Main La montre de l'amiral

La montre de l'amiral

EDEN2251744
Year:
2013
Language:
french
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1

La mémoire du sable

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2018
Language:
french
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2

L'Ensorceleuse

Year:
2017
Language:
french
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DOMINIQUE PAGNIER





LA MONTRE DE L’AMIRAL





Du même auteur :

Le royaume de Rucken, « L’Un et l’Autre », Gallimard, 2012

Le Général Hiver, Champ Vallon, 2011

La Diane prussienne, Champ Vallon, 2010

Mon album Schubert, « L’Un et l’Autre », Gallimard, 2006, prix Pelléas

Les Sœurs Clair de lune, Gallimard, 2001

La Vraie, Gallimard, 1999

Les Amours, Gallimard, 1998

Les Filles de l’air, Le Dilettante, 1997

La Faveur de l’obscurité, Gallimard, 1996

Les Vies simultanées, Gallimard, 1994

Faubourg des visionnaires, Gallimard, 1990





LA MONTRE DE L’AMIRAL



DOMINIQUE PAGNIER





Alma, éditeur. Paris





© Alma, éditeur. Paris, 2013.

ISBN : 978-2-36-279058-4

Illustrations : Sergio Aquindo – Graphisme : François-Xavier Delarue





« Quelques morceaux de chair sanglante et la tête arrachée dans le caniveau, le reste ayant été projeté à trente mètres de là ; voilà ce qui fut retrouvé de l’infortunée jeune fille dont un bras même fut s’accrocher à la corniche d’une maison voisine. »

À haute voix, Johann Elssler relit ces lignes du Moniteur universel pour la cinquième fois ; et le maître, assis dans son fauteuil aux pieds cannelés, écoute, dodelinant de la tête, le regard vaguement attaché à sa montre. Sans raison, une lame de parquet craque pour le faire sursauter, mais il se tait tandis que la pendule à Diane de bronze continue de débiter les secondes de cette après-midi du 29 avril 1809 à Gumpendorf, faubourg de Vienne.

Il se rappelle les propos que l’ambassadeur de France, le général Andréossy, lui a tenus il y a un an à l’occasion de ce concert triomphal où l’on avait donné La Création dans la salle d’apparat de l’université. Après l’avoir complimenté sur la rutilante médaille parisienne que pour la circonstance le maître portait sur la poitrine, le général avait fait une courte allusion à une autre représentation de La Création, celle qui avait eu lieu à Paris le 24 décembre 1800. C’est en s’y rendant et alors qu’il passait en équipage rue Saint-Nicaise que Napoléon, alors Bonaparte, avait ; échappé à un attentat.

Malgré l’ovation qu’on lui avait faite lors du concert à l’université, le vieux maître était revenu en proie à une mélancolie diffuse causée par un tas de choses qui n’avaient rien à voir avec les propos de l’ambassadeur. Mais, les jours suivants, ça l’avait agacé et il en avait parlé à Elssler, son serviteur. Sur l’insistance du vieil homme, Elssler s’était décidé à écrire à Ignace Pleyel, un ancien élève du maître établi à Paris, pour qu’il se chargeât de faire des recherches sur cette déjà vieille affaire de la rue Saint-Nicaise. Le journal envoyé par Pleyel était arrivé avant-hier accompagné d’une image d’Épinal représentant le drame.

C’était donc vrai et pire que tout ce qu’on pouvait imaginer. On y avait lu que les criminels avaient abusé de la candeur d’une pauvre fille de quatorze ans pour lui faire tenir en travers de la rue l’attelage portant une charge de poudre destinée à faire sauter le premier consul.

« Il n’y a pas de providence, remarque le maître, il n’y a que des hasards, et souvent malencontreux. Si ma Création n’avait pas été jouée ce soir-là, cette malheureuse fille serait encore en vie. Comment se nomme- t-elle, déjà ?

— Marianne Peusol.

— Oui, Marianne, comme ma rosse de défunte femme, Marianne, comme ma première élève et la charmante Mme von Genzinger.

— Au moins, notre Papa, vous pouvez penser qu’elle n’a pas dû se sentir mourir !

— Oui, selon toute apparence ! » soupire le maître, toujours sensible à ce titre de papa que ses intimes veulent bien lui décerner...

Puis, comme il est appelé par une autre idée :

« Schani, tu as entendu ?

— Quoi, notre Papa ? » fait Elssler, auquel depuis longtemps le maître a donné ce diminutif très viennois de «Schani ».

« Les nouvelles rapportées du marché sur l’avenue de Mariahilf.

— Je n’ai pas voulu vous inquiéter. Il semblerait que Napoléon avance à marche forcée sur Melk. À ce train-là, il atteindra Vienne avant trois jours. Dieu fasse que les troupes de l’archiduc Charles arrivent à temps de Bohême pour le retenir ! En ville, certains bourgeois ont, paraît-il, déjà bouclé leurs bagages pour filer à Pressburg ou en Hongrie. Il serait plus sage que nous-mêmes prenions une voiture et partions à Eisenstadt ; de là, on pourrait se replier jusqu’à Esterháza. Qu’en pensez-vous, notre Papa ?

— Je suis trop vieux pour me bouger. Lorsque les Français sont venus voici quatre ans, on n’a pas tant souffert ; leurs généraux m’ont même fait une visite d’hommage. Crois-moi, ils seront avant nous à Eisenstadt !... Tu sais, Schani, l’histoire de cette malheureuse petite Marianne me tourmente, moi qui n’ai jamais composé que pour répandre la joie, consoler mes semblables des duretés de la vie. J’ai le sentiment que le Ciel me demande encore un geste pour réparer le malheur. Peut-être pourrait-on faire effectuer des recherches par Pleyel à Paris pour qu’il retrouve sa famille, sa mère, un frère, une sœur, que je coucherais sur mon testament...

— Je me permets de vous signaler que nous avons déjà bien peiné à rédiger la dernière version il y a six mois. De toute façon, tout y est si bien partagé entre vos frères, sœurs, neveux, amis et indigents de toutes sortes qu’il ne reste rien pour un autre légataire, et encore moins si votre bon cœur vous entraîne à doter les familles des vingt et un autres morts qu’a faits la machine infernale.

— Mais c’est juste pour cette enfant ! Fais-moi le plaisir de m’apporter les papiers. En réfléchissant bien, on arrivera à constituer un petit legs pour sa famille, puis d’autres idées pourraient encore me venir.

— En sa qualité de gouvernante, la mademoiselle Reserl va vouloir encore s’en mêler ! Ça va compliquer l’affaire !

— On n’est pas forcés de le lui dire. D’ailleurs, on ne touchera rien du testament ; juste quelques codicilles en plus.

— Notre Papa, si cela peut vous tranquilliser, je descends chercher les papiers. »

À peine Johann Elssler a-t-il refermé la porte derrière lui que le maître sort sa montre du gousset de son gilet. Il y a longtemps que le cœur de la mécanique ne bat plus. Il s’est arrêté peu de temps avant l’arrivée des Français à Vienne, en octobre 1805, mais le maître la garde par-devers lui comme une relique miraculeuse. Quand il est inquiet, il la prend dans la main gauche tandis que, de la droite, il serre son rosaire ; mais il peut aussi passer des heures à perdre son regard sur la convexité du couvercle aussi poli qu’un miroir.

En fait, le couvercle ressemble à ce que les Anglais vendent à Londres sous le nom de lunette de Claude – ce petit appareil d’optique qui, tenu devant soi, un peu de côté, reflète le paysage arrière et le fait apparaître dans une brume mordorée comparable à tel ou tel tableau d’Antiquité de Claude le Lorrain. D’un simple éclat du métal se déploie une lumière d’automne semblable à celle d’il y a sept ? huit ans ?... la lumière du temps où on lui offrit cette montre, et c’est la merveille des années révolues. Puis, de l’ongle du pouce, le maître soulève le couvercle de la montre ; il y relit une inscription en belle écriture anglaise agrémentée d’entrelacs : HN. Ce pourrait être l’alpha et l’oméga de son nom, « Haydn », mais ce ne sont que les initiales de son ancien propriétaire.

Quand Elssler est de retour, Haydn s’est assoupi, avec un peu de cet éclat d’automne retenu sous la paupière pour lui donner un songe du passé. Avec précaution, le serviteur étend un plaid sur les jambes de son maître et, avant de le laisser reposer seul, dépose le testament sur un guéridon à portée de main.

Haydn ronfle doucement, expirant avec régularité entre ses lèvres et les deux dents qui lui restent. Dehors, de l’autre côté de la fenêtre, le perroquet Poly imite avec son accent anglais le chant d’un coq voisin. Mais Haydn ne bronche pas. Près de lui, le testament est parcouru d’une rumeur à peine perceptible, celle que font les souvenirs qui, dans son cœur, sont attachés à des légataires pour l’heure occupés à tout hormis penser à lui.





Clause dernière de mon testament


L’objet principal d’un testament étant de désigner un légataire universel, je désigne ici Mathias Fröhlich, fils de ma défunte sœur Martha Raffler et maréchal-ferrant à Fischamend, comme véritable légataire universel.

*

Les Haydn exerçaient le métier de charron depuis deux générations. Le neveu Mathias Fröhlich dérogea à cet ordre. Mais Joseph Haydn d’aucune manière.

Son métier de compositeur, il ne le fit pas autrement que le charronnage exercé par son père, avec le même souci que celui-ci mettait à fabriquer des roues derrière la maison basse à toit de chaume du petit village de Rohrau. Pythagore attribue la naissance de la musique aux résonances du travail de la forge ; Haydn dut percevoir obscurément de la même façon que l’artisanat de son père procédait du principe de la musique. Peut-être même, penché sur son écritoire ou sur le clavecin, n’eut-il jamais d’autre ferveur que celle qui présidait à cette manière de sacerdoce dont, sous ses yeux de petit enfant, le père était le prêtre quand, dans les fumées et l’odeur de bois sur le point de charbonner, il commandait à ses trois aides de jeter des seaux d’eau sur la roue tout juste cerclée de son bandage de fer rouge avant qu’elle s’enflammât.

Calculer, compas en main, le perçage d’un moyeu, la section et la longueur des rais, nécessite autant de tête qu’il faut de force et d’adresse pour enfoncer à coups de masse le rai dans le moyeu ou battre le métal du bandage. De nature, le père avait ces deux qualités, héritées d’une lignée de paysans souabes immigrés deux siècles auparavant, qualités auxquelles il avait ajouté le bagage acquis chez des patrons plus ou moins importants lors d’un tour en Allemagne et en Bohême, et qui lui valaient autorité dans le pays où on le consultait aussi comme juge cantonal.

Le père, torse nu au milieu des arpètes et compagnons armés de longues tenailles au bout de quoi rayonnait, juste avant l’embâtage, la couronne rougie qui contiendrait le bois (ce bois toujours tenté de faire des fantaisies, travailler, éclater, se tordre ou se fendre), oui, c’était un dieu comme le petit Joseph en avait vu sur les tableaux du comte Harrach un jour qu’il avait accompagné sa mère au château voisin. Dure comme l’airain et si ferme à brandir la masse, si peu sensible à la flamme, la main du maître charron savait aussi serrer avec tendresse et précaution celle de son enfant quand, l’automne venu, on allait dans les bois pour y réserver les tortillards et les chênes du charronnage, ceux qu’il faudrait couper en bonne lune et dont certains avaient été témoins des horreurs perpétrées par les Turcs dans la région un demi-siècle auparavant.

Une main de fer, assurément, celle de Matthias Haydn, mais aussi une main d’ange quand, le soir, la lampe à huile éclairant de ses vacillements les figures des saints dans le coin du bon Dieu, on se retrouvait assis sur le banc contre le poêle en faïence verte. Alors, cette main tirait d’une harpe rapportée du voyage en Allemagne des étincelles sonores sur lesquelles la mère posait sa voix pure et jadis assez appréciée au château pour qu’on l’eût embauchée comme cuisinière, car à cette époque, la fureur des princes pour la musique était telle qu’ils exigeaient de leurs valets, cochers, servantes qu’ils chantent ou jouent convenablement d’un instrument.

C’était l’heure intime et éternelle à laquelle, dans la pénombre de l’atelier, le bois des roues cerclées durant la journée, pris de derniers soubresauts comme un animal tout juste dompté, claquait encore un coup avant de se rendre définitivement à l’acier. Dehors, la lune frangeait d’argent les roselières de la Leitha au fond desquelles les grenouilles commençaient leurs conciliabules nocturnes. La musique finie, l’enfant Haydn récitait une prière recommandant à un Dieu très colorié les êtres aimés, des parents jusqu’à l’empereur.

Bien après la disparition de la mère, le père mourut un jour écrasé par une pile de bois qui sans doute n’était pas décidée à se laisser faire mais, de sa première symphonie jusqu’au dernier quatuor, le bon fils très catholique, secrètement couronné de feu par son père qui avait aussi laissé en dépôt dans son cœur une étincelle de la harpe vespérale – ce fils n’eut d’autre souci que de reprendre les gestes énergiques, calculés et rituels du charronnage pour que la musique tournât à la perfection.





Codicille n° 1


Je lègue à la manécanterie de la cathédrale

Saint-Étienne de Vienne ma tabatière en or reçue de l’impératrice Marie-Thérèse.

