chuchota Devin à l’oreille de Rose.

— Ils ont mangé trop de sucre. Ça leur passera. Dis, tu peux aller m’attendre dans la voiture ?

— Bien sûr.

Rose observa Chip et Mme Carlson déambuler dans la pâtisserie, remplir la vitrine et compter les sous dans la caisse, oubliant ce qu’ils étaient en train de faire en cours de route pour commencer autre chose.

— Comment se passe ta journée, Rose ? dit Chip en la voyant.

— Super, Chip. Génial.

« Menteuse », se dit-elle, attristée.



Alors que la voiture s’éloignait, Rose jeta un dernier regard à Chip et à Mme Carlson qui s’affairaient toujours dans la boutique. Nini était assise à une table, à la fenêtre, l’air triste : elle regardait Rose, Oliver et Origan quitter Calamity Falls sans elle. De son siège à l’avant, Origan lui fit au revoir de la main jusqu’à ce que la pâtisserie soit hors de vue.

Serge était roulé en boule entre Rose et son sac à dos sur la banquette arrière, et Jacques dormait – on aurait cru une minuscule touffe de poils grise – dans un vide-poches. De l’autre côté du chat, derrière Oliver, Devin s’étira en soupirant :

— Une virée en voiture pour voler au secours de tes parents ! C’est beaucoup mieux que d’aller au cinéma en amoureux !

Rose demeura muette.

— Ça va, mi hermana ? dit Oliver en lançant un regard à Rose dans le rétroviseur. Tu fais la même tête qu’une de mes copines quand elle a su pour toutes mes autres petites amies.

Rose secoua la tête. Ça n’allait pas du tout. Elle venait de passer la matinée à mentir à Devin, puis elle avait utilisé un brin de magie pour faire perdre leurs moyens à Chip et Mme Carlson. Bref, elle était rongée par la culpabilité, mais bien sûr une chef pâtissière devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour secourir ses parents. Cela valait bien quelques petits mensonges et un sort par-ci par-là, non ?

— Désolée, réussit-elle enfin à articuler. C’est juste que… ces Choux parisiens… c’est exactement ce que tante Lily a fait à Nini.

Devin eut l’air perplexe, mais Oliver comprit tout de suite.

— Écoute, c’est un mal pour un bien. Comme la fois où Jenna Schuyler m’a demandé si elle était jolie. J’avais pas envie de lui dire : « Non, Jenna, t’as l’air d’un chat chauve plein d’acné. » Alors j’ai répondu : « Bien sûr ! » C’était un mensonge. Et c’est pas bien de mentir. Mais c’était pour son bien, parce que ça lui a remonté le moral.

Il lui lança un regard par-dessus ses lunettes de soleil.

— Tu piges ?

Rose se força à sourire.

— Bien sûr, je comprends.

Un mensonge de plus ou de moins ne ferait aucune différence.



Ils roulèrent pendant près de trois heures sur une autoroute déserte en pleine campagne. Oliver se félicitait de temps à autre de n’avoir ni dépassé la vitesse autorisée ni ralenti. Quant à Origan, il enchaînait mauvaise blague sur mauvaise blague.

— Qu’ont fait vos parents pour se faire arrêter ? s’informa Devin en grattant maladroitement Serge derrière les oreilles.

— Ils n’ont rien fait, répondit Origan. Ils étaient à la recherche de notre tante Lily.

— El Tiablo, grogna Oliver, les yeux sur la route.

Devin fronça les sourcils.

— C’est un plat mexicain ? C’est ce que votre tante a cuisiné ?

Origan secoua la tête.

— Non, c’est un jeu de mots : tia veut dire « tante », et diablo, le « diable ». Alors Oliver les a combinés, et ça donne… El Tiablo !

— C’est une autre de tes blagues ? le taquina Devin, curieux.

— Non, rétorqua Origan, vexé. C’est la vérité.

À côté de Devin, Serge enfonça ses griffes dans le cuir de la banquette. Rose devinait à sa mâchoire tendue qu’il se retenait de parler, mais Devin, ne voyant qu’un animal énervé, détacha gentiment ses griffes.

— Arrête, gros minet. C’est une voiture de location, dit-il en se tournant vers Rose. Ton chat est vraiment bizarre.

— Ne t’en fais pas pour Serge, déclara Oliver. Je crois qu’il a été électrocuté avant qu’on l’adopte.

