Main La mémoire du sable

La mémoire du sable

ENQC216826
Year:
2018
Language:
french
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french
File:
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Lyne Vanier

La mémoire du sable

roman





Ce roman est une œuvre de fiction.

Ses personnages sont totalement imaginaires, même si la guerre qu’ils mènent est bien réelle.

Je n’ai jamais rencontré Mathieu. Il est un amalgame de plusieurs militaires qui m’ont fait la grâce de se confier à moi, et d’événements complètement inventés. Mathieu est un homme rapaillé. J’aurais bien aimé le croiser.

D’un autre côté, si c’était arrivé, jamais je n’aurais osé trahir sa confiance et rendre son histoire publique.

Ce livre ne dévoile aucun sordide secret d’État, seulement les lendemains pénibles de la guerre pour un héros né de mon imagination.

Lyne Vanier





Prologue


Un ciel très bleu, comme au début du monde.

Au loin des montagnes. Pierreuses. De la neige au sommet de certaines.

Dans la plaine, le désert, quelques buissons desséchés, des troncs d’arbres défoliés.

La verdure semble morte avant même de naître.

Un gros rocher qui ressemble à une tête sculptée de profil.

Le vent dessine des vagues sur le sable, sculpte un petit monticule et efface des traces de pas. Des traces de lutte. Le vent est sans hâte. Indifférent.

À quelques mètres, un tas de vomi. Des mouches se pressent dessus avant que le désert n’avale tout.

Comme la nuit a avalé les cris.

Plus loin, une mince cloison de toile, derrière laquelle des hommes reprennent leur souffle.

Dans la tête de l’un d’eux, une cage commence à se dessiner.

Mais il ne le sait pas encore.





Chapitre 1


Je vis dans un bloc miteux. Si oublier à tout prix n’était pas l’objectif principal de mes journées, je pourrais certainement m’offrir beaucoup mieux. Se défoncer, ça coûte un bras. Souvent deux. Mais dans la vie, il faut savoir ce qu’on veut. Puis, une fois qu’on l’a, pas le droit de se plaindre. On est responsable de ses choix. Un bon principe qui me vient de mon père. Et moi, tout ce que je veux, c’est arrêter de penser. Alors, qu’on ne s’y trompe pas, je ne suis pas en train de me lamenter sur mon sort, j’assume pleinement les conséquences. Je ne fais;  que les énumérer : un appartement pourri, dans un immeuble pourri, dans un quartier pas mal pourri aussi, avec des voisins anonymes qui passent leur temps à arriver et à partir. Un perpétuel premier juillet. Peut-être que mes voisins se sauvent de leur dealer parce qu’ils lui doivent trop d’argent, ou de leur pimp parce qu’ils sont écœurés de se faire exploiter, ou de leur ex qui veut leur sacrer une volée. Je ne sais pas. Je m’en fous. Je ne suis pas ici pour me faire des amis. Je suis ici parce que c’est plus facile d’avoir un toit sur la tête que pas de toit pantoute. L’hiver surtout. Maintenant, c’est l’été. Vivre dehors ne serait pas si mal. Sauf que la « belle saison » ne dure pas éternellement ; il faut se montrer prévoyant. Anyway, belle saison ou pas, des fois, il pleut. Je suis plus douillet qu’avant. Je préfère être au sec. Dommage, si j’étais moins attaché à mon confort, je pourrais oublier full-time.

J’habite au cinquième étage ; l’avant-dernier. Comme l’ascenseur est presque toujours en panne, ça me fait un peu d’exercice. J’étais habitué à pas mal plus intense, alors ça ne me dérange pas trop. Pour certaines choses, je peux me montrer accommodant. J’ai bien dit « pour certaines choses ». La précision est importante ; chaque mot compte : « certaines » sous-entendant qu’il y en a « plusieurs » pour lesquelles je ne suis pas accommodant du tout ; et « choses » suggérant qu’avec les « gens », les accommodements ne sont pas garantis.

Ma mère, qui réussit à voir des éclats de beauté dans les lieux les plus inattendus, dirait sans doute, à propos de la cage d’escalier, que c’est une sorte de musée d’art contemporain. Mais elle ne prononcera jamais ces mots, parce que je ne l’inviterai jamais ici. Ni nulle part. J’ai coupé les ponts. Avec elle, avec mon père, avec mes sœurs, avec tout le monde d’avant. Le nouveau Mathieu est orphelin. Un orphelin qui s’accommode d’un tas d’affaires, dont une cage d’escalier barbouillée de graffitis : des têtes de mort, des croix nazies, des cœurs avec des prénoms dedans et des dates, des gros « Fuck you », d’autres mots écrits en lettres tellement stylisées qu’ils en sont illisibles. Ceux-là, je n’essaie plus d’en comprendre le sens. J’ai conclu ça depuis un bout : il y a un tas de trucs qui n’ont pas de sens. Inutile de se casser la tête à essayer de leur en donner. Il n’y a qu’à secouer les épaules et continuer son chemin. Donc « Scram », les graffitis. Je ne vous vois plus. Vous n’existez plus. Pour l’odeur qui suinte de la cage d’escalier, il suffit de respirer par la bouche. Ça empêche de sentir la pisse, puis la vieille huile à friture, puis tous les relents âcres qui doivent être le parfum cheap de la misère. Je me demande bien ce que ma mère trouverait de bon à ces odeurs.

Quand même, on ne peut pas dire que j’habite un trou à rats. On a l’électricité et l’eau courante. Les fenêtres cassées sont réparées une fois par année. Le plancher est défoncé à seulement quatre ou cinq places ; le toit ne coule quasiment pas, en tout cas dans les aires communes, pour les appartements du sixième je n’en ai aucune idée. Je ne fréquente pas cet étage. Comme je l’ai déjà dit, je ne suis pas ici pour me faire des amis. Les gens du sixième, je ne les reconnaîtrais pas si je les croisais dans la rue. Alors savoir s’ils ont des soucis de plafond…

Tout compte fait, il me convient très bien, mon bloc pourri avec son musée de graffitis et ses locataires volages ; ça ne me coûte pas cher et, cerise sur le sundae, le proprio me laisse garder Casper. « Tant que les voisins ne chialent pas », qu’il m’a dit en me remettant les clés. Ah oui ? Que j’en entende un, chialer ! Il va le regretter. Le chialage pour des niaiseries, je n’endure plus ça.

La plupart des habitants de mon immeuble ont l’air sur le bien-être social. Le premier de chaque mois, c’est toujours un peu rock’n’roll. Mais le calme revient vite. Après une journée et une nuit. Maximum deux. Faire le party n’est pas gratuit. Puis un chèque de BS, ça ne pèse pas lourd. Je ne juge personne. Je serais mal placé, vu que moi aussi, c’est le gouvernement qui m’assiste. Je suis un rentier de l’armée. Jeune mais rentier quand même : j’ai eu vingt-cinq ans la semaine passée. Je ne suis peut-être pas vieux, mais je me sens fini de la vie. Et l’État s’attribue sans doute une certaine responsabilité dans ma condition. Ce n’était pas écrit en bas du contrat qu’un des risques du métier était de virer fou. Ou alors, j’ai oublié. J’aurais peut-être dû lire plus attentivement les petits caractères avant de signer ? Anyway. Le mal est fait. Fini de la vie à vingt-cinq ans. Génial.

L’État n’a pas envie de m’enjamber tous les matins sur le trottoir en face du Ashton, sous une pile de cartons, emmitouflé dans des manteaux déchirés et tachés grave, la tuque enfoncée jusqu’aux yeux, le reste de la face mangé par une grosse barbe sale d’ermite égaré au centre-ville ; j’aurais un gobelet de styromousse vide posé devant moi, attendant les pièces de monnaie, et un bout de papier plié en deux sur lequel j’aurais écrit « Vétéran de l’armée canadienne ». Les manteaux et la tuque, ce serait en hiver. L’été, on pourrait me les enlever, mais pour le reste, ce serait pareil. Non. L’État n’a vraiment pas envie de ça. Alors, il me paie. Des fois, j’ai l’impression qu’il m’achète. Comme on achète une pute. Une pute à qui on fait ce qu’on veut, à qui on fait faire ce qu’on veut, puis qu’on sacre dehors après, parce qu’on s’en fout. On l’a payée. Qu’elle vive avec les conséquences, si ça y met du poison sale en dedans. On ne l’a pas forcée ; on l’a payée.

La moitié de mon chèque va à Van. Pour Zoé. La moitié de ma moitié va pour mon appart pourri. Le restant, je le bois. Je le fume. Je le sniffe. Je me l’injecte. Oubli à vendre ? Je suis preneur. Tout pour me déconnecter de ma tête. Au début, je faisais attention pour que ça ne paraisse pas trop. J’essayais de sauver les apparences. Rince-bouche pour l’haleine. Gouttes pour les yeux. Injections entre les orteils. Maintenant, je m’en sacre. J’ai les bras pleins de croûtes. S’il faut absolument les cacher, je mets des manches longues. À part un samedi matin sur deux, je n’ai pas trop besoin de sortir de toute façon.

S’il n’y avait pas Casper, je ne bougerais à peu près pas de chez moi, sauf pour les fameux samedis matin une semaine sur deux. Mais il y a Casper qui doit s’acquitter de certaines obligations naturelles au moins deux fois par jour. Alors, deux fois par jour, on descend, puis on remonte nos cinq étages. Je le laisse aller dans le petit carré de gazon du bloc d’à côté. Je me place dos au mur et je fais le guet. Impossible de m’en empêcher. J’ai le système d’alarme qui clignote à toute vitesse. Minimum : niveau jaune. Souvent orange. Parfois rouge. Quand c’est une bonne journée, on ne voit personne. Le bonus de ces bonnes journées, c’est qu’après, on peut rentrer chez nous sans façon. Sinon, en plus de me taper des sirènes d’alarme, il faut que je ramasse les affaires de Casper avec un sac de plastique, puis que je les mette à la poubelle. Un bon citoyen. Un bon toutou. Je le gratte en arrière des oreilles ; il bat de la queue. On grimpe les cinq étages. On est revenus chez nous. Mon cœur bat vite, et ce n’est pas à cause des escaliers. Je m’ouvre deux bières. Une pour tout de suite. L’autre pour dans le salon.

On s’assoit sur le sofa. Casper met sa grosse tête sur mes genoux. Il soupire comme s’il était content de se retrouver là. Comme après une épreuve. Des fois, je le jurerais : ce chien lit dans mon cœur.



Je me souviens du jour où Casper m’a adopté. Je le dis exprès comme ça parce qu’il n’y a que les ignorants imbus d’eux-mêmes pour penser que ce sont les maîtres qui choisissent leur chien. C’est tout l’inverse. Ou alors, c’est mal parti. La chimie doit exister entre l’animal et son futur proprio, et sérieusement, les chiens ont pas mal plus de pif que les humains pour en détecter la qualité. Mieux vaut se fier à leur instinct. Van et moi, on s’est rendus chez un éleveur à quelques kilomètres de la ville, en pleine campagne. Van n’était pas très contente d’être là. Elle faisait attention à ne pas salir ses belles bottes de suède. Un peu plus et elle se mettait un mouchoir sous le nez pour camoufler l’odeur du chenil. Une princesse à paillettes dans une porcherie. J’avais envie de me moquer d’elle ; déjà ça avait commencé à se gâter entre nous. Bien avant la visite au chenil. Mais j’ai ravalé mes sarcasmes ; l’enjeu était de taille : après des mois de négociations, j’avais réussi à la convaincre d’adopter un chien. « Tu me laisses déjà tout faire pour Zoé ! Imagine-toi pas que je vais m’occuper d’un chien en plus ! Mathieu Lemay, t’es averti : ce cabot-là, c’est ton affaire. Je ne lèverai pas le petit doigt pour lui. » Tel un enfant, j’avais promis. Les jours suivant sa reddition, j’avais eu peur que Van change d’avis, alors j’avais évité le sujet. Et là, on y était ; au chenil du Lac enchanté, un nom un peu kitsch qui avait fait rire Vanessa. Je ne croyais pas à ma chance.

La maman chien était allongée dans un grand enclos tapissé de couvertures à carreaux aux couleurs un peu passées, mais propres. D’un œil bienveillant, elle surveillait cinq ou six boules de poils qui se roulaient les unes sur les autres et poussaient de petits jappements ravis. Je me suis accroupi au bord de la barrière de bois et j’ai glissé ma main entre deux planchettes. Les boules de poils m’ont d’abord ignoré ; puis, une à une, elles sont venues me renifler et me mordiller. Elles m’ont laissé les flatter mais, rapidement lassées, elles sont toutes retournées à leurs jeux. Sauf une. Une peluche noire, rousse et blanche qui est revenue vers moi furtivement, comme en cachette de ses frères et sœurs, comme un fantôme qui me voulait pour lui tout seul. C’était Casper. Enfin, ça le serait quand je l’aurais officiellement baptisé. L’éleveur qui avait assisté à la scène m’a gratifié d’un clin d’œil. Je caressais le chiot qui avait roulé sur le dos pour m’offrir son petit bedon dodu. Casper pleurait quand je suis parti. On s’était choisis, mais la vie commune devait attendre encore quelques semaines, Van ayant exigé qu’il reçoive un minimum d’éducation canine avant d’intégrer notre domicile. J’avais le cœur brisé. Enfin, presque. Tous les soirs, je racontais à Zoé, qui n’était encore qu’un bébé, le nouvel ami poilu qui viendrait bientôt vivre avec nous. Et ce « bientôt » est finalement arrivé.