*

À cette tabatière est lié le souvenir d’un soir de Pentecôte de 1740 au palais de Schönbrunn. L’enfant qu’il était alors se trouvait assis sur une marche de la demeure impériale à se frotter la joue gauche en s’intéressant au bleu rayé d’or et vaporeux qui filtrait entre les grands arbres du parc. Qu’avait-il fait pour mériter cette gifle sonnante transmise avec soin par le Kapellmeister Reutter de la part de l’impératrice Marie-Thérèse ?

La manécanterie de la cathédrale Saint-Étienne, dont il faisait partie depuis quelques mois, était allée chanter comme toutes les Pentecôte devant Sa Majesté, après quoi maître Reutter avait donné quartier libre à ses recrues pour que l’impératrice pût s’entretenir avec lui dans le calme. La construction du palais était à peine achevée ; les artisans bergamasques étaient en train de le crépir de ce somptueux jaune Marie-Thérèse qu’on devait peu à peu voir parer tous les bâtiments de l’empire et qui, sous le soleil variable du pays, imite un éternel crépuscule d’été.

Sepperl, c’est ainsi qu’on appelait alors le jeune Joseph, Sepperl avait gardé cette aptitude de feu follet remuant de la campagne à n’en pas manquer une, comme grimper dans les cerisiers à s’arracher les culottes et la peau des cuisses. À la vue des échafaudages, son sang n’avait fait qu’un tour et, suivi de quelques énergumènes de sa race, il s’était élancé sur les planches et les échelles comme dans une sorte de marine autrichienne dont il aurait été le capitaine. Les cris qu’ils avaient poussés n’étaient pas nécessairement ceux de la marine, ça ressemblait plutôt à ceux des Haïdouks, ces bandits hongrois, en tout cas ils étaient assez perçants pour que l’impératrice dans ses appartements en fût importunée et envoyât Reutter calmer la bande.

Le lendemain, toujours sous la conduite de Sepperl, les manœuvres d’abordage imaginaire reprirent dans le même concours de cris et de cavalcades. L’impératrice se leva de son auguste fauteuil et, ayant invité son maître de chapelle à une fenêtre, l’amena à constater que c’était bien le jeune Haydn qui menait les opérations ; elle chargea Reutter d’aller lui administrer de sa part « un schilling tout neuf », ce qui était doublement un trope. En effet, cela désignait d’abord la monnaie en vigueur, mais aussi une correction de trente coups, dont il ne reçut qu’un seul, mais bien appliqué sous la forme d’une gifle ; il en avait reçu d’autres de maître Franck, à Hainburg, qui battait ses élèves dru comme plâtre.

Après quoi, il resta seul assis sur cette marche de palais à suivre le vol des moucherons dans la brume irradiée entre les arbres du parc, à s’interroger sur ce mot schilling, s’en tenant intérieurement à cette pièce de monnaie dont le nom portait la musique, kling, kling, qu’elle faisait en trébuchant dans la bourse.

Il lui apparut alors que ce schilling était une grâce, car une gifle commandée par l’impératrice, c’était rare et céleste.

Pour la suite, l’impératrice continua d’œuvrer secrètement à son salut. En le faisant flanquer à la porte de la manécanterie de Saint-Étienne alors que, comme il avait mué, de sa gorge ne sortaient plus que des cris de cochet qu’on étrangle, lesquels horripilaient les oreilles impériales. Ceci arriva peu de temps après que son frère cadet Michael, juste entré à la chapelle, reçût de Marie-Thérèse vingt-quatre ducats d’or pour avoir fait monter sa limpide voix de soprano sous la formidable voûte ellipsoïdale et peuplée de dieux du cloître de Klosterneuburg, ce dont Sepperl ne conçut aucune jalousie car il savait que le schilling de Schönbrunn valait dans son cœur bien plus que ces ducats et, de toute façon, comment peut-on se plaindre d’un bienfait qui échoit à son petit frère ?

Sa première vraie rencontre avec l’impératrice eut lieu bien plus tard, au château d’Esterháza. Il avait un peu plus de trente ans et c’était à l’occasion de festivités données en l’honneur de Sa Majesté.

Peu de temps avant, il avait composé à la demande du prince Nicolas Esterházy, seigneur des lieux, la symphonie dite Marie-Thérèse. Habillé en Chinois ainsi que ses musiciens – car le prince, qui prétendait descendre d’Attila, avait une prédilection pour l’Orient –, il dirigea sa symphonie devant l’impératrice. À l’attaque étincelante et haletante des cors altos, Sa Majesté marqua ostensiblement son émotion, de même que lorsque s’égrenèrent les notes d’un adagio où il avait peut-être instillé de sa mélancolie du soir de Pentecôte après la gifle. Après l’exécution de la symphonie, l’impératrice lui remit une tabatière remplie de ducats d’or et, comme il lui rappelait l’affaire du schilling tout neuf, elle lui dit que la pièce avait fait du profit.





C’est toujours un étonnement que de se réveiller d’une sieste. Alors que le réveil du matin vous remet peu à peu dans l’ordre du monde, quels que soient les rêves qu’on ait pu faire, celui de la sieste vous fait paraître cet ordre incongru, et la vie vous attrape par les pieds comme un nouveau-né ; la vie et, dans le même temps, l’idée de la mort avec ses babines noires et ses crocs luisants. Ça fait peur.

La première pensée de Haydn ouvrant les yeux au réveil de sa sieste est pour Marianne Peusol. Quatorze ans quand elle est réduite en morceaux volant à travers la rue Saint-Nicaise. Qui et où était-il à quatorze ans ? Il était petit soprano à la manécanterie de la cathédrale Saint-Étienne chez Reutter.

C’était la paix alors, du moins les guerres n’étaient pas si affreuses et ne venaient pas jusqu’à Vienne. L’impératrice avait maille à partir avec ce gredin de Frédéric de Prusse, mais c’était loin, en Silésie, plutôt des sièges et des marches et contremarches. Vienne était une fête perpétuelle avec ses processions religieuses à baldaquins, reposoirs, bannières et ostensoirs chamarrés, étincelants ; avec les réceptions de princes, d’ambassadeurs, et ces retours de campagnes en fanfare. C’était le bon temps, même si, chez Reutter, les corrections étaient plus nombreuses que les cuillères de saindoux dans la soupe. Au moins, chez le Kapellmeister, il avait appris les voix et les timbres, surtout ces sonates d’église à l’italienne sans quoi il n’aurait jamais composé une messe...

Trois coups frappés à la porte tirent le maître de ses pensées d’après la sieste. C’est Johann Elssler qui vient comme chaque jour à 5 heures l’aider à se lever et s’habiller.

« Ah, mon Schani, dit Haydn alors qu’il tente de se redresser de son lit, saint Gangolf, patron des cocus, avait bien raison : on en sait toujours trop. Quelle curiosité nous a poussés à écrire à Pleyel pour qu’il nous retrouve ce numéro du Moniteur et cette image d’Épinal ? On se serait bien passé de savoir que c’est par ma Création que cette fille a été mise en miettes.

— Cessez de vous tourmenter avec cette histoire, notre Papa, répond Elssler en l’aidant à se défaire de sa chemise de nuit, La Création n’a été que l’occasion de l’affaire. On aurait pu jouer une tout autre œuvre ce soir-là ; les choses se seraient passées de la même façon.

— À voir ! C’est le Napoléon qui avait demandé qu’on la donnât ce 24 décembre. Autrement, il ne se serait pas dérangé. Voyez le beau cadeau de Noël !

— Le Ciel l’aura voulu ainsi ! constate froidement l’autre en lui remontant ses culottes de casimir à la taille, et d’ajouter : mais il y a bien eu d’autres tentatives d’assassinat sur la personne de Napoléon dans lesquelles votre musique n’était pas impliquée. Il y a cinq ans, ici même, à Vienne, l’étudiant Stapps n’a-t-il pas voulu le poignarder ? Maintenant, voulez-vous vos bottes de ville ou celles de chasse à revers ?

— Celles de ville ! Le cuir en est moins dur pour mes jambes d’hydropique. Et puis, elles vont bien avec mon habit feuille morte et mes culottes ponceau. Au fait, on aurait dû demander en quelle langue on l’a chantée. En italien ? En français sans doute. Quand leur conservatoire m’a envoyé la médaille commémorative, la lettre qui l’accompagnait ne le précisait pas.

— En français, je crois, une traduction pas trop réussie d’un comte de Ségur. Mais vous pourrez bientôt en avoir confirmation, hélas, en questionnant les généraux français qui ne manqueront pas de vous rendre visite si jamais l’archiduc ne leur fait pas mordre la poussière. Il s’en trouvera bien un qui était au concert pour vous le dire.

— Schani, soupire le maître tandis qu’il se laisse ajuster son jabot, cette nouvelle guerre, c’est comme si la pauvre Marianne Peusol venait me demander des comptes !

— Allons, notre Papa ! Il n’est pas dans votre nature de laisser ainsi prise à la mélancolie ; on va descendre au salon ; je vous lirai la dernière livraison des Lettres de l’Eipeldauer et Ernestine va nous préparer de cet excellent thé de caravane que M. Silverstolpe vous a envoyé de Saint-Pétersbourg.

— Oui, fais-moi penser à te faire écrire une lettre pour l’en remercier !

— Nous l’avons déjà envoyée il y a plus d’un mois !

— Foin des années et du grand âge ! Il me semble que c’est la semaine passée qu’on a reçu le thé ; tu vois, ma mémoire s’en va en quenouille ! Schani, fais-moi un plaisir ! Apporte-moi dans ma chambre le thé et le carton où je range toutes mes images ! »

Tandis qu’Elssler descend donner les ordres pour le thé, le maître finit de s’ajuster devant la glace puis, d’un geste lent, il sort de sa poche son chapelet de nacre emmêlé autour de sa montre.

Tout occupé à l’en défaire, il accompagne de sa voix cassée l’heure sonnée selon des timbres différents par les quatre pendules de la maison et les cloches des églises voisines de Gumpendorf, de Mariahilf et d’autres plus lointaines. Le voici à fredonner jusqu’au retour d’Elssler chargé du carton, qu’il ouvre sur un guéridon à la lumière d’une fenêtre.

« Ernestine va nous monter le thé ! dit-il. J’ai trouvé le curé avec notre gouvernante Mlle Reserl à la cuisine ; il voudrait savoir s’il doit vous apporter la sainte communion demain comme dimanche dernier ?

— Non ! », fait Haydn en s’asseyant près du guéridon.

Sous la clarté du jour, les inclusions de cuivre du petit meuble, en forme de feuilles de lierre, commencent à l’inspirer.

« Va l’en remercier et dis-lui que je ne veux plus qu’il dérange les passants à trimbaler le Saint Sacrement par les rues ; ces braves gens doivent en avoir assez de s’agenouiller ! »

Il ouvre le carton et, sans hésitation, extrait de la suite des feuilles, surtout des eaux-fortes de la maison Artaria, l’image d’Épinal envoyée par Pleyel avec l’article du Moniteur.

Tandis qu’Elssler s’entretient en bas avec le curé, il détaille au moyen d’une loupe l’illustration qui, naïve et fraîche de couleurs à l’eau, montre l’explosion de la rue Saint-Nicaise. Dans la perspective bien dessinée de la rue, des corps volant à travers un nuage de fumée et de feu, d’autres courbés ou encore couchés sur le pavé de la rue autour d’une voiture démantibulée.

Promenant la loupe sur la gravure, tandis que de l’autre main il laisse filer son chapelet, il essaie de reconnaître le corps de la jeune Marianne. Peut-être celle-là, à la robe bleue, suspendue comme un pantin dans les airs dont la tête et un bras se détachent du tronc. Mais l’artiste n’a pas pris la peine de peindre son visage et son expression.

Puis, ayant encore jeté un coup d’œil à l’ensemble, il saisit lentement sa canne, se lève et va examiner une autre gravure tonnante suspendue au mur de son cabinet ; elle représente la bataille nocturne d’Aboukir, avec des rougeoiements fuligineux, des fumées ; c’est l’explosion du vaisseau amiral français l’Orient. Une incontestable similitude entre les deux gravures dans la manière de rendre visible la déflagration.

Au moment qu’il s’interroge sur le sens de ce qui peut les réunir, il se dit que lui qui a composé tant de messes devrait en composer une pour le repos de l’âme de la pauvre Marianne, mais il n’a même pas su trouver quatre mesures pour son oratorio Le Jugement dernier qui devait faire suite aux Saisons. L’étincelle est éteinte.





Codicille n° 2


Je lègue à la municipalité de Hainburg 25 florins à dessein de faire dire des messes pour le repos des âmes

des malheureux massacrés par les Turcs

en cette ville l’année 1683.

*

Hainburg devait rester dans la mémoire de Haydn comme un lieu capital. Des souvenirs de terreur étaient attachés à cette petite ville située à une douzaine de lieues à l’est de Vienne sur la rive droite du Danube, des histoires remontant à l’année où les janissaires de Kara Mustapha avaient, dans les pires tourments, massacré les populations qui ne s’étaient pas cachées dans le fin fond des forêts ou réfugiées dans la capitale.

La grand-mère le racontait à Sepperl, son petit Joseph : les janissaires, à Hainburg, on les avait entendus venir de loin, avec leur infernale et lancinante musique de trompes couinantes et de percussions, et on savait qu’à chaque fois que la musique se faisait plus proche c’étaient des villages incendiés, des femmes éventrées, des égorgements, des viols, des mains coupées et des pendaisons.