Serge plaqua ses oreilles contre son crâne.

— Oh ! s’exclama Devin. On dirait qu’il a compris !

— Pas du tout, nia Origan en étouffant un éclat de rire. Ce chat pige que dalle !

Serge cracha et leva une patte comme s’il s’apprêtait à griffer Origan.

— On dirait qu’il te menace maintenant, fit Devin d’un ton pensif.

— Assez bavardé, les gars… et le chat ! ordonna Oliver en coupant court aux questions de Devin. Nous sommes arrivés !





4


Le ballet des serveurs



Que manigançait donc tante Lily dans la capitale des États-Unis ?

Rose avait souvent vu des images de Washington à la télévision, mais en vrai, c’était encore plus impressionnant : d’imposants bâtiments blancs entouraient le majestueux obélisque de Washington Monument et mettaient en valeur le célèbre dôme du Capitole.

Mais Oliver, Devin, Origan et Rose n’étaient pas là en touristes.

Oliver s’arrêta devant un bâtiment de verre qui s’étendait sur un pâté de maisons entier.

— C’est l’adresse que Chip a notée.

— Regardez !

Origan montra du doigt les immenses bannières qui pendaient sur la façade de verre, toutes marquées CICC. Sous le logo, on pouvait lire : CONSEIL INTERNATIONAL DE LA COOPÉRATIVE CULINAIRE.

Rose adressa un regard désolé à Serge.

— Il va falloir qu’on te laisse un moment tout seul dans la voiture. Ne fais pas de bêtises !

— Vous parlez tous à ce chat comme à un humain, fit remarquer Devin.

Personne ne réagit.

— C’est quoi, ce temps dégueu ? s’exclama Origan en descendant de voiture.

— Ce climat n’est pas bon pour mes cheveux, se plaignit Oliver en touchant ses épis avant de les houspiller : Redressez-vous donc un peu, fainéants !

— Il fait humide parce que Washington a été construite sur des marécages, leur expliqua Devin en montant les marches du perron.

— C’est peut-être pour ça que papa dit que tous les politiciens sont des reptiles d’une autre planète, fit observer malicieusement Origan.

Deux agents de sécurité les accueillirent à l’entrée. Un gros costaud à la moustache toute droite, et une femme sévère aux cheveux tirés en arrière et aux traits figés dans une expression de surprise.

— Stop ! ordonna la femme. Veuillez quitter les lieux immédiatement.

— Pourquoi ? demanda Rose en croisant les bras. Qu’est-ce que c’est que cette convention ?

— Mademoiselle, c’est la réunion d’anniversaire du CICC ! grogna le gros moustachu. Tous les chefs d’État du monde seront présents, même le président. Ce soir, c’est le dîner d’inauguration, et demain, ils dégusteront le gâteau. Ils ont engagé une grande pâtissière pour confectionner un dessert comme on n’en a jamais vu !

— George, je te rappelle qu’on ne pourra même pas y goûter, dit la femme avec un soupir agacé. Bref, les enfants, déguerpissez.

— Hé ! s’exclama Origan. On n’est pas là pour rien, m’dame. Nos parents…

— Nous attendent sans doute, termina Rose en poussant ses frères et Devin au bas des marches. Merci de nous avoir renseignés.

Ils retournèrent tous les quatre sur le trottoir, sous le regard soupçonneux des gardes.

Une fois à la voiture, Rose prit ses frères et Devin à part.

— Pourquoi tu m’as coupé la parole ? demanda Origan.

— Parce que, dit Rose. La pâtissière dont ils parlaient ? C’est tante Lily, c’est obligé. Elle va servir du gâteau à tous les chefs d’État de la planète !

— Et alors ? intervint Devin. Je trouve que c’est un grand honneur. Et quel est le rapport avec vos parents ?

Rose espérait que ses frères avaient compris à demi-mot. À la maison, elle les avait informés des effets des embruns de Vénus, en leur exposant le danger que représentait cet ingrédient magique. Ils venaient d’apprendre que Lily allait s’en servir au détriment des grands dirigeants de la planète. Peu importaient les ennuis qu’avaient leurs parents, Rose et ses frères devaient d’abord empêcher tante Lily de nuire.

— Elle pourra les manipuler comme des marionnettes, dit Rose.

— Qui ça ? demanda Devin. Quelles marionnettes ?