Casper était, et est toujours, un incorrigible séducteur. Il n’a fait qu’une bouchée de Vanessa et de Zoé. La petite a immédiatement adoré ce toutou vivant qui se laissait tirer les oreilles sans rouspéter et qui mangeait pour elle les aliments qui n’avaient pas l’heur de lui plaire. Quant à Van, je l’ai surprise plus d’une fois à ébouriffer affectueusement le pelage de Casper lorsqu’elle pensait que je ne regardais pas. Au fond, je pense que si Van est restée si longtemps avec moi, presque deux ans, son amour pour Casper en est davantage la cause que celui qu’elle me portait.

Ce chien est mon plus fidèle ami. À sa manière, il m’a mille fois sauvé la vie.



La nuit, Casper me réveille souvent au moment précis où un cauchemar commence à m’égratigner l’âme. Je ne sais pas comment il fait. Personne ne l’a dressé pour ça. Peut-être qu’il m’entend gémir. Peut-être qu’il sent que mon pouls s’accélère. Peut-être que je me mets à transpirer et qu’il détecte l’odeur de la sueur qui commence à perler sur mon corps. Ça se pourrait. Quand j’avais encore une maison avec laveuse, sécheuse, je lavais mes draps quasiment toutes les nuits. C’était comme si je pleurais par la peau. Depuis que Van m’a crissé dehors, j’endure les draps mouillés qui puent. Au pire, je roule de l’autre bord du lit, du côté encore sec. Anyway, je suis souvent trop saoul ou trop gelé pour m’en rendre compte. Et puis, ils finissent par sécher. Passer des heures au lavomat, je n’ai pas juste ça à faire.

« Pas juste ça à faire »… j’ai le goût de rire. Je m’en raconte des belles. Gros épais ! J’ai quoi de mieux à faire ? Pour vrai ? Ce n’est pas parce que j’ai mieux à faire que je ne lave pas mes draps. C’est parce que je suis rien qu’un gros lâche toujours en lendemain de veille, qui s’en fout de se coucher dans un lit dégueulasse. Parce que, de toute façon, je suis plein de dégueulasseries en dedans. Je le sais. Les autres, peut-être pas. Je les garde assez loin la plupart du temps. Ils ne me connaissent pas vraiment. Mais moi, je le sais. Normal que ça déborde. J’ai juste à rester dans mes saloperies. Pauvre Casper pris pour endurer une charogne comme moi…

Il ne faudrait pas penser que j’ai toujours été un gros sale. Quand j’étais petit, ma grand-mère m’appelait même saint Mathieu. « Pour t’étriver mon lapin ! », qu’elle disait en dépeignant mes cheveux encore plus qu’ils l’étaient déjà au naturel. Une histoire tourne en boucle dans ma famille, qui raconte qu’à cinq ans, je suis allé donner le bicycle que je venais de recevoir pour ma fête à un voisin qui n’en avait pas. Pas parce qu’il me l’avait demandé, pas parce que son grand frère me taxait, non, pas du tout. Seulement parce que je ne trouvais pas ça juste d’avoir un bicycle quand lui n’en avait pas. Ils n’avaient pas grand-chose dans cette famille-là. Une voiture finie dans la cour, montée sur des blocs ; une vieille maison qui tenait debout de peur, aux vitres brisées et réparées avec du Duck Tape. J’étais jeune, mais j’avais pressenti qu’il pleuvrait des grenouilles avant que mon petit voisin ait un beau bicycle rouge comme le mien, et ça ne me semblait pas correct. Je me suis attaqué au problème moi-même. Il paraît qu’une des grandes sœurs du voisin en question a pawné le bicycle rouge le lendemain. On n’a jamais su le fond de l’histoire. Anyway, le bicycle a vite disparu de la circulation. Saint Mathieu venait de perdre une manche. Ça doit être à cause d’histoires de ce genre qu’on dit que c’est l’intention qui compte.

Et à onze ans, à la fête de fin d’année scolaire, qui était aussi la fin du primaire pour nous, en sixième année, j’avais été pigé le premier et je pouvais choisir le prix que je voulais parmi tous les cadeaux offerts aux finissants. Le comité de parents s’était acoquiné avec de généreux commanditaires et nous avait obtenu des trucs géniaux. Je me souviens qu’il y avait un vélo à dix vitesses, une trottinette, des patins à roues alignées et un tas d’objets merveilleux. À la surprise générale, j’avais choisi une simple gourde de plastique marquée au logo de mon école. Tout le monde avait ri. Mon professeur avait essayé de me faire changer d’idée. J’avais résisté. Quand il avait insisté, j’avais expliqué qu’un vélo, j’en avais déjà un ; que je pouvais emprunter la trottinette de ma sœur quand ça me tentait ; que les patins à roues alignées ne m’intéressaient pas une miette ; mais que la gourde au logo de l’école était unique. Pourquoi m’encombrer de ces cadeaux dont je n’avais absolument pas besoin alors qu’ils pourraient faire le bonheur de quelqu’un d’autre ?

— Saint Mathieu ! avait gloussé ma grand-mère en m’ébouriffant le toupet.

Tout ça pour dire que j’ai déjà eu du bon à l’intérieur.

Casper doit le sentir. Les chiens ont du pif, je l’ai déjà dit. Et de la mémoire. Il doit y avoir des odeurs de saint Mathieu qui traînent encore sur moi et qui lui donnent le goût de me protéger.

Tout le monde avait été bien étonné quand j’ai décidé de m’enrôler.

— Mathieu, militaire ? Tu veux pas plutôt dire missionnaire ? T’es certaine d’avoir bien entendu ? avait protesté ma grand-mère.

— Ben oui. Militaire, avait répondu ma mère, découragée.

— C’est quoi, cette nouvelle niaiserie-là ? Il est-tu devenu fou ?

— Fouille-moi… Il dit qu’il veut aider à rebâtir la démocratie !

— Rebâtir la démocratie ? Il n’y a pas des ONG pour ça ? L’armée ? Franchement !

— J’imagine qu’aucune organisation non gouvernementale n’est assez intense pour Mathieu. Des fois, je pense qu’il se prend pour le petit Jésus. Y a rien qui donnerait pas pour les autres.

— Même sa vie ?

— On dirait bien…

Ma mère ne m’a jamais pardonné cette décision.

— J’ai pas mis un enfant au monde pour qu’il aille se faire tuer à l’autre bout de la planète ! avait-elle hurlé quand je lui avais annoncé la nouvelle. Mathieu, tu vas te désengager tout de suite !

Pour une rare fois, elle ne voyait strictement rien de bon dans une situation. Des mois à bouder. À me faire sentir coupable. Puis, quand elle a réalisé que je ne reculerais pas, même après que j’avais reçu l’avis pour partir sur la prochaine mission, ma mère s’est payé une dépression. Une dépression sur mesure pour moi, toujours pire quand j’étais dans les parages. Mon père essayait de me remonter le moral. On allait dans le garage, on dépliait des chaises de patio remisées pour l’hiver, on s’assoyait avec nos bières, les jambes allongées devant nous.

— Ta mère fait un peu exprès, qu’il disait. Tu le sais bien. Quand t’es pas là, elle pleure presque pas. Elle s’occupe de tes sœurs bien comme il faut. Laisse-toi pas manipuler. Elle veut juste que tu te sentes mal.

Il avait avalé une longue gorgée de bière, s’était essuyé les lèvres du revers de la main. Puis, il avait repris :

— Elle comprend pas que, des fois, nous, les hommes, on est obligés de prendre certaines décisions, même si ça nous tente pas tant que ça, parce qu’on sait que si on le fait pas, on pourra plus se regarder dans un miroir.

Une des plus longues déclarations que mon père m’ait faite de toute ma vie. Qui a des allures de prémonition. Mais je ne saurai jamais si c’était effectivement le cas. Il y a des affaires dont on ne peut pas parler avec son père. Anyway, à l’époque, je n’avais pas encore de raison de me demander ce qui arrive aux hommes qui ne prennent pas certaines décisions. Sur le coup, c’est au « presque » que j’étais resté accroché : « Quand t’es pas là, elle pleure presque pas. » Ça me tordait le cœur.

Elle est fine, ma mère. Même quand elle boude. Elle m’a toujours vu meilleur que je suis en réalité. Si elle savait le nombre de fois où je lui ai volé un vingt piasses dans son porte-monnaie, le nombre de fois où je lui ai menti : « Je couche chez Stef, on a un super long travail d’équipe à remettre lundi ! » alors que j’allais faire le party chez Kevin qui organisait des méga fêtes chaque fois que ses parents partaient à leur chalet. « Non, non ! On se couchera pas trop tard ! Promis, mom ! » Si elle savait…

Eh bien, si elle savait, elle m’aimerait pareil. Son gars est un bon gars. Il ne peut rien faire de vraiment mal. Des bêtises sans conséquences, mais rien de grave. Elle est faite de même. Elle croit en moi. Elle ressemble un peu à ma psy. Ou alors, c’est ma psy qui lui ressemble. Anyway… On ne peut pas leur dire la vérité à ce genre de femme là. Elles sont trop fines. La vérité leur ferait trop de peine. Ça fait que nos cochonneries, on les garde en dedans. On reste tout seul avec. Puis on finit par se sentir comme un imposteur. Un gars qui reçoit de l’amour qu’il ne mérite pas.

J’aurais peut-être pu essayer d’aborder certains sujets avec mon père. Sans trop entrer dans les détails. En prenant des précautions. Peut-être. Sauf que la langue du cœur, ce n’est franchement pas sa langue maternelle. Je pense qu’il se débrouillerait mieux en chinois. Mais faites-lui raconter la fois où son moteur de skidoo l’a lâché en plein milieu du parc, pas un petit parc de quelques kilomètres carrés avec des secours à tous les tournants, non, en plein milieu du PARC, celui qui s’étend de Stoneham à Saguenay en passant par l’Étape. Faites-lui raconter ça. Là, il va vous parler. Surtout après cinq ou six bières. Il va vous mimer la scène avec de grands gestes, vous imiter des bruits de moteur mal en point jusqu’à ce que vous en pissiez de rire. Il peut être pas mal drôle, mon père. Mais sur le terrain des sentiments, c’est une cause perdue. Il se ratatine. Comme un homme qu’on lance dans l’eau glacée du fleuve en février. Il perd tous ses moyens. Il en ferait pitié si ça ne lui faisait pas dire les pires niaiseries. « Ça va passer », « Tout va bien aller », « Ça peut pas être si pire que ça », « T’es un bon p’tit gars ».

Je savais que je pognerais les nerfs solide si ces mots-là sortaient de sa bouche. Puis je suis rendu pas beau quand je pogne les nerfs. Pas beau pantoute. Ça fait que ma marde, je l’ai gardée en dedans.

Vanessa ne serait pas d’accord avec moi là-dessus. À la fin, on n’était plus d’accord sur grand-chose, mais surtout pas là-dessus.

— Réveille, Mathieu ! Tu rêves debout. Tu dis quoi, là ? Ta marde, tu l’as pas gardée en dedans pantoute. T’en as mis partout. Tu m’as quasiment noyée dedans. Puis Zoé aussi. Si j’avais pas été là, tu l’aurais tuée ! Elle avait seulement un an !

Quand Van dérape sur ce sujet, il faut que je me retienne pour ne pas la tuer, elle. Je serre les poings. Je me les attache bien serrés avec du barbelé invisible pour ne pas lui défoncer la face. La maudite vache. Pourquoi me rappeler ça ?

Je le sais que j’étais saoul. Que je me suis endormi avec la petite, une cigarette allumée à la main. OK, pas une cigarette. Un joint. Quelle différence… En tout cas, une patente allumée. Le feu a pris. Un peu. La couverture de Zoé a brûlé. Un peu. Les cheveux du côté gauche de la tête de Zoé aussi. Un peu. Le détecteur de fumée n’a jamais sonné. On avait enlevé la pile depuis une éternité. Il n’arrêtait pas de hurler chaque fois qu’on se faisait des toasts. Scram, la pile. Elle avait fini dans le fond du tiroir de bric-à-brac. Quant à Casper, il dormait à poings fermés dans son panier à côté de la fournaise électrique. Gros patapouf qui aime tant la chaleur ; il n’a rien senti. Mais les cris de Zoé ont pris le relais. Van a déboulé de notre chambre à coucher à pleine vitesse et a réussi à éteindre le feu. Le tout petit feu de rien du tout qui aurait bien voulu grandir, mais qui a fini par mourir sur le sofa où j’étais couché avec Zoé.

Mon cœur se serrait chaque fois que je voyais la plaque sans cheveux de ma petite fille au-dessus de son oreille gauche. Le docteur nous avait dit que Zoé était chanceuse, qu’on aurait juste à laisser pousser les mèches du dessus pour cacher la cicatrice. Malgré tout, Van ne m’a jamais pardonné. Moi non plus. Même si le docteur avait raison : la cicatrice ne se voit presque plus. Il faut la chercher avec les doigts pour savoir qu’elle est là. Mais moi, même les yeux fermés, même sans la toucher, je la vois.





Chapitre 2


J’ai connu Vanessa quelques mois avant de partir en mission. J’étais déjà sur l’adrénaline, en pleine montée en puissance. Ça s’appelle de même pour vrai quand on se prépare à partir en guerre. Tout-puissant, je me sentais, wow… je ne savais pas encore à quel point ça pouvait virer de bord. Avec quelle force l’impuissance ne tarderait pas à me frapper.

J’étais sorti avec des amis dans un bar, tout près de la base militaire. Les filles venaient là justement parce qu’elles savaient que c’était un spot à soldats. Une bonne place pour draguer. Une place où on ne risquait pas de finir la soirée toute seule. À moins d’être vraiment très, très moche. Et même si c’était le cas… l’alcool et autres substances psychoactives aidant, des couples improbables finissaient souvent par se former. Pour quelques heures. Nous, les gars, on était gonflés à bloc. Un nuage de testostérone devait flotter au-dessus de nos têtes. On venait de passer la semaine à pratiquer des interventions dans des maisons de carton bourrées de faux explosifs et d’ennemis fictifs. On avait hâte de bouffer du vrai taliban. On se sentait prêts. Invincibles.