Enfin, un matin, la musique avait résonné autour de la ville comme un fracas démoniaque. C’était l’avant-garde de l’armée turque. Ils étaient tous là avec leurs hallebardes biscornues, leurs cimeterres menaçants, leurs oriflammes frappées du croissant. Ils avaient enfoncé une porte de la ville à coups de boulets et s’y étaient rués comme des chiens à la curée. Dans leur fuite, les arrière-grands-parents avaient été égorgés avec un millier d’autres bons chrétiens sous la porte des Pêcheurs. Les janissaires avaient emmené en captivité un de leurs fils, à peine âgé de quinze ans, qui ne revint jamais.

Le peu qui avait réchappé de Kara Mustapha pour s’être réfugié à Vienne vit, un matin que tout semblait perdu, descendre du mont Kahlenberg l’armée chrétienne conduite par un Polonais brandissant le drapeau de la Vierge étoilée. Déconfit, le Turc avait décampé.

Quelques décennies avaient suffi au prince Eugène pour le repousser jusqu’à Belgrade. Mais, dans la région, quand les enfants n’étaient pas sages, on menaçait d’aller chercher le Mustaph. Sepperl, ainsi que les autres enfants du charron Matthias Haydn et tous ceux de la région, en faisaient des cauchemars.





Codicille n° 3


Je lègue 100 florins à Philipp Schimpel, régent de chœur à Hainburg, et à son épouse, ainsi que le portrait à l’huile se trouvant au rez-de-chaussée de ma maison et représentant son père nommé Franck,

lequel fut mon premier maître de musique.

*

Encore Hainburg. C’est là qu’avant d’être recruté par Reutter au temps des cerises, Sepperl passa quelques années chez maître Franck, un cousin de son père, qui exerçait les fonctions de régent de chœur.

Chaque dimanche matin et jour de fête de la belle saison, il fallait se lever à six heures et demie avec en basse continue, après la lecture de la Bible, les rouspétances du cousin Franck sur les duretés de son travail et, en guise de dessus, les braillements du dernier de la famille qui ne trouvait pas le bout du sein de sa mère ; ensuite, la toilette trop rapide près du puits avec le soleil dans l’œil, puis le déjeuner de soupe à la bière et de bouillie de gruau. Alors, vite, on filait à l’église Saint-Jacques, en face, pour la messe basse, où maître Franck, avec une barbe de trois jours et dans son désordre habituel, tenait les orgues tout en guidant les chants de ses élèves. L’hiver, on se levait plus tard et il n’y avait pas de toilette, car l’eau était gelée.

Un jour Sepperl, qui avait été élevé dans des principes de propreté par sa mère, souffrit tellement de sa mise lamentable qu’il en vint à dérober un peu de farine à Mme Franck pour poudrer sa pauvre perruque dont on voyait la trame. Son larcin fut découvert ; maître Franck, qui avait accoutumé d’accompagner ses mercuriales de gestes larges, lui administra sur-le-champ une gifle qui fit sauter la perruque dans un nuage blanc. Bonne nature, l’enfant Haydn ne lui en tint pas rigueur et, même, il convertit en coups de timbales les coups qui pleuvaient, car c’est à Hainburg qu’il apprit la pratique de cet instrument, si décisif dans sa carrière.

Il y fut initié lors de la procession de juin à la Saint-Florian, saint patron des pompiers, et dans les circonstances suivantes, dont la tradition a altéré le rapport. Il se trouva en effet que maître Franck, dans sa négligence, se rendit compte peu de temps avant le départ du cortège de l’église Saint-Jacques que le timbalier de la ville était mort dix jours plus tôt de la fièvre pourprée. Comme la veuve du défunt avait gardé les timbales par-devers elle et qu’elle habitait à une lieue de là, il n’était plus temps de les y aller prendre.

Le commandant de la place, qui était présent avec ses carabiniers pour la procession, envoya Sepperl chercher, dans une des tours de la ville, des timbales abandonnées par les Turcs lors de leur retraite précipitée de 1683. À son retour devant l’église, le cousin Franck, sans lui demander son avis, lui passa la cape écarlate des timbaliers, les baguettes, et, après avoir retendu les peaux des timbales qui, par bonheur, n’avaient pas trop souffert du temps, il les arrima au dos d’un de ses autres pensionnaires. Enfin, il mit sous le nez de Sepperl ébahi la partition d’une Battaglia de Caldara en pointant la partie des timbales et, juste avant de l’abandonner à son sort, dit : « Maintenant, montre-nous ta science. Comme fils de ton père, tu dois bien savoir battre en mesure, mais évite de frapper trop verticalement, ça étouffe le son ! Ce sera tout à ton avantage ! »

Le cortège se mit en marche. D’abord, portée sur un brancard par quatre costauds, la statue de saint Florian cuirassé, empanaché et déversant l’eau de son seau à douves jablées sur une maison en flammes. Ensuite, le clergé et les différents ordres sous la merveille des bannières brodées et frangées d’or : capucins bruns, dominicains blancs et noirs, les confréries locales ; puis la musique de maître Franck suivie des édiles de la ville, de la garde municipale qui, pour faire office de pompiers, portait haches et seaux, des veilleurs de nuit en grande tenue avec lanternes. Enfin, en queue de cortège, une compagnie de carabiniers, le commandant de la place et sa troupe à cheval.

Dès qu’il eut franchi la porte des Pêcheurs, Sepperl fut en proie à l’abominable vision des janissaires qui autrefois avaient tourmenté ses aïeux. Alors il s’appliqua à faire donner toute une artillerie de coups de timbales pour la repousser. Son ardeur fut telle qu’elle se communiqua aux autres musiciens qui offrirent ces fanfares de Caldara, Fux et Reutter un lustre dont on ne les aurait pas crus capables.

Et saint Florian, tout statufié qu’il fût, tournait parfois un œil inquiet vers le gamin qui, derrière lui, aurait pu par ses gestes énergiques bouter le feu à quelque maison. Quand, après la grand-messe en l’église Saint-Jacques, on vint le complimenter, Sepperl se tut, avisant ses timbales aux cuivres piqués et aux pompons rose moisi. Il garda dans son cœur ce qui lui paraissait un mystère, mais il sentait sourdement quel prix il faudrait donner à ces instruments le jour où il composerait lui-même afin d’exorciser toutes les terreurs turques du monde.

Soixante-dix ans plus tard, certains soirs, au moment de sa prière, quand il recommande au bon Dieu les âmes des morts qui lui sont chers, Haydn a une pensée pour son maître de Hainburg : « Oui, le cousin Franck qui n’était pas un si mauvais homme, bien qu’il eût, à ce qu’on racontait, triché aux jeux et de la fenêtre de l’auberge jeté ses dés pipés dans le Danube pour échapper aux recors ; bien qu’il sonnât les cloches en retard et donnât les gifles avec autant d’application que j’en mettais à jouer des timbales, que Dieu aussi garde son âme... »





Des pas et des voix dans l’escalier dont grincent les marches en bois de tilleul ciré. Ces bruits d’humanité, comme ils rassurent le vieux Haydn. Il se réveille d’une nuit de palpitations où lui sont apparus autant de morts que de vivants sans qu’il sache quoi leur dire pour montrer qu’il les aime !

Ainsi que tous les matins, Johann Elssler et Anna Kremnitzer, la chère Nannerl, montent dans la chambre de leur maître pour procéder à son lever, incapable qu’il est sans leur secours de se redresser sur son lit et, après, de se tenir sur ses jambes. Ce matin, ils se présentent accompagnés du docteur von Hohenholz qui effectue sa visite hebdomadaire. Après qu’on a tiré l’édredon du corps perclus de Haydn, le docteur lui prend le pouls puis retrousse la chemise de nuit jusqu’au haut des cuisses pour examiner attentivement les jambes.

« On ne peut pas dire, remarque-t-il avec une moue, que la préparation magistrale des pères de Göttweig ait été suivie de quelque effet sur votre rhumatisme anglais. Vos jambes sont aussi congestionnées et raides qu’il y a trois semaines ! Voyez cette intumescence à hauteur des genoux !

— Pourtant, dit Haydn, ça coûte assez cher ! Comme il me peine de voir le prince gaspiller son argent à des soins sans efficacité pour son vieux Haydn ! Mais, docteur, ce ne sont pas tant mes jambes que des resserrements à la poitrine qui me tourmentent dès que je m’endors le soir ; j’en ai déjà souffert en 97...

— A-t-on observé quelque anomalie dans les selles ? demande alors le docteur à Elssler.

— Les matières du maître, aussi bien celles du matin que du soir, sont régulières et fort louables ! répond l’autre avec empressement.

— Et n’avez-vous pas noté un spasme universel avec redoublement quand vous vous endormez ? fait Hohenholz s’adressant au maître.

— Rien de la sorte, répond Haydn.

— Alors, ce pourrait être votre polype dont il faudrait bien que vous songiez à vous débarrasser. Il gêne votre respiration nocturne, d’où ces resserrements ! Je connais un excellent chirurgien qui se ferait un honneur de vous en soulager ! Qu’en pensez-vous ? » demande- t-il en se tournant vers les serviteurs.

Tandis qu’une discussion s’engage entre les trois, Haydn se rappelle toutes les aventures médicales que lui a fait vivre ce polype diabolique.

À Vienne déjà, où un homme de l’art nommé Koch, pour une semblable opération, n’avait obtenu d’autre résultat que de lui laisser un nez plus tordu que la flèche de la cathédrale Saint-Étienne après les boulets turcs. Puis à Londres, lorsqu’une illustration de la chirurgie avait voulu s’en mêler. Des aides l’avaient déjà coincé dans un fauteuil, mais il s’était défendu comme Roland furieux : une bonne distribution de coups de poing et de pied l’avait sauvé du carnage ! Enfin en 1797, quand l’apothicaire Karner lui avait fourni de la poudre de lycopode dont les effets s’étaient mystérieusement mêlés à la composition de sa Messe Nelson. C’était à ce propos qu’il avait entendu pour la première fois le mot de phlogistique pour désigner le principe de feu qui, selon la médecine, déséquilibrait ses humeurs et causait le mal.

Le docteur tire Haydn de ses souvenirs pour le questionner de nouveau :

« Et vos resserrements, maître, où les éprouvez-vous précisément ? »

Haydn de lui montrer des deux mains le milieu de sa poitrine.

« Angustiae epigastris ! claironne Hohenholz ; la teinture de valériane pourra faire l’affaire, sinon les opiats seront souverains ! »

Puis, après avoir rabattu la chemise de nuit, il ajoute :

« Il serait profitable que vous preniez un peu d’exercice : quelques pas dans la maison, soutenu par M. Elssler, et aussi un peu d’air et de soleil dans le jardin, bien couvert, sur votre banc à l’abri du vent. »

Après avoir pris congé, le docteur reprend un moment ses discussions avec les deux autres dans le cabinet voisin. Haydn entend qu’on veut faire intervenir un autre médecin pour assister Hohenholz. Il se désole, son regard se porte sur l’une des musiques encadrées et suspendues au mur de sa chambre – des sentences à jouer en canon – et il ne peut s’empêcher d’en chantonner les paroles :



Long sommeil est la mort

Et courte mort est l’assoupissement.

Si s’assoupir apaise le tourment,

Seule la mort lui fait un sort.





Codicille n° 4


Je lègue 100 florins à Mlle Anna Buchholz

parce que dans ma jeunesse, quand j’étais dans la plus profonde misère, son grand-père m’a prêté 150 florins sans intérêt, somme qu’au demeurant j’ai remboursée

il y a cinquante ans. Ce codicille annule la clause n° 38 de mon testament.

*

Au mois de mai 1750, tout juste congédié brutalement de la manécanterie de Saint-Étienne, Haydn, pour répondre aux vœux de ses parents et aux conseils du ténor Spangler, hésitait à entrer dans l’ordre des frères servites. Il fit alors seul le pèlerinage de Mariazell, à la coutume duquel les jeunes mariés viennois, même sans confession, ne manquaient pas de se prêter. Peut-être rêvait-il d’une fiancée.

Mais l’avait-il fait mû par son seul zèle religieux ? Rien n’est moins sûr : la qualité de pèlerin permettait d’être entretenu un moment. Le Ciel, qui sait parfois confondre ses vues et celles des mortels, lui permit de subsister pendant les quelques semaines que dura l’entreprise.

Pour l’homme de la plaine de Rohrau qu’il était, quel étonnement de découvrir ces Alpes bleutées et encore poudrées de neige en la saison comme pour annoncer les couleurs mariales, et d’entendre sa propre voix mêlée à celles d’autres fidèles résonner dans les gorges ou contre des falaises ! Comme tous les pèlerins de Vienne, il dut faire étape à l’abbaye de Lilienfeld où, non loin d’un ours empaillé et d’un morceau de la Vraie Croix, l’on honorait, avant qu’il disparût dans la « guerre des Français », le mouchoir de la Vierge, celui que lui avait tendu l’apôtre Jean au Calvaire.