— C’est encore pire que 30 minutes de Magie avec Lily1 ! dit Oliver en poussant un long sifflement.

— Je comprends pas, reprit Devin. Des marionnettes ? Et qu’est-ce qu’un gâteau peut faire de mal ?

— Fais-nous confiance là-dessus, lui dit Rose. C’est vraiment terrible. Il faut qu’on empêche tante Lily de faire ce gâteau. Nos parents devront attendre.

Devin fronça les sourcils.

— Bien sûr que je te fais confiance. Mais comment peut-on l’arrêter alors qu’on ne peut même pas entrer dans le bâtiment qui abrite la convention ? C’est fichu d’avance.

Oliver s’appuya nonchalamment à la carrosserie de la décapotable et chaussa ses lunettes de soleil.

— Rien n’est jamais sans espoir quand notre hermana s’en mêle.

— On va entrer, décréta Rose en levant les yeux vers l’immense bâtisse en verre. Je suis une chef pâtissière, et je ne vais pas laisser des agents de sécurité et une porte me barrer le passage.

Devin poussa un sifflement admiratif.

— Rose, t’es vraiment une dure à cuire !



— Miaou, fit Serge alors qu’ils fermaient la voiture après avoir rabattu la capote. Miaou ? Miaou ? Miaooooooooooouuuuuuuu.

— Chut, souffla Origan en prenant Serge dans ses bras comme un bébé. On essaye d’être discrets.

Le chat manifesta son énervement en miaulant de plus belle et en battant l’air de ses pattes.

Devin observait Rose qui réfléchissait à un plan. Quelques passants sortirent leurs téléphones pour filmer le garçon grassouillet aux cheveux roux qui serrait contre lui un chat furieux. Affublé de ses lunettes de soleil, Oliver fit mine d’être un garde du corps.

— Rien à voir, circulez. Ce n’est qu’un gosse qui se bat avec son gros chat ! Rien d’anormal, on fait ça tous les jours aux États-Unis !

Soudain, Serge leva brusquement la tête et agita le museau.

— Poisson !

Devin se retourna.

— T’as dit quelque chose ? demanda-t-il à Origan.

— Ouais ! Je pratique mon accent anglais, dit Origan en montrant un camion de livraison pas loin. Hé ! Poisson ! Y a peut-être aussi des frites, pour un bon Fish & Chips !

— Il est nul, ton accent, commenta Devin. Encore pire que celui que t’as pris à la pâtisserie.

— Merci ! Mais je plaisantais pas pour les frites. Vous avez pas faim, vous autres ?

Rose en profita pour glisser Jacques dans la poche de son short.

— Oh ! Quelle humiliation ! gémit-il en reniflant et en se roulant de nouveau en boule.

— Chut, dit Rose avant de se tourner vers le camion de livraison. J’ai une idée, les gars. Venez.

Une ribambelle de serveurs entraient et sortaient du gros camion blanc en portant des boîtes d’ingrédients, parmi lesquels le poisson que Serge avait senti de loin, en poussant de grands chariots chargés de plateaux garnis. Toutes ces victuailles s’engouffraient par la porte de derrière du bâtiment où se déroulait la convention.

Un grand homme mince en pantalon noir et col roulé, le menton appuyé sur ses doigts repliés, observait la scène. Une raie séparait ses cheveux qui brillaient comme ceux des figurines Lego, et il portait des lunettes rondes sur le bout de son nez.

— Vite ! On est en retard ! grogna-t-il avec un étrange accent. Impossible de trouver du personnel compétent de nos jours !

— Rien n’est impossible quand on a un peu d’imagination, commenta Oliver.

Rose, Devin et Origan se tenaient à côté de lui.

— Qui êtes-vous ? Allez-vous-en, glapit l’homme en se mettant à sautiller sur place.

Il avait la grâce d’un danseur.

— La moitié de mes serveurs m’ont laissé tomber ! Tout ça à cause de deux idiots avec un bocal en verre recouvert de barbelé.

— Papa et maman, souffla Origan.

Rose le fit taire.

— On n’a pas peur des bocaux en verre, dit Oliver. N’est-ce pas ?

— Ni des barbelés, renchérit Devin en lançant un regard aux enfants Bliss. Ça met du piquant dans la vie.

L’homme haussa un sourcil.

— Vous êtes tous très étranges, décidément. Et en plus, très jeunes. Qu’est-ce que vous voulez ?