C’était l’été. Il faisait chaud. Je portais un t-shirt sans manches qui laissait voir les tatouages sur mes bras, des épaules aux poignets, et permettait de deviner ceux que j’ai dans le dos et sur le chest. Avec mes cheveux couleur de feu, coupés en brosse, règle militaire oblige, ça me donnait un air viking qui a fait craquer Van. Moi, j’ai craqué pour ses petites fesses rondes comme des pommes. Elles avaient juste la bonne grosseur pour mes mains. Van avait un joli sourire aussi : des dents blanches et des lèvres soulignées d’un rouge vif attestant haut et fort que cette fille n’était pas là pour perdre son temps. Et, en effet, on ne s’est pas attardés sur les préliminaires. On a réglé ça en quelques minutes dans les toilettes. On n’avait même pas barré la porte. Personne n’est entré. Ou alors, on ne s’en est pas aperçus.

Après cette nuit-là, on a passé pratiquement tous nos temps libres ensemble, jusqu’à ce que je monte dans l’avion qui m’emmenait en mission. Van trippait raide sur mon côté guerrier ; elle avait à sa disposition un tatoué entraîné à tuer, mais qui n’était jamais allé en prison. Une sorte de dur à cuire, absolument sans danger pour elle. Un tough qu’elle pouvait contrôler. Un peu comme le gars dans la chanson qui amène sa blonde en moto, mais qui revient à temps pour le biberon de quatre heures. Elles m’ont toujours fait rire, ces paroles de chanson. Elles sont tellement justes. C’est vrai que les filles demandent tout le temps l’impossible aux gars. Elles ne s’en rendent même pas compte. Elles veulent le beurre, l’argent du beurre, la vache, le fermier, et la ferme qui vient avec. Puis si on a le malheur de suggérer qu’elles se montrent un peu gourmandes, elles boudent et se plaignent qu’on ne les comprend pas. Et là, il faut les consoler. Anyway. Van avait l’air de se sentir comme une propriétaire de pitbull. Une patente qui terrorise le quartier, mais qui cache un cœur d’or. Ça lui donnait des frissons que je la baise sans faire dans la dentelle. Des frissons plaisants. Elle m’appelait son bum pas de casier.

Elle répétait qu’elle aimait ça, les bums de même. Parce que les autres sortes de bums, elle en avait assez connu. Avec eux, ça finissait toujours mal. Avec des coups, des fleurs, des coups encore, des pleurs. Des dents qui grincent. Des dents qui cassent. Van voulait un bum gentil. Je pense que ça l’excitait que je parte à la guerre, que j’aille peut-être tuer du monde. Des fois, elle avait un drôle d’air en effleurant ma main droite du bout de l’index, comme si elle m’imaginait en train d’appuyer sur la gâchette, avec ces mêmes doigts qui, une minute plus tôt, lui tiraient des frémissements de plaisir.

Peut-être aussi qu’elle se figurait déjà les petits luxes qu’on s’offrirait avec ma prime de mission. C’est une bonne somme qui en fait rêver plus d’une. Bien des gars se sentent coupables de partir plusieurs mois et de laisser leur copine s’inquiéter derrière. La prime devient le bonbon qui aide à faire avaler la pilule. Ils promettent de gros cadeaux : une nouvelle auto, un cinéma maison, une piscine. Parfois, des filles se servent à même la caisse, sans demander la permission. C’est arrivé à un gars de mon peloton dont la blonde s’est approprié la somme en question pour s’offrir une augmentation mammaire. Au début, il était bien content quand même, permission ou pas, et nous harcelait de photos de filles avec des gros seins pour nous narguer. Sauf que le pauvre n’a pas eu le temps d’en profiter pour la peine : un mois après la chirurgie, sa blonde le crissait là. Il s’est senti tellement niaiseux. On n’a pas été bien fins. On a tous ri de lui. Il n’aurait peut-être pas dû se montrer aussi sûr de lui et nous étriver comme il l’avait fait. Ça nous avait donné le goût de nous venger. On jouait au Joe connaissant qui ne se serait jamais fait avoir. Mais, dans le fond, c’est dur de savoir si une fille t’aime pour de vrai. On aurait très bien pu se retrouver à sa place. Moi aussi, j’étais amoureux fou. Je voyais Van dans ma soupe. Puis, sincèrement, si elle voulait prendre mon argent de mission pour se faire grossir les seins, c’était bien correct pour moi. Elle l’a fait d’ailleurs. Je lui ai jamais reproché. En tout cas, pas avant que tout dérape grave entre nous. J’aimais ses petits seins, mais j’aimais encore plus Vanessa. Ce qu’elle désirait, j’étais prêt à lui offrir sur un plateau.

J’ai présenté Van à ma famille. Mes sœurs sont restées prudentes. Des filles pas trop certaines d’avoir envie de partager leur frère avec une autre. Mon père a eu l’air de la trouver plutôt mignonne. Il m’a fait un clin d’œil quand personne ne nous regardait. Ma mère ne l’a pas aimée. Elle la trouvait trop toute ; pas assez toute… Pauvre Vanessa. Elle n’avait pas une chance. Pour celle qui m’avait mis au monde, j’étais la plus grande merveille qui soit, le soleil de la galaxie, le nombril de l’univers. Aucune fille ne serait jamais assez bonne pour moi. Surtout pas une fille rencontrée dans un bar. Une fille qui n’avait pas fini son secondaire et qui travaillait comme serveuse dans un resto bas de gamme. Une fille qui, selon ma mère, voulait probablement juste la paie régulière qui venait avec un conjoint militaire.

Non, vraiment, entre Van et ma mère, ça n’a pas cliqué.



Van dit qu’on a fait Zoé pendant les deux semaines de vacances que j’ai eues au milieu de ma mission. Une invention de fous, ces vacances-là. À mon avis en tout cas. Avec un nom de fou aussi, un nom pas rapport : HLTA, prononcé à l’anglaise, « Hétche-elle-ti-é ». Une fois j’ai cherché sur Internet. Ça veut dire « Home Leave Travel Assistance ». « Aide au voyage », selon le traducteur Google. Pas vraiment plus clair. Anyway, ce fichu HLTA, c’est comme être extrait de l’enfer par des pinces magiques, le temps de quelques jours. L’image que j’ai dans la tête est celle de ces grosses machines qu’on trouve parfois dans les aires de jeux des cinéplex : dans une cage transparente, des toutous que le joueur essaie d’attraper en manipulant des serres. S’il est très habile, il réussit à agripper une des peluches, à la transporter vers une petite ouverture, d’où elle glissera à l’extérieur de la boîte de verre ; alors la peluche est à lui. La plupart du temps, le joueur rate son coup : le toutou retombe dans le tas et l’argent de la mise est perdu. Eh bien mon HLTA, je l’ai vécu comme ces toutous, en sachant que je retomberais dans le tas. Mon temps de répit écoulé, on me remettrait exactement à mon point de départ, où ça avait continué de brûler, d’exploser, de saigner pendant que j’étais ailleurs, dans le monde supposément normal. Comme si j’appartenais dorénavant à un autre univers dont je ne m’échapperais jamais. J’aurais peut-être des pauses, mais je me ferais remettre en enfer encore et encore, pour l’éternité. On était seulement à la moitié de mon tour et j’en avais déjà assez vu pour être aux trois quarts cinglé. Ça augurait mal. Même un nul en maths pouvait calculer ça.

Van et moi, on est allés dans un tout-inclus. Je ne me souviens pas dans quel pays c’était. Cuba ? République dominicaine ? Mexique ? Fouille-moi. Il me semble que ça devait être un de ces trois endroits parce que ça parlait espagnol. À moins que ce soit au Costa Rica ? Aucune idée. Una cerveza por favor. Dos piñas coladas. Oui, oui, je mettrais ma main au feu que ça parlait espagnol. J’ai été hors-service pendant mes deux semaines de congé. J’avais commencé à boire dans l’avion qui m’emmenait rejoindre ma blonde ; j’ai continué au tout-inclus et j’ai gardé le rythme jusque dans le vol de retour ; j’ai arrêté cinq minutes avant d’atterrir parce que le bar de l’avion avait dû fermer, règlement aérien oblige. Ensuite, pas d’alcool dans l’avion militaire qui me ramenait à la guerre. Dommage, je serais bien resté sur ma lancée. Je serais débarqué ivre mort au pays des turbans. Ce qui aurait peut-être été pour le mieux finalement. Cour martiale pour conduite déshonorante. Rapatriement. Prison militaire à Edmonton. Il y a des déshonneurs auxquels on peut survivre plus facilement qu’à d’autres. À l’époque, je ne le savais pas.

Van affirme qu’on a fait Zoé le premier soir. Je suis obligé de la croire sur parole. Je ne me souviens de rien. Des fois, quand la colère me rend plus méchant que d’habitude, je me raconte que n’importe quel gars pourrait être le père de Zoé. Mais je sais bien que c’est faux. Zoé a mes yeux. Bleus. Ceux de Van sont bruns. Et Zoé a mes cheveux. Carotte. Pas de chance pour elle. Quoique… J’ai toujours aimé Fifi Brindacier. Une rouquine qui n’a peur de rien ; une débrouillarde qui sait se défendre.



Zoé a quatre ans maintenant. Je la vois à la Maison de la Famille depuis que sa mère m’a jeté hors de leurs vies, avec Casper, il y a de ça deux ans et demi. Droit de visite sous haute surveillance, un samedi matin sur deux ; pendant trois heures. Pas une minute de plus. Autant de moins si j’arrive en retard. Van ne me fait plus confiance ; la DPJ et le juge non plus. Ainsi soit-il. Trois heures par deux semaines. Trois minuscules heures pour remplacer quatorze jours de lecture collé-collé avant le dodo, de bains avec de la mousse et des crayons de savon pour dessiner sur les murs de céramique, de « becquer bobo » au moindre prétexte, de câlins sur le sofa en mangeant du pop-corn devant Pocahontas ou Shrek qu’on visionnerait pour la millième fois. Trois heures pour tisser entre nous une grosse corde solide, inusable, qui résistera au temps, aux tempêtes, aux ouragans. Trois heures… Du vrai condensé… Des fois, je me dis que c’est mission impossible. Que j’ai juste à renoncer tout de suite. Mais je me redresse, je serre les dents et je fonce. Zoé est la seule raison pour laquelle ça vaut la peine que Casper me sauve la vie.

Trois heures avec ma Zoé sous la garde d’une petite crisse de TS probablement trop jeune pour avoir des enfants à elle. Anyway, qui voudrait avoir des enfants avec une greluche aussi affreuse. Une petite crisse de travailleuse sociale tout juste sortie de l’école, certaine de tout savoir, qui me regarde du haut de ses diplômes et de ses talons comme si j’étais une coquerelle qu’elle rêvait d’écrabouiller. Si je ne me retenais pas, je lui écraserais son petit sourire arrogant d’un coup de poing en pleine face. Il faut que je souffle fort par le nez pour garder le contrôle. Parce que j’ai tout à perdre si jamais je fais le cave. Alors, je joue la game. Je joue avec Zoé sous surveillance. Je joue le bon papa. Je me sers d’un mouchoir quand elle morve, je la reprends quand elle dit des gros mots. Mes manches longues cachent l’avarie sur mes bras. Mes tatouages pleins de trous et de croûtes. J’ai les yeux clairs. Vive le Visine. J’ai quasiment l’air normal.

On fait des casse-tête. On lit des histoires. On donne à manger à des poupées. Je laisse l’initiative à Zoé. Un psy pourrait sûrement lire beaucoup de choses dans les jeux que choisit ma fille. Même moi j’en apprends souvent plus que je voudrais. Comme les jours où il faut que je lui lise Cendrillon quatre fois de suite ; évidemment, je saute aux conclusions : sa mère a un nouveau chum et Zoé se sent négligée. Si elle veut Peau d’âne, je m’affole. Je pars dans des scénarios. Je déteste imaginer qu’un autre que moi profite de toutes ces heures où je n’ai pas le droit de voir ma petite. Je m’imagine des affaires pas clean. Je scrute les faits et gestes de Zoé, à l’affût du moindre indice troublant. Je n’en trouve pas. Mais je ne suis pas facilement rassuré. À d’autres moments, ma Fifi Brindacier m’invite à prendre le thé, mais me chasse de la table après seulement quelques minutes sous prétexte qu’elle est fatiguée et que je ne l’ai pas assez aidée. Mon cœur se serre ; est-ce ainsi que Vanessa la traite ? Zoé se sent-elle un poids ? J’analyse tout. Comme j’analysais le terrain en mission. Ça peut être épuisant. Mais en général on s’amuse bien, sans arrière-pensées. Je me réchauffe à cet amour entier et si simple que me porte ma petite fille. Son rire quand je la chatouille, son plaisir lorsqu’elle réussit à attraper le ballon, ses petits bras autour de mon cou quand je la soulève jusqu’à la balançoire ; « Plus fort, papa ! Plus fort ! », crie-t-elle quand je lui donne des élans. Elle a confiance en moi. Comme Casper, elle voit du bon en moi et ça me fait un bien fou. Ces instants avec Zoé sont mon unique repère. Je les savoure.

Tant qu’on se tient loin du carré de sable, ça va. Zoé a compris. Elle n’insiste pas pour construire des châteaux et des routes. Elle ne veut pas que son papa se vomisse le cœur comme la première fois, il y a de ça quatre mois. Je ne me doutais pas une seconde que j’allais réagir de même. C’était le premier carré de sable que je rencontrais depuis mon retour de mission ; la Maison de la Famille venait d’installer cette nouveauté dans la grande salle où d’autres parents poches comme moi ont le droit de voir leurs enfants. Ma réaction m’a pris complètement par surprise. J’haïs ça, les surprises.