Quand il arriva à Mariazell, il y apprit qu’au siècle précédent un seigneur de la suite du pieux empereur Léopold y avait amené la peste qui devait emporter la moitié des autochtones ; c’était de mauvais augure. Pourtant, il ne tarda pas à se faire remarquer à l’office de la basilique en arrachant des mains d’un soliste assez falot sa partition pour la chanter comme on le lui avait appris chez Reutter. À la suite de cet exploit, le régent de chœur lui fit accorder le couvert pendant huit jours. Mais c’est à son retour à Vienne que, par la grâce de la Vierge de Zell (Laudate Mariam !), les choses se combinèrent mystérieusement.

À peine était-il rentré à Vienne qu’un nommé Buchholz lui prêta sans usure 150 florins avec lesquels il loua un galetas dans une soupente de la vieille maison Saint-Michel, accolée à l’église du même nom. Son seul mobilier : une chaise, une paillasse et un clavecin rongé de vers à quatre octaves qui crachait de la sciure aux forte et dont le pied avant gauche était calé par un vieux paroissien gardé de chez Reutter.

C’est aussi en ce temps que lui arrivèrent entre les mains le Gradus ad Parnassum de Fux et La Basse continue dans la composition de Heinischen, bréviaires des compositeurs d’alors, où l’on apprenait degré par degré, selon l’usage, la montée au Parnasse, où sont les muses. Les cloisons du logis étaient si minces qu’il entendait comme une musique les conversations des voisins. L’été, c’était un vrai four, mais en qualité de fils du maître charron de Rohrau, il endurait des chaleurs de forge ; l’hiver, le vent du nord sifflait entre les tuiles comme un positif d’orgue, mais qu’il ventât ou neigeât, pourvu qu’il fût assis au clavier, il était, à combien le dirait-il sur ses vieux jours, « heureux comme un roi ».

Oui, heureux comme un roi, coiffé de son inséparable perruque, les joues creuses, absorbé par son ouvrage sous un toit percé par quoi le Ciel pouvait lui déverser toutes les grâces possibles ! Une fenêtre basse donnait ce qu’il fallait de lumière. Il y pouvait passer la tête et, comme autrefois dans un cerisier de Hainburg ou sur l’échafaudage de Schönbrunn, il découvrait un horizon vibrant d’espérances. Ici, la mer des toits viennois d’où émergeaient les dômes et les clochers d’églises. En fait dans un rayon de quelques toises se trouvaient les jalons insoupçonnables de sa vie future.

Poussés par les ambitions, les modes ou de ternes lubies, les gens dilapidaient leurs jours à faire la guerre, courir les routes, traverser les mers, gravir les montagnes pour conquérir le monde et la gloire. Du haut de sa soupente, au dernier étage réservé aux pauvres – énigme d’un siècle qui logeait ses pauvres au plus près du ciel ! –, il n’avait qu’à tendre la main pour attraper les fils qui devaient le mener à la renommée.

L’éditeur Artaria, qui ferait sa gloire autant qu’il ferait la sienne, tenait son commerce dans la maison d’en face. Métastase, le plus prolixe librettiste du monde et de tous les temps, auquel Joseph n’allait pas couper, habitait au quatrième étage, au-dessus des officiers. C’est par son entremise qu’il rencontrerait Porpora, son maître de chant italien, lequel, en échange de leçons, lui ferait cirer ses chaussures.

Enfin, de l’autre côté de la petite place Saint-Michel, encastré dans la rotonde inachevée du palais impérial, le théâtre de Sa Majesté s’offrait comme une tabatière remplie de promesses. C’est de là qu’un soir de février 1792 allait s’élever, en même temps que dans toutes les campagnes, vallées, plaines de la vaste Autriche, une des œuvres les plus fameuses de Joseph Haydn, sa Prière, L’Hymne à l’empereur qui ferait battre à l’unisson les cœurs allemands. Tout cela se tenait dans un espace pas plus grand que le mouchoir de la Vierge adoré à Lilienfeld en ces temps de misère.





Codicille n° 5


À la chapelle Esterházy, je lègue 100 florins

et mon portrait gravé par Artaria.

*

Dès ses débuts à Eisenstadt, au service du prince Esterházy Nicolas Ier le Magnifique, en septembre de 1765, Haydn, en se consacrant à la musique, dut faire face à toutes sortes de tracasseries qu’il n’avait pas endurées lors de son bref service chez ses patrons précédents. Composer, répéter, exécuter, régler nombre de problèmes matériels, humains, administratifs... Il y mettait le soin qu’autrefois son père appliquait au cerclage d’une roue, à la taille de sa vigne, au règlement d’un différend entre voisins.

Il y avait aussi le vieux Werner, alors Kapellmeister en titre, qui se sentait menacé dans sa position et n’avait pas perdu de temps pour nuire par mille intrigues au blanc-bec à peine arrivé. C’est tout juste si, comme un vieil adjudant, il n’envoyait pas Haydn chercher la clef du champ de tir.

Ah, ces lettres au prince Nicolas où le vieux affirmait en toussant, geignant, larmoyant comme un moribond, que le vize-Kapellmeister Haydn ne composait pas autant qu’il aurait dû ! « Une atmosphère de libertinage règne dans l’orchestre de la résidence. Les instruments de musique, il l’a pu l’observer et ça le rend malade, sont dans un état catastrophique ; en somme, depuis l’arrivée de Haydn, la musique princière n’est plus qu’une pétaudière... », voilà ce qu’entre autres contenaient ces lettres, et ce n’était pas digne d’un compositeur, car Werner, on ne pouvait lui retirer cela, était un vrai compositeur. Alors Haydn devait se justifier devant le prince moyennant tout ce qu’il fallait de précisions ; faire des inventaires, dresser des catalogues, établir des rapports détaillés.

Ô les interminables après-midi (mais la douceur de ces heures) passées à examiner avec méticulosité les instruments dans le cabinet de musique tandis que le soleil de septembre, entré par la fenêtre, venait irradier trois cheveux rebelles de sa perruque et illuminer le bois moiré d’un violon. Parfois envolée de l’alföld, une chrysope aux ailes d’or venait poser sa transparence verte et illuminée sur le carreau poussiéreux.

Ce fut peu de temps après que le jeune Haydn dut intercéder auprès du prince en faveur du flûtiste Sigl qui, en s’amusant à tirer des grives perchées sur le toit de l’apothicairerie, avait fait exploser son fusil, manquant ainsi de mettre le feu au bâtiment où l’on entreposait avec les substances médicamenteuses les produits détonants du théâtre. L’impitoyable secrétaire Rahier, au demeurant allié de Werner, avait fait mettre le flûtiste aux arrêts. Encore une suite de querelles, d’éclats, de menaces, de portes claquées au nez, de chapeaux irrespectueux...

C’est qu’il s’en passait de belles dans le petit monde de la musique et de l’opéra du prince ! Après l’affaire Sigl, ce fut un violoniste qui reçut une gifle d’un corniste, lequel avait traité aussi le médecin du prince Nicolas de « chien hongrois ». Plus tard, ce fut la fille de l’entrepreneur de spectacles Diwald enlevée par le jeune premier et le souffleur. Une autre fois, le scandale vint du ténor Bianchi, lequel profitait de la représentation pour soulever de sa canne, au vu de tous sauf de l’intéressée, la robe de la demoiselle Paschka, découvrant ses dessous aux feux de la rampe.

La merveille, c’était la justice du prince, réparatrice et expéditive. Dans tous les cas, elle confondait les coupables et les condamnait au cachot agrémenté d’eau et de pain sec, parfois de quelques coups de bâton.

Dans ces trois affaires, Dieu soit loué, Haydn n’avait pas eu à intervenir. Les coupables n’avaient eu que ce qu’ils méritaient. Mais relativement aux querelles propres à l’orchestre, il retrouvait l’art de son père à plaider et trancher. Ainsi avait-il réconcilié les violoncellistes Küffl et Weigl qui après les insultes en étaient venus aux mains, et tout ça – fallait-il que la musique leur tînt à cœur, à ces braves gars ! – pour s’être accusés de faire des fausses notes ! Enfin, il eut aussi à départager dans une obscure affaire le hautboïste Pohl et le violoncelliste Marteau, où un ramponneau bien ajusté avait causé la perte d’un œil d’un des protagonistes.

S’il n’y avait eu que ces tracas ! Mais les questions économiques devaient également faire l’objet de son attention. Il fallait être « ménageux ».

Les contrats passés entre lui et le prince, si secs dans leur rédaction, Haydn ne savait pas qu’il aurait dans ses vieux jours tant de plaisir à les relire comme le témoignage d’un paradis perdu. Entre autres salaires pour 1771 lui échoient neuf mesures de vin d’officier et six stères de bois de chauffage ; en 1779, il reçoit en plus un morceau de porc et de la chandelle, du fourrage pour sa vache et son cheval.

Ce qu’il allait relire aussi dans ses vieux jours : le brouillon de cette lettre où, par esprit d’épargne, il conseille au successeur du prince Nicolas de passer les émoluments des trois trompettistes de l’orchestre de 111 florins l’année pour les trois à « 25 florins et deux minots de blé chacun ». Comment se serait-il douté alors que ces trois gaillards seraient ceux qui pour la première fois pousseraient dans l’air du monde les fanfares de sa Missa in angustiis, la « Messe des temps d’angoisse » ?

Assurément, les princes Esterházy étaient les meilleurs des patrons et ils méritaient bien que leur Kapellmeister veillât au grain. Quant au reste, ces tracasseries, plaintes, jugements, motifs plus ou moins vétilleux autant que ces chiffres d’inventaires, poids et mesures, étaient comme le noir terreau à partir de quoi les jardiniers d’Esterháza faisaient pousser les plus beaux parterres ou bosquets ; c’était l’humus dont Joseph avait tiré ses plus beaux rosiers musicaux.

Haydn, qui composait en se référant aux capacités de l’orchestre qu’il avait sous la main, instruments et exécutants, vit peu à peu de quoi dépendaient la bonne tenue d’une note, le souci de l’expression, l’invention harmonique, et que toutes ces affaires bien prosaïques jouaient dans son œuvre un rôle aussi important que le Gradus ad Parnassum, les exercices de Porpora ou les sonates de Bach fils. Il n’y avait pas lieu de regretter, bien au contraire, tous ces jours passés en courses haletantes entre son cabinet de travail, la salle de musique et les bureaux de Rahier ou du prince. C’étaient des temps fameux.

En ces premiers jours de mai 1809, si chauds pour la saison, lui viennent ainsi en mémoire tant d’autres mois de mai ! Si peu qu’il eût dit sa prière et écrit sur son papier à musique l’invocation In nomine Domini, chaque matin lui déversait dans le cœur, pures et simples, les premières mesures d’un allegro étincelant qui, en un tournemain, feraient fleurir un quatuor ; il fallait chanter, exulter la grande nature du bon Dieu en même temps qu’une fanfare d’alouettes au-dessus des blés verts. Désormais, les alouettes ont beau avoir sorti leurs plus beaux instruments d’argent, et le soleil être une cymbale jubilante, il se sent le cœur et les doigts glacés comme les sorbets vendus sur la promenade du Graben. Impossible même de jouer convenablement sa prière sur le pianoforte. Ce ne sont pas les idées qui lui manquent, c’est la flamme. Les idées pourront bien souffler sur son cœur, la braise du fils du charron n’est plus que cendre.





« Trois fois moins, oui, mon bon, trois fois moins de temps pour descendre les cent douze marches quand j’habitais mon galetas de la maison Saint-Michel que j’en mets pour les dix-huit de ce misérable escalier. Griesinger a bien raison de dire que l’âge est une maladie incurable. Quand je pense qu’on va devoir les remonter après le souper... »

Une main cramponnée à la rampe, l’autre serrée sur le poignet d’Elssler qui l’accompagne à pas comptés, le maître soupire :

« Il va bien falloir me résoudre à ne plus quitter l’étage et m’y faire monter mes repas comme l’an passé...

— Bon Papa, fait Elssler, vous savez ce qu’en pense le docteur, il est meilleur pour votre rhumatisme anglais que vous preniez cet exercice deux fois par jour ! »

Après être descendu à mi-hauteur de l’escalier, Haydn s’arrête pour reprendre souffle, puis dit :

« À observer une station tous les matins sur cette marche, je suppute qu’on pourrait y faire salon. Tu as eu raison d’accrocher là ces feuillets de musique, des canons comme ceux de ma chambre ! Ça passe le temps ! Certains appendent sur leurs murs les portraits d’ancêtres raides comme les Hottentots empaillés d’un cabinet de curiosité. Des paysages d’une Arcadie rêvée. Des andouillers de cerf. Eh bien, chez moi, c’est la musique. Tiens, ce canon, Le Cerf, la-ré-mi-fa-sol-la, cela vaut bien un trophée de chasse. Et l’autre dessous, fa-sol-fa-si-fa-mi, Sérénade : scène de rue dans la Leopoldstadt ! On y est trois, Lambertini à la basse, moi au fausset et Ditter von Dittersdorf, un peu gris, au déchant. On avait bien vidé chacun sa bouteille de tokay et fumé abondamment, ça faisait de sacrés drilles. Il ne doit plus rester que moi de vivant sur le lot. Seigneur ! Seigneur ! Comme il me tarde !

— Voyons, notre Papa, songez à ceux qui resteraient sans vous, votre nièce affectionnée Ernestine et cette jeunesse du quartier qui vous chérit ! »

Dès leur arrivée au salon, Ernestine vient caresser les joues de son grand-oncle avec les douces dentelles de Bruxelles qu’elle porte aux poignets.