— C’est l’agence qui nous envoie, dit Rose en s’avançant vers lui.

— L’agence ? répéta l’homme en secouant la tête. Je n’ai appelé aucune agence…

Rose réfléchit à toute allure.

— C’est Lily la Fée. C’est elle qui nous a contactés.

— Ah ! La pâtissière ! dit l’homme soudain intéressé. Vous avez l’air un peu jeunots, mais vous ferez sans doute l’affaire.

Du fond du camion, il sortit quatre chemises blanches et quatre pantalons noirs, ainsi que des nœuds papillons roses.

— Voilà vos uniformes, dit-il en tendant les vêtements à Rose, Oliver et Devin.

Il s’immobilisa devant Origan, ouvrit de grands yeux, et montra Serge du doigt.

— Cette créature n’a pas sa place en cuisine ! Vous imaginez si le président de l’Ouganda trouvait un poil de chat dans son mérou poché ? Débarrassez-moi de ça tout de suite.

— Pas de problème, patron, opina Origan. C’est juste un chat de gouttière que j’ai trouvé en train de renifler vot’ poisson. Je vais le lâcher dans l’allée là-bas.

Les oreilles de Serge s’agitèrent, mais il ne protesta pas. Origan courut se cacher derrière le camion.

L’homme poussa un gros soupir et se pinça l’arête du nez.

— Laissez-moi me présenter. Je m’appelle sir Zsigmond, et je suis le maître de cérémonie.

— Sir quoi ? demanda Devin.

— Zsigmond, répéta l’homme. C’est un nom hongrois.

— Vous pouvez l’utiliser dans une phrase ? demanda Oliver.

— Oui, répondit l’homme. Je m’appelle sir Zsigmond, et vous êtes sous mes ordres, dit-il en plaçant ses mains derrière son dos. Je m’attends à un comportement professionnel de votre part. Ne parlez que lorsqu’on s’adresse à vous, souriez toujours, même si le duc de Duchovia critique votre coiffure, et surtout, ne demandez jamais, au grand jamais, d’autographe, ou pire, de photo.

Un frisson le parcourut à cette idée. Les sourcils froncés, il regarda à droite et à gauche.

— Où est passé le garçon aux cheveux de clown ?

— Je suis là ! claironna Origan en réapparaissant coiffé d’une grande toque.

Origan fit une révérence et Rose vit le chapeau bouger légèrement. Elle devina que Serge devait être perché sur la tignasse de son frère.

— Toi, ordonna Zsigmond à Oliver. Ôte-moi tout de suite ces lunettes de soleil. T’es pas une star.

Oliver réagit comme si on venait de lui flanquer une baffe, et Zsigmond sourit pour la première fois depuis qu’ils s’étaient adressés à lui.

— Et maintenant… direction la cuisine. Suivez-moi.



Sir Zsigmond les précéda le long d’un grand couloir. Le brouhaha se fit de plus en plus fort tandis qu’ils passaient devant une série de portes. Enfin ils entrèrent dans la cuisine la plus immense que Rose ait vue depuis son séjour à la Corporation des Véritables Petits Gâteaux.

Des fours et des réfrigérateurs en inox scintillaient le long des murs et au centre de la pièce trônaient plusieurs rangées de plans de travail et de plaques de cuisson. Des centaines de chefs du monde entier coupaient des légumes à toute vitesse, découpaient des poulets ou remuaient d’immenses préparations en ébullition sur le feu.

Ils avaient pénétré dans un paradis pour chefs de cuisine, même si de leur point de vue, ils vivaient un véritable cauchemar.

— C’est là qu’opère la magie ! hurla sir Zsigmond pour couvrir le tapage. Les plus grands chefs du monde sont réunis ici !

— Incroyable, s’extasia Origan. Quand est-ce qu’on mange ?

Zsigmond les entraîna dans une petite pièce sombre.

— C’est là que les serveurs mangent et se reposent, leur expliqua-t-il.

Sur une table, il y avait des bouteilles d’eau et des biscottes.

— C’est tout ce à quoi on a droit ? s’étonna Devin en touchant un paquet de biscottes.

— On vous servira à dîner, bien sûr, leur promit Zsigmond en se massant le crâne. Nous ne sommes pas des monstres. Mais ce qui figure au menu du banquet n’est pas pour vous !