Quand j’ai senti le sable sur mes mains, j’ai disjoncté raide. Je suis devenu sourd. Il s’est mis à faire chaud. Ça sentait les poubelles brûlées, le fer rouillé, le sang. J’étais en uniforme tan. Je creusais dans le sable avec trois autres gars. J’étais à des milliers de kilomètres de la Maison de la Famille. La TS a failli se prendre le coup de poing que je me retenais de lui donner depuis des mois. Quelle idée aussi de me mettre la main sur l’épaule. OK. Je comprends maintenant qu’elle voulait me faire revenir, me regrounder, mais elle a pris une sacrée chance. Je ne l’ai pas frappée, mais quand même, elle n’a pas trop aimé que je lui gâche ses beaux petits souliers fleuris. Il y avait plein de mon vomi dégueulasse dessus. Zoé me regardait avec des grands yeux étonnés.

— Papa, il aime pas trop ça, jouer dans le sable, ma puce… C’est bizarre, mais ça lui donne mal au cœur, ai-je fini par balbutier. Comme quand tu manges trop de gâteau au chocolat. Peut-être qu’on pourrait jouer à un autre jeu ? OK ?

Ma mini Fifi Brindacier m’a pris par la main et m’a remorqué jusqu’à la section lecture. Elle a choisi un livre de contes de fées et l’a ouvert à celui de La Belle et la Bête.

— Lis, papa. Je l’aime, cette histoire-là.

Je lui ai obéi. Comme toujours. Même si ça me faisait tout drôle de raconter l’histoire d’un brave homme pris au piège d’une horrible apparence alors que j’avais l’impression d’être justement le contraire : un gars à l’allure ordinaire, mais à l’intérieur tout pourri.

Au moment de nous séparer, Zoé m’a entouré de ses petits bras et m’a murmuré à l’oreille.

— On ne jouera plus dans le sable, papa. Tu ne seras plus malade.

— OK, ma belle. OK. On va oublier le carré de sable. Il y a plein d’autres jeux de toute façon. Ça va être correct. Inquiète-toi pas. Papa va être correct.

Comme si c’était aussi simple. Mais s’il existe une raison pour essayer d’aller mieux, c’est bien ma Zoé.



Si ma fille n’existait pas, je ne serais plus là.

Désolé, mom. Désolé, dad. Désolé, sœurettes.

Vous n’auriez pas été assez forts pour me retenir. Cette petite puce-là, c’est la seule affaire qui me garde à peu près vivant. Si j’étais un scientifique, j’inventerais une formule mathématique avec, d’un bord, Zoé, en centimètres et en kilos, et, de l’autre, la force d’attraction de la vie, puis j’imaginerais un symbole entre les deux pour indiquer à quel point le lien est fort. Ça existe peut-être déjà, ce genre de formule là. Je suis nul en sciences. Je suis nul en pas mal tout, au fond. Je sais seulement que c’est à cause de Zoé que je suis encore là. Je n’ai pas le droit de lui mettre un père suicidé dans la tête et dans le cœur. Ça ne se fait pas. La souffrance en héritage ? Pas question.

Essayer de faire passer ma mort pour un accident ? J’y ai déjà pensé. Surtout du temps où j’avais encore une auto. Un petit coup d’accélérateur. Un petit coup de volant. Bang. Dans le pilier de béton du viaduc. Yes, man… j’y ai pensé. C’est bien arrivé au sergent Rich. Tout le monde a cru qu’il avait eu un moment d’inattention mortel. Les gens se sont souvenus qu’il revenait de la guerre. Ils ont pleuré sur les fantômes qu’il avait probablement dans la tête et qui l’auraient distrait de la route. Le sergent Rich est devenu un héros. Alors que c’était juste un maudit pense-bon qui se croyait au-­dessus des lois. Un écœurant sale que sa conscience sous-développée avait peut-être fini par rattraper. Mais il ne s’est trouvé personne pour oser avancer que son geste était peut-être volontaire. Pas de lettre d’adieu, pas de message annonçant ses intentions sur Facebook, c’était donc un accident, un point c’est tout. Il était saoul ? Et alors ? Ça arrive aux meilleurs.

Mais je ne fais pas confiance à Van. Elle ne permettrait pas que je sois un héros mort trop jeune dans un accident d’auto. Elle s’organiserait pour que Zoé sache que son père était rien qu’un gros lâche qui n’avait même pas voulu faire l’effort de vivre pour sa fille. Un beau salaud qui se foutait de lâcher des bombes à retardement dans la tête, puis dans le cœur des autres. Fait que… je me suis toujours retenu. Anyway, là, je n’ai plus de char. Plus de permis. Me tuer sans que ça paraisse que c’est voulu, ce n’est pas si simple. Vivre, c’est pas facile. Mourir non plus.





Chapitre 3


Encore une nuit d’enfer. Casper devait faire la grève.

Il faudrait que j’apprenne à me débrouiller par moi-même ; que je mette au point une technique pour ne plus rêver.

Ça doit se pouvoir, ne plus rêver.

Il y a bien des moines bouddhistes qui réussissent à contrôler leur rythme cardiaque et leurs ondes cérébrales avec la méditation. Peut-être que je devrais m’y mettre : méditation transcendantale, yoga, mindfulness. Ça ne pourrait pas être pire que les fucking pilules.

J’en ai essayé un tas, de pilules. Des blanches, des bleues, des vertes. Des jaunes, des rouges, des mauves. Des rondes, des plates, des carrées. Des capsules à ne pas croquer ; des comprimés à laisser fondre sous la langue ; des poudres à diluer dans un verre d’eau et à avaler cul sec. Des pilules à prendre le matin, surtout pas le soir ; d’autres pour le soir, surtout pas le matin. Par périodes, il me fallait un gros pilulier, une patente en plastique avec des casiers pour les jours et les heures, pour ne rien oublier et pour ne rien prendre en double. Une dosette pleine à craquer comme celles des patients des centres d’accueil. Des pilules qui me séchaient la bouche, comme un mois dans le désert ; d’autres qui m’étourdissaient et me donnaient des allures de petit vieux fragile ; d’autres encore qui tuaient le peu de sexe qui restait entre Van et moi. Pas une n’a marché. Les nuits de fou ont continué. Je suis juste devenu un gros zombie. Une poche de légumes congelés pas mangeables écrasée sur le sofa devant une télé que je ne regardais même pas. Van était découragée. Puis quand Van est découragée, elle est méchante.

Un souvenir. Un parmi tant d’autres…

La porte de la maison s’ouvre et va cogner contre le mur. J’entends des clés tinter dans le vide-poches sur la table du vestibule. Van pointe son nez dans le salon.

— T’es encore là ? Veux-tu bien me dire ce que t’as fait depuis ce matin ?

Je ne réponds rien. Je me sens comme Nessie, le supposé monstre du Loch Ness : vivant entre deux mondes. Impossible de dire ça à Van. Elle ne comprendrait pas. Elle enchaîne :

— T’es-tu levé du sofa ou bien t’as passé la journée là ? Assis bien tranquille sur ton cul pendant que je travaillais comme une hostie de folle ?

Elle lance un coup d’œil vers la cuisine. Elle fulmine :

— La vaisselle du déjeuner est encore sur la table. T’as vraiment rien fait ? Crisse, Mathieu, je suis pas ta servante ! Pas ta mère non plus !

Elle porte encore son uniforme de serveuse ; une jupe courte qui moule ses petites fesses pommées que je n’ai plus vraiment le goût de prendre dans mes mains, et une chemise avec son prénom brodé sur le sein gauche. Elle est fière de ses seins, Van. Surtout depuis qu’elle porte du 38-D. On dirait des missiles. Des lance-roquettes qui vont me pulvériser. Elle dépose le banc d’auto avec Zoé endormie dedans. Je regarde Van, les yeux et la tête vides. Elle a raison. Je ne me souviens pas de m’être levé du canapé une seule fois depuis des heures. Est-ce que réellement des heures se sont écoulées ? Les lampadaires se sont allumés dans la rue. Le soir est tombé. Je n’ai rien vu. Rien entendu. Trou noir. Pris dans ma tête. Comme dans une cage. Je ne prononce pas un mot. Rien à avancer pour ma défense. Anyway, tout ce que je dis risque d’être retenu contre moi. Comme au tribunal.

— T’es même pas allé chercher Zoé à la garderie ! continue Vanessa. T’avais juste ça à faire dans toute ta journée ! Ça, puis ramasser la vaisselle du déjeuner. Wow ! Gros programme ! Espèce de gros lâche même pas capable d’aller chercher sa fille !

La métamorphose en furie se poursuit. Le ton grimpe dans les suraigus. Mon crâne va éclater.

— La directrice du CPE m’a appelée pour me dire qu’ils étaient fermés depuis cinq minutes, puis qu’il restait encore Zoé. Que t’étais pas joignable. Tu réponds pas au téléphone maintenant ? Hou, hou ! Mathieu ! Arrive sur terre ! C’est bien beau, ta dépression, mais reviens-en !

J’aurais voulu lui répondre : « T’es jamais là. Je m’ennuie. Je vais pas bien. » Mais souvent, les mots que j’ai dans la tête et dans le cœur sont tout déformés quand ils sortent de ma bouche. Au lieu de « Aide-moi, Van. Ça va pas », on entend « Sacre donc ton camp. Tu m’écœures ». Au lieu de « Je t’aime, Van, j’ai peur de te perdre », ça dit « Fuck you. Câlisse-moi donc patience ! ». Ou bien, je devrais admettre : « Je le sais, que je suis pas du monde… Laisse-moi une chance. Je vais aller chercher de l’aide. » Mais au lieu de ça, je crie : « Crisse-moi donc là si t’es pas contente ! Tes boules à sept mille, tu penses que tu les as payées avec l’argent de qui ? »

J’ai vraiment pas le tour. Ça sort tout croche. Pas surprenant que Vanessa soit partie. Surtout après le feu dans les cheveux de Zoé.



Je n’ai jamais beaucoup parlé. Encore moins de ce qui me dérange. Mettre des mots sur une chose, c’est un peu la faire exister, lui donner une réalité, une consistance qu’elle n’avait pas tant qu’on arrivait à la garder sous la forme d’une vague idée bien embrumée. Si on arrive à se taire, on peut faire semblant que ce n’est jamais arrivé. Je suis le maître du silence. Belle manière de se mettre la tête dans le sable.

Ah non… Maudit sable. Me voilà reparti. S’il y a un mot à éviter, c’est bien celui-là. Il me faut de la brume et du brouillard. Vite.

J’ai chaud. J’ai une boule dans la gorge. Je respire mal. Mon cœur débat. J’ai des crampes dans le ventre. Mes yeux coulent ; mon nez aussi. On dirait que j’ai le rhume. Mais ce n’est pas ça. Je bâille. On dirait que je m’endors. Mais ce n’est pas ça. J’ai la chair de poule. Je frissonne. On dirait que j’ai peur. Mais ce n’est pas ça non plus. Je suis en manque.

Il me faut une dose. La dernière remonte à il y a trop longtemps. Hier après-midi. Vite. J’aurais dû y penser. Être plus prévoyant. Je tremble en grattant la patch. Mon avant-dernière. Des miettes de gel séché tombent sur la table de cuisine. Il ne faut pas gaspiller. Je les ramasse du bout d’un doigt et je me dépêche de les mâcher. L’effet tarde à venir. C’est plus rapide quand je fume. Mais c’est encore mieux quand je me pique. Où sont les seringues ? Shit. Je n’en ai plus. Il va encore falloir que j’aille en chercher au Cactus. J’espère que le curé ne sera pas là, que le centre sera sous la garde de quelqu’un d’autre aujourd’hui. Il n’est pas vraiment curé, le curé. C’est juste que, des fois, il ne peut pas s’empêcher de me faire la leçon. Ça fait que je le traite de curé. Il ne se fâche pas. Il trouve ça drôle. Il dit que c’est tout ce qu’il mérite pour m’avoir sermonné. Un bon gars dans le fond. En attendant, curé ou pas, zéro seringue. Même pas moyen d’en récupérer une déjà utilisée dans ma poubelle. J’ai sorti le sac de vidanges hier. Je n’irai quand même pas fouiller dans le container. Il y a des limites. Je dois me contenter de fumer. Je roule un genre de joint avec le reste de la patch.

J’inspire. Je retiens mon souffle. Longtemps. Longtemps. Encore un peu. J’expire le plus lentement possible. Je ferme les yeux. Ça s’en vient. Une autre bouffée. Je la garde à l’intérieur. Presque une minute. Plongée en apnée dans un champ de pavot. Mon cœur ralentit. Cinquante, quarante, trente battements à la minute. Un vrai moine bouddhiste. Ça me fait sourire. Je ne me souviens pas de ce qui allait si mal tout à l’heure. Ah oui. Ça me revient. Le sable. Franchement. Disjoncter pour du sable. Je m’en fous du sable. C’est rien que de la poussière de roche. Inerte. Sans vie. Pas comme moi. Moi, je suis en vie et invincible.

J’ai découvert les timbres de fentanyl après une opération au genou qui s’était un peu compliquée, il y a trois ans. La meilleure invention depuis le pain tranché. Je ne sais pas comment font les autres pour s’en passer. Ils doivent se noyer dans le sable.