« M. Rosenbaum s’est présenté accompagné d’un ami, dit-elle ; ils repasseront demain après votre sieste ! »

Appuyé à son bras et à celui d’Elssler, Haydn se rend à son fauteuil près d’une tablette sur laquelle le thé vient juste d’être servi.

« Toute cette charmante société qui s’inquiète pour moi, ça réchauffe le cœur ! se réjouit-il ; quand je pense à Ditter, reçu chez l’empereur et les princes, qui a fini seul, oublié dans un château perdu de Bohême. Il n’est d’ailleurs pas le seul de notre bande à avoir fini seul... Rosenbaum a-t-il laissé des nouvelles d’en ville ?

— Non, fait Elssler, mais j’en ai de M. le conseiller Griesinger. Je l’ai rencontré ce matin, alors qu’il sortait de la maison Artaria où il achetait des vues et de la musique avant son départ. Il m’a annoncé sa visite d’adieu dans ces jours, car il doit suivre son patron à Dresde où le roi l’appelle. Il a ajouté qu’à la légation on vient d’apprendre que Napoléon a installé son état-major à l’abbaye de Melk mais on espère bien que l’archiduc et son armée lui couperont l’herbe sous le pied avant qu’il ait rejoint Vienne !

— Ce Corsicain est le diable ! Si vous saviez comme cette guerre me consume l’âme. Pourtant, quand on a entendu les volontaires qui partaient au combat en défilant dans l’avenue juste au-dessus, on a bien cru que, cette fois-ci, ça serait la bonne. La musique était si belle et on avait si bien prié pour l’empereur ! »

Haydn boit un trait de son thé. Son regard s’attache à un nœud jaspé du plancher. Il se tait. Les dix-huit marches, ses propos haletants et la mauvaise nouvelle ont éteint son peu de vitalité d’après la sieste. Sans qu’il y prête attention, Elssler, la servante Nannerl, la gouvernante Reserl et Ernestine s’installent à quelques pas de lui autour d’une table de jeu.

Il revoit l’archiduc Charles, sa fière et martiale allure, bien plus la stature d’un monarque que son frère François, mais l’empereur François, il l’aime bien. L’archiduc était-il présent au théâtre Impérial la première fois que fut chantée la Prière, cet Hymne à l’empereur ?

Il faudrait demander à Elssler, mais il n’en a pas la force et ne veut pas déranger le brave gars occupé à jouer avec les autres au lansquenet. Finissant de mâcher une tranche de pain jusqu’à l’amertume et déjà dans la pénombre, Haydn fait tourner sa montre entre ses doigts ; regarde l’inscription HN, l’écriture anglaise entrelacée. L’ancien propriétaire : mort, lui aussi. En pleine bataille, sur la mer. Il pense : « Ah, s’il n’y avait pas eu, pour l’abattre, ce maudit tireur posté sur la hune ! » Puis, portant son regard sur les quatre joueurs, il les observe avec leurs visages éclairés par le chandelier, dont la lumière fait un cercle de vie où tintent et miroitent les kreutzers de bronze.





Codicille n° 6


Je lègue à Pietro Travaglia, ancien décorateur des princes Esterházy, ma lunette de Claude rapportée de Londres

*





Codicille n° 7


Je lègue à Pierre Goussard, ancien machiniste

des princes Esterházy, mon canon intitulé L’Orage.

*

Serré dans sa cape et les pieds fourrés dans une chancelière mise à sa disposition par le cocher de la voiture, Haydn partit aux lueurs du matin, un matin qui était le premier de l’automne de 1803. À Klingenbach, il vit sous la nuit orientale l’horizon rougir comme une barre de fer à la forge. Le soleil allait se lever et, seul dans la voiture cahotante sur la route d’Ödenburg, il fredonna les notes qu’il avait composées sept ans plus tôt dans sa Création pour célébrer cet événement biblique, le premier lever de soleil du monde.

Non, il ne trouverait désormais rien de mieux pour chanter ce luminaire triomphant et, une fois encore depuis peu, une larme lui vint à voir s’éclaircir l’horizon puis poindre la première incandescence jusqu’à l’apparition souveraine au-dessus de la ligne où se confondent lac et plaine. Ce n’était pourtant pas pour retrouver cet air fameux qu’il était en route, mais pour un autre, perdu, oublié depuis longtemps.

Après Ödenburg où, vers huit heures, il déjeuna d’un pâté d’anguilles, la voiture se trouva enveloppée par un de ces brouillards de septembre poussés du lac. Ayant chargé ses narines de tabac, Haydn s’abandonna à la rêverie, parfois rappelé à la réalité par l’apparition d’un cavalier, d’un piéton, d’un troupeau de bœufs vite absorbés par la grisaille. Plus tard, aux environs de Hegykö, le brouillard sur les prés s’échancra en bancs flottants qui noyaient le pied des peupleraies. Quand, sortant de Széplak, il arriva en vue du château d’Esterháza, où il avait si longtemps vécu, il était près de midi et le soleil rayonnait. Craignant que la grille de la cour d’honneur du château fût fermée, le cocher prit sur le côté l’allée qui mène vers l’arrière de la résidence. On longea la maison des musiciens, le manège, puis l’opéra.

Son prince était mort sans prévenir en un autre automne d’il y avait treize ans. Si attaché qu’il fût à sa personne et à sa maison, Haydn n’avait pas moisi sur place. Les dernières années de son service auprès du prince, il lui avait tant pesé d’être ainsi prisonnier de ce palais perdu au milieu des marigots et des troupeaux d’oies alors que tout l’appelait à Vienne, les joyeuses compagnies, la famille Genzinger, ses salons où l’on faisait chère lie. Son départ avait été si précipité qu’il en avait oublié certains de ses effets. En treize ans cependant, sa bonne nature et l’alchimie de l’âge avaient purgé les souvenirs ; il ne restait plus que des tableaux festonnés de musique, des scènes attendrissantes et le sentiment que ç’avait été le paradis.

En fait de paradis, ce jour-là, c’était plutôt le royaume désenchanté d’Armide. En débouchant sur l’arrière de la résidence, il découvrit la désolation d’un parc dont vingt ans plus tôt on avait célébré les merveilles dans toute l’Europe ; les buis traversés de liseron avaient épaissi et pris de la hauteur, encombrant les fines perspectives de jadis ; les boulingrins s’étaient couverts de sainfoin d’où pointaient cardères et chardons ; la roseraie s’était ensauvagée d’une couleur de rouille. En vis-à-vis, le château offrait sa façade dont, autour des fenêtres attristées, le crépi jaune Marie-Thérèse se faïençait inéluctablement. La voiture s’arrêta devant la maison de café. Il en descendit et, comme il se dégourdissait les jambes, le gardien Gruber apparut au détour d’une allée, une escopette à l’épaule, accompagné de deux braques qui foncèrent sur les arrivants mais s’arrêtèrent net à ses ordres.

« Monsieur le Kappelmeister, s’exclama Gruber, il y a si longtemps... Quelle histoire ! Mais M. Elssler ne vous a pas accompagné ? Pourtant, on m’a fait dire qu’il serait du voyage.

— Non. Il est resté à Eisenstadt ; il a attrapé une fluxion de poitrine dans un courant d’air à l’établissement de bains. Quant à moi, la route m’a éreinté. Je ne me souvenais pas que ce fût si long !

— J’ai tiré huit outardes dans le marais, il y a une semaine ; ma femme est en train de les préparer aux cuisines. En attendant, on peut s’asseoir sous la tonnelle pour y boire un excellent vin des moniales de Frauenkirchen.

— Gruber, vous m’obligeriez bien de m’ouvrir les portes de cette vieille baraque ! Sauf le plaisir de vous revoir, mon entreprise d’aujourd’hui, c’est un peu pour cela.

— Vous voulez parler de l’opéra !

— Non, du théâtre de marionnettes, j’aimerais tant... »

Le gardien fit la grimace ; il expliqua que depuis plus de trois ans, le théâtre de marionnettes tenait lieu de resserre aux instruments de vénerie, depuis que leur salle avait brûlé à la suite d’un orage ou d’une vengeance de paysans. Les chiens bouclés dans le chenil, ils laissèrent le cocher sous la tonnelle et se dirigèrent vers le bâtiment du théâtre. Lui aussi était marqué par l’abandon. Des touffes de tussilages s’agrippaient aux corniches. L’éclat des fenêtres était terni par la crasse. À l’intérieur, le parterre était encombré d’épieux, de filets, de pièges à loup et de herses.

Dans la pénombre cependant des reflets de verroteries et de coquillages d’où pendaient, çà et là, des barbes de salpêtre, rappelaient la gracieuse imitation de grotte marine qu’avait rêvée le prince. Mais, sous l’humidité, une partie des stucs, éponges et cristaux s’était décollée des plafonds, murs ou pilastres, laissant deviner par des crevasses l’enduit ravagé, la brique et le lattis.

Gruber le guida jusqu’à la scène où étaient encore accrochés des décors. Peut-être ceux du Siège de Gibraltar. Dans les dessous, la grosse horlogerie de bois qui présidait aux transformations magnifiques était intacte. Au fond de la réserve, les décors, accrochés à leurs tringles ou entassés pêle-mêle sur le plancher, tout le matériel de rêve peint par le décorateur Pietro Travaglia, nuages de Jupiter, fronton de Delphes, forêt de Genoveva, comme les débris d’un monde frappé de malédiction.

Gruber remarqua :

« Après la mort du prince, quelques jours ont suffi pour que tout le monde file à Eisenstadt ou à Vienne, comme on abandonne un navire en perdition. »

Haydn eut le sentiment d’un reproche.

Sous la scène aux marionnettes, où autrefois se tenaient les chanteurs, Gruber dut allumer une lanterne. Les pupitres étaient encore là et surtout, suspendus à des échelles, sous un réseau de toiles d’araignées, les petits acteurs en bois de tilleul qu’on n’avait pas jugé bon d’emmener là-bas, le Buonafede, le héros du Mondo della luna, Philémon et Baucis, enfin la Genoveva de l’opéra perdu dans l’incendie de 1785. Gruber sortit ouvrir un soupirail sur l’arrière pour qu’on y vît mieux, et Haydn se retrouva seul dans ce lieu.

De sa main gantée, il décrocha Genoveva, princesse du Brabant, et dit tout bas à la compagnie :

« Pantins malheureux et pourtant fidèles ! Qu’attendez-vous ici ? Votre prince est mort en l’autre siècle et tout le monde oublie votre application à soutenir sa magnificence. Pourtant, vous valiez mieux que ces acteurs de chair dont les frasques me gâchaient le sommeil autant que l’humeur de ma femme. »

Comme le gardien ouvrait le soupirail de l’extérieur, un rai de lumière tomba sur la figure de Genoveva ; il lui parut qu’un frémissement la traversait ; alors il lui dit :

« Si seulement tu consentais à te souvenir ne serait-ce que d’un de tes airs, j’ai tout oublié ! »

Une de ses attaches de fer rouillé se rompit et la tête de la princesse alla rouler comme une boule de jeu de quilles sur le plancher.

Du bruit qu’elle fit, on eût dit comme de ces faux tonnerres que Goussard, le machiniste, produisait avec un boulet roulant dans une caisse de bois ; mais on aurait dit aussi un roulement de timbales : deux noires, deux croches, deux noires. Geneviève, il l’aurait bien ramenée pour la faire réparer, savait-on jamais qu’à force de soin et d’affection elle se souvînt de ses airs et du reste. Seulement, il n’avait pas le cœur à cette fantaisie.

Tout juste garda-t-il de cette visite automnale un des coquillages qui tapissaient la grotte. De retour à Eisenstadt, il y colla son oreille en espérant entendre l’écho d’un de ses opéras perdus ; il n’en vint que le vent sifflant par les carreaux brisés du vieux théâtre.





« Sacré nom de bougresse ! Qu’est-ce qui a encore brûlé ? Le rôti sans doute, une fois de plus ! »

C’est dans cette navrante odeur de viande carbonisée qu’elle fait son entrée, sûre d’elle, portant à bout de bras le corps du délit avec son irréfragable regard de Gorgone et son sourire de petite sainte sous son bavolet de dentelle noire qui lui donne un air de Furie, digne d’une Alecto de tragédie.

« Bon, se dit-il in petto, la tête rentrée dans les épaules au point qu’il sent, à sa nuque, son collet soulever la queue de sa perruque, eh bien, maintenant je sais ce qui a brûlé, c’est ce merveilleux pâté de lièvre en croûte dont la perspective m’enchante depuis dix jours. Un lièvre que j’ai tiré dans la prairie au moment qu’il jaillissait au-dessus des regains en allant vers Suttör ; il a fait une double cabriole. Ça promettait un extraordinaire pâté. Aux cuisines du palais on a bien voulu se charger d’en faire mariner la viande dans du vin d’Erlau ajouté de thym de laurier, d’origan et d’oignon. Maria Anna, elle, n’avait plus qu’à faire la pâte pour la cuisson et surveiller. Fée Carabosse, il a suffi qu’elle tende sa main au-dessus pour que tout soit gâté. Dieu sait même si elle ne l’a pas fait exprès parce que c’était mon lièvre ! »

Quand ladite Maria Anna pose le pâté sur la table, il n’ose croire à tant de cruauté : c’est que sur les petites cheminées de papier qu’on a accoutumé de planter dans la pâte pour que puisse s’évaporer le trop de jus durant la cuisson, il reconnaît un triolet, sol-si-fa : l’esquisse de sa sonate à Marianne von Genzinger, l’épouse du docteur ; il la cherchait depuis avant-hier ! Comme si ça ne suffisait pas, Maria Anna s’est roulé des traits de cors de sa dernière symphonie en papillotes dans les cheveux pour les mettre en plis !