Il leur montra un mur couvert de grands casiers verts.

— Déposez vos uniformes ici, vous vous changerez plus tard. Il ne faut pas les tacher.

— Ils pourraient au moins nous donner du fromage pour aller avec ces biscottes, marmonna Oliver alors qu’ils rangeaient chemises, pantalons et nœuds papillons. On devrait appeler l’agence pour nous plaindre des conditions de travail.

— Il n’y a pas d’agence, lui rappela Rose.

— Mais sir Zsigmond a dit…

— On n’est pas vraiment des serveurs, chuchota Rose. Tu te rappelles ?

Oliver eut l’air de réfléchir un moment.

— Ah. Ouais.

Sir Zsigmond les ramena à la cuisine et leur montra une porte métallique fermée.

— Ici, c’est la salle des pâtisseries où l’on dresse les desserts. N’y entrez sous aucun prétexte.

Ils hochèrent la tête en même temps.

— En avant ! dit Zsigmond en les menant dans la direction opposée.

Ils passèrent deux portes battantes munies de hublots.

Rose lança un regard par-dessus son épaule. Était-ce dans la salle des pâtisseries que Lily se cachait ? Elle aperçut quelques chefs à l’intérieur, mais aucun ne ressemblait à sa tante.

Ils franchirent de grandes portes battantes débouchant sur une immense salle de réception. Des chandeliers en cristal étincelaient comme des diamants gigantesques au-dessus d’une petite brigade de serveurs occupés à étendre des nappes blanches parfaitement repassées sur les longues tables. Tout autour flottaient les drapeaux de toutes les nations et au centre s’élevait une estrade surmontée d’une bannière indiquant : CICC – REFAIRE LE MONDE UNE BOUCHÉE À LA FOIS !

— C’est là que vous servirez nos invités, dit Zsigmond en observant la salle. En silence. Sans regarder personne dans les yeux. Et je vous le répète : pas de photos.

— Alors c’est un événement où les gens importants se remplissent la panse ? demanda Devin.

Sir Zsigmond agita devant lui une main nerveuse, comme s’il voulait chasser une mouche : il était choqué.

— Pas du tout, mon garçon. Le Conseil International de la Coopérative Culinaire rassemble les plus grands dirigeants du monde. Ils débattent des problèmes de santé en échangeant les secrets culinaires de leurs cultures respectives, précisa-t-il en affichant un sourire rêveur. Ils réalisent un travail extraordinaire. Et nous, nous jouons un grand rôle là-dedans ! Nous sommes les acteurs de cette performance gustative historique !

Origan fit la grimace.

— Toute cette nourriture est bonne pour la santé ?

— Nous allons servir des plats sains et délicieux. Et tu n’as pas encore vu le dessert ! Et maintenant, vous connaissez bien sûr le ballet des serveurs ?

En prononçant ces mots, il remonta ses lunettes sur son nez.

— Heu…, dit Oliver.

— Heu…, dit Origan en détournant les yeux et en frottant le sol de son gros orteil.

— Bien sûr, s’empressa de répondre Rose en tentant de prendre un air aussi innocent que celui de Nini. Qui ne connaît pas le ballet ?

Zsigmond la toisa d’un air dédaigneux.

— Plus de gens que tu ne crois. Mon équipe de serveurs-danseurs d’élite a passé des années à s’entraîner pour apprendre la chorégraphie.

— Heu, en fait, dit Devin en lançant un regard à Rose. Je suis un peu rouillé. Vous pourriez nous rafraîchir la mémoire ?

Sir Zsigmond regarda sa montre.

— Je suppose que le Maestro a le temps de vous montrer.

Chassant quelques serveurs, il les guida jusqu’à une table. Rose, Oliver, Origan et Devin observèrent Zsigmond mimer le geste de placer une serviette sur un bras, lever l’autre pour tenir un plateau invisible, avant de tournoyer d’une place à l’autre.

— Il vous faut compter dans votre tête au rythme d’une horloge imaginaire, expliqua Zsigmond. Un, deux, trois, quatre… révérence, deux, trois, quatre. À votre tour.

Le cœur de Rose se mit à battre très fort alors que Devin suivait les instructions de Zsigmond avec une grâce surprenante, presque comme s’il savait ce qu’il faisait.

— Bravo ! le félicita Zsigmond après un moment. Tu as du talent. Maintenant, la suite.