Pendant que je suis un peu invincible, j’en profite pour aller me ravitailler. Ça fait un bon bout à pied pour me rendre au Cactus. Je pourrais prendre l’autobus, mais c’est rendu que j’haïs ça. Trop de monde dans ma bulle. Je ne peux pas tous les surveiller. Ça me rend malade. Je n’ai plus d’auto. Plus de permis non plus. C’est chiant. Pogné pour marcher. Comme un marathonien. J’haïs marcher. Casper aime ça, lui. Il aime le monde. Pas moi. Il y a toujours quelqu’un dans ma bulle. J’ai beau checker dans les vitrines, les miroirs des autos stationnées, les lunettes de soleil des gens que je croise, il y en a toujours un pour me prendre par surprise. En plus, des fois, il y a juste du béton et de la brique. Ça ne reflète rien. Je ne peux pas savoir qui marche en arrière de moi. Je n’en reviens pas quand je vois des gens qui font leur jogging en écoutant de la musique avec un iPod. Ils ne peuvent pas entendre si quelqu’un arrive par-derrière, mais ça n’a pas l’air de les déranger une seconde. Tous des inconscients. Ils ne survivraient pas à une journée en mission. Même sans écouteurs, même un peu invincible après ma fumette, ça me rend fou d’être avec tous ces gens sur le trottoir. Ce serait mieux pour tout le monde si je retournais à la guerre. Ce serait plus simple. Au lieu d’essayer de me calmer, ce serait normal que je sois toujours aux aguets. Des fois, je m’ennuie tellement de la mission. Là-bas, je savais ce que j’avais à faire ; c’était clair. Ben, pour être honnête, c’était peut-être pas toujours très clair, mais quand même c’était mieux qu’ici. Et puis j’avais des chums. On était plus proches que des frères. Ça servait à quelque chose de toujours surveiller mes alentours : si je guettais assez bien, je pouvais nous sauver la vie. Je l’ai déjà fait. Du coin de l’œil, je repérais quelque chose de louche et je donnais l’alerte. On avait le temps de se mettre à l’abri. Ici, ça sert à rien que mon cœur cogne comme un malade. Ça ne me parle pas d’un vrai danger. Juste d’un danger imaginaire. J’haïs ça, marcher. Je vois du danger partout.

Même si j’avais encore mon permis, je n’aurais plus les moyens de rouler en char. Les priorités. Anyway, c’est probablement mieux de même. J’aurais fini par tuer quelqu’un. J’avais un bâton de baseball sous mon siège et un poing américain dans le coffre à gants. J’attendais juste qu’il y en ait un assez cave pour vouloir se battre. Je lui aurais crissé une de ces volées ! Il aurait payé pour tous les caves que la vie met continuellement sur mon chemin. Pour ceux qui m’ont coupé avant de me ralentir dans la face sur la voie rapide. Pour ceux qui m’ont collé même si je roulais à cent trente. Maintenant que je ne conduis plus, il y a des caves que je n’ai plus à affronter. Mais ça ne règle pas tout. Il reste ceux qui prennent dix minutes à se décider entre le café latte et le latte caramel et qui m’obligent à attendre en file pendant tout ce temps. Et ceux qui me demandent si je veux des sacs quand je vais faire mon épicerie. Ben non, gros tarla. Je vais tout rapporter dans mes bras. Il y a des claques qui se perdent dans le monde. J’attends juste de tomber sur le bon bouc émissaire. Mais dans le fond, je le sais bien que ce que je veux, c’est me venger de ceux qui ont tué mes amis en mission, de ceux qui ont posé des bombes qui leur ont arraché des pieds, des jambes, des bouts de face. Tellement le goût de me défouler ! C’est sûrement mieux que je n’aie plus les moyens de conduire une auto. J’aurais fini en dedans. Sans char, je suis encore un danger public, mais moins mortel.

Le trajet à pied ne se passe pas si mal aujourd’hui. À part quelques madames qui m’arrêtent pour flatter Casper. Un bouvier bernois, ça attire toujours la sympathie. Avoir su, j’aurais adopté un pitbull. Mais j’avais trop peur pour Zoé. Donc, pas de pitbull. Même si ça ne l’a pas empêchée d’avoir une cicatrice.

Devant le Cactus, une ambulance, gyrophares clignotant l’urgence. Mon pouls s’accélère. Je déteste l’inattendu. S’il faut qu’il y ait du sang. J’ai le goût de virer de bord. Je commence à virer de bord. Pas assez vite.

— Eh, toi !

J’enfonce ma tête dans mes épaules, mais je me retourne quand même d’un quart de tour. Bon Samaritain jusqu’à la moelle.

— Oui, oui, toi avec le chien !

Je lève les sourcils.

— Aide-nous, s’il te plaît ! Tiens la porte ouverte !

Ça ne me plaît pas pantoute, mais je m’exécute. Deux ambulanciers roulent une civière à l’intérieur. Je les suis, sans réfléchir. Branle-bas de combat dans le petit local, mais zéro odeur de sang. Le curé est penché sur une forme allongée par terre. Je m’approche. Je reconnais Joséphine, une habituée du centre. Le visage plus que blanc, les yeux fermés. Elle ne bouge pas. Morte ?

Non. Elle ouvre les yeux.

— Vous lui avez donné du Narcan ? interroge un des ambulanciers qui s’affaire sur la jeune femme, stéthoscope dans les oreilles, mini-lampe de poche dans une main.

— Oui, répond le curé. Il y a quelques minutes.

— Génial. Vous avez bien fait de nous appeler quand même. Ça a beau renverser l’action des opiacés, on ne sait jamais combien de temps l’effet va durer. On va l’emmener à l’hôpital.

Ils installent Joséphine sur la civière, un masque à oxygène sur le nez.

— Elle a pris quoi ? demande l’autre ambulancier, en fait une ambulancière.

— Une demi-greenie, répond Sam, l’ami de Joséphine.

— Une demie ? s’étonne la paramédic.

— Elle était clean depuis un mois.

— Mautadine de cochonnerie de fentanyl à marde, tempête l’autre technicien. C’est tellement fort, ce ­poison-là. Elle a avalé ça ici ? Il me semble que c’est un centre d’injections supervisées. Vous êtes sûrs qu’elle n’a pas pris autre chose ?

— C’est pas arrivé au Cactus, l’assure Sam. Elle a gobé la demi-greenie tantôt, dans notre chambre. Elle est ici parce qu’elle m’accompagnait. J’avais plus de seringue propre. Je venais en chercher.

— Une chance quand même qu’elle soit venue avec toi. Toute seule, elle y passait. Elle était en arrêt respiratoire quand vous nous avez appelés ? s’enquiert la paramédic au curé.

— Non. Mais ça s’en venait. Elle est entrée comme si de rien n’était, avec Sam, puis, tout à coup, elle est devenue toute pâle. Elle est tombée dans les pommes, puis elle s’est mise à respirer super lentement. Pas moyen de la réveiller.

— Sans Narcan, elle aurait pu mourir.

Puis, replaçant une mèche de cheveux de Joséphine, qui avait glissé sur un de ses yeux :

— Tu dois une fière chandelle à…

L’ambulancière lit le nom du curé sur le badge qu’il porte épinglé à la ceinture.

— … à Jean-François, reprend la technicienne. Allez, on file à l’hôpital. Tu viens avec nous, Sam ?

Pendant que la civière roule vers la sortie, le curé maintenant le battant de la porte, je remarque un sachet déchiré sur le sol. Il devait contenir le fameux Narcan. Je me penche pour le ramasser. Alors que je veux le jeter à la poubelle − je suis dans une journée bon citoyen, dose de fenta aidant −, je vois que la trousse de premiers soins est ouverte sur l’étagère juste à côté. D’autres sachets sont alignés dedans. Intacts. J’en fourre un dans ma poche. Ni vu ni connu. On ne sait jamais. Ça ne fait peut-être pas qu’annuler les effets des opiacés. Si ça se trouve, ça donne un buzz. En cas de panne sèche, ça pourrait être utile. Puis, je me dis que je devrais en prendre un deuxième. Better safe than sorry, comme disent les Américains.

L’ambulance est partie, sirènes hurlantes. Jean-François revient à l’intérieur. Il se plie en deux, les mains appuyées sur ses cuisses, tête penchée vers l’avant. Il reprend son souffle. Je dois retenir un petit sourire de mépris. Je l’imagine sur un champ de bataille. Il ferait pitié. Ce n’est pas long que je ravale mon sourire fendant. De quel droit je le juge ? Ce n’est pas comme si j’étais revenu intact… Il finit par se déplier, replace son toupet vers l’arrière, me sourit.

— Ouf ! Que d’émotion !

Il soupire, frotte ses mains l’une contre l’autre, laisse ses bras retomber le long de son corps.

— Et toi, Mathieu, comment ça va ? Tu as l’air en forme aujourd’hui.

En forme ? Tu délires grave, curé. Je viens de fumer un demi-timbre de fentanyl. Je suis complètement défoncé. Mais c’est certain que comparé à la petite Joséphine, je me porte comme un charme. Anyway, comme je n’ai aucune envie de m’aventurer sur le terrain du « comment ça va », je balaie la question d’une réponse qui ne veut rien dire :

— Correct. Ça va correct.

— Heureux de l’entendre. Mais il va falloir que tu fasses sortir Casper, Mathieu. Les chiens sont interdits ici. Tu le sais.

— C’est un chien d’assistance. T’as pas le droit de lui refuser l’accès. Je peux faire une plainte à l’ombudsman.

— Tant que tu ne m’apportes pas les papiers officiels, Casper doit rester dehors, Mathieu. Arrête de me charrier avec tes menaces de plainte.

Je tente ma chance à chaque fois. Je n’ai pas les papiers que réclame le curé. Casper m’assiste, mais pas officiellement. Il est comme moi : sans diplôme.

Je sors l’attacher au lampadaire.

— Ce sera pas long, Casper. Je reviens tout de suite.

Mon chien s’en fout. Il est déjà occupé à me tromper avec la factrice qui a interrompu sa tournée pour le cajoler. Une vraie girouette. Le chien, évidemment. La factrice, je ne la connais pas.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Mathieu ? me demande Jean-François, alias le curé.

Pas possible. Ce gars-là ne s’entend pas. Sinon, il ne pourrait pas dire des niaiseries de même. « Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? » Comme si on était dans un salon de coiffure ou dans un magasin de chars.

— Excuse-moi, se reprend-il aussitôt. Trop débile comme entrée en matière. Ça m’a un peu viré à l’envers avec Joséphine. Je déparle.

Il est correct dans le fond, Jean-François. Il gagnerait pas mal mieux sa vie ailleurs que dans un centre d’injections supervisées. Mais il croit en la cause. Une fois, il me l’a confié.

— On vient juste d’avoir la formation pour administrer le Narcan. Toute une luck. Pas que ce soit bien compliqué, mais quand même.

Et Jean-François de me résumer ce qu’il a appris la semaine passée. Quelques minutes plus tard, j’en sais autant que lui. Comment repérer une overdose d’opiacés, comment utiliser le vaporisateur nasal, quand appeler le 911. Il insiste là-dessus :

— Tu signales le 911 avant même d’utiliser l’antidote. On ne peut pas être certain de la dose qu’a prise la personne intoxiquée. Elle pourrait avoir l’air d’aller mieux à cause du Narcan, mais l’effet de l’antidote ne dure pas éternellement. L’intox pourrait l’emporter.

Il retire un sachet de la trousse de premiers soins et me le donne.

— J’espère que tu n’auras pas à t’en servir. Mais si jamais un de tes amis a des problèmes, tu sauras quoi faire.

Je me sens cheap de lui avoir volé un sachet tantôt. Le téléphone sonne. Quand le curé se tourne pour répondre, je le remets dans la trousse. Je garde seulement celui qu’il m’a tendu. Je me dirige vers la sortie.

— Tu t’en vas déjà ? fait Jean-François en raccrochant. Tu étais juste venu me donner un coup de main avec Joséphine ?

Je me tape le front.

— Oups. J’avais oublié.

C’est l’histoire de ma vie depuis un bout ; incroyable, le nombre de trucs que j’oublie. En plus de tout le reste, on dirait que ma tête est devenue une passoire. Il n’y a que Zoé qui est assez grosse pour ne pas filer à travers les trous. Même Casper, ça m’arrive de l’oublier. Quand c’est le cas, je ramasse son pipi sur le plancher. Des fois, je me lève du sofa pour aller chercher quelque chose dans la cuisine, mais le temps de cinq pas, l’idée est déjà partie. Je reviens avec une bière, pour sauver la face. Même si je suis tout seul. Il y a des moments où les vieux réflexes ont la vie dure. Comme tenir à sauver la face. La porte du frigo est couverte de post-it. Pour les trucs importants. Un vrai fouillis qui ne sert plus à rien. J’ai sûrement manqué les trois quarts des rendez-vous inscrits sur les petits papiers jaunes. Je devrais faire le ménage. Recommencer à zéro.

Le curé insiste.

— Est-ce que je peux t’aider en quoi que ce soit, Mathieu ?

M’aider en quoi que ce soit ? Hou là là ! Tu ne souhaites pas vraiment savoir ça, Jean-François. Ma liste serait tellement longue. Pleine de rêves pas possibles. Si tout se pouvait, je demanderais à retourner dans le temps. Vu que ça se peut pas, je me rabats sur du raisonnable.

— Des seringues neuves. J’étais venu chercher des seringues neuves.

Le curé essaie de cacher sa mine triste. Je le déçois. Après l’overdose de Joséphine, il aurait apprécié un autre genre de demande de ma part. Comme le numéro de téléphone d’un centre de désintox. Ça aurait rééquilibré sa journée. Au lieu de ça, il va falloir qu’il se contente de limiter les dégâts. Dans son jargon d’intervenant communautaire, on appelle ça réduire les méfaits. Limiter le risque que je m’infecte grave en utilisant les seringues de n’importe qui. Pour certains toxicos, réduire les méfaits va jusqu’à superviser l’injection sur place pour intervenir en cas d’overdose. Très peu pour moi.

Le curé ouvre un tiroir et en sort un paquet de seringues stériles qu’il me remet avec un sourire gentil.

— Tiens. Fais attention à toi. À plus, Mathieu.