« Et c’est ma femme devant l’Éternel ! Bestia infernale ! » gémit-il en avalant sa première bouchée jusqu’à s’en étouffer, avant de se réveiller en sueur et le cœur battant la breloque !

Encore sous le coup de ces images terrorisantes, Haydn tente de rassembler ses idées : Bestia infernale, cette expression comme tirée d’un opéra baroque, concerne Maria Anna Keller avec laquelle il s’est marié en 1760 et qui est morte il y a dix ans, à Baden. Maria Anna ou Marianne, c’était selon. Bien différente, vraiment, de la jeune Marianne – la victime de la rue Saint-Nicaise – ou de cette charmante Mme von Genzinger.

Il avait rencontré Maria Anna dans ce temps qu’efflanqué, les joues creuses et sans logis assuré, il jouait la sérénade dans les ruelles de Vienne. Certainement que le père Keller, perruquier de son état, l’avait vu venir de loin comme un gendre possible dont on pourrait tirer quelque avantage. Très candide musicien à toujours tirer le diable par la queue, il considéra que toute la famille, les parents, les deux filles et les fils, étaient remplis d’attentions à son égard ; l’aînée était accorte, avait la taille assez bien tournée ; elle pouvait faire une excellente épouse et mère de famille. Dans l’immédiat, on allait pouvoir régler à bon compte outre les problèmes de logement et de table, ceux de perruque, car la perruque était toujours un souci.

Si toutes ces choses ne furent pas claires en son esprit, elles composèrent une atmosphère à la force de laquelle il ne put échapper. Il s’éprit donc de l’aînée, mais comme les parents la destinaient aux ordres à la suite d’un vœu inepte, il dut se rabattre sur la cadette, bien moins séduisante. Pris dans les rets ourdis par la famille, il se retrouva marié avec ce qu’il découvrit à l’usage comme une mégère affligée de vices rédhibitoires : bigote, dépensière, bornée, terrorisante, geignarde comme la Xanthippe de Socrate, acariâtre et surtout parfaitement sourde à la musique, telle était Maria Anna Haydn, née Keller.

« Passons, se dit-il en se grattant le crâne à travers son bonnet de nuit, passons sur les partitions élevées à toutes sortes d’usages culinaires ou cosmétiques, mais cet essaim d’ecclésiastiques incultes et puant la chique dont elle ne se séparait pas et que moi, bonasse et toujours à l’ouvrage, j’étais obligé de défrayer, sans doute les seules occasions où la table était bonne... J’ai manqué de courage, j’aurais dû..., mais j’aurais dû... »

Haydn se remet peu à peu de son cauchemar. Trois heures du matin sonnent dans la maison et les églises voisines. Par la fenêtre aux jalousies à demi baissées, la lune déverse sa chaux sur les murs et fait briller dans leurs cadres quelques manuscrits de compositeurs qui ont compté pour lui, Reutter, Carl Philipp Bach, Mozart, Ditter von Dittersdorf, et quarante-six canons qu’il a composés sur divers poèmes.

Parmi les canons, il en est un sur des paroles de Lessing :

Il n’existe sur terre qu’une seule méchante femme et pas une de plus ; hélas, chacun pense que c’est la sienne.

Bien que son physique ne fût guère avantageux, Haydn attirait le beau sexe. Non, il n’était pas non plus beau parleur, mais son air débonnaire, un regard malicieux et qu’il fût Haydn, sans doute, lui valurent d’innocentes affaires. Avec Luigia Polzelli d’abord, embauchée par le prince pour les emplois d’ingénue, soubrette et nymphe, et qui, nonobstant un portamento médiocre, avait aux feux de la rampe une si fragile et désarmante présence qu’un soir qu’il en avait gros sur le cœur et qu’ils étaient restés les derniers dans le théâtre, sur le banc de gazon d’Armide, elle le consola des cornes que Maria Anna lui faisait porter. Ah, le souvenir de sa poitrine napolitaine et tendre sur laquelle il appliquait l’oreille pour entendre, tandis qu’elle gazouillait des niaiseries héroïques de Métastase, les harmoniques de son organe ! À côté, les appas flasques de Maria Anna, quelle désolation ! Et le fils de la Polzelli, Antonio, ce ragazzo qu’il avait vu grandir et dont il trouvait bon de se sentir un peu le père... Après, tout s’était compliqué à cause d’une promesse de mariage, s’il advenait qu’un jour ils se trouvassent veufs tous les deux.

Une autre Marianne vint le distraire de la précédente, la femme du médecin du prince. Sa muse viennoise et qui, en qualité de Viennoise, payait son poète en ragoûts délicieux, échaudés, beignets, chocolats et autres délikatesses. Rien de charnel entre eux, mais elle était si belle que c’en était comme pour un gâteau, une pièce montée ; à quoi bon s’en empiffrer quand on sait la mélancolie qui suit à voir les reliefs sur la froide porcelaine ?

Enfin les deux Anglaises... Mistress Schroeter, veuve de Londres, rien que pour le plaisir de correspondre et d’utiliser les services de la belle poste anglaise. Milady Hamilton, aussi, dont le souvenir lui donnait la larme à l’œil.

Mais toutes ces femmes, approchées plus ou moins, pour certaines maintenant disparues, peut-être comptent-elles pour rien à côté de celle qui, à cette heure, dort sous sa chambre, Nannerl Kremnitzer, son ange gardien, qui chaque matin vient avec Schani Elssler le soulever de son lit. Heureux l’homme qui vieillit assisté d’un tel ange à l’accent de Basse-Autriche et à l’œil céruléen !

Des canons suspendus au mur, les yeux de Haydn se sont portés vers la croisée qui partage la nuit. Au-dessus d’un cerisier, sur le côté du jardin, s’incline doucement le ciel piqué d’argent tremblant. Il y compte autant d’étoiles que toutes les bien-aimées qu’il a eues puis se rendort sans rêve.





Ce matin du samedi 6 mai, tout du faubourg de Gumpendorf et de son ciel pourrait donner lieu à croire que dans cette création qui finit par être bancale, il y a encore des heures et des endroits où l’on peut se dire que ce jour et les suivants seront d’un paradis retrouvé et que revient le cœur de ses dix-sept ans ! Voilà ce que pense Haydn en chemise et bonnet de nuit devant la fenêtre grande ouverte sur la Steingasse.

Bien calé dans son fauteuil, un châle de la princesse Esterházy sur les épaules, il est tout occupé à se laisser barbifier par Johann Elssler. Depuis qu’il ne peut plus se raser lui-même et que Damiano Malipiero, le barbier de Mariahilf, ne vient plus le samedi, réquisitionné qu’il est ce jour pour ses talents de chantre à la Stiftskirche, enfin depuis que l’apprenti envoyé à sa place a laissé trois balafres sur le menton du maître, c’est à Elssler qu’a échu le privilège de le raser le samedi.

Haydn suit de l’œil sur le plafond, les murs, les reflets du soleil renvoyés par le plat à barbe et la lame du coupe-choux qu’Elssler manie de mieux en mieux et qui parfois jette des éclairs dans le miroir aux biseaux diaprés par intermittence. Dehors, merles, pouillots et tourterelles donnent une académie, surtout les merles dont les flûtes font contrepoint aux jeux de lumière entre le plat à barbe, le rasoir et le miroir.

Pour marquer le rythme, un valet de la maison d’à côté tape avec régularité une étrille contre un bas de mur. Poussés par le vent, des poils de cheval passent devant la fenêtre et virevoltent dans l’air, soudain irradiés par le soleil. Tout pourrait donner des motifs à musique, mais ça va trop vite, dès que l’oreille a construit quelque chose, c’est malheureux, ça s’efface comme de la buée. Assurément, un mois de mai comme celui-ci, que ces premiers jours annoncent si doux, il y a dix ans, les notes seraient tombées à verse sous la plume de Haydn, mais à quoi bon aujourd’hui, quand on sait que la guerre approche, silencieuse et sournoise.

Haydn soupire sous le rasoir.

« Vous vous impatientez, notre Papa ?

— Non, c’est ce ciel si merveilleux pour ces jours et ce soleil qui me rappelle ma visite chez l’astronome Herschel. Ne t’inquiète pas, Schani, tu es non seulement un excellent copiste mais tu t’entends encore à raser aussi bien que les barbiers de Londres !

— À propos de Londres, dit Elssler pendant qu’il essuie les joues de son patient avec une serviette parfumée, notre provision de rasoirs anglais touche à sa fin. Les affûtages successifs les ont rendus fins comme des plumes ; si on pouvait s’en faire envoyer par une de vos relations...

— Hélas ! Il est passé le temps où je pouvais composer un quatuor en échange de quoi Mr. Bland me fournissait de ses excellents rasoirs. De toute façon, il y a ce maudit blocus institué par les Français.

— En tout cas, vous voilà paré pour recevoir nos visiteurs.

— Rosenbaum et compagnie ! Ça m’était complètement sorti de la tête. Ils auront sans doute des nouvelles des dernières affaires sur le Danube.

— Quelle perruque aujourd’hui, notre Papa ? demande Elssler en lui désignant trois têtes de bois emperruquées sur une étagère ; celle à boudins, cadenette ou boucles ?

— Celle à boucles, elle est plus pratique avec la veste à collet brodé que je voudrais passer. Schani, tu dois me trouver bien maniaque, mais tu sais bien comme j’ai toujours été ! C’est de mon enfance. Mes père et mère m’ont appris que la toilette est une prière et, depuis la crasse dans la maison du cousin Franck qui mouchait ses prises dans ses poignets de chemise, j’ai toujours porté le plus grand soin à ma tenue. »

Elssler approuve, s’émerveille à haute voix bien qu’il ait entendu cent fois cette histoire.

À peine le maître a-t-il pu vérifier dans le miroir que lui tend son serviteur la perfection de son rasage et l’ajustement de sa perruque qu’il s’abandonne à une fatigue aussi subite qu’habituelle. La toilette l’a épuisé : il reste immobile dans son fauteuil face à la fenêtre qu’Elssler a refermée.

Le regard accroché à la ligne des toits du lointain palais Kaunitz, il lui revient des bribes de ce quatuor offert à Mr. Bland. Nettes, précises mais insaisissables, elles lui traversent l’âme comme des lames. Mais qu’est-ce que c’est que cette pantalonnade quotidienne ? Se lever, la toilette, se raser, manger, s’habiller, se déshabiller pour la sieste, se rhabiller, le dîner, la prière, se coucher et la suite ? Assez !

Ainsi passent les heures sans qu’il voie tourner les ombres autour de lui et s’assombrir son cabinet. Sait-il même s’il est déjà descendu pour midi et si maintenant il n’est pas à se réveiller de sa sieste alors qu’Elssler vient de le rhabiller. Justement, le voici qui arrive avec Rosenbaum mais aussi avec un autre qu’on lui présente :

« Voici M. Nepomuk Peter, dit Rosenbaum en baisant la main du Papa, un de vos plus fidèles admirateurs mais aussi mon plus cher ami d’enfance. C’est un adepte du docteur Sömmering et un élève du docteur Gall, lequel est reçu chez le prince de Metternich. »

Au Peter en question, qui lui baise aussi les mains, Haydn sourit :

« On va vous montrer les médailles. Schani, apporte-nous la cassette ! »

Et à Rosenbaum :

« Comment va ta Thérèse ?

— Elle répète des chants patriotiques pour le départ d’une nouvelle levée de la milice territoriale !

— À la bonne heure ! Tu as eu une vraie chance d’être tombé sur une fille pareille. Elle vaut bien le sacrifice de ta position chez le prince. Mais du temps que je servais son grand-père, sûr que les choses ne se seraient pas passées comme ça ! Dire qu’à peine le prince enterré, son fils a fait congédier de l’orchestre tous les bois, alors moi, pour les messes... Et puisque vous avez des accointances avec la chancellerie, quelles sont les nouvelles de l’archiduc ?

— Maître, c’est dramatique, fait Peter en portant son regard sur les têtes à perruques de l’étagère. On dit que l’archiduc n’arrivera jamais à temps ; il y a apparence qu’il est à Budweis ; on suppose que les Français ont reconstruit les ponts brûlés sur l’Enns ; il semble qu’ils foncent sur Saint-Pölten. On affirme qu’ils seront là dans... »

Haydn n’écoute plus, sa conscience s’évapore ; il croit entendre des grondements sourds comme des tombereaux et des affûts de canons roulant sur le pavé. Elssler montre les médailles et commente :

« Celle-là a été tirée par l’Académie de musique de France lorsque La Création fut donnée à Paris il y a sept ans. Elle vaut 180 livres d’or. Tenez, lisez... »

Comme le rasoir ce matin, la médaille étincelle dans les mains qui se la repassent. Mais voici Haydn de nouveau rappelé à la société par l’évocation de ce concert de Noël 1800 à Paris. De la conversation des trois autres, il ne perçoit que les mots : archiduc, Piontek, montgolfière, rasoir, tabac, paprika, liqueur, âme, amen, Oudinot, amiral, perroquet (ou perruque), fusée volante. Elssler a disposé toutes les médailles sur une table près de la fenêtre qui donne sur le jardin. Elles renvoient la lumière du soleil, par-dessous, sur les visages penchés de Rosenbaum et de Nepomuk Peter. Une antique vision du temps d’Esterháza se condense dans la mémoire de Haydn.