Origan leva les bras et tenta d’imiter les mouvements.

— Si je deviens pas comique, je peux toujours devenir danseur. Je suis le roi de la piste.

— Le roi de la piste des nuls, s’esclaffa Oliver.

Origan fit la grimace en entendant le commentaire d’Oliver, mais avant que Rose puisse intervenir pour encourager son petit frère, la voix étouffée de Serge se fit entendre sous la toque d’Origan.

— Cesse donc ces sauts infernaux ! J’essaye de faire une sieste.

À quelques mètres de là, sir Zsigmond se retourna :

— Mes « sauts infernaux » ?

Origan s’étrangla.

— Non, heu, j’ai dit ces sauts sont si beaux.

— Pfft ! dit sir Zsigmond, indifférent. Et maintenant, voici le jeté* du plat !

Il se mit à faire des pas chassés entre les tables, sautant d’un pied sur l’autre, sans jamais baisser le bras droit. Il continua à danser autour de la salle.

Oliver se mit sur la pointe des pieds, puis redescendit.

— Je suppose que je peux bien apprendre quelques pas, si ça nous aide à sauver le monde.

Dans la poche de Rose, Jacques couina :

— Est-ce que la voie est libre ? Puis-je sortir de ma poche prison ?

— Désolée, Jacques, pas encore, chuchota Rose.

Une horde de serveurs leur passa devant, et des voix s’élevèrent dans le hall d’entrée.

— On n’est pas seuls, mais on trouvera bientôt un endroit calme où tu pourras sortir.

— Ça en jette, vos jetés ! dit Origan à sir Zsigmond en levant deux pouces admiratifs.

Soudain, une voix s’éleva à l’autre bout de la pièce :

— Le signe du pouce !

Origan s’immobilisa, les pouces en l’air.

— Le signe du pouce ?

— C’est lui !

Les agents de sécurité qui gardaient l’entrée principale ainsi que six autres surgis de nulle part se mirent à courir à travers la pièce, poussant un mannequin recouvert d’un plaid écossais dans un fauteuil roulant.

Ils fonçaient droit vers Rose et ses frères.

Avant qu’Origan ait pu baisser les pouces, ils étaient entourés de gardes.

Le type moustachu qu’ils avaient rencontré à la porte, George, prit la parole :

— Tu croyais vraiment pouvoir te cacher sous une toque ? Tu croyais que tu pouvais flâner ici sans que personne te reconnaisse ?

Rose eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds, et qu’elle tombait dans un abîme sans fond. Ils avaient été découverts. Il n’avait pas fallu longtemps !

Dans sa poche, Jacques cria :

— Nous sommes démasqués !





1. Voir tome 2 Une pincée de magie.





5


La souris dans le dessert



— Écartez-vous de là ! hurla une voix au fort accent écossais qui rappela à Rose Mme Carlson. Laissez-moi donc le voir !

Les serveurs et les agents de sécurité se reculèrent, dégageant l’allée centrale. Origan se tenait d’un côté de la pièce. De l’autre, six types baraqués en kilt attendaient derrière la silhouette sur la chaise roulante.

Rose voyait maintenant qu’il ne s’agissait pas du tout d’un mannequin, mais d’une très vieille dame en robe écossaise. Son visage était comme sculpté dans le marbre, mais sa peau craquelait comme du vieux cuir et ses yeux étaient semblables à deux billes ternes. Sa tenue à carreaux s’élargissait à la taille et recouvrait tout son fauteuil roulant, si bien qu’elle avait l’air de flotter dans les airs.

De grosses larmes roulaient sur ses joues.

— Ces cheveux roux ! sanglota-t-elle. Cette peau d’albâtre ! Ces malencontreuses taches de rousseur ! Cela ne peut être que lui !

Deux hommes patibulaires portant des lunettes de soleil prirent Origan par les coudes et se mirent à le traîner vers le centre de la salle.

— Lâchez-moi ! protesta Origan en se débattant. Je connais mes droits !

Il jeta un regard vers Rose.

— J’ai des droits, n’est-ce pas ?

Les types aux lunettes noires jetèrent Origan aux pieds de la vieille dame aux allures de reine. Sa lèvre inférieure trembla pendant presque une minute avant qu’elle lâche :

— Tu es enfin revenu !