Il me connaît. Il sait bien que je ne me piquerai jamais devant lui. Admettre que je l’échappe, OK. On est au courant tous les deux que mes seringues ne serviront pas à m’injecter de l’insuline ou une autre noble ­substance. Mais de là à me vautrer dans ma bouette devant lui : no way.

— Merci, le curé. Bonne journée.

Je détache Casper qui est tout heureux de me retrouver, comme si j’étais le meilleur maître de la planète, que ça faisait un siècle qu’il m’avait perdu, puis qu’en plein au moment où il se résignait à survivre sans moi, dans un monde hostile et glacé, je réapparaissais miraculeusement, ramenant le soleil et la vie. Il profite même du fait que je suis en train de rajuster son collier pour me donner deux coups de langue direct sur les joues. Dégueu. Mais comment résister à tant d’amour ? Heureusement qu’il est là entre les samedis de visites à la Maison de la Famille. Heureusement que Van me l’a laissé. D’habitude, j’aime mieux quand les affaires sont claires. Les écœurants d’un bord, les corrects de l’autre. Mais à cause de Casper, il y a un peu de flou : Van aurait pu être cent pour cent vache et le garder. Sauf qu’elle me l’a donné.

— Il est vraiment beau, votre chien, monsieur. Il a l’air gentil. Je peux le flatter ?

Je regarde la petite fille qui vient de parler. Elle semble avoir le même âge que Zoé et elle tient la main d’une adolescente pleine de piercings, qui doit être sa grande sœur. J’interroge l’aînée des yeux. Elle hoche la tête. J’encourage la petite :

— Ben oui, tu peux ! Essaie de le flatter dans le cou, il adore ça.

La fillette s’en donne à cœur joie. Casper en redemande.

Sa grande sœur a les yeux qui larmoient et le nez qui coule. Je reconnais les signes. Le manque.

— Viens, Cassandra. C’est assez, là. Maman doit aller voir Jean-François.

La petite donne un dernier câlin à Casper et se résigne à suivre sa si jeune mère qui pousse la porte du Cactus. J’ai un trou dans le cœur. Combien de temps avant que je les croise à la Maison de la Famille ?

Je chasse cette pensée en secouant mes épaules.

Prochaine étape, Le Black. Mon pusher. Il s’est lui-même attribué ce surnom, ce qui dénote un certain sens de l’humour. Le Black, pour un dealer albinos, il fallait y penser. Son stock aussi compense pour les couleurs que son corps n’a pas. Des cachets roses, bleu poudre, vert menthe, avec des logos séduisants. Voyages astraux assurés. Les semaines chanceuses, de la brune : de l’héroïne plus ou moins pure selon le nombre de maillons dans la chaîne de fournisseurs entre Le Black et la marchandise originale. Belle. Tentante. J’en veux. Pure ou pas. Aujourd’hui, je pense aussi à la demi-greenie qui a failli tuer Joséphine. Je lui demande s’il en a.

Grand sourire qui dévoile des dents jaunes qui contrastent fortement avec sa blancheur de fantôme.

— Eh man ! Tu oublies à qui tu parles ! Si j’en ai ? Des petits monstres verts ? C’est comme demander au laitier s’il a du lait ! Tu m’insultes, man ! Une chance que je te connais, sinon je te sortais de chez moi à coups de pied dans le cul. Si c’est pas la honte, me demander si j’ai des greenies.

Il tire un flacon de son sac à dos et me l’agite sous le nez.

— T’en veux combien ? Fais gaffe avec ça, man. C’est fort. Vingt fois plus que la brune.

Je sors de mes poches un paquet de billets fripés. On les compte. Je repars avec mes provisions.



Rassuré par la sensation des comprimés au fond de ma poche de blouson, j’avance tranquillement sur le trottoir. Les autres marcheurs me dérangent moins que tout à l’heure. J’ai même de l’indulgence pour leur naïveté et leur candeur. Ils sont sans défense. Qu’un terroriste prenne cette rue pour cible et c’en est fait d’eux. Ce sont de pauvres ploucs innocents. Ils vivent leur vie sans se poser de questions ; au fond, ils ont de la chance. Moi aussi puisque j’ai tout ce qu’il faut pour m’engourdir sérieusement pendant les cinq ou six prochains jours. Cette assurance me permet de lever les yeux et d’absorber un peu de la beauté qui m’entoure. Ça m’arrive de temps en temps, des moments comme ça : on jurerait que je suis déjà gelé par ce que je transporte dans mes poches. Comme si, mystérieusement, l’effet était transdermique, transdenim, transcoton.

Mon quartier a beau être pourri, certains de ses habitants ont tout de même à cœur de l’embellir. Et quand je suis dans cet état, je m’en rends compte. On est à la fin de l’été et les boîtes à fleurs installées par ces optimistes débordent de verdure et de couleurs. Ça descend en cascades vertes, roses et mauves le long des murs de brique écossaise. La ville a même planté des légumes et des salades dans de gros bacs posés aux coins des rues ; des écriteaux invitent à se servir. Je cueille un haricot vert et je le croque avec gourmandise.

Les immeubles de quelques étages datent du début du siècle dernier, quand les bateaux d’outre-­Atlantique déversaient leur lest de briques dans le port pour repartir chargés des billots de bois que les vieux pays consommaient comme des ogres. Rusés, les bâtisseurs s’approvisionnaient à même ces tas abandonnés sur les quais. J’ai appris ça dans un des cours d’histoire que j’ai eus au secondaire. C’est digne d’intérêt, il me semble ; j’aurais peut-être dû être plus attentif. Anyway. Un peu tard pour les bonnes résolutions. Les édifices de brique jaune s’appuient les uns sur les autres, tels des soûlards rentrant d’une soirée trop arrosée ; ils ont de grandes fenêtres dont certaines accueillent ces jardinières fleuries qui n’ont pour fonction que d’être jolies. Je me dis qu’on a quand même de la chance de vivre dans un endroit où il y a de la place pour ce genre de choses. De la beauté désintéressée. Un vrai luxe quand on y réfléchit une seconde. Je m’étonne de ne pas m’émerveiller plus souvent. Je suis dans un état qui ne durera pas ; je le sais ; mais j’essaie de ne pas trop y penser. Sinon, comme un rêve, il va s’évanouir, partir en fumée. Je fais encore quelques pas.

Parfois un peu de musique se déverse des appartements ; des notes de violon ou de piano. Pas toujours harmonieuses, mais attendrissantes. Elles me mettent en tête des images d’enfants pratiquant leur instrument, le malmenant avec enthousiasme, rêvant peut-être du concert de Noël qu’ils ont été invités à donner. Ou alors de la partie de tag à laquelle ils pourront enfin se joindre une fois leur fichue demi-heure de pratique obligatoire terminée. Je pense à Zoé. Je l’imagine souffler dans une trompette. Elle aurait de grosses joues rouges et les yeux un peu exorbités. Ça me fait sourire.

Je passe devant le magasin de bonbons de Mademoiselle Pénélope ; en tout cas, c’est le nom inscrit sur la vitrine. Je ne connais pas personnellement la proprio. Je m’arrête quelques instants. Comme j’aimerais y emmener Zoé ! Elle se pâmerait devant les étalages. Des bouquets de sucettes plus grandes que ma main, faites de tourbillons de sucre jaune, rouge et bleu ; des paniers de nougats, de caramels ; des tonnes de chocolats. Une mini-corde à linge sur laquelle sont épinglés des toutous qui récompensent les clients réguliers : une carte fidélité pleine et on peut décrocher notre cadeau. Je me demande lequel de ces zouaves Zoé choisirait : le petit singe qui se balance par la queue ? Le koala ébouriffé au regard endormi ? L’ourson aux grands yeux qui a l’air de supplier qu’on l’adopte ?

J’ai un début de pincement au cœur à penser à ces instants de bonheur dont Van me prive. Maudites visites à la Maison de la Famille. Pourquoi je ne peux pas me promener normalement avec ma fille dans les rues de notre ville ? Lui acheter des bonbons et lui donner un toutou ? L’étrange satisfaction qui m’habitait depuis mes achats au Black est en train de disparaître à toute vitesse.

Quelques pas encore et c’est fini. Les friandises me donnent mal au cœur ; les fleurs ne me font plus ni chaud ni froid ; les notes discordantes m’écorchent les oreilles ; les gens qui flânent me tapent sur les nerfs. Il est temps que je rentre chez moi. J’ai besoin d’une dose d’oubli.



Ma vie est toute simple finalement. Elle se résume à bien peu. Avoir l’argent pour payer ma prochaine dose ; trouver ma prochaine dose ; prendre ma dose ; vivre ma dose ; me remettre de ma dose ; chercher ma prochaine dose ; trouver ma dose…

Ça occupe son homme. Pas le temps de penser à grand-chose d’autre. C’est l’objectif. Mais on ne le dit surtout pas. Parce que le dire, même à soi, c’est s’engager sur une pente savonneuse et risquer de se mettre à penser justement à ce qu’on ne veut pas penser. Alors, je ne dis rien et je m’occupe la tête avec mon prochain fix.

Généralement, je ne porte pas trop attention aux quantités que je prends. Pas vraiment besoin. J’ai développé une bonne tolérance. Je ne risque pas de mourir. Anyway, dans le fond, je suis déjà mort. Surtout le samedi matin à onze heures et demie, quand Van repart avec Zoé et que je sais que je ne la reverrai pas avant quatorze jours moins trois heures, soit trois cent trente-trois heures, ou encore dix-neuf mille neuf cent quatre-vingts minutes. J’ai calculé ça une fois. Je suis nul en maths, mais j’ai une calculatrice sur mon cell et beaucoup de temps libre.

Mais là, avec les greenies, il faudra que je me surveille. Van serait trop contente de pouvoir dire à Zoé que son père était un dégoûtant toxico. Elle en rajouterait, torturerait la scène pour qu’elle soit bien affreuse. « Il est mort dans le fond d’une ruelle, une seringue crottée piquée dans le bras. Couvert de vomi. D’autres junkies lui avaient volé son linge, ça fait qu’il était tout nu. Le pauvre Casper se lamentait à côté de lui. Tout un spectacle, ma pauvre choupette ! T’as jamais compté pour ton père. Tout ce qu’il aimait, c’était la dope. Ben, ça l’a tué. Une chance que maman est là, hein, ma pitoune ? Tu l’aimes-tu, ta maman ? Oui hein ? Elle te laissera pas tomber comme ton écœurant de père, elle ! » Van en jouirait. Je ne veux surtout pas lui donner ce bonheur. Grosse vache avec des gros faux seins qui m’empêche de voir ma fille. C’est pas parce que tu m’as laissé Casper que t’es pas une grosse vache pareil. Si tu penses que je vais te donner les munitions pour me tuer dans le cœur de Zoé. Rêve pas en couleurs.

Tout ce que je veux, c’est arrêter de penser. Si je voulais mourir, ce serait fait. Même si je n’ai plus d’auto ni de permis. Je trouverais certainement un moyen. Non, mon seul désir, c’est oublier.

Peut-être que si je ferme les yeux assez longtemps, tout s’effacera. Tout ce qui s’est passé au crépuscule dans le désert des turbans ne se sera pas produit. Peut-être que si je me déconnecte le cerveau, la réalité dégueulasse disparaîtra et n’aura jamais existé. Jusqu’à maintenant, ma supertactique n’a pas marché. Mais je suis persévérant. Tenace. Une tête de cochon. Je suis prêt à essayer encore et encore. Je serre le garrot. Je trouve la veine. Je pique en fermant les yeux parce que j’haïs ça, voir du sang. J’enfonce le piston de la belle seringue bien stérile que le curé m’a donnée. Tout s’embrouille agréablement. Mais pas pour longtemps. C’est toujours à recommencer. Le problème avec les problèmes dont on ne s’occupe pas, c’est qu’ils restent là. Comme les radiations après une explosion nucléaire. Fermer les yeux ne les fait pas partir ; les enterrer puis les emmurer dans le béton non plus. Ils sont toujours là. Patients. Ils ont le temps. L’éternité. Ils veillent. Ils surveillent. Et à la moindre fissure, ils sortent et explosent dans ta tête. Même dans les têtes de cochon.

Des fois, je rêve que ma psy me dit des trucs comme : « Qu’est-ce que tu penses qu’il arriverait, Mathieu, si tu arrêtais de te geler la face en permanence ? De quoi t’as si peur ? Tu m’as raconté bien des affaires. Mais pas tout. J’en mettrais ma main au feu. Qu’est-ce que tu caches ? C’est quoi, les choses pas disables, pas montrables qui sont en train de te tuer ? C’est comme si tu essayais de les noyer dans la dope. Mais si tu veux mon avis, ça a pas l’air de fonctionner fort fort, ta technique. Tu es pris avec des souvenirs qui savent nager. Mieux que toi. Parce que celui qui a l’air de se noyer en ce moment, ben… c’est toi. »

Mais ma psy ne dira jamais ça. Elle aurait l’impression de me forcer. Puis ce n’est pas son genre, à elle, de forcer les gens. En plus, pour être sûr qu’elle ne prononcerait jamais ces mots, j’ai arrêté d’aller la voir. Better safe than sorry. Je sais. Je me répète. Reste que ce sont de sages paroles. J’aime ça, les redire.





Chapitre 4


Il se passe quelque chose de très bizarre ce matin : on cogne à ma porte. J’étais endormi sur le sofa, Casper à côté de moi. On se redresse tous les deux comme si l’alarme de feu venait de se déclencher. Casper échappe un petit jappement. Je le musèle en lui chuchotant à l’oreille :

— Ta gueule, Casper. Règle numéro un : ne jamais signaler sa position à l’ennemi. Veux-tu te faire tuer ?

Casper se fiche bien de mes règles stupides. Il dégage sa grosse tête de toutou content d’avoir de la visite, et jappe encore une fois.

Le quelqu’un qui a frappé à ma porte, encouragé, cogne de nouveau.