C’est en 1773, quand la troupe de Wahr avait donné Hamlet pour quoi il avait composé une ouverture. Sur la scène, il y avait deux scélérats sans aveu qui, dans le même éclairage fait par la rampe, complotaient tout bas contre ce malheureux prince du Danemark. Comment s’appelaient-ils, déjà ? Rosenbaum et Güldenstern ?





Codicille n° 8


Je lègue 100 florins aux grenadiers mis à la retraite

par le prince Nicolas II Esterházy.

*

Il aura beau étendre ses jambes au soleil de mai sous la croisée, ce ne sont pas les bas de soie sur lesquels un admirateur anglais a fait broder en fil d’or les premières paroles de son Hymne à l’empereur qui les empêcheront de rester aussi inertes et glacées que les dieux des fontaines d’Esterháza sous l’hiver. L’hiver de février 1781, par exemple. Pour être féroce et durable, cet hiver-là n’en produisit pas moins d’enchantements. Peut-être appartenait-il à cette réserve d’hivers que les Hongrois avaient apportés dans leur bagage lorsqu’ils étaient arrivés d’au-delà de l’Oural, il y avait presque neuf cents ans.

Haydn s’y revoit très bien, en cette après-midi de février 1781, alors qu’il était à la dernière répétition de La Fedeltà premiata, La Fidélité récompensée, dans le nouveau théâtre d’Esterháza. Tout le monde se réjouissait du système de chauffage perfectionné que l’architecte avait fait installer sous le parterre, particulièrement les bergers grecs, nymphes et déesses qui n’avaient, pour se couvrir, que leurs maillots couleur chair et quelques courts drapés.

Si les hautes fenêtres de la salle laissaient apercevoir le ciel d’un bleu qu’on pouvait imaginer également grec, on savait qu’en dessous, le pays était depuis trois mois recouvert d’une neige qui le tenait pétrifié et plus froid qu’un marbre funéraire, que dans le parc du château toute vie s’était figée et que n’était pas près de dégeler l’étang le long de la faisanderie – à la fin de l’automne, il avait fallu user de tisons rougis pour faire fondre la glace autour des pattes des malheureux cygnes qui s’étaient laissé prendre sur la margelle de marbre. Gelé aussi, le lac de Neusiedl, qu’on pouvait voir de l’attique sur la tour centrale du château, à moins d’une lieue.

Ce jour-là, deux grenadiers qu’on était allé chercher pour jouer les utilités dans l’opéra étaient en train d’en parler dans la coulisse. Ils se lamentaient que ça allait faire comme à l’hiver d’il y avait quinze ans, quand les six pieds d’eau du lac avaient fini par geler sur toute la profondeur, les poissons allaient crever et il faudrait en remettre et attendre deux ans avant de pouvoir pêcher... Tout ça leur fit rater leur entrée en scène. Alors Haydn dut tonner qu’on ne s’entendait plus chanter sur le théâtre.

Il fit recommencer à la signora Valdesturla son air de déesse volubile sous un tout autre climat qu’en ce lieu de Hongrie. Sur scène donc, on était en Italie, à Cumes précisément ; on y conversait en napolitain sous un ciel fabriqué avec ces pièces de toile qu’on nomme bandes d’air. De joufflus cumulus d’été éclairés par des lampes à huile dérivaient sous les commandements du machiniste Goussard perché dans les cintres.

C’est surtout dans ces heures antiques et familiales – car les musiciens, les chanteurs et les grenadiers étaient une famille – que Haydn goûtait l’hiver hongrois. Au-delà de la musique de son opéra, il entendait déjà la musique pour un autre hiver, celui de son oratorio Les Saisons, quand « le vaste lac est enchaîné », quand « un formidable fardeau de neige recouvre champs et vallons » et quand le voyageur égaré, piétinant dans la neige profonde, aperçoit enfin les reflets d’une lumière proche, celle d’un chaud refuge résonnant de vie humaine.

Le prince Nicolas, lui aussi, se délectait de ce transport sous des cieux habités de dieux où l’on chantait comme des merles en plein été. C’est d’ailleurs son traîneau qu’on entendit soudain s’arrêter tintinnabulant devant le théâtre. Avant de se rendre à Fraknó pour régler des affaires avec l’intendant, il tenait à mesurer l’avancement des répétitions. La Fedeltà premiata devait être donnée le lendemain dans le nouveau théâtre remplaçant celui qui avait brûlé un peu plus d’un an auparavant ; les programmes étaient imprimés depuis octobre, date à laquelle l’inauguration était prévue mais, à cause de l’hiver précoce, les plâtres avaient mis du temps à sécher et la construction de la machine de scène avait tardé ; alors il était plus que temps.

Haydn, qui tenait le continuo, s’amusa un moment à faire sonner les notes de son clavecin comme les clochettes du traîneau, ce qui déconcerta les musiciens. Le prince fit son entrée dans le théâtre peu avant celle de Diane dans les nuages pour récompenser la Fidélité.

Deux hussards l’escortaient ; le prince était vêtu d’une pelisse de zibeline ouverte sur sa tunique à brandebourgs, et coiffé d’une toque d’astrakan à aigrette de paon agrafée par un diamant rose. C’était son prince, un dieu, un vrai, pas de théâtre mais un être comme son père, tombé tout fait du Ciel.

« Non, ne vous dérangez pas ! » fit-il signe aux musiciens près de se lever.

Lorsque le rideau s’abaissa sur le finale, Haydn eut tout juste le temps d’observer le coup d’œil d’approbation que son prince lui adressa avant de repartir. Puis il corrigea encore quelques nuances sur sa partition. Mais dehors, quand il regagna seul son logis dans le Musikhof, sur la route de Széplak dont le fond était déjà gagné par la nuit pure, et qu’il marchait entre les deux traces laissées par le traîneau du prince dans la neige violette, il fut parcouru d’un frisson délicieux à la majesté du silence qui régnait sur toute la résidence et le parc, seulement rayé par quelques croassements de corneilles allant d’un vol ras et bref au-dessus des parterres enneigés.

Sur le toit du manège princier, les chevaux de pierre furent recouverts d’or par le soleil s’amenuisant à l’horizon. Si son cœur était encore rempli de la musique de l’opéra, son regard était fasciné par la grandiose mélancolie de cette fin d’après-midi à Esterháza, quand sur la tête et les épaules des dieux certains cristaux d’une neige durcie scintillaient au dernier soleil comme l’aigrette de la coiffe du prince Nicolas. Il aimait Nicolas, le prince de l’hiver, sans le dire, et celui-ci le lui rendait bien, sans ostentation.

La froidure qui lui gagne doucement les jambes, malgré les topiques du docteur von Hohenholz, comment le vieux Haydn peut-il ne pas sentir l’affection toujours grandissante du prince ? Car un jour proche, il va bien falloir qu’il se revête de la livrée bleue d’autrefois pour rejoindre feu le prince Nicolas dans son antichambre de glace céleste et lui demander quels sont les ordres de la journée.





Le dernier accord sur un pianoforte brinquebalant résonne encore dans le cabinet de Haydn quand Elssler y introduit avec déférence Georg August Griesinger qui, tout secrétaire de la légation de Saxe qu’il est, vient d’abandonner la perruque pour une coiffure à la Titus, dans le goût romain. Haydn lève ses mains du clavier comme s’il venait d’être pris en défaut. Après les politesses d’usage, il agrippe sa canne et va lentement s’installer dans son fauteuil où il se laisse tomber en expirant :

« Alors, monsieur le secrétaire, vous vous êtes mis à la mode française pour venir nous faire vos adieux ! Vous aussi, vous avez fourgué vos perruques. Bientôt il n’y aura plus que moi et le régiment de l’arc-en-ciel. En tout cas, vous auriez dû mieux protéger vos oreilles pour monter ici ; elles ont échappé de justesse à un massacre dont je ne me croyais pas capable. Je n’arrive plus à tirer quoi que ce soit de propre de cette vieille machine...

— M. Elssler m’a dit que vous aviez vendu votre Schanz. Un tempérament magnifique ! Comment avez-vous pu ?

— Détrompez-vous, la vieille machine, c’est moi... L’ancien piano était devenu trop difficile pour moi. Vendu 200 ducats, le Schanz ! Une belle somme tombée à point nommé pour mes héritiers. Il y a aussi que ces messieurs de la faculté m’ont interdit de jouer sous prétexte que ça me secoue trop les nerfs. Monsieur le secrétaire, vous qui notez tout, ne dites rien de mon piano clandestin ! Mais quand je me souviens de ce que j’arrivais à faire avec mon clavecin vermoulu dans ma soupente de la maison Saint-Michel, je me dis que ce n’est pas possible, que tout fiche le camp comme ça. Trois jours que je m’échine à trouver une nouvelle basse pour ma Prière ! Quand je l’attrape, c’est comme les orvets qu’enfants on allait pêcher dans la Leitha, elle me laisse juste un bout de sa queue entre les doigts. Ce matin pourtant j’ai bien cru y être ; à la troisième mesure, au mot “Franz”, comme une approbation du Ciel, mes doigts se sont placés là où il fallait et tout a sonné de manière convenable. Deux heures après, plus rien à faire ! J’ai voulu reprendre les exercices de Fux, mais le livre est devenu trop lourd pour moi. Enfin, juste avant que vous arriviez, il m’a paru que notre perroquet Poly, dans la cour, me chantait ce que je cherchais... »

Haydn se tait, puis, d’une voix atone :

« Griesinger, pourquoi nous abandonnez-vous ?

— C’est bien malgré moi ce départ, maître. Vous savez que le roi de Saxe, mon patron, est le premier allié de Napoléon et qu’en déclarant la guerre à la France, votre empereur Franz s’est mis dans un mauvais cas. La chancellerie nous a délivré nos passeports hier. Vous allez me manquer cruellement. Vienne aussi, et la musique de Beethoven, lequel me fait vous saluer... »

Haydn ne l’écoute plus. Il ne comprend plus rien. Tous ces princes, pourtant des Allemands, qui ont abandonné l’empereur. Et qui est-ce qui vient lui demander des comptes, à lui, le vieux Haydn en train de s’écrouler comme l’empire ?

C’était il y a quatre ans, avant cette maudite bataille près de Brünn. En juin, Cherubini lui avait apporté des diplômes d’honneur de la République une et indivisible, signés Méhul et Gossec, et une médaille.

Alors, quand les Français entrèrent sans un coup de feu dans Vienne en novembre et qu’on entendait justement les rantanplans de Méhul sonner dans le faubourg au-dessus, comment ne pas manifester de la bienveillance envers leurs généraux venus saluer l’illustre Haydn ? Car voilà qu’on frappe à grands coups de heurtoir à la porte. Ça caracolait partout dans la rue, deux escadrons de hussards. C’était leur escorte. Ils se présentent : Soult, Maret, Guiot et d’autres dont il a oublié les noms. Ils sentaient le crin de cheval, le cuir, la sueur, l’eau de violette et l’essence d’œillet. Alors il s’était dit que ces hommes de la République, dans leurs uniformes brodés d’abeilles ou de feuilles de chêne d’or, et venus comme des anciens Romains rendre hommage à tel sage de l’Antiquité retiré dans ses carrés de choux et de potirons, il fallait leur être bienveillant. De toute façon, telle était sa nature : il aimait la société des humains et c’était pour ça qu’autrefois il était allé en loge. Il pria les Français de signer son livre d’or.

Deux semaines plus tard, c’était la déconfiture autrichienne en Bohême ; il n’y avait plus d’empereur d’Allemagne. Ce n’est qu’après qu’il avait appris comment la soldatesque du Napoléon avait pillé la maison de son frère Michael.

Griesinger continue son propos sur la dureté du temps présent alors que Haydn reste à ses souvenirs de 1805. Des généraux, il en avait vu bien avant dans les galeries du prince et au retour des guerres de Silésie : Daun, Laudon, Lascy ; mais ces jacobins introduits dans son salon n’avaient pas de perruques. Comment imaginer, oui, comment imaginer, quand le moindre troupier autrichien devait poudrer sa perruque tous les matins ? Peut-être était-ce à cause de ça qu’on avait perdu la guerre.

Plus tard, il avait envoyé une pièce de musique à la femme du général Moreau, mais comme il n’avait plus la force de composer, c’est vrai qu’il avait dû lui refiler un ancien trio, ce qui n’était pas une raison pour qu’on oubliât de le payer. Bien que quelques régicides ou un de leurs proches eussent pu se trouver dans la délégation des militaires de 1805, il était trop charmé par leur visite, leurs compliments, et il les avait raccompagnés sur le seuil de la porte avec tous les témoignages possibles de son estime.

Dehors, la troupe avait allumé des flambeaux car on était aux jours courts ; ils étaient repartis dans une vaste rumeur, et un beau trait de cornet avait retenti en direction de Schönbrunn, où ils allaient rejoindre l’empereur Napoléon et au-dessus de quoi le ciel se parait d’un adorable crépuscule de gloire. Après, la rue était vide comme son âme. Ils avaient laissé leur odeur de guerre et de fête dans le vestibule. Les voisins étaient dans la rue à ramasser les crottins des chevaux pour leurs rosiers...