Origan hurla quelque chose, mais ses cris furent étouffés par la grande jupe alors qu’elle le serrait dans ses bras.

— Elle a de la force, pour une vieille dame en fauteuil roulant, murmura Oliver.

— Lâchez notre frère ! ordonna Rose en s’avançant à grands pas.

Elle fut tout de suite interceptée par trois femmes en costume qui se ressemblaient comme des sœurs : queue-de-cheval d’un noir de jais et lunettes noires à monture épaisse.

— Bonjour, nous sommes navrées, dit la première en haussant les épaules. Mais ce n’est pas votre frère.

— Bien sûr que si ! rétorqua Rose.

— Non, désolée, dit la seconde. Mais vous vous trompez, ça arrive aux enfants.

La troisième intervint :

— En fait, il s’agit du fils perdu du clan O’Malley.

Elle fit un geste de la main vers les types en kilt.

— C’est vous qui vous trompez, les contredit Rose. C’est mon petit frère, Origan. Je le saurais si c’était un O’Malley. Son nom de famille est Bliss.

— Ces cheveux ! La couleur est indéniable, commenta la première.

— Sans oublier le signe du pouce ! renchérit la seconde.

— C’est l’héritier O’Malley, c’est certain, termina la troisième, avant de se tourner vers Origan, qui était maintenant recroquevillé comme un bébé dans les bras de la vieille dame. Perdu depuis si longtemps… mais maintenant retrouvé.

— Comment le clan O’Malley a-t-il pu perdre un fils ? interrogea Origan. On n’égare pas une personne comme son téléphone !

— C’est une tragédie, déclara la troisième.

— Une terrible tragédie, renchérit la seconde.

Les hommes en kilt répétèrent tous en chœur :

— Une tragédie !

— Seamus O’Malley a été exilé après que sa famille aurait tenté de changer les couleurs du clan, expliqua la troisième.

— Ce fut un scandale, dit la première en frissonnant. Suivi par la tragédie.

— Que c’est triste, commenta Devin.

— Ne leur donne pas raison ! se fâcha Rose, avant de rétorquer aux femmes : Il va nous falloir un peu plus d’explications que ça.

— Une nuit, raconta la troisième, Seamus et toute sa famille étaient partis camper sur les bords du lac Lappish. Une chèvre est apparue, attirée par le chant irrésistible des cornemuses. Elle cherchait l’amour. Elle trouva les O’Malley.

Elle baissa les yeux et souffla :

— Je ne peux pas continuer.

— Moi je peux ! dit la deuxième en poursuivant l’histoire. De rage, la chèvre les massacra l’un après l’autre à coups de cornes.

Elle montra Origan de son doigt parfaitement manucuré.

— Tous, sauf Seamus Junior. Il disparut ce jour-là, et depuis, personne ne l’a jamais revu. Comme pour la princesse Anastasia, sauf que c’est un garçon.

La troisième femme passa un doigt sur une tablette numérique qu’elle avait sortie de sa veste. Elle ouvrit un article people titré : « Bébé Seamus, enfin retrouvé ? » Dessous, il y avait une photo d’Origan un peu plus tôt ce jour-là, debout devant l’immeuble, en train de se battre avec Serge. Rose se souvint de tous ces gens qui prenaient des photos et poussa un grognement.

— On l’a reconnu tout de suite, dit la femme. C’est la copie conforme de son père au même âge. Quand nous l’avons vu lever les pouces à la manière des O’Malley, nos derniers doutes se sont envolés.

— Zut alors, dit doucement Oliver. Peut-être bien qu’Origan n’est pas notre frère… ça expliquerait beaucoup de choses. Son sens de l’humour par exemple. Et le fait qu’il n’ait pas de petite amie.

Rose ouvrit la bouche pour protester, mais des flashs éclatèrent de tous côtés et l’aveuglèrent. Quelques journalistes s’étaient frayé un chemin dans la salle de réception et hurlaient des questions :

— Souriez pour la photo, Bébé Seamus ! Qu’est-ce que vous portez ? Dites-nous, avez-vous été kidnappé par des habitants de la montagne ?

Origan se libéra de l’étreinte de la vieille dame, redressa sa toque et se tourna vers les curieux. Le silence se fit dans la salle.

Rose attendait que son frère leur explique leur erreur. Tout ce qu’il avait à dire, c’est qu’il était un Bliss, qu’il n’avait aucun lien avec ces O’Malley, que tout cela était une terrible méprise. Rose pourrait alors retourner à sa double mission, à savoir empêcher tante Lily de nuire et sauver leurs parents.