— Hou, hou ! C’est Manu ! Je voudrais juste emprunter du sucre !

Manu ? Je ne connais pas de Manu.

— Manu, votre nouvelle voisine ! répond la personne, comme si elle m’avait entendu penser.

Casper se jette en bas du sofa et court vers la porte. En battant de la queue, il pose ses pattes avant sur le bois et commence à gratter en pleurnichant. Cinquante-cinq kilos de lamentations. Wow ! Tout un chien de garde.

— J’espère que je dérange pas ? dit la porte. Il y a quelqu’un ?

Bon. La solution consiste à se taire encore un peu. Ne recevant pas de réponse, l’intruse rentrera chez elle. Nouveaux gémissements de Casper. Quel traître ! Il mériterait la cour martiale. Puis le peloton d’exécution. Il paraît que l’armée française a fusillé un chat pour haute trahison pendant la Première Guerre mondiale. Nature exacte du crime : « Connivence avec l’ennemi. » Eux autres, ils avaient tout compris, les Français. Casper, je t’accuse de connivence avec l’ennemi. Vas-tu fermer ton clapet ?

— Je m’inquiète là, fait l’emprunteuse de sucre. Toutou, ton maître va bien ? Tu veux que j’entre jeter un coup d’œil ?

Grattements effrénés de Casper : il semble être tombé sous le charme de cette jolie voix.

— Shit ! J’aime pas ça, se plaint la quémandeuse. OK. À trois, j’entre. Un… Deux…

La poignée se met à tourner. Bravo, champion. Tu n’avais même pas barré la porte. Je me donne une claque mentale. On a les chiens de garde qu’on mérite. Peloton d’exécution pour moi aussi. Haute négligence.

— … Trois !

La porte s’ouvre. Quelqu’un que je n’ai pas invité entre chez moi. L’emprunt de sucre est une ruse éculée. Danger ! Danger ! Court-circuit dans mon cerveau. J’oublie de raisonner. En réalité ce n’est pas tant que j’oublie de le faire, mais plutôt que ça m’est impossible quand les sirènes d’alarme retentissent à plein volume. En un bond, je suis debout, en position de combat, poings dressés devant le visage, jambes légèrement fléchies, la droite devant la gauche, et j’accueille ma voisine dont le visage exprime d’abord une profonde inquiétude avant de virer au fou rire. Je la comprends. Avec mes cheveux roux dépeignés, mon sweat-shirt « J’aime papa » et mes boxers jaune vif décorés d’une éponge aux yeux bleus – choisis sur catalogue par Zoé, je tiens à le préciser –, je ne suis pas très effrayant. Même en position de combat.

Ma visiteuse n’est pas très effrayante non plus. Jeune vingtaine, cheveux longs, couleur moka, lisses comme du satin, séparés par une raie bien droite dans le milieu. En t-shirt rose à manches longues – pensant à l’état de mes propres bras, je me demande quand même si elle ne dissimulerait pas quelque chose là-­dessous, mais les chances que le quelque chose en question soit une menace pour moi sont minces, on se calme, on se calme –, pantalon de pyjama gris avec des chatons imprimés et grosses chaussettes de bûcheron tire-­bouchonnées sur ses chevilles, elle tend sa tasse à mesurer comme les quêteux devant les restaurants de la Basse-Ville. Elle me regarde dans les yeux. Les siens sont noirs comme l’ébène. Magnifiques.

Tout d’un coup, j’ai le cœur qui s’emballe. Ça se met à tourner autour de moi. Il fait chaud. Plus chaud qu’il ne devrait. J’ai l’impression d’avoir un grain de sable dans l’œil. Il faut que je m’accote sur le bras du sofa. Un peu plus et je tombais à genoux. Fuck. C’est quoi, ça ? La fille a l’air mal.

— Hum. Excuse-moi. Je voulais surtout pas déranger. Ça va ?

Je m’entends répondre :

— Tu ne me déranges pas. J’ai juste dû me lever trop vite.

Nouvelle claque mentale. Pourquoi est-ce que j’essaie d’être fin avec une inconnue ? Et puis, qu’est-ce qui se passe avec mon cœur ?

— Moi, c’est Manu. J’habite au bout du corridor. Aurais-tu du sucre ?

La banalité de ces paroles paraît rassurer l’organe qui bat à cent cinquante à la minute dans ma poitrine.

Manu insiste, cherchant sans doute à se rassurer elle-même.

— As-tu un peu de sucre ?

Est-ce que j’ai une tête à avoir du sucre ?

Et puis pourquoi une belle fille comme ça voudrait du sucre ? C’est pas supposé être poison ? Rendre accro et obèse ? Je dois avoir pensé tout haut, ou alors c’est une magicienne qui lit dans l’esprit des gens, parce qu’elle me répond :

— C’est pour faire des crêpes pour Max. Mon fils. C’est sa fête aujourd’hui. Ben en fait, sa fête c’était avant-hier, mais vu que je l’ai seulement deux jours par semaine, on fait comme si c’était aujourd’hui. Il a quatre ans. Et il veut des crêpes. As-tu du sucre ? répète-elle. Ça m’en prend juste un peu.

Elle indique le quart de la tasse du bout de l’index :

— Pas plus que ça. C’est pas absolument essentiel, mais ce serait tellement meilleur. En as-tu ? Du sucre ?

Je n’ai pas de sucre.

Du pot. Du hasch. De la meth. Un reste de coke. Du Ritalin écrasé. De l’héro. Des greenies. De la bière. De la vodka.

Mais pas de sucre.

— Attends une minute.

J’enfile un pantalon de jogging. Je la plante là.

Je déboule quasiment les marches de l’escalier parce que je les descends quatre à la fois.

Du deuxième étage, je crie :

— Pars pas. Je reviens tout de suite. Casper va rester avec toi.

Le filou ne m’a pas suivi. Autant prétendre que c’était calculé et que mon chien obéit à un ordre silencieux en lui tenant compagnie.

Je cours jusqu’au dépanneur au coin de la rue, en pieds de bas. Une chance qu’on est en été. Et qu’il ne pleut pas. Je prends un sac de sucre. Je ressors aussi vite en demandant à Mme Tremblay de mettre ça sur mon bill. Elle me connaît bien. Elle sait que je vais la payer. Pas comme les sacripants de BS qui déménagent en cachette pendant la nuit en la laissant avec leurs factures longues d’un kilomètre. Je suis à peu près le seul à qui la redoutable épicière fait encore crédit. Je suis tellement pressé que j’en oublie de surveiller dans les rétroviseurs et dans les vitrines. Anyway, pas d’Abdullah porteur de bombe ce matin. Aucune explosion malgré ma négligence. J’ai de la chance.

Je grimpe les cinq étages jusqu’à mon appartement.

Manu n’est plus là.

— Maudit, Casper ! Pourquoi tu l’as pas retenue ? T’es donc ben poche comme chien ! On peut rien te demander !

Comme s’il me comprenait, Casper baisse la tête et se lamente.

Je craque.

— Ben non, pleure pas. Viens, on va la retrouver, ta Manu. Elle doit pas être bien loin.

J’oublie qu’elle m’a dit habiter au bout du couloir. Je tape à toutes les portes avant d’arriver à la bonne.

— Tiens, voilà ton sucre.

— T’es fou ! Merci ! J’en ai juste besoin d’un peu.

— Garde le sac. Je mange pas de ça. Casper non plus.

— Merci. Mais t’es vraiment fou !

— Je sais.

Et toi, tu ignores à quel point…

— Veux-tu que je te prévienne quand c’est prêt ?

Mes sourcils doivent s’être soulevés en forme de point d’interrogation.

— Les crêpes. Il faut laisser la pâte reposer une heure avant de la faire cuire. C’est comme le sucre : pas essentiel, mais tellement meilleur. Veux-tu que je t’avertisse quand c’est prêt ?

— J’ai pas bien faim. Mais c’est gentil. Merci quand même.

— T’auras peut-être faim tantôt. J’enverrai Max te chercher.

Je retourne à mon appartement, son regard imprimé sur ma rétine. Je recommence à avoir chaud. L’air ne passe pas bien dans ma gorge. Mes mains tremblent. Wow, qu’est-ce qui m’arrive ? Déjà en manque ? Ou alors, c’est un coup de foudre ? OK, je la trouve cute, la Manu. Mais à ce point ?

Brusquement, la nausée me soulève. Comme un tsunami. J’ai à peine le temps de me rendre aux toilettes. Je viens de comprendre. Fuck. Fuck, fuck, fuck. Ce n’est pas un coup de foudre ordinaire. C’est un coup de foudre divin. En tout cas, c’est ce que dirait un croyant. Moi, je ne suis pas croyant. Pas pratiquant. Mais je pense quand même qu’il s’agit d’un coup de semonce de Dieu. Pour m’avertir que le moment de ma punition arrive. Mon expiation. Ma kaffara. Mon cauchemar vient de franchir une frontière : il est sorti de mes nuits. À partir de maintenant, il va aussi hanter mes jours.

Quand Max cogne à ma porte, après l’heure de repos de la pâte à crêpes, je ne réponds pas. D’ailleurs, je ne l’entends presque pas. J’ai de la coke dans les yeux, j’ai de l’héro dans le sang, j’ai tout mon corps qui penche par en avant ; j’ai envie de vomir, j’ai envie de mourir.

Dis donc, Dédé Fortin, est-ce qu’on s’est déjà rencontrés ?





Chapitre 5


Le sang d’Oli est resté sur mes bottes pendant des semaines. Avez-vous déjà essayé de nettoyer ça, du sang dans du cuir ? Eh bien, suivez mon conseil : n’essayez pas ; ça ne sert à rien ; ça ne part pas. Il n’y a que l’usure pour en venir à bout. Et même une fois effacée par l’usure, la tache de sang d’Oli, je la voyais encore. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, je checke toujours mes souliers avant de les enfiler. Je vérifie s’il y a du sang. Weird, hein ? Weird. Toutes les fois que je mets des souliers, je repense à cette journée-là.



Oli s’est volatilisé devant moi. Pulvérisé serait sans doute le mot précis à utiliser dans le contexte. Une seconde, il était là. La seconde d’après, il n’y avait plus que sa botte gauche, à côté du trou laissé par l’explosion de l’IED. Maudits IED à marde. Improvised explosive device. Improvised, mon œil. Rien d’improvisé dans leur confection : conçus pour causer le plus de dommages possible. Rien d’improvisé non plus dans leur camouflage : bien enterrés pour qu’on ne les remarque pas ; placés en double des fois : on détecte le premier, tout content on le désamorce et on le tire du trou, puis celui qui était dissimulé en dessous nous pète dans la face. Anyway, celui qui a eu Oli était vraiment bien caché. Personne ne l’a repéré.

Je marchais à une dizaine de pas en arrière de mon chum et le souffle du blast m’a projeté à plusieurs mètres. Ça avait pété raide. Il restait juste la botte gauche d’Oli. Elle n’était même pas détachée, mais mon ami n’était plus dedans. Personne n’a jamais pu m’expliquer le phénomène. C’est inexplicable. Pendant quelques minutes, une fois mes yeux revenus dans leurs trous, puis la poussière retombée, j’ai appelé Oli. Je criais comme un gros cave. Comme si ça se pouvait qu’il ait disparu seulement temporairement, à la manière d’un magicien dans un nuage de poudre de perlimpinpin. Je l’imaginais revenir vers le reste de la patrouille, un peu sonné, la face barbouillée de terre et de sable, le casque de travers, la frag vest tout croche. Il aurait titubé, comme un gars saoul. Un sourire gêné aurait éclairé son visage quand il aurait demandé : « Eh ! Les gars ! Y en a-tu un qui aurait vu ma botte ? C’est débile mental ! Je l’ai perdue ! »

Évidemment, ça ne s’est pas passé de même. Les casques et les gilets pare-balles ne peuvent rien contre les IED.

Les techs meds qui faisaient la patrouille avec nous ont ramassé ce qui restait de mon ami. À un moment, un des techniciens médicaux m’a dit de me tasser un peu, que j’étais dans ses jambes. Sur le coup, je n’ai pas compris. Puis, j’ai baissé les yeux et j’ai vu que je me tenais sur une plaque de sable rouge que le technicien visait de sa petite pelle. J’ai fait un bond d’au moins un mètre de côté avant de tomber à genoux et de me vomir le cœur. Les gars m’ont laissé tranquille. Tout le monde savait qu’Oli, c’était mon bon chum. Ils ont mis le bodybag avec ce qui restait d’Oli dans un de nos blindés arrivé après l’explosion. Ça n’avait pas l’air de peser bien lourd. Je ne me rappelle pas le reste de la journée. Brouillard total. On a dû me transférer au camp principal en hélicoptère. Pour la cérémonie de la rampe. Mais je ne garde aucun souvenir du trajet.

Le jour de la cérémonie en question, j’ai porté le cercueil d’Oli avec sept autres gars. Pendant qu’on se dirigeait lentement vers l’avion, au son de la cornemuse, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander ce qui pesait si lourd sur mes épaules. J’étais bien placé pour savoir qu’Oli s’était presque vaporisé. Poétiquement, j’ai conclu que je sentais le poids du chagrin. Plus tard, après une autre cérémonie de la rampe, un officier m’a confié qu’il lui arrivait de placer des bouteilles d’eau, pleines, dans les cercueils de victimes d’explosion comme mon ami. « Si le cercueil est trop léger, ça met des images troublantes dans la tête des porteurs… Puis, moi, je trouve qu’ils ont pas besoin de ça. C’est déjà assez triste de même. »

Les images dans la tête, je les ai malgré tout, Major. Mais merci d’avoir essayé.



C’est horrible, ce genre d’histoires. Reste que c’est le genre d’histoires que tu peux raconter à ta psy. Tu peux lui parler des gars qui étaient tellement sûrs de mourir pendant leur mission qu’ils vidaient leurs comptes de banque et remplissaient leurs cartes de crédit avant d’être déployés. Ceux qui n’avaient pas de femmes ni d’enfants en tout cas. S’ils revenaient de leur tour en vie, ils étaient dans le rouge pas rien qu’un peu. Tu peux aussi lui parler de la chienne que tu avais à chaque fois que tu partais sur la route en blindé léger ; tu peux lui dire que tu retroussais tes jambes en passant sur les ponceaux, comme si ça pouvait les sauver en cas d’explosion ; tu peux lui avouer que tu as même déjà enfilé des garrots à l’avance, sous tes pantalons, au cas où tu péterais sur un IED, dans l’idée que le tech med aurait seulement à les serrer pour t’éviter de crever au bout de ton sang. Quelques précieuses secondes de gagnées. Tu peux lui raconter les kilomètres en blindé, le clic clic d’une des chenilles lorsqu’elle faisait un tour. Il devait y avoir une patente de lousse, un boulon, ou n’importe quoi. Anyway, le véhicule blindé faisait clic clic à chaque tour de chenille. Alors, je me disais « Clic clic, deux mètres de clearés ». Parce que si j’étais conscient d’avoir entendu le clic clic, c’était que j’étais pas encore mort. Ça voulait dire qu’on n’avait pas explosé sur les deux mètres qu’on venait de franchir. C’est long en hostie, dix kilomètres à écouter des clic clic aux deux mètres. Ça fait clic clic cinq mille fois.

Ça se dit, ces affaires-là. Ta psy ne te jugera pas. Ce n’est probablement pas le genre de confidence que tu ferais à tes chums. Tu ne voudrais quand même pas donner l’impression d’être un peureux. Mais à ta psy, oui, ça se dit. Avec elle, pas besoin de jouer au dur. Même si c’est « un » psy, tu peux aussi laisser tomber le masque. Les gars psys sont corrects. Ils ont souvent un petit côté fille. Ils ne te diront pas de faire un homme de toi, puis d’arrêter de te plaindre. Ils ne te diront pas qu’un gars, ça ne pleure pas.

Sauf qu’il y a tellement d’autres affaires qui ne se disent pas. Et ce sont les pires. C’est comme une infection qui pogne dans un bobo. Lentement, mais sans répit, elle grandit. Elle s’étend. Arrive le jour où elle occupe toute la place. Tu es devenu une infection au grand complet. Et une infection, ce n’est pas bien beau à voir. En plus, ça peut contaminer les autres. Ça finit que tout le monde est infecté à cause de toi. À moins que tu sois assez brillant pour te mettre toi-même en quarantaine. Comme ça, tu limites un peu les dégâts.

Des choses se sont passées que je ne peux raconter à personne. Des événements qui m’ont viré à l’envers. Qui m’ont désaxé. Pas juste dans le sens de rendu fou. Même si c’est vrai aussi. Pire que fou. Désaxé dans le sens de perdu ben raide. Comme si la planète virait sur le top et se mettait à tourner autour de la Lune et non plus le contraire et que ça changeait tout sur Terre. On marcherait à un mètre du sol en flottant dans l’air avec des mouvements de brasse, ou bien on serait obligés de ramper comme des vers de terre, écrasés par la gravité. Je suis nul en sciences. Je l’ai déjà dit. Alors, je n’ai aucune idée de ce qui arriverait à la gravité si on devenait un satellite de la Lune. Aucune idée si la gravité augmenterait ou diminuerait. Mais ce n’est pas ce qui compte. C’est juste une image pour expliquer comment je me sens. Les belles qualités que je croyais avoir, les histoires de gars qui avait des principes, qui avait confiance, qui croyait que le bien finirait par gagner sur le mal, eh bien tout ça, je ne peux plus le penser. Je n’ai plus le droit de le penser. Je vis avec une tache qui ne part plus. Comme la femme de Barbe-Bleue avec sa clé souillée de sang. Elle a eu beau essayer de la laver, ça ne partait pas. Ma tache ne disparaîtra jamais non plus.

Des fois, je n’ose pas sortir de mon appartement. J’ai l’impression de ne pas avoir de peau. Je paranoïe. J’imagine que ceux que je croise voient le mal qui est en moi. Le monstre qui se cache derrière ma gueule d’ange. Déjà que je me sens survolté quand il y a trop de monde à surveiller. Y a-t-il un Abdullah porteur de bombes dans les parages ? me crie mon système d’alarme fêlé. Si, en plus, j’ai à me soucier de ce que les gens devinent quand ils m’aperçoivent. Des champs de bataille, du sable, du sang, des yeux noirs… Ça devient franchement trop lourd. Les raisons s’accumulent pour que je me planque chez moi. Quand Casper se tortille d’envie de pipi, je me cache derrière des lunettes opaques et sous un capuchon, et je le sors en cachette. Je me fonds dans le mur. J’attends qu’il ait fini. On ne traîne pas une seconde de plus que nécessaire.

J’aimerais devenir vide. Pour traverser les jours sans qu’on me voie. Pour ne plus me voir. Parce que je ne peux pas échapper à moi-même.

Quand je vivais avec Van, on avait un détecteur de fumée complètement détraqué. C’est à cause de lui que Zoé a été brûlée au-dessus de l’oreille. Bon. D’accord. C’est plus de ma faute que de la sienne. Celui qui s’est endormi avec un joint allumé, ce n’est quand même pas le détecteur de fumée. J’entends Van me crier dessus et me rappeler que tout ça est ma faute, ma très grande faute. OK, OK. Anyway, là n’est pas la question. Je veux juste rappeler qu’on avait résolu très simplement le problème du détecteur de fumée qui criait à l’incendie dès qu’on utilisait le grille-pain : on l’avait débranché. Dans le tiroir fourre-tout, la pile neuf volts. Silence. Enfin. Des fois, j’ai l’impression que j’ai traité mon cœur de la même manière. Autodéfense. À force de voir des horreurs, je me le suis arraché. Je l’ai enfermé dans une chambre forte, puis j’ai jeté la clé. Au début, il était à l’abri. À la longue, il a pourri. Puis, il a gelé. Mon cœur est devenu un caillou gelé qui va finir par exploser. Le jour où ça va arriver, on verra qu’il est pourri. J’aime autant qu’il reste gelé. Je l’aide avec ce que j’achète au Black.



Ça fait quelques jours que ma voisine est venue m’emprunter du sucre. Je ne l’ai pas revue. Elle a peut-être déménagé. Elle n’a peut-être jamais existé. C’était peut-être une hallucination. Un fragment de cauchemar, un kabus, une sorte de mauvais rêve arabe, échappé du monde de la nuit pour me torturer dans la lumière du jour. C’est rendu que je vois des yeux noirs partout. Des yeux noirs comme les siens, beaux comme les siens, brillants, remplis de larmes et de terreur. Qui se contentent de me regarder, sans ciller, sans répit. Fuck. C’est freakant. La nuit, je me réveille en sursaut, le lit trempé. Le cœur à moitié sorti du chest tellement il bat fort. Casper ! Tu sers à quoi, maudit chien à marde ? Tu ne me réveilles plus avant les cauchemars maintenant ? Tu veux me punir, toi aussi ? L’heure du châtiment est arrivée ?

Je vivais déjà avec les kabus de la nuit… Mais voilà que je les fais éveillé.

Il faudra peut-être que je retourne voir ma psy.

Elle voudra savoir ce qui ne va pas.

C’est fou comme question. C’est vaste comme l’univers. Ça donne le vertige. Tellement de choses ne vont pas bien dans ma tête. Ma psy attendra que je parle. Je pourrais lui dire que je n’arrive plus à dormir. Ça paraîtrait moins cinglé que de répondre que je vois des yeux noirs partout. Reste que je devrai quand même parler. Alors que le parlage et moi, ça fait deux. Je tiens de mon père. Je serais davantage porté à l’action. Ma psy voudra que je lui dise comment je me sens plutôt que de me geler. Elle me félicitera de demander de l’aide au lieu de continuer à essayer de m’organiser tout seul, comme je l’ai toujours fait. Quand je lui dirai à quel point il a fallu que je pile sur mon orgueil pour revenir la voir, peut-être qu’elle chuchotera, comme elle l’a fait une fois, que, dans ce cas, il ne faut pas parler trop fort. Pour ne pas que mon orgueil nous entende… On échangera un petit sourire complice. Elle ferait ça pour alléger un peu l’atmosphère. Ça marchera, un peu. Elle m’encouragera à tout lui dire. Même mes mauvais coups. Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle suggère. À la blague, mais pas tant que ça, mes chums et moi, du temps que j’avais encore des chums en tout cas, eh bien, quand ça n’allait pas, on se regardait et on se disait : « Réagis comme un homme, man. Garde ça en dedans ! » Ma psy, elle, demandera que je lui montre mes bobos. Oh my God ! Est-ce qu’elle exigera aussi que je me mette un ruban rose dans les cheveux ?

Tout bien pesé, pour le moment, on évite la psy.



Je me suis lancé en bas du lit quand le réveil a sonné. J’ai cherché mon arme pendant quelques secondes avant de réaliser que ce n’était pas une sirène annonçant des tirs de roquette. Puis, j’ai repris mon souffle, furieux d’avoir encore cette réaction après cinq ans. Heureusement, pas de témoin. Sauf Casper. Qui sera muet comme une tombe. Crisse de tombe, ça dit dans ma tête. Sont pas toutes muettes pourtant. Hein, Mathieu ? Trente secondes que je suis réveillé, j’ai déjà le goût de me reshooter. Ça promet. Pourquoi est-ce que le réveil a sonné ? Pourquoi est-ce que je ne suis pas mort pendant la nuit ? La petite face de Zoé apparaît dans mon esprit. Ma mini Fifi Brindacier. C’est pour elle que je suis là aujourd’hui. On est samedi matin.

Je n’en reviens pas d’avoir pensé à mettre l’alarme hier soir. Je ne me souviens même pas de m’être couché. Dans mon lit, en plus. Un miracle. Pas capable de me lever tout de suite. Je me rends à la salle de bains à quatre pattes. La honte. Casper croit qu’il s’agit d’un jeu. Il me pousse du museau. Tellement pas d’équilibre que je manque de tomber. Je le chicane.

— Stop, Casper ! T’es donc ben tannant. Calme-toi un peu !

Il lance des petites plaintes piteuses. Je me sens coupable. Pour changer.

Une douche glacée pour remettre mes idées en place.

Du linge propre.

Des souliers.

Vos gueules, maudites pensées à marde ! Stop ! Câlissez-moi donc patience pour une fois !

Pas aussi obéissantes que Casper, les pensées.

Souliers, sang, sable, Oli, explosion, cercueil, cornemuse.

Fuck. Ça fait même pas quinze minutes que je suis levé.

La journée va être longue.

Manger. Mettre du solide dans mon estomac barbouillé.

Beurk. La cuisine est dégoûtante. Un vingt-six onces de vodka, vide. Une bouteille de jus d’orange, renversée. Le jus qui a coulé a séché par terre. Le plancher est tout collant. Un casier de glaçons fondus. Rien de trop beau, mon Mathieu ! Un vrai club med : vodka-jus d’orange on the rocks. On ne rit pas. De la poudre écrasée sur un miroir au bord de la table en formica. Une lame à côté. Je goûte du bout du doigt : de la coke. Quelle bonne idée, man. De l’alcool pour t’endormir, de la neige pour te réveiller. Entre les deux, ton cœur balance, mon grand. Tu ne sais vraiment plus ce que tu veux.

Je ramasserai plus tard. Pas le courage d’affronter ça pour le moment.

J’ouvre la porte du frigo.

Vide.

Juste un reste de sauce à salade blanche que je ne me rappelle pas avoir achetée.

Je secoue la tête, découragé. Ouache ! Ça tourne. Éviter les mouvements brusques.

— Viens, Casper. On sort d’ici. C’est trop le bordel.

Dès qu’il entend le bruit des clés, Casper se précipite vers la porte. Je n’ai pas le temps de la refermer qu’il a déjà commencé à dévaler les marches.

— Eh ! Salut ! s’exclame une jolie voix.

Casper remonte aussi vite et va faire des mamours à notre voisine. Qui n’était donc pas une hallucination finalement. La hanche appuyée contre son cadre de porte, elle nous envoie un large sourire avant de se pencher sur mon coloc et de lui caresser la tête. Si Casper était un chat, il ronronnerait comme une locomotive. En digne canidé, il se contente de battre de la queue. Avec ardeur. Beaucoup d’ardeur. Manu plie les genoux et enlace mon toutou en lui grattant les côtes. Casper ne se peut plus de bonheur.

— J’adore ton chien ! Il est pas mal plus démonstratif qu’Écho.

— Écho ?

— Mon poisson rouge. Je l’ai appelé comme ça parce qu’il se promène d’un côté à l’autre de son bocal. Toute la journée. Comme l’écho dans les montagnes.

Une voisine poète.

Et qui a manifestement le goût d’engager la conversation.

— Tu me diras que je ne peux pas demander l’impossible. Que si je voulais des câlins, j’avais qu’à mieux choisir mon animal de compagnie.

Je pourrais dire ça, en effet. Mais pour le moment, j’ai trop mal à la tête pour amorcer une discussion avec une quasi inconnue. Je me contente d’une grimace que Manu choisit gentiment d’interpréter comme un sourire.

— Vous êtes de bonne heure sur le piton !

Par réflexe, je regarde ma montre. Shit ! Huit heures et quart ! Mon droit de visite à Zoé commence à huit heures et demie. Il va falloir que je coure.

Je m’entends répondre que c’est mon jour de visite à la Maison de la Famille et que je dois me dépêcher, parce que sinon je vais perdre du temps sur les trois heures auxquelles j’ai droit avec Zoé, ma fille de quatre ans, que je peux voir seulement un samedi