Tout à ses songeries, Haydn s’est mis à égrener son chapelet et son œil s’est posé sur sa montre, ce qui lui fait dire :

« C’est le lendemain de leurs visites que j’ai appris que l’amiral anglais était mort dans cette bataille au large de Cadix sans rien savoir de sa victoire sur les Français. »

Déconcerté, Griesinger regarde à son tour sa montre et dit :

« Maître, il est temps que je prenne congé ; je sens que je vous fatigue...

— Avant de partir, avez-vous fait vos adieux au grand Mogol ?

— J’ai vu M. Beethoven hier au soir à Heiligenstadt. Il compose un concerto pour piano ; ce doit être son cinquième ; mais il devient d’un commerce difficile. Maître, maintenant je dois partir...

— Ne m’en veuillez pas si je ne vous raccompagne pas ; je ne peux plus descendre. Mais vous savez comme j’aimais me tenir sur le seuil de la maison et voir votre adieu de la main par la lunette à l’arrière de votre calèche aux armoiries de Saxe. Adieu, cher Griesinger ; saluez pour moi MM. Breitkopf et Härtel ! »

Le secrétaire de légation parti, Haydn s’abandonne à une somnolence peuplée de rêves avec des collets brodés de feuilles de chêne d’or. En bas, dans la cour, Poly claironne « Que Dieu protège l’empereur Franz ! » Puis une pensée pour Beethoven, qu’il admire, il ne peut s’en empêcher, malgré cette mèche lente qui parcourt sa musique pour, un beau jour, tout faire exploser. Mais n’est-ce pas lui, Haydn, lui-même, qui lui a passé le brandon ?





Pour sa sieste de ce 9 mai 1809, Haydn n’a pas eu la force de se mettre en chemise de nuit et s’est allongé tout habillé ; il est resté ainsi à chercher l’apaisement jusqu’au moment qu’ont sonné, arrivées de la cuisine, des notes aussi merveilleuses qu’inattendues en ces circonstances où l’on s’attendrait plutôt à entendre le son du canon. De la cithare et du rebec comme il en entendait autrefois à Hainburg, joués par des Bavarois et des Tyroliens qui débarquaient de « l’Ordinaire », le chaland venu de Ratisbonne.

Puisqu’Elssler est parti aux nouvelles dans le quartier, c’est Ernestine qui est montée pour s’inquiéter des dispositions de son oncle et lui apprendre que celui qui joue de la cithare, c’est Korbinian Kremnitzer, le neveu tyrolien d’Anna venu se cacher chez sa tata. Il voulait s’engager dans la milice territoriale avec deux autres gars de Landeck qui l’accompagnent. Malheureusement, ils sont arrivés trop tard à Vienne pour joindre le gros de l’armée de l’archiduc Charles, dont on ne sait au demeurant où elle erre. Malgré leurs uniformes, ils ont réussi à échapper aux soldats français qu’ils ont aperçus à Klosterneuburg du radeau de bois de flottage sur lequel ils descendaient le Danube depuis Passau.

À cette nouvelle, Haydn a geint :

« Seigneur Dieu ! Par le tonnerre et la sainte Paillasse ! Ce Peter avait raison, les Français à Klosterneuburg ? Ça veut dire qu’ils seront là ce soir ! »

Puis, comme saisi par une vague lumière, il a demandé à ce que les Tyroliens montent dans son cabinet avec leurs instruments. Et maintenant ils sont là, avec leurs culottes de cuir noir laissant leurs forts genoux à l’air, leurs uniformes gris souris et leurs grands chapeaux à plume de coq et revers épinglé d’une cocarde or et sable. Haydn se dit qu’avec de tels costauds, l’empire finira bien par être sauvé. Les trois se sont découverts et inclinés pour lui baiser la main.

Sans attendre, Haydn leur demande de jouer tout ce qu’ils connaissent et s’amuse à deviner les titres des airs :

« Ça, c’est un Ländler de Styrie... Maintenant, c’est Les Filles de Seefeld... Cette mélodie-là, un menuet du Livret de Pongau ! »

Soudain, il reconnaît une danse lente et mélancolique.

« La Linzerin ! » murmure-t-il et alors de porter, à mesure que les notes étincellent, son regard sur le couvercle de sa montre et de trouver dans la profondeur du passé le temps de ses jeunes années.

Pour améliorer un ordinaire spartiate, il louait alors ses services, prêtant sa voix et son violon à des sérénades jouées par des équipes de sac et de corde, faux bossus harpistes, flûtistes ayant perdu une jambe aux guerres de Silésie, bassonistes balafrés. Quand, après s’être gavé de cervelas, de saucisses de Debreczen et de soupe grasse, il lui restait quelques kreutzers dans son gousset, il les dépensait à suivre les aventures merveilleuses et hilarantes de Hanswurst, l’arlequin viennois, jouées au théâtre de la Porte de Carinthie par un singulier flandrin au nez en bec de cigogne, Felix von Kurz, alias Bernardon.

Ses maigres ressources de musicien des rues l’obligeaient à se contenter d’une place debout, derrière le parterre noble, avec les cochers, les soldats, les grisettes, les coureurs des princes et les domestiques, ce qui donnait aussi l’avantage de récupérer dans son tricorne des cornets de papier à saucisse, des bouts de couenne, des noyaux de fruits, du jus de chique tombés de la galerie. Mais les mille lazzis et frasques de Bernardon, ses voyages dans les airs, sur et sous la mer, ses aventures dans les palais et les îles enchantés, qui le faisaient s’entretenir, lui ce péquenaud à la repartie facile, avec les dieux de l’Olympe et les esprits élémentaires, valaient bien ces kreutzers durement gagnés et l’inconfort du théâtre.

Puis et surtout, il y avait Mme Bernardon, une exquise Italienne vouée aux emplois de première amoureuse, de princesse et de magicienne, dont la voix, dès qu’il s’agissait de chanter, troublait celui qui bien vite devint son premier soupirant du parterre. Il ne se lassait pas du charme de Mme Bernardon, surtout quand elle chantait accompagnée à la cithare La Linzerin dans Hanswurst heureux possesseur de la médaille enchantée ou Bernardon devenu le génie Groseille sur les îles Céleri et Chou-rave.

Elle se tenait alors au bord de la rampe et illuminée par elle comme la sainte Vierge de Mariazell lors du pèlerinage. Mais l’émoi qu’elle suscitait, on ne pouvait le comprendre sans se représenter le système d’éclairage d’alors qui, composé de chandelles à la rampe et de pots à feu cachés derrière les châssis de coulisse, interdisait toute lumière venue des hauteurs et illuminait par le bas tout ce qui évoluait sur la scène. La fascination résultait de ce que les reflets de lumière posés sur l’apparence de Mme Bernardon la paraient exactement comme les nuées qu’illuminent par le dessous le soleil de l’aube autant que celui du crépuscule.

Ainsi éclairée, Mme Bernardon n’était plus qu’un nuage d’une élévation spirituelle inouïe dans un monde de théâtre prenant une dimension cosmique. Un soir que, grâce à cet éclairage, elle avait été particulièrement éthérée, il était rentré dans sa soupente de la maison Saint-Michel et s’était mis à composer une sérénade qu’il lui avait fait remettre par le portier du théâtre. Or, deux jours plus tard, alors qu’il n’y pensait plus, le même portier vint le trouver chez lui. Kurz voulait le voir le jour même après la représentation.

Il se fit prêter par un voisin une veste de drap rouge à galon d’argent et boutons de jais, passa une heure à rapetasser sa perruque et se présenta à Kurz encore tout enfariné. Celui-ci le félicita pour l’envoi et lui demanda de composer la musique pour un argument tiré du Diable boiteux de Lesage.

Ils se rencontrèrent souvent chez Kurz, dans les coulisses du théâtre ou au parterre noble auquel il avait aussi désormais accès. C’est ainsi qu’eut lieu cette scène maritime rapportée par le conseiller Griesinger, scène au cours de laquelle il trouva une musique évoquant la tempête rien qu’en regardant Kurz se débattre sur son fauteuil comme un malheureux en train de se noyer.

Ce que Griesinger ni aucun autre n’a jamais raconté, car c’était resté, scellé au plomb, dans le fond de son cœur, c’est qu’une fois où il y eut un bref départ de feu dans le théâtre, il vit Mme Kurz entre deux châssis de coulisse seulement vêtue d’un maillot couleur chair ; c’était la première fois qu’il voyait le prodige d’une femme en ses contours les plus nets ; c’était comme une vapeur de soufre et ça dépassait les statues des déesses de Schönbrunn ou les créatures des images graveleuses que des Croates vendaient dans les recoins sombres du glacis. Même s’il y avait du diable, dans cette affaire, ce ne pouvait être qu’un bon petit diable, artisan secret de ce feu que Kurz faisait régner sur son théâtre sous forme de feux de Bengale et d’éclairs au lycopode et qui, depuis ce temps, suivait comme un compagnon fidèle le fils du charron de Rohrau.

Quand, au début de 1784, il vit sa Fedeltà premiata au théâtre de la Porte de Carinthie, Kurz était mort quelques mois plus tôt. Après un séjour à Varsovie, il avait fini ses jours à Vienne dans un oubli absolu et une misère plus noire que l’extrait de Cassel. Le théâtre, quant à lui, devait brûler avec les partitions du Diable bossu et d’autres, après une représentation de Don Juan de Gluck, sans doute d’une étincelle qui couvait là, oubliée en coulisse au temps du Diable bossu.

Pendant que les deux territoriaux continuent de jouer La Linzerin, Haydn s’est accoisé comme Saül l’était par David lorsque celui-ci faisait sonner sa lyre pour que cessent les crises du roi. Son chapelet entre les doigts, il récite une oraison pour les âmes défuntes de M. et Mme Kurz à qui il a dû ce bonheur du théâtre vibrant d’une joie des machines et des costumes de féeries, et qui n’ont pas été pour rien dans les fulgurances de sa musique :

« Seigneur, je te recommande les âmes de tes serviteurs et servante Felix et Teresina von Kurz qui chantait La Linzerin ! »

Puis il suppute un neuvième codicille en faveur d’un de leurs enfants qu’on pourrait retrouver.





Codicille n° 10


Je lègue la grande médaille commémorative en or de Paris, ainsi que la lettre des musiciens qui lui est jointe,

à Son Altesse le prince Nicolas II Esterházy,

dont la famille m’a toujours été secourable.

*

Durant un quart de siècle, les Parques mêlèrent le fil de la vie de Haydn à celui de Nicolas Ier dit le Magnifique. Le prince devint son patron en prenant la succession de son défunt frère Paul et, pour cela, il n’attendit guère. D’emblée, sans grands discours, car ils étaient d’une race taciturne, le prince et le musicien se reconnurent ; ils s’entendirent au moyen d’un contrat en bonne forme.

Les choses s’agencèrent merveilleusement. Le prince en fut-il conscient quand il répondit à l’appel d’une terre désolée, un marécage, juste bon au travail des moines, situé sur le bord de ce lac énigmatique de Neusiedl qui certaines années disparaissait comme par caprice ? La lecture d’une description du château de Versailles, construit lui aussi sur un terrain bourbeux, décida le prince, paraît-il, mais plus encore d’avoir perçu à Fertö un tellurisme, une intensité dont son Kapellmeister devait lui-même capter les influences.

C’est dans un château inachevé que Nicolas s’installa avec sa famille et toute sa maison à l’hiver de 1766. Dans certaines pièces, la chaleur des poêles de faïence faisait pleurer les plâtres à peine séchés. Pour Haydn, tout juste nommé Kapellmeister, il y eut une première vision, magnifique à raison même de ce qu’elle échappait à son entendement. Ayant quitté Eisenstadt en milieu de matinée dans les premiers jours de janvier pour rejoindre son prince, il traversa le lac gelé en traîneau avec femme et bagage, au chant des grelots de l’attelage et au trot de deux roussins ferrés à glace tandis que claquait le fouet du cocher. On fila droit sur Fertö. Emmitouflé jusqu’aux yeux, à cause de son polype nasal qui le chatouillait déjà, la tête de Maria Anna endormie roulant sur son épaule, il fut en vue du château en milieu d’après-midi.

Aucun bosquet ne cernait encore le bâtiment et un soleil en déclin posait une touche mordorée sur le corps central. Haydn eut à ce moment le sentiment d’un rêve que son prince avait caché dans ce château, et tant dans son site que dans son architecture. Ce grandiose édifice à l’orient de Vienne, aperçu du traîneau, au fond de l’étendue glacée du lac que prolongeaient sans solution de continuité les marais et la plaine gelés et blanchis, c’était une île déserte d’opéra, et il en eut la confirmation en découvrant la cour d’honneur dont les deux ailes incurvées s’avançaient comme les môles d’un port maritime.

Le vieux Kapellmeister Werner qui, depuis les démêlés du début, s’était apaisé, mourut deux mois après pour marquer qu’une page était désormais tournée. À peine établi dans ses nouveaux quartiers, Haydn tomba sa grosse veste de laine foulée, endossa sa nouvelle tenue d’officier de la maison et alla se mettre à la disposition du prince. Durant ce premier entretien à Esterháza, il ne se dit