Mais devant l’expression de son frère, le cœur de Rose se serra.

— Oh non !

— Qu’y a-t-il ? demanda Oliver.

Origan affichait un immense sourire. Pour une fois dans sa vie, il avait l’attention de tous.

— Origan a trouvé un public, expliqua Rose. Et il adore ça.

Origan leva à nouveau les pouces et déclara :

— En fait, dit-il avec un clin d’œil, c’est la chèvre qui m’a kidnappé.

La foule poussa un cri, et les photographes se précipitèrent vers lui. Les trois femmes se dépêchèrent de protéger la vieille dame et l’équipe de sécurité bloqua le passage aux paparazzis.

— Protégez l’héritier ! hurla un des agents de sécurité. Sécurisez le bâtiment !

Les gardes, les photographes, la reine en fauteuil roulant et le reste de son entourage se ruèrent en désordre vers la sortie, emportant Origan avec eux. Rose voyait à peine le haut de sa toque qui s’agitait au-dessus de la mêlée. Serge devait paniquer sur la tête d’Origan.

— Ils ont détruit tout notre beau travail ! gémit sir Zsigmond. Le sol ? Souillé. Les murs ? Pleins de crasse. Tout est sale, sale, sale… ce n’était vraiment pas le jour !

— Qu’est-ce qui vient de se passer ? dit Devin. Comment est-ce qu’on va faire pour récupérer votre frère, sauver vos parents et arrêter tante Lily ?

Rose entendait encore la voix d’Origan au loin :

— Et c’est là que j’ai dit à la chèvre : Ne me tire donc pas la barbichette ! Vous comprenez ? Les poils de chèvre !

La foule explosa de rire.

Rose aurait voulu courir après son petit frère et lui ordonner de dire la vérité. Mais elle était trop inquiète de ce que Lily avait prévu de faire avec les Embruns de Vénus. Lily était la priorité sur la liste de ses problèmes.

— Je pense qu’Origan peut se débrouiller pour l’instant, déclara Rose en prenant un ton faussement assuré. Il s’amuse bien, et il est avec Serge…

Elle plaqua la main sur sa bouche en se rendant compte de ce qu’elle venait de révéler.

— Qui c’est, Serge ? demanda Devin. Tu parles du chat ?

— Heu. Pas ce Serge. S.R.G.

— Système de Reconnaissance Géographique, traduisit Oliver. Comme un GPS. Il porte un émetteur.

Devin lança un regard en coin à Rose. Il ne la croyait visiblement pas.

— Si tu le dis.

Oliver secoua la tête.

— Je ne comprends pas comment ils peuvent prendre Origan pour leur héritier perdu. J’ai plus l’air d’un prince que lui. Enfin ! Regardez-moi !

Il mit les mains sur les hanches, redressa les épaules et regarda au loin d’un air rêveur.

— Rose, dit Devin. Je ne voudrais pas critiquer ta famille, mais je trouve tes frères très étranges.

Une fois la foule partie, les serveurs se remirent au travail.

— Il faut qu’on trouve tante Lily pendant qu’il est encore temps, dit Rose. Je ne l’ai vue nulle part.

— Elle est peut-être dans la salle des pâtisseries en train de confectionner cet énorme gâteau ? suggéra Devin.

— Non !

Les trois enfants sursautèrent.

Sir Zsigmond se tenait derrière eux, les bras croisés.

— Tiens ! dit Oliver. Vous savez vous faire discret pour surprendre les gens !

— Un maître de cérémonie doit savoir apparaître comme par enchantement, afin de ne pas perturber les clients. C’est ce qui fait de moi le meilleur du monde, dit sir Zsigmond en faisant un geste plein de fausse modestie. Mais peu importe. Je vous ai entendus discuter. Ne vous approchez surtout pas du gâteau. Aucun des autres chefs pâtissiers n’a même le droit de poser les yeux dessus. Alors trois serveurs ados ? Vous serez heureux si on vous permet de rester dans la salle pendant sa descente.

Oliver laissa échapper un petit sifflement.

— Sa descente ? Du paradis ?

— Quelque chose dans le genre. Quand les festivités battront leur plein, après les plats succulents, le gâteau sera dévoilé